Jean Aicard

 

 

 

L’ILLUSTRE MAURIN

 

 

 

(1908)

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER  Où Pastouré, jouant le rôle du chœur antique, met le public au courant des événements qui nous intéressent. 8

CHAPITRE II  Pour écouter l’histoire des amours d’une chienne de chasse et d’un loup, le don Juan des Bois oublie ses propres amours. 13

CHAPITRE III  Sous les grands mots l’intrigue. 22

CHAPITRE IV  Maurin fait deux visites dont il retire grand contentement. 36

CHAPITRE V  La ville de Bormes se souvenant de ses origines romaines, décerne à Maurin les honneurs du triomphe ; et le Roi des Maures se bat avec un baron romain. 45

CHAPITRE VI  Le grand électeur Maurin prépare les élections. 63

CHAPITRE VII  Deux histoires de Maurin : Le Scaphandre et l’Arrivée de l’Évêque, dont la seconde, étant véridique, est nécessairement plus vraie que la première, qui fut inventée par le roi des Maures. 71

CHAPITRE VIII  Le citoyen Marlusse, natif de Bandol, raconte le Plan de l’Exposition. 77

CHAPITRE IX  Pastouré, prolixe, comme il lui arrive de l’être dans les grandes occasions, donne son avis sur les imprudences de Maurin des Maures, qui, pendant ce temps-là, cause avec son ennemi Sandri. 90

CHAPITRE X  Où l’on verra l’humeur batailleuse et justicière du Roi des Maures, et même la moralité du don Juan des Bois, mettre de nouveau Maurin en fâcheuse posture vis-à-vis des lois de son pays. 96

CHAPITRE XI  La métaphysique de Pastouré. 105

CHAPITRE XII  Un entretien au cours duquel Maurin explique à Tonia la différence qu’on peut trouver entre polygamie et polyandrie. 110

CHAPITRE XIII  Où il apparaît avec la plus grande évidence que, selon le point de vue des juges, le même acte peut mériter à son auteur une décoration ou lui attirer une contravention. 116

CHAPITRE XIV  De l’influence du tabac sur les habitations lacustres vers la fin du XIXe siècle et où l’on pourra suivre le fil de la mystérieuse complicité qui relie parfois les délinquants aux représentants de l’ordre et des lois. 126

CHAPITRE XV  Chrysalide dans un marais. 137

CHAPITRE XVI  Césariot a trouvé quelque chose. 141

CHAPITRE XVII  Comme quoi il suffit de quelques bons meneurs pour aiguiller le suffrage universel de façon qu’il soit le suffrage d’une élite, ce qui lui permet d’échapper aux justes critiques des pessimistes. 146

CHAPITRE XVIII  Brededex – coax – coax ! Où l’on verra deux grenouilles se mettre une paille sur l’épaule et se disputer comme deux charretiers. 171

CHAPITRE XIX  Marlusse a le choix des armes. 184

CHAPITRE XX  D’une conversation, substantielle et brève qu’eurent ensemble M. de Siblas et Maurin. 198

CHAPITRE XXI  D’un dialogue entre Maurin et son futur beau-père Orsini qui lui donne des nouvelles de Mme Thémis. 202

CHAPITRE XXII  D’une vilaine rencontre que fit Maurin sur la grand-route ; des ennuis que lui attirèrent à cette occasion son courage et son bon sens naturel, et de l’hommage inattendu qu’il rendit au grand Pasteur. 207

CHAPITRE XXIII  Où sans autre raison que le plaisir de rendre visite à un brave homme, l’auteur conduit le lecteur chez Victorin Pastouré, frère de Parlo-Soulet. 217

CHAPITRE XXIV  Comment Parlo-Soulet comprend les droits de l’homme et où l’on verra qu’il ignorait les plus simples rouages de la machine sociale, bien qu’il eût figuré dans maintes réunions électorales et voté pour la sociale à la suite de son Roi ou, si l’on veut, de son ami Maurin. 225

CHAPITRE XXV  Comment, le jour du mariage de leurs deux enfants, Maurin et Pastouré entreprirent de faire danser malgré eux les gendarmes leurs ennemis. 233

CHAPITRE XXVI  Où le Roi des Maures éveille, dans la pensée de Tonia, le souvenir de ces Trois Mousquetaires qui étaient toujours quatre. 246

CHAPITRE XXVII  Où l’on aura des documents authentiques et officiels sur l’admirable et tonitruante coutume des bravades de Saint-Tropez. 255

CHAPITRE XXVIII  De l’invraisemblable mais authentique discord qui finit par mettre aux prises les deux fanfares de la commune de Bourtoulaigue – et comment Maurin et Pastouré, se trouvant mêlés à cette effroyable querelle, en sortirent à leur honneur, après que ce dernier eut emprunté une clarinette à un musicien pour la prêter à un cheval. 266

CHAPITRE XXIX  Où l’on verra l’illustre bravadeur Maurin des Maures reconnaître l’Espagne comme l’ennemie héréditaire de ses aïeux maures et tropéziens. 281

CHAPITRE XXX  D’une mémorable conversation entre un instituteur et un sénateur, à laquelle assista Maurin, et d’où il appert que la République française obéit à un roi qui s’est donné cette devise : « Abrutir pour gouverner. ». 289

CHAPITRE XXXI  Comme quoi le grand Empereur recula devant un Six-Fournain. 297

CHAPITRE XXXII  Une chasse qui n’est pas provençale et que les braconniers Maurin et Pastouré se refusent à faire. 304

CHAPITRE XXXIII  À sa manière, Maurin des Maures prend enfin part aux jeux nationaux, pour la plus grande joie de quatre mille spectateurs. 307

CHAPITRE XXXIV  Où l’on verra par quel procédé léonin les grands viticulteurs algériens assurent l’abondance de leurs vendanges aux dépens des viticulteurs de Provence. 318

CHAPITRE XXXV  Qui révèle un genre de chasse inédit, et où l’on verra Parlo-Soulet avouer qu’il a besoin de parler. 328

CHAPITRE XXXVI  De l’agréable conversation que la jolie Corsoise eut avec son mousquetaire, et comment, en sa qualité de dragon chargé d’une reconnaissance, Parlo-Soulet se vit dans la nécessité de rendre compte de sa mission et fut prolixe sans être ennuyeux, bien qu’il ne se parlât pas à lui-même. 344

CHAPITRE XXXVII  Comment se fait la chasse au mousquetaire dans les forêts domaniales des Maures en Provence. 353

CHAPITRE XXXVIII  M. Rinal, aidé de Maurin, découvre un cœur humain dans un melon. 360

CHAPITRE XXXIX  Où l’on verra, grâce à la visite singulière que fit à M. Cabissol une veuve éplorée, qu’il y a morale et morale. 367

CHAPITRE XL  Le merle des fanfares. 373

CHAPITRE XLI  D’une journée d’ouverture de chasse où Maurin eut une grave conversation avec une sirène dans les flots bleus ; et une autre non moins importante, durant un repas champêtre, avec un juge d’instruction qui aimait beaucoup le melon. 379

CHAPITRE XLII  Maurin des Maures émule de M. de Montesquieu, illustre auteur de L’Esprit des Lois. 389

CHAPITRE XLIII  Qui est la suite du précédent, et où, après avoir appris pour quelles raisons la chasse aux petits oiseaux n’est pas indigne d’attention, on verra Pastouré en querelle avec un lapin et deux magistrats aux prises avec un excellent melon d’été. 397

CHAPITRE XLIV  Où l’on verra, d’après son propre aveu, quelles étaient les odeurs favorites d’un gueux parfumé, et quelle mésaventure les bons gendarmes n’avouèrent jamais. 405

CHAPITRE XLV  Rari nantes in gurgite vasto. 417

CHAPITRE XLVI  Comme quoi les présomptions trompent vite ceux qui ne demandent qu’à être trompés. 425

CHAPITRE XLVII  La beauté du fléau hideux. 429

CHAPITRE XLVIII  Maurin l’Incendiaire. 436

CHAPITRE XLIX  De la cachette où Pastouré et Maurin se réfugièrent au milieu de l’incendie ; où l’on verra l’agréable conversation qu’ils eurent ensemble au sujet de la déesse Vérité, et comment Pastouré en vint à conter à son compagnon l’histoire de l’Aviron et celle du Matelot de Calas. 441

CHAPITRE L  Comment, sous les traits de Pastouré, la Vérité parla abondamment au fond d’un puits, et dit à Maurin des choses les plus réjouissantes ou les plus tristes du monde selon le caractère de qui les écoute, mais certainement fort bonnes à connaître. 458

CHAPITRE LI  Pastouré raconte l’histoire des Merlates qui étaient des merles. 464

CHAPITRE LII  Où Césariot est bien forcé de reconnaître qu’il doit la vie à son père. 471

CHAPITRE LIII  Où l’on verra ce qu’on peut trouver quelquefois, mais rarement, dans une jarre, et comment une chevrette s’empare d’un loup. 478

CHAPITRE LIV  Un vieux renard est pris au piège par une galinette. 487

CHAPITRE LV  La délicieuse petite bergère. 493

CHAPITRE LVI  La Corsoise. 498

CHAPITRE LVII  Une agonie de sanglier. 502

CHAPITRE LVIII  M. Rinal sonde la blessure de Maurin. 508

CHAPITRE LIX  Le testament de Maurin des Maures. 519

CHAPITRE LX  Le grimoire des bergers. 526

À propos de cette édition électronique. 549

 

CHAPITRE PREMIER

Où Pastouré, jouant le rôle du chœur antique, met le public au courant des événements qui nous intéressent.

Pastouré, dit Parlo-Soulet, étant seul, dans son lit, chez son frère, aux Cabanes-Vieilles, parlait, comme à son ordinaire, haut et clair.

 

« Je me l’étais bien dit, que Maurin n’était pas mort[1]. C’était vrai pourtant que ce vilain charbonnier, ce mascaré (noirci), ce diable noir l’avait attaqué au beau milieu de la nuit, pendant que lui, Maurin, assis dans sa cabane de branches, comme il me l’a conté, attendait le sanglier. Il était à l’espère, Maurin, et – je le sais par mon expérience – quand on est ainsi à l’affût, on a l’oreille bien ouverte, on entend les plus petits bruits ; mais on se méfie de soi-même, parce que les petits bruits, dans la forêt, vous font l’effet d’un tapage. Une pomme de pin qui tombe vous fait sursauter, on se dit : « Voilà les sangliers ; ils sont plusieurs, toute une bande ! » et de sangliers il n’y en a point… Ou bien, au contraire, on les entend bouïguer (affouiller le sol) et l’on se dit : « Ce n’est rien, c’est un écureuil qui fait tomber une pigne ! » La nuit on est trompé facilement, dans la forêt, par le vent, par les ombres, par tout. Alors Maurin, qui avait entendu la broussaille remuer un peu autour de lui, s’est pensé comme ça en lui-même : « Ce n’est rien ! » Et c’était ce méchant mascaré, ce Grondard, qui, le sachant là parce qu’il l’avait épié, s’approchait avec son fusil… Nom de pas Dieu ! Il me semble que je le vois !… Il devait avec prudence avancer d’un pas toutes les cinq minutes au plus ! Tout en un coup, il passe le canon de son fusil à travers les branches de la cabane, mais alors Maurin comprend ce qui arrive… Il empoigne le canon de l’arme et le détourne de lui ; le coup part, et le manque !…

 

« C’est là qu’il a montré de l’esprit, notre Maurin : il a poussé un grand cri terrible, comme un homme blessé à mort, de manière à faire croire à Grondard que la chose pour laquelle il était venu était faite. Et en effet, le coquin, croyant avoir réussi son coup, a filé vivement, au galop, mon homme ! Et bien content sans doute !… Les gens qui ne savent rien ont conté que Maurin, au moment où il a été attaqué, venait justement de décharger les deux coups de son fusil sur les sangliers… Ce n’est pas vrai, comme de juste, vu que les sangliers auraient senti ou entendu venir Grondard s’ils avaient été par là… Et comment, enfoui comme il l’était sous les branches, Maurin pouvait-il se défendre autrement que par cette ruse de tomber en criant : « Ma mère ! Je suis mort ! » Il est sorti ensuite, son fusil en main dès qu’il a entendu son ennemi galoper dans le bois, mais allez donc voir, en pleine nuit, un homme qui court sous les bruyères ! Ça n’est pas possible même en plein jour. Enfin, tout est bien qui finit bien, les méchants n’ont pas toujours la victoire et, pour cette fois, Maurin est sauvé…

 

« C’est égal, il se fait trop d’ennemis : d’abord Grondard ! Celui-là croit que c’est Maurin qui a tué son père, une canaille connue pour canaille par le monde entier ; puis Sandri, dont il a pris la fiancée Tonia ; puis Orsini, le père de Tonia, qui aimerait mieux que sa fille épousât le gendarme ; puis ce richard Caboufigue, qu’il empêche d’être député ; puis Tonia elle-même qui, étant Corsoise, a une manière d’aimer terrible et qui, s’il la rend jalouse, pourra bien lui donner, un de ces quatre matins, un coup de son aiguille corse… Il ne se méfie pas assez des femmes, Maurin ; c’est son péché. Il les aime toutes, il a tort… elles lui joueront un mauvais tour… c’est moi Parlo-Soulet qui me le dis à moi-même !

 

« Qu’heureusement, pour le quart d’heure, il semble que ses amis ont le dessus.

 

« Ce M. Rinal, qui aime Maurin, a véritablement de belles connaissances, il a des amis dans le gouvernement et, l’autre jour, à ce ministre qui est venu le voir à Bormes, il a demandé de sauver Maurin qui se le mérite ! Et toutes ces maudites affaires si embrouillées, tous ces procès-barbaux qu’on lui fait chaque fois qu’il prend parti pour la justice juste contre les coquins et les imbéciles, tout ça va être oublié, tout ça sera bientôt comme si ça n’avait jamais été, ni vu ni connu, et les ennemis de Maurin, les Grondard et les Sandri en tête, auront, mes beaux anges de Dieu ! un nez long comme d’ici aux Martigues. Après ça, de sûr, il s’en fera faire d’autres, des procès-barbaux, parce que la force de la nature est là, pechère ! mais pendant quelque temps il pourra respirer, pas moins ! Pas longtemps, bien sûr, parce que c’est, je dis, sa nature d’attirer les procès-barbaux, comme on dit que les cyprès attirent les éclairs et le tonnerre.

 

« Que voulez-vous attendre d’un homme qui ne veut que la vraie justice en ce monde ? Celui-là je me le comprends – est un homme qui aura toujours contre lui les imbéciles ; et les imbéciles sont une armée, je vous dis, tout le monde en est !

 

« Que voulez-vous attendre d’un homme qui force un Caboufigue à lui signer un papier par lequel ce richard s’engage à ne pas essayer seulement d’être député ! C’est se mettre contre lui un citoyen plus puissant que le Bon Dieu en ce monde, car l’argent, mes amis, l’argent est le roi de toutes les républiques.

 

« Et le jour où Verdoulet a tué Grondard (car c’est Verdoulet, je le sais ; sa femme, qui est une bavarde, a fini par conter toute l’affaire), le jour où Verdoulet a tué Grondard, pourquoi Maurin – qui l’a vu – lui a-t-il dit : « Je ne te vendrai jamais ! » Il aurait dû lui dire : « Je ne te vendrai pas, à moins qu’on m’accuse moi. » Mais non, il a promis de ne rien dire, et comme il a promis il tiendra ; qué couyoun !

 

« C’est pourtant cela, jusqu’ici, qui est la plus mauvaise accusation de toutes celles que je connais contre lui, vu qu’il s’agit de la vie d’une manière d’homme, quoique Grondard fût un diable ; mais il avait une figure comme vous et moi – ce qui n’était pas juste.

 

« Et pourquoi, je vous le demande, Maurin se laisse-t-il accuser, puisqu’il connaît qui a fait le coup ? Ce Grondard était un criminel, que le peuple d’ici appelait la Besti ; on l’appelait aussi l’Ogre, pourquoi il donnait la chasse, dans les bois, aux petits enfants qu’il rencontrait. Le jour qui a été celui de sa mort, il poursuivait une fillette qui portait à son père, dans le bois, le dîner de midi. Verdoulet le voit, de loin, prêt à mal faire, et d’un coup de fusil, il l’abat comme un chien enragé. Maurin n’avait qu’à ne pas se montrer et à tout de suite filer. Mais non, il dit à Verdoulet : « Tu as bien fait ! et je te promets « de ne rien dire. » Alors, qu’arrive-t-il ? que Verdoulet, quand on accuse Maurin devant lui, des fois, il a l’air de laisser dire, de croire, comme les autres, que Maurin a fait le coup… Un bon coup pourtant, un fameux coup ! car il a débarrassé le pays d’un homme abominable, d’un voleur, d’un bandit à craindre, d’un citoyen comme il n’en faudrait pas ! d’un coquin pire que les pires !… Mais allez faire comprendre au monde la vraie justice !… Il faut un Maurin pour croire que cela est possible, et il en paiera la farce à la fin, pechère ! sans que moi je puisse rien faire que le voir, et m’en plaindre à moi-même, – puisqu’il ne veut pas que je parle, et attendu que ce qu’il veut je le ferai toujours. »

 

S’étant ainsi donné à lui-même d’abondantes explications qui ne sont pas toutes rapportées ici, Pastouré se tourna dans son lit sur le flanc droit et s’endormit en grommelant.

 

CHAPITRE II

Pour écouter l’histoire des amours d’une chienne de chasse et d’un loup, le don Juan des Bois oublie ses propres amours.

Maurin, le cœur léger, car les démarches de M. Rinal avaient réussi et toutes ses affaires étaient classées autant dire effacées, amnistiées par faveur spéciale – Maurin traversait la route qui va du Don à La Molle.

 

Hercule, depuis un instant, disait avec sa queue – et il n’y avait pas à s’y méprendre – que des perdreaux étaient par là ; mais à chaque fois qu’il pointait, la queue raide, il se retournait, regardant son maître, et de la queue aussitôt frétillait.

 

« Je le comprends, dit Maurin, ce sont bien des perdreaux, mais d’une espèce particulière… c’est les perdreaux de Saulnier, qué ? Tu baisses maintenant la queue et tu t’aplatis contre terre ?… C’est donc que tu as reconnu le renard de Saulnier… Et la belette, tu n’y songes pas, tu la méprises ? »

 

Les choses étaient bien comme le disait Hercule.

 

Maurin aperçut bientôt les perdreaux qui, courant dans la poussière du chemin à grandes petites enjambées et ramant un peu l’air de leurs ailes soulevées à demi, s’allèrent réfugier entre les pattes du renard étendu sur un long tas de cailloux au bout duquel Saulnier, assis, levait et abaissait sa masse, brisant entre ses jambes les gros galets du torrent voisin ; et il avait, l’homme, une étrange figure avec ces deux gros cercles noirs grillagés qui masquaient ses yeux.

 

« Et ta belette ? dit Maurin.

 

– Elle s’est mise, dit Saulnier, en sûreté sous la queue ramée de mon renard, à son habitude, dès qu’elle t’a entendu marcher.

 

– Bonjour, la compagnie ! c’est le cas de le dire, répliqua Maurin ; vous allez tous bien, je le vois.

 

« Chè novo ?

 

– Il y a de neuf des choses pour toi, dit Saulnier. Des amis te cherchent partout. On ne t’a plus vu nulle part, ni le conducteur de la diligence, ni les forestiers, ni Grondard, ni l’aubergiste des Campaux, ni celui du Don, ni personne.

 

– Ma vieille mère était un peu fatiguée, dit Maurin, je la veillais…

 

– On raconte, dit Saulnier, que contre toi il n’y a plus de plaintes en ce moment et qu’on ne te chasse plus ?

 

– C’est vrai, mais si des amis me cherchaient, pourquoi était-ce ?

 

– À Bormes, chez M. Rinal, on a des nouvelles à te donner.

 

– Bonnes ?

 

– Ni bonnes ni mauvaises. C’est rapport à la politique.

 

– Bon, j’y vais, dit Maurin.

 

– Ce n’est pas tout… » fit l’autre se levant et posant sa masse pour soulever son chapeau d’une main tandis que du revers de l’autre il s’essuyait le front…

 

Cela fait, il regarda Maurin en mettant un doigt sous un de ses yeux masqués et dit finement :

 

« Il y a autre chose.

 

– Et quoi ? Tu es plus parlant, à l’ordinaire.

 

– Quand ça presse, je vais plus vite, dit Saulnier… Et il est vrai que ça presse, mais c’est une presse qui pas tant ne presse, je le calcule.

 

– Galégès ! (tu plaisantes !) Tu finiras, puis ! Mais… bougre ! ton renard est une femelle, je pense ! Voilà les perdreaux dérangés et aussi la belette, par mon chien qui à ta renarde fait des manières aimables.

 

– Eh ! eh ! dit Saulnier, eh ! eh ! mon renard et ton chien pourraient faire ensemble des petits qui seraient de fameux chasseurs. J’ai vu pareille chose, une fois. »

 

Maurin fit semblant de n’être pas pressé ; il savait qu’à ses heures ce brave Saulnier aimait à causer une briguette (un brin) et que c’était son amusement, parfois, à cet homme toujours seul sur les routes, de faire traîner ses histoires afin d’impatienter le monde. Et plus on s’impatientait, plus alors Saulnier vous faisait attendre la chose, lorsque, bien entendu, il n’y avait à cela pour vous ni périls ni risques.

 

« Alors, tu as vu ça une fois déjà, Saulnier ?

 

– Oui, dit Saulnier. C’était au dernier méchant hiver que nous avons eu en ce pays. J’étais alors cantonnier de l’autre côté des Maures, à Pierrefeu où sont maintenant les fous, pechère ! Et ma maisonnette était dans la plaine. J’avais une chienne de garde, très bonne, de la grosseur ordinaire, une chienne de berger. Elle gardait si bien, qu’aux cabréïrets qui, la nuit, parlaient tout seuls, dans le lointain de la colline, elle aboyait deux heures de temps, jusqu’à m’éveiller, la pauvre ! et à m’empêcher de dormir. Puis, vint cet hiver si méchant, et pendant des nuits, elle qui m’éveillait d’habitude à force de crier au voleur sous mon fénestron, elle ne dit plus rien. Et alors ce silence me tenait éveillé d’inquiétude et aussi de curiosité. Je pensais : « Il y a quelque chose. » Qu’aurais-tu pensé à ma place, Maurin ?

 

– Comme toi ! » fit Maurin qui s’encourageait à la patience.

 

Et il se disait : « Si j’ai l’air de penser à ce qu’il doit me dire de principal, sur ce qu’on me cherche, il la fera plus longue cent fois, son histoire ; eh bien, c’est moi qui, au contraire, par ma patience, l’attraperai, ce brave Saulnier ! Il faut lui passer cela… Ici, Hercule ! »

 

Hercule posait sa patte, gentiment soulevée, sur le dos de la renarde qui retroussait ses babines. Et Hercule faisait claquer ses dents, ce qui est, chez les chiens, un signe d’ardent amour.

 

« J’écoute toujours », dit Maurin.

 

Saulnier ôta ses œillères. Ses yeux pétillants, à cause qu’ils avaient paru si grands sous le cercle noir des lunettes, paraissaient maintenant bien plus petits que nature et ils brillaient de la même malice que les yeux des petits sylvains, fouines, belettes, écureuils.

 

« Tu as raison, d’écouter, dit Saulnier, car l’histoire est bonne. Je pensais donc : « Il y a quelque « chose. » Et je surveillais la chienne, c’est-à-dire que je me levais plusieurs fois chaque nuit pour tâcher de surprendre ce qui l’occupait et la rendait silencieuse. Jamais je ne vis rien… »

 

Saulnier s’arrêta. Ses yeux lançaient de la joie. Sa patte-d’oie aux tempes se plissait comme la mer qui rit sous le vent. Les rides qui partaient du coin de son nez souriaient aussi de singulière façon ; et la vie mystérieuse, inexprimable, innombrable, s’écrivait ainsi, sur toute sa face, en hiéroglyphes parlants qui disaient justement ce que ne disaient pas ses lèvres.

 

« Et, fit Maurin paisible comme un Arabe au repos, l’histoire s’arrête là ?

 

– À peine si elle commence ! » déclara Saulnier.

 

Maurin s’assit sur le tas de pierres, son fusil entre les jambes.

 

« Voilà, reprit Saulnier, un fusil qui, en ce temps ci, peut te faire arriver encore des ennuis. Tu dois pourtant, compère, en être fatigué, des procès-verbaux. La chasse, depuis hier, est fermée.

 

– Eh ! répliqua Maurin, ne vois-tu pas que je rapporte, censément, mon fusil à la maison ? »

 

Tous deux se mirent à rire, d’un air également malicieux. « Et puis, expliqua Maurin, tu sais bien que je chasse les aigles ! c’est bête puante, à tuer en toute saison. Le renard aussi.

 

– Ne dis pas du mal des renards, fit Saulnier, et songe que l’aigle ne se çasse pas (chasse pas) au chien d’arrêt !

 

– Je te demande bien excuse, protesta Maurin ; je peux prouver qu’un chien est le meilleur appât pour attirer les aigles. »

 

À ce souvenir qui évoquait la mésaventure de Secourgeon, ils s’esclaffèrent si fort que Saulnier, fatigué de rire debout, se mit à pouffer courbé en deux, une main sur chaque genou. Il eût été, sans cela, forcé de s’asseoir : le rire le secouait comme un mistral qui abat des prunes secoue un prunier.

 

« Et ton histoire ? dit Maurin.

 

– Ah ! dit Saulnier en respirant largement, depuis ma jeunesse je n’avais pas ri ainsi ! et si à Secourgeon je pensais tout le temps, jusqu’à ma retraite j’en rirais !

 

– Tu auras une retraite ?

 

– Tout homme finit par là. À quelques-uns on la paie en argent, à tous en infirmités bien laides… Pour t’en revenir à mon histoire, il tomba un jour une grosse neige, et le lendemain matin, je trouvai près de ma maison, aux entours, des traces de pattes marquées qui n’étaient pas de ma chienne… « Ça, dis-je, ça doit être d’un loup. Les froids si durs font descendre les loups de la montagne. » Alors j’emprisonnai ma chienne dans une manière d’étable qui avait autrefois servi à un âne et qui fermait passablement. Et, la nuit, j’épiai pourquoi j’ai toujours aimé savoir comment les bêtes sauvages elles se comportent. J’épiais, je guettais, gueïràvi… Le loup vint. Il faisait un ciel tout clair où parpillotaient les étoiles et s’espandissait une grosse lune, large et luisante comme un chaudron neuf, mon ami… Le loup vint et je le vis. Il s’avança vers ma cabane, pas beaucoup vite, son museau pointu bien tendu en avant, flairant sa route dans l’air, les oreilles droites, espérant le bruit… Il s’arrêta et je regardai l’heure à ma montre, au clair de lune, pensant qu’il avait son heure et que le lendemain, en me tenant à l’affût un peu avant son moment, je le pourrais tuer à mon aise. Alors, je commençai à entendre ma chienne qui ne disait rien mais qui grattait… Elle grattait la terre sous la porte et de temps en temps se plaignait. Mais elle ne jappait pas et ne hurlait pas. Elle n’avait pas peur du loup, mon homme, elle n’en avait pas peur, non ! elle le désirait au contraire, comme les belles filles n’en ont semblablement pas peur, hé ? tu me comprends, hé ? Elle le voulait, le loup, quoiqu’elle ne fût qu’une chienne. Elle le demandait, le pleurait, l’appelait et toujours grattait la terre. Le loup s’approcha de la porte, et doucement, il s’assit. Je me régalais, je t’assure, à être témoin de pareille chose, quoiqu’à la fin je me dis : « Si elle parvient à sortir, noum dé pas Diou ! il me la mangera ! » Mais je réfléchis bientôt que si depuis plusieurs nuits elle se taisait, c’était, la mâtine, pour le recevoir, et que pas plus cette nuit-ci que l’autre il ne la mangerait ! au contraire ! « Au contraire, que je me dis, ils doivent s’embrasser et s’égayer ensemble. Ça m’amuserait de les voir… » Et j’eus cet amusement. Par-dessous la porte, comme je le pus juger le lendemain, elle se creusa un trou par où, en s’aplatissant, elle parvint à sortir, attendu qu’au-dessus de son dos, dans la porte vermoulue, un gros morceau de bois se cassa, qu’elle avait mordu. Et donc elle alla vers le loup qui, se levant, fit un saut de côté, comme un chien qui joue.

 

« Et elle alla encore vers lui et il sauta encore, puis se décida à tourner autour d’elle avec encore les mêmes petits sauts, et leurs queues à tous les deux battaient d’un air de dire : « Quel bonheur de se revoir ! »

 

« Et longtemps ainsi, tout noirs sur la neige blanche, sous la lune claire, ils dansèrent ensemble de-ci de-là, à te ravir, mon homme, tant on comprenait leur plaisir… Puis, tout en un coup, ils s’arrêtèrent le nez sur le nez, puis me tournèrent le dos en même temps, et côte à côte s’en allèrent au galop ; et loin, loin, dans la plaine blanche de neige, entre les longues raies de souches, je pus les voir filer, filer ensemble du côté du Nord dans l’Alpe, je parie, d’où jamais plus ne revint ma chienne amoureuse d’un loup… »

 

Le vieux Saulnier se tut pendant quelques minutes. Ses yeux étaient perdus dans le vague. Il songeait au bonheur qu’avaient dû ressentir les deux bêtes libres, si amoureuses. Et comme lui Maurin rêvait, car l’amour entraîne aux songeries tous les hommes également, quels qu’ils soient et à tout âge.

 

Enfin, Saulnier conclut :

 

« … Et je calcule, ami Maurin, que si avec ton chien ma renarde faisait des petits, ça ne ferait pas encore d’aussi bons petits pour la chasse comme en aurait fait, avec mon loup, ma chienne tant amoureuse ! »

 

Maurin ne s’impatientait plus, il n’en finissait pas de rêver à ces amours libres.

 

« Des petits de cette race, ainsi mêlée, dit-il, je donnerais beaucoup pour en avoir… Mais qui sait ? Le loup te l’aura mangée. Elle te serait, sans ça, revenue.

 

– Pour sûr, qu’elle serait revenue ! Elle aurait quitté, pour revenir à son maître, le meilleur os du meilleur gigot… mais non l’amour de son loup, ma chienne, – vu que pour l’amour, tu le sais mieux que personne, les filles quittent père et mère, – et même pour l’amour d’un loup… Et pour t’en arriver, par ce chemin détourné, à ce que j’ai de pressé à te dire et qui t’aregarde toi et Tonia, Maurin, apprends que tous les jours elle quitte, amoureuse du loup, la maison de son père Orsini ; et, depuis que tu t’es échappé, à la Verne, des mains de Sandri, tous les jours elle va demander si tu as reparu à la cantine du Don. Quand elle te crut mort, imagine-toi bien qu’elle en a été malheureuse à mourir. Sur le moment, elle resta comme morte et on eut toutes les peines du monde à la ramener à elle-même. Et depuis ce temps, on l’a vue, plus d’un coup, pleurer, pleurer – qu’elle en maigrit comme un loup d’hiver ! Ce qui est entre vous, c’est toi que ça regarde, mais de voir pleurer une jolie fille, ça fend les rochers… Elle est jolie, cette Tonia… C’est pourquoi en allant à Bormes, réfléchis, mon homme, à ce que tu as à faire. Et sur cela, bon voyage, car je savais bien que tu deviendrais pressé dès que je t’aurais dit mon histoire. Fais ta route et me laisse reprendre le bon travail, un peu trop dur et toujours le même, mais qui du moins réchauffe aussi bien qu’un coup d’aïguarden. »

 

Maurin, fouillant dans son sac, en retira sa gourde qu’il tendit à Saulnier.

 

« Ça n’est pas de refus… À la bouano sarù ! »

 

Il leva le coude, fit claquer sa bouche, essuya ses lèvres de son bras et dit : « Gracias ! »

 

Maurin reprit sa gourde, Serra la main de Saulnier, se leva et partit suivi d’Hercule, qui s’éloignait à regret de la renarde un peu dédaigneuse.

 

Saulnier s’assit, remit ses œillères et ressaisit sa masse dont il martelait les galets entre ses pieds étendus.

 

Un à un les perdreaux, pour regagner la poussière du milieu de la route, sortirent d’entre les pattes du renard…

 

Et la belette sortit de dessous sa queue, pendant qu’il allongeait paresseusement son museau pointu sur ses pattes croisées.

 

CHAPITRE III

Sous les grands mots l’intrigue.

Curieux d’étudier une figure si parfaite en son genre, le dilettante Cabissol avait donné à Caboufigue l’assurance qu’en toute occasion il le trouverait prêt à le servir de ses conseils ou de son appui. Le moment ne tarda pas à se présenter.

 

Un terrible scandale financier venait d’éclater par toute la France, plus retentissant et plus malfaisant qu’une machine infernale. Des millions de marmites anarchistes bourrées des explosifs les plus puissants eussent été moins dévastatrices que cette catastrophe de Bourse. Les petites épargnes furent atteintes dans leur source. Les vraies marmites furent renversées sur tous les foyers. On voyait, dans les prairies de France et dans les bois des Maures, des paysans assis sur leur charrue, ou assis à terre et tenant la corde de leur vache maigre qui broutait l’herbe du voisin, en train de lire et de relire avec une avidité morne les feuilles à un sou qui leur annonçaient leur ruine. Un de ceux-là fut rencontré par Maurin. Il pleurait de rage, et de rage il se mordait les poings.

 

« Qu’as-tu ? lui demanda Maurin.

 

– Je n’ai plus rien, gémit le laboureur. J’avais dix mille francs. Les gueux me les ont volés.

 

– Et, dit Maurin, pourquoi les avais-tu mis là-dedans, sinon avec l’espérance qu’ils te rapporteraient dix fois plus que ce qu’honnêtement ils rapportent dans les caisses d’épargne ?

 

– C’est vrai, soupira l’homme.

 

– Et si tous les autres s’étaient ruinés, dit Maurin, et que tes dix mille francs t’en eussent rendu, à toi seul, cent mille ?

 

– Je me f… pas mal des autres ! dit l’homme.

 

– Alors, répliqua Maurin, rage et pleure, mon fiston, ta misère me fait rire. Tu n’es qu’un apprenti bourgeois. Pauvre France ! »

 

À l’école de M. Rinal, le fils de Maurin n’apprenait pas seul, comme on voit. Le père retenait quelque chose des leçons du vieux philosophe ; et son esprit, déjà bien ouvert autrefois, avait à présent des fenêtres nouvelles qui donnaient sur l’horizon large et triste de la vérité sociale et de l’égoïsme humain.

 

« Pauvre France ! » était le mot qui revenait le plus souvent, à cette heure, sur les lèvres de Maurin. C’est une parole que prononce volontiers le paysan provençal. Il dit : « Pauvre moi ! » pour se plaindre ; « Pechère ! » pour plaindre les maux individuels de son semblable, mais il dit : « Pauvre France ! » pour plaindre les maux qui lui semblent atteindre la vitalité de tout le pays.

 

Le spéculateur Caboufigue fut compromis. Les journaux mêlèrent son nom aux pires diatribes. Corrupteur, mais aussi corrompu – il l’avait été. Sa face large où florissait jadis le contentement cessa de sourire béatement. Les responsabilités entrevues lui ôtèrent le sommeil. En quelques jours, il maigrit étrangement ; il disait : « La peau de mes jambes semble un pantalon ! » Ce que la conscience ne peut faire en de pareils êtres – puisqu’ils n’en ont point – la peur le fit en lui. Il eut des remords. La nuit, il était en proie à d’effrayants cauchemars. Ce grotesque devint tragique. Il s’attendait constamment à voir s’ouvrir sa porte devant les gendarmes ; il allait, pensait-il, être arrêté, lui aussi, après tant d’autres. La sonnette électrique de son portail monumental le faisait tressaillir quand la main du facteur la mettait en vibration. Il était dans une île, et il avait peur du continent. Il montait sur sa tour, armé d’une longue lunette marine, pour surveiller l’arrivée de la moindre embarcation dont il cherchait à reconnaître, du plus loin, les passagers. Une ombrelle sur les genoux d’une dame lui paraissait une écharpe de commissaire. Et le désespéré Caboufigue perdait chaque jour encore un peu de son poids. « Je me fonds », disait-il. Il fondait en effet, comme l’étain sur une pelle rougie. En cet état, n’y tenant plus, il implora, par un intermédiaire, le secours de M. Cabissol. Il ne pouvait, il n’osait faire écrire à personne. Il voulut causer. Il demandait une entrevue. Verba volant. Il suppliait M. Cabissol de le faire rencontrer avec Maurin dont l’influence lui paraissait surnaturelle, depuis qu’il lui devait sa croix. M. Cabissol répondit :

 

« Trouvez-vous à Hyères, tel jour, à telle heure. J’ai fait prévenir Maurin ; nous le rejoindrons en voiture. Le prétexte est la chasse. Arrivez en chasseur ; ça vous distraira, car les journaux me font deviner le sujet de vos inquiétudes. »

 

Si Caboufigue fut exact, on peut l’imaginer. D’Hyères, il partit avec M. Cabissol, en voiture, pour rejoindre Maurin aux environs de la Verrerie, près de Bormes.

 

Maurin les attendait.

 

« Nous avons, dit-il, relevé des trous de blaireau et pris les chiens qu’il faut. Allons-y ! La voiture vous attendra à l’auberge, près d’ici. »

 

Les trois chasseurs, Maurin, Cabissol, Caboufigue, se mirent en marche.

 

« Nous trouverons là-bas Pastouré qui dégarnit de broussailles à coup de « vibou » les abords du trou.

 

– M. Caboufigue, dit Cabissol, désire vous parler, Maurin, il a peur et voici les causes… »

 

M. Cabissol raconta, plein d’ironie, les confidences qu’en route Caboufigue lui avait faites.

 

« Eh ! dit Maurin, que puis-je à cela ?

 

– Je voudrais, dit Caboufigue, tout blême et les mains tremblantes, qu’à la même personne par qui tu m’as donné l’honneur, tu écrives encore…

 

– De te le rendre ? fit Maurin.

 

– De veiller sur moi, s’écria Caboufigue éperdu.

 

– Si les choses parlent contre toi, répliqua Maurin, qu’y pourra-t-elle ?

 

– Écris toujours. Il se peut faire qu’une parole… par hasard… Enfin, je ne sais pas, murmura Caboufigue affolé.

 

– Que crains-tu, mon pauvre Caboufigue ?

 

– Rien et tout.

 

– Qu’as-tu fait de mal ?

 

– Ce qu’ont fait tous les autres ; mais mon nom n’est écrit nulle part. Si un homme se tait, je suis sauvé.

 

– Et qui est cet homme ?

 

– Tout justement, dit Caboufigue, c’est le mari de cette personne…

 

– Mais, dit Maurin, ta fortune ne m’inspire pas beaucoup de pitié. Quel intérêt avons-nous, nous autres pauvres honnêtes gens, à te rendre un pareil service ? En quoi ça servira-t-il la justice, seulement un tout petit peu ?

 

– Vous y avez le même intérêt qu’autrefois, répliqua Caboufigue ingénument, car si on me mêle publiquement à tout cela, je me présenterai à la députation, malgré l’engagement que j’ai pris avec toi, et, dussé-je y dépenser la moitié de ma fortune, j’arriverai contre tous.

 

– Oh ! oh ! dit Maurin, voilà donc un cochon qui fuit tête aux chiens, tout comme un sanglier… Mais sans parler de l’engagement que tu as pris envers nous de ne pas te présenter, es-tu bien sûr que, compromis comme tu l’es, tu ne t’achèverais pas en te livrant au jugement des électeurs ? Ils pourraient bien, s’ils ne t’envoient pas à la Chambre, t’envoyer aux galères, l’ami !

 

– Je ne serai jamais assez compromis pour ça. Je n’ai pas fait de choses très coupables, je te le jure, dit Caboufigue. J’ai fait comme tout le monde, de petites saletés… mais je n’ai rien de si grave contre moi que j’aie tant à craindre. C’est à ma croix surtout que je tiens.

 

– Et tu t’imagines bonnement, dit Maurin, que dans l’état où te voilà, on te nommerait député, même si tu versais de l’or comme d’une corbeille ? Et pour quoi comptes-tu l’opposition que moi je te ferai, d’abord ?

 

– Tu me feras une opposition loyale, dit piteusement Caboufigue, je te connais : tu es un brave homme au fond.

 

– Je vois ton affaire, dit Maurin, tu es de ceux qui cachent leurs manigances, leurs voleries, leurs intrigues intéressées, sous les grands mots, sous le grand fla-fla. Tu cries à qui veut l’entendre : « C’est pour la patrie ! c’est pour la France ! allons là-bas ou ici ! il faut faire cette guerre-ci ou celle-là. C’est l’honneur du drapeau ! » Mais en dessous tu fais tes petites saletés !… Ne compte pas sur moi en rien, que tu me dégoûtes par trop ! Quant à ta candidature, tu y as – souviens-t’en – renoncé. Cette raison dispense des autres. Je t’ai décoré pour ça ! Et c’est assez, puisque c’est trop. Aie un peu de honte, que diable !

 

– M. Caboufigue a raison à son point de vue, fit observer M. Cabissol narquois. La députation le réhabiliterait.

 

– Réfléchis encore, Maurin, insista Caboufigue, nous en reparlerons ce soir.

 

– C’est tout réfléchi, déclara Maurin.

 

– Non, non ! fit l’entêté Caboufigue, tu n’as pas dit ton dernier mot. Pour ma candidature, je comprends que tu sois contre moi, mais tu écriras bien un petit mot à la dame. Qu’est-ce que ça te coûte ?

 

– Tu es un beau gueusas ! dit Maurin en dévisageant Caboufigue, je n’ai rien à te répondre. J’ai besoin de ne pas perdre la peau d’un ou deux blaireaux. Tu vas venir les tuer avec moi, si cela t’amuse, et tu reprendras ta voiture après. »

 

Caboufigue suivit, espérant qu’avant la fin de la chasse il viendrait à bout de toucher le cœur de son vieux camarade d’enfance.

 

« Tu sais, Caboufigue, les blaireaux, c’est de leurs poils qu’on fait les pinceaux à barbe : nous allons de ce pas travailler pour toi. »

 

Pendant ce temps, Pastouré sarclait ferme la broussaille et ayant mis à découvert, sur la pente de la colline, les trous des blaireaux, il retenait ses chiens en se disant bien haut :

 

« Nous les aurons ! ils sont deux, je les entends qui grattent. Il tarde bien, ce Maurin, pour amener son homme qui, d’après ses explications, est un pas grand-chose avec tout son or, ni bien heureux, pechère !… Et moi qui le plains encore ! Tout ce qui arrive à cette heure, la ruine de tant d’imbéciles qui croient qu’on peut tuer à la fois six lièvres d’un coup en enfilade, ça me semble pain bénit. Tout se paie, cambarades, même les bonnes leçons… Ah ! voilà les messiés !… C’est vrai qu’il a l’air, avec sa double couenne, d’un seigneur de porcherie !… Or ça, l’essentiel aujourd’hui est de tuer le rabà (blaireau). »

 

Maurin posta Caboufigue et M. Cabissol ; il leur expliqua :

 

« Quand le chien de petite taille sera entré par ce trou, le rabà ne tardera pas à sortir par cet autre trou à côté. Alors visez au nez, avant qu’il sorte, et il est mort. Sinon il file, le petit ours, puis se met en boule, se gonfle, et alors sa peau épaisse ne laisserait pas entrer le plomb – et jusqu’au bas de la pente il roulerait jusque dans la broussaille comme une balle élastique. Attention que le chien travaille. »

 

Un grand silence se fit. Le rabà montra le nez.

 

« À vous ! » dit poliment Maurin à Cabissol.

 

Le coup de feu de M. Cabissol fit retentir les échos.

 

Le chien tira du trou le rabà à demi mort. Un autre blaireau mit son nez hors du terrier.

 

« À toi, Caboufigue ! » souffla Maurin.

 

Caboufigue, depuis qu’une terreur intense le travaillait, était sujet à de profonds troubles physiques de toute nature. Or, le malheureux éprouvait depuis un bon moment l’impérieux besoin de se dégonfler d’un rien, et il l’eût fait depuis longtemps s’il avait été sûr de pouvoir agir en silence et de se garder le secret, mais il avait craint au contraire un grand éclat et le scandale qui s’en serait suivi. La conversation qu’il venait de soutenir avait été trop sérieuse pour qu’il y mêlât brusquement, même en pleine forêt, une irrévérence. Il s’était donc contenu ; mais dans la seconde précise où Maurin, en montrant le blaireau, lui dit : « À toi ! » une idée vraiment sublime s’empara de ce cerveau vulgaire : d’un côté, il allait lâcher son coup de fusil ; et de l’autre, juste en même temps… Bref, il comptait que le fracas de la poudre couvrirait le bruit, sensiblement plus faible, qui se méditait en lui. Il visa donc le blaireau avec soin, prit bien son temps et pressa la détente ; mais le trouble qui ne l’abandonnait plus le rendait distrait, maladroit, et venait de lui faire commettre un oubli ; son arme était vide de cartouches ! Le chien s’abattit avec le bruit léger d’un raté, tandis qu’un crépitement formidable sortait de Caboufigue lui-même, épouvantant le blaireau qui, de terreur, se roulant en boule, se laissa dévaler jusqu’au fond du ravin, sans que personne songeât à le doubler, tant fut impérieux le rire qui secoua tous les chasseurs, à l’exception du très honteux Caboufigue.

 

« Bougre ! » fit tout d’abord Maurin.

 

Puis, quand il eut bien ri :

 

« Tu es bien toujours le même, gros pourceau ! s’écria-t-il. Il n’est pas difficile de deviner que ça ne t’a pas échappé, car on aurait dit la bordée d’un cuirassé de premier rang !… Si ça t’avait échappé, il n’y en aurait eu qu’un, tandis que nous en avons eu tout un chapelet, avec des pater gros comme des cougourdes. C’est pourquoi je devine, clair comme le jour, que tu avais, ici, calculé ton affaire comme tu calcules toutes celles que tu fais. Tu t’es voulu servir du plus beau bruit qui soit au monde, celui de la poudre, pour cacher le plus honteux, auquel tu avais ton intérêt : ne dis pas non. Ô Caboufigue ! si ta candidature n’était pas morte d’avance, mon homme, c’est moi qui te le dis, tu l’aurais tuée de ce coup-là.

 

– Galége ! galége ! mais écoute-moi, murmura enfin Caboufigue, et fais ce que je te demande.

 

– Quand tu as le gibier devant, tu tires derrière toi, gros animal !… Je n’ai qu’à raconter cette histoire sans plus, conclut Maurin, et tu seras ridicule, pour des siècles, dans tout le pays du Var et dans mon royaume des Maures.

 

– Eh ! pardieu, fit Caboufigue impatienté, qui est-ce qui n’a pas commis une petite faute ? Toi-même, crois-tu que le monde t’approuverait, s’il savait de quelle manière et par quelle personne tu m’as fait obtenir ma croix ? »

 

La monstruosité de cette parole vaguement comminatoire indigna Maurin. Comment ! Ce Caboufigue qui avait profité de sa recommandation la déclarait scandaleuse, dangereuse même pour lui Maurin ! et il semblait prêt, si cela devait lui servir, à la dénoncer au mépris public ! L’indignation emporta le roi des Maures. On entendit de nouveau un bruit sec. Cette fois Caboufigue était giflé.

 

« Tu vois, dit Maurin, que ta figure claque comme ton derrière.

 

– Tu m’en rendras raison, répliqua Caboufigue d’un air hautain… J’ai un fils ! »

 

Après avoir prononcé ce mot tranquillement, il devint furieux tout à coup et s’éloigna en ajoutant : « Rejoignons ma voiture, monsieur Cabissol.

 

– Voyons, monsieur Caboufigue, dit Cabissol qui avait grand-peine à ne pas éclater de rire, voyons, monsieur Caboufigue, entre amis d’enfance, ça ne tire pas à conséquence : on se gourme et l’on s’embrasse. »

 

Mais Caboufigue ne voulut rien entendre ; et suivi de Cabissol poli et curieux, il quitta le terrain de chasse qu’il venait de rendre à jamais illustre. C’est depuis ce temps en effet que court dans toute la Provence ce distique proverbial attribué à Maurin lui-même :

 

Sous les grands mots l’intrigue :

Le p… de Caboufigue.

 

Et c’est depuis ce temps qu’un carrefour des Maures, près de la Verrerie, porte ce nom rabelaisien écrit bien visiblement sur une planchette clouée au tronc d’un pin. Il fait là l’étonnement et la joie des touristes. Seulement les blaireaux ont à jamais déserté ces parages.

 

Quand Maurin conta l’aventure à M. Rinal, le vieux philosophe s’écria :

 

« Pardieu, Maurin, j’admire cette histoire par-dessus beaucoup d’autres. Et elle m’en rappelle une qui est fameuse, comme le deviendra celle de votre Caboufigue. C’est l’histoire du maréchal de Bassompierre en Espagne. Le maréchal avait été envoyé en ambassade chez les Espagnols. Or, chaque pays a ses usages et, en Espagne, il n’est pas malséant d’éructer à table.

 

– Éructer ? » interrogea Maurin.

 

M. Rinal traduisit le mot en provençal et poursuivit :

 

« Un jour que plusieurs grands personnages, invités à sa table, se livraient à cet exercice et se hâtaient, après chaque éructation, de prononcer la formule consacrée : Per la sanità del cuorpo ! c’est-à-dire : pour la santé du corps…

 

– Est-ce qu’on leur répond : Dieu vous bénisse ? interrompit Maurin.

 

–… le maréchal de Bassompierre, qui était un colosse et un joyeux compagnon… C’est lui, par parenthèse, qui vidait d’un trait une de ses énormes bottes évasées, transformée en hanap…

 

– Hanap ? interrogea Maurin.

 

– « Gobelet », traduisit M. Rinal qui reprit :

 

–… le maréchal donc, impatienté et même blessé, parce qu’il représentait le roi de France, souleva sa lourde cuisse de géant pour mieux marquer sa préméditation et, appuyant son geste d’une manière de coup de canon, il prononça simplement : Per la sanità del cuorpo !

 

– À la bonne heure, s’écria Maurin, il sauvait l’honneur de la France !

 

– Comme Cambronne à Waterloo !

 

– Je la conterai à Pastouré, celle-là, dit Maurin, il sera content. »

 

Lorsque, à son tour, Pastouré apprit par Maurin l’histoire de Bassompierre, il tendit le bras, et levant le pouce de son poing fermé :

 

« Osco manosco ! dit-il, vive Bassompierre ! je la marque, celle-là ! et du diable si je l’oublie. »

 

Il l’oublia si peu que depuis cette époque, lorsque, seul au fond des bois, il s’oubliait lui-même, effrayant le gibier d’une sonorité très semblable à celle d’un coup de feu : « Vive Bassompierre ! » disait-il invariablement et gravement. C’était la formule dont il saluait son inconvenance. Et il avait une façon spéciale, très comique, de prononcer ce nom formidable de Bassompierre…

 

« Dans la bouche de Pastouré, disait M. Cabissol qui aimait les grosses gauloiseries, cela sonne comme le nom d’un musicien qui serait artilleur ! »

 

L’habitude qu’avait prise Pastouré lui joua même un tour plaisant.

 

Un soir, au café, il laissa échapper un : « Vive Bassompierre ! » instinctif et convaincu. Et tout le monde comprit que si on n’avait rien entendu avant la formule, Pastouré n’en avait pas moins eu, pour la prononcer, des raisons irréfragables !

 

Or, M. Cabissol, un jour où il rendait visite à Jean d’Auriol, lequel était en train d’écrire la seconde partie de son histoire Maurin des Maures, ajouta, après lui avoir conté Le p… de Caboufigue :

 

« Je vous l’ai dite, celle-là qui n’est pas la moins bonne, – pour vous égayer un instant, mais bien entendu je la considère littérairement comme inutilisable… »

 

Jean d’Auriol, à ces mots, eut un mouvement d’impatience :

 

« Inutilisable en vérité ! Comment l’entendez-vous ?

 

– J’entends qu’un écrivain qui se respecte et qui respecte son lecteur ne peut pas…

 

– Et moi, je n’en peux pas croire mes oreilles ! s’écria le licencié d’Auriol. Voilà donc où en est la France de Rabelais, de La Fontaine et de Molière ! Voilà où en sont nos libertés morales, après la révolution politique de 89 et la révolution littéraire de 1830 !… Et c’est vous, vous Cabissol, qui vous faites le champion du mot convenable et de la périphrase auguste !… Défense, comme l’a dit Victor Hugo, de déposer du sublime dans l’histoire ! C’est incroyable ! Êtes-vous donc incapable de faire la distinction entre un mot bas (qui ne représente qu’une ordure) et une inconvenance, geste ou parole, qui a un sens élevé, qui représente un mouvement de l’esprit ou qui seulement devient le motif d’une manifestation de pensée, indignation ou enthousiasme ? Vous n’avez donc ni chaleur de sang, ni faculté d’idéalisation, ni probité de cœur ! Être incapable de faire les distinctions que je dis, reculer devant la beauté ou la force d’une parole au nom des seules convenances, c’est cela même qui est le propre du bourgeois ! du philistin, entendez-vous !… Ni les gens qui sont nés, ni ceux qui, sans l’être, vivent quand même, – n’ont jamais reculé devant le mot défendu, pourvu qu’il fût loyal, franc, net – ce qui lui ôte toute indécence ou vilenie. J’en appelle à Henri IV et à la princesse Palatine, aussi bien qu’à Mathurin Régnier !… Et puis, tron-de-pas Dieu ! il y a autre chose, dans vos timidités, qu’une crainte puérile d’être blâmé par les bourgeois : il y a une infâme hypocrisie ! Comment ! nous vivons dans une époque où la pornographie, puisqu’il faut l’appeler par son nom, est une reine choyée, dorlotée, adulée ! Ce ne sont partout, comme dit Maurin, qu’histoires de cochons mélancoliques, et je me priverais du plaisir sain et vigoureux de conter l’incongruité qui achève de peindre le Caboufigue incarnation du bourgeois repu et gonflé de sa vanité, – lorsque cette incongruité fournit à Maurin l’occasion d’une sortie digne d’un fils de Juvénal !

 

« Ah ! Cabissol, Cabissol, où avez-vous la tête ? Vous me désespérez ! Non, je n’arracherai pas de la biographie de Maurin cette page, une des plus réjouissantes qu’il m’aura fournies. Je conterai cette inconvenance qui fait jaillir de Maurin une colère si haute, si noble, si royalement populaire ! Rappelez-vous qu’il y a deux sortes d’incongruités, celles d’un Caboufigue, qui doivent être signalées parce que l’indignation d’un Maurin leur donne une merveilleuse portée ; – et celles d’un Parlo-Soulet, qui sont elles-mêmes comme les explosions spontanées du grand mépris populaire. Et c’est bien ce que l’ineffable Parlo-Soulet a voulu se dire, en s’écriant, au moment psychologique : « Vive Bassompierre ! »

 

– Vive donc Bassompierre ! mon cher Jean d’Auriol… Et pourtant, méfiez-vous de vos franchises. Le monde est aux diplomates. »

 

Jean d’Auriol éclata de rire :

 

« Diplomate, mon cher Cabissol ? mais… Bassompierre le fut !… Et il n’a pas parlé pour ne rien dire ! »

 

CHAPITRE IV

Maurin fait deux visites dont il retire grand contentement.

Maurin savait maintenant, par les bavardages de Saulnier, que dans le cœur de Tonia il tenait plus de place qu’il n’aurait cru.

 

Pendant huit jours il y pensa joyeusement et finit un beau matin par se rendre à la maison forestière… Il avait pris une résolution dont il s’étonnait lui-même…

 

« Grand Dieu ! s’écria Tonia. Quand je pense que je t’avais cru mort !… C’est égal, va bien qu’il n’est pas là, mon père !

 

– Eh ! dit Maurin, à cette heure où de la loi je n’ai plus rien à craindre, que craindrais-je de ton père ? »

 

Elle s’approcha de Maurin, posa une main sur chacune de ses épaules et lui mit ses yeux dans les yeux. Beaucoup plus petite que lui, elle était obligée de lever son visage et il la voyait bien ainsi, et comme sa poitrine battait la chamade !

 

Elle le regardait amoureusement et ses yeux s’emplirent d’eau brillante.

 

« Tu pleures ? fit-il. Réjouis-toi, au contraire.

 

– La joie aussi fait pleurer, dit-elle. Je vois bien que je t’aime, mon pauvre Maurin… Veux-tu boire et manger ?… Et si mon père vient vous vous expliquerez.

 

– Non, dit-il, ni manger ni boire. Où en sont ici les affaires ?

 

– Nous avons eu des mots avec Sandri, à cause de toi. Il n’est plus revenu, mais il nous a fait dire qu’au premier jour il reviendrait sans rancune. Je me suis trop moqué de lui qui t’avait laissé échapper, et il s’est un peu fâché. Vois-tu, Maurin, rien que de te savoir prisonnier, j’en serais tombée malade, j’en serais devenue folle. Tu es une bête libre, mon beau Maurin ! tu en mourrais toi-même, d’être dans une prison ! »

 

Il l’embrassa longtemps, doucement, sur tout son joli visage. Elle répétait :

 

« Vaut tout de même mieux que mon père ne te voie pas. Va-t’en, maintenant.

 

– Si tu préfères… mais alors, viens me voir un peu tout à l’heure, à la cantine du Don.

 

– Je veux bien, dit-elle, va. Nous y serons plus libres. »

 

Il y alla. Elle le rejoignit et, là, tout heureuse de le voir, sans plus rien demander, elle se tint un moment debout dans ses bras, immobile et muette. Non, vraiment, elle ne songeait plus à lui demander autre chose, ni mariage ni fidélité ! La raison était partie d’elle. Elle l’aimait. Et, heureuse, elle eût quitté, à cette heure, la maison paternelle si Maurin lui avait dit : « Viens. » Elle aurait suivi son loup sauvage partout où il aurait voulu, quand elle aurait dû en mourir.

 

Ils causèrent longtemps.

 

« Tout un soir je t’ai cru mort, mon brave Maurin !… J’aurais tué Grondard, si Grondard t’avait tué !

 

– Et tu aurais eu bien tort, déclara Maurin.

 

– Tort ! s’écria-t-elle, tu ne comprends donc pas la vengeance ? tu ne comptes donc pas si l’occasion s’en présente, lui tirer un coup de fusil ?

 

– Pour me défendre contre lui, je le ferai au besoin, dit Maurin ; mais pour ce qui est de le tuer pour me venger de son coup de fusil de l’autre nuit, certes, je ne ferai pas cela. »

 

Tonia eut une jolie moue :

 

« Tu n’es qu’un Français, dit-elle. Je ne peux pas demander à un du continent d’avoir le sang des gens de notre île.

 

– La vie d’un homme, dit Maurin, ça ne peut pas se refaire ; il faut donc bien réfléchir avant de la détruire. Grondard est une brute et c’est son excuse, – mais il fera bien de ne pas m’attaquer en face ! »

 

À ces mots, le brave Maurin eut une telle flamme dans les yeux que Tonia lui sauta au cou : « Que je t’aime ! cria-t-elle.

 

– Et, questionna-t-il, quand se reverra-t-on en cette saison froide ?

 

– Ici, des fois, si tu veux, dit-elle, dans cette petite salle où les clients de passage n’entrent pas et d’où je peux voir, à travers les vitres, en écartant le rideau, si mon père ne vient pas pour nous surprendre… Et s’il le fallait, tu as, de l’autre côté, la porte sur la forêt.

 

– Le rabà (blaireau), dit-il, a toujours deux trous à sa tanière. »

 

Et il alla voir M. Rinal. Il entra dans le village fièrement, le fusil non chargé, son chien sur ses talons, salué çà et là par des gens qui le rencontraient.

 

Étant dans le corridor de la maison ouverte, chez M. Rinal, il frappa discrètement à la porte du petit salon, où il entendait parler le maître du logis.

 

« Entrez », dit la voix accueillante.

 

Le petit de Maurin, assis, très attentif à son cahier étalé sur la table devant lui, tournait le dos à la porte. Ses yeux ne quittèrent pas le papier. Il ne se retourna pas, ne fit pas un mouvement, il n’avait pas entendu la porte s’ouvrir.

 

Maurin n’osait plus la refermer. M. Rinal, par-dessus la tête de l’enfant, fit signe au père de s’asseoir sans rien dire.

 

« Chut ! » signifiait son doigt posé sur ses lèvres.

 

Doucement, Maurin repoussa la porte ; il avait, d’un geste, commandé à son chien de rester dans le jardin, et le brave animal veillait sur le fusil et le carnier déposés au pied d’un arbre.

 

En silence, Maurin s’assit, son chapeau entre ses mains et ses mains entre ses genoux.

 

Un nouveau signe de M. Rinal lui recommanda de ne pas parler.

 

Puis tout haut, le vieux docteur s’adressant au petit :

 

« Maintenant que tu as lu ce chapitre et que je te l’ai expliqué, répète-moi toutes ces choses, comme tu les as comprises. »

 

Alors l’enfant, quittant des yeux son cahier, dit lentement :

 

« Au commencement, l’homme était un sauvage. Il était nu. Il se faisait des armes grossières avec des bâtons et des pierres. Il habitait des cavernes ; il en sortait pour aller à la chasse, et il allait à la chasse pour nourrir sa femme et ses petits qui, pendant ce temps, restaient dans la caverne. Quand il rencontrait d’autres hommes à la chasse, il était en colère, parce qu’ils poursuivaient la même bête que lui-même il désirait avoir pour nourrir sa famille. Et quelquefois, quand deux hommes se rencontraient ainsi, ils se battaient l’un contre l’autre pour se disputer la proie.

 

« Un jour, cependant, contre un animal sauvage, plus fort que lui, un homme demanda le secours d’un autre homme. Et s’étant aidés, ils furent à eux deux plus forts que la bête.

 

« Et alors ils pensèrent qu’au lieu de se battre entre hommes pour avoir chacun sa proie tout entière, ils trouveraient un bien plus grand avantage à se la partager et à rester unis pour être toujours les plus forts contre toutes les bêtes.

 

« Et ce fut là la première société.

 

« Puis ces deux hommes s’allièrent à un troisième, à un quatrième et ainsi de suite, jusqu’à fonder des villages, puis des villes.

 

« Et tous ceux qui avaient formé alliance se devaient l’un à l’autre secours mutuel, et se payaient l’un l’autre en divisant le produit de leur travail.

 

« Ce traité continue. Chaque homme doit son travail à tous les hommes et tous les hommes doivent travailler à la sûreté et au bien-être de chacun. C’est ainsi qu’on a des droits et des devoirs.

 

« Ce traité lie tout le monde, car chacun comprend que s’il se refusait à travailler pour tout le monde, la justice voudrait que celui-là fût remis, seul et nu, dans l’état sauvage où était le premier homme ; et pas un n’y consentirait.

 

« Car le plus misérable est encore bien heureux qu’il y ait des maisons toutes construites, et du blé semé, et de la farine, et du pain, et des feux allumés et de la lumière.

 

« Et si quelqu’un meurt de faim sans qu’il y ait de sa faute, tout le monde est coupable, car chaque individu a le droit de vivre et il faut changer les lois qui permettent qu’un homme meure de faim faute de travail.

 

« Et les lois seront changées si le peuple, instruit à l’école, connaît son intérêt et apprend à bien choisir ceux qu’il envoie faire les lois.

 

« Tant que les lois ne sont pas changées, il faut leur obéir parce qu’elles représentent la volonté intelligente du peuple lui-même, opposée à ses instincts et à ses passions de sauvage.

 

« Mais si un individu refuse à la société sa part de travail, il est indigne et plus traître que les ennemis de la cité, car la société a le droit d’avoir confiance en ceux qui sont liés par le traité des droits et des devoirs.

 

« La patrie est une grande association, qui comprend beaucoup de cités, de villages, de provinces.

 

« L’humanité a des devoirs et des droits qui sont communs à toutes les patries et qui sont plus beaux et plus grands.

 

« Il faut être le plus fort pour défendre le droit du plus faible.

 

« Il faut chercher, avant tout, dans toutes les patries, la justice, qui est la meilleure garantie de l’intérêt, et avoir dans son cœur l’amour des hommes qui est plus grand que la justice elle-même, parce qu’il la contient. »

 

L’enfant se tut et aperçut enfin son père, mais il demeura sagement assis devant son livre.

 

« Il apprend ça, dit M. Rinal, dans un petit cahier que j’ai arrangé pour lui ; il y apprend aussi que la vraie justice est un idéal, une idée réalisable, mais dont la réalisation se fait attendre, car bien des hommes sont méchants, faux, violents, et ceux-là oublient que si tous se doivent à chacun, c’est à la condition que chacun travaille pour tous, de son mieux. Et si les parts sont inégales, c’est que les bonnes volontés ne sont pas égales, et les intelligences non plus. Et l’on ne pourra pas faire qu’elles le deviennent. Il faut donc souhaiter, dans l’intérêt de tous, que les meilleurs et les plus intelligents guident tous les autres : le gouvernement doit appartenir à l’expérience et à la science. Les bêtes elles-mêmes choisissent leurs chefs d’après cette loi. »

 

Quand M. Rinal, qui s’adressait à l’enfant, leva les yeux sur Maurin, il vit que, le regard fixe, sans un mouvement des paupières, l’homme pleurait.

 

Tout à coup, Maurin se levant et se mettant à genoux à côté de son fils, le prit à pleins bras et le serra et le baisa, disant :

 

« Toi, oui, tu seras un homme ! Travaille bien, fisto, travaille, que « le travail c’est la liberté » !

 

Et avant que le vieux savant eût pu s’en défendre, Maurin avait saisi une de ses mains fines et ridées, qui pendait dans la manchette de batiste au-dessous du bras de son fauteuil, et, malgré les efforts de M. Rinal, il la baisa violemment, sans qu’il y eût la moindre humilité dans ce geste d’enthousiasme et d’amour.

 

Lorsque cette effusion fut calmée :

 

« Si je parlais comme ça, dit Maurin, je me ficherais pas mal du tiers et du quart. Alors, oui, je serais un homme. Je sais bien que de connaître son devoir, ça n’empêche pas toujours de mal faire… Mais tout en faisant mal, alors on fait au moins pour le mieux. »

 

Il se tut un moment, puis, secouant son émotion :

 

« Vous avez à m’annoncer quelque chose, monsieur Rinal ?

 

– Nous vous attendions pour causer des élections qui s’avancent. Le jour que vous voudrez, M. Cabissol sera ici. Il lui a été impossible de refuser à M. Labarterie une rencontre avec vous.

 

– Ce Labarterie, dit Maurin, c’est celui qui a une si jolie femme ?

 

– Il paraît, fit M. Rinal.

 

– Et à qui j’ai expliqué comment on chasse les merles ?

 

– C’est ce que m’a conté M. Cabissol.

 

– Et il n’en a pas assez, de mes merles ? Il veut donc maintenant des grives, le gourmand ? C’est des fayots (haricots) qu’il aura. »

 

Il riait.

 

« Eh bien, ajouta M. Rinal, c’est entendu, on se rencontrera ici, à Bormes. Nous arrangerons un dîner chez Halbran. On fêtera votre réconciliation avec la magistrature et la gendarmerie !

 

– Ça va ! » s’écria Maurin.

 

Le jour du rendez-vous fut fixé.

 

« Ah ! dit encore M. Rinal, j’ai également appris par M. Cabissol que M. Caboufigue désire vous voir.

 

– Le père ou le fils ? demanda Maurin goguenard.

 

– Je ne sais lequel.

 

– Eh bien, qu’il vienne le même jour, à votre convenance.

 

– J’écrirai à M. Cabissol, dit M. Rinal, pour qu’il arrange tout cela. »

 

CHAPITRE V

La ville de Bormes se souvenant de ses origines romaines, décerne à Maurin les honneurs du triomphe ; et le Roi des Maures se bat avec un baron romain.

Au jour dit, de bonne heure dans la matinée, les premiers arrivés furent M. Cabissol, M. Labarterie, suivi de sa femme, et un invité de M. Cigalous, riche médecin de Paris, en villégiature à Cavalière, M. Noblet.

 

À l’entrée de la place de Bormes, les Parisiens étonnés durent passer sous un arc de verdure qui portait au faîte une belle inscription, entre deux flammes tricolores :

 

VIVE MAURIN DES MAURES

 

Le maire Cigalous expliqua pour quelles raisons il avait voulu célébrer la venue du Roi des Maures, aimé de tous ses administrés. « Maurin, dit-il, est un bon citoyen. Nous le lui disons à notre manière. »

 

« Té ! dit Maurin, dès qu’il aperçut Labarterie, qui n’avait pas sa casquette de chasse, vous avez un chapeau aujourd’hui ? »

 

Ce fut son bonjour.

 

Avec le silencieux Pastouré, deux ou trois amis de Bormes, électeurs importants, se groupaient autour de Maurin. C’étaient François Marlusse (natif de Bandol), Novarre Pierre, et Benoni ou Benoit Soufflarès.

 

M. Rinal, qui ne sortait guère, avait pourtant promis d’assister au repas chez Halbran.

 

« Et Caboufigue, père ou fils, il n’est pas encore là ? interrogea Maurin.

 

– Je leur ai écrit, dit Cabissol, comme vous l’avez désiré, qu’ils pourront, si cela leur plaît, nous trouver ici aujourd’hui. »

 

Le groupe était en ce moment sur la place, large étagère suspendue au flanc de la colline, et par-dessus la balustrade neuve on apercevait la plaine de Bataillier et, au delà, les collines boisées de la Favière et de Bénat, d’où émergeait le sémaphore. Un peu sur la gauche, l’île du Levant, émeraude cerclée de lapis-lazuli, puis tout le grand large.

 

Aux invités déjà présents vinrent bientôt se joindre deux amis de Cigalous, Mascurel et Lacroustade.

 

Ces deux personnages se distinguaient chacun par une particularité amusante.

 

Mascurel avait une façon tout à fait singulière de parler : s’il s’exprimait en provençal, il traduisait aussitôt sa phrase en français ; si en français il la traduisait immédiatement en provençal. Il disait : « Bounjou, bonjour. Et alors, ça va bien aujourd’hui ? et alors, va ben, ueï ? Jugarioù qué fera beoù, je parierais qu’il fera beau. Je suis content de vous voir, sioù countent dé vous véïre… » Et ainsi de suite.

 

Quant à Lacroustade, il avait la manie des répétitions et des inversions. Il disait : « De vous voir, ça me fait plaisir, monsieur ; ça me fait plaisir de vous voir. C’est un mauvais temps pour la chasse à la bécasse ; pour la chasse à la bécasse c’est un temps mauvais. J’ai été marié ; marié, je l’ai été ; mais, pechère ! ma pauvre femme est morte toute jeune ; mais toute jeune, pechère, elle est morte, ma pauvre femme ! »

 

Et ce qui complétait le haut comique de sa conversation, c’est qu’il riait « en canard ». On rit en a, en e, en i, en o, ou en u. Lui, il riait en coin ! coin ! Et ce drôle de rire en coin ! coin ! coin ! suivait chacune de ses répliques ; on eût dit qu’il trouvait lui-même d’un comique irrésistible son goût pour les inversions et les répétitions ; si bien qu’en sa présence tout le monde se mettait quelquefois à rire par sympathie, sans autre motif, et à imiter involontairement ses coin ! coin ! coin ! En sorte qu’une compagnie où il se trouvait pouvait assez vite se prendre pour une troupe de canards.

 

« Tout le monde est arrivé, monsieur le maire, vint annoncer un garde à M. Cigalous.

 

– Alors, messieurs, allons.

 

– Où cela, mon cher Cigalous ? » Cigalous, avec un petit air mystérieux :

 

« Dans la grande salle de la maison commune. D’autres invités nous y attendent. »

 

On s’y rendit aussitôt.

 

On y trouva un groupe que semblait présider M. Rinal.

 

Le maire fit les présentations :

 

« MM. Tombemousque, Escartefigue, Terrassebœuf, Arrachequesne… »

 

On eût dit qu’il désignait des athlètes par leurs sobriquets ; il le sentait et il en souriait d’aise. Il est certain qu’à l’origine de ces noms formidables il y eut une galéjade. Et avec ces vocables magnifiques, c’est la gaieté même de nos pères qui se transmet à nous, à travers des siècles de mort !

 

Tombemousque et Terrassebœuf souriaient, paisibles. Ces personnages aux noms menaçants avaient des yeux doux dans des figures bon enfant. Le plus terrible, Terrassebœuf, avait une barbe d’un noir d’enfer qui semblait fausse et commençait littéralement au-dessous de ses paupières. Cet homme indolent portait toujours deux revolvers à sa ceinture, sous sa veste boutonnée, et lorsqu’on lui disait :

 

« Pourquoi marchez-vous toujours ainsi armé, Terrassebœuf ?

 

– Qué sias couyoun ! répondait-il avec son calme sourire. Vous savez bien que je représente une maison qui est célèbre pour la fabrication des armes. Si je ne portais pas mes revolvers avec moi, pechère ! je ne pourrais jamais les vendre !… C’est pourtant facile à comprendre, voyons…

 

– Messieurs, dit Cagalous, voici encore MM. Lacornude et Pignatel. Ces messieurs, ayant appris que Bormes aurait aujourd’hui l’honneur de recevoir Maurin des Maures, m’ont fait connaître leur intention de venir le complimenter, chacun au nom de sa commune. MM. Pignatel et Lacornude sont les délégués de Gonfaron et du Plan-de-la-tour. Leur présence efface jusqu’au souvenir du malentendu qui s’est élevé un jour entre Maurin et les gens de leurs villes respectives. »

 

Les délégués de Gonfaron et du Plan-de-la-tour vinrent serrer la main de Maurin ; et Pignatel, le premier, s’adressant au Roi des Maures :

 

« Dans ta réponse aux petits enfants de Gonfaron, où tu rappelais la plaisanterie de l’âne qui vole, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat, pechère ! C’est un malheur que nous n’ayons pas été présents ; toute cette histoire ridicule ne serait pas arrivée. Le maire était, comme tu sais, un faiseur d’embarras, et qui ne te connaissait pas ; il t’a pris pour un de ces étrangers du dehors, dont la plaisanterie habituelle nous embête parce qu’ils la font sans amitié. Toi, c’est bien différent, tu peux dire ce que tu voudras, nous te connaissons ! Mais le maire ne te connaissait pas et devant ta résistance il a perdu la tête. Il a obéi à des enfants qui ne demandaient qu’à lancer des pierres, à des commères qui ne savent pas ce qu’elles disent, enfin à quelques anciens qui datent du temps des almanachs… C’est pourquoi lorsque M. Rinal a obtenu que fussent déchirés les procès-verbaux qui t’empêchaient de circuler librement dans ton royaume, tout Gonfaron a signé une pétition en ta faveur, et comme le maire de chez nous s’entêtait contre toi, on l’a forcé à donner sa démission. Les gens qui ne comprennent pas la galéjade, il n’en faut pas. Et ceux qui la comprennent le mieux sont les plus intelligents pour ce qui est sérieux… S’il y a des Parisiens ici, ils n’ont qu’à ouvrir les oreilles. L’âne de Gonfaron n’est pas un aigle, c’est sûr, mais pas moins il ne se laissera jamais souffler au derrière par quelqu’un du Nord… Et vive Maurin des Maures ! »

 

La foule, qui s’amassait sous les fenêtres de la maison commune, entendit le cri du Gonfaronnais et répéta d’une seule voix :

 

« Vive Maurin des Maures ! »

 

Après Pignatel, Lacornude, le délégué du Plan-de-la-tour, prit la parole.

 

Il déclara qu’à la suite de la mémorable aventure de Maurin et du grand saint Martin, le conseil municipal avait décidé qu’au jour de la fête patronale aucun pauvre ne grelotterait plus dans la commune ! Il termina ainsi sa petite harangue : « Ce seul résultat est assez éloquent en faveur de notre brave Maurin. Vive Maurin des Maures ! »

 

Quand les invités du maire quittèrent la mairie, toute la ville était sur la place à les y attendre. On les suivit avec des acclamations, et – au moment précis où le cortège arriva sous l’arc de verdure élevé en l’honneur de Maurin – les « boîtes » éclatèrent par trois fois, c’est-à-dire que trois salves d’artillerie se succédèrent. Les mains battirent… et les cloches de l’église sonnèrent à toute volée, sur l’ordre de M. le curé – oui, de M. le curé ! – pendant que les belles filles lançaient à Maurin égayé… et un peu ému… des branches de mimosas en fleur…

 

« Vive ! vive le Roi des Maures !

 

– C’est invraisemblable ! Quelles mœurs étranges ! » murmura M. Labarterie à sa femme.

 

Cigalous l’entendit.

 

« Monsieur, dit-il avec vivacité, ne jugez pas si haut mes compatriotes, ils pourraient vous entendre, et ils ne seraient pas contents. Vous êtes un homme du Nord, n’est-ce pas ?

 

– Oh ! non, dit Labarterie, je suis né à Lyon.

 

– C’est bien ce que je disais : vous êtes du Nord. Le vrai Midi commence ou finit à Valence. Eh bien, laissez-moi vous dire que vous et vos Parisiens, vous n’entendez rien à notre tempérament et c’est, ma foi, dommage. La capitale devrait étudier à fond l’esprit de chacune de ses provinces si elle veut les résumer toutes en elle ; – au lieu de se croire une ville-reine, une ville souveraine de droit divin, exceptionnelle, orgueilleuse d’elle-même, elle devrait être fière de toutes les races qui la font ce qu’elle est… Car les Parisiens, nous savons ce que c’est : un tas de provinciaux qui renient leur province pour faire des embarras.

 

– Bien envoyé ! dit Maurin.

 

– Au lieu de cela, vous nous blaguez, vous jouez aux tyrans dédaigneux, vous oubliez que c’est nous qui vous expédions nos valeurs intellectuelles que vous n’avez qu’à faire reluire.

 

– Bravo ! fit Pastouré.

 

– Vous êtes aussi gobeurs, aussi flâneurs, aussi badauds que nous – et peut-être davantage. Alors pourquoi prétendre que tout ce que vous faites est bien, – et tout ce que nous faisons, ridicule ? Depuis les chemins de fer, nous ne sommes plus assez loin de Paris pour être traités en Canaques !

 

– Vive Cigalous ! dit Maurin.

 

– Laissez-le parler, Maurin, dit M. Rinal, il parle comme un ange.

 

– Vous criez : « Ohé, Marius ! » et notre accent vous paraît rigolo – mais l’accent traînard du voyou de Paris ne vous choque pas ! Seulement il sent le ruisseau, et le nôtre sent l’eau marine, l’algue, les oursins et les praires.

 

– Aganto ! dit Maurin.

 

– M’est avis, poursuivit Cigalous très excité, m’est avis que la tyrannie et l’orgueil d’une capitale peuvent être aussi insupportables et aussi nuisibles au pays que la tyrannie d’un homme. La Révolution française n’a pas été faite au profit de Paris tout seul ! Et par qui commencée ? par M. de Mirabeau, qu’éro d’Azaï, qui était d’Aix – et ce n’est pas pour rien que la Marseillaise ne s’appelle pas la Parisienne !

 

– Permettez ! proféra au hasard M. Labarterie décontenancé.

 

– Permettez vous-même, ce n’est pas fini, poursuivit impitoyablement Cigalous… Eh bien, nous honorons nos amis, nos bons citoyens, comme il nous plaît. Nous ne pouvons pas les faire passer sous l’Arc de Triomphe de l’Étoile – vu qu’il est au bout de l’avenue des Champs-Élysées, comme chacun sait – et d’ailleurs nos bons citoyens sont d’humbles citoyens et nous ne voulons leur offrir que des bouquets faits avec la verdure de nos collines – mais que voyez-vous là de risible ? Notre hommage n’est-il pas proportionné à leur mérite ? Alors, qu’avez-vous à dire ? Et pourquoi ne leur dresserions-nous pas des arcs de triomphe en feuillage d’olivier et en branches de pins ? N’est-ce pas justice ? N’y a-t-il pas là de notre part un acte vraiment respectable ? Nous ne pouvons pas faire jouer sous leurs fenêtres la musique de M. Parés, qui a été chef à Toulon avant d’être chef à Paris – mais nos tambourinaires leur suffisent ; ils font vibrer pour eux la peau des ânes et les ânes ne sont pas tous à Gonfaron. Je ne dis pas ça pour vous personnellement, mais pour ceux qui ne rendent jamais justice à ce pauvre « Marius », pechère ! sans lequel pourtant la France ne saurait plus rire et chanter, faute d’un rayon de soleil mis en bouteille ! Je ne vois pas, quant à moi, ce qui vous paraît étrange dans la fête de famille dont nous vous offrons le spectacle. – Apprenez que Bormes, en des jours pareils à celui-ci, a fait battre ses tambours, tonner ses « boîtes » et accorder les flûtes venus de la Garde – en l’honneur du grand et bon Reyer, notre hôte, puis pour le brave Jean d’Auriol, et enfin pour notre vieux médecin Rafaëli. Et il y eut un de vos journaux parisiens qui trouva comme vous nos « mœurs étranges » ! Aimer ses amis et le leur dire avant qu’ils soient morts, honorer ceux qui travaillent et qui font honneur à leur pays, qu’y a-t-il là de si singulier ? Ce qui serait étrange et fâcheux, c’est que nous ne le fissions pas. Et je plains les pays qui manquent à ce devoir !

 

« Une fois, tenez, à cette place même, lorsque nous fêtâmes Jean d’Auriol, comme nous fêtons aujourd’hui Maurin – j’avais fait élever une cabane de verdure toute fleurie pour honorer une brave marchande de gâteaux qui, depuis trente ans, venait s’installer là et vendre à nos petits enfants du sucre de pomme et des brioches. Elle en pleurait d’émotion, la bonne vieille, et cela nous faisait chaud dans le cœur. Croyez-vous que les couronnes civiques d’un village soient risibles parce qu’elles sont pauvres, ou seulement lorsqu’elles sont offertes à des humbles ? Eh bien, nous, nous disons dans notre patois : Toutes les bouches sont sœurs, et ce qui est bon pour les grands est délicieux pour les petits.

 

– Permettez…, essaya de dire M. Labarterie.

 

– Permettez encore, reprit Cigalous avec force, il y a assez longtemps que les Parisiens nous agacent ! Est-ce parce qu’ils nous plaisantent ? Non ! car c’est nous-mêmes, nous seuls, qui leur avons appris à rire de nous. Mais ils nous agacent parce qu’ils ne détendent jamais la plaisanterie, parce qu’ils l’ont prise au sérieux, parce qu’ils méconnaissent notre bon cœur et les meilleures qualités de notre esprit, sans lesquelles la France s’embêterait bougrement, n. de D. ! Des Parisiens, vous en connaissez peut-être assez pour répéter mes paroles à beaucoup ? Eh bien, dites-leur qu’ils nous donnent envie, des fois, de redevenir plus Provençaux que Français et de rire sans eux ! Il y a temps pour tout, que diable ! Et quand l’émotion s’en mêle nous cessons de badiner. C’est ce qu’il faudrait comprendre un peu à l’avance…

 

« Voulez-vous comprendre tout à fait ? Regardez Terrassebœuf que voici. Il a un nom qui fait rire, il rit quand on veut, il est bon avec un air féroce ; il passe pour révolutionnaire rouge, toujours prêt à faire feu des quatre pieds ; il vend le plus souvent qu’il peut les revolvers effrayants pendus à sa ceinture… Eh bien, monsieur, ne vous y fiez pas : il n’est ni ridicule ni terrible… et il sera volontiers l’un ou l’autre à l’occasion. Est-ce clair ?

 

« Notre ami Terrassebœuf n’a d’ailleurs pas inventé sa manière de vendre des armes. Nous avons tous connu, en 71, un fédéré qui s’était fait nommer commissaire spécial à la gare de Marseille : il portait aussi à sa ceinture des armes jamais chargées et qu’il vendait le plus cher possible, car il avait à nourrir beaucoup d’enfants. Un lieutenant, qui avait reçu l’ordre de déloger les communeux de la gare, le fit empoigner par ses hommes et pousser contre un mur. Le pauvre bougre n’était pas plus communard que vous et moi. Mais il était républicain et n’avait cherché qu’à nourrir sa famille.

 

« – Allons, mettez-vous là ! au mur, donc !

 

« – Au mur ? Pourquoi ?

 

« – Vous faites le malin ?… Au mur ! fusillé !

 

« – Ah çà ! voyons, vous galéjez, qué ?

 

« – Au mur !

 

« – Oh ! oh ! c’est donc sérieux ? » dit « Marius » qui devint pâle…

 

« Voyez-vous, monsieur Labarterie, nous autres Provençaux, nous ne croyons pas vite aux actions terribles… notre ciel est trop bleu, trop gai… mais une fois partis, nous pouvons égaler les plus énergiques.

 

« – Si c’est pour de bon, dit gravement le fédéré, alors, permettez-moi de dire adieu à mon fils.

 

« – Où est-il ?

 

« – Dans mon cabinet de commissaire spécial. »

 

« On alla chercher le fils aîné, jeune homme de vingt ans, qui m’a lui-même conté la fin héroïque de son père.

 

« – Fils, lui dit-il, celle-là est forte ! il paraît qu’on va me fusiller. J’ai cru d’abord que c’était pour galéjer, mais ça va de bon ; alors, embrasse-moi… Té, voici ma montre en souvenir… Vive la République, feu ! »

 

« Et l’homme tomba, percé de balles.

 

« Il ne voulait que vivre – et il sut mourir, voilà. Voyez-vous, monsieur Labarterie, il y a temps pour tout.

 

– Monsieur, dit Labarterie ému, je vous fais mes excuses, j’ai compris. »

 

Maurin s’essuyait le coin des yeux.

 

« Va la ben éspliqua ! bougramen ben ! il le lui a bougrement bien expliqué ! dit Mascurel.

 

Il le lui a expliqué bougrement bien ; bien expliqué il le lui a ! confirma Lacroustade. Si les Parisiens se foutent de nous, nous nous foutons d’eux ! Si de nous ils se foutent, les Parisiens d’eux nous nous foutons, coin ! coin !

 

– Té ! dit tout à coup Maurin, j’aperçois une belle voiture ! Ça doit être un de nos darnagas (pies-grièches), Caboufigue père ou fils.

 

– Es uno voituro dé gro moussu ! C’est une voiture de gros monsieur, dit Mascurel. Me semble que je le connais, celui qui est dedans ; mi semblo qué lou counouissi, acquèou qu’ès dédins.

 

– Tout de frais elle est vernie, cette voiture, dit Lacroustade ; vernie elle est tout de frais. Que pour un miroir, véritablement, on prendrait chacune de ses portes ; que véritablement, on prendrait chacune de ses portes ; que véritablement chacune de ses portes, pour un miroir on la prendrait… coin ! coin ! coin ! »

 

Et toute la compagnie, oubliant déjà l’apostrophe de Cigalous à M. Labarterie s’esclaffa en entendant et en imitant malgré elle le rire nasal de Lacroustade.

 

Sur la place, çà et là – c’était un dimanche – des groupes qui jouaient aux boules quittèrent le jeu pour assister à l’arrivée d’une si belle voiture. Les fillettes pavoisées, selon le mot de Maurin, se promenaient, se donnant le bras, sous les mimosas et les faux poivriers. Elles s’accoudèrent à la balustrade de la promenade qui surplombe la première terrasse et regardèrent aussi.

 

Il n’était pas loin de midi.

 

« C’est Caboufigue le fils, dit Maurin.

 

– V’aviès pas dit qu’èr’ùn darnagas ? tu ne l’avais pas dit que c’était un darnagas ? dit Mascurel.

 

– Un darnagas, tu l’avais dit, que c’en était un, insista Lacroustade en riant : coin ! coin ! coin !

 

À l’angle de la place et de l’hôtel d’Halbran, le landau s’arrêta. Caboufigue le fils, baron de la Canestelle, haut sur col, le col blanc au-dessus d’une chemise de couleur, la cravate provocante, la canne en bois des îles à la main, sauta à bas de sa voiture à peine arrêtée et se dirigea vers le groupe où il reconnaissait Maurin.

 

« Mille excuses, messieurs, dit-il, avec son bel accent de Paris, un accent tout neuf, qui lui servait rarement, vous savez peut-être ce qui m’amène ? »

 

Ces messieurs s’inclinèrent, faisant signe que non.

 

Cabissol, ironique, prononça.

 

« Moi peut-être.

 

– En effet, monsieur, lui dit Caboufigue le fils, mon père m’a conté que c’est en présence d’un témoin – vous sans doute que M. Maurin a été envers lui d’une brutalité et d’une insolence, je ne dis pas au-dessus, mais au-dessous de toute expression… Et je suis venu pour obtenir, au nom de mon père, en présence de tout le monde, les excuses de M. Maurin !

 

– Ooù ! dit Maurin, si c’est pour ça que tu t’es dérangé, tu as eu tort, petit baron – qu’en te pressant le nez, j’en ferais sortir du lait comme d’une figue boudenfle !

 

« Tu ne sais donc pas que ton père et moi, nous sommes des cambarades d’école ! Voui, nous se sommes élevés ensemble, à l’école de la misère, avec des brayes percées, et nous nous flanquions déjà des bonnes roustes (tripotées) quand tu n’y étais pas encore, toi, dans ses brayes ! »

 

Caboufigue le fils, excité par la présence inattendue d’une femme élégante, s’emporta tout de suite ; et à cette réplique qui était peuple, il répondit, bourgeoisement déclamatoire :

 

« Je vous défends de me parler sur ce ton. Il faut que vous sachiez que nous sommes en France et non chez les Canaques, et qu’à défaut de lois qui nous protègent sous un gouvernement de licence et de désordre, les bourgeois ont des fils pour prendre leur défense. Seulement il est fâcheux qu’un gentleman ne puisse se commettre avec un goujat comme vous (voilà ce que je tenais à vous dire publiquement) et que, n’ayant pas contre vous la ressource de se servir de l’épée – on ait honte de se servir du bâton, la seule arme digne de vous et de vos pareils ! »

 

Maurin était excité, lui aussi, par le sourire de Mme Labarterie et par la présence de tout ce village où il était considéré comme un roi, le roi des Maures.

 

« Ooù, collèguo ! fit-il. Tu aurais mieux fait de rester aujourd’hui sous l’aile de ton père, qui est une grosse dinde, comme chacun sait. Si je te comprends bien, tu crois être le seul à savoir tricoter avec une longue aiguille ?

 

« Eh bé ! té ! pare-moi ce coup-là, fistot ! »

 

Maurin s’était vivement emparé de la canne de Cabissol et, correctement en garde, il attaqua le jeune Caboufigue avec une telle vigueur que, machinalement, celui-ci se mit en posture de défense.

 

Avec adresse le baron de la Canestelle para le premier coup. C’était bien ce qu’avait désiré Maurin. La riposte aussitôt amena la riposte. De tous côtés les gens accoururent. Caboufigue le fils se trouva tout de suite trop engagé pour se retirer sans honte ; et c’était maintenant pour montrer son savoir-faire qu’il se démenait comme un diable… Maurin lui taillait de la besogne.

 

« Pare quarte ! pare tierce ! » criait-il en bondissant à l’italienne, parce que le jeu l’amusait et aussi parce qu’il voulait que la galéjade eût son plein d’effet.

 

L’autre rompait ferme, à chaque bond en avant de ce diable d’homme.

 

« Aquelo, voui, qué m’agràdo ! celle-là, oui, qu’elle me plaît ! s’écria Mascurel.

 

– Je me réjouis d’avoir vu ça ; d’avoir vu ça, je me réjouis, coin ! coin ! coin ! » dit Lacroustade.

 

Le village s’attroupait, formant un grand cercle autour des duellistes.

 

Cigalous, Cabissol, Arrachequesne, Escartefigue, Tombemousque, Terrassebœuf, surtout, Pignatel et Lacornude, tous enfin, riaient de bon cœur.

 

M. Rinal souriait.

 

Maurin, avec des appels de pied multipliés et sonores, criait à son adversaire :

 

« Tiens ton épée plus basse ! Tu te découvres trop… Liez, liez mon camarade. Ah ! il te faut un professeur ? En voilà un tout trouvé… Plus bas ! bien ! maintenant plus haut la pointe !… À toi, touché ! petit baron… C’est au premier sang, qué ? Tu ne t’attendais pas à celle-là, petit ? C’est gentil, mon garçon, de défendre son père… ça prouve qu’on en a un ! Pourquoi s’est-il fâché, le tien ?

 

« Tout est permis, voyons, entre deux vieux camarades comme lui et moi ! Tu aurais dû penser à cela… Plus haut donc !… Si je n’ai pas attendu tes témoins, tu comprends la raison pourquoi, hé ? Nous en avons bien assez ! Tout le village de Bormes ! À toi, touché… Tu romps trop. La main n’est pas beaucoup ferme… Tes bottines te gênent preutrêtre ?… Allons, allons, à ce coup ce n’est pas mal, je ferai de toi quelque chose… Si je te touche en plein cœur, je te regarderai, je t’en avertis, comme mort. Voilà M. Rinal qui rit. C’est un médecin tout trouvé pour moi ; tu prendras l’autre, qui est de Paris, hé ! mon Parisot ?… Aye pas peur, mon drôle ! Ta mère n’aura pas à te pleurer. Je suis bon prince, mon enfançon. Je ne mange pas les petits gibiers, les fifis ! c’est bon pour les demoiselles. Tu as chaud, qué ? C’est un très bon exercice ! Alors, comme ça, tu es devenu noble tout en un coup ? Ça n’empêche pas de mourir, pechère ! Dès que tu seras mort, on déjeunera. Aï ! Aï ! prends-toi garde que le bureau de poste est tout juste derrière toi et si la porte vient à s’ouvrir, tu y entreras par le dos, pour peu que tu continues à reculer… Eh ! eh ! touché… Té, j’ai une idée ; je vais te mettre à la poste ! Je t’aplatis comme une lettre et, pan ! voilà le timbre ! je te l’ai collé au mitan du cœur… Mort ! »

 

Maurin abaissa son épée. L’autre, abasourdi, s’épongeait le front.

 

« À présent, lui dit Maurin, selon qu’entre vous autres, messiés, il est d’usage en pareil cas, tu viendras dîner avec moi. Sans ça, où dînerais-tu ? »

 

Cabissol s’approcha du jeune Caboufigue et causa un instant à voix basse avec lui… « Cette affaire était ridicule. On l’étoufferait mieux ainsi. Il fallait laisser croire aux assistants que c’était une plaisanterie… Où dînerait-il d’ailleurs ? »

 

« Il n’y a qu’un hôtel. Il vaut mieux faire table commune. Serrez-lui la main, au roi des Maures ! et riez. Vous n’êtes qu’un enfant auprès de lui. La foule croira à un jeu… et, au bout du compte, ce n’est pas autre chose. »

 

Caboufigue le fils comprit qu’il n’avait rien de mieux à faire, en quoi il montra enfin de l’esprit.

 

« Touchons-nous la main, Maurin, dit-il. Vous êtes, je le sais, un vieil ami de mon père… Je me déclare mort, et j’ai grand appétit. Allons déjeuner. »

 

La chose fut bien dite, en belle humeur. Caboufigue le fils avait songé tout à coup que si ces bâtons eussent été des épées, il serait en ce moment hors d’état de déjeuner ; et ce n’était pas méchant garçon, il se conduisit comme un gentilhomme qui, vaincu, consent à tendre la main à un adversaire généreux.

 

« À votre place, lui dit M. Rinal gravement et finement, j’aurais fait comme vous. »

 

Quand elle les vit, causant et badinant, entrer tous ensemble chez Halbran, la foule crut à une galéjade et chacun rentra chez soi pour le repas de midi.

 

Bormes se souvient encore de ce mémorable et joyeux duel où Maurin prouva qu’en ce siècle les manants ont parfois, au bout de leur martin-bâton, un joli brin d’épée.

 

« Oouriou pas douna ma plàço, je n’aurais pas donné ma place ! per un côou dé canoun, pour un coup de canon ! dit Mascurel.

 

– Comme on n’en verra plus, ça, c’est un duel ; c’est un duel, ça, comme on n’en verra plus ! » dit Lacroustade en riant comme un fou, de son rire de canard, coin ! coin ! coin !

 

Pastouré, lui, s’était contenté, lorsque Maurin avait donné le coup de bâton final, de tendre son poing en levant le pouce, et il ne dit rien de rien, ayant fait le geste qui signifie une admiration trop forte pour être exprimée par la parole.

 

CHAPITRE VI

Le grand électeur Maurin prépare les élections.

Pour venir à pareille réunion, Maurin avait fait un brin de toilette. Il portait sa moins vieille veste, qui semblait neuve. Sa chemise molle était bien propre et ses souliers « pour aller en ville » avaient été nettoyés de sa main. À travers sa barbe sarrasine, naturellement rare, courte et frisottée, on pouvait suivre la ligne noble de son menton et de ses joues. Ses mains, qui depuis des années ne maniaient guère que le fusil, étaient sèches et nullement lourdes. Tel, la taille bien prise, le regard ouvert et intelligent, il plaisait à la Parisienne, grande lectrice de livres galants… Ce ne serait pas la première fois que des princesses aimeraient des bergers… Maurin, qui avait quelques raisons de penser de la sorte, fut son voisin à table et ne se gêna guère pour la regarder trop aimablement.

 

« À Maurin les honneurs, dit Cigalous levant son verre.

 

– Aux dames tout honneur ! » dit Maurin.

 

On se saluait de temps en temps et l’on buvait du vin de San-Clar.

 

Halbran, son tablier relevé, sa casquette aplatie sur le front, un peu gros et réjoui, avait consenti à mettre en poche sa pipe de terre, culottée depuis quinze ans ; et en servant lui-même les plats qu’il avait apprêtés, il avait un mot aimable et familier à l’adresse de chaque convive.

 

On causa enfin des élections.

 

Avant tout, il faudrait se méfier de Poisse qui avait un pied sournois dans la réaction.

 

Il y aurait bientôt un congrès où toutes les communes enverraient leurs délégués. Le congrès déciderait si on aurait finalement un candidat unique ou plusieurs. Un candidat unique vaudrait mieux, mais comment empêcher les candidatures multiples de se produire ? Aucun des délégués ne consentirait à abandonner son candidat, chacun d’eux croyant ou feignant de croire, par intérêt individuel, que son candidat est le meilleur. Cela dit, quelles étaient les chances respectives des candidats ? Vérignon, de l’avis unanime, en avait de grandes. Quant à la candidature de M. Siblas, elle empêcherait les voix réactionnaires d’augmenter les chances de Poisse. Pour Caboufigue, il avait promis de ne pas se présenter. On avait sa parole. Le fils Caboufigue fit semblant de ne pas entendre. Maurin le regarda de travers.

 

Restait M. Labarterie. Celui-là, malgré les mérites qu’on parut lui accorder, par pure politesse, n’avait aucune chance. On lui conseillait de se retirer.

 

« Voyez-vous, lui dit Maurin, dans notre pays, on ne veut plus guère de Parisiens, même si célèbres que vous voudrez. On veut pour députés des gens d’ici, comme Vérignon. Et encore, il les faut connus d’une certaine manière, connus dans les villages et dans les campagnes. Vérignon a écrit dans les journaux d’ici et de Marseille, qu’on lit à la veillée, et il écrit les choses de telle manière que tout le monde le comprend. Il galèje des fois le gouvernement avec des paroles de notre parler patois, et ça sert, plus que tout, l’honnête homme qu’il est.

 

– Bien dit, Maurin ! » fit Cigalous.

 

M. Labarterie déclara qu’il verrait, qu’il se réservait.

 

Alors, pour être utile à son mari, Mme Labarterie se fit, avec Maurin enchanté, de plus en plus aimable ; mais lui il pensait : « Je voudrais bien de la femme, mais du mari, je n’en veux pas. Ah ! je comprends pourquoi il portait, à la battue des sangliers, une si haute casquette ronde. Ça lui cache les banes (les cornes). »

 

Et sa tempe souriait sans que cela lui enlevât rien de son air de jeunesse.

 

« Que dites-vous de cela, Noblet ? demanda M. Rinal.

 

– J’avais, répliqua M. Noblet, pensé à me présenter, mais M. Cigalous, à qui j’en parlais l’autre jour à Cavalière où un ami m’a présenté à lui, m’a répondu justement ce que vous venez, monsieur Maurin, d’expliquer si bien.

 

– Vous êtes, dit M. Rinal à M. Noblet, un des plus grands noms français de la science, un écrivain éminent, un philanthrope aimé. Vous avez fait des découvertes admirables qui ont porté votre renommée scientifique dans les deux mondes. Vous défendez activement la plus grande des causes humaines, celle de l’arbitrage entre nations, qui rendra les guerres difficiles et rares, sinon impossibles. Ce serait l’honneur du département de vous avoir pour député… »

 

M. Noblet s’inclina :

 

« Si l’on me nommait, dit-il, je dévouerais ma vie à la cause de la République, tout en renonçant à regret, du moins pour un temps, à mes chères études scientifiques et je servirais peut-être utilement à la Chambre la cause de l’arbitrage. Elle a besoin de représentants qui aient l’oreille des pouvoirs publics… mais j’ai compris l’objection qui vient d’être formulée… et je crains…

 

– Pardonnez-moi, faites-moi excuse si je vous interromps, dit Maurin, vous avez raison de craindre. Ne vous cherchez pas des ennemis. Les gens d’ici, voyez-vous, ne vous connaissent pas…

 

– En êtes-vous sûr ? demanda M. Rinal.

 

– J’en ai une preuve, fit Maurin.

 

– Laquelle ?

 

– C’est que moi, qui suis bien d’ici, je ne le connais pas ! et je connais Vérignon. Je ne lis guère, c’est vrai, mais cependant des fois, souvent même, on me lit le journal et puis l’on cause aux veillées… Eh bien, je ne vous connaissais pas, monsieur Noblet… Et puisque M. Rinal dit que vous êtes ce que vous êtes, je calcule que ce serait dommage d’avoir sur votre nom un vote de rien du tout ; et cela même, je calcule, ne ferait pas honneur à nos contrées.

 

– C’est juste ! appuya Cigalous. Je vous l’ai dit, monsieur Noblet, exactement ainsi.

 

– Aussi, me suis-je retiré. Nous venons de contrôler la justesse de vos quasi-résolutions préalables. Je suis venu pour entendre ces choses et – ce qui me sera possible puisque j’habite souvent le pays, – pour vous aider en camarade si je ne puis me battre en candidat.

 

– Tous les bourgeois, tu vois, Maurin ! remarqua Cigalous, ne sont pas ce que des fois tu penses qu’ils sont tous. En voici un des plus riches, et des meilleurs. C’est ça, Maurin, la belle race ; c’est ceux-là qui devraient être pour notre peuple les modèles, tu dois le comprendre.

 

– Je sais bien, dit Maurin ; qu’il y en a de ceux-là, mais je n’ai pas eu beaucoup occasion, jusqu’ici, d’en voir… Et, ajouta-t-il galamment, je les reverrai, s’ils veulent, avec plaisir.

 

« Pour cela, monsieur le maire, vous leur demanderez quelque jour s’il leur plaît de faire avec moi une partie de chasse ; je leur ferai tuer lapin ou lièvre, et j’aurai le bonheur, j’espère, de les entendre un peu parler.

 

– Oh ! oui, s’écria étourdiment Mme Labarterie, arrangeons une partie de chasse !

 

– La chasse est fermée, dit le maire.

 

– Elle rouvrira, répliqua Labarterie, qui voulait, en toute occasion, complaire à sa femme.

 

– Prenons jour, insista Maurin, pour l’ouverture, si vous voulez… tous ceux qui sont ici.

 

– C’est conclu », déclara Cigalous…

 

On trinqua à la ronde ; il reprit :

 

« Et enfin, pour en revenir à la politique, voici ce qu’il faut que tous sachent ici, et toi Maurin en particulier : M. Noblet, en se retirant de la lutte, offre de faire pour notre candidat préféré, Vérignon, qui n’est pas riche, la moitié des frais d’élection !

 

– Monsieur Noblet, dit Maurin noblement et tout debout, un bourgeois console d’un autre. Et j’en ai vu d’autres, quand ça ne serait… mais motus ! Paix aux cadavres !… J’ai vu aussi un noble, l’autre jour, qui m’a fait plaisir à voir et à entendre, et c’est M. le comte de Siblas. Il sait qu’il sera battu, mais sa candidature devant servir celle de Vérignon (parce qu’elle prendra les voix réactionnaires que Poisse, sans cela, aurait pour lui), M. de Siblas reste candidat : « Si mes amis politiques n’arrivent pas, je veux voir arriver du moins des hommes de caractère. » Voilà ce que m’a dit M. de Siblas, et comme il me l’a dit, je vous le mets dans la main.

 

– Eh bien, opina M. Rinal, buvons à M. de Siblas !

 

– Prends garde, dit en riant Cigalous à Maurin, on dira que tu pactises avec l’aristo.

 

– Ah ! ah ! s’écria Maurin ! je ne crains pas ça ; on me connaît… Et à présent, Halbran ! ajouta-t-il, fais-nous un bon café, un café à réveiller un mort.

 

– Apporte tes plus vieilles liqueurs… À demain la politique, dit Cigalous, et toi, conte-nous, Maurin, une de tes galéjades.

 

– Eh bien… dit Maurin… en voici une bonne… » Mais il s’arrêta…

 

« C’est que… dit-il, il y a des dames.

 

– Ma femme, dit Labarterie, est mariée.

 

– Comme de juste ! interrompit Maurin.

 

– Et, poursuivit M. Labarterie, elle est chasseur elle-même. Au dessert une histoire drôle n’est pas pour lui faire peur.

 

– Offrez-moi donc une cigarette, dit Mme Labarterie, et allumez vos pipes, messieurs. Les femmes de candidats doivent être intrépides.

 

– Sans pipe, Cigalous mourrait, affirma judicieusement Maurin. Mais moi, les jours de fête, une cigarette me plaît. Quand j’ai la cigarette ou la cassie au bec… je me semble une jeune fille ! »

 

Il s’abstenait de la pipe, pensant mieux plaire à la dame. On buvait, on fumait ; la conversation était générale. Pastouré, silencieux, regardait Maurin qui depuis un instant riait tout haut, sans rien dire.

 

« Je vois, dit l’un des Bormains – le nommé François Marlusse, natif de Bandol – que tu veux la conter, ton histoire, Maurin ? C’est celle du scaphandre peut-être ?

 

– Justement ! dit Maurin, c’est à celle-là que je pensais.

 

– Le scaphandre ! le scaphandre ! dit Caboufigue le fils qui n’avait pas parlé beaucoup jusque-là.

 

– Le scaphandre ! le scaphandre ! » criait en riant et poussant la fumée de sa cigarette avec une moue de ses jolies lèvres rondes, Mme Labarterie.

 

Et tous, animés et joyeux, criaient en chœur :

 

« Le scaphandre ! le scaphandre !

 

– Aï ben dîna ! j’ai bien dîné ! affirma Mascurel.

 

– De meilleurs dîners, on n’en peut pas faire : on n’en peut pas faire, de meilleurs dîners », fit Lacroustade.

 

Et il se mit à rire :

 

« Coin ! coin ! coin ! »

 

Animés par les bons vins de San-Clar, tous, volontairement ou non, se prirent à imiter les canards qui n’aiment que l’eau… Et cet éclat de rire aquatique faisait trembler les vitres… Quand ce joyeux vacarme eut pris fin, Maurin s’apprêta à commencer son histoire :

 

CHAPITRE VII

Deux histoires de Maurin : Le Scaphandre et l’Arrivée de l’Évêque, dont la seconde, étant véridique, est nécessairement plus vraie que la première, qui fut inventée par le roi des Maures.

« Je vous en dirai deux, d’histoires, déclara Maurin, à une condition, c’est que tu nous conteras, toi, Marlusse, ta visite à l’exposition de Paris.

 

– Oui ! oui ! dit Cigalous, il la contera… C’est de règle, ça va sans dire… Marche, Maurin, je ne le connais pas, ton scaphandre.

 

– C’est une bien petite histoire, celle-là, dit Maurin. Vous n’en avez que pour une minute.

 

– On vous écoute, Maurin.

 

– C’était, commença Maurin, du temps que je servais à l’État comme matelot. À l’entrée du golfe de Saint-Tropez, un torpilleur qui venait de Saint-Raphaël et qui approchait de Sainte-Maxime, longeant de trop près la côte, se creva contre un gros rocher et coula par huit mètres de fond à peine. On fit venir de Toulon deux scaphandriers sur un remorqueur, et je fus, avec les autres hommes du bord, employé au sauvetage. De la terre on voyait très bien ce qui se passait à bord, et du bord, conséquemment, ce qui se passait à terre. Un de ces scaphandriers avait une jolie femme qui l’avait suivi de Toulon, et qui, le soir, allait coucher avec lui à Sainte-Maxime. Comme de juste, elle n’allait jamais à bord du remorqueur, et, des fois, elle faisait à terre, entre deux rochers, la soupe à son homme. Un beau jour étant descendu à terre moi-même pour aller faire à Sainte-Maxime une commission, je rencontrai la femme au bord de l’eau, à peine habillée après un bain. Le scaphandrier, sous l’eau, était en train de visiter l’épave, et l’homme qui, là-bas, à bord du remorqueur, virait la roue de sa pompe pour lui donner de l’air, nous tournait le dos. J’embrassai la femme qui ne disait pas trop non, et avec tant de plaisir que je ne songeai pas à regarder le navire. Quand je le regardai, nom de nom ! le scaphandrier, à moitié hors de l’eau, remontait par son échelle et, à travers la vitre et les barreaux croisés de son casque, il nous regardait. Sa tête de scaphandrier me semblait un ballon. Il avait l’air d’un terrible. Il regardait et, de la surprise, j’oubliais de lâcher la femme. Il soulevait ses deux bras vers son casque qu’on commença à lui dévisser, mais on n’y parvenait pas.

 

« – Parbleu ! me dit alors sa femme, il faudra bien qu’il le garde. Il va rester comme ça ! Leïs bânos l’an poussa dins l’aïgo ! »

 

– Ce qui veut dire ? interrogea Mme Labarterie.

 

– Oh ! peu de chose, dit M. Rinal, cela veut dire : « Il y a des bois qui poussent sous l’eau. »

 

– Je ne comprends vraiment pas, dit M. Labarterie.

 

– Il y a bois et bois, dit M. Rinal, nous parlons ici de ceux qui empêchaient le cerf de courir dans les autres.

 

– Ah ! je comprends ! cria la Parisienne.

 

– Tu es bien heureuse ! dit son mari… Ah ! je comprends aussi ! » fit-il tout à coup en portant les mains à son front.

 

Le geste parut si comique qu’il fit le succès de l’histoire.

 

« Et pas plus ! dit Maurin, en regardant finement la dame.

 

– Tu nous en as promis une autre, dit Cigalous.

 

– La voici, dit Maurin. Et elle est encore plus vraie.

 

– Comment, encore plus vraie ?

 

– Je veux dire qu’elle est vraie tout à fait. La première ne l’est pas du tout. C’est seulement une histoire que je me suis imaginée un jour possible, en regardant la femme du scaphandrier à terre et le scaphandrier qui sortait de l’eau. « Tiens ! me dis-je – tiens ! à voir ce casque sur cette tête, on dirait qu’il l’est par-dessous ! »

 

– Voilà les gens du Midi ! dit Labarterie. Quelles imaginations !

 

– À ton service ! pensa Maurin.

 

– L’autre histoire ! l’autre histoire !

 

– Vous y verrez comment, tout simple matelot que j’étais, j’ai fait sonner, moi, les cloches d’une ville, battre les tambours et hisser le grand pavois…

 

– Eh bien, mais… c’est ce qui t’est arrivé aujourd’hui.

 

– Oh ! mais, dit Maurin, aujourd’hui je suis un autre homme ; je suis passé roi !… Voilà donc l’histoire : Nous revenions d’Agay sur notre torpilleur et nous avions, par jeu, cueilli au bord de la rivière beaucoup de branches de lauriers-roses ; et avec la permission du commandant, nous les avions amarrées bien droites tout autour de notre bateau.

 

« Ça faisait de notre bateau une petite île fleurie, et nous allions à Saint-Tropez.

 

« C’était vers la fin juin, à la veille des grandes fêtes et des bravades de la ville. Nous étions au milieu du golfe, allant, venant, virant, jouant sur l’eau comme des marsouins, faisant les beaux, avant de rallier le port, lorsque tout près de nous s’avance, dans sa petite barque, un pêcheur de Saint-Tropez qui rentrait doucement à la voile et que je connaissais.

 

« – Bonjour, Maurin ! qu’il me fait, vous êtes bien « fleuris ? »

 

« Par badinage et sans réflexion je réponds :

 

« – C’est que nous amenons l’évêque ! »

 

« Justement Saint-Tropez attendait d’un jour à l’autre l’évêque de Fréjus et, voyant marcher sur l’eau nos branches en fleur, les promeneurs du quai déjà se disaient entre eux : « Peut-être il est à bord, l’évêque ! » Mais j’ignorais cela.

 

« Une heure après, en approchant de Saint-Tropez, nous apercevons sur le quai, devant la statue du bailli de Suffren, tout un monde qui nous fait des signes, les hommes avec les chapeaux, les filles avec les ombrelles et les mouchoirs ; et c’était des cris ! et des vivats ! et des fanfares qui jouent ! Le curé et toutes ses congrégations, en grande tenue, sortaient de l’église avec les bannières. Et notre commandant disait : « Voilà des gens bien polis ! » La ville avait mis drapeaux et tapis aux fenêtres. Les femmes s’étaient pimparées. Les petits enfants dansaient. Le maire avait son écharpe. On accosta bord à quai. Le commandant descendit à terre :

 

« – Où est l’évêque ? lui dit-on.

 

« – L’évêque ! Quel évêque ? »

 

« Il me fallut expliquer la chose. Le commandant voulut en rire. Mais le curé ne riait pas, d’avoir fait sortir, pour des matelots, son saint de bois, et la croix et la bannière. Et, voilà comment j’ai fait, moi, Maurin, avant même le jour d’aujourd’hui, sonner les cloches, et battre les tambours, et se pavoiser une ville, le maire et les adjoints compris. Je n’en suis pas plus fier pour ça… A tu, Marlusso !

 

– Vous nous avez habitués, monsieur Maurin, à entendre des histoires plus piquantes, dit M. Labarterie…

 

– Je vous comprends votre genre, à vous ! riposta vivement Maurin, il vous en faut toujours de drôles. Celle que je viens de dire n’est jolie, selon mon idée, que parce qu’on voit avancer ce bateau comme une île de fleurs au-devant de cette ville qui se pavoise et se fleurit de son côté pour lui répondre : si vous ne voyez pas ça comme si vous y étiez, alors vous êtes perdu pour l’intelligence de mon histoire… Pardine ! il faut voir le tableau, tout est là…

 

– Maurin est un artiste, dit M. Rinal.

 

– Nous sommes un peuple comme ça », dit Maurin.

 

Et se tournant vers M. Labarterie :

 

« Je vois qu’à vous il vous faudrait tout le temps rien que des histoires comme celle du capitaine Cougourdan du port des Martigues. En pleine mer, il regardait sa carte, celui-là, et ayant reconnu l’endroit où se trouvait son bateau, qui filait bon vent vers le côté de son papier où il n’y avait plus que la marge sans dessin ni écriture : « Vire de bord, n. d. D. ! et la barre toute !… ou nous se foutons en bas de la carte ! »

 

« Celle-là, oui, elle vous plaît, qué ? continua Maurin. Et nous savons bien pourquoi ! C’est qu’elle est une occasion pour vous de rire de nous autres en vous faisant accroire à vous-même que nous sommes un peuple de Cougourdans, pourquoi votre grosse bêtise c’est de vous imaginer, quand nous le faisons, que nous le sommes…

 

– Quoi donc ? interrogea M. Labarterie.

 

– Couyoun ! » dit le laconique Pastouré qui connaissait apparemment le fameux vers proverbial :

 

Le latin dans ses mots brave l’honnêteté.

 

CHAPITRE VIII

Le citoyen Marlusse, natif de Bandol, raconte le Plan de l’Exposition.

À ce moment M. Cigalous aperçut, à travers la vitre, le brigadier Cantoni, de la gendarmerie de Bormes :

 

« Halbran, dites au brigadier, qui se promène sur la terrasse, d’entrer un peu, que j’ai à lui parler. »

 

Halbran sortit.

 

« Celui-là, c’est, dit M. Cigalous, la fine fleur des bons, des vrais gendarmes, un serviteur hors ligne. »

 

Cantoni entra.

 

« Prenez un siège et demeurez un instant avec nous, Cantoni. J’ai voulu vous présenter à ces messieurs. Je leur ai fait votre éloge simplement, en disant sur vous la vérité. »

 

On échangea des politesses, le verre en main.

 

« Ah ! vous voilà, monsieur Maurin ? dit Cantoni d’un air aimable.

 

– C’est bien moi, dit Maurin gaillardement. Il y a quelque temps que je n’osais plus trop paraître ici.

 

– Eh ! fit Cantoni… je sais, je sais… Que voulez-vous, nous avons des ordres parfois et nous devons obéir ; mais tout le monde sait qu’on n’a rien de grave à vous reprocher. Au contraire même ! puisque aujourd’hui vous êtes reçu avec honneur, comme de juste. La vraie justice finit toujours par avoir le dessus… je vous félicite… Les poursuites sont abandonnées. J’étais en congé quand vous avez fait ici cette battue où vous avez eu un homme tué…

 

– Vous en avez vu d’autres ! répliqua galamment Maurin, et vous avez plus d’une fois donné et reçu de mauvais coups en arrêtant des coquins.

 

– Ce que je voulais dire, continua Cantoni, c’est que, cette fois-là, vous avez un peu mécontenté les gendarmes, à ce que j’ai appris, en les plaisantant un peu mal à propos… Celui qui attend le sanglier qu’on chasse à l’espère ne peut l’arrêter que s’il passe à sa portée et non pas hors de vue et près des autres chasseurs.

 

– Mais, dit Maurin avec noblesse, croyez-vous donc, brigadier, que j’en veuille aux gendarmes ? Il y a une affaire entre Alessandri et moi, une affaire d’homme à homme, et si les autres gendarmes se croient touchés, ils ont tort.

 

– Vous savez bien, Maurin, qu’en vous poursuivant lorsqu’ils en ont l’ordre, ils font leur devoir.

 

– Entendu ! dit Maurin ; mais alors je fais le mien en leur échappant quand je peux et comme je peux. Ce n’est pas d’être arrêté par eux que j’ai peur, mais d’être gardé par d’autres. Mon grand-père me disait que si on l’accusait d’avoir volé Coudon et Faron, les deux montagnes toulonnaises, quoique tout le monde continuerait à voir à leur place les deux montagnes, il aimerait mieux ne pas avoir à faire en justice la preuve du contraire.

 

– Ce n’est plus un mystère pour personne – dit Cigalous, qui voulait convaincre Cantoni de l’innocence de Maurin – ce n’est aujourd’hui un mystère pour personne que Maurin a été accusé de meurtre… tout simplement ! »

 

Mme Labarterie eut un petit frisson. M. Cigalous continua :

 

« Oui, accusé de meurtre par Alessandri, sur la foi d’un Grondard ! Les Grondard sont des canailles au-dessous de tout, et celui qui a tué le père a délivré le pays d’un véritable fléau. Voilà ce qu’aurait dû se dire Alessandri, pour laisser Maurin tranquille. Mais Alessandri est amoureux et jaloux, et le pauvre Maurin a payé un peu cher quelques mauvaises plaisanteries ! Pour moi, je n’avais pas songé à accuser Maurin lorsqu’on a trouvé Grondard dans le bois avec sa balle dans le corps. Mais quand il serait l’auteur de cette mort, j’applaudirais en bon maire, sachant sur ce Grondard des choses à faire dresser les cheveux sur la tête.

 

« Et le fils Grondard, il y a quelques jours, n’a-t-il pas essayé de tuer Maurin ? mais cela s’est passé sans témoin, la nuit, et sur ce qu’on ne peut prouver, le mieux est de se taire !…

 

« D’où je conclus qu’avant d’envoyer leur mandat d’arrêt, MM. les juges pourraient souvent mieux approfondir les choses et tâter mieux l’opinion publique.

 

– Je n’ai appris, dit Cabissol, qu’avec tout le monde l’accusation portée par Grondard fils, et je partage l’avis du maire. Je pourrais dire d’étranges choses sur votre Grondard et je le dirai quand il faudra.

 

– Mais, affirma M. Rinal, par-dessus le marché, Maurin n’a pas commis l’acte qui pourrait bien être méritoire et qu’on lui reproche… Allons, allons, nous l’ennuyons de nos bavardages inopportuns. Nous avons mieux à faire que de lui rappeler les mauvaises heures.

 

– Oh ! mauvaises ! fit Maurin. Je n’en ai passé qu’une de mauvaise, c’est lorsque j’eus les mains liées… Ça, par exemple, ne me plut guère… mais vous avez raison, parlons d’autre chose. A tu, Marlusso ! »

 

Cigalous avait engagé une conversation particulière avec M. Rinal :

 

« Allons donc ! disait celui-ci.

 

– C’est comme je vous l’affirme. Ah ! si vous croyez que tout est pour le mieux dans la meilleure des républiques ! Il y a des routines qui n’ont peut-être jamais eu de sens et qui en ont aujourd’hui moins que jamais. Oui, monsieur. Je suppose qu’un meurtre soit commis ici, à Bormes, par un chemineau : il prend la route de Cogolin à Draguignan. Croyez-vous que moi, maire, je puisse télégraphier à Cogolin ? pas du tout. L’assassin file vers l’est : il faut que je télégraphie à l’ouest, c’est-à-dire au parquet de Toulon. Voilà ce que je suis forcé de faire en ce temps de chemin de fer, d’automobiles et de bicyclettes ! Vous voyez comme il est aisé de faire la police dans nos campagnes !… Mais ne parlons pas de ces absurdités… À toi, Marlusse ! »

 

L’assemblée, qui s’était tue pour écouter parler le maire, cria unanime :

 

« À toi, Marlusse !

 

– Eh ! dit Marlusse, en faisant le mouvement de repousser avec son coude l’importunité de la demande, comme si elle eût été une main posée sur lui, eh ! vous me la demandez toujours ! Elle m’ennuie à la fin ! C’est pour vous ficher de moi !

 

– A tu, Marlusso ! fit Pastouré d’une voix de contrebasse.

 

– Pastouré a parlé, remarqua Novarre, miracle !

 

– Allons, Marlusse, implora Benoni Soufflarès, dis-la sans te faire prier, que d’ordinaire tu nous romps la tête avec cette même histoire ! et qu’aujourd’hui, devant tout ce monde qui te la demande, tu ne la dirais pas ? Voyons, cause, bestiasse !

 

– Tu nous la diras, cette histoire ? la diras, aquell’histoiro ? insista Mascurel.

 

– Il la dira, l’histoire ; l’histoire, il la dira ! » compléta Lacroustade.

 

Marlusse avait une cinquantaine d’années. On lui voyait aux deux tempes, une patte-d’oie pleine de gaieté et de gaillardise. Il était coiffé d’un immense faux manille l’été, l’hiver d’un feutre de mêmes dimensions, dont il abaissait le bord avant sur son nez en visière de casquette et dont il relevait le bord arrière au-dessus de sa nuque ; conspirateur par-devant, mousquetaire par-derrière moqueur tant derrière que devant, si moqueur que sa pipe au tuyau de roseau avait l’air de prolonger dans l’espace son ironie devenue fumée !

 

Marlusse, patron bouchonnier, avait un air cossu et heureux de vivre.

 

« Allons, dit-il, ze la conterai, puisqu’il la faut conter, mais ce n’est pas un conte comme le scaphandrier, vu que c’est bien arrivé. C’est le souvenir de notre voyage à Paris, où nous allâmes voir l’Essposition Universel. Il faut vous dire que, depuis quelque temps, nous mettions d’arzent de côté en jouant à la quadrette, M. le Maire, Novarre, Soufflarès et moi, dans l’idée d’aller à l’Essposition, pour l’anniversaire de Quatre-vingt-neuf, en l’honneur des principes, comme de zuste ! »

 

Ici Marlusse s’interrompit. Novarre, Soufflarès et M. Cigalous le regardaient comme il les regardait, de l’air de quatre augures qui savent le fin du fin. Toutes les pattes-d’oie étaient rayonnantes. Il semblait qu’il y eût entre ces quatre hommes un mystère extravagant, un monde de gaieté, un formidable sous-entendu… qui échappait à tous les profanes. Évidemment, c’est ce qui n’était pas dit qui était le plus drôle.

 

Après un silence, Marlusse reprit, d’un ton plaintif et vexé :

 

« Si c’est possible, ça ! Voyez-vous, madame et messiés, ils se préparent déjà à rire, mes camarades de voyage, et ils savent bien pourquoi. Ce n’est pas mon histoire elle-même qui les fait tant rire, c’est de savoir que je ne sais pas la bien conter… Enfin, je n’en prends mon parti, par respect pour la compagnie. »

 

Marlusse tira une bouffée de sa consolante pipe et poursuivit :

 

« L’Essposition arrive. On part… Nous nous « carrons » dans un bon « vogon » de troisième classe… »

 

Ici la figure de Marlusse exprime la satisfaction qu’on éprouve à se trouver dans le paradis même.

 

« Nous allumons une bonne pipette. Et : faï tira, Mariu !… C’était un train de plaisir. Nous passons par Marseille comme de juste et nous arrivons à Paris. »

 

Ici, voyant qu’on riait, Marlusse s’interrompit de nouveau :

 

« Si vous riez de moi déjà, monsieur le maire, ze ne pourrai pas continuer. Faut que z’y renonce ! Allons, zou ! Novarre, m’aregarde pas comme ça. Soufflarès, tu me souffleras, qué ?

 

– Va de l’avant, Marlusse, les Parisiens t’écoutent.

 

– La première idée qui nous vint, à Paris, c’est que c’est une ville comme toutes les autres, un peu plus grande seulemein, mais pas plus belle. C’est tout des maisons, comme à Bormes ; toute la différence, c’est qu’il y a un peu plus de voitures !… Pour vous le faire court, nous allâmes loger en un hôtel qui est au coin de la rue Notre-Dame-des-Victoires et de la place Notre-Dame-des-Victoires égalemein… ici, tenez ! »

 

Marlusse posa sa pipe sur un coin de table, rapprocha ses deux index tendus et, du médius de la main droite chevauchant l’index, il s’efforça de mettre sous les yeux de ses auditeurs l’angle de la place et de la rue Notre-Dame-des-Victoires, à Paris.

 

Tout le monde regardait avec un sourire amusé.

 

« L’hôtel est là, là, voyez ! disait Marlusse.

 

– Je le vois, fit M. Rinal.

 

– Bon ! poursuivit Marlusse, qui reprit sa pipe. On dit que les zens du Midi, ça zesticule. Mais il est clair comme le zour que le zeste il aide la comprenure.

 

– Nous voyons l’hôtel, dit Labarterie que Marlusse regardait attentivement.

 

– Nous habitâmes là, et dès le lendemain nous y allâmes, à leur essposition… Quand z’y pense !… nous entrons, et qu’est-ce que ze vois ? des boutigues avec encore des boutigues ; il y en avait d’orfèvres, il y en avait de marçands de soie, avec leurs marçandises sous des vitres. Té ! ze dis, nous sommes venus de si loin pour voir la Canebière ou la rue Saint-Ferréol ? Cependant, ze tourne, ze vire, ze regarde, puisque nous étions venus là pour ça. Tout en coup : « Vé ze me dis, que ze me suis perdu ! Où est M. le maire ? Où sont tous mes collègues ? » C’était vrai ; ze les avais perdus… coquin de bon sort ! Ze les cerce, ze les cerce trois ou quatre heures, ze revire, ze tourne, puis à la fin ze me dis : « Tu sais l’hôtel : retournes-y. » Je sors, messiés, ma belle dame – en bé ! croyez-vous que ze m’aperçois que z’avais tourné sur place, depuis quatre heures, povre moi ! Z’avais tourné aux alentours d’une porte, celle par où z’étais entré et par où ze sortis, couyoun coumo la luno, parlant par respect. Alors, ze me dis : « Marlusse, ça ne t’arrivera plus. « Pour plus te perdre, il faut aceter… »

 

Ici, Marlusse s’interrompit encore brusquement. Il regarda d’un air d’inexprimable malice ses quatre compagnons de voyage qui recommençaient à rire tout haut, et déclara :

 

« Nous y sommes ! les voilà qui se mettent à se ficher de moi ! Ze vous l’avais pas dit, madame ? La comédie n’est pas dans mon histoire, mais dans leur malice. Ils me la font dire, l’histoire, pour en arriver là ! Et ce n’est pas à m’écouter que vous prendrez du plaisir, c’est à les voir, euss ! »

 

À ces mots, Soufflarès et Novarre, n’y tenant plus, levèrent un bras au ciel et laissèrent retomber leur poing sur leur cuisse en criant :

 

« De ce Marlusse !

 

– D’aqueoù Marlusso ! traduisit vivement Mascurel.

 

– Il est bon ce Marlusse ! ce Marlusse il est bon ! »

 

Et le rire du canard Lacroustade dominait tous les autres.

 

M. le maire souriait finement, en jouissant de voir les Parisiens ne rien comprendre. Il fit observer seulement :

 

« Vous voyez bien : il n’y a que les mocos pour savoir rire d’eux-mêmes. »

 

Marlusse reprit :

 

« Riez, riez, collègues ; allez, allez, ze sais de quoi ze vais parler !… Ze ne l’ai pas oublié, cette fois, et vous serez bien attrapés !… Ze l’ai noté, noté dans ma cervelle, le mot principal… il est gravé, là… Ze le tiens. »

 

Il se touchait le front du doigt, d’un air génial.

 

Il reprit, après un silence durant lequel il avait toisé ses amis avec dédain :

 

« Pour vous le faire court, le lendemain matin, ze m’éveille de bonne heure, et pendant que les camarades dorment, ze mets mon pantalon, ma veste, ze m’habille… quoi ! ze me débarbouille… enfin ze fais comme tous les matins à l’habitude et ze sors… « Té ! « zed me dis dans la rue, pour plus te perdre à l’essposition, tu vas aceter de ce pas… »

 

Ici, Soufflarès, Novarre et le maire laissèrent échapper un formidable éclat de rire. Et Lacroustade imita le canard, éperdument.

 

Marlusse leur jeta un coup d’œil furieux, puis il prit un air d’attention profonde sur lui-même, le regard tourné en dedans, comme absorbé dans la recherche d’une pensée subtile et fugace. Enfin, tout à coup, comme en détresse :

 

« Noum dé pas Diou ! Ze l’ai encore oublié !… Eh bé, ze vous l’avais pas dit ? Voilà, messiés, pour ces bougres-là, le plus beau de mon histoire ! Voilà pourquoi ils me la font conter à tous les banquets, pour se fice de moi à leur aise. C’est que – c’est pourtant vrai ! – toutes les fois que ze la conte, z’oublie un mot, le mot principal, je vous dis ! Z’ai beau le savoir quand ze commence, z’ai beau me le répéter à table le jour, au lit la nuit, touzours ze l’oublie encore ! C’est comme une petite infirmité, et euss ça les amuse… Un peu de çarité, monsieur le maire, que vous savez ce que ze veux dire… Digavo mi !… Dis-le-moi, Novarro… ou toi, Soufflarès… As féni, Lacroustado, dé faïre lou canar ? De faire le canard, tu as fini, Lacroustade ? Ze te dirai en français que tu es-t-un âne, Mascurel, et ze te le traduirai en bon provençal : siès qu’un couyoun ! Zou, vite, souffle-moi, Soufflarès… un, un… que ze voulais l’aceter parce que z’en avais un besoin énorme… un çoze, un maçin, une histoire… ze l’ai au bout de la langue !… Ils me le diront pas, que tout le plaisir, madame, c’est de me le faire cercer… un Arman, un prospectus, un papetoun… »

 

Tout à coup, sa figure, crispée par l’effort et la douleur d’une recherche inutile et si longue, se détendit, la joie parut sur son visage, celle du naufragé qui entre au port de salut, et doucement, bien doucement, dans l’ivresse d’un triomphe savouré :

 

« Un plan de l’essposition… murmura-t-il… Vous avez bien fait de ne pas me le dire, que, comme ça, ze l’ai trouvé tout seul. Pas trop tôt !… Pour vous le faire court, il y avait, dans la même rue que notre hôtel, un libraire qui ouvrait sa boutique… Ze m’approche et ze lui dis : « Bonzour. » Celui-là y me dit : « Bonzour ; que vous voulez ? » Ze lui dis, comme ça, ze lui dis, ze lui dis, dis : « Il me faudrait… » hum, hum ! « Je voudrais avoir » hum ! broum !… Cette fois, ze le tiens ! « Donnez-moi un peu, s’il vous « plaît, monsieur le libraire, un… »

 

Le visage de Marlusse s’injecta ; les yeux lui sortaient de la tête.

 

Une colère le prit. Il regarda ses amis d’un air de haine franche et frappant du poing la table où tressaillirent les verres :

 

« Noum dé pas Diou ! vous le croirez ou non, cria-t-il d’une voix de stentor, ze l’ai encore oublié ! »

 

Le maire, Novarre, Soufflarès étouffaient à présent de rire. L’hilarité gagnait tout le monde. Cantoni n’y tint pas.

 

À son tour, il leva un bras et se frappa sur la cuisse, ce qui est, comme on sait, surtout pour un gendarme, l’indice de la joie effrénée inspirée par une chose impayable. Ce geste veut dire : « Non ! il n’y a rien de pareil ! Je n’aurais jamais cru ça possible ! »

 

Lacroustade imitait à lui seul plusieurs canards.

 

Marlusse parut se calmer et prononça, souriant avec un regard circulaire :

 

« C’est égal, si zamais on me la redemande, zamais plus ze ne la dirai. Ze me fais trop f… ice de moi. Aussi, c’est pas ridicule de touzours oublier ce mot, un mot si simple, dites un peu : le plan de l’essposition, trois plans de l’essposition, cent plans de l’essposition… Ze le dirais jusqu’à demain maintenant, sans le manquer une fois : un plan, deux plans, mille plans ! plan, plan, plan, plan ! ran tan plan ! plan ! plan !

 

– Achève, Marlusse !

 

– Ze dis donc au libraire : « Ze voudrais un… plan « de l’essposition. » Celui-là il me répond comme ça : « En voilà plus d’un, vous pouvez çosir ! (choisir) » Il y en avait une pile… Je n’en prends un, puis deuss… puis dix, je les regarde un après l’otre… »

 

Ici, Marlusse pouffa de rire lui-même, et frappant à son tour sa cuisse de sa main :

 

« Oh ! coquin de sort ! c’étaient tous les mêmes !

 

– L’édition ! dit Labarterie, intelligent et explicatif.

 

– Quand j’ai puis bien çosi, continua Marlusse, ze prends le premier venu et je dis comme ça au libraire : « Combien ? » Celui-là me répond : « C’est « tant. » Z’envoie la main à la posse, et je lui donne tant. »

 

Marlusse, ce disant, faisait le geste de prendre de la monnaie dans son gousset et de la compter attentivement dans la main du libraire.

 

« Et pendant que ze le paie, il m’aregarde bien et me dit tout en coup, il me dit comme ça, dit :

 

« – Vous vous êtes de Bandol ! »

 

« Oh ! noum dé pas Diou ! je restai là, moi !

 

Et Marlusse, la main ouverte comme pour faire un pied de nez, se planta le pouce sous le menton. Cela signifiait le crochet où se prend la tête étonnée d’une morue tirée du fond de son élément par un pêcheur de Terre-Neuve.

 

« Eh ! que ze lui dis, comment que vous le savez ? » Il se mit à rire.

 

« – Vé ! » que ze lui dis…

 

Et Marlusse mettait le bout de son index sous son œil droit, dont il tirait la paupière inférieure, ce qui signifie partout : « J’ai l’œil ! vous ne me tromperez pas ! »

 

« Vé, que je lui dis, ou Novarre, ou M. le Maire, ou Soufflarès, l’un ou l’otre est ici, cacé dans votre boutique, et il vous a dit de me dire ça. Vous ne l’avez pas devigné !…

 

« Alors, messiés, pour cercer mes collègues de voyaze, je lui dévirai tout dans sa boutique, qu’il en riait comme un bossu… Eh bien… il n’y avait personne de cacé. Alors, ze lui dis comme ça :

 

« Oh ! tron d’un goï ! (tonnerre d’un Vulcain !) comment vous l’avez pu comprendre que ze suis de Bandol ? car z’en suis ! z’abite Bormes depuis la nourrice, mais c’est Bandol qui m’a vu naître. »

 

« Que croyez-vous ? » qu’il me répond. Il me fait comme ça, d’un air tranquille avec son assent parisien :

 

« – Un peu à vote assan, un peu à vote çapo, j’ai devigné que vous étiez d’entre-mitan Toulon-Marseille ! »

 

« Et z’emportai, ze gardai de Paris, le…

 

– Le plan, dit Labarterie charitable.

 

– Merci bien, monsieur, fit Marlusse railleur, ça n’est pas ça que ze voulais dire. Z’emportai de Paris, par-dessus tous les autres, le souvenir de cette parole. Voyez-vous, on dit touzours : l’Essposition universel ! l’Essposition universel !… On en a plein la bouche ! Tant que vous voudrez, mais essposition ou pas essposition, Paris, voyez-vous, z’ai compris, par ce libraire, que c’est la capitale, la reine, le flambeau des villes !… Une ville, mon ami, où tu n’as qu’à entrer dans la première boutigue venue, on te dit zusque de qué pays tu es ! Ça, non, ze l’ai pas oublié ! Aussi, qu’on en fasse une autre, d’essposition, et z’y retourne. Z’ai gardé le plan ! »

 

CHAPITRE IX

Pastouré, prolixe, comme il lui arrive de l’être dans les grandes occasions, donne son avis sur les imprudences de Maurin des Maures, qui, pendant ce temps-là, cause avec son ennemi Sandri.

Pour rejoindre Tonia qui l’attendait à la cantine du Don, Maurin, un beau matin, laissa Pastouré seul, dans les marais de l’Almanarre à Hyères. Il avait tué un cormoran pour le compte d’un prince russe qui collectionnait tous les oiseaux divers qu’on peut tuer dans le Var. Pastouré, que Maurin avait mis de moitié dans cette affaire, comme dans toutes ses autres opérations de chasse, continua à patauger parmi les siagnes et les ajoncs. Tout en pataugeant, il gesticulait et bavardait :

 

« Pour une chasse qui me déplaît, voui, c’est une chasse qui me déplaît. Il y faut des bottes lourdes. Et il fait froid, ce matin. Pas moyen de courir, ici. La vase vous englue ; on a les pieds collés à son chemin. C’est une misère. Et pourquoi me laisse-t-il tout seul dans pareil gâchis, ce Maurin ? C’est, pardi ! pour aller à sa gueuse. Il court donc après son malheur, je le calcule, comme tout le monde sur cette terre ; quand la passion nous emporte, rien à faire. Si on jouait la gale, on voudrait la gagner… Ainsi sommes-nous faits : tant bien les uns comme les autres, nous courons, nous courons, nous courons pour attraper ce qui vole ; et ce que nous attrapons, c’est un rhume. Où va-t-il ? À sa gueuse, je vous dis ! Perché ? pour son plaisir. Qu’attrapera-t-il ? Un mauvais coup. Un mauvais coup pour sûr il attrapera. Puisque ce Sandri toujours rôde autour de la fille, il devrait comprendre, Maurin, qu’il n’y a rien à faire pour lui et que mieux vaudrait se faire oublier de tout ce qui est gendarme au monde. Une poupée habillée en gendarme, je la craindrais ! et j’aime mieux, pour ma part, mes ennemis que mes juges. Quand mes ennemis mentent ils le savent ; et le juge, qui ne sait rien de leur mensonge, m’envoie en galère. Est-ce qu’il croit, ce Maurin, que Sandri lui pardonnera ? Un bon Corse est bon ; un Corse méchant et qui croit avoir raison dans sa rancune est pire que ce qui est pire. Espace-toi, Maurin, tire-toi de là, Pastouré. Lève-toi de devant, mon ami Pastouré ; Pastouré, frère de mon frère, file ! Ni gendarmes ni femmes, voilà la paix. La femme amène le gendarme, et de plus d’une façon : par les disputes, chez les voisins ; et chez son mari, de par les cornes.

 

« Les cornes attirent les gendarmes, c’est connu. Ne te marie pas ou sois veuf, et crains surtout la fiancée d’un gendarme. Car si tu te frottes à celle-là, c’est dispute avant la dispute, gendarme assuré et gendarme inévitable, deux et trois fois, dix fois et cent fois gendarme !

 

« Nous avions la bonne paix ; il va se chercher la guerre. Et croit-il aussi que son Caboufigue le laissera tranquille ? croit-il que le petit Caboufigue aura digéré l’affaire du duel ? Il ne faudrait pas y compter. Quelle affaire, mes amis !… Attention ! Pan-pan !… une poule d’eau ? non, les canards !… celui-là en tient… Ici, Gaspard, apporte ! Je me disais donc : « Quelle affaire ! » Ah ! mais, oui ! pas petite affaire ! un duel ridicule, un duel risible, un duel comme on n’en verra pas de longtemps le pareil, et qui a fait rire tout un village à la fois et que de village en village on se raconte maintenant partout ! Croit-il, ce brave Maurin, que l’orgueil le lui pardonnera ? Crains Caboufigue, Maurin. Tu l’as connu trop bas, tout en bas comme toi, tout en bas de l’échelle ! Ça le vexe. Et plus il monte dans la fortune, plus il te renie. Crains Caboufigue et le fils Caboufigue et tous les Caboufigue, toutes les boufigues (vessies) bouffies de mangeaille et de gourmandise et du vent de l’orgueil. Dommage que ce duel n’ait pas été un vrai duel ! Une boufigue crevée, on n’en aurait pas pleuré ! Si du bout d’un bon sabre on lui faisait une piqûre, ce n’est pas du sang qui sortirait d’un Caboufigue : c’est le vent de cette boufigue, le vent que je viens de dire, le vent de haine et d’orgueil, d’avarice et de vanité. Et le Caboufigue eût rendu l’âme avec un tout petit bruit, le bruit d’une boufigue qui crève… En sortant du dîner, quand le petit Caboufigue s’éloignait dans sa belle voiturasse, M. Rinal a dit : « Quand on les voit pendre, les inutiles, les égoïstes, les renégats du peuple, peuple d’hier qui aujourd’hui renie père et mère, quand par hasard – ce qui d’ailleurs n’arrive jamais – on les voit pendre ou pendu – pendus il faut les « laisser. » Ayant dit cela, il a bien parlé.

 

« Ce n’est pas moi Pastouré qui couperais la corde. Elle porterait malheur, la corde de ces pendus-là ! À la bonne heure, M. Noblet ! un bourgeois qui travaille, celui-là !… Attention, Gaspard !… une bécassine !… apporte, Pan-pan… Un bourgeois qui travaille, ce Noblet, et qui a face d’homme et non figure de ventre, comme un Caboufigue. Que demande-t-il, ce Noblet ? Qu’on travaille et que, dans le monde entier, on souffre moins de misère… Pour des hommes comme ça, oui, on irait à pied au bout du monde ! mais les autres, je les vomis. Je les vomis, je vous dis, je les ai sur l’estomac. La bêtise du monde est une bêtise bien grosse et la canaillerie du monde une grosse canaillerie. Il faut choisir les bonnes têtes et il faut crever les mauvais ventres. L’égoïsme n’est que ventre. Crève cette boufigue, Maurin ! Elle rendra son âme avec un petit bruit, vu qu’un Caboufigue porte son âme dans son ventre, comme de juste. »

 

Pastouré ne se trompait pas : Maurin, ce jour-là, courait vers son ennui.

 

À peine Tonia était-elle venue le rejoindre à la cantine du Don, que Sandri entra à son tour. Ayant vu passer Maurin à la Londe-des-Maures, dans la carriole d’un poissonnier qui se rendait au Lavandou, il l’avait suivi. Lorsque Tonia aperçut le gendarme :

 

« Sors, dit-elle à Maurin, sors bien vite par la petite porte.

 

– Toute réflexion faite, pourquoi sortirais-je ? » dit Maurin.

 

Et il se leva pour recevoir le gendarme.

 

« Bonjour, brigadier Sandri.

 

– Je ne suis pas brigadier.

 

– C’est juste. Si tu l’étais tu serais marié déjà, puisque c’est la condition que t’impose le père de Tonia, que tu sois brigadier pour qu’il t’accorde sa fille. Tu n’es pas brigadier, donc tu n’es pas marié. Et alors de quel droit viens-tu te plaindre ? Est-ce en qualité de fiancé ? Mais tu ne seras jamais brigadier : autant rompre les fiançailles. Seulement comme au fond, tu es brave homme et que, mieux qu’un autre, tu connais l’honneur étant soldat d’élite (tu sais que j’ai servi à l’État et que je connais le service) eh bien, voilà : fais proprement ton adieu à la fille ; ne porte pas préjudice, par des bavardages de femme et d’inutiles reproches, à belle et bonne Tonia que voici, rends sa parole à son père et ne te trouve plus sur mon chemin, mon homme. »

 

Sandri se mordillait la moustache.

 

« Tonia, dit-il, je vous ai promis de rompre à la première fois que je verrais chez vous quelque chose pour me déplaire : je romprai donc. Il faut pourtant que votre père sache que j’ai pour cela de bonnes raisons.

 

– Laissez-moi, dit Tonia, le lui annoncer moi-même.

 

– Alors, dit Sandri étonné quand même, alors c’est fini ?

 

– Il me semble, dit-elle.

 

– C’est bon, gronda le gendarme. Adieu, Tonia. Je ne te crois pas autrement coupable et je t’engage à ne pas le devenir… Cet homme-ci pourrait te mener loin, et faire ton malheur, Tonia. J’en aurais pour toi de la peine. Songe – je crois qu’il en est temps – qu’un jour ou l’autre il se fera encore quelque mauvaise affaire et que, mariée, tu finiras par regretter le gendarme, quand cet autre t’aura fait bien voir le bandit qu’il est véritablement.

 

– C’est assez de paroles, Sandri, s’écria Maurin avec impatience. Quittons-nous maintenant. Allez à vos affaires. »

 

Le gendarme le regarda fixement. « Je sais ce que je sais ; je te rattraperai, Maurin, mon ami.

 

– En ce cas, tu me devras tes galons de brigadier Sandri, avec tes remerciements. »

 

Le gendarme à peine sorti :

 

« Tonia, dit simplement Maurin, si votre père y consent, vous serez ma femme. »

 

Ces mots lui échappèrent en quelque sorte. Malgré les répugnances que lui inspirait le mariage, il s’y laissait entraîner par esprit de justice.

 

Elle bondit vers lui, s’enlaça à son cou, s’y suspendit, ses pieds quittant le sol, comme une enfant petite, et lui dit :

 

« Alors, si mon père refuse, tu auras du moins une maîtresse prête à tout faire pour toi, Maurin, et à te défendre à la mort comme à te suivre au bout du monde. Tu es brave comme tu es beau. Toutes les Corsoises t’aimeraient. Et si jamais on te poursuit encore, et si le maquis des Maures ne te cache pas assez bien, nous irons dans mon pays corse, où les bandits sont heureux et où le monde les estime.

 

– Pour le moment, répliqua Maurin tranquillement, je suis libre de ma personne, et je vais aider mon pays à choisir un bon homme pour nous faire de bonnes lois. »

 

CHAPITRE X

Où l’on verra l’humeur batailleuse et justicière du Roi des Maures, et même la moralité du don Juan des Bois, mettre de nouveau Maurin en fâcheuse posture vis-à-vis des lois de son pays.

Maurin ne fut pas longtemps en paix avec la gendarmerie. De nouvelles aventures ne devaient pas tarder à le signaler encore aux officiers de justice…

 

Maurin battait avec Pastouré les marais de Fréjus. Ils y firent la rencontre d’un chasseur qui, non loin d’eux, tira et manqua une bécassine, que Maurin très distinctement put voir, après son troisième crochet, filer et se perdre au loin. L’homme, une manière de rustre, vêtu en bourgeois cossu, taillé en hercule quoique pas très grand, avec un front bas et têtu, cria à son chien :

 

« Cherche ! apporte ! »

 

« Monsieur, dit poliment Maurin, la bécassine est manquée. Votre chien ni aucun chien du monde ne vous la pourrait rapporter.

 

– La bécassine est manquée, confirma Pastouré.

 

– Cherche ! apporte ! répéta le bourgeois à son chien.

 

– Vous avez là, dit Maurin, une bête magnifique !

 

– C’est vrai, dit l’autre ; il m’a coûté cher, et je ne le possède pas depuis longtemps ; aussi il ne m’obéit guère. Cherche, Faraud ! »

 

Le chien cherchait patiemment et, bien entendu, ne trouvait rien.

 

« Il est aussi bête que joli » grogna son maître.

 

Et comme le chien ne trouvait toujours pas la bécassine envolée, il le frappa stupidement du pied. Le chien, plaintif, se réfugia dans les jambes de Maurin.

 

L’homme accourut pour l’y prendre, plein de menaces :

 

« Attends, coquin ! attends un peu, rosse ! Tu le connais déjà, hein, mon pied ? Eh bien, le voilà qui arrive ! »

 

Rouge de colère, il avançait la main vers le collier de la malheureuse bête qui, de peur, se coucha sur le dos.

 

« Vous ne battrez pas ce chien, dit froidement Maurin, parce qu’il n’est pas dans son tort et parce qu’il me demande de le défendre.

 

– Et nous sommes deuss ! appuya Pastouré laconique.

 

– Mon chien est à moi, je pense !

 

– Jusqu’à un certain point, oui, dit Maurin ; mais un chien est un chien. C’est pas un esclave, preutêtre.

 

– Allez au diable ! hurla l’autre, je ne vous connais pas.

 

– Eh bien, dit Maurin, vous me connaîtrez ! »

 

Et comme, de nouveau, l’homme étendait la main pour s’emparer de son chien, Maurin prit l’homme par l’épaule et le fit pirouetter comme un toton.

 

Alors, exaspéré, le rustaud sanguin se retourna et mit le bout du canon de son fusil sur la poitrine de son adversaire improvisé.

 

Maurin détourna le canon qu’il avait saisi à plein poing, en criant :

 

« Lâche ton arme ! »

 

Le ton d’autorité de Maurin eut un effet singulier :

 

L’homme involontairement obéit et abandonna son fusil que Maurin déposa à terre, auprès du sien ; puis il se débarrassa de son carnier et dit à l’homme :

 

« Avance donc, espèce de brute ! »

 

Un moment décontenancé, le personnage avait repris ses idées.

 

À son tour il se débarrassa de son carnier et se mit en posture de combat.

 

Pastouré, tranquille, dit :

 

« Tu m’en laisseras un peu, hé ?

 

– Les lâches, c’est vous, proféra l’autre ; vous êtes deux !

 

– Oh ! moi, dit Pastouré, je garde les armes. »

 

Les deux lutteurs s’étreignirent. Ce ne fut pas long : Maurin souleva de terre son adversaire et le jeta, de dos, dans l’herbe et la boue.

 

L’homme se releva, et, menaçant, courut de nouveau sur son ennemi.

 

« Tu en reveux ? cria Maurin. Prends garde ! Cette fois, je cognerai ! »

 

Mais son ennemi était devenu comme fou de rage ; il se précipita sur Maurin, tête baissée. Maurin prit la tête de l’homme, la mit sous son bras gauche serré contre son corps comme un étau et frappant à grands coups, du plat de sa main, sur le derrière de l’inconnu :

 

« Ah ! tu veux battre ton chien ? ah ! tu y tiens donc beaucoup, à battre ton chien ? Souviens-toi qu’il ne faut pas battre son chien ! Je t’apprendrai la justice, brute ! La sens-tu entrer, bestiasse, dans ton derrière, la justice ? Battras-tu encore ton chien, bête brute ? En as-tu assez, batteur de chien ? »

 

Quand il le lâcha, l’homme, ivre de fureur, revint encore sur Maurin, un couteau ouvert à la main. Alors Maurin, du poing, lui ensanglanta la figure et lui dit :

 

« As-tu ton compte ?… Tiens, reprends ton fusil.

 

« Décharge-le d’abord, Pastouré, et confisque ses cartouches, qu’il nous assassinerait ! »

 

Le battu se le tint pour dit cette fois et s’éloigna ; mais, à la mairie voisine, il porta contre Maurin une plainte en règle. Coups et blessures, vol de cartouches et vol de chien ! car le chien du chasseur avait refusé de le suivre et obstinément, malgré les ordres réitérés de Maurin et de Pastouré, il s’attachait à leurs talons, suppliant qu’on le gardât. C’est d’une si douce voix que ses deux amis lui disaient : « Allons, va-t’en, mon brave ; suis ton maître, mon bon chien ! » tandis qu’à l’ordinaire son maître l’appelait d’un ton qui le faisait fuir.

 

« Pas moins, dit Pastouré, nous y voilà retombés, dans leurs satanés procès-verbaux !

 

– Aussi, répliquait Maurin, fallait-il laisser battre ce brave animal ?

 

– Non, pour sûr ! dit Pastouré ; mais n’empêche qu’il eût mieux valu ne rencontrer ni lui ni son maître. »

 

Ils devisaient ainsi lorsque, au beau milieu de la plaine, ils aperçurent un autre chasseur assez semblable au premier et qui se trouvait être un riche marchand de porcs, venu de Nice pour chasser la bécassine. Cet homme, son fusil entre les jambes, portant sur le flanc un carnier neuf orné d’un filet à franges, était assis sur un tronc d’arbre abattu et de minute en minute il tirait, d’un sifflet d’argent suspendu à son cou, un son prolongé, aigu et strident.

 

En faisant cela, il paraissait s’acquitter d’une besogne importante dont il ne verrait jamais la fin et qui absorbait toute son attention.

 

La chose aux deux braconniers parut si curieuse qu’ils s’arrêtèrent pour la contempler. L’homme ne semblait pas les voir et continuait son manège. Visiblement il en perdait la respiration et se fatiguait beaucoup.

 

« Eh ! l’ami ! fit le familier Maurin, que faites-vous donc là ?

 

– Vous le voyez, dit l’autre, je siffle. »

 

Et il siffla.

 

« Que vous sifflez, je le vois, dit Maurin, mais pourquoi sifflez-vous ? Il y a, à vous entendre, de quoi mettre en fuite jusqu’aux poissons sous l’eau de la mer ! »

 

L’homme, imperturbable, siffla encore, puis il prononça :

 

« Je siffle mon chien. Je le siffle comme ça depuis ce matin.

 

– Vous avez tous les deux une brave patience, car il est tout à l’heure midi… Et alors, il vous a quitté depuis ce matin, votre chien ?

 

– Oui, dit l’homme (toujours sifflant de temps en temps), c’est un chien tout neuf (coup de sifflet) qui, hier, à Nice, m’a coûté bien cher (coup de sifflet) et qu’on m’a donné pour excellent (coup de sifflet), c’est un chien à grande quête… Nous avons pris le train pour venir ici chasser ensemble. À la gare de Fréjus, ce matin à huit heures, mon chien m’a quitté (coup de sifflet) et depuis ce temps je le siffle… (coup de sifflet). Et mon chien n’est toujours pas là. »

 

Et s’épongeant le front, il soupira tout à coup, avec une résignation vraiment touchante :

 

« Qu’heureusement il n’y a pas de zibier ! qu’en courant comme il court, mon chien, s’il était là, me le lèverait tout de devant !

 

– Moussu, dit Maurin, tirant son chapeau avec une extrême politesse : aï vi fouàsso couyouns dins ma pùto dé vido, maï coumo vous, jamaï ! c’est-à-dire : j’ai vu beaucoup d’imbéciles dans ma malheureuse vie mais d’aussi beau que vous jamais ! »

 

L’homme, ahuri, leva les yeux sur Maurin qui ajouta en souriant :

 

« Il faut croire que votre chien, comme moi, vous a assez vu ! Bonsoir, la compagnie. »

 

L’homme se fâcha : querelles, bourrades. Si bien qu’une heure après, toujours sifflant son chien, il alla porter plainte à la gendarmerie de Fréjus, où il donna par surcroît le signalement de sa bête.

 

On reconnut aisément Maurin aux renseignements des deux plaignants successifs et il fut entendu que le Roi des Maures, désirant exploiter à lui tout seul les marais de Fréjus, cherchait à tous les chasseurs honorables des querelles d’Allemand.

 

Et le soir, en quittant Maurin, Pastouré se disait tout haut.

 

« Ils en diraient de belles, s’ils parlaient, les chiens ! Les chiens vous aiment par amour. La nourriture pour eux vient après l’amour. Offrez un gigot à mon chien et moi je lui offrirai une caresse. Il me suivra, moi, malgré votre gigot… Battre un chien, c’est un crime. Battre un homme qui a battu un chien, c’est une bénédiction. Mais les hommes ont fait la loi, et la loi n’est pas pour les chiens. Alors, cogne sur l’homme, mon homme, quand il bat le chien, car en frappant sur le chien, il a frappé sur mieux qu’un homme. Le chien ne parle pas, il jappe, et quand il le voudrait, il ne trahirait pas le secret de lui-même.

 

– Encore une journée comme celle-là et Sandri va bien rire », se disait Maurin.

 

Malheureusement cette journée n’était pas finie. Le soir même, comme Maurin portait un héron magnifique à la villa de son prince russe, à Saint-Raphaël, il aperçut devant lui sa fille…

 

Il hâtait le pas dans l’obscurité commençante, pour la rejoindre, quand un homme bien mis s’approcha de la fillette qui retournait à la villa du prince chez lequel, depuis quelque temps, elle était placée comme lingère.

 

Thérèse fit un petit cri et pressa le pas. L’homme la suivit, avec toutes les allures de ceux qui, malgré elles, suivent les femmes. Elle lui échappa enfin et disparut prestement sous le portail du parc de la villa.

 

Maurin aborda le monsieur qui, inquiet, s’exclama :

 

« Que me voulez-vous ?

 

– Monsieur, dit Maurin, lorsque, tout en étant un brave homme, on fait son métier de coq, qui est de rechercher les poulettes, – c’est la force de la nature ! – il faut, si l’on est un brave homme, s’adresser à celles qui ne demandent pas mieux. »

 

Et comme le monsieur voulait s’esquiver, Maurin d’une main ferme le maintint par le collet et gravement lui dit :

 

« Vous entendrez ma leçon, jeune homme ! Je vous dis de vous adresser à celles à qui plaira votre vilaine figure. Je n’ai jamais fait autrement. Il faut être un peu honnête, hé ? mon brave monsieur ! Quand les filles malhonnêtes nous poursuivent et se veulent faire épouser en jurant qu’elles sont sages, alors contre elles tout est bon, car elles essaient de nous prendre en traître et de nous faire perdre la tranquillité de la vie. Mais ici c’est vous qui cherchez à prendre une femme en traîtrise ! Vous entendez, mon beau pitoua ?… Vous m’avez l’air d’un chaud lapin. Mais dans les mêmes occasions, j’en ai vu refroidir de plus chauds que vous ! »

 

Ayant prononcé ces mémorables paroles, Maurin lâcha son prisonnier qui, très pâle, balbutia :

 

« Ah ! çà, que me voulez-vous ? Qui êtes-vous ?

 

– Ce que je veux ? vous dire ça, pas plus… Je suis Maurin, le père de la fillette. Tenez-le-vous pour dit. »

 

L’inconnu se sauva.

 

Maurin avait cru faire une allusion bien cachée à l’affaire Grondard ; mais le propos, répété, fut discuté, interprété, et de plaignant en gendarme et de brigade en brigade arriva aux oreilles de Sandri qui s’écria : « C’est l’aveu ! » Les affaires du don Quichotte-paysan se gâtaient de nouveau. Ordre fut donné de l’arrêter. La persécution recommençait. On se garda d’avertir le préfet… On se cacha de Cabissol.

 

« Il a encore trop parlé, disait Pastouré, parlant tout seul… Quand je vous dis qu’un… soupir de Caboufigue, on peut le retourner contre vous ! Avant de lui laisser sa liberté, regarde autour de toi, si tu es en plein champ, et sous ton lit si tu es couché, car sous ton lit, il pourrait y avoir… qui sait ? un de tes meilleurs amis ! Et qu’est-ce trop souvent que nos amis eux-mêmes ? des gens – pauvre moi ! – qui de vos confidences se font des fusils contre vous !… Vive Bassompierre ! »

 

CHAPITRE XI

La métaphysique de Pastouré.

La mère de Maurin se mourait dans sa vieille cabane de planches, au milieu de la plaine de Cogolin, non loin de la mer, sous les grands pins parasols.

 

Maurin, assisté de Pastouré, veillait auprès d’elle.

 

« Pastouré, dit-il, va chez M. Rinal, chercher mon fils Bernard et tu iras après chez le prince chercher ma fille Thérèse… Ils verront mourir la grand-mère. »

 

Pour Césariot il ne se reconnaissait pas le droit de l’appeler, vu que la grand-mère ignorait l’existence du garnement.

 

Pastouré partit et ramena Bernard. Il repartit et ramena Thérèse.

 

« Mère, dit Maurin, voilà vos petits-enfants. Ils viennent vous embrasser.

 

– Je les bénis ! » murmura la vieille, de sa voix fragile.

 

Et elle mourut.

 

« Pastouré, dit Maurin, nous allons l’enterrer au cimetière de Cogolin. Cours chez le voisin Labigue ; tu lui diras de nous prêter sa charrette, son cheval et ses harnais neufs. Sur la charrette nous mettrons le cercueil. Fais vite. »

 

Pastouré sortit. En son absence, le médecin de Cogolin fit le nécessaire, alla à la mairie, déclara le décès, prévint deux amis dont Maurin désirait la présence, et, le lendemain, eut lieu l’enterrement.

 

Le cercueil était sur la charrette soigneusement nettoyée, mais où pourtant se voyaient encore quelques traces rousses de bon fumier et, dans les jointures des planches, quelques grains d’avoine.

 

Pour faire honneur à la morte, Labigue avait prêté toutes ses bêtes ; devant le cheval limonier était un mulet et devant le mulet, en flèche, un petit âne. Et les trois bêtes portaient leurs harnais neufs, bien cirés, dont les clous de cuivre reluisants formaient des ronds et d’autres jolis dessins. Les deux amis que le médecin avait prévenus étaient là, vêtus de leurs meilleurs habits ; ils se mirent derrière la charrette que conduisait Maurin, à pied. Et, devant les amis, marchaient Bernard et Thérèse. Pastouré avait fait venir son fils Firmin, beau gars de vingt-cinq ans, qui marchait près de Thérèse et qui la trouvait à son gré. Car l’amour travaille même devant la mort. Pastouré, lui, cheminait à côté des brancards, tenant en main, sous la clarté éblouissante et blanche du plein soleil de midi, le fanal de l’étable, allumé pour veiller la morte, et dont la flamme jaunâtre était toute perdue dans les rayonnements du soleil.

 

Ainsi on allait, sur la route large, et le conducteur de la diligence qui, de Cogolin, retournait à Saint-Tropez, en croisant l’enterrement, le salua du fouet. Les voyageurs, dans la diligence, ôtèrent leurs chapeaux et les femmes qu’on rencontrait faisaient de grands signes de croix.

 

Et tous les gens du cortège se taisaient, mais, de temps à autre, se croyant seul, sans doute à cause du grand silence de la mort, Pastouré s’oubliait, gesticulait, abaissant, levant sa lanterne, et à demi-voix se murmurait à lui-même :

 

« À pied ou en charrette, couché dans la boîte et jambes raides ou marchant à côté et remuant les pieds, où allons-nous, tous ? Au même endroit… au trou. D’où viens-tu ? de la terre. Où vas-tu ? à la terre. Ainsi disent les boumians (bohémiens), et ils disent bien. Le pauvre y va. Le roi y va. Pourquoi, en chemin, se faire tant de misère ? Ta peine est grande, collègue ; pourquoi te l’augmentes-tu ? Tu avais le temps d’être heureux des choses, et tu te les es gâtées. Qu’y a-t-il avant ? qu’y a-t-il après ? Terre devant, terre derrière. Les curés disent qu’on recommence à vivre. Je calcule que c’est fini. Quoique, à la vérité, ce ne serait pas plus bête de revenir que d’être venu. S’il y avait quelque part de la justice, on la verrait et on ne la voit pas. Ma lanterne, en ce moment ici, ne me sert guère, puisque le soleil luit. Dans la nuit pourtant elle me servirait. Mais que me montrerait-elle que le soleil ne m’ait montré ? Enfants nous venons, enfants nous partons. La vieille est morte. Elle ne savait plus rien des choses de ce monde, la pauvre vieille, et cependant elle ne voulait pas mourir. Et pourquoi ne voulait-elle pas mourir ? Pour apprendre ! et on n’apprend rien ! Et si demain, et après-demain, et toujours, il fallait vivre… est-ce que moi je l’accepterais volontiers ? Non, ma foi ! foi de Pastouré ! Ce serait trop toujours la même chose… Toujours chercher des bécasses et toujours rencontrer des procès-verbaux ! C’est trop de souffrances. Le peuple souffre. Le peuple meurt. Les rois souffrent. Les rois meurent. Le pape souffre. Le pape meurt. Qu’est-ce que j’éclaire avec ma lanterne ? Rien. Je ne vois jamais qu’un dieu : le soleil, mais je le verrais sans ma lanterne. Ma lanterne ne me montre rien que le soleil ne m’ait montré, et le soleil me montre même ma lanterne !… Voilà enfin le village et voici le prêtre qui vient à ta rencontre, grand-mère ! tu n’es pas loin du seul repos… »

 

Elle en était plus loin que ne le croyait Pastouré. Des gens en foule venaient du village au-devant de Maurin, mais parmi eux les gendarmes, qui avaient reçu des ordres.

 

À cause du peuple qui l’aimait et qui venait au-devant de sa douleur, Maurin dut faire halte et avec lui tout son monde.

 

Alors, l’un des gendarmes, ayant salué la morte, dit à Maurin, sans trop s’avancer :

 

« Maurin, je suis forcé de vous arrêter. C’est pour l’affaire des marais d’Hyères. »

 

Le peuple murmura.

 

Maurin releva la tête, farouche :

 

« Aujourd’hui, dit-il, ce n’est pas possible. Demain tant que vous voudrez. »

 

Le gendarme fit mine d’avancer. Mais Maurin :

 

« Allez-vous-en pour la minute ! que si vous en demandez trop, je cesserai de me commander. »

 

Il avait si terrible mine que le gendarme pâlit, n’osa insister et recula d’un pas.

 

« Laissez-moi enterrer ma mère », reprit Maurin, d’un ton doux.

 

Les gens, très nombreux, grondaient contre le gendarme… « Ce n’est pas possible. Il fait du zèle. On ne lui a pas donné des ordres pareils. On n’arrête pas un homme devant sa mère morte ! »

 

Heureusement M. le maire parut. Il dit quelques mots aux gendarmes qui se retirèrent.

 

Et Maurin put ainsi enterrer sa mère tranquillement. Dès que les prières du prêtre furent achevées, Maurin, avec la complicité de tous les assistants, disparut, et Pastouré, éteignant sa lanterne, ramena chez leurs maîtres bêtes et charrette ; puis le lendemain, chez le prince, Thérèse ; et chez M. Rinal, Bernard.

 

Maurin, pas moins, de nouveau courait la broussaille, et les plaintes en justice contre lui allaient grossissant.

 

Et tout seul, Pastouré s’en revenant de Bormes, ronchonnait :

 

« Que me dirai-je à moi, maintenant ? Ferme ton vieux bec, faisan malade. Imite le lièvre au gîte qui ne dit rien. Le lièvre une seule fois parle : c’est quand il crève. Mais alors il crie comme un rat, sachant qu’il n’a plus rien à perdre, quand même il raconterait tout, tout ce qu’il a vu et tout ce qu’il sait. Nous revoilà chasseurs chassés. Il est tout de même – des fois qu’il y a – bon comme le bon pain, le bon peuple ! As-tu vu, Pastouré, comme ils étaient prêts, ceux de Cogolin, à défendre Maurin du bec et des ongles ? Et as-tu vu comment a salué le gendarme ? Il saluait à cause de la mort. Et à cause de la mort le peuple devenait bon et brave. Et c’est pourquoi je calcule que la mort est une fameuse chose, puisqu’elle fait ce miracle que le peuple, à cause d’elle, devient brave et bon ; et que, à cause d’elle, le gendarme devient poli. Il a raison, M. Rinal, quand il dit à Maurin qu’il faut aimer la mort et que le travail de la mort est un fameux travail. Attends donc avec patience, l’ami ! La terre ne manquera pas. »

 

CHAPITRE XII

Un entretien au cours duquel Maurin explique à Tonia la différence qu’on peut trouver entre polygamie et polyandrie.

Tonia disait à Maurin :

 

« J’ai parlé à mon père ; je lui ai répété que je te veux, et il ne disait pas trop non, mais il ne disait pas oui. Et puis, trois jours après, il avait d’autres idées. Maintenant, il dit non. Et il m’a expliqué pourquoi.

 

– Et pourquoi ? dit Maurin.

 

– C’est que tu t’es encore attiré de vilaines histoires, avec les uns, avec les autres.

 

– Sais-tu comment ?… D’abord pour un chien qu’un chasseur battait sans qu’il l’eût mérité. Fallait-il laisser battre un chien si injustement ?

 

– Eh ! dit-elle, si tu veux défendre tous les chiens qui injustement sont battus, jamais nous ne nous marierons, mon pauvre Maurin ! Et mon père dit que le propriétaire du chien avait le droit.

 

– Un droit injuste, répliqua vivement Maurin, n’est pas un droit.

 

– Enfin, dit-elle, voilà que, pour l’heure, ce chien est entre nous, ce chien et le reste ! Ne pourrais-tu songer à moi davantage, quand tu rencontres l’occasion d’entrer dans de mauvaises querelles ?

 

– Je n’ai pas de chance ! fit Maurin. L’homme qui bat son chien, l’homme qui siffle son chien et celui qui suivait ma fille méritaient bien tous les trois la leçon que je leur ai donnée, mais tout se retourne contre moi.

 

– Eh ! dit-elle, si encore il n’y avait que ces trois histoires !

 

– Et qu’y a-t-il de plus ?

 

– Avec tes histoires de chien tu emmalices mon père, mais il y en a bien d’autres avec lesquelles tu me mets, moi, en grande colère.

 

– Toi ?

 

– Oui, moi.

 

– Et lesquelles ?

 

– Tu as déjeuné avec des messieurs, l’autre jour à Bormes ?…

 

– Oui.

 

– Et il y avait une dame ?

 

– Et beaucoup jolie ! dit Maurin.

 

– Et tu l’as beaucoup regardée ?

 

– Un chien regarde bien un évêque !

 

– Je ne plaisante pas, Maurin. François Marlusse et Novarre ont déjeuné ici, à la cantine, l’autre jour. Ils causaient ensemble ; ils racontaient ce qui s’est dit entre vous tous, l’autre jour, à Bormes, et ils ont plusieurs fois répété que cette dame t’avait plu et que souvent elle te souriait des yeux.

 

– Ces dames-là ne sont pas pour moi, dit Maurin évasif.

 

– Est-ce là ta seule raison ? m’as-tu promis mariage, oui ou non ?

 

– Mariage, c’est entendu, quand ton père sera consentant ; mais, dit Maurin avec une fatuité réelle qui s’amusait à faire rire d’elle-même, je ne pense pas à empêcher les femmes de me trouver à leur goût, ni les poules de suivre le coq.

 

– Maurin, ne plaisante pas !… me seras-tu fidèle ?

 

– Autant que possible !

 

– Je vaux bien une autre réponse.

 

– Eh ! que diable, dit Maurin, tu me tourmentes trop à la fin. Le chien de chasse peut promettre de ne plus courir les perdrix, mais tenir et promettre sont deux, et il ne faudrait pas m’en faire passer une justement sous le nez.

 

– Où habite-t-elle, cette dame ?

 

– À Paris.

 

– C’est loin !

 

– Je le sais, puisque j’y suis allé à pied.

 

– Et tu y retournerais pour elle ?

 

– Oh ! ça non, par exemple ! Je ne me vois pas dans son palais, là-bas… mais si elle veut venir dans mes bois, alors naturellement, je ne sais pas… que veux-tu que je dise ? »

 

Tonia leva la main comme une enfant et le frappa de son poing fermé.

 

Alors, il l’embrassa de tout son cœur.

 

« Tu auras beau faire, dit-il, tu ne me feras pas mentir. J’ai toujours vu les bons coqs avoir autour d’eux beaucoup de poules.

 

– Tu sais que je te tuerais ?

 

– C’est bien entendu, dit-il en riant.

 

– Ou bien, si tu me trompes, je te rendrai la pareille.

 

– Ça n’est pas possible, dit-il gravement.

 

– Et pourquoi ?

 

– Tonia, dit-il, la femme qui va avec un autre homme que le sien commet un plus grand péché que l’homme qui va avec une autre femme que la sienne.

 

– Et pourquoi cela ? se récria-t-elle. Ce sont les hommes qui arrangent ainsi les choses.

 

– C’est la nature », dit Maurin.

 

Il parut réfléchir, puis il expliqua :

 

« J’y ai songé, des fois, pour moi-même, et voici, Tonia, comme je me l’explique. Il est bon que je te le dise, car si tu dois être ma femme, nous nous serons entendus à ce sujet par avance. C’est une chose d’importance, la première de toutes. Écoute donc bien. Je me suis pensé, des fois, que l’homme est un champ de vigne où il y a beaucoup de grappes. Si l’on en prend une on ne gâte pas les autres ; on ne te gâte ni ta terre, ni ta vigne, ni rien. On ne te fait tort que d’une grappe ; et encore, si tu n’en sais rien, tu n’as aucune peine et le dommage, à la vérité, n’est pas grand.

 

– Pour la femme, c’est la même chose !

 

– Oh ! que non pas !

 

– Comment donc ?

 

– La femme n’est pas une vigne, c’est un cellier qui doit rester bien fermé contre les voleurs, car ce qu’il y a à craindre, ici, ça n’est pas qu’on emporte le vin, c’est que dans mon cellier on en apporte au contraire de mauvaise qualité ou qui, mêlé au mien, lui ôtera sa belle franchise.

 

« Un mari, à mon idée, ne peut compromettre qu’une grappe de raisin, s’il est infidèle ; tandis que la femme, si elle n’est pas sage, compromet la récolte entière, et tous les bavards du monde ne changeront rien à cela. Un seul jour peut faire un même homme père plusieurs fois ; il faut trois quarts d’année pour faire une mère.

 

– Et si c’est, à mon idée à moi, même chose, dit-elle, qu’on me vole une grappe, qu’à toi si on gâte ton vin ?

 

– Eh ! eh ! fit-il en riant, je comprendrai ton ennui bien sûr, mais je dis seulement que le dommage n’est pas le même. Il faut être raisonnable.

 

– Reverras-tu cette belle dame ?

 

– Possible ! dit Maurin, mais elle ne pense guère à moi ! Ça vit dans la dentelle et moi, été, hiver, dans la même veste de toile.

 

– Ça prouve que tu es fort, dit-elle en soupirant, aussi fort que beau ! Et je le sais bien, que toutes te voudraient, les pauvres et les riches ! »

 

CHAPITRE XIII

Où il apparaît avec la plus grande évidence que, selon le point de vue des juges, le même acte peut mériter à son auteur une décoration ou lui attirer une contravention.

Maurin venait de quitter Tonia.

 

« Bonjour, Saulnier, ta renarde n’a pas épaissi ?

 

– Non, Maurin, elle est toujours mince.

 

– Hercule n’a donc pas su se débrouiller !

 

– Paraît. »

 

Saulnier posa sa massette.

 

« Tu ne sais pas ? dit-il ; j’ai vu passer hier sur la route François le matelassier.

 

– Ah ! Ah ! dit Maurin.

 

– Il m’a donné, comme il est, paraît-il, convenu entre vous, des nouvelles d’un jeune garçon qui t’intéresse.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, il est temps que tu mettes un peu le nez dans cette affaire. Césariot n’est plus chez le patron Arnaud.

 

– Et chez qui donc ?

 

– Il n’est plus à Saint-Tropez.

 

– Et où, donc ?

 

– Ah ! voilà ! dit Saulnier.

 

– Eh bien, quoi, voilà ? Parle.

 

– Coquin de sort, Maurin, que toi tu es vif ! si je ne m’explique ni mieux ni plus vite, il y a peut-être des raisons pour ça. Si je ne parle pas, c’est que peut-être je ne sais rien de plus ou peut-être que je ne veux rien dire de plus.

 

– Je ne suis guère patient aujourd’hui, dit Maurin.

 

– Regarde mes perdreaux, dit Saulnier.

 

– Je me fiche pas mal de tes perdreaux, à cette heure !

 

– Regarde ma belette.

 

– Je me fiche pas mal de ta belette !

 

– Alors, regarde mon renard.

 

– Je me fiche de ton renard !… Pour l’amour de Dieu, dis-moi où est Césariot ?

 

– Mes perdreaux, ma belette et mon renard me défendent pour le quart d’heure, Maurin, de parler avec toi plus longtemps. Mes perdreaux ont fini par te connaître et ils ne se sont pas cachés quand tu t’es approché en me parlant, ni ma belette ; et ma renarde a remué sa queue en reconnaissant, de loin déjà, son ami Hercule, mais en ce moment, mes perdreaux ont de l’inquiétude ! et ma belette aussi, comme mon renard ! Conséquemment, quelqu’un vient sur la route et si c’étaient les gendarmes je n’en serais pas étonné. Si donc tu préfères qu’ils ne te voient pas, suis le conseil de mes perdreaux, de ma belette et de mon renard, et cache-toi, Maurin, cache-toi vivement. »

 

Fier de sa perspicacité et du flair de ses bêtes familières, Saulnier souriait.

 

Maurin quitta la route et s’enfonça sous un épais fourré. Au bout de quelques minutes, deux gendarmes à cheval apparurent au tournant de la route. C’était Sandri et un brigadier nouveau qui visitaient le pays.

 

Arrivés près de Saulnier, ils arrêtèrent leurs chevaux. Saulnier, comme s’il ne s’apercevait pas de la présence des gendarmes, cassait consciencieusement des cailloux.

 

Ses perdreaux s’étaient réfugiés (sa belette aussi) sous le ventre de son renard, mais on voyait apparaître çà et là leurs jolies têtes comme celles des poussins dans les plumes de la mère poule.

 

« Eh ! cantonnier ! »

 

Saulnier releva la tête, à l’apostrophe du gendarme.

 

« Qu’est-ce que c’est que ces perdreaux-là ?

 

– Que voulez-vous que je vous dise ? fit Saulnier narquois, des perdreaux, comme vous les appelez, sont des perdreaux, je le calcule.

 

– Ce n’est pas ça ! dit l’autre, impatienté, du haut de son cheval.

 

– Comment ! ce n’est pas ça ? dit Saulnier qui voulait se distraire un peu. Alors, mettez que ce sont des bécasses.

 

– Je veux savoir comment vous êtes entré en possession de ces perdreaux ? De quel droit ? Prendre une nichée de perdreaux, c’est commettre un délit : action de chasse en temps prohibé. »

 

Il se retourna vers Sandri :

 

« Il faudra aviser à empêcher ces abus, quand vous les rencontrerez. »

 

Il se retourna vers Saulnier :

 

« Un cantonnier est un fonctionnaire et il doit le bon exemple… Dites-moi, voyons, est-ce que votre chien paie la taxe ? Il n’en a pas l’air ! il a l’air d’un chien vagabond. Il n’a pas de collier.

 

– Mon chien ne paie pas la taxe, dit Saulnier, parce que c’est un renard. Et c’est plutôt qu’on me devrait une prime pour la tête de mon renard, renard apprivoisé étant comme renard mort, puisqu’il ne porte plus dommage à personne et qu’il ne coûte qu’à moi sa nourriture.

 

– Ce renard, dit le brigadier, est devenu, à proprement parler, par la nature de son service, un chien véritable.

 

– Si vous parlez proprement, ze n’en sais rien, dit Saulnier, mais pour parler zustement c’est une autre affaire et vous seriez un malin, vous, si vous pouviez prouver que mon renard est un chien !

 

– Quant aux perdreaux, dit le brigadier, il faudra voir à les rendre à l’état sauvage !

 

– Jamais ils ne seront consentants, dit Saulnier. Ils m’aiment trop.

 

– Alors ils vous seront confisqués pour être envoyés dans les hospices où ils serviront à la nourriture comestible des malades… ou des infirmiers de l’État.

 

– Raide ! ben rèdé ! » marmottait le malin Saulnier.

 

Et relevant la tête, il montra aux gendarmes son sourire inouï qui était partout dans les mille plis de son visage, sur ses tempes, sur son nez, sous ses yeux, autour de sa bouche, véritable soleil d’ironie :

 

« Ze vais vous dire, brigadier. Ça, voyez-vous, c’est des perdreaux de ma connaissance. Z’ai l’air de les avoir pris, mais ze les ai pas pris. Ils sont pas à moi.

 

– À qui donc ? fit le brigadier de plus en plus sévère.

 

– Ils sont à euss-mêmes, répliqua froidement Saulnier. Ils me connaissent pour leur père, voilà tout, ils viennent quand ze les appelle ; ils me mangent dans la main… Nous avons fait connaissance un zour, pourquoi ils venaient autour de ma cabane prendre le grain de mes poules. Ze leur ai dit : « Petits ! petits ! » et ils sont revenus tous les jours, et ils ne veulent plus me quitter… par pure amitié ; mais ils sont libres plus que vous et moi puisque nous avons notre service qui nous gêne. Personne ne les tue, pourquoi ils sont toujours dans mes zambes. Voilà tout. Ze les ai donc pas pris a la çasse, ni nulle part ni à personne. Et je ne crois pas que personne puisse me les prendre. Essayez pour voir, monsieur le brigadier. De deux çozes l’une : ou ils resteront sous mon renard qui les défendra, quand ça ne serait que pour les manzer lui-même, ou ils s’envoleront en vous fientant au nez, parlant par respect. Essayez pour voir… de les prendre. »

 

Le brigadier regarda Sandri.

 

« Je connais cet homme et ses animaux depuis longtemps, dit Sandri. Nous avons toujours fermé les yeux sur son cas… C’est une tolérance que nous avons cru pouvoir nous permettre. D’ailleurs son explication paraît des plus naturelles et acceptables.

 

– Alors, tu soutiens que tes perdreaux sont demeurés libres en quelque sorte, tout en étant devenus familiers ; que par conséquent, tu ne les as pas pris à l’État ? Et tu dis qu’ils s’envoleraient, si on essayait de les toucher ? Réponds un peu, donc ? »

 

Saulnier, surpris d’être tutoyé, répondit seulement : « Nous n’avons pas gardé les coçons ensemble.

 

– Que dit cet homme ?

 

– Ze dis que si te me prends un de mes perdreaux avecque la main, te peux te le faire cuire pour ton dézeuner ou te le faire empailler, ze te l’offre.

 

– J’en aurai le cœur net », dit le brigadier.

 

Il descendit de cheval, remit la bride à Sandri et s’avança vers le renard. Quand le renard vit le gendarme approcher, il se mit debout ; tous les poils de son échine se hérissèrent, ses babines découvrirent ses dents aiguës ; et ses yeux regardaient de côté l’imprudent. Entre ses quatre pattes, grouillaient les perdreaux, assemblés autour de madame la belette.

 

« Bougre ! fit le brigadier avec un rien de déférence, c’est un fameux gardien que vous avez là.

 

– Pour la défense des perdreaux, c’est, dit Saulnier, un véritable gendarme. »

 

Saulnier appela son renard :

 

« Ze ne vous conseille pas de vous y frotter. »

 

Il le saisit par la peau du cou et le maintint près de lui.

 

« Ze le tiens. Prenez un perdreau à présent, pour voir ! »

 

Le brigadier s’avança. Le renard grogna. La belette disparut dans les pierres et les perdreaux s’envolèrent.

 

« Vous le voyez bien qu’ils sont libres, dit Saulnier triomphant.

 

– On pourrait donc vous les tuer, quand ils s’envolent ainsi ?

 

– Oh ! mais – dit Saulnier goguenard – ils ne s’envolent que devant la gendarmerie… Et pour éviter l’ennui de faire quelque erreur au sujet de mes perdreaux, apprenez que j’ai consurté (consulté) sur la question. Eh bien, les hommes de loi de Toulon, M. le notaire et M. le maire de Cogolin, ils m’ont tous dit qu’il n’y a pas encore de loi qui empêche l’amitié d’un pauvre cantonnier et d’une compagnie de perdreaux. Ze ne les tue pas, ze les nourris et ze les loge. Reflécissez un peu… C’est zuste le contraire de la çasse… Et si vous n’en voulez savoir davantaze… j’ai toujours au carnier une petite preuve comme quoi ze ne suis pas dans mon tort. C’est une médaille de la Société des animaux ! Voici ; M. le maire m’a fait décorer à cause d’euss… Et ça, ze vous le gardais pour la bonne bouce ! »

 

Et gravement Saulnier alla à son carnier, déposé près de lui. Il en tira une petite boîte ronde enveloppée dans du papier ; il la déplia, l’ouvrit avec précaution et y prenant une médaille de bronze :

 

« Lisez, si vous savez lire ! »

 

Il leur tendit la médaille sur laquelle ils purent lire en effet :

 

SOCIÉTÉ PROTECTRICE DES ANIMAUX

À PIERRE SAULNIER

Cantonnier

QUI A APPRIVOISÉ UNE COMPAGNIE DE PERDREAUX

UNE BELETTE

ET

UN RENARD

DONT IL A FAIT SES AMIS

 

« Et vous savez, dit Saulnier goguenard aux gendarmes stupéfaits, si quelqu’un me faisait du mal à une seule de mes bêtes, ze pourrais, tel que vous me voyez faire un rapport à notre Société d’animaux, et celui-là obtiendrait, ze vous assure, le contraire d’une médaille ! »

 

Il remit la médaille dans la boîte en disant :

 

« Ze pourrais bien me la pendre sur l’estomac, mais ça dansotte tout le temps ; et pour casser des cailloux, ça me zènerait d’être décoré. »

 

Les gendarmes repartirent bon train.

 

Maurin reparut.

 

Saulnier lui conta l’affaire.

 

« Je te me suis un peu fiché d’euss ! Et maintenant tu comprends, j’espère, pourquoi je ne te disais pas ce que j’avais à te dire ? »

 

Saulnier maintenant ne zézayait plus : il parlait tout bonnement provençal. Il reprit :

 

« Au lieu d’être les gendarmes à cheval qui arrivaient, il aurait pu se faire que quelqu’un se fût caché par là pour essayer de nous écouter ; et ce qui me reste à te dire n’est que pour toi… Tu connais les contrebandiers de tabac, à Roquebrune ?

 

– Je sais où ils se retirent, dit Maurin, mais je n’y vais jamais. Tu sais que j’aime à être le plus possible en règle avec l’État. Quand je me mets en faute, c’est malgré moi. Les contrebandiers s’imaginent ne rien voler parce qu’ils volent l’État, mais l’État, s’il les empoigne, les traitera comme des voleurs.

 

– Voilà pourquoi, avant de te parler d’eux, j’ai consulté tout à l’heure la queue de mon renard et la « figure » de mes perdreaux, dit Saulnier. Eh bien, tu le devines peut-être ?… ton Césariot s’est laissé embaucher par les contrebandiers. Ils avaient besoin d’un homme de plus. Il est avec eux maintenant dans la crotte (grotte) que tu sais.

 

– Oh ! oh ! je n’entends pas qu’il reste là ! dit vivement Maurin. J’irai le reprendre.

 

– Je te le conseille… mais, pour y arriver, à la crotte, comment feras-tu ? Tu sais bien comme elle est ?… Il faut que je t’explique la chose comme François me l’a expliquée.

 

– Explique !

 

– Tu iras dans la plaine de Fréjus. Il y a là, au beau milieu, – tu dois la connaître – une vieille voiture de boumians, avec ses roues qui ne roulent plus jamais. Là-dedans demeure un ancien piégeur qui maintenant a l’air de faire des paniers d’osier et de cannes (de roseaux).

 

– Lagarrigue ?

 

– Justement… Va le voir. Dis-lui ce que tu veux.

 

– Il me connaît.

 

– Ça t’épargnera sa méfiance.

 

– Adieu, Saulnier, merci… Té ! tu vendras pour ton compte au conducteur de la diligence le vanneau pluvier que voilà.

 

– Merci, Maurin, tu es un bon homme.

 

– À se revoir, Saulnier. Si ta renarde devient grosse, soigne bien les petits. »

 

Et le cantonnier se remit à la besogne, tandis que ses chers animaux familiers lui « tenaient compagnie ».

 

Quand Pastouré pensait aux bêtes de Saulnier, ce qui lui arrivait quelquefois :

 

« Si un renard, disait-il, protège des perdreaux malgré l’envie qu’il a de les manger, pourquoi les hommes ne se protégeraient-ils pas entre eux ? Et vous voulez que j’admire un Bismarque, un Napoléon, quand j’ai sous les yeux le renard de Saulnier ? Voilà un renard véritablement qui fait la leçon à beaucoup d’hommes qu’il y a ! croyez-le-vous ! »

 

CHAPITRE XIV

De l’influence du tabac sur les habitations lacustres vers la fin du XIXe siècle et où l’on pourra suivre le fil de la mystérieuse complicité qui relie parfois les délinquants aux représentants de l’ordre et des lois.

La plaine de Fréjus, estuaire de l’Argens, est un vaste terrain marécageux, baigné par la mer qui vient y mourir sur l’immense courbe d’une plage de sable. Ces fouillis d’ajoncs et de roseaux qui obstruent les bords de l’Argens, marécages et ruisseaux, convient à la halte des oiseaux migrateurs. C’est dans cette plaine que Maurin maintenant cherchait, pour son prince russe, flamants, cormorans, sarcelles, ibis, grues, hérons, le martin-pêcheur, et la mal-mariée blanc et noir, plongeuse émérite… Littéralement elle vole entre deux eaux, ramant à la fois de ses pattes palmées et de ses ailes aussi largement ouvertes que rapidement refermées, et elle vole ainsi plus vite que si elle nageait dans l’air.

 

Quelques fermes entourées de culture se dressent çà et là dans la plaine. Et beaucoup de fermiers exploitent de petites plantations de tabac.

 

De tous les points de la plaine de Fréjus on aperçoit, au nord, les Maures grises au pied desquelles dorment des villages pittoresques : Claviers, Bargemon, Seillans, Calas.

 

Au nord-est, les dentelures rougeâtres du mont Vinaigre cachent le col de Tende, dont on aperçoit les neiges du haut de Notre-Dames-des-Anges dans les Maures.

 

Au nord-ouest, les contreforts des Maures qui se terminent brusquement par des roches taillées à pic au pied desquelles est le village de Roquebrune.

 

Dans ces roches hautes et verticales, s’ouvrent de profondes crevasses, véritables cavernes accessibles seulement aux martinets, aux chats-huants et aux busards.

 

C’est dans la plus spacieuse de ces cavernes, qu’avaient imaginé de s’installer très pratiquement, à l’abri de tout regard indiscret, les contrebandiers de tabac.

 

La surveillance de l’État sur la culture du tabac est active et rigoureuse. Le cultivateur doit faire le dénombrement exact de ses plantes que visite, plusieurs fois par an, un inspecteur attentif. On sait que l’amateur de jardins qui désire posséder quelques plantes de tabac ne peut pas en posséder plus de six. On lui en tolère sept.

 

Lagarrigue s’était fait le chef d’une troupe de contrebandiers de tabac.

 

Lagarrigue, ancien piégeur à peu près hors de service, attrapait bien encore quelques lapins et quelques lièvres au collet dans les collines de Saint-Aigulf, sur les coteaux des Maures, mais il vieillissait et ses infirmités le retenaient souvent au logis.

 

Logis bizarre, qui était une ancienne roulotte de bohémiens, comme l’avait dit Saulnier. La roulotte dormait là, comme une épave, presque au bord de la mer. Les angles de cette boîte disloquée n’étaient plus à l’équerre. Ses quatre roues, qui n’avaient plus tourné depuis longtemps, posaient sur de grosses pierres plates, et huit rochers les calaient. Un tuyau de cheminée, en fer noir, la coiffait de travers, jetant des fumées épaisses, qui provenaient de feux singuliers, alimentés de vieux détritus de toute nature, de déchets bizarres, de torchons et d’éponges.

 

La porte s’ouvrait au midi sur une vraie terrasse de bois, soutenue par de hauts pilotis.

 

Par les gros temps d’hiver, quand les grandes eaux de la mer et de la rivière, se mêlant, envahissaient toute cette partie de la plaine, la roulotte était une véritable habitation lacustre.

 

Du reste Lagarrigue avait été, dans les derniers temps de son oisiveté, un lacustre.

 

Où ? à Toulon. On voit encore, à Toulon, dans le port marchand, quartier de la Rode, tout un hameau établi sur l’eau. Hameau composé de sept à huit vieilles embarcations, dont trois ou quatre chalands de quinze mètres de longueur, achetés au rabais par de pauvres pêcheurs et sur lesquels ils ont construit des huttes de bois et de maçonnerie.

 

On trouve là des intérieurs meublés comme des maisons terrestres ; et rien de plus singulier que la vie de ces lacustres du XXe siècle.

 

Dans un recoin du bateau, un petit jardin potager de deux mètres carrés… quelques salades, un rosier, des chrysanthèmes.

 

Les chiens du bord, qui ne vont jamais à terre, jappent avec frénésie à l’embarcation qui passe ; les chats vivent là en véritables robinsons, sans aucune nouvelle des rats de la terre. Et tout autour des habitations lacustres, de hauts piquets, émergeant de l’eau, supportent, suspendues à des cordages, des caisses de bois et des corbeilles qui baignent dans la mer et où vivent des huîtres, des praires, où pullulent des moules par grappes énormes.

 

La nuit, les plus hardis de ces pêcheurs s’aventurent parfois sous les navires de la rade et jusque dans l’arsenal pour y chercher le trésor défendu, les moules de l’État !

 

Lagarrigue, une nuit d’été, au moment où, tout nu, il nageait silencieusement autour d’un bac, dans l’arsenal, avait reçu d’un douanier un coup de sabre qui lui avait ouvert dans l’épaule une plaie terrible. Malgré l’horrible douleur que lui causaient et la blessure et la brûlure de l’eau salée, Lagarrigue avait plongé aussitôt pour ressortir de l’eau assez loin de là, à l’abri d’un tournant de quai ; et, perdant son sang à flots, invisible, héroïque, sans une plainte, sans un soupir, il avait regagné, hors de l’arsenal, son embarcation, qu’il avait confiée à son jeune fils.

 

À la suite de cette blessure, qui n’était pas la première qu’il eût reçue dans des circonstances à peu près semblables, Lagarrigue avait quitté Toulon et cherché une occupation qui fût dans ses moyens. C’est alors qu’il avait inventé sa manière frauduleuse d’exploiter la culture du tabac.

 

Il s’était donc placé dans le voisinage des cultivateurs de Fréjus et avait arrangé son habitation nouvelle un peu à l’image de celle dont il avait l’habitude. Bon calcul. Il avait fait des inondations malignes ses alliées ; on ne l’abordait pas comme on voulait ; et lui qui connaissait les moindres reliefs du terrain, il pouvait sortir de sa hutte et gagner la terre ferme par tous les temps, en toutes saisons. Il avait en outre, dans des recoins de son choix, deux ou trois petites embarcations plates, hors d’usage pour tout autre, dans lesquelles néanmoins il passait l’Argens à sa guise. Avec les mêmes barques il explorait les marais où il cachait, au besoin, pour quelque temps, un outil compromettant, un paquet de feuilles de tabac, peut-être le fruit d’un larcin.

 

Malin, loin d’afficher le désir de n’être pas visité chez lui, il avait suspendu au-dessus de sa porte un « rama ». Un rama est une boule de verdure qui se trouve parfois dans les pins des Maures, sorte de maladie, de loupe de l’arbre, ballon ligneux couvert de branchettes avortées et de feuilles rudimentaires.

 

Le rama suspendu au-dessus d’une porte signifie que là on trouvera, moyennant un juste prix, à boire et même à manger. Lagarrigue payait patente !

 

Mais personne n’accostait jamais l’échelle de Lagarrigue. Son rama n’était qu’un mensonge utile. Cela lui permettait d’appeler parfois un garde ou un douanier : « Venez boire un coup d’aïguarden. Vous n’avez donc pas vu mon rama ? » En appelant ainsi les passants dangereux, c’est-à-dire les représentants de la loi, Lagarrigue se flattait d’éviter le péril de leur curiosité. Et il jugeait bien.

 

« Oh ! Lagarrigue ! » cria Maurin au bas de l’échelle.

 

La voix de Lagarrigue, de l’intérieur, répondit :

 

« Oou !

 

– Rappelle ton chien.

 

– Ici, Rognon ! – Qui es-tu, toi ?

 

– Je suis Maurin.

 

– Maurin des Maures ?

 

– O (oui) ! »

 

Lagarrigue apparut.

 

« Que veux-tu, calignaïré (amoureux, galant) ? tu as donc vu le rama, mon homme ?

 

– Je savais qu’il y était.

 

– Et tu ne t’es pas enfoncé jusqu’au genou ?

 

– Le marais me connaît un peu.

 

– Monte, que tu boiras un coup.

 

– J’ai beaucoup à te parler.

 

– Monte. »

 

Le lit une étroite caisse longue pareille à un cercueil rectangulaire, emplie de paille, et sur laquelle gisait un monceau de haillons pour couverture. Quelques filets, une fouine à prendre les oursins, de misérables engins usés, rouillés, de menues épaves, ramassées sur la plage, rejetées par les navires au large, bouchons, planchettes, barils ; des étoiles de mer desséchées ; des carcasses de crabes, une carapace de tortue de mer, un bec de cormoran, des squelettes d’oiseaux blanchis par le soleil. C’était l’intérieur d’un chiffonnier de la mer. Au mur, un fusil à deux coups à percussion centrale luisait luxueusement dans ce sordide milieu. La fenêtre carrée avait des vitres claires, car il faut voir distinctement ce qui se passe au-dehors…

 

Par cette lucarne, plus d’une fois, Lagarrigue avait tué pluviers ou canards, et gagné sa journée d’homme.

 

« Tu es bien ici, pour la chasse au marais, dit Maurin.

 

– Pour la pêche et pour tout », dit Lagarrigue.

 

L’homme était vêtu, en vérité, de sa misère. On eût dit, vivante et mouvante, la loque qui couvrait son lit.

 

Sous la paille qui emplissait le lit, Lagarrigue prit une bouteille à demi pleine : et sur une étagère étroite, au-dessus de sa cheminée de fonte, deux grands verres.

 

« Oh ! là ! tu me griserais, dit Maurin, je bois tout juste quand j’ai soif. »

 

L’homme se servit largement.

 

« Qu’est-ce qui t’amène ?

 

– J’ai un service à te demander.

 

– Moi un autre, ça va bien. Qu’as-tu à me dire ?

 

– Mon fils est chez toi, dit nettement Maurin, mon fils Césariot. »

 

Lagarrigue regarda Maurin :

 

« Oui ; et alors ?

 

– Je voudrais le voir.

 

– Je sais, Maurin, dit Lagarrigue, que tu as de l’honneur, et que tu ne me trahiras pas.

 

– Si je te voulais livrer, je ne viendrais pas te voir.

 

– Tu connais donc l’endroit où est « notre usine » ? Personne ne s’en doute.

 

– Si.

 

– Et qui donc ?

 

– Plusieurs.

 

– Par qui la connais-tu ?

 

– Qu’est-ce que ça te fait ?

 

– Et où est-ce ?

 

– Dans la grotte la plus haute de Roquebrune.

 

– Ah ! diable ! alors il faudra déménager !

 

– Pourquoi ? ceux qui savent ne diront rien. Tu peux attendre. Quand verrai-je Césariot ?

 

– Cette nuit, si tu veux, mais j’ai besoin, en échange, d’un service.

 

– Lequel ? »

 

Lagarrigue s’expliqua.

 

Une bande de bohémiens, qui n’étaient pas tous de Bohême, s’était établie à demeure dans un bois des Maures, entre La Verrerie et la forêt de Brégançon. Ce bois appartenait à M. de Siblas, de Port-Cros. Les bohémiens, tels des pionniers, avaient abattu nombre de pins, et sur la place nette ils avaient construit non pas des huttes, mais de véritables maisons de bois ; ils s’étaient établis là comme en pays sauvage ou comme en pays conquis, pour un temps indéterminé. Ils n’entendaient pas repartir de sitôt. L’endroit leur convenait. Ils étaient une quarantaine. Leurs habitations formaient un véritable village à proximité des mines de cuivre des Bonnettes ; et ces conquérants faisaient plus d’un petit commerce louche, avec les mineurs pour clients. Mais l’autorité s’était émue. On voulait les déloger, ils s’indignaient. Et avec raison, disait Lagarrigue. Quel mal avaient-ils fait ?

 

Quelques arbres coupés valaient-ils bien qu’on s’attirât leur mécontentement ? Ce n’est pas comme voleur de pignes, c’est pour le manger en gibelotte qu’on chasse l’écureuil. Il eût fallu trente ans de séjour pour que l’endroit leur appartînt. On pouvait bien les tolérer là quatre, ou cinq, ou vingt ans. Si on les irritait, ils partiraient certes, sous la menace des gendarmes, mais ils ne partiraient pas sans vengeance. Ils mettraient le feu aux bois de par là ; mille ou cinq mille hectares de bois flamberaient. Alors il n’y pourrait rien, lui Lagarrigue, car il serait trop tard. Mais il était temps encore de prévenir un tel malheur. Comment ? En obtenant la tolérance de M. de Siblas. Lagarrigue avait entendu dire que Maurin, dans ses battues au sanglier, avait conduit le préfet. Il demandait à Maurin peu de chose ; quoi ? que Maurin prévînt ce préfet, que ce préfet conseillât, comme il fallait, M. de Siblas…

 

Et ainsi, Lagarrigue comptait traiter de puissance à puissance avec les autorités constituées.

 

« Parle-lui, au préfet, acheva-t-il en ricanant, toi qui es le roi en république, le Roi des Maures comme on t’appelle.

 

– Je parlerai, dit Maurin, mais que diable as-tu à faire de tes boumians ?

 

– Ça, dit Lagarrigue, c’est le commerce. Il me faut, des fois, des hommes sûrs, pour transporter mon tabac, le vendre…

 

– Je comprends, dit Maurin, mais tu as là un fichu métier !

 

– Il faut bien lever sa vie.

 

– Et comment as-tu du tabac ? Tu ne le voles pas, j’espère ?

 

– Pour qui me prends-tu ? je l’achète.

 

– À ces gens établis ? à ces gros fermiers ? à ces bourgeois qui paient l’impôt ?

 

– C’est parce qu’ils paient l’impôt qu’ils veulent le regagner. C’est pour être de plus gros bourgeois qu’ils m’estiment. »

 

Et d’un air malin, Lagarrigue, qui avait navigué à l’État et connaissait sa mappemonde, montrait à Maurin un journal graisseux qui enveloppait un reste de vieux fromage de Hollande.

 

« Regarde. Les plus gros s’en mêlent. Les contrebandiers de la haute font la contrebande de l’argent. Puisque Panama maintenant est en France, La Havane, collègue, peut bien être dans les Maures.

 

– Ces gros-là ont mal fini, songes-y.

 

– Je le sais bien. Caboufigue tremble, à cette heure.

 

– Tu pourrais mal finir.

 

– Et pourquoi, dit Lagarrigue avec un gros rire faux, ne finirais-je pas comme un bourgeois ?

 

– Mais enfin, comment t’y es-tu pris avec les cultivateurs ?

 

– Voici l’affaire, donc. Je ne les ai pas réunis, certes ! J’allais chez eux en secret. Après l’un l’autre. Mais par exemple j’y allais un peu mieux habillé qu’aujourd’hui, parce que aujourd’hui il faut que j’aie l’air plus pauvre. Et je leur disais : « Avant que la feuille soit mûre, et avant que l’inspecteur fasse sa tournée, je viendrai chez vous pour cueillir par-ci par-là une feuille verte, rarement deux, sur un certain nombre de plantes. Je me charge d’arranger la section de la tige de façon que la feuille semble avoir disparu par l’effet d’une maladie. J’ai pour ça des manières à moi, que des boumians m’ont apprises. Mon secret est mien. Je ne vous le vends pas ; faites l’essai de mon adresse. J’emporte quelques feuilles ; je vais donner à quelques-unes de vos plantes l’air d’être malades. L’inspecteur bientôt passera. S’il ne dit rien, nous opérerons en grand l’année prochaine. Il faut savoir attendre. » Ce fut fait, mon ami. J’ai, chaque année, ainsi, une grosse récolte de tabac qui échappe à l’impôt et, pour cette raison, rend davantage au cultivateur, et moi, je lève ma vie. On sèche, on assemble en carottes, on coupe, on râpe, dans ma grotte de Roquebrune dont le loyer ne coûte rien. L’affaire marche… Où dîneras-tu ?

 

– J’ai mon carnier bien garni à ton intention, dit Maurin. Attendons ici la nuit. »

 

CHAPITRE XV

Chrysalide dans un marais.

Ils avaient dîné. Assis sur un escabeau boiteux, frère de celui sur lequel trônait Lagarrigue, Maurin disait :

 

« Écoute, le métier que tu as choisi, je dois l’ignorer. Ce que je ferai dire au préfet, c’est qu’il ne faut pas mécontenter les boumians, pour ne pas attirer un malheur qu’ils feraient à coup sûr. Ça, je comprends que je peux le dire, mais je n’en dirai pas davantage.

 

– Ça suffit bien, dit Lagarrigue. Tu ne t’avanceras que dans la vérité.

 

– Mais après ça, je te conseille de changer de métier, mon pauvre Lagarrigue, dès que tu pourras.

 

– Et me nommeras-tu préfet ? Que veux-tu que je fasse, Maurin, de ma vieille vie, de mes vieux os ?

 

– Si tu es infirme, il y a des hospices. »

 

Lagarrigue se leva, et sur un ton de fierté inexprimable :

 

« Me prends-tu pour un mendiant ? coquin de bon sort ! il faut que tu sois toi, Maurin, pour que, celle-là, je te la pardonne. J’aimerais mieux pourrir dans les siagnes du marais comme un canard blessé, pechère ! et que le soleil et l’eau salée me rouiguent (rongent) les chairs jusqu’aux os – comme ils ont fait à cette carcasse de héron que j’ai par là.

 

– Je n’ai pas voulu t’offenser, répliqua Maurin, mais là où je dis, avec la permission des maires et des préfets, tu pourrais mourir plus tranquille.

 

– La tranquillité m’embête ! s’écria Lagarrigue. Je suis trop vieux, inquiet comme j’ai été toute la vie, pour l’aimer, la tranquillité. Je n’aimerai que la dernière ; celle-là, oui, je l’aimerai. À l’hospice du vrai bon Dieu, qui est la terre – là, oui, je dormirai ! – ou bien par là-bas, un peu loin… »

 

Il regardait, dans le cadre de la lucarne, la mer sombre qui, sous les nuages, grondait, et il acheva : « Sous l’eau profonde… comme un qui a navigué.

 

– Je t’ai parlé comme je devais, Lagarrigue. Que chacun essaie d’arranger sa vie à sa volonté, mais je calcule que c’est le moment pour moi de te dire la pensée qui m’amène : je viens pour te reprendre mon fils. Il n’est pas vieux encore, lui. Qu’on l’attrape avec vous, sa vie en sera tout abîmée. Au service de l’État, une fois condamné, il entrera tête basse, en vaurien, aux compagnies d’Afrique… Je viens le chercher…

 

– Ah ! bougre de bougre ! dit Lagarrigue, c’est que j’en ai besoin, de lui, moi, en ce moment-ci.

 

– Cherches-en un moins jeune, qui sache ce qu’il fait, qui se rende compte des risques et des dommages. Tu as eu un pitoua, Lagarrigue ? Où est-il ? Tu dois me comprendre… »

 

Une seconde fois Lagarrigue se leva, tout pâle.

 

« Mon petit est quartier-maître, dit-il fièrement, il est à l’État et son commandant est satisfait. Il m’écrit chez mon frère des lettres à faire pleurer… Si l’on surprend mon commerce que, naturellement, j’ai caché à mon petit, on ne me condamnera pas, pourquoi je serai mort avant ! – petite perte pour moi, bon débarras pour lui !… mais le nom de son père ne sera pas là-dedans. »

 

Il désignait le chiffon de journal qui gisait sur la table.

 

Il se rassit et but une lampée, puis dit gravement :

 

« Je te rendrai ton garçon cette nuit ; mais je vais mieux faire. Attends-le ici, Maurin, crois-moi. J’irai te le chercher. Notre usine là-bas peut devenir une souricière terrible. D’un jour à l’autre on peut nous prendre.

 

« Et j’ai là des hommes qui sont décidés à se défendre, car, si on les prenait, ils ont, tu le devines, de vieux comptes à régler. Les deux que tu as arrêtés il y a quelque temps, tu m’en as privé, vu que je les avais embauchés la veille. Ils espéraient le moment de me rejoindre. Alors, tu comprends, il ne faut pas, si par un mauvais hasard il arrivait quelque chose cette nuit, qu’on te trouve là avec ton fils, Dieu garde ! Maintenant écoute. Tu emmèneras ton pitoua tout de suite ; mais, au contraire d’aujourd’hui, un moment peut venir, dans ta vie de braconnier, où mon usine te soit une bonne cachette, lorsque ça ne serait que pour dormir une seule nuit. Eh bien, dans ma grotte, comme ici même, étant chez moi tu seras chez toi, Maurin, parce que tu as bon cœur… Il y a des riches qui sont des coquins mais il y a beaucoup de mendiants qui ne seraient pas des coquins s’ils étaient riches. Toute l’affaire est d’arriver à la mort et on n’y arrive que vivant ! et pour vivre jusqu’à la mort naturelle il faut bien manger – et « faire feu », et avoir sur sa tête une espèce de couvert… Té ! voici qu’il pleut à verse, tout en coup, et la montagnère souffle. Bon temps pour moi, que la tempête d’hiver : c’est ma meilleure protection. Dieu garde nos petits, collègue, mieux qu’il ne nous a gardés ! Je calcule que la République est bonne. Sans les écoles de la République, mon fils serait comme moi, au lieu qu’il marche dans l’honneur. Je sais que pour la défendre, la République, tu es un homme. Eh bien… fais-en nommer de bons !

 

– Où es-tu électeur ?

 

– À Hyères, où j’ai mon frère. Mon endroit véritable est là où mon frère habite, un pauvre diable aussi, chez qui censément j’ai le domicile, comme la loi le demande.

 

– Vote pour Vérignon, dit alors Maurin à Lagarrigue et fais voter ton frère pour lui.

 

– Je serais aveugle, dit Lagarrigue, qu’à ton bras, Maurin, je marcherais, assuré d’aller droit ! »

 

CHAPITRE XVI

Césariot a trouvé quelque chose.

Césariot lui ayant été rendu par Lagarrigue, Maurin le conduisit chez M. Rinal :

 

« Expliquez-lui un peu la vie, monsieur Rinal. Dites-lui ce que vous jugez à propos, tout ce que vous voudrez sans exception, tout ce qui pourra lui faire du bien. »

 

Mis au courant de la situation d’esprit de Césariot, M. Rinal entre autres choses lui dit :

 

« Il y a beaucoup d’orphelins qui n’ont ni père ni mère, mon garçon. Vous, vous avez du moins un père, et un brave homme de père qui n’était pas forcé d’aller vous reprendre dans le mauvais endroit où vous étiez en péril. Tournez-vous vers ce brave homme et mettez-vous à l’aimer. Suivez ses conseils et les miens. S’il avait pu vous avoir auprès de lui quand vous étiez tout petit, il vous aurait donné d’autres idées, mais il n’a pas pu et il n’y a pas de sa faute. Vous cherchez, comme tout homme sur la terre, un peu de bonheur. Il y en a plus, mon garçon, dans le travail que dans la paresse, dans l’estime des autres hommes que dans leur mépris ; il y en a plus à être pêcheur pauvre sur la plage, aux regards de tout le monde, que contrebandier dans une caverne. Il vaut mieux mourir en mer par un coup de mistral que dans une infirmerie de prison. Misère pour misère, préférez celle qui vous permet de vivre au soleil, lequel n’est pas plus beau, plus chaud, plus réjouissant pour M. Caboufigue le riche, que pour le dernier des pêcheurs d’arapèdes. »

 

Et s’adressant à Maurin :

 

« Connaît-il Bernard ?

 

– Il n’en a jamais entendu parler. Parlez-lui-en, si vous voulez, monsieur Rinal.

 

– Allez chercher Bernard, Maurin. »

 

Comme Maurin allait sortir :

 

« C’est inutile. Le voici qui vient pour sa leçon. »

 

L’enfant entra.

 

« Bernard, lui dit brusquement M. Rinal, je vais te faire passer un examen… Qu’est-ce que c’est qu’un contrebandier, le sais-tu ?

 

– Oui, monsieur Rinal. »

 

Et d’un ton un peu monotone, comme s’il eût récité sa leçon :

 

« C’est quelqu’un qui se procure des marchandises soumises à l’impôt de la douane et qui les fait entrer par fraude. Un contrebandier vole ainsi l’État, l’épargne commune. Il est comme serait un fils qui s’imaginerait ne pas être un voleur parce que, dans sa propre maison, il prendrait le bien de son père et de ses frères. Ce qui excuse un peu sa faute, c’est le courage qu’il montre à courir de grands périls ; mais ce qui l’aggrave c’est que, pour n’être pas pris, il s’expose journellement à tuer ; il en arrive presque toujours à supprimer des existences humaines, pour défendre sa liberté ; il fait des veuves et des orphelins.

 

– Et peux-tu me dire, Bernard, pour quelle raison l’enfant doit obéir à son père ?

 

– Je dois obéir à mon père parce qu’il veut naturellement mon bien, et parce que je sais qu’ayant de l’expérience, il connaît mieux que moi ce qui est mon bien.

 

– Si on te disait tout à coup que tu as un grand frère, que dirais-tu, toi-même ?

 

– Oh ! dit Bernard, je serais bien content.

 

– Tu l’aimerais ?

 

– Oui.

 

– Même s’il était méchant ?

 

– Même s’il était méchant !

 

– Même s’il voulait devenir contrebandier ?

 

– Je l’en empêcherais bien !… dans son intérêt dit l’enfant d’un ton résolu.

 

– Eh bien, tu as un frère, que voici. Il veut être pêcheur au Lavandou, avec le patron Antiboul. Il viendra te voir quelquefois ici. Il veillera sur toi. Comme il est ton frère aîné, tu lui obéiras. Il remplacera ton père ; il ne veut que ton bien… Et toi, Césariot, dis-moi, veux-tu que ton petit frère que voilà soit contrebandier ou pêcheur ? »

 

Depuis un moment le jeune homme au front bas courbait de plus en plus la tête : son menton s’écrasait sur sa poitrine ; un inexprimable sentiment de malaise, de honte, de dépit, l’enveloppait ; il eût voulu se révolter, frapper quelqu’un, crier une injure ; mais toutes ses volontés mauvaises demeuraient en lui comme nouées, tordues sur elles-mêmes et douloureusement impuissantes. Il se sentait sous l’influence de quelque chose de nouveau pour lui, et de plus fort, de plus grand que tout ce qui était lui-même ; et ce quelque chose l’intimidait, l’effrayait ; il eût voulu s’y dérober, fuir… mais ses pieds étaient cloués au sol. Il se heurtait à la Bonté et à la Sympathie comme à des obstacles matériels, inconnus, brusquement dressés devant ses volontés pernicieuses ; ces forces-là l’étonnaient, lui étaient pénibles, insupportables.

 

Elles contrariaient tout en lui. Qu’était-ce que ces puissances qu’il n’avait jamais rencontrées ? De quel droit le prenaient-elles, voulaient-elles le lier et le conduire à leur guise ? Il frappa du pied ; il se détourna un peu…

 

« Embrasse ton grand frère, mon petit Bernard. »

 

L’enfant alla vers Césariot… qui éclata en sanglots…

 

Un bien-être entra soudainement en lui ; il ne lutta plus contre tout cet inconnu qui l’assaillait ; de son cœur, qui crevait, sortaient à flots, avec des larmes, la haine, la rancune, l’envie… Et l’amour s’y engouffrait…

 

« Il est sauvé, dit le vieux docteur, mais qu’il pleure, qu’il pleure tout son soûl et de toutes ses forces. Embrasse-le bien, petit. »

 

Bernard étreignait Césariot le plus fort qu’il pouvait.

 

« Embrasse-le, répétait M. Rinal, ton grand frère, qui sera toujours un honnête homme, car il a choisi, il choisit en ce moment, pour toujours, d’être un honnête homme.

 

– Assez ! assez ! sanglota Césariot, assez ! »

 

Et on l’entendit qui disait à travers les hoquets convulsifs de sa douleur d’enfant •

 

« Jamais, jamais encore je n’avais pleuré… c’est le premier coup, le premier coup… (la première fois) ; ne me dites plus rien, monsieur… je ferai ce que vous voudrez. Et j’obéirai à mon frère… et je le protégerai ! »

 

Et, se baissant, il prit le petit à pleins bras et le serra contre lui.

 

Je le protégerai ! C’était le mot de la régénération ! Il a tout à la fois la conscience de sa force, la fierté de soi-même, le sentiment de la dignité humaine – l’être qui en protège un autre.

 

Maurin, ne sachant plus où il en était, sortit brusquement pour aller regarder, du haut de la terrasse, si l’île du Levant était toujours à la même place sur le bleu de la mer.

 

Le lendemain Césariot déclarait au patron Antiboul :

 

« Pêcheur sur la mer, patron, c’est le plus beau des métiers ! Je commence à le comprendre. »

 

Et à quelque temps de là M. Rinal lui dit :

 

« Enfin que voulais-tu ? que cherchais-tu ? Tâche de me l’expliquer ? Que demandais-tu, mon garçon ?

 

– Ce que j’ai trouvé, monsieur Rinal. »

 

CHAPITRE XVII

Comme quoi il suffit de quelques bons meneurs pour aiguiller le suffrage universel de façon qu’il soit le suffrage d’une élite, ce qui lui permet d’échapper aux justes critiques des pessimistes.

Y aurait-il une candidature républicaine unique ou plusieurs candidatures ?

 

Le congrès, composé de délégués de toutes les communes, allait en décider. Si la candidature multiple était adoptée, celui des candidats qui, dans ce congrès, aurait obtenu le plus grand nombre de voix au premier tour, resterait seul en présence du candidat de l’opposition. Tous les autres devraient se retirer, le congrès leur en demandait l’engagement formel.

 

À l’heure choisie, huit heures du soir, les délégués arrivèrent dans la petite ville de N…

 

La salle du congrès était une vaste remise d’auberge d’où on avait retiré charrettes et voitures. Une estrade était dressée au fond, entre deux fenêtres, pour le « bureau ».

 

Suspendues au-dessus de l’estrade, deux lampes énormes, où brûlait du schiste, donnaient une clarté violente.

 

Dans l’immense porte solidement fermée, on avait ouvert le portillon. Et au seuil de la salle se tenait un jeune homme chargé de contrôler les cartes d’invitation « rigoureusement personnelles ».

 

Les délégués arrivaient par groupes, causant avec animation, consultant leur montre avec impatience. La plupart étaient des barbes grises. Il y avait quelques barbes blanches.

 

Tous sentaient leur importance et ils l’exagéraient dans le dessein d’imposer chacun son candidat, car, en dépit des bonnes intentions, le candidat le meilleur, c’est celui dont on pourra dire, s’il est élu : « Vous savez un tel ? le député ? c’est un vieil ami ! Nous nous tutoyons… »

 

On commençait à pénétrer dans la salle.

 

Sur le seuil, un délégué « ouvrier agricole » (le beau titre de paysan est aujourd’hui déconsidéré), un naïf d’une autre époque disait à un maire, ouvrier maçon du même âge que lui :

 

« C’est drôle, nous sommes été mousses ensemble. Nous nous sommes toujours tutoyés… eh bien, maintenant je n’ose plus. »

 

Et l’autre, d’un air de supériorité dédaigneuse, impayable – et qui se croyait modeste :

 

« Pourquoi ça, mon cher ? Parce que je suis maire ? Je ne suis pas de ce caractère-là, moi ; les honneurs me font pas perdre la tête… Tu peux me tutoyer comme autrefois, vaï, je te le permets ! »

 

On était exact ; on commençait à être une assemblée. Cigalous venait d’entrer avec Cabissol. Les candidats un à un parurent bientôt, escortés de leurs meilleurs amis.

 

Vérignon, Labarterie, Poisse étaient à leur poste, et deux ou trois autres dont les noms sans consistance allaient être écartés dès l’ouverture de la séance.

 

Une curiosité patriotique sincère avait amené là François Marlusse.

 

Il n’avait pas de carte ; il comptait pouvoir entrer grâce à la protection du maire Cigalous…

 

« Où est Cigalous ?

 

– Deudein… (dedans).

 

– Allez me le chercher…

 

– Il faut que je garde la porte.

 

– Laissez-moi entrer, alorsss !

 

– Votre carte ?

 

– Je n’en ai pouin.

 

– Vous n’entrerez pas ! »

 

Des gens qui ne connaissaient pas Marlusse avaient dû s’arrêter sur le seuil qu’il obstruait… Et tous de lui crier :

 

« Vous n’entrerez pas sans carte ! Laissez-nous passer ! Vous n’entrerez pas ! »

 

Marlusse fit face au public, lui commanda par un signe d’attendre et chercha quelque chose dans la poche intérieure de sa veste en murmurant :

 

« Pourvu que je l’aie aujourd’hui ! Elle ne me quitte jamais… Ah ! la voici ! »

 

Et il élevait aux yeux de tous un bout de corde gros et long comme le doigt.

 

« Avec ça, dit-il, j’entre partout, citoilliens ! »

 

On murmura :

 

« Qu’est-ce qu’il dit, celui-là ?… C’est de la corde de pendu ?… Laissez-nous passer, collègue ! vous n’entrerez pas !

 

– Vous n’entrerez pas ! » confirma avec la dernière énergie le gardien de la porte.

 

Mais Marlusse, d’une voix de tribun : « Citoilliens ! cria-t-il.

 

– Cassis-Cognac ! répondit une voix outrageante – mais solitaire.

 

– Silence ! » tonitrua Marlusse.

 

Un grand silence se fit, tant il est vrai que toujours l’homme d’élite en impose à la masse, et que, lorsque la masse se trompe, c’est la pénurie d’hommes d’élite qui en est cause.

 

« Vous voyez cette corde, dit Marlusse. C’est la corde avec laquelle mon pauvre père fut attaché, ligoté, lié, entortillé, ficelé, amarré, enchaîné et conduit à Lambessa, au coup d’État de 51 ! Avec ça on entre partout. Je m’appelle François Marlusse, fils, petit-fils et peut-être même arrière-petit-fils de victime !… Vive la République !

 

– Entrez, citoyen !… Vive Marlusse ! Vive le citoyen Marlusse !… Il est fils des victimes de 51 !

 

– Le connaissez-vous ?

 

– Moi ? non… mais c’est un bon !… rien qu’à son air !… Vive Marlusse ! »

 

Et Marlusse entra, fier comme Artaban.

 

À ce moment, dans la salle, un des délégués soufflait à l’oreille de Poisse :

 

« Je vais faire tous mes efforts pour que vous arriviez candidat, monsieur Poisse. Mais, si vous arrivez député, je vous demande une çoze d’avance.

 

– Et quoi donc ?… Si c’est possible, d’avance je vous l’accorde.

 

– Une toute petite place, monsieur Poisse. »

 

Poisse fronçait le sourcil comme si, déjà nommé, il eût été en mesure de… refuser.

 

« Et, dit-il, quelle place désirez-vous ? le savez-vous au moins ?

 

– Oh ! bien sûr, pardine !… ze voudrais une place de vittime. »

 

Marlusse avait rejoint Cigalous :

 

« Comment as-tu pu entrer ici sans moi, Marlusse ?

 

– Oh ! dit Marlusse, à tout hasard j’avais ramassé une carte d’entrée, un petit bout de corde qui traînait là par terre et qui me resservira.

 

– Je ne comprends pas. »

 

Marlusse raconta par quel moyen il avait pénétré « au sein de l’assemblée ».

 

« Malheureux ! s’exclama le maire, si ta plaisanterie se découvre, nous sommes tous compromis !

 

– Ne crains rien, répliqua Marlusse sérieux comme un pape, je prouverai que ce que j’ai dit est vrai.

 

– Pas de galéjade ici. Tu ne peux pas être fils et arrière-petit-fils de victime, voyons !

 

– Eh ! fit Marlusse avec énergie, il fallait entrer : quand elle sert la république, la galéjade est le premier et le plus saint des devoirs… Té, té, voilà Pastouré ! Est-ce tu vas prendre la parole, mon brave Parlo-Soulet ?

 

– Et pourquoi non, si c’était nécessaire ! dit Pastouré de sa voix de contrebasse. Dans les occasions on se montre.

 

– Et Maurin ?

 

– Je l’attends. »

 

Des cris retentirent au-dehors :

 

« Eïci Màourin ! – Vive Maurin ! – Maurin des Maures ! »

 

Maurin se présentait à la porte.

 

« Délégué de quelles communes ? lui demanda-t-on.

 

– De toutes ! » dit Maurin. Et il entra.

 

« Vé ! bonjour, monsieur Labarterie, bonjour, monsieur Vérignon… Ah ! vous voilà, monsieur Poisse ?… Noum dé pas Diou ! voici Caboufigue ! »

 

Il alla à Caboufigue qui entrait suivi de plusieurs clients, délégués des communes auxquelles il avait fait présent de ses statues de fonte et de quelques wallaces qu’il appelait les monuments de son républicanisme et de sa générosité.

 

Maurin lui demanda, ironique :

 

« Vous ne venez pas comme candidat, je pense, mossieu Caboufigue ? »

 

Caboufigue, d’un air important, répliqua :

 

« Je verrai… je ne sais pas… l’opinion publique est maîtresse.

 

– Mais tu t’es engagé à ne pas te présenter à la députation… Et tu sais bien en échange de quoi ! »

 

Cabissol s’avança :

 

« J’ai votre engagement écrit dans ma poche.

 

– Oh ! dit Caboufigue d’un air de dignité royale et assurant sur son occiput son chapeau-couronne, j’ai réfléchi : cet engagement avait un caractère immoral. La loi n’admet pas les engagements entachés d’immoralité, celui-là ne peut donc pas me lier effectivement.

 

– Méfie-toi, dit Maurin. Si tu te manques, je t’exécute, je dis tout. »

 

Parlo-Soulet s’avança :

 

« Maurin, laisse-le-moi. Je m’en charge.

 

– Alors, on rira ! » fit Maurin.

 

Et il tourna le dos au solennel Caboufigue.

 

« Ouvrez la séance ! ouvrez la séance !

 

– Nommons un président par acclamation, citoyens !

 

– Oui, Cigalous !… Marlusse !… Maurin… Maurin !… M. Rinal.

 

– Nommez Maurin, dit Cigalous.

 

– Nommez Maurin, dit M. Rinal.

 

– Nommez Maurin », dit Marlusse dont la popularité soudaine allait croissant, ce qui déjà lui faisait des jaloux.

 

On se le montrait du doigt.

 

« C’est celui-là ? oui ! un fils de victime qui entre partout avec un bout de la corde avec laquelle son père fut pendu en 51.

 

– Laissez donc ! protesta quelqu’un. Je le connais, moi : c’est Marlusse… un farceur !… et même un abruti !… Il oublie, quand il parle, la moitié des mots.

 

– C’est vrai, dit un autre, je le connais aussi. Il est allé à l’exposition de Paris, en 1889 ; il raconte qu’il s’y est perdu, qu’il a eu besoin d’acheter un plan de l’Exposition… Eh bien, croiriez-vous que ce mot plan, il l’oublie chaque fois qu’il veut le dire ?

 

– Ah ! c’est celui-là ? Nous savons qui c’est, alors. Elle est célèbre, son histoire.

 

– Ne le laissez pas parler !

 

– Vous pouvez y compter ! »

 

Une formidable acclamation couvrit toutes les rumeurs :

 

« Maurin ! Maurin ! Maurin ! à la présidence, Maurin ! »

 

Maurin se défendait.

 

« Acceptez, lui dit M. Rinal. C’est bon, cela, pour tous et pour vous-même. Je vous guiderai ; croyez-moi, acceptez.

 

– Je vous comprends, monsieur Rinal, et je vous remercie bien. »

 

Maurin monta sur l’estrade.

 

« Les secrétaires ! les assesseurs ! cria une voix.

 

– Cigalous !… M. Rinal !… Marlusse !… »

 

Les secrétaires prirent place aux côtés du président, au milieu d’un grand tumulte.

 

Maurin agita sa sonnaille. Le silence se rétablit.

 

« La séance elle est ouverte », prononça Maurin.

 

M. Rinal lui soufflait les paroles ou seulement les idées ; Maurin parlait :

 

« M. Cigalous va vous expliquer les conditions du congrès. »

 

M. Cigalous, les ayant expliquées, conclut ainsi :

 

« Tout le monde doit se déclarer à l’avance engagé par les résolutions qu’aura prises le congrès. Tout le monde s’engage-t-il ? Levez les mains. »

 

Ce fut le serment du Jeu de paume.

 

Toutes les mains se levèrent, sauf celles de Caboufigue.

 

L’œil du chasseur Maurin s’en aperçut très bien.

 

« Caboufigue, dit Maurin à haute voix, je te rattraperai à la montée ! »

 

Personne ne comprit à propos de quoi Maurin lui lançait cette locution proverbiale. Il y eut pourtant quelques rires.

 

« Qui demande la parole sur le premier article de l’ordre du jour ? articula Maurin.

 

– Quel est-il, ce premier article ?

 

– On vient de vous l’expliquer : choisissez-vous la candidature unique ou la candidature multiple ?… Si vous choisissez la candidature unique… »

 

Une voix tonna :

 

« Le président doit être impartial !

 

– Non ! non ! si, si !… Parle Maurin, parle le premier !… Non, après les autres !… Le tout c’est de s’entendre… Caboufigue !… Marlusse !… Ça commence mal… Vive la liberté… Labarterie… Vérignon !… Poisse, Poisse !… La candidature multiple… unique !… unique ?… aux voix !… pas encore !

 

– Avant de mettre aux voix, dit M. Rinal, donnez les raisons pour et contre. »

 

La voix de Maurin dominant le tumulte : « Laissez-moi vous expliquer les choses.

 

– Soyez impartial.

 

– Expliquer n’est pas conseiller…

 

– La candidature multiple, la candidature multiple !

 

– La candidature unique ! cria Marlusse de sa voix tonitruante. Ze demande la parole.

 

– François Marlusse a la parole. »

 

Il était évident que les partisans de la candidature multiple étaient en majorité, chaque commune étant arrivée avec un candidat différent qui lui semblait plus particulièrement dévoué à ses intérêts locaux. Aussi lorsque Marlusse monta à la tribune, fut-il mal accueilli.

 

« Qui est celui-là ? Assez. Laissez-le parler. Non. La proposition est acquise. Qui vous l’a dit ? Ça se voit… La liberté de la tribune ! laissez parler. À bas Marlusse !

 

– Citoyen Marlusse, de quelle commune êtes-vous délégué ?

 

– De toutes !… comme Maurin.

 

– Oh ! oh ! quel aplomb !

 

– Et surtout, et avant tout, et par-dessus tout, je suis le délégué de ma conscience !

 

– Bravé ! bravé !

 

– Il n’est délégué d’aucune commune ! il ne parlera pas ! Hou ! hou ! Enlevez-le ! »

 

François Marlusse se posa en homme qui ne redoute pas les tempêtes populaires. Il attendait, les mains dans les poches, avec son rire de galéjaïre né qui était sur toute sa face.

 

« Quand vous voudrez ! » dit-il.

 

M. Rinal se leva. Ses beaux cheveux blancs, la belle tenue simple de toute sa personne, le je ne sais quoi de supérieur qui émanait de lui, firent faire silence.

 

« Les républicains de Bormes me connaissent tous, dit-il. Je suis un vieux fidèle de la République. En 1851, étant officier de la marine, chirurgien, j’ai voté non. Ma carrière en a été entravée. »

 

Il touchait le point sensible. On l’acclama. Le souvenir de 1851, dans le Var, est un souvenir toujours saignant. Il reprit : « Mon grand-père a siégé à la Constituante. Et je vous supplie de ne pas vous conduire comme des enfants mal disciplinés. Écoutez votre président. Écoutez chacun des orateurs. Que chacun parle à son tour, ou bien vos ennemis diront partout demain que votre congrès n’a été qu’une ridicule et inutile comédie. Subordonnez chacun vos intérêts individuels aux intérêts généraux de la grande cause de la République et de la patrie. »

 

Pendant que M. Rinal parlait de sa place, Marlusse, à la tribune, faisait de temps à autre un grand geste pour appuyer par l’action la calme éloquence du vieux Jacobin. Quant à Pastouré, assis dans un coin, il remuait les lèvres avec rapidité. Il se répétait à lui-même chacun des mots prononcés par l’orateur.

 

M. Rinal poursuivait :

 

« La République française, la patrie française servent l’humanité, toute l’humanité – c’est-à-dire le progrès des pauvres hommes qui, ayant quelques années à vivre sur cette terre, cherchent à rendre le globe tout entier de plus en plus habitable pour leurs enfants, en diminuant – chaque jour un peu, dans la mesure du possible – la douleur et la misère, en accroissant chaque jour le plus possible le bien-être matériel, en faisant sans cesse un peu plus de justice.

 

« Chaque génération ne fait que passer, mais l’humanité demeure. Elle se recommence dans vos enfants. C’est pour eux que vous travaillez comme ils travailleront pour les leurs. Voilà ce qu’il faut vous dire. L’égoïsme légitime de l’homme doit lui inspirer le désir de rendre ses enfants un peu plus justes que lui, un peu meilleurs, un peu plus heureux… un peu seulement ! car ni la perfection morale ni le bonheur complet ne sont possibles à l’homme. Choisissez donc pour députés des hommes d’avenir, c’est-à-dire de justice et d’amour, et négligez toute autre pensée – ou bien vous serez indignes du beau nom de citoyens. »

 

Il s’était tu et rassis qu’on l’écoutait encore. Puis les battements de main roulèrent en tonnerre. Pendant quelques secondes, les plus vulgaires de ces acteurs étaient montés au-dessus d’eux-mêmes. Un souffle avait passé et éveillé des âmes. Elles retombèrent… et il se fit un tumulte de conversations.

 

« Celui-là, voui, qu’il parle bien !

 

– Si on le nommait, lui ? »

 

Cette pensée vint à l’esprit d’un grand nombre simultanément.

 

Elle rompit le charme. Une opposition surgit aussitôt.

 

« Qu’est-ce qu’il veut, celui-là ? Qui l’envoie ? Té, il a des manchettes !… Ce qu’il a dit, qu’il le prouve ! »

 

Les candidats étaient inquiets, sauf Vérignon. Leurs amis s’agitaient.

 

M. Rinal de nouveau se leva :

 

« J’entends dire que je me mettrai sur les rangs. Non, mes amis. Je suis trop vieux pour ça, je n’ai plus ni la force ni le courage nécessaires. Et puis, je suis de ceux qui trouvent que les mœurs politiques de nos jours sont honteuses. Un candidat est un homme qui se dévoue aux plus basses calomnies des adversaires et même aux injures de ses partisans. J’admire le courage de vos candidats : je ne l’ai pas.

 

« Un dernier mot : en général, vous reconnaîtrez un candidat à ceci : il vous promettra le bonheur. Je ne vous ai rien promis de pareil. »

 

Un mouvement d’aise se produisit. On fut si content, que la gravité des reproches contenus dans le discours de M. Rinal passa inaperçue. On applaudit encore et longtemps.

 

« N’oublions pas que le citoyen Marlusse a la parole », dit le président Maurin.

 

Marlusse était toujours campé à la tribune ; il avait l’air de sa propre statue :

 

« Tel que vous me voyez, commença-t-il gravement, je suis pour la candidature unique, pourquoi (parce que) du premier coup, avec la candidature unique, vous tomberez votre adversaire et vous gagnerez du temps. Je vais plus loin : votre adversaire ne compte que sur la candidature multiple. Ce ne serait que grâce à cette fausse manœuvre de votre part que M. de Siblas aurait une ombre de chance. »

 

On sentit que l’orateur touchait juste. Ça ne faisait pas l’affaire des divers candidats et de leurs partisans. Ceux mêmes qui étaient sûrs d’être blackboulés voulaient obtenir l’honneur d’avoir été candidats, avec consécration du congrès, et d’être affichés sur les murs des villes. On voulait décontenancer Marlusse. On cria :

 

« Siblas n’a aucune chance !… Siblas qué Siblarés ! Anas sibla ôou cuoù dôou lou !… Pas de chances !

 

– Celui qui prétend que Siblas a des chances est un réac. Voilà ma façon de penser, cria un ami de Caboufigue.

 

– Bravo ! hurla Caboufigue.

 

– Marlusse est payé ! assez ! assez !… Aux voix !… O Marlusse !… à l’essposition !

 

– Vous dites, interrogea Marlusse, sévère. Qui a parlé de l’essposition ? »

 

Et il prit l’attitude d’un dompteur de foules.

 

« Moi ! osa affirmer un salarié de Caboufigue.

 

– Et vous dites, citoillien ?… au sujet de l’essposition ?…

 

– Je dis, citoyen, que vous êtes connu comme un ridicule, pour une certaine histoire de l’essposition, une histoire de rabâcheur, une histoire de répépiàré. Vous êtes célèbre pour cette histoire !… On ne connaît pas votre figure ici, mais tout le monde sait qu’il y a à Bormes un idiot qui cherche toujours ses mots… et qui ne les trouve jamais !

 

– C’est vrai ! C’est vrai !

 

– Et quand on a ce malheur, on ne vient pas faire la leçon aux autres !… Assez !

 

– Oui, assez, assez !… À bas le répépiàré ! Il a appris ça par cœur !… On lui souffle les mots !… Assez ! »

 

Un moderne cria : « Ferme ton phonographe ! »

 

Le tumulte était indescriptible. Des gens se disaient : « Comment ! c’est celui-là ? Je la connais, son histoire. C’est un homme qui a une infirmité de mémoire. Il ne sait pas dire : « Un plan ! un plan de « l’exposition ! »

 

Une voix s’éleva :

 

« Parle-nous du plan, Marlusse ! »

 

Alors, Marlusse éclata :

 

« C’est bien du plan que je vous veux parler, citoyens ! Ah ! vous la connaissez donc, mon histoire ? Et il y en a donc parmi vous qui croient que quand je la conte, j’ai perdu véritablement le mot, et perdu le nord ? Ils ont cru, ceux-là, que je le suis, ils ne se doutent pas que je le fais, des fois, par galéjade, lou couyoun ! mais l’heure des farces est passée. Et je change de plan ! Changez de plan aussi, pour suivre mon plan ! J’ai ici mon plan à moi, collègues ! comme vous avez chacun votre plan, et je ne vous laisserai pas en plan, n’ayez crainte. Vous êtes ici pour tirer des plans, un plan de conduite électorale, et un plan pour le choix des électeurs. Eh bien, je vous le dis, il n’y en a qu’un de bon, de plan : la candidature unique. Déjouez le plan de la réaction, qui souhaite la candidature multiple. Adoptez mon plan, la candidature unique, et corsez votre plan : ou Vérignon ou Maurin, le bourgeois savant ou le paysan ignorant, mais tous deux honnêtes, tous deux du pays, tous deux aimés dans le pays, et capables tous deux de faire triompher vos plans ! ! ! »

 

Marlusse avait vaincu. L’enthousiasme éclata en tonnerre. Ce fut du délire. Un cri unanime retentit :

 

« Bravo Marlusse ! Vive Marlusse ! – Si on le nommait, lui ! »

 

L’esprit populaire du pays s’était exprimé dans sa forme la plus joviale. La candidature unique triomphait.

 

« Bravo ! cria Maurin à Marlusse.

 

– Aux voix, aux voix », gronda l’assemblée.

 

Quelques orateurs se succédèrent à la tribune. Ils ne cherchaient qu’à gagner du temps. Ils voulaient laisser se calmer l’émotion soulevée par la comique harangue de Marlusse. Mais enfin (tous le comprenaient), le vent avait tourné. « La candidature unique », ce mot s’entendait de tous les côtés. Les partisans de la candidature multiple se sentirent perdus. Ils se déclarèrent alors partisans de la candidature unique… de Maurin, persuadés que celle de Vérignon était trop sûre de la majorité. Maurin !… Vérignon !… Maurin !…

 

Les cris qui acclamaient Maurin finirent par étouffer tous les autres.

 

Maurin se leva.

 

« Celle-là, voui, fit-il, qu’elle est raide ! Un peu, tout de même, où vous allez !… Vous partez d’une chose et vous arrivez à tout son contraire ! Si vous voulez un candidat unique, choisissez-le pour tout le monde et que vous soyez sûrs de votre réussite. Le peuple est comme ça et c’est bien dommage ! Un vent souffle et il tourne, mais il ne tourne pas son intelligence, il tourne sa girouette. Et si je vous disais oui et si vous me nommiez député, c’est celle-là qui empoiserait !… Non !… mais, pour de bon, vous me voyez à la Chambre !… Ici, ça vous amuserait : Maurin par-ci, Maurin par-là ; nous avons pour député un des nôtres, un collègue, un paysan, un braconnier !… Mais quand je serais là-bas, moi, comment saurais-je me remuer pour vous, parler pour vous, parler pour la République et pour tout le pays ? Et quand il faudrait voter, ce que je pourrais faire de mieux qu’est-ce que ça serait ? Consulter le voisin qui me dirait : « Voilà le bon billet, mets-le ! »… Ah ! pour le coup ! vous faites bien vos affaires ! Et lorsque vous tombez « sù d’un couyoun coumo iou », mais qui accepte, à quoi est-ce que ça vous avance ? Quand vous voulez un conducteur pour mener votre voiture au marché, vous prenez un homme (c’est le bon sens) qui connaît les chevaux. Il paraît qu’à la Chambre il y en a trop déjà qui ne savent pas ce que parler veut dire, et sur cinq cents, il n’y en a jamais que quelques-uns qui comptent, parce qu’on nomme des Maurin. Bien heureux quand ils sont honnêtes. Nommez Vérignon !

 

– Alors, vive Maurin, et nommons Vérignon !… » répondit l’assemblée, d’une seule voix.

 

M. Rinal se leva et serra la main de Maurin.

 

« Vérignon à la tribune ! »

 

Vérignon obéit :

 

« J’ai pu constater qu’au fond, c’est la candidature multiple qui a ici la majorité. Tenons-nous-en, alors, à la candidature multiple. Je m’engage à me retirer si je n’ai pas le plus grand nombre de voix au premier tour.

 

– Bravo ! Bien ! »

 

Une voix de rogomme s’éleva :

 

« Quelle est votre plate-forme ?

 

– Cassis-cognac ! cria l’assemblée qui avait reconnu un déséquilibré.

 

– Je veux connaître la plate-forme du citoillien Vérignon. J’ai le droit de l’interroger sur la question de sa plate-forme !

 

– À la porte ! – Demandez-lui s’il a sa carte ! – Il a perdu la carte ! – Enlevez-le ! »

 

Six des plus vigoureux assistants enlevèrent l’interrupteur. Porté à bout de bras au-dessus de leurs têtes et entraîné vers la sortie, il criait à tue-tête, content de l’importance du mot qu’il proférait inlassablement :

 

« Je vous dis qu’il n’a pas de plate-forme ! Vous étouffez la liberté de conscience et la liberté de la parole. J’ai le droit et le devoir de connaître sa plate-forme ! »

 

On le jeta dehors.

 

M. Vérignon put reprendre le fil de son discours : « Voici mon programme : loi sur la prison préventive dont on abuse en France. Réduction des pouvoirs des juges d’instruction, de qui dépendent l’honneur et la liberté de chacun. Réforme de l’enseignement. Représentation proportionnelle. Arbitrage international.

 

« Nous appelons liberté le simple fait politique de pouvoir nommer comme il nous plaît ceux qui font nos lois ; il est facile de comprendre que nous nous contentons de peu si nos lois demeurent ce qu’elles étaient sous la monarchie impériale et si, notamment, elles offrent moins de garantie à la liberté individuelle que les lois de certaines monarchies voisines. Or, cela est. Une accusation en règle suffit à livrer, en France, à peu près sans contrôle, la liberté de chacun au bon plaisir d’un juge d’instruction. Les lenteurs de la justice peuvent faire de la prison préventive une vraie torture, et le mandat d’arrêt peut être une véritable lettre de cachet. Après plus de trente ans d’existence, la République n’a pas songé à changer cela !

 

– Si ça changeait, ce n’est pas moi qui m’en plaindrais, dit Maurin.

 

– Un autre mal appelle l’attention du législateur. Pendant que l’école primaire laisse l’enfant libre ; pendant que sa famille, encore mal éclairée sur les bienfaits de l’instruction, non seulement ne prête aucun secours à l’instituteur, mais encore le disqualifie aux yeux des écoliers en donnant quotidiennement raison à l’enfant contre le maître – pendant ce temps-là l’internat dans les lycées continue (malgré que des progrès y aient été accomplis) à faire du petit-bourgeois un homme à genoux devant l’autorité quelle qu’elle soit, et prêt par conséquent à devenir lui-même un autoritaire sans initiative et par suite sans humanité !

 

« Cet état de choses anime l’une contre l’autre les classes ouvrière et bourgeoise que l’instruction devrait rapprocher. Il est essentiellement contraire au progrès national et humain.

 

« Pendant que l’école primaire est impuissante à apprendre aux enfants du prolétaire la discipline du devoir, le lycée apprend au fils des bourgeois qu’il aura à subir ou à exercer une autorité de fonctionnaire, sans l’éclairer sur les véritables besoins populaires qui se peuvent résumer en quatre mots : « toujours plus de justice ! » La France républicaine en est encore à souffrir d’une profonde maladie chronique : le césarisme, tandis que l’essence de la République est de ne reconnaître d’autorité que celle des lois.

 

« Quant à l’arbitrage international, c’est la cause des causes, l’idéal des idéals. Il faut que le sort des peuples soit au moins considéré comme aussi intéressant que le sort des individus et que, par conséquent, les casus belli soient réglés comme des duels. Que la paix éternelle soit une utopie, c’est possible ; mais que la guerre de deux nations civilisées soit possible sans un préalable arbitrage humain, c’est inadmissible ! »

 

Le congrès par acclamation adopta la candidature de Vérignon.

 

Plusieurs autres candidats se succédèrent à la tribune avec des fortunes diverses.

 

Enfin, M. Labarterie parla :

 

« On ne saurait être plus avancé que moi, dit-il, car, en tête de mon programme, j’inscris le droit de vote pour les femmes. »

 

Une huée formidable ébranla les murailles. Une voix cria à Labarterie :

 

« Faï lou téta ! (va faire téter l’enfant !)

 

– Nous en reparlerons quand les femmes feront leur service militaire !

 

– Citoyen ! riposta Labarterie, la femme, elle aussi, a un champ de bataille. »

 

Un rire homérique secoua l’assemblée.

 

« Oui, poursuivit Labarterie, pompeux, le champ de bataille de la femme, c’est l’accouchement.

 

– Tu l’es ou tu le fais ? cria-t-on de toutes parts.

 

– Place aux femmes !… répéta énergiquement M. Labarterie, faites-leur place dans vos assemblées.

 

– Alors, je me débarque !… Nous sommes assez !…

 

– On peut déjà pas s’entendre. Si on mêle les femmes à nos discussions politiques, alors, pechère ! on ne se comprendra tout à fait plus ! »

 

Un individu, monté, dans un coin de la remise, sur une barrique, fit retourner toutes les têtes :

 

« L’honorable préopinant a dit que l’accouchement est le champ de bataille des femmes ? Bon. Mais l’homme a un autre travail que de jouer de la baïonnette. Il manie la charrue, l’homme. Où est la charrue de la femme ? Faites-moi voir la charrue des femmes !

 

– Et leurs plates-formes ?

 

– Assez ! assez ! Pas de Labarterie !… Rayez Poisse !… Aux votes !… Labarterie n’est pas candidat du congrès.

 

– Le citoyen Poisse !

 

– Citoyens, déclara ce dernier, vous connaissez ma vie, et mes opinions sont les vôtres, toutes les vôtres sans exception, et toutes celles de M. Vérignon. Je jure de les représenter fidèlement.

 

– Le citoyen Poisse est nommé candidat du congrès. »

 

Un certain Cabantous s’avança :

 

« Je présente ma candidature. »

 

Maurin se leva :

 

« Cabantous est bonapartiste, dit-il. Que vient-il faire ici ?

 

– J’ai été bonapartiste, dit Cabantous, mais en ce jour je ne le suis plus. Vive la République !

 

– Je mets aux voix la candidature de Cabantous. »

 

Elle fut repoussée à l’unanimité.

 

« Il n’y a plus de candidats ? demanda Maurin.

 

– Moi ! dit alors effrontément Caboufigue.

 

– Vous savez, mossieu Caboufigue, dit Maurin, à quoi vous vous exposez ?… Vous avez la parole.

 

– Citoyens, dit Caboufigue, je suis un enfant du pays. Parti de rien…

 

– Pour arriver à pas grand-chose », interrompit Maurin.

 

Caboufigue imperturbable continua :

 

« Bien des communes savent que je suis prêt à les enrichir de statues et de fontaines… comme je l’ai déjà fait, et je vais vous lire ma profession de foi… »

 

Une voix tranquille, une voix de tonnerre endormi, s’éleva dans le silence :

 

« Ze demande la parole pour un fait personnel… »

 

On se retourna : un colosse s’était levé au milieu de l’Assemblée, cupressus inter calamos.

 

C’était Pastouré.

 

« Le citoyen Pastouré a la parole, s’écria Maurin joyeux.

 

– Té ! Parlo-Soulet va parler ? Tu vas parler, Parlo-Soulet ? Elle est bonne celle-là ! Qu’il va dire ? Vaï-li, vaï ! marche, en avant, à la tribune ! »

 

Pastouré parla de sa place, et, avec une fermeté extraordinaire, martelant les mots de sa voix la plus claire :

 

« Pas besoin de tribune pour ce que j’ai à dire. Ce que j’ai à dire, je ne sais pas le dire, malheureusement ; mais je veux le dire et je le dirai… Citoyens, les choses que je veux me dire quand je suis tout seul, je sais me les dire, mais je ne sais pas les dire, juste quand il faudrait les dire… Et cependant, je finirai par le dire… ce que j’ai à dire !… parce que je sais ce que je veux dire et c’est mon devoir de le dire. »

 

Il respira largement et, appuyant sur chaque syllabe :

 

« Mossieu Ca-bou-fi-gueu ! »

 

Il y eut un redoublement de silence. Caboufigue était pâle. Alors Pastouré cria avec l’énergie d’un Danton :

 

« Je n’ai qu’une chose à vous dire :… c’est que vous n’avez rien à dire !… »

 

Et sa voix retombant aux notes sombres, pendant qu’il se rasseyait :

 

« C’est tout ce que j’avais à dire. »

 

Marlusse lui-même n’avait pas eu tant de succès. Marlusse n’avait touché que l’esprit local, mais avec Pastouré c’est l’âme profonde, confuse, ignorante, juste, indignée, forte à la fois et impuissante mais convaincue du peuple, qui avait jeté son cri. En vain Caboufigue brandissait son papier, essayait de parler. En vain ses nombreux amis essayèrent de lutter : on le hua, on le bouscula, il fut poussé d’épaule en épaule jusque dans la rue.

 

« Citoyens ! prononça Maurin, la séance est levée. »

 

CHAPITRE XVIII

Brededex – coax – coax ! Où l’on verra deux grenouilles se mettre une paille sur l’épaule et se disputer comme deux charretiers.

À peine prononçait-il ces mots, que deux gendarmes se présentèrent à la porte et forcèrent l’entrée.

 

Que voulaient-ils ? Sandri étant l’un des deux, il n’est pas difficile de croire que la curiosité seule n’amenait pas ces gendarmes. Maurin était visé ! Il le comprit et sourit. Il était séparé des gendarmes par toute l’assemblée compacte qui ne leur ouvrait aucun passage…

 

« Citoyens, dit Maurin, d’une voix éclatante et ferme, c’est pour moi certainement que ces deux messiés se sont dérangés… Eh bien, j’ai des amis intimes dans la salle. Ils ont prévu le cas, et ils savent ce qu’ils ont à faire. Adonc, quoi qu’il arrive en ce moment je vous demande à tous de garder le plus complet silence, afin qu’on puisse entendre les paroles qui vont s’échanger entre mes amis, quand les lumières seront éteintes. »

 

On éteignit brusquement les deux quinquets. Une nuit noire se fit. La voix de Maurin continua dans les ténèbres :

 

« C’est maintenant que je vous prie d’écouter avec la plus grande attention. »

 

Alors une chose bizarre se produisit. Une voix, du fond de la salle, dit :

 

« Chois ? » (prononcez tchois, comme tch dans l’éternuement).

 

Chois est le diminutif de François. Et ce diminutif est en Provence une interpellation populaire et comique. Ce mot seul évoque pour les Provençaux un type plaisant, comme Gnafron pour les Lyonnais ou Pulcinella pour les Napolitains.

 

« Tchois ? »

 

Ce monosyllabe fut prononcé de telle sorte, qu’il donnait juste l’impression du premier appel d’une grenouille isolée qui s’ennuie dans un marécage à demi desséché, au moment où la lune disparaît derrière un nuage.

 

Une seconde voix répondit à l’autre bout de la salle :

 

« Oou ? (eh bien ?) »

 

Il n’y avait pas à s’y méprendre : c’était un dialogue de grenouilles.

 

« Qué vouàs ? (que veux-tu ?) répliqua un troisième batracien, car tout en émettant ces paroles, chacun des acteurs de cette comédie parvenait à leur donner exactement la tonalité des appels et des réponses de plusieurs grenouilles qui conversent dans une mare.

 

– Iou ? (moi ?) répliquait une voix aiguë.

 

– O (oui) », faisait une voix descendante.

 

La dernière répondit avec un creux profond inimitable :

 

« Ren ! (rien). »

 

Cela fut d’une justesse si parfaite, si nature, qu’on eût cru entendre croasser tout l’Almanarre d’Hyères ou toute la plaine de Fréjus, par la fenêtre ouverte.

 

L’art du comédien ne va pas plus loin, ni celui du musicien.

 

Alors, l’âme artiste de tous ces Provençaux oublia toutes les dissensions, toutes les luttes politiques dans un élan d’admiration vers la nature et l’art confondus ; le congrès poussa un seul éclat de rire énorme, tels ceux de l’Olympe. On ralluma les lampes : Maurin n’était plus dans la salle. Et tout le monde commença à se retirer avec lenteur, en s’entretenant, non pas de politique ni des candidats Vérignon ou Poisse, mais du talent qu’avaient montré de modestes inconnus en imitant le dialogue des grenouilles au naturel.

 

Et Marlusse, dans un coin de la salle, s’attardait pour dire à M. Labarterie, sous le nez des gendarmes captifs de la cohue :

 

« Moi, il me semblait voir les luisants de la lune sur l’eau du marécage, entre les ajoncs… et, sur une plaque de mousse verte, les grosses grenouilles avecque leurs gros yeux à lunettes d’or ! »

 

Il ajouta, d’un air sincère et comme perdu dans une vision :

 

« Coquin de bon sort ! si j’avais eu un morceau de quelque chose de rouge, au bout d’une ficelle, je t’en aurais pêché au moins une demi-douzaine !

 

– Ces gens-là sont idiots », murmura M. Labarterie à l’oreille de Caboufigue.

 

Mais Caboufigue était du pays, il protesta :

 

« Idiots ! pas moinss, dit-il, ils se f… de vous… comme de moi ! Croyez-vous-le ! »

 

Cependant le départ du nombreux public s’effectuait lentement. La porte, à tout instant, se trouvait obstruée et, sur le seuil, personne ne s’impatientait sincèrement. On eût dit qu’un mot d’ordre dirigeait les mouvements contradictoires de certains groupes : ils ne se ruaient vers le portillon que pour l’encombrer aussitôt, si devant eux il se trouvait libre un moment. Il était évident qu’on voulait retarder la sortie des deux gendarmes qui se trouvaient sans cesse refoulés, comme par hasard, sous la poussée d’une vague humaine, vers l’intérieur de la salle.

 

Au-dehors, l’apparition de chacun des principaux personnages était saluée par les gens du pays assemblés en demi-cercle.

 

« Celui-là c’est Poisse. – Celui-ci c’est M. Rinal qui a fait un discours magnific, mon homme ! – Ce gros-là, c’est Caboufigue le riche ! »

 

Marlusse parut enfin, et longtemps, complaisamment, demeura immobile dans l’encadrement du portillon ouvert au milieu de la haute et large porte fermée… Il avait l’air d’un tableau…

 

Un murmure aussitôt courut parmi les spectateurs. Tous connaissaient déjà le succès de sa harangue et quelle était sa puissance sur les masses électorales. Mais, dans ce murmure d’un peuple, tout n’était pas encore sympathique ; quelques attardés en étaient restés à la légende d’un Marlusse imbécile, du radoteur empêché de retrouver le mot plan… En outre, son nom de Marlusse (morue) le désignait à l’humeur gouailleuse des gamins qui se mirent à chanter tous ensemble ; « O Marlusso ! O Marlusso ! » Et, excités sans doute par quelqu’un de ses ennemis politiques, ils firent pleuvoir avec ensemble autour de lui des navets et des carottes enlevés à l’étalage de l’épicerie voisine…

 

Aucun des projectiles n’atteignit Marlusse ; il sourit, salua de la main la troupe hostile et, se tournant vers ses amis les plus rapprochés de lui, il prononça, tranquille, de l’air d’un ambitieux satisfait qu’effleure enfin le premier rayon d’une gloire longtemps attendue :

 

« Eh bé ! té, ze suis content ! Ze vois que ze commence à devenir un type ! »

 

Cela dit, il enfonça ses deux mains dans les larges goussets de son gilet bedonnant, sur lequel s’étalait une chaîne d’or d’une grosseur surnaturelle, et il alla, d’une démarche digne, se mêler à un groupe de politiciens en train de discuter violemment… Il faut croire que la querelle l’intéressait, car il ne tarda guère à y prendre une part active…

 

Cependant les deux gendarmes étaient toujours captifs de la foule. Vainement ils essayaient de se dégager, ils n’y parvenaient point, et on les plaisantait ferme :

 

« Nous sommes chez nous, gendarmes !… Vous êtes entrés sans carte, qué ? vous n’aviez pas le droit… Ceux qui n’ont pas de cartes à l’entrée doivent sortir les derniers… c’est le règlement ! »

 

Et le flot toujours reformé leur coupant toujours la route, ils hésitaient à le rompre de vive force, incertains en effet de leur droit en pareille aventure.

 

Les groupes du dehors se ressoudaient par moments, venaient de nouveau barrer la sortie.

 

Ceux qui n’étaient pas du complot restaient par curiosité.

 

Et les conversations faisaient un bourdonnement au-dessus duquel ne s’entendaient que des répliques sans aucun rapport entre elles :

 

« Il paraît que sa femme est beaucoup fatiguée : elle ne passera pas la nuit ! »

 

En Provence, on dit d’un homme près de la mort qu’il est beaucoup fatigué.

 

« Viens ici ! mon beau petit Moustapha »

 

Moustapha ! mot de gentillesse des Maures provençaux à l’adresse de leurs enfants !

 

« Remonte-toi ta taïole (longue et large ceinture) que ton ventre va te tomber !

 

– Je le connais beaucoup… Quand je dis que je le connais, je ne l’ai jamais vu !… Et d’ailleurs il est mort !

 

– Quand j’ai entendu crier au secours, je me suis vite caché, n. d. D. !

 

– Le sanglier était blessé à mort et Pons l’aîné m’a dit que le sang lui sortait rouge et raide comme un porte-plume d’un sou !

 

– Tu me croiras si tu veux, mais ils sont là, dans cette ville, douze gros réactionnaires qui ont fondé un journal socialiste parce qu’il leur rapporte du quinze pour cent !… Alors ? ils ne la craignent pas toujours, la sociale !

 

– Figùro-ti qu’aqueoù couyoun dé Parisien… il met du fumier dans son parc au pied des pins parasols !… c’est comme de donner de la confiture à des cochons !… qué couyoun ! »

 

Ce dernier mot était celui qui dominait tous les autres parce qu’il était le plus souvent et le plus énergiquement prononcé. Ce mot, c’est à vrai dire le fond de la langue d’amour (du provençal) comme goddam est le fond de la langue de Shakespeare.

 

Tout à coup, on vit deux jeunes hommes, aux bras et aux mains solides (un charpentier et un forgeron) se prendre de querelle violente. Les éclats de leurs voix firent bientôt taire toutes les conversations :

 

« Tais-toi, je te dis ! je te dis de te taire, espèce de rien-du-tout !

 

– Rien-du-tout ! tu dis rien-du-tout ! répète-le pour voir !

 

– Ô, ô, rien-du-tout ! qui m’empêcherait de le répéter ? Rien-du-Tout : voilà ce que tu es.

 

– Et toi tu es-t-un pas grand-chose !

 

– Un pas grand-chose ! répète-le pour voir !… Tu n’oseras pas le répéter.

 

– Je n’oserai pas le répéter ?

 

– Non ! tu n’oseras pas le répéter ! que si tu le répètes, je t’empaume !

 

– Je le répéterai, si je veux !

 

– Mais tu ne voudras pas ! répète-le pour voir, si tu es-t-un homme ! »

 

Les yeux ardents, les visages rapprochés, les poings fermés, ils semblaient décidés à s’entre-dévorer.

 

« Et qu’est-ce que tu veux que je répète ?

 

– Je le sais, moi ! je le sais plus !… mais tu ne le répéteras pas. »

 

On s’amassait à flots autour d’eux. Toute la voie publique était maintenant emplie par une foule curieuse.

 

« Séparez-les ! ils vont se faire mal !

 

– Non, laissez-y faire !

 

– Répète-le, féna, marrias, màoùfatan !

 

– Eh qué, couyoun ?

 

– Que je suis-t-un pas grand-chose.

 

– Un pas grand-chose, o, je le répéterai !

 

– Mais tu n’oseras pas dire que c’est à moi que tu le dis ! tu n’oseras pas le dire que c’est à moi !… Dis-le, si tu es-t-un bon !

 

– Oh ! je le dirai !

 

– Mais dis-le, que je t’attends !

 

– O ! je le dirai.

 

– Dis-le donc, alors ! zou ! dépêche-toi !

 

– Je le dirai, si ça me plaît… je n’ai pas d’ordre à recevoir de toi, d’abord !

 

– Espèce de mendiant !

 

– Mendiant ! tu as dit mendiant ?

 

– O ! je l’ai dit, mandrin !

 

– Mandrin ! tu as dit mandrin ?

 

– O, je l’ai dit, bougre de fainéant !… »

 

On cria :

 

« Empoignez-vous ! Et que ça finisse !… Vous voyez pas que jamais ils s’attraperont !… Et pourquoi vous disputez-vous ?

 

– Pourquoi nous se disputons ? ça vous aregarde, vous ? mêlez-vous des vôtres, d’affaires !

 

– Il faut appeler les gendarmes.

 

– Les gendarmes sont encore dedans !

 

– Alors, jamais ils ne rattraperont Maurin, les gendarmes. »

 

Les deux antagonistes continuaient à se mesurer du regard : « Tout à l’heure je lève la veste.

 

– Lève-la ! »

 

On cria de nouveau :

 

« Mais enfin pourquoi vous disputez-vous ? »

 

L’un des deux lutteurs répliqua en criant comme un forcené :

 

« Je le sais, moi ! je le sais même plus ! il m’a dit de pas grand-chose, de rien-du-tout, à propos de rien !… C’est pour politique, quoi ! »

 

L’autre hurla :

 

« Tu m’as dit de mendiant, toi le premier.

 

– C’est pas vrai.

 

– Tu en as menti.

 

– Je ne sais pas qui me retient de t’arracher les tripes, bourreau ! tout à l’heure je te mande par terre sur tes échines, et je te monte sur le ventre, mauvaise mine, et alors tu verras !

 

– Toi, tu me monterais sur le ventre ?

 

– O ! moi, moi, o !

 

– Eh bé, monte-z-y !… que je veux le voir !

 

– Ne dis plus rien… ou c’est ta mort ! »

 

Et se tournant vers les spectateurs en désignant son adversaire :

 

« Un fifi ! que si je le prends comme ça… »

 

Et il faisait le simulacre de tenir très haut en l’air une menue pincée de tabac… ou les ailes d’un papillon.

 

« Si je le prends comme ça et que je souffle dessus, pechère ! il n’en reste rien !

 

– Eh bé, prends-moi comme ça ! Essaie ! »

 

De nouveau ils se regardèrent nez à nez, d’un air féroce.

 

« Voici les gendarmes !… Eh ! gendarmes ! »

 

Les gendarmes, enfin délivrés, s’approchaient en criant :

 

« Allons, voyons, séparez-vous ! qu’est-ce qu’il y a donc ?

 

– Ça vous regarde, vous ? c’est pour politique… nous sommes libres de nous disputer, peut-être, si ça nous fait plaisir… Nous sommes un peuple libre ! »

 

Brusquement un des pseudo-combattants lâcha pied, fit trois pas en arrière, regarda autour de lui, se baissa, ramassa une paille sur le chemin, la rompit, se la mit sur l’épaule gauche et hurla :

 

« Té ! il faut en finir. Lève-moi seulement la paille !… Si tu me la lèves, la paille, je te paie un merle blanc ! »

 

Son ennemi n’hésita pas : il fit trois pas en arrière, regarda à terre tout autour de lui, se baissa, ramassa une paille, la rompit, se la mit sur l’épaule gauche et hurla :

 

« Lève-la-moi, toi, la paille !… si tu me la lèves, je te paie une merlate verte ! »

 

Marlusse, amusé, dit à Labarterie :

 

« Regardez-les bien. Je vous dirai tout à l’heure pourquoi ils se chamaillent comme ça. »

 

Les lutteurs, à distance, continuaient à se mesurer du regard et ils crièrent ensemble :

 

« Mendiant ! fainéant ! bougre de pas-de-chose ! o, je l’ai dit ! tu vois, que je l’ai dit. »

 

Alors, le plus grand, les yeux hors de la tête :

 

« Oh ! couquin dé padisqui ! oh ! marrias dé sort ! Vé… si j’y vais, je l’estripe, je le pile… je me le mange ! »

 

Et se tournant vers les gendarmes :

 

« Vé ! je ne réponds plus de moi !… Vous ne le voyez pas, que je ne réponds plus de moi ?… Tenez-moi vite ! Tenez-moi bien, qu’autrement je le supprime ! »

 

Les gendarmes saisirent le forcené. Il y eut entre eux et lui un interminable débat.

 

Pendant ce temps son adversaire lui criait à tue-tête :

 

« Tu me la lèves, la paille ? ou tu me la lèves pas, lâche ! »

 

Le lâche se débarrassa des gendarmes et courut à son insulteur, en maintenant avec soin, de sa main droite, la paille sur son épaule gauche ; puis, quand il se fut campé devant son ennemi, il retira sa main et se croisant les bras, il dit tout à coup avec un grand calme, sur le ton de la pitié qui désarme :

 

« Pauvre de toi… Tu as des enfants, pechère !… alors je t’épargne ! »

 

Il haussa les épaules, la paille tomba à terre, et tournant le dos au champ de bataille, il s’éloigna avec dignité.

 

L’autre lui courut après :

 

« O Chois ! lui dit-il, je ne t’en veux pas. Qu’est-ce que tu paies ?

 

– O Mariu ! répliqua l’autre, je t’en paie une, tu m’en paies une ; et comme ça nous se paierons rien ! »

 

Ils s’en allèrent bras dessus bras dessous, amis comme devant – car cette comédie, parfaitement imitée des scènes que se jouent fréquemment les portefaix et les nervi, avait été convenue à l’avance.

 

Et Marlusse dit à Labarterie.

 

« Vous n’avez encore pas compris, qué ? vous les avez pris pour deux ridicules, pas vrai ? Eh bé, c’est les deux grenouilles de tout à l’heure. Ils ont fait semblant de se disputer pour occuper un moment les gendarmes et donner à Maurin le temps de se mettre dans quelque cachette. Je les connais : c’est deux amis qui se tiennent comme les doigts de la main… Et vous avez pu voir, pas vrai, qu’ils font la grenouille comme des anges !… »

 

CHAPITRE XIX

Marlusse a le choix des armes.

Maurin reçut asile, cette nuit-là, dans une maison amie ou l’accompagna Pastouré.

 

Le lendemain matin, dans les rues du village, Marlusse, monté sur le siège d’un char à quatre roues, qu’il s’était fait prêter et qu’il promenait pompeusement, tenait en main un grand fouet tout neuf, long et lourd, qu’il maniait avec une habileté extraordinaire. Avec des clic, clac ! des clac et des clic, il rythmait des airs militaires… On reconnaissait très bien La casquette du Père Bugeaud de : Il y a de la goutte à boire là-haut, lequel se distinguait parfaitement de la Retraite.

 

Il avait mis son cheval au pas, et il était forcé de le maintenir vigoureusement, car ce continuel bruit de fouet impatientait la bête. Elle paraissait goûter médiocrement pareille musique. Les gens et surtout les enfants s’attroupaient, et Marlusse, tout à coup, interrompant Le Chant du Départ, enleva de la fine pointe de son fouet, avec un tour de main incomparable, le chapeau d’un gamin qui le regardait de trop près. Se retournant vivement sur son siège, il lançait aussitôt d’un autre côté la longue lanière, et cela si adroitement que la mèche, s’entortillant autour de la queue d’un chat, le hissa brusquement en l’air effaré et miaulant.

 

Le bruit de ces prouesses se répandait rapidement de rue en rue, si bien que tout le village finit par s’assembler autour du glorieux Marlusse, avec des ah ! et des oh ! admiratifs si retentissants que Maurin envoya Pastouré voir un peu « s’il y avait la révolution ».

 

Dès qu’il aperçut Pastouré, Marlusse se mit tout debout sur son char :

 

« Pastouré ! à moi ! » cria-t-il.

 

Pastouré s’avança.

 

« C’est toi que je cherche, toi et Maurin, lui dit alors Marlusse d’un air de mystère. Va l’appeler, qu’il vienne ! Je vous emmènerai sur ma voiture, et vous verrez !

 

– Et où nous emmèneras-tu ?

 

– Vous verrez, mais faites vite si vous voulez me sauver la vie, ni plusse ni moinsse !

 

– Allons, dit Pastouré, je te connais : tu vas encore nous faire quelque galéjade.

 

– Pastouré, dit Marlusse sérieux comme un notaire, aregarde-moi. Est-ce que je ne suis pas un peu blanc ou un peu vert ? Je te dis qu’en venant vite, vous me sauverez la vie et l’honneur. Ça n’est plus une bagatelle ! Figure-toi qu’on m’appelle en duel, et j’y vais de ce pas. Il me fallait deux témoins. Je n’ai pensé qu’à Maurin et à toi. Et j’étais bien sûr qu’en faisant un ramadan pareil avec mon fouet dans la rue, je finirais par vous faire sortir de votre cachette. Je sais que je peux compter sur Maurin. Zou ! amène-le-moi. Fais vite, je vous conterai le reste en route. Zou ! qu’il faut que j’arrive à l’heure. Et vous occupez de rien : z’ai mes armes. »

 

Marlusse parlait sérieusement. Pastouré le comprit, et il courut chercher Maurin tandis que, mettant sa bête au grand trot, Marlusse laissait là tout étonnés les curieux qu’il avait fait accourir autour de lui. Il allait attendre ses témoins sur la grand-route, à l’entrée du village.

 

« Monte vite dans mon çar (char), Maurin ; vite, Pastouré. Et en avant ! »

 

Chemin faisant, il conta à ses deux témoins pour quelles raisons il devait se battre.

 

« À la sortie du congrès, hier soir, un délégué de Caboufigue parlait de Vérignon (et même de toi, Maurin !) sur un ton qui ne me plaisait guère. Alors je dis simplement : « Il faut être un imbécile pour ne pas comprendre le mérite d’un Vérignon ou l’honnêteté d’un Maurin ! » Ce délégué, un M. Desacier, un du Nord, capitaine de cavalerie en retraite, me regarde de travers et me fait :

 

« – Est-ce pour moi que vous dites ça ?

 

« – Se l’applique qui voudra !

 

« – Ze ne sais (qu’il me dit comme ça), ze ne sais si ze dois me commettre zusqu’à vous faire rentrer vos paroles dans la gorze ! »

 

« Tu penses, Maurin, si je suis un homme à me laisser remettre dans la gorze la moindre des çozes qui en sont sorties.

 

« – Monsieur, que je lui dis, comme ça, le plus poliment que je pus, s’il y avait un jeu de dominos composé de coïons, vous seriez le double six !

 

« – Monsieur, qu’il me répond, vous êtes un mal « appris… »

 

« Je m’échauffais ; il me bouillait quelque chose là-dedans. Je réponds.

 

« – Tout àro, ou, vous fàou véirè trento-sié candellos – et je lui traduis, comme Mascurel : – trente-six chandelles, tout à l’heure, je vous fais « voir, moi ! »

 

« Il m’aregarde encore, il faut croire qu’il me trouve zoli, que, comme tu vois, z’ai mis pour venir au congrès mes plus belles frusques… Il regarde ma çaine d’or qui est sur mon ventre, bien portée en avant avecque la midaille de la république… Et me prenant pour un monsieur dans son zenre, il me dit, en me tirant un peu à part du monde :

 

« – Voilà ma carte ! Demain, vous recevrez mes témoins.

 

« – Monsieur, que ze lui réponds comme ça, en fait de carte, ze n’ai sur moi qu’un bout de la corde avec laquelle mon père a été ençaîné en 51… Et d’adresse, ze n’en ai point dans cette ville ! »

 

« Te comprends, ze ne voulais pas lui dire que z’allais passer la nuit sur le foin, dans la manzoire du ceval de mon ami Tintidret, qui me l’a prêté ce matin, son ceval, avecque son çar, pour aller au duel !

 

« – Vous n’avez point d’adresse, lace ? (lâche) mais vous m’éçaperrez pas ainsi ! »

 

« Alors il me monte au nez comme une odeur de moutarde et ze lui dis comme ça, ze lui dis, dis :

 

« – Mossieu, pas besoin de tant d’histoires. Vous voulez vous battre avec moi ? J’accète. Demain matin à huit heures et demie battantes, ze serai avecque mes armes et mes témoins dans le pré de Martin-l’aï, que tout le monde vous l’indiquera, à trois kilomètres du villaze. Ayez comme moi vos témoins et vos armes, et soyez éza que la politesse du peuple, c’est l’ézatitude ! Et dormez bien pour être fré.

 

« – C’est entendu, qu’il me répond avec son assent francihot ; z’aurai mes sabres ! »

 

« J’ai bien pensé à t’aller conter tout ça tout de suite, mais il aurait fallu savoir où tu étais caché. Je me disais : Ils sont peut-être partis pour la montagne, rapport aux gendarmes. Enfin je vous ai trouvés ce matin et z’en suis bien content, car ça m’embêtait d’y aller tout seul, à ce duel.

 

– Comment ! tu n’en aurais pas pris deux autres, de témoins ?

 

– Oh ! non ! car il m’en fallait deux bien intelligents et de votre caractère, et ça ne se rencontre pas dans la « piade » d’une bourrique.

 

– Alors, dit Maurin, c’est que tu as imaginé quelque chose pour te tirer de là ? Mets-moi au courant.

 

– Voilà, dit Marlusse. Tu sais que z’ai été quinze ans entrepreneur de diligences, en Alzer ? J’allais d’Alzer à Constantine et ze conduisais moi-même une de mes voitures…

 

– Bon ; après ?

 

– Après ?… Voilà un monsieur, ce militaire, qui avait pour métier de porter un sabre pendu à son derrière – que, de sabre, moi, ce n’est pas pour de dire et pourtant c’est – de ma sainte vie je n’en ai pas touché le fourreau d’un – vu que z’ai été ézenté du service parce que j’ai une jambe plus courte ou plus longue que l’autre – comme on veut. Bon. Ce monsieur militaire ne me demande pas si ze connais son instrument et il veut que z’en zoue ! Et si z’en zoue mal, il me veut tuer ! Alors, par le fait, c’est qu’il veut me tuer à sa commodité, je veux dire sans danzer pour lui, et cependant il se croit du couraze en m’attaquant sans que ze puisse me défendre ! Eh bien, pendant qu’en se conduisant de cette manière il se croit courazeux, ze dis, moi, qu’il donne la marque de la plus grande laceté qui soit dans le monde ! – Alors voilà, j’ai pensé que pour me défendre contre son sabre, qui est un instrument dont il a l’habitude, je n’avais qu’à prendre, moi, celui dont j’ai accoutumé le maniement – et je veux conséquemment me battre au fouett !… Eh bien, il n’y a que toi, Maurin, pour lui expliquer convenablemein la çose et il n’y a que Pastouré pour, sans rien dire, lui faire sentir qu’il m’approuve égalemein.

 

– Compris ! dit Maurin en riant… O Marlusse, tu as un génie qui est bien agréable ! »

 

Marlusse regarda Pastouré qui, en silence, étendit le bras droit et leva le pouce de son poing fermé.

 

Marlusse rayonnait. Clic ! clac ! clac ! le fouet battit la générale et, au bout de quelques minutes, le char quittait la grande route et entrait dans un étroit chemin qui aboutissait au pré de Martin-l’aï.

 

Au bord du pré, une large allée sous de grands ormes. Un pré artificiel, au bord de la rivière, un pré magnifique comme il y en a peu en Provence !

 

« Nous sommes les premiers, dit Marlusse. Tant mieux. Attaçons le ceval à l’arbre que voici. »

 

Ils le firent et Marlusse eut tout le temps de donner à ses deux amis les explications suprêmes. Son adversaire ne tarda pas à arriver, en voiture lui aussi, avec deux témoins, porteurs d’une paire de sabres.

 

Le capitaine Desacier s’était mis dès la veille à la recherche de deux anciens sous-officiers ; il les avait trouvés au café du village et les avait priés de lui servir de témoins.

 

Tous ces messieurs s’entre-saluèrent, Marlusse et le capitaine restant un peu séparés de leurs témoins qui s’abordèrent.

 

« Messieurs, dit Maurin aux deux témoins du capitaine, je m’appelle Maurin et voici mon ami M. Pastouré, chasseur comme moi. À qui avons-nous l’honneur ? »

 

Les autres se nommèrent : Rompinaz et Cassadan, anciens sous-officiers de dragons, l’un actuellement bourrelier, l’autre épicier et marchand de faïences.

 

« Messieurs, j’ai été au service dans la marine, dit Maurin, et je suis, d’autre part, prévôt d’armes. »

 

Les deux anciens sous-officiers resaluèrent, militairement cette fois. Maurin et Pastouré touchèrent le bord de leur chapeau. Le capitaine fit de même, et Marlusse le dernier.

 

« Messieurs, dit Maurin aux témoins du capitaine, voici ce que je suis chargé de vous dire et que je vous prie d’écouter de toutes vos oreilles : mon client n’a jamais tenu un sabre. Je sais bien que, dans les usages du duel, celui des deux adversaires qui sait jouer de son arme ne tient pas compte généralement de l’ignorance de l’autre ; mais, en même temps que gensses d’honneur, nous sommes des gensses de progrès, nous autres, et vous aussi, je l’espère ! Voilà pourquoi nous avons pensé que vous n’accepteriez pas la responsabilité de mettre en présence d’un adversaire bien armé un homme dont on pourrait, par le fait, dire qu’il est désarmé, vu et attendu qu’il tiendrait son sabre comme une dévote tient un cierge.

 

– Ceci veut dire ? s’exclama involontairement le capitaine.

 

– Vous n’avez pas la parole, dit Maurin présidentiel ; mais quel honneur pourriez-vous tirer d’une victoire si facile contre un ennemi vaincu d’avance ?… En un mot comme en dix mille, poursuivit-il en se tournant de nouveau vers les témoins du capitaine, jamais nos deux hommes, dont l’un sait et dont l’autre ne sait pas l’escrime, n’arriveront à se battre à armes égales, quand bien même leurs deux armes seraient d’égale longueur au millimètre et de poids égal au milligramme.

 

– Où voulez-vous en venir ? grogna le capitaine ; vous ne m’avez pas dérangé pour rien, j’espère ?

 

– Vous n’avez pas la parole ! dit Pastouré grave comme un chanoine, et dont la haute stature en eût imposé à Rodomont en personne.

 

– Pour terminer, reprit Maurin, nous demandons à égaliser la partie, et chacun de ces messieurs se battra avec l’arme qu’il connaît le mieux.

 

– C’est-à-dire… ?

 

– C’est-à-dire que le capitaine qui a été longtemps militaire pourra se battre avec son sabre…

 

– Et l’autre avec un pistolet peut-être ? proféra rageusement l’ancien officier.

 

– L’autre, qui a été longtemps conducteur de diligence, se battra avec son fouett…

 

– C’est de l’insolence ! de l’impertinence ! hurla le capitaine exaspéré.

 

– Permettez ! c’est de la justice, dit Maurin, d’autant plus que (si vous continuez à trouver juste que l’un de vous deux se serve d’une arme dont il ne connaît pas l’usage), nous vous permettons, bien entendu, – à vous, capitaine – de vous battre au fouett. »

 

Le capitaine piaffait de rage.

 

« Et, poursuivit Maurin tranquillement, pensant que vous arriveriez peut-être dans votre voiture avec un fouett de luxe, nous avons apporté deux fouetts de combat !

 

– C’est moi qui les ai vendus à M. Marlusse, déclara le bourrelier ; quarante-cinq sous pièce, quarante sous en en prenant deux.

 

– J’en ai pour mes beaux quatre francs ! soupira Marlusse.

 

– Donc ce sont des fouetts honorables, reprit Maurin imperturbable. Allons, messieurs, commençons.

 

– Messieurs, grogna le capitaine, ça ne se passera pas comme ça ! Je ne suis pas ici pour rire.

 

– Et tanbien nous ne rions pas, dit Maurin. Fourrez-vous bien dans le coco qu’entre les mains de M. Marlusse le fouet est une arme de mort !

 

– Allons donc ! fit le capitaine en haussant les épaules.

 

– Monsieur, répliqua Maurin, trouvant dans son génie particulier le mot qui emporte les situations, je me connais en armes et en courage. Le sabre, c’est une arme ; la connaissance de l’arme en est une autre. Si vous prenez le sabre que nous ne connaissons pas et que vous connaissez, vous aurez deux armes et nous une seulemein !

 

« Est-ce juste cela, je vous le demande de bonne foi ? Répondez-nous, vous que vous êtes Français ! »

 

Le capitaine était, au fond, un brave homme et de bon sens. Cela lui tint lieu d’esprit.

 

« C’est pourtant vrai, dit-il, ça n’est pas très juste ! ».

 

Et il se mit à rire.

 

« Ah ! fit Pastouré, d’un ton de soulagement.

 

– Si ça vous amuse de vous battre avec moi, je veux bien, déclara Maurin, à l’épée, au sabre, au fusil, même au canon ! mais je crois qu’il nous sera plus agréable à tous de voir comment M. Marlusse se débrouille avec le fouett ! Et vous me direz alors si ça ne serait pas du courage pour deux bons Français de se battre à cette arme-là, comme c’est la mode entre charretiers ! »

 

Le capitaine finit par comprendre qu’il fallait rire de l’aventure…

 

« Voyons ça ! » dit-il, prenant son parti.

 

Dès qu’il eut prononcé ce mot :

 

« Allume ! » commanda d’une voix retentissante Marlusse à Pastouré.

 

Alors, Pastouré, conformément aux instructions que lui avait données Marlusse, alla ouvrir le caisson du char, sous le siège, et en tira trois paquets de bougies.

 

Après les bougies, il tira du caisson de petits chandeliers de faïence jaune qu’avec l’aide de Marlusse il déposa ici, là, à droite, à gauche, quelques-uns sur le char, d’autres à terre, un peu au hasard, dans un espace assez étroit.

 

Le capitaine déjà amusé se prit à regarder cette manœuvre avec plus d’étonnement que de rancune.

 

« Les chandeliers, dit l’épicier, c’est moi qui les ai vendus : un sou pièce. Dix sous les douze.

 

– J’en ai pour mes beaux trente sous ! » soupira Marlusse…

 

Et se tournant vers son ennemi :

 

« À présent, aregardez-moi bien ! J’accommence ! »

 

Il campa son chapeau sur sa nuque et, fouet en main, il prit la position d’un duelliste en garde.

 

« Voyez-vous, dit-il, avec ce fouett à la main, je ne crains personne. Montrez-moi un tavan (un taon) sur la croupe de mon cheval, je peux vous le tuer sans que le cheval sente tant seulement le fin du fin bout de la mèche de mon fouett ; tenez, cette sauterelle au bout de cette herbe, la voyez-vous ? clac ! elle y est ! cherchez, vous la trouverez… Avant que vous ayez pu avancer d’un seul pas, si vous êtes (une supposition !) en garde contre moi avec votre sabre, clic ! je vous l’entortille du fouett et je vous le tire en l’air, comme un rouquier au bout d’une ligne à pêcher, et prenez garde qu’en retombant, la pointe en bas, il ne vous entre dans le crâne ! du second coup, je vous crève l’œil droit, clac ! et du troisième coup, l’œil gauche, clic ! Du quatrième coup, je vous entortille les deux jambes, je tire à moi, et vous tombez le nez par terre, pouf ! Alors vous êtes perdu, pechère ! vu que, en quelques coups, clic, clac ! clic, clac ! je vous laisse pour mort… Un lion, monsieur ! quand j’ai mon arme naturelle en main, un lion je ne le craindrais pas, pourvu qu’il fût borgne, car alors d’un coup unique je te le rendrais aveugle, clac !… Et maintenant, je vais finalement vous donner la preuve de mon adresse terrible, puisque vous n’avez pas trouvé la sauterelle… vous n’avez pas bien cherché… nous la trouverons tout à l’heure…

 

« Première bougie ! clic !… je vous l’ai éteinte sans la faire remuer, sans renverser le chandelier, sans avoir rien touché que la flamme ! deuxième bougie… prends-la en main, Pastouré ; non, non, n’étends pas le bras, mets-la près de ton nez, aye pas peur ! tu es sûr de moi !… clac !… éteinte, mieux qu’avec un éteignoir !… Maintenant numérotez dans votre esprit celles qui restent, en comptant à partir de celle-ci… là… oui… je vais vous éteindre tous les numéros pairs : 2, clic ! 4, clac ! 6, clic ! 8, clac !… »

 

Marlusse allait, venait, bondissait, selon la distance qui le séparait de la bougie visée…

 

« 16, clic ! 24, clac !… Eh bien, messieurs… j’aurais pu, vous le voyez, 32, clic ! m’engager dans un cirque, 34, clac ! mais ma pauvre mère n’aimait pas les comédiens ! !… Un temps de repos… la trente-sixième, clic, clac, éteinte !… Eh bien, qu’en dites-vous, monsieur le capitaine ? je vous avais promis de vous faire voir trente-six chandelles… Vous les avez vues !… faut-il éteindre les dernières ?

 

– Ça suffit, dit le capitaine réjoui ; allons déjeuner : je régale !… C’est merveilleux !

 

– J’avais bien pensé que ça finirait comme ça, monsieur, dit Marlusse avec noblesse, car je lis les journaux et on y raconte beaucoup de duels qui tous, même à Paris, se terminent par une bouille-abaisse. Alors, j’ai mis dans le caisson de ma voiture tout ce qu’il faut pour déjeuner en bien buvant… Serre les bougies, Pastouré, que M. le témoin qui me les a vendues ne me les a pas fait payer au prix de la chandelle.

 

– C’est merveilleux ! dit le capitaine. Je n’aurais jamais cru ça possible ! »

 

Tous riaient ; ils déjeunèrent sous les grands ormes, dans l’herbe, tandis que les chevaux dételés broutaient à belles dents.

 

Au dessert, le capitaine, qui était un peu gris, répétait sans fin le même mot : « C’est merveilleux ! merveilleux ! »

 

Marlusse, qui semblait définitivement ivre, se mit tout à coup à pleurer à chaudes larmes.

 

« Voyons, voyons, mon ami, lui dit affectueusement le capitaine, vous n’avez pas de raison pour vous attrister ainsi ?… c’est merveilleux…

 

– Sian touti d’amis ! » dit Pastouré avec un sérieux parfait.

 

Mais Marlusse se jeta dans les bras du capitaine et, la tête contre son épaule :

 

« Jamais, monsieur, jamais je ne me soûle, parce que dans ce pays-ci ce n’est pas la mode, mais j’ai compris à votre assent que vous êtes Bourguignon et que vous ne me mépriseriez pas en me voyant empégué comme un de vos compatriotes… Ah ! quel malheur, monsieur ! quel malheur !…

 

– Un malheur ? dit le capitaine, plus ivre qu’il n’eût voulu… c’est merveilleux… contez-moi ça, je vous consolerai. C’est merveilleux…

 

– Ah ! monsieur le capitaine, dit Marlusse, je pleure, parce que avant dix ans, personne en France ne saura plus tirer le fouett. C’est une science qu’elle se perd ! Les totos mobiles l’ont tuée ! »

 

Et lui sanglota amèrement.

 

« Monsieur, lui dit le capitaine, je vous dois un déjeuner. C’est merveilleux…

 

– Il n’y a que les montagnes qui ne se retrouvent plus, après avoir trinqué ensemble », dit Marlusse qui se souciait comme d’une nèfle de l’accord des métaphores.

 

Quand les deux groupes se furent quittés : « C’est égal, dit Maurin à Marlusse subitement dégrisé, tu étais bougrement soûl tout à l’heure.

 

– Hélas ! dit Marlusse avec un grand calme, c’est ma destinée, pauvre moi, d’être toujours pris pour un autre. Toutes les fois que je le fais, on croit que je le suis. Et même toi, ô Màourin ! même toi !… Comment ! tu n’as pas vu que je truffais de lui ? galéjàvi ! (je galéjais !). »

 

À ce mot, le silencieux Pastouré étendit son bras au bout duquel son poing fermé relevait le pouce, bien raide !

 

CHAPITRE XX

D’une conversation, substantielle et brève qu’eurent ensemble M. de Siblas et Maurin.

Le lendemain, Maurin crut devoir rendre visite à M. de Siblas. Il y alla… sans arme.

 

« Ah ! vous voilà, monsieur Maurin ?

 

– Oui, monsieur le comte, j’ai cru que c’était de mon devoir de venir vous dire les choses comme elles sont.

 

– Les choses politiques ?

 

– Oui, monsieur le comte.

 

– Eh bien, qu’y a-t-il ?

 

– Les journaux vous l’expliqueront mieux que moi, mais je peux toujours vous dire que le congrès a adopté la candidature multiple. Celle de Vérignon a été saluée par des acclamations. »

 

Ils causèrent un moment et M. de Siblas finit par dire :

 

« Vous le voyez, monsieur Maurin, nous ne sommes pas loin de nous entendre. Ce ne sont ni les Vérignon ni les Maurin qui me troublent, ce sont les Caboufigue.

 

– Ils sont aplatis, ceux-là ! » dit Maurin.

 

Et il conta à M. de Siblas, qui riait follement, d’abord son duel au bâton avec le fils Caboufigue, puis la harangue de Pastouré contre le père du baron romain.

 

« M. Caboufigue père est venu me voir ; il ne m’a rien dit de tout cela, fit malicieusement M. de Siblas.

 

– Il n’en parlera pas souvent, je crois », répliqua Maurin.

 

Et comme il se retirait, il revint brusquement sur ses pas :

 

« Alors ?… vous y tenez beaucoup, à avoir un roi ?… Quel malheur !… vous me plairiez tant sans ça ! dit-il au comte charmé de sa familière candeur.

 

– Mon Dieu ! déclara M. de Siblas, je me passerais encore de roi si tous les citoyens en étaient dignes.

 

– Dignes de quoi ?

 

– Dignes qu’on s’en passât, c’est-à-dire dignes de la liberté. Un peuple honnête et intelligent. Or, beaucoup d’intelligences et d’honnêtetés, ce n’est pas facile à trouver ; il serait plus aisé de trouver un bon roi ; il est plus difficile en un mot de trouver vingt millions d’honnêtetés et d’intelligences, qu’une seule intelligence et qu’une seule honnêteté.

 

– Bon, dit Maurin, qui réfléchissait ; il ne faut qu’une bonne loi.

 

– Qui la fera ? répliqua vivement M. de Siblas, si vous ne savez pas choisir vos législateurs ? Hélas ! ce qui manque, ce sont de bonnes mœurs, de l’honnêteté, des caractères.

 

– Nous avons des enfants », dit Maurin devenu grave.

 

Le comte soupira ; puis, après un silence :

 

« Vous pouvez être sûr que je ne retirerai pas ma candidature. »

 

Il tendit la main à Maurin.

 

« À propos, monsieur le comte, dit Maurin, depuis que je ne vous ai vu, il s’est passé des événements qui vous regardent. Je suis allé, venu, j’ai vu, j’ai écouté. Et j’ai quelque chose à vous dire qu’un peu plus j’allais oublier… il m’aurait fallu revenir.

 

« Vous avez chez vous, dans vos bois de Brégançon…

 

– Des bohémiens qui m’ennuient, interrompit M. de Siblas. On leur a enjoint de s’en aller, ils refusent. Ils traitent mes bois en pays conquis, en forêts vierges d’Amérique. Je finirais par les déloger, avec de la gendarmerie…

 

– Gardez-vous-en pour l’heure, monsieur de Siblas ! dit Maurin. Si vous prenez ce moyen, ils se vengeront…

 

– Et comment ?

 

– Ils mettront le feu à vos bois, il n’en faut pas douter… Et à vos bois, dit Maurin gaiement, j’y tiens, monsieur le comte, plus que vous, puisque vous n’y chassez pas, et que moi j’y chasse !… oh ! la bécasse seulement et le lapin… le perdreau aussi, mais pas les faisans ; d’ailleurs il n’y en a pas. »

 

Le comte se mit à rire.

 

« Attendez encore quelque temps, poursuivit Maurin. Ces bohémiens ont, pour être là, une raison que je ne peux pas dire et qui peut d’un moment à l’autre disparaître ; j’y travaillerai. Mieux vaut pour vous, dans cette affaire, agir, avec de la patience ; je parlerai à de pauvres diables de ma connaissance qui les excitent à rester où ils sont, et nous arriverons à les faire partir. Mais il faut un peu de temps.

 

– Au fait, dit le comte, je m’en remets à vous. Ces gens-là, après tout, ne me gênent guère, et pourvu qu’ils ne déboisent pas plus d’un hectare !… »

 

Il ajouta :

 

« Mais vous semblez moins gai, Maurin, qu’à l’ordinaire ?

 

– Tout lasse, monsieur. Les gendarmes m’ont beaucoup amusé d’abord, ils m’ennuient maintenant. Je crois que je me fais vieux. Et puis je vais des fois entendre les leçons qu’un saint homme donne à mon fils et j’en rapporte des pensées… Ainsi, par exemple, depuis quelques jours, je serais incapable de revenir vous tuer un faisan. Ça me ferait l’effet d’un vol véritable. Je me semblerais un contrebandier. Tout ça parce que mon petit garçon a récité une leçon devant moi sur la contrebande.

 

– Nous finirons par nous entendre tout à fait. Vous êtes, mon ami Maurin, un bien honnête cœur d’homme. Revenez me voir au temps de la chasse. Nous ferons ensemble le tour de mon île.

 

– Avec plaisir, monsieur le comte… À vous revoir. »

 

CHAPITRE XXI

D’un dialogue entre Maurin et son futur beau-père Orsini qui lui donne des nouvelles de Mme Thémis.

Un vague besoin d’ordre et de paix prenait Maurin depuis quelque temps. Il avait mis ses plus beaux vêtements, et s’en fut trouver Orsini.

 

Le forestier était sorti.

 

« Pour l’amour de Dieu, s’écria Tonia dès qu’elle aperçut Maurin, va-t’en !… Je ne sais, depuis quelques jours, ce qu’a mon père ; il ne me parle plus et serre les dents quand il me regarde.

 

– Je ne m’en vais pas, vu que je veux, dit Maurin, te demander à lui, aujourd’hui même, en mariage ! »

 

Orsini entrait.

 

« Toi, ici ! dit-il avec colère à Maurin. Tu as vraiment du courage !… Écoute donc : puisque tu es entré comme mon hôte, sors en paix. Mais je te préviens qu’une heure après ta sortie, je te traquerai sans pitié, partout où je te rencontrerai.

 

– Oh ! oh ! dit Maurin ; je regrette pareil accueil, je ne m’y attendais guère ! Et j’avais à vous parler aujourd’hui d’une chose d’importance. Mettez la muselière à votre colère et écoutez-moi. Il y va peut-être de notre repos à tous, à vous, à Tonia et à moi.

 

– Et qu’est-ce que Tonia a de commun avec toi ?

 

– J’ai pris des résolutions nouvelles, Orsini. Les choses pour lesquelles on me poursuit méritent, je le calcule ainsi, plutôt récompense que punition. C’est ce que j’ai résolu de faire connaître à la justice. Je me livrerai donc prisonnier ; on pourra me juger selon la vérité, on m’acquittera – c’est sûr. Et alors, Orsini, je reviendrai vous dire : Donnez-moi Tonia en mariage, car je l’aime et elle ne me déteste pas, que je crois… »

 

Orsini fit un mouvement que Maurin arrêta d’un geste :

 

« Mais je ne suis d’humeur à me livrer aux juges que si j’ai d’abord votre promesse. Vous me comprenez ?

 

– Il est bien temps ! s’écria Orsini. Tu n’es plus un homme contre qui on fait une enquête, et ce n’est plus l’ordre de t’amener qui est lancé contre toi. C’est l’ordre de t’arrêter pour la prison ! Tu n’es plus un prévenu, tu es un condamné.

 

– Condamné ! dit Maurin pâlissant. Et à quoi, bon Dieu !

 

– Trois jours de prison, cinquante francs d’amende, dit Orsini. Tu as maintenant un casier judiciaire. Tu es condamné par défaut pour coups et blessures ; le vol d’un chien n’a pas été prouvé. »

 

Maurin paraissait consterné. De la surprise il restait muet et immobile. Tonia également.

 

« C’est donc pour cela, mon père, dit-elle, que vous paraissez si triste ?

 

– Triste ! cria Orsini, triste ! pourquoi serais-je triste ? Est-ce que j’ai à être triste pour un malheur qui ne regarde ni moi ni les miens ? Triste, non ; mais indigné, oui ; furieux, oui, qu’un tel homme entre dans ma maison de garde, dans une honnête maison, et ose me demander ma fille !… Hors d’ici, coquin !

 

– Je croyais, dit Maurin avec calme, les Corses toujours convenables envers leur hôte et moins sévères a l’habitude pour des bandits plus coupables que moi, quand bien même j’aurais fait les choses dont on m’accuse ! »

 

Orsini parut sensible à ce reproche.

 

« Et qui te dit que je n’ai rien d’autre à te reprocher moi-même ?

 

– Et quoi donc ?

 

– Tu ne le devines pas ? N’as-tu pas parlé au congrès l’autre jour contre Cabantous, un homme fidèle à la cause des Bonaparte, qui est la cause de tous les Corses ?

 

– Oh ! oh ! dit Maurin, c’est de cela qu’il retourne ?

 

– C’est de cela.

 

– Alors, beau-père, dit Maurin d’un air de raillerie méprisante, vous vous mêlez de ce qui ne vous aregarde pas.

 

– Un homme tel que toi amènerait le désordre dans ma maison, reprit Orsini avec force. Nous ne nous entendrions jamais. Je voterais d’une couleur et tu voterais d’une autre. Je veux un gendre dans mes idées, et non une manière de révolté, un homme qui est contre toutes les règles, un républicain et un anarchiste ! Hors d’ici, voleur de chien ! »

 

Tonia fit un pas vers son père qui la repoussa.

 

Maurin haussa les épaules.

 

« Il est très vrai, dit-il, que j’ai donné une bonne leçon à un chasseur qui battait son chien ; il est véritable que son chien m’a suivi et n’a plus voulu me quitter. Le nom de l’homme et son adresse à Cannes sont sur le collier ; je pensais à lui ramener son animal un jour ou l’autre. Eh bien, je ne le lui ramènerai pas. La bête a choisi son maître. Je la laisse libre de retourner toute seule à Cannes, à pied ou par le train, c’est tout ce que je peux faire ! Quant à la condamnation, j’en suis fâché, mais en même temps je m’en moque ! Elle restera sur le papier. Un jour de prison qui est un jour, je ne le ferai pas. Une punition donnée pour un motif pareil, non, je ne l’accepte pas. J’ai pour moi la vraie justice. Saulnier a d’une Société d’animaux, une décoration parce qu’il aime les renards et les belettes et qu’il s’en fait aimer. Il ne sera pas dit qu’un citoyen de France fera de la prison pour avoir protégé un chien !… Adieu, Orsini.

 

« Ni toi ni tes amis les gendarmes, vous ne me prendrez. Et si Sandri revient à ses projets de mariage avec ta fille, ce n’est pas pour avoir attrapé Maurin qu’on le fera brigadier, tu peux le lui dire et il en peut être sûr… Adieu, Tonia. Votre père est votre père. Respectez-le.

 

« Ce n’est pas moi qui vous détournerai de sa maison, mais je calcule que vous pensez autrement que lui et que vous n’êtes pas fille à mépriser Maurin aujourd’hui qu’il est malheureux, beaucoup plus malheureux qu’hier. »

 

Tonia fit un pas vers Maurin qui se retirait. Orsini étendit le bras pour saisir sa carabine.

 

« Ici, Tonia !… Et toi, dehors, voleur ! »

 

Maurin, près de sortir, se retourna vers Tonia toute frémissante d’inquiétude :

 

« Vous le voyez, Tonia, dit-il, ce n’est pas ma faute. Maurin vous eût épousée volontiers à cette heure, car vous êtes brave et jolie. Mais Maurin n’a pas de chance. Oubliez-moi, Tonia, et pardonnez-moi la peine que je vous cause. »

 

Et il s’en alla.

 

Son bâton en main, Hercule sur ses talons, il suivait le grand chemin…

 

CHAPITRE XXII

D’une vilaine rencontre que fit Maurin sur la grand-route ; des ennuis que lui attirèrent à cette occasion son courage et son bon sens naturel, et de l’hommage inattendu qu’il rendit au grand Pasteur.

Il avait marché plus de deux heures, quand Hercule, qui gambadait en avant, brusquement revint se blottir entre ses pieds, et couché contre terre, tout frémissant, refusa de se relever.

 

« Tiens ! dit Maurin, qu’est-ce que c’est donc ? »

 

Il écouta.

 

Rien. Il attendit. Des rumeurs s’élevèrent. Il avança, et aperçut alors au milieu de la route une espèce de bouledogue qui, à pleines dents, mordait dans une pomme de pin, tombée d’un arbre voisin. L’animal déchiquetait le bois. Sa queue était collée sous son ventre. À mesure que Maurin avançait, il distinguait la bave qui coulait des babines de la bête et il entendit un rauquement qui n’avait plus rien d’une voix de chien.

 

« Bougre ! fit-il, un chien fou ! »

 

Hercule s’était relevé enfin, sans doute pour ne pas laisser son maître aller seul au péril. Maurin, s’étant retourné, l’aperçut et éleva son bras, ce qui voulait dire : couché !

 

Hercule, fier de montrer son courage, mais non moins heureux qu’on l’en dispensât, s’écrasa de nouveau dans la poussière.

 

À mesure que Maurin marchait vers la bête enragée, elle relevait la tête vers lui, oubliant le bois rongé pour s’irriter contre l’homme.

 

Maurin prit son bâton de sorbier par le petit bout ; l’autre était taillé en boule et tout noueux. Lentement, prudemment, l’homme marchait sur l’ennemi.

 

« Mauvaise rencontre ! murmurait-il. J’aimerais mieux avoir mon fusil ! »

 

Le chien décidément quitta la pomme de pin qu’il avait broyée et se mit à marcher directement sur l’homme. Ses babines soulevées montraient ses crocs puissants et baveux. L’œil, atone mais sanglant, était effroyable : la tête était baissée et le regard relevé.

 

Maurin, son bras barrant sa poitrine, tenait dans sa droite, qui venait toucher son coude gauche, son bâton presque horizontal.

 

Quand le chien fut à six pas de lui, l’homme, de sa main gauche, saisit brusquement son chapeau qu’il lança sous le nez de son horrible adversaire. Le chien s’en saisit furieusement. Maurin bondissant s’était courbé, son bâton faucha l’air et brisa les deux pattes de devant… l’animal se mit à hurler. Alors Je bâton, devenu massue, lui broya le crâne.

 

« Ouf ! » fit le chasseur…

 

Cette besogne achevée, la peur le prit ; il se recula vivement, courut à Hercule, le saisit par le collier et, se sentant les jambes émues, il s’assit au bord de la route sur une borne.

 

« Mon pauvre Hercule ! dit-il, tu l’as échappé belle ! »

 

Le griffon se mit debout, posa des deux pattes sur les épaules du maître et lui lécha le visage.

 

L’homme prit dans son carnier une boîte, et dans cette boîte une lanière de viande séchée qu’il donna à son chien.

 

« Refais-toi ! dit-il. Si tu as eu peur autant que moi, pechère ! tu as besoin de te refaire. »

 

Il prit la gourde d’aïguarden et but une lampée.

 

Là-haut, sur le flanc de la colline, un berger cheminait, rappelant son troupeau de chèvres mauresques.

 

« Ah ! quel malheur, Maurin ! cria-t-il, un chien fou a passé là-bas ! Il m’a mordu au moins deux de mes chèvres et il a mordu aussi mon chien.

 

– Pauvre bougre ! dit Maurin, ton chien et tes deux chèvres, il faudra les abattre ! »

 

À ce moment, des hommes sur la route parurent, qui cheminaient prudemment, armés de fusils. En tête venait le garde champêtre. On voyait luire sa plaque sur sa poitrine.

 

Avec d’infinies précautions, très lentement, cette troupe, composée de sept ou huit hommes, s’avança vers le cadavre du chien. Ces gens tenaient leurs armes prêtes, l’index sur les gâchettes.

 

« Vous venez un peu tard, leur cria Maurin ; il est mort. »

 

Sur la colline le berger se lamentait.

 

La petite troupe se porta en avant, et les plus hardis, ramassant une branchette, touchèrent le corps inerte du chien enragé.

 

« Il est bien mort ! » dit l’un d’eux.

 

Le garde en tête, tous se rapprochèrent alors de Maurin.

 

« Tiens ! c’est vous, Maurin ?

 

– C’est moi !

 

– Eh bien, vous avez fait un beau coup ! grogna le garde d’un ton de reproche. C’est le maire qui ne sera pas content !

 

– Comment ? dit Maurin surpris. Que ce soit moi qui l’aie tué ou que ce soit vous, qu’est-ce que ça fait, pourvu qu’il soit hors d’état de nuire ? S’il y a une récompense pour toi, de grand cœur je te la laisse, avec ce joli gibier.

 

– Ce n’est pas ça, dit le garde. Nous avions d’autres ordres. Il ne fallait pas le tuer.

 

– Et qu’en vouliez-vous faire ?

 

– Eh ! dit le garde, tu ne m’entends pas ! Nous le conduisions, voilà une heure, avec assez de peine !

 

– Vous le conduisiez ! et où cela ? Vous voilà berger de chiens fous à cette heure ? joli métier, ma foi de Dieu ! Où le conduisiez-vous, voyons ? j’en perds mes idées, véritablement.

 

– Dans la commune voisine.

 

– Dans la commune voisine ? Est-ce qu’elle fait collection des chiens fous, comme mon prince fait collection d’oiseaux rares ?

 

– Vous ne savez donc pas l’usage ?

 

– De quel usage parlez-vous ? » s’écria Maurin de plus en plus étonné.

 

Les chasseurs, tranquillisés, l’arme sur l’épaule, entouraient Maurin. Le garde répondit :

 

« Quand on tue un chien enragé, l’usage est que les frais d’autopsie sont à la charge de la commune. La commune doit payer ces frais-là et aussi le déplacement du vétérinaire. Alors, pour esquiver toutes ces pertes sèches, on pousse la mauvaise bête sur le territoire de la commune voisine. J’en ai reçu l’ordre aujourd’hui et ces messiés m’ont accompagné ; parce que plusieurs fusils valent mieux qu’un, en cas que la bête se retourne. »

 

Maurin, confondu, n’en croyait pas ses oreilles. Toujours assis sur sa borne, il répondit :

 

« Je ne te crois pas, tu galèjes ! et ce n’est pas ici matière à rire ! non, je ne te crois pas ! Ou tu te fiches de moi, ou ton maire serait une manière de brute sauvage plus dangereuse cent fois que n’était cette bête malade – car cette bête malade était seule et unique à faire le mal par ici, tandis qu’à son service, pour faire le mal, ton maire aurait tous les chiens enragés qui passent. Mais tu veux rire de moi, hé, compère ?

 

– Comment, fit sérieusement l’un des chasseurs, vous ne saviez pas ça, Maurin ?… C’est bien l’usage, comme on vous l’explique. Et j’ai toujours vu faire la chose de cette manière, en toute ma vie !

 

– De vrai ?

 

– Et tellement vrai que nous allons traîner ce chien sur le territoire de l’autre commune, qui commence tout près d’ici, répliqua le garde. L’enlèvera qui voudra. Les aigles pourront le manger, s’il est de leur goût – et les administrés n’en paieront pas la sauce !

 

– Voilà, dit Maurin, une belle besogne, d’empoisonner jusqu’aux aigles avec de la pourriture humaine ! car cette charogne, à présent, il ne dépend que des hommes d’empêcher qu’elle soit nuisible aux fouines, aux martres et aux renards. Je l’ai tué sur votre territoire, j’en fais ici ma déclaration au garde, je la ferai tout à l’heure à la mairie et vous en paierez l’aventure, c’est moi qui vous le dis, y compris les chèvres et le chien du berger ! vous verrez cela. Viens ici, berger ! »

 

Mais le berger, qui de là-haut écoutait, cria :

 

« Je te remercie du cadeau, Maurin ! mais à pareille affaire, si je me plains pour mes deux chèvres perdues et mon chien gâté, je ne les ressusciterai pas ! et on me fera encore mille misères en justice. Je m’en tiens au malheur que j’ai. Fais ton chemin, crois-moi ! et laisse en paix les gardes et les juges ! »

 

Il disparut dans la colline, en gémissant.

 

« Celui-là comprend, dit Maurin, que j’en serai encore pour quarante sous de ma poche.

 

– Celui-là a compris, rectifia le garde, que j’ai reçu des ordres, des ordres, entends-tu ?

 

– Des ordres comme ça, cria Maurin irrité, un homme intelligent ne les accepte pas ! À ta place, moi je jetterais ma casquette de domestique à la figure du maire, de l’imbécile ou du coquin qui me les donnerait !… Et si cet animal fou, que vous auriez pu tuer cent fois, eût mordu femme ou fille, enfant revenant de l’école, et vieux ou jeune – ou même moi, Maurin. – serait-ce lui, pauvre chien fou, qui serait le coupable ? ou bien vous autres, gens raisonnables, qui seriez les homicides ? Et dire qu’il y a en France un savant dont on apprend le nom dans les écoles et qui a passé sa vie à étudier pour guérir les hommes mordus par les bêtes enragées ! Je ne sais guère que son surnom. On l’a surnommé le « Grand Berger » ou le « Grand Pasteur » pour faire entendre au monde qu’il voulait malgré eux mener les hommes – plus bêtes que les troupeaux de moutons – dans un bon chemin ! Et c’est pour vous qu’il travaillait, ce brave savant, cet innocent, pechère ! pour des imbéciles comme vous, incapables de rien comprendre ! Que le Bon Dieu le bénisse, il a fait métier de coïon ! Ah ! race des serviteurs imbéciles, plus malfaisants que la rage et aussi malfaisants que vos maîtres !… Les gens de l’autre commune ne sont donc pas des Français peut-être ? Et que fais-tu autre chose envers eux que métier de traître ? oui, métier de traître, je te dis ! et quand ils seraient des Prussiens, est-ce de la bave de chien enragé que vous devriez pousser contre eux ? Sauvages et stupides, voilà ce que vous êtes ! Va dire ça à ton M. le maire, et je le lui répéterai moi-même !

 

– Bon ! Maurin ! ne te fâche pas, dit un des hommes ; nous n’avons pas tant réfléchi… nous risquions notre peau quand même.

 

– Oui, pour épargner quarante sous ! et cent fois plus longtemps qu’en faisant votre devoir qui aurait duré la seconde d’un coup de fusil. Et c’est pourquoi je vous traite de brutes !… La rage ! la rage ! répétait Maurin, ils se renvoient la rage les uns aux autres ! d’une commune à l’autre ! pour s’épargner quarante sous à deux mille hommes qu’ils sont ! Et ça s’appelle un garde ! et qu’est-ce que tu gardes, puisque, pour économiser quarante sous à ta commune, tu mets en danger au contraire la vie des gens que tu dois garder !… mais quarante sous d’absinthe, vous ne les économiseriez pas, buveurs d’apéritifs que vous êtes ! »

 

Le garde à la fin s’impatientait.

 

« Ah ! mais, Maurin, dit-il, tu commences, sais-tu, à me rompre les échines ! Ça commence à bouillir, fais-y attention ! je pourrais me rappeler, compère, qu’il y a aussi des ordres contre toi.

 

– À présent, dit Maurin, que ces braves gens qui te suivent et qui n’avaient pas réfléchi ont vu par moi ce qu’ils ont fait de répréhensible à ta suite, sous ton brave commandement, pas un d’entre eux ne t’aidera à prendre un Maurin, juste au moment où, au péril de sa peau et de la peau de son chien, il vient de délivrer leur territoire d’une bête si terrible – mais moins terrible cent fois que celui qui, au lieu de la tuer, la poussait devant lui, comme on mène un dindon !

 

– Ah ! c’est comme ça ? Eh bien, pour commencer, rugit le garde, on va examiner ton propre chien que je vais emmener, et je le ferai abattre, ne fût-ce que parce qu’il a approché l’autre !

 

– Fais-toi abattre toi-même, idiot ! Si tu touches un poil de ma bête, je t’assomme. Mon chien est un contribuable ! il paie l’impôt. Et c’est un meilleur citoyen que toi ! »

 

Cela dit, Maurin lâcha Hercule qui montra les crocs.

 

Le garde marcha brusquement sur Maurin pour le prendre au collet, puis s’arrêtant :

 

« Tu m’insultes, dit-il, dans l’exercice de mes fonctions.

 

– Fonctions de bavard, dit Maurin, fonctions de bourrique ! va, berger de chiens fous ! quand vos préfets prennent des arrêtés contre les chiens malades, vous arrêtez les chiens bien portants, les chiens familiers, ceux de votre connaissance, mais pas les autres qui vous font peur ! gardes qui ne gardez rien que votre paresse ! »

 

Le fonctionnaire fit de nouveau un pas en avant. Il étendit le bras. – Maurin, sur le bras tendu, donna rudement du poing, puis saisissant le fusil que l’agent de l’autorité avait dans sa main gauche, il le lui enleva prestement, et l’envoyant à vingt pas dans une broussaille du bord de la route.

 

« Ici, Hercule ! »

 

Le nommé Hercule venait de déchirer la culotte officielle.

 

« Ramasse ta houlette et ton chien crevé, berger de la rage ! J’ai dit ce que j’avais à dire… Ah ! pauvre France ! »

 

Et, suivi d’Hercule, Maurin s’éloigna tranquillement.

 

Les chasseurs, gens de bon sens, étaient confus. Tous aimaient Maurin. L’un d’eux lui cria :

 

« Calme-toi, Maurin. Tu n’as pas tort dans ce que tu dis, mais, pas moins, tu es un peu vif, collègue !

 

– Je ferai mon procès-verbal en conséquence, dit le garde, vous êtes témoins.

 

– Mais tout de même, Maurin n’a pas tort. Nous n’avions pas réfléchi. La loi est la loi, garde. Faisons une civière de branchages et portons la sale bête au village.

 

« La commune paiera ce qu’il faudra payer.

 

– Mais je ferai mon procès-verbal ! insista furieusement le garde. L’autorité ne peut pas avoir tort. Les maires sont des magistrats et les gardes ont prêté serment. Je ferai mon procès-verbal. Il m’en a vraiment trop dit et mon fusil est endommagé. »

 

Maurin, là-bas, se retournant, haussa les épaules.

 

CHAPITRE XXIII

Où sans autre raison que le plaisir de rendre visite à un brave homme, l’auteur conduit le lecteur chez Victorin Pastouré, frère de Parlo-Soulet.

Victorin Pastouré, le frère de Parlo-Soulet, habitait au cœur des Maures, à quatre lieues de Roquebrune, une maison isolée au milieu d’un champ créé de sa main, en plein bois, au quartier des Cabanes-Vieilles. Lui-même autrefois l’avait « essarté » (défriché par le feu).

 

La maison était pauvre, mais le champ n’était pas sans valeur. Victorin était le type du paysan travailleur acharné à la terre et thésauriseur.

 

Les deux frères possédaient d’ailleurs une autre bastide et un autre champ dans I’Estérel, non loin de la légendaire ferme des Adrets. Ils avaient là un fermier qui tous les ans venait exactement aux Cabanes-Vieilles, payer le patron. Les Pastouré étaient donc à leur aise.

 

C’est par amour de la solitude et du travail que Victorin vivait aux Cabanes, tout seul, bêchant, labourant, semant son blé et son avoine, taillant sa vigne, chassant aussi parfois ; – mais tandis que Parlo-Soulet courait les Maures d’un bout à l’autre bout, en compagnie de Maurin, Victorin faisait autour de sa maison le vol du héron, décrivant un cercle toujours le même, et rentrant chez lui satisfait après sa promenade, qu’il eût tué ou non quelque gibier gros ou petit.

 

Il visitait chaque recoin de sa propriété. Il connaissait le goût de chaque espèce de bête pour telle touffe de genêt ou de bruyère, pour tel ravin humide ou tel coteau desséché.

 

Il savait un certain chêne, dans le fond d’une baisse, au pied duquel il avait tué, chaque année, depuis trente ans, une, deux, trois, cinq bécasses. Victorin était aussi acoquiné à sa terre que l’un de ses chênes-lièges. Ses pieds remuaient pourtant et n’étaient pas des racines, mais son cœur et son esprit étaient attachés à ce sol. À l’en arracher, on l’eût fait crier et saigner.

 

« Comment peux-tu perdre de vue le toit de notre cabane ? » disait-il à son frère.

 

Avare, ou économe jusqu’à l’avarice, Victorin, l’aîné de Parlo-Soulet, n’employait aucun aide, jamais. Il se faisait tout. Il cousait, raccommodait, lavait ; il allumait son feu, cuisait sa soupe. Avec son blé, il faisait sa farine, et avec sa farine il pétrissait et faisait son pain, tous les samedis, dans un four primitif bâti de ses mains.

 

Il dépassait les soixante ans. Il avait six doigts à chaque main et s’en trouvait bien. On l’avait, à cause de cela, exempté du service militaire. N’allant jamais « à la ville », il n’avait jamais pris part à un vote. Quand on le lui reprochait :

 

« J’ai six doigts, répliquait-il, je suis exempt ! »

 

Depuis son tirage au sort, il n’avait plus mis le pied à Roquebrune. Son frère (dont il avait pris soin dès cette époque, après la mort de leurs parents, quand Parlo-Soulet avait cinq ans à peine) l’adorait. Victorin lui avait tenu lieu de père et de mère. Dès cette époque lointaine, le petit frère – qui avait cinquante ans aujourd’hui – allait seul au village pour acheter ceci ou cela, une étoffe, un pantalon tout fait. François le matelassier passait par les Cabanes, quelquefois, rapportant de la ville, pour le compte de Victorin, ce que Victorin lui avait commandé. Des braconniers traversaient le champ de Victorin, et en échange de cette tolérance se faisaient aussi ses commissionnaires – apportaient la poudre de contrebande, en gros grains ronds, pareils à des petits pois tout noirs, et aussi le plomb (du huit) pour tout gibier, et les chevrotines pour les sangliers.

 

Jamais Victorin ne prenait part à une battue ; mais quand on en faisait une dans son quartier, il veillait chez lui, aux bons endroits ; et de cette façon, ou à l’affût, la nuit, il avait abattu plus d’un porc sauvage.

 

Il savait, seulement parce qu’il avait eu une mère, qu’il existe des femmes ; il le savait encore parce que, à vingt-cinq ans, son cadet lui avait fait le chagrin de se marier, de le quitter, d’aller habiter Roquebrune, mais sa belle-sœur était morte et Victorin avait retrouvé son frère, dont la chambre était toujours prête aux Cabanes-Vieilles. « Un coureur ! disait Victorin, mais si brave ! »

 

Le fils de Parlo-Soulet n’avait pas trouvé cette solitude de son goût, et tout jeune s’en était allé à Roquebrune où il travaillait le bien d’un riche propriétaire, apprenant non seulement la culture de la vigne, mais le jardinage d’agrément.

 

Et si Parlo-Soulet parlait dès qu’il était seul, il y avait à cela deux raisons. La première, c’est que presque tous les solitaires aiment à parler ainsi tout haut, soit qu’ils s’adressent à eux-mêmes, soit qu’ils animent les objets autour d’eux, en les interpellant et leur prêtant des réponses – car l’homme n’est pas né, de par la nature, pour vivre seul.

 

L’autre raison qui avait fait prendre à Parlo-Soulet sa plaisante habitude, c’est l’instinct d’imitation. Ce qui semble d’abord ridicule, on l’adopte parfois cependant, lorsque l’exemple vous y engage. « Tu vois, ça n’est pas si extraordinaire, d’autres font bien ce que tu crains de faire. »

 

Tout petit, Parlo-Soulet avait vu son frère gesticuler, dire à son fusil :

 

« Tu partiras, cette fois, hé, testard ? Tu m’en joues, des tours… Nous nous fâcherons, Joôusé ! »

 

Victorin appelait son fusil Joseph, sa pipe Marietto, sa marmite Vidasso (grosse vie), sa bouteille L’Amiguo (l’amie), son lit Consolation, sa charrue Tiro-dré (tire-droit), sa bêche Pico-fouart (frappe-fort) et le reste à l’avenant.

 

Il disait à sa pipe :

 

« Marietto, tu te fais plus noire qu’une pète (un crottin de chèvre.) Tu portes les culottes, Marietto ! Jamais femme que toi ne les portera dans ma maison ! »

 

Il disait à sa marmite :

 

« O Vidasso, tu es encore pleine, qué ? c’est pour t’emplir que le monde trime ! Et plus je t’emplis, plus je te vide. »

 

C’était la marmite des Danaïdes. Il disait à sa bouteille :

 

« L’Amiguo, tu as un beau chapeau ; ôte-le, que je te boive le sang de ton cœur ! »

 

Il disait à son lit.

 

« Consolation, préni-mi (prends-moi). Tous les soirs tu nous prends pour rire, puis un jour vient que tu nous prends pour de bon ! Alors, les autres pleurent, mais tu les consoles, puis, à leur tour. »

 

À sa charrue, il disait :

 

« O Tire-droit ! Quand tu ne tireras plus droit, ce ne sera pas de ta faute ; c’est que ton maître, de la main et des jambes, pechère ! sera tortu et lui-même tremblera ! »

 

Il disait à sa bêche :

 

« Pico-fouart, frappe fort, que la terre est dure. Fais-moi des trous qui me font vivre, que tu me feras, puis, celui où je tomberai mort. »

 

Tous ces discours avaient été la grande école de Parlo-Soulet.

 

Un jour, le matelassier François l’avertit que Victorin se sentait malade et l’appelait aux Cabanes-Vieilles. Parlo-Soulet pria le matelassier de prévenir Maurin et d’informer de la mauvaise nouvelle son propre fils, à Roquebrune. Si Victorin l’appelait, c’était grave. Pour sûr, c’était la fin ! Parlo-Soulet ne se trompait pas. Un chaud et froid, une « pérémonie », et Victorin se mourait en effet.

 

Dès que son frère arriva, Victorin voulut s’habiller.

 

Parlo-Soulet eut beau protester, rien n’y fit. Le rude Victorin se leva, mit sa plus vieille veste et retomba éreinté sur Consolation.

 

Alors, il dit :

 

« Puisque c’est ici la mode d’habiller les morts, j’ai voulu m’aider, que, tout seul, tu aurais eu trop de peine. »

 

Parlo-Soulet pleura. Alors Victorin eut le mot pour rire :

 

« Les coïons de ce siècle se mettraient la lévite noire ou le kalitre, puisqu’ils se les mettent pour se marier… La plus vieille veste suffit bien pour faire fumier dans la terre ; et le Bon Dieu, s’il y en a un, nous recevra toujours à son bal, dans la salle verte du paradis. »

 

Il soupira profondément et dit :

 

« Parlo-Soulet ?

 

– Victorin ?

 

– Tout ce que j’ai fait dans ma vie, je le voudrais faire encore une petite fois, pechère ! mais je ne peux pas. Alors, sais-tu, je veux te le voir faire à toi. Mets donc la table et mange. Les oignons sont ici, les jambes sont là. Je sentirai l’odeur de la dernière soupe… Dommage que tu n’aies pas ici de quoi me faire sentir le goût d’une bonne bouille-abaisse ! »

 

Pendant que la soupe cuisait :

 

« Prends Joseph et fais-le parler. C’est l’heure où les perdreaux me volent l’avoine sur l’aire. Vas-y voir. Emmène mon chien César avec ton Pan-pan. »

 

Parlo-Soulet sortit. Les perdreaux en effet étaient sur l’aire, à l’avoine. Il tua une grosse vieille perdrix que le chien de Victorin lui rapporta à son lit de mort.

 

« Brave ! il est brave, César ! » dit-il en caressant son chien, de sa main maigre et faible.

 

« Donne-moi un peu de soupe… Adieu, Vidasso ! »

 

Il goûta la soupe et dit :

 

« Passe-moi Mariette. Allume-la-moi. »

 

Il tira deux bouffées :

 

« Quand Mariette ne veut plus de vous, c’est qu’on n’est plus bon à rien. »

 

Il la jeta à terre, elle se brisa, et il se dit à lui-même :

 

« Tu ne fumeras plus, Victorin ! »

 

Des heures se passèrent. Il dormit, se réveilla, couvert de sueurs terribles. Il sentait la fin finale.

 

Alors, il dit :

 

« Je suis content de t’avoir revu, petit (le petit était un vieux.) Je vais retrouver les ancêtres, savoir lequel a fumé du blé et lequel a nourri de la vigne. Ce que nous avons mangé et bu, à son tour nous boit et nous mange. Adieu, que je meurs… J’ai ciré les harnais neufs et j’ai repeint la charrette par précaution, quand je me suis vu si malade, pour te faire honneur à l’enterrement. Tu prendras Pico-fouart et tu me feras mon trou toi-même – toi-même, tu entends. J’y tiens. Mon argent est pour toi, Pastouré. (Victorin se considérant comme mort donnait à Parlo-Soulet son nom de famille, le titre hériditaire.) Mon argent est pour toi et pour ton petit. Dès que je serai mort, tu prendras Pico-fouart et tu creuseras sous la grosse figuière, tout autour du pied, en un grand rond, à six mètres juste loin du tronc de l’arbre ; l’argent est là, il est là autour de l’arbre, comme une couronne… Une couronne d’or, sous des pommes de terre ! Mais fouille bas, bien bas, tu comprends, à quatre pans. L’argent ne pourrit pas comme nous. Tu trouveras là ma Fortune qui est tienne, ce qui vient de nos parents et ce que moi j’ai gagné ! »

 

Il soupira profondément et, après un petit silence :

 

« Arrange mon coussin, qué ? que j’ai sommeil de mort. »

 

Et il bâilla plusieurs fois, péniblement.

 

Dans l’agonie, il arrive, avant les dernières convulsions, que le mourant fait un geste d’habitude, prononce une parole accoutumée… Quand il fut en agonie, Victorin mit sa main gauche sur sa main droite et sur sa main gauche sa joue. Il dormait ainsi, comme dorment les bons chiens, la tête sur leurs pattes croisées ; et comme il avait, toute sa vie, vu ses idées devenues des personnes, il vit la mort et l’interpella :

 

« O vé ! tu es toi ! dit-il. Mort ? je t’attendais ! mais coquin de sort ! tu n’es pas jolie, jolie !… Zou ! finis-moi vite ! »

 

L’homme était fort. L’agonie dura une heure encore. En mourant il n’eut plus qu’un seul mot :

 

« Parlo-Soulet ?

 

– Oui !

 

– Parlo-mi !… »

 

Et il expira.

 

CHAPITRE XXIV

Comment Parlo-Soulet comprend les droits de l’homme et où l’on verra qu’il ignorait les plus simples rouages de la machine sociale, bien qu’il eût figuré dans maintes réunions électorales et voté pour la sociale à la suite de son Roi ou, si l’on veut, de son ami Maurin.

Dès que Victorin fut mort, Parlo-Soulet alluma des chandelles et s’assit près de lui.

 

Un chasseur passa devant sa porte. Il l’appela, lui offrit à boire et le pria de faire prévenir, si cela se pouvait, son fils et Maurin d’avoir à le rejoindre le lendemain vers midi à Roquebrune, puisqu’ils n’avaient sans doute pas reçu son premier message.

 

Quand vint la nuit il se coucha sur de vieux sacs jetés à terre, et près de lui dormirent les deux chiens, Pan-pan et César.

 

Le lendemain matin, avant jour, il mit le cheval, nommé Loubùou (le bœuf), à la charrette toute bleue, peinte de neuf, attela le petit âne en flèche, s’assit sur le brancard, la pipe à la bouche, et hue, Loubùou ! La charrette grinçante s’ébranla…

 

Sur la charrette, Parlo-Soulet avait jeté la limousine toute neuve de son frère, et, par les durs chemins de montagne, le lourd véhicule, cahotant et grinçant, allait se soulevant sur le dos des roches, comme un bateau sur la vague, pour retomber dans les creux.

 

Quand le choc était trop rude, Parlo-Soulet se retournait et arrangeait soigneusement les plis de la limousine neuve, craignant sans doute de la perdre.

 

Aux descentes, il suivait la charrette, prenait en main la corde de la mécanique, et il se rejetait en arrière pour serrer le frein, en criant, à l’adresse de l’âne :

 

« Hu, laï ! hi ! gia ! hue ! gia, l’aï. »

 

Les bois autour d’eux faisaient un bruit de mer sous les étoiles vives. Puis, devant lui, au levant, Parlo-Soulet vit de longues bandes horizontales, jaunes et rouges, rayer le ciel, coupées par les mille jambes noires des pins qui semblaient des bataillons de géants immobiles ; puis le levant devint rose, puis blanc ; le soleil éblouit le charretier, et peu à peu tout se fit chaud. Alors, des mouches et des guêpes se mirent à suivre l’attelage, et, avec un rameau de bruyère, Parlo-Soulet les chassait quand elles se posaient sur la limousine neuve de Victorin.

 

Quand il eut pris la route plate, qu’il atteignit par un circuit, et qui le menait à Roquebrune, il se rassit sur le brancard et ralluma sa pipe éteinte. Mais il garda en main sa longue tige de bruyère et tantôt il caressait la croupe de son cheval, tantôt il en touchait la limousine que suivaient obstinément des mouches mordorées.

 

Et Parlo-Soulet, pour l’heure, ne disait mot, bien qu’il fût seul.

 

Arrivé à Roquebrune, il alla droit chez le menuisier et, devant la boutique, il s’arrêta.

 

« Oou ! c’est toi, Pastouré ? Qu’il y a pour ton service ?

 

– Je viens te commander la caisse.

 

– Quelle caisse ?

 

– De mort, donc.

 

– Et qui est mort ?

 

– Victorin, mon frère !

 

– As-tu pris les mesures ?

 

– Non, je te l’ai apporté.

 

– Quoi. Qu’as-tu apporté ?

 

– Mon frère, donc ! »

 

Parlo-Soulet souleva la limousine. Dessous, dormait son frère, la tête relevée par un sac d’avoine, et il dit :

 

« Fais ton travail et dépêche. Les morts veulent la terre. »

 

Le menuisier se récria :

 

« On ne trimbale pas les morts ainsi ! Avait-il appelé le médecin des morts ? avait-il averti le maire ? »

 

Parlo-Soulet secoua la tête.

 

« Je sais qu’on ne peut pas enterrer les gens dans leur bien et c’est pourquoi j’ai fait venir mon frère ici avec moi. Mais que me parles-tu de médecin des morts ? Depuis quand les morts ont-ils besoin de médecin ? Ce n’est pas l’heure de plaisanter avec moi. Les morts n’ont besoin de personne et de médecin encore moins que de tout le reste. Pour quant au maire, mon frère ne l’a jamais vu et le maire se moque bien de mon frère. Mon frère ne regarde que moi. Fais la caisse, que je l’enterre ; je te paierai ici même.

 

– Oou ! dit le menuisier. Tu parles raide et serré. Je ne t’ai jamais vu ainsi !

 

– Il faut l’occasion, répliqua Pastouré. On ne perd pas tous les jours le seul frère que l’on ait. »

 

En vain le menuisier tâcha de lui faire comprendre quelles formalités il avait à remplir.

 

Parlo-Soulet, têtu, dix fois, vingt fois, répéta :

 

« Mon frère est à moi. C’est mon frère. Il ne regarde personne. Seul il a vécu, seul il meurt. Sa mort ne regarde que la nature ! Et je l’enterrerai à moi tout seul, comme je lui ai promis. Qu’on me montre l’endroit, et je ferai le trou, selon son commandement, avec Pico-fouart, que j’ai là près de lui, sous la limousine. Zou ! fais ton travail, que je puisse faire le mien ! »

 

Apprenant de quoi il était question, les gens s’attroupaient :

 

« C’est ton frère qui est mort ?

 

– Oui.

 

– Il est là ? véritablement ?

 

– Il est là. »

 

Le menuisier fit prévenir le maire qui accourut en personne, et qui, renonçant à faire entendre raison à Pastouré, prit le parti de remplir d’office les formalités nécessaires, sur-le-champ. Le médecin arriva, écrivit chez le menuisier un bulletin de décès.

 

Pastouré, assis sur son brancard, fumant sa pipe, haussa les épaules et lui dit :

 

« De médecin, vous êtes le premier qu’il voit. Il n’en a jamais vu et il est mort quand même ! »

 

Il fumait en silence, entouré des badauds qui lui montraient tout le respect compatible avec l’indiscrétion, et lui, très calme, sur le bruit du marteau qui clouait la caisse, machinalement rythmait les jets de fumée qui, sortant de ses lèvres, jouaient dans le soleil.

 

Parfois il reprenait sa branche verte et chassait encore les mouches bourdonnantes :

 

« Les sottes bêtes ! disait-il tout haut. Comme de juste, il y en a plus au village que dans les bois. »

 

La caisse terminée, on la mit sur le véhicule à côté du mort, puis on y coucha le mort, et on la cloua. Pastouré aida, pour que cela fût fini plus vite et mieux.

 

Alors, assis sur son brancard, il remit en marche son attelage, suivi d’une foule toujours grossie, curieuse mais sympathique, car lui, Parlo-Soulet, était connu de tous.

 

« Sans reproche, vous êtes beaucoup nombreux, mes braves gens, dit-il, mais pardon, excuse ! ceux que j’aurais voulu voir c’est Firmin, mon fils, et aussi mon brave Maurin, car j’ai pensé à les faire avertir. Qu’un des petits qui sont là aille voir s’ils arrivent et leur dise que nous sommes au cimetière, mon frère et moi. »

 

Au cimetière, le fossoyeur, prévenu par le maire, avait commencé à creuser une fosse.

 

« Voilà le trou pour ton frère, Pastouré.

 

– Mon trou à moi, je me le ferai, et personne autre ! Ainsi l’a commandé mon frère. Zou ! écartez-vous, braves gens ! »

 

Il avait pris soin d’apporter aussi une pelle. Il fit le trou.

 

Tout le village était maintenant rassemblé là, venu pour le voir faire.

 

Et dans la fosse Parlo-Soulet parlait de temps en temps, non pas aux gens mais à lui-même, car dans la fosse il était seul :

 

« Que de vers, mes amis ! et que de germes ! Bonne terre ! et qui doit nous consumer vite ! Si toute la terre était partout comme ça dans le monde entier, oui, qu’on aurait moins de peine à la récaver et à la faire rendre ! C’est tout fumier, par la fréquence des morts. Pico-fouart ici peut frapper doux ; il entre comme dans du sable… À présent, trou, que tu es profond, mou comme tu es et plein de tant de bons germes et de racines nouvelles, c’est bien Consolation qu’on pourrait t’appeler, car de meilleur lit, je n’en connais pas. »

 

À ce moment arriva Maurin.

 

Parlo-Soulet sortit du trou, pas loin duquel était déposé le cercueil qu’il entoura avec les cordes de la charrette, à la façon des fossoyeurs, et s’adressant à Maurin, sans même un bonjour :

 

« Prenons-le. Aide-moi », dit-il.

 

Ils s’aidèrent… Il y eut un faux mouvement. Le cercueil glissa un peu trop vite vers le trou, en basculant du côté de la tête :

 

« Mon Dieu ! cria une femme épouvantée.

 

– D’une manière ou d’une autre, de la tête ou des pieds, ils arrivent toujours où l’on va, soyez tranquille ! » dit Pastouré.

 

Maurin l’aida encore à combler le trou. Ils élevèrent un tertre. Sur le tertre Pastouré planta une croix faite de deux branchettes reliées par un chanvre grossier, et la foule se retira.

 

Un malin lui cria :

 

« Oou ! je te croyais libre penseur ? »

 

Il se retourna et doucement il dit :

 

« Ce que j’ai de pensée, mêlé à ce que toi tu en as, couyoun, n’emplirait pas la tête d’un darnagas, pechère ! Alors, le tien comme le mien, de pensement, que ça soit libre ou pas, je te conseille de ne pas le mettre dans une balance, qu’on se moquerait de toi comme de moi, mon homme ! »

 

Firmin, le fils de Parlo-Soulet, parut enfin, quand tout était terminé.

 

Le père serra la main du fils, sans rien dire, et les trois hommes reprirent ensemble le chemin des Cabanes-Vieilles.

 

Ils s’arrêtèrent à mi-chemin pour faire manger les bêtes ; et pour eux, s’étant assis à terre, ils dévorèrent les provisions du carnier et celles que contenait le caisson de la charrette, puis ils repartirent.

 

Les bruyères, les romarins, les cystes, les chênes-lièges et les pins chantaient autour d’eux, puissants de rêve, de vie et d’amour. Les trois hommes parlaient de chasse. Trois chiens, autour d’eux, çà et là couraient, s’amusant à arrêter un lapin sous une touffe de thym ou à faire des bonds derrière un lièvre imaginaire.

 

Maintenant les trois hommes se taisaient. Ils gardèrent leur grand silence pendant plus d’une heure, chacun roulant ses pensées. Puis tout à coup Pastouré le fils dit paisiblement :

 

« Si c’était un effet de vos consentements (de celui de mon père et du vôtre, monsieur Maurin), volontiers de votre fille je ferais ma femme.

 

– Si elle te veut, ça ira… dit Maurin.

 

– Qu’elle me voudra, je le pense. Je crois l’avoir compris l’autre jour, à l’enterrement de sa grand-mère où cependant je la vis pour la première et seulette fois. »

 

Ainsi parla le fils Pastouré, et alors, tout de suite, quelque chose de gai et de salubre, qui faisait oublier la mort, entra dans le cœur des trois hommes qui continuèrent à marcher en se taisant.

 

CHAPITRE XXV

Comment, le jour du mariage de leurs deux enfants, Maurin et Pastouré entreprirent de faire danser malgré eux les gendarmes leurs ennemis.

Le fils de Pastouré, Firmin, avait depuis quelque temps une excellente situation. Il avait affermé l’établissement, modeste mais bien achalandé, d’un horticulteur-pépiniériste, à Saint-Raphaël. Cela devait faciliter ses affaires d’amour et de mariage. Thérèse, mariée, pourrait garder jusqu’à nouvel ordre sa place chez le prince russe.

 

Pastouré, d’autre part, se proposait de déterrer, sous la grosse figuière, le trésor de son frère et de doter largement son fils.

 

Tels étaient les projets des deux pères et de Firmin.

 

Il ne restait plus qu’à consulter la jeune fille.

 

Deux jours plus tard, Firmin, installé dans sa petite maison, au fond dans son jardin, au bord de la mer espérait (attendait) Thérèse, que Maurin était allé lui quérir.

 

« Firmin Pastouré te plairait-il pour mari, Thérèse ? »

 

Elle regarda son père joyeusement.

 

« Sûr, dit-elle. Je ne l’ai vu qu’une fois, il me plaît bien, et puis, c’est le fils de votre meilleur ami.

 

– Et un honnête garçon, dit Maurin. Je vois avec plaisir que le service ne t’a pas gâtée. À servir dans les maisons trop riches, souvent les filles prennent l’habitude des beaux appartements et des belles frusques. Elles rêvent d’épouser des princes et meurent filles ou tournent mal… Tiens ! ajouta-t-il d’un air étonné, tu n’as même plus ces fanfreluches que tu avais chez ta première maîtresse, Mme Labroque. Ta robe est toute droite et ton tablier n’a plus de dentelle !

 

– Mme la princesse est très simple, répondit Thérèse en pinçant un peu les lèvres pour paraître « comme il faut ».

 

– Et Mme la bourgeoise était très pavoisée, riposta Maurin. Je vois avec plaisir que tu as gagné au changement. Nos paysannes d’aujourd’hui, sur les grandes routes de nos villages, portent des robes-princesse qui traînent dans la poussière et des souliers découverts. Tandis qu’aux belles dames de Paris qui viennent se promener dans nos pays, on voit au contraire des robes courtes et des souliers solides. Les imbéciles portent leur orgueil aux pieds et sur le dos, et les gens de bons sens ont leur fierté dans leur esprit… Va de ma part voir ton calignaïré, petite ; je te rejoindrai tout à l’heure. Causez ensemble à volonté et convenez des choses. »

 

Il voulut lui expliquer où elle trouverait Firmin, quel jardin il avait acheté… Mais elle savait tout, la mâtine !

 

Elle y alla et frappa à la porte de la petite maison. Ce fut Firmin lui-même qui lui ouvrit. Ils demeurèrent muets un moment, l’un devant l’autre, dans le cadre de la porte ouverte sur la mer.

 

Ils se regardaient d’un air étonné et tout bête, mais ravi. Ce fut lui qui rompit le silence :

 

« Et alors ? interrogea-t-il.

 

– Et alors ? répondit-elle.

 

– Voulez-vous voir mon jardin ?

 

– Volontiers, monsieur Firmin. »

 

Il lui montra les belles plantes, les palmiers phénix, les dattiers, les collections d’agaves, celles de mimosas. Il expliqua sa clientèle, ses chances de succès, le chiffre des recettes mensuelles qu’il augmenterait bien sûr. Il s’enrichirait ou du moins, s’il ne s’enrichissait pas, tout de même on pourrait vivre heureux avec ce qu’on gagnerait. Il enverrait à Paris des fleurs de mimosas, l’hiver, et des roses. Thérèse pourrait rester quelque temps encore chez le prince et dans deux ou trois ans quitter sa place pour vivre en maîtresse chez elle.

 

Elle souriait, elle acceptait tout, mais il ne lui avait pas dit le mot : « Tu me plais, je t’aime. »

 

Cela ne lui venait pas. Quand il lui eut fait visiter en détail son jardin, il y eut entre eux un long silence, puis il répéta sa concise question première :

 

« Et alors ?

 

– Et alors, dit-elle, pardi !… puisque je suis là ! »

 

Elle riait. Il se mit à rire aussi.

 

« Je suis venue, dit-elle, par la permission de mon père.

 

– Alors, vous voulez bien de moi, mademoiselle Thérèse ?

 

– Vous avez l’air si brave ! dit-elle, et votre père aime tant le mien ! »

 

Là-dessus, Maurin arriva.

 

« Ça marche-t-il, les enfants ?

 

– Nous sommes d’accord, mon père.

 

– La princesse est contente de toi et le prince de sa collection d’oiseaux ; je viens de le voir. Il donne cinq cents francs pour la noce ! Il faudra le bien remercier. On t’attend chez lui maintenant. Vas-y.

 

– Au revoir, Firmin, dit-elle.

 

– Au revoir, Thérèse.

 

– Et vous vous quittez comme ça, « gros bêtes » ! Embrassez-vous donc, nom de padisqui ! »

 

Firmin embrassa Thérèse qui se laissait faire…

 

« Et toi, dit Maurin à sa fille, embrasse-le, voyons ! »

 

Elle ne l’embrassa pas, mais lui donna un grand coup de poing sur l’épaule et s’enfuit en courant.

 

Les fiançailles étaient conclues.

 

« Un mariage, ça ne doit pas traîner, avait dit Maurin. Ce qu’on laisse traîner, on le laisse perdre. »

 

Et quinze jours après, la noce eut lieu. Ce fut une noce à la Maurin, une noce à la Pastouré.

 

Maurin et Pastouré, tous deux dans la même charrette qui avait conduit au cimetière le cercueil de Victorin, quittèrent une nuit les Cabanes-Vieilles. Dans la charrette ils avaient préparé des chaises adossées et ficelées aux bordages ; et, tout le long des bordages, ils avaient planté des branches de pin, des rameaux de bruyère. Parmi cette verdure ils avaient piqué des fleurs. Des fleurs, ils en avaient attaché aux brancards, aux roues, aux harnais et même le long de leur fouet. Chemin faisant, ils en ramassèrent encore dans des fermes amies où ils eurent à prendre les quatre témoins. À Saint-Raphaël ils allèrent chercher les novi, Firmin d’abord, puis Thérèse. Elle sortit de chez ses maîtres, dans sa blanche robe très finement préparée de ses mains.

 

La princesse avait daigné donner avant le départ un coup d’œil à la toilette de la mariée…

 

Et ces huit personnages, assis dans leur jardin roulant, allèrent ainsi à la mairie, puis à l’église.

 

« Quelle imprudence ! dit à Maurin l’adjoint qui les maria. Par bonheur les gendarmes d’ici ne se doutent pas que vous y êtes… Allez-vous-en au plus tôt ! »

 

M. Rinal et M. Cabissol avaient voulu assister au mariage, à côté des frères Pons, les grands chasseurs de l’Estérel.

 

Maurin et Pastouré souriaient, satisfaits.

 

À Parlo-Soulet quelqu’un dit :

 

« Vous l’avez marié bien vite, votre fils, après la mort de votre frère ?

 

– Mon frère en est bien content, répliqua-t-il ; et bien contente en est, sous la terre, la brave mère de Maurin. »

 

Et M. Rinal, en sortant de la mairie :

 

« Maurin, voilà votre fille établie. Je vous félicite et je suis heureux. Votre petit Bernard travaille bien. J’ai de petites, très petites économies, mais je n’ai pas de parents. Elles seront pour lui. Césariot est bien à son affaire maintenant. Il revient me voir volontiers. Il commence à bien comprendre. Celui-là aussi, nous le mettrons à l’abri des plus gros ennuis de la vie, et vous serez heureux parce que vous le méritez. »

 

Maurin leva sur M. Rinal un œil plein d’une reconnaissance infinie. Hercule, son griffon, n’avait pas un plus beau regard.

 

« Monsieur Rinal, dit Maurin, pour des hommes comme vous on voudrait vivre et mourir ; on vous suivrait jusqu’au bout du monde. Je ne peux vous rien dire de plus, que je n’ai pas appris à parler… »

 

Il réfléchit et ajouta :

 

« Le monde n’est pas méchant. Il est bête seulement. J’en suis l’exemple, et je ne sais que vous dire et je ne peux rien faire pour vous !… Ah ! si vous étiez médecin « pas en retraite », je vous conduirais votre voiture volontiers !… »

 

M. Rinal le serra dans ses bras.

 

Le lendemain Pastouré et Maurin défleurirent leur charrette et se mirent en route pour rentrer aux Cabanes-Vieilles.

 

Les gendarmes, prévenus, partirent une heure plus tard à leur poursuite.

 

En route, Pastouré dit à Maurin :

 

« Maintenant, aux Cabanes, j’ai du large, il y a place pour toi. C’est une de tes maisons.

 

– Les maisons ne sont pas sûres pour moi, dit Maurin. Les maisons, ce sont des souricières qu’on se prépare à soi-même. Pour toutes ces bêtises de procès-verbaux on me traquera encore longtemps… Une idée m’est venue, Pastouré. Le beau temps arrive. En différents endroits des Maures je me ferai, à la cime des arbres, des agachons bien cachés dans les verdures hautes, comme ceux que font certains pour chasser les ramiers, et là, l’été, des fois, je pourrai dormir tranquille.

 

– Oui, et les chasseurs d’écureuil te tireront des coups de fusil.

 

– Je n’ai crainte. Les écureuils ne rôderont pas autour de moi.

 

– Je te tiendrai des fois compagnie, dit Pastouré, sans s’étonner davantage. Ce sera drôle, là-haut !

 

– Je construirai la première de mes cachettes aux entours de ta maison, pour essayer la manière, et si on s’y trouve passablement, j’en ferai d’autres.

 

– C’est une idée qui te ressemble », conclut Parlo-Soulet.

 

La charrette, à ce moment, suivait un chemin creux, sonore et montant. Les bêtes s’arrêtèrent pour souffler. Les grincements de la charrette se turent. Dans le silence subit, Maurin crut entendre un bruit suspect. Il se retourna promptement et vit, au tournant du chemin, derrière eux, disparaître un prudent chapeau de gendarme.

 

Il fit signe à Pastouré de se taire et de remettre la charrette en mouvement.

 

Pastouré devina de quoi il retournait et il obéit.

 

Maurin s’éloigna sans bruit. En quittant Saint-Raphaël il avait mis ses souliers dans le caisson de la charrette et repris ses espadrilles. Le fracas des roues couvrait d’ailleurs le tapage des cailloux qui dégringolaient sous ses pieds ; il avait déjà ainsi gagné au large quand ses persécuteurs, qui, malheureusement pour eux, avaient cru devoir faire halte, se dissimuler un moment et « tirer des plans », au lieu d’agir, se décidèrent à reprendre leur marche.

 

Arrivés au point où la charrette s’était arrêtée un instant, l’un d’eux, ayant levé les yeux par hasard, toucha en silence le bras de son camarade, et du doigt lui montra Maurin qui escaladait la colline.

 

Ils cherchèrent à se rendre compte des chances de succès qu’offrait dans ces parages une chasse à l’homme.

 

À vol d’oiseau, Maurin n’était séparé d’eux que par une centaine de mètres. Mais il ne s’agissait pas de l’atteindre en volant !

 

Le seul moyen d’arriver jusqu’à l’endroit où il se trouvait était de suivre une tortueuse et longue sente de chèvre. Impossible de courir droit au fugitif.

 

Le coteau s’élevait par assises ; il semblait taillé en escalier ; une marche ici était formée de roches vives, là par des murs construits de main d’homme.

 

Les gendarmes n’hésitèrent pas, ils s’élancèrent sur le sentier grimpant qui s’attardait à contourner ravins et rochers, et la chasse commença.

 

Maurin ne perdait pas de vue les gendarmes. De temps en temps il se penchait par-dessus les « restanques » pour épier ses ennemis.

 

Une distraction lui fit perdre du terrain. La sente s’étant dédoublée, il avait pris une mauvaise direction et abouti à un cul-de-sac.

 

Quand il revint sur ses pas, au carrefour, il entendit, à vingt pas au-dessous de lui, l’un des gendarmes dire à l’autre :

 

« Presse-le vivement. Je connais l’endroit. Je le prendrai à revers. Nous l’aurons sur l’autre versant. »

 

Maurin, retardé, se sentit perdu. Il lui fallait essayer de gagner ses ennemis de vitesse, et dans cette intention il fit trois pas encore, contourna un massif de kermès et, surpris, se trouva en présence d’un village d’abeilles.

 

Au milieu des pierrailles, et adossées au mur de roche, trente ruches, de simples troncs d’écorce de liège, étaient là, parmi les fleurs de thym et de romarin, cité ouvrière déjà bourdonnante.

 

Maurin se mit à rire silencieusement. Il saisit à plein bras une des ruches, l’enleva, se pencha au bord de la roche à pic sous laquelle les gendarmes, prêts à se séparer, échangeaient un dernier conseil et laissa tomber sur leurs épaules son fragile fardeau. Il entendit un juron formidable. Sur le dos de Sandri la ruche s’était ouverte comme une pastèque.

 

Couverts de cire, de miel et d’abeilles, les gendarmes ne demeurèrent pas longtemps immobiles de stupeur. Une seconde, puis une troisième ruche, vint s’écraser à leurs pieds. Alors l’armée des mouches d’or en révolte entoura les représentants de la force publique, les attaqua, les enveloppa. Avec des jurons inutiles et répétés, vainement les deux assaillis voulurent fuir : tout un peuple, bourdonnant d’affreuses menaces, les suivait. Les trois, les quatre essaims firent alliance contre les deux hommes qu’ils prenaient pour les ennemis puisqu’ils emportaient le miel sur leurs manches, sur leurs échines et sur leurs chapeaux. Les plus avisées de ces porteuses de dard découvrirent le défilé sombre des pantalons et des manches, et s’y engagèrent… Et tout là-bas Parlo-Soulet, ayant levé les yeux, vit les gendarmes danser une gigue désordonnée… pendant que Maurin, sur le plateau de la colline, agitait joyeusement son chapeau, en signe de victoire !

 

Puis il disparut derrière la colline.

 

Pastouré ne s’expliquait pas d’abord la danse des gendarmes.

 

« Ils dansent ! ils dansent ! disait-il à haute voix, tout en riant. Il ne sera pas dit qu’ils n’ont pas dansé pour les noces de mon fils ! Oh ! oh ! voyez : ils dansent ! mais ça n’est pas une danse naturelle… Quelle musique leur a-t-il donc faite ? Ah ! ah ! j’y suis ! je comprends ! il les a emmiellés ! et les abeilles leur font jusque dans les oreilles la musique qui les fait danser !… Bon ! celui-là perd son chapeau maintenant !… Ramasse-le, si tu peux… Jamais je n’avais vu gendarmes danser ainsi à deux, dans la colline ! Ne vous moquez donc plus, braves gens, si vous me voyez, des fois, gesticuler en parlant haut tout seul, car voici véritablement qui est mille fois plus drôle !… Un quadrille d’abeilles avec deux gendarmes en cavaliers seuls !… Tiens ! ils se tapent les cuisses comme s’ils riaient… Ah ! mais non, je comprends, sur leurs cuisses ils écrasent des mouches ! Et en avant, les cavaliers seuls !… Ce qu’ils auront de mieux à faire, c’est de finir par un grand galop ! »

 

Pour rendre complète la mésaventure des gendarmes, des bataillons de nuages qui, depuis une heure, couraient à contresens les uns des autres dans le ciel, prirent le parti de faire alliance. Ils se mirent à marcher tous dans le même sens à grande vitesse, puis ils parurent se solidifier en une voûte basse et sombre qui tout à coup creva, et de laquelle, comme d’une formidable pomme d’arrosoir, l’eau se mit à couler par filets drus et innombrables. Cela calma les abeilles et rafraîchit la douleur des piqûres sur la peau des gendarmes, mais cela fit des deux braves serviteurs de la loi deux manières de noyés.

 

Nulle habitation aux environs… Ils reprirent piteusement le chemin de Roquebrune. Par malheur pour Parlo-Soulet, l’eau du ciel n’avait pas, comme les ruches de Maurin, une raison toute spéciale de tomber uniquement sur les gendarmes. Elle tomba aussi sur lui.

 

Sous ce déluge – Pastouré, contrairement à son habitude, bien qu’il fût seul, ne dit rien. Il n’apostropha point les nuées, ni le vent ni l’eau. Assis sur son brancard, il semblait faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il paraissait insensible à la violence de l’orage. Il faut croire que la danse des gendarmes, la fuite heureuse de Maurin et le mariage de son fils l’avaient mis en état de supporter en parfait silence les misères de cette fin de journée.

 

L’eau éteignit sa pipe : il la mit dans sa poche ; l’eau s’amassa dans les bords de son chapeau : il le prit de temps en temps et le vida. Les bords de son chapeau s’effondrèrent et versèrent des litres d’eau dans son cou et dans la raie de son échine : il se secoua et se mit un mouchoir autour du col. Sa limousine neuve but tant de pluie qu’il en filtrait au-dedans, sur sa veste : il prit de la paille, s’en habilla sous la limousine qu’il serra contre lui avec des ficelles. La corde de son fouet, plus mouillée qu’une ligne à pêcher, refusa le service : il coucha son fouet dans sa charrette et se mit à siffloter.

 

Enfin, après une marche de deux heures sous une énorme et incessante averse, il arriva devant sa maison, il pleuvait toujours. Et Parlo-Soulet ne parlait toujours pas.

 

Il détela sous la pluie, bouchonna le cheval et l’âne, puis se mit entre les brancards de la charrette et la conduisit bien au sec sous le hangar : il pleuvait toujours.

 

Alors, tout étant bien en ordre et son abri tout proche, Parlo-Soulet, se décidant à s’impatienter, regarda le ciel de travers. C’est là-haut que trône le destin. C’est de là-haut en tout cas que bien visiblement tombe la pluie. Parlo-Soulet regardait donc ce « là-haut ». Et il y vit certainement de ses yeux l’Obstination du dieu qui depuis de longues heures abusait de sa longanimité, à lui Pastouré…

 

C’est pourquoi brusquement, quittant l’abri de son hangar, il se campa sous le ciel toujours noir, sous la gueule des invisibles dames-jeannes penchées là-haut par l’inaccessible et irritante puissance inconnue… Il se cambra en arrière, ouvrit à deux mains sa veste, son gilet et sa chemise, et présentant sa poitrine nue au zénith, il cria vers le ciel bravé :

 

« Ah ! tu veux me mouiller ?… Eh bien, té ! mouille-moi ! Mi vouas bagna ? eh bé, té, bàgno-mi ! »

 

Maurin, qui arrivait après de longs détours, le trouva dans cette posture. Ils se séchèrent ensemble en se contant, au coin d’un bon feu de bruyère, des histoires de chasse. Puis ils s’allèrent coucher en se souhaitant le bonheur de leurs enfants.

 

Et quelles histoires se contèrent-ils ?

 

Les plus belles du monde, mais comme, une nouvelle fois, ils se répétèrent les mêmes, peu de temps après, nous attendrons cette nouvelle fois, s’il vous plaît.

 

CHAPITRE XXVI

Où le Roi des Maures éveille, dans la pensée de Tonia, le souvenir de ces Trois Mousquetaires qui étaient toujours quatre.

Maurin devait, cette année-là, le jour de la fête patronale de sa ville natale, Saint-Tropez, le 15 juin, figurer dans les processions traditionnelles en qualité de « bravadeur ».

 

Les bravadeurs de Saint-Tropez portent les uns le costume des mousquetaires, les autres le costume des dragons de Louis XIV.

 

Telle est la solennité de cette fête, elle a un caractère national, traditionaliste, tellement vénérable et sacré, que le républicain Maurin n’avait jamais pensé qu’on pût renoncer à l’honneur et au plaisir de faire partie de la bravade. Un vrai bravadeur l’est et le reste sans raisonner. Il est indiscutable et inviolable.

 

Maurin avait fini par lasser la gendarmerie. On l’oubliait ou peut-être faisait-on semblant.

 

Son plus redoutable ennemi, Sandri, se tenait coi. Et chaque fois que Maurin jouait, sans témoins, un bon tour aux gendarmes, les malheureux se gardaient bien de s’en vanter ! L’histoire des ruches n’avait donc pas fait scandale, mais il demeurait entendu que Maurin était insaisissable.

 

Gendarmes et gardes pensaient peut-être toujours à l’arrestation du roi des Maures, mais pour l’heure, un peu honteux d’eux-mêmes, ils n’en parlaient guère.

 

Le public au contraire amplifiait la légende de Maurin… Le bougre n’avait pas échappé dix fois aux gendarmes, mais cent fois !… Et on racontait de lui des miracles.

 

Certains n’étaient pas loin de le croire sorcier.

 

Or, par un beau jour de juin, tranquillement, Maurin assis au seuil de sa cabane, dans la plaine de Cogolin, examinait son uniforme de bravadeur, c’est-à-dire son costume de mousquetaire, héritage de ses pères, et il s’apprêtait à y recoudre lui-même quelques boutons mal assujettis, lorsque passa par là Terrasson, un « libre penseur » de ses amis.

 

Terrasson s’arrêta devant Maurin :

 

« Oou ! tu n’as pas honte, Maurin, un républicain comme toi, de soutenir les bravades par ta présence et par un pareil déguisement… car, je le vois, tu t’apprêtes à t’habiller en mousquetaire pour aller à la procession ?…

 

Maurin n’aimait pas les leçons ni les conseils qu’il n’avait pas demandés. Cette répugnance faisait partie essentielle du sentiment qu’il avait de sa liberté et de sa dignité. Il dressa l’oreille.

 

« Oou, fit-il, voilà un joli conseiller et un beau maître d’école ! M’est avis que je ne t’ai pas prié de me dire autre chose que bonjour quand tu passes devant la porte de ma cabane ! Et de quel droit m’oses-tu parler ainsi ?

 

– Ne sommes-nous pas, dit l’autre, membres tous deux du Cercle de la Libre pensée ?

 

– C’est pour penser librement comme je veux, répliqua Maurin, et non pas librement d’après tes ordres, que j’y suis allé une fois, à ton cercle !… Mais tu appelles ça un cercle ? Parce que tu as mis au-dessus de la porte de ton cabanon, en plein mitan des bois de pins, dans les Maures, un écriteau avec ces paroles écrites : CERCLE DE LA LIBRE PENSÉE, et que j’y suis allé une fois pour voir à quoi vous pensiez là-dedans, les quatre chasseurs de bouscarles et de futifùs que vous étiez, tu te crois le droit de m’empêcher de vivre à ma guise ?

 

– Est-ce que tu deviens réac, ô Móourin !

 

– M’est avis, poursuivit placidement Maurin en enfilant une aiguille, que tu as gâté un joli cabanon, – pas plus grand que la main, c’est vrai – mais qui serait excellent pour un poste aux grives ! Tu l’as abîmé en faisant peindre au-dessus de ta porte des mots que tu ne comprends pas, maître libre penseur de ma tante, puisque tu ne veux pas que je pense, moi, comme il me plaît ! Ton écriteau là-bas dans les pinèdes, il n’y a que les grives pour le lire, et les merles ! et ils le comprennent même mieux que toi puisqu’ils f… le camp lorsque tu parais, chasseur de carton !

 

– Ah ! çà, deviens-tu fou, Maurin ?

 

– À quoi vous pensez là-dedans, je l’ai vu, puisque une fois j’y suis allé ! Vous étiez quatre en bras de chemise, dont quatre et demi, en me comptant, savaient à peine lire, et nous n’avons pensé, j’en suis témoin, qu’à manger un plat de pignets, un levraut, un gigot et de la salade. En vérité, non, nous n’avons pas pensé à autre chose. Mais à cela du moins nous avons pensé librement. Fais donc ton chemin et ne m’échauffe pas la bile ! De dire ce que tu appelles la libre pensée tu serais en peine, couyoun !

 

– C’est, dit l’autre, penser le contraire des prêtres.

 

– Un M. Rinal, qui a plus de science dans le petit doigt de son pied gauche que toi dans toute ta tête, me l’a expliqué, poursuivit Maurin. Les libres penseurs sont de gros savants qui étudient comment le monde a pu se faire tout seul et le premier homme sans femme ou le premier œuf sans poule. Et le tron de Dieu me cure, si je suis capable d’expliquer une devinette si embrouillée ! Alors je n’essaie même pas, que j’en deviendrais chèvre ! J’aime mieux y renoncer, et je m’habille en mousquetaire quand ça me fait plaisir, et je fais péter mon tromblon à la fête de Saint-Tropez, qui est une fête de nos ancêtres, lesquels étaient nés d’une femme comme toi et moi. De plus malins que toi et moi ne peuvent pas dire si le soleil est ou n’est pas le seul bon Dieu. J’entends m’amuser aux fêtes de mes pères, aussi bien en chantant la chanson du Bouffés ou celle des Quenouilles, qu’en faisant chanter la poudre. Ôte-toi de mon soleil, que tu m’empêches d’enfiler l’aiguille, libre penseur que toi tu es !… Non, mais regardez-moi ce savantas ! Il m’appelle réac, cet imbécile !… Pas moins, si on attaquait la République comme en 51, mon tromblon de bravadeur la défendrait à mort, tandis que toi on te mettrait au derrière le canon de ton fusil à système et, en soufflant par la culasse, le nouvel empereur te gonflerait comme un âne de Gonfaron !… File, de peur que mon soulier ne te saute tout seul au derrière !

 

– Allons, Maurin, excuse ! je n’ai pas voulu te fâcher.

 

– À la bonne heure ! » dit Maurin.

 

Et devenu calme subitement :

 

« Veux-tu boire un coup ? »

 

Ils trinquèrent.

 

« Tu es vif ! dit Terrasson.

 

– Comme un tromblon ! dit Maurin. Pour la fête ils partent tout seuls. Tiens-le-toi pour dit. »

 

Ils se serrèrent la main. Terrasson partit en disant :

 

« Amis comme devant, qué, Maurin ?

 

– Tant que tu te tiendras à ta place », dit Maurin qui rentra chez lui pour achever tranquille son travail d’apprenti tailleur.

 

Quelques minutes plus tard, on heurta sa porte de trois petits coups timides. Il ouvrit : « Té, c’est vous, Tonia !

 

– C’est moi, dit-elle, moi mon brave Maurin. Pauvre de moi ! comme il faut que je t’aime !

 

– Diable ! fit-il. Comment avez-vous quitté la maison de votre père ? Il faut y retourner, gente Tonia. La vie avec moi vous serait trop dure. Restons comme je vous ai dit, oubliez et mariez-vous.

 

– Maurin, dit-elle, je t’aime. Quelle imprudence à toi d’être dans ta maison !

 

– Il faut bien être quelque part, dit Maurin. J’ai calculé comme ça qu’à cette heure l’endroit où l’on me croira le moins c’est encore chez moi. Comment veux-tu qu’ils devinent que je ne me cache pas ?

 

– Je l’ai bien deviné, moi, dit-elle.

 

– Toi, c’est différent, Tonia, puisque tu dis que tu m’aimes… Allons, sois sage, va-t’en.

 

– Pourquoi me renvoies-tu ? » Et tout à coup jalouse :

 

« Tu en attends une autre !

 

– Non, bien sûr ! mais où te croit ton père ?

 

– Je lui ai dit que j’avais des choses à acheter à Cogolin et il m’a vue prendre la diligence. Pour lui-même j’ai des commissions.

 

– Alors en ce cas, tu as un peu de temps, dit Maurin… Eh bien, tu serais bien brave, Tonia, de me coudre un peu ces boutons.

 

– Qu’est-ce que c’est que cet habit-là ? s’écria-t-elle étonnée en apercevant les bottes, l’épée, le chapeau à panache !… Nous ne sommes pas de carnaval !

 

– Aussi n’est-ce pas un habit de déguisement, dit Maurin offensé. C’est mon costume de bravadeur…

 

« Et, ajouta-t-il fièrement, c’était celui de mon père qui le tenait de ses pères. »

 

Elle prit le fil et les aiguilles et se mit en devoir de coudre.

 

Tout en la regardant, Maurin lui expliquait de son mieux l’antique coutume de la bravade, chère aux Tropéziens.

 

Cette coutume historique, fantaisiste et très respectable, a plus de deux siècles et demi d’existence, ce que Maurin résumait ainsi : « Ça vient des ancêtres, bien avant les automobiles, du temps d’Hérode. » Et rien n’est plus près de la vérité, puisque à cette tradition est mêlé le souvenir de Torpès « qui fut éçançon (échanson) de l’empereur Néron ; autrement dit il lui versait à boire ».

 

« Alors, lui dit-elle en développant le vieux costume qu’elle reprisait, tu seras habillé comme ça ?

 

– Oui, Tonia.

 

– Oh ! mon Dieu ! que tu seras drôle !

 

– Pourquoi ? dit-il vexé.

 

– Je voudrais bien te voir !

 

– Viens-y avec ton père, à la bravade, et tu me verras d’une fenêtre.

 

– Sûr que j’y viendrai !… C’est donc beau, cette fête ?

 

– C’est, dit Maurin convaincu, la plus belle fête de tout notre pays des Maures, vu qu’on y brûle cinq cents kilos de poudre.

 

– Que de bruit ça doit faire !

 

– C’est bien pour faire du bruit, selon l’usage.

 

– Et pourquoi faire tout ce tapage ?

 

– Pour faire honneur au souvenir de nos ancêtres, expliqua énergiquement Maurin, pourquoi ils furent attaqués, je te dis, voilà des cent ans, par vingt et une galères d’Espagne ! et ils les forcèrent à retourner dans leur pays… Et, tu sais, ce jour-là, je suis à cheval !

 

– Tu as un cheval, Maurin ?

 

– On élève ici une race. Tout petit j’étais cavalier ; je monte comme les bergers de chevaux. Les gens du pays me connaissent pour ça ; on me prête un cheval pour lui faire avoir l’honneur d’être de la bravade.

 

– Tes ancêtres ont donc poursuivi à cheval ces galères d’Espagne ? »

 

Cette question décontenança Maurin :

 

« Je n’avais jamais pensé à ça, fit-il. Dans un combat sur la mer, il n’y a pas de cavaliers, naturellement ! mais les cavaliers attendaient, je pense, le débarquement de ces Espagnols… J’interrogerai là-dessus M. Rinal.

 

– Voilà tes boutons recousus. Essaie l’habit, pour voir. »

 

Il s’habilla devant elle qui à pleine gorge riait.

 

C’était bien un mousquetaire ! Il avait des bottes, des culottes, un pourpoint, des manchettes, une rapière et un chapeau à plumes.

 

« J’ai lu, dit-elle, un livre plein d’images où ils sont toujours trois ou quatre habillés de cette manière…

 

– C’étaient des soldats de ce temps d’alors, dit Maurin qui n’avait pas d’autres renseignements historiques.

 

– Seulement, reprit Tonia, ils avaient, sur les images, la moustache et une barbiche en pointe et non toute la barbe comme tu la portes fais-toi raser, Maurin. »

 

Maurin se redressa, la main sur la garde de son épée.

 

« Ma barbe arabe, dit-il, ne me quittera jamais ! L’homme libre tient à sa barbe comme sa barbe tient à lui. »

 

Dans cet accoutrement il était comique sans être ridicule, à force d’être bien pris.

 

« Il se fait tard, va-t’en, Tonia. »

 

Ils se dirent adieu. Et dans l’ombre du soir rien n’était bizarre comme cette silhouette d’un mousquetaire de Louis XIV, donnant le baiser d’adieu à la jolie fille du XIXe siècle.

 

CHAPITRE XXVII

Où l’on aura des documents authentiques et officiels sur l’admirable et tonitruante coutume des bravades de Saint-Tropez.

Chaque année, le 15 du mois de juin, on voit, dès le matin, suspendue dans un cadre et sous verre, à la porte de la maison commune de Saint-Tropez, la copie suivante d’une délibération municipale de ladite ville :

 

 

Au nom de Dieu soit-il. L’an mil six cent trente-sept et le cinquième jour de juillet, dans la maison de ville, par-devant maître Honoré Marquès, lieutenant juge dudit lieu, s’est rassemblé le conseil vieux et nouveau, à la manière accoutumée, à son de cloche, voix de trompette et cri public, pour délibérer aux urgentes affaires de la communauté, où ont été présents les susnommés et premièrement : Jacques Antiboul, François Fabre et Antoine Augier, consuls ; capitaine François Cocorel ; maître Jacques Marquesy, notaire ; capitaine Abel Peyre ; Antoine Martin d’Honoré, marchand ; Barthélémi Aubert, bourgeois ; capitaine Charles Antiboul ; capitaine Jean Croust ; Balthazar Taurel ; André Gattus ; Joseph Cocorel ; noble Antoine Antibert ; Jean Augier ; capitaine Sébastien Martin ; noble Balthazar Raimondy, coseigneur d’Allons ; Honoré Martin d’Antoine, marchand ; et Jean Peyronnel, bourgeois.

 

Les sieurs consuls ont remontré au conseil que la communauté et les habitants de Saint-Tropez ont sujet de remercier le souverain Dieu de la grâce et faveur qu’il nous fit, le quinzième jour du mois de juin dernier au matin, de nous avoir donné la force de nous défendre de l’attaque que nous firent vingt et une galères d’Espagne qui nous combattirent environ trois heures ; sur quoi, requis le conseil de vouloir délibérer qu’à l’avenir ce jour-là on fera fête à la ville et se fera procession générale en actions de grâces.

 

Lequel conseil, d’un commun accord, a délibéré que M. le prieur Antiboul sera prié, s’il lui plaît, en considération de la grâce et faveur que le souverain Dieu nous fit, ledit jour quinze juin dernier, de nous avoir préservé de l’attaque des Espagnols, de vouloir faire, quand bon lui semblera, une procession générale à Saint-Tropez notre Patron, et qu’à l’avenir toutes les années et le quinzième jour de juin, jour de ladite attaque, ferait faire une procession générale en actions de grâces.

 

Signé : MARQUÈS, lieutenant du juge,

ANTIBOUL-SENGLAS, greffier.

 

 

Le 24 juin 1558 fut nommé à Saint-Tropez, avec le titre de capitaine de la ville, un commandant général chargé, aux termes de la délibération municipale, de garder la ville de jour et de nuit contre les ennemis, avec pouvoir de prendre les hommes nécessaires à la défense, de faire mettre en état l’artillerie, d’acheter de la poudre pour les bombardes et de la poudre fine, et de faire commandement à chacun de tenir ses armes en ordre, etc.

 

En 1562, ses pouvoirs furent renouvelés ; le conseil municipal lui donne en plus le pouvoir « de prendre tous les hommes qui lui sont nécessaires pour faire le guet, aller contre les Turcs et les ennemis du Roi, notre sire, du pays et du présent lieu ».

 

On lit dans la vie de saint Tropez, racontée par l’abbé Espitalier (Saint-Tropez, 1876) :

 

 

Les pouvoirs qui lui avaient été reconnus (au capitaine de ville) par ladite ville de Saint-Tropez furent confirmés par les lettres patentes de tous les rois, jusqu’à Louis XIV.

 

Mais sous le règne de ce puissant monarque, les armées permanentes ayant été créées, les habitants ne furent plus tenus à un service militaire obligatoire et régulier ; la défense de la ville fut confiée aux soldats du roi établis dans la citadelle ; et le capitaine de ville perdit l’autorité qu’il avait jusqu’alors possédée.

 

Mais, en cessant de faire usage de leurs armes pour la défense de leur ville, les Tropéziens les conservèrent pour honorer leur saint patron. Le capitaine de ville, suivi du major et du porte-enseigne, continua à se mettre en tête de la bravade, et les habitants, dépouillés de leur ancien prestige militaire, ne furent que plus zélés à reprendre, le jour de la fête patronale, le costume et les armes qu’ils avaient jusqu’alors portés.

 

 

Hélas ! le capitaine de ville se dispense parfois d’assister à la bravade !… Alors, en 1759, le conseil municipal décide que désormais on donnera tous les ans au capitaine de ville une épée d’argent, à la condition expresse qu’il se mettra à la tête de la bravade le jour de la fête.

 

Plus tard l’épée d’argent de cent livres est remplacée par une pique d’honneur « moins coûteuse ».

 

Le capitaine de ville est nommé par le conseil municipal, chaque année, le lundi de Pâques ; il reçoit des pouvoirs spéciaux, la pique et trois cents francs d’indemnité. C’est seulement depuis 1806 que la pique remplace l’épée.

 

Voici, d’après le Guide de la Bravade de MM. Lally et Condroyer, le cérémonial de la nomination du capitaine de ville (imprimé à Saint-Tropez en 1888) :

 

 

Le lundi de Pâques, quand le conseil municipal a choisi le capitaine de ville, une délégation de trois membres se rend immédiatement chez l’élu pour lui annoncer la bonne nouvelle. S’il accepte, celui-ci se rend aussitôt devant le conseil qui le nomme alors officiellement.

 

Le maire se présente avec l’élu sur le perron de l’Hôtel de ville, devant la population assemblée. Les tambours roulent, puis battent aux champs. Alors le maire proclame le capitaine de ville.

 

Une décharge de mousquets, suivie d’un roulement, accompagne les vivats approbateurs de la population. Au même instant le capitaine de ville, accompagné du maire, des adjoints et des conseillers municipaux, parcourt triomphalement les principales rues de la ville, au pas accéléré, au bruit du tambour et des décharges de mousquets jusqu’à son domicile.

 

Il est d’usage que la sonnerie des vêpres n’a lieu qu’à la rentrée du capitaine de ville.

 

À partir de ce jour, la direction de la fête, avec toutes ses charges, incombe au capitaine de ville.

 

Les jeux et divertissements lui sont facultatifs ; il en règle l’ordre et les combinaisons…

 

Le 16 mai, les joies (trophées de prix, écharpes, couverts, etc., suspendus à un cerceau horizontal porté au bout d’une hampe) parcourent la ville. Les tambours battent les aubades à toutes les autorités civiles et religieuses, à tous les fonctionnaires de l’État, aux chefs de corps de la Bravade et à leur porte-enseigne, ainsi qu’à l’état-major de l’année précédente.

 

À trois heures, le capitaine de ville, avec son état-major et toute son escorte, se rend sur la place de la mairie où il va faire halte même devant la maison Lavagne, formant l’angle de la rue Sainte-Anne.

 

PRISE DE LA PIQUE ET DU DRAPEAU

 

« Lorsque le maire, ceint de son écharpe, la pique à la main, apparaît sur le seuil de la porte de la mairie, le major commande : « Roulement ! » et ordonne de battre aux champs.

 

« On entend par battre aux champs la marche du capitaine de ville et par battre au drapeau celle du porte-enseigne. Ces marches de circonstance viennent de nos ancêtres.

 

Le capitaine de ville et son major viennent se placer en face du maire. Le major seul s’avance vers celui-ci, et, à trois pas de distance, le salue de son épée.

 

Après l’avoir remise au fourreau, il prend la pique que le maire lui présente, recule de trois pas, et, tournant à gauche, il s’avance vers le capitaine de ville, s’arrête à trois pas devant lui pour recevoir son salut et lui remet la pique qu’il salue à son tour. Après avoir rallié le capitaine de ville, il se dirige avec lui vers le maire.

 

À une distance proportionnelle, le capitaine de ville, laissant son major en arrière, s’avance seul majestueusement vers le maire et exécute en son honneur son premier salut traditionnel, suivi d’une décharge générale de mousquets.

 

Le major s’avance à son tour, salue de son épée le maire et vient avec le capitaine de ville reprendre sa place primitive.

 

 

L’excellent Guide de la Bravade, d’où sont tirés ces renseignements, donne avec figures « les dix temps qu’exige le salut du capitaine de ville. Le numéro 1 seul est applicable au saint ».

 

 

Les dispositions sont les mêmes, ajoute le Guide, pour la prise du drapeau que pour celle de la pique.

 

Cette cérémonie terminée, le major commande le défilé.

 

Les corps nouvellement constitués passent toujours après les mousquetaires qui sont les gardes du capitaine de ville.

 

Le défilé passe devant le maire et va s’arrêter au bas de la place, où chaque corps de bravade prend sa position. Le capitaine de ville, son état-major à gauche, occupe le milieu de la place, ayant à droite la rue Blanche.

 

Ainsi fixés, le major se détache, vient aviser le clergé que tout le corps de bravade est réuni, prêt à recevoir la bénédiction des armes, et il revient à son poste.

 

Le clergé, croix en tête, escorté des gardes-saint, se rend sur la place par la rue de l’Horloge. À son apparition, le major fait porter et présenter les armes.

 

Il accompagne le célébrant pendant tout le temps de la cérémonie.

 

Les prières terminées, il commande un feu général.

 

Depuis quelques années, des navires de l’État viennent dans le port de Saint-Tropez saluer le saint au passage.

 

 

Rien ne saurait mieux que ces citations donner une idée du cérémonial de la bravade. Mais ce que rien, ni parole ni écriture, ne peut rendre, c’est l’extraordinaire, l’inouï spectacle que présente la ville de Saint-Tropez durant sa fête annuelle. L’imagination reste impuissante à se représenter certaines choses, si on ne les a pas vues : impuissante la mémoire, quand on les a vues.

 

Et rien n’est touchant comme la vénération et l’amour de la ville pour son antique tradition.

 

Malheureusement pour Maurin et pour Saint-Tropez, la majesté des fêtes devait être troublée, cette année-là, par un absurde incident.

 

C’était le 15 juin 19… Le capitaine de ville Souventy, un ami de Maurin, avait exercé déjà deux fois dans sa vie la haute fonction qu’il remplissait à la satisfaction de tous. Il devait effectuer la reddition de la pique et du drapeau, le soir même, avec les ordinaires cérémonies qui accompagnent la prise. Maurin était très fier d’adresser de temps à autre, du haut de son cheval, la parole à son ami Souventy ; car les fonctions de capitaine de ville sont une distinction réelle et considérable, comme on vient de le voir et comme on en jugera par ce détail : le jour de la Fête-Dieu, le capitaine de ville a le pas sur le maire. C’est lui qui tient le premier cordon du dais, et le maire en personne ne peut y prétendre. Souventy portait un habit brodé d’amiral et le claque à plume blanche.

 

Le capitaine de ville, il y a un quart de siècle, portait quelquefois l’armure complète des Montmorency que la ville de Draguignan, qui la possède, prêtait à la ville de Saint-Tropez. Mais à figurer dans les bravades, l’armure s’abîmait, se rayait, se bossuait… Draguignan a fait river les articulations des jambières et des brassards, et désormais la garde jalousement dans son musée.

 

Or, c’était une chose étrange que de voir Souventy en costume d’amiral moderne, entouré de sa garde de mousquetaires, les uns à pied, les autres à cheval, au nombre d’une centaine.

 

Souventy maniait la pique avec une dextérité et une élégance parfaites.

 

Tous les mouvements de la pique exigent une longue et difficile étude. Mais Souventy était un humble servant de la tradition et un véritable capitaine, de ceux qui savent commander parce qu’ils ont su obéir. C’était une joie de le voir saluer ceux à qui il rendait hommage.

 

Tantôt il élevait la pique au-dessus de son front : un tour sur la tête repos sur l’épaule. Tantôt il la présentait « par la main gauche », la main droite sur la couture du pantalon ; puis il en renversait la pointe à terre « en avant, repos sur les doigts de la main gauche ».

 

À côté des mousquetaires à cheval, dansaient les chivaous frux, sous la conduite des élèves de Lougeon. Ce sont, comme on sait, chevaux de carton, dont les robes flottantes cachent les jambes du cavalier qui les anime, les excite, les fait évoluer, galoper, caracoler, bondir et se cabrer.

 

Les mousquetaires avaient vraiment haute mine, Maurin en tête, sur leurs chevaux du golfe aux harnachements enrubannés.

 

Tous ces mousquetaires, ainsi que les nouveaux corps de bravade, sont armés non de mousquets mais de tromblons, formidables escopettes dont le canon s’évase comme le pavillon d’un cor de chasse, et que la ville de Saint-Étienne fabrique tout spécialement « pour la consommation de la ville de Saint-Tropez ».

 

De temps à autre, à l’ordre muet de la pique, les escopettes des gardes-saint se renversent sur les avant-bras, leurs énormes bouches obliquement braquées vers le sol. Un signal. Vingt tromblons chargés jusqu’à la gueule vomissent ensemble des éclairs et de la foudre.

 

À peine cette décharge a-t-elle retenti que celle d’un autre corps de bravade la suit… Déjà les premiers ont rechargé… et c’est un roulement continu de coups de feu, si nourris, tellement d’ensemble, qu’à chaque décharge on croirait entendre le coup unique d’un canon… de Titans !

 

Les bravadeurs suivent l’itinéraire tracé, et tous les dix pas s’arrêtent pour de nouvelles salves.

 

La fumée couvre la ville. L’odeur du salpêtre, mêlée à l’odeur de l’encens, enivre cette population tout entière. Tout le monde est aux fenêtres ou dans la rue.

 

La ville tremble, murs et pavés. Si un notable passe, ou un étranger à qui on veut faire honneur ou malice, sur un signal il est entouré par un corps de bravade qui forme autour de lui un cercle parfait. Il en est le centre avec quatre pas de rayon à peine ; les tromblons abaissés autour de lui n’attendent qu’un nouveau signe. Le tintamarre formidable de trente coups de tromblon partant ensemble retentit, rrran ! La terre semble s’entrouvrir ! Les gueules de toutes ces armes obliques frappent le sol de leur souffle d’enfer, et les cailloux soulevés volent, blessant au visage celui en l’honneur de qui est tirée la salve ! Faute d’emplir leurs oreilles d’énormes tampons de ouate, on a vu des bravadeurs subitement devenir sourds, à jamais… Rrrrran !… Le Vésuve aux jours de fureur détone moins formidablement. Il n’est pas d’années où une jupe de femme ne prenne feu, le 15 juin, à Saint-Tropez, et ne nécessite l’intervention des pompiers.

 

Qui voudrait se dérober aux honneurs des corps des bravades serait considéré, avec raison, comme malappris, et d’ailleurs s’y dérober ne lui serait pas possible. Les mousquetaires entourent le citoyen qu’il s’agit d’honorer ; il est captif d’un cercle de fer et de feu… et rrrrran ! les éclairs et les tonnerres le saluent à ses risques et périls.

 

Parfois un bravadeur se détache de son groupe, pénètre dans le corridor d’une maison amie et, là… rrrran !… le tromblon gronde et crache !… Les vitres des cages d’escalier s’écroulent à grand fracas, à moins que les habitants aient pris la précaution d’ouvrir d’avance portes et fenêtres.

 

Et durant des heures, ces grondements, ces tremblements, ces roulements, ces tintamarres, ces pétarades, ces écroulements inouïs, incroyables, invraisemblables, font sursauter les nerfs, bondir le sang, tressaillir les entrailles et les cœurs, et de minute en minute la ville entière se soûle davantage de l’odeur irritante de la poudre, du retour rythmique des décharges, de la vision ou du souvenir des ancêtres, de leurs croisades, de leurs combats contre l’Espagnol et le Turc, contre le Sarrasin dont tout homme du Var a pourtant dans les veines un peu de sang hérité.

 

Et là-bas les montagnes des Maures, patrie de Maurin, se haussant sur leur base le plus qu’elles peuvent, regardent Saint-Tropez par-dessus le golfe de Grimaud ; et La Garde-Freïnet s’émeut, et tous les nids d’aigle, où si longtemps nichèrent les Sarrasins vainqueurs, reconnaissent dans la grande voix des bravades, qui domine le ronflement des vagues et du mistral, la voix même de leur passé, l’évocation de leur histoire, quelque chose comme un appel de race montant du fond des siècles, batailles forcenées, mêlées retentissantes, fêtes de victoire, joie et terreur, gloires et fumées parfaitement inutiles !

 

CHAPITRE XXVIII

De l’invraisemblable mais authentique discord qui finit par mettre aux prises les deux fanfares de la commune de Bourtoulaigue – et comment Maurin et Pastouré, se trouvant mêlés à cette effroyable querelle, en sortirent à leur honneur, après que ce dernier eut emprunté une clarinette à un musicien pour la prêter à un cheval.

Le bon Parlo-Soulet n’augurait rien de bon de la présence de Maurin aux fêtes de Saint-Tropez, en dépit de l’inviolabilité des bravadeurs.

 

François le matelassier le prévint. « Il courait des bruits qui étaient vilains ; on parlait d’une concentration, à Saint-Tropez, de toutes les brigades de la région des Maures ; on voulait en finir avec le braconnier ; les brigades étaient sans cesse à croiser sur les routes, à se communiquer des renseignements. » Bref, selon François, Maurin eût mieux fait, cette année, de ne pas assister à sa chère bravade.

 

Mais Maurin avait trop le sentiment de ce qu’on doit aux traditions nationales, il avait trop le respect instinctif du passé, père du présent, pour renoncer à son rôle de bravadeur.

 

Tonia n’avait rien entendu dire d’inquiétant ; elle, elle voulut voir la fête illustre, et Orsini, ignorant la présence de Maurin à Saint-Tropez, y accompagna sa fille. Comme elle, il se montrait curieux de la célèbre bravade. Tous deux trouvèrent place à la fenêtre d’un premier étage, sur le quai, chez un ami d’Orsini.

 

La procession était en marche…

 

Parlo-Soulet, dragon à cheval, errait autour des corps de bravade, en véritable éclaireur, prêt à crier à Maurin : « Prends garde, voici l’ennemi ! »

 

Il avait parlé de ses craintes au capitaine de ville qui répliqua :

 

« Les gendarmes n’oseront jamais faire un pareil scandale. S’ils touchaient un bravadeur sous les armes, la ville entière se soulèverait et il y aurait un malheur. Ils n’oseront pas, croyez-vous-le, à moins d’un incident qui les autorise à intervenir, mais il n’y aura pas d’incident… »

 

La bravade avançait, lente, saluant de temps à autre le saint porté sur un brancard, puis honorant d’une salve les notables à leurs balcons ou ceux qui, rencontrés dans la rue, se voyaient enveloppés tout à coup et subissaient le terrible honneur.

 

Étrange statue, celle du saint que portaient ses fervents !

 

Saint-Tropez, décapité, est couché dans une barque comme dans un cercueil. À son côté repose sa tête. Un chien assis semble garder sa dépouille, et, perché sur le bordage du bateau, un coq veille…

 

Chaque fois que les gardes-saint honorait l’image sacrée d’une salve bien nourrie, les tambours roulaient, les musiques sonnaient.

 

Deux fanfares, avaient, cette année-là, obtenu la permission de jouer leurs plus beaux morceaux à tour de rôle, à la suite de la bravade, et seulement, bien entendu, quand le capitaine de ville en donnait l’ordre.

 

Ces deux fanfares appartenaient toutes les deux à la commune de Bourtoulaïgue, voisine de Saint-Tropez et riche d’environ six cents habitants mâles.

 

Deux fanfares pour douze cents habitants environ, c’est trop. Quelques années auparavant, Bourtoulaïgue ne possédait qu’une seule fanfare : la Gloire de l’Harmonie. Mais la Gloire de l’Harmonie ayant eu à sa tête un chef d’opinion républicaine avec épithète, lequel avait jugé bon de se présenter aux élections communales, les républicains sans épithète avaient, de leur côté, jugé bon de créer une seconde société musicale. Et ainsi la Victoire de la Symphonie était née d’un désaccord.

 

Personne à Bourtoulaïgue ni en France n’avait compris l’utilité de cette deuxième fanfare, mais l’esprit de colère et de lutte est aveugle. Il emploie souvent ses énergies au hasard, et c’est pourquoi Bourtoulaïgue avait maintenant deux fanfares pour douze cents habitants, soit cent vingt musiciens, soit environ un musicien pour six Bourtoulaïguois mâles.

 

Et les deux fanfares étaient, comme de juste, en lutte constante.

 

La Gloire de l’Harmonie prenait ses vermouths dans un certain café, et la Victoire de la Symphonie prenait ses absinthes dans un autre.

 

Il en résulta que les deux patrons des deux cafés, qui étaient deux frères, se brouillèrent à mort. Ils n’avaient plus qu’un rêve, ils le disaient du moins : se manger le foie.

 

Quand la Symphonie demandait au maire la permission de jouer sur la place publique de Bourtoulaïgue à une heure déterminée, l’Harmonie était aussitôt prise d’un besoin, impérieux comme la colique, de se faire entendre exactement à la même heure et précisément sur la même place. La population bourtoulaïguoise, divisée par les mille potins insignifiants qui sont le fond déjà banal de la vie au village, était désormais déchirée cruellement par l’âpre rivalité de ses deux fanfares.

 

Il faudrait remonter, dans l’histoire de France, à la guerre de Cent Ans, aux Armagnacs et aux Bourguignons, pour retrouver haine pareille à celle qui animait l’une contre l’autre les deux fanfares de Bourtoulaïgue, Var (postes et télégraphes).

 

Un des deux boulangers de Bourtoulaïgue étant mort, sa boutique resta fermée quelque temps. C’était le boulanger de la Symphonie.

 

La Symphonie se demanda aussitôt si elle ne créerait pas une boulangerie spéciale, bien à elle, ou si elle ne ferait pas venir son pain, tous les jours, à dos de mulet ou par le bateau, de Saint-Tropez.

 

Cette dernière opinion prévalut en assemblée générale. Membres honoraires et membres actifs votèrent comme un seul homme la mise à l’index ou boycottage du boulanger qui pétrissait le pain de l’Harmonie ; il fut décrété que le trombone, qui était pêcheur, irait tous les jours à Saint-Tropez avec son bateau chercher le pain de la Symphonie.

 

« Et quand donc irai-je à la pêche ? demanda-t-il.

 

– Tu n’iras plus, lui fut-il répondu ; nous te nommons notre préposé à la fourniture du pain. La Symphonie te paiera ton travail ; nous augmenterons les cotisations de nos membres honoraires, voilà tout. »

 

C’était s’exposer, en cas de tempête, à la famine ; mais rien n’est héroïque comme la haine et la musique, mêlées ensemble et s’exaspérant l’une l’autre.

 

On le vit bien à quelque temps de là. Un terrible coup de mistral ayant en effet pendant six jours retenu dans le petit port les embarcations de Bourtoulaïgue, les membres de la Symphonie faillirent périr en masse, faute d’un croûton de pain à se mettre sous la dent, car, le premier jour, pas un n’alla acheter du pain chez le boulanger de la société rivale. Bel exemple de stoïque énergie, s’il eût été donné pour une meilleure cause !

 

Et pas un exécutant ne céda. Le second jour, la Symphonie, transformée en société chorale, parcourut les rues de Bourtoulaïgue en chantant :

 

Mourir pour la Symphonie

Est le sort le plus beau, le plus digne d’envie !

 

Heureusement les femmes se montrèrent moins entêtées que les hommes. Pour nourrir leurs enfants elles consentirent à acheter du pain dans leur village natal, chez le boulanger de l’Harmonie.

 

Celui-ci se refusa d’abord à leur en vendre, mais M. Cabissol, informé des incidents de Bourtoulaïgue, y était accouru pour étudier le phénomène ; il télégraphia au préfet qui télégraphia au maire, et l’Harmonie dut nourrir la Symphonie !

 

Cette inqualifiable lâcheté des épouses et des mères rendit insolents les membres de l’Harmonie. Ils ricanaient sur le passage d’un membre de la Symphonie. C’était un mot d’ordre. À peine apercevaient-ils un de leurs ennemis qu’ils faisaient aussitôt semblant de mâcher quelque chose et se frottaient l’estomac d’un air de jouissance gourmande. Allusion impardonnable aux tortures de la faim qu’avaient dû subir leurs rivaux.

 

Le membre le plus vaillant de la Symphonie, étant célibataire, avait jeûné deux jours. Il reprocha aux autres leur faiblesse. Ils se fâchèrent. Il donna sa démission… et se fit aussitôt recevoir membre de l’Harmonie.

 

Le ministre de l’Intérieur fut prévenu, la commune fut surveillée. Cet état de choses ne pouvait durer. Pour le 14 Juillet, le préfet exigea que les deux musiques ennemies jouassent ensemble l’aubade traditionnelle à M. le maire. Les deux fanfares se récrièrent. Mais on les menaça de la dissolution. Alors, elles se soumirent – mais comme on n’avait pas pris soin de désigner le morceau de musique qui devait être exécuté sous les fenêtres du maire, il se trouva qu’elles attaquèrent simultanément l’une La Marseillaise, et l’autre Bourtoulaïguoise, chant de guerre composé par le chef de la Symphonie.

 

« Il faut fondre les deux fanfares en une seule, opina le receveur buraliste, et les appeler : Le Triomphe de la Cacophonie. »

 

Le maire se sentait devenir fou. On ne se mariait plus à Bourtoulaïgue qu’entre partisans de la même fanfare. Or, affirmait le maire qui était médecin, le croisement est le seul salut des races dégénérées.

 

Les choses en étaient là quand arriva la fête de Saint-Tropez. Mais le capitaine de ville avait un beau-frère dans l’Harmonie de Bourtoulaïgue et un autre beau-frère dans la Symphonie.

 

Il fit dire en conséquence aux deux musiques qu’il comptait sur leur dévouement commun et leur égal respect pour Saint-Tropez déjà martyr ; qu’elles devaient toutes deux oublier leurs querelles provisoirement, du moins hors du territoire de Bourtoulaïgue ; et qu’elles pourraient figurer toutes les deux à la bravade, si elles s’engageaient à jouer sagement l’une après l’autre – car, ajoutait-il, « le soleil luit pour tout le monde ».

 

Les deux fanfares acceptèrent…

 

Hélas ! L’odeur de la poudre est une suggestive odeur. Forcés de porter, durant des heures, sous leurs bras leurs instruments muets tant que parlait la poudre, les deux fanfares s’impatientaient. Chacun de leurs membres brûlait du désir de se faire entendre, admirer, applaudir : Elles se regardaient de travers, paisible au milieu d’un excitant fracas de guerre ! Elles piétinaient, honteuses de leur inaction, tandis que grondait autour d’elles le tonnerre des batailles. Et à chaque décharge d’artillerie, tous les musiciens contemplaient piteusement le pavillon des cornets à pistons et des bugles, et ils regrettaient que les trombones ne fussent pas des tromblons.

 

On sait que l’histoire raconte comment le grand Saint-Tropez, décapité à Pise, fut déposé et couché sans tête dans une embarcation en compagnie d’un chien et d’un coq – et lancé ainsi à la mer… La Providence le fit aborder sur le rivage auquel il a donné son nom.

 

Le groupe de bois sculpté, porté à dos d’homme et représentant le saint, le chien et le coq, dans la barque, – dominait les têtes innombrables de la foule. Cette glorieuse image intimidait seule les fanfares ennemies.

 

On entendit l’une des grosses caisses murmurer : « Ah ! Si le saint n’était pas là ! »

 

Mais le saint était là, et il fallait bien le respecter.

 

On arriva ainsi sur le quai où se dresse la statue du bailli de Suffren, et sous la fenêtre même d’où Tonia, assise près de son père, regardait de tous ses yeux l’imposante cérémonie.

 

Sur la place tout le monde se rangea en bel ordre, chaque corps de bravade à son rang.

 

On fit aligner les deux fanfares, l’une à droite, l’autre à gauche de la statue du grand amiral, face à la mer, dos aux maisons…

 

Et Maurin, le beau mousquetaire, saluait de l’épée sa dame à la fenêtre, en faisant exécuter une courbette à son cheval… quant tout à coup le dragon éclaireur Parlo-Soulet lui vint murmurer quelque chose à l’oreille :

 

« Prends garde, Maurin ! je flaire une manœuvre de Sandri. Les gendarmes de Saint-Tropez n’oseront pas bouger ; mais ceux que je vois arriver là-bas ne sont pas de Saint-Tropez. Ils ne craindront pas de faire offense à la population. Ouvre l’œil !

 

– Où sont-ils ?

 

– Là, à l’entrée de la rue par où arrive la queue de la procession. Et d’autres peut-être vont garder les autres sorties, et alors tu seras comme un rat au fond d’une ratière, mon pauvre !

 

– Non, dit Maurin, avec un geste large : la mer est libre : je sauterai s’il le faut dans une chaloupe, ou bien je lancerai mon cheval à la nage. »

 

Et rrrran !… calme sur son cheval fougueux, il déchargea coup sur coup deux tromblons… rrrran !

 

Énervés, les chevaux des mousquetaires tournaient sur eux-mêmes à chaque décharge.

 

À l’ordinaire, les cavaliers ne portent pas de tromblons.

 

En revanche la plupart des bravadeurs à pied, en bottes, vêtus de nos jours à peu près comme des grognards de Napoléon Ier, l’image du grand Saint-Tropez peinte sur leur shako – n’ont pas moins chacun de deux tromblons ! Dès qu’ils en ont déchargé un, leur écuyer leur en présente un autre et recharge aussitôt le premier.

 

Porter un tromblon à cheval, c’était une fantaisie, une audace de Maurin, la bravade dans la Bravade.

 

Maurin avait deux écuyers et trois tromblons… et rrrrran !

 

Or, chacune des deux fanfares adversaires se considérait comme incarnée tout entière dans son chef.

 

Hélas ! il était à prévoir que les deux chefs finiraient par se prendre de querelle ! Et ce fut là, en plein quai, dans une ville étrangère et amie, en présence du bailli de Suffren et du grand Saint-Tropez !

 

À travers les assourdissants tonnerres des tromblons, ils échangèrent les plus graves injures, on n’a jamais bien su lesquelles. Tels les chefs homériques, ils se bravaient d’une voix stridente, qu’on entendait grincer entre deux pétarades. L’odeur de la poudre aidant, ils s’avancèrent enfin l’un vers l’autre, leur noble bâton de chef d’orchestre levé et menaçant !

 

Aussitôt, d’un irrépressible mouvement, les deux fanfares, poussées par un destin inéluctable, se jetèrent l’une contre l’autre, en désordre, chacun choisissant, dans les rangs des rivaux, son pire ennemi. Les apostrophes malignes se croisèrent dans l’air. Vainement le capitaine de ville fit un signe à ses mousquetaires qui opérèrent un mouvement pour séparer les deux troupes. Trop tard ! ils n’empêchèrent pas le choc de deux ophicléides. Ce fut le signal d’une mêlée générale.

 

Les deux armées musicales, lancées l’une contre l’autre, levèrent ensemble, avec des bras furieux, leurs instruments, massues légères et pourtant redoutables.

 

À toutes les fenêtres du quai, les femmes désespérées tendirent des mains suppliantes vers le ciel vainement imploré !…

 

Alors, du fond de la place, les gendarmes accoururent au petit trot !

 

« Sauve-toi, Maurin ! cria le dragon Pastouré.

 

– Pas encore ! » dit le mousquetaire Maurin.

 

Et il déchargea un tromblon ironique… rrrran !

 

Ce bruit rappela à eux-mêmes les bravadeurs qui, depuis un instant, étaient restés immobiles, muets d’étonnement et de curiosité :

 

Trente tromblons à la fois partirent seuls… rrrrran !

 

« Nous engageons le clergé à se retirer, dit un gendarme au curé. L’affaire devient vilaine. »

 

En hâte, pour éviter le spectacle d’une bataille qui s’annonçait cruelle, digne des temps néroniens, le clergé se sauva en retroussant sa soutane, tandis que les porteurs du saint, héroïques dans leur robe pourpre, le posaient à terre et formaient autour le bataillon carré.

 

Maurin et Pastouré étaient encore séparés des gendarmes par les deux fanfares, c’est-à-dire par une inextricable mêlée de deux cent quarante guerroyeurs !

 

« Arrêtez, fanfare ! vous manquez à tous vos devoirs, à toutes vos promesses ! » cria d’une voix retentissante et vaine, au milieu du tumulte, le capitaine de ville qui élevait, au bout de son bras chargé de broderies étincelantes, sa pique naguère obéie…

 

Il y eut parmi les combattants un peu d’hésitation. Le tumulte parut s’apaiser. Le capitaine de ville reprit :

 

« C’est moi – ne l’oubliez pas – qui suis ici le seul chef, le chef absolu !… Messieurs les gendarmes, de grâce n’intervenez pas, ou je ne réponds plus de rien. Mon autorité doit suffire ; je représente une tradition qui est souveraine ; il y a des siècles qu’elle n’a pas été méconnue ! Allons, c’est assez ! que l’Harmonie et la Symphonie se séparent à ma voix et qu’elles profitent de cette circonstance, pour ne plus faire qu’une seule société musicale. Certes, ce serait un miracle, mais ce n’est pas le premier qu’on devrait au grand Saint-Tropez. »

 

Le chef, sur ce mot, exécuta avec sa pique un signe involontaire. Les bravadeurs crurent qu’il ordonnait une salve… et rrran ! cinquante tromblons partirent seuls !

 

« C’est cela, saluez, bravadeurs ! (s’écria-t-il habilement, dans l’espoir de désarmer à force d’éloquence la rage des deux fanfares hésitantes et la résolution des gendarmes incertains) ; c’est cela ! saluez en l’honneur des fanfares ! Entourez-les ! cernez-les ! et saluez encore ! »

 

Et de sa pique il fit un nouveau signe.

 

Les deux musiques furent entourées aussitôt par tous les corps de bravade… et rrrrran !… On eût pu croire que la ville entière sautait jusqu’aux nues dans l’incendie d’une poudrière.

 

Coup fatal ! quelques cailloux, soulevés par le souffle tout-puissant des tromblons frappèrent au visage les musiciens qui en étaient encore à se menacer les uns les autres, à s’insulter à travers le vacarme… et cette impression inattendue déchaîna la rage des combattants qu’on voulait apaiser. On eût dit que la poudre enflammait littéralement les colères… Et les pistons, les bugles, les trombones, les saxophones entrèrent en danse ! On vit s’élever et s’abaisser, comme autant de tomahawks, les hautbois, les ophicléides et les trompes de chasse… Ce fut un hourvari indiscriptible. Massues d’abord, puis boucliers aussitôt, les instruments de cuivre se bossuaient les uns les autres ; quelques-uns échappaient aux mains des combattants qui, pour les ravoir, se précipitaient les mains tendues vers le sol, et aussitôt, bousculés, roulaient à terre, à demi écrasés. Les mousquetaires à cheval, non plus que les gendarmes, n’osaient s’élancer dans cette cohue, de peur de blesser les musiciens irrités ou les élèves de Lougeon qui, montés sur les chivàous frux et empêchés dans leurs étoffes flottantes, enfouis dans leur cartonnage, cherchaient vainement à se sauver, et dont quelques-uns tombaient en hurlant, les quatre fers en l’air !

 

À sa fenêtre, Tonia révélait avec allégresse sa nature violente : « Mon Dieu ! qu’ils sont drôles !… » s’écriait-elle en battant des mains. Et elle riait aux éclats, heureuse de voir si belle bataille.

 

À ce moment le dragon Pastouré aperçut le gendarme Alessandri qui, bien droit en selle sur un gigantesque cheval, manœuvrait de façon à placer Maurin entre deux groupes de gendarmes.

 

« Gueïro, Maourin ! guette, Maurin ! Attention !

 

– Laisse-z-y faire ! dit Maurin. J’ai l’œil où il faut ! »

 

Sandri arrivait sur lui, mais Maurin, au moment où l’un des musiciens combattants élevait très haut sa trompe de chasse dans l’évidente intention de la laisser retomber sur le crâne d’un ennemi, s’empara de cet instrument, l’emboucha aussitôt et, toujours calme sur son fougueux cheval de guerre, il en tira une sorte de barrissement si inattendu et si affreux que la monture de Sandri, en arrivant près de la sienne, fit un écart formidable, glissa des quatre pieds et tomba… envoyant rouler à quinze pas le plus joli des gendarmes.

 

D’un bond, Sandri, s’étant relevé, releva son cheval et se remit en selle, car il avait reconnu là-haut, à une fenêtre, Tonia qui riait comme une folle !

 

Tout en rassemblant sa bête, il l’éperonna rageusement. Furieuse, elle érigea superbement sa courte queue.

 

Or Pastouré, le dragon veillait, il saisit au vol une clarinette qui, bondissant en l’air sous le coup d’un tampon de grosse caisse, passait par là, et prompt comme l’éclair, sautant à bas de son cheval, il enfonça, d’une main sûre, cet instrument à anche dans le pertuis naturel qui béait sous la queue du cheval de Sandri.

 

Et ce faisant, Pastouré disait allègrement :

 

« Peut-être qu’il s’envolera ! »

 

Il s’envola en effet – c’est du moins ce qu’on raconte. Il bondit comme s’il eût eu des ailes.

 

Sentant à la fois l’outrage aigu et la blessure profonde, serrant ses énormes fesses rondes, abaissant et pressant sa queue, si fière naguère, contre l’étrange queue postiche dont il ne pouvait deviner la nature, se croyant atteint, au milieu de cette guerre tonitruante, par quelque lance mortelle, le noble animal s’enleva des quatre pieds et, voyant devant lui s’ouvrir la vaste mer rafraîchissante, il s’y élança, emportant son cavalier qui s’épuisait en efforts inutiles et ridicules pour le maîtriser.

 

Noble et malheureux animal ! la douleur qu’il espérait fuir le suivait obstinément ! Et droit devant lui, sans s’occuper du désespoir et de la honte de son gendarme, il nageait, nageait, filant toujours tout droit, comme attiré par l’autre rive du golfe !… Il nageait… il fendait les eaux bleues. Pastouré lui jeta un regard de pitié.

 

« Pauvre de lui, pechère ! dit-il. Il ira comme ça jusqu’à Sainte-Maxime !… Il espère toujours la perdre en route (il parlait de la clarinette). C’est pour la laisser en arrière qu’il file si vite… mais je ne crois pas qu’il la perde. Il la tient trop bien ! »

 

« Un cheval, un cheval, mon royaume pour un cheval ! » criait en pleine bataille Richard III d’Angleterre, démonté.

 

Plus heureux qu’un tel roi, Pastouré n’eut qu’à se remettre lourdement en selle.

 

« Victoire ! cria Maurin en saluant de son chapeau empanaché la belle Tonia qui riait au balcon, là-bas.

 

– À présent que nous sommes vainqueurs, dit Pastouré à Maurin, nous pouvons détaler… »

 

Maurin lui passa un de ses tromblons, et tous deux, enfilant les rues tortueuses, gagnèrent par un détour habile la grand-route qui, longeant le golfe de Saint-Tropez, conduit à Cogolin.

 

Pendant ce temps, si l’on en croit la légende, le cheval de Sandri, toujours nageant et portant toujours son cavalier, approchait de la plage de Sainte-Maxime, délicieuse petite ville qui fait face, de l’autre côté du golfe, à la fière cité tropézienne.

 

Les gardiens du sémaphore de Sardinaux qui domine Sainte-Maxime braquaient leurs lunettes marines sur l’objet mouvant qu’on apercevait là-bas, au milieu des eaux tranquilles du golfe…

 

« Qu’est-ce que c’est que ça ? » dit un des gardiens.

 

L’autre, ayant regardé longtemps, prononça :

 

« C’est drôle ! on dirait Napoléon qui revient de l’île d’Elbe.

 

– Comment ! encore ! » s’écria le premier, incrédule et distrait sans doute.

 

Mais comme il avait « de la lecture », il réfléchit un moment et ajouta :

 

« Non, non, c’est impossible !… l’histoire ne se recommence pas. »

 

CHAPITRE XXIX

Où l’on verra l’illustre bravadeur Maurin des Maures reconnaître l’Espagne comme l’ennemie héréditaire de ses aïeux maures et tropéziens.

Porter, avec le tromblon et l’épée, un costume qui vient de vos ancêtres, et cela dans un jour de fête solennelle ; être subventionné par l’État, pour célébrer un fait d’armes national ; – puis, malgré une victoire comique remportée sur un seul gendarme, sonner la retraite et s’enfuir – cette attitude en somme n’était pas très glorieuse pour un mousquetaire aussi brave que l’était Maurin…

 

Il est hors de doute que, à l’homme qui en est revêtu, le costume quel qu’il soit suggère des pensées conformes aux traditions qu’il évoque.

 

Maurin, confusément, souffrait… Dans les vieux plis de son pourpoint reprisé, tout un passé de gloire frémissait de honte et lui reprochait de n’être qu’un mousquetaire de mascarade, bien qu’il eût protesté du contraire quand Tonia avait tant ri, la veille, en recousant les boutons de la vénérable défroque.

 

Tonia, après tout, venait d’assister à la fuite du héros ! Elle avait, il est vrai, assisté également à la ridicule baignade de Sandri ; n’importe, Maurin n’était pas content !

 

Il se disait bien qu’en fuyant il avait pris le seul parti raisonnable ; que toute autre conduite eût été de sa part une fanfaronnade absurde… N’importe ! il fuyait, une trompe de chasse dans une main, un tromblon dans l’autre, il fuyait, lui Maurin ! et, sans qu’il raisonnât ses impressions de regret et de honte, il les éprouvait fortement, il se sentait décidément un mousquetaire pour rire, indigne de sa ville natale, indigne du magnifique passé qu’elle affiche tous les ans sur les murs de la maison commune.

 

Il n’y eut pas bientôt jusqu’à la présence de son fidèle écuyer Parlo-Soulet, galopant derrière lui, qui ne fût comme un reproche dont il était talonné. Quoi ! ils avaient, à eux deux, deux chevaux, deux tromblons, une trompe ! ils étaient grisés du spectacle d’une bataille et de l’odeur de mille kilos de poudre !… et ils fuyaient !

 

Dans sa colère, Maurin éperonnait son cheval, et le gros Pastouré, dont le poids écrasait la monture, avait peine à le suivre !

 

Maurin, qui avait « une grosse avance », s’arrêta sous le pin Berthaud, témoin naguère de sa victoire contre Césariot. Pastouré le rejoignit.

 

« O Parlo-Soulet, dit Maurin, si nous retournions à Saint-Tropez ? si nous flanquions une tripotée aux gendarmes ? L’occasion est belle. Nous filons comme deux péteux. Fuir, toujours fuir, ça m’ennuie à la fin ! Il y a un moment où les sangliers traqués se retournent et font tête aux chiens. Je ne veux pas passer ma vie à être pourchassé. Si nous leur donnions, à notre tour, la chasse, aux gendarmes ?

 

« Sandri, si je calcule bien, doit, à cette heure, ou bien être arrivé à Sainte-Maxime ou bien, comme un plomb, être au fond de la mer ! Un des autres « brasse-carré » est tombé sur la place avec son cheval, je l’ai vu et il n’a pas pu se relever à temps pour nous suivre… Celui-là doit avoir les côtes malades. Allons jouer un bon tour à ses collègues… Ils n’étaient en tout que quatre ou cinq.

 

– Et quel tour ? interrogea Pastouré, soucieux et prudent.

 

– Je n’en sais rien, réplique Maurin, mais ayant pour nous deux chevaux, deux tromblons et une trompe ! et contre nous seulement trois gendarmes, nous avons bien sûr de quoi nous amuser un peu, quoi qu’à vrai dire je ne voie pas au juste comment. »

 

Parlo-Soulet secoua la tête :

 

« C’est l’odeur de la poudre qui te rend fou. Rappelle-toi, Maurin, que c’est bien assez d’avoir affaire à la gendarmerie quand elle vous cherche… Ne la cherchons jamais de notre sicar (de notre propre mouvement). En avant ! »

 

Et Pastouré donna du talon à son cheval.

 

« Tu dis : « En avant » mais tu tournes le dos à l’ennemi ! » lui cria Maurin.

 

Et il exhala un gros soupir.

 

Il comprenait cependant que Parlo-Soulet avait raison, et quoique à contrecœur il le rattrapa au galop.

 

« Je dis « en avant », lui expliqua alors Pastouré, parce que des gendarmes, si tu en veux absolument, pour sûr nous en trouverons à la Foux. Il n’y a pas de bonne fête sans gendarme. Des gendarmes et des gardes, il y en aura à la Foux, sur le champ de courses, où l’on a construit ces jours-ci des arènes de bois et où courent aujourd’hui des taureaux et des toréadors espagnols. »

 

Maurin redressa l’oreille :

 

« Comment, s’écria-t-il… espagnols ? Tu es sûr qu’ils sont espagnols ?

 

– Espagnols du moins ils s’appellent, sur les affiches que j’ai lues.

 

– Espagnols ! » répéta Maurin consterné.

 

Et, dans un grand élan d’indignation sincère :

 

« Voilà donc les Espagnols à la porte de Saint-Tropez ! à la Foux ! à Cogolin ! le jour même de cette bravade qui nous renouvelle à tous comment, il y a des siècles, nous avons mis en fuite, après trois heures de combat, vingt et une galères espagnoles ! Voilà donc maintenant que les barbiers espagnols viennent nous faire la barbe, le jour même de la bravade ! Des Espagnols faire leur fête à côté de la nôtre ! Ils versent sous nos yeux le sang des bêtes innocentes, pendant que nos tromblons ne tirent qu’à poudre et font les vantards !… Les Espagnols, je pense, se foutent de nous ! »

 

Il serra son tromblon avec colère dans sa main qui frémissait.

 

Il éperonna son cheval. Un enthousiasme montait dans sa cervelle surexcitée. Il ne fuyait plus, il allait à un péril nouveau, inconnu. Il tournait un dos méprisant à la guerre civile et courait sus à l’étranger !

 

« Je crois, dit Pastouré gravement, que nous n’avons rien à craindre, présentement, de ces Espagnols !

 

– Et qui te l’a dit ? riposta vivement le mousquetaire. Tu sais bien, Parlo-Soulet, que j’ai mené plusieurs fois des étalons du Golfe jusqu’en Camargue, chez un grand propriétaire de là-bas qui voulait essayer de faire des croisements de nos chevaux de Grimaud avec les camarguais, qui descendent, comme les nôtres, des chevaux sarrasinois ou mauresques… Je connais donc les Espagnols !

 

– Je ne savais pas, dit humblement Pastouré, que la Camargue fût en pays d’Espagne.

 

– Elle est France, la Camargue ! reprit l’autre ; mais depuis quelques années, apprends que les Camarguais veulent être espagnols.

 

– Tiens ! Je ne savais pas cela ! Et comment ? Et pourquoi veulent-ils être espagnols ? se récria Pastouré.

 

– Voilà l’affaire, dit Maurin qui mit son cheval au pas, mouvement aussitôt imité par son compagnon fidèle… Voilà l’affaire : Dans la Camargue, qui est une île dans le Rhône et dans la mer…

 

– Elle est dans la mer ou dans le Rhône, cette île ? questionna le précis Pastouré.

 

– Dans tous les deux, vu qu’elle est dans le Rhône à l’endroit où il entre dans la mer.

 

– Et comment est cette île ?

 

– Il y a du sable, des marécages, des siagnes, des ajoncs, des enganes ; – tiens, ça ressemble aux marais des salins d’Hyères et un peu à la plage d’ici, au fond du golfe.

 

– Je la vois, ta Camargue, dit Pastouré. Et qu’y a-t-il dans cette île ?

 

– Des gardians de chevaux et de taureaux sauvages.

 

– On y chasse ?

 

– De sûr ! tous les gibiers, le sanglier excepté… Pour t’en revenir à l’Espagne, dit Maurin, les gens de Camargue, chaque année, marquent leurs jeunes taureaux avec un fer rouge, afin de les pouvoir reconnaître et de savoir à qui ils appartiennent. On fait à cette occasion des jeux publics. On s’amuse avec les taureaux. Les gardiens montrent leur adresse et leur force en se faisant poursuivre par les bêtes ; des fois, au moment d’être atteints, ils les évitent en sautant par-dessus, à la perche ; d’autres fois en posant le pied sur la tête du taureau, juste à l’instant où il baisse le front pour les embrocher avec ses cornes…

 

– Ils ont un fameux courage ! dit Pastouré.

 

– Peuh ! fit Maurin, j’ai essayé là-bas : j’ai réussi comme eux. Il faut être leste et ne pas perdre le sang-froid, voilà tout. Le taureau se retourne difficilement et un homme adroit l’évite sans trop de peine.

 

– Voilà un travail, interrompit Parlo-Soulet, qui me serait impossible à moi, gros comme je suis. Sais-tu que je pèse deux cent cinquante livres ?… je ferais péter toutes les perches, et, pour l’heure, le cheval que je monte doit regretter son gendarme !

 

– Pour t’en revenir aux Espagnols, reprit Maurin, on joue aussi en Espagne avec les taureaux, mais un jeu tout différent et qui n’est pas beau ! et que je n’aime guère !

 

– Je sais, dit Pastouré. On tue les taureaux devant tout le monde.

 

– Parfétemein ! On tourmente les bêtes ; on leur plante des flèches par tout le corps, comme on plante des épingles dans des pelotes. J’ai vu ça en Arles, où les Espagnols sont venus gagner beaucoup d’argent, pensant que leurs amusements de sauvages plairaient aux gens de notre Camargue. Il faut croire qu’en effet ils ont plu à ce peuple du Rhône puisqu’il s’est mis à réclamer le droit de donner de ces spectacles que les Espagnols appellent des courses de mort. En Provence, en fin de compte, comprends-tu, Pastouré ? les courses de taureaux étaient des jeux où il y avait bien du péril pour l’homme, mais où il n’y avait ni danger pour la bête ni cruauté contre elle. On ne la torturait pas.

 

– J’ai entendu raconter que la torture, dit Pastouré savant, a été abolie par la Grande Révolution.

 

– Tout justement. Eh bien, les Espagnols nous apportent en Provence la torture contre les bêtes. C’est dégoûtant ! Et tu vois ! d’après ce que tu m’annonces, les voilà maintenant aux portes de Saint-Tropez, les Espagnols ! Ah ! si je pouvais les empêcher, ces courses !

 

– En attendant que nous les empêchions, moi, je les verrais volontiers, dit Pastouré, pourquoi je ne sais pas ce que c’est.

 

– Eh bien, allons-y, alors ! »

 

Ils poussèrent leurs chevaux vivement.

 

Les arènes de la Foux se trouvaient sur le chemin que devait suivre Maurin pour regagner sa cabane, où il comptait reprendre ses vêtements habituels.

 

Les chevaux galopaient.

 

Les deux amis ne tardèrent pas à arriver sur le champ de courses de Cogolin, en vue des arènes de bois dont les planches étaient couvertes d’affiches mi-partie jaunes et rouge.

 

Jaune, rouge, c’étaient les couleurs de l’Espagne, le ruisseau d’or entre des rives de sang.

 

Ces affiches pullulaient ; on en avait collé sur le tronc de tous les pins parasols environnants.

 

« Tu vois ! dit Maurin, c’est le pavillon d’Espagne ! ils l’ont planté partout en terre tropézienne !… Eh bien, nous allons voir ! »

 

L’en-tête de ces affiches était rédigé ainsi :

 

Courses nationales du Midi

 

dites

 

GRANDES COURSES ESPAGNOLES

 

ou

 

COURSES DE MORT

 

Primera espada.

 

GONZALÈS TORTILLADOS EL FUEGO BARDILLAS

 

Le célèbre matador de Séville

 

ESPAGNE

 

CHAPITRE XXX

D’une mémorable conversation entre un instituteur et un sénateur, à laquelle assista Maurin, et d’où il appert que la République française obéit à un roi qui s’est donné cette devise : « Abrutir pour gouverner. »

Le champ de courses de Cogolin, au fond du golfe de Grimaud, est établi dans un vaste espace sablonneux, sur lequel s’élèvent çà et là de magnifiques pins parasols. Là, quand le regard ne se porte pas sur les collines trop proches, on pourrait se croire en Camargue même. Mêmes pins, même sable, mêmes tamaris, mêmes saladelles…

 

C’est sur ce terrain que, tous les ans, ont lieu les courses de chevaux qui attirent une foule de spectateurs venus de Toulon, d’Hyères, de Draguignan, de Saint-Raphaël, de Cannes, de Marseille et de maint autre lieu.

 

Cette année-là, des entrepreneurs de jeux tauromachiques avaient imaginé d’exploiter à leur profit la réputation du champ de courses de Cogolin, comme aussi le voisinage de la bravade tropézienne. Ils s’étaient dit que, le lendemain de la procession, ils auraient sans doute toute la partie étrangère du public, et, le jour même de la procession, tous ceux qui se contentent de n’assister que peu d’instants à la bruyante fête traditionnelle. Le calcul n’était pas sot.

 

Une foule immense et bariolée grouillait sur le champ de course, sous les hauts et larges pins parasols, lorsque Maurin y arriva avec son compère.

 

La tentative n’intéressait pas les seuls entrepreneurs, mais aussi les marchands de boissons variées qui poussant devant eux leurs marchandises établies sur de petites charrettes, suivent les taureaux en déplacement et les soldats en manœuvres.

 

Elle n’intéressait pas seulement, avec les entrepreneurs, ces pauvres « buvetiers et cantiniers », mais une foule d’élégants jeunes hommes au menton haut sur cravate, gantés trop juste, lorgnon à l’œil et stick en main.

 

Sous le nom bien français d’afficionados, ces jeunes gens avaient trouvé nécessaire de déclarer jeux nationaux de Provence les corridas de muerte qui sont essentiellement espagnoles et jamais, au grand jamais, ne furent provençales.

 

Le grand, le terrible reproche qu’on peut faire à la corrida de muerte, c’est qu’elle excite, sous le nom d’enthousiasme tauromachique, le plus vilain sentiment du monde, celui de la cruauté qui se satisfait sans péril.

 

En effet, toute la joie du spectateur des courses de taureaux consiste à jouir, sans danger, des dangers que courent un ou plusieurs hommes, et des souffrances d’une bête vingt fois blessée avant de mourir.

 

Joie abominable, celle de sentir qu’on est à l’abri de la souffrance qu’on a causée moyennant quinze ou trente sous, cent sous ou vingt-cinq francs.

 

Il est impossible de rêver, pour un peuple civilisé, un spectacle qui le soit moins.

 

C’est ce qu’était en train de dire, sous un parasol et sous un arbre du même nom, M. le sénateur Besagne à M. l’instituteur Letourel.

 

Quand Maurin et Pastouré à cheval arrivèrent sous les grands pins de la Foux, les courses n’étaient pas commencées. Les gens, les étrangers surtout, regardèrent le mousquetaire et le dragon avec étonnement d’abord, puis avec curiosité, mais la plupart crurent qu’ils faisaient partie de la troupe tauromachique. On murmurait : « C’est des picadors ! »

 

« Tiens, dit Pastouré, voici monsieur l’instituteur qui a « appris » à mon fils. Bonjour, monsieur Letourel. »

 

Pastouré, du haut de son cheval, serra la main de M. Letourel, Letourel, qui écoutait le sénateur Besagne.

 

« Deux bravadeurs de Saint-Tropez, n’est-ce pas ? » dit le sénateur.

 

Maurin salua, en soulevant son feutre empanaché.

 

« Nous parlions, dit M. Letourel à Pastouré et à Maurin, des courses de mort auxquelles nous allons assister ; et, ajouta-t-il en se retournant vers M. Besagne – je me permettrai de vous demander, monsieur le sénateur, comment il se fait que les Chambres ne votent pas une bonne loi contre ces courses de mort ou, si la loi existe – comme on le dit – pourquoi elle n’est pas appliquée sévèrement ?

 

– Les partisans de ces courses, répondit le sénateur, leur ont inventé un nom qui paralyse l’action gouvernementale ; ils les ont appelées (voyez l’affiche) : jeux nationaux. Ce mot de national a la vertu de protéger peu ou prou tout ce qui le porte. Si nous touchions à des jeux ainsi dénommés, nous aurions contre nous, on le craint du moins, la nation tout entière, du moins la nation provençale.

 

– Ma nation ! jamais ! s’écria Maurin.

 

– Je me permets encore de vous faire remarquer, dit l’instituteur, que ce motif soulignerait la faiblesse du gouvernement, sans l’excuser. Il doit y avoir autre chose… C’est un chagrin bien grand pour moi, qui ai consacré ma vie à tenter d’apprendre aux enfants la bonté, la justice, la bienveillance envers les animaux, de voir se dresser partout ces cirques féroces. Regardez ! Cela rappelle les temps les plus barbares. La France républicaine n’est-elle qu’une France décadente, monsieur le sénateur ? et qui donc en est responsable ?

 

– Bravo ! s’exclama Maurin, le mousquetaire à cheval.

 

– Qui est responsable ? eh bien, je vais vous le dire ! répliqua le sénateur impatienté. Je vais vous le dire, puisque vous me pressez ; je ne veux pas que le brave homme que vous êtes puisse m’accuser d’être indifférent au vilain mal qui vous indigne… Le coupable, c’est le suffrage universel.

 

– Ah ! par exemple ! » s’indigna Maurin qui crut la République en danger.

 

Mais le sénateur continuait à parler. Maurin et Pastouré, attentifs et imposants sur leurs chevaux immobiles, écoutèrent.

 

« Le suffrage universel, dit M. Besagne, c’est comme la langue selon Ésope : ce qu’il y a de meilleur et ce qu’il y a de pire… Suivez-moi attentivement : la plaie de notre pays, c’est l’alcoolisme ; dans certaines villes il y a un si grand nombre de débits de liqueurs qu’il s’en trouve, d’après les statistiques, un pour sept habitants, en comptant les femmes et les vieillards !

 

– C’est plus encore qu’il n’y a de musiciens à Bourtoulaïgue ! déclara Maurin.

 

– C’est terrible ! fit l’instituteur.

 

– Tous les débitants d’alcool, en France, sont des électeurs redoutables, car ils ont une influence reconnue sur leur clientèle. Me suivez-vous bien ?

 

– Trop bien, monsieur le sénateur.

 

– Qui diable pourrait deviner pareille chose ! dit le candide Maurin.

 

– Donc, le député, s’il veut être renommé à la fin de la législature, ménage les marchands d’alcool. Ménager les marchands d’alcool, c’est ne pas nuire à leur commerce. Ne pas nuire à leur commerce, c’est leur permettre d’empoisonner le peuple avec leurs boissons frelatées. Donc, pour rester député, on laisse empoisonner le peuple par l’intermédiaire du marchand d’alcool. Est-ce clair ?

 

– Noum dé pas Diou ! fit Maurin, je comprends l’affaire ! Tous ces alcools sont des poisons !… Et dire que, pendant qu’on en fabrique avec des grains, avec du bois, avec toutes sortes de cochonneries, notre bon vin naturel ne peut pas se vendre ! Et comme ça, monsieur le sénateur, nos députés protègent les fraudeurs ? Si M. de Siblas m’avait dit ça, je n’aurais pas voulu me le croire, et je me serais peut-être fâché – parce qu’il est, comme de juste, un ennemi de la République – mais vous, vous êtes un de ses meilleurs défenseurs. Si donc vous dites ça, c’est pour un bien. Mais voyons un peu… les marchands d’alcool et les courses de taureaux, ça fait pourtant deux ?

 

– Ça ne fait qu’un !

 

– Comment ? s’exclama Pastouré qui fit passer son tromblon de son bras gauche sur son bras droit.

 

– C’est facile à comprendre : le public des courses de taureaux est un excellent public pour les marchands de boissons quelconques. Une foule excitée, cela boit, reboit et veut encore boire. Le spectacle irritant dessèche les gosiers.

 

– Je vois venir la lièvre ! dit Maurin soucieux. Elle est grosse !

 

– L’émotion emplit les bouches d’amertume – poursuivit le sénateur ; il faut donc boire. Dans les villes de courses, les marchands de liquides ont le plus grand intérêt à appeler jeux nationaux les courses à mort, afin de les rendre respectables ; et plus d’un député, qui préfère sa situation au vrai bien du peuple, dont il a cependant assumé la défense, se laisse aller à ne pas contrarier le marchand d’absinthe et de faux vermouth de Turin – lequel est ainsi, au bout du compte, roi de France !… Conclusion : c’est pour faire de la France un abattoir et du marchand d’alcool le vrai roi de la France que nos pères ont fait la Révolution de 89…

 

– F… fichtre ! dit Maurin en faisant passer son tromblon de son bras droit sur son bras gauche.

 

– Voilà pourquoi, monsieur l’instituteur, vos prédications sur la bonté et la générosité envers les bêtes resteront stériles… Que voulez-vous que j’y fasse ? je suis vieux et découragé.

 

– Dites cela à la tribune.

 

– Je suis sénateur. L’initiative appartient aux députés.

 

– Faites-le dire par les journaux.

 

– La plupart refuseraient… Le marchand d’alcool est une force redoutable. Il a entre ses mains la vie et la mort des grands quotidiens… En résumé, il tient en bride les deux plus grandes puissances du monde moderne ; le suffrage universel et la presse. Voilà pourquoi et comment il est véritablement le nouveau roi du monde. Mais les courses commencent… Voyons ce que cela deviendra. »

 

Maurin, d’un air irrité, descendit de cheval et Pastouré l’imita.

 

« Monsieur le sénateur, dit Maurin, nous autres le peuple, nous ne savons pas expliquer les choses, mais nous répétons souvent dans ce pays-ci une parole qui en assemble beaucoup. Nous disons : « Aï, pauvre « France ! » et je le vois bien, c’est « Pauvre France ! » qu’il faut dire…

 

– Bah ! répliqua le sénateur, la vie d’un grand pays est puissante elle aussi, et l’on trouve tôt ou tard remède à tout !

 

– Après ça, dit Maurin, ça n’est pas plus fort que mon histoire de chien enragé… mais c’est à peu près. »

 

M. le sénateur ne l’entendait plus. Il entrait dans le cirque avec l’instituteur son ami.

 

Alors Maurin se tourna vers Pastouré :

 

« Je suis là que je me pense des choses terribles, ami Pastouré. Si tout ce que nous a dit M. Besagne est vrai, un jour il nous faudra entreprendre, nous autres républicains, une révolution contre la république, pour te refaire une France ! Et cette idée m’embête ! N’empêche que, si mon peuple le demandait, je me mettrais à sa tête, noum dé pas Diou ! Je suis déjà allé à Paris pour mon compte, à pied. Je suis un homme, tel que tu me vois, capable d’y retourner avec un peuple derrière moi !

 

– Je le sais bien, dit Pastouré. Et je suis homme à t’y suivre, comme de juste.

 

– En attendant, suivons la foule, dit Maurin. J’ai envie de leur montrer, à ces Espagnols, de quel bois je me chauffe ! »

 

Ils attachèrent leurs chevaux au tronc d’un pin parasol, et se dirigèrent vers l’entrée des arènes.

 

Le dragon Pastouré ne lâchait pas d’une semelle le beau mousquetaire, à qui les jeunes filles jetaient des regards aimables, car il avait vraiment haute mine, avec son tromblon sur le bras droit, la main gauche sur son épée horizontale et son panache flottant au vent, encore qu’un peu déplumé…

 

CHAPITRE XXXI

Comme quoi le grand Empereur recula devant un Six-Fournain.

Au moment où Maurin entrait dans les arènes, suivi de Pastouré, Tonia, de son côté, y arrivait avec son père dans la carriole que leur avait prêtée leur voisin, le cantinier du Don.

 

Orsini attacha son cheval au tronc d’un pin parasol, non loin des montures de Pastouré et de Maurin, qu’il reconnut aux rubans de fête qui enguirlandaient les harnachements, et avec sa fille il entra dans le cirque.

 

Pastouré le désigna à Maurin :

 

« Regarde ta Tonia, là-bas, avec Orsini. On dirait qu’ils te suivent.

 

– Ils suivent les fêtes, dit Maurin, et puis les Corsoises sont un peu Espagnoles : elles ont le couteau à la jarretière. »

 

Tonia, de loin, sourit à Maurin, qui, tout de même, se sentait fier d’être tant aimé par elle, – mais qui se trouvait d’autant plus malheureux d’avoir fui les gendarmes sous les yeux de sa belle amie.

 

Les arènes, tout en bois et construites hâtivement, étaient cependant assez vastes. C’était un cirque à ciel ouvert, de forme elliptique ; les palissades extérieures avaient près de cinq mètres de hauteur et celles qui séparaient le public de l’arène environ un mètre cinquante.

 

Tout le long de ces palissades intérieures courait une plinthe en saillie, sur laquelle pouvait prendre appui le pied des toréadors lorsqu’ils les voulaient franchir pour échapper au taureau.

 

Huit ou dix rangs de gradins s’étageaient autour de l’arène. Dans une loge décorée d’étamines tricolores avaient pris place plusieurs maires des environs, autour du sénateur Besagne. Les deux premiers rangs, qui s’appelaient places réservées, étaient occupés par des bourgeois, de riches propriétaires, des dandys de petites villes et de villages, des désœuvrés de Marseille, de Cannes et de Nice ; on remarquait quelques riches directeurs d’établissements honteux, venus de ces grandes villes en bogheys reluisants attelés d’excellents trotteurs.

 

À ces mêmes places réservées, cinq ou six gentilshommes des environs, habitués du champ de courses de Cogolin.

 

Bref, les classes les plus diverses de la société étaient représentées dans ce nombreux public.

 

Les courses commençaient…

 

Deux cavaliers (picadors), aux jambières de tôle et armés de lances, couraient autour de l’arène.

 

Un premier taureau fut lâché… C’était, disait l’affiche, le terrible Empereur – taureau espagnol redouté, le même qui avait frappé à mort l’illustre El Tato, dont Gonzalès Tortillados seul héritait la gloire !

 

Empereur sortit du toril sans trop de hâte, et tout de suite Maurin reconnut un misérable petit taureau camarguais épuisé par trente courses récentes et autant de marches forcées le long des routes de Provence où on le traînait la nuit de cirque en cirque.

 

« S’ils sont tous espagnols comme celui-là ! déclara-t-il, les amateurs de courses espagnoles auront le droit de se faire rendre leur argent. »

 

Habillé correctement en toréador espagnol, mollets bombés sous le bas blanc, veste courte et pailletée, un homme, aux cheveux noirs et luisants comme de la poix, s’avança armé de deux banderilles qu’il planta dans les flancs du taureau en faisant des ronds de bras comme une danseuse.

 

Empereur frémit. Deux filets de sang sortirent de ses blessures, à la base des deux flèches qu’il secoua d’un frisson de peau, sans parvenir à les faire tomber ; puis le taureau, évitant les picadors avec soin, se mit à faire deux ou trois fois le tour de l’arène… Les banderilles sanglantes et ballottantes écorchaient sa chair, au rythme du galop ; il était évident qu’Empereur cherchait la sortie et rêvait au foin de son râtelier, à moins que ce fût aux horizons de Camargue prolongés par la vaste mer.

 

Une huée de la foule accueillit cette insigne lâcheté.

 

Empereur ne gagnait pas l’argent des entrepreneurs.

 

Ils avaient disséminé parmi le public quelques compères chargés de diriger les volontés de la foule.

 

« Allons, le feu ! le feu ! » cria un prétendu afficionado.

 

Un deuxième toréador, tout pareil au premier, planta dans le cou d’Empereur deux banderilles nouvelles. Elles portaient des fusées dont la mèche se consuma lentement. Le feu atteignit bientôt la poudre et le taureau, couvert tout à coup d’étincelles, se secoua encore… les deux fusées finirent par éclater avec un bruit ridicule…

 

Le taureau courant çà et là passa trop près d’un picador qui, de sa lance, le piqua au front. Le sang jaillit et ruissela dans les yeux du malheureux animal.

 

Alors des sifflets se firent entendre. Le fauve, impatienté, réveilla ses énergies et s’élança sur un picador dont la lance, cette fois, ne l’atteignit point… les deux cornes entrèrent dans le ventre du cheval. Le cheval s’écroula, entraînant sous lui son cavalier…

 

« Bravo, toro ! » crièrent les jeunes aficionados, qui suçaient leur canne à pomme d’or.

 

Alors la primera espada fit son entrée, alla droit au taureau, en agitant sa cape rouge.

 

Empereur, oubliant le cheval tombé, se rua sur la cape…

 

Le cheval essaya de se relever. Le picador, embarrassé de ses jambières, se dégagea avec peine ; et, lourdement, il gagna seul la porte de sortie qui s’ouvrit devant lui pour se refermer aussitôt.

 

Le cheval était enfin parvenu à se remettre debout. On le vit alors, au milieu de l’arène, faire quelques pas mal assurés, en se vidant peu à peu de tous ses intestins déroulés dans lesquels ses pieds se prirent.

 

Entravé par ces liens horribles sortis de lui-même, il chancela une dernière fois sur ses jambes vacillantes, puis il chut de côté, s’allongea sur le flanc, souleva encore une fois sa tête aussitôt retombée, et mourut…

 

Les femmes terrifiées et heureuses se pressaient contre l’épaule des jeunes hommes…

 

La primera espada, poursuivie par le taureau, feignit de fuir – puis, brusquement se retourna, faisant face à la bête.

 

Empereur, surpris, s’arrêta. La foule applaudit.

 

Les compères mêlés au public crièrent : « Gonzalès ! vive Gonzalès ! vive Tortillados ! c’est lui ! c’est lui ! le grand El Fuego ! bravo ! bravo ! bravo Tortillados ! »

 

Tortillados se tortilla et salua les quatre points cardinaux.

 

Au moment où sa face souriante se tournait vers le mousquetaire et le dragon :

 

« Noum dé pas Diou ! s’exclama Maurin… mais je le reconnais, leur Tortillados ! c’est Mouredu, de Six-Fours, qui fut mon « cambarade » quand il était soldat et maître d’armes en Arles !… Il s’était fait gardian camarguais à l’époque où l’on a rasé le village de Six-Fours, au sommet de sa colline, pour mettre une batterie à la place ! Si c’est lui le plus fort de la troupe, pechère, le public est refait ! Tout ça, c’est d’Espagnols des Martigues ! »

 

La primera espada, son bras gauche recouvert de la cape, s’avança et, visant le nœud vital du taureau, entre les deux épaules, y porta son coup d’épée… Manqué !

 

Les prétendus afficionados, qui étaient les salariés de l’entreprise, se turent, mais un spectateur indépendant siffla.

 

Le taureau, blessé cinq fois, paraissait hésiter à fondre sur son adversaire… et enfin, tout à coup, il lui tourna le dos. Les sifflets se firent stridents et innombrables.

 

Un picador courut au taureau, le menaçant de sa lance… L’animal parut préférer l’épée et retourna vers elle.

 

L’élégant Tortillados, dont le postérieur un peu gros était pressé dans des culottes très collantes, paradait avec grâce. De nouveau il se campa devant la bête qui fonça sur la cape. Alors Gonzalès El Fuego Tortillados pivota sur ses talons… Empereur passa, frôlant la cape…

 

Le même jeu se renouvela à diverses reprises.

 

Une fois, poursuivi par le taureau, Tortillados Mouredu franchit légèrement le cheval mort… Sa grâce s’envola par-dessus ce hideux amas d’entrailles graisseuses et sanguinolentes. La foule applaudit.

 

Alors Mouredu Gonzalès Tortillados El Fuego Bardillas essaya d’en finir avec le taureau… Il poussa de nouveau sa pointe… Touché ! Empereur tomba.

 

Des grêles et des tonnerres d’applaudissements éclatèrent aussitôt. La primera espada salua.

 

Mais le taureau n’était que blessé. Fatigué, il n’était tombé que pour avoir buté… il se releva brusquement. Il courut à la porte de la barrière qui, juste à ce moment-là, s’ouvrait vivement pour laisser passer les mules toujours prêtes à entrer dans l’arène où elles doivent enlever les animaux morts, et il s’élança hors du cirque. Il passa devant les gardiens et les aficionados admis à l’honneur de prendre place avec eux près du toril… Il passa et aperçut, au delà de la seconde palissade, un filet de jour entre deux planches ; alors il chargea, effrayant tout ce qu’il rencontrait et, au galop, défonçant la muraille de bois d’un coup de tête, il se trouva tout à coup dans une plaine qui ressemblait à sa libre Camargue marine…

 

Des huées retentirent dans le cirque et la foule se précipita au-dehors de toutes les issues…

 

CHAPITRE XXXII

Une chasse qui n’est pas provençale et que les braconniers Maurin et Pastouré se refusent à faire.

« Un taureau échappé ! Un taureau échappé ! »

 

Les arènes restaient à peu près vides. Tout le monde voulait voir comment se comporterait au-dehors la bête évadée.

 

Le taureau en liberté – échauffé par le mouvement, la colère et l’âpre désir de rester libre – çà et là chargeait les groupes qui vivement s’abritaient derrière les larges troncs des pins. En un clin d’œil, sept, huit, quinze hommes – qui étaient-ils ? d’où venaient-ils ? – se trouvèrent armés de fusils et de revolvers et se mirent à la poursuite du taureau…

 

Et ce fut, à travers les sables, une course folle ; puis, traqué par quelques cavaliers, l’animal revint vers le cirque.

 

Maurin et Pastouré suivaient des yeux, comme tout le monde, cette chasse lamentable…

 

« Prends ton cheval, bravadeur ! et cours à la bête ! lui cria quelqu’un.

 

– Pour quoi faire ? dit Maurin haussant les épaules, je souhaite beaucoup qu’elle se sauve pour de bon ! »

 

Arrivée près du cirque, la malheureuse bête reconnut le lieu de son martyre, et épuisée, haletante, du sang dans les yeux et dans les naseaux, du sang sur les flancs, du sang partout, s’arrêta stupéfaite et résignée.

 

À ce moment on entendit une détonation. De loin, un vaillant imbécile lui avait tiré un coup de revolver. La fine balle inutile érafla l’échine de l’animal. Il eut un frisson comme au toucher d’un taon importun ; on vit luire un nouveau filet de sang qui coula sur sa robe noire. Ce fut tout.

 

Un second coup retentit, un coup de fusil cette fois, toute une charge de plombs, préparée pour les canards du golfe, cribla le mufle frémissant qui, troué en écumoire, se mit à pleurer du sang. Le taureau frissonna encore, mais resta immobile, muet ; victime lamentable de la brutalité humaine.

 

Maurin et Pastouré regardaient cela, d’un air stupide, comme s’ils eussent partagé l’étonnement dédaigneux de la pauvre bête.

 

« Pas moins, dit Maurin, c’est des sauvages ! mais qu’y pouvons-nous ? Il y a dans la loge d’honneur des maires et des sous-préfets chargés de faire respecter la loi ! je ne peux pourtant pas faire toute leur besogne à moi tout seul !… Et puis, à qui, en ce moment, pourrions-nous bien nous en prendre !… »

 

Les bourreaux du pauvre Empereur n’avaient ni balles ni chevrotines, et voilà que, tour à tour, huit ou dix fusils chargés de menus plombs prirent pour cible, tous à la fois, le taureau martyr. Maintenant un de ses yeux crevés pendait hors de l’orbite. Sa langue sortait de sa bouche baveuse… un coup de feu la perça de trente trous… Il la rentra, mais elle ressortit de sa bouche avec des ruisselets de sang.

 

De nouveau le taureau, fatigué des hommes, tomba sur ses genoux, puis il chavira et il s’allongea sur le sol en haletant.

 

Alors, svelte, élégant dans sa veste de pourpre et d’or, un pseudo-Espagnol accourut, s’assit sur la croupe du monstre soi-disant terrible, et, du coup de dague classique, l’acheva. Un frémissement dernier agita cette lourde loque de chair qui avait été une créature, et le taureau expira.

 

Le public, commentant diversement les incidents de cette chasse hideuse, rentra dans le cirque.

 

Dignes, les autorités n’avaient pas quitté la loge césarienne.

 

Tonia non plus n’avait pas abandonné sa place.

 

CHAPITRE XXXIII

À sa manière, Maurin des Maures prend enfin part aux jeux nationaux, pour la plus grande joie de quatre mille spectateurs.

Un second taureau se présenta dans l’arène.

 

Comme tout le monde, Maurin et Parlo-Soulet avaient repris leur place ; très graves, ils étaient comiques et inquiétants, avec leur tromblon de bravadeurs couché sur leurs genoux.

 

L’arène était vide, nettoyée ; le sang du cheval avait disparu sous le sable ratissé avec soin.

 

Le second taureau qui fut lâché dans l’arène sembla plus vif, mieux en forme.

 

« Encore un camarguais tout de même, ce taureau espagnol ! » dit Maurin.

 

Les chevaux des picadors eurent peur de celui-là et se mirent à le fuir, résistant à leurs cavaliers et voltant sur eux-mêmes, tout en faisant plusieurs fois le tour de l’arène…

 

Quand reparut Mouredu Tortillados, une bordée de sifflets sincères l’accueillit. Il tenait cependant à laver dans du sang le souvenir de son premier échec. Il salua de son mieux le public, et tout de suite attira le taureau sur sa cape.

 

Le taureau vint à lui, le toréador l’évita. Le taureau revint sur l’homme. Mouredu Tortillados se campa dans une attitude de défi.

 

Le taureau, à trois pas de lui, s’arrêta, tête baissée…

 

Le public frémissait d’aise parce qu’il croyait l’homme et la bête en péril de mort.

 

Prise à part, chacune des créatures qui composait cette vaste assemblée avait l’horreur du sang et des cruautés ; et cette assemblée tout entière se sentait, avec joie, devenir cruelle et sanguinaire.

 

Bien à l’abri derrière les palissades, tous les spectateurs attendaient avec impatience la mort ou la mise hors de combat du toréador ou du taureau. Mais ni l’un ni l’autre n’avaient envie de mourir, ni même de souffrir, et ils gardaient chacun sa position.

 

Ils restaient là, immobiles tous deux, tableau vivant…

 

Cela dura plus d’une minute.

 

Un coup de sifflet, blâme non équivoque, se fit entendre ; aucun des deux adversaires ne remua.

 

« Ah ! mais il m’embête, à la fin, cet Espagnol ! cria tout haut et tout à coup Maurin.

 

– Quel est cet idiot ? » fit à son voisin, en lui désignant Maurin, un des gandins qui suçaient obstinément la pomme d’or de leurs cannes.

 

Maurin le regarda de travers et, feignant de croire qu’on parlait du toréador :

 

« Cet idiot, monsieur, dit-il poliment, est un Espagnol de votre espèce, pas plus Espagnol que vous, et à qui un bravadeur de Saint-Tropez, avec ou sans permission, va montrer comment nos ancêtres ont traité les véritables Espagnols, il y a des siècles. »

 

Cela dit, Maurin quitta sa place, sauta de gradin en gradin, mit le pied sur la palissade qui séparait de l’arène les spectateurs… et, sans lâcher son tromblon, le hardi mousquetaire bondit légèrement dans l’arène.

 

Le taureau ne se déplaça pas quand il vit venir à lui ce nouvel adversaire… sa tête ne fit pas un seul mouvement. Il restait là, cornes baissées, mais son pied se mit à creuser nerveusement la terre.

 

Le toréador, qui tournait le dos à Maurin, ne l’avait ni vu ni entendu venir ; il n’était occupé qu’à surveiller le fauve, car le taureau le plus paisible peut tout à coup se montrer redoutable. Aussi la foule ne respirait-elle plus.

 

L’arrivée de Maurin ne dérangea pas, mais tout au contraire accrut l’anxiété du public, son immobilité et son silence.

 

Un mousquetaire dans l’arène, cela d’abord n’étonna presque personne ; les uns reconnaissaient le bravadeur, les autres crurent qu’ils assistaient à l’entrée en scène d’un nouvel acteur, vêtu en Espagnol d’autrefois… mais tous également se rendaient compte d’une chose :

 

Le drame se corsait.

 

Tout cela n’avait pas duré longtemps.

 

Maurin, tranquille, son tromblon sur le bras gauche, marchait vers Mouredu Tortillados qui, demeuré immobile dans l’attitude du duelliste en garde, lui montrait son postérieur avantageux.

 

Dès qu’il arriva près du toréador qui ne gardait pas ses derrières, le mousquetaire leva sa botte droite… Pan !

 

Et Moureau Tortillados tressauta, atteint en pleine rotondité par un magistral coup de pied.

 

L’étonnement de la foule suspendit une seconde l’explosion de son hilarité, puis un éclat de rire fait de deux mille éclats de rire retentit, colossal, répondant aux lointaines bravades dont Saint-Tropez, là-bas, à l’autre bout du golfe, tressaillait encore.

 

Mouredu Tortillados ne reconnut pas d’abord un coup de pied ; il avait tressauté sur place sans se retourner, conservant ainsi, avec une sagesse extrême et un soin jaloux, sa position de primera espada qui regarde un taureau entre les deux cornes et dont le salut peut dépendre d’un faux mouvement… Il était vrai, bien vrai, que la mort était là, mêlée à cette scène burlesque.

 

Mouredu sentait bien que l’heure était solennelle ! et, loin de se retourner, il demeurait cloué au sol, en statue, l’œil fixé sur les armes de son adversaire cornu, le seul de ses deux ennemis qu’il vît et pût voir.

 

Un second coup de pied visita le satin de ses culottes… Mouredu Tortillados sursauta une seconde fois, et, prudemment héroïque, demeura à son poste sans se déplacer d’une ligne, l’œil devant lui, l’épée tendue.

 

À la troisième sonnerie des trompettes de Jéricho, les murailles tombèrent… Au troisième coup de pied que reçut dans le derrière le toréador Gonzalès Tortillados El Fuego Bardillas – sa culotte creva et laissa échapper un pan de sa chemise qui aussitôt se mit à flotter comme une oriflamme ! À cette vue, le taureau fit un brusque tête-à-queue et détala.

 

La foule fut secouée d’un rire formidable.

 

Ce qu’on appelle un taureau collant est chose assez rare ; beaucoup de ces malheureux animaux font alterner la vaillance et la lâcheté… Celui-ci semblait dire : « Que ces deux-là se débrouillent ensemble !… Le nouveau venu est peut-être un allié. »

 

Débarrassé de l’ennemi qui lui faisait face, Mouredu Tortillados, l’épée toujours tendue, se retourna enfin brusquement vers la force inconnue qui l’attaquait par-derrière.

 

« Espagnol de carton, lui dit alors Maurin, les Tropéziens ont fait fuir, voilà trois siècles, vingt et une galères d’Espagnols… et moi, j’ai voulu en découdre un par-derrière !… »

 

Le pan de chemise que le coup de pied de Maurin avait livré aux brises se montrait maintenant à la moitié du public qui ne l’avait pas aperçu d’abord. On se le désignait du doigt ; et la gaieté d’un peuple entier montait vers le soleil en rumeurs éclatantes et sans fin, mourantes et renforcées comme le concert des cigales, dans les forêts des Maures, au temps caniculaire !

 

Le toréador, qui pourtant ne se savait pas si atteint dans sa dignité, sentit néanmoins qu’on le trouvait ridicule.

 

À ce moment, la brise marine pénétrant jusqu’à sa chair par la brèche que la botte ennemie avait ouverte, Tortillados comprit la gravité de sa situation. L’invective et l’épée de Maurin achevèrent de l’éclairer sur le péril que couraient son honneur personnel et le succès de son entreprise…

 

Il vit rouge et s’élança, l’épée haute, sur son ennemi… Maurin rompit d’une semelle et dégaina sans lâcher son tromblon qu’il tenait de la main gauche… Les épées se croisèrent… Le taureau, à vingt pas de distance, les regardait reluire et cliqueter. La tumultueuse gaieté de la foule devint assourdissante. Les deux maîtres d’armes se mesurèrent de l’œil en se tâtant du fer.

 

Un cri unanime s’éleva, un cri d’admiration joyeuse mais aussi d’inquiétude : on avait enfin compris le sens de l’intervention du bravadeur, la pensée du don Quichotte paysan !

 

« Bravo, Môourin ! vive Saint-Tropez ! à bas l’Espagne ! viva pour les bravadeurs ! vive Provence ! mort à l’Espagnol ! bravo, toro ! bravo, Môourin ! »

 

Réglementairement en garde, le mousquetaire, le noble champion des traditions locales et véritablement nationales, se souvenant des paroles du sénateur Besagne, cria, alors, d’une voix tonitruante comme celle d’un tromblon :

 

« Citoyens ! la France n’est pas un abattoir ! L’Espagnol n’est pas roi de France ! Le marchand d’alcool non plus ! Vivo sant Troupé !

 

– Vive Saint-Tropez ! » hurla la foule enthousiasmée.

 

Et le mousquetaire parait tierce, parait quarte, parait tout ! Le mousquetaire paradait ! La lame de Maurin ne quittait pas celle de son adversaire. Quelque mouvement que fît l’épée de Mouredu, elle retrouvait toujours celle de Maurin, comme si, aimantée, elle s’y fût à chaque fois collée d’elle-même, en dépit de toute habileté… Tout à coup Maurin poussa sa pointe.

 

La primera espada Gonzalès Tortillados Mouredu fit un bond en arrière… La foule trépigna de gaieté.

 

« Mort à l’Espagnol ! vive Provence !, Ten-ti, Môourin ! vivo sant Troupé ! »

 

À la fois terrifiée et joyeuse comme la foule, Tonia applaudissait follement.

 

« C’est tout de même un bougre, ce Maurin ! » dit Orsini.

 

Le taureau regardait toujours les duellistes, d’un air d’étonnement stupide. À présent Maurin marchait vivement sur Mouredu, le forçant, coup sur coup, à reculer chaque fois d’un pas ; puis, quand l’autre fut acculé à la palissade de clôture, il lui fit sauter d’un coup sec son épée dorée… et courut mettre le pied dessus…

 

Le taureau tout à coup s’élança entre les deux hommes. Quand il le vit tout proche, le mousquetaire abaissa vers les pieds de l’animal son glorieux tromblon, et rrrran !… un coup de tonnerre fit retentir le cirque et, aux alentours, la plaine et les échos du golfe et toutes les montagnes voisines… Le taureau, stupéfait, fit de nouveau une volte brusque et Maurin, alors, le traitant comme il avait fait le toréador, lui mit tranquillement sa botte sous la queue.

 

À ce spectacle, une folie sans nom, une joie surhumaine s’empara de la foule trépignante.

 

Les femmes lançaient à Maurin les éventails, les mouchoirs, et à Mouredu, par dérision, des oranges et des gros sous. Mouredu consterné, les genoux repliés, adossé aux planches de la palissade dans la posture d’un homme assis en l’air, humilié, piteux, cachant de son mieux son derrière, dont il savait à présent toute l’indiscrétion, regardait d’un œil morne cette manifestation qu’il ne comprenait en somme qu’imparfaitement.

 

Le mousquetaire ramassa l’épée du toréador, et, avec un geste noble, il la lui rendit ; puis remettant sa propre épée au fourreau, il courut au milieu de l’arène prendre à terre la cape rouge de la espada, et allant d’un pas paisible vers le taureau toujours étonné, il l’en coiffa, entortillant ses cornes et lui recouvrant les yeux des plis de la pourpre flottante… Enfin, d’un air grave, il l’empoigna par la queue et le contraignit à marcher à reculons jusqu’à la porte du toril qui s’ouvrit pour les laisser sortir… Mouredu Tortillados l’Espagnol, El Fuego Bardillas, le Six-Fournain de Madrid, directeur des jeux nationaux de Provence, avait disparu.

 

Aussitôt, comprenant d’instinct comment doit logiquement se terminer un spectacle à la fois si pénible et si burlesque, la foule, ivre de gaieté, se mit à démolir les gradins de bois et les palissades, et à en jeter les débris dans l’arène. Une baraque de buvetier était au-dehors, toute proche… Un forcené courut y prendre des bidons d’alcool qui furent vidés sur les matériaux entassés au milieu du cirque… À ce bûcher qui était énorme, on mit le feu, et une farandole s’organisa autour de l’incendie.

 

Un monstrueux rondeau de moquerie et de colère commença à virer, ayant pour centre un obélisque de flammes rougeoyantes et de sombres fumées. Les femmes affolées s’étaient enfuies, suivies des « gens comme il faut »… et le sénateur Besagne disait à l’instituteur Letourel :

 

« Ça finit toujours comme ça : c’est décidément une mauvaise école que leurs corridas de muerte… Mais où sont donc les gardes-champêtres ? »

 

Les gardes-champêtres étaient en train de se réjouir dans les buvettes environnantes.

 

Maurin, sans rire, disait à Pastouré qui l’avait rejoint.

 

« Ça commence à se faire vilain : allons chercher les gendarmes !… »

 

Comme ils regagnaient à travers le tumulte l’arbre où étaient attachés leurs chevaux, ils passèrent près des buvettes ambulantes. Un ivrogne titubait, tendant pour la dixième fois au buvetier le prix d’un verre et lui disant « Verse ce que tu voudras, pourvu que ça racle. » Au moment où le buvetier penchait sa bouteille, Maurin, entraîné par l’esprit de révolte, d’un coup de crosse de son tromblon la fit voler en éclats.

 

« Té ! cria-t-il, pour le roi de France !

 

– Tu auras de mes nouvelles, Maurin ! Je te connais et j’ai des témoins.

 

– Encore un procès-verbal ! » dit philosophiquement Maurin à Pastouré.

 

Et tous deux, enfourchant leurs chevaux, détalèrent.

 

À cent pas de là, ils virent, devant une des buvettes en plein vent, sous un pin, deux gendarmes chargés de la surveillance des courses, assis, attablés et buvant ferme.

 

« Messieurs, leur dit aimablement Maurin du haut de son cheval, regardez là-bas : les arènes fument.

 

– Ah ! oui, les arènes fument ? répondit l’un des gendarmes… Eh bien, nous autres nous buvons. »

 

Et tous deux, très occupés à boire, en effet, continuèrent.

 

« À votre aise ! répliqua Maurin joyeusement. D’ordinaire vous faites votre devoir et même trop bien. Moi, en vous prévenant, j’ai fait le mien. Bonsoir. »

 

Et piquant des deux, il dit à Pastouré qui le suivait comme son ombre :

 

« D’ordinaire ce sont les gendarmes qui me cherchent ; pour une fois que je cherche les gendarmes, tu vois, ça ne m’a pas réussi !… C’est égal, des courses de cette espèce, je n’en avais jamais vu ! Mais il faut croire qu’on en voit puisque nous venons d’en voir. Qu’en dis-tu, Pastouré ?

 

– Je dis, répliqua le géant, que je ne sais pas où nous allons de ce pas, et que peut-être il faudrait le savoir.

 

– À ma cabane ! riposta Maurin. Je ne peux pourtant pas rester toute ma vie habillé en mousquetaire !… La liberté en France défend beaucoup de choses, mais principalement de s’habiller en soldat du temps passé. Comme mousquetaire, ami Pastouré, l’État ne me subventionne que deux jours par an, et encore c’est seulement pour me payer de la poudre de guerre. »

 

Ils allaient d’un bon trot.

 

« Halte ! dit tout à coup Pastouré. Si tu veux encore des gendarmes… en voici encore ! Derrière ta cabane, j’en vois un qui se croit bien caché et qui me montre un coin de son chapeau d’empereur. De sûr, qu’il t’attend, toi et aucun autre.

 

– Alors, dit Maurin, il me paraît, à n’en pas douter, que le grand Saint-Tropez veut que je reste mousquetaire. Laisse-moi recharger mon tromblon, car on ne sait pas ce qui peut arriver, et en avant sur Bormes !… C’est M. Rinal qui va rire en nous voyant habillés de la manière ! »

 

Quand ils eurent un assez long temps trotté, sans échanger de nouvelles paroles :

 

« Tout de même, dit brusquement Parlo-Soulet, il faut un brave courage pour tirer un taureau par la queue comme tu as fait !

 

– Peuh ! dit Maurin, dans les arènes d’Arles, tous les petits enfants font de même, et encore, souventes fois, la queue casse et leur reste dans la main. »

 

Ils mirent leurs chevaux au pas, et bientôt après ils saluaient d’une pétarade de leurs deux tromblons une carriole qui les dépassa. C’était celle qui ramenait à la maison forestière Orsini et sa fille Tonia.

 

Aussitôt ils crièrent ensemble :

 

« Saint-Tropez en avant et mort aux Espagnols ! »

 

Puis, dans un galop de charge effréné, ils dépassèrent à leur tour la carriole et la laissèrent loin derrière eux.

 

« C’est tout de même un bon bougre, ce Maurin ! » répétait malgré lui Orsini plein d’admiration.

 

Et Tonia se sentait tout heureuse.

 

« Pas moins, dit-elle, ils auraient pu nous faire pas tant de poussière ! »

 

CHAPITRE XXXIV

Où l’on verra par quel procédé léonin les grands viticulteurs algériens assurent l’abondance de leurs vendanges aux dépens des viticulteurs de Provence.

La renarde de Saulnier dressa l’oreille. La belette se rencogna au fond du carnier, et une alarme tout à fait extraordinaire se produisit parmi la troupe des perdreaux. Le placide cantonnier les vit tout à coup dresser la tête sur leur cou rigide, la tenir un instant immobile, attentive, puis se mettre à courir éperdument dans la poussière du chemin, enfin prendre leur vol en désordre et s’éparpiller en tous sens, les uns montant par-dessus les pentes du coteau, les autres descendant vers le lit du torrent…

 

La renarde se mit vivement debout, parut humer l’air, et, brusquement, ayant flairé l’invisible ennemi bondit dans le fourré où elle disparut.

 

Quant à la belette, elle ne donna plus signe de vie, blottie qu’elle était dans le carnier de cuir, entre le pain et la bouteille.

 

« Mes perdreaux ! se dit Saulnier, ne s’enfuient que devant les gendarmes !… et encore. Il faut donc qu’on ait concentré toutes les brigades ! Elles vont passer en régiment ! Ça doit être contre toi, mon pauvre Maurin ! »

 

Il ôta ses lunettes et regarda de tous ses yeux la route…

 

« Diable ! qu’est-ce que je vois arriver ? des comédiens peut-être… ou des voleurs déguisés ! »

 

Il s’effaça un peu derrière un chêne vert qui était là… Le galop de deux chevaux s’approchait. À peu de distance les chevaux s’arrêtèrent.

 

« Oou ! c’est toi, Saulnier ?

 

– Ah ! bougre de bougre ! c’est Maurin ! et c’est Pastouré… En bravadeurs, je parie ?

 

– Eh ! oui. »

 

Le mousquetaire et le dragon avancèrent et se mirent à causer sans descendre de cheval.

 

« Tu n’as donc jamais vu de bravadeurs ?

 

– Je ne vois que ce qui passe sur ma route, dit le cantonnier avec résignation ; les chemins que je fais ne sont pas pour moi. Je ne vais que du kilomètre 40 au kilomètre 80. »

 

Il s’essuya le front et reprit :

 

« Je fais les routes, je ne m’en sers pas… Ah ! mais, vous avez fait une brave peur à mes bêtes ! D’espouvantails comme vous, jamais elles n’en avaient vus ! Je vois, pas moins, passer toutes sortes de choses, moi, par ici ! et le plus drôle fut, l’autre jour, cette ménagerie avec tous ces lions qui hurlaient à faire trembler, tandis que, à côté de leurs cages, marchaient les deux chameaux, deux bêtes hautes comme on en voit dans les crèches de Noël, à la suite du roi nègre. Les lions, enfermés dans des charrettes qui étaient des cages à barres de fer, étaient traînés par des éléphants. Figurez-vous qu’ils s’arrêtèrent ici – parce que là-bas, en travers de la route défoncée, Martegàou avait dû laisser sa charrette chargée de billons, et embourbée jusqu’aux essieux… Les quatre chevaux de Martegàou ne la déplaçaient d’une ligne… Alors, on les détela, on attacha la charrette au derrière de l’un de ces gros animaux à courte queue qui ont un long nez au bout de leur bras ou un long bras au bout de leur nez, et pechère ! il ne fit que se pencher un peu en avant, comme ça, et il vous arracha la charrette comme une dent !… Cette fois-là aussi mes perdreaux avaient filé, rien qu’en les sentant venir de loin ; et la renarde resta trois heures à se consoler de la peur ; et ma belette, à toute force, voulait m’entrer dans l’estomac ! »

 

Le dragon et le mousquetaire écoutaient gravement.

 

« C’est amusant des fois, poursuivit Saulnier, de voir ce qui se passe sur mes route. Je suis ici aux premières loges… mais des éléphants il n’en passe pas toutes les semaines… heureusement ! – C’est trop gros… ça défoncerait mon travail trop vite ! Un derrière de grosse femme tiendrait – songez donc ! – dans la trace d’un de leurs pieds, et un seul de leurs crottins suffit à emplir d’un seul coup la brouette du petit Touninot, le ramasseur de pètes d’âne. Il passa par ici, justement ce jour-là, et fut bien étonné de trouver ce qu’avaient laissé les chameaux et bêtes à trompe. Et je lui dis : « Eh bien, petit, tu es content aujourd’hui, qué ? la récolte est bonne ? ce n’est pas tous les jours que tu rencontres des pètes d’âne de chameau ! » Il ne comprenait pas, pechère ! Tout le monde ne peut pas avoir vu d’éléphant, ni de chameau !… Pas moins, rien que la grosse chose qui était tombée du derrière de l’éléphant avait si bien empli sa brouette que, pour ramasser les autres, il dut faire trois voyages et, comme de juste, il les fit en chantant de plaisir – vu que les pauvres doivent se contenter de peu, et rendre grâce à Dieu du bonheur qui leur arrive, surtout quand il est inattendu.

 

– Je connais, dit Maurin, une chanson arabe qui dit comme ça :

 

Le petit oiseau

Mourait de faim

Sur la route

Du désert.

Dieu envoya

Un cavalier,

Et le cheval

Tout en trottant

Jeta sa crotte.

L’oiseau s’en vint

Du haut de l’arbre

Et picota

Le crottin d’or,

Puis remonta

Au haut de l’arbre

Pour louer Dieu…

Allah est grand !

 

Tous trois restèrent un moment silencieux, rêvant. Ils croient voir le petit oiseau sur la route désolée. Ils l’entendaient chanter, rendre grâce au mystère, bienfaisant malgré tout, de la vie inexplicable.

 

Puis, tout à coup :

 

« J’en ai vu, moi des éléphants, se décida à dire le mousquetaire, et que plus d’un, quand j’étais marin à l’État. J’en ai vu en Inde. Quant aux chameaux, j’ai même monté dessus, en Afrique tout simplement… C’est là que j’ai chassé le sanglier dans des montagnes bien drôles !

 

– Et qu’est-ce qui les faisait drôles, tes montagnes d’Afrique ?

 

– C’est, dit le mousquetaire, que les palmiers nains et les chênes kermès, et tout ce qui pousse et verdit par là, étaient si serrés, si serrés, que tout le jour je marchais sans toucher la terre du pied… je marchais en l’air pour mieux dire !

 

– J’ai vu, dit Saulnier, il y a longtemps, à Toulon, un saltimbanque qui marchait comme ça sur des goulots de bouteilles, sans en renverser une, de bouteille. Et, ajouta-t-il curieusement, tu dois avoir chassé le lion, là-bas dans cette Afrique ?

 

– Si je l’ai chassé ! dit le mousquetaire narquois, je crois bien ! Comment veux-tu aller en Afrique sans chasser un peu le lion ? Il n’y a que Marlusse pour aller voir l’exposition à Paris et revenir sans l’avoir vue.

 

– Alors, dit le cantonnier, appuyé sur le manche de sa masse dont le fer posait sur son tas de cailloux, alors, comme ça, tu as tué le lion ? »

 

Et il regardait avec un respect nouveau ce mousquetaire qui avait chassé des bêtes si terribles.

 

« Et toi, Parlo-Soulet, as-tu chassé le lion ?

 

– J’aimerais mieux, dit Parlo-Soulet, haussant les épaules, chasser les puces toute ma vie qu’un tel gibier qui est plutôt chasseur de chrétiens que gibier pour des chrétiens. Mais… regarde, voilà ta renarde de retour… et ta belette qui sort de ton carnier le bout de son nez… et tes perdreaux qui rallient… »

 

Les animaux familiers reprirent leur place habituelle, et les chevaux du dragon et du mousquetaire ayant jeté leur crottin, les perdreaux y coururent, évitant les sabots qui, de temps en temps, secouaient les mouches.

 

« Conte-moi donc une de tes chasses au lion, dit Saulnier, si toutefois tu n’es pas trop pressé. Ça fera souffler vos bêtes… Un pauvre cantonnier, comme souvent je te l’ai dit, n’a pas tous les jours des nouvelles.

 

– Attends, dit Maurin, nous allons descendre de cheval, et nos bêtes, comme nous, n’en auront que meilleur repos. »

 

Les deux cavaliers s’assirent près de Saulnier, tenant en main la bride de leurs chevaux. Le mousquetaire n’était pas fâché de revoir la carriole de Tonia qui sans doute avait fait halte quelque part.

 

« Eh bien, dit-il alors, quand j’eus décidé de chasser le lion, comme notre compatriote Gérard, le Tueur de lions, qui était natif de Pignans près de Gonfaron, je partis pour l’Afrique et là, je chassai le lion.

 

– Avais-tu un chien ?

 

– Non, j’avais une chèvre.

 

– Je comprends. Pour te servir d’appât.

 

– Tout juste. Je connaissais l’histoire de notre grand Gérard, qui est célèbre dans le monde entier. Je savais comment il faut s’y prendre pour faire cette chasse. J’allai dans une contrée que m’avaient montrée des Arabes. C’était près d’une source, au pied d’une montagne sauvage, en un endroit où commençait une plaine couverte de vignes qui s’en allaient à perte de vue. Un lion habitait dans les cavernes de par-là et, tous les soirs, au soleil couchant, il avait l’habitude de venir boire à la source qui luisait devant moi. J’attachai ma chèvre au pied d’un arbre… et j’attendis, prêtant l’oreille – vu qu’il rugissait chaque soir à la même heure.

 

– Je sais ce que c’est, dit Saulnier ; quoique ceux de la ménagerie fussent dans des cages solides, ils me faisaient une grosse peur, pas moins !… Alors, parle vite… Comme ça, tu l’entends gueuler ?

 

– Pas encore ! dit le mousquetaire. Il ne devait rugir, à son habitude, qu’au soleil tombant, et j’étais venu en avance, pour ne pas l’épouvanter.

 

– Bon ! dit Saulnier. Tu comptais donc que ce serait lui qui aurait peur ? tu étais donc quille (perché) sur un arbre ?

 

– Jamais de la vie ! s’écria Maurin ; monter sur un arbre, c’est bon pour tuer le lapin à Sainte-Maxime, mais un lion, c’est assez visible quand ça déboule et une touffe de mussugues ne suffit pas à le cacher.

 

– Ah ! ça déboule tout bonnement d’une touffe, comme un lapin ? fit Saulnier inquiet.

 

– D’une touffe de kermès par exemple, et comme un lapin, tu l’as dit… Tu te promènes… tu lances un de tes massacans (cailloux) dans un buisson… crac ! un lion te sort ! mais n’aie pas peur, parce que, souventes fois, si c’est en plein jour, il s’éloigne majestueusement – à condition qu’il ait déjeuné… ou qu’il n’ait pas de petits… Et plus souvent encore tu peux jeter ton caillou dans les buissons, il ne te sortira rien !

 

– Allons, voyons, dit Saulnier, tu me fais languir… Tu n’étais pas sur un arbre, mais assis comme à présent ?

 

– Juste ! j’étais assis sur un rocher, mon fusil entre les jambes, avec, devant moi, ma chèvre attachée et ma source.

 

– Je tremble ! » dit Saulnier.

 

Maurin reprit :

 

« Il arriva tout à coup…

 

– Noum dé pas disqui, fit Saulnier, il arriva d’un bond ? sans avoir gueulé pour te prévenir ?

 

– Ce n’est pas un lion qui arriva, dit le mousquetaire.

 

– Eh ! quel autre animal, donc ? interrogea le cantonnier.

 

– Un garde-forêt !… Il fut très poli, ce brave homme : « Monsieur, me dit-il comme ça, pardon, excuse ! mais la chasse au lion n’est pas permise dans cette propriété. Veuillez reprendre votre chèvre et la faire souper plus loin. » Et du doigt, il me montra, cloué sur un arbre, un écriteau que je n’avais pas vu, et où il y avait :

 

LA CHASSE AU LION

ELLE EST

INTERDITE

DANS CETTE PROPRIÉTÉ

QU’ELLE EST

PRIVÉE.

 

« Je dis au garde : « C’est bien. J’irai me poster de l’autre côté de l’eau. » Mais le garde me fit observer poliment que pour sortir de la propriété particulière où j’étais, il me faudrait marcher tout un jour et deux nuits. C’était, dans toute la province, le seul endroit où, en bien cherchant, on trouve encore du lion.

 

« – Mais, Sacrebleu ! que je lui dis alors, comment ça va qu’elle est interdite dans cette propriété, la chasse au lion ?

 

« – Parce que, me répondit-il, nous n’en avons plus que quelques-uns et nous y tenons beaucoup dans le pays, pourquoi les sangliers nous mangent les raisins, et si nous n’avions pas les quelques lions qui nous restent, pour manger les sangliers, il n’y aurait bientôt plus de vendanges par ici ! »

 

– C’est donc ça, dit Saulnier, qu’il y a tant de vin en Algérie, et que, par ici, nous ne pouvons plus vendre les nôtres ! Sans les lions d’Afrique, on vendrait les vins du Var ! Celle-là empoisse !

 

– Mais, observa le mousquetaire, nos chevaux piaffent et nous allons repartir…

 

– Ah ! parbleu ! fit Saulnier, si ce n’était pas que, de temps en temps, tu passes dans mon chemin, je m’embêterais bougrement pour mes quarante-cinq francs par mois ! Des hommes comme toi, galégeaïré, c’est la gaieté de la France !… Mais où allez-vous, tous les deux, dans vos habits du temps passé ?

 

– Eh ! fit le mousquetaire, nous ne savons pas… Nous marchons devant nous en essayant de ne plus rencontrer de gendarmes. »

 

Et il conta à Saulnier, en quelques mots, les événements de la journée.

 

« Voici la nuit, conseilla le cantonnier ; ce que vous avez de mieux à faire, c’est de la passer dans ma cabane. Et demain, le compère Pastouré, qui n’a rien à craindre, lui, de la gendarmerie, ira à sa maison changer de vêtements, puis chez toi te chercher les tiens. Je n’ai jamais tant regretté de n’avoir qu’une seule culotte !

 

– Nous pensions aller peut-être à Bormes ce soir, dit Maurin.

 

– Ainsi habillés ! s’écria Saulnier. Les populations vous recevraient avec tant de gros rires, que vous auriez tout de suite sur le dos, vu le télégraphe, tous les gendarmes du Var, des Bouches-du-Rhône et des Basses-Alpes ! »

 

Saulnier mit sa masse sur son épaule ; et le dragon, le mousquetaire et le cantonnier s’en allèrent à petit pas, suivis des deux chevaux, de la belette, de la renarde et des perdreaux caquetant.

 

« Et nos chevaux ? où les logeras-tu ? dit Maurin.

 

– Dans la broussaille, là-haut, dit Saulnier, hors de la vue des curieux ; j’ai maintenant un petit âne… le foin ne manquera pas. »

 

À ce moment, ils durent se ranger tous trois sur le bord de la route : la carriole d’Orsini, qui s’était arrêtée un moment à la Molle, les rejoignait… Elle passa devant eux, rapide, au grand trot… Et Tonia, se retournant, envoya du bout des doigts un baiser au roi des Maures qui ne regretta pas son bavardage avec le maître de la belette, des perdreaux et du renard.

 

« Mais, dit Maurin, tout en cheminant vers la cabane du cantonnier – nous t’allons beaucoup déranger en arrivant deuss dans ta guérite où tu n’es pas au large quand tu n’es rien qu’un ! »

 

Le visage de Saulnier, le vieux visage aux rides innombrables, rayonna de malice :

 

« Fils, dit-il, tu connais le proverbe, je pense :

 

« Les amis qui viennent vous voir vous font toujours plaisir… Si ce n’est pas quand ils arrivent, c’est quand ils s’en vont. »

 

CHAPITRE XXXV

Qui révèle un genre de chasse inédit, et où l’on verra Parlo-Soulet avouer qu’il a besoin de parler.

« Et comment souperons-nous ? demanda Maurin.

 

– Du pain, dit Saulnier, j’en fais provision toutes les semaines. J’en ai pour trois jours encore. Nous ne mangerons pas tout. »

 

Il prit sur une planche, suspendue en étagère au plafond par quatre cordelettes, deux énormes pains d’Aix, de véritables pavés.

 

Maurin, les ayant touchés :

 

« Il me semble un peu dur, ton pain !

 

– Dame ! par ces chaleurs sèches !

 

– Jamais tu n’auras couteau assez solide pour l’entamer.

 

– Oh ! j’ai la massette », dit Saulnier.

 

Il déposa les deux pains sur la marche du seuil qui était en pierre de taille et saisit sa massette.

 

« Et moi, dit le mousquetaire, qui croyais que tu ne cassais jamais que des cailloux !

 

– Sur des cailloux ou sur des miches, c’est toujours sur mon pain que je frappe, dit Saulnier ; mais je vous montrerai tout à l’heure à tous les deux quelque chose de plus curieux. »

 

En quelques coups de massette il brisa les deux pains en plusieurs morceaux : « Les miettes sont pour mes perdreaux. »

 

Les perdreaux s’étaient blottis sous le lit avec la renarde et la belette. Ils accoururent picorer le pain. Un peu de temps s’écoula.

 

« À présent, c’est la bonne heure pour mon genre de chasse, déclara Saulnier, venez avec moi. »

 

Maurin s’empara du vieux fusil à un coup, accroché horizontalement le long de la grosse poutre.

 

Saulnier s’en aperçut :

 

« Veux-tu bien laisser le fusil, que tu ferais peur au gibier !

 

– Étonnant ! grommela Parlo-Soulet.

 

– Je ne te comprends plus, dit Maurin.

 

– Pose le fusil, et suivez-moi tous les deux. »

 

Il siffla d’une certaine manière. La renarde et la belette sortirent de dessous le lit. Saulnier mit sa belette dans sa chemise bouffante, « dans son estomac » comme il disait. Les trois hommes, suivis du renard, se mirent en marche dans la colline.

 

Pastouré et Maurin se taisaient, intrigués.

 

« Vous pouvez causer, dit Saulnier. Plus vous mènerez de bruit, et mieux ça ira, ma chasse.

 

– Des chasses, dit Maurin, j’en ai vu de toutes les manières, mais comme celle-ci jamais !

 

– Il faut l’occasion, répliqua Saulnier.

 

– Voilà pourquoi, fit remarquer Pastouré, la vieille ne voulait jamais mourir, voyant bien qu’elle avait toujours quelque chose à apprendre. »

 

Ils repassèrent devant une aire où le voisin, qui en était le propriétaire, avait laissé de la paille en monceaux et près de laquelle, sous un petit toit de branches, Saulnier abritait son âne et le foin qu’il lui destinait. Près du puits, qui était tout proche, étaient attachés, à deux troncs de pins, les chevaux de Maurin et de Pastouré.

 

« Ils sont bien là, au bon air », dit Saulnier.

 

Il mena ses amis dans les romarins, de droite et de gauche, dans les bruyères, dans les cystes, dans les pinèdes et à travers les clapiers.

 

Le renard, tout à coup, quitta les talons de son maître et se glissa sous les broussailles. Saulnier, escorté de ses amis, continua sa promenade. Le renard reparaissant, redisparaissant, croisait devant eux.

 

« Ça va bien ! dit le cantonnier. Venez. »

 

Arrivé près d’un clapier, il se baissa, leur montra du doigt un trou béant parmi les grosses pierres ; il en prit une et il se trouva qu’elle s’adaptait fort exactement au trou qu’elle boucha comme si on l’eût préparée exprès.

 

Il visita de même trois ou quatre clapiers, et chaque fois boucha un trou avec une pierre qui était juste « de mesure ».

 

Enfin, devant le dernier trou, il prononça un mot bizarre sur un ton de fausset : la belette jaillit hors de sa chemise. Il la prit, la déposa devant le trou où elle entra sans se faire prier, et qu’il ferma ensuite comme il avait fait pour les autres. Il siffla son renard qui accourut ; il lui présenta deux petits œufs.

 

« Des œufs d’agace, dit-il. Je détruis des nids, je touche la prime, et je garde les œufs qui me servent pour apprendre à mon renard toutes sortes de tours, car afin d’en avoir, il fait l’arbre droit, à mon commandement. Voyez ! »

 

Il éleva les petits œufs dans sa main. La renarde se mit debout sur les pattes de derrière, son long museau tendu vers la friandise ; Saulnier lui donna un œuf qu’elle croqua, et il lui dit :

 

« L’autre, tu l’auras quand nous serons de retour à la maison.

 

– Et la belette ? dit Pastouré, pris d’une curiosité qui lui déliait la langue.

 

– Je comprends, dit Maurin, qu’elle te sert de furet, mais comment auras-tu ton lapin, s’il y en a un dans le trou ?

 

– Espère un peu, collègue ! » dit le cantonnier qui riait silencieusement, comme un homme content de lui-même.

 

Deux choses le réjouissaient : la surprise de ses compagnons et le bon tour qu’il jouait en secret « au gouvernement ».

 

Il faisait tiède. Le crépuscule arrivait, doux. Le grand murmure des pinèdes brûlantes, traversées d’une brise à peine sensible, semblait la respiration même de l’été commençant.

 

Rentré dans son cabanon, Saulnier referma soigneusement sa porte et donna à sa renarde son second œuf d’agace.

 

« Personne aux alentours ; s’il y avait quelqu’un, ma renarde me l’aurait dit. À présent, regardez. »

 

Il déplaça une jarre qui était debout dans un coin. La jarre enlevée, il désigna du doigt, sur le sol, à l’angle du mur, une petite trappe qu’il souleva, découvrant ainsi un trou carré, de trois pans de côté… Au fond étaient blottis deux lapereaux sauvages, à demi morts, que la belette, accroupie sur eux, avait saignés.

 

« Voilà ! » dit Saulnier triomphant.

 

Et il fit retomber un portillon à coulisses verticales qui ferma le tunnel par où les lapins étaient arrivés dans ce trou.

 

« Osco Manosco ! » fit Pastouré le bras tendu, le poing fermé, le pouce en l’air.

 

Les lapereaux furent dépouillés, leur ventre ouvert, au couteau, d’une large fente longitudinale, et ils furent proprement couchés sur le gril, au-dessus d’une ardente braise de romarin et de bruyère. La renarde se régala des entrailles et de la tête.

 

« Tu vois que j’ai confiance en Maurin et en Pastouré, dit Saulnier à sa renarde. Ce sont des hommes prudents.

 

– As-tu du vin ? demanda Pastouré.

 

– Par malheur pour les vignerons, dit Saulnier, je peux m’en payer, et du meilleur, vu qu’il est à donation. »

 

La porte fut rouverte, et, dehors, à la lueur d’une lampe à huile dont la brise faisait faiblement vaciller la flamme, sous les étoiles qui commençaient à jouer de la prunelle, ils burent et mangèrent allégrement.

 

« Ce qui me plaît en toi, Maurin, déclara Saulnier lorsqu’on en fut au dessert, au fromage et à la figue-fleur, c’est que toutes les histoires qu’on raconte de toi sont d’un homme libre. Et quand une sottise est faite devant toi, jamais tu ne la laisses passer.

 

– C’est plus fort que moi, répondit Maurin, je ne le fais pas exprès, car je n’aime pas les procès-verbaux, et à vouloir faire les choses comme on les voudrait voir faire, on est sûr de ne plaire ni aux gendarmes ni aux gardes, et pas toujours aux préfets. Ah ! si je voulais tout dire !

 

– Par exemple ? interrogea Saulnier.

 

– C’est que… tout n’est pas drôle… il y a des histoires tristes.

 

– Vas-y tout de même.

 

– Tu connais mon affaire du chien enragé ?

 

– Quel est celui qui ne la connaît pas ?

 

– Celle-ci n’est pas plus vilaine, mais elle est plus triste encore. J’ai rencontré un jour, il n’y a pas longtemps, au bord de la mer – je ne te dirai pas où – l’enterre-mort d’un village, en train de noyer un noyé. »

 

De noyer un noyé ?

 

« Oui ; il était sur un rocher, à côté d’un matelot qui était mort noyé ; il lui avait mis une grosse pierre au cou et s’apprêtait à le jeter à la mer, devant lui, par cinq ou six mètres de fond.

 

– Et pour quoi faire, bon Dieu ?

 

– Il obéissait à l’ordre de son maire, pour épargner à la commune sur le territoire de laquelle avait été poussé le pauvre mort, les frais du médecin, ceux du cercueil, et que sais-je, moi ! Je ne pus pas l’empêcher… Il le noya.

 

– Je ne m’étonne plus, dit Saulnier, si bien souvent on entend dire : « Les naufragés de tel bateau « n’ont pas été retrouvés ! »

 

– Le maire de cette commune était de mes amis. Je lui en ai parlé. « Eh ! que voulez-vous, mon brave Maurin, me dit-il, nous y sommes forcés, et cela n’arrive que trop souvent. Nous n’avons pas un buget qui nous permette des prodigalités. »

 

« Voilà ce que m’a dit ce maire. Mais pas moins, ça me met dans des colères, quand je vois les mêmes hommes, qui te font noyer les noyés, réciter de beaux discours dans les cimetières, sur les tombes, et parler sans rire du respect de la mort. Le monde est trop menteur, ça m’embête.

 

– Et quand tu as dit ça à ce maire (car je te connais, c’est sûr que tu lui as dit), qu’est-ce qu’il t’a répondu ?

 

– Que les marins, c’est leur destinée d’être enterrés dans l’eau.

 

– C’est un peu vrai !

 

–… Et ton fils le pescadou (le pêcheur), il va bien à cette heure ?

 

– Oui, dit Maurin, il se fait sage, il a compris que son échine y gagnerait.

 

– Avoir des enfants, dit Saulnier rêveur, c’est avoir de gros soucis… Trop souvent ils vous paient en mauvaises manières des peines que vous prenez pour leur être bons… Mon pauvre père me répétait souvent le proverbe : « Mieux vaut avoir un cochon qu’un fils… au moins, on peut le tuer et le saler ! »

 

Ils allumèrent les pipes.

 

« Tu as une belle pipe, Maurin !

 

– C’est un cadeau que je me suis fait pour avoir l’occasion de rendre visite aux belles pipières de la fabrique de Cogolin. En voilà des jolies filles ! La sciure du bois de bruyère, qui vole autour d’elles, les rend toutes roses comme leurs pipes neuves, et elles ont une façon de se garder la tête contre cette poussière, avec un mouchoir qu’elles arrangent autour de leur figure comme un cadre autour d’un portrait ! une façon si agréable, que je suis amoureux de toutes. »

 

Maurin, âme artiste, comprenait la réelle beauté des pipières de Cogolin.

 

Elles sont toutes jolies, en effet, et, à l’atelier, c’est plaisir de les voir !

 

Elles présentent aux disques d’acier, scies tournoyantes, les petits blocs durs du bois de bruyère. L’impalpable sciures rose, voltigeante, se pose sans cesse sur les belles pipières ; et toutes, les cheveux protégés par une étoffe qu’elles s’arrangent en coiffure de sphinx d’Égypte, toutes sont uniformément roses de la tête aux pieds… On dirait des statuettes de terre cuite, d’un ton ardent.

 

Ce que Maurin ne disait pas, c’est qu’il avait aimé l’une d’elles… qu’un Américain, un beau jour, enleva à prix d’or, sans souci de l’art, pour la vêtir en « cocotte » de Paris.

 

« Maurin, dit Pastouré en soufflant une colossale bouffée de tabac, les femmes te perdront, je te l’ai toujours dit.

 

– Moi, fit Saulnier, je me fais des pipes de roseau ; pour le fourneau, je coupe, au-dessus du nœud, un morceau de roseau vieux, et pour le tuyau un tout petit, des jeunes.

 

– Moi, dit Pastouré, j’ai creusé la mienne au couteau dans un morceau rustique de racine, et le tuyau est en roseau également.

 

– À la santé des pipières ! s’exclama Maurin qu’un souvenir exalta tout à coup.

 

– Et Tonia ? fit Saulnier, malicieux.

 

– Tu iras lui annoncer demain que son mousquetaire est ici, dit Maurin, dans ses culottes et ses bottes de bravadeur ! »

 

Ils fumèrent en silence, un moment, sous les étoiles.

 

« Pour nous en revenir à ta manière de faire la chasse, dit Maurin, je vois bien maintenant à quoi te servent ta belette et ta renarde… mais tes perdreaux ?

 

– J’ai d’abord eu ma belette et ma renarde rien que pour le plaisir, je te le jure, expliqua Saulnier. C’est des véritables amis. Ce n’est qu’après avoir fait amitié avec eux, sans penser à leur rien demander, que j’ai eu l’idée qu’entre amis on se devait quelques petits services. Quant à mes perdreaux ce fut de même, mais le service qu’ils me rendent aujourd’hui (et Saulnier baissa la voix), c’est de me donner l’air d’un homme qui nourrit des bêtes inutiles. Tu comprends, ils détournent l’idée qu’on pourrait avoir que ma renarde et ma belette chassent pour moi. Je ne chasse d’ailleurs que les bêtes nuisibles. Les lapins, c’est bête nuisible.

 

– À quoi te sert donc ton fusil ?

 

– Peuh !… un ou deux lièvres par an, mais je compte davantage sur ceux qui se prennent tout seuls aux collets que je tends… contre les fouines !

 

« Eh ! eh ! ricana-t-il, quand cela arrive, ce n’est pas ma faute !… Et puis, il faut bien goûter les bonnes choses chaque fois qu’on peut.

 

– Toutes les bouches sont sœurs, proféra Pastouré.

 

– Allons, Maurin, chantes-en une ; puis, nous irons à la paille. »

 

Maurin chanta en provençal :

 

On marie une jardinière

À Saint-michel ;

On lui donne pour dot cinquante

Chapelets d’oignons

Et des radis !

Et avec quelques melons

Et beaucoup de pastèques,

On lui donne cinquante piments !

 

« Et maintenant à la paille, c’est bien le cas de le dire. »

 

Il fut décidé que Maurin, à cause de son costume révélateur, resterait terré chez Saulnier jusqu’à ce que Pastouré fût allé lui chercher à la Foux et lui eût rapporté ses frusques de tous les jours. Pour commencer, il passerait la nuit dans le cabanon sur de la bonne paille, à terre, ou dans le lit, à son choix.

 

« Garde ton lit, Saulnier, que tu as un travail dur tout le jour, et que tu n’es pas si jeune que moi.

 

– Eh bien, vous coucherez par terre sur la paille, toi et Pastouré.

 

– Oh ! non. Moi, dit Pastouré, j’ai vu mon lit tout fait, là-bas sur la paille de l’ière, près des chevaux que d’ailleurs il faut faire boire et garder un peu.

 

– J’irais bien coucher avec toi, Pastouré, dit Saulnier, mais tu comprends, avec mes bêtes et Maurin, je ne peux pas quitter ma cabane.

 

– Tout est bien comme ça, conclut Pastouré. Bonsoir. »

 

Et tandis que Maurin et Saulnier s’enfermaient dans l’étroit logis, Parlo-Soulet gagna l’aire, après avoir fait boire les chevaux.

 

Et quand il fut dans la paille de l’aire, couché sur le dos, Pastouré, les yeux aux étoiles, parla :

 

« Noum dé pas Diou ! dit-il, ça n’est pas trop tôt ! Je languissais, je me le confesse, de parler un peu ! Tout le jour, au milieu du monde et dans tout ce bruit, pas moyen de dire plus de quatre paroles !… Et alors, ami Pastouré, tu es bien, là ? – Pas mal, mon ami, et toi ? – Comme tu vois, collègue. – Allons, ça me fait plaisir. – Plaisir bien partagé, mon ami. – Que d’histoires, pas moins, dans une journée ! La bravade m’a rendu sourd. – Tu m’entends cependant, puisque tu me réponds ?… »

 

Pastouré se mit à rire. Il s’amusait beaucoup.

 

« Eh ! eh ! je t’entendrais comme si tu parlais, même si tu ne parlais pas ! »

 

Il fut saisi d’un bref étonnement métaphysique et dit :

 

« C’est drôle tout de même ! »

 

Puis, ayant regardé un moment en silence les innombrables étoiles :

 

« Elles parpelègent ! (elles battent des paupières…) Oui ! c’est drôle ! »

 

Il ferma les yeux.

 

« Ce Saulnier avec son renard et sa belette, il m’a étonné pourtant ! Ah ! le finot ! Son renard est un rabatteur et sa belette est un vrai furet !… Qui se serait douté de ça ? – T’en serais-tu douté, toi, Pastouré ? – Jamais ! »

 

Sa pensée vagabondait.

 

« Pourvu que nos chiens soient bien soignés ! Je voulais, pendant ces bravades, les faire garder par un ami à Saint-Tropez. Maurin a préféré les mettre à Saint-Raphaël chez mon fils… il a eu raison !… Tout de même, elle chasse au temps où c’est défendu, la renarde !… Mais, elle ne fait pas de bruit, oh ! non… Et dire qu’il voulait me faire coucher dedans ! Coucher dehors en cette saison, il n’y a rien de meilleur. – Et puis, dedans, avec eux, mon ami Pastouré, tu n’aurais rien pu dire, et – je me le confesse comme je me le suis déjà confessé – figurez-vous que moi qui ne parle guère au monde, j’avais de me parler à moi-même une envie aussi forte qu’une envie de femme grosse… Et dedans, pour ne pas les empêcher de dormir et pour ne pas leur donner occasion de rire, une parole je ne l’aurais pas soufflée, c’est sûr, et ça m’aurait beaucoup ennuyé… Vive Bassompierre ! »

 

Les yeux fermés, il revoyait Sandri au milieu de la bataille épique des deux fanfares. Il se mit encore à rire :

 

« Vous verrez que si jamais – ce qui se pourrait faire, – on vous raconte dans les journaux, où tout se raconte, mon histoire de clarinette, on y ajoutera beaucoup de choses, parce que lorsqu’il y en a long comme le petit doigt, les gazettes en mettent long comme le bras. On exagère toujours tout. Et ce qu’on dira, je le sais, je l’entends d’ici !… on dira que dans ce cheval, par-dessous la queue, j’ai enfoncé toute la clarinette, de l’embouchure jusqu’au pavillon, et qu’elle lui est restée au corps, et qu’avec cette manière de gouvernail au derrière, il est allé de Saint-Tropez jusqu’à Sainte-Maxime par mer !… Ah ! ah ! quelle farce ! et moi-même, s’il le faut, je soutiendrai que la chose est arrivée ainsi, pour le seulet plaisir de voir les gens se le croire, et puis pour galéjer la gendarmerie… Et cependant qu’ai-je fait réellement ? à peine si du bout de la clarinette je lui ai piqué le trou du derrière, au cheval de Sandri, et en me tenant bien de côté, crainte des ruades.

 

« Mais je savais bien que cela suffirait à le faire envoler comme un âne de Gonfaron, car c’est une chose remarquable que pour faire voler les bêtes, c’est toujours par le derrière qu’on leur souffle la légèreté !… On en racontera beaucoup sur cette aventure de clarinette, si on se met à broder autour, comme on a brodé autour du grand Saint-Tropez. On pourra dire par exemple que lorsque Sandri est arrivé par mer à Sainte-Maxime, toute la population, depuis une heure, sur la plage, sur le quai et aux fenêtres, regardait venir ce gendarme de mer. Et lorsqu’il accosta la terre, voilà que son cheval, à peine hors de l’eau, se secoua, dressa la tête et surtout releva sa queue, et tout en un coup fit un si grand effort dernier pour se débarrasser de sa clarinette, qu’il finit par la chasser loin comme la poudre chasse la balle ! Et cela eut lieu par l’effet d’un si grand souffle venu de son intérieur que la clarinette lui sortit du corps en jouant d’elle-même, c’est-à-dire que ce qui, sans elle, eût été un vilain bruit, devint, grâce à elle, bruit agréable ; et ainsi chantante en l’air comme la balle sifflote, elle retraversa en arrière tout le golfe, par la force du souffle chevalin, et s’en retourna droit à Saint-Tropez où, en arrivant sur le quai, elle retomba comme par miracle entre les mains de son maître, aux pieds du bailli de Suffren !

 

« Et voilà ce que diront les gazettes imprimées. Mais les journalistes sont tous des menteurs ! »

 

Pastouré riait tout seul, puis brusquement il devint grave :

 

« Je crois vraiment, dit-il, que la bravade, aidée de la course espagnole, aidée de l’aïguarden de Saulnier, m’ont un peu empégué… je me raconte, étant couché, des histoires à dormir debout ! Et ces histoires se sauront, parce que tout se sait, et dans cent ans on se contera, comme véritable, celle du cheval de gendarme qui traverse le golfe à la nage avec une clarinette au derrière… Ce qui, j’en conviens, n’a pas l’air plus étonnant que l’histoire du grand Saint-Tropez lui-même arrivant de Rome dans une chaloupe, avec un chien pour pilote, un coq pour amiral et sa propre tête à côté de lui…

 

« Après ça, tout est possible. Un miracle en vaut un autre. Allah est grand. Une tuile avec encore une tuile font deux tuiles. Trente et un, trente-deux ; quand ça va bien, ça va bien ; quand ça va mal, c’est aussi bien ; tant que ça dure, ça dure ; quand il n’y en a plus il y en a encore, et le dernier fermera la porte, bonne nuit ! »

 

Il essaya de dormir et n’y parvint pas :

 

« Je vous demande un peu, si j’étais présentement avec eux dans ce cabanon grand comme un cochonnier à deux places, ce que je ferais, ne pouvant pas parler et ne pouvant pas dormir, et ne pouvant penser qu’à la fête qu’aujourd’hui j’ai vue !… Je sais bien que l’on dira : « Ce Pastouré et ce Maurin, ils avaient eu des morts chez eux, Pastouré son frère et Maurin sa mère, et pas moins ils ont bravadé à la fête ! » Mais d’abord il y a fête et fête : bravader n’est pas danser, et puis qu’est-ce que ça peut leur faire, aux morts, qu’on aille bravader et voir un taureau courir, pourvu qu’on ne les oublie pas ? Le deuil, on l’a dans le cœur. Il faudrait peut-être que je me promène à la chasse habillé tout de noir avec le kalitre en tête ! c’est ça qui ferait rire !… Et tenez ! que, malgré le deuil, nous ayons si vite marié nos enfants, Maurin et moi, cela, je le sais, on me l’a dit, a fait bavarder beaucoup de monde. Mais je suis d’Auriol et le monde peut dire ce qu’il veut, il me pleut aussi bien devant que derrière, je me n’en moque !… Vive Bassompierre !

 

« Avant d’accuser mon chaudron regarde si le cul du tien ne serait pas noir, comme il est probable. Et mon frère sous la terre où moi-même je l’ai mis, mon frère le sait, que mon deuil je l’ai au cœur. Et puis pourquoi se tourmenter des morts, puisqu’on ira sûrement où ils sont allés ?… et le plus tard sera le mieux, puisque la chose se dit ainsi à l’accoutumée. »

 

Il s’étonna de lui-même et prononça :

 

« Il n’y a pas à dire, je suis un peu empégué ! »

 

Tout de bon, cette fois, il sentit ses paupières s’appesantir et soupira de satisfaction.

 

Il eut encore une vison brève mais complète de tous les spectacles de sa journée agitée, et murmura :

 

« C’est égal, quand il apprendra la victoire du Roi des Maures sur les Espagnols, c’est le roi d’Espagne qui ne sera pas content !… Car il le saura… je vous dis que tout se sait. On parle toujours trop. »

 

Il lui sembla que la vision qu’il avait en lui basculait, comme le pont d’un navire qui coule. Elle s’enfonça dans le noir. L’homme s’était endormi.

 

CHAPITRE XXXVI

De l’agréable conversation que la jolie Corsoise eut avec son mousquetaire, et comment, en sa qualité de dragon chargé d’une reconnaissance, Parlo-Soulet se vit dans la nécessité de rendre compte de sa mission et fut prolixe sans être ennuyeux, bien qu’il ne se parlât pas à lui-même.

À l’aubette, lorsque Saulnier se rendit à son travail, Pastouré partit. Il se rendait aux Cabanes-Vieilles, pour changer d’habits. Il devait au retour prendre à Cogolin ceux de Maurin et les lui rapporter aussitôt. Saulnier poussa la complaisance jusqu’à s’en aller, ce jour-là, travailler du côté de la cantine du Don. Il put de cette manière prévenir Tonia que Maurin s’ennuyait tout seul dans son cabanon, forcé, par son habit, de demeurer bien caché.

 

Elle vint le retrouver dès que cela fut possible, en se cachant elle aussi de son mieux, et elle s’était arrangée pour apporter à son Maurin de quoi boire et manger agréablement.

 

De même qu’il lui plaisait à elle mieux qu’un gendarme, elle lui plaisait à lui mieux que toute autre, cette fille armée, et ils étaient très heureux quand ils étaient ensemble. Vraiment il négligeait pour elle toutes les autres, mais elle n’y croyait guère. Il le lui répéta pourtant cette fois, mais ces jalouses ne se contentent pas d’une parole.

 

« Quand je pense, dit-elle – en regardant autour d’elle, d’un air colère, les quatre murs de la cabane de Saulnier – quand je pense que tu as reçu ici cette Secourgeon ! et que, pour jouer un tour à Sandri, tu t’es fait surprendre avec une « serviciale » d’auberge !… Je ne sais pas comment j’ai fait pour accepter de te rejoindre dans cet endroit-ci. J’ai envie de tout prendre, tout ce qui s’y trouve, et de tout jeter dehors, puisque d’autres femmes sont pour toi venues ici !

 

– Garde-t’en bien », dit le mousquetaire, qui pour sa commodité s’était mis en bras de chemise et n’avait plus d’un mousquetaire que la culotte…

 

Son épée était accrochée à un clou par-dessus son pourpoint, lequel était coiffé de son chapeau ; – et ses bottes évasées traînaient dans un coin, au pied de son tromblon debout et incliné contre le mur. Sa trompe de chasse ornait le dessus d’une méchante armoire…

 

« Songe que, excepté mes frusques de mousquetaire qui n’ont commis aucun péché et qui viennent de mes ancêtres, tout ici appartient à Saulnier… Il ne faut rien lui abîmer, pechère ! Il est si brave… quoique braconnier !

 

– Oui ! j’ai envie de m’en aller d’une maison où tu en as reçu d’autres, dit-elle, s’exaltant dans sa rancune contre des choses passées… Tout ici me fait horreur !

 

– Voilà bien la jalousie ! dit le mousquetaire qui s’assit en attirant la belle fille sur ses genoux. Ça n’a pas de bon sens. Voyons ! Pourquoi t’en prendrais-tu à des meubles ou à des murailles ? Il y aurait plus de raison à m’ôter la peau, car c’est elle qui est coupable, et après la peau ce qui est dessous, l’âme ou le cœur ! Enfin, la jalousie devrait tout détruire. Et si elle est, après tout, marque d’amour, on regretterait tout de suite de s’être privé de ce qu’on aime ; et je trouverais ça bien bête, Tonia, tout bête comme je suis moi-même. »

 

Elle boudait, farouche, excitée à sa rancune par les images que présentait à son esprit cette chambre où ils étaient.

 

Se levant avec violence, elle s’éloigna de lui tout à coup.

 

« Il ne faudrait pas jouer avec ces choses, Maurin cria rageusement la Corsoise. Ta peau dont tu parles, ta peau vivante qui a péché contre moi, je te l’arracherais très bien, dans une colère d’amour, comme à un lapin qu’on dépouille !

 

– Bougre ! dit-il, ça ne serait pas une petite besogne !… Allons ! allons ! du passé au moins ne sois pas jalouse… Vrai, tu me plais tant, petite, qu’aux autres, depuis des jours, je ne pense plus.

 

– De sûr ? interrogea-t-elle, subitement radoucie.

 

– De sûr… Tiens, hier, je n’avais d’yeux que pour toi.

 

– Oh ! tu ne me regardais guère !

 

– C’est qu’il y avait beaucoup de choses à regarder, dit Maurin : d’abord ces musiciens du diable, puis ces gendarmes qui me guettaient, et encore toreros et taureaux et le reste – mais sur tant de belles filles qui grouillaient endimanchées, sois sûre qu’autrefois je m’en serais choisi au moins une, tandis qu’hier, je n’y ai pas songé, ma foi de Maurin ! Pas même les belles pipières de Cogolin, qui étaient toutes présentes aux courses, ne m’ont détourné de penser à toi. Je pensais à toi dès que j’en avais loisir, et quand j’ai traité si bien les Espagnols, c’était à la vérité parce que j’étais grisé par la poudre et le besoin de faire du mouvement, mais c’était beaucoup aussi parce que je te sentais présente et témoin de tout, et que je voulais te plaire !… N’est-ce pas qu’aux belles filles cela plaît toujours, de voir leur amoureux, l’épée à la main, se battre en homme hardiment ? »

 

Tonia souriait, charmée, domptée.

 

« C’est vrai que tu étais magnifique, Maurin ! Tu avais l’air de leur roi à tous. Et mon père disait : « Ah ! le bon bougre ! » Et le monsieur sénateur et les maires ont applaudi… sans le vouloir, car il paraît que tu étais en faute.

 

– On est toujours en faute, dit le mousquetaire, dans ce pays-ci. En France, tout est défendu. Si je voulais casser des cailloux à la place de Saulnier, il serait en faute, je parie, et moi aussi. Si je voulais travailler le dimanche, je serais en faute, tout comme du temps où les curés nous gouvernaient. Sous la République, il faut être empereur pour tout se permettre.

 

– Empereur, dit-elle en riant, ou roi ! Roi des Maures ! »

 

Ils s’embrassèrent joyeusement. Puis elle dit :

 

« Pour te revenir, le monsieur sénateur, pas loin duquel je passais, disait en sortant : « C’est un rude homme que ce Maurin ! Savez-vous bien que nous venons d’assister à un duel pour de bon ?… Le toréador volontiers lui aurait piqué le ventre ! »

 

– Je me méfiais ! fit le mousquetaire.

 

– Et figure-toi, c’était si drôle, si drôle – qu’on oubliait que vous couriez tous deux péril de mort.

 

– C’est ça le mérite, affirma le mousquetaire. Nous avions chacun trois choses pointues à éviter puisqu’il faut compter les deux poignards qu’un taureau porte sur sa tête à la manière de Secourgeon mon compère. »

 

Elle lui tira la barbe, dans un mouvement d’irritation qui n’était pas chose feinte.

 

Lui, il aimait ces violences, le bravadeur.

 

« Il devait être bien drôle en effet, le toréador, reprit-il, quand mon pied crevait sa culotte et qu’il n’osait se retourner, occupé qu’il était à maintenir la bête à cornes en respect. Il est clair qu’à ce moment-là, s’il s’était occupé de son derrière, il était perdu. »

 

Et dans la cabane de Saulnier, le mousquetaire et la belle fille riaient follement et entremêlaient de baisers leurs rires jeunes, leurs rires fous.

 

Elle lui dit :

 

« Je ne riais pas tout le temps, moi, je t’assure !… J’avais peur pour toi, je tremblais toute… Avec tout ça, acheva-t-elle, te voilà encore dans de beaux draps ! On va t’accuser d’avoir excité le monde à mettre le feu aux arènes !…

 

– On m’accuse de tout, dit Maurin. Un peu plus, un peu moins, à présent, qu’est-ce que ça peut faire ? Tout prend fin à la fin, et nous verrons la suite, et la fin aussi nous la verrons. Mais ce qu’il y a de bien sûr, c’est qu’ils ne m’auront pas de sitôt.

 

– Et que vas-tu faire maintenant ?

 

– Mon prince russe veut maintenant collectionner, après les oiseaux, les bêtes puantes de la montagne ; il lui faut des fouines, des belettes, des martres, et jusqu’à des musaraignes et des tortues des Maures ! Je m’associerai Lagarrigue qui est un piégeur fameux et, pendant tout juillet et jusqu’à l’ouverture de la chasse, nous piégerons de compagnie toute cette vermine. Et pour quant à l’ouverture, j’ai promis de la faire avec de beaux messieurs et notre député… »

 

Ainsi ils passèrent, à deviser, deux heures bien agréables.

 

Tonia dut le quitter enfin, lui laissant de bonnes provisions de bouche et promettant de revenir le lendemain.

 

Le lendemain, vers la fin du jour, elle était là, lorsque reparut Pastouré.

 

« Eh bien ? dit Maurin, et mes frusques ? Tu arrives sans ?…

 

– Il a bien fallu ! j’ai dû les laisser dans les bois !… Les gendarmes en sont la cause.

 

– Mais Sacrebleu ! s’écria Maurin, je ne peux pourtant pas passer ma vie habillé en mousquetaire !… Si Saulnier avait deux pantalons il m’en prêterait un, mais il n’en a qu’un, pechère et qui lui est bien utile pour être convenable sur la route publique. Je ne peux pas rester avec ces bottes du temps d’Hérode et ce chapeau à plume qui ferait courir, devant moi, même les tortues des Maures ! J’ai l’air d’un de ces fantômes qu’on met debout au milieu d’un champ de petits pois pour épouvanter les moineaux. Trouve-moi un costume de personne naturelle, poursuivit Maurin avec douleur. Le mousquetaire que je suis commence à m’embêter autant qu’un Espagnol ! Et je m’ennuie à la fin d’être ici prisonnier par la faute du grand Saint-Tropez !

 

– Tu t’emballes, déclara Pastouré… Tes habits ne sont pas très loin.

 

– Et où sont-ils ?

 

– Je vais te le dire.

 

– Allons les retrouver, s’écria Maurin qui enfila les manches de son pourpoint et qui mit ses bottes. Là-bas, je laisserai le costume de mes ancêtres… Tu le rapporteras chez moi.

 

– Allons-y ! allons-y ! grogna Pastouré en secouant la tête… C’est facile à dire. Écoute d’abord mes explications. En te quittant, j’ai pris la diligence ; je suis allé aux Cabanes-Vieilles, chez moi ; j’ai remis dans le coffre mon costume de dragon et je suis revenu à Cogolin…

 

– Chez moi ?

 

– Chez toi ; j’entre ; je prends tes habits de tous les jours, je ressors… un gendarme que tu connais se présente à moi !

 

– Nom de pas Dieu ! nous y voilà encore ! dit Maurin en soupirant. Elle ne pense donc qu’à moi, la gendarmerie ? Et qu’est-ce qu’il t’a dit, celui-là ?

 

– Ils étaient deux, comme de juste « Nous savons que Maurin s’est enfui en tenue de bravadeur. Vous venez, c’est clair, chercher ses vêtements de tous les jours. Vous êtes requis de nous dire en quel endroit Maurin se cache à cette heure. »

 

– Tu n’as pas voulu me vendre, pardi et que leur as-tu répliqué ?

 

– Espère un peu ! – « Volontiers je vous le dirais, gendarmes, si je le savais. – Allons donc ! puisque vous portez ses habits, vous ne pouvez pas ignorer où il se trouve ! – C’est ce qui vous trompe, gendarmes, comme je vais vous le faire comprendre. L’ami Maurin est beaucoup trop intelligent, voyez-vous, beaucoup trop pour ne pas prévoir que vous pouviez me rencontrer par hasard et me poser des questions à son endroit ; et pour m’éviter l’ennui de vous mentir ou de le trahir sans le vouloir, il a pris la précaution de ne pas me dire où il fait son gîte. – Et où était-il quand il ne vous l’a pas dit ? – Il était à cheval. – Mais où ? – Sur la route qui va de Saint-Tropez à Cogolin. – Et où alliez-vous présentement ? – Ah ! voilà ! J’allais comme il me l’a demandé, déposer ce paquet dans un endroit du bois qu’il m’a expliqué, et où, à son loisir, je ne sais pas quand il viendra le quérir. – Et quel est cet endroit ? » – Je voulus rire un peu et je répondis : « À la Fontaine des Darnagas. – Je ne connais pas cet endroit. Il n’est pas sur la carte. – Vous le connaîtrez quand vous y serez. C’est un endroit qui s’appelle comme ça sans le faire exprès, vu que c’est nous, Maurin et moi, qui l’avons baptisé de la manière. – Marchez, nous vous suivons. » Ils me suivirent en effet, et je les ai conduits sous le Chêne des Palombes que tu connais, près de la source, dans le bois des Arnaud.

 

« Arrivé près de la source, j’ai déposé le paquet ! et ils sont en train de le regarder, postés à quelques pas de là, comme des chasseurs à l’affût. Ils comptent, comme deux imbéciles, que tu viendras chercher tes habits et te faire prendre au piège.

 

– Et comment est-ce qu’ils n’ont pas deviné que tu allais m’avertir ?

 

– Ils ont cru se précautionner suffisamment en me mettant dans la diligence qui retournait à Cogolin… J’y suis monté par leur ordre, sous leurs yeux… mais j’en suis redescendu un quart de lieue plus loin, j’ai pris par nos sentiers d’escourche (de raccourci) et me voilà avec toi ! C’est étonnant tout de même, à la réflexion, qu’ils n’aient pas eu l’idée de venir te chercher dans le cabanon de Saulnier.

 

– Le cabanon rappelle trop à Sandri une histoire où je lui ai fait jouer un rôle d’imbécile.

 

– De manière, dit Tonia jusque-là silencieuse et très attentive, de manière que ces deux pauvres gendarmes à l’espère dans la broussaille, sont en train de regarder tout le temps un paquet de vieux habits ? »

 

Elle se mit à rire à pleine gorge. Pastouré compléta :

 

« En train de regarder fixement la culotte, la veste, le chapeau et les souliers de Maurin, proprement ficelés en un joli paquet à longues oreilles !… Ils t’espèrent, Maurin, ils te guettent ; ils sont prêts, si tu y vas, à te mettre la main au collet. Ma foi, ils peuvent les garder tant qu’ils voudront, tes culottes, puisque tu n’es pas dedans !

 

– Mais j’ai besoin d’y être ! s’écria Maurin, j’en ai assez, je te dis, du métier de mousquetaire ! j’irai là-bas ; j’y vais ! je reprendrai mes effets à leur barbe. »

 

Tonia jusqu’à son départ, et Parlo-Soulet une partie de la nuit, et, avec Pastouré, Saulnier – qui rentrait du travail – tous eurent beau supplier Maurin de renoncer à son périlleux projet ; il s’entêtait…

 

« Tu te feras prendre !

 

– Non !

 

– Si !

 

– Enfin, dit Pastouré, demain il fera jour : nous verrons mieux l’affaire au soleil. »

 

CHAPITRE XXXVII

Comment se fait la chasse au mousquetaire dans les forêts domaniales des Maures en Provence.

Sandri et son camarade, accroupis et dissimulés dans les broussailles, à quelques pas l’un de l’autre, étaient à l’affût près de la source. Au bord du bassin naturel, parmi les herbes, le paquet de vêtements était bien en vue. Les hardes étaient enveloppées dans un grand morceau de toile rêche, nouée par les quatre bouts ; et les coques des nœuds formaient, au sommet du paquet, deux grandes oreilles que parfois agitait un léger ventoulet, et qui se miraient dans l’eau luisante.

 

Les deux gendarmes, s’attendant, d’une minute à l’autre, à voir apparaître Maurin, le guettaient de tous leurs yeux écarquillés. Le soir était venu. Leurs yeux maintenant fouillaient l’ombre. Ils avaient eu la précaution de mettre dans leur gibecière chacun un pain et quelques rondelles de cervelas. Ils dînèrent sobrement. Ils avaient du vin, chacun sa gourde, et ils burent, se rationnant… Maurin ne pouvait tarder à arriver : En vérité, il ne pouvait pas rester éternellement vêtu en mousquetaire ! bien sûr, d’un moment à l’autre, il allait paraître ! L’occasion de la capture était trop belle ! Il ne fallait pas le manquer… Et ils attendaient rageusement. Ils s’interdisaient de parler, craignant d’effaroucher leur gibier, et, pour la même raison, ils ne pouvaient remuer. Quand leurs gourdes furent vides, ils n’osèrent aller jusqu’à la fontaine. Martyrs du devoir, ils la regardaient, mourant de l’envie d’y courir pour s’y abreuver, et n’y courant pas.

 

Ils n’osaient ni se moucher, ni éternuer, ni cracher, ni fumer, ni faire bruit quelconque. C’est à regret qu’ils mangeaient leur pain bien cuit, qui craquait trop sous leurs dents. Ils éprouvaient toutes les émotions des chasseurs à l’affût du lion…

 

Les étoiles une à une s’allumèrent au ciel. Ils les voyaient scintiller au-dessus de leur tête, là-haut, à travers les branches des pins. Elles semblaient remuer… et eux, ils ne remuaient pas. Un crenillement parfois les faisait tressaillir… C’était, par cette tiède nuit de l’été commençant, une pomme de pin qui tombait à terre après avoir traversé les branches en s’y heurtant ; ou bien c’était la course légère d’une fouine en maraude et frôlée aux buissons ; ou encore le craquement d’une graine de pigne sous la dent des écureuils…

 

Une fois, ils crurent voir s’agiter quelque chose au bord de la source… Était-ce lui ? lui, Maurin ? Non, c’était une martre qui, épouvantée tout à coup par le paquet mystérieux, se réfugiait d’un bond dans la broussaille…

 

Cette fois… c’est lui !… non, c’est un solitaire qui fouille non loin, cherchant pâture, et qui sous son pied écrase à terre des branches mortes.

 

Le bois craque sous lui comme si le feu prenait aux broussailles pétillantes. Sanglier de Tantale ! Volontiers les gendarmes se transformeraient en braconniers, mais le devoir tient en bride tous leurs désirs.

 

Et il faut attendre, attendre, attendre…

 

Les premières lueurs de l’aube pointèrent, puis le soleil parut au-dessus du profil de la colline ; un rayon vint broder d’un fin liséré d’or, ici les chapeaux des deux gendarmes à moitié endormis, et là les longues oreilles du paquet toujours bien noué dans son morceau de toile… Les gendarmes à présent se soulèvent un peu pour voir s’il est toujours à la même place… Il y est… personne n’y a touché. Maurin n’est donc pas venu pendant leur assoupissement.

 

Tous deux alors, écartant un peu les buissons qui leur donnent asile, se regardèrent d’un œil effaré, fiévreux, visionnaire. Il est six heures du matin… Tout à coup… quoi ?… le bruit d’un caillou qui roule le long d’un sentier pierreux…

 

Un caillou ne remue pas seul… Il faut qu’un pied le pousse…

 

Les deux chapeaux, dorés par le soleil, de nouveau se soulèvent discrètement au-dessus de la broussaille… Les deux gendarmes dardent leur puissant regard vers le lieu d’où est parti le bruit… Non ! non ! ils ne se trompent pas ! Là-bas, assez loin encore, entre ce gros chêne et ce pin abattu… C’est bien lui ! – On ne peut s’y méprendre. – C’est un mousquetaire !

 

Ils se tapirent encore dans leur cachette – s’écrasèrent, se firent petits, invisibles ; ils étaient prêts à la lutte, tout prêts à bondir sur l’homme, tels des tigres dans la jungle !

 

Et leur cœur palpitait, à l’idée du triomphe enfin assuré – car, ils ne l’ignoraient point, le mousquetaire, embarrassé comme eux de son épée et de ses bottes, ne leur échapperait pas aussi facilement que s’il eût été chaussé de ses espadrilles… Son feutre à plume le gênerait aussi !

 

Réfléchissant à cela, ils s’aplatissaient toujours davantage comme lièvre au gîte, et ouvraient le bon œil ; mais rien ne se montrait plus…

 

Le mousquetaire les avait-il éventés ?… Ils se relevèrent un peu, pour mieux voir… Nom de nom ! cré coquin de sort ! le mousquetaire s’éloignait… Déjà il n’était plus là-bas qu’un petit mousquetaire pas plus gros qu’un polichinelle d’enfant. Il avait dû apercevoir le sommet des chapeaux militaires… et il filait sans trop de hâte, s’arrêtant et se retournant parfois d’un air d’inquiétude, pour s’assurer qu’il n’était pas poursuivi.

 

Plus de doute : il les avait vus ! il allait échapper !…

 

D’un bond simultané, sans s’être rien communiqué de leurs craintes, ils furent debout !…

 

Ils s’élancèrent sur ses pas…

 

Alors, le mousquetaire pressa le pas… et ils comprirent qu’il était résolu à les faire marcher beaucoup… Il faisait de savants détours. Pour l’atteindre, ils auraient fort à faire !… Le bougre, parbleu, connaissait toutes les sentes, et eux ne les connaissaient pas !

 

Il les menait par des passages impossibles, gravissait à tout instant une cime, pour redescendre tout à coup au fond d’un ravin – et quand les deux gendarmes lourdement bottés croyaient le tenir acculé au fond d’une de ces combes profondes, le mousquetaire, dans son invraisemblable costume qui leur semblait une moquerie, surgissait tout à coup, au-dessus de leur tête, là-haut, perché sur une roche en pointe, en plein ciel, comme un mouflon de Corse ou un chamois de Suisse, en silhouette arrogante, gesticulant à pleins bras, certainement pour les railler, ôtant son feutre parfois pour s’éponger le front avec un mouchoir qui était un drapeau rouge… Et quand il se recoiffait, on voyait son panache fauve palpiter sur le vaste azur comme par bravade – c’était le cas ou jamais de l’employer, ce mot.

 

… La poursuite menaçait de s’éterniser. Elle durait depuis plus de deux heures déjà.

 

Une fois, au fin bout d’un rocher dressé sur le ciel, les gendarmes virent le mousquetaire s’asseoir gravement. Tant d’effronterie leur donna envie de lui adresser un coup de carabine ! mais lui, tranquillement, il se reposait… et là-haut, fantôme étrange, nettement profilé sur l’azur… il ôtait ses bottes !

 

« Nom d’un chien ! s’écria Sandri, il met ses pantoufles !

 

– Ah ! le gueux, grogna l’autre gendarme. Et nous avons déjà fait à sa suite plus de cinq lieues en montagne ! et ses pantoufles vont lui redonner des ailes ! »

 

Là-haut, le mousquetaire imperturbable changeait en effet de chaussures : Maurin mettait ses fameuses espadrilles, grâce auxquelles, d’un pied sûr et léger, il défiait à la course sangliers et perdreaux.

 

« S’il met ses pantoufles, gronda Sandri, nous sommes foutus ! »

 

Les gendarmes impuissants assistèrent à ce spectacle. Ils virent chacune des jambes du mousquetaire se soulever l’une après l’autre vers le ciel et ses deux mains nouer à ses pieds, bien attentivement, les espadrilles redoutables. Puis la silhouette du mousquetaire lia proprement l’une à l’autre les bottes évasées. Alors il se leva, il déboucla son ceinturon, et, ayant attaché les bottes au bout du fourreau que l’épée maintenait rigide, d’un geste noble il la mit sur son épaule.

 

À ce moment, si haut perché, en pleine lumière du ciel matinal, il sembla, par un effet de mirage sans doute, qu’il avait grossi et que son pourpoint trop étroit ne fermait pas sur sa poitrine.

 

Les deux gendarmes, tous deux dans le même moment, en firent intérieurement la remarque. Lui, là-haut, prêt à se remettre en marche, il se désignait à lui-même, d’un geste large, comme pour les narguer, l’horizon qu’il avait encore à parcourir… C’en était trop : Sandri, exaspéré, à tue-tête lui cria dans ses mains en porte-voix :

 

« Halte, au nom de la loi ! ou nous vous envoyons une prune dans le dos ! Entendez-vous, Maurin ! »

 

Alors le mousquetaire, lointain et hautain, se tournant vers les gendarmes, mit sa main en abat-jour au-dessus de ses yeux – comme pour les mieux apercevoir là-bas, à ses pieds, tout au fond de la baisse – et ôtant son chapeau dont le plumet parut balayer tout l’espace bleu, il cria :

 

« Tiens ! c’est vous, messieurs ? je ne m’attendais guère à vous rencontrer ici !… pardon, excuse ! je ne vous avais pas encore vus, mais si vous cherchez Maurin de ces côtés-ci, vous vous trompez mes braves !… moi, je suis Pastouré !… vous savez bien : Pastouré ! Et bien à votre service ! »

 

Sandri, brusquement congestionné, sentit ses jambes fléchir ; il dut s’asseoir sur une pierre.

 

Et la silhouette du mousquetaire disparut aussitôt.

 

Parlo-Soulet était déjà sur l’autre versant de la colline et, avec de grands gestes, il se disait :

 

« Qui t’aurait dit, frère de mon frère, que la misère de la vie te mènerait un jour, à te promener dans le gros bois, d’abord avec une épée pendue au derrière, puis avec des bottes sur le dos pendues à une épée. Elle me gênait tout à l’heure, quand elle battait mon derrière, cette espaze. À présent que j’y ai accroché mes bottes, elle me sert au moins à quelque chose… Croyez que je m’étonne de me voir arnisqué de cette manière ! Ça fait bien voir que pas un homme, avant d’être mort, ne peut connaître tous les événements de sa vie ; et ceux qui justement lui arrivent sont ceux auxquels il n’aurait jamais pensé !… J’ai chaud… et cette veste est beaucoup étroite ! à présent je la peux quitter… Ah ! diable, quoique nous l’eussions décousue de partout, elle a encore craqué en cinq endroits… Enfin, tant pis ! petit malheur ! Tonia la recoudra. Il a bien fallu la mettre, pour tromper ces deux qui chassent au mousquetaire. Je comprends très bien que je suis ridicule ainsi… Je pourrais porter l’épée dans la main avec mes bottes, mais ça serait aussi drôle et pas tant commode. Si des gens de ville me voyaient ainsi à cette heure, dans la solitude des bois, ils ne voudraient pas se le croire ! Je fais ici, je le vois bien, un service de coyon, mais si on n’en veut pas faire, de ces métiers d’imbécile, il ne faut pas avoir d’ami, et c’est pour Maurin que je travaille et je ne regrette donc rien !… C’est égal, volontiers j’y arriverai, aux Cabanes-Vieilles, et après tant de lieues que j’aurai parcourues en un jour, l’épée à la main, les bottes au dos et les pantoufles aux pieds, contre mon habitude, volontiers, pauvre moi ! je retrouverai ma maison, et Vidasse et Consolation… Qu’heureusement mon frère est mort ! pechère ! qu’en me voyant arriver ainsi emmasqué, il en aurait perdu la tête à me croire devenu fou le premier !

 

« La vido ès un carnava ! (La vie est un carnaval !)… Té !… Vive Bassompierre !… »

 

Et le mousquetaire gras, dans le pourpoint du mousquetaire maigre, allait, s’éloignant et gesticulant, de pinède en pinède, de coteaux en ravins, de monologue en monologue, de lamentations en joyeusetés.

 

CHAPITRE XXXVIII

M. Rinal, aidé de Maurin, découvre un cœur humain dans un melon.

Maurin, étant rentré en possession de son équipement de chasseur, reprit son train de vie ordinaire.

 

Il n’avait pas manqué de conter à M. Rinal l’aventure du mousquetaire Parlo-Soulet, pris pour Maurin des Maures à cause de son costume, et la déconvenue risible des gendarmes.

 

M. Rinal s’intéressait toujours vivement au récit de toutes les aventures de Maurin.

 

« Ces Provençaux, disait-il un jour à M. Cabissol, ont le génie de l’anecdote. Chacun des gestes de ce brave Maurin est un conte et s’arrange comme un de ces fabliaux malicieux qui enchantaient nos pères. Il a l’esprit naturel dans ses mouvements comme dans ses mots. Nos galegeaïres sont frondeurs à la manière la plus française du monde, mais leur rire est plus sonore que celui des humoristes du Nord ; il montre de belles dents saines qui ne mordent que dans le bon pain et dans les belles grappes !

 

– Nous sommes d’accord, disait M. Cabissol. Ainsi je suis heureux de savoir que Jean d’Auriol est en train de composer un livre où nous retrouverons toutes les aventures de notre Maurin des Maures.

 

« C’est un livre qui ne pourrait être écrit que par un Provençal de vieille souche, par un homme qui ait passé avec les Provençaux la plus grande partie de sa vie (j’entends avec les derniers vrais Provençaux populaires, ceux des villages écartés, ou ceux qui vivent dans les bois – loin des chemins de fer et des villes) ; un Provençal qui connaisse à fond leur accent, leur manière de se moquer et d’être sérieux, de s’irriter et de s’apaiser sans transition, et jusqu’à leur façon si caractéristique de retrousser sur la nuque leur chapeau de paille ou de feutre… Plus j’y pense, plus je crois que Jean d’Auriol peut faire ce livre-là, car il y faut mettre surtout une sympathie instinctive pour la race d’hommes qu’il s’agit de dépeindre : ce n’est en effet que par la sympathie qu’on peut la pénétrer et la comprendre. Du dehors, telle physionomie de ce pays court le risque de paraître ridicule qui, examinée comme elle doit l’être, n’est que comique et satirique. Les Provençaux révèlent volontiers leurs travers pour s’en égayer en artistes et en moralistes.

 

« C’est là l’esprit même de Molière. C’est là une Provence très très « vieille France ». Pour écrire un tel livre, il sera encore nécessaire d’oublier la littérature apprise et les recherches de style. Il faudra conserver à chaque phrase française un tour provençal, une incorrection savoureuse, des néologismes et des barbarismes. Il faudra que dans le transvasement d’une langue dans l’autre, le vin ne s’évente pas trop. »

 

M. Cabissol s’animait :

 

« Enfin, s’écria-t-il, j’ai trouvé, en Jean d’Auriol, un homme qui m’a compris comme vous me comprenez. J’ai beau catéchiser mon préfet, il n’admire pas autant que nous ce merveilleux, ce gai, ce très sérieux et très chevaleresque Maurin.

 

– Chevaleresque, vous l’avez dit. Quand l’amour de la tradition le porte, malgré ses opinions politiques, à s’habiller en mousquetaire et à figurer dans une bravade – il a alors vraiment un costume qui lui sied. C’est un chevalier du temps des Saint Louis et des Saladin. Il a pour les femmes, quand il en parle, les dédains d’un musulman – et quand il leur parle, une impertinence à la Richelieu. Et de la Fronde, la plus française des guerres, il a au suprême degré le goût passionné de gouailler et de rosser le pouvoir ou le commissaire de police. Il est petit cousin de Karagueuz et de Guignol… Avec cela, loyal comme un vrai Français d’autrefois ; il a un cœur de cristal de roche… On pourra faire quelque chose, je crois, de son fils Bernard, et je m’y efforce avec joie… »

 

Un jour, pendant que M. Cabissol et M. Rinal étaient en train de se répéter cent fois les mêmes choses à son sujet, Maurin arriva.

 

M. Rinal recherchait les occasions de faire donner à Maurin son avis sur toutes sortes de questions, prétendant que son bon sens naturel, sa manière populaire d’exprimer ses idées, l’éclairaient dans bien des cas.

 

« Vous arrivez à point, lui dit-il ; que pensez-vous du travail manuel ? Est-il une joie ou une peine ?

 

– Eh ! monsieur Rinal, je n’ai peut-être plus beaucoup le droit d’en parler, puisque j’ai depuis longtemps quitté la charrue pour ce travail de la chasse – qui ne m’est pas un travail puisque c’est ma passion – mais je connais des gens qui ont la passion de travailler. Je l’ai eue ; et, du temps que je labourais, j’y mettais le même feu qu’à la chasse ; et je mettais mon honneur à vouloir que toutes choses fussent faites en leur temps et pour le mieux. Sans le travail, faute d’avoir assez de mouvement, on deviendrait enragé et capable de tout, des sauvages, quoi ! Aussi je suis mal content, je peux vous le dire, lorsque j’entends nos députés, pour flatter les travailleurs, leur répéter de mille manières que la politique fera le bonheur du peuple et que le bonheur, c’est de ne rien faire ! et ceci, et cela, et le reste !

 

« On dit que des gens qui n’y étaient pas forcés ont travaillé toute leur vie et qu’ils en étaient bien contents, et je pense que s’ils travaillaient avec ce contentement, c’est que le travail n’est pas un mal. Mais il y a des gens qui voudraient passer leur vie à se regarder le nombril – et la République leur laisse croire que c’est ça le bonheur des riches ! M’est avis qu’en apprenant à lire aux petits enfants et à compter, on devrait profiter de l’occasion pour leur donner d’autres idées sur ce travail manuel, comme vous dites, car si cela dure, les petits des ouvriers mépriseront la forge ou l’établi parce qu’ils auront appris à compter et à lire. Je pense que les livres devraient mener le laboureur à labourer mieux et le charpentier à mieux charpenter.

 

– Bravo ! Maurin, dit M. Rinal. Un homme révolté contre la nécessité du travail se dévoue lui-même au malheur ! Autant ne pas accepter la nécessité de respirer… J’essaie d’apprendre à votre fils les choses que vous venez de dire. Si je lui vois une aptitude marquée vers ceci ou cela, je le pousserai, sinon je le préparerai à être un cultivateur, connaissant les progrès de la science agricole ou en mesure de se les assimiler. Mais surtout, je le garderai contre cet orgueil imbécile des enfants qui, ayant appris quelques rudiments de science, méprisent aussitôt l’ouvrier dont ils sont nés, et se mettent à lire de méchants romans ou à rêver d’en écrire, car j’ai vu cela plusieurs fois… Mon Dieu, oui, mon cher Cabissol, si l’on n’y veille, l’école primaire va nous noyer sous un déluge d’écrivains sans lettres !… Tenez, pas plus tard qu’avant-hier, on frappe à ma porte : « Entrez ! » je vois un homme jeune, à figure poupine, triste et souriante à la fois, rasé de frais et sans autre trace de barbe qu’un ton de bleu faïence au menton et sous le nez.

 

« Proprement vêtu, comme un ouvrier endimanché, il portait sous son bras un gros panier ovale fermé d’un couvercle.

 

« – Que voulez-vous, mon ami ?

 

« – Monsieur Rinal, on m’a parlé de vous. Et pardon, excuse, si je viens vous demander un conseil.

 

« – Mon ami, je vous écoute.

 

« – J’ai écrit un livre, monsieur, que je voudrais faire imprimer et que voici. »

 

« Il me tendit un gros cahier que je parcourus. C’était enfantin et lamentable. Je compris alors la mélancolie et le sourire de l’auteur. Il avait cru faire un livre de sociologie ! Il avait une nouvelle conception de la société et aussi de l’univers ! Je refermai son cahier au plus vite.

 

« – Mon ami, lui dis-je, êtes-vous marié ?

 

« – Oui, monsieur.

 

« – Avez-vous un métier ?

 

« – Menuisier.

 

« – Dans quelle ville ?

 

« – À Caroubière, près de Draguignan.

 

« – Vous êtes venu par le train ?

 

« – Avec un billet de retour.

 

« – Eh bien, mon ami, retournez vite à la gare. Il y a un train pour Draguignan dans trois quarts d’heure. Prenez-le, rentrez chez vous, et dites à votre femme : « Le monsieur m’a dit de bien raboter et que j’étais fou de faire des livres. »

 

« – Tiens ! répliqua-t-il ingénument, avec son sourire triste, c’est en effet ce qu’elle m’a toujours dit, et ce matin encore, ma femme.

 

« – Croyez-la et aimez-la bien. Allez, mon garçon. »

 

« Il parut très embarrassé au moment de sortir… Il se retourna sur le seuil, revint à moi, ôta son panier de son bras avec une maladresse de timide, le posa sur la table, l’ouvrit et me dit :

 

« – Pardon, excuse, monsieur Rinal, mais je vous ai apporté un beau melon pour vous remercier de vos conseils. »

 

– Il ne faisait rien de trop, dit Maurin.

 

– Voilà l’âme exquise du peuple, dit M. Rinal. Ils ont le désir de donner et le sentiment que toute peine mérite salaire. Donne-moi de ce que tu as, je te donnerai de ce que j’ai.

 

– Quand j’étais petit, dit Maurin, j’ai encore vu des acteurs de bois, des marionnettes jouer la crèche, et quand l’enfant Jésus était dans l’étable, les plus pauvres lui apportaient ce qu’ils avaient de meilleur, qui des noix, qui des figues sèches…

 

– Qui un air de galoubet et de tambourin, poursuivit M. Rinal… C’est admirable ! c’est le génie de l’échange par sympathie ! Jésus apportait au monde une rénovation par l’idée… et en retour, le pauvre lui donnait ce qu’il avait : son cœur.

 

« Le pauvre diable dont je vous parle apportait, lui, un cœur dans un melon ! »

 

Maurin se mit à rire.

 

« Ce melon était-il bon, au moins ?

 

– Je n’en sais rien, dit M. Rinal, je lui ai dit :

 

« – Remportez votre melon, mon ami, vous le mangerez en route, et je vais faire mettre, dans votre panier, un petit déjeuner. »

 

– Monsieur Rinal, dit Maurin gravement, vous avez dû lui faire beaucoup de peine. Je connais mon peuple : il fallait accepter son melon. Soyez assuré qu’il l’avait choisi longtemps au marché de Draguignan, avec l’aide de sa femme, car elle espérait bien que vous décourageriez son homme de travailler dans les livres. Il fallait accepter le melon, monsieur Rinal, puisque, comme vous venez de le dire, tout son cœur était dedans. »

 

M. Rinal réfléchit un moment :

 

« Il est clair que j’ai eu tort, dit-il enfin. Et je vous remercie de la leçon, Maurin. »

 

Puis se tournant vers M. Cabissol.

 

« L’expression nuancée de la sympathie humaine sauvera seule les démocraties modernes d’une irrémédiable chute dans un bien-être froid, organisé tout mécaniquement, et plus dégoûtant, plus bête, plus immoral et plus ennuyeux que les erreurs passionnelles.

 

– Joli rêve ! ricana M. Cabissol, mais les démocraties rejettent la politesse comme un masque et elles commettront la faute de ne pas voir que le sentiment est une force positive… »

 

CHAPITRE XXXIX

Où l’on verra, grâce à la visite singulière que fit à M. Cabissol une veuve éplorée, qu’il y a morale et morale.

« J’ai, à mon tour, dit M. Cabissol, une histoire à vous conter à propos de votre réflexion sur ce goût de donner, qui est si touchant dans le peuple.

 

– Voyons votre anecdote, dit M. Rinal. Elle n’aura pas de peine à être plus intéressante que la mienne, laquelle n’est à proprement parler qu’un simple exemple de la facilité qu’ont les primaires à se monter la tête et à se croire des savants parce qu’ils ont découvert l’alphabet, qui fut en son temps une bien belle invention. Nous vous écoutons, monsieur Cabissol.

 

– À vos souhaits », dit M. Cabissol. Et il commença :

 

« L’autre matin, une brave femme, en grand deuil, vint frapper à ma porte. Elle arrivait d’un village voisin, à pied, pour me consulter.

 

« – Je suis veuve. Mon mari est mort il n’y a pas quinze jours.

 

« – Et que voulez-vous ?

 

« – Je viens vous voir, monsieur Cabissol, pour que vous me fassiez la morale ! »

 

« Pour le coup, je tombai de mon haut, et vous auriez fait comme moi.

 

« – La morale ? quelle morale ?

 

« – Mettez-moi par écrit une petite morale !

 

« – Coumpreni pas !

 

« – Une morale, monsieur, que tout le monde pourra lire dans le journal !

 

« – Donnez-moi un peu d’explication, ma brave dame ! »

 

« Et voici l’explication que me donna la veuve :

 

« – Ah ! monsieur ! Figurez-vous que mon mari, le pauvre homme, en toute sa vie n’a jamais bu que de l’eau ! Je lui disais quelquefois : « Marius, un doigt de vin te remonterait ; un peu de vin te donnerait de l’estomac ; le vin fait la force ! » C’est comme si j’avais chanté Le patron Vincent qui a gagné la targue à un gavot (montagnard), qui n’a jamais vu la mer ! Toujours il me refusait : « Ma Touninetto, l’eau me suffit ; le Bon Dieu a fait l’eau et n’a pas fait le vin. Tu ne donnerais pas de vin à un enfant de naissance, pas vrai ? Alors, pourquoi veux-tu m’en donner ? » Et vous imaginez bien, monsieur, que s’il ne prenait pas de vin, ce n’était pas pour prendre de l’assinte, ni aucune aliqueur forte de point de manière, rien de tout ça ! Il savait bien que toutes ces boissons du diable vous empoisonnent le sang, vous rendent rageur et facile aux grandes colères ! Il était sobre ; alors, comment voulez-vous qu’il ne fût pas brave homme ? En dix-neuf ans et demi de mariage, il ne m’a jamais dit une parole plus haute que l’autre ; jamais il n’a seulement levé son petit doigt sur moi, pour me menacer un tant soit peu que rien ! Il me disait toujours au contraire : « J’aimerais mieux me couper la main que de te frapper, pechère ! »

 

« Et c’était tout le jour Touninetto par-ci, Touninetto par-là, que le cœur m’en remue encore, rien que d’y songer !… Eh bien, voyez pourtant, monsieur, jusqu’où peut aller la malice du monde ! Les gens de chez nous – et c’est bien le pays tout entier, monsieur, – disent qu’il était un ivrogne et que, du soir au matin, il me battait comme poulpe[2] !

 

« La pauvre veuve s’essuya longuement les yeux et, après un silence pendant lequel je me sentis très ému, elle acheva :

 

« – Alors, je me suis dit : M. Cabissol, qui est si bon, me fera une petite morale dans le journal, pour que tout le monde sache que mon mari ne s’est jamais empégué (soûlé) de sa vie, et que jamais, au grand jamais il ne m’a battue ! »

 

« De plus en plus attendri, je demandai quelques renseignements supplémentaires, puis je pris une belle feuille de papier blanc et j’écrivis, en m’appliquant à être bien lisible :

 

« Ici repose Marie-Marius Siblet, cordonnier de son état, habile à faire du neuf avec le vieux. La rumeur publique l’a injustement accusé de boire et de battre. Sur sa tombe, sa veuve inconsolée déclare que ces propos sont de purs mensonges. Et devant Dieu elle le jure, en foulant aux pieds la calomnie ! »

 

« – Voilà, ma bonne dame, la morale demandée. »

 

« Elle prit le papier, le regarda attentivement, me le rendit, se le fit lire et relire, me remerciant après chaque nouvelle lecture, avec des paroles toujours plus abondantes, comme ses larmes.

 

« – Ah ! que cela est bien dit ! C’est bien ça que je voulais !… Et cette morale, le journal la mettra ?

 

« – Non pas ! vous ferez encadrer comme un tableau ce papier que je vous donne. Et ce tableau, vous le suspendrez au bout d’une bigue (perche) que vous planterez, au cimetière, sur la tombe de votre mari.

 

« – Oh ! monsieur Cabissol, quelle bonne idée ! »

 

« Et la pauvre femme déposa timidement sur le bord de ma table une belle pièce de cinq francs.

 

« – Reprenez ça, lui dis-je, j’ai seulement voulu vous faire plaisir, je ne fais pas ça par métier. »

 

« Elle reprit son écu, se leva en remerciant, avec une émotion portée à son comble, fit retomber sur son visage son voile de deuil qui traînait jusqu’à terre, et se dirigea vers la porte.

 

« Tout à coup, sur le seuil, elle se retourna, hésitante, puis, brusquement, revint vers moi, et dans un élan de reconnaissance, parlant par saccades, à travers des sanglots :

 

« – Puisque vous êtes si brave, monsieur Cabissol, vraiment je ne peux pas vous tromper… Je comprends qu’on doit la vérité à un homme qui ne veut pas recevoir d’argent… ça me coûte un peu à vous dire, mais je comprends que je vous le dois… Non, non, je ne veux pas me le garder… Il faut que je vous dise, à vous !… »

 

« Elle s’interrompit, secouée par le hoquet de la douleur, puis d’une voix suraiguë, comme pour dominer le bruit de ses sanglots, elle dit très vite, très vite, en criant.

 

« – Il était toujours soûl, monsieur, toujours soûl, pechère ! Et il me battait toutes les nuits, beaucoup, et un peu tous les jours !… Merci, mon brave monsieur, merci. »

 

« Elle sortit, apaisée, et j’admirai le pieux mensonge de cette sublime veuve qui eût été digne vraiment d’avoir épousé un plus grand homme.

 

« Eh bien, Maurin, qu’en pensez-vous ?

 

– Je pense comme vous, monsieur Cabissol, cette pauvre femme était sublime.

 

– Et devais-je, moi, qu’en dites-vous, accepter ses cinq francs ?

 

– Vous savez bien que non ! dit Maurin. En vous venant voir, elle a d’abord cru que vous vendiez par métier des conseils comme un avocat ou un médecin. Elle voulait donc, et c’était une idée de justice, vous payer avec de l’argent. Vous lui avez fait comprendre que vous vouliez, vous, lui rendre un service de voisin, par bonté pure. C’est elle alors qui, par respect, devait accepter votre cadeau. Lorsqu’elle le comprend… alors elle ne peut plus vous payer, et cependant, il faut qu’elle vous offre quelque chose parce qu’elle est une bonne femme dans son genre, une vraie femme de notre peuple… Et dans le mouvement de son cœur, monsieur Cabissol, elle vous a donné ce qu’elle avait de plus précieux sa confiance et son secret. Je trouve ça magnific, monsieur Cabissol. Ah ! là, pour exemple, voici que je reconnais mon peuple ! Il est brave, au fond, allez ! Seulement, dans le peuple pauvre comme dans le peuple riche, ceux qui font le plus parler d’eux ne sont pas toujours les plus honnêtes !… »

 

M. Rinal et Cabissol se regardaient, contents de leur ami Maurin.

 

CHAPITRE XL

Le merle des fanfares.

« À propos, dit M. Rinal, savez-vous, Maurin, ce qui s’est passé à Bourtoulaïgue, le 25 juillet dernier ? On dit que vos deux fanfares, qui s’étaient si bien gourmées à Saint-Tropez, le jour de la Bravade, se sont réconciliées avec un cérémonial extraordinaire.

 

– Ah ! ah ! s’écria Maurin, celle-là, voui, que c’en est une bonne, d’histoire ! Figurez-vous que la veille du 14 de juillet, le maire fit appeler les deux chefs des deux musiques ennemies et leur dit comme ça « J’ai un merle ! »

 

– Bon début et qui promet ! » s’écria Cabissol, joyeux.

 

M. Rinal lui fit signe de ne pas troubler par d’inutiles critiques le génie du narrateur.

 

« – J’ai un merle privé, dit le maire. Et en le regardant, ce matin, à travers les barreaux de sa cage, il m’est venu une idée… »

 

« La liberté est la meilleure de toutes les choses… mon merle en est privé… rendons-la-lui, mais rendons-la-lui d’une manière utile à la cause de la commune. Voici comment. Ma fille, ce soir même, lui prendra mesure du tour de son cou, et lui préparera, avant de se coucher, une petite cravate faite d’un ruban tricolore bleu, blanc, rouge. Et demain, 14 de juillet, si vous êtes tous consentants, je réunirai les deux fanfares, l’Harmonie et la Symphonie, dans la grande salle de la maison commune. Nous fermerons les portes, nous ouvrirons les fenêtres. Et nous apporterons mon merle dans sa cage, que nous mettrons sur la grande table du conseil.

 

« Tous les musiciens, avec leurs instruments entoureront la table.

 

« Sur un signe que je ferai, la porte de la cage sera ouverte solennellement. Aussitôt, les deux musiques se mettront à jouer, bien d’accord, La Marseillaise, et le merle s’envolera, aux sons de cette musique célèbre, emportant à jamais sur ses ailes le souvenir de toutes nos discordes ! »

 

« Les deux chefs de musique furent enthousiasmés et répondirent :

 

« – Monsieur le maire, c’est une idée sublime ! »

 

« L’idée fut trouvée, en effet, belle par tout le monde à Bourtoulaïgue. Si on avait demandé aux deux fanfares d’oublier tout bonnement leurs querelles, leurs rancunes, leurs colères passées, elles ne l’auraient pas pu ni voulu faire, mais la seule idée d’une si belle manifestation fit du coup un commencement de paix dans le pays. Tout le monde voyait d’avance le merle, décoré, s’envolant par la fenêtre, et emportant le souvenir des discordes d’autrefois sur ses petites ailes noires. L’annonce de cette cérémonie transporta donc de joie tout le peuple de Bourtoulaïgue. Elle eût enthousiasmé la France tout entière si les journaux en avaient parlé, mais il n’y a pas encore de journaux à Bourtoulaïgue.

 

« Le 14 de juillet au matin, la cage du merle, posée sur la table du conseil municipal, au beau milieu du tapis bleu marine où sont brodées en rouge les armes de la ville, fut entourée par les deux fanfares et par le conseil municipal, maire en tête.

 

« En bas, sur la place, devant la fenêtre ouverte, la foule, tout Bourtoulaïgue, attendait.

 

« Trois jeunes fillettes, vêtues l’une de bleu, l’autre de blanc, la troisième de rouge, entrèrent dans la salle du conseil. La première ouvrit la cage dont elle attacha avec une ficelle la portette à ressort, de manière qu’elle restât ouverte, la seconde prit bien doucement le merle dans sa main, la troisième arrangea autour du cou de l’oiseau un petit ruban tricolore.

 

« Puis le merle fut remis dans la cage dont la porte toute ouverte était bien en face de la fenêtre grande ouverte également. Il se fit un gros silence… Le maire alors parut au balcon et dit au peuple :

 

« – Citoyens, aujourd’hui, jour glorieux où fut renversée la prison d’État qu’on appelait la Bastille, et pour honorer la naissance de nos libertés, mon merle va être rendu libre, lui aussi ! Déjà il porte les couleurs nationales qui ont fait le tour du monde sur l’aile de la Révolution. Il est encore dans sa cage, dans sa prison ; il n’attend pour s’envoler par cette fenêtre que les premiers accords de La Marseillaise… Répétez avec moi : « Vive le merle ! vive l’union ! vive la liberté ! »

 

« Les acclamations de tout un peuple entrèrent par la fenêtre, mais il faut croire qu’elles firent peur au merle, car il se rencogna dans sa cage.

 

« Alors les deux chefs de musique battirent ensemble la musique et La Marseillaise éclata avec un bruit terrible dans la salle qui était beaucoup étroite.

 

« Chaque musicien, monsieur, regardait le merle…

 

– Vous y étiez donc ? dit M. Cabissol.

 

– Chut ! dit M. Rinal, il croit y avoir été : ça suffit. C’est l’artiste qui compose ! »

 

Maurin n’entendait plus rien… que La Marseillaise et il voyait le merle.

 

« Et le merle, poursuivit-il, regardait les musiciens, penchant sa tête, tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, mais pour ça, il était gêné par sa petite cravate, quoiqu’elle fût petite, parce qu’il n’en avait pas l’habitude, comme de juste. Il paraissait très étonné et, au lieu de le faire fuir, le tintamarre des instruments vous le clouait là ; on eût dit qu’il devenait empaillé !

 

« Le peuple, sur la place, ne voyait toujours rien sortir par la fenêtre et chacun s’étonnait.

 

« – Qui sait ce qu’il y a ? Alors, il sort pas ? La musique pourtant lui devrait faire peur… Oï ! que c’est drôle ! c’est « un affaire » manqué ! »

 

« Que vous dirai-je, messiés ? Le merle écouta La Marseillaise jusqu’au bout, mais quand les fanfares eurent fini leur tapage… frutt ! tout en coup sans rien dire il s’envola de la cage et prit la fenêtre.

 

« Le peuple ne le vit pas ; il poussait des cris d’impatience à faire trembler les maisons !

 

« On chantait sur l’air des lampions « Le merle ! le merle ! le merle ! »

 

« Le maire se remit alors au balcon et dit :

 

« – Citoyens, il est parti ; il a emporté sur ses ailes le souvenir de toutes nos discordes. Vive la République !… Et surtout, citoyens, faites bien attention, quand vous irez à la chasse, à partir du 15 août, de ne pas le tuer. Vous le reconnaîtrez à sa petite cravate ! Il est sous la protection des trois couleurs nationales ! »

 

« Alors la foule bien contente s’en alla. Elle gagna la place au bord de la mer et là tout le monde se promenait, en se contant plus d’une fois la cérémonie.

 

« On remarquait que chacun des musiciens du Triomphe de l’Harmonie donnait le bras à un musicien de la Victoire de la Symphonie.

 

« Tout à coup, un bruit courut dans le peuple : « Le merle est revenu ! oui ! oui ! il est revenu ! » C’était vrai ; il était là, sur un des arbres de la place ; on le reconnaissait facilement, comme de juste, à sa petite cravate.

 

« Deux musiciens allèrent sous l’arbre et, le nez en l’air, ils l’appelaient d’une manière aimable. « Petit, petit ! »

 

« – Pechère ! disaient comme ça les jeunes filles, il a perdu l’habitude de trouver sa nourriture tout seul dans les bois ! il revient à la mangeoire. »

 

« Un vieux retraité avait pour opinion que les musiciens devaient adopter ce pauvre oiseau qui ne savait pas profiter de sa liberté.

 

« De ce temps, le merle était descendu sur l’épaule de l’un des deux musiciens qui l’appelaient.

 

« Celui-là voulut le prendre, mais son camarade, qui était de l’autre fanfare, l’avait vu avant lui et ils se disputèrent. Premièrement vinrent les injures ; après vinrent les coups de poing. Que vous dirai-je ? Tous les musiciens qui s’étaient faits amis depuis le matin, arrivèrent au secours, chacun prit parti pour sa bandière (bannière), et une bataille épouvantable – comme celle du jour de la bravade s’ensuivit, sous les yeux du maire, des adjoints et des gardes, qui ne pouvaient rien empêcher.

 

« À la fin des fins, le maire reprit lui-même son merle et dit :

 

« – Citoyens ! nous recommencerons au 14 juillet « de l’an qui vient. »

 

« Ah ! monsieur Rinal, conclut Maurin, je crois bien que leur cérémonie du merle, ils la referont tous les ans, à Bourtoulaïgue, et jusque dans les siècles des siècles, pourquoi le merle des fanfares, voyez-vous, ça revient toujours ! »

 

CHAPITRE XLI

D’une journée d’ouverture de chasse où Maurin eut une grave conversation avec une sirène dans les flots bleus ; et une autre non moins importante, durant un repas champêtre, avec un juge d’instruction qui aimait beaucoup le melon.

Maurin fit deux ou trois visites à M. Rinal qui s’amusa du récit de ses diverses bravades, et qui se chargea de rappeler à M. Cigalous et à M. Cabissol la partie projetée pour le jour de l’ouverture. Elle eut lieu effectivement le 15 août au matin.

 

La veille, les chasseurs étaient arrivés à Sainte-Maxime. Maurin avait choisi Sainte-Maxime pour la plus grande commodité de ces beaux messieurs qui trouvèrent là des hôtels de luxe comme à Paris.

 

Il était convenu qu’on se réunirait, dès le premier point du jour, au pied du sémaphore de Sardinaux.

 

Tout le monde fut exact. Il y avait Cabissol, Cigalous, M. et Mme Labarterie ; et M. Cabissol avait invité le juge d’instruction de Draguignan (qui était un Parisien installé de la veille dans le chef-lieu du Var), le procureur du roi de la République impériale (expression chère à M. Rinal) et quelques autres magistrats. Le bon M. Cabissol espérait intéresser ces messieurs à la cause de Maurin, mais, par crainte de les voir refuser son invitation, il ne leur avait pas annoncé qu’il allait les mettre en rapport avec le fameux roi des Maures…

 

Maurin et Pastouré attendaient, l’arme au pied, debout devant le sémaphore, et trois chiens bondissaient de joie autour d’eux.

 

« En route ! s’écria Maurin, dès qu’il vit venir à lui les nobles invités. Et dès à présent, pour le perdreau, le lièvre et le lapin, nous sommes en chasse.

 

– Vous avez là de beaux chiens, lui dit le juge d’instruction.

 

– Un seul, le griffon, est à moi, répliqua Maurin sans connaître la qualité de son interlocuteur. Cet autre, figurez-vous, est un chien qu’on m’accuse d’avoir volé.

 

– Ah ?

 

– Et j’ai été condamné par ces imbéciles de juges de Draguignan !

 

– Ah ! fit l’autre surpris et inquiet, contez-moi donc cela. »

 

Maurin expliqua.

 

« Un chasseur, que je ne connaissais pas, battait son chien injustement… Je veux l’en empêcher. Il se fâche. Naturellement je le rosse. Il s’en va, les yeux pochés. Son chien me suit et ne veut plus de son ancien maître. Qu’est-ce que j’y pouvais ? Eh bien, on m’a condamné !… Il n’y a pas de justice !…

 

– Il fallait, dit le juge, ramener le chien à son maître.

 

– J’ai fait ainsi, mais la bête m’est toujours revenue. Ça vous a un nez, ces bêtes-là : ça préfère les caresses aux coups ! Oui ! elle m’est revenue de Cannes où je l’avais conduite pour la ramener à son maître. Convenez que je n’étais pas forcé d’entreprendre ce voyage qui m’a coûté de l’argent. Eh bien, la pauvre bête m’a rattrapé dans l’Estérel, juste devant l’auberge des Adrets.

 

– Fameuse auberge ! fit le juge d’instruction, en regardant Maurin de travers.

 

– Fameuse auberge, de sûr ! fit Maurin, vu que, comme vous paraissez le savoir, elle était beaucoup fréquentée par Gaspard de Besse, un voleur qui est encore aujourd’hui aimé de tout mon peuple de Provence, pourquoi il n’a jamais volé les riches que pour faire du bien aux pauvres. »

 

Et Maurin à son tour regarda de travers le juge.

 

Ce juge était jeune encore et tout imbu de vieux préjugés. Le nom de l’auberge des Adrets et cet éloge enthousiaste de notre cher Gaspard de Besse[3] le disposèrent fort mal pour Maurin et, d’instinct, élevant déjà des présomptions contre le braconnier, il lui trouva mauvaise mine, et s’éloigna de lui.

 

Maurin se rapprocha de M. Cabissol :

 

« Qu’est-ce que c’est donc, monsieur Cabissol, que ce monsieur à lorgnon d’or qui vient de me parler et qui ne me plaît guère ? Il m’a regardé d’un drôle d’air !

 

– C’est, dit Cabissol, Maurice Couder, le juge d’instruction de Draguignan.

 

– Diable ! répliqua Maurin naïvement, c’est un homme dangereux ! »

 

Et Maurin quitta Cabissol.

 

« Qu’est-ce que c’est que ce braconnier maigre avec qui je causais à l’instant, mon cher monsieur Cabissol ? interrogea le juge d’instruction. Il ne me plaît guère.

 

– Ça ? c’est le fameux Maurin des Maures.

 

– Bigre ! dit le juge, c’est un homme dangereux !

 

– Lui ? c’est le plus honnête homme que je connaisse. Il est accusé d’un tas de prétendus méfaits dont chacun ne prouve que la droiture de ses sentiments. C’est le bon sens populaire en personne, cette homme-là, affirma M. Cabissol.

 

– Oh ! vous, au fond, maître Cabissol, vous êtes un révolutionnaire… un anarchiste.

 

– Il y a quelques bonnes idées dans toutes les sectes, mon cher juge ! »

 

Le soleil commençait à verser des flammes. Les mouchoirs blancs flottaient en couvre-nuque sous les chapeaux ; toute la troupe était en nage. On avait abattu à grand-peine trois lapins et quatre perdreaux, mais c’est Pastouré et Maurin qui les avaient tués.

 

« Messieurs, dit le procureur du roi de la République impériale, je ne suis pas depuis longtemps en Provence, mais je vois ce que c’est que votre Provence.

 

– Et qu’est-ce donc ?

 

– C’est un pays extrêmement chaud. Je refuse d’aller plus loin et je m’y refuserais, quand bien même vous me promettriez une pluie, un déluge de perdreaux, ce qu’on ne connaît certainement pas ici…

 

– Ma foi, dit le juge d’instruction, je sens l’insolation qui commence à me faire bouillir la cervelle.

 

– Vous avez si chaud que cela, monsieur, dit Maurin, narquois.

 

– Je conviens, dit à son tour Labarterie, que cette partie de plaisir est pour moi une partie de souffrance. »

 

Bref, tout le monde se déclara hors d’état de continuer pareille chasse sous un ciel pareil. Seule Mme Labarterie affirma que, sous la conduite de Maurin, elle tuerait volontiers quelques perdreaux.

 

« Et moi, belle dame, dit Maurin, pour vous être agréable, je chasserais dans un four de potier ! Que les autres se mettent donc à l’ombre dans ce bois de pins ; il y a juste au pied de ce poteau télégraphique – regardez – de jolis rochers arrangés comme des fauteuils ; nous y reviendrons lorsque nous aurons tué, avec Madame et avec Pastouré, de quoi empêcher messieurs les juges de rapporter à leur maison un carnier de maladroits ! Ils sont là bien agréablement assis à l’ombre… nous les y rejoindrons à midi.

 

– Ce qui me paraît désagréable ici, dit le juge, ce sont ces fils télégraphiques qui font une chanson agaçante… Écoutez, cela siffle sans arrêt… Allons plus loin…

 

– Bah ! dit Maurin, de quoi vous plaignez-vous ? Ça vous sert d’oisôs ! »

 

Il y eut un éclat de rire général.

 

« Restez là, croyez-moi, dit Maurin, il n’y a pas d’endroit, près d’ici du moins, où l’ombre soit meilleure. »

 

On se trouvait sur les crêtes des collines qui vont, par pentes douces, baigner leur pied rose dans la mer. L’endroit choisi pour la halte était en effet délicieux et beau, et ce qui ne gâtait rien, il y avait un puits dans le voisinage.

 

De ces cimes on découvrait tout l’horizon des Maures, Saint-Tropez au sud, Saint-Raphaël vers l’est ; par delà l’Estérel, les Alpes, et devant soi la mer bruissante, toute papillotante de rayons dansants, et sur laquelle passait en ce moment, au large l’escadre de la Méditerranée, ville flottante dont les fumées traînaient à l’arrière, comme les souples étamines du vaste pavillon de combat. La rusée et audacieuse Mme Labarterie suivit le beau Maurin, avec l’espoir que le vieux Pastouré ne tarderait pas à s’en aller bientôt parler seul dans quelque ravin giboyeux.

 

Maurin et Pastouré, en compagnie de la belle Mme Labarterie, s’étaient à peine éloignés de quelques pas, que M. Couder fit à M. Cabissol les plus vifs reproches pour l’avoir, sans le prévenir, mis en rapport avec un Maurin !…

 

« Car enfin nous aurons certainement à le poursuivre et à le condamner un jour. Vous compromettez deux magistrats, le procureur et moi.

 

– Quel enfantillage ! dit Cabissol en riant, Maurin est l’ami du gouvernement. J’ai voulu, en vous le faisant connaître, rendre service en même temps et à vous et à la magistrature. S’il doit jamais vous être amené à Draguignan entre deux gendarmes, ce qui m’étonnera, vous le connaîtrez par avance et vous aurez, le connaissant, de bonnes raisons pour l’absoudre.

 

– En attendant, dit M. Couder avec aigreur, je ne comprends pas que M. Labarterie ait confié sa femme à cette manière de bandit.

 

– Croyez bien, dit Labarterie ingénument narquois, que ma femme n’emporte à la chasse ni bijoux ni portefeuille ! »

 

M. Cabissol profita de l’équivoque :

 

« Maurin n’a jamais fait tort à personne, s’écria-t-il d’un air indigné. En vérité, messieurs les magistrats, vous m’offenseriez personnellement, à partir de ce moment, en parlant de lui à la légère.

 

– Mon avis, dit le procureur impérial de la République du roi, est que nous ferions bien de nous retirer. Venez-vous, mon cher juge ? »

 

Les deux magistrats se levèrent.

 

« Prenez garde, messieurs, que c’est décidément une offense personnelle que vous me faites si vous nous quittez ainsi, dit M. Cabissol d’un ton des plus sérieux.

 

– Je ne connais que mon devoir, répliqua le procureur sèchement.

 

– Et je vous suis, mon cher procureur, dit le juge. Au demeurant, nous aurons moins chaud, dans le jardin de l’hôtel, à Sainte-Maxime. »

 

Quand il les vit bien résolus, M. Cabissol leur déclara :

 

« Eh bien, messieurs, on pourra lire, avant trois jours dans les journaux de la région, le récit de notre journée d’ouverture, signé de mon nom. On vous y verra jouer sous vos propres noms le rôle que vous prenez en ce moment. Et comme mon ami Maurin est fidèlement aimé de tout le monde dans la région, en dépit de ses petits démêlés avec les représentants de la loi, j’ai le regret de vous affirmer que votre popularité en sera au moins compromise.

 

« Et vous, monsieur le procureur, qui avez un frère député ; et vous monsieur le juge, qui avez un frère sous-préfet, vous apprendrez peut-être bientôt tous deux que l’influence de vos frères ne vaut pas celle d’un Maurin ! et qu’il eût mieux valu, pour l’honneur de votre carrière, laisser ce Maurin-là tranquille.

 

« C’est la première fois de ma vie que je me permets de menacer un fonctionnaire des foudres de la presse ; mais je me vois obligé de vous les annoncer, pour ne vous pas prendre en traître… Maintenant partez-vous, messieurs ? ou restez-vous ?

 

– Du moment, dirent les magistrats, que vous nous garantissez… et que vous prenez fait et cause… avec cette chaleur sympathique… pour cet homme… vous, dont l’honorabilité est si connue…

 

– C’est bien, messieurs. Enchanté ! Ne parlons plus de cet incident. »

 

Après cette sortie de M. Cabissol, il y eut une gêne assez prolongée entre ces grands chasseurs qui avaient renoncé à chasser… Mais peu à peu, la chaleur aidant, on ne s’occupa plus que de s’éventer et de s’éponger le front.

 

« Je suis curieux de savoir, dit M. Labarterie tout à coup, au milieu d’un grand silence, si ma femme aura tué quelque chose ? »

 

Juste en ce moment, sur le rivage, là-bas, Maurin disait à Mme Labarterie :

 

« Pardon, excuse, madame, mais monsieur votre mari n’a pas tort : il fait beaucoup chaud ; et, si vous m’excusez un petit moment, je vous quitterai, le temps de me mettre dans l’eau de la mer et d’en ressortir. »

 

Elle s’assit et lui fit signe d’aller librement. Elle avait des yeux très brillants et elle le regardait avec l’admiration d’une élève de Rosa Bonheur qui a rencontré un taureau sauvage au repos.

 

Par façon de plaisanterie, Maurin, en s’éloignant d’elle, dit encore.

 

« Si vous voulez faire comme moi ?

 

– Ah ! la bonne idée ! » s’écria-t-elle en se remettant debout, d’un bond joyeux.

 

Il lui montra, entre deux rochers, une sorte de cabane naturelle où elle pourrait se déshabiller.

 

« Je sais nager, dit-elle. Allez de votre côté, monsieur Maurin. »

 

Il s’en alla en effet sur l’autre pente d’une étroite presqu’île. C’était un cap dentelé qui avait tout au plus cent pas de largeur.

 

« Ma foi, se dit-il, en songeant à Mme Labarterie, voilà une mal-mariée qui me paraît bonne à poursuivre. »

 

On sait que la mal-mariée est une sorte de sarcelle qu’on peut voir parfois, quand la mer est calme et limpide, nager entre deux eaux à grands coups d’ailes aussi vivement qu’elle le fait dans l’air du ciel.

 

Maurin entra tout nu dans la vague.

 

« Quand on a de l’eau jusqu’au cou, se dit-il, on est comme habillé par la mer ; et d’un joli vêtement, puisqu’il est couleur de ciel ! »

 

Mme Labarterie se disait en d’autres termes la même chose, en se débarrassant toute seule de son léger costume de chasseresse, dans la petite baie voisine, séparée, par la presqu’îlette, de la calanque où s’ébattait Maurin.

 

La charmante créature, douée d’une imagination hardie et capricieuse, avait pour toute théorie morale qu’il ne faut – la vie est si courte ! – laisser échapper aucune occasion de mordre dans un beau fruit, de goûter à un plaisir. Très sensuelle, elle se donnait aux brises et aux parfums, qui étaient pour elle la caresse infinie des choses…

 

Esthète déterminée, elle s’était demandé souvent, en regardant la Syrène de Burns Johns, ou en lisant celle de Wells, comment, dans leurs palais humides, ces demi-femmes se marient avec les tritons mythologiques.

 

Maurin prit pied un peu au large, à deux cents brassées de la rive, lorsqu’il eut constaté que, debout, il aurait de l’eau jusqu’au col et qu’il était décent puisque le ciel l’habillait !

 

Elle le vit… et nagea délibérément vers lui…

 

Maurin ne fut pas étonné. Il connaissait sa puissance :

 

« Moi, les femmes, je les regarde comme ça, et elles tombent comme des mouches ! »

 

CHAPITRE XLII

Maurin des Maures émule de M. de Montesquieu, illustre auteur de L’Esprit des Lois.

Quand les paresseux chasseurs qui s’étaient refusés à chasser virent au loin Maurin revenir, suivi de Mme Labarterie, rayonnante de joie pour avoir tué deux perdrix, ils étalèrent bien vite les linges blancs sur une litière de feuilles de pins lisses et dorées… Pastouré arrivait de son côté presque en même temps.

 

De tous les carniers sortirent pâtés, conserves diverses, bouteilles et pain tendre. Les petites serviettes furent dépliées, les timbales trinquèrent avec les gobelets de chêne-liège ou de bois de bruyère.

 

Quand tout le monde fut assis en cercle autour de la nappe :

 

« Messieurs, dit Maurin, quel est celui d’entre vous qui ; pendant que nous étions encore à cent pas d’ici, a tiré un coup de fusil ?

 

– C’est moi, dit le juge d’instruction… Une pie a passé sur ma tête, j’ai tiré…

 

– Et mal vous en a pris, monsieur ! J’admirais (je visais), juste à ce moment, deux lapins à la fois, dans une melonnière qui est là, au fond du creux, près de la pousaraque et, de sûr, je les aurais enfilés tous deux, lorsque votre maladroit coup de fusil a fait un bruit du diable… les lapins naturellement ont fichu le camp. »

 

Tout le monde riait…

 

« Alors, poursuivit Maurin qui ouvrit son immense carnier posé à côté de lui, alors, à la place… j’ai pris deux melons. »

 

Il tira de son sac deux beaux melons bien mûrs et sans doute juteux à point, et les déposant sur la nappe :

 

« Quand vous les aurez assez vus, j’irai les mettre à rafraîchir dans le puits. »

 

Les melons furent flairés par les amateurs.

 

Le procureur du roi de la République impériale regarda d’un air d’intelligence et de reproche son voisin M. Cabissol.

 

« Eh bien, monsieur, souffla-t-il à son oreille… que dites-vous de cela ? »

 

Et le juge d’instruction acheva durement :

 

« C’est le vol, tout simplement !

 

– Peuh ! fit M. Cabissol en riant… à la chasse… en Provence… quand il fait si chaud… un grain ou deux de raisin… un melon ou deux !… Si le propriétaire vous voit, on lui crie : « Je prends ça, ou ça ! » et il répond : « Faites, faites… à votre convenance… »

 

– Vous croyez ? dirent les magistrats.

 

– C’est aussi naturel, dans ce pays-ci, que de dire à des gens, qu’on devine en route pour aller se baigner dans les calanques du voisinage. « Eh bien, vous allez voir s’il y a toujours d’eau à la mer ? »

 

– Aussi naturel ! répliquèrent à la fois les deux magistrats, sur un ton d’incrédulité…

 

– Demandez à Maurin. »

 

Le malicieux Maurin n’avait pas perdu un mot de cette conversation.

 

« Ma foi de Dieu ! fit-il, c’est vraiment vrai que j’ai pris ces deux melons sans croire les voler. La terre me les offrait, le soleil aussi… Je me suis pensé comme ça qu’au dessert ils feraient plaisir à tout le monde ; qu’un sanglier cette nuit aurait bien pu les ronger jusqu’à l’os, pechère !… Et puis en fin de compte j’aurais dû ne pas vous dire comment je me les suis procurés, et vous en auriez mangé sans remords… Allons, à table, messiés !… J’ai bougrement faim, dit-il pour terminer ; le bain ouvre l’appétit.

 

– Vous vous êtes baigné, Maurin ? questionna M. Labarterie sans attacher d’importance à sa question.

 

– Je suis même encore en nage ! » répondit Maurin, équivoque.

 

Il se leva, emportant les melons pour les mettre à rafraîchir dans le puits.

 

Quand il revint, on avait attaqué les vivres étalés sur les serviettes blanches.

 

« Bougre de bougre ! que vous me feriez dire – si j’étais resté encore trois minutes absent, vous ne m’auriez rien laissé !

 

– Regardez donc votre assiette, dit Labarterie, ma femme a pris soin de vous.

 

– Madame, dit Maurin, je ne sais plus comment vous dire mon gramaci ! »