Gustave Aimard

 

 

 

LE GRAND CHEF DES AUCAS

 

 

 

Tome I

 

 

 

(1858)

 

 

 

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Table des matières

 

PRÉFACE.. 5

I  LE CHAPARRAL. 8

II  LES FRÈRES DE LAIT. 18

III  LA RÉSOLUTION.. 28

IV  L’EXÉCUTION.. 38

V  LA TRAVERSÉE. 46

VI  LA LINDA. 53

VII  MARI ET FEMME. 62

VIII  LES CŒURS SOMBRES. 72

IX  DANS LA RUE. 81

X  COUPS D’ÉPÉES. 91

XI  LE GÉNÉRAL DON PANCHO BUSTAMENTE. 102

XII  L’ESPION. 115

XIII  AMOUR. 127

XIV  LA QUINTA VERDE. 137

XV  LE DEPART. 150

XVI  LA RENCONTRE. 161

XVII  LES PUELCHES. 169

XVIII  LE CHACAL NOIR. 180

XIX  DEUX VIEUX AMIS FAITS POUR S’ENTENDRE. 189

XX  LE MACHI – SORCIER. –.. 200

XXI  LES FUNÉRAILLES D’UN APO ULMEN. 214

XXII  EXPLICATIONS. 223

XXIII  LA CHINGANA. 232

XXIV  LES DEUX ULMÈNES. 244

XXV  ANTINAHUEL – LE TIGRE SOLEIL –.. 253

XXVI  LE PARRICIDE. 263

XXVII  LA JUSTICE DES CŒURS SOMBRES. 273

XXVIII  LE TRAITÉ DE PAIX. 282

XXIX  L’ENLÈVEMENT. 291

XXX  LA PROTESTATION. 302

XXXI  ESPAGNOL ET INDIEN. 314

XXXII  DANS LA MONTAGNE. 323

XXXIII  AUX AGUETS. 331

XXXIV  FACE À FACE. 341

XXXV  LA RÉVOLTE. 348

XXXVI  LE LION AUX ABOIS. 357

XXXVII  EN PARLEMENTAIRE. 365

XXXVIII  DEUX PROFILS DE COQUINS. 374

XXXIX  LE BLESSÉ. 385

XL  DIPLOMATIE ARAUCANIENNE. 395

XLI  DIPLOMATIE ARAUCANIENNE (suite). 403

XLII  COURSE DE NUIT. 412

XLIII  DEUX HAINES. 421

XLIV  RETOUR À VALDIVIA.. 431

XLV  OÙ LE PÈRE SE RÉVÈLE. 441

À propos de cette édition électronique. 450

 

PRÉFACE

Il y a trente ou quarante ans, alors qu’on mettait près de quinze jours pour se rendre de Paris à Marseille, et qu’on n’était pas toujours sûr d’arriver à destination, il fallait être doué d’une certaine dose de courage pour se risquer de propos délibéré sur un navire à vapeur partant à la découverte. Les pays étrangers étaient entourés d’une auréole mystérieuse qui faisait regarder comme des êtres à part ceux que le besoin d’aventures ou le désir d’apprendre poussaient vers les régions inconnues.

 

Aujourd’hui, grâce à la vapeur et aux chemins de fer, les distances n’existent plus ; le besoin de changer de place est devenu général, et tous, grands ou petits, riches ou pauvres, s’élancent à qui mieux mieux vers les régions éloignées. Qui n’a fait au moins, une fois dans sa vie le tour du monde ?

 

Seulement, comme l’a dit un grand poète contemporain, aujourd’hui on ne voyage plus, on arrive. En effet, les pays qui séparent le point de départ de celui de l’arrivée, demeurent supprimés, un coin du voile seulement est soulevé, et la curiosité vivement excitée se tourne de plus en plus vers ces contrées lointaines entrevues à peine à travers des nuages de vapeur et de fumée.

 

À l’époque où M. Aimard a entrepris ses voyages, la vapeur n’était encore que dans l’enfance et les chemins de fer n’existaient pas.

 

Tourmenté par une fiévreuse inquiétude dont il ne cherchait même pas à se rendre compte, ne pouvant souffrir aucun frein et aspirant à des jouissances suprêmes loin du monde civilisé qu’il ne voulait pas comprendre, M. Aimard partit avec l’intention de ne plus revenir. Libre de tout lien, de toute affection, ne laissant derrière lui ni amitiés ni haines, le jeune aventurier était dans les meilleures conditions possibles pour mener la vie étrange qui allait commencer pour lui. Aussi, avec quel bonheur il posa le pied en Amérique et il s’élança à travers les Pampas et les prairies !

 

Vingt années de sa vie se sont ainsi écoulées au milieu des tribus errantes et indomptées des deux Amériques, franchissant à leur suite d’incommensurables distances ; chassant, pêchant et combattant avec les Indiens ; sondant le désert dans ses plus mystérieuses profondeurs ; gravissant les cimes les plus escarpées des Cordillères, ou, la hache à la main, se frayant un chemin à travers les forêts vierges du Nouveau-Monde.

 

Cette vie du désert, si rude, si pleine de fatigue, est bien faite pour renouveler l’homme ; les idées s’élargissent, on s’habitue à penser et à croire. La vie des bois vous rend meilleur et vous fait comprendre la mission de dévouement, d’abnégation et de travail que Dieu a imposée à l’homme sur la terre.

 

Quelle existence que celle du nomade ! Ne reconnaissant d’autre maître que Dieu, d’autre loi que son caprice, libre d’entraves de toute sorte, monté sur un cheval aussi indomptable que lui-même, ses pistolets à la ceinture, son couteau dans sa botte, son laço aux arçons, et son fusil sur le devant de sa selle, il s’élance gaiement en avant. Il ne sait où il va et ne se soucie même pas de le savoir, se fiant à son courage et à son audace, convaincu que Dieu ne l’abandonnera pas.

 

Rentré dans le monde civilisé, M. Aimard a pris la plume, non pour se faire homme de lettres, mais pour revivre avec son passé. Il se croit encore au désert, lorsqu’il raconte ses courses aventureuses, ses chasses émouvantes, les périls qu’il a affrontés.

 

Dans un premier ouvrage, les Trappeurs de l’Arkansas, il n’avait timidement esquissé que quelques-unes de ses aventures dans les prairies ; dans le Grand Chef des Aucas, il s’est laissé malgré lui emporter par le flot puissant de ses souvenirs. Il a voulu retracer comment lui, enfant perdu de cette civilisation européenne tant vantée mais si étroite, il s’était peu à peu transformé au désert, et comment, à l’aspect des forêts vierges, sous la conduite des sauvages habitants de ces contrées, il était enfin devenu homme.

 

Valentin Guillois n’est pas un héros de convention, c’est l’auteur tout entier avec ses qualités et ses défauts ; ce livre n’est que l’histoire de ses sensations. Ses acteurs, M. Aimard les a tous connus, il a partagé leurs joies et leurs douleurs. Aujourd’hui il éprouve un plaisir rétrospectif indicible à se retrouver avec eux, à les ressusciter tels qu’il les a vus à l’époque où il était si heureux parce qu’il était libre.

 

« C’est à ce titre que j’applaudis au livre de M. Aimard, » dit M. Paul d’Ivoi dans sa chronique, « ce qu’il faut voir surtout dans un livre, c’est l’esprit qui l’anime, le sentiment qui l’inspire. Quand les Arabes tuent un lion, ils en font manger le cœur à leurs enfants pour les rendre forts. Ces livres qui nous parlent de liberté, de grand air, de courage, de dévouement, de vaillance, sont une saine nourriture : c’est aussi du cœur de lion. »

 

I

LE CHAPARRAL.


Pendant mon dernier séjour en Amérique, le hasard, ou plutôt ma bonne étoile, me fit lier connaissance avec un de ces chasseurs, ou coureurs des bois, dont le type a été immortalisé par Cooper, dans son poétique personnage de Bas de cuir.

 

Voici dans quelle étrange circonstance, Dieu nous plaça en face l’un de l’autre :

 

Vers la fin de juillet 1855, j’avais quitté Galveston, dont je redoutais les fièvres, mortelles pour les Européens, avec le projet de visiter la partie N.-O. du Texas, que je ne connaissais pas encore.

 

Un proverbe espagnol dit quelque part : mas vale andar solo que mal acompanado, mieux vaut aller seul que mal accompagné.

 

Comme tous les proverbes, celui-ci possède un certain fond de vérité, surtout en Amérique, où l’on est exposé à chaque instant à rencontrer des coquins de toutes les couleurs qui, grâce à leurs dehors séduisants, vous charment, captent votre confiance, et en profitent sans remords à la première occasion, pour vous détrousser et vous assassiner.

 

J’avais fait mon profit du proverbe, et, en vieux routier des prairies, comme je ne voyais autour de moi personne qui m’inspirât assez de sympathie pour en faire mon compagnon de voyage, je m’étais bravement mis en route seul, revêtu du pittoresque costume des habitants du pays, armé jusqu’aux dents, et monté sur un excellent cheval demi sauvage, qui m’avait coûté vingt-cinq piastres ; prix énorme pour ces contrées, où les chevaux sont presque à rien.

 

Je m’en allais donc insoucieusement, vivant de la vie du nomade, si pleine d’attraits ; tantôt m’arrêtant dans une tolderia, tantôt campant dans le désert, chassant les fauves, et m’enfonçant de plus en plus dans des régions inconnues.

 

J’avais, de cette façon, traversé sans encombre, Fredericksburg, le Llano Braunfels, et je venais de quitter Castroville, pour me rendre à Quihi.

 

De même que tous les villages hispano-américains, Castroville est une misérable agglomération de cabanes ruinées, coupée à angles droits par des rues obstruées de mauvaises herbes qui y poussent en liberté, et cachent des multitudes de fourmis, de reptiles, et même de lapins d’une fort petite espèce, qui partent sous les pieds des rares passants.

 

Le pueblo est borné à l’O. par la Médina, mince filet d’eau presque à sec dans les grandes chaleurs, et à l’E. par des collines boisées, dont le vert sombre tranche agréablement à l’horizon sur le bleu pâle du ciel.

 

Je m’étais chargé à Galveston d’une lettre pour un habitant de Castroville.

 

Le digne homme, dans ce village, vivait comme le rat de La Fontaine, au fond de son fromage de Hollande. Charmé de l’arrivée d’un étranger, qui lui apprendrait sans doute des nouvelles, dont, depuis si longtemps, il était sevré, il m’avait reçu de la manière la plus cordiale, ne sachant qu’imaginer pour me retenir.

 

Malheureusement, le peu que j’avais vu de Castroville avait suffi pour m’en dégoûter complètement, et je n’aspirais qu’à partir au plus vite.

 

Mon hôte, désespéré de voir toutes ses avances repoussées, consentit enfin à me laisser continuer ma route.

 

– Adieu donc ! puisque vous le voulez, me dit-il, en me serrant la main avec un soupir de regret ; Dieu vous aide ! vous avez tort de partir si tard ; le chemin que vous devez suivre est dangereux, les Indios Bravos sont levés, ils assassinent sans pitié les blancs qui tombent entre leurs mains ; prenez garde !

 

Je souris à cet avertissement, que je pris pour un dernier effort tenté par le brave homme.

 

– Bah ! lui répondis-je gaiement, les Indiens et moi sommes de trop vieilles connaissances, pour que j’aie rien à redouter de leur part.

 

Mon hôte secoua tristement la tête et rentra dans sa hutte, en me faisant un dernier signe d’adieu.

 

Je partis.

 

Il était effectivement assez tard. Je pressai mon cheval afin de passer, avant la nuit, un chaparral ou taillis, de plus de deux kilomètres de longueur, dont mon hôte m’avait surtout averti de me méfier.

 

Cet endroit, mal famé, avait un aspect sinistre. Le mezquite, l’acacia et le cactus, formaient sa seule végétation. Ça et là, des os blanchis et des croix plantées en terre marquaient les places où des meurtres avaient été commis.

 

Au-delà, s’étendait une vaste plaine, nommée la Léona – la Lionne – peuplée d’animaux de toutes sortes. Cette prairie, couverte d’une herbe d’au moins deux pieds de haut, était semée par intervalles de bouquets d’arbres, sur lesquels gazouillaient des milliers d’étourneaux à la gorge dorée, des cardinaux et des oiseaux bleus.

 

J’avais hâte d’être dans la Léona, que j’entrevoyais au loin ; mais il me fallait d’abord traverser le chaparral.

 

Après avoir visité mes armes avec soin, jeté un regard défiant autour de moi, comme je n’aperçus rien de positivement suspect aux environs, je piquai résolument mon cheval, déterminé, le cas échéant, à vendre ma vie le plus cher possible.

 

Cependant le soleil déclinait rapidement à l’horizon ; les feux rougeâtres du couchant teignaient de reflets changeants la cime des collines boisées ; une fraîche brise qui se levait agitait les branches des arbres avec de mystérieux murmures.

 

Dans ce pays, où il n’y a pas de crépuscule, la nuit ne tarderait pas à m’envelopper de ses épaisses ténèbres.

 

Je me trouvais à peu près aux deux tiers du chaparral.

 

Déjà j’espérais atteindre sain et sauf la Léona, lorsque, tout à coup, mon cheval fit un brusque bond de côté, en dressant les oreilles et en renâclant avec force.

 

La secousse subite que je reçus faillit me désarçonner. Ce ne fut qu’à grand’peine que je parvins à me rendre enfin maître de ma monture, qui donnait des marques du plus grand effroi.

 

Comme cela arrive toujours en pareil cas, je cherchai instinctivement autour de moi la cause de cette panique.

 

Bientôt, la vérité me fut révélée.

 

Une sueur froide inonda mon visage, et un frisson de terreur parcourut tous mes membres au spectacle effroyable qui s’offrit à mes regards.

 

Cinq cadavres étaient étendus à dix pas de moi, sous les arbres.

 

Dans le nombre, se trouvaient ceux d’une femme et d’une jeune fille de quatorze ans.

 

Ces cinq personnes appartenaient à la race blanche. Elles paraissaient avoir longtemps et opiniâtrement combattu avant de succomber ; leurs corps étaient littéralement couverts de blessures ; de longues flèches à cannelures ondulées, peintes en rouge, leur traversaient la poitrine de part en part.

 

Les victimes avaient été scalpées.

 

De la poitrine de la jeune fille, ouverte en croix, le cœur était enlevé, arraché.

 

Les Indiens avaient passé là, avec leur rage sanguinaire, et leur haine invétérée pour les blancs.

 

La forme et la couleur des flèches dénonçaient les Apachès, les plus cruels pillards du désert.

 

Autour des morts, je remarquai des débris informes de charrettes et de meubles.

 

Les malheureux, assassinés avec ces raffinements affreux de barbarie, étaient sans doute de pauvres émigrants qui se rendaient à Castroville.

 

À l’aspect de ce spectacle navrant, rien ne peut rendre la pitié et la douleur qui envahirent mon âme !

 

Au plus haut des airs, des urubus et des vautours, attirés par l’odeur du sang, tournoyaient lentement au-dessus des cadavres, en poussant de lugubres cris de joie, et, dans les profondeurs du chaparral, les loups et les jaguars commençaient à gronder sourdement.

 

Je jetai un regard triste autour de moi.

 

Tout était calme.

 

Les Apachès avaient, selon toute probabilité, surpris les émigrants pendant une halte. Des ballots effondrés étaient encore rangés dans une certaine symétrie, et un feu, auprès duquel se trouvait un amas de bois sec, achevait de brûler.

 

– Non, me dis-je, quoi qu’il arrive, je ne laisserai pas des chrétiens sans sépulture devenir, dans ce désert, la proie des bêtes fauves !

 

Ma résolution prise, je l’exécutai immédiatement.

 

Sautant à terre, j’entravai mon cheval à l’amble. Je lui donnai la provende et je jetai quelques brassées de bois dans le feu qui bientôt pétilla et lança vers le ciel une colonne de flammes.

 

Parmi les objets que les Indiens avaient dédaignés, comme n’ayant pour eux aucune valeur, se trouvaient des bêches, des pioches et autres instruments de labourage.

 

Je saisis une bêche, et, après avoir exploré avec soin les environs de mon campement, pour m’assurer qu’aucun danger immédiat ne me menaçait, je me mis en devoir de creuser une fosse.

 

La nuit était venue ; une de ces nuits américaines, claire, silencieuse, pleine d’enivrantes senteurs et de mystérieuses mélodies, chantées par le désert à la louange de Dieu.

 

Chose extraordinaire ! toutes mes craintes s’étaient évanouies comme par enchantement.

 

Seul dans cet endroit sinistre, auprès de ces cadavres affreusement mutilés, surveillé sans doute par les yeux invisibles des bêtes fauves et des Indiens qui m’épiaient dans l’ombre, je ne sais quelle influence incompréhensible me soutenait et me donnait la force d’accomplir la rude et sainte tâche, que je m’étais imposée.

 

Au lieu de songer aux dangers qui me menaçaient de toutes parts, je me trouvais en proie à une mélancolie rêveuse. Je pensais à ces pauvres gens, partis de si loin, pleins d’espoir dans l’avenir, pour chercher dans le Nouveau-Monde un peu de ce bien-être que leur refusait leur pays, et qui, à peine débarqués, étaient tombés, dans un coin ignoré du désert, sous les coups d’ennemis féroces ; ils avaient laissé dans leur patrie des amis, des parents peut-être, pour lesquels leur sort serait toujours un mystère, et qui longtemps compteraient les heures avec angoisse, en attendant un retour impossible !

 

À part deux ou trois alertes un peu vives, causées par des bruissements de feuilles dans les halliers, rien n’interrompit ma triste besogne.

 

En moins de trois quarts d’heure, j’eus creusé une fosse assez grande pour contenir les cinq cadavres.

 

Après avoir retiré les flèches qui les transperçaient, je les pris l’un après l’autre dans mes bras et je les étendis doucement, côte à côte, au fond de la tombe. Ensuite, je me hâtai de rejeter la terre et de combler la fosse, sur laquelle je traînai les plus grosses pierres que je pus trouver, afin d’empêcher les bêtes fauves de profaner les morts.

 

Ce devoir religieux accompli, je poussai un soupir de satisfaction, et baissant la tête vers le sol, j’adressai mentalement à celui qui peut tout une courte prière pour les malheureux que j’avais inhumés.

 

Quand je relevai la tête, je poussai un cri de surprise et d’effroi, en portant la main à mes revolvers.

 

Sans que le plus léger bruit m’eût fait soupçonner son arrivée imprévue, à quatre pas en face de moi, un homme me regardait, appuyé sur un rifle.

 

Deux magnifiques chiens de Terre-Neuve étaient nonchalamment couchés à ses pieds.

 

Au geste qu’il me vit faire, l’inconnu sourit doucement, et me tendant la main par-dessus la tombe :

 

– Ne craignez rien ! me dit-il ; je suis un ami. Vous avez enterré ces pauvres gens. Moi, je les ai vengés. Leurs assassins sont morts !

 

Je serrai silencieusement la main qui m’était si loyalement tendue.

 

La connaissance était faite ; nous étions amis, nous le sommes encore !

 

Quelques minutes plus tard, assis auprès du feu, nous soupions ensemble de bon appétit, tandis que les chiens veillaient à notre sûreté.

 

Le compagnon que je venais de rencontrer, d’une façon si bizarre, était un homme de quarante-cinq ans à peu près, quoiqu’il en parût à peine trente-deux. Sa taille élevée et bien prise, ses épaules larges, ses membres aux muscles saillants, tout dénotait chez lui une force et une agilité sans égales.

 

Il portait le pittoresque costume des chasseurs dans toute sa pureté, c’est-à-dire, la capote ou surtout qui n’est autre chose qu’une couverture attachée sur les épaules, et tombant en longs plis par derrière, une chemise de coton rayée, de larges mitasses – caleçons – de daim, cousus avec des cheveux attachés de distance en distance et garnis de grelots, des guêtres de cuir, des moksens de peau d’élan ornés de perles fausses et de piquants de porc-épic, enfin une ceinture de laine bigarrée à laquelle étaient suspendus son couteau, son sac à tabac, sa corne à poudre, ses pistolets et son sac à la médecine.

 

Quant à sa coiffure, elle consistait en un bonnet de peau de castor, dont la queue lui tombait entre les épaules.

 

Cet homme me rappelait cette race de hardis aventuriers qui parcourent l’Amérique dans tous les sens.

 

Race primordiale, avide d’air, d’espace, de liberté, hostile à nos idées de civilisation, et par cela même appelée à disparaître fatalement devant les immigrations des races laborieuses, dont les puissants moyens de conquête sont la vapeur et l’application des inventions mécaniques de toutes sortes.

 

Ce chasseur était français.

 

Sa physionomie, empreinte de loyauté, son langage pittoresque, ses manières ouvertes et engageantes, tout, malgré son long séjour en Amérique, avait conservé un reflet de la mère-patrie qui éveillait la sympathie et appelait l’intérêt.

 

Toutes les contrées du Nouveau-Monde lui étaient connues ; il avait vécu plus de vingt ans au fond des bois, dans des excursions dangereuses et lointaines, au milieu des tribus indiennes.

 

Aussi, bien des fois, quoique moi-même je fusse initié aux coutumes des Peaux-Rouges, qu’une grande partie de mon existence se fût écoulée dans le désert, je me sentis frissonner involontairement au récit de ses aventures.

 

Souvent, assis à ses côtés, sur les bords du Rio-Gila, pendant une excursion que nous avions entreprise dans les prairies, il se laissait emporter par ses souvenirs et me racontait, en fumant son calumet indien, l’histoire étrange des premières années de son séjour dans le Nouveau-Monde.

 

C’est un de ces récits que j’entreprends aujourd’hui de raconter, le premier par ordre de date, puisque c’est l’histoire des événements qui le posèrent à se faire coureur des bois.

 

Je n’ose pas espérer, que le lecteur y trouve l’intérêt qu’il eut pour moi ; mais qu’il veuille bien se souvenir que ce récit me fut fait dans le désert, au milieu de cette nature grandiose et puissante, inconnue aux habitants de la vieille Europe, de la bouche même de l’homme qui en avait été le héros.

 

II

LES FRÈRES DE LAIT.


Le 31 décembre 1834, à onze heures du soir, un homme, de vingt-cinq ans au plus, aux traits fins et distingués, aux manières aristocratiques, était assis, ou plutôt couché, dans un moelleux fauteuil, placé à l’angle d’une cheminée où pétillait un feu que la saison avancée rendait indispensable.

 

Ce personnage était le comte Maxime-Édouard-Louis de Prébois-Crancé.

 

Son visage, d’une pâleur cadavérique, faisait ressortir la nuance d’un noir mat de ses cheveux bouclés qui tombaient en désordre sur ses épaules, garanties par une robe de chambre de damas à grandes fleurs.

 

Ses sourcils étaient froncés et ses yeux se fixaient avec une impatience fébrile sur le cadran d’une délicieuse pendule Louis XV, tandis que sa main gauche, pendant nonchalamment à son côté, caressait les oreilles soyeuses d’un magnifique chien de Terre-Neuve couché auprès de lui.

 

Le cabinet dans lequel se trouvait le comte était meublé avec tout le raffinement confortable inventé par le luxe moderne. Un candélabre à quatre branches, garni de bougies roses, placé sur une table, suffisait à peine à l’éclairer et ne répandait qu’une lueur triste et incertaine.

 

Au dehors la pluie fouettait les vitres avec violence, et le vent pleurait avec de mystérieux murmures qui disposaient l’âme à la mélancolie.

 

Un léger bruit se fit entendre, produit par l’échappement du cylindre ; la demie sonna.

 

Le comte se redressa comme s’il se réveillait en sursaut, il passa sa main blanche, et effilée sur son front moite et dit d’une voix sourde :

 

– Il ne viendra pas !…

 

Mais, tout à coup, le chien, qui jusque-là était demeuré immobile, se leva d’un bond et s’élança vers la porte en remuant la queue avec joie.

 

La porte s’ouvrit, la portière fut levée par une main ferme, et un homme parut.

 

– Enfin ! s’écria le comte en s’avançant vers le nouveau venu qui avait grand’peine à se débarrasser des caresses du chien ; oh ! j’avais peur que toi aussi, tu m’eusses oublié !

 

– Je ne te comprends pas, frère ; mais j’espère que tu vas t’expliquer, répondit l’arrivant ; allons ! allons ! continua-t-il en s’adressant au chien, couchez-vous, César ! vous êtes une bonne bête, couchez-vous !

 

Et roulant un fauteuil auprès du feu, il s’assit à l’autre angle de la cheminée, en face du comte qui avait repris sa place.

 

Le chien se coucha entre eux.

 

Ce personnage, si impatiemment attendu par le comte, formait avec lui un étrange contraste.

 

De même que monsieur de Prébois-Crancé résumait en lui toutes les qualités qui distinguent physiquement la noblesse de race, de même l’autre réunissait toutes les forces vives et énergiques des véritables enfants du peuple.

 

C’était un homme de vingt-six ans environ, de haute taille, maigre et parfaitement proportionné ; son visage bruni par le soleil, aux traits accentués, éclairé par deux yeux bleus pétillants d’intelligence, avait une expression de bravoure, de douceur et de loyauté des plus sympathiques.

 

Il était revêtu de l’élégant costume de maréchal-des-logis-chef de spahis ; la croix de la Légion-d’Honneur brillait sur sa poitrine.

 

La tête appuyée sur la main droite, le front pensif, l’œil rêveur, il considérait attentivement son ami, tout en lissant de la main gauche les poils longs et soyeux de sa moustache blonde.

 

Le comte, fatigué de ce regard, qui semblait vouloir sonder les replis les plus cachés de son cœur, rompit brusquement le silence :

 

– Tu as été bien long à te rendre à mon invitation, dit-il.

 

– Voici deux fois que tu m’adresses ce reproche, Louis ! répondit le sous-officier en sortant un papier de sa poitrine, tu oublies les termes du billet que ton groom m’a remis hier au quartier.

 

Et il se prépara à lire.

 

– Inutile, fit le comte en souriant tristement, je reconnais que j’ai tort.

 

– Voyons, reprit gaiement le spahis, quelle est cette affaire si grave pour laquelle tu as besoin de moi ? explique-toi ; est-ce une femme à enlever ? Est-ce un duel ? parle.

 

– Rien de ce que tu pourrais supposer, interrompit le comte avec amertume, ainsi, évite-toi des recherches inutiles.

 

– Qu’est-ce donc, alors ?

 

– Je vais me brûler la cervelle.

 

Le jeune homme prononça cette phrase d’un accent si ferme et si résolu, que le soldat tressaillit malgré lui, en fixant un regard inquiet sur son interlocuteur.

 

– Tu me crois fou, n’est-ce pas ? continua le comte qui devina la pensée de son ami. Non ! je ne suis pas fou, Valentin ; seulement je suis au fond d’un abîme dont je ne puis sortir que par la mort ou l’infamie. Je préfère la mort !

 

Le soldat ne répondit pas. D’un geste énergique, il repoussa son fauteuil et commença à marcher à grands pas dans le cabinet.

 

Le comte avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine avec accablement.

 

Il y eut un long silence.

 

Au dehors l’orage redoublait de furie.

 

Enfin Valentin se rassit.

 

– Une raison bien forte a dû t’obliger à prendre une telle détermination, dit-il froidement ; je ne chercherai pas à la combattre, pourtant j’exige de ton amitié que tu me rapportes dans tous leurs détails les faits qui t’ont conduit à la prendre. Je suis ton frère de lait, Louis, nous avons grandi ensemble. Trop longtemps nos idées se sont confondues, notre amitié est trop forte et trop vive pour que tu refuses de me satisfaire !

 

– À quoi bon ? s’écria le comte avec impatience ; mes douleurs sont de celles que celui seul qui les éprouve peut comprendre.

 

– Mauvais prétexte ! frère, répondit le soldat d’une voix rude ; les douleurs que l’on n’ose avouer sont de celles qui contraignent à rougir.

 

– Valentin ! fit le comte avec un éclair dans le regard, c’est mal de me parler ainsi !

 

– C’est bien, au contraire ! reprit vivement le jeune homme ; je t’aime, je te dois la vérité. Pourquoi te tromperais-je ? non ! tu connais ma franchise. Ainsi n’espère pas que je te donne raison les yeux fermés. Si tu voulais être flatté à tes derniers moments, pourquoi m’as-tu appelé ? est-ce pour applaudir à ta mort ? Alors, adieu, frère ! je me retire ; je n’ai rien à faire ici. Vous autres, grands seigneurs, qui n’avez eu que la peine de naître, et ne connaissez de la vie que ses joies, à la première feuille de rose que le hasard plie dans le lit de votre bonheur, vous vous croyez perdus, et vous en appelez à cette suprême lâcheté : le suicide !

 

– Valentin ! s’écria le comte avec colère.

 

– Oui ! continua le jeune homme avec force, cette suprême lâcheté ! l’homme n’est pas plus libre de quitter la vie quand bon lui semble, que le soldat de fuir son poste devant l’ennemi ! Tes douleurs, je les connais !

 

– Tu saurais ?… demanda le comte avec étonnement.

 

– Tout !… écoute-moi, puis, lorsque je t’aurai dit ce que je pense, tu te tueras si tu veux. Pardieu ! crois-tu que j’ignorais, en venant ici, pourquoi tu m’appelais ? gladiateur trop faible pour soutenir la lutte, tu t’es livré sans défense aux bêtes féroces de ce cirque terrible qu’on nomme Paris, tu as succombé ; cela devait être ! mais songes-y, la mort que tu veux te donner achèvera de te déshonorer aux yeux de tous, au lieu de te réhabiliter et de t’environner de cette auréole de fausse gloire que tu ambitionnes !

 

– Valentin ! Valentin ! s’écria le comte en frappant du poing avec colère, qui te permet de me parler ainsi ?

 

– Mon amitié répondit énergiquement le soldat, et la position que tu m’as faite toi-même en me mandant auprès de toi. Deux causes te réduisent au désespoir. Ces deux causes sont, d’abord, ton amour pour une femme coquette, une créole, qui a joué avec ton cœur, comme la panthère de ses savanes joue avec les animaux inoffensifs qu’elle se prépare à dévorer… Est-ce vrai ?

 

Le jeune homme ne répondit pas.

 

Les coudes sur la table, la tête dans les mains, il restait immobile, insensible en apparence, aux reproches de son frère de lait.

 

Valentin continua :

 

– Puis, lorsque pour briller à ses yeux, tu as eu compromis ta fortune, gaspillé tout ce que ton père t’avait laissé, cette femme est partie comme elle était venue, heureuse du mal qu’elle avait fait, des victimes tombées sur sa route, te léguant à toi et à tant d’autres le désespoir et la honte d’avoir été joué par une coquette. Ce qui te pousse à la mort, ce n’est pas la perte de ta fortune, mais l’impossibilité de suivre cette femme, cause unique de tous tes malheurs. Ose me soutenir le contraire !

 

– Eh bien, oui ! c’est vrai ! voilà la raison, la seule qui me tue ! que m’importe ma fortune ? c’est cette femme que je veux !… je l’aime !… je l’aime à soulever un monde pour l’obtenir ! s’écria le jeune homme avec une énergie fébrile !… oh ! si je pouvais espérer !… l’espoir, mot vide de sens, inventé par les ambitieux sans portée !… tu le vois ?… je n’ai plus qu’à mourir !

 

Valentin le considéra d’un œil triste. Soudain son regard s’éclaira ; il posa la main sur l’épaule du comte.

 

– Tu l’aimes donc bien, cette femme ? lui demanda-t-il.

 

– Tu le vois ; puisque je meurs !

 

– Tu m’as dit, il n’y a qu’un instant, que pour la posséder tu soulèverais un monde ?

 

– Oui.

 

– Eh bien ! continua Valentin, en le regardant fixement, je puis te la faire retrouver, moi, cette femme !

 

– Toi ?

 

– Oui.

 

– Oh ! tu es fou ! elle est partie. Qui sait dans quelle région de l’Amérique elle s’est retirée !

 

– Qu’importe ?

 

– Et puis, je suis ruiné !

 

– Tant mieux !

 

– Valentin, prends garde à tes paroles ! s’écria le jeune homme avec un accent douloureux ; malgré moi, je me laisse aller à te croire !

 

– Espère ! te dis-je.

 

– Oh ! non ! non ! c’est impossible !

 

– Il n’y a rien d’impossible. Ce mot a été inventé par les impuissants et les lâches. Je te répète que, non-seulement, je te rendrai cette femme, mais encore, c’est elle, entends-tu bien, c’est elle alors qui craindra que tu ne méprises son amour !

 

– Oh !

 

– Qui sait ? peut-être le rejetteras-tu !…

 

– Valentin !

 

– Pour obtenir ce résultat, je ne te demande que deux ans.

 

– Si longtemps ?

 

– Oh ! que voilà bien les hommes ! s’écria le soldat avec un rire de pitié. Il n’y a qu’un instant, tu voulais mourir, parce que le mot jamais se dressait devant toi ! à présent tu ne te sens pas la force d’attendre deux ans ! quelques minutes de la vie humaine !

 

– Mais…

 

– Sois tranquille, frère ! sois tranquille ! si dans deux ans, je n’ai pas accompli ma promesse, moi-même je te rendrai tes pistolets, et alors…

 

– Alors ?

 

– Tu ne te tueras pas seul, dit-il froidement.

 

Le comte le regarda. Valentin semblait transfiguré ; son visage avait une expression d’indomptable énergie, que son frère de lait ne lui avait jamais vue ; ses yeux lançaient des lueurs étranges. Le jeune homme s’avoua vaincu ; il lui prit la main et la serrant avec force :

 

– J’accepte, dit-il.

 

– Maintenant, tu m’appartiens.

 

– Je m’abandonne à toi.

 

– Bien !

 

– Mais comment feras-tu ?

 

– Écoute-moi avec attention, dit le soldat en se laissant tomber sur son fauteuil, et faisant signe à son ami de se rasseoir.

 

En ce moment la pendule sonna minuit.

 

Par un sentiment dont ils ne se rendirent pas compte, les jeunes gens écoutèrent, silencieux et recueillis, le bruit des douze coups qui retentissaient à intervalles égaux sur le timbre.

 

Lorsque l’écho du dernier coup eut fini de vibrer, Valentin alluma un cigare, et se tournant vers Louis qui fixait sur lui un regard anxieux.

 

– À nous deux ! dit-il en lâchant une bouffée de fumée bleuâtre qui monta en spirales vers le plafond.

 

III

LA RÉSOLUTION


– J’écoute, dit Louis, en se penchant en avant comme pour mieux entendre.

 

Valentin sourit tristement.

 

– Nous sommes au 1er janvier 1835, fit-il, avec la dernière vibration de minuit, ton existence de gentilhomme vient de finir. Tu vas, à partir d’aujourd’hui, commencer une existence d’épreuves et de lutte, en un mot, tu vas te faire homme !

 

Le comte lui jeta un regard interrogateur.

 

– Je m’expliquerai, continua Valentin, mais pour cela, il faut d’abord que tu me laisses, en quelques mots, te raconter ta propre histoire.

 

– Mais je la sais, interrompit le comte avec impatience.

 

– Peut-être ! dans tous les cas, laisse-moi parler ; si je me trompe, tu rectifieras les faits.

 

– Agis à ta guise, répondit Louis en se rejetant en arrière, avec le geste d’un homme que les convenances obligent malgré lui à entendre un discours ennuyeux.

 

Valentin n’eut pas l’air de remarquer ce mouvement de son frère de lait. Il ralluma son cigare qu’il avait laissé éteindre, caressa le chien dont la bonne grosse tête était appuyée sur ses genoux, et commença comme s’il avait été convaincu que Louis lui prêtât la plus sérieuse attention :

 

– Ton histoire est, à peu de chose près, celle de tous les hommes de ta caste, dit-il. Tes ancêtres, dont le nom remonte aux Croisades, t’ont légué à ta naissance un beau titre et quarante mille livres de rente. Riche, sans avoir eu besoin d’user tes facultés à gagner toi-même ta fortune, ignorant, par conséquent, la valeur réelle de l’or, tu devais le dépenser sans compter, le croyant inépuisable. C’est ce qui est arrivé ; seulement, un jour, au moment ou tu t’y attendais le moins, le spectre hideux de la ruine s’est dressé tout à coup devant toi ; tu as entrevu la misère, c’est-à-dire le travail, alors tu as reculé épouvanté en te réfugiant dans la mort.

 

– Tout cela est vrai, interrompit le comte, mais tu oublies de dire, qu’avant de prendre cette résolution suprême, j’ai eu le soin de régler mes comptes et de payer tous mes créanciers. J’étais donc maître de disposer de ma vie.

 

– Non ! et voilà ce que ton éducation de gentilhomme n’a pu te faire comprendre. Ta vie n’est pas à toi ; c’est un prêt que te fait Dieu. Elle n’est, en conséquence, qu’une attente ou un passage ; pour cette raison, elle est courte, mais il faut qu’elle profite à l’humanité. Tout homme qui, dans des orgies ou des débauches, gaspille les facultés qu’il tient de Dieu, commet un vol envers la grande famille humaine. Souviens-toi que nous sommes tous solidaires les uns des autres, et que nous devons nous servir de nos facultés au profit de tous !

 

– Trêve de sermons, je t’en prie, frère ! ces théories plus ou moins paradoxales, peuvent avoir du succès dans un certain monde, mais…

 

– Frère ! interrompit Valentin, ne parle pas ainsi. Malgré toi, ton orgueil de race te dicte des paroles que tu ne tarderais pas à regretter. Un certain monde ! voilà donc le grand mot lâché ! Louis ! que tu as de choses à apprendre encore ! Bref, en rassemblant toutes tes ressources, combien as-tu réuni ?

 

– Que sais-je ?… une misère.

 

– Mais encore ?

 

– Oh ! mon Dieu ! une quarantaine de mille francs, tout au plus, qui pourront monter à soixante, avec le prix des futilités qui sont ici, dit négligemment le comte.

 

Valentin bondit sur son fauteuil.

 

– Soixante mille francs ! s’écria-t-il, et tu désespérais ! et tu étais résolu à mourir ! mais malheureux insensé ! ces soixante mille francs bien employés sont une fortune ! ce sont eux qui te feront retrouver celle que tu aimes ! combien de pauvres diables se croiraient riches, s’ils possédaient une pareille somme !

 

– Enfin, que comptes-tu faire ?

 

– Tu vas le savoir. Comment se nomme la femme dont tu es amoureux ?

 

– Doña Rosario del Valle.

 

– Très-bien ! elle est, m’as-tu dit, partie pour l’Amérique ?

 

– Depuis dix jours ; mais je dois t’avouer que doña Rosario, que tu ne connais pas, est une noble et douce jeune fille, qui jamais n’a prêté l’oreille à une seule de mes flatteries, ni remarqué le luxe ruineux que j’étalais pour lui plaire.

 

– Au fait, c’est possible ; et puis, pourquoi chercherai-je à t’enlever cette douce illusion ? Seulement, je ne comprends pas bien comment, dans ces conditions-là, tu as pu faire fondre ta fortune, qui était considérable, comme une motte de beurre au soleil.

 

– Tiens, lis ce mot de mon agent de change.

 

– Oh ! fit Valentin en repoussant le papier, tu jouais à la Bourse ! tout m’est expliqué, pauvre pigeon, que les milans de la coulisse ont plumé ! Eh bien ! frère, il faut prendre ta revanche.

 

– Oh ! je ne demande pas mieux, s’écria le jeune homme en fronçant les sourcils.

 

– Nous sommes du même âge ; ma mère nous a nourris tous deux : devant Dieu nous sommes frères ! Je ferai de toi un homme ! je t’aiderai à revêtir cette armure d’airain qui doit te rendre invincible. Pendant que, protégé par ton nom et ta fortune, tu te laissais insoucieusement vivre, ne prenant de la vie que la fleur, moi, pauvre misérable, égaré sur le rude pavé de Paris, je soutenais, pour exister, une lutte de Titan ! lutte de toutes les heures, de toutes les secondes, où la victoire était pour moi un morceau de pain, et l’expérience chèrement achetée, je te le jure ; car bien souvent, lorsque j’ouvrais les portières, que je vendais des contremarques, ou que je servais de Paillasse à un saltimbanque, enfin, que je faisais ces mille métiers impossibles du Bohême, l’abattement et le découragement m’ont pris à la gorge ; bien souvent j’ai senti mon front brûlant et mes tempes serrées dans l’étau de la misère ; mais j’ai résisté, je me suis roidi contre l’adversité ; jamais je n’ai été vaincu, quoique j’aie laissé aux ronces du chemin bien des lambeaux de mes plus chères illusions, et que mon cœur tordu par le désespoir ait saigné par vingt blessures à la fois ! Courage, Louis ! nous serons deux à combattre désormais ! tu seras la tête qui conçoit, moi, le bras qui exécute ! toi, l’intelligence, moi, la force ! maintenant la lutte sera égale, car nous nous soutiendrons l’un l’autre. Crois-moi, frère, un jour viendra où le succès couronnera nos efforts !

 

– Je comprends ton dévouement, et je l’accepte. Ne suis-je pas à présent une chose à toi ? ne crains pas que je te résiste. Mais, te le dirai-je ? je crains que toutes nos tentatives ne soient vaines, et que nous ne soyons tôt ou tard contraints d’en revenir au suprême moyen que tu m’as empêché d’employer.

 

– Homme de peu de foi ! s’écria Valentin avec exaltation ; dans la route que nous allons suivre, la fortune sera notre esclave !

 

Louis ne put s’empêcher de sourire.

 

– Encore faut-il avoir des chances de réussite dans ce que l’on entreprend, dit-il.

 

– La chance est la consolation des sots ; l’homme fort lui commande.

 

– Mais enfin, que veux-tu faire ?

 

– La femme que tu aimes est en Amérique, n’est-ce pas ?

 

– Je te l’ai déjà dit plusieurs fois.

 

– Eh bien ! c’est là qu’il nous faut aller.

 

– Mais je ne sais même pas quelle partie de l’Amérique elle habite.

 

– Qu’importe ! le Nouveau-Monde est le pays de l’or, la patrie des aventuriers ! nous referons notre fortune en la cherchant. Est-ce une chose si désagréable ? Dis-moi… cette femme est née quelque part ?

 

– Elle est Chilienne.

 

– Bon ! elle est retournée au Chili, alors ; c’est là que nous la retrouverons.

 

Louis regarda un instant son frère de lait, avec une espèce d’admiration respectueuse.

 

– Eh quoi ! sérieusement tu ferais cela, frère ? dit-il d’une voix émue.

 

– Sans hésiter.

 

– Tu abandonnerais la carrière militaire, qui t’offre tant de chances de succès ? je sais qu’avant six mois tu seras nommé officier…

 

– Je ne suis plus soldat depuis ce matin ; j’ai trouvé un remplaçant.

 

– Oh ! ce n’est pas possible !

 

– Cela est.

 

– Mais ta vieille mère, ma nourrice, dont tu es le seul soutien ?

 

– Sur ce qui te reste, nous lui laisserons quelques mille francs qui, joints à ma pension de légionnaire, lui suffiront pour vivre en nous attendant.

 

– Oh ! s’écria le jeune homme, je ne puis accepter un tel sacrifice ; mon honneur me le défend !

 

– Malheureusement, frère, dit Valentin d’un ton qui imposa au comte, tu n’es pas libre de refuser. En agissant ainsi, j’accomplis un devoir sacré.

 

– Je ne te comprends pas.

 

– À quoi bon t’expliquer ?…

 

– Je l’exige !

 

– Soit ! du reste, cela vaut peut-être mieux. Écoute donc : lorsqu’après t’avoir nourri, ma mère t’eut rendu à ta famille, mon père tomba malade et mourut à la suite d’une maladie de huit mois, nous laissant, ma mère et moi, dans la plus profonde misère. Le peu que nous possédions avait servi à acheter des médicaments et à payer les visites du médecin. Nous aurions pu avoir recours à ta famille qui, certes, ne nous eût pas abandonnés ; ma mère ne voulut jamais y consentir. Le comte de Prébois-Crancé a fait pour nous plus qu’il ne devait, répétait-elle, il ne faut pas l’importuner davantage.

 

– Elle eut tort, dit Louis.

 

– Je le sais, reprit Valentin. Cependant la faim se faisait sentir. Ce fut alors que j’entrepris ces métiers impossibles, dont je te parlais il y a quelques minutes. Un jour, sur la place du Caire, après avoir avalé des sabres et mangé des étoupes enflammées, aux applaudissements de la foule, je faisais la quête, lorsque je me trouvai tout à coup en face d’un officier de chasseurs d’Afrique, qui me regardait avec un air de bonté et de pitié qui m’alla au cœur. Il m’emmena avec lui, me fit conter mon histoire, et exigea que je le conduisisse dans le grabat que ma mère et moi habitions. À la vue de notre misère, le vieux soldat se sentit ému, une larme qu’il ne songea pas à retenir, coula silencieusement sur ses joues hâlées. Louis, cet officier était ton père.

 

– Mon noble et bon père ! dit le comte en serrant la main de son frère de lait.

 

– Oh ! oui, noble et bon ! il assura à ma mère une petite rente viagère qui lui permit de vivre, et moi, il m’engagea dans son régiment. Il y a deux ans, pendant la dernière expédition contre le bey de Constantine, ton père reçut une balle dans la poitrine et mourut au bout de deux heures en appelant son fils.

 

– Oui, dit le jeune homme avec des larmes dans la voix. Je le sais !

 

– Mais ce que tu ignores, Louis, c’est que, sur le point de mourir, ton père se tourna vers moi. Depuis la blessure qu’il avait reçue, je ne l’avais pas quitté.

 

Louis serra silencieusement la main de Valentin.

 

Celui-ci continua :

 

– Valentin, me dit-il d’une voix faible, entrecoupée par le râle de la mort, car l’agonie commençait déjà, mon fils reste seul et sans expérience ; il n’a plus que toi, son frère de lait. Veille sur lui, ne l’abandonne jamais. Qui sait ce que l’avenir lui réserve ! Puis-je compter sur ta promesse ? elle me rendra la mort plus douce. Je m’agenouillai auprès de lui, et saisissant respectueusement la main qu’il me tendait : mourez en paix, lui dis-je, à l’heure de l’adversité je serai toujours aux côtés de Louis. Deux larmes coulèrent des yeux de ton père, larmes de joie à cette heure suprême ; et d’une voix attendrie : Dieu a reçu ton serment, me dit-il. Il expira doucement, en cherchant une dernière fois à me presser la main et en murmurant ton nom. Louis ! je dois à ton père le bien-être dont jouit ma bonne mère ; je dois à ton père les sentiments qui font de moi un homme, cette croix qui brille sur ma poitrine. Comprends-tu, maintenant, pourquoi je t’ai parlé ainsi que je l’ai fait ? tant que tu as marché dans ta force, je me suis tenu à l’écart, mais aujourd’hui, que l’heure est venue d’accomplir mon serment, aucune puissance humaine ne saurait m’en empêcher.

 

Il y eut un moment de silence entre les deux jeunes gens.

 

Enfin Louis cacha sa tête dans la loyale poitrine du soldat et dit en fondant en larmes :

 

– Quand partons-nous, frère ?

 

Celui-ci le regarda.

 

– Est-ce sans arrière-pensée, que tu veux commencer une vie nouvelle ?

 

– Oui, répondit Louis, d’une voix ferme.

 

– Tu ne laisses aucun regret derrière toi ?

 

– Aucun.

 

– Tu es prêt à supporter bravement toutes les épreuves qui t’attendent ?

 

– Oui.

 

– Bien, frère ! c’est ainsi que je veux que tu sois. Nous partirons dès que nous aurons réglé le bilan de ta vie passée. Il faut que tu entres libre d’entraves et de souvenirs amers dans l’existence nouvelle qui s’ouvrira devant toi.

 

***********

 

Le 2 février 1835, un paquebot de la compagnie transatlantique quittait le Havre et cinglait pour Valparaiso.

 

À bord se trouvaient embarqués comme passagers, le comte de Prébois-Crancé, Valentin Guillois son frère de lait, et César leur chien de Terre-Neuve, César le seul ami qui leur était resté fidèle et dont ils n’avaient pas voulu se séparer.

 

Sur la jetée, une femme d’une soixantaine d’années le visage baigné de larmes, resta les yeux obstinément fixés sur le navire, tant qu’elle put l’apercevoir.

 

Lorsqu’il eut disparu à l’horizon, elle jeta un regard désolé autour d’elle, et reprit à pas lents le chemin d’une maison située non loin de la plage, où elle demeurait depuis trois jours.

 

– Fais ce que dois, advienne que pourra !… dit-elle d’une voix étouffée par la douleur.

 

Cette femme était la mère de Valentin Guillois.

 

Elle était la plus à plaindre ; elle restait seule !…

 

IV

L’EXÉCUTION


Vers l’an 1450, le Chili fut envahi par le prince Sinchiroca, plus tard Inca, qui s’empara de la vallée de Mapocho, nommée alors Promocaces, c’est-à-dire Lieu de danses et de réjouissances.

 

Pourtant, le gouvernement péruvien ne put jamais être établi solidement dans le pays, à cause de l’opposition armée des Promocians, alors campés entre les rivières Rapel et Maulè.

 

Aussi, bien que l’historien Garcilasso de la Vega place les limites du territoire conquis par les Incas, sur le Rio Maulè, tout prouve qu’elles étaient sur le Rapel, car, près du confluent du Cachapoul et du Tingiririca, qui prend alors le nom de Rapel, se trouvent les ruines d’une ancienne forteresse péruvienne, construite absolument comme celles de Callo et d’Assuay, dans la province de Quito. Ces forteresses servaient à marquer la frontière.

 

Le conquérant espagnol, don Pedro de Valdivia, fonda, le 24 février 1541, la ville de Santiago, dans une délicieuse position, sur la rive gauche du Rio Mapocho, à l’entrée d’une plaine de cent kilomètres d’étendue, bornée par le Rio Purahuel et la montagne d’El Pardo, qui n’a pas moins de quatre mille pieds d’élévation.

 

Cette plaine, que baigne également le Rio Maypo, forme un réservoir naturel, où les terrains meubles entraînés des hauteurs voisines, se sont nivelés et ont formé un des plus riches territoires du Nouveau Monde.

 

Santiago, qui devint plus tard la capitale du Chili, est une des plus belles villes de l’Amérique espagnole. Ses rues sont larges, tirées au cordeau, et rafraîchies par des Acequias, ou ruisseaux d’une eau claire et limpide ; ses maisons, bâties en adobes, élevées d’un étage seulement, à cause des tremblements de terre, si fréquents dans ce pays, sont vastes, aérées et bien disposées.

 

Elle possède un grand nombre de monuments dont les plus remarquables sont le pont en pierres à cinq arches, jeté sur le Mapocho et le Tajamar ou brise-eaux formé de deux murs en briques, dont l’intérieur est rempli de terre et qui sert à préserver les habitants des inondations.

 

Les Cordillères, aux sommets couronnés de neiges éternelles, quoique éloignées de quatre-vingts kilomètres de la ville, semblent suspendues sur elle et offrent un aspect des plus majestueux et des plus imposants.

 

Le 5 mai 1835, vers dix heures du soir, une chaleur étouffante pesait sur la cité ; l’air n’avait pas un souffle, pas un nuage.

 

Santiago, si folle et si rieuse d’ordinaire, où, à cette heure de nuit, on est sûr de voir étinceler à tous les balcons des yeux noirs et sourire des lèvres roses ; où chaque fenêtre envoie aux passants, comme une provocante invitation, des bouffées de Sambacuejas et des lambeaux de chansons créoles, semblait plongée dans une sombre tristesse. Les balcons et les fenêtres étaient garnis, il est vrai, de têtes d’hommes et de femmes, pressées les unes contre les autres, mais l’expression de toutes les physionomies était grave, tous les regards étaient pensifs et inquiets ; plus de sourire, plus de joie ; partout, au contraire, des fronts plissés, des joues pâlies, des yeux pleins de larmes.

 

Çà et là, dans les rues, des groupes nombreux stationnaient au milieu de la chaussée ou sur le pas des portes, discutant à voix basse et avec vivacité.

 

À chaque instant, des officiers d’ordonnance sortaient du palais du gouvernement et s’élançaient au galop dans diverses directions.

 

Des détachements de troupes quittaient leurs casernes et se rendaient au son des tambours sur la Plaça Mayor, où ils se formaient en bataille, passant silencieux au milieu des habitants consternés.

 

C’était surtout la Plaça Mayor qui, ce soir-là, offrait un aspect inaccoutumé.

 

Des torches, secouées par des individus mêlés à la foule, jetaient des reflets rougeâtres sur le peuple rassemblé, et qui semblait dans l’attente d’un grand événement.

 

Mais parmi tous ces gens réunis dans un même lieu et dont le nombre croissait de seconde en seconde, pas un cri, pas un mot, ne se faisait entendre. Seulement, par intervalles, s’élevait un murmure sans nom, bruit de la mer avant la tempête, chuchotement de tout un peuple anxieux, expression de l’orage qui grondait dans toutes ces poitrines oppressées.

 

Dix heures sonnèrent lentement à l’horloge de la cathédrale.

 

À peine les Serenos eurent-ils, suivant l’usage, chanté l’heure, que des commandements militaires se firent entendre, et la foule violemment rejetée en divers sens, avec force cris et jurons, accompagnés de coups de crosses de fusils, se partagea en deux parties à peu près égales, en laissant au milieu de la place un vaste espace libre.

 

En ce moment, s’élevèrent des chants religieux, murmurés d’un ton bas et monotone ; et une longue procession de moines déboucha sur la place.

 

Ces moines appartenaient tous à l’ordre des frères de la Merci. Ils marchaient lentement sur deux lignes, la cagoule rabattue sur le visage, la tête baissée et les bras croisés sur la poitrine, en psalmodiant le De profundis.

 

Au milieu d’eux, dix pénitents portaient chacun cercueil ouvert.

 

Puis venait un escadron de cavalerie, précédant un bataillon de miliciens, au centre duquel dix hommes, la tête nue, les bras attachés derrière le dos, étaient conduits, chacun d’eux monté au rebours sur un âne, qu’un moine de la Merci guidait par la bride ; un détachement de lanceros venait immédiatement après et fermait cette lugubre procession.

 

Au cri de halte, proféré par le commandant des troupes rangées sur la place, les moines s’écartèrent à droite et à gauche, sans interrompre leurs chants funèbres, et les condamnés restèrent seuls au milieu de l’espace laissé libre pour eux.

 

Ces hommes étaient des patriotes qui avaient tenté de renverser le gouvernement établi, pour lui en substituer un autre, dont les bases plus larges et plus démocratiques seraient, à leur sens, plus en rapport avec les idées de progrès et de bien-être de la nation.

 

Ces patriotes tenaient aux premières familles du pays.

 

La population de Santiago voyait avec un morne désespoir la mort de ceux qu’elle considérait comme des martyrs.

 

Il est probable qu’un soulèvement aurait eu lien en leur faveur, si le général don Pancho Bustamente, ministre de la guerre, n’avait pas déployé un appareil militaire capable d’en imposer aux plus déterminés et de les obliger à assister silencieux à l’exécution de ceux qu’ils ne pouvaient sauver, mais qu’ils se réservaient de venger plus tard.

 

Les condamnés mirent pied à terre, ils s’agenouillèrent pieusement, et se confessèrent aux moines de la Merci restés près d’eux, tandis qu’un peloton de cinquante soldats prenait position à vingt pas.

 

Lorsque leur confession fut achevée, ils se relevèrent bravement, et, se prenant tous par la main, ils se rangèrent sur une seule ligne devant les soldats désignés pour leur donner la mort.

 

Cependant, malgré le nombre considérable de troupes rassemblées sur la place, une sourde fermentation régnait dans le peuple. La foule s’agitait en sens divers ; des murmures de sinistre augure et des malédictions prononcées à voix haute contre les agents du pouvoir, semblaient engager ceux-ci à en finir de suite, s’ils ne voulaient pas se voir ravir leurs victimes.

 

Le général Bustamente qui, calme et impassible, présidait à cette lugubre cérémonie, sourit avec dédain à cette expression de la désapprobation populaire. Il leva son épée au-dessus de sa tête et commanda un changement de front qui fut exécuté avec la rapidité de l’éclair.

 

Les troupes firent face de tous les côtés à la foule ; les premiers rangs couchèrent en joue les citoyens pressés devant eux, tandis que les autres dirigèrent leurs fusils vers les fenêtres et les balcons encombrés de monde.

 

Alors, il se fit dans la place un silence de mort, qui permit de ne pas perdre un mot de la sentence lue par le greffier aux patriotes, sentence qui les condamnait à être passés par les armes, comme fauteurs ou complices d’une conspiration ayant pour but de renverser le gouvernement constitué et de plonger leur pays dans l’anarchie.

 

Les conjurés écoutèrent leur arrêt avec un visage impassible.

 

Lorsque le greffier, qui tremblait de tous ses membres, eut terminé sa lecture, ils s’écrièrent tous d’une seule voix :

 

– Vive la Patrie ! vive la Liberté !

 

Le général fit un signe.

 

Un roulement de tambours couvrit la voix des condamnés.

 

Une décharge de mousqueterie éclata comme un coup de foudre.

 

Et les dix martyrs tombèrent sur le sol, en proférant encore une fois leur cri de liberté, cri qui devait trouver de l’écho dans le cœur de leurs compatriotes terrifiés.

 

Les troupes défilèrent, les armes hautes, enseignes déployées et musique en tête, devant les cadavres renversés les uns sur les autres, et regagnèrent leurs casernes.

 

Lorsque le général eut disparu avec son escorte, que toutes les troupes eurent quitté la place, le peuple se précipita en masse vers l’endroit où gisaient pêle-mêle les martyrs de sa cause. Chacun voulait leur faire un suprême adieu et jurer sur leurs corps de les venger ou de tomber à son tour.

 

Enfin peu à peu la foule devint moins compacte, les groupes se dissipèrent, les dernières torches s’éteignirent, et ce lieu, où s’était accompli, il y avait une heure à peine, un drame terrible, resta complètement désert.

 

Un laps de temps assez long s’écoula sans qu’aucun bruit vînt troubler le silence solennel qui planait sur la Plaça Mayor.

 

Tout à coup, un profond soupir s’échappa du monceau de cadavres, et une tête pâle, défigurée par le sang et la boue qui la souillaient, s’éleva lentement au-dessus de ce charnier humain, écartant avec effort les corps qui la cachaient.

 

La victime, qui survivait par miracle à cette sanglante hécatombe, jeta un regard inquiet autour d’elle, et passant la main sur son front baigné d’une sueur froide :

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura-t-elle avec angoisse donnez-moi la force de vivre afin que je puisse me venger !

 

Alors avec un courage inouï, cet homme, trop faible à cause du sang qu’il avait perdu et de celui qu’il perdait encore, pour se remettre debout et s’échapper en marchant, commença à ramper sur les mains et sur les genoux, laissant derrière lui une longue trace humide, se dirigeant du côté de la cathédrale ; a chaque seconde il s’arrêtait pour reprendre haleine et poser la main sur ses blessures, que les mouvements qu’il faisait rendaient plus douloureuses.

 

À peine s’était-il éloigné d’une vingtaine de mètres du centre de la place, et cela avec des difficultés immenses, que d’une rue qui s’ouvrait juste en face de lui, sortirent deux hommes qui s’avancèrent en toute hâte de son côté.

 

– Oh ! s’écria le malheureux avec désespoir, je suis perdu ! Dieu n’est pas juste !

 

Et il s’évanouit.

 

Les deux inconnus, arrivés auprès de lui, se penchèrent sur son corps et l’examinèrent avec soin.

 

– Eh bien ? demanda l’un au bout de quelques secondes.

 

– Il vit, répondit l’autre d’un ton de conviction.

 

Sans prononcer un mot de plus, ils roulèrent le blessé dans un poncho, le chargèrent sur leurs épaules, et disparurent dans les sombres profondeurs de la rue par laquelle ils étaient venus et qui conduisait au faubourg de la Canadilla.

 

V

LA TRAVERSÉE.


Le voyage est long, du Havre au Chili !

 

Pour l’homme habitué aux mille agitations et au tourbillon enivrant de l’atmosphère parisienne, la vie de bord, si calme et si réglée, semble bien insipide et bien monotone !

 

Rester des mois entiers confiné sur un bâtiment, relégué dans une chambre de deux mètres carrés au plus, sans air, sans soleil, presque sans clarté ; n’ayant pour promenade que le pont étroit du navire, pour horizon que la mer houleuse ou tranquille, mais toujours et partout la mer !

 

La transition est trop brusque.

 

Le Parisien, accoutumé au bruit et au mouvement de la grande ville, ne peut comprendre la poésie de cette vie de marin qu’il ignore, les sublimes jouissances et les âcres voluptés qu’éprouvent incessamment ces hommes au cœur de granit, continuellement en lutte avec les éléments, qui se rient de la tempête et bravent l’ouragan, vingt fois par minute, voient la mort face à face et sont parvenus à si bien la mépriser qu’ils ont fini par ne plus y croire.

 

Les heures sont d’une longueur interminable au passager qui aspire après la terre : chaque jour lui semble un siècle.

 

Les yeux constamment fixés sur le point qu’il se figure ne jamais devoir atteindre, il tombe, malgré lui, dans une espèce de nostalgie sombre, que la vue du port tant désiré est seule assez puissante pour dissiper.

 

Le comte de Prébois-Crancé et Valentin Guillois avaient, eux aussi, subi toutes les désillusions et tous les ennuis de la vie de bord.

 

Pendant les premiers jours, ils avaient rappelé les souvenirs, si palpitants encore, de cette autre vie avec laquelle ils rompaient pour toujours. Ils s’étaient entretenus de la surprise que causerait dans la haute société la disparition subite du comte, qui était parti sans avertir personne et sans qu’aucun indice pût mettre sur ses traces.

 

Leur esprit, franchissant les distances qui les séparaient de l’Amérique, vers laquelle ils se dirigeaient, ils avaient longuement causé des jouissances inconnues qui les attendaient sur ce sol doré, terre promise des aventuriers de toutes sortes, mais qui, hélas ! garde souvent à ceux qui vont y chercher une facile fortune, tant de déboires et de déceptions !

 

Comme tout sujet, si intéressant qu’il soit, finit toujours par s’épuiser, les deux jeunes gens, pour échapper à la monotonie fatigante du voyage, avaient eu le bon esprit d’organiser leur existence de façon à ce que l’ennui eût sur eux moins de prise que sur les autres passagers.

 

Deux fois par jour, le matin et le soir, le comte, qui parlait parfaitement espagnol, donnait leçon à son frère de lait, leçons dont celui-ci profita si bien, qu’après deux mois d’études, il fut capable de soutenir une conversation en espagnol. Aussi, pendant les dernières semaines de la traversée, les jeunes gens avaient pris l’habitude de ne plus parler que cette langue entre eux et avec les quelques personnes qui à bord la comprenaient.

 

Cette habitude produisit le résultat qu’ils en attendaient ; c’est-à-dire que Valentin arriva en fort peu de temps à se servir de l’espagnol, qui, du reste, est excessivement facile à parler aussi couramment que du français.

 

Par moments, Valentin devenait professeur à son tour. Il faisait faire à Louis des exercices gymnastiques, de façon à développer sa vigueur naturelle, rompre son corps à la fatigue et le mettre à même de supporter les rudes exigences de sa nouvelle position.

 

Nous reviendrons ici sur le caractère de Valentin Guillois, caractère dont le lecteur, d’après la manière de parler et d’agir du jeune homme, pourrait se former une opinion complètement fausse et que nous croyons à propos de rectifier.

 

Au moral, Valentin Guillois était un garçon qui s’ignorait lui-même, gouailleur, mauvaise tête et sans souci par excellence, dont, à la surface, la nature avait été viciée par des lectures faites sans discernement, mais dont le fond était essentiellement bon, et qui résumait en lui tous les individus d’une certaine classe qui ; n’étant jamais sortis de chez eux, ne connaissent le monde que d’après les romans ou les drames du faubourg du Temple.

 

Il avait poussé comme un champignon sur le pavé de Paris ; faisant pour vivre, ainsi qu’il le disait lui-même, les métiers les plus excentriques et les plus impossibles.

 

Soldat, il avait vécu au jour le jour, heureux du présent, et ne songeant nullement à un avenir qu’il savait fort bien ne pas exister pour lui.

 

Seulement, dans le cœur de l’insouciant gamin, un sentiment nouveau avait germé, et, en quelques jours, pris de profondes racines ; un dévouement de séide pour l’homme qui lui avait tendu la main, avait eu pitié de sa mère, et le retirant du bourbier dans lequel il pataugeait, sans espoir d’en sortir jamais, lui avait donné la conscience de sa valeur personnelle.

 

La mort de son bienfaiteur le frappa comme un coup de foudre.

 

Il comprit toute l’importance de la mission dont le chargeait son colonel mourant, le lourd fardeau qu’il lui imposait, et il jura avec la ferme résolution de tenir son serment coûte que coûte, de veiller, comme une mère attentive et dévouée, sur le fils de celui qui avait fait de lui un homme semblable aux autres.

 

Les deux traits les plus saillants de son caractère étaient une énergie que les obstacles ne faisaient qu’augmenter au lieu de l’abattre, et une volonté de fer.

 

Avec ces deux qualités, portées au degré auquel les poussait Valentin, un homme est sûr d’accomplir de grandes choses et si la mort ne le surprend pas en route, d’atteindre, à un moment donné, le but, quel qu’il soit, qu’il s’est une fois marqué.

 

Dans les circonstances présentes, ces qualités étaient précieuses pour le comte de Prébois-Crancé nature rêveuse et poétique, caractère faible et esprit timide, qui, habitué depuis sa naissance à la vie facile des gens fortunés, ignorait entièrement les difficultés incessantes de l’existence nouvelle, dans laquelle il se trouvait jeté subitement.

 

Ainsi que cela arrive toujours, lorsque deux hommes aussi diversement doués se rencontrent, Valentin n’avait pas tardé a prendre sur son frère de lait une influence morale extrême, influence dont il se servait avec un tact infini, sans jamais la faire sentir à son compagnon, dont il semblait faire toutes les volontés, tout en lui imposant les siennes.

 

Enfin ces deux hommes, qui s’aimaient foncièrement et n’avaient qu’une tête et qu’un cœur, se complétaient l’un par l’autre.

 

La façon de parler employée par Valentin, dans les premiers chapitres de cette histoire, ne lui était nullement habituelle, et l’avait sincèrement étonné lui même.

 

S’élevant à la hauteur de la situation dans laquelle le plaçait la résolution du jeune homme qu’il voulait sauver du désespoir, il avait compris, avec cette intelligence du cœur innée chez lui et qu’il ne soupçonnait même pas, qu’au lieu de s’attendrir sur le malheur qui frappait si inopinément son frère de lait, il devait s’attacher au contraire à lui rendre le courage qui lui manquait.

 

Ainsi qu’on l’a vu, il trouva dans son cœur des arguments si péremptoirement décisifs, que le comte consentit à vivre et à s’abandonner à ses conseils.

 

Valentin n’hésita pas. Le départ de doña Rosario lui fournit le prétexte dont il avait besoin pour ravir son frère de lait au gouffre parisien, qui après avoir dévoré sa fortune, menaçait de le dévorer lui-même. Comprenant surtout l’urgence de le dépayser, il persuada Louis de suivre celle qu’il aimait en Amérique, et tous deux ils partirent gaiement pour le Nouveau-Monde, abandonnant sans regret cette patrie qui s’était montrée si ingrate envers eux.

 

Bien souvent, pendant la traversée, le jeune comte avait senti faiblir son courage, et sa foi en l’avenir fut prête à l’abandonner, en songeant à la vie de luttes et d’épreuves qui l’attendait en Amérique. Mais Valentin, grâce à sa gaieté inépuisable, à sa faconde inouïe et à ses saillies incessantes, parvenait toujours à dérider le front soucieux de son compagnon qui, avec sa nonchalance habituelle, et surtout à cause de son caractère sans énergie, se laissait aller à subir complètement cette influence occulte de Valentin qui le retrempait à son insu et peu à peu en faisait un autre homme.

 

Voici dans quelle situation d’esprit se trouvaient nos deux, personnages, lorsque le paquebot jeta enfin l’ancre dans la rade de Valparaiso.

 

Valentin, avec son imperturbable assurance, ne doutait de rien. Il était persuadé que les gens avec lesquels il allait se trouver en rapport étaient fort au-dessous de lui comme intelligence, et qu’il en aurait bon marché pour atteindre le double but qu’il se proposait.

 

Le comte s’en rapportait entièrement à son frère de lait du soin de retrouver la femme qu’il aimait et qu’il était venu chercher si loin. Quant à refaire sa fortune, il n’y songeait même pas.

 

Valparaiso – Vallée du Paradis – ainsi nommée, probablement par antiphrase, car c’est bien la ville la plus sale, la plus laide de l’Amérique espagnole, n’est qu’une étape pour les étrangers que des intérêts commerciaux n’appellent pas dans le Chili.

 

Les jeunes gens n’y firent que le séjour strictement nécessaire pour s’équiper à la mode du pays, c’est-à-dire prendre le chapeau de Panama, le poncho et les polenas, puis, armés chacun de deux pistolets doubles, d’une carabine rayée et d’un long couteau dans la botte, ils quittèrent le port, et, montés sur d’excellents chevaux, se dirigèrent vers Santiago, la veille du jour où devait avoir lieu l’exécution que nous avons rapportée dans notre précédent chapitre.

 

Le temps était magnifique. Les rayons d’un ardent soleil tamisaient la poussière et faisaient étinceler les cailloux pailletés d’or de la route.

 

– Ah ! fit Valentin avec un soupir de satisfaction, dès qu’ils se trouvèrent sur le superbe chemin qui conduit à la capitale du Chili, c’est bon de respirer l’air de la terre, caramba ! comme ils disent ici. Nous y voilà donc enfin dans cette Amérique si vantée ! c’est à présent qu’il faut moissonner l’or !

 

– Et doña Rosario ? dit son frère de lait d’une voix mélancolique.

 

– Avant huit jours nous l’aurons retrouvée, répondit Valentin avec un aplomb étourdissant.

 

Sur ces consolantes paroles, il piqua son cheval, et les deux jeunes gens disparurent dans les détours du chemin.

 

VI

LA LINDA
[1].

La nuit était sombre.

 

Aucune étoile ne brillait au ciel ; la lune, cachée derrière les nuages, ne répandait qu’une lueur pâle et blafarde qui, lorsqu’elle disparaissait, rendait les ténèbres plus épaisses encore.

 

Les rues étaient désertes : de loin en loin, on entendait résonner les pas furtifs des serenos qui veillaient seuls à cette heure.

 

Les deux hommes que, sur la Plaça Mayor, nous avons vus enlever le blessé, marchèrent longtemps chargés de leur étrange fardeau, s’arrêtant au moindre bruit suspect et se cachant dans l’enfoncement d’une porte, ou à l’angle d’une rue, pour laisser passer, sans être découverts, les serenos qui auraient pu leur demander compte de leur présence dans les rues à une heure indue.

 

Depuis la découverte de la conspiration, ordre était donné qu’à onze heures du soir tous les citoyens fussent rentrés chez eux.

 

Après des détours sans nombre, les inconnus s’arrêtèrent dans la rue d’El Mercado, l’une des plus retirées et des plus étroites de Santiago.

 

Au bruit de leurs pas, une porte s’ouvrit.

 

Une femme, vêtue de blanc, tenant à sa main une chandelle dont elle cachait la lumière avec la paume de la main gauche, parut sur le seuil.

 

Les deux hommes s’arrêtèrent.

 

L’un d’eux sortit une mèche de la poche de sa veste et battit le briquet en faisant jaillir le plus d’étincelles qu’il pouvait de la pierre.

 

À ce signal, car c’en était évidemment un, la femme éteignit sa lumière en disant à voix haute, comme se parlant à elle-même :

 

– Dios proteje a Chile ! – Que Dieu protège le Chili !

 

– Dios lio ha protejido ! – Dieu l’a protégé ! – répondit l’homme au briquet, en remettant son ustensile dans sa poche.

 

La femme poussa un cri de joie, étouffé par la prudence.

 

– Venez ! venez ! dit-elle à demi-voix.

 

En un instant les deux hommes furent à ses côtés.

 

– Il vit ? demanda-t-elle avec anxiété.

 

– Il vit ! répondit un des inconnus.

 

– Entrez ! au nom du ciel ! reprit-elle.

 

Les porteurs, guidés par la femme qui avait rallumé sa chandelle, disparurent dans la maison, dont la porte se referma immédiatement sur eux.

 

Toutes les maisons de Santiago se ressemblent quant aux dispositions intérieures ; en décrire une, c’est les décrire toutes.

 

Une large porte ornée de pilastres conduit au patio, grande cour d’entrée, au fond de laquelle se trouve la pièce principale, qui est ordinairement une salle à manger.

 

De chaque côté, sont des chambres à coucher, des salons de réception et des cabinets de travail.

 

Derrière ces appartements se trouve la huerta ou jardin, disposé avec goût, orné de fontaines et planté d’orangers, de citronniers, grenadiers, tilleuls, cèdres et palmiers, qui poussent avec une force de végétation incroyable.

 

Après le jardin vient le corral, vaste enclos destiné aux chevaux et aux voitures.

 

La maison dans laquelle nous avons introduit le lecteur ne différait des autres que par le luxe princier de son ameublement, qui semblait indiquer que son propriétaire était un personnage important.

 

Les deux hommes, toujours précédés par la femme qui leur servait de guide, entrèrent dans un petit salon dont les fenêtres donnaient sur le jardin.

 

Ils déposèrent leur fardeau humain sur un lit de repos et se retirèrent sans prononcer une parole, après s’être inclinés respectueusement.

 

La femme resta un instant immobile, écoutant le bruit de leurs pas qui s’éloignaient.

 

Lorsque tout fut rentré dans le silence, elle s’élança d’un bond vers la porte et en poussa les verrons par un geste fébrile ; puis elle revint se placer devant le blessé qui ne donnait pas signe de vie, et attacha sur lui un long et triste regard.

 

Cette femme, qui avait trente ou trente-cinq ans, en paraissait vingt à peine.

 

Elle était douée d’une beauté admirable, mais étrange, qui produisait une impression de répulsion instinctive. Malgré la splendeur majestueuse de sa taille svelte et gracieuse, l’élégance de sa démarche, la désinvolture de ses mouvements remplis de volupté et de laisser aller, malgré la pureté des lignes de son visage d’un blanc mat, légèrement doré par les chauds rayons du soleil américain, que les magnifiques tresses de ses cheveux noirs aux reflets bleuâtres encadraient délicieusement, ses grands yeux bleus ornés de longs cils veloutés, et couronnés de sourcils d’un arc parfait, son nez droit aux ailes mobiles et roses, sa bouche mignonne dont les lèvres d’un rouge de sang tranchaient admirablement avec ses dents d’un blanc de perle, il y avait dans cette splendide créature quelque chose de fatal qui faisait froid au cœur. La profondeur de son regard, le sourire ironique qui, presque toujours, contractait le coin de ses lèvres, le pli imperceptible qui formait sur son front une ligne dure et tranchée, tout chez elle, jusqu’au son mélodieux de sa voix au timbre fortement accentué, tuait la sympathie et commandait pour ainsi dire, non pas le respect, mais la crainte.

 

Seule, dans cette chambre, à peine éclairée par la lueur tremblotante d’un flambeau, par cette nuit calme et silencieuse, en face de cet homme pâle et sanglant qu’elle considérait, les sourcils froncés, elle ressemblait, avec ses longs cheveux tombant en désordre de ses épaules sur sa robe blanche, à l’une de ces fatidiques sorcières thessaliennes, se préparant à accomplir une œuvre mystérieuse et terrible.

 

L’inconnu était un homme de quarante-cinq ans tout au plus, d’une taille haute, bien prise et parfaitement proportionnée. Ses traits étaient beaux, son front noble, et l’expression de son visage altière, franche et résolue.

 

La femme resta longtemps plongée dans une contemplation muette.

 

Son sein se soulevait précipitamment, ses sourcils se fronçaient de plus en plus, elle paraissait épier les progrès si lents du retour à la vie de l’homme qu’elle venait de sauver de la mort.

 

Enfin, la parole se fit jour à travers ses lèvres serrées, et elle murmura d’une voix basse et entrecoupée :

 

– Le voilà !… cette fois, il est bien en mon pouvoir !… consentira-t-il à me répondre ? Oh ! j’aurais peut-être mieux fait de le laisser mourir !

 

Elle s’interrompit et poussa un soupir, mais elle continua presque immédiatement :

 

– Ma fille !… ma fille dont cet homme s’est emparé !… que, malgré toutes mes recherches, il a su cacher dans un asile inviolable jusqu’ici ! Ma fille ! il faut qu’il me la rende ! je le veux ! ajoutait-elle avec une énergie indicible ; il le faut ! dussé-je le livrer de nouveau aux bourreaux auxquels j’ai ravi leur proie ! ces blessures ne sont rien ; la perte de son sang et la terreur ont seuls causé l’évanouissement dans lequel il est plongé !… Allons ! le temps se passe ! on pourrait s’apercevoir de mon absence. Pourquoi hésiter davantage ? sachons de suite ce que j’ai à espérer de lui !… peut-être se laissera-t-il attendrir par mes larmes et mes prières… lui à qui tout sentiment humain est inconnu… mieux vaudrait implorer l’Indien le plus implacable ! mais lui !… il rira de ma douleur ; il répondra par des sarcasmes à mes cris de désespoir ! oh ! malheur ! malheur à lui, alors !

 

Elle considéra encore un instant le blessé, toujours immobile, puis elle ajouta résolument :

 

– Essayons !

 

Elle sortit de son sein un flacon de cristal curieusement travaillé, souleva la tête de l’inconnu et le lui fit respirer.

 

Il y eut un moment d’attente suprême.

 

La femme suivait d’un œil avide les mouvements convulsifs, précurseurs du retour à la vie, qui agitaient le corps du blessé.

 

Il poussa un profond soupir et ouvrit lentement les yeux.

 

– Où suis-je ? murmura-t-il d’une voix faible, en se laissant retomber en arrière et en refermant les yeux.

 

– En sûreté, répondit la femme.

 

Le son de cette voix produisit sur le blessé l’effet d’une commotion électrique. Il se redressa d’un mouvement brusque et regardant autour de lui avec un mélange de dégoût, d’effroi et de colère :

 

– Qui donc a parlé, ici ? fit-il d’une voix sourde.

 

– Moi ! répondit fièrement la femme en se plaçant devant lui.

 

– Ah ! reprit-il avec un geste et en retombant sur le lit de repos, toujours elle !

 

– Oui ! toujours moi ! toujours moi, don Tadeo ! moi ! dont, malgré vos dédains et votre haine, la volonté n’a jamais failli ! moi, enfin, dont vous avez toujours obstinément refusé les secours, et qui vous ai sauvé malgré vous !

 

– Oh ! cela vous était facile, madame ! répondit le blessé avec mépris ; n’êtes-vous pas au mieux avec mes bourreaux ?

 

La femme ne put retenir à cette réponse insultante un mouvement de colère.

 

Une rougeur subite envahit son visage.

 

– Pas d’insultes, don Tadeo de Léon ! dit-elle en frappant du pied, je vous ai sauvé ! Je suis femme, et vous êtes chez moi !

 

– C’est vrai ! répondit-il en se relevant et s’inclinant avec ironie, je n’y songeais pas, madame, je suis chez vous ; soyez donc assez bonne pour m’indiquer par où l’on en sort, afin que je m’éloigne au plus vite.

 

– Ne vous hâtez pas tant, don Tadeo. Vos forces ne sont pas encore suffisamment revenues. À quelques pas d’ici, vous tomberiez peut-être pour être relevé par les agents du pouvoir qui, cette fois, je vous le jure, ne vous laisseraient pas échapper.

 

– Et qui vous dit, madame, que je ne préfère pas à la chance de rester plus longtemps auprès de vous, celle d’être repris et exécuté une seconde fois ?

 

Il y eut un instant de silence, pendant lequel les deux interlocuteurs s’observèrent attentivement.

 

La femme reprit la parole :

 

– Écoutez-moi, don Tadeo ! dit-elle, malgré tous vos efforts, le destin, ou pour mieux dire, le génie féminin auquel rien ne résiste, nous a remis en présence. Si vous vivez, si vous n’avez reçu que de légères blessures, c’est que j’ai acheté à prix d’or les soldats chargés de votre exécution ; je voulais vous contraindre à cette explication que depuis longtemps je vous demande, que vous m’avez toujours refusée, mais que vous ne pouvez plus éviter à présent. Soumettez-vous donc de bonne grâce. Nous nous séparerons, sinon amis, du moins indifférents, pour ne jamais nous revoir. Sans vouloir ici réclamer des droits à votre reconnaissance, vous me devez la vie ; ne serait-ce que pour ce service, vous êtes obligé de m’entendre.

 

– Eh ! madame ! répondit fièrement don Tadeo, pensez-vous donc que je considère ce que vous avez fait comme un service ? de quel droit m’avez-vous sauvé la vie ? Vous me connaissez bien mal, si vous avez cru que je me laisserais attendrir par vos larmes ? Non ! non ! trop longtemps j’ai été votre dupe et votre esclave, Dieu soit loué ! aujourd’hui, je vous connais, et la Linda, la maîtresse du général Bustamente, le tyran de mon pays, le bourreau de mes frères et le mien, n’a rien à attendre de moi ! Tout ce que vous direz, tout ce que vous ferez, sera inutile. Je ne vous répondrai pas. Épargnez-vous, croyez-moi, cette feinte douceur, qui ne va ni à votre caractère, ni à votre façon de comprendre la vie. Je vous ai follement aimée, jeune fille pure et sage, lorsque, dans la cabane du digne huaso, votre père, dont vos débordements ont causé la mort, on vous nommait Maria. À cette époque, pour vous j’aurais avec joie sacrifié ma vie et mon bonheur, vous le savez, madame ? maintes fois, je vous ai donné des preuves de cet amour insensé ; mais la Linda, la courtisane éhontée qui, dans une orgie, se livre sans vergogne, la Linda, cette femme marquée, au front comme Caïn, d’un stigmate d’infamie, cette misérable créature, je ne la connais pas. Arrière, madame ! il n’y a rien de commun entre vous et moi !

 

Et, d’un geste d’une autorité suprême, il l’obligea à s’écarter.

 

La femme l’avait écouté, l’œil étincelant, la poitrine haletante, frissonnante de rage et de honte. La sueur coulait sur son visage couvert d’une rougeur fébrile.

 

Lorsqu’il se tut, elle lui serra le bras avec force, et approchant son visage du sien :

 

– Avez-vous tout dit ? fit-elle d’une voix basse et saccadée. M’avez-vous abreuvée d’assez d’outrages ? m’avez-vous jeté assez de fange à la face ? N’avez-vous rien à ajouter encore ?

 

– Rien, madame, répondit-il avec un accent de froid mépris. Vous pouvez, quand vous le voudrez, appeler vos assassins, je suis prêt à les recevoir.

 

Et, se laissant aller sur le lit de repos, il attendit de l’air le plus insolemment indifférent que l’on puisse imaginer.

 

VII

MARI ET FEMME.


Doña Maria, malgré la nouvelle et sanglante insulte qu’elle venait de recevoir de don Tadeo, ne renonça pas encore à l’espoir de l’attendrir.

 

Lorsqu’elle se rappelait les premières années, déjà si loin d’elle, de son amour pour don Tadeo, le dévouement de cet homme à ses moindres caprices, comme elle le faisait se prosterner tremblant à ses pieds d’un regard ou d’un sourire, l’entière abnégation qu’il avait faite de sa volonté, pour ne plus vivre que par elle et pour elle ; malgré tout ce qui, depuis, s’était passé entre eux, elle ne pouvait se persuader que la passion violente et profonde qu’il avait pour elle, l’espèce de culte qu’il lui avait voué, eût disparu complètement sans laisser de traces.

 

Son orgueil se révoltait à la pensée d’avoir perdu tout son empire sur cette nature d’élite, que si longtemps elle avait pétrie à son gré comme une cire molle, sous l’ardente pression des plus insensés caprices.

 

Elle se figurait que, de même que la plupart des hommes, don Tadeo, profondément blessé dans son amour-propre, l’aimait encore sans vouloir en convenir, et que, par leur violence même, les reproches qu’il lui avait adressés étaient les éclairs de ce feu mal éteint qui couvait au fond de son cœur et dont elle parviendrait à raviver la flamme.

 

Malheureusement, doña Maria ne s’était jamais donné la peine d’étudier l’homme qu’elle avait séduit et que sa beauté avait si longtemps subjugué. Don Tadeo n’avait été à ses yeux qu’un esclave attentif, soumis, et, sous cette apparente faiblesse de l’homme aimant, elle n’avait pas su deviner la puissante énergie qui faisait le fond de son caractère.

 

Pourtant, l’histoire même de leur amour était une preuve de cette énergie et d’une volonté que rien ne pouvait entraver.

 

Doña Maria, alors âgée de quatorze ans, habitait avec son père une hacienda aux environs de Santiago.

 

Privée de sa mère, morte en lui donnant le jour, elle était élevée par une vieille tante, Argus incorruptible, qui ne laissait rôder aucun amoureux auprès de sa nièce.

 

La jeune fille, ignorante comme tous les enfants élevés à la campagne, mais dont les aspirations tendaient à connaître le monde et à se lancer dans ce tourbillon des plaisirs, dont le bruit lointain venait sans écho mourir à ses oreilles, attendait impatiemment la venue de l’homme qui devait lui donner toutes ces joies inconnues, mais qu’elle pressentait et qu’elle avait presque devinées.

 

Don Tadeo n’avait été que le guide chargé de l’initier aux plaisirs qu’elle convoitait.

 

Jamais elle ne l’avait aimé ; seulement, elle s’était dit en le voyant pour la première fois, et en apprenant qu’il appartenait à une grande famille : voilà celui que j’attends !

 

Ce calcul hideux et égoïste, bien plus de jeunes filles le font qu’on ne croit.

 

Don Tadeo était beau. L’amour-propre de Maria fut flatté de sa conquête ; il aurait été laid que cela ne l’aurait nullement arrêtée. Dans cette nature monstrueuse, étrange assemblage des passions les plus abjectes, au milieu desquelles brillaient çà et là, comme des diamants enfouis dans la fange, quelques sentiments qui la rattachaient à l’humanité, il y avait l’étoffe de deux courtisanes de l’antique Rome ; Locuste et Messaline s’y trouvaient réunies ; ardente, passionnée, ambitieuse, avare et prodigue, ce démon, caché sous l’enveloppe d’un ange, ne connaissait d’autres lois que ses caprices. Tous les moyens lui étaient bons pour les satisfaire.

 

Longtemps don Tadeo, aveuglé par la passion, avait subi sans se plaindre le joug de fer de ce génie infernal ; mais un jour les écailles lui étaient tombées des yeux, il avait mesuré avec effroi la profondeur de l’abîme dans lequel cette femme l’avait jeté. Les désordres inouïs où, à l’abri de son nom, elle se plongeait, imprimaient sur son front rougissant un stigmate d’infamie : le monde le croyait son complice.

 

Don Tadeo avait de Maria une fille, fruit du premier temps de leur amour, blonde enfant à la tête de chérubin, âgée maintenant de quinze ans à peine, qu’il s’était pris à chérir de la force de toutes les souffrances que sa mère lui infligeait. Il frémit en songeant à l’avenir effroyable qui s’ouvrait devant cette innocente créature.

 

Depuis quatre ans déjà, il s’était séparé de sa femme. Celle-ci ne mettant plus de frein à ses débordements, s’était plongée dans les scandales d’une vie où chaque pas était un crime.

 

Don Tadeo se présenta un jour à l’improviste chez sa femme et s’empara de sa fille, sans dire un mot de ses intentions ultérieures. Depuis cette époque, – dix ans à peu près, – jamais la courtisane n’avait revu son enfant.

 

Alors une révolution étrange s’était opérée dans cette femme ; un sentiment nouveau avait, pour ainsi dire, germé dans son âme. Chose qui ne lui était pas encore arrivée, elle avait senti battre son cœur au souvenir de l’ange qu’on lui avait ravi.

 

Quel était ce sentiment ?

 

Elle l’ignorait elle-même.

 

Elle voulait absolument revoir son enfant.

 

Pendant cinq ans, elle lutta sourdement contre don Tadeo, pour que sa fille lui fût rendue.

 

Le père resta sourd et muet.

 

Elle ne put rien savoir.

 

Don Tadeo qui, depuis qu’il ne l’aimait plus, avait étudié avec soin le caractère de la femme dont il s’était fait une implacable ennemie, avait pris ses précautions avec tant de prudence que toutes les recherches de doña Maria échouèrent, et que toutes ses tentatives pour obtenir une entrevue restèrent sans résultat.

 

Elle se figura qu’il craignait de faiblir en se retrouvant en face d’elle, et elle résolut, coûte que coûte, de le contraindre à cette entrevue à laquelle rien n’avait pu le faire consentir.

 

Voici quelle était, au moment où nous les mettons en scène, la position des deux personnages qui, pour la dernière fois sans doute, se retrouvaient vis-à-vis l’un de l’autre.

 

Position suprême pour tous deux ; lutte inégale entre un homme blessé et proscrit et une femme ardente, outragée, qui, semblable à la lionne à laquelle on a ravi ses petits, était résolue à réussir quand même, et à obliger l’homme qu’elle avait su contraindre à l’entendre, à lui rendre sa fille.

 

Don Tadeo se tourna vers elle :

 

– J’attends, dit-il.

 

– Vous attendez ? répondit-elle avec un sourire charmant, qu’attendez-vous donc ?

 

– Les assassins que vous avez sans doute apostés près d’ici, au cas probable où je ne voudrais pas répondre à vos questions sur votre fille.

 

– Oh ! fit-elle avec un geste de répulsion, se peut-il, don Tadeo, que vous ayez de moi une opinion aussi mauvaise ? comment pouvez-vous feindre de croire, qu’après vous avoir sauvé, je vous livre à ceux qui vous ont proscrit ?

 

– Qui sait ? dit-il légèrement avec un ton railleur, le cœur des femmes de votre espèce, ma chère Linda, est un abîme que nul homme ne saurait sonder. Vous qui sans cesse êtes à la piste de jouissances excentriques, peut-être trouveriez-vous une volupté et un charme inconnus dans cette seconde exécution, qui du reste ne peut vous compromettre, puisque déjà je suis mort légalement pour tout le monde.

 

– Don Tadeo, je sais combien ma conduite envers vous a été indigne et combien je mérite peu votre pitié ! mais vous êtes gentilhomme ! à ce titre, croyez-vous qu’il soit bien honorable à vous d’abreuver d’injures, quelque méritées qu’elles soient d’ailleurs, une femme qui est la vôtre, et vient après tout, en vous sauvant la vie, non pas de se réhabiliter à vos yeux, mais au moins de conquérir des droits, sinon à votre estime, du moins à votre pitié ?

 

– Très-bien ! madame, votre observation est on ne peut plus juste et j’y souscris de grand cœur. Pardonnez-moi, je vous prie, de m’être laissé emporter à prononcer certaines paroles, mais dans le premier moment je n’ai pas été maître de moi, et il m’a été impossible de refouler au fond de mon âme les sentiments qui m’étouffaient. Maintenant agréez mes sentiments bien sincères, pour l’immense service que vous m’avez rendu et permettez-moi de me retirer. Un plus long séjour de ma part dans cette maison est un vol dont je me rends coupable envers vos nombreux adorateurs.

 

Et s’inclinant avec une ironique courtoisie devant sa femme frémissante de colère, il fit un mouvement pour se diriger vers une des portes du salon.

 

– Un mot encore, dit-elle.

 

– Parlez, madame !

 

– Vous êtes résolu à me laisser ignorer le sort de ma fille ?

 

– Elle est morte.

 

– Morte ! s’écria-t-elle avec épouvante.

 

– Pour vous, oui, répondit-il avec un froid sourire.

 

– Oh ! vous êtes implacable ! s’écria-t-elle en frappant du pied avec rage.

 

Il s’inclina sans répondre.

 

– Eh bien ! reprit-elle, maintenant ce n’est plus une grâce que j’implore, c’est un marché que je vous propose.

 

– Un marché ?

 

– Oui.

 

– L’idée me semble originale.

 

– Peut-être, vous allez en juger.

 

– J’écoute, mais l’heure se passe et je…

 

– Je serai brève, interrompit-elle.

 

– Je suis à vos ordres.

 

Il se rassit en souriant, absolument comme un ami en visite.

 

La Linda suivait ses mouvements, tout en paraissant ne pas y attacher d’importance.

 

– Don Tadeo, dit-elle, depuis près de dix ans que nous nous sommes séparés, bien des choses se sont passées !

 

– Oui, fit-il avec un geste d’assentiment poli.

 

– Je ne vous parlerai pas de moi dont la vie vous est connue.

 

– Fort peu, madame.

 

Elle lui jeta un regard fauve.

 

– Passons, dit-elle, je vous parlerai de vous.

 

– De moi ?

 

– Oui, de vous, dont le patriotisme et l’effervescence des idées politiques n’absorbent pas tellement les instants qu’il ne vous en reste quelques-uns pour des joies et des émotions plus intimes.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Pourquoi feindre cette ignorance ? reprit-elle avec un sourire perfide ; vous comprenez parfaitement au contraire.

 

– Madame !

 

– Ne vous récriez pas, Tadeo ! Fatigué des amours éphémères des femmes de mon espèce, ainsi que vous me l’avez si bien dit il n’y a qu’un instant, vous cherchez dans un naïf cœur de jeune fille les émotions que vos autres maîtresses n’ont pu vous faire éprouver ; en un mot, vous êtes amoureux d’une charmante enfant, digne en tous points d’être l’épouse de votre choix, si malheureusement je n’existais pas.

 

Don Tadeo fixait sur sa femme un regard profond, pendant qu’elle prononçait ces paroles.

 

Quand elle se tut, un soupir s’échappa de sa poitrine :

 

– Comment, vous savez ? s’exclama-t-il avec une stupeur habilement jouée, vous savez ?…

 

– Qu’elle se nomme Rosario del Valle, reprit-elle, satisfaite de l’effet qu’elle croyait produire sur son mari ; mais c’est la grande nouvelle de Santiago ; tout le monde en parle ! comment l’ignorerais-je, moi qui vous porte tant d’intérêt ?

 

La Linda s’interrompit et lui posant la main sur le bras :

 

– Peu m’importe, dit-elle ; rendez-moi ma fille, don Tadeo, et cet amour me sera sacré, sinon…

 

– Vous vous trompez, vous dis-je, madame.

 

– Prenez garde, don Tadeo ! reprit la courtisane en jetant un regard sur la pendule, à cette heure, la femme dont nous parlons doit être entre les mains de mes agents !

 

– Que signifie ?… s’écria-t-il avec agitation.

 

– Oui, reprit-elle d’une voix brève et saccadée, je l’ai fait enlever. Dans quelques instants elle sera ici. Prenez garde je vous le répète, don Tadeo ! si vous ne m’avouez pas où est ma fille et si vous refusez plus longtemps de me la rendre…

 

– Eh bien ! dit-il fièrement, en la regardant en face et en croisant les bras, que ferez-vous ?

 

– Je tuerai cette femme ! répondit-elle d’une voix sourde.

 

Don Tadeo la considéra un instant avec une expression indéfinissable, puis il éclata d’un rire sec et nerveux qui, malgré elle, glaça la courtisane d’épouvante.

 

– Vous la tuerez ! s’écria-t-il, malheureuse ! Eh bien !… tuez cette innocente créature !… appelez vos bourreaux !… je serai muet.

 

La Linda bondit comme une lionne blessée.

 

Et s’élançant vers une porte qu’elle ouvrit violemment :

 

– C’en est trop ! Entrez ! fit-elle avec rage.

 

Les deux hommes qui avaient apporté don Tadeo parurent, le poignard à la main.

 

– Ah ! dit le gentilhomme avec un sourire de mépris, je vous reconnais enfin !

 

À un geste de la Linda, les assassins s’avancèrent sur lui.

 

VIII

LES CŒURS SOMBRES.


Ainsi que nous l’avons vu, le peuple s’était dispersé presque aussitôt après l’exécution des patriotes.

 

Chacun emportait au fond du cœur l’espoir de venger, un jour prochain, les victimes si noblement tombées au cri, provisoirement resté sans écho, de Vive la Patrie !

 

Cri étouffé par les baïonnettes des soldats de Bustamente, mais qui devait bientôt enfanter de nouveaux martyrs.

 

Cependant, la place, qui paraissait déserte, ne l’était pas.

 

Plusieurs hommes, couverts d’épais manteaux, le chapeau à large ailes rabattu sur les yeux, étaient groupés dans l’enfoncement d’une porte cochère ; ils causaient vivement entre eux à voix basse, en jetant des regards inquiets autour d’eux.

 

Ces hommes étaient des patriotes.

 

Malgré la terreur qui planait sur la ville, ils avaient, à force de prières, obtenu de l’archevêque de Santiago, véritable prêtre selon l’Évangile, dévoué au fond du cœur au parti libéral, que les derniers devoirs fussent rendus à leurs malheureux frères.

 

Rien du drame lugubre qui avait suivi l’exécution ne leur avait échappé.

 

Ils avaient vu don Tadeo se lever comme un fantôme du monceau de cadavres qui le recouvrait ; ils avaient entendu les paroles qu’il avait prononcées ; et ils se préparaient à aller à lui, lorsque deux inconnus, apparaissant tout à coup, s’étaient emparés de son corps et l’avaient emporté.

 

Cet enlèvement d’un homme à demi-mort les avait extrêmement étonnés.

 

Après avoir échangé quelques mots, deux d’entre eux s’étaient mis à la poursuite des inconnus, afin probablement de savoir pour quelle raison ils enlevaient ainsi le blessé, tandis que les autres, au nombre de douze, s’avançaient vers le milieu de la place.

 

Ils se penchèrent vivement sur les corps étendus à leurs pieds, espérant que peut-être une autre victime aurait échappé à cette odieuse boucherie.

 

Malheureusement, don Tadeo était le seul sauvé par un miracle incompréhensible.

 

Les neuf autres victimes étaient mortes.

 

Après une exploration longue et minutieuse, les patriotes se redressèrent avec un soupir de regret et de douleur.

 

Alors, un homme se détacha du groupe et alla frapper à une des portes basses de la cathédrale.

 

– Qui vive ? demanda-t-on aussitôt de l’intérieur.

 

– Celui pour qui la nuit n’a pas de ténèbres, répondit l’homme qui avait frappé.

 

– Que veux-tu ? reprit la voix.

 

– N’est-il pas écrit : frappe et l’on t’ouvrira ? dit encore l’inconnu.

 

– La Patrie ! fit la voix.

 

– Ou la vengeance ! reprit l’homme.

 

La porte s’ouvrit, un moine parut.

 

La cagoule rabattue sur son visage, empêchait de distinguer ses traits.

 

– Bien, dit-il, que demandent les Cœurs sombres ?

 

– Une prière pour les frères qui sont morts !

 

– Retourne vers ceux qui t’envoient ; ils vont être satisfaits.

 

– Merci pour nous tous ! répondit l’inconnu, et après s’être incliné devant le moine, il rejoignit ses compagnons.

 

Pendant son absence, ceux-ci avaient mis le temps à profit ; les cadavres avaient été déposés sur des civières cachées sous les arcades de la place.

 

Au bout de quelques minutes, une lumière éclatante inonda la place.

 

La cathédrale venait de s’ouvrir. On apercevait l’intérieur splendidement illuminé, et, par la porte principale, débouchait une longue file de moines. Chacun d’eux tenait un cierge allumé à la main ; ils psalmodiaient le service des morts.

 

Au même instant, les portes du palais du gouvernement s’ouvrirent comme par enchantement, et un escadron de la ceros, en tête duquel se trouvait le général Bustamente, s’avança au grand trot au-devant de la procession.

 

Lorsque les moines et les soldats furent en présence, les uns et les autres s’arrêtèrent, comme d’un commun accord.

 

Les douze inconnus, embossés dans leurs manteaux et groupés autour de la fontaine qui fait le centre de la place, attendaient avec anxiété le dénouement de la scène qui allait se passer.

 

– Que signifie cette procession à une pareille heure ? demanda le général.

 

– Elle signifie que nous venons, répondit d’une voix lugubre le moine qui marchait le premier, relever les victimes que vous avez frappées et prier pour elles.

 

– Qui êtes-vous ? répliqua sèchement le général.

 

– Moi, répondit le moine d’une voix ferme, en faisant d’un geste tomber sa cagoule sur ses épaules, je suis l’archevêque de Santiago, primat du Chili, investi par le Pape du pouvoir de lier et de délier sur la terre !

 

Dans l’Amérique espagnole tout se courbe sans hésitation devant la religion du Christ.

 

Le seul pouvoir suprême et réellement tout-puissant est celui des prêtres. Nul, si haut placé qu’il soit, n’essaie de lutter contre ; il sait d’avance qu’il serait brisé.

 

Le général fronça les sourcils, il se frappa le front avec violence, mais il fut contraint de s’avouer vaincu.

 

– Monseigneur, dit-il-en s’inclinant, pardonnez-moi. Dans ces temps de troubles et de discordes civiles, on confond souvent malgré soi ses amis avec ses ennemis ; j’ignorais que Votre Grandeur eût donné l’ordre de prier pour les suppliciés, et que, vous daigniez en personne vous acquitter de cette tâche. Je me retire.

 

Pendant la scène qui précède, les patriotes s’étaient effacés derrière les piliers de la place. Grâce à l’obscurité ils n’avaient pas été aperçus par le général.

 

Dès que les soldats eurent disparu, sur un geste de l’archevêque les cadavres furent portés dans la cathédrale.

 

– Prenez garde à cet homme, monseigneur, murmura l’un des inconnus à l’oreille de l’archevêque, il vous a lancé, un regard de tigre en se retirant.

 

– Frère, répondit simplement le prêtre, je suis préparé à recevoir le martyre.

 

Le service commença.

 

Lorsqu’il fut terminé, les patriotes se retirèrent après avoir chaleureusement remercié l’archevêque, pour sa généreuse conduite envers leurs frères morts.

 

À peine avaient-il fait quelques pas dans une rue étroite, bordée de masures sordides, que deux hommes se levèrent de derrière une charrette renversée qui les cachait et se présentèrent à eux en disant à voix basse :

 

– La Patrie !

 

– La Vengeance ! répondit un des inconnus, avancez !

 

Les deux hommes s’approchèrent.

 

– Eh bien ! demanda celui qui paraissait être le chef, que savez-vous ?

 

– Tout ce qu’il est possible de savoir, répondit un des nouveaux venus.

 

– Dans quel endroit a-t-on transporté don Tadeo ?

 

– Chez la Linda.

 

– Chez sa femme ! celle qui est aujourd’hui la maîtresse du général Bustamente ! reprit vivement le chef ; vive Dieu, compagnons, il est perdu, car elle le hait mortellement. Le laisserons-nous assassiner sans chercher à le sauver ?

 

– Ce serait une lâcheté ! s’écrièrent les assistants avec énergie.

 

– Mais comment nous introduire dans la maison ?

 

– Rien de plus facile ; les murs du jardin sont très-bas.

 

– Allons donc alors ! il n’y a pas une minute à perdre !…

 

Sans plus de paroles, les inconnus se mirent à courir dans la direction de la maison de doña Maria.

 

Ainsi que nous l’avons dit, cette maison s’élevait dans le faubourg de la Canadilla, le plus beau de Santiago.

 

Les fenêtres, hermétiquement fermées sur le devant, ne laissaient filtrer aucun rayon de lumière ; nul bruit ne se faisait entendre, la maison semblait complètement déserte.

 

Les inconnus longèrent silencieusement les murailles.

 

Arrivés derrière la maison, ils plantèrent leurs poignards dans les fentes du mur, et d’un bond s’élancèrent dans le jardin.

 

Alors, ils s’orientèrent un instant, puis ils se dirigèrent à pas de loups vers une lumière pâle et tremblotante qui brillait faiblement à une fenêtre basse.

 

Ils n’étaient plus qu’à quelques pas de cette fenêtre, lorsque le bruit d’une lutte arriva jusqu’à eux ; un cri terrible retentit, mêlé à un bris de meubles et à des imprécations de colère et de douleur.

 

Bondissant comme des chacals, les inconnus qui s’étaient couvert le visage de masques de velours noir, brisèrent la fenêtre qui vola en éclats et se trouvèrent dans le salon.

 

Il était temps qu’ils arrivassent.

 

Don Tadeo avait, d’un coup de tabouret, fendu le crâne d’un des bandits qui, étendu, râlait sur le sol ; mais le second bandit le tenait renversé, le genou sur la poitrine, et levait son poignard pour l’achever.

 

D’un coup de pistolet, l’un des inconnus lui brûla la cervelle, et le misérable roula expirant près de son complice qui rendait le dernier soupir.

 

Don Tadeo se releva prestement.

 

– Oh ! dit-il, je croyais mourir.

 

Et se tournant vers les hommes masqués :

 

– Merci, Caballeros ! continua-t-il, merci de votre secours ! une minute de plus, c’en était fait de moi ! oh ! la Linda est expéditive, allez !

 

La courtisane, les traits contractés par la rage, les dents serrées, regardait sans voir, attérée, confondue par la scène rapide qui venait d’avoir lieu, et lui avait en quelques secondes ravi sa vengeance, qu’elle croyait si bien assurée cette fois.

 

– Sans rancune, madame ! lui dit don Tadeo d’un ton railleur ; c’est partie remise. Votre imagination féconde vous fournira sans doute bientôt les moyens de prendre votre revanche !

 

– Je l’espère ! dit-elle avec un sourire sardonique.

 

– Emparez-vous de cette femme, commanda le chef des inconnus, bâillonnez-la et attachez-la solidement à ce lit de repos.

 

– Moi ! moi ! s’écria-t-elle dans un paroxysme insensé de colère, savez-vous bien qui je suis ?

 

– Parfaitement ! madame, répondit sèchement l’inconnu. Vous êtes une femme sans nom pour les honnêtes gens. Les libertins vous ont nommée la Linda, et vous avez pour amant le général Bustamente. Vous voyez que nous vous connaissons bien !

 

– Prenez garde, messieurs ! on ne m’insulte pas impunément.

 

– Nous ne vous insultons pas, madame ; mais nous voulons provisoirement vous mettre dans l’impossibilité de nuire. Dans quelques jours, continua impassiblement l’inconnu, nous vous jugerons.

 

– Me juger !… moi !… qui êtes-vous donc, vous qui vous cachez le visage ? qui êtes-vous pour oser me parler ainsi ?

 

– Qui nous sommes ? sachez-le !… Nous sommes les Cœurs Sombres !

 

À cette révélation terrible, un tremblement convulsif agita les membres de la femme, qui recula jusqu’à la muraille, en proie à la plus profonde terreur.

 

– Oh ! dit-elle d’une voix étouffée, mon Dieu !… mon Dieu ! je suis perdue !

 

Et s’affaissant sur elle-même, elle tomba évanouie.

 

Sur un geste du chef, un de ses compagnons la garrotta solidement, et après l’avoir bâillonnée, il l’attacha au pied du lit de repos.

 

Puis, emmenant don Tadeo avec eux, ils sortirent par où ils étaient venus, sans s’occuper des deux assassins qui gisaient sur le parquet.

 

Avant de partir, le chef avait cloué sur une table, avec son poignard, une feuille de parchemin.

 

Sur ce parchemin étaient écrits ces mots d’une signification terrible :

 

« Le traître Poncho Bustamente est ajourné à quatre-vingt-treize jours !

 

« LES CŒURS SOMBRES ! »

 

IX

DANS LA RUE.


Hors de la maison, sur un nouveau signe de leur chef, les hommes masqués se dispersèrent dans plusieurs directions.

 

Dès qu’ils eurent disparu aux angles des rues les plus rapprochées, le chef se tourna vers don Tadeo.

 

Celui-ci, à peine remis des rudes émotions qu’il avait successivement éprouvées, affaibli par le sang qu’il avait perdu et les efforts prodigieux auxquels sa dernière lutte l’avait contraint, restait appuyé pâle et à demi évanoui contre le mur de cette maison qu’il était enfin parvenu à quitter, et dans laquelle il avait été si près de la mort.

 

Un flot d’amères pensées tournoyait dans son cerveau ; les incidents de cette nuit terrible bouleversaient sa raison. C’était vainement qu’il cherchait à renouer le fil de ses idées, si souvent et si brutalement rompu.

 

L’inconnu le considéra quelques minutes avec une profonde attention ; puis il s’approcha de lui, et lui posa la main sur l’épaule.

 

À cet attouchement subit, le gentilhomme tressaillit comme s’il avait reçu une commotion électrique.

 

– Eh quoi ! dit l’inconnu d’un ton de reproche, à peine entré dans la lutte, vous désespérez, don Tadeo ?

 

Le blessé secoua tristement la tête.

 

– Vous, don Tadeo ! dont les orages révolutionnaires ne sont jamais parvenus à courber le front altier ; vous qui, dans les circonstances les plus critiques, êtes toujours resté fort ; vous voici, pâle et abattu, sans foi dans le présent, sans espoir dans l’avenir, sans force et sans courage, devant les vaines menaces d’une femme !

 

– Cette femme, répondit-il sourdement, a toujours été mon mauvais génie. C’est un démon !

 

– Et quand bien même, s’écria énergiquement l’inconnu, cette femme réussirait à ourdir de nouveau contre vous une de ces trames infâmes dont elle a l’habitude, l’homme de cœur grandit dans la lutte ! Oubliez ces haines impuissantes qui ne sauraient vous atteindre ; souvenez-vous de ce que vous êtes, montez à la hauteur de la mission qui vous est imposée !

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Ne me comprenez-vous pas ? croyez-vous que Dieu qui vous a cette nuit, fait miraculeusement échapper à la mort, n’a pas sur vous de grands desseins ?… Frère ! ajouta-t-il avec autorité, cette existence qui vous a été rendue n’est plus à vous ; elle appartient à la Patrie !

 

Il y eut un moment de silence.

 

Don Tadeo semblait en proie à un profond désespoir.

 

Enfin, il regarda l’inconnu et lui dit avec un découragement amer :

 

– Que faire ? le ciel m’est témoin que mon seul désir, mon seul bonheur, serait de voir mon pays libre. Mais, depuis près de vingt ans que nous luttons, nous n’avons fait, hélas ! que passer d’une tyrannie à une autre, rivant chaque fois davantage les chaînes qui nous accablent ! Non ! le ciel lui-même semble nous défendre de lutter plus longtemps contre une destinée implacable. Vous savez par expérience que l’on ne peut avec des esclaves improviser des citoyens. La servitude étiole le moral, avilit l’âme, dégrade le cœur. Bien des générations se succéderont encore dans cette malheureuse contrée, avant que ses habitants soient aptes à former un peuple !

 

– De quel droit sondez-vous les desseins de la Providence ? reprit l’inconnu d’une voix imposante ; savez-vous ce qu’elle nous réserve ? qui vous dit que le triomphe passager de nos oppresseurs ne leur est pas accordé par Dieu, dans sa sagesse incommensurable, afin de rendre plus tard leur chute plus terrible ?

 

Don Tadeo, rendu à lui-même par les mâles accents de cette voix, se redressa fièrement et regardant attentivement son interlocuteur :

 

– Qui donc êtes-vous ? dit-il, vous dont la voix sympathique a remué les fibres les plus secrètes de mon cœur ! qui vous autorise à me parler ainsi ? Répondez ! qui êtes-vous ?

 

– Que vous importe qui je suis ? répondit impassiblement l’inconnu, si je parviens à vous persuader que tout est loin d’être perdu, et que cette liberté que vous croyez à jamais détruite, n’a jamais été aussi près de triompher, qu’il ne suffit peut-être que d’un sublime effort pour la reconquérir !

 

– Mais encore ? fit le blessé en insistant.

 

– Je suis celui qui vous a sauvé la vie il y a quelques minutes. Cela doit suffire.

 

– Non, dit avec force don Tadeo, car vous cachez vos traits sous un masque, et j’ai le droit de les connaître !

 

– Peut-être ! fit l’inconnu en ôtant lentement son loup de velours et montrant à don Tadeo aux rayons blafards de la lune, un visage aux traits mâles et accentués, à la physionomie loyale et sympathique.

 

– Oh ! mon cœur ne m’avait pas trompé ! s’écria le blessé, don Gregorio Peralta !

 

– Moi-même, don Tadeo ! répondit le jeune homme, – il avait à peine trente ans, – moi qui ne puis comprendre l’accablement de celui que les Vengeurs ont choisi pour chef !

 

– Comment savez-vous ? malgré notre amitié je vous avais toujours caché…

 

– N’étiez-vous pas condamné à mort ? interrompit don Gregorio ; c’est moi que les compagnons ont élu à votre place Roi des ténèbres, c’est-à-dire qu’ils ont mis entre mes mains un pouvoir immense dont, comme vous, je puis disposer sans contrôle. La mort délie du serment de silence imposé aux frères. Votre nom a donc été connu de tous ; j’ignorais que vous fussiez ce chef énergique qui a fait de notre société une puissance, de même que vous, mon ami le plus cher, vous ignoriez que je fusse l’un de vos soldats. Mais, grâce à Dieu ! vous êtes sauvé, don Tadeo ! reprenez votre place. Vous seul pouvez, dans les circonstances présentes, remplir dignement le poste que notre confiance vous a donné. Redevenez le Roi des ténèbres ! Mais, ajoutait-il d’une voix profonde, souvenez-vous que nous sommes les Vengeurs, que nous devons être sans pitié pour nous comme pour les autres, qu’un sentiment, un seul, doit rester vivace dans notre âme : l’amour de la Patrie !

 

Il y eut un silence.

 

Les deux hommes semblaient profondément réfléchir.

 

Enfin, don Tadeo releva fièrement la tête.

 

– Merci, don Gregorio ! dit-il d’une voix ferme, en lui serrant la main, merci de vos rudes paroles ! elles m’ont rendu à moi-même ! je serai digne de vous. Don Tadeo de Léon n’existe plus, les sicaires du tyran l’ont cette nuit fusillé sur la place Mayor. Il n’y a plus que le Roi des ténèbres ! le chef implacable des Cœurs Sombres ! Malheur à ceux que Dieu placera sur ma route ! je les broierai sans pitié ! Nous triompherons, don Gregorio ; car, à compter d’aujourd’hui je ne suis plus un homme, je suis l’épée vengeresse, l’ange exterminateur qui combat pour la Patrie !

 

En prononçant ces paroles, don Tadeo avait redressé sa taille imposante. Les traits si beaux et si nobles de son visage s’étaient animés ; ses yeux brillants lançaient des éclairs.

 

– Oh ! s’écria don Gregorio avec joie, je vous retrouve donc enfin, mon ami ! Oh ! merci ! merci, mon Dieu !

 

– Oui, frère ! continua le chef, à compter de ce moment la véritable lutte commence entre nous et le tyran, lutte sans pitié, sans trêve ni merci, qui ne s’achèvera que par l’extermination complète de nos ennemis ! Malheur à eux ! malheur !

 

– Ne perdons pas un instant ; partons ! dit don Gregorio.

 

– Où aller ? fit don Tadeo avec un sourire sardonique, ne suis-je pas légalement mort pour tous ? ma maison ne m’appartient plus.

 

– C’est vrai ! murmura le lieutenant des Cœurs Sombres ; eh bien ! qu’importe, demain la nouvelle de votre résurrection miraculeuse frappera nos ennemis comme d’un coup de foudre ! leur réveil sera terrible ! ils apprendront avec stupeur que l’athlète invincible, qu’ils croyaient avoir abattu pour jamais à leurs pieds, est debout et prêt à recommencer la lutte.

 

– Et cette fois, j’en jure Dieu ! s’écria don Tadeo avec énergie, la chute seule du tyran la terminera !

 

– Mais vous avez raison ; nous ne pouvons rester plus longtemps ici. Venez chez moi ; provisoirement vous y serez en sûreté, à moins, ajouta-t-il avec un sourire, que vous ne préfériez demander un asile à doña Rosario ?

 

Don Tadeo qui avait pris le bras de don Gregorio, s’arrêta soudain à cette question, dont son ami ne soupçonnait pas la portée terrible.

 

Un tremblement convulsif agita tous ses membres, une sueur froide inonda son visage.

 

– Oh ! s’écria-t-il avec désespoir, mon Dieu ! j’avais oublié !

 

Don Gregorio fut effrayé de l’état dans lequel il le voyait.

 

– Qu’avez-vous ? au nom du ciel ! lui demanda-t-il.

 

– Ce que j’ai ! répondit le chef d’une voix saccadée, cette femme, ce serpent, que nous n’avons pas écrasé…

 

– Eh bien ?

 

– Oh ! je me rappelle maintenant ! elle m’a fait une horrible menace !… mon Dieu ! mon Dieu !…

 

– Expliquez-vous, mon ami, vous m’épouvantez.

 

– Par son ordre, doña Rosario a dû, cette nuit même, être enlevée !… qui sait si, furieuse de m’avoir vu échapper à ses assassins, cette femme ne l’a pas fait tuer !

 

– Oh ! c’est affreux ! s’écria don Gregorio, que faire ?

 

– Oh ! cette femme !… reprit le blessé, et ne pouvoir agir, ne savoir comment déjouer cet épouvantable complot !

 

– Volons chez doña Rosario ! fit don Gregorio.

 

– Hélas ! vous le voyez, je suis blessé ; à peine puis-je me soutenir.

 

– Eh bien ! quand vous ne pourrez plus marcher, je vous porterai ! dit résolument son ami.

 

– Merci, frère ! que Dieu nous soit en aide !

 

Et les deux hommes, appuyés l’un sur l’autre, s’élancèrent en toute hâte dans la direction de la demeure de celle qu’ils voulaient sauver.

 

Malgré sa volonté et son courage, don Tadeo sentit ses forces l’abandonner. Malgré tous ses efforts, il ne se soutenait qu’avec des difficultés extrêmes.

 

En ce moment, un bruit de chevaux se fit entendre à quelque distance. Des torches brillèrent et une troupe de cavaliers apparut dans l’éloignement.

 

– Oh ! oh ! fit don Gregorio, en s’arrêtant et cherchant à reconnaître quelles étaient les personnes qui survenaient, qui donc, au mépris des ordonnances de la police, ose courir les rues à cette heure de nuit ?

 

– Arrêtons-nous ! répondit don Tadeo. Je vois briller des uniformes. Ce sont des espions du ministre de la guerre.

 

– Vive Dieu ! s’écria don Gregorio, c’est le général Bustamente lui-même ! les deux complices vont s’expliquer ensemble !

 

– Oui, fit le blessé d’une voix haletante, il va chez la Linda.

 

Les cavaliers n’étaient plus qu’à une faible distance.

 

Les deux hommes craignant d’être surpris, se jetèrent vivement dans une rue latérale.

 

Le général et son escorte passèrent rapidement devant eux, sans les voir.

 

– Éloignons-nous en toute hâte, dit don Gregorio.

 

Son compagnon qui comprenait l’urgence d’une prompte fuite, fit un effort suprême.

 

Ils reprirent leur course.

 

Ils marchaient depuis une dizaine de minutes, lorsqu’ils entendirent de nouveau le pas de plusieurs chevaux devant eux.

 

– Qu’est-ce que cela signifie ? murmura le blessé, en essayant de plaisanter ; toute la population de Santiago court-elle donc les rues, cette nuit ?

 

– Hum ! dit don Gregorio, cette fois je veux en avoir le cœur net.

 

Tout à coup, une voix de femme retentit lamentablement en implorant du secours.

 

– Fais-la donc taire ! Carajas, dit un homme avec un geste brutal.

 

Mais le son de cette voix était parvenu jusqu’aux oreilles de don Tadeo et de son ami.

 

À cet accent qu’ils avaient reconnu, un frémissement de colère avait agité leurs membres ; ils s’étaient silencieusement serré la main. Leur parti était pris : mourir ou sauver celle qui les appelait à son aide.

 

– Eh ! eh ! qu’est ceci ? fit un autre individu, en ramenant vivement son cheval d’un écart.

 

Deux hommes, arrêtés au milieu de la rue, semblaient vouloir barrer le passage aux cavaliers.

 

Les nouveaux arrivants étaient cinq.

 

L’un d’eux portait une femme en travers sur le devant de sa selle.

 

– Holà ! cria celui qui venait de parler, retirez-vous, vous autres, si vous ne voulez pas qu’il vous arrive malheur !

 

– Vous ne passerez pas ! répondit-on d’une voix sombre, à moins que vous ne nous livriez la femme que vous enlevez !

 

– Vous croyez ? reprit le cavalier en ricanant.

 

– Essayez ! fit don Gregorio en armant ses pistolets, mouvement silencieusement imité par don Tadeo auquel il avait donné des armes.

 

– Pour la dernière fois, retirez-vous ! cria le cavalier.

 

– Non !

 

– Nous vous passerons sur le ventre.

 

Et se tournant vers ceux qui l’accompagnaient :

 

– En avant ! cria-t-il avec colère.

 

Les cinq cavaliers se ruèrent, le sabre haut, sur les deux hommes qui, fièrement campés au milieu de la rue, ne firent pas un mouvement pour les éviter.

 

X

COUPS D’ÉPÉES.


Pour l’intelligence des faits qui vont suivre, nous sommes obligés d’abandonner don Tadeo et son ami dans la position critique où ils se trouvent, pour retourner auprès de deux des principaux personnages de cette histoire que, depuis trop longtemps, nous avons négligés.

 

On l’a vu dans un précédent chapitre, les deux frères de lait avaient gaiement quitté Valparaiso pour se rendre dans la capitale du Chili, emportant, comme Bias, toute leur fortune avec eux, mais possédant, sur le philosophe grec, l’immense avantage d’être amplement fournis d’espérances et d’illusions : deux mots qui dans la vie n’ont que trop souvent la même signification.

 

Après une course assez longue, les jeunes gens s’étaient arrêtés pour passer la nuit dans un misérable rancho, construit avec de la boue et des branches sèches, dont le triste squelette s’élevait sur l’un des côtés de la route.

 

L’habitant de cette déplorable demeure, pauvre diable de péon, dont la vie se passait à garder quelques bestiaux étiques, donna aux voyageurs une franche et cordiale hospitalité. Tout heureux d’avoir quelque chose à offrir, il avait joyeusement partagé avec eux son charqui – lanières de viande séchée au soleil – et son harina tostada – farine rôtie – le tout arrosé de quelques couis[2] d’une chicha détestable.

 

Les Français qui mouraient littéralement de faim, avaient fêté ces comestibles inconnus, auxquels ils n’avaient pas trouvé grande saveur, et après s’être assurés que leurs chevaux avaient une ample provision d’alfalfa et qu’ils ne manqueraient de rien, ils s’étaient couchés, enveloppés dans leurs ponchos, sur un monceau de feuilles sèches, lit délicieux pour des gens fatigués, et qui leur avait procuré un sommeil paisible jusqu’au lendemain.

 

Au lever du soleil, nos deux aventuriers, toujours accompagnés de leur chien César, qui, tout étonné de cette existence nouvelle, trottait gravement à leurs côtés, avaient sellé leurs chevaux, fait leurs adieux à leur hôte, auquel ils avaient donné quelques réaux pour reconnaître sa gracieuse réception, et s’étaient remis en route, regardant curieusement tous les objets qui s’offraient à leur vue et s’étonnant naïvement de ne pas trouver une plus grande différence entre le Nouveau-Monde et l’Ancien.

 

La vie qu’ils commençaient, si différente de celle qu’ils avaient menée jusqu’alors, était pour eux pleine de charmes inouïs. Ils étaient heureux comme des écoliers en vacances. Leur poitrine se dilatait à l’air frais et vif des montagnes. Tout prenait à leurs yeux un riant aspect ; en un mot, ils se sentaient vivre.

 

Il y a trente-cinq lieues environ de Valparaiso à Chile, comme les gens du pays ont l’habitude de nommer la capitale de la République.

 

La route fort belle, large et bien entretenue, taillée jadis par les Espagnols dans la montagne, est assez monotone et complètement dénuée d’intérêt pour un touriste. La végétation est rare, malingre, une poussière fine, presque impalpable, s’élève au moindre souffle d’air. Les quelques arbres qui poussent à de longues distances les uns des autres sont maigres, rachitiques, brûlés par le vent et le soleil, et semblent par leur apparence triste, protester contre les essais de culture que l’on a tentés à plusieurs reprises sur ce plateau, rendu stérile par les fortes brises de mer et les vents froids des Cordillères qui font rage au-dessus de lui.

 

Parfois l’on voit, à une hauteur immense, voler, comme des points noirs dans l’espace, les grands condors du Chili, les aigles des Andes ou des vautours fauves qui cherchent une proie.

 

À de longs intervalles passent des recuas de mules guidées par la yegua madrina, dont les grelots sonores s’entendent à une grande distance, accompagnant tant bien que mal le chant triste de l’arriero qui excite ainsi ses bêtes.

 

Ou bien, c’est un huaso de l’intérieur qui regagne sa chacra ou son hacienda, et qui, fièrement campé sur un cheval à demi sauvage, passe, enlevé comme par un tourbillon, en vous jetant au passage l’éternel :

 

– Santas tardes, Caballero !

 

À part ce que nous venons de décrire, la route est triste, poussiéreuse et solitaire. Pas, comme chez nous, d’hôtelleries où on loge à pied et à cheval – établissements qui seraient une anomalie dans un pays où l’étranger entre partout comme chez lui – rien ! la solitude partout et toujours ; il faut supporter faim, soif et fatigue.

 

Mais les jeunes gens ne s’apercevaient de rien. L’enthousiasme leur tenait lieu de ce qui leur manquait ; la route leur paraissait charmante, le voyage qu’ils faisaient délicieux.

 

Ils étaient en Amérique.

 

Ils foulaient enfin le sol du Nouveau-Monde, cette terre privilégiée, sur le compte de laquelle on fait tant de récits surprenants, dont tant de gens parlent et que si peu connaissent.

 

Débarqués depuis quelques jours, sous l’impression d’une interminable traversée, dont les ennuis avaient, comme un manteau de plomb, pesé sur leur esprit, ils voyaient le Chili au travers du prisme enchanteur de leurs espérances, et la réalité n’existait pas encore pour eux.

 

Ce que nous disons ici peut paraître un paradoxe à beaucoup de personnes. Cependant tous les voyageurs de bonne foi en reconnaîtront avec nous la rigoureuse exactitude.

 

Moitié en marchant sérieusement, moitié en flânant, les jeunes gens auxquels les événements politiques de la République chilienne étaient fort indifférents, et qui, conséquemment, ignoraient ce qui se passait, arrivèrent tranquillement à une lieue de Santiago à onze heures du soir, juste à l’instant où dix patriotes chiliens tombaient à la Plaça-Mayor sous les balles des soldats du général Bustamente.

 

– Arrêtons-nous ici, dit joyeusement Valentin ; cela donnera à nos chevaux le temps de souffler un peu.

 

– Nous arrêter ! pourquoi faire ? dit Louis. Il est tard, et nous ne trouverons pas un hôtel ouvert.

 

– Cher ami, reprit Valentin en riant, tu es encore Parisien en diable ! tu oublies que nous sommes en Amérique dans cette ville ; dont tu vois d’ici les longues silhouettes des clochers se détacher en noir sur l’horizon, tout le monde dort déjà depuis longtemps, toutes les portes sont closes.

 

– Comment ferons-nous alors ?

 

– Nous bivouaquerons, pardieu ! La nuit est magnifique, le ciel parsemé d’un nombre infini d’étoiles, l’air chaud et embaumé ; que pouvons-nous désirer de mieux ?

 

– Rien ! c’est vrai, fit Louis en riant.

 

– Alors, nous avons, comme tu le vois, le temps de causer.

 

– Causer ! mais, frère, nous ne faisons que cela depuis ce matin !

 

– Je ne suis pas de ton avis. Nous avons beaucoup parlé, de toutes espèces de choses, du pays dans lequel nous sommes, des mœurs de ses habitants, que sais-je encore ? mais nous n’avons pas causé de la façon que je l’entends.

 

– Explique-toi mieux.

 

– Vois-tu, frère, il m’est venu une idée. Nous ne savons pas quelles aventures nous attendent dans cette ville qui est là ; devant nous, eh bien ! avant d’y entrer, je désirerais avoir avec toi une dernière conversation.

 

Les jeunes gens ôtèrent la bride à leurs chevaux, afin qu’ils pussent paître les quelques touffes d’herbes qui poussaient çà et là à l’aventure.

 

Ils s’étendirent à terre et allumèrent chacun un cigare.

 

– Nous sommes en Amérique, reprit Valentin, dans le pays de l’or, sur ce sol où, avec de l’intelligence et du courage, un homme de notre âge peut en quelques années s’amasser une fortune princière !

 

– Tu sais, mon ami ?… interrompit Louis.

 

– Parfaitement ! dit Valentin en lui coupant la parole. Tu es amoureux, tu cherches celle que tu aimes, c’est convenu ; mais cela ne nuit en rien à nos projets… au contraire !

 

– Comment cela ?

 

– Pardieu ! c’est tout simple : tu comprends bien, n’est-ce pas que doña Rosario, c’est ainsi qu’elle se nomme, je crois ?

 

– Oui.

 

– Très-bien ! tu comprends, dis-je, qu’elle est riche ?

 

– C’est hors de doute.

 

– Oui. Mais entendons-nous bien, non pas riche comme on l’est chez nous, c’est-à-dire à la tête de quelque cinquante mille livres de rente… une misère !… Mais riche comme on l’est ici… dix ou vingt fois millionnaire !

 

– C’est probable ! fit le jeune homme avec impatience !

 

– À merveille ! tu comprends aussi que, lorsque nous l’aurons retrouvée, car nous la retrouverons, c’est indubitable, et cela bientôt, tu ne pourras demander sa main qu’en justifiant d’une fortune au moins égale à la sienne ?

 

– Diable ! je n’avais pas songé à cela ! s’écria le jeune homme.

 

– Je le sais bien. Tu es amoureux, et, comme tous les hommes atteints de cette maladie, tu ne penses qu’à celle que tu aimes, mais heureusement, moi, je vois clair pour nous deux. Voilà pourquoi, chaque fois que tu m’as parlé amour, je t’ai répondu fortune.

 

– C’est juste. Mais comment faire promptement fortune ?

 

– Ah ! ah ! tu y arrives donc enfin ! dit Valentin en riant.

 

– Je ne connais aucun métier… continua Louis tout à son idée.

 

– Ni moi non plus. Mais que cela ne t’effraie pas ; on ne réussit bien que dans les choses que l’on ignore.

 

– Comment faire ?

 

– J’y songerai, sois tranquille ; seulement il faut que tu te persuades bien une chose, c’est que nous avons mis le pied sur une terre où les idées sont tout à fait différentes de celles du pays que nous quittons, où les mœurs et les coutumes sont diamétralement opposées.

 

– Tu veux dire ?…

 

– Je veux dire qu’il faut oublier tout ce que nous avons appris, pour ne nous souvenir que d’une chose, que nous voulons promptement faire une fortune colossale !

 

– Par des moyens honorables ?…

 

– Je n’en connais pas d’autres, dit sérieusement Valentin. Et rappelle-toi, frère, que dans le pays où nous sommes à présent, le point d’honneur n’est plus le même qu’en France, que bien des choses qui, chez nous, paraîtraient de mauvais aloi, sont ici de mise et parfaitement reçues. Sur ce, à bon entendeur, salut ! tu me comprends n’est-ce pas ?

 

– À peu près.

 

– Fort, bien ! figure-toi que nous sommes en pays ennemi, agissons en conséquence.

 

– Mais ?

 

– Veux-tu épouser celle que tu aimes ?

 

– Tu le demandes ?

 

– Laisse-moi donc faire ! surtout, chaque fois que le hasard nous offrira une occasion, gardons-nous de la laisser échapper !

 

– Fais comme tu l’entendras.

 

– Voilà tout ce que j’avais à te dire.

 

Les jeunes gens se remirent en selle et se dirigèrent de nouveau vers la ville, marchant au pas en causant entre eux.

 

Minuit sonnait à l’horloge du Cabildo au moment où ils entraient dans Santiago par la Canada.

 

Les rues étaient sombres et désertes, la ville silencieuse :

 

– Tout dort, dit Louis.

 

– Je le crois, fit Valentin ; voyons toujours. Si nous ne trouvons aucune porte ouverte, nous en serons quittes pour bivouaquer ainsi que déjà je te l’ai proposé.

 

En ce moment, deux coups de pistolet éclatèrent à une courte distance, mêlés à un galop de chevaux.

 

– Qu’est cela ? dit Louis. Dieu me pardonne, on assassine près d’ici !

 

– En ayant, cordieu ! s’écria Valentin.

 

Ils enfoncèrent les éperons dans le ventre de leurs chevaux et s’élancèrent à toute bride dans la direction du combat qu’ils entendaient.

 

Ils arrivèrent dans une rue étroite, au milieu de laquelle deux hommes à pied luttaient intrépidement contre cinq hommes à cheval.

 

– Sus aux cavaliers, Valentin, défendons les plus faibles !

 

– Tenez bon ! messieurs, dit Louis, il vous arrive du secours !

 

Il était temps pour don Gregorio et son ami.

 

Une minute plus tard, ils succombaient accablés par leurs ennemis.

 

L’arrivée providentielle des Français changea la face du combat.

 

Deux cavaliers tombèrent raides morts de deux coups de pistolet tirés à bout portant par les jeunes gens ; le troisième renversé par don Gregorio, était silencieusement étranglé par César.

 

Les deux qui survivaient s’échappèrent à toute bride, en abandonnant leur prisonnière.

 

La jeune femme était évanouie.

 

Don Tadeo, appuyé contre la muraille d’une maison, était lui aussi sur le point de perdre connaissance.

 

Valentin, avec une présence d’esprit qu’il tenait de son ancien métier de spahis, s’était emparé des chevaux des bandits tués dans la lutte.

 

– Mettez-vous en selle, messieurs ! dit-il en s’adressant aux deux gentilshommes chiliens.

 

Louis avait déjà mis pied à terre et s’empressait auprès de la jeune femme.

 

– Ne nous quittez pas, répondit don Gregorio, nous sommes entourés d’ennemis !

 

– Soyez sans crainte, dit Valentin ; nous sommes tout à vous !

 

– Merci ! un peu d’aide, s’il vous plaît, pour placer sur un cheval mon ami qui est blessé.

 

Une fois en selle, don Tadeo déclara que ses forces étaient assez revenues pour qu’il pût s’y tenir sans aide.

 

Don Gregorio avait couché sur le devant de sa selle la jeune femme toujours évanouie.

 

– Maintenant, messieurs ! dit-il, il ne me reste plus qu’à vous remercier cordialement, si vos affaires ne vous permettent pas de rester plus longtemps avec nous.

 

– Je vous répète, Caballeros ! que nous sommes tout à vous.

 

– Rien ne nous presse, nous ne vous quitterons pas avant de vous savoir en sûreté, dit noblement le comte.

 

Don Gregorio s’inclina.

 

– Suivez-nous donc alors, et n’épargnez pas les chevaux. Il y va de la tête.

 

Les quatre cavaliers partirent avec une rapidité vertigineuse.

 

– Eh ! eh ! fit Valentin à demi-voix, en s’adressant à son frère de lait, voici une aventure qui se dessine assez bien. Nous ne perdons pas notre temps à Santiago… Qu’en dis-tu ?

 

– Il faut voir ! répondit celui-ci tout rêveur.

 

Aucune lumière n’avait brillé, aucune fenêtre ne s’était ouverte pendant le combat. Les rues étaient restées mornes et sombres ; la ville semblait abandonnée. On entendait seulement résonner sur les pavés pointus des rues qu’ils traversaient le galop furieux des chevaux qui enlevaient les quatre cavaliers.

 

Trois heures sonnèrent à la cathédrale au moment où ils passèrent sur la place Mayor.

 

Don Tadeo ne put retenir un soupir de soulagement, en revoyant l’endroit où, quelques heures auparavant, il avait échappé si miraculeusement à la mort.

 

XI

LE GÉNÉRAL DON PANCHO BUSTAMENTE.


Don Tadeo avait deviné juste, lorsqu’en voyant passer le général Bustamente, il avait dit qu’il allait chez sa maîtresse.

 

C’était effectivement chez la Linda que se rendait le général.

 

Il arriva bientôt devant la porte.

 

Un des cavaliers de l’escorte descendit de cheval et frappa.

 

Personne ne répondit ; sur un signe du général, le soldat redoubla.

 

Toujours même silence. Rien ne bougeait dans la maison.

 

L’inquiétude commençait à gagner les arrivants.

 

Ce silence était d’autant plus extraordinaire que la visite du général était annoncée, que par conséquent on devait l’attendre.

 

– Oh ! oh ! fit-il, que se passe-t-il donc ici ? voyons, Diego ! dit-il au soldat, frappe encore une fois, et de façon à ce qu’on t’entende !

 

Le soldat frappa à tour de bras, mais inutilement.

 

Don Pancho fronça le sourcil. Il eut le pressentiment d’un malheur.

 

– Défoncez la porte ! commanda-t-il.

 

L’ordre fut exécuté en une seconde.

 

Le général entra dans la maison, suivi de son escorte.

 

Dans le patio, tout le monde mit pied à terre.

 

– De la prudence ! dit à voix basse le général au brigadier qui commandait l’escorte, placez des sentinelles partout, et faites bonne garde pendant que je fouillerai la maison.

 

Après avoir donné ces ordres, le général prit de chaque main un des pistolets de ses fontes et, suivi de quelques lanceros, entra dans la maison.

 

Partout régnait un silence de mort.

 

Le général visita plusieurs appartements et arriva à une porte.

 

Cette porte laissait, par son entrebâillement, passer un mince filet de lumière.

 

Derrière s’entendaient des gémissements étouffés.

 

D’un coup de pied l’un des lanceros ouvrit la porte.

 

Le général entra.

 

Un spectacle étrange s’offrit à ses yeux étonnés :

 

Doña Maria, étroitement liée et bâillonnée, était attachée au pied d’un lit de repos en damas, tout maculé de sang.

 

Les meubles étaient renversés de côté et d’autre ; deux cadavres étendus dans une mare de sang faisaient clairement deviner que ce salon avait été le théâtre d’une lutte acharnée.

 

Le général fit enlever les cadavres et ordonna qu’on le laissât seul.

 

Dès que les lanceros se furent éloignés, il ferma la porte du salon et, s’approchant de la Linda, il se hâta de la délivrer de ses liens.

 

Elle était sans connaissance.

 

En se retournant pour placer sur une table ses pistolets que, jusqu’à ce moment, il avait conservés à la main, il recula avec étonnement, presque avec épouvante.

 

Il avait aperçu un poignard planté dans cette table.

 

Mais ce mouvement instinctif de crainte n’eut que la durée d’un éclair.

 

Le général se rapprocha vivement de la table, saisit le poignard qu’il enleva avec précaution et s’empara du papier qu’il traversait.

 

– « Le tyran don Pancho Bustamente est ajourné à quatre-vingt-treize jours !

 

« Les Cœurs Sombres ! »

 

lut-il d’une voix haute et saccadée, en froissant avec rage le papier dans ses mains.

 

– Sangre de Dios ! ces démons se joueront-ils donc toujours de moi ! oh ! ils savent que je ne fais pas grâce et que ceux qui tombent entre mes mains !…

 

– S’échappent ! dit une voix sombre qui le fit tressaillir malgré lui.

 

Il se retourna.

 

La Linda fixait sur lui son œil fauve avec une expression indéfinissable.

 

Il alla vivement vers elle.

 

– Grâce à Dieu ! s’écria-t-il avec émotion, vous êtes revenue de votre évanouissement, vous sentez-vous assez remise pour m’expliquer la scène qui s’est passée ici ?

 

– Scène terrible ! don Pancho ! répondit-elle d’une voix tremblante, scène dont le souvenir me glace encore de terreur !

 

– Vos forces sont-elles assez revenues pour que vous m’en fassiez le récit ?

 

– Je l’espère, dit-elle. Écoutez-moi avec attention, don Pancho, car ce que j’ai à vous dire vous regarde, peut-être encore plus que moi !

 

– Vous voulez parler de cette insolente assignation ? répondit-il en la lui montrant.

 

Elle la parcourut du regard.

 

– J’ignorais qu’on vous eût adressé ce papier, fit-elle. Écoutez-moi attentivement.

 

– D’abord, veuillez être assez bonne pour m’expliquer le mot que vous m’avez dit tout à l’heure.

 

– Chaque chose aura son temps, général ; je vous expliquerai tout, car je veux une vengeance éclatante.

 

– Oh ! fit-il avec un éclair de haine dans le regard, soyez sans inquiétude, en me vengeant je vous vengerai.

 

La Linda rapporta au général dans les plus grands détails ce qui s’était passé entre elle et don Tadeo ; comment les Cœurs Sombres l’avaient tiré de ses mains, et les menaces qu’ils lui avaient adressées en la quittant.

 

Mais, avec ce talent qu’ont toutes les femmes, et qu’elle possédait à un très-haut degré, de s’innocenter en tout, elle représenta, comme une maladresse miraculeuse des soldats chargés de le fusiller, le fait de l’existence de don Tadeo après avoir été exécuté.

 

Elle dit qu’attiré par l’espoir de se venger d’elle, qu’il soupçonnait de ne pas être étrangère à sa condamnation, il s’était introduit incognito dans sa maison, où, par un hasard inouï, elle se trouvait seule, ayant justement permis ce soir-là à ses domestiques d’assister à une romeria – fête – dont ils ne devaient pas revenir avant trois heures du matin.

 

Le général n’eut pas un instant la pensée de révoquer en doute la véracité de sa maîtresse.

 

La situation dans laquelle il l’avait trouvée, la nouvelle incroyable de la résurrection de son plus implacable ennemi, tout cela avait tellement troublé ses idées, que le soupçon n’eut pas le temps de se faire jour dans son esprit.

 

Il se promenait à grands pas, roulant dans sa tête les projets les plus extravagants pour s’emparer de don Tadeo et surtout anéantir les Cœurs Sombres, ces Protées insaisissables qu’il rencontrait incessamment sur ses pas, qui contrecarraient tous ses projets et lui échappaient sans cesse.

 

Il comprenait combien la nouvelle de la résurrection de don Tadeo allait donner de forces aux patriotes et compliquer ses embarras politiques, en plaçant à leur tête un homme résolu qui n’aurait plus de considérations à garder, et lui ferait une guerre acharnée.

 

Sa perplexité était extrême.

 

Il sentait instinctivement que le terrain était miné sous ses pas, qu’il marchait sur un volcan ; mais il ne savait comment démasquer les ennemis qui conspiraient sa ruine.

 

Le récit fait par sa maîtresse avait produit sur lui l’effet d’un coup de foudre.

 

Il ne savait quel parti prendre, quelles mesures employer pour déjouer les trames nombreuses ourdies contre lui de tous les côtés à la fois.

 

La Linda ne le perdait pas de vue.

 

Elle suivait sur son visage les diverses impressions causées par ce qu’elle lui avait appris.

 

Nous ferons en deux mots connaître au lecteur ce personnage appelé à jouer un rôle important dans la suite de cette histoire[3].

 

Le général don Pancho Bustamente, qui a laissé au Chili une réputation de cruauté si terrible, que l’on ne le nommait ordinairement que El Verdugo, – le bourreau, – était un homme de trente-cinq à trente-six ans au plus, quoiqu’il en parût près de cinquante, d’une taille un peu au-dessus de la moyenne, bien prise et parfaitement proportionnée, qui annonçait une grande vigueur corporelle.

 

Les traits de son visage étaient assez réguliers, mais son front bombé, ses yeux gris profondément enfoncés sous l’arcade sourcilière et rapprochés de son nez busqué, sa bouche large et ses pommettes saillantes lui donnaient une ressemblance lointaine avec un oiseau de proie.

 

Son menton était carré, indice d’entêtement ; ses cheveux grisonnants et ses moustaches épaisses étaient coupés militairement en brosse.

 

Il portait le magnifique uniforme surchargé de broderies d’or sur toutes les coutures, d’officier supérieur.

 

Don Pancho Bustamente était fils de ses œuvres, ce qui prévenait en sa faveur.

 

Simple soldat d’abord, il s’était, par une conduite exemplaire et des talents hors ligne, incontestables, élevé de grade en grade jusqu’aux premiers rangs de l’armée et avait en dernier lieu été nommé ministre de la guerre.

 

Alors, la jalousie qui s’était tue pendant tout le temps qu’il était resté confondu dans la foule, s’était déchaînée contre lui.

 

Le général, au lieu de mépriser ces calomnies qui auraient fini par tomber d’elles-mêmes, leur donna en quelque sorte raison en inaugurant un système de sévérité et de cruauté implacable.

 

Dévoré d’une ambition que rien ne pouvait assouvir, tous les moyens lui furent bons pour atteindre le but vers lequel il tendait secrètement, c’est-à-dire renverser le gouvernement et la république du Chili, puis de la Bolivie et de l’Araucanie réunies, former un seul État dont il se ferait proclamer protecteur, but qui, à part les difficultés presque insurmontables qu’il pressentait, semblait encore, grâce à la haine universelle que le général avait soulevée contre lui, s’éloigner davantage chaque fois qu’il se croyait sur le point de l’atteindre.

 

Au moment où nous le mettons en scène, il se trouvait dans une des circonstances les plus critiques de sa carrière politique.

 

Il avait beau faire fusiller en masse les patriotes, les conspirations ainsi que cela arrive toujours en pareil cas, se succédaient sans interruption ; le système de terreur qu’il avait inauguré, loin d’intimider les populations, paraissait, au contraire, les pousser à la révolte.

 

Des sociétés secrètes s’étaient formées.

 

L’une d’elles, la plus puissante et la plus terrible, celle des Cœurs Sombres, l’enveloppait de rets invisibles dans lesquels il se débattait en vain.

 

Il pressentait que s’il ne brusquait pas le dénouement du coup d’État qu’il méditait, il était perdu sans ressource.

 

Après un silence assez long, le général prit place aux côtés de la Linda.

 

– Nous vous vengerons, lui dit-il d’une voix sombre, soyez patiente !

 

– Oh ! lui répondit-elle avec amertume, ma vengeance est commencée à moi !

 

– Comment cela ?

 

– J’ai fait enlever doña Rosario del Valle, la femme que don Tadeo de Léon aime !

 

– Vous avez fait cela ? dit le général.

 

– Oui, avant dix minutes elle sera ici !

 

– Oh ! oh ! fit-il, comptez-vous donc la garder avec vous ?

 

– Moi ! s’écria-t-elle, non ! non ! général ; on dit que les Pehuenches aiment beaucoup les femmes blanches : je veux leur faire cadeau de celle-là.

 

– Oh ! murmura don Pancho, les femmes seront toujours nos maîtres ! elles seules savent se venger ! Mais, dit-il à voix haute, ne craignez-vous pas que l’homme auquel vous avez confié cette mission ne vous trahisse ?

 

Elle sourit avec une ironie terrible.

 

– Non, dit-elle ; cet homme hait don Tadeo plus que moi. C’est pour sa vengeance qu’il travaille !

 

Au même instant, des pas résonnèrent dans la chambre qui précédait le salon.

 

– Tenez, général ! continua la Linda, voici mon émissaire. Entrez ! cria-t-elle.

 

Un homme parut.

 

Son visage était pâle, défait ; ses vêtements déchirés et en désordre étaient tachés de sang en divers endroits.

 

– Eh bien ? fit-elle avec inquiétude.

 

– Tout est manqué ! répondit l’arrivant d’une voix haletante.

 

– Hein ? fit la Linda avec un rugissement de bête fauve.

 

– Nous étions cinq, continua l’homme sans s’émouvoir, nous avions enlevé la señorita. Tout allait bien, lorsqu’à quelques pas d’ici nous avons été attaqués par quatre démons sortis je ne sais d’où.

 

– Et vous ne vous êtes pas défendus, misérables ! interrompit le général avec violence.

 

Le bandit jeta sur l’interrupteur un regard froid et continua impassiblement :

 

– Trois sont morts. Le chef et moi, nous sommes blessés.

 

– Et la jeune fille ? demanda la Linda avec colère.

 

– La jeune fille a été reprise par nos agresseurs. L’Anglais m’envoie vers vous pour savoir si vous consentez toujours à ce qu’il enlève doña Rosario ?

 

– Essaierait-il donc encore ?

 

– Oui. Et cette fois, dit-il, il est certain de réussir si les conditions sont les mêmes.

 

Un sourire de mépris glissa sur les lèvres de la courtisane.

 

– Rapportez-lui ceci, répondit-elle, non-seulement il touchera les cent onces promises s’il réussit, mais encore il en touchera cent autres, et, pour qu’il ne doute pas de ma promesse, ajouta-t-elle en se levant et en prenant dans un meuble un sac assez pesant qu’elle remit au bandit, donnez-lui ceci ; il y a-là la moitié de la somme, mais qu’il se hâte.

 

L’homme s’inclina.

 

– Quant à vous, Juanito, continua-t-elle, dès que vous vous serez acquitté de la mission dont je vous charge, vous reviendrez ; j’aurai peut-être besoin de vous ici. Allez !

 

Le bandit s’éloigna rapidement.

 

– Quel est cet homme ? demanda le général.

 

– Un pauvre diable que j’ai sauvé, il y a quelques années, d’une mort certaine. Il m’est dévoué corps et âme.

 

– Hum ! dit le général, il a l’œil bien profond pour ne pas être un coquin.

 

La Linda haussa les épaules.

 

– Vous vous méfiez de tout le monde, dit-elle.

 

– C’est le moyen de ne pas être trompé.

 

– Ou de l’être davantage.

 

– Peut-être ! eh bien ! vous le voyez : cet enlèvement si bien conçu, dont la réussite était certaine, il a avorté.

 

– Je vous répèterai ce que vous-même m’avez dit.

 

– Quoi donc ?

 

– Patience !… Enfin, à présent, quel est votre projet ?

 

Le général se leva.

 

– Pendant que vous faites à vos ennemis une petite guerre d’embûches et de trahisons, dit-il d’une voix brève et sèche, je vais leur faire, moi, une guerre au grand jour, à la face du soleil, sans pitié. Leur sang coulera à flots sur tout le territoire de la République. Les Cœurs Sombres m’ont ajourné à quatre-vingt-treize jours. Eh bien ! je relève le gant qu’ils m’ont jeté !

 

– Bon ! répondit la Linda. Maintenant, concertons-nous bien, afin de ne pas échouer cette fois comme les précédentes. Il faut en finir avec ces misérables, et surtout nous devons tirer d’eux une vengeance éclatante !

 

– Elle le sera. Je mets ma tête pour enjeu, si je perds la partie ! Oh ! ajouta-t-il, je les tiens ! j’ai trouvé le moyen que je cherchais pour les faire tomber entre mes mains !… laissons-les quelque temps s’endormir dans une trompeuse sécurité… leur réveil sera terrible !

 

Et ayant salué la Linda avec une exquise courtoisie, le général se retira.

 

– Je vous laisse quelques soldats pour veiller à votre sûreté, dit-il en sortant, jusqu’au retour de vos domestiques.

 

– Je vous remercie, répondit-elle avec un gracieux sourire.

 

La courtisane demeurée seule, au lieu de se livrer à un repos qui lui était si nécessaire après les émotions de cette nuit, resta plongée dans de sérieuses réflexions.

 

Au lever du soleil, elle était encore à la même place, dans la même position ; elle réfléchissait toujours.

 

Seulement, ses traits étaient animés ; un sourire sinistre plissait ses lèvres pâles, et ses yeux fixes lançaient de sombres éclairs.

 

Tout à coup elle se leva, et, passant sa main sur son front, comme pour en effacer les rides :

 

– Oh ! moi aussi, je réussirai !… s’écria-t-elle avec un accent de triomphe.

 

XII

L’ESPION.


La jeune fille délivrée, les quatre hommes étaient partis à fond de train.

 

Dix minutes plus tard, ils sortaient de la ville.

 

Leur course devint plus rapide encore, sur la large route qui conduit à Talca.

 

– Eh ! eh ! dit Valentin tout en galopant, à son frère de lait, nous jouons aux barres, ce me semble. Nous entrons dans la ville par une porte pour sortir immédiatement par une autre. Il paraît que nous ne verrons pas encore cette fois la capitale du Chili.

 

À part ces quelques mots, auxquels Louis ne répondit que par un haussement insouciant des épaules, aucune parole ne fut échangée pendant une heure que dura cette course précipitée.

 

Aux rayons blafards de la lune, les arbres défilaient de chaque côté du chemin, comme une légion de lugubres fantômes.

 

Bientôt les murs blancs d’une chacra – ferme – importante, surgirent à l’horizon.

 

– C’est là ! fit don Gregorio en la désignant du doigt.

 

Ils l’atteignirent en peu d’instants.

 

La porte était ouverte. Un homme se tenait en vedette, immobile sur le seuil.

 

Les fugitifs s’engouffrèrent comme un ouragan dans le patio. La porte se referma immédiatement derrière eux.

 

– Quoi de nouveau, tio Pepito ? demanda don Gregorio en mettant pied à terre à l’homme qui semblait attendre, sa venue.

 

– Rien, mi amò ! – mon maître ! – rien de bien important, répondit tio Pepito, petit homme trapu, à la face ronde, éclairée par deux yeux gris pleins de malice.

 

– Ceux que j’attendais ne sont-ils pas arrivés ?

 

– Pardonnez-moi, mi amò ! il y a une heure déjà qu’ils sont à la chacra. Ils disent qu’il faut qu’ils repartent de suite ; ils vous attendent avec impatience.

 

– Très-bien ! annoncez-leur que je suis arrivé, et que dans deux ou trois secondes je serai à leurs ordres.

 

Le mayoral, car cet homme était le majordome de la chacra, entra sans répondre dans la maison.

 

Don Tadeo, qui paraissait fort bien connaître le lieu où il se trouvait, avait disparu, lui aussi, en emportant dans ses bras la jeune fille évanouie.

 

Les deux Français restèrent seuls avec le chacarero. Celui-ci s’avança vers eux.

 

– Maintenant que vous êtes, à ce que nous supposons, provisoirement du moins en sûreté, monsieur, lui dit Valentin, il ne nous reste plus qu’à prendre congé de vous.

 

– Non pas ! s’écria don Gregorio, il n’en sera pas ainsi, diable ! comme vous dites, vous autres Français, ajouta-t-il en souriant, le hasard ne procure pas assez souvent d’amis aussi sûrs que vous autres, pour qu’on les laisse ainsi s’en aller quand une fois on les tient. Vous resterez ici, s’il vous plaît ! notre connaissance ne doit pas se borner là.

 

– Si notre concours peut encore vous être utile, monsieur, dit noblement le comte, nous nous tenons à votre disposition.

 

– Merci ! dit-il d’une voix émue en leur serrant chaleureusement la main ; je n’oublierai jamais que je vous dois la vie et celle de mon ami. À quoi puis-je vous être utile ?

 

– Hé ! fit Valentin en riant, à rien et à tout, c’est selon, Caballero !

 

– Expliquez-vous, reprit don Gregorio.

 

– Dame ! vous comprenez : nous sommes étrangers dans ce pays…

 

Le Chilien semblait les examiner attentivement.

 

– Depuis quand êtes-vous arrivés ? demanda-t-il.

 

– Ma foi ! à l’instant. Vous êtes les premières personnes avec lesquelles nous nous soyons trouvés en rapport.

 

– Bien ! fit lentement don Gregorio ; je vous ai dit que je me mettais à votre disposition, n’est-ce pas ?

 

– Oui, et nous vous en remercions sincèrement, bien que nous comptions n’avoir jamais besoin de vous rappeler cette offre obligeante.

 

– Je comprends votre délicatesse ; mais un service comme celui que vous nous avez rendu, à mon ami et à moi, lie éternellement. Ne vous occupez pas de votre fortune ; elle est faite.

 

– Pardon ! pardon ! fit Valentin. Nous ne nous entendons plus du tout, vous vous trompez sur notre compte ; nous ne sommes pas de ces gens qui se font payer pour avoir agi selon leur cœur ; vous ne nous devez rien.

 

– Je ne prétends pas vous payer, messieurs ; je veux uniquement vous attacher à moi, vous proposer de partager ma bonne ou ma mauvaise fortune ; en un mot, je vous offre d’être votre frère.

 

– Dans ce sens-là, nous acceptons, dit Louis, et nous saurons nous montrer dignes de cette précieuse faveur.

 

– Je n’en doute pas ; seulement, ne vous méprenez pas au sens de mes paroles, la vie que je mène en ce moment est pleine de périls.

 

– J’y compte bien ! dit Valentin en riant. La scène à laquelle nous avons assisté, et dont nous avons peut-être un peu brusqué le dénouement, nous fait supposer que votre existence n’est pas des plus paisibles.

 

– Ce que vous avez vu n’est rien encore. Vous ne connaissez personne en ce pays ?

 

– Personne.

 

– Ainsi, vos opinions politiques sont nulles ?

 

– Au point de vue Chilien, complètement.

 

– Bravo ! s’écria don Gregorio avec élan ; touchez là, c’est entre nous à la vie et à la mort !

 

– C’est dit ! fit Valentin en riant ; et si vous conspirez…

 

– Eh bien ? demanda le Chilien, en fixant sur lui un regard interrogateur.

 

– Nous conspirerons avec vous pardieu ! c’est convenu.

 

Les trois hommes échangèrent une cordiale poignée de main.

 

Don Gregorio les fit alors conduire par le majordome dans une chambre où tout était préparé pour les recevoir.

 

– Bonne nuit et à demain ! leur dit-il en les quittant.

 

– Eh ! eh ! fit Valentin en se frottant les mains, cela se dessine ; je crois que nous nous amuserons ici.

 

– Hum ! répondit Louis avec une certaine inquiétude, conspirer.

 

– Eh bien, après ? fit Valentin ; cela t’effraie-t-il ? souviens-toi cher ami, que les meilleures pêches se font en eau trouble.

 

– Alors, répliqua Louis en riant, si mes pressentiments sont justes, la nôtre sera miraculeuse.

 

– J’y compte bien, dit Valentin, en souhaitant le bonsoir au majordome qui se retira après leur avoir fait un profond salut.

 

Le cuarto – chambre – où les jeunes gens se trouvaient était blanchi à la chaux et dénué de meubles, à part deux cadres en chêne garnis d’un cuir de bœuf, qui servaient de lit, une table massive à pieds contournés, et quatre sièges recouverts en cuir.

 

Dans un angle de cette pièce, une petite bougie de cire verte brûlait devant une estampe grossièrement illuminée, qui avait la prétention de reproduire les traits de la Vierge.

 

C’était le strict nécessaire réduit à sa plus simple expression.

 

– Eh ! fit Louis en jetant un regard autour de lui, les Chiliens ne me produisent pas l’effet d’être forts sur le confortable.

 

– Bah ! répondit Valentin, nous avons ce qu’il nous faut. On dort bien partout quand on est fatigué. Cette chambre vaut mieux que le bivouac dont nous étions menacés.

 

– Tu as raison. Couchons-nous donc, nous ne savons pas ce que demain nous réserve.

 

Un quart d’heure après, les deux jeunes gens dormaient profondément.

 

En même temps que les Français disparaissaient dans la maison, à la suite du majordome, don Tadeo en sortait par une autre porte.

 

– Eh bien ? lui demanda don Gregorio.

 

– Elle repose. Sa frayeur est calmée, répondit don Tadeo ; la joie qu’elle a éprouvée en me reconnaissant, moi qu’elle croyait mort, lui a causé une crise salutaire.

 

– Tant mieux ! donc de ce côté nous pouvons être tranquilles ?

 

– Complètement.

 

– Vous sentez-vous assez fort pour assister à une entrevue importante ?

 

– Est-il donc nécessaire que je sois présent ?

 

– Je tiendrais à ce que vous entendissiez les communications qu’un de nos émissaires va me faire dans un moment.

 

– C’est bien imprudent à vous, observa don Tadeo, de recevoir un tel homme dans votre maison !

 

– Oh ! ne craignez rien ! je le connais de longue date. Et puis il ignore chez qui il se trouve ; il a été amené les yeux bandés par deux de nos frères. Du reste, nous serons masqués.

 

– Allons ! puisque vous le désirez, je suis à vous.

 

Les deux amis, après s’être couvert le visage de loups de velours noir, entrèrent dans la salle où se tenaient ceux qui les attendaient.

 

Cette pièce qui servait de salle à manger, était vaste et garnie d’une large table ; elle était faiblement éclairée par deux candilejos, dans lesquels brûlaient de minces chandelles de suif jaune faites à la baguette, qui ne répandaient qu’une lueur douteuse, insuffisante pour distinguer parfaitement les objets ainsi laissés dans une demi-obscurité.

 

Trois hommes, couverts de ponchos bariolés et de chapeaux à larges bords rabattus sur les yeux, fumaient nonchalamment leurs minces papetitos, en se chauffant autour d’un brasero en cuivre placé au milieu de la salle, et dans lequel achevaient de se consumer lentement des noyaux d’olives.

 

À l’entrée des chefs des Cœurs Sombres, ces hommes se levèrent.

 

– Pourquoi, demanda don Tadeo qui reconnut du premier coup d’œil l’émissaire, n’avez-vous pas attendu, don Pedro, la réunion de demain à la Quinta Verde, pour communiquer au conseil les révélations que vous avez à faire ?

 

L’homme que l’on nommait don Pedro salua respectueusement.

 

C’était un individu de trente à trente-cinq ans, d’une taille haute. Sa figure, taillée en lame de couteau, avait une expression cauteleuse et fourbe.

 

– Ce que j’ai à dire ne regarde qu’indirectement les Cœurs Sombres, fit-il.

 

– Alors, que nous importe ? interrompit don Gregorio.

 

– Mais cela intéresse beaucoup les chefs et particulièrement le chef Roi des ténèbres.

 

– Expliquez-vous donc, car il est devant vous, reprit don Tadeo en faisant un pas en avant.

 

Don Pedro lui jeta à la dérobée un regard qui sembla vouloir percer le tissu de son masque.

 

– Ce que je dirai sera court, répliqua-t-il ; je vous laisse le soin de juger de son importance. Le général don Pancho Bustamente assistera demain à la réunion.

 

– Vous en êtes sûr ? exclamèrent les deux conspirateurs avec un étonnement qui tenait beaucoup de l’incrédulité.

 

– C’est moi qui l’y ai déterminé.

 

– Vous ?

 

– Moi !

 

– Ignorez-vous donc, s’écria don Tadeo avec violence, de quelle façon nous punissons les traîtres ?

 

– Je ne suis pas un traître, puisqu’au contraire je livre entre vos mains votre plus implacable ennemi.

 

Don Tadeo lui jeta un regard soupçonneux.

 

– Ainsi le général ignore ?…

 

– Tout, fit don Pedro.

 

– Dans quel but cherche-t-il à s’introduire au milieu de nous ?

 

– Ne le devinez-vous pas ? dans celui de surprendre votre secret.

 

– Mais il risque sa tête.

 

– Pourquoi ? tout adepte doit être présenté par un parrain qui seul le connaisse. Nul ne doit voir son visage. Eh bien ! je le présente, ajouta-t-il avec un sourire d’une expression étrange.

 

– C’est juste. Mais s’il soupçonne votre trahison ?

 

– J’en subirai les conséquences ; mais il ne la soupçonnera pas.

 

– Pourquoi cela ? demanda don Gregorio.

 

– Parce que, répondit l’espion avec un cynique sourire, depuis dix ans le général se sert de moi, et que, depuis dix ans, il n’a eu qu’à se louer des services que je lui ai rendus.

 

Il y eut un silence.

 

– Tenez ! fit don Gregorio après une assez longue pause, cette fois ce n’est pas dix onces, mais vingt que vous avez gagnées. Continuez à nous être fidèle.

 

Et il lui mit une lourde bourse dans la main.

 

L’espion la saisit avec un geste de convoitise et la fit prestement disparaître sous son poncho.

 

– Vous n’aurez aucun reproche à m’adresser, répondit-il en s’inclinant.

 

– Je le souhaite ! fit don Tadeo qui réprima à grand’peine un geste de dégoût ; souvenez-vous que nous serions sans pitié !

 

– Je le sais !

 

– Adieu !

 

– À demain !

 

Les hommes qui l’avaient amené et qui, pendant cet entretien, étaient restés immobiles, s’approchèrent de lui sur un geste de don Gregorio, lui bandèrent de nouveau les yeux et l’emmenèrent.

 

– Est-ce un traître ? se demanda don Gregorio, en écoutant le bruit des chevaux qui s’éloignaient.

 

– Notre devoir est de le supposer, répondit gravement le Roi des ténèbres.

 

Les deux conspirateurs, au lieu de se livrer à un repos qui devait leur être si nécessaire, causèrent longuement entre eux, afin de prendre toutes les mesures de sûreté qu’exigeait la gravité de la scène qui devait se passer le lendemain à la réunion des conjurés.

 

Cependant don Pedro avait été ramené au galop jusqu’à Santiago.

 

Arrivés à une des portes, ses guides le quittèrent et disparurent, chacun d’un côté opposé.

 

Dès qu’il fut seul, l’espion ôta le mouchoir qui lui couvrait les yeux.

 

– Hum ! dit-il avec un sourire sinistre, en faisant sauter dans sa main droite la bourse que don Gregorio lui avait donnée, c’est joli vingt onces d’or ! voyons à présent si le général Bustamente sera aussi généreux que ses ennemis. Eh ! les nouvelles que je lui apporte sont importantes pour lui ; tâchons qu’il les paie cher !

 

Après avoir promené les yeux autour de lui afin de s’orienter, il se dirigea au grand trot vers le palais du gouvernement, tout en murmurant à part lui :

 

– Bah ! les temps sont durs ! si l’on n’était pas un peu adroit, il n’y aurait réellement pas moyen d’élever honnêtement sa famille !

 

Cette réflexion, d’une moralité un peu risquée, fut accompagnée d’une grimace dont l’expression aurait donné fort à penser à don Tadeo, s’il avait pu l’apercevoir.

 

XIII

AMOUR.


Le lendemain au point du jour, les deux Français furent éveillés par les rayons du soleil.

 

La journée promettait d’être magnifique.

 

Le ciel n’avait pas un nuage.

 

Une légère vapeur pleine d’âcres senteurs s’élevait lentement de la terre, pompée par les rayons du soleil qui, d’instant en instant, faisait davantage sentir sa chaude influence.

 

La brise du matin rafraîchissait l’air et invitait à la promenade.

 

Les jeunes gens, entièrement remis de leurs fatigues, sautèrent joyeusement à bas de leurs cadres et s’habillèrent en toute hâte.

 

La chacra qu’ils n’avaient fait qu’entrevoir la nuit précédente, à la lueur douteuse de la lune, était une ferme immense, contenant de vastes bâtiments et entourée de champs en plein rapport.

 

La plus grande, animation régnait déjà partout. Des péons montés sur des chevaux à demi sauvages faisaient sortir le ganado – bestiaux – qu’ils conduisaient dans les prairies artificielles ; d’autres couraient autour des chevaux qu’ils réunissaient avec force cris et qu’ils menaient à l’abreuvoir.

 

Dans le patio, le majordome surveillait des enfants et des femmes occupés à traire les vaches.

 

Enfin cette demeure, qui leur avait semblé si triste et si sombre la nuit, avait pris à la clarté du jour un aspect de vie et de gaieté qui faisait plaisir à voir.

 

Les cris des péons se mêlaient aux beuglements des bestiaux, aux abois des chiens et aux chants des coqs, et formaient ce mélodieux concert que l’on entend seulement dans les fermes et qui toujours réjouit le cœur.

 

Il est une justice que nous voulons ici rendre à la République chilienne, c’est que seule, de tous les États de l’Amérique du Sud, elle a compris que la richesse d’un pays consiste non pas dans le nombre de ses mines, mais dans les encouragements donnés à la culture.

 

Et pourtant ce pays possède de riches mines d’or, d’argent et de pierres précieuses qu’il exploite, mais dont il ne place les produits qu’en seconde ligne, réservant toute sa sollicitude pour l’agriculture.

 

Le Chili est bien jeune encore comme nation. Chez lui l’industrie, les arts, sont dans l’enfance ; mais les fermes sont nombreuses, les campagnes bien cultivées, et bientôt ce pays est appelé, nous n’en doutons pas, grâce à ce système de travail, à devenir l’entrepôt des autres puissances américaines, qu’il approvisionne déjà en grande partie de vin et de blé, depuis le cap Horn jusqu’à la Californie.

 

Derrière la chacra s’étendait une huerta – jardin – bien entretenue, où les orangers, les grenadiers, les citronniers, plantés en pleine terre, s’élevaient auprès des tilleuls, des pommiers, des pruniers et de tous les arbres de notre Europe.

 

Louis fut agréablement surpris à l’aspect de ce jardin aux allées ombreuses, où mille oiseaux, aux brillantes couleurs, babillaient gaiement sous le feuillage des bosquets touffus de jasmin et de chèvrefeuille.

 

Pendant que Valentin allait, suivi de César, se mêler aux péons et fumer son cigare dans le patio, Louis se sentit poussé par son esprit rêveur, aux élans poétiques, à chercher quelques instants de solitude dans cet Éden qui s’offrait à lui ; entraîné par une force inconnue, enivré par les suaves odeurs qui embaumaient l’atmosphère, il se glissa dans le jardin en jetant autour de lui un regard vaguement interrogateur.

 

Le jeune homme s’en allait rêvant à travers les allées, effeuillant machinalement entre ses doigts une rose qu’il avait cueillie.

 

Il se promenait ainsi depuis plus d’une heure, quand un léger bruit se fit entendre dans le feuillage à quelques pas de lui.

 

Il leva instinctivement la tête, assez à temps pour apercevoir les derniers plis d’une légère robe de gaze blanche, qui disparaissait entre les arbres, trop tard pour distinguer complètement la personne qui la portait et qui semblait glisser rapide sur l’herbe trempée de rosée, comme un blanc fantôme.

 

À cette apparition mystérieuse, le jeune homme sentit son cœur bondir dans sa poitrine, il s’arrêta tremblant ; l’émotion qu’il éprouva fut si forte qu’il fut contraint de s’appuyer contre un arbre pour ne pas tomber.

 

– Que se passe-t-il donc en moi ? se demanda-t-il en essuyant son front inondé d’une sueur froide.

 

– Je suis fou ! poursuivit-il avec un sourire forcé. Partout je crois la voir ! mon Dieu ! je l’aime tant, que malgré moi mon imagination me la représente sans cesse ! cette jeune fille que je n’ai fait qu’entrevoir est probablement celle que cette nuit nous avons si miraculeusement délivrée. Pauvre enfant !… heureusement qu’elle ne m’a pas vu, je l’aurais effrayée… mieux vaux l’éviter et sortir du jardin… dans l’état où je suis je lui ferais peur !

 

Et comme cela arrive toujours en pareille circonstance, il s’élança au contraire sur les traces de celle qu’il avait à peine aperçue, mais que par un de ces sentiments instinctifs de sympathie qui viennent de Dieu et que la science ne pourra jamais expliquer, il avait cependant aussitôt devinée.

 

La jeune fille blottie au fond d’un bosquet comme un colibri dans son lit de mousse, le front pâle et les yeux baissés vers la terre, écoutait triste et pensive les joyeuses mélodies que les oiseaux chantaient à son oreille distraite.

 

Tout à coup un léger bruit la fit tressaillir et lever la tête.

 

Le comte était devant elle.

 

Elle poussa un cri étouffé et voulut fuir.

 

– Don Luis ! dit-elle.

 

Elle l’avait reconnu.

 

Le jeune homme tomba à deux genoux à l’entrée du bosquet.

 

– Oh ! s’écria-t-il d’une voix tremblante d’émotion avec l’accent de la plus ardente prière, par pitié, restez, madame.

 

– Don Luis ! reprit-elle déjà remise, et feignant la plus complète indifférence.

 

Les jeunes filles, même les plus pures, possèdent au plus haut degré le talent de renfermer en elles leurs sentiments, et de donner le change sur les émotions qu’elles éprouvent.

 

– Oui, c’est moi, madame, répondit-il avec l’accent de la passion la plus respectueuse, moi, qui pour vous revoir ai tout abandonné !

 

La jeune fille fit un mouvement.

 

– Par grâce ! reprit-il, laissez-moi encore un instant admirer vos traits adorés ; oh ! ajouta-t-il avec un regard chargé de caresses, mon cœur vous avait devinée avant que mes yeux vous eussent aperçue.

 

– Caballero, dit-elle d’une voix entrecoupée, je ne vous comprends pas.

 

– Oh ! ne craignez rien de moi, madame, interrompit-il avec véhémence, mon respect pour vous est aussi profond que…

 

– Mais, Caballero, dit-elle vivement, relevez-vous donc, si l’on vous surprenait ainsi.

 

– Madame, répondit-il, l’aveu que j’ai à vous faire exige que je reste dans cette position de suppliant.

 

– Mais !…

 

– Je vous aime, madame, dit-il d’une voix entrecoupée ; cette parole qu’en France je n’ai pas osé murmurer à votre oreille, cette parole que de mon cœur je n’ai jamais pu laisser venir à mes lèvres, je ne sais ce qui me donne aujourd’hui l’audace de la prononcer ; dussiez-vous me bannir à jamais de votre présence, encore une fois je vous aime, madame, et si vous ne m’aimez pas je mourrai.

 

La jeune fille le regarda un instant d’un air mélancolique, une larme trembla sous ses longs cils, elle fit un pas vers lui, et lui tendant sa main sur laquelle il imprima ses lèvres :

 

– Relevez-vous ! dit-elle doucement.

 

Le comte obéit.

 

La jeune fille se laissa tomber accablée sur le banc qui se trouvait derrière elle, et sembla se plonger dans une profonde et douloureuse méditation.

 

Il y eut un long silence.

 

Louis la considérait l’âme inquiète, le cœur palpitant.

 

Enfin elle releva la tête.

 

Son visage était baigné de larmes.

 

– Caballero, lui dit-elle d’une voix triste, si Dieu a permis que nous nous retrouvions encore une fois, c’est que dans sa grâce divine il a jugé qu’entre nous une suprême explication devait avoir lieu.

 

Le jeune homme fit un geste.

 

– Ne m’interrompez pas, continua-t-elle, je n’aurais pas le courage d’achever ce que j’ai à vous dire. Vous m’aimez, Luis, je le crois, votre présence ici en est pour moi une preuve irrécusable ; vous m’aimez et pourtant combien de fois, pendant mon court séjour en France, vous m’avez maudite en secret en m’accusant de coquetterie, ou du moins d’une inconcevable légèreté !

 

– Madame !

 

– Oh ! fit-elle avec un triste sourire, puisque vous m’avez avoué votre amour, je veux être franche avec vous, Luis, et si je dois vous ôter tout espoir dans l’avenir, au moins je veux justifier mon passé et vous laisser de moi un souvenir que rien ne flétrisse.

 

– Oh ! madame, pourquoi me dire ces choses ?

 

– Pourquoi ? fit-elle avec un regard plein de mélancolie, d’une voix triste et harmonieuse comme les soupirs de la harpe éolienne, parce que je crois à cet amour si chaud, si jeune, si vrai, que ni les dédains journaliers ni la distance infranchissable mise entre nous, n’ont pu vaincre ! parce que je vous aime enfin, moi aussi, ne le comprenez-vous pas, Luis ?

 

À cet aveu si naïf, fait d’une voix navrante par cette jeune fille qui ne semblait plus tenir à la terre, le comte se sentit frappé d’un pressentiment terrible ; son cœur se tordit dans sa poitrine. Chancelant, éperdu, il la regarda de l’œil fixe et désespéré du condamné à mort qui écoute la lecture de sa sentence.

 

– Oui, reprit-elle avec un emportement fébrile, oui, je vous aime, Luis, je vous aimerai toujours ! mais jamais, jamais nous ne serons l’un à l’autre.

 

– Oh ! c’est impossible cela ! s’écria-t-il en relevant la tête avec véhémence.

 

– Écoutez-moi, dit-elle avec autorité, je ne vous ordonnerai pas de m’oublier, Luis ! un amour comme le vôtre est éternel ; hélas ! je sens que le mien durera autant que ma vie ! vous le voyez, mon ami, je suis franche, je ne vous parle pas comme une jeune fille devrait le faire, je laisse devant vous déborder mon cœur, vous y lisez comme dans le vôtre. Eh bien ! cet amour qui serait pour nous le comble de la félicité, cette communion de deux âmes qui se confondent l’une dans l’autre, pour ne plus en former qu’une seule, il faut briser ce bonheur inouï, à tout jamais, sans retour, sans hésiter !

 

– Oh ! je ne puis, s’écria-t-il avec des sanglots dans la voix.

 

– Il le faut ! vous dis-je, reprit-elle, folle de douleur ; mon Dieu ! mon Dieu ! qu’exigez-vous de moi davantage ?… dois-je tout vous avouer ? Eh bien ! puisqu’il en est ainsi, sachez donc que je suis une misérable créature, condamnée depuis ma naissance ! poursuivie par une haine terrible qui me suit pas à pas, qui me guette incessamment dans l’ombre et un jour ou l’autre, demain, aujourd’hui peut-être, me, broiera sans pitié !… obligée à changer de nom sans cesse, fuyant de ville en ville, de pays en pays, partout et toujours cet ennemi implacable que je ne connais pas, contre lequel je ne puis me défendre, m’a poursuivie sans relâche !

 

– Mais je vous défendrai ! s’écria le jeune homme avec une énergie superbe.

 

– Eh ! je ne veux pas que vous mouriez, moi ! dit-elle avec un accent de tendresse ineffable. S’attacher à moi c’est courir à sa perte ! je suis allée en France chercher un refuge ! il m’a fallu quitter subitement ce sol hospitalier. Arrivée ici depuis quelques semaines, sans vous, cette nuit, j’étais perdue !… non !… non !… je suis condamnée ! je le sais ! je me résigne ! mais je ne veux pas vous entraîner avec moi dans ma chute ! Hélas ! je suis peut-être appelée à souffrir des tortures encore plus horribles que celles que j’ai endurées jusqu’à ce jour !… Oh ! Luis, au nom de cet amour que vous avez pour moi et que je partage, laissez-moi cette suprême consolation dans ma douleur, de savoir que vous êtes à l’abri des tourments qui m’accablent.

 

En ce moment la voix de Valentin se fit entendre à peu de distance, et César vint en remuant la queue sauter après son maître.

 

Doña Rosario cueillit une fleur de suchil et la présentant au jeune homme après en avoir, pendant une seconde, aspiré la suave odeur :

 

– Tenez ! lui dit-elle, mon ami, acceptez cette fleur, seul souvenir, hélas ! qui vous restera de moi.

 

Le jeune homme cacha la fleur dans son sein.

 

– On vient ! continua-t-elle d’une voix brisée, jurez-moi, Luis, jurez-moi de quitter le plus tôt possible ce pays sans chercher à me revoir !

 

Le comte hésita.

 

– Oh ! fit-il, un jour peut-être ?

 

– Jamais sur la terre. Ne vous ai-je pas dit que j’étais condamnée ? jurez, Luis, pour qu’au moins je puisse vous dire au revoir dans le ciel !

 

Elle prononça ces paroles avec un tel accent de désespoir que le jeune homme, vaincu malgré lui, fit un geste d’assentiment et laissa tomber d’une voix presque inarticulée ces mots :

 

– Je le jure !

 

– Merci ! s’écria-t-elle avec entraînement, et déposant rapidement un baiser sur le front de son amant éperdu, elle disparut avec la légèreté d’une biche au milieu d’un fourré de grenadiers roses, à l’instant où Valentin paraissait à l’entrée du bosquet.

 

– Eh bien ! frère, dit gaiement le soldat, que diable fais-tu donc au fond de ce jardin ? l’on nous attend pour déjeuner, voilà une heure que je te cherche, et sans César je ne t’aurais pas encore trouvé.

 

Le comte se retourna, le visage baigné de larmes, et lui jetant les bras autour du cou :

 

– Frère ! frère ! s’écria-t-il avec désespoir, je suis le plus malheureux des hommes !

 

Valentin le regarda épouvanté.

 

Louis était évanoui.

 

– Que s’est-il donc passé ici ? fit le soldat en jetant un regard soupçonneux autour de lui, et en étendant sur un banc de gazon son frère de lait pâle et immobile comme un cadavre.

 

XIV

LA QUINTA VERDE.


Non loin de Rio Claro, charmante petite ville bâtie dans une délicieuse situation entre Santiago et Talca, il y avait alors, et il y a probablement encore aujourd’hui, sur une colline qui domine au loin la campagne, une jolie quinta, aux murs blancs et aux contrevents verts, coquettement cachée aux yeux indiscrets par un bouquet d’arbres de toutes sortes, chênes, acajous, érables, palmiers, aloès, cactus, etc., qui s’élançaient et s’enchevêtraient si bien autour d’elle, qu’ils lui formaient une espèce de rempart presque infranchissable.

 

Chose difficile à expliquer ! à cette époque de convulsions et de bouleversements, cette délicieuse habitation, par un privilège ignoré de tous, avait jusqu’alors échappé, comme par miracle, à la dévastation et au pillage qui la menaçaient incessamment et qui s’abattaient sans relâche autour d’elle, l’enveloppant pour ainsi dire d’un réseau de ruines, sans cependant avoir jamais troublé cette tranquille demeure, bien que parfois la tempête humaine fût venue hurler sous ses murs, et que dans l’ombre de la nuit elle eût souvent vu reluire la lueur rougeâtre des torches incendiaires ; tout à coup, sans que l’on sût comment, et comme par enchantement, les cris de meurtres cessaient et les torches s’éteignaient, inoffensives, aux mains de ceux qui, une minute auparavant, les agitaient avec fureur.

 

Cette habitation se nommait la Quinta Verde.

 

Par quel prodige cette maison si simple en apparence du moins, si semblable aux autres, avait-elle évité le sort commun, et restait-elle seule peut-être de toutes les maisons de campagne chiliennes, calme et tranquille au milieu du bouleversement général, également respectée par les deux partis qui se disputaient le pouvoir, et regardant insoucieusement du haut de son coquet mirador la révolution qui s’agitait à ses pieds et emportait, comme dans un tourbillon infernal, villes, villages, maisons, fortunes et familles ?

 

C’est ce que bien des gens avaient à plusieurs reprises cherché à savoir sans pouvoir jamais y parvenir.

 

Personne n’habitait ostensiblement cette quinta, dans laquelle, à certains jours, on entendait des bruits qui remplissaient d’une crainte superstitieuse les dignes huasos logés aux environs.

 

Le lendemain du jour où s’étaient passés les événements qui ouvrent cette histoire, la chaleur avait été accablante, l’atmosphère pesante, et le soleil s’était couché dans un flot de vapeurs pourprées, symptômes d’un orage qui éclata avec fureur dès que la nuit fut complètement tombée.

 

La brise tournoyait en sifflant à travers les arbres, dont les branches s’entrechoquaient avec un bruit lugubre ; le ciel était noir, sans une étoile, de gros nuages grisâtres couraient rapidement dans l’espace, couvrant comme d’un linceul de plomb la nature entière.

 

On entendait résonner au loin dans les quebradas les hurlements des bêtes fauves, auxquels se mêlaient par intervalles les aboiements rauques et saccadés des chiens errants.

 

Neuf heures sonnèrent lentement à une horloge lointaine, le bruit de l’airain, répété par les échos des mornes, vibra avec un accent plaintif dans la campagne déserte.

 

La lune sortant de derrière les nuages qui la voilaient, répandit pendant quelques secondes une lueur blafarde et tremblotante sur le paysage auquel elle donna un aspect fantastique.

 

Ce rayon fugitif d’une clarté douteuse permit cependant à une petite troupe de cavaliers qui gravissait péniblement un sentier sinueux sur le flanc d’une montagne, de distinguer à quelques pas devant elle la silhouette noire d’une maison, à la plus haute fenêtre de laquelle veillait comme un phare une lueur rouge et incertaine.

 

Cette maison était la Quinta Verde.

 

À quatre ou cinq pas en avant de la troupe marchaient deux cavaliers embossés avec soin dans leurs manteaux, les ailes du chapeau rabattues sur les yeux, précaution inutile en ce moment à cause des ténèbres qui couvraient la terre, mais qui cependant montrait que ces personnages avaient un grand intérêt à ne pas être reconnus.

 

– Dieu soit loué ! dit un des cavaliers à son compagnon, en arrêtant son cheval pour jeter un regard autour de lui et s’orienter autant que l’obscurité qui était revenue le lui permettait, je crois que nous serons bientôt rendus.

 

– En effet, général, répondit le second, dans un quart d’heure au plus tard nous serons au terme de notre voyage.

 

– Ne nous arrêtons donc pas, reprit celui auquel on avait donné le titre de général, j’ai hâte de pénétrer dans cet antre si terrible.

 

– Un instant, reprit le premier interlocuteur en insistant, il est de mon devoir d’avertir Votre Excellence qu’il est encore temps de rétrograder, ce qui serait peut-être le plus prudent.

 

– Retenez bien ceci, Diego, dit le général en fixant sur son compagnon un regard qui brilla dans la nuit comme celui d’un chat-tigre, dans les circonstances où je me trouve, la prudence, ainsi que vous l’entendez, serait une lâcheté ; je sais à quoi m’oblige le rang où m’a placé la confiance de mes concitoyens, la position est des plus critiques pour nous : la réaction libérale relève la tête de toutes parts, il faut en finir avec cette hydre sans cesse renaissante ; la nouvelle que don Tadeo a échappé à la mort s’est répandue avec la rapidité d’une traînée de poudre, tous les mécontents dont il est le chef s’agitent avec une arrogance sans égale ; si j’hésitais aujourd’hui à frapper un grand coup et à écraser la tête du serpent qui siffle à mes oreilles, peut-être demain serait-il trop tard ; c’est toujours l’hésitation qui a perdu les hommes d’État dans les moments décisifs.

 

– Cependant, général, si l’homme qui vous a fourni ces renseignements…

 

– Est un traître, n’est-ce pas ? mon Dieu, c’est possible ! c’est probable même, aussi n’ai-je rien négligé pour neutraliser les conséquences de cette trahison que je prévois.

 

– Ma foi, général, moi à votre place…

 

– Merci, mon vieux camarade, merci de votre sollicitude pour moi ; mais assez sur ce sujet, vous devez me connaître assez pour savoir que je ne transigerai jamais avec mon devoir.

 

– Il ne me reste donc plus qu’à souhaiter bonne chance à Votre Excellence, général, car vous savez que vous devez arriver seul à la Quinta Verde, et que je ne puis vous escorter plus loin.

 

– Très-bien, restez ici, faites provisoirement mettre pied à terre à vos hommes, surtout surveillez avec soin les environs et exécutez ponctuellement les ordres que je vous ai donnés ; allons, adieu.

 

Diego s’inclina avec tristesse et retira sa main que, jusqu’à ce moment, il avait tenue posée sur la bride du cheval du général.

 

Celui-ci s’enveloppa dans son manteau dont il avait un peu dérangé les plis, et fit entendre ce claquement de langue habituel aux ginetes pour exciter leurs montures.

 

À ce signal bien connu de lui, le cheval dressa les oreilles et, comme c’était un animal de race, malgré la fatigue qui l’accablait il partit au galop.

 

Au bout de quelques minutes d’une course rapide, le général s’arrêta ; mais il paraît que cette fois il était arrivé au terme de son voyage, car il mit pied à terre, jeta la bride sur le cou de son cheval, et, sans plus s’occuper de ce qu’il deviendrait que s’il n’eût été qu’un bidet de poste, il marcha résolument vers la maison qu’il avait entrevue quelque temps auparavant et dont il n’était plus éloigné que de dix pas à peine.

 

Cette distance fut bientôt franchie.

 

Arrivé à la porte, il s’arrêta une seconde et regarda autour de lui comme pour sonder les ténèbres.

 

Tout était calme et silencieux.

 

Malgré lui, le général fut saisi de cette crainte vague qui s’empare de l’homme le plus courageux lorsqu’il se trouve en face de l’inconnu.

 

Mais le général Bustamente, que le lecteur a reconnu déjà, était un trop vieux soldat pour se laisser dominer par une impression, si forte qu’elle fût, pendant longtemps ; celle-ci n’eut pour lui que la rapidité d’un éclair, il reprit presque immédiatement son sang-froid.

 

– Est-ce que j’aurais peur ? moi ! murmura-t-il avec un sourire ironique, et, s’approchant résolument de la porte, il frappa trois coups à intervalles égaux avec le pommeau de son épée.

 

Ses bras furent subitement pris par des mains invisibles, un bandeau tomba sur ses yeux et une voix faible comme un souffle murmura à son oreille :

 

– N’essaie pas de résister, vingt poignards sont dirigés contre ta poitrine ; au premier cri, au moindre geste, tu es mort ; réponds catégoriquement à mes questions.

 

– Ces menaces sont de trop, répondit le général d’une voix calme ; puisque je suis venu de ma libre volonté, c’est que je n’ai pas l’intention de résister ; interrogez, je répondrai.

 

– Que viens-tu chercher ici ? reprit la voix.

 

– Les Cœurs Sombres.

 

– Es-tu prêt à paraître en leur présence ?

 

– Je le suis, répondit le général toujours impassible.

 

– Tu ne redoutes rien ?

 

– Rien.

 

– Laisse tomber ton épée.

 

Le général lâcha son épée et sentit en même temps que ses pistolets lui étaient enlevés.

 

– Maintenant, marche sans crainte, fit la voix.

 

Le prisonnier se retrouva libre instantanément.

 

– Au nom du Christ qui est mort sur la croix pour la liberté du monde, Cœurs Sombres, recevez-moi au nombre de vos frères, dit alors le général d’une voix haute et ferme.

 

La porte de la Quinta Verde s’ouvrit à deux battants.

 

Deux hommes masqués, l’épée nue à la main et tenant chacun une lanterne sourde dont ils dirigèrent le foyer sur le visage de l’étranger, parurent sur le seuil.

 

– Il en est temps encore, dit un des inconnus, si ton cœur n’est pas ferme, tu peux te retirer.

 

– Mon cœur est ferme.

 

– Viens donc alors, toi qui te crois digne de partager notre glorieuse tâche ; mais tremble si tu songes à nous trahir, reprit l’homme masqué d’une voix sombre.

 

Le général sentit malgré lui un frisson de terreur parcourir tous ses membres à ces paroles ; mais surmontant cette émotion involontaire :

 

– C’est aux traîtres à trembler, répondit-il, pour moi je n’ai rien à craindre.

 

Et il entra résolument dans la Quinta Verde, dont la porte retomba sur lui avec un bruit lugubre.

 

Le bandeau qui cachait ses yeux et qui avait empêché ceux qui l’avaient interrogé de le reconnaître, malgré les efforts qu’ils avaient faits pour cela, lui fut alors enlevé.

 

Après une marche de plus d’un quart d’heure dans un corridor circulaire, éclairé seulement par la lueur rouge et incertaine de la torche de l’homme qui le guidait dans ce dédale, le général fut subitement arrêté par une porte qui se trouva devant lui.

 

Il se tourna incertain vers les hommes, masqués qui l’avaient suivi pas à pas.

 

– Qu’attends-tu ? dit l’un d’eux, répondant à sa muette interrogation, n’est-il pas écrit : frappe et l’on t’ouvrira ?

 

Le général s’inclina en signe d’acquiescement, puis il heurta fortement à la porte.

 

Les battants entrèrent silencieusement dans le mur, et le général se trouva sur le seuil d’une vaste salle dont les murs étaient tendus de longues draperies rouges, lugubrement éclairée par une lampe en bronze à plusieurs becs attachée au plafond et qui répandait une clarté douteuse sur une centaine d’hommes qui tenaient tous à la main droite des épées nues, et dirigeaient vers lui des regards ardents à travers les trous des masques noirs qui leur cachaient le visage.

 

Au fond de cette salle était placée une table recouverte d’un tapis vert.

 

Trois hommes étaient assis à cette table.

 

Non-seulement ils étaient masqués, mais encore, pour surcroît de précaution, devant chacun d’eux, une torche plantée dans la table ne les laissait que vaguement entrevoir.

 

Sur le mur était attaché un crucifix, entre deux sabliers surmontés d’une tête de mort traversée d’un poignard.

 

Le général ne manifesta aucune émotion à cette mise en scène sinistre, seulement un sourire de dédain plissa ses lèvres hautaines, et il fit un pas pour entrer dans la salle.

 

En ce moment il sentit qu’on lui touchait légèrement l’épaule.

 

Il se retourna.

 

Un des guides lui tendait un masque ; malgré les précautions qu’il avait prises pour déguiser ses traits, il s’en saisit vivement avec un mouvement de joie, l’appliqua sur son visage, s’enveloppa dans son manteau et entra.

 

– In nomine patris et filii et spiritus sancti, dit-il.

 

– Amen ! répondirent les assistants d’une voix sépulcrale.

 

– Exaudiat te Dominus, in die tribulationis[4], dit un des trois personnages placés derrière la table.

 

– Impleat Dominus omnes petitiones tuas[5], reprit sans hésiter le général.

 

– La Patria ! répondit le premier interlocuteur.

 

– O la Muerte ! répliqua le général.

 

– Que viens-tu chercher ici ? demanda celui qui jusque-là avait seul parlé.

 

– Je cherche à entrer dans le sein des élus.

 

Il y eut un instant de silence.

 

– Quelqu’un parmi nous peut-il ou veut-il te servir de caution ? reprit l’homme masqué.

 

– Je l’ignore, je ne connais pas les personnes au milieu desquelles je me trouve.

 

– Qu’en sais-tu ?

 

– Je le suppose, toutes ayant, ainsi que moi, un masque sur le visage.

 

– Les Cœurs Sombres, dit l’interrogateur d’un ton emphatique, ne se regardent pas au visage, ils sondent les âmes.

 

Le général s’inclina à cette phrase qui lui parut passablement amphigourique.

 

L’interrogateur continua :

 

– Connais-tu les conditions de ton affiliation ?

 

– Je les connais.

 

– Quelles sont-elles ?

 

– Sacrifier mère, père, frères, parents, amis et moi-même sans hésiter, à la cause que je jure de défendre.

 

– Après ?

 

– Au premier signal, soit de jour, soit de nuit, même au pied des autels, dans quelque circonstance que je me trouve, tout quitter pour accomplir sur l’heure l’ordre qui me sera donné, de quelque façon que ce soit, et quelle que soit la teneur de cet ordre.

 

– Tu souscris à ces conditions ?

 

– J’y souscris.

 

– Tu es prêt à jurer de t’y soumettre ?

 

– Je suis prêt.

 

– Répète donc après moi, la main sur l’Évangile, les paroles que je vais te dicter.

 

– Dictez.

 

Les trois hommes assis derrière la table se levèrent, une Bible fut apportée, le général posa résolument la main sur le livre.

 

Un frémissement parcourut les rangs de l’assemblée.

 

Le président frappa sur la table avec le pommeau de son poignard, le silence se rétablit.

 

Alors cet homme prononça d’une voix lente et profondément accentuée les paroles suivantes, que le général répéta après lui sans hésiter :

 

– Je jure de sacrifier, moi, ma famille, mes biens et tout ce que je puis espérer en ce monde, pour le salut de la cause que défendent les Cœurs Sombres ; je jure de frapper tout homme, serait-ce mon père, serait-ce mon frère qui me serait désigné ; si je manque à ma foi, si je trahis ceux qui m’acceptent pour frère, je me reconnais digne de mort, et je pardonne d’avance aux Cœurs Sombres de me la donner.

 

– Bien ! reprit le président, lorsque le général eut prononcé le serment, vous êtes notre frère.

 

Alors il se leva, fit quelques pas dans la salle et s’arrêta en face du général.

 

– Maintenant, dit-il d’une voix sombre et menaçante, répondez, don Pancho Bustamente, vous qui de gaieté de cœur prêtez un faux serment devant cent personnes, croyez-vous que nous commettrons un crime en vous jugeant, puisque vous avez eu l’audace de vous remettre vous-même entre nos mains ?

 

Malgré toute son assurance, le général ne put retenir un geste d’effroi.

 

– Enlevez à cet homme le masque qui couvre son visage, afin que tout le monde sache bien que c’est lui ! Ah ! général, vous êtes entré dans l’antre du lion, il vous dévorera.

 

Une rumeur lointaine se fit entendre.

 

– Vos soldats viennent à votre secours, reprit le président, ils arriveront trop tard, général, préparez-vous, vous allez mourir !

 

Cette parole tomba comme un coup de massue sur le front de celui qui se voyait ainsi déjoué ; cependant il ne perdit pas encore courage, le bruit se rapprochait sensiblement, il était évident que ses troupes qui cernaient la Quinta Verde de toutes parts, ne tarderaient pas à s’en emparer, il fallait à tout prix gagner du temps.

 

– De quel droit, dit-il fièrement, vous posez-vous en juges et en exécuteurs de vos propres arrêts ?

 

– Vous êtes des nôtres, vous relevez de notre justice, répondit le président d’un ton sardonique.

 

– Prenez garde à ce que vous allez faire, messieurs, reprit le général d’une voix hautaine, je suis le ministre de la guerre !

 

– Et moi je suis le Roi des ténèbres, s’écria le président avec un éclat de voix terrible qui glaça le général d’épouvante, mon poignard est plus sûr que les fusils de vos soldats, il ne laisse pas échapper ses victimes ! Frères, quel châtiment a mérité cet homme ?

 

– La mort ! répondirent les conjurés.

 

Le général vit qu’il était perdu !

 

XV

LE DEPART.


Le sergent Diego laissé par le général Bustamente à quelques pas de la Quinta Verde, n’était pas tranquille sur le sort de son chef ; il avait de tristes pressentiments.

 

C’était un vieux soldat au fait de toutes les ruses et de toutes les trahisons employées dans son pays entre ennemis intimes. Il avait été loin d’approuver la démarche tentée par le général. Mieux que personne il savait le peu de confiance que l’on doit avoir dans les espions. Contraint ostensiblement d’obéir à l’ordre qu’il avait reçu, il avait résolu in petto de ne pas abandonner sans secours son chef dans le guêpier au milieu duquel il était allé donner tête baissée.

 

Diego portait au général Bustamente, sous les ordres duquel il servait déjà depuis plus de dix ans, une profonde amitié, ce qui lui donnait droit à certaines privautés auprès de lui et surtout à son entière confiance.

 

Il se mit immédiatement en rapport avec deux autres chefs de détachement, chargés comme lui de surveiller la maison mystérieuse dont la noire silhouette se détachait lugubrement dans la nuit, et autour de laquelle il avait établi un blocus sévère.

 

Il se promenait de long en large, en mordillant sa moustache et maugréant tout bas, déterminé si le général ne sortait pas au bout d’une demi-heure, d’y entrer de gré ou de force, lorsqu’une lourde main s’appesantit sur son épaule ; il se retourna vivement en retenant avec peine un juron qui expira sur ses lèvres.

 

Un homme se trouvait devant lui : cet homme était don Pedro.

 

– Vous ? s’écria-t-il en le reconnaissant.

 

– Moi ! répondit l’espion.

 

– Mais d’où diable sortez-vous ?

 

– Peu importe, voulez-vous sauver le général ?

 

– Serait-il en péril ?

 

– En danger de mort.

 

– Demonios ! hurla le sergent, sauvons-le !

 

– Je viens exprès pour cela, mais parlez bas.

 

– Je parlerai comme vous voudrez, pourtant dites-moi…

 

– Rien ! interrompit don Pedro, il n’y a pas un instant à perdre.

 

– Que faire ?

 

– Écoutez bien.

 

– Je suis tout oreilles.

 

– Un détachement simulera une attaque à la porte par laquelle est entré le général, un autre surveillera les environs ; les Cœurs Sombres ont des chemins connus d’eux seuls, vous, avec le troisième détachement vous me suivrez, je me charge de vous introduire dans la maison, est-ce convenu ?

 

– Je le crois bien.

 

– Alors, hâtez-vous de prévenir vos collègues le temps presse.

 

– J’y cours, où vous retrouverai-je ?

 

– Ici.

 

– Bon ! je ne vous demande que cinq minutes.

 

Et il s’éloigna à grands pas.

 

– Hum ! pensa don Pedro dès qu’il fut seul, il faut être prudent, quand on veut que les affaires rapportent, d’après ce qu’ils disent, ils veulent juger le général, ne les laissons pas aller jusque-là, mes intérêts souffriraient trop ; j’ai assez bien manœuvré pour être à l’abri de tous les soupçons, si je réussis je serai plus en faveur que jamais auprès du général, sans rien perdre de la confiance que me témoignent les conspirateurs.

 

Diego revenait.

 

– Eh bien ? lui demanda don Pedro.

 

– C’est fait, reprit le sergent d’une voix haletante, je vous attends.

 

– Allons donc, et Dieu veuille qu’il ne soit pas trop tard !

 

– Amen ! dit le soldat.

 

Tout se fit comme on était convenu ; tandis qu’un détachement attaquait vigoureusement la porte de la Quinta Verde, don Pedro conduisit les troupes commandées par Diego du côté opposé de la maison, où une fenêtre basse était ouverte ; cette fenêtre était grillée, mais plusieurs barreaux avaient été enlevés d’avance, ce qui rendait le passage facile.

 

Pedro recommanda le silence aux soldats, et ils sautèrent les uns après les autres dans la maison.

 

Guidés par l’espion, ils s’avancèrent à pas de loups sans rencontrer d’obstacles d’aucune espèce.

 

Au bout de quelques minutes ils se trouvèrent devant une porte fermée.

 

– C’est là, dit Pedro à voix basse.

 

Sur un signe du sergent, la porte fut jetée bas à coups de crosses de fusil, les soldats se précipitèrent dans la salle.

 

Elle était vide.

 

Un homme gisait étendu sans mouvement sur le sol.

 

Le sergent s’élança vers lui, soudain il recula avec un cri d’horreur.

 

Il avait reconnu son chef.

 

Le général Bustamente avait un poignard tout entier planté dans la poitrine ; au manche du poignard était attachée une longue banderole noire sur laquelle on lisait ces seuls mots écrits en encre rouge :

 

Justice des Cœurs Sombres !

 

– Oh ! s’écria Diego, vengeance : vengeance !

 

– Vengeance ! répétèrent les soldats avec une rage mêlée de terreur.

 

Le sergent se tourna vers don Pedro qu’il croyait à ses côtés, mais l’espion qui seul pouvait les guider dans leurs recherches, avait jugé prudent de s’esquiver. Dès qu’il avait vu que ce qu’il redoutait était arrivé, il avait disparu sans que personne se fût aperçu de son départ.

 

– C’est égal, dit Diego, quand je devrais démolir ce repaire d’assassins de fond en comble et ne pas laisser pierre sur pierre, je jure que je retrouverai ces démons, fussent-ils cachés au centre de la terre.

 

Le vieux soldat commença à fureter de tous les côtés, tandis qu’un chirurgien qui avait suivi le détachement, donnait les premiers soins au blessé qu’il tâchait de rappeler à la vie.

 

Les Cœurs Sombres, ainsi que l’avait fort bien dit l’espion, avaient des chemins connus d’eux seuls, par lesquels ils étaient partis tranquillement après avoir accompli leur terrible vengeance, ou exécuté leur sévère jugement, suivant le point de vue auquel on se placera pour apprécier un acte de cette nature et de cette importance.

 

Ils étaient déjà loin dans la campagne, à l’abri de tout danger, que les soldats s’acharnaient encore à les chercher dans la maison.

 

Don Tadeo et don Gregorio rentrèrent ensemble à la chacra.

 

Ils furent étonnés à leur arrivée de voir Valentin, qu’ils supposaient couché et endormi depuis longtemps, s’approcher d’eux et à cette heure avancée de la nuit, leur demander quelques instants d’entretien.

 

Malgré la surprise toute naturelle que leur causa cette demande dont l’heure était si singulièrement choisie, les deux gentilshommes qui supposèrent que le Français avait des raisons graves pour agir de la sorte, lui accordèrent sa demande sans faire la moindre observation.

 

La conversation fut longue entre les trois personnages ; nous croyons inutile de la rapporter ici, nous n’en ferons connaître que la fin qui la résume parfaitement.

 

– Je n’insisterai pas, fit don Tadeo, bien que vous ne veuillez pas nous les dire, je vous crois un homme trop sérieux, don Valentin, pour ne pas avoir la conviction que les raisons qui vous obligent à nous quitter sont graves.

 

– De la plus haute gravité, appuya le jeune homme.

 

– Fort bien, et en partant d’ici, de quel côté comptez-vous vous diriger ?

 

– Ma foi, je vous avouerai franchement, ce que du reste vous savez déjà, que mon ami et moi nous sommes à la recherche de la fortune, que toutes les directions nous sont bonnes, puisque nous devons surtout compter sur le hasard.

 

– Je suis de votre avis, répondit don Tadeo en souriant ; écoutez-moi, je possède dans la province de Valdivia de grands biens que je compte moi-même aller bientôt visiter. Qui vous empêche d’aller de ce côté plutôt que d’un autre ?

 

– Rien absolument.

 

– J’ai en ce moment besoin d’un homme sûr pour le charger d’une mission importante en Araucanie auprès du principal chef du peuple de ce pays. Si vous vous rendez dans la province de Valdivia, vous serez obligé de traverser l’Araucanie dans toute sa longueur ; voulez-vous être l’homme que je cherche et remplir cette mission, cela ne vous dérangera nullement ?

 

– Pourquoi pas ? dit Valentin, je n’ai jamais vu de sauvages, je ne serais pas fâché de savoir à quoi m’en tenir sur leur compte.

 

– Eh bien ! voilà qui est convenu, c’est demain que vous partez, n’est-ce pas ?

 

– Demain ? permettez aujourd’hui, dans quelques heures, car le soleil ne tardera pas à se lever.

 

– C’est juste ; eh bien ! au moment de votre départ le majordome vous remettra de ma part vos instructions par écrit.

 

– Caramba ! fit Valentin en riant, me voilà métamorphosé en ambassadeur.

 

– Ne plaisantez pas, mon ami, fit sérieusement don Tadeo, la mission que je vous confie est délicate, périlleuse même, je ne vous le cache pas ; si l’on vous surprenait les papiers dont vous serez porteur, vous seriez exposé à de grands dangers… voulez-vous toujours être mon émissaire ?

 

– Pardieu ! dès qu’il y a du danger, il y a du plaisir ; et comment se nomme celui auquel je dois remettre ces dépêches ?

 

– Elles sont de deux sortes, les dernières ne regardent que vous ; pendant le cours de votre voyage vous en prendrez connaissance, elles vous instruiront sur certaines choses qu’il est important que vous sachiez pour le succès de votre mission.

 

– Je comprends, et les autres ?

 

– Les autres doivent être remises en mains propres à Antinahuel, c’est-à-dire le Tigre Soleil.

 

– Drôle de nom ! fit Valentin en riant et où rencontrerai-je ce monsieur qui se fait appeler d’une façon aussi formidable ?

 

– Ma foi ! vous m’en demandez trop, mon ami, répondit don Tadeo, je ne le sais pas plus que vous.

 

– Les Indiens Araucans, interrompit don Gregorio, sont un peuple un peu nomade, il est souvent difficile chez eux de trouver ceux que l’on cherche.

 

– Bah ! je le trouverai, soyez tranquille.

 

– Nous nous en rapportons entièrement à vous.

 

– Dans quelques jours, ainsi que je vous l’ai annoncé, je pars moi-même pour placer dans un couvent de Valdivia, la jeune dame que vous avez si bravement sauvée ; c’est donc à Valdivia que j’attendrai votre réponse.

 

– Pardon, mais je ne sais pas du tout où se trouve Valdivia, moi, observa Valentin.

 

– Ne vous en inquiétez pas, tout le monde vous enseignera la route, répondit don Gregorio.

 

– Merci.

 

– Et maintenant si vous avez changé d’avis lorsque nous nous reverrons, si vous consentez à rester parmi nous, souvenez-vous que nous sommes frères et ne craignez pas de me faire connaître votre nouvelle détermination.

 

– Je ne puis vous dire ni oui ni non, monsieur ; il ne tiendra pas à moi que nous ne continuions à nous voir fréquemment.

 

Après quelques autres paroles échangées entre eux, les trois hommes se séparèrent.

 

Quelques heures plus tard, au lever du soleil, Louis et Valentin, montés sur de magnifiques chevaux que don Tadeo les avait forcés d’accepter, sortirent de la chacra, suivis par César.

 

Valentin avait reçu ses dépêches des mains du majordome.

 

Au moment où ils quittaient la ferme, Louis tourna instinctivement la tête, comme pour saluer d’un dernier regard ces lieux qu’il abandonnait pour toujours et qui lui étaient devenus si chers.

 

Une fenêtre s’entr’ouvrit doucement, et la jeune fille montra son charmant visage inondé de larmes.

 

Les deux hommes s’inclinèrent respectueusement sur le cou de leurs chevaux ; la fenêtre se referma, Louis poussa un profond soupir.

 

– Adieu pour jamais ! murmura-t-il en étouffant un sanglot.

 

– Peut-être ! lui dit Valentin.

 

Ils piquèrent leurs chevaux et disparurent bientôt dans les méandres de la route.

 

À trois ou quatre jours de là, don Tadeo et don Gregorio partaient, eux aussi, pour Valdivia, où ils conduisaient doña Rosario.

 

Mais l’ennemi dont ils croyaient s’être débarrassés à la Quinta Verde n’était pas mort.

 

Le poignard des Cœurs Sombres n’avait pas été plus sûr que les balles du général.

 

Les deux ennemis allaient bientôt se retrouver en présence.

 

Malgré l’affreuse blessure qu’il avait reçue, grâce aux soins intelligents qui lui avaient été prodigués, et surtout grâce à la force de sa constitution, le général Bustamente n’avait pas tardé à entrer en convalescence.

 

Don Pancho et la Linda, réunis désormais par le lien le plus fort, une haine personnelle commune, se préparaient à prendre leur revanche et à tirer de don Tadeo une éclatante vengeance.

 

Le général avait signalé son retour à la santé par des cruautés inouïes commises contre tous les hommes soupçonnés de libéralisme, et en inaugurant sur tout le territoire de la République un système épouvantable de terreur.

 

Don Tadeo de Léon avait été mis hors la loi, ses amis jetés dans les cachots et ses biens confisqués ; puis, lorsque le général pensa par toutes ces vexations avoir réduit son ennemi aux abois et ne plus rien avoir à redouter de lui ni de ses partisans, il quitta Santiago sous le prétexte d’une visite dans les provinces de la République, et ne tarda pas à prendre, accompagné de sa maîtresse, la route de Valdivia.

 

XVI

LA RENCONTRE.


Comme maintenant les principaux incidents de cette histoire vont se dérouler en Araucanie, nous croyons nécessaire de donner au lecteur quelques renseignements sur ce peuple qui, seul de toutes les nations que les Espagnols rencontrèrent en Amérique, parvint à leur résister et à conserver intacte jusqu’à l’époque où nous sommes, leur liberté et presque tout leur territoire.

 

Les Araucans ou Moluchos habitent le beau pays situé entre les rivières Biobio et Valdivia, d’un côté la mer, et la grande Cordillère des Andes de l’autre.

 

Ils sont donc, complètement enclavés dans la République chilienne, dont, ainsi que nous l’avons dit, ils ont su rester toujours indépendants.

 

Celui qui se figurerait que ces Indiens sont des sauvages se tromperait grossièrement.

 

Les Araucans ont pris de la civilisation européenne tout ce qui peut être utile à leur caractère et à leur manière de vivre, sans se soucier du reste.

 

Depuis les temps les plus reculés, ces peuples étaient formés en corps de nation forte, compacte, régie par des lois sages et rigoureusement exécutées.

 

Les premiers conquérants espagnols furent tout étonnés de rencontrer dans ce coin reculé de l’Amérique une République aristocratique puissante, et une féodalité organisée presque sur le même patron que celle qui pesait sur l’Europe du XIIIe siècle.

 

Nous entrerons ici dans quelques détails du gouvernement des Araucans, qui s’intitulent eux-mêmes avec orgueil Aucas – hommes libres.

 

Ces détails sur un peuple trop peu connu jusqu’à ce jour, ne peuvent, nous en sommes convaincu, qu’intéresser le lecteur.

 

L’intelligence de cette nation se montre dans la régularité des divisions politiques de son territoire : il est partagé, du Nord au Sud, en quatre Utal-Mapus ou gouvernements, nommés : Languem-Mapus – pays maritime – Telbum-Mapus – pays plat – Inapiré-Mapus – pays sous les Andes – et Piré-Mapus – pays dans les Andes.

 

Chaque Utal-Mapus se divise à son tour en cinq Allaregues – provinces – qui forment neuf Regues – districts.

 

La contrée maritime comprend les pays d’Arauco, Tucapel, Illicura, Baroa et Nagtolten ; la contrée plate : Puren, Ancol, Maguequa, Maxiquina et Repocura ; la contrée au pied des Andes renferme les pays de Chacaico, Marben, Colhue, Quecheregua et de Quanagua.

 

Enfin, le pays des Andes proprement dit comprend toutes les vallées de la Cordillère habitées par les Puelches, montagnards redoutables qui formaient jadis une tribu alliée des Araucans, mais qui, à présent, se gouvernent par leurs propres lois.

 

Les principaux chefs des Araucans sont les Toquis[6], les Apo-Ulmènes et les Ulmènes.

 

Il y a quatre Toquis, un pour chaque Utal-Mapus ; ils ont sous leurs ordres les Apo-Ulmènes qui, à leur tour, commandent aux Ulmènes.

 

Les Toquis sont indépendants entre eux, mais confédérés pour le bien public.

 

Les titres sont héréditaires et passent de mâles en mâles.

 

Les vassaux ou Mosotones sont libres ; en temps de guerre seulement ils sont assujettis au service militaire ; du reste, dans ce pays, et c’est ce qui fait sa force, tous les hommes en état de porter les armes sont soldats.

 

On peut comprendre ce que sont les chefs en disant que le peuple les considère comme les premiers parmi leurs égaux, aussi leur autorité est-elle assez précaire ; et si parfois certains Toquis ont voulu étendre leur autorité, le peuple jaloux de ses privilèges a toujours su les retenir dans les bornes prescrites par les anciens usages.

 

Une société dont les mœurs sont aussi simples, les intérêts aussi peu compliqués, qui est gouvernée par des lois sages, et dont tous les membres ont un ardent amour de liberté, est indomptable : c’est ce que les Espagnols ont maintes fois éprouvé à leurs dépens.

 

Après avoir, à plusieurs reprises, essayé de conquérir ce petit coin de terre isolé au milieu de leur territoire, ils ont fini par reconnaître l’inutilité de leurs efforts et se sont tacitement reconnus vaincus en renonçant à jamais à leurs projets de domination sur les Araucans, avec lesquels, en désespoir de cause, ils ont contracté des alliances, et dont ils traversent aujourd’hui pacifiquement le territoire pour se rendre de Santiago à Valdivia.

 

Le Carampangue, en idiome araucan, Refuge des lions, est un charmant cours d’eau, demi-torrent, demi-rivière, qui descend en bondissant du sommet inaccessible des Andes, et vient après les plus capricieux détours se perdre dans la mer à deux lieues au nord d’Arauco.

 

Rien n’est beau comme les rives du Carampangue, bordées de riants vallons couverts de bois, de pommiers surchargés de fruits, de riches pâturages où paissent en liberté des animaux de toutes sortes, et de hautes montagnes aux flancs verdoyants desquelles pendent, dans les positions les plus pittoresques, des grappes de cabanes, dont les murs blanchis à la chaux brillent au soleil et donnent la vie à ce paysage enchanteur.

 

Le jour où recommence notre récit, par une belle matinée de juillet nommé par les Indiens Ayen-Anta, le mois du soleil, deux cavaliers suivis par un magnifique chien de Terre-Neuve blanc et noir, remontaient au grand trot le cours de la rivière, en marchant dans un sentier de bêtes fauves à peine tracé dans les hautes herbes.

 

Ces hommes, revêtus du costume chilien, surgissant tout à coup au milieu de cette nature sauvage et abrupte, formaient, par leurs manières et leurs vêtements, contraste avec tout ce qui les environnait, contraste dont ils ne se doutaient probablement pas, car ils voyageaient aussi insoucieusement dans cette contrée barbare, semée de périls et d’embûches sans nombre, que s’ils se fussent trouvés sur la route de Paris à Saint-Cloud.

 

Ces deux hommes, que le lecteur a reconnus certainement déjà, étaient le comte Louis de Prébois-Crancé et Valentin Guillois, son frère de lait.

 

Ils avaient successivement traversé Maulé, Talca, Concepción ; depuis deux grands mois à peu près ils étaient en route, le jour où nous les retrouvons en pleine Araucanie, voyageant philosophiquement en compagnie de leur chien César, sur les bords du Carampangue, le 14 juillet 1837, à onze heures du matin.

 

Les jeunes gens avaient passé la nuit dans un rancho abandonné qu’ils avaient rencontré sur leur chemin, et au lever du soleil ils s’étaient remis en route.

 

Aussi commençaient-ils à se sentir en appétit.

 

Après s’être rendu compte de l’endroit où ils se trouvaient, ils aperçurent un bouquet de pommiers qui interceptait les rayons ardents du soleil et leur offrait un abri convenable pour se reposer et prendre leur repas.

 

Ils mirent pied à terre et s’assirent au pied d’un pommier, laissant leurs chevaux brouter les jeunes pousses des arbres. Valentin fit avec un bâton tomber quelques fruits, ouvrit ses alforjas, espèces de grandes poches en toile que l’on place derrière la selle, sortit des biscuits de mer, un morceau de lard salé et un fromage de chèvre, puis les deux jeunes gens commencèrent à manger gaiement, en partageant fraternellement leurs provisions avec César, qui, assis gravement sur sa queue en face d’eux, suivait du regard chaque morceau qu’ils portaient à leur bouche.

 

– Caramba ! dit Valentin avec une grimace, cela fait plaisir de s’asseoir, lorsqu’on est a cheval depuis quatre heures du matin.

 

– Le fait est que je me sens un peu fatigué, dit Louis.

 

– Mon pauvre ami, tu n’es pas comme moi habitué à de longues courses, je suis une buse de ne pas y avoir songé.

 

– Bah ! je t’assure que je m’y habitue fort bien, au contraire ; et puis, ajouta-t-il avec un soupir, la fatigue physique me fait oublier…

 

– C’est juste, interrompit Valentin ; allons, je suis heureux de t’entendre parler ainsi, je vois que tu te fais homme.

 

Louis secoua tristement la tête.

 

– Non ! dit-il, tu te trompes ; seulement, comme le mal qui me mine est sans remède, je m’efforce de prendre mon parti.

 

– Oui ! l’espoir est une des suprêmes illusions de l’amour, lorsqu’il ne peut exister l’amour meurt.

 

– Ou celui qui l’éprouve, dit le jeune homme avec un sourire mélancolique.

 

Il y eut un silence ; Valentin reprit le premier la parole.

 

– Quel charmant pays ! s’écria-t-il avec un feint enthousiasme, dans le but de donner un autre cours à la conversation, et en avalant avec délices un énorme morceau de lard.

 

– Oui ! mais les routes sont rudes.

 

– Qui sait ? fit Valentin avec un sourire, c’est peut-être le chemin du paradis ! Puis, s’adressant au chien : et toi, César, que penses-tu de notre voyage, mon garçon ?

 

Le chien remua la queue en fixant sur son maître ses yeux pétillants d’intelligence, et en dévorant à belles dents ce que celui-ci lui abandonnait.

 

Mais il s’arrêta brusquement dans son opération masticatoire, releva la tête, pointa les oreilles et hurla avec fureur.

 

– Silence, César ! dit Valentin, pourquoi aboyez-vous ainsi ? vous savez bien que nous sommes dans un désert, et dans les déserts, il n’y a personne, que diable !

 

César continuait ses hurlements sans écouter son maître.

 

– Hum ! dit Louis, je ne partage pas ton opinion, je crois que les déserts en Amérique sont trop habités.

 

– Tu as peut-être raison.

 

– Les cris de ton chien ne sont pas naturels, nous devrions prendre certaines précautions.

 

– Laisse-moi faire, dit Valentin ; et s’adressant au Terre-Neuve : ah ça, vous ne voulez pas vous taire, César, cela devient ennuyeux à la fin, voyons donc ce qui vous tourmente ainsi ? auriez-vous senti un cerf ? Caramba ! ce serait une bonne aubaine pour nous.

 

Il se leva et jeta un regard interrogateur autour de lui ; mais il se baissa aussitôt en saisissant son rifle, tout en faisant signe à Louis de prendre le sien, afin d’être prêt à tout événement.

 

– Diable ! fit-il, César avait raison et je dois convenir que je ne suis qu’un imbécile ; vois donc, Louis ?

 

Celui-ci dirigea les yeux du côté que son compagnon lui indiquait.

 

– Oh ! oh ! dit-il, qu’est ceci ?

 

– Hum ! je crois qu’il nous va falloir en découdre.

 

– À la grâce de Dieu ! répondit Louis en armant son rifle.

 

Dix Indiens armés en guerre et montés sur de magnifiques chevaux, étaient arrêtés à vingt-cinq pas au plus des voyageurs, sans que ceux-ci pussent comprendre comment ils étaient parvenus à s’approcher aussi près d’eux sans être découverts.

 

Nonobstant les efforts de Valentin, César continuait ses hurlements furieux et voulait se précipiter sur les Indiens.

 

Les guerriers araucans, immobiles et impassibles, n’avaient fait ni un geste ni un mouvement, mais ils considéraient les deux Français avec une attention que Valentin, assez peu patient de sa nature, commençait à trouver excessivement déplacée.

 

XVII

LES PUELCHES.


– Eh ! eh ! fit Valentin en sifflant son chien qui vint immédiatement se placer auprès de lui, voilà des gaillards qui ne m’ont nullement l’air d’avoir des intentions amicales, méfions-nous, on ne sait pas ce qui peut arriver.

 

– Ce sont des Araucans, dit Louis.

 

– Tu crois ? alors ils sont bien laids.

 

– Mais non ! je t’assure, je les trouve fort beaux, moi.

 

– Au fait, c’est possible au point de vue de l’art ; dans tous les cas, voyons les venir.

 

Et s’appuyant sur son fusil, il attendit.

 

Les Indiens causaient entre eux, tout en continuant à regarder les jeunes gens.

 

– Ils se consultent pour savoir à quelle sauce ils nous mangeront, dit Valentin.

 

– Du tout.

 

– Bah !

 

– Pardieu ! ils ne sont pas anthropophages.

 

– Ah ! tant pis, cela leur manque ! à Paris, tous les sauvages que l’on fait voir sur les places, sont anthropophages.

 

– Fou ! tu riras donc sans cesse.

 

– Aimes-tu mieux que je pleure ? il me semble qu’en ce moment notre position n’est pas déjà si séduisante par elle-même, pour que nous cherchions encore à l’assombrir.

 

Ces Indiens étaient pour la plupart des hommes faits, âgés de quarante à quarante-cinq ans, revêtus du costume puelche, une des nations les plus belliqueuses de la Haute-Araucanie ; ils avaient le poncho bariolé flottant sur les épaules, les calzoneras serrées aux hanches et tombant à la cheville, la tête nue, les cheveux longs, plats et graisseux, retenus par un ruban rouge qui leur ceignait le front comme un diadème, et le visage peint de diverses couleurs.

 

Leurs armes se composaient d’une longue lance en roseau, d’un couteau passé dans leurs bottes en peau de taureau non tannée, d’un fusil pendu à la selle de leurs chevaux et d’un bouclier rond, recouvert en cuir, orné de crins de cheval et de touffes de cheveux humains.

 

Celui qui paraissait être le chef était un homme de haute stature, aux traits expressifs, durs et hautains, empreints d’une certaine franchise, rare chez les Indiens ; la seule chose qui le fît distinguer de ses compagnons, était une plume d’aigle des Andes, plantée droite sur le côté gauche de la tête, dans le ruban d’un rouge vif qui retenait ses cheveux.

 

Après s’être consulté quelques minutes avec ses compagnons, le chef s’avança vers les voyageurs en faisant caracoler son cheval avec une grâce inimitable, et en abaissant sa lance en signe de paix.

 

À trois pas de Valentin il s’arrêta, et lui dit en espagnol, après un salut cérémonieux à la manière indienne, en plaçant la main droite sur la poitrine et inclinant lentement la tête à deux reprises différentes :

 

– Marry-Marry, mes frères sont des Muruches, – étrangers – et non des Culme-Huinca – misérables Espagnols. – Pourquoi se trouvent-ils si loin des hommes de leur nation ?

 

Cette question, faite avec un accent guttural et ce ton emphatique particulier aux Indiens, fut parfaitement comprise des jeunes gens qui, ainsi que nous l’avons fait observer, parlaient couramment l’espagnol.

 

– Hum ! dit Valentin à son compagnon, voilà un sauvage qui me paraît assez curieux, qu’en penses-tu ?

 

– Bah ! fit Louis, réponds-lui toujours, cela ne nous engage à rien.

 

– Au fait, c’est vrai, observa-t-il, nous ne risquons guère de nous compromettre plus que nous ne le sommes.

 

Et il se tourna vers le chef, qui attendait impassible.

 

– Nous voyageons, dit-il laconiquement.

 

– Seuls ainsi ? répondit le chef.

 

– Cela vous étonne ? mon ami.

 

– Mes frères ne craignent rien ?

 

– Que pouvons-nous craindre ? dit le Parisien en goguenardant, nous n’avons rien à perdre.

 

– Et la chevelure ?

 

Louis se mit à rire, en regardant Valentin.

 

– Ah ça ! est-ce qu’il se moquerait de la nuance un peu hasardée de mes cheveux, ce vilain masque-là ? grommela Valentin, vexé de l’observation du chef et se méprenant sur ses intentions ; attends un peu !

 

Et il reprit à voix haute :

 

– Soyez assez bons pour passer votre chemin, messieurs les sauvages, ce que vous me dites ne me plaît nullement, savez-vous ?

 

Il arma son rifle, qu’il épaula, en couchant le chef en joue.

 

Louis avait attentivement suivi les différentes péripéties de cette conversation, sans dire un mot, il imita le mouvement de son ami et dirigea le canon de son rifle sur le groupe des Indiens.

 

Le chef n’avait sans doute pas compris grand’chose au discours de son adversaire ; mais, loin de paraître effrayé du geste menaçant qui le terminait, il considéra avec un air de plaisir la pose martiale et décidée des Français, puis abaissant doucement le canon de l’arme dirigée contre sa poitrine :

 

– Mon ami se trompe, dit-il d’un ton conciliateur, je n’ai nullement l’intention de l’insulter, je suis son penni – frère – et celui de son compagnon ; les visages pâles mangeaient quand je suis arrivé avec mes jeunes gens ?

 

– Ma foi oui, chef, vous dites vrai, interrompit gaiement Louis, votre apparition subite nous a empêchés de terminer le maigre repas que nous faisions.

 

– Et qui est bien à votre service, continua Valentin, en désignant avec la main les provisions éparses sur l’herbe.

 

– J’accepte, dit l’Indien avec bonhomie.

 

– Bravo ! fit Valentin, en jetant son rifle à terre et en se disposant à s’asseoir ; à table donc !

 

– Oui, reprit le chef, mais à une condition.

 

– Laquelle ? demandèrent les jeunes gens.

 

– C’est que j’apporterai ma part.

 

– Accordé, dit Louis.

 

– C’est trop juste, appuya Valentin, d’autant plus que nous ne sommes pas riches, et que nous n’avons qu’un maigre festin à vous offrir.

 

– Le pain d’un ami est toujours bon, dit sentencieusement le chef.

 

– Admirablement répondu ! malheureusement, en ce moment notre pain n’est que du biscuit gâté.

 

– J’y pourvoirai.

 

Le chef dit quelques mots en molucho à ses compagnons.

 

Chacun d’eux fouilla dans ses alforjas et en tira des tortillas de maïs, du charqui et plusieurs outres pleines de chicha, espèce de cidre fait avec des pommes et du maïs.

 

Le tout fut placé sur l’herbe devant les deux Français, émerveillés de cette abondance subite qui succédait sans transition aucune à leur détresse.

 

Les Indiens mirent pied à terre et s’assirent en cercle aux côtés des voyageurs.

 

Le chef se tourna alors vers ses convives :

 

– Que mes frères mangent, dit-il avec un doux sourire.

 

Les jeunes gens ne se firent pas répéter cette invitation gracieuse, ils attaquèrent vigoureusement les provisions qui leur étaient si galamment offertes.

 

Pendant les premières minutes, le plus profond silence régna parmi les convives ; mais dès que l’appétit fut un peu calmé, la conversation reprit de nouveau.

 

Les Indiens sont peut-être les hommes qui entendent le mieux les lois de l’hospitalité.

 

Ils ont un instinct des convenances sociales, s’il est permis d’employer cette expression, qui leur fait deviner du premier coup, avec une justesse infaillible, quelles sont les questions qu’ils peuvent adresser à leurs hôtes, et le point où ils doivent s’arrêter pour ne pas commettre d’indiscrétions.

 

Les deux Français qui, pour la première fois depuis leur arrivée en Amérique, se trouvaient en contact avec les Araucans, ne revenaient point de la surprise que leur causaient le savoir-vivre et les façons nobles et dégagées de ces hommes que, sur la foi de récits plus ou moins mensongers, ils s’étaient accoutumés, ainsi que tous les Européens, à regarder comme des sauvages grossiers presque dénués d’intelligence et incapables d’un procédé délicat.

 

– Mes frères ne sont pas Espagnols ? dit le chef.

 

– C’est vrai, répondit Louis ; mais comment vous en êtes-vous aperçu ?

 

– Oh ! fit-il avec un sourire dédaigneux, nous connaissons bien ces chiaplos – méchants soldats – ce sont de trop vieux ennemis pour que nous commettions une erreur à leur égard ; de quelle île sont mes frères ?

 

– Notre pays n’est pas une île, observa Valentin.

 

– Mon frère se trompe, dit emphatiquement le chef, il n’y a qu’un pays qui ne soit pas une île, c’est la grande terre des Aucas – hommes libres.

 

Les jeunes gens courbèrent la tête ; devant une opinion aussi péremptoirement émise, toute discussion devenait impossible.

 

– Nous sommes Français, répondit Louis.

 

– Français, bonne nation, brave, nous avons eu plusieurs guerriers français au temps de la grande guerre.

 

– Ah ! dit curieusement Louis, des guerriers français ont combattu avec vous ?

 

– Oui, répondit le chef avec orgueil, guerriers à barbe grise, dont la poitrine était couverte de coups – blessures – honorables, reçus dans les guerres de leur île, lorsqu’ils combattaient sous les ordres de leur grand chef Zaléon[7].

 

– Napoléon ! dit Valentin étonné.

 

– Oui, je crois que c’est ainsi que les visages pâles prononcent son nom ; mon frère l’a connu ? demanda vivement l’Indien avec une curiosité mal contenue.

 

– Non, répondit le jeune homme, bien que né sous son règne je n’ai jamais pu le voir, et maintenant il est mort.

 

– Mon frère se trompe, dit le Puelche avec une certaine solennité, les guerriers comme celui-là ne meurent pas. Lorsqu’ils ont rempli leur tâche sur la terre, ils vont dans l’eskennane – paradis – chasser auprès de Pillian – Dieu – le maître du monde.

 

Les jeunes gens s’inclinèrent d’un air convaincu.

 

– C’est singulier, dit Louis, que la réputation de ce puissant génie se soit étendue jusqu’aux lieux les plus éloignés et les plus ignorés du globe, et qu’elle se soit conservée pure et brillante au milieu de ces hommes grossiers, lorsque dans cette France pour laquelle il a tout fait, on s’est continuellement acharné à l’amoindrir et même à chercher à la détruire.

 

– Ainsi que font leurs compatriotes qui, de temps en temps, parcourent nos territoires de chasse, nos frères ont sans doute le projet de commercer en venant parmi nous ? où sont leurs marchandises ? reprit le chef.

 

– Nous ne sommes pas marchands, répondit Valentin, nous venons visiter nos frères les Araucans, dont on nous a beaucoup vanté la sagesse et l’hospitalité.

 

– Les Moluchos aiment les Français, dit le chef, flatté du compliment, mes frères seront bien reçus dans les tolderias – villages.

 

– À quelle tribu appartient mon frère ? demanda Valentin, intérieurement charmé de la bonne opinion que les Indiens avaient de ses compatriotes.

 

– Je suis un des principaux Ulmènes de la tribu sacrée du Grand Lièvre, dit le chef avec orgueil.

 

– Merci, un mot encore.

 

– Mon frère peut parler, mes oreilles sont ouvertes.

 

– Nous sommes à la recherche d’un chef molucho, auquel nous sommes recommandés par des amis de notre couleur, avec lesquels il a souvent trafiqué.

 

– Quel est le nom de ce chef ?

 

– Antinahuel.

 

– Bon.

 

– Mon frère le connaît ?

 

– Je le connais. Si mes frères veulent me suivre, ils verront le toldo d’un chef dans lequel ils seront reçus comme des Pennis. Dès qu’ils se seront reposés, s’ils le désirent, je les conduirai moi-même auprès d’Antinahuel, le plus puissant toqui des quatre Utal-Mapus de la confédération araucane.

 

– Quelle est la province gouvernée par Antinahuel ?

 

– Le Piré-Mapus, c’est-à-dire l’intérieur des Andes.

 

– Merci.

 

– Mes frères acceptent-ils la proposition que je leur ai faite ?

 

– Pourquoi ne l’accepterions-nous pas, chef, si, comme je le crois, elle est sérieuse ?

 

– Que mes frères viennent donc, reprit en souriant le chef, ma tolderia n’est pas éloignée.

 

Le déjeuner était depuis longtemps terminé, les Indiens s’étaient remis en selle.

 

– Bah ! allons-y, dit Valentin, cet Indien m’a l’air de nous parler avec franchise, et puis c’est une occasion pour nous de faire des études de mœurs intéressantes ; qu’en penses-tu, Louis ? cela peut devenir drôle.

 

– Ma foi ! je ne vois pour nous aucun inconvénient à accepter.

 

– À la grâce de Dieu, alors !

 

D’un bond il se trouva à cheval, Louis l’imita.

 

– En route, commanda le chef.

 

Les guerriers Puelches partirent au galop.

 

– C’est égal, disait Valentin de sa voix goguenarde, il faut avouer que ces sauvages ont du bon ; je me surprends à leur porter le plus vif intérêt, ce sont de véritables montagnards écossais pour l’hospitalité. Que penseraient mes camarades du régiment, et surtout mes anciens amis du boulevard du Temple, s’ils savaient ce qui m’arrive ? houp ! après moi la fin du monde.

 

Louis sourit à cette boutade de l’incorrigible gamin, et sans plus s’inquiéter, les jeunes gens s’abandonnèrent gaiement à leurs guides qui, après avoir quitté les bords de la rivière, couraient à fond de train dans la direction des montagnes.

 

XVIII

LE CHACAL NOIR.


Pour l’intelligence des faits qui vont suivre, nous sommes obligé de rapporter ici une aventure arrivée vingt et quelques années avant l’époque où commence notre histoire.

 

Vers la fin du mois de décembre 1816, par une nuit froide et pluvieuse, un voyageur monté sur un excellent cheval et enveloppé avec soin dans les plis d’un large manteau, suivait au grand trot la route ou plutôt le sentier perdu dans les montagnes qui conduit de Crucès à San-José.

 

Cet homme était un riche propriétaire qui faisait en ce moment une tournée en Araucanie pour traiter avec les Indiens d’une forte quantité de bœufs et de moutons.

 

Parti de Crucès vers deux heures de l’après-midi, il s’était attardé en route à conclure différentes affaires avec des huasos, il avait hâte d’arriver à une hacienda qu’il possédait à quelques lieues de l’endroit où il se trouvait en ce moment, et dans laquelle il comptait passer la nuit.

 

Le pays n’était pas tranquille.

 

Depuis plusieurs jours, les Puelches avaient paru en armes sur les frontières du Chili et fait des courses sur le territoire de la République, brûlant les chacras, enlevant les familles qu’ils pouvaient surprendre, commandés par un chef nommé le Chacal Noir, dont la cruauté glaçait d’effroi les populations exposées à ses déprédations.

 

Aussi était-ce avec une inquiétude et une appréhension secrètes, que l’homme dont nous avons parlé s’avançait sur la route déserte qui conduisait à son hacienda.

 

Chaque minute ne faisait qu’ajouter à ses craintes.

 

L’orage, qui toute la journée avait menacé, venait d’éclater enfin avec une fureur inconnue dans nos climats ; le vent sifflait avec force à travers les arbres qu’il ébranlait, la pluie tombait à torrents, des éclairs éblouissaient le cheval, qui se cabrait et refusait d’avancer.

 

Le cavalier éperonnait sa monture rétive et cherchait à s’orienter autant que le lui permettaient les ténèbres.

 

Avec des difficultés inouïes, – il avait vaincu les plus grands obstacles ; déjà il voyait à quelque distance se dessiner dans l’ombre les murs de son hacienda, et scintiller comme des étoiles les lumières qui veillaient en l’attendant, lorsque son cheval fit un bond de côté si imprévu qu’il faillit être désarçonné.

 

Quand, après des efforts incroyables, il fut parvenu à se rendre maître de sa monture, il chercha ce qui pouvait l’avoir effrayée.

 

Il aperçut avec effroi plusieurs hommes au visage sinistre qui se tenaient immobiles devant lui.

 

Le premier mouvement du cavalier fut de porter la main à ses pistolets, afin de vendre chèrement sa vie, car il comprenait qu’il était tombé dans une embuscade de bandits.

 

– Ne touchez pas à vos armes, don Antonio Quintana, dit une voix rude, on n’en veut ni à votre vie, ni à votre argent.

 

– Que demandez-vous, alors ? répondit-il, un peu rassuré par cette déclaration franche, mais continuant à se tenir sur la défensive.

 

– L’hospitalité pour cette nuit, d’abord, reprit celui qui avait déjà parlé.

 

Don Antonio chercha à reconnaître l’homme qui lui parlait, mais il ne put distinguer ses traits, les ténèbres étaient trop épaisses.

 

– Les portes de ma demeure se sont toujours ouvertes devant un étranger, dit-il, pourquoi n’y avez-vous pas frappé ?

 

– Sachant que vous deviez passer par ici, j’ai préféré vous attendre.

 

– Que désirez-vous donc de moi ?

 

– Je vous le dirai chez vous, la grande route est un lieu mal choisi pour se faire des confidences.

 

– Si vous n’avez plus rien à me dire et que vous soyez aussi pressé que moi de vous mettre à l’abri, nous continuerons notre route.

 

– Marchez, nous vous suivons.

 

Sans échanger d’autres paroles ils se dirigèrent vers l’hacienda.

 

Don Antonio Quintana était un homme résolu, la façon dont il avait répondu à ceux qui lui avaient si brusquement barré le passage le prouvait ; malgré la facilité avec laquelle s’exprimait celui qui lui avait parlé, au premier mot il l’avait à son accent guttural reconnu pour un Indien ; chez lui la crainte avait fait immédiatement place à la curiosité, il n’avait pas hésité à accorder l’hospitalité, demandée, sachant que les Araucans Puelches Huiliches ou Moluchos ne violent jamais le toit sous lequel ils sont accueillis, et que les hôtes qui les abritent leur sont sacrés.

 

On arriva à l’hacienda.

 

Don Antonio ne s’était pas trompé, les gens qui l’avaient accosté d’une aussi étrange façon étaient bien des Indiens. Ils étaient quatre, parmi eux se trouvait une jeune femme qui donnait le sein à un enfant.

 

L’hacendero les introduisit dans sa demeure avec toutes les formes de la courtoisie castillane la plus minutieuse.

 

Il donna l’ordre à ses peones – domestiques indiens – effrayés de la tournure sauvage des étrangers, de servir tout ce que désiraient ses hôtes.

 

– Buvez et mangez, leur dit-il, vous êtes ici chez vous.

 

– Merci, répondit l’homme qui jusque-là avait parlé au nom de tous, nous acceptons votre offre d’aussi bon cœur que vous nous la faites, quant aux vivres seulement, dont nous avons le plus grand besoin.

 

– Ne voulez-vous pas vous reposer jusqu’au jour ? demanda don Antonio, la nuit est sombre, le temps affreux pour voyager.

 

– Une nuit noire est ce que nous désirons, d’ailleurs il faut que nous partions de suite. Maintenant laissez-moi vous adresser la seconde demande que j’avais à vous faire.

 

– Expliquez-vous, dit l’Espagnol en examinant attentivement son interlocuteur.

 

Celui-ci était un homme d’une quarantaine d’années, d’une taille haute et bien prise ; ses traits énergiques, son œil dominateur, montraient qu’il avait l’habitude du commandement.

 

– C’est moi, dit-il sans préambule, qui dirigeais la dernière malocca – invasion – faite contre les faces pâles des frontières, mes mosotones ont tous été tués hier dans une embuscade par vos lanceros ; les trois que vous voyez sont les seuls qui me restent d’une troupe de deux cents guerriers, les autres sont morts, moi-même je suis blessé, chassé, traqué comme une bête féroce, sans chevaux pour regagner ma tribu, sans armes pour me défendre si je suis attaqué dans la plaine ; je viens vous demander les moyens d’échapper à ceux qui me poursuivent. Je ne veux ni vous tromper, ni surprendre votre bonne foi ; je dois vous dire le nom de l’homme dont vous tenez le salut entre vos mains. Je suis le plus grand ennemi des Espagnols, ma vie s’est passée à les combattre, en un mot, je suis le Chacal Noir, l’Apo Ulmen des Serpents Noirs.

 

À ce nom redouté, le Chilien ne put réprimer un mouvement de terreur ; mais reprenant immédiatement sa puissance sur lui-même, il répondit d’une voix calme et affectueuse :

 

– Vous êtes mon hôte, et vous êtes malheureux, deux titres sacrés pour moi, je ne veux rien savoir de plus, vous aurez des chevaux et des armes.

 

Un sourire d’une ineffable douceur éclaira le visage de l’Indien.

 

– Une dernière prière, dit-il.

 

– Parlez.

 

Le chef prit par la main la jeune Indienne qui jusqu’à ce moment était restée accroupie, pleurant silencieusement en berçant son enfant, et la présentant à don Antonio :

 

– Cette femme m’appartient, dit-il, cet enfant est le mien, je vous les confie tous deux.

 

– J’en aurai soin, la femme sera ma sœur, l’enfant sera mon fils, répondit simplement l’hacendero.

 

– L’Apo Ulmen se souviendra, dit le chef Puelche d’une voix brisée par l’émotion.

 

Il déposa un baiser sur le front de la chétive créature qui lui souriait, porta sur sa femme un regard chargé de tendresse et s’élança au dehors, suivi de ses compagnons.

 

Don Antonio leur fit amener des chevaux, leur distribua des armes, et les quatre Indiens disparurent dans la nuit.

 

Bien des années se passèrent sans que don Antonio entendît parler du Chacal Noir ; l’enfant et la femme étaient toujours à l’hacienda, traités comme s’ils eussent fait partie de la famille du Chilien.

 

L’hacendero s’était marié ; malheureusement, après un an d’une union qu’aucun nuage n’était venu troubler, sa femme était morte en donnant le jour à une charmante petite fille que son père avait nommée Maria.

 

Les deux enfants grandissaient côte à côte, surveillés par l’inquiète sollicitude de l’Indienne, et s’aimant comme frère et sœur.

 

Un jour, une nombreuse troupe de Puelches magnifiquement parés et équipés, arriva à Rio-Claro, ville dans laquelle habitait l’hacendero.

 

Le chef de ces Indiens était le Chacal Noir, il venait redemander sa femme et son fils à celui qui jadis les avait sauvés.

 

L’entrevue fut des plus touchantes.

 

Le chef oublia l’impassibilité indienne, il se livra sans contrainte à la violence des sentiments qui l’agitaient et savoura le bonheur de retrouver, après tant de temps, ces deux êtres qui étaient ce qu’il avait de plus cher au monde.

 

Quand il fallut partir, que les enfants apprirent qu’ils allaient être séparés, ils versèrent d’abondantes larmes.

 

Depuis leur naissance, ils étaient accoutumés à vivre ensemble, ils ne comprenaient pas pourquoi il ne devait plus en être ainsi.

 

Don Antonio avait étendu son commerce sur différents points des frontières, il possédait des chacras dans lesquelles l’élève des bestiaux était pratiquée sur une vaste échelle.

 

Le Chacal Noir, qui lui avait voué une reconnaissance sans bornes et une amitié à toute épreuve, lui fut d’une grande utilité pour ses transactions ; souvent il lui faisait faire d’excellents marchés avec ses compatriotes, et surtout sauvegardait ses propriétés contre les déprédations des pillards.

 

Tous les ans, don Antonio visitait ses chacras, parcourait l’Araucanie et passait une couple de mois dans la tribu des Serpents Noirs, auprès de son ami le Chacal Noir ; sa fille l’accompagnait toujours dans ces voyages, à cause de l’amitié qui liait les deux enfants.

 

Les choses allèrent ainsi plusieurs années.

 

À l’époque où commence cette histoire, le Chacal Noir était mort, comme un brave guerrier, les armes à la main, dans un combat sur la frontière ; son fils Antinahuel, âgé de vingt-cinq ans à peu près, qui promettait de marcher sur ses traces, avait été élu Apo Ulmen à sa place, puis enfin toqui de son Utal-Mapus ou province, ce qui en faisait un des principaux personnages de l’Araucanie.

 

Don Antonio était mort, lui aussi, peu de temps après le mariage de Maria avec don Tadeo de Léon, tué par l’inconduite de sa fille, dont les débordements avaient causé un effroyable scandale dans la haute société de Santiago.

 

Doña Maria n’avait plus, qu’à de longs intervalles, vu Antinahuel ; mais entre eux l’amitié était restée non-seulement aussi vive qu’au temps de leur enfance, mais, de la part du guerrier Puelche, elle avait atteint un tel degré de fanatisme qu’il acceptait comme un ordre le moindre caprice de la jeune femme.

 

Aussi, grand fut l’étonnement des guerriers de la tribu des Serpents Noirs, lorsque le soir du jour où nous avons repris notre récit, ils virent arriver à leur tolderia et se diriger vers le rancho du toqui, doña Maria à cheval, et seulement accompagnée de deux péons.

 

En l’apercevant, le visage ordinairement sombre du jeune chef s’éclaira subitement d’un reflet de bonheur.

 

– L’Églantine des Bois ! s’écria-t-il avec joie, ma sœur se souvient-elle encore du pauvre Indien ?

 

– Je viens visiter le toldo de mon frère, dit-elle en lui tendant son front sur lequel il déposa un baiser ; mon cœur est triste, le chagrin me dévore, je me suis souvenue de mon frère.

 

Le chef lui lança un regard mêlé d’inquiétude et de chagrin.

 

– Bien que ce soit à la douleur que je doive de voir ma sœur, je n’en suis pas moins heureux, dit-il.

 

– Oui, reprit-elle, c’est lorsque l’on souffre que l’on se souvient de ses amis.

 

– Ma sœur a bien fait de songer à moi, que puis-je faire pour elle ?

 

– Mon frère peut me rendre un grand service.

 

– Ma vie est à ma sœur, elle sait qu’elle peut en disposer à son gré.

 

– Merci ! j’avais la certitude que je pouvais compter sur mon frère.

 

– Partout, et toujours.

 

Et après s’être incliné respectueusement devant la jeune femme, il l’introduisit dans son rancho, où sa mère avait tout disposé pour recevoir dignement la visite de celle que pendant tant d’années elle avait aimée comme sa fille.

 

XIX

DEUX VIEUX AMIS FAITS POUR S’ENTENDRE.


Antinahuel – le Tigre Soleil – était alors un homme de trente-cinq ans environ.

 

Sa stature était haute, sa démarche majestueuse, tout dans sa personne annonçait l’homme habitué au commandement et fait pour dominer ses semblables.

 

Guerrier, sa réputation était immense et ses mosotones avaient pour lui une superstitieuse vénération.

 

Tel était au physique l’homme que doña Maria de Léon venait visiter ; nous verrons bientôt ce qu’il était au moral.

 

Le couvert était mis dans le toldo, nous nous servons de cette expression le couvert était mis, parce que les chefs Araucans connaissent parfaitement les usages européens ; ils possèdent presque tous des plats, des assiettes, des cuillers, des fourchettes en argent massif, dont ils ne se servent, il est vrai, que dans les grandes occasions et seulement pour faire étalage de leurs richesses ; pour eux ils poussent la frugalité jusqu’à son extrême limite, et lorsqu’ils sont seuls dans leur intérieur, ils mangent parfaitement avec leurs doigts.

 

Doña Maria s’assit à table et fit signe à Antinahuel, qui se tenait debout à ses côtés, de lui tenir compagnie et de se placer en face d’elle.

 

Le repas fut silencieux, les deux convives s’observaient.

 

Il était évident pour le chef indien que sa sœur, ainsi qu’il l’appelait, qui depuis quelques années semblait l’avoir complètement oublié, ne venait le chercher jusque dans son village que poussée par un intérêt puissant ; mais quel pouvait être cet intérêt, assez fort pour obliger une femme délicate, habituée au luxe et aux raffinements du confortable, à entreprendre un voyage long et périlleux pour venir causer avec un Indien dans une misérable tolderia perdue au milieu du désert ?

 

De son côté la jeune femme était en proie à une vive anxiété, elle cherchait à deviner si, malgré la négligence qu’elle avait apportée dans ses relations avec le chef, elle, avait conservé le pouvoir sans bornes et sans contrôle que jadis elle avait exercé sur cette nature indienne, que la civilisation avait plutôt assouplie que domptée dans ses premières années ; elle craignait que le long oubli où elle l’avait laissé ne lui eût fait perdre de son prestige à ses yeux, et qu’à la vive amitié d’autrefois la froideur et l’indifférence n’eussent succédé.

 

Lorsque le repas fut terminé, un péon apporta le maté[8], cette infusion d’herbe du Paraguay qui tient lieu de thé aux Chiliens, et dont ils font leurs délices.

 

Deux coupes ciselées, posées sur un plateau en filigrane, furent présentées à doña Maria et au chef ; ils allumèrent leurs pajillos de maïs et fumèrent tout en aspirant leur maté avec une espèce de recueillement.

 

Après quelques instants d’un silence qui commençait à devenir embarrassant pour tous deux, doña Maria, voyant que Antinahuel était résolu à rester sur la défensive, se détermina enfin à prendre la parole :

 

– Mon frère, dit-elle avec un sourire, a été surpris de mon arrivée subite dans sa tolderia.

 

– En effet, l’Églantine des Bois, répondit-il, est arrivée à l’improviste parmi nous, mais elle n’en est pas moins pour cela la bien venue.

 

Et il s’inclina.

 

– Je vois avec plaisir que mon frère est toujours galant.

 

– Non, j’aime ma sœur, je suis heureux de la voir, après avoir été si longtemps privé de sa présence, voilà tout.

 

– Je connais votre amitié pour moi, Penni, notre enfance s’est écoulée côte à côte ; mais il y a bien longtemps de cela ; vous êtes aujourd’hui un des Garaskens – grands chefs – les plus renommés de votre nation, et moi je ne suis comme jadis qu’une pauvre femme.

 

– L’Églantine des Bois est ma sœur, ses moindres désirs seront toujours sacrés pour moi ?

 

– Merci, Penni, mais laissons cette conversation, et causons de nos premières années, si vite passées hélas !

 

– Hier n’existe plus, dit-il sentencieusement.

 

– C’est vrai, répondit-elle avec un soupir, pourquoi parler du temps qui ne peut revenir ?

 

– Ma sœur retourne à Chile ?

 

– Non, j’ai quitté Santiago provisoirement, je compte pendant quelque temps habiter Valdivia ; j’ai laissé mes amis continuer leur route et je me suis détournée pour saluer mon frère.

 

– Oui, je sais que celui que les faces pâles nomment le général Bustamente, à peine guéri d’une horrible blessure, s’est mis il y a un mois en route, et qu’il visite en ce moment la province de Valdivia. Je compte moi-même me rendre bientôt dans cette ville.

 

– Beaucoup de faces pâles du Sud s’y trouvent en ce moment.

 

– Parmi ces étrangers n’y en a-t-il pas quelques-uns que je connaisse ?

 

– Mon Dieu, je ne crois pas ; si ! un seul, don Tadeo de Léon, mon mari.

 

Antinahuel leva la tête avec étonnement.

 

– Je le croyais fusillé, dit-il.

 

– Il l’a été.

 

– Eh bien ?

 

– Il est parvenu à se soustraire à la mort, quoique grièvement blessé.

 

La jeune femme cherchait à lire sur le visage impassible de l’Indien l’impression causée par la nouvelle qu’elle lui avait ainsi brusquement annoncée.

 

– Que ma sœur m’écoute, reprit-il au bout d’un instant, don Tadeo est toujours son ennemi, n’est-ce pas ?

 

– Plus que jamais.

 

– Bon.

 

– Non content de m’avoir lâchement abandonnée, de m’avoir ravi mon enfant, cette innocente créature qui seule me consolait et m’aidait à supporter les chagrins dont il m’a abreuvée, il a mis le comble à ses mauvais procédés envers moi, en courtisant publiquement une autre femme qu’il traîne partout à sa suite et qui se trouve en ce moment à Valdivia avec lui.

 

– Ah ! fit le chef avec une certaine indifférence.

 

Habitué aux mœurs araucaniennes, qui permettent à chaque homme de prendre autant de femmes qu’il en peut nourrir, il trouvait l’action de don Tadeo toute naturelle.

 

Cette nuance n’échappa pas à doña Maria, un sourire ironique releva une seconde le coin de ses lèvres ; elle continua négligemment, en regardant fixement le chef :

 

– Oui, cette femme se nomme, je crois, doña Rosario de Mendoz, c’est, dit-on, une adorable créature.

 

Ce nom jeté ainsi froidement produisit sur le chef l’effet d’un coup de foudre ; il se leva d’un bond, et le visage enflammé, l’œil étincelant :

 

– Rosario de Mendoz ! dites-vous, ma sœur, s’écria-t-il.

 

– Mon Dieu, je ne la connais pas, répondit-elle, j’ai seulement entendu prononcer son nom, je crois effectivement qu’elle se nomme ainsi ; mais, ajoutât-elle, quel intérêt prend donc mon frère ?…

 

– Aucun, interrompit-il.

 

Il reprit sa place.

 

– Pourquoi ma sœur ne se venge-t-elle pas de l’homme qui l’a abandonnée ?

 

– À quoi bon ? et puis, quelle vengeance puis-je espérer ? je ne suis qu’une femme faible et craintive, sans ami, sans appui, seule enfin.

 

– Et moi, dit le chef, que suis-je donc ?

 

– Oh ! dit-elle vivement, je ne veux pas que mon frère se fasse le vengeur d’une insulte qui m’est personnelle.

 

– Ma sœur se trompe ; en attaquant cet homme c’est ma propre insulte que je vengerai.

 

– Que mon frère s’explique, je ne le comprends pas.

 

– C’est ce que je veux faire.

 

– J’écoute.

 

En ce moment la mère de Antinahuel entra dans le toldo, et s’approchant du chef :

 

– Mon fils a tort de rappeler d’anciens souvenirs et de r’ouvrir de vieilles blessures, dit-elle avec tristesse.

 

– Femme ! retirez-vous, répondit l’Indien, je suis un guerrier, mon père m’a légué une vengeance, j’ai juré, j’accomplirai mon serment.

 

La pauvre Indienne sortit en poussant un soupir.

 

La Linda, dont la curiosité était éveillée au plus haut point, attendait avec anxiété que le chef s’expliquât.

 

Au dehors, la pluie tombait en crépitant sur les feuilles des arbres, par instants un souffle de vent nocturne, chargé de rumeurs incertaines, arrivait en sifflant à travers les ais mal joints du toldo et faisait vaciller la torche qui l’éclairait.

 

Les deux interlocuteurs, perdus dans leurs réflexions, prêtaient malgré eux l’oreille à ces bruits sans nom, et sentaient une immense tristesse envahir leur esprit.

 

Le chef releva la tête, et aspirant coup sur coup plusieurs goulées de fumée de son pajillo qu’il jeta brusquement, il commença d’une voix basse :

 

– Bien que ma sœur soit presque un enfant de la nation, puisque ma mère l’a élevée, jamais elle n’a connu l’histoire de ma famille ; cette histoire que je vais lui dire lui révélera que j’ai contre don Tadeo de Léon une vieille haine toujours vivace, et que si jusqu’à présent j’ai paru la mettre en oubli, je ne l’ai fait que parce que cet homme était le mari de ma sœur ; la conduite de don Tadeo envers ma sœur me dégage de la promesse que je m’étais faite à moi-même et me rend ma liberté d’action.

 

La jeune femme fit un geste d’assentiment.

 

– Lorsque les culme-huinca – misérables Espagnols – continua-t-il, eurent conquis le Chili et réduit en esclavage ses lâches habitants, ils songèrent à conquérir à son tour l’Araucanie, et marchèrent vers les Aucas, dont ils violèrent les frontières – ma sœur voit que je prends mon récit de haut – le toqui Cadegual fut un des premiers à convoquer dans la plaine du Carampangue un grand auca-coyog – conseil de la nation. – Nommé toqui des quatre Utal-Mapus, il livra bataille aux faces pâles ; la mêlée fut terrible, elle dura depuis le lever jusqu’au coucher du soleil ; bien des guerriers moluchos partirent pour les prairies bienheureuses de l’Eskennane, mais Pillian n’abandonna pas les Aucas, ils furent vainqueurs, et les Chiaplo s’enfuirent comme des lièvres craintifs devant les redoutables lances de nos guerriers. Bien des visages pâles tombèrent entre nos mains ; parmi eux se trouvait un chef puissant nommé don Estevan de Léon. Le toqui Cadegual aurait pu user de ses droits et le tuer, il n’en fit rien ; loin de là, il le conduisit dans sa tolderia, le traita avec douceur, comme un frère. Mais quand les Espagnols ont-ils su jamais reconnaître un bienfait ? Don Estevan, oubliant les devoirs sacrés de l’hospitalité, séduisit la fille de celui auquel il devait la vie, et un jour il disparut avec elle. La douleur du toqui fut immense à cette indigne et déloyale trahison, il jura alors de faire aux faces pâles une guerre sans pitié, il tint son serment ; tous les Espagnols pris par lui, quels que fussent leur âge et leur sexe, étaient massacrés ; ces terribles représailles étaient justes, n’est-ce pas ?

 

– Oui, dit laconiquement la Linda.

 

– Un jour, Cadegual surpris par ses féroces ennemis, tomba couvert de blessures entre leurs mains, après une héroïque résistance, pendant laquelle tous ses mosotones s’étaient bravement fait tuer à ses côtés. À son tour, Cadegual était au pouvoir de don Estevan de Léon. Le chef espagnol reconnut celui qui, quelques années auparavant, lui avait sauvé la vie. Il fut miséricordieux. Après avoir coupé les deux poignets et crevé les yeux à son prisonnier, il lui rendit sa fille dont il ne voulait plus, et le renvoya à sa nation. Le toqui fut ramené par son enfant, à laquelle il avait pardonné. Arrivé à sa tribu, Cadegual convoqua tous ses parents, leur raconta ce qu’il avait souffert, leur montra ses bras sanglants et mutilés, et après avoir fait jurer à ses fils et à tous ses parents de le venger, il se laissa mourir de faim, pour ne pas survivre à sa honte.

 

– Oh ! c’est affreux, s’écria doña Maria, émue malgré elle.

 

– Ce n’est rien encore, reprit le chef avec un sourire amer ; que ma sœur écoute la suite : Depuis cette époque, une implacable destinée a constamment pesé sur les deux familles, et continuellement opposé les descendants du toqui Cadegual à ceux du capitaine don Estevan de Léon. Depuis trois siècles cette lutte dure, ardente, acharnée entre les deux familles, elle ne se terminera que par l’extinction de l’une d’elles ou peut-être de toutes deux. Jusqu’à présent l’avantage est presque toujours resté aux Leons ; les fils du toqui ont bien souvent été vaincus, mais ils sont toujours demeurés debout, implacables, prêts à recommencer le combat au premier signal. Aujourd’hui la famille de don Estevan ne compte plus qu’un représentant, don Tadeo, représentant redoutable par son courage, sa fortune, et l’influence immense dont il dispose parmi ses compatriotes. Lui, personnellement, n’a jamais nui aux Aucas, il semble même ignorer la haine invétérée qui existe entre sa famille et celle du toqui, mais les descendants de Cadegual se souviennent, ils sont forts, nombreux et puissants à leur tour, l’heure de la vengeance a sonné, ils ne la laisseront pas échapper. Ma sœur, fit-il avec un éclat de voix terrible, mon aïeul était le toqui Cadegual, merci de m’avoir averti que non-seulement mon ennemi n’est pas mort, mais encore qu’il se trouve près de moi !

 

– Votre mère vous l’a dit, Penni, pourquoi réveiller de vieilles haines ? la paix règne aujourd’hui entre les Chiliens et les Aucas, que mon frère prenne garde, les blancs sont nombreux, ils ont beaucoup de soldats aguerris.

 

– Oh ! reprit-il avec un regard sinistre, je suis sûr de réussir, nieucai ni amey malghon ! – j’ai ma nymphe.

 

Les Indiens d’un haut rang ont tous la ferme croyance qu’ils ont un génie familier contraint de leur obéir.

 

Doña Maria feignit de se rendre à cette raison.

 

Elle avait réussi à lancer le chasseur sur le gibier qu’elle voulait atteindre, peu lui importait le motif qui le faisait lui obéir.

 

Elle savait parfaitement que cette haine particulière, que le chef mettait en avant, n’était qu’un prétexte, et que la véritable cause restait enfouie au fond de son cœur. Bien qu’elle l’eût devinée, elle ne parut pas s’en douter.

 

Pendant longtemps encore elle causa de choses indifférentes avec Antinahuel, puis elle se retira dans une chambre qui avait été préparée pour elle.

 

Il était tard, doña Maria voulait au point du jour partir pour Valdivia.

 

Elle connaissait assez bien son ancien compagnon d’enfance pour savoir que maintenant que le tigre était éveillé, il ne tarderait pas à se mettre en quête de la proie qui lui était indiquée.

 

La nuit entière s’écoula sans que le toqui, plongé dans de profondes réflexions, songeât à prendre un instant de repos.

 

XX

LE MACHI – SORCIER. –


Le même jour une tolderia située à cent vingt kilomètres d’Arauco, au milieu des montagnes, sur les bords du Carampangue, était livrée à la plus grande agitation.

 

Les femmes et les guerriers, rassemblés devant la porte d’un toldo au seuil duquel un cadavre était exposé sur une espèce de lit de parade en branchages, poussaient des cris et des gémissements qui se mêlaient aux bruits assourdissants des tambours, des flûtes, aux accents lugubres et aux aboiements prolongés des chiens que tout ce tapage rendait furieux.

 

Au milieu de la foule, immobile aux côtés du cadavre, paraissant diriger la cérémonie, se trouvait un homme vieux déjà, de haute taille, revêtu d’un costume de femme, qui faisait des gestes et des contorsions bizarres, entremêlés de hurlements.

 

Cet homme, d’un aspect farouche, était le machi ou sorcier de la tribu ; le mouvement qu’il se donnait, les cris qu’il poussait, avaient pour but de défendre le cadavre contre les attaques du génie du mal qui prétendait s’en emparer.

 

À un signe de cet homme la musique et les gémissements cessèrent.

 

Le génie du mal, vaincu par le pouvoir du machi, avait renoncé à lutter plus longtemps et, de guerre lasse, abandonnait le cadavre dont il ne pouvait s’emparer.

 

Alors le sorcier se tourna vers un homme aux traits altiers et au regard dominateur, qui se tenait auprès de lui appuyé sur une longue lance.

 

– Ulmen de la puissante tribu du Grand Lièvre, lui dit-il d’une voix sombre, ton père, le valeureux Ulmen qui nous a été ravi par Pillian, ne redoute plus l’influence du mauvais génie que j’ai forcé à s’éloigner, il chasse maintenant dans les prairies bienheureuses de l’Eskennane avec les guerriers justes ; tous les rites sont accomplis, l’heure de rendre son corps à la terre est arrivée !

 

– Arrêtez ! répondit vivement le chef, mon père est mort, mais qui l’a tué ? un guerrier ne succombe pas ainsi en quelques heures sans qu’une influence secrète ne se soit appesantie sur lui et venue sécher les sources de la vie dans son cœur ; réponds-moi, machi inspiré de Pillian, dis-moi le nom de l’assassin ? Mon cœur est triste, il n’éprouvera de soulagement que lorsque mon père sera vengé.

 

À ces paroles prononcées d’une voix ferme, un frémissement parcourut les rangs de la population réunie et groupée autour du corps.

 

Le machi, après avoir laissé errer son regard sur les assistants, baissa les yeux, croisa les bras sur sa poitrine et sembla se recueillir.

 

Les Araucans n’admettent qu’une seule mort, celle du champ de bataille ; ils ne supposent pas que l’on puisse perdre la vie, soit par accident, soit par maladie ; dans ces deux cas, ils attribuent toujours la mort à l’action d’un pouvoir occulte, ils sont persuadés qu’un ennemi du défunt lui a jeté le sort qui l’a tué. Dans cette persuasion, au moment des funérailles, les parents et les amis du mort s’adressent au machi afin qu’il leur dénonce l’assassin.

 

Le machi est obligé de le désigner ; en vain il chercherait à leur faire comprendre que la mort de leur parent est naturelle, leur fureur se tournerait immédiatement contre lui, et il deviendrait leur victime.

 

Dans cette dure alternative, le machi se garde bien d’hésiter ; le meurtrier est d’autant plus facile à désigner qu’il n’existe pas et que le sorcier ne craint pas de se tromper. Seulement, pour faire accorder ses intérêts avec ceux des parents qui réclament une victime, il désigne un de ses ennemis particuliers à la colère des parents ; lorsque, ce qui est rare, le machi n’a pas d’ennemis, il prend au hasard.

 

Le prétendu meurtrier, en dépit de ses protestations d’innocence, est immolé sans pitié.

 

On comprend ce qu’une semblable coutume a de périlleux, quelle influence elle doit donner au sorcier dans la tribu, influence, nous sommes obligé d’en convenir, dont il abuse sans le moindre scrupule dans toutes les circonstances.

 

De nouveaux personnages, au nombre desquels se trouvaient Valentin Guillois et son ami, avaient fait leur entrée dans le village ; attirés par la curiosité, ils se mêlèrent aux groupes qui stationnaient devant le cadavre.

 

Les deux Français ne comprenaient rien à cette scène que leur guide leur expliqua brièvement, alors ils en suivirent les différentes phases avec le plus grand intérêt.

 

– Eh bien, reprit l’Ulmen au bout d’un instant, mon père ne sait-il pas le nom de l’homme auquel nous devons demander compte du meurtre ?

 

– Je le sais, répondit le sorcier d’une voix sombre.

 

– Pourquoi donc le machi inspiré garde-t-il le silence lorsque le cadavre crie vengeance ?

 

– Parce que, répondit le devin, en regardant cette fois bien en face le chef nouvellement arrivé, il y a des hommes puissants qui se rient de la justice humaine.

 

Les yeux de la foule se portèrent sur celui que le sorcier paraissait désigner indirectement.

 

– Le coupable, s’écria l’Ulmen avec force, quel que soit son rang dans la tribu, n’échappera pas à ma juste vengeance ; parle sans crainte, devin, je te jure que celui dont tu prononceras le nom sera mis à mort !

 

Le machi se redressa, il leva lentement le bras, et au milieu de l’anxiété générale, il désigna du doigt le chef qui avait offert une si cordiale hospitalité aux étrangers, en disant d’une voix haute et vibrante :

 

– Accomplis donc ton serment, Ulmen, voici l’assassin de ton père ! Trangoil Lanec – ravin profond – lui a jeté le sort qui l’a tué.

 

Et le machi se voila la face avec un coin de son poncho, comme s’il avait été accablé de douleur par la révélation qu’il avait faite.

 

Aux terribles paroles du devin, un silence d’étonnement se fit dans le peuple.

 

Trangoil Lanec était le dernier de la tribu qu’on aurait osé soupçonner, il était aimé et vénéré de tous pour son courage, sa franchise et sa générosité.

 

Le premier moment de surprise passé, il s’opéra un grand mouvement dans la foule, chacun s’écarta du soi-disant meurtrier qui resta seul face à face avec celui dont on l’accusait d’avoir causé la mort.

 

Trangoil Lanec demeura impassible, un sourire de dédain glissa sur ses lèvres, il descendit de cheval et attendit.

 

L’Ulmen marcha lentement vers lui, et arrivé à quelques pas :

 

– Pourquoi as-tu tué mon père, Trangoil Lanec ? lui dit-il d’une voix triste, il t’aimait, et moi, n’étais-je pas ton Penni ?

 

– Je n’ai pas tué ton père, Curumilla – or noir – répondit le chef, avec un accent de franchise qui aurait convaincu un homme moins prévenu que celui auquel il s’adressait.

 

– Le machi l’a dit.

 

– Il ment.

 

– Non, le machi ne peut mentir, il est inspiré de Pillian ; toi, ta femme et tes enfants, vous mourrez, la loi le veut ainsi.

 

Sans daigner répondre, le chef jeta ses armes et alla se placer près du poteau du sang, planté devant le toldo de médecine qui renferme l’idole sacrée.

 

Un cercle se forma, dont le poteau devint le centre ; la femme et les enfants du chef furent amenés ; on commença immédiatement les apprêts du supplice, les funérailles du chef ne pouvaient avoir lieu avant l’exécution de son meurtrier.

 

Le machi triomphait.

 

Un seul homme avait à plusieurs reprises osé s’élever contre ses dilapidations et ses fourberies, cet homme allait mourir et le laisser maître absolu dans la tribu.

 

Sur un signe de Curumilla, deux Indiens s’emparèrent du chef, et malgré les pleurs et les sanglots de ses femmes, et de ses enfants, ils se mirent en mesure de l’attacher au poteau.

 

Les deux Français avaient assisté au spectacle de ce drame infâme. Louis était révolté de la fourberie du machi et de la crédulité des Indiens.

 

– Oh ! dit-il à son ami, nous ne pouvons laisser accomplir ce meurtre.

 

– Hum ! murmura Valentin en caressant les crocs de ses moustaches blondes et en regardant autour de lui, ils sont nombreux.

 

– Qu’importe ? reprit Louis avec feu, je ne veux pas être témoin d’une pareille iniquité, dussé-je périr, j’essaierai de sauver ce malheureux qui nous a offert si franchement son amitié.

 

– Le fait est, dit Valentin d’un ton pensif, que Trangoil Lanec, comme ils le nomment, est un honnête homme pour lequel j’éprouve une vive sympathie ; mais que pouvons-nous ?

 

– Pardieu ! s’écria Louis en saisissant ses pistolets, nous jeter entre lui et ses ennemis, nous en tuerons toujours bien chacun cinq ou six.

 

– Oui, et les autres nous tueront, sans que nous réussissions à sauver celui pour lequel nous nous serons dévoués ; mauvais moyen, trouvons autre chose.

 

– Hâtons-nous, le supplice va commencer.

 

Valentin se frappa le front.

 

– Ah ! dit-il tout à coup avec un sourire goguenard, la ruse seule peut nous servir, laisse-moi faire, mon ancien métier de saltimbanque va, je crois, nous venir en aide, mais au nom du ciel jure-moi bien de rester calme.

 

– Je te le jure, si tu le sauves.

 

– Sois tranquille, à fourbe, fourbe et demi, je vais prouver à ces sauvages que je suis plus fin qu’eux.

 

Valentin poussa son cheval au milieu du cercle.

 

– Un moment, dit-il d’une voix forte.

 

À l’apparition imprévue de cet homme, que personne n’avait encore remarqué, chacun se retourna et le regarda avec surprise.

 

Louis, la main sur ses armes, suivait avec anxiété les mouvements de son ami, prêt à voler à son secours.

 

– Ne plaisantons pas, continua Valentin, nous n’avons pas le temps de nous amuser, vous êtes des imbéciles et votre machi se moque de vous. Comme vous y allez, vous autres ! Vous n’y regardez pas à deux fois pour tuer un homme ! Caramba, je me suis fourré dans la tête de vous empêcher de faire une sottise, et nous allons voir !

 

Et posant le poing sur la hanche, il promena sur l’assemblée un regard intrépide.

 

Les Indiens avaient, suivant leur coutume, écouté cet étrange discours, sans faire un geste qui témoignât de leur surprise.

 

Curumilla s’approcha :

 

– Que mon frère pâle se retire, dit-il froidement, il ignore les lois des Puelches, cet homme est condamné, il mourra, le machi l’a désigné.

 

– Vous êtes stupides ! fit Valentin en haussant les épaules, votre machi est sorcier comme je suis Aucas ; je vous répète qu’il se moque de vous, je vous le prouverai si vous voulez.

 

– Que dit mon père ? demanda Curumilla au machi, qui se tenait froid et immobile aux côtés du cadavre.

 

Le devin sourit avec dédain.

 

– Quand les blancs ont-ils dit la vérité ? répondit-il en ricanant ; que celui-ci prouve s’il le peut ce qu’il avance.

 

– Bon ! reprit l’Ulmen, le Muruche peut parler.

 

– Pardieu ! s’écria le jeune homme, malgré l’imperturbable assurance de cet individu, ce n’est pas difficile de vous prouver qu’il est un imposteur.

 

– Nous attendons, fit Curumilla.

 

Les Indiens se rapprochèrent avec curiosité.

 

Louis ne comprenait pas où son ami voulait en venir ; il devinait qu’une idée biscornue lui était passée par la cervelle et était aussi impatient que les autres de savoir comment il se tirerait à son honneur de l’obligation qu’il venait de prendre.

 

– Un instant, dit le machi avec assurance, que feront mes frères si je prouve, moi, que mon accusation est vraie ?

 

– L’étranger mourra, dit froidement Curumilla.

 

– J’accepte, répondit résolument Valentin.

 

Mis ainsi en demeure de s’expliquer, le Français se redressa, fronça les sourcils, et grossissant sa voix :

 

– Moi aussi, dit-il, je suis un grand médecin !

 

Les Indiens s’inclinèrent avec déférence.

 

La science des Européens est parfaitement établie parmi eux, ils la respectent sans la discuter.

 

– Ce n’est pas Trangoil Lanec, continua le Français avec aplomb, qui a tué le chef, c’est le machi lui-même.

 

Un frémissement d’étonnement et de crainte parcourut l’assemblée.

 

– Moi ! s’écria le sorcier avec étonnement.

 

– Vous-même et vous le savez bien, répondit Valentin en jetant sur lui un regard qui le fit tressaillir.

 

– Étranger, dit Trangoil Lanec avec une suprême majesté, il est inutile de vous interposer en ma faveur, mes frères me croient coupable, tout innocent que je suis, je dois mourir.

 

– Votre dévouement est superbe, mais il est absurde, lui répondit Valentin.

 

– Cet homme est coupable, appuya le machi.

 

– Finissons-en, reprit Trangoil Lanec, tuez-moi.

 

– Que disent mes frères ? demanda Curumilla, en s’adressant à la foule qui se pressait anxieuse autour de lui.

 

– Que le grand médecin Muruche prouve la vérité de ses paroles, répondirent les guerriers tout d’une voix.

 

Ils aimaient Trangoil Lanec et désiraient intérieurement qu’il ne mourût pas.

 

D’un autre côté, ils avaient pour le machi une haine que la terreur profonde qu’il leur inspirait suffisait, à peine à leur faire dissimuler.

 

– Très-bien, reprit Valentin en descendant de cheval, voici ce que je propose.

 

Chacun se tut.

 

Le Parisien dégaina son sabre et le fit étinceler aux yeux de la foule.

 

– Vous voyez ce machete, dit-il d’un air inspiré, je vais me l’enfoncer dans la bouche jusqu’à la poignée, si Trangoil Lanec est coupable, je mourrai ; s’il est innocent, comme je l’affirme, Pillian m’aidera et je retirerai le sabre de mon corps sans avoir souffert aucune blessure.

 

– Mon frère a parlé comme un guerrier courageux, dit Curumilla, nous sommes prêts.

 

– Je ne le souffrirai pas, s’écria Trangoil Lanec, mon frère veut-il donc se tuer ?

 

– Pillian est juge, répondit Valentin avec un sourire d’une expression indéfinissable et un air de conviction parfaitement joué.

 

Les deux Français échangèrent un regard.

 

Les Indiens sont de grands enfants pour lesquels tout spectacle est une fête ; la proposition extraordinaire du Parisien, leur sembla sans réplique.

 

– L’épreuve ! l’épreuve ! crièrent-ils !

 

– Bien, dit Valentin, que mes frères regardent.

 

Il se mit alors dans la position classique adoptée par les saltimbanques, lorsque sur les places ils se livrent à cet exercice, puis il introduisit dans sa bouche la lame du sabre, et en quelques secondes l’y fit disparaître tout entière.

 

Pendant l’exécution de ce tour de force, qui pour eux était un miracle, les Puelches regardaient le hardi Français avec terreur, sans oser même respirer ; ils ne comprenaient pas qu’un homme accomplît une pareille opération sans se tuer immédiatement.

 

Valentin se tourna de tous les côtés, afin que chacun fût bien certain de la réalité du fait, puis, sans se presser, il retira la lame de sa bouche, aussi brillante que lorsqu’il l’avait sortie du fourreau.

 

Un cri d’enthousiasme s’échappa de toutes les poitrines.

 

Le miracle était évident.

 

– Un instant, dit-il, j’ai encore quelque chose à vous demander.

 

Le silence se rétablit.

 

– Je vous ai prouvé, n’est-ce pas, d’une façon irrécusable, que le chef n’est pas coupable ?

 

– Oui ! oui ! s’écrièrent-ils en tumulte, le visage pâle est un grand médecin, il est aimé de Pillian.

 

– Très-bien ! maintenant, ajouta-t-il avec un sourire narquois à l’adresse du sorcier, il faut que votre machi prouve à son tour que je l’ai calomnié et que ce n’est pas lui qui à tué l’Apo Ulmen de votre tribu. Le chef mort était un guerrier renommé, il doit être vengé !

 

– Oui ! dirent les guerriers, il doit être vengé !

 

– Mon frère parle bien, observa Curumilla, que le machi fasse l’épreuve.

 

Le malheureux sorcier se vit perdu ; il devint livide, une sueur froide inonda ses tempes, un tremblement convulsif agita ses membres.

 

– Cet homme est un imposteur, grommela-t-il d’une voix éteinte, il vous abuse.

 

– Peut-être ! en attendant imitez-moi ! dit Valentin.

 

– Tenez, fit Curumilla en remettant le sabre au machi, si vous êtes innocent, Pillian vous protégera de même qu’il a protégé mon frère.

 

– Caramba, cela est certain, Pillian protège toujours les innocents, et vous allez en être la preuve, dit le Parisien, chez lequel l’esprit du gamin reprenait le dessus.

 

Le machi jeta autour de lui un regard désespéré.

 

Tous les yeux exprimaient l’impatience et la curiosité.

 

Le malheureux comprit qu’il n’avait de secours à attendre de personne.

 

Sa résolution fut prise en une seconde.

 

Il voulut mourir comme il avait vécu, en trompant la foule jusqu’à son dernier soupir.

 

– Je ne crains rien, dit-il d’une voix ferme, ce fer sera pour moi inoffensif. Vous voulez que j’accomplisse l’épreuve, j’obéirai ; mais prenez garde, Pillian est courroucé de votre conduite envers moi, l’humiliation que vous m’imposez sera vengée par de terribles fléaux qui vous accableront.

 

À ces paroles de leur voyant, les Puelches tressaillirent, ils hésitèrent ; depuis longues années ils avaient l’habitude d’ajouter foi entière à ses prophéties, ce n’était qu’avec crainte qu’ils osaient l’accuser d’imposture.

 

Valentin devina ce qui se passait dans le cœur des Indiens.

 

– Bien joué, murmura-t-il en répondant par un clignement d’yeux au sourire de triomphe du machi, à mon tour maintenant : Que mes frères se rassurent, dit-il d’une voix haute et ferme, aucun malheur ne les menace, cet homme parle ainsi parce qu’il a peur de mourir, il sait qu’il est coupable et que Pillian ne le protégera pas.

 

Le machi lui lança un regard empreint de haine, saisit le sabre, et d’un geste prompt comme la pensée, il fit disparaître la lame dans sa gorge.

 

Un flot de sang noir s’échappa de sa bouche, il ouvrit les yeux d’une façon démesurée, agita les bras convulsivement, fit deux pas en avant et tomba sur la face.

 

On s’empressa autour de lui, il était mort.

 

– Que l’on jette ce chien menteur aux vautours, dit Curumilla, en le poussant du pied avec mépris.

 

– Nous sommes frères, à la vie, à la mort, s’écria Trangoil Lanec en embrassant Valentin.

 

– Eh bien ! dit en souriant le jeune homme à son ami, je ne m’en suis pas trop mal tiré, hein ? Tu vois qu’il est bon dans certaines circonstances d’avoir un peu essayé de tous les métiers, puisque celui de saltimbanque même peut servir au besoin.

 

– Ne calomnie pas ton cœur, répondit Louis avec chaleur, en lui serrant la main, tu as sauvé la vie à un homme.

 

– Oui, mais j’en ai tué un autre.

 

– Celui-là était coupable !

 

XXI

LES FUNÉRAILLES D’UN APO ULMEN.


Peu à peu l’émotion causée par la mort du machi se calma, et l’ordre se rétablit.

 

Curumilla et Trangoil Lanec, abjurant tout sentiment de haine, s’étaient donné l’accolade fraternelle, aux applaudissements frénétiques des guerriers, qui aimaient les deux chefs.

 

– Maintenant que mon père est vengé, nous pouvons rendre son corps à la terre, observa Curumilla.

 

Puis, s’avançant vers les étrangers, il les salua en leur disant :

 

– Les visages pâles assisteront-ils aux funérailles ?

 

– Nous y assisterons, répondit Louis.

 

– Mon toldo est grand, continua le chef, mes frères me feront honneur en consentant à l’habiter pendant leur séjour dans la tribu.

 

Louis allait répondre, Trangoil Lanec se hâta de prendre la parole :

 

– Mes frères les visages pâles, dit-il, ont daigné accepter ma pauvre hospitalité.

 

Les jeunes gens s’inclinèrent en silence.

 

– Bon ! reprit l’Ulmen, que fait cela ? quel que soit le toldo que choisissent les Muruches, je les considérerai comme mes hôtes.

 

– Merci, chef, répondit Valentin, croyez que nous vous sommes reconnaissants de votre bienveillance.

 

L’Ulmen prit alors congé des Français, et revint se placer auprès du corps de son père.

 

La cérémonie commença aussitôt.

 

Les Araucans ne sont pas, ainsi que l’ont cru certains voyageurs, un peuple dénué de croyances ; au contraire, leur foi est vive et leur religion repose sur des bases qui ne manquent pas de grandeur.

 

Ils n’ont aucun dogme, cependant ils reconnaissent deux principes, celui du bien et celui du mal.

 

Le premier, nommé Pillian, est le dieu créateur ; le second, nommé Guécubu, est le dieu destructeur.

 

Guécubu est en lutte continuelle avec Pillian, cherchant à troubler l’harmonie du monde et à détruire ce qui existe.

 

On voit par là que la doctrine du Manichéisme est établie chez les nations barbares de l’Ancien et du Nouveau-Monde, qui, n’étant pas capables de pénétrer les causes du bien et du mal, ont imaginé deux principes contraires.

 

En sus de ces deux divinités principales, les Araucans comptent un nombre considérable de génies secondaires qui aident Pillian dans sa lutte contre Guécubu.

 

Ces génies sont mâles et femelles ; ces dernières sont toutes vierges, car, idée raffinée qu’on était loin d’attendre d’une nation barbare, la génération n’a pas lieu dans le monde intellectuel.

 

Les dieux mâles sont nommés Géru, seigneurs.

 

Les femelles Amey-Malghen, nymphes spirituelles.

 

Les Araucans croient à l’immortalité de l’âme, et par conséquent à une vie future, où les guerriers qui se sont distingués sur la terre chassent dans des prairies giboyeuses, entourés de tout ce qu’ils ont aimé.

 

Comme toutes les nations américaines, les Araucans sont extrêmement superstitieux.

 

Leur culte consiste à se réunir dans le toldo de médecine, où se trouve une idole informe qui est censée représenter Pillian ; ils pleurent, poussent de grands cris avec force contorsions, et lui sacrifient un mouton, une vache, un cheval ou un Chilihueque.

 

Sur un signe de Curumilla, les guerriers s’éloignèrent pour livrer passage aux femmes qui entourèrent le cadavre et se mirent à marcher en rond, en chantant sur un ton bas et plaintif les hauts faits du mort.

 

Au bout d’une heure, le cortège s’ébranla à la suite du corps, porté par les quatre guerriers les plus renommés de la tribu, et se dirigea vers une colline où la sépulture était préparée.

 

Par derrière venaient des femmes qui jetaient à pleines mains de la cendre chaude sur les traces laissées par le passage du cortège, afin que s’il prenait envie à l’âme du défunt de rentrer dans son corps, elle ne pût retrouver le chemin de son toldo et venir troubler ses héritiers.

 

Lorsque le cadavre eut été assis dans la fosse, Curumilla égorgea les chiens et les chevaux de son père, qui furent déposés auprès de lui pour qu’il pût chasser dans les prairies bienheureuses. À portée de sa main on plaça une certaine quantité de vivres pour sa nourriture et celle de la tempulaggy ou batelière chargée de le conduire dans l’autre contrée, en présence de Pillian, où il devait être jugé suivant ses bonnes ou mauvaises actions, puis on jeta de la terre sur le corps, mais comme le défunt avait été un guerrier renommé, on amoncela des pierres dont on forma une pyramide, puis chacun fit une dernière fois le tour de la tombe en versant dessus une grande quantité de chicha.

 

Les parents et les amis retournèrent en dansant et en chantant au village, où les attendait un de ces homériques repas de funérailles araucaniens nommés cahuins, qui durent jusqu’à ce que tous les convives tombent ivres-morts.

 

Les voyageurs ne se souciaient que fort médiocrement d’assister à ce festin, ils se sentaient fatigués et préféraient prendre un peu de repos.

 

Trangoil Lanec devina leur pensée ; aussitôt que le cortège fut de retour à la tolderia, il se sépara de ses compagnons et offrit aux jeunes gens de les conduire à sa demeure.

 

Ceux-ci acceptèrent avec empressement.

 

Comme toutes les huttes araucaniennes, celle-ci était un vaste bâtiment en bois recouvert de boue blanchie à la chaux, ayant la forme d’un carré long, dont le toit était en terrasse.

 

Cette demeure simple, aérée, était à l’intérieur d’une propreté toute hollandaise.

 

Trangoil Lanec, on le sait, était un des chefs les plus respectés et les plus riches de sa tribu, il avait huit femmes.

 

Chez les Moluchos, la polygamie est admise.

 

Lorsqu’un Indien désire épouser une femme, il se déclare aux parents et fixe le nombre d’animaux qu’il veut leur donner ; ses conditions acceptées, il vient avec quelques amis, enlève la jeune fille, la jette en croupe derrière lui et reste pendant trois jours caché au fond des bois.

 

Le quatrième jour il revient, égorge une jument devant la hutte du père de sa fiancée, et les fêtes du mariage commencent.

 

Le rapt et le sacrifice de la jument tiennent lieu d’acte civil.

 

De cette façon, un Aucas est libre d’épouser autant de femmes qu’il en peut nourrir.

 

Pourtant, la première femme qui porte le titre de unem domo, ou femme légitime, est la plus honorée ; elle a la direction du ménage et la haute main sur les autres, qui sont appelées inam domo, ou femmes secondaires.

 

Toutes habitent le toldo de leur mari, mais dans des chambres séparées, où elles s’occupent à élever leurs enfants, à tisser des ponchos avec la laine des guanaccos et des chilihueques, et à préparer le plat que chaque jour une femme indienne est tenue de servir à dîner à son mari.

 

Le mariage est sacré, l’adultère est le plus grand des crimes ; la femme et l’homme qui le commettraient, seraient infailliblement assassinés par le mari et ses parents, à moins qu’ils ne rachetassent leur vie au moyen d’une contribution imposée par l’époux outragé.

 

Lorsqu’un Aucas s’absente, il confie ses femmes à ses parents, si, à son retour, il peut prouver qu’elles lui ont été infidèles, il a le droit d’exiger d’eux ce qu’il veut, aussi ont-ils intérêt à les surveiller.

 

Du reste, cette sévérité de mœurs ne regarde que les femmes mariées, les autres jouissent de la plus grande liberté et en profitent sans que personne y trouve à redire.

 

Les deux Français, jetés au milieu de ces mœurs étranges, ne comprenaient rien à cette existence indienne.

 

Valentin, surtout, était complètement désorienté, il était dans un étonnement perpétuel, qu’il se gardait bien de laisser percer soit dans ses discours, soit dans ses actions ; l’aventure du machi l’avait placé si haut dans l’estime des habitants de la tolderia, qu’il craignait avec raison que la moindre question indiscrète ne le renversât du piédestal sur lequel il se tenait en équilibre.

 

Un soir que Louis se préparait, ainsi qu’il en avait pris l’habitude, à parcourir les toldos afin de visiter les malades et de les soulager autant que ses connaissances bornées en médecine le lui permettaient, Curumilla se présenta aux deux étrangers pour les inviter à assister au cahuin donné par le nouveau machi, élu dans la journée à la place du mort.

 

Valentin promit de s’y rendre avec son ami.

 

D’après ce que nous avons rapporté plus haut, on comprend quelle influence énorme possède un sorcier sur les membres de la tribu ; le choix est donc difficile à faire, il est rare qu’il soit bon.

 

Le sorcier est assez ordinairement une femme ; lorsque c’est un homme, il endosse le costume féminin qu’il conserve pendant tout le reste de sa vie. Presque toujours la science lui vient par héritage.

 

Après un nombre considérable de pipes fumées et de discours interminables, on avait choisi pour remplacer l’ancien machi un vieillard d’un caractère doux et serviable, qui, pendant le cours de sa longue existence, n’avait jamais eu que des amis.

 

Le repas fut ce qu’on devait le supposer, copieux, abondamment fourni de ulpo, le mets national des Araucans, et arrosé d’un nombre incalculable de couis de chicha.

 

Entre autres mets qui figuraient au festin, il y avait une grande corbeille d’œufs durs que les Ulmènes avalaient à qui mieux mieux.

 

– Pourquoi ne mangez-vous pas d’œufs ? demanda Curumilla à Valentin, est-ce que vous ne les aimez pas ?

 

– Pardon, chef, répondit celui-ci, j’aime beaucoup les œufs, mais pas accommodés de cette manière, je ne me soucie pas de m’étouffer, moi !

 

– Oui, répondit l’Ulmen, je comprends, vous les préférez crus.

 

Valentin éclata d’un rire homérique.

 

– Pas davantage, dit-il en reprenant son sérieux, j’aime beaucoup l’œuf à la coque, les omelettes, les œufs brouillés, mais ni durs ni crus.

 

– Que voulez-vous dire ? les œufs ne peuvent se faire cuire que durs.

 

Le jeune homme le regarda avec stupéfaction, puis il lui dit d’un ton de compassion profonde :

 

– Comment, réellement, chef, vous ne connaissez que l’œuf dur ?

 

– Nos pères les ont toujours mangés ainsi, répondit l’Ulmen avec simplicité.

 

– Pauvres gens ! que je les plains, ils ont ignoré une des plus grandes jouissances de la vie ! Eh bien ! moi, ajouta-t-il en haussant la voix avec un enthousiasme goguenard, je veux que vous m’adoriez comme un bienfaiteur de l’humanité ; en un mot, je veux vous doter de l’œuf à la coque et de l’omelette, au moins mon souvenir ne périra pas parmi vous ; lorsque je serai parti, que vous mangerez un de ces deux plats, vous penserez à moi.

 

Malgré sa tristesse, Louis riait de la faconde burlesque et de la gaieté inépuisable de son frère de lait, chez lequel, à chaque instant, le gamin dominait l’homme sérieux.

 

Les chefs se récrièrent avec joie à la proposition du spahis, et lui demandèrent à grands cris quel jour il comptait mettre son projet à exécution.

 

– Je ne veux pas vous faire attendre longtemps l’exécution de ma promesse, dit-il, demain, sur la place de la tolderia, devant toute la tribu du Grand Lièvre assemblée, je vous montrerai comment vous devez vous y prendre pour faire cuire un œuf à la coque et confectionner une omelette.

 

À cette promesse, la satisfaction des chefs fut portée à son comble, les couis de chicha circulèrent avec plus de vivacité, et bientôt les Ulmènes se sentirent assez passablement ivres pour se mettre à chanter à tue-tête tous à la fois.

 

Musique qui produisit un tel effet sur les deux Français qu’ils se sauvèrent en courant et en se bouchant les oreilles.

 

Le festin se prolongea encore longtemps après leur départ.

 

XXII

EXPLICATIONS.


Nous retournerons maintenant à la chacra de don Gregorio Peralta, où avait été conduite doña Rosario après sa miraculeuse délivrance.

 

Les premiers jours, qui suivirent le départ des deux Français furent assez dénués d’incidents ; doña Rosario, enfermée dans sa chambre à coucher, restait presque continuellement seule.

 

La jeune fille, comme toutes les âmes blessées, cherchait à oublier la réalité pour se réfugier dans le rêve, afin de réunir et de conserver pieusement au fond de son cœur les quelques souvenirs heureux qui, parfois, étaient venus dorer d’un rayon de soleil la tristesse de son, existence.

 

Don Tadeo, complètement absorbé par ses hautes combinaisons politiques, ne la voyait que de loin en loin et pendant quelques minutes à peine.

 

Devant lui la jeune fille s’efforçait de paraître joyeuse, mais elle souffrait davantage encore de la nécessité de cacher au fond de son cœur le mal qui la dévorait.

 

Parfois elle descendait au jardin ; rêveuse, elle s’arrêtait sous le bosquet où avait eu lieu sa rencontre avec Louis, et elle restait des heures entières à penser à celui qu’elle aimait et qu’elle-même avait contraint à s’éloigner d’elle pour jamais.

 

Cette pauvre enfant, si belle, si douce, si pure, si digne d’être aimée, était condamnée par un destin implacable à mener continuellement une vie de souffrances et d’isolement, sans un parent, sans un ami auquel elle pût confier le secret de sa douleur.

 

Elle avait seize ans à peine, et déjà son âme froissée se repliait sur elle-même, son teint s’étiolait, sa démarche devenait languissante, ses grands yeux bleus pleins de larmes se fixaient incessamment vers le ciel, comme vers le seul refuge qui lui restât ; elle ne semblait plus tenir à la terre que par un fil léger que le moindre choc de l’adversité devait rompre.

 

C’était une étrange histoire que celle de cette jeune fille.

 

Jamais elle n’avait connu ses parents ; elle n’avait gardé aucune souvenance des baisers de sa mère, chaudes caresses du jeune âge qui font encore tressaillir de joie dans l’âge mûr.

 

Du plus loin qu’elle se rappelait, elle se voyait seule, seule toujours, livrée à des mains mercenaires et indifférentes.

 

Les joies naïves de l’enfance lui étaient restées étrangères, elle n’en avait connu que les ennuis et les tristesses, privée constamment de ces amitiés du jeune âge qui préparent insensiblement l’âme aux doux épanouissements, font éclore le rire au milieu des larmes et consolent dans un baiser.

 

Don Tadeo était la seule personne qui se fût attachée à elle, jamais il ne l’avait abandonnée, veillant avec le plus grand soin à son bien-être matériel, lui souriant et lui adressant toujours de bonnes et douces paroles ; mais don Tadeo était un homme beaucoup trop sérieux pour comprendre ces mille petits soins qu’exige l’éducation d’une jeune fille. Elle ne pouvait avoir pour lui que cette amitié profonde, mais respectueuse, qui éloigne ces confidences naïves que l’on n’ose faire qu’à une mère ou à une compagne de son âge.

 

Les visites de don Tadeo étaient entourées d’un mystère incompréhensible ; parfois, sans cause apparente, il lui faisait subitement quitter les gens auxquels il l’avait confiée, l’emmenait avec lui, après lui avoir fait d’abord changer de nom et l’obligeait à de longs voyages – c’était ainsi qu’elle était allée en France – puis tout à coup il la ramenait au Chili, tantôt dans une ville, tantôt dans une autre, sans jamais vouloir lui expliquer les raisons de la vie errante à laquelle il l’obligeait. Contrainte par son isolement à ne compter que sur elle-même, forcée à réfléchir dès que les premières lueurs de la raison s’étaient fait jour dans son cerveau, cette jeune fille, si frêle et si délicate en apparence, était douée d’une énergie et d’une fermeté de caractère qu’elle ignorait elle-même, mais qui la soutenaient à son insu et devaient, si pour elle sonnait un jour l’heure du danger, lui être d’un grand secours.

 

Souvent la jeune fille, poussée par cet instinct de curiosité si naturel à son âge, dans la position exceptionnelle où elle se trouvait, avait cherché par des questions adroites à saisir quelques lueurs qui pussent la guider dans ce dédale ; tout avait été inutile, don Tadeo était resté muet.

 

Un jour seulement, après l’avoir longtemps contemplée avec tristesse, il l’avait serrée sur son cœur, en lui disant d’une voix entrecoupée :

 

– Pauvre enfant ! je saurai te protéger contre tes ennemis.

 

Quels pouvaient être ces ennemis redoutables ? pourquoi s’acharnaient-ils ainsi sur une enfant de seize ans, qui ignorait le monde et n’avait jamais fait de mal à personne ?

 

Ces questions que doña Rosario se posait incessamment, restaient toujours sans réponse.

 

Seulement elle entrevoyait dans sa vie un de ces mystères terribles qui causent la mort des imprudents qui s’obstinent à les découvrir ; aussi ses jours se passaient dans des frayeurs continuelles, enfantées par son imagination.

 

Un soir que, triste et songeuse comme à son ordinaire, blottie frileusement au fond d’un fauteuil dans sa chambre à coucher, elle feuilletait un livre qu’elle ne lisait pas, don Tadeo se présenta à elle.

 

Le gentilhomme la salua comme il faisait toujours en la baisant au front, prit un siège, s’assit en face d’elle, et après l’avoir un instant contemplée avec mélancolie :

 

– J’ai à vous parler, Rosario, lui dit-il doucement.

 

– Je vous écoute, mon ami, répondit-elle en essayant de sourire.

 

Mais avant de rapporter cette conversation, nous devons donner au lecteur certaines explications nécessaires.

 

De même que toutes les autres contrées de l’Amérique du Sud, le Chili, longtemps courbé sous le joug espagnol, avait conquis son indépendance plutôt grâce à la faiblesse de son ancien maître que par ses propres forces.

 

Le système suivi dès le principe par les autorités espagnoles, avait arrêté chez les peuples de ces contrées le développement de ces idées philosophiques qui donnent à l’homme la conscience de sa propre valeur, le rendent un jour apte à conquérir la liberté et mûr pour en jouir dans de justes limites.

 

Nous l’avons dit dans un précédent ouvrage[9], les Américains du Sud n’ont aucune des vertus de leurs ancêtres ; en revanche, ils en possèdent tous les vices. Dénuée de cette éducation première, sans laquelle il est impossible de faire ou seulement de concevoir de grandes choses, la nation chilienne, libre par un coup inespéré du hasard, se trouva immédiatement le jouet de quelques intrigants qui cachèrent sous de grands mots de patriotisme une ambition effrénée ; vainement elle lutta, la nonchalance innée de ses habitants, la légèreté de leur caractère, fut un obstacle invincible à toute amélioration réelle.

 

À l’époque où nous sommes arrivés, le Chili se débattait sous la pression du général Bustamente. Cet homme, non content d’être ministre d’une République, ne rêvait rien moins que de s’en faire proclamer le chef, sous le titre de protecteur.

 

La réalisation de cette idée n’était pas impossible. Par sa position géographique, le Chili est presque indépendant de ces voisins incommodes qui, dans les États de l’Ancien-Monde, surveillent tous les actes d’une nation, prêts à mettre leur veto dès que leur intérêt semble menacé.

 

D’un côté, séparé du Haut Pérou par le vaste désert d’Atacama, presque infranchissable, la Bolivie pouvait seule hasarder quelques observations timides, mais le général Bustamente se réservait in petto d’englober cette République dans sa nouvelle confédération ; d’un autre côté, d’immenses solitudes et la Cordillère le séparaient de Buenos Ayres, qui n’avait ni la volonté, ni la puissance de s’opposer à ses projets. Un seul peuple pouvait lui faire une rude guerre, c’était le peuple araucan ; cette petite nation indomptable, entrée comme un coin de fer dans le Chili, inquiétait vivement le général. Il résolut de traiter avec le toqui Araucan, déterminé, lorsque ses projets auraient réussi, à réunir toutes ses forces pour conquérir ce pays qui avait résisté à la puissance espagnole.

 

En un mot, le général Bustamente rêvait de créer à l’extrémité sud de l’Amérique, avec le Chili, l’Araucanie et la Bolivie confédérés, une nationalité rivale des États-Unis.

 

Malheureusement pour le général, il n’y avait pas en lui l’étoffe d’un grand homme.

 

Le général Bustamente était tout simplement un soldat parvenu, ignorant, cruel, et qui ne doutait de rien.

 

Lorsque l’Amérique leva contre la métropole l’étendard de la révolte, de nombreuses sociétés secrètes furent fondées sur tous les points du territoire.

 

La plus redoutable sans contredit fut celle des Cœurs Sombres.

 

Les hommes qui se placèrent à la tête de cette société étaient tous des gens intelligents, instruits, dont, pour la plupart, les études s’étaient faites en Europe et qui, ayant vu de près les grands principes de la Révolution française, voulaient les appliquer dans leur pays et régénérer leur nation.

 

Après la proclamation de l’indépendance chilienne les sociétés secrètes n’ayant plus de but, disparurent.

 

Une seule persista à rester debout : la société des Cœurs Sombres ; c’est que celle-là ne voulait pas la licence sous le manteau de la liberté, elle comprenait qu’elle avait une grande et sainte mission à remplir, que sa tâche non-seulement n’était pas terminée, mais qu’elle commençait à peine.

 

Il fallait instruire ce peuple, le rendre digne de prendre place parmi les nations, et surtout le délivrer des tyrans qui voudraient l’asservir.

 

Cette mission, la société des Cœurs Sombres la remplit sans relâche, luttant constamment contre les pouvoirs oppresseurs qui se succédaient, et les renversant sans pitié.

 

Protées insaisissables, les membres de cette société échappaient aux recherches les plus actives ; si parfois quelques-uns tombaient dans l’arène, ils mouraient le front haut, confiants dans l’avenir et léguant à leurs frères le soin de continuer leur tâche.

 

La guérison du général Bustamente causa aux Cœurs Sombres un moment de stupeur ; mais don Tadeo, qui avait fait répandre partout la nouvelle de la façon miraculeuse, dont il avait survécu à son exécution, leur rendit, en se plaçant de nouveau à leur tête, non pas le courage qui ne leur avait pas failli, mais l’espoir.

 

Quel que grande que fût l’habileté des manœuvres employées par le général pour la réussite de ses projets, les Cœurs Sombres, qui avaient partout des affidés, l’avaient deviné ; ils surveillaient avec soin toutes ses démarches, car ils prévoyaient que le moment était proche où leur ennemi jetterait le masque.

 

Ils avaient appris le départ pour Valdivia du général convalescent.

 

Pour quelle raison, lorsque sa santé était encore si chancelante et que le repos lui était si nécessaire, se rendait-il dans cette province éloignée.

 

Il fallait le savoir à tout prix et se préparer pour une éventualité, quelle qu’elle fût.

 

Dans une réunion de la société, les mesures furent prises ; de plus, il fut résolu que le Roi des ténèbres se rendrait lui-même à Valdivia, afin, le cas échéant, de pouvoir prendre l’initiative de la résistance.

 

Mais don Tadeo ne voulait pas laisser derrière lui doña Rosario exposée aux coups de la Linda ; il pouvait seul défendre la jeune fille, n’était-il pas son unique soutien ?

 

Dès que les Cœurs Sombres furent dispersés, don Tadeo revint donc à la chacra et se présenta à doña Rosario.

 

– Chère enfant, lui dit-il, j’ai une mauvaise nouvelle à vous apprendre.

 

– Parlez ! mon ami, répondit-elle.

 

– Des affaires urgentes exigent ma présence le plus tôt possible à Valdivia.

 

– Oh ! fit-elle avec un mouvement d’effroi, vous ne me laisserez pas ici, n’est-ce pas ?

 

– J’en avais d’abord l’intention, reprit-il, cette retraite me paraissait réunir toutes les garanties de sûreté, mais rassurez-vous, ajouta-t-il, j’ai changé d’avis ; j’ai pensé que peut-être vous préféreriez m’accompagner.

 

– Oh oui ! dit-elle vivement, que vous êtes bon ! quand partons-nous ?

 

– Demain ! chère enfant, au lever du soleil.

 

– Je serai prête, répondit-elle en lui tendant son front sur lequel il déposa un baiser.

 

Don Tadeo se retira.

 

La jeune fille s’occupa immédiatement des préparatifs de son voyage.

 

Que lui importait d’être dans un endroit plutôt que dans un autre, puisque partout elle était condamnée à souffrir !

 

Qui sait si la pauvre enfant, sans oser se l’avouer à elle-même, n’espérait pas revoir celui qu’elle aimait ?

 

L’amour est un rayon de soleil divin qui illumine les nuits les plus sombres !

 

XXIII

LA CHINGANA.


Valdivia, fondée en 1551 par le conquérant espagnol don Pedro de Valdivia, est une charmante ville qui s’élève à deux lieues de la mer, sur la rive gauche d’un fleuve que de forts navires remontent facilement, dans la fertile vallée de Guadallanquen.

 

L’aspect de cette cité, sentinelle avancée de la civilisation dans ces contrées éloignées, est des plus riants ; les rues sont larges, tirées au cordeau, les maisons blanchies à la chaux, élevées d’un étage seulement à cause des tremblements de terre, se terminent toutes en terrasses.

 

Ça et là s’élancent dans les nues les hautes flèches des clochers des nombreuses églises et des couvents, qui occupent plus d’un bon tiers de la ville.

 

C’est une chose inouïe que le nombre de couvents qui pullulent en Amérique ; on peut affirmer que le Nouveau-Monde est la Terre Promise des moines, ils semblent sortir du sol à chaque pas.

 

Grâce au commerce étendu que fait Valdivia à cause de son port, lieu de relâche des nombreux baleiniers qui pèchent dans ces parages, et des navires qui viennent s’y radouber après avoir doublé le cap Horn ou avant de le passer, ses rues ont une animation que l’on rencontre rarement dans les villes américaines.

 

Don Tadeo arriva à Valdivia, en compagnie de don Gregorio et de doña Rosario, le soir du seizième jour après son départ de la chacra de son ami.

 

Ils avaient fait diligence, et pour ce pays, où l’on ne connaît d’autre moyen de transport que le cheval, c’était avoir voyagé avec une extrême rapidité.

 

Si les deux gentilshommes l’eussent voulu, il leur eût été facile d’entrer dans la ville vers deux ou trois heures de l’après-dîner, mais ils avaient préféré que, dans cette cité où beaucoup de personnes les connaissaient, nul ne se doutât de leur présence, d’abord parce que les causes qui les y amenaient exigeaient le plus grand secret, ensuite parce que don Tadeo était contraint de se cacher pour éviter les agents de la police du président de la République, qui avaient reçu l’ordre de l’arrêter partout où ils le rencontreraient.

 

Heureusement que dans ces pays, sans un hasard extraordinaire ou un concours de circonstances impossibles à prévoir, la police n’arrête jamais personne, à moins que ceux qu’elle poursuit ne viennent de leur plein gré se livrer entre ses mains, ce qui, nous devons l’avouer, arrive rarement.

 

Comme pendant son séjour à Valdivia, sa manière de vivre devait être réglée sur les affaires qui l’y amenaient, qu’il ne pouvait d’aucune façon avoir une maison montée, puisqu’il ne pouvait pas paraître en public, don Tadeo se rendit tout droit au couvent des Ursulines, et confia à l’abbesse, sa parente, digne femme dans laquelle il avait la plus grande confiance, la jeune fille qu’il avait amenée avec lui.

 

Doña Rosario accepta sans répugnance l’asile qui lui était offert, et où elle croyait être à l’abri de ses ennemis invisibles.

 

Dès que don Tadeo eut pris congé de sa pupille et de la vénérable abbesse des Ursulines, il se rendit en toute hâte dans une maison de la calle San-Xavier, où l’attendait don Gregorio dont il s’était séparé à l’entrée de la ville, afin d’éviter d’être remarqué.

 

– Eh bien ? lui demanda don Gregorio, dès qu’il le vit.

 

– Elle est en sûreté, du moins je le crois, répondit don Tadeo avec un soupir.

 

– Tant mieux, car il nous faut redoubler de précautions.

 

– Comment cela ?

 

– Depuis que je vous ai quitté, j’ai pris langue, je me suis informé, j’ai questionné en me promenant et en flânant sur le port et à l’Alameda.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, comme nous le pensions, le général Bustamente est ici.

 

– Déjà ?

 

– Il est arrivé depuis deux jours.

 

– Quelle raison si importante peut l’amener ? dit don Tadeo d’un air pensif ; oh ! je le saurai.

 

– Autre chose ; savez-vous qui l’accompagne ?

 

– Le bourreau ! fit don Tadeo avec un sourire ironique.

 

– À peu près, répondit don Gregorio.

 

– Qui donc alors ?

 

– La Linda !

 

Le chef des Cœurs Sombres pâlit affreusement.

 

– Oh ! dit-il, cette femme, toujours cette femme ! oh ! vous vous trompez, mon ami, c’est impossible.

 

– Je l’ai vue.

 

Don Tadeo marcha avec agitation pendant quelques secondes, puis, s’arrêtant devant son ami :

 

– Voyons, don Gregorio, lui dit-il d’une voix étouffée, vous êtes certain de ne pas avoir été dupe d’une ressemblance ; c’est bien elle que vous avez vue ?

 

– Vous veniez de me quitter, je me rendais ici, lorsqu’un bruit de chevaux me fit tourner la tête, et je vis, je vous le répète, je vis la Linda ; elle paraissait arriver, elle aussi, à Valdivia, deux lanceros l’escortaient, et un arriero conduisait des mules chargées de bagages.

 

– Oh ! fit don Tadeo, ce démon s’acharnera-t-il donc constamment à mes pas ?

 

– Ami, lui dit don Gregorio, dans la route que nous suivons tout obstacle doit être supprimé.

 

– Tuer une femme ? fit avec horreur le gentilhomme.

 

– Je ne dis pas cela, mais la mettre dans l’impossibilité de nuire. Souvenez-vous que nous sommes les Cœurs Sombres, et que, comme tels, nous devons être sans pitié.

 

– Silence ! murmura don Tadeo.

 

À ce moment deux coups secs furent frappés en dehors.

 

– Entrez ! cria don Gregorio.

 

La porte s’ouvrit, et don Pedro montra sa tête de fouine.

 

Il ne reconnut pas les deux hommes que, dans les diverses rencontres qu’il avait eues avec eux, il avait toujours vus masqués.

 

– Dieu vous garde, messieurs, dit-il en faisant une profonde salutation.

 

– Que désirez-vous, monsieur ? répondit don Gregorio d’un ton froidement poli, en lui rendant son salut.

 

– Monsieur, dit don Pedro, en cherchant des yeux le siège qu’on ne lui offrait pas, j’arrive de Santiago.

 

Don Gregorio s’inclina.

 

– À mon départ de cette ville, un banquier entre les mains duquel j’avais déposé des fonds, me remit plusieurs traites, entre autres celle-ci, tirée à vue sur don Gregorio Peralta.

 

– C’est moi, monsieur, veuillez me la remettre.

 

– Comme vous le verrez, monsieur, cette traite est de vingt-trois onces.

 

– Fort bien, monsieur, répondit don Gregorio en la prenant, permettez-moi, je vous prie, de l’examiner.

 

Don Pedro s’inclina à son tour.

 

Don Gregorio s’approcha d’un flambeau, regarda attentivement la lettre de change, la mit dans sa poche et prit de l’argent dans un meuble.

 

– Voilà vos vingt-trois onces, monsieur, lui dit-il en les lui donnant.

 

L’espion les prit, compta les pièces d’or en les regardant les unes après les autres, et mit les onces dans sa poche.

 

– C’est singulier ! monsieur, dit-il, au moment où les deux gentilshommes pensaient qu’ils allaient enfin être débarrassés de sa présence.

 

– Quoi donc, monsieur, demanda don Gregorio, est-ce que vous ne trouvez pas votre compte juste ?

 

– Oh ! pardonnez-moi, il est parfaitement juste ; mais, ajouta-t-il avec hésitation, je vous croyais négociant ?

 

– Ah !

 

– Oui.

 

– Eh bien ! qui vous fait supposer le contraire ?

 

– C’est que je ne vois pas de bureaux.

 

– Ils sont dans une autre partie de la maison, répondit don Gregorio, je suis armateur.

 

– Oh ! fort bien, monsieur.

 

– Et si je n’avais pensé, continua don Gregorio que vous aviez un pressant besoin de cet argent…

 

– Bien pressant, en effet, interrompit l’autre.

 

– Eh bien, je vous aurais prié de repasser demain, parce que, à cette heure avancée, ma caisse est fermée.

 

Là-dessus, il le congédia en haussant les épaules.

 

Don Pedro se retira visiblement désappointé.

 

– Cet homme mange à deux râteliers, dit don Gregorio ; c’est un espion du général.

 

– Je le sais ! répondit don Tadeo ; j’ai sur moi les preuves de sa trahison. C’était un instrument nécessaire ; aujourd’hui il peut nous nuire, nous le briserons.

 

Don Gregorio tira de sa poche la traite qui venait de lui être présentée, et la tendant à don Tadeo :

 

– Voyez ! lui dit-il.

 

Cette traite, au premier abord, paraissait entièrement semblable aux autres, elle contenait la formule de rigueur : À vue, il vous plaira payer, etc., etc. ; mais dans deux ou trois endroits, la plume, trop dure sans doute, avait craché et formé un certain nombre de petits points noirs, dont quelques-uns étaient presque imperceptibles.

 

Il paraît que ces points noirs avaient une certaine signification pour les deux hommes ; car dès que don Tadeo eut jeté les yeux sur la traite, il saisit son manteau dans lequel il s’enveloppa.

 

– C’est Dieu qui nous protège ! dit-il, il faut y aller sans retard.

 

– C’est aussi mon opinion, répondit don Gregorio, en présentant la traite à la lumière et la brûlant jusqu’à ce qu’il n’en restât pas la moindre parcelle.

 

Les deux hommes prirent chacun un long poignard et deux pistolets qu’ils cachèrent sous leurs habits – les deux conspirateurs connaissaient trop bien leur pays pour négliger cette précaution ; – ils rabattirent les ailes de leur chapeau sur leur front, et, embossés jusqu’aux yeux, à la façon des amoureux ou des chercheurs d’aventures, ils descendirent dans la rue.

 

Il faisait une de ces nuits splendides comme il n’est pas donné à nos bruineux climats d’en connaître ; le ciel, d’un bleu sombre, était plaqué d’un nombre infini d’étoiles, au milieu desquelles resplendissait la brillante croix du Sud ; l’air était embaumé de mille senteurs, et une légère brise, qui s’élevait de la mer, rafraîchissait l’atmosphère échauffée par les rayons ardents du soleil pendant tout le jour qui venait de s’écouler.

 

Les deux hommes passaient rapides et silencieux à travers les groupes joyeux qui sillonnaient les rues dans tous les sens.

 

C’est le soir surtout que les Américains se promènent, afin de prendre l’air et de jouir de la fraîcheur.

 

Les conjurés ne semblaient entendre ni les sons provocateurs de la vihuela qui vibraient à leurs oreilles, ni les refrains de sambacuejas qui s’envolaient par bouffées des chinganas, ni les éclats de rire frais et argentins des jeunes filles aux yeux noirs et aux lèvres roses, qui les coudoyaient au passage en leur lançant des regards provocateurs.

 

Ils marchèrent ainsi assez longtemps en se tournant par intervalles pour voir s’ils n’étaient pas suivis, s’enfonçant de plus en plus dans les bas quartiers de la ville.

 

Ils s’arrêtèrent enfin devant une maison d’assez piètre apparence, d’où s’échappaient à grand bruit les accords peu mélodieux d’une musique éminemment nationale.

 

Cette maison était une chingana. Ce mot n’a pas d’équivalent en français.

 

Une chingana chilienne de bas étage offre un aspect excentriquement drolatique, qui défierait le pinceau de Callot, et qui échappe à toute description.

 

Que le lecteur se figure une salle basse, aux murs enfumés, dont le sol est en terre battue rendue raboteuse par les détritus qu’y apportent incessamment les pieds des nombreux visiteurs. Au milieu de cet antre, éclairé seulement par une lampe fumeuse nommée candil, qui ne laisse distinguer que les silhouettes des habitués, sur des tabourets sont assis quatre hommes : deux raclent de mauvaises guitares veuves de la plupart de leurs cordes, avec le dos de la main, le troisième tambourine avec ses poings sur une table boiteuse en frappant de toutes ses forces, le dernier roule entre ses mains un morceau de bambou long de dix pouces, fendu en plusieurs branches, qui rend le son le plus discordant qui se puisse imaginer. Ces quatre musiciens, non contents du tapage formidable qu’ils produisent, hurlent à pleins poumons des chansons que nous nous garderons de traduire, et qui sont toutes à peu de différence près dans le genre de celle-ci :

 

Desde la esquina

Desde la esquina del carmen

Hasta la pena…

Hasta la pena dorada

He visto una…

He visto una chica bajando…

Cantando la…

Cantando la moza maia

Halsa que te han visio

A la esquina del puente, etc.

 

Tout ce tapage infernal est fait dans le but d’exciter des danseurs qui se trémoussent en prenant les poses les plus lascives et les plus obscènes qu’ils puissent inventer, aux grands applaudissements des spectateurs qui se tordent de joie, trépignent de plaisir, et parfois entraînés par cette harmonie, détonnent tous ensemble le halsa que te han visto du refrain avec les musiciens et les danseurs.

 

Au milieu de ce tohu-bohu, de ces cris et de ces trépignements, circulent le maître de l’établissement et ses garçons, armés de couis de chicha de bouteilles d’aguardiente et même de guarapo, pour désaltérer les consommateurs qui, c’est une justice à leur rendre, plus ils boivent, plus ils ont soif et plus ils veulent boire.

 

Deux ou trois fois dans la soirée il arrive que des habitués, plus échauffés que d’autres ou saisis aux cheveux par le démon de la jalousie, se prennent de querelle.

 

Alors les couteaux sont tirés de la polèna, les ponchos roulés autour du bras gauche pour tenir lieu de bouclier ; la musique se tait, on fait cercle autour des combattants, puis, quand l’un des deux est tombé, on le porte dans la rue, la musique reprend, la danse recommence et l’on n’y pense plus.

 

C’était devant un de ces établissements que le chef des Cœurs Sombres et son ami s’étaient arrêtés ; ils n’hésitèrent pas. Remontant les plis de leurs manteaux de façon à cacher complètement les traits de leurs visages, ils entrèrent dans la chingana ; malgré l’atmosphère empestée qui les prenait à la gorge, ils passèrent inaperçus au milieu des buveurs et gagnèrent le fond de la salle.

 

La porte de la cave n’était que poussée, ils l’ouvrirent doucement et disparurent sur les premières marches d’un escalier.

 

Ils descendirent dix degrés et se trouvèrent dans une cave, où un homme penché sur des tonneaux qu’il paraissait occupé à mettre en ordre, leur dit, sans se déranger de son travail :

 

– Voulez-vous de l’aguardiente de pisco, du mescal ou de la chicha ?

 

– Ni l’un ni l’autre, répondit don Tadeo, nous voulons du vin de France.

 

L’homme se redressa comme mu par un ressort.

 

Les deux aventuriers avaient mis leurs masques.

 

– Le voulez-vous blanc ou rouge ? demanda l’homme.

 

– Rouge comme du sang, fit don Tadeo.

 

– De quelle année ? reprit l’inconnu.

 

– De celui récolté le 5 avril 1817, dit encore don Tadeo.

 

– Alors, venez par ici, messieurs, répondit l’homme en s’inclinant respectueusement, le vin que vous me faites l’honneur de me demander est excessivement précieux, on l’enferme dans une cave à part.

 

– Pour être bu à la Saint-Martin, répondit don Tadeo.

 

L’homme qui semblait n’attendre que cette dernière réponse à ses questions, sourit d’un air d’intelligence et appuya légèrement la main sur le mur.

 

Une pierre tourna lentement sur elle-même sans produire le moindre bruit, et livra passage aux conspirateurs qui entrèrent aussitôt.

 

Derrière eux le passage se referma.

 

Dans la chingana, les cris, les chants et la musique avaient acquis une intensité réellement formidable, la joie des buveurs était à son comble.

 

XXIV

LES DEUX ULMÈNES.


Si, au lieu de raconter une histoire vraie, nous écrivions un roman, il y a certaines scènes de ce récit que nous passerions sous silence.

 

Celle qui va suivre serait certes de ce nombre ; pourtant bien que d’une trivialité un peu risquée, elle porte avec elle son enseignement, en montrant quelle est l’influence des premières habitudes d’une vie misérable, même sur les natures les mieux douées, et combien il est difficile plus tard de s’en défaire.

 

Nous ajouterons à la louange de Valentin, l’homme dont nous voulons parler ici, que son gaminisme, s’il est permis de se servir de cette expression, était beaucoup plus feint que réel, et que son but, en s’y laissant parfois entraîner, était d’amener le sourire sur les lèvres de son frère de lait, et de donner ainsi le change à la douleur dont il le voyait sourdement miné.

 

Ce préambule nécessaire posé, nous reprendrons le cours de notre narration, et, abandonnant pour un instant don Tadeo et son ami, nous prierons le lecteur de nous suivre dans la tribu du Grand Lièvre.

 

Le lendemain fut un beau jour pour la tribu, jour attendu avec impatience par les ménagères, qui allaient apprendre à confectionner, selon l’expression de Valentin, un plat nouveau qui semblait flatter la gourmandise de leurs maris.

 

Dès l’aube, hommes, femmes et enfants, réunis sur la grande place du village, formaient de nombreux groupes, où l’on discutait le mérite du plat inconnu, dont le secret devait être révélé.

 

Louis, pour lequel l’expérience que son ami allait faire avait fort peu d’intérêt, avait voulu rester dans le toldo ; mais Valentin s’était obstiné à ce qu’il assistât à l’expérience, et, de guerre lasse, le jeune homme avait enfin consenti.

 

Le Parisien était déjà à son poste, debout dans un espace libre, au centre de la place ; il suivait d’un œil narquois l’expression anxieuse ou incrédule qui se peignait tour à tour sur ces visages fixés sur lui.

 

Une table qui devait servir à ses apprêts culinaires, un fourneau allumé sur lequel chauffait une marmite en fer pleine d’eau, un couteau de cuisine, une poêle énorme, trouvée je ne sais où, une espèce de grande cuvette, une cuiller en bois, du persil, un morceau de lard, du sel du poivre et une corbeille remplie d’œufs frais, avaient été préparés sur sa recommandation par les soins de Trangoil Lanec.

 

On attendait l’arrivée de l’Apo-Ulmen de la tribu, pour commencer la séance.

 

Une espèce d’estrade avait été préparée pour lui, en face de l’opérateur.

 

Lorsque l’Apo-Ulmen eut pris des mains de son porte-pipe le calumet allumé, il se pencha un peu de côté, parla bas à l’oreille de Curumilla, qui se tenait respectueusement auprès de lui.

 

L’Ulmen s’inclina, descendit de l’estrade, vint dire au Parisien qu’il pouvait se mettre à l’œuvre et regagna sa place.

 

Valentin salua l’Apo-Ulmen, retira son poncho qu’il plia et plaça soigneusement à ses pieds, et relevant gracieusement ses manches jusqu’au-dessus du coude, il pencha légèrement le corps en avant, appuya sa main droite sur la table, et, prenant le ton d’un marchand de vulnéraire qui vante sa marchandise aux badauds, il commença sa démonstration.

 

– Illustres Ulmènes et vous redoutables guerriers de la noble et sacrée tribu du Grand Lièvre, dit-il d’une voix haute, claire et parfaitement accentuée, écoutez avec soin ce que je vais avoir l’honneur de vous expliquer.

 

« Dans le commencement des temps, le monde n’existait pas, l’eau et les nuées qui s’entre-choquaient continuellement dans l’immensité formaient alors l’Univers. Lorsque Pillian créa le monde, aussitôt qu’à sa voix l’homme fut sorti du sein de la montagne rouge, il le prit par la main, et, lui montrant toutes les productions de la terre, de l’air et des flots, il lui dit : Tu es le roi de la création, par conséquent les animaux, les plantes et les poissons t’appartiennent, ils doivent, chacun dans la mesure de ses forces, de son instinct, de sa conformation, concourir à ton bien-être et à ton bonheur dans ce monde où je t’ai placé ; ainsi, le cheval te portera d’un élan fougueux à travers les déserts, les lamas et les moutons à l’épaisse fourrure t’habilleront de leur laine et te nourriront de leur chair succulente. Quand Pillian eut ainsi analysé les unes après les autres les diverses qualités des animaux, avant de passer aux plantes et aux poissons, il arriva à la poule, qui coquetait insoucieusement en bécotant les graines éparses sur le sol, Pillian la prit par les ailes et la montrant à l’homme : Tiens, lui dit-il, voici un des êtres les plus utiles que j’aie créés pour ton usage : cuite dans la marmite, la poule te donnera un excellent bouillon lorsque tu seras malade, rôtie, sa chair blanche acquerra une saveur délectable, avec ses œufs tu feras des omelettes aux fines herbes, aux champignons, au jambon et surtout au lard ; mais si tu es indisposé, qu’une nourriture forte soit trop pesante pour ton estomac affaibli, tu feras cuire ses œufs à la coque, et alors tu m’en diras des nouvelles ! Voici, continua Valentin, en se posant de plus en plus devant les Indiens qui, la bouche béante et les yeux écarquillés, avaient garde de comprendre un traître mot à ce qu’il lui plaisait de leur débiter, tandis que, malgré sa douleur secrète, Louis se tordait littéralement de rire ; voici comment Pillian parla au premier homme, au commencement des siècles ; vous n’y étiez pas, guerriers Aucas, il n’est donc pas étonnant que vous l’ignoriez : je n’y étais pas non plus, c’est vrai, mais, grâce au talent que nous possédons, nous autres blancs, de transmettre notre pensée d’âge en âge au moyen de l’écriture, ces paroles du Grand Esprit ont été recueillies avec soin et sont parvenues intactes jusqu’à nous ; sans plus de préambule, je vais, avoir l’honneur de confectionner devant vous un œuf à la coque. Écoutez ceci, c’est simple comme bonjour, et à la portée des intelligences les plus racornies. Pour faire un œuf à la coque, il faut deux choses : d’abord un œuf, puis de l’eau bouillante ; vous prenez l’œuf ainsi, vous découvrez votre marmite, et, mettant l’œuf dans la cuiller, vous l’introduisez dans la marmite où vous le laissez mijoter trois minutes, ni plus ni moins ; faites attention à ce détail important, un temps plus long compromettrait le succès de votre opération, voilà !

 

Le geste avait suivi la démonstration.

 

Les trois minutes écoulées, Valentin retira l’œuf, le décapita, le saupoudra d’une pincée de sel et le présenta à l’Apo-Ulmen, avec des mouillettes de pain de maïs.

 

Tout ceci s’était exécuté avec un sérieux imperturbable, au milieu du silence profond de la foule attentive.

 

L’Apo-Ulmen goûta consciencieusement son œuf.

 

Un air de doute parut une seconde sur son visage, mais peu à peu les traits de sa large face se détendirent sous la pression de la joie et du plaisir, et il s’écria enfin avec enthousiasme :

 

– Ooah ! eh ! ihche ! – bon – chich mik kache ! – très-bon.

 

Valentin retourna auprès de son fourneau, avec un sourire modeste, et fit immédiatement cuire d’autres œufs qu’il distribua aux Ulmènes et aux principaux guerriers.

 

Ceux-ci mêlèrent bientôt leurs félicitations à celles de l’Apo-Ulmen.

 

Une joie délirante s’empara de ces pauvres Indiens, peu s’en fallut que Valentin ne fût renversé, tant étaient grands les efforts qu’ils faisaient pour obtenir un œuf et s’approcher de lui, afin d’examiner de plus près la façon dont il s’y prenait pour les cuire.

 

Enfin, le calme se rétablit, la gourmandise du plus grand nombre fut satisfaite ; l’Apo-Ulmen, dont il avait été jusque-là impossible d’entendre la voix au milieu du tumulte, put remettre un peu d’ordre dans la foule et obtenir le silence.

 

Valentin regarda son public d’un air de satisfaction. Désormais les Indiens étaient sous le charme, les plus incrédules étaient convaincus, tous attendaient avec impatience qu’il continuât sa démonstration.

 

– Écoutez, dit-il en frappant un grand coup sur la table avec le couteau qu’il tenait à la main, surtout observez bien comment je vais m’y prendre ; l’œuf à la coque était un jeu pour moi, mais l’omelette a besoin d’être approfondie et étudiée avec soin afin d’obtenir ce fini, ce velouté et cette perfection tant prisés par les véritables connaisseurs ; je vais faire une omelette au lard, c’est-à-dire le mets le plus recherché de l’univers : tout en vous expliquant la façon de vous y prendre, je la confectionnerai ; suivez bien mon raisonnement et la manière dont je vais manipuler les divers ingrédients qui entrent dans la confection de ce plat. Pour faire une omelette au lard il faut : du lard, des œufs, du sel, du poivre, du persil et du beurre, toutes ces choses sont là sur cette table, comme vous le voyez, maintenant je vais les mélanger.

 

Alors, avec une adresse incroyable et une vélocité extrême, il commença une monstrueuse omelette au lard, d’au moins soixante œufs, tout en continuant sa démonstration avec un laisser aller et une faconde inexprimables.

 

L’intérêt des Indiens était vivement excité, leur enthousiasme se trahissait par des sauts et des rires ; mais il fut réellement porté à son comble, et les trépignements, les cris et les hurlements devinrent effroyables lorsque les Puelches virent Valentin saisir la queue de la poêle d’une main ferme, et lancer, à quatre reprises différentes, l’omelette dans les airs, sans effort apparent, avec le sans façon et l’aisance d’un cuisinier émérite. Dès que l’omelette fut cuite à point le Français la plaça sur un plat en bois, en ayant soin de la plier en deux, avec ce talent que les cordons bleus possèdent seuls, puis il se disposa à la porter toute fumante à l’Apo-Ulmen ; mais celui-ci, alléché par l’œuf à la coque et dont la gourmandise était excitée au plus haut point, lui épargna cette peine ; car il oublia tout décorum et se précipita vers la table, suivi des principaux Ulmènes de la tribu.

 

Le succès du Parisien fut énorme ; de mémoire de cuisinier jamais chef n’obtint un si beau triomphe.

 

Valentin, modeste comme tous les hommes d’un véritable talent, se déroba aux honneurs qu’on voulait lui rendre, et se hâta d’aller se cacher avec son ami dans le toldo de Trangoil Lanec.

 

Le lendemain de ce jour mémorable, au moment où les jeunes gens se préparaient à sortir du cuarto qu’ils habitaient en commun, leur hôte se présenta à eux suivi de Curumilla.

 

Les deux chefs le saluèrent, s’assirent sur la terre battue qui remplaçait le parquet absent, et allumèrent leurs pipes.

 

Louis, habitué déjà aux manières cérémonieuses des Araucans, et convaincu que leurs amis avaient une communication sérieuse à leur faire, se rassit ainsi que son frère de lait, et attendit patiemment qu’ils jugeassent à propos de s’expliquer.

 

Quand leurs pipes eurent été consciencieusement fumées jusqu’à la fin, les chefs en secouèrent la cendre sur l’ongle, les repassèrent dans leur ceinture, et, après avoir échangé un coup d’œil entre eux, Trangoil Lanec prit la parole :

 

– Mes frères pâles veulent-ils toujours partir ? dit-il.

 

– Oui, répondit Louis.

 

– L’hospitalité indienne leur aurait-elle manqué ?

 

– Loin de là, chef, répondirent les jeunes gens, en lui serrant les mains avec effusion, vous nous avez traités comme des enfants de la tribu.

 

– Alors, pourquoi nous quitter ? reprit Trangoil Lanec, on sait ce qu’on perd, sait-on jamais ce qu’on trouvera ?

 

– Vous avez raison, chef, mais vous le savez, nous sommes venus en ce pays pour visiter Antinahuel, dit Louis.

 

– Mon frère les cheveux dorés, fit le chef, qui donnait ce nom à Valentin, a donc absolument besoin de le voir ?

 

– Absolument, répliqua le jeune homme.

 

Les deux chefs échangèrent un second regard.

 

– Il le verra, reprit Trangoil Lanec, Antinahuel est à son village.

 

– Bon ! répondit Valentin, demain nous nous mettrons en route.

 

– Mes frères ne partiront pas seuls.

 

– Que voulez-vous dire ? demanda Valentin.

 

– La terre indienne n’est pas sûre pour les faces pâles, mon frère m’a sauvé la vie, je le suivrai.

 

– Mon frère m’a conservé un ami, dit Curumilla, qui jusqu’alors avait gardé le silence, je le suivrai.

 

– Vous n’y pensez pas, chef, fit Valentin, nous sommes des voyageurs que le hasard ballotte à son gré, nous ne savons pas ce que le destin nous réserve, ni où il nous conduira après avoir vu l’homme vers lequel nous sommes envoyés.

 

– Qu’importe, reprit Curumilla, où vous irez nous irons.

 

Les jeunes gens se sentirent émus de ce dévouement si franc et si naïf.

 

– Oh ! s’écria Louis avec élan, c’est impossible, mes amis, et vos femmes ! et vos enfants !

 

– Les femmes et les enfants seront gardés par nos parents en attendant notre retour.

 

– Mes amis, mes bons amis, dit Valentin avec émotion, vous avez tort, nous ne pouvons pas vous imposer un tel sacrifice, nous n’y consentirons pas dans votre intérêt même ; je vous l’ai dit déjà, nous ignorons nous-mêmes ce qui nous attend et ce que nous ferons, laissez-nous partir seuls.

 

– Nous suivrons nos frères pâles, répondit Trangoil Lanec d’un ton qui n’admettait pas d’observations, mes frères ne connaissent pas les llanos ; quatre hommes sont une force dans le désert, deux hommes sont morts.

 

Les Français n’essayèrent pas de lutter plus longtemps, ils acceptèrent la proposition des Ulmènes, d’autant plus qu’ils comprenaient parfaitement de quel immense secours leur seraient ces hommes, habitués à la vie des bois, qui en connaissaient tous les mystères et en avaient sondé toutes les profondeurs.

 

Les chefs prirent congé de leurs hôtes, pour se préparer au départ fixé irrévocablement au lendemain.

 

Au lever du soleil, une petite troupe composée de Louis, de Valentin, de Trangoil Lanec, de Curumilla, tous quatre montés sur d’excellents chevaux de cette race andalouse mêlée d’arabe que les Espagnols ont importée en Amérique, et de César, qui trottait à leur droite en serre-file, sortit de la tolderia, escortée par tous les membres de la tribu, qui criaient incessamment :

 

– Venteni ! venteni ! – au revoir ! au revoir ! – viri tempi ! viri tempi ! – bon voyage ! bon voyage !

 

Après avoir fait à ces braves gens des adieux assez longs, les quatre voyageurs prirent la direction de la tolderia des Serpents Noirs, et disparurent bientôt dans les défilés sans nombre formés par les Québradas.

 

XXV

ANTINAHUEL – LE TIGRE SOLEIL –


Dans l’état d’anarchie où se trouvait plongé le Chili à l’époque où se passe notre histoire, les partis étaient nombreux ; chacun d’eux manœuvrait dans l’ombre le plus habilement possible, afin de s’emparer du pouvoir.

 

Le général Bustamente, nous l’avons expliqué plus haut, ne rêvait rien moins que le protectorat d’une Confédération calquée sur celle des États-Unis qui, mal connue encore, éblouissait ses regards. Il ne pouvait deviner que ces anciens Outlaws, ces sectaires fanatiques expulsés de l’Europe, ces marchands enrichis, commençaient déjà à rêver en Amérique la monarchie universelle, utopie insensée dont l’application leur coûtera un jour la perte de cette soi-disant nationalité dont ils sont si fiers, et qui, en réalité, n’existe pas[10] ; probablement que le général Bustamente ne voyait pas aussi loin, ou s’il avait deviné les tendances des Anglo-Américains, peut-être songeait-il à suivre, lui aussi, cette marche ambitieuse dès que son pouvoir reposerait sur des bases solides.

 

Les Cœurs Sombres, les seuls véritables patriotes de ce malheureux pays, voulaient, eux, que le gouvernement adoptât des mesures un peu plus démocratiques ; mais ils n’entendaient nullement le renverser, persuadés qu’une révolution ne pouvait qu’être préjudiciable au bien-être de la nation.

 

À côté du général Bustamente et la société des Cœurs Sombres, un troisième parti, plus puissant peut-être que les deux premiers, s’agitait silencieusement.

 

Ce parti était représenté par Antinahuel, le toqui du plus important Utal-Mapus de la Confédération araucanienne.

 

Nous avons dit que, par sa position géographique, cette petite république indomptable est placée comme un coin sur le territoire chilien, qu’elle sépare violemment en deux.

 

Cette position donnait à Antinahuel une force immense.

 

Tous les Araucans sont soldats ; à un signe de leurs chefs ils prennent les armes et peuvent, en quelques jours, réunir une armée formidable composée de guerriers aguerris.

 

Les républicains et les partisans de Bustamente comprenaient de quel intérêt il était pour eux d’attirer les Araucans dans leur parti : avec le secours de ces féroces soldats, la victoire était certaine.

 

Déjà le général Bustamente et le Roi ses ténèbres avaient, à l’insu l’un de l’autre, fait des propositions à Antinahuel.

 

Ouvertures que le redoutable toqui avait paru écouter et auxquelles il feignait de répondre, voici pourquoi :

 

Antinahuel, outre la haine héréditaire que ses ancêtres lui avaient léguée contre la race blanche, ou peut-être à cause de cette haine, rêvait depuis qu’il avait été élu chef suprême d’un Utal-Mapus, non-seulement l’indépendance complète de son pays, mais encore il voulait reconquérir tout le territoire que les Espagnols lui avaient enlevé, les rejeter de l’autre côté des Cordillères des Andes, et rendre à sa nation la splendeur dont elle jouissait avant l’arrivée des blancs au Chili.

 

Ce projet si patriotique, Antinahuel était homme à le mener à bonne fin.

 

Doué d’une vaste intelligence, d’un caractère audacieux et subtil à la fois, il ne se laissait décourager par aucun obstacle, vaincre par aucun revers.

 

Presque complètement élevé au Chili, il parlait parfaitement l’espagnol, connaissait à fond les mœurs de ses ennemis, et, au moyen de nombreux espions disséminés partout, il était au courant de la politique chilienne et de l’état précaire dans lequel se trouvaient ceux qu’il voulait vaincre ; il se servait habituellement des dissensions qui les séparaient, feignant de prêter l’oreille aux propositions qu’on lui faisait de toutes parts, afin, le moment venu, d’écraser ses ennemis les uns par les autres, et de rester seul debout.

 

Il lui fallait un prétexte plausible pour tenir en armes son Utal-Mapus sans inspirer de méfiance aux Chiliens : ce prétexte, le général Bustamente et les Cœurs Sombres le lui fournissaient par leurs propositions ; nul ne pouvait s’étonner, pour cette raison, de voir en temps de paix le toqui rassembler une nombreuse armée sur les frontières chiliennes, puisque, in petto, chaque parti se flattait que cette armée était destinée à lui prêter main-forte.

 

La conduite du toqui était donc des plus habiles, car non-seulement il n’inspirait de défiance à personne, mais, au contraire, il donnait de l’espoir à chacun.

 

La position devenait grave, l’heure d’agir ne pouvait tarder à sonner ; Antinahuel, dont toutes les mesures étaient prises de longue main, attendait impatiemment le moment de commencer la lutte.

 

Voici à quel point, en étaient les choses le jour où doña Maria était venue à la tolderia des Serpents Noirs, visiter son ami d’enfance.

 

En s’éveillant, la Linda donna les ordres pour son départ.

 

– Ma sœur me quitte déjà ? lui dit Antinahuel d’un ton de doux reproche.

 

– Oui, reprit la jeune femme, mon frère sait qu’il me faut arriver le plus promptement possible à Valdivia.

 

Le chef n’insista pas pour la retenir, un sourire furtif éclaira son visage.

 

Lorsque doña Maria fut à cheval, elle se tourna vers le toqui :

 

– Mon frère ne m’a-t-il pas dit qu’il serait bientôt à Valdivia ? lui demanda-t-elle avec un ton d’indifférence parfaitement joué.

 

– J’y serai aussitôt que ma sœur, répondit-il.

 

– Nous nous reverrons, alors ?

 

– Peut-être.

 

– Il le faut ! ceci fut dit d’un ton sec.

 

– Bon, reprit le chef au bout d’un instant, ma sœur peut partir, elle me reverra.

 

– Au revoir, dit-elle, et elle piqua des deux.

 

Elle disparut bientôt dans un nuage de poussière.

 

Le chef rentra pensif dans son toldo.

 

– Femme, dit-il à sa mère, je vais à la grande tolderia des visages pâles.

 

– J’ai tout entendu cette nuit, répondit tristement l’Indienne, mon fils a tort.

 

– Tort, pourquoi ? demanda-t-il avec violence.

 

– Mon fils est un grand chef, ma sœur le trompe et lui fait servir sa vengeance.

 

– Ou la mienne, dit-il d’un ton singulier.

 

– La jeune fille blanche a droit à la protection de mon fils.

 

– Je protégerai la rose sauvage.

 

– Mon fils oublie que celle dont il parle lui a sauvé la vie.

 

– Silence ! femme, s’écria-t-il avec colère.

 

L’Indienne se tut en poussant un soupir.

 

Le chef rassembla ses mosotones ; il choisit parmi eux une vingtaine de guerriers sur lesquels il pouvait particulièrement compter, et leur ordonna de se préparer à le suivre dans une heure, puis il se laissa aller sur un siège et tomba dans de profondes réflexions. Tout à coup un grand bruit se fit entendre au dehors.

 

Antinahuel sortit sur le seuil du toldo.

 

Deux étrangers, montés sur de forts chevaux et précédés d’un Indien, s’avançaient vers lui.

 

Ces étrangers étaient Valentin et le comte de Prébois-Crancé ; ils avaient laissé leurs amis à quelques pas, en dehors de la tolderia.

 

Valentin, en quittant le village des Puelches, avait ouvert la lettre qui lui était adressée et que don Tadeo de Léon lui avait fait remettre par son majordome à la chacra, en lui recommandant de n’en prendre connaissance qu’au dernier moment.

 

Le jeune homme était loin de s’attendre au contenu de cette étrange missive.

 

Après l’avoir lue avec le plus grand soin, il l’avait communiquée à son ami, en lui disant :

 

– Tiens, lis cela, Louis ; hum ! qui sait, peut-être cette lettre singulière contient-elle notre fortune ?

 

Comme tous les amoureux, Louis était fort sceptique pour les choses qui ne se rapportaient pas à son amour ; il avait rendu le papier en hochant la tête.

 

– La politique brûle les doigts, avait-il dit.

 

– Oui, ceux des maladroits, répondit Valentin en haussant les épaules ; m’est avis que, dans le pays où nous sommes, le plus grand élément de fortune que nous ayons est surtout cette politique que tu sembles si fort dédaigner.

 

– Je t’avouerai, mon ami, que je me soucie fort peu de ces Cœurs Sombres que je ne connais pas, et auxquels on nous fait l’honneur de nous affilier.

 

– Je ne partage pas ton opinion, je les crois des hommes résolus et intelligents, je suis persuadé qu’un jour ou l’autre ils auront le dessus.

 

– Grand bien leur fasse ; mais que nous importe, à nous autres Français ?

 

– Plus que tu ne penses, et j’ai la ferme intention, aussitôt après mon entrevue avec cet Antinahuel, de me rendre directement à Valdivia, afin d’assister au rendez-vous qu’ils nous assignent.

 

– À la bonne heure, dit nonchalamment le comte, puisque c’est ton avis, allons-y donc, seulement je t’avertis que nous jouons notre tête ; si nous la perdons ce sera bien fait, d’avance je m’en lave les mains.

 

– Je serai prudent, Caramba ! ma tête est la seule chose qui soit bien à moi, répondit Valentin en riant, je ne la risquerai qu’à bon escient, sois tranquille ; et puis n’es-tu pas curieux autant que moi de voir comment ces gens-là entendent la politique, et de quelle façon ils s’y prennent pour conspirer ?

 

– Au fait, cela peut devenir intéressant, nous voyageons un peu pour nous instruire, instruisons-nous donc puisque l’occasion s’en présente.

 

– Bravo ! voilà comme j’aime t’entendre parler. Allons trouver le redoutable chef pour lequel on nous a remis une lettre.

 

Trangoil Lanec et Curumilla étaient des hommes trop prudents pour se risquer à faire connaître à Antinahuel l’amitié qui les liait aux deux Français ; sans soupçonner les raisons qui obligeaient leurs amis à se présenter au toqui, ils prévoyaient qu’un jour viendrait peut-être où il serait avantageux que leurs relations fussent ignorées ; aussi, arrivés à peu de distance de la tolderia, les guerriers indiens étaient restés cachés dans un pli de terrain ; ils avaient gardé César avec eux et avaient laissé les deux Français continuer leur route, et se hasarder dans le village des Serpents Noirs, avec lesquels, du reste, depuis quelque temps, ils n’entretenaient pas de très-bons rapports.

 

La réception faite aux Français fut des plus amicales.

 

Les Araucans, en temps de paix, sont excessivement hospitaliers.

 

Dès qu’on aperçut les étrangers, on s’empressa autour d’eux ; tous les Indiens parlent l’espagnol avec une facilité étonnante, Valentin put donc se faire parfaitement comprendre.

 

Un guerrier plus complaisant que les autres, s’offrit pour servir de guide aux Français, qui étaient littéralement perdus dans le village et ne savaient pas de quel côté se diriger, et les conduisit au toldo du chef, devant lequel une vingtaine de cavaliers armés en guerre étaient réunis et paraissaient attendre.

 

– Voici Antinahuel, le grand toqui de l’Inapiré-Mapus, dit emphatiquement le guide en désignant du doigt le chef qui, en ce moment, sortait de son toldo, attiré par la rumeur qu’il avait entendue.

 

– Merci, dit Valentin.

 

Les deux Français s’avancèrent rapidement vers le toqui, lequel, de son côté, faisait quelques pas au-devant d’eux.

 

– Eh ! eh ! dit Valentin bas à son compagnon, cet homme a une belle prestance et un air bien intelligent pour un Indien.

 

– Oui, répondit Louis sur le même ton, mais il a le front étroit, le regard louche et les lèvres placées, il ne m’inspire qu’une médiocre confiance.

 

– Bah ! fit Valentin, tu es aussi par trop difficile ; t’attendais-tu à ce que ce sauvage fût un Antinoüs ou un Apollon du Belvédère ?

 

– Non, mais je lui aurais voulu plus de franchise dans le regard.

 

– Nous allons le juger.

 

– Je ne sais pourquoi, mais cet homme me produit l’effet d’un reptile, il m’inspire une répulsion invincible.

 

– Tu es trop impressionnable, mon ami ; je suis sûr que cet homme qui, en effet, a tout l’air d’un franc coquin, est au fond le meilleur homme du monde.

 

– Dieu veuille que je me trompe, mais j’éprouve à son aspect une émotion dont je ne puis me rendre compte ; il me semble qu’une espèce de pressentiment m’avertit de prendre garde à cet homme et qu’il me sera fatal.

 

– Folies que tout cela ! Quels rapports peux-tu jamais avoir avec cet individu ? Nous sommes chargés d’une mission auprès de lui ; qui sait si nous le reverrons un jour, et puis quels intérêts peuvent nous lier à lui dans l’avenir ?

 

– Tu as raison, je ne sais ce que je dis, d’ailleurs nous allons savoir bientôt à quoi nous en tenir sur son compte, car nous voici arrivés auprès de lui.

 

En effet, ils se trouvaient en ce moment en face du toldo du chef. Antinahuel se tenait devant eux et les examinait attentivement, en paraissant complètement absorbé par quelques ordres qu’il donnait à ses mosotones.

 

Il s’approcha vivement d’eux, et les saluant avec la plus exquise politesse :

 

– Marry-Marry ! dit-il d’une voix douce avec un geste gracieux, étrangers, soyez les bienvenus dans mon toldo. Votre présence réjouit mon cœur ; veuillez passer le seuil de cette misérable hutte qui vous appartient pour tout le temps que vous daignerez rester parmi nous.

 

– Merci des aimables paroles de bienvenue que vous nous adressez, chef puissant, répondit Valentin ; les personnes qui nous ont envoyés vers vous nous avaient avertis de la bonne réception qui nous attendait.

 

– Si les étrangers viennent ici de la part de mes amis, c’est une raison de plus pour que je m’efforce de leur être agréable autant que cela sera en mon pouvoir.

 

Les deux Français s’inclinèrent cérémonieusement et mirent pied à terre.

 

Sur un signe du toqui, des peones s’emparèrent des chevaux et les conduisirent dans un vaste corral situé derrière le toldo.

 

XXVI

LE PARRICIDE.


Nous l’avons dit plusieurs fois déjà, en temps de paix les Araucans sont extrêmement hospitaliers ; cette hospitalité qui, de la part des guerriers, est simple et cordiale, de celle des chefs devient fastueuse.

 

Antinahuel était loin d’être un Indien grossier, attaché quand même aux usages de ses pères, bien qu’au fond du cœur il détestât cordialement, non-seulement les Espagnols, mais indistinctement tous les individus qui appartenaient à la race blanche ; l’éducation semi-civilisée qu’il avait reçue, lui avait donné des goûts de confort complètement en dehors des habitudes indiennes. Nombre de fermiers chiliens fort riches auraient été dans l’impossibilité de déployer un luxe comparable à celui qu’il étalait, lorsque son caprice ou son intérêt le poussaient à le faire.

 

Dans les circonstances présentes, il n’était pas fâché de montrer à des étrangers que les Araucans n’étaient pas aussi barbares que leurs arrogants voisins le voulaient donner à supposer, et qu’ils pouvaient, quand cela était nécessaire, rivaliser avec eux.

 

Au premier coup d’œil, Antinahuel avait reconnu que ses hôtes n’étaient pas Espagnols ; mais, avec cette circonspection qui forme le fond du caractère indien, il avait renfermé ses observations dans son cœur.

 

Ce fut de l’air le plus gracieux et avec le son de voix le plus doux, qu’il les engagea à entrer dans son toldo.

 

Les Français l’y suivirent.

 

D’un geste, le chef les invita à s’asseoir.

 

Des peones mirent une profusion de cigares et de cigarettes sur la table, auprès d’un charmant brasero en filigrane.

 

Au bout d’un instant, d’autres peones entrèrent avec le maté qu’ils présentèrent respectueusement au chef et à ses hôtes.

 

Alors, sans que le silence eût été rompu – les lois de l’hospitalité araucane exigent que l’on n’adresse aucune question aux étrangers, tant qu’ils ne jugent pas à propos de prendre la parole – chacun huma l’herbe du Paraguay tout en fumant.

 

Cette opération préliminaire terminée, Valentin se leva :

 

– Je vous remercie, chef, dit-il, en mon nom et en celui de mon ami, de votre franche hospitalité.

 

– L’hospitalité est un devoir que tout Araucan est jaloux d’accomplir.

 

– Cependant, reprit Valentin, comme j’ai cru comprendre que le toqui se préparait à partir pour un voyage, je tâcherai de ne pas le retenir longtemps.

 

– Je suis aux ordres de mes hôtes, mon voyage n’est pas tellement pressé que je ne puisse le retarder de quelques heures.

 

– Je remercie le chef de sa courtoisie, mais j’espère que plus tôt il sera libre…

 

Antinahuel s’inclina.

 

– Un Espagnol m’a chargé d’une lettre pour le chef, dit-il.

 

– Ah ! fit le toqui avec une intonation singulière, en fixant un regard ardent sur le jeune homme.

 

– Oui, reprit le Français, cette lettre je vais avoir l’honneur de vous la remettre.

 

Et il porta la main à sa poitrine, pour en tirer le papier qu’il y avait placé.

 

– Attendez ! dit le chef en arrêtant son bras ; il se tourna vers ses serviteurs : sortez, ajouta-t-il.

 

Les trois hommes restèrent seuls dans le toldo.

 

– Maintenant, vous pouvez me donner ce collier – lettre – continua-t-il.

 

Valentin le lui présenta.

 

Le chef le prit, regarda attentivement la suscription, tourna et retourna le papier dans ses mains avec hésitation, et le présentant au jeune homme :

 

– Que mon frère lise, dit-il ; les Blancs sont plus savants que nous autres pauvres Indiens, ils savent tout.

 

Valentin donna à sa physionomie l’expression la plus naïvement niaise qu’il lui fut possible.

 

– Je ne puis pas lire cela, dit-il avec un embarras parfaitement joué.

 

– Mon frère refuse-t-il donc de me rendre ce service ? fit le chef en insistant.

 

– Je ne vous refuse pas, chef, seulement il m’est impossible de m’acquitter de ce que vous réclamez de moi, par une raison bien simple.

 

– Et cette raison ?

 

– C’est que mon compagnon et moi nous sommes Français.

 

– Eh bien ?

 

– Nous parlons un peu l’espagnol, mais nous ne savons pas le lire.

 

– Ah ! fit le chef avec un accent de doute.

 

Il fit quelques pas dans la salle en réfléchissant et dit :

 

– C’est possible.

 

Il se tourna alors vers les deux Français qui, en apparence, étaient impassibles et indifférents.

 

– Que mes frères attendent un instant, dit-il, je connais un homme dans ma tribu qui comprend les signes que les Blancs dessinent sur le papier ; je vais lui ordonner de me traduire ce collier.

 

Les jeunes gens s’inclinèrent.

 

Le chef sortit.

 

– Pourquoi, demanda alors Louis à Valentin, as-tu refusé de lire cette lettre ?

 

– Ma foi, répondit-il, je ne saurais trop te l’expliquer ; mais, ce que tu m’as dit de l’impression que cet homme te causait, a produit sur moi un certain effet : il ne m’inspire aucune confiance, je ne me soucie nullement de pénétrer des secrets que peut-être plus tard il voudrait me reprendre.

 

– Oui, tu as eu raison, qui sait si un jour nous ne nous féliciterons pas de cette circonspection ?

 

– Chut ! j’entends des pas.

 

Le chef rentra.

 

– Je connais le contenu de la lettre, dit-il ; si mes frères voient celui qui les en avait chargés, ils l’informeront que je pars aujourd’hui même pour Valdivia.

 

– Nous nous chargerions avec plaisir de cette mission, répondit Valentin, mais nous ne connaissons pas la personne qui nous a remis cette lettre, et il est probable que nous ne la reverrons jamais.

 

Le chef leur lança à la dérobée un coup d’œil soupçonneux.

 

– Bon ! mes frères restent ici ?

 

– Ce serait avec infiniment de plaisir que nous passerions quelques heures dans l’agréable société du chef, mais le temps nous presse ; s’il nous le permet, nous prendrons immédiatement congé de lui.

 

– Mes frères sont libres ; mon toldo est ouvert pour entrer comme pour sortir.

 

Les jeunes gens se levèrent.

 

– De quel côté vont mes frères ?

 

– Nous nous rendons à Conception.

 

– Que mes frères aillent en paix ; s’ils s’étaient dirigés vers Valdivia, je leur aurais offert de faire route avec eux.

 

– Mille remerciements de votre offre gracieuse, chef, malheureusement nous ne pouvons en profiter, car notre chemin est complètement opposé.

 

Les trois hommes échangèrent encore quelques mots de courtoisie, puis ils sortirent du toldo.

 

Les chevaux des Français avaient été ramenés, ils se mirent en selle, et, après avoir une dernière fois salué le chef, ils partirent.

 

Aussitôt qu’ils furent hors du village, Louis se tourna vers Valentin.

 

– Nous n’avons pas un instant à perdre si nous voulons arriver à Valdivia avant cet homme, dit-il.

 

– Il nous faut aller à franc étrier ; qui sait si don Tadeo n’attend pas notre retour avec impatience ?

 

Ils eurent bientôt rejoint leurs amis, qui guettaient leur arrivée, et tous quatre s’élancèrent à fond de train dans la direction de Valdivia, sans pouvoir se rendre compte de la raison qui les poussait à faire une si grande diligence.

 

Antinahuel avait accompagné ses hôtes jusqu’à quelques pas en dehors de son toldo ; lorsqu’ils eurent pris congé de lui, il les suivit des yeux aussi longtemps qu’il put les apercevoir ; puis, quand ils eurent enfin disparu, à la sortie du village, il revint à pas lents et tout pensif à son toldo, en se disant à lui-même :

 

– Il est évident, pour moi, que ces hommes me trompent ; la façon dont ils ont refusé de lire cette lettre n’était qu’un prétexte. Dans quel but agissent-ils ainsi ? seraient-ce des ennemis ? je les surveillerai.

 

Arrivé devant son toldo, il trouva tous ses mosotones à cheval, attendant ses ordres.

 

– Il faut partir, dit-il, là-bas je saurai tout, et peut-être, ajouta-t-il d’une voix si basse qu’il était presque impossible de l’entendre, peut-être la retrouverai-je, elle ? Si doña Maria fausse sa promesse et ne me la livre pas, malheur à elle !

 

Il releva la tête.

 

Sa mère était devant lui.

 

– Que voulez-vous, femme ? lui dit-il durement, votre place n’est pas ici.

 

– Ma place est auprès de vous quand vous souffrez, mon fils, répondit-elle d’une voix douce.

 

– Je souffre, moi ? allons, vous êtes folle, ma mère ! l’âge vous a tourné la tête, rentrez dans le toldo et veillez avec soin pendant mon absence à tout ce qui m’appartient.

 

– Est-ce donc bien réellement que vous voulez partir, mon fils ?

 

– Je pars à l’instant, répondit-il.

 

Et d’un bond il se mit en selle.

 

– Où allez-vous ? lui dit-elle en saisissant la bride de son cheval.

 

– Que vous importe ? répliqua-t-il en lui jetant un regard courroucé.

 

– Prenez garde, mon fils, vous vous engagez dans une mauvaise voie, Guecubu, l’esprit du mal, est maître de votre cœur.

 

– Je suis le seul juge de mes actions.

 

– Vous ne partirez pas, reprit-elle en se plaçant résolument devant lui.

 

Les Indiens, groupés autour des deux interlocuteurs, assistaient avec un muet effroi à cette scène ; ils connaissaient trop bien le caractère violent et impérieux d’Antinahuel pour ne pas redouter un malheur, si sa mère continuait à vouloir plus longtemps s’opposer à son départ.

 

Les sourcils du chef étaient froncés, ses yeux semblaient lancer des éclairs ; ce n’était qu’avec une peine extrême qu’il parvenait à maîtriser la colère qui bouillonnait dans sa poitrine.

 

– Je partirai, dit-il d’une voix saccadée avec un frémissement de rage, quand je devrais vous broyer sous les pieds de mon cheval.

 

La femme se cramponna convulsivement à la montera – selle – et regardant son fils bien en face :

 

– Faites-le donc, s’écria-t-elle, car, sur l’âme de votre père, qui chasse à présent dans les prairies bienheureuses auprès de Pillian, je vous jure que je ne bougerai pas, quand même vous me passeriez sur le corps.

 

Le visage de l’Indien se contracta horriblement, il promena autour de lui un regard qui fit courir un frisson de terreur dans le cœur des plus braves.

 

– Femme ! femme ! s’écria-t-il en grinçant des dents avec rage, retirez-vous ou je vous briserai comme un roseau.

 

– Je ne bougerai pas, vous dis-je, reprit-elle avec une énergie fébrile.

 

– Prenez garde ! prenez garde ! fit-il encore, j’oublierai que vous êtes ma mère.

 

– Je ne bougerai pas.

 

Un tremblement nerveux agita les membres du chef, arrivé au dernier paroxysme de la fureur.

 

– C’est vous qui le voulez, s’écria-t-il d’une voix étranglée, que votre sang retombe sur votre tête !

 

Il enfonça les éperons dans le ventre de son cheval, qui se cabra de douleur, et partit comme une flèche, traînant après lui la pauvre femme, dont tout le corps ne fut bientôt qu’une plaie.

 

Un cri d’horreur s’élança des poitrines haletantes des Indiens épouvantés.

 

Après quelques minutes de cette course insensée, pendant laquelle elle avait laissé des lambeaux de sa chair à chaque angle du chemin, les forces de l’Indienne la trahirent, elle lâcha la bride et tomba expirante.

 

– Oh ! dit-elle d’une voix éteinte, en suivant d’un regard voilé par l’agonie, son fils qui disparaissait emporté comme un tourbillon, le malheureux !… le malheureux !…

 

Elle leva les yeux au ciel, joignit avec effort ses mains brisées comme pour une prière suprême et retomba en arrière.

 

Elle était morte en plaignant le parricide et en lui pardonnant.

 

Les femmes de la tribu relevèrent son corps avec respect et le reportèrent en pleurant dans le toldo.

 

À la vue du cadavre, un vieil Indien hocha la tête à plusieurs reprises, en murmurant d’un ton prophétique ces paroles de sinistre augure :

 

– Antinahuel a tué sa mère, Pillian la vengera !

 

Et tous courbèrent tristement leurs fronts soucieux ; cet atroce forfait leur faisait craindre d’horribles malheurs dans l’avenir.

 

XXVII

LA JUSTICE DES CŒURS SOMBRES.


Don Tadeo et son ami don Gregorio avaient été introduits, après avoir échangé plusieurs mots de passe, dans une salle souterraine dont l’entrée était parfaitement dissimulée dans la muraille.

 

La porte s’était immédiatement refermée sur eux.

 

Les deux hommes se retournèrent vivement ; toute solution de continuité avait disparu sur le mur.

 

Sans s’inquiéter davantage de cette particularité à laquelle ils s’attendaient sans doute, ils jetèrent un regard scrutateur autour d’eux, afin de se reconnaître.

 

L’endroit où ils se trouvaient était bien choisi pour une réunion de conspirateurs.

 

C’était une immense salle voûtée qui devait avoir servi longtemps de cave, destination dont il était facile de s’apercevoir aux émanations essentiellement alcooliques qui voltigeaient encore dans l’air.

 

Les murs étaient bas et épais, secs et d’une couleur roussâtre ; une lampe à trois becs, tombant de la voûte, loin de dissimuler les ténèbres, semblait servir à les rendre en quelque sorte visibles.

 

Dans un enfoncement était placée une table, derrière laquelle un homme masqué était assis auprès de deux sièges vides.

 

On voyait glisser dans l’obscurité, silencieux comme des fantômes, des hommes enveloppés dans des manteaux, et qui tous portaient sur le visage des loups de velours noir.

 

Don Tadeo et son ami échangèrent un regard, et sans prononcer une parole, allèrent se placer sur les sièges vides.

 

Aussitôt qu’ils se furent assis, un grand mouvement s’opéra dans l’assemblée.

 

Le faible chuchotement qui jusqu’à ce moment s’était fait entendre, cessa comme par enchantement.

 

Tous les conjurés se réunirent en un seul groupe en face de la table, et, croisant les bras sur la poitrine, ils attendirent.

 

L’homme qui, avant l’arrivée de don Tadeo, paraissait présider la réunion, se leva, et, promenant un regard assuré sur la foule attentive, il prit la parole.

 

– Aujourd’hui, dit-il, les soixante-douze ventas des Cœurs Sombres, disséminées sur le territoire de la République, sont au complet. Dans toutes, on arrête la prise d’armes dont nous allons, nous, la venta de Valdivia, donner incessamment le signal. Partout, les hommes loyaux, les véritables amis de la liberté, se préparent à commencer la lutte contre Bustamente ; vous tous, compagnons, qui êtes ici présents, quand l’heure sonnera, descendrez-vous franchement dans l’arène ? Sacrifierez-vous, sans arrière-pensée, votre famille, votre fortune et même votre vie, s’il le faut, pour le salut de la patrie ?

 

Il s’arrêta.

 

Un silence funèbre régna dans l’assemblée.

 

– Répondez ! reprit l’orateur, que ferez-vous ?

 

– Nous mourrons ! murmura comme un écho sinistre et terrible la foule des conjurés.

 

– Bien, mes frères, dit en se levant subitement don Tadeo, j’attendais cette parole et je vous en remercie ; depuis longtemps je sais que je puis compter sur vous, car je vous connais tous, moi, qu’aucun de vous ne connaît ; ces masques, qui vous cachent les uns aux autres, sont des gazes transparentes pour le chef des Cœurs Sombres, et le Roi des ténèbres, c’est moi !… Moi, qui ai juré de vous faire vivre libres ou de mourir ! Avant vingt-quatre heures, ce signal que depuis si longtemps vous attendez, vous l’entendrez, et alors commencera cette lutte terrible qui ne doit finir qu’avec la mort du traître ; toutes les provinces, toutes les villes, tous les bourgs se lèveront en masse au même instant : courage donc, vous n’avez plus que quelques heures à souffrir. La guerre d’embûches, de surprises, de trahisons souterraines est finie, la guerre franche, loyale, au soleil, va commencer ; montrons-nous, ce que nous avons toujours été, inébranlables dans notre foi, et prêts à mourir pour nos croyances !… Que les chefs des sections approchent.

 

Dix hommes sortirent des rangs, et vinrent silencieusement se placer à deux pas de la table.

 

– Que le caporal des chefs de sections réponde pour tous, reprit don Tadeo.

 

– Le caporal, c’est moi, dit un des hommes masqués ; les ordres expédiés de la Quinta Verde ont été exécutés, toutes les sections sont averties, elles sont prêtes à se lever au premier signal : chacune s’emparera des postes qui lui sont désignés.

 

– Bien. De combien d’hommes disposez-vous ?

 

– De sept mille trois cent soixante-dix-sept.

 

– Pouvez-vous compter sur tous ?

 

– Non.

 

– Combien d’hommes tièdes ou irrésolus ?

 

– Quatre mille.

 

– De forts et de convaincus ?

 

– Trois mille à peu près, mais de ceux-là, je réponds.

 

– C’est bien, nous avons plus de monde qu’il ne nous en faut, les braves entraîneront les autres ; reprenez vos places.

 

Les chefs de sections se retirèrent.

 

– Maintenant, continua don Tadeo, avant de nous séparer, j’ai à vous demander justice contre un de nos frères qui, entré fort avant dans nos secrets, a trahi la société à plusieurs reprises pour un peu d’or ; j’ai les preuves en main. Les circonstances sont suprêmes, un mot, un seul peut nous perdre : quel châtiment mérite cet homme ?

 

– La mort, répondirent froidement les conjurés.

 

– Cet homme, je le connais, reprit don Tadeo, qu’il sorte des rangs et ne m’oblige pas à lui enlever son masque, et à lui jeter son nom à la face.

 

Personne ne bougea.

 

– Cet homme est ici, je le vois ; pour la dernière fois, qu’il vienne et ne mette pas le comble à sa lâcheté, en cherchant à éviter le châtiment qu’il mérite.

 

Les conjurés se jetaient des regards soupçonneux, une anxiété extrême régnait dans l’assemblée ; cependant celui que le Roi des ténèbres appelait s’obstinait à rester confondu parmi ses compagnons.

 

Don Tadeo attendit un instant.

 

Voyant enfin que celui qu’il avait interpellé se figurait que sous le masque il serait inconnu et introuvable, il fit un signe.

 

Don Gregorio se leva. Il s’avança lentement vers le groupe des conspirateurs, qui s’ouvrit à son approche, et posa rudement la main sur l’épaule d’un homme qui, instinctivement, avait reculé pas à pas devant lui, jusqu’à ce qu’enfin la muraille le contraignit à s’arrêter.

 

– Venez, don Pedro, lui dit-il.

 

Et il le traîna plutôt qu’il ne le conduisit devant la table, derrière laquelle se tenait don Tadeo, calme et implacable ; le misérable fut saisi d’un tremblement convulsif, ses dents claquèrent, il tomba sur les genoux en s’écriant avec terreur :

 

– Grâce ! monseigneur, grâce !

 

Don Gregorio lui arracha son masque, on vit le visage de l’espion, dont les traits, horriblement contractés par l’épouvante et d’une pâleur terreuse, étaient hideux.

 

– Don Pedro, lui dit don Tadeo d’une voix incisive, vous avez plusieurs fois cherché à vendre vos frères, c’est vous qui avez causé la mort des dix patriotes fusillés sur la place de Santiago, c’est vous qui avez livré aux soldats de Bustamente le secret de la Quinta Verde, aujourd’hui même, il y a deux heures à peine, vous avez eu avec le général une longue conversation, dans laquelle vous vous êtes engagé à lui livrer demain les principaux chefs des Cœurs Sombres : est-ce vrai ?

 

Le misérable ne trouva, pas un mot pour sa défense ; confondu, accablé par les preuves irrécusables accumulées contre lui, il baissa la tête avec abattement.

 

– Est-ce vrai ? reprit don Tadeo.

 

– C’est vrai, murmura-t-il d’une voix faible.

 

– Vous vous reconnaissez coupable ?

 

– Oui, fit-il avec un sanglot déchirant, mais laissez-moi la vie, mon noble seigneur, et je vous jure…

 

– Silence !…

 

L’espion se tut attéré.

 

– Vous avez entendu, compagnons, cet homme avoue lui-même ses crimes ; pour la dernière fois, quel châtiment mérite-t-il pour avoir vendu ses frères ?

 

– La mort, répondirent sans hésiter les Cœurs Sombres.

 

– Au nom des Cœurs Sombres dont je suis le Roi, vous, don Pedro Saldillo, je vous condamne à mort pour trahison et félonie envers vos frères. Vous avez cinq minutes pour recommander votre âme à Dieu, dit don Tadeo d’une voix dure.

 

Il posa sa montre sur la table, et tira de sa ceinture un pistolet qu’il arma froidement.

 

Le bruit sec de l’échappement de la détente causa un frisson de terreur au condamné.

 

Un silence suprême régnait dans la salle.

 

On aurait pu entendre battre dans leur poitrine le cœur de tous ces hommes implacables.

 

L’espion jetait autour de lui des regards effarés qui ne rencontraient que des masques grimaçants qui fixaient sur lui des yeux ardents.

 

Au-dessus de la salle, dans la chingana, on dansait, et des bouffées affaiblies de sambacuejas arrivaient par intervalles, mêlées à de joyeux éclats de rire, jusqu’à l’endroit où ces hommes étaient réunis.

 

Le contraste de cette joie délirante avec cette justice terrible avait quelque chose d’épouvantable.

 

– Les cinq minutes sont écoulées, dit don Tadeo d’une voix ferme.

 

– Encore quelques instants, monseigneur, implora le misérable en se tordant les mains avec désespoir, je ne suis pas préparé, vous ne pouvez pas me tuer ainsi ; au nom de ce que vous avez de plus cher laissez-moi vivre.

 

Sans l’écouter don Tadeo dirigea vers lui le canon de son pistolet, et le misérable roula le crâne horriblement fracassé.

 

– Oh ! s’écria-t-il en tombant, soyez maudits ! assassins !

 

Il expira.

 

Les conjurés étaient demeurés froids et impassibles.

 

Dès que l’espion fut mort, sur un signe de leur chef, plusieurs hommes ouvrirent une trappe qui se trouvait dans le plancher.

 

Sous cette trappe était un trou à moitié rempli de chaux vive.

 

Le cadavre jeté dedans, la trappe fut refermée.

 

– Justice est faite, mes frères, dit don Tadeo d’une voix brève, allez en paix, le Roi des ténèbres veille sur vous.

 

Les conjurés s’inclinèrent respectueusement, et disparurent les uns après les autres sans prononcer une parole.

 

Au bout de dix minutes la salle était vide, il n’y restait plus que deux personnes, don Tadeo et don Gregorio.

 

– Oh ! fit don Tadeo, nous heurterons-nous donc continuellement à des traîtres ?

 

– Courage ! ami, vous l’avez dit vous-même, dans quelques heures commencera la guerre au soleil.

 

– Dieu veuille que je ne me sois pas trompé ! cette lutte dans l’ombre a des exigences affreuses, je sens que le cœur me manque.

 

Les deux conspirateurs regagnèrent la chingana dans laquelle on dansait et on riait toujours ; ils la traversèrent à pas lents et sortirent dans la rue.

 

À peine avaient-ils fait quelques pas qu’un homme se présenta à eux.

 

Cet homme était Valentin Guillois.

 

– Dieu soit loué qui vous amène si à point ! s’écria don Tadeo.

 

– J’espère que je suis exact, dit en riant le Parisien.

 

Don Tadeo lui serra la main et l’entraîna vers son logis, où nos trois personnages ne tardèrent pas à arriver.

 

XXVIII

LE TRAITÉ DE PAIX.


Le général Bustamente était venu à Valdivia sous le prétexte de renouveler lui-même les traités qui existaient entre la République du Chili et la Confédération araucanienne.

 

Ce prétexte était excellent en ce sens qu’il lui permettait de concentrer des forces considérables dans la province, et qu’il lui donnait en outre une raison plausible de recevoir les Ulmènes les plus influents parmi les Indiens, qui ne manqueraient pas d’assister à la cérémonie, accompagnés d’un grand nombre de mosotones.

 

Chaque fois qu’un nouveau président est élu au Chili, le ministre de la guerre renouvelle en son nom les traités. Le général Bustamente avait jusqu’à ce moment négligé de le faire ; il avait de bonnes raisons pour cela.

 

Cette cérémonie, dans laquelle on déploie exprès un grand appareil, a lieu ordinairement dans une grande plaine située sur le territoire araucanien, à vingt kilomètres au plus de Valdivia.

 

Par une coïncidence bizarre, le prétexte choisi par le général servait on ne peut mieux les intérêts des trois factions qui se partageaient à cette époque ce malheureux pays.

 

Les Cœurs Sombres en avaient habilement profité pour préparer la résistance qu’ils méditaient, et Antinahuel, feignant de vouloir rendre au ministre de la guerre du président de la République chilienne de plus grands honneurs, avait massé aux environs du lieu choisi pour la solennité une véritable armée de guerriers d’élite.

 

Voilà en quel état se trouvaient les choses et quelle était la position des différents partis à l’égard les uns des autres, au moment où nous reprenons notre récit, c’est-à-dire le lendemain du jour où s’étaient passés les faits que nous avons rapportés dans notre précédent chapitre.

 

Les ennemis allaient donc se trouver en présence ; il était évident que chacun, s’étant préparé de longue main, chercherait à profiter de l’occasion et qu’un choc était imminent ; mais comment aurait-il lieu ? qui mettrait le feu à la mine et ferait éclater ces colères et ces ambitions depuis si longtemps contenues ? c’est ce que personne ne savait !

 

La plaine où devait avoir lieu la cérémonie était vaste, couverte de hautes herbes, encadrée par des montagnes garnies de forêts de grands arbres.

 

Cette plaine, entrecoupée de bois, de pommiers surchargés de fruits, était séparée en deux par une capricieuse rivière qui s’y promenait lentement, en balançant sur ses eaux argentées de nombreuses troupes de cygnes à têtes noires ; çà et là, dans les éclaircies des halliers, on voyait apparaître le museau pointu d’une vigogne qui, l’oreille droite et l’œil effaré, semblait humer l’air, et tout à coup disparaissait au loin en bondissant.

 

Le soleil se levait majestueusement à l’horizon, lorsqu’un bruit cadencé de sonnettes résonna dans un bois de pommiers et une recua – troupe – d’une dizaine de mules, guidée par la yegua madrina – jument mère – et conduite par un arriero, déboucha dans la plaine.

 

Ces mules portaient divers objets de campement, des vivres, et quelques ballots d’habits et de linge.

 

À une vingtaine de pas derrière les mules, venait un groupe assez nombreux de cavaliers.

 

Arrivé sur le bord de la petite rivière dont nous avons parlé, l’arriero arrêta ses mules, et les cavaliers mirent pied à terre.

 

En un instant les ballots furent déchargés, rangés avec soin, de façon à former un cercle parfait au milieu duquel on alluma du feu.

 

Puis, au centre de ce camp improvisé, on dressa une tente en coutil, et les chevaux et les mules furent entravés.

 

Ces cavaliers, que sans doute nos lecteurs ont déjà reconnus, étaient don Tadeo, son ami, les Français, les Ulmènes indiens, doña Rosario et trois domestiques.

 

Par une coïncidence étrange, en même temps qu’ils dressaient leur camp, sur le bord opposé de la rivière, juste en face d’eux, une autre caravane à peu près aussi nombreuse établissait le sien.

 

Celle-là avait pour chef doña Maria.

 

Comme cela arrive presque toujours, le hasard s’était plu, cette fois encore, à réunir d’irréconciliables ennemis qui ne se trouvaient séparés les uns des autres que par une distance d’une quinzaine de mètres tout au plus.

 

Mais était-ce bien le hasard ?

 

Don Tadeo ne se doutait pas de ce dangereux voisinage ; sans cela, il est probable qu’il aurait mis tout en œuvre pour l’éviter.

 

Il avait jeté un regard distrait sur la caravane établie en face de lui, et ne s’en était pas préoccupé davantage, car il était absorbé par des pensées d’un ordre bien autrement important.

 

Doña Maria, au contraire, savait parfaitement ce qu’elle faisait, et ce n’avait été qu’à bon escient qu’elle s’était placée où elle était.

 

Cependant, au fur et à mesure que la matinée s’avançait, le nombre des voyageurs croissait dans la plaine ; vers neuf heures du matin, elle se trouva littéralement couverte de tentes.

 

Un espace libre avait seulement été réservé aux environs d’une antique chapelle à moitié ruinée, dans laquelle on devait célébrer la messe avant de commencer la cérémonie.

 

Les Puelches, descendus en grand nombre de leurs montagnes, avaient passé la nuit à faire de joyeuses libations autour de leurs feux de campement ; bon nombre d’entre eux dormaient, dans un état complet d’ivresse ; cependant, aussitôt que l’on annonça l’arrivée du ministre de la République chilienne, tous se levèrent en tumulte et commencèrent à danser et à pousser des cris de joie.

 

D’un côté arrivait au grand trot le général Bustamente, entouré d’un brillant état-major, tout chamarré d’or et suivi d’une nombreuse troupe de lanceros, tandis que du côté opposé venaient au galop les quatre toquis araucans, suivis des principaux Ulmènes de leur nation et d’une grande quantité de mosotones.

 

Ces deux troupes qui accouraient au-devant l’une de l’autre, au milieu des vivats et des cris de joie de la foule, soulevaient d’épais nuages de poussière au milieu desquels elles disparaissaient.

 

Les Araucans surtout, qui sont d’excellents ginetes, expression usitée dans le pays pour désigner de bons cavaliers, se livraient à des excentricités équestres, dont les fantasias arabes dont on fait tant de bruit, peuvent seules donner une lointaine idée, car elles sont bien innocentes en comparaison des incroyables tours de force qu’exécutent ces hommes qui semblent nés pour manier un cheval.

 

Les Chiliens avaient une allure plus grave dont ils se seraient affranchis avec joie, si le respect humain ne les avait pas retenus.

 

Aussitôt que les deux troupes furent en présence, les chefs mirent pied à terre et se rangèrent, les Ulmènes, armés de leurs longues cannes à pommes d’argent, derrière Antinahuel, et les trois autres toquis et les Chiliens, derrière le général Bustamente.

 

C’était la première fois que le Tigre Soleil et le général se trouvaient face à face ; aussi, ces deux hommes, également bons politiques, également fourbes et ambitieux, et qui, du premier coup d’œil, s’étaient devinés l’un l’autre, se considérèrent-ils avec une attention extrême.

 

Après avoir échangé quelques saluts, empreints d’une cordialité assez suspecte, les deux troupes rétrogradèrent chacune de quelques pas, pour livrer passage au commissaire général et aux quatre capitanes de amigos – capitaines amis. – Ces officiers sont ce qu’on appelle, aux États-Unis, des indianis-agents, ils servent d’interprètes et d’agents aux Araucans pour le commerce et pour tout ce qui concerne leurs affaires avec les Chiliens.

 

Il est à remarquer que tous les Indiens parlent bien l’espagnol, mais ils ne veulent jamais s’en servir dans les réunions d’apparat ; ces capitanes de amigos qui, pour la plupart, sont des sangs mêlés, sont très-aimés et très-respectés. Ceux-ci arrivaient amenant une vingtaine de mules chargées des cadeaux destinés par le président de la République aux principaux Ulmènes.

 

Car il est à noter que lorsque les Indiens traitent avec les chrétiens, ils ne reconnaissent rien d’arrêté tant qu’ils n’ont pas reçu de présents : c’est pour eux une preuve qu’on ne veut pas les tromper, ce sont des arrhes qu’ils exigent pour assurer le marché et leur prouver qu’on traite de bonne foi.

 

Les Chiliens, qui de longue main, malheureusement pour eux, sont habitués aux coutumes araucaniennes, n’avaient garde d’oublier cette condition importante.

 

Pendant que le commissaire général distribuait les présents, le général Bustamente se rendit avec son état-major à la chapelle, où un prêtre, venu exprès de Valdivia, célébra la messe.

 

Après la messe, les discours commencèrent dès que le ministre de la République et les quatre toquis des Utal-Mapus se furent donné l’accolade.

 

Ces discours, qui durèrent fort longtemps, se résumèrent des deux parts à s’assurer que l’on était satisfait de la paix qui régnait entre les deux peuples, et qu’on ferait tout ce qui serait nécessaire pour la maintenir le plus longtemps possible.

 

Nous devons faire observer, en faveur des deux interlocuteurs, qu’ils n’étaient pas plus sincères l’un que l’autre, et qu’ils ne pensaient pas un mot de ce qu’ils disaient, puisque, in petto, ils avaient l’intention de se trahir le plus tôt possible.

 

Ils parurent cependant fort satisfaits de la comédie qu’ils jouaient, et ils la terminèrent en se donnant une dernière accolade, plus forte et plus chaleureuse que les précédentes, mais tout aussi fausse.

 

– Maintenant, dit le général, si mes frères les grands chefs consentent à me suivre jusqu’à la chapelle, nous planterons la croix.

 

– Non, répondit Antinahuel avec un sourire mielleux, la croix ne doit pas être plantée devant le toldo de pierre.

 

– Pourquoi cela ? demanda le général avec étonnement.

 

– Parce que, répliqua l’Indien d’un ton de conviction, il faut que les paroles que nous avons échangées restent enterrées à l’endroit où elles ont été prononcées.

 

– C’est juste, fit le général en baissant la tête en signe d’assentiment, il sera fait ainsi que le désire mon frère.

 

Antinahuel sourit avec orgueil.

 

– Ai-je bien parlé, hommes puissants ? dit-il en regardant les Ulmènes qui l’entouraient.

 

– Notre père, le toqui de l’Inapiré-Mapus a bien parlé, répondirent les Ulmènes.

 

Les peones indiens allèrent alors prendre dans la chapelle, sur le sol de laquelle elle était étendue, une croix longue de trente pieds au moins, qu’ils apportèrent à l’endroit où les conférences avaient eu lieu.

 

Tous les chefs et les officiers chiliens se rangèrent autour ; à une distance respectueuse les troupes formèrent un vaste cercle.

 

Après une pause d’un instant, dont le prêtre profita pour bénir la croix en un tour de main, avec cette vivacité et cette désinvolture qui distinguent le clergé espagnol en Amérique, elle fut plantée en terre.

 

Au moment où on allait recouvrir sa base, Antinahuel s’interposa.

 

– Arrêtez, dit-il aux Indiens armés de bêches, et se tournant vers le général : la paix est bien assurée entre nous, n’est-ce pas ? lui demanda-t-il.

 

– Oui, répondit le général.

 

– Toutes nos paroles sont enterrées sous cette croix ?

 

– Toutes.

 

– Recouvrez-la donc de terre alors, commanda-t-il aux peones, de peur qu’elles ne s’échappent et que la guerre ne s’allume entre nous.

 

Puis, lorsque cette cérémonie fut accomplie, Antinahuel fit apporter un jeune agneau que le machi égorgea auprès de la croix.

 

Tous les chefs indiens trempèrent leurs mains dans le sang encore chaud de l’animal palpitant, et bariolèrent la croix de signes hiéroglyphiques destinés à éloigner Guécubu, le mauvais génie, et empêcher les paroles de sortir de l’endroit où elles étaient enfouies.

 

Enfin, Araucans et Chiliens déchargèrent en l’air leurs armes à feu et la cérémonie fut terminée.

 

Alors le général Bustamente s’approcha du toqui de l’Inapiré-Mapus et passa son bras sous le sien, en lui disant d’une voix amicale :

 

– Mon frère Antinahuel ne veut-il pas venir un instant dans ma tente, goûter un verre d’aguardiente de pisco et prendre le maté ? il rendrait un ami heureux.

 

– Pourquoi ne le ferais-je pas ? répondit le chef en souriant d’un ton de bonne humeur.

 

– Que mon frère m’accompagne !

 

– Allons.

 

Tous deux s’éloignèrent en causant entre eux de choses indifférentes, se dirigeant vers la tente du général, qui avait été dressée à une portée de fusil de l’endroit où la cérémonie s’était accomplie.

 

Le général avait donné ses ordres d’avance, aussi tout était-il disposé pour recevoir magnifiquement l’hôte qu’il amenait, et auquel, pour la réussite de ses projets, il croyait avoir un si grand intérêt de plaire.

 

XXIX

L’ENLÈVEMENT.


Pendant que s’accomplissait entre les Araucans et les Chiliens la cérémonie que nous venons de décrire, un événement terrible se passait non loin de là, sur les bords de la rivière, dans le camp de don Tadeo de Leon.

 

Les trois partis qui se partageaient le Chili, et prétendaient y commander, avaient, comme d’un commun accord, choisi le jour du renouvellement des traités pour lever le masque et donner à leurs affidés le signal de la révolte.

 

Don Tadeo, le Roi des ténèbres, qui craignait tout de doña Maria et des espions du général, avait consenti, bien qu’à regret, à ce que doña Rosario l’accompagnât dans la plaine pour assister à la cérémonie ; il lui avait fait quitter le couvent des Ursulines et avait amené la jeune fille avec lui, intérieurement charmé d’un autre côté qu’elle ne se trouvât pas à Valdivia pendant les événements graves qui s’y préparaient.

 

Doña Rosario n’avait consulté que son amour dans la demande qu’elle avait adressée à son tuteur ; le désir seul de voir quelques heures à la dérobés celui qui l’aimait, avait dicté sa conduite dans cette circonstance.

 

Don Tadeo, qui d’aucune façon n’aurait pu assister à la cérémonie puisqu’il était contraint de se cacher, avait pris à part les deux Français, dès que son camp avait été dressé.

 

Il était alors environ sept heures du matin, la foule commençait à affluer dans la plaine.

 

Le Roi des ténèbres jeta un regard soupçonneux aux environs, mais rassuré par la solitude complète qui régnait autour de lui, il se décida enfin à expliquer aux jeunes gens, étonnés de cette étrange manœuvre, ce que sa conduite avait d’insolite et de bizarre en apparence.

 

– Caballeros, leur dit-il, depuis que j’ai l’honneur de vous connaître, je ne vous ai jamais rien caché, vous savez tous mes secrets : aujourd’hui doit se décider la question de vie ou de mort à laquelle, depuis que j’existe, j’ai voué toutes les forces actives de mon âme. Je pars à l’instant, je retourne à Valdivia : c’est dans cette ville que le premier coup sera porté dans quelques heures au tyran, la lutte qui va s’engager sera terrible. Je n’ai pas voulu y exposer la jeune fille que vous connaissez et à laquelle déjà vous avez sauvé la vie, je la confie à l’un de vous, l’autre m’accompagnera jusqu’à la ville ; s’il m’arrivait malheur dans ce combat, je lui remettrais un papier qui vous apprendrait à tous deux quelles sont mes intentions et ce que vous devez faire de cette pauvre enfant, qui est mon bien le plus cher et dont je ne me sépare qu’avec une immense douleur. Lequel de vous, messieurs, consent à se charger pendant le temps de mon absence de la garde de doña Rosario ?

 

– Partez tranquille, don Tadeo, allez où votre devoir vous appelle, répondit Louis d’une voix profonde ; je vous jure que moi vivant, aucun danger ne la menacera ni de loin ni de près, il faudra marcher sur mon cadavre pour arriver jusqu’à elle.

 

– Merci, don Luis, répondit le Cœur Sombre, ému de l’accent du gentilhomme, j’ai foi en votre parole, je sais que vous tiendrez votre serment quand même ; du reste, dans quelques heures, j’espère être de retour, et puis ici, elle ne peut rien avoir à redouter.

 

– Je veillerai, répondit simplement le jeune homme.

 

– Merci encore une fois.

 

Don Tadeo quitta les jeunes gens et entra dans la tente où doña Rosario, couchée dans un hamac, se balançait doucement en rêvant ; à l’arrivée de son tuteur, elle se leva vivement.

 

– Ne vous dérangez pas, je vous en supplie, chère enfant, fit don Tadeo en l’obligeant à reprendre sa première position, je n’ai que deux mots à vous dire.

 

– Je vous écoute, mon ami.

 

– Je viens vous faire mes adieux.

 

– Comment, vos adieux, don Tadeo ! s’écria-t-elle avec effroi.

 

– Oh ! rassurez-vous, peureuse, pour quelques heures seulement.

 

– Ah ! fit-elle avec un sourire de satisfaction.

 

– Mon Dieu, oui ! figurez-vous qu’il y a ici aux environs une grotte excessivement curieuse ; j’ai eu la maladresse ce matin d’en dire quelques mots devant don Valentin, et ce démon de Français, ajouta-t-il avec un sourire, veut absolument que je l’y conduise, de façon que, pour me débarrasser de ses importunités, ma foi, j’ai fini par y consentir.

 

– Vous avez bien fait, dit-elle vivement, nous avons de grandes obligations à ces deux caballeros français, et ce que vous a demandé celui-ci était de si mince importance…

 

– Que j’aurais eu mauvaise grâce à le refuser, interrompit don Tadeo ; aussi ne l’ai-je pas fait. Nous allons donc partir tout de suite afin d’être plus tôt de retour ; ne vous ennuyez pas trop pendant notre absence, chère enfant.

 

– Je tâcherai, dit-elle d’un air distrait.

 

– Du reste, je vous laisse pour veiller sur vous don Luis, vous causerez tous deux et le temps passera plus vite.

 

La jeune fille rougit.

 

– Revenez bientôt, mon ami, dit-elle.

 

– Le temps d’aller et de revenir, pas davantage ; allons, adieu, chère enfant.

 

Don Tadeo sortit de la tente et rejoignit les jeunes gens.

 

– Adieu, don Luis, dit-il, venez-vous, don Valentin ?

 

– Comment, si je viens ? répondit en riant le Parisien ; Caramba ! je serais désespéré de manquer l’occasion que vous m’offrez, de juger si vous vous entendez aussi bien en révolutions que nous autres Français.

 

– Eh ! nous sommes jeunes encore, répondit modestement don Tadeo, mais pourtant nous commençons à nous former, je vous l’assure.

 

– Louis, à bientôt, dit Valentin en serrant la main du gentilhomme, et se penchant à son oreille, il ajouta : Rends grâce à Dieu, tu le vois, il protège ton amour.

 

Le jeune homme ne répondit que par un soupir et un hochement de tête découragé.

 

Un péon avait amené les chevaux des deux Chiliens et du Français : tous trois se mirent en selle.

 

Les trois cavaliers enfoncèrent les éperons dans le ventre de leurs montures, et disparurent bientôt dans les hautes herbes et les méandres de la route.

 

Louis retourna au camp tout pensif.

 

Il était seul avec doña Rosario.

 

Les deux chefs indiens, entraînés par la curiosité, s’étaient éloignés dans la direction de la chapelle, afin d’assister, mêlés à la foule, à la cérémonie.

 

Les arrieros et les peones n’avaient pas tardé à les suivre.

 

La jeune fille s’était assise rêveuse sur un monceau de pellones – peaux de mouton teintes – devant la tente, et regardait sans les voir les nuages qui, chassés par une forte brise, couraient avec vitesse dans l’espace.

 

Doña Rosario était une charmante enfant de seize ans à peine, petite, frêle et délicate, mignonne dans toute sa personne, et dont les moindres gestes et les moindres mouvements avaient un attrait indéfinissable.

 

Beauté bien rare en Amérique, elle était blonde ; sa chevelure, longue et soyeuse, avait la couleur des épis mûrs, ses yeux bleus, où se reflétait l’azur du ciel, avaient cette expression mélancoliquement rêveuse qui n’appartient qu’aux anges et aux jeunes filles qui commencent à aimer ; son nez un peu aquilin, aux ailes roses, sa bouche un peu sérieuse, aux lèvres rouges, garnie de dents d’une blancheur éclatante, sa peau nacrée, d’une finesse extrême, achevaient d’en faire une délicieuse créature.

 

Le bruit des pas du jeune homme qui s’approchait l’arracha à sa rêverie ; elle tourna la tête de son côté et lui lança un regard empreint d’une ineffable tristesse, tandis qu’un faible sourire se jouait sur ses lèvres.

 

Le comte s’inclina respectueusement devant elle.

 

– C’est moi, lui dit-il, d’une voix basse et inarticulée.

 

– Je savais votre arrivée, répondit-elle d’une voix harmonieusement modulée, oh ! pourquoi êtes-vous revenu ?

 

– Ne m’en veuillez pas d’être près de vous de nouveau, j’ai voulu vous obéir, je suis parti, sans espoir, hélas ! de vous revoir jamais ; le destin en a décidé autrement.

 

Elle lui lança un long regard.

 

– Malheureusement, continua-t-il avec un sourire triste, vous êtes pour quelques heures condamnée à souffrir ma présence.

 

– Je m’y résigne, dit-elle en lui tendant la main avec abandon.

 

Le jeune homme déposa un baiser brûlant sur la main moite et veloutée de la charmante enfant.

 

– Ainsi, nous voilà seuls, dit-elle avec enjouement, en retirant sa main.

 

– Mon Dieu, oui, à peu près, répondit-il en se prêtant à son humeur ; les chefs indiens et les peones, emportés par la curiosité, se sont mêlés à la foule, ce qui nous procure un tête-à-tête.

 

– Au milieu de dix mille personnes, fit-elle en souriant.

 

– Ce sont les meilleurs, chacun s’occupe de ses affaires sans penser à celles des autres, et nous pouvons parler sans craindre d’être interrompus par des importuns.

 

– Oui, dit-elle avec un accent rêveur, c’est souvent au milieu de la foule que se trouve la plus grande solitude.

 

– Le cœur ne possède-t-il pas cette faculté si grande, de pouvoir s’isoler quand cela lui plaît pour se replier sur lui-même ?

 

– N’est-ce pas souvent un malheur, que cette faculté ?

 

– Peut-être ! fit-il avec un soupir.

 

– Mais comment se fait-il, dit-elle d’un ton mutin, pour changer la conversation qui devenait trop sérieuse, pardonnez cette curiosité à une jeune fille, que vous, que j’ai entrevu quelquefois à Paris pendant le trop court séjour que j’y ai fait, et qui jouissiez alors, si je ne me trompe, d’une position brillante, je vous retrouve si loin de votre pays ?

 

– Hélas ! madame, mon histoire est celle de beaucoup de jeunes gens et peut se résumer en deux mots : faiblesse et ignorance.

 

– Oui, ce n’est que trop vrai, cette histoire est à peu près celle de tout le monde, en Europe comme en Amérique.

 

En ce moment, un grand bruit se fit entendre au dehors du camp.

 

Doña Rosario et le comte causaient à l’entrée de la tente, ils étaient placés de façon à ne pouvoir pas voir ce qui se passait dans la plaine.

 

– Quel est ce bruit ? demanda la jeune fille.

 

– Probablement le tumulte de la fête qui arrive jusqu’à nous ; désirez-vous assister à cette cérémonie ?

 

– À quoi bon ? ces cris et ce tumulte me font peur.

 

– Cependant, je croyais que c’était vous qui aviez demandé à don Tadeo à voir cette…

 

– Caprice de jeune fille, dit-elle, aussitôt passé que conçu.

 

– Mais l’intention de don Tadeo n’était-elle pas de…

 

– Qui peut connaître les intentions de don Tadeo, interrompit-elle avec un soupir étouffé ?

 

– Il paraît vous aimer beaucoup, hasarda Louis timidement.

 

– Parfois, je suis sur le point de le croire ; il a pour moi les attentions les plus délicates, les soins les plus tendres ; puis, d’autres fois, il semble ne me supporter qu’avec peine, il me repousse, mes caresses le fatiguent.

 

– Singulière conduite, observa le comte, ce gentilhomme est votre parent, sans doute ?

 

– Je ne sais, répondit-elle ingénument ; lorsque, seule et pensive, je redescends dans mes jeunes années, j’ai comme un vague souvenir d’une femme belle et jeune, dont les yeux noirs me souriaient sans cesse, et dont les lèvres roses me comblaient de chauds baisers, puis, tout à coup, une obscurité complète se fait dans mon cerveau, la mémoire me manque totalement. Du plus loin que je me rappelle, je ne trouve plus que don Tadeo veillant sur moi, partout et toujours, comme ferait un père sur sa fille.

 

– Mais, repartit le comte, peut-être en effet est-il votre père ?

 

– Oh ! non, non, il n’est pas mon père.

 

– Quelle certitude avez-vous de cela ?

 

– Écoutez, de même que toutes les jeunes filles, à mon insu, le besoin d’aimer un être qui me rattache à la vie se fait souvent sentir à mon cœur ; un jour, c’était après une longue et douloureuse maladie que je venais de faire, don Tadeo avait, jour et nuit, pendant plus d’un mois, veillé à mon chevet sans prendre un instant de repos ; heureux de me voir revenir à la vie, car il avait cru me perdre, il me souriait avec tendresse, baisait mon front et mes mains, enfin il paraissait en proie à la joie la plus vive. Oh ! lui dis-je, comme illuminée par une pensée subite, oh ! vous êtes mon père ! un père seul peut se dévouer avec cette abnégation pour son enfant, et, lui jetant les bras autour, du cou, je cachai ma tête dans son sein en fondant en larmes. Don Tadeo se leva, son visage était couvert d’une pâleur livide, ses traits étaient horriblement contractés, il me repoussa durement et se mit à marcher à grands pas dans la chambre. Votre père, moi ! doña Rosario ! s’écria-t-il d’une voix saccadée, vous êtes folle ! pauvre enfant ! ne répétez jamais ces paroles, votre père est mort, votre mère aussi, il y a longtemps, bien longtemps ; je ne suis pas votre père, entendez-vous, ne répétez jamais ce mot ! je suis votre ami seulement. Oui, votre père avant de mourir vous a confiée à ma garde, voilà pourquoi je vous élève ; mais moi je ne suis même pas votre parent ! Son agitation était extrême ; il dit encore beaucoup d’autres choses dont je ne me souviens pas, puis il sortit ; hélas ! depuis ce jour je n’ai plus osé lui demander compte de ma famille.

 

Il y eut un silence.

 

Les deux jeunes gens réfléchissaient.

 

Le récit simple et touchant de doña Rosario avait vivement ému le comte.

 

Enfin il reprit la parole.

 

– Laissez-moi vous aimer, doña Rosario, lui dit-il d’une voix tremblante.

 

La jeune fille soupira.

 

– À quoi nous mènera cet amour, don Luis ? répondit-elle avec amertume, à la mort peut-être !

 

– Oh ! s’écria-t-il avec feu, elle serait la bienvenue si elle venait à cause de vous !

 

Au même instant plusieurs individus firent irruption dans la tente en poussant de grands cris.

 

D’un mouvement prompt comme la pensée, le comte se jeta devant la jeune fille, un pistolet de chaque main.

 

Mais comme si le ciel avait voulu accomplir le souhait qu’il venait de former, avant même qu’il eût eu le temps de se mettre en défense, il roula sur le sol frappé de plusieurs coups de poignard.

 

En tombant, il aperçut comme dans un rêve doña Rosario saisie brutalement par deux individus qui s’enfuirent en l’enlevant avec eux.

 

Alors, avec des efforts inouïs, le jeune homme se releva péniblement sur les genoux et parvint enfin à se redresser tout à fait.

 

Il aperçut les ravisseurs qui couraient vers leurs chevaux, tenus en bride à quelque distance par un Indien.

 

Le comte ajusta les misérables qui fuyaient, en criant d’une voix défaillante :

 

– Au meurtre ! au meurtre !

 

Et il fit feu.

 

Un des ravisseurs tomba en poussant une imprécation de rage.

 

Le jeune homme, épuisé par l’effort surhumain qu’il venait de faire, chancela comme un homme ivre, le sang bourdonna dans ses oreilles, sa vue se troubla et il roula inanimé sur le sol.

 

XXX

LA PROTESTATION.


Les trois voyageurs retournèrent à Valdivia avec une telle rapidité, qu’à peine s’ils mirent une heure et demie à franchir l’espace qui les séparait de la ville.

 

Ils croisèrent en chemin le général don Pancho Bustamente, qui se rendait à la cérémonie à la tête d’un détachement de lanceros et suivi d’un nombreux état-major.

 

Les Cœurs Sombres passèrent sans attirer l’attention.

 

Don Tadeo jeta un regard ironique à son ennemi.

 

– Voyez donc, dit-il avec un sourire railleur à don Gregorio, le général se croit déjà Protecteur, quelle pose majestueuse il affecte !

 

– Eh ! fit don Gregorio en ricanant, entre la coupe et les lèvres, il sait pourtant qu’il y a place pour un malheur.

 

Dix heures sonnaient à l’instant où ils entraient dans Valdivia.

 

La ville était à peu près déserte ; tous ceux que des affaires urgentes ne retenaient pas chez eux en avaient profité pour se rendre dans la plaine, où devaient être renouvelés les traités entre les Chiliens et les Araucans.

 

Cette cérémonie intéressait fort les habitants de la province, elle était pour eux une garantie de tranquillité pour l’avenir, c’est-à-dire la liberté de se livrer en toute sécurité à leurs transactions commerciales avec les Indiens.

 

Plus que toutes les autres provinces du Chili, celle de Valdivia redoute les hostilités avec ses redoutables voisins, séparée entièrement du territoire de la République, livrée à ses propres forces, le moindre mouvement parmi les Moluchos anéantit son commerce.

 

Si les habitants paraissaient avoir émigré pour la plupart, provisoirement s’entend, il n’en était pas de même des soldats ; la garnison nombreuse, puisqu’elle se composait, chose inouïe et qui ne s’était jamais vue en temps de paix, de quinze cents hommes, s’était encore accrue depuis deux jours, et principalement pendant la nuit précédente, de deux régiments de cavalerie et d’un bataillon d’artillerie.

 

À quoi bon un tel déploiement de forces que rien ne justifiait ?

 

Les quelques habitants demeurés dans la ville éprouvaient à ce sujet une vague inquiétude dont ils ne pouvaient se rendre compte.

 

Il est un fait singulier que nous voulons signaler ici, sans que pourtant nous nous chargions de l’expliquer, car toujours il nous a paru inexplicable.

 

Lorsqu’un grand événement, quel qu’il soit, doit s’accomplir dans un pays, un pressentiment vague semble en avertir les habitants ; les hommes et les choses prennent un aspect étrange, la nature elle-même, s’associant à cette disposition des esprits, s’assombrit sensiblement ; un fluide magnétique court dans toutes les veines, une oppression pénible serre toutes les poitrines, l’atmosphère devient plus lourde, le soleil perd de son éclat, ce n’est qu’à voix basse que l’on se communique l’un à l’autre les impressions que l’on éprouve ; en un mot, il y a dans l’air un je ne sais quoi d’incompréhensible, qui dit à l’homme d’un ton lugubre :

 

– Prends garde, une catastrophe te menace !

 

Et cela est si vrai, ce pressentiment fatal est si général, que lorsque l’événement a eu lieu, que la crise est passée, chacun s’écrie instinctivement :

 

– Je le sentais !…

 

Nul, cependant, n’aurait pu dire pourquoi il prévoyait le cataclysme.

 

C’est que le sentiment de la conservation, que Dieu a déposé dans le cœur de l’homme, ce sentiment qui fait sa sauve-garde, est tellement fort, que lorsqu’un danger s’approche de lui il lui crie immédiatement :

 

– Gare !

 

Valdivia était en ce moment affaissée sous le poids d’une appréhension inconnue.

 

Les rares bourgeois restés dans la cité se hâtaient de regagner leurs demeures.

 

De nombreuses patrouilles de cavalerie et d’infanterie parcouraient les rues dans tous les sens. Les canons roulaient avec un bruit sinistre, et allaient prendre position aux angles des places principales.

 

Au cabildo – maison de ville – une foule d’officiers et de soldats entraient et sortaient d’un air affairé.

 

Des estafettes se succédaient sans cesse, et après avoir remis les ordres dont elles étaient chargées, repartaient ventre-à-terre.

 

Cependant, aux coins des rues, des hommes couverts de grands manteaux, le chapeau rabattu sur les yeux, haranguaient les ouvriers et les marins du port, et formaient des groupes qui, d’instants en instants, se faisaient plus épais.

 

Dans ces groupes, on commençait à voir briller des armes, des canons de fusils, des baïonnettes, et des fers de lances reluisaient au soleil.

 

Quand ces hommes mystérieux supposaient avoir accompli à un endroit la tâche qu’ils s’étaient imposée, ils allaient à un autre.

 

Immédiatement après leur départ, derrière eux, comme par enchantement, des barricades s’improvisaient et interceptaient le passage.

 

Dès qu’une barricade était terminée, une sentinelle aux traits énergiques, un ouvrier les bras nus, mais dont la main calleuse brandissait un fusil, une hache ou un sabre, se plaçait à son sommet, et criait au large à tous ceux qui voulaient s’approcher.

 

En entrant dans la ville, don Tadeo et ses compagnons se trouvèrent complètement barricadés.

 

Don Tadeo sourit avec triomphe.

 

Les trois hommes franchirent au galop les barricades qui s’ouvrirent devant eux.

 

Les sentinelles les saluaient au passage.

 

Nous avons oublié de dire que tous trois étaient masqués.

 

Il y avait quelque chose de saisissant dans la marche de ces trois fantômes, devant lesquels tous les obstacles s’abaissaient.

 

Si parfois, en les apercevant, un bourgeois attardé se hasardait à demander timidement quels étaient ces hommes masqués, il recevait pour réponse :

 

– C’est le Roi des ténèbres et ses lieutenants !

 

Et le bourgeois, frissonnant de terreur, se signait dévotement et s’enfuyait épouvanté.

 

Les trois hommes arrivèrent ainsi à l’entrée de la place Mayor.

 

Là, deux pièces de canon en batterie leur barrèrent le passage.

 

Les artilleurs étaient auprès de leurs pièces, ils attendaient mèche allumée.

 

Don Tadeo fit un signe.

 

L’officier qui commandait s’approcha de lui.

 

Don Tadeo se pencha sur le cou de son cheval, et dit à voix basse quelques mots à l’officier.

 

Celui-ci salua respectueusement, et, se tournant vers ses soldats :

 

– Laissez passer ces messieurs, fit-il.

 

Dans toutes les villes de l’Amérique espagnole, il y a une fontaine monumentale au centre de la place Mayor.

 

Ce fut vers cette fontaine que don Tadeo conduisit ses compagnons.

 

Une centaine d’individus épars çà et là, et qui paraissaient l’attendre, se réunirent à son approche.

 

– Eh bien, demanda don Tadeo à Valentin, comment trouvez-vous notre promenade ?

 

– Ravissante ! répondit celui-ci ; seulement, je crois que les coups ne tarderont pas à pleuvoir, et que bientôt nous entendrons siffler les balles.

 

– Je l’espère, dit froidement le conspirateur.

 

– Ah ! fit le jeune homme, eh bien, tout est pour le mieux, alors.

 

– Vous allez assister à un spectacle intéressant, soyez tranquille.

 

– Oh ! je m’en rapporte à vous pour cela ! C’est égal, je suis content de ne pas avoir manqué cette occasion.

 

– N’est-ce pas ?

 

– Ma foi oui !… C’est étonnant comme on s’instruit en voyageant, ajouta-t-il en forme de parenthèse.

 

Les individus réunis auprès de la fontaine les entourèrent avec toutes les marques du plus profond respect.

 

Ceux-là étaient les fidèles, les Cœurs Sombres, sur lesquels on pouvait entièrement compter.

 

– Messieurs, dit don Tadeo, la lutte va bientôt commencer, je veux enfin que vous me connaissiez, et que vous sachiez quel est l’homme qui vous commande, et il jeta son masque loin de lui.

 

Un frémissement d’enthousiasme parcourut les rangs des conjurés.

 

– Don Tadeo de Léon ! s’écrièrent-ils avec un étonnement mêlé d’une espèce de vénération pour cet homme qui avait souffert pour la cause commune.

 

– Oui, messieurs, répondit don Tadeo de Léon, celui que les sicaires du tyran avaient condamné à mort, et que Dieu a miraculeusement sauvé, afin d’être aujourd’hui l’instrument de sa vengeance.

 

Tous les conjurés se pressèrent tumultueusement autour de lui.

 

Ces hommes aux impressions spontanées, essentiellement superstitieux, ne doutaient plus de la victoire, puisqu’ils avaient à leur tête celui que Dieu, dans leur croyance, avait si manifestement sauvegardé.

 

Don Tadeo comptait intérieurement sur cette manifestation pour augmenter l’ardeur des conjurés, et augmenter encore le prestige dont il jouissait ; le résultat avait répondu à son attente.

 

– Chacun est-il à son poste ? demanda-t-il.

 

– Oui.

 

– Les armes et les munitions sont distribuées ?

 

– À tout le monde.

 

– Toutes les barricades faites ? toutes les portes de la ville gardées ?

 

– Toutes.

 

– C’est bien. Maintenant, attendez.

 

Le calme se rétablit.

 

Tous ces hommes connaissaient depuis longtemps don Tadeo, ils appréciaient son caractère à sa juste valeur ; déjà ils lui avaient voué une amitié sans bornes : maintenant qu’ils savaient que le Roi des ténèbres et don Tadeo étaient la même personne, ils étaient prêts à se faire tuer pour lui.

 

La nouvelle de la reconnaissance qui venait d’avoir lieu sur la place s’était répandue dans toute la ville avec la rapidité d’une traînée de poudre, et avait encore ajouté à la fermentation qui régnait. Pendant les quelques mots échangés entre le chef des conjurés et ses acolytes, un régiment d’infanterie s’était rangé en bataille devant le cabildo, flanqué à droite et à gauche par deux escadrons de lanceros.

 

– Attention, commanda don Tadeo.

 

Un frémissement d’impatience parcourut les rangs des hommes groupés autour de lui.

 

– Eh ! eh ! murmura Valentin avec ce ricanement moqueur qui lui était particulier, cela se dessine ; Caramba ! nous n’allons pas tarder à nous amuser.

 

Les portes du cabildo s’ouvrirent avec fracas.

 

Un général, suivi d’un brillant état-major, prit place au haut des marches du grand escalier, puis parurent plusieurs sénateurs en grand costume qui se groupèrent auprès de lui.

 

Sur un signe du général, un roulement de tambours se fit entendre.

 

Lorsque le silence fut complet, un sénateur, qui tenait à la main un rouleau de papier, fit quelques pas en avant et se prépara à lire.

 

– Bah ! fit le général en l’arrêtant par le bras, pourquoi perdre votre temps à lire tout ce fatras ? laissez-moi faire.

 

Le sénateur, qui intérieurement ne demandait pas mieux que d’être dispensé de la commission épineuse dont il s’était chargé à son corps défendant, roula ses papiers et se retira en arrière.

 

Le général se campa fièrement sur la hanche, appuya la pointe de son épée sur le sol et dit d’une voix haute, qui fut parfaitement entendue de tous les coins de la place :

 

– Peuple de la province de Valdivia, le Sénat souverain, réuni en congrès à Santiago de Chile, a pris à l’unanimité les résolutions suivantes : 1° Les diverses provinces de la République chilienne composeront des États indépendants réunis sous le titre de Confédération des États-Unis de l’Amérique du Sud ; 2° Le vaillant et très-excellent général don Pancho Bustamente a été élu Protecteur de la Confédération chilienne ; peuple ! criez avec moi : Vive le Protecteur don Pancho !

 

Les officiers, pressés autour du général et les soldats rangés sur la place, crièrent à pleins poumons :

 

– Vive le Protecteur !

 

Le peuple resta muet.

 

– Hum ! murmura le général à part lui, il n’y a pas un bien grand enthousiasme.

 

Un homme sortit alors du groupe réuni autour de la fontaine et s’avança résolument jusqu’à vingt pas des soldats.

 

Cet homme était don Tadeo de Léon ; son visage était calme, sa démarche assurée et tranquille.

 

Il fit un signe.

 

– Que voulez-vous ? lui cria le général.

 

– Répondre à votre proclamation, répondit intrépidement le chef des Cœurs Sombres.

 

– Parlez ! je vous écoute, fit le général.

 

Don Tadeo s’inclina en souriant.

 

– Au nom du peuple chilien, dit-il d’une voix claire et accentuée, le Sénat de Santiago de Chile, composé de créatures vendues au tyran, est déclaré traître à sa patrie !

 

– Qu’osez-vous dire, misérable ? s’écria le général avec colère.

 

– Pas d’insultes et laissez-moi terminer la réponse que j’ai à vous faire, répondit froidement don Tadeo.

 

Le général, dominé malgré lui par le courage héroïque de cet homme qui, seul, sans armes devant une triple rangée de fusils dirigés sur sa poitrine, osait parler de ce ton haut et ferme ! vaincu par cet ascendant qu’exerce toujours un grand caractère, mordait avec rage le pommeau de son épée.

 

– Au nom du peuple, continua don Tadeo, toujours calme et impassible, don Pancho Bustamente est déclaré traître à la patrie, et, comme tel, déchu de ses titres et de son pouvoir. Vive la Liberté ! vive le Chili !

 

– Vive la Liberté ! vive le Chili ! s’écrièrent avec élan tous les hommes du peuple réunis sur la place.

 

– Oh ! c’est trop d’audace, s’écria le général blême de fureur ; soldats, arrêtez ce rebelle.

 

Des soldats se précipitèrent ; mais plus prompts que la pensée, don Gregorio et Valentin s’étaient élancés vers lui et l’avaient entraîné avec eux au milieu du groupe.

 

– Cordieu ! s’écria Valentin en lui serrant les mains à les lui briser, vous êtes un rude homme, vous ! je vous aime !

 

Cependant le général, outré de colère en voyant son ennemi lui échapper, commanda le silence.

 

– Au nom du Protecteur, dit-il, livrez immédiatement ce rebelle.

 

Des sifflets et des huées seuls lui répondirent.

 

– Feu ! commanda le général qui, devant cette manifestation injurieuse, comprit qu’il n’y avait plus aucune mesure à garder.

 

Les fusils s’abaissèrent et une décharge formidable éclata comme un coup de tonnerre.

 

Plusieurs hommes tombèrent tués ou blessés.

 

– Vive le Chili ! vive la Liberté ! à bas l’Oppresseur ! cria le peuple en s’armant de tout ce qu’il trouvait sous la main.

 

Une seconde décharge éclata, suivie presque aussitôt d’une troisième.

 

Le sol fut en un instant jonché de morts et de mourants.

 

Les patriotes ne firent pas un mouvement pour se disperser ; au contraire, sous le feu incessant des soldats, ils organisèrent la résistance et bientôt répondirent par quelques coups de fusil aux feux de pelotons incessants qui les décimaient.

 

Désormais la lutte était engagée ; la révolution commençait.

 

– Hum ! murmura tristement le général, je me suis chargé là d’une bien mauvaise mission.

 

Mais soldat avant tout et doué au plus haut degré de cette obéissance passive qui distingue ceux qui ont vieilli sous le harnais, il se prépara à châtier sévèrement les insurgés ou à mourir bravement à son poste.

 

XXXI

ESPAGNOL ET INDIEN.


Ce n’était pas, comme on pourrait le croire, par crainte que le général Bustamente s’était absenté de Valdivia au moment où un de ses lieutenants le proclamait si audacieusement du haut des marches du cabildo, devant la foule attérée ; le général Bustamente était un de ces soldats d’aventure que l’on rencontre tant en Amérique, habitué à jouer sa vie sur un coup de dé et ne redoutant rien au monde pour arriver à l’accomplissement de ses projets. Il avait espéré, grâce aux forces qu’il avait concentrées dans cette province reculée de la République, que les habitants pris à l’improviste ne feraient qu’une résistance insignifiante, et qu’il pourrait joindre ses troupes à celles d’Antinahuel, traverser au pas de course l’Araucanie, s’emparer de la province de Concepcion, et de là, en faisant la boule de neige et en entraînant ses compagnons à sa suite, arriver à Santiago assez à temps pour prévenir tout mouvement et obliger les habitants de la capitale à accepter, comme un fait accompli, le changement de gouvernement inauguré par lui dans les provinces éloignées de la République.

 

Ce plan ne manquait ni d’audace, ni même d’une certaine habileté, il offrait de grandes chances de succès ; malheureusement pour le général Bustamente, les Cœurs Sombres, dont les espions se trouvaient partout, avaient éventé ce projet et l’avaient contre-miné, en profitant de l’occasion que leur ennemi leur offrait de démasquer leurs batteries.

 

Nous avons vu dans quelles conditions la lutte s’était engagée à Valdivia entre les deux partis.

 

Le général, qui ignorait encore ce qui s’était passés était dans une sécurité complète.

 

Une fois seul dans sa tente avec Antinahuel, il laissa retomber derrière lui le rideau qui la fermait, et invita d’un geste le toqui à prendre un siège.

 

– Asseyez-vous, chef, lui dit-il, nous avons à causer.

 

– Je suis aux ordres de mon père blanc, répondit l’Indien en s’inclinant.

 

Le général examinait attentivement cet homme qui était devant lui ; il cherchait à démêler sur son visage les divers sentiments qui l’agitaient ; mais les traits du chef semblaient de marbre, aucune impression ne venait s’y réfléchir.

 

– Parlons franchement et loyalement, en amis qui ne demandent pas mieux que de s’entendre, dit-il.

 

Antinahuel s’inclina avec réserve, à cet appel à la franchise.

 

Le général poursuivit :

 

– En ce moment, le peuple de Valdivia m’acclame Protecteur d’une Confédération nouvelle formée entre tous les États.

 

– Bon ! fit le chef en hochant la tête d’un air de douceur, mon père en est sûr ?

 

– Certes, les Chiliens sont fatigués des continuelles agitations qui troublent le pays ; ils m’ont obligé à me charger d’un lourd fardeau ; mais je me dois à mon pays et je ne tromperai pas l’espoir que mes compatriotes placent en moi.

 

Ces paroles furent prononcées d’un ton d’hypocrite abnégation, dont l’Indien ne fut nullement dupe.

 

Un sourire plissa une seconde les lèvres du chef ; le général ne parut pas s’en apercevoir.

 

– Bref, continua-t-il en quittant le ton doux et conciliant qu’il avait eu jusqu’alors, pour prendre une voix brève et sèche, êtes-vous prêt à tenir vos engagements ?

 

– Pourquoi ne les tiendrai-je pas ? répondit l’Araucan.

 

– Vous marcherez avec moi pour assurer la réussite de mes projets ?

 

– Que mon père ordonne, j’obéirai.

 

Cette facilité du chef déplut au général.

 

– Voyons, reprit-il avec colère, finissons-en, je n’ai pas le temps de lutter de finesse avec vous, et de vous suivre dans toutes vos circonlocutions indiennes.

 

– Je ne comprends pas mon père, répondit impassiblement Antinahuel.

 

– Nous n’en finirons jamais, chef, dit le général en frappant du pied, si vous ne voulez pas me répondre catégoriquement.

 

– J’écoute mon père, qu’il interroge, je répondrai.

 

– Combien pouvez-vous mettre d’hommes sous les armes d’ici à vingt-quatre heures ?

 

– Dix mille, fit le chef avec orgueil.

 

– Tous guerriers expérimentés ?

 

– Tous.

 

– Qu’exigez-vous pour me les donner ?

 

– Mon père le sait.

 

– J’accepte toutes vos conditions, excepté une.

 

– Laquelle ?

 

– Celle de vous abandonner la province de Valdivia.

 

– Mon père ne va-t-il pas regagner cette province d’un autre côté ?

 

– Comment cela ?

 

– Ne dois-je pas aider mon père à conquérir la Bolivie ?

 

– Oui.

 

– Eh bien ?

 

– Vous vous trompez, chef, ceci n’est plus la même chose, je puis augmenter le territoire Chilien, mais l’honneur me défend de l’amoindrir.

 

– Que mon père réfléchisse, la province de Valdivia était anciennement un Utal-Mapus araucan.

 

– C’est possible, chef, mais à ce compte-là, tout le Chili était araucan avant la découverte de l’Amérique.

 

– Mon père se trompe.

 

– Je me trompe ?

 

– L’incus Sinchiroca avait, cent ans auparavant, conquis la terre chilienne jusqu’au Rio-Maule.

 

– Vous connaissez bien l’histoire de votre pays, chef ! observa le général.

 

– Est-ce que mon père ne connaît pas l’histoire du sien ?

 

– Ce n’est pas de cela qu’il s’agit, acceptez-vous, oui ou non, mes propositions ?

 

Le chef parut réfléchir un instant.

 

– Eh bien, répondez, reprit le général, le temps presse.

 

– C’est juste, alors je vais réunir un auca coyog – conseil – composé des Apo-Ulmènes et des Ulmènes de ma nation, et je lui soumettrai les paroles de mon père.

 

Le général réprima avec peine un geste de colère.

 

– Vous plaisantez sans doute, chef, dit-il, vos paroles ne sont pas sérieuses ?

 

– Antinahuel est le premier toqui de sa nation, répondit l’Indien avec hauteur, il ne plaisante jamais.

 

– Mais c’est sur-le-champ, dans quelques minutes, qu’il faut que vous me donniez votre réponse, s’écria le général ; qui sait si avant une heure nous ne serons pas obligés de marcher en avant ?

 

– De même que mon père, mon devoir est d’accroître le territoire de mon peuple.

 

On entendit le galop d’un cheval qui s’approchait ; le général s’élança vers l’entrée de la tente où un officier d’ordonnance venait de paraître.

 

Cet officier avait le visage couvert de sueur, quelques taches de sang marbraient çà et là son uniforme.

 

– Général ! dit-il d’une voix haletante.

 

– Silence ! s’écria celui-ci en lui désignant le chef, indifférent en apparence, mais qui suivait avec attention tous ses mouvements.

 

Le général se tourna vers Antinahuel.

 

– Chef, lui dit-il, j’ai des ordres à donner à cet officier, ordres pressés ; si vous me le permettez, nous reprendrons notre entretien dans un moment ?

 

– Bon, répondit le chef, que mon père ne se gêne pas, j’ai le temps d’attendre, moi.

 

Et après s’être incliné il sortit lentement de la tente.

 

– Oh ! dit à part-soi le général, démon ! si quelque jour je te tiens dans mes mains !… Mais, s’apercevant que la colère l’emportait trop loin, il se mordit les lèvres et se tourna vers l’officier demeuré immobile. Eh bien ! Diego, lui dit-il, quelles nouvelles, sommes-nous vainqueurs ?

 

L’officier secoua la tête.

 

– Non, répondit-il, le peuple, excité par ces démons incarnés de Cœurs Sombres, s’est mutiné.

 

– Oh ! s’écria le général, je ne parviendrai donc jamais à les écraser ! Que s’est-il passé ?

 

– Le peuple a fait des barricades, don Tadeo de Léon est à la tête du mouvement.

 

– Don Tadeo de Léon ! fit le général.

 

– Oui, celui qui a été si mal fusillé.

 

– Oh ! c’est une guerre à mort !

 

– Une partie des troupes, entraînée par ses officiers vendus aux Cœurs Sombres, est passée de leur côté ; à cette heure on se bat dans toutes les rues de la ville avec un acharnement inouï. J’ai dû traverser une grêle de balles pour venir vous avertir.

 

– Nous n’avons pas un instant à perdre.

 

– Non, car, bien que les soldats qui vous sont restés fidèles se battent comme des lions, je dois vous dire qu’ils sont serrés de près.

 

– Malédiction ! s’écria le général, je ne laisserai pas pierre sur pierre de cette ville maudite !

 

– Oui, mais d’abord, il nous la faut reconquérir tout entière, et c’est une rude besogne, général, je vous jure, répondit le vieux soldat qui avait toujours conservé son franc parler.

 

– C’est bon ! c’est bon ! fit Bustamente ; qu’on sonne le boute-selle, chaque cavalier prendra un fantassin en croupe.

 

Don Pancho Bustamente était en proie à un accès de fureur inouïe.

 

Pendant quelques instants, il tourna dans la tente comme une bête fauve dans sa cage ; cette résistance imprévue, malgré les mesures de précaution qu’il avait prises, l’exaspérait.

 

Tout à coup on leva le rideau de la tente.

 

– Qui est là ? cria-t-il. Ah ! c’est vous, chef, eh bien, que direz-vous, enfin ?

 

– J’ai vu sortir le chef, et j’ai pensé que peut-être mon père ne serait pas fâché de me voir, répondit celui-ci de sa voix cauteleuse.

 

– C’est juste, vous avez raison, je suis en effet charmé de vous voir ; oubliez ce que nous avons dit, chef, j’accepte toutes vos conditions ; êtes-vous satisfait, cette fois ?

 

– Oui. Même celle de Valdivia ?

 

– Celle-là surtout ! fit le général avec une rage sourde et concentrée.

 

– Ah !

 

– Oui, et comme cette province est révoltée, pour que je vous la donne, il faut que je la fasse rentrer dans le devoir, n’est-ce pas ?

 

– En effet !

 

– Eh bien ! comme j’ai à cœur de remplir loyalement tous les engagements que je prends envers vous, je vais immédiatement marcher contre elle. Voulez-vous m’aider à la soumettre ?

 

– C’est trop juste, puisque je travaillerai pour moi.

 

– Combien avez-vous de cavaliers sous la main ?

 

– Douze cents.

 

– Bien ! fit le général, c’est plus qu’il ne nous en faut.

 

Diego parut.

 

– Les troupes sont prêtes, elles n’attendent plus que les ordres de votre excellence, général, dit-il.

 

– En selle, alors ! partons ! partons ! et vous, chef, m’accompagnerez-vous ?

 

– Que mon père parte ! mes mosotones et moi nous marcherons dans ses pas.

 

Dix minutes plus tard, le général Bustamente reprenait au galop, avec tous ses soldats, le chemin de Valdivia.

 

Antinahuel le suivit quelque temps des yeux avec attention, puis il rejoignit ses Ulmènes, en disant entre ses dents :

 

– Laissons un peu ces Moro-Huincas s’entre-détruire, il sera toujours temps de se mettre de la partie !

 

XXXII

DANS LA MONTAGNE.


Doña Rosario sentit une telle frayeur et un si grand saisissement s’emparer d’elle, quand elle vit tomber sous le poignard d’assassins inconnus le comte de Prébois-Crancé, qu’elle s’évanouit.

 

Lorsqu’elle reprit ses sens, la nuit était noire.

 

Pendant quelques instants ses pensées confuses tourbillonnèrent dans son cerveau ; elle chercha, mais longtemps en vain, à renouer le fil si brusquement rompu de ses idées. Enfin la lumière se fit dans son esprit, elle poussa un profond soupir et murmura d’une voix basse et pleine de terreur :

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! qu’est-il donc arrivé ?

 

Alors elle ouvrit les yeux, et elle jeta autour d’elle un regard désolé.

 

Nous l’avons dit, la nuit était noire, mais ce qui rendait encore les ténèbres plus épaisses pour la jeune fille, c’est qu’une lourde couverture était étendue sur elle et couvrait son visage.

 

Alors, avec cette patience qui caractérise tous les prisonniers, et qui n’est chez eux que l’instinct de la liberté, la pauvre enfant chercha à se rendre compte de sa position.

 

Autant qu’elle put en juger, elle était tout de son long étendue sur le dos d’une mule entre deux ballots ; une corde passée autour de sa ceinture l’empêchait de se lever, mais ses mains étaient libres.

 

La mule avait ce trot dur et irrégulier, particulier à son espèce, qui faisait à chaque pas horriblement souffrir la jeune fille.

 

On avait jeté sur elle une couverture de cheval, afin, sans doute, de la garantir de l’abondante rosée de la nuit, ou peut-être pour l’empêcher de reconnaître la route qu’elle suivait.

 

Doña Rosario fit doucement, et en employant les plus grandes précautions, glisser la couverture afin de dégager son visage ; après quelques efforts, sa tête fut complètement libre.

 

Alors elle regarda.

 

Les ténèbres étaient épaisses.

 

La lune, incessamment voilée par des nuages qui passaient sur son disque blafard, ne répandait à de rares intervalles qu’une lueur faible et incertaine.

 

En levant doucement la tête, la jeune fille distingua plusieurs cavaliers qui marchaient derrière et devant la mule qui la portait.

 

Autant qu’il lui fut possible de le reconnaître, à cause de l’obscurité qui l’enveloppait, ces cavaliers étaient des Indiens.

 

La caravane assez nombreuse, – elle paraissait se composer d’une vingtaine d’individus, – suivait un sentier étroit, profondément encaissé entre deux montagnes abruptes, dont les masses rocheuses, en se reflétant sur la route, augmentaient encore les ténèbres.

 

Ce sentier montait en pente assez douce ; les chevaux et les mules, probablement fatigués d’une longue course, marchaient au pas. La jeune fille, à peine remise de son évanouissement, n’avait pu apprécier le temps qui s’était écoulé depuis son enlèvement ; cependant, en rassemblant ses souvenirs, et se rappelant à quelle heure elle avait été victime de ce rapt odieux, elle calcula, que douze heures environ s’étaient écoulées depuis qu’elle était prisonnière.

 

Vaincue par l’effort qu’elle avait été contrainte de faire pour regarder autour d’elle, la pauvre enfant laissa retomber sa tête en étouffant un soupir de découragement, et, fermant les yeux comme pour s’isoler encore davantage, elle se plongea dans de tristes et profondes méditations.

 

Elle ignorait au moins avec qui elle se trouvait.

 

Bien des fois, il est vrai, don Tadeo lui avait parlé d’un ennemi terrible, acharné à sa perte, d’une femme dont la haine veillait sans cesse, prête à la sacrifier à la première occasion favorable.

 

Mais cette femme, qui était-elle ?

 

Quelle était la cause de cette haine ?

 

Était-ce aux mains de cette femme qu’elle se trouvait en ce moment ?

 

Et si cela était, pourquoi ne l’avait-elle pas sacrifiée déjà à cette vengeance ?

 

Pour quel motif sa vie avait-elle été épargnée ?

 

À quel supplice était-elle donc réservée ?

 

Ces pensées, et bien d’autres encore, venaient en foule assaillir l’esprit bourrelé de la jeune fille.

 

Cette incertitude était pour elle une torture atroce, en ce moment la vérité eût été pour elle presque une consolation.

 

L’homme est ainsi fait, que ce qu’il redoute le plus est l’inconnu.

 

Ce qu’il ignore prend instinctivement, aux yeux prévenus de celui qu’un danger terrible menace, des proportions gigantesques plus effrayantes mille fois que ce danger même.

 

L’imagination malade se crée des fantômes que la réalité, quelque horrible qu’elle soit, fait évanouir.

 

En un mot, le patient qui marche au supplice souffre plus des appréhensions que lui donne la crainte de la mort qui l’attend, que ne lui en causera la douleur physique de cette mort elle-même.

 

Telle était, à cette heure, la situation de doña Rosario ; son esprit, chargé d’inquiétudes et de sombres pressentiments, lui faisait redouter des souffrances sans nom, dont la pensée seule glaçait le sang dans ses veines.

 

La caravane marchait toujours.

 

Elle était sortie du ravin et gravissait un sentier tracé sur le bord d’un précipice, au fond duquel on entendait gronder, avec de sourds murmures, une eau invisible.

 

Parfois, une pierre à demi-écrasée sous le sabot d’une mule, se détachait, roulait avec un bruit sinistre sur le flanc de la montagne, et allait s’engloutir dans le gouffre avec un grondement lugubre qui montait de l’abîme.

 

Le vent sifflait au travers des pins et des mélèzes, dont les branches s’entre-choquaient et faisaient pleuvoir un déluge de feuilles sèches sur les voyageurs.

 

Parfois, le hibou ou la chouette, cachés dans le creux des rochers, élevaient dans la nuit leurs notes plaintives qui rompaient tristement le silence.

 

Des aboiements furieux se firent entendre dans l’éloignement ; peu à peu ils se rapprochèrent et finirent par former un effroyable concert, entre-coupé par des voix aigres de femmes et d’enfants qui essayaient de les calmer ; des lumières étincelèrent et la caravane s’arrêta.

 

On était évidemment arrivé à la halte choisie pour passer le reste de la nuit.

 

La jeune fille jeta avec précaution un regard inquiet autour d’elle.

 

Mais la flamme des torches, remuée par le vent, ne lui permit de distinguer que les silhouettes sombres de quelques masures, et les ombres de plusieurs individus qui s’agitaient autour d’elle avec des cris et des rires.

 

Rien de plus.

 

Les gens de l’escorte s’occupaient, avec force cris et jurements, de desseller les chevaux et de décharger les mules, sans paraître songer en aucune façon à la jeune fille.

 

Un assez long espace de temps s’écoula.

 

Doña Rosario ne savait à quoi attribuer cet oubli incompréhensible.

 

Enfin, elle sentit qu’un individu prenait la mule par la bride, et elle entendit crier d’une voix rauque :

 

– Arrea ! ce mot avec lequel les arrieros ont l’habitude d’exciter leurs animaux.

 

Elle s’était donc trompée ? ce n’était donc pas là qu’elle devait s’arrêter ?

 

Mais alors que signifiait cette halte ?

 

Pourquoi une partie de l’escorte l’abandonnait-elle ?

 

Son incertitude ne fut pas de longue durée cette fois, au bout de dix minutes au plus la mule s’arrêta de nouveau.

 

L’homme qui la conduisait s’approcha de doña Rosario.

 

Cet homme, revêtu du costume des huasos – campagnards chiliens – avait sur la tête un vieux chapeau de paille de Panama, dont les larges ailes rabattues sur son visage empêchaient de distinguer ses traits.

 

À l’aspect de cet individu, la jeune fille éprouva malgré elle un frisson de terreur.

 

Le paysan, ou soi-disant tel, sans lui adresser une parole, retira la couverture qui la couvrait, dénoua la corde qui lui ceignait la ceinture, et, la prenant dans ses bras avec autant de facilité que si c’eût été un enfant, il la porta toute frémissante de peur dans une cabane qui s’élevait solitaire à quelques pas, et dont la porte toute grande ouverte semblait les inviter à entrer.

 

L’intérieur de cette cabane était obscur.

 

La jeune fille fut déposée sur le sol avec une précaution et un soin auxquels elle était loin de s’attendre.

 

Au moment où cet homme la laissait glisser sur la terre il pencha sa tête vers elle et, d’une voix faible comme un souffle, il glissa ces mots à son oreille :

 

– Courage et espoir !

 

Et se relevant vivement il sortit en toute hâte de la cabane, dont il referma la porte derrière lui.

 

Dès qu’elle fut seule, doña Rosario se redressa ; d’un bond elle se trouva debout.

 

Les deux mots que lui avait jetés l’inconnu avaient suffi pour lui rendre sa présence d’esprit et lui ôter toutes ses terreurs.

 

L’espoir, cette panacée universelle, ce bien suprême que Dieu, dans son inépuisable miséricorde, a donné aux malheureux pour les aider à souffrir, était subitement rentré dans son cœur ; alors elle redevint forte et prête à engager la lutte contre ses ennemis inconnus.

 

Elle savait à présent qu’un ami veillait dans l’ombre sur elle, que, le cas échéant, son appui ne lui manquerait pas ; aussi, ce fut non avec crainte, mais, presque avec impatience, quelle attendit que ses ravisseurs lui signifiassent leurs volontés.

 

Le lieu où elle était enfermée était plongé dans une obscurité complète. Dans les premiers moments ce fut en vain qu’elle essaya de distinguer quelque chose dans ce chaos ; mais peu à peu ses yeux s’accoutumèrent aux ténèbres, et, en face d’elle, elle aperçut une faible lueur qui filtrait entre les ais mal joints d’une porte.

 

Alors, avec précaution, pour ne pas éveiller l’attention des gardiens invisibles qui peut-être la surveillaient, elle tendit les bras en avant pour éviter de se choquer contre quelque obstacle qu’elle ne pouvait voir, et s’avança à pas de loup, en prêtant l’oreille au moindre bruit, du côté où brillait cette lueur, lumière qui l’attirait instinctivement comme la flamme attire les papillons imprudents dont elle brûle les ailes.

 

Plus elle approchait, plus cette lueur devenait distincte, un bruit de voix arrivait jusqu’à elle.

 

Enfin, ses bras étendus touchèrent la porte, elle se pencha en avant et mit son œil au niveau de la fente.

 

Elle étouffa un cri de surprise, et, comme en ce moment la conversation un instant interrompue recommençait, elle écouta.

 

XXXIII

AUX AGUETS.


Ce qu’elle entendait, ce qu’elle voyait surtout, devait en effet intéresser puissamment doña Rosario.

 

Dans une salle assez vaste, faiblement éclairée par une de ces chandelles jaunes que les Chiliens nomment velas de cebo, attachée au mur au moyen de graisse figée, une femme encore jeune, fort belle, vêtue d’un habit de cheval d’une grande richesse, était assise sur un fauteuil d’ébène recouvert de cuir de Cordoue ; de la main droite elle agitait un chicote – cravache – à pomme d’or ciselée, et parlait avec une certaine animation à un homme qui se tenait respectueusement debout devant elle, le chapeau à la main.

 

Cet homme, autant que doña Rosario put le conjecturer, était le même qui l’avait enfermée dans le cuarto où elle se trouvait.

 

La femme que doña Rosario ne se rappelait pas avoir jamais vue n’était autre que doña Maria, la courtisane éhontée, qui, sous le nom de la Linda, jouissait d’une si scandaleuse célébrité.

 

La position occupée par doña Maria faisait que la lueur de la chandelle donnait en plein sur son visage, et permettait de distinguer ses traits.

 

Doña Rosario la contemplait avidement, car elle sentait instinctivement que cette femme était l’ennemie qui, depuis sa naissance, s’était fatalement attachée à ses pas.

 

Elle comprenait qu’entre l’inconnu et elle une conférence suprême allait avoir lieu, que, dans quelques minutes, son sort se déciderait.

 

Et cependant, à l’aspect de cette femme, dont les sourcils froncés, le regard clair et hautain, les lèvres froidement pincées et les paroles cruelles, laissaient à flot déborder la haine qui la dévorait, ce n’était ni un sentiment de terreur, ni un sentiment de haine qu’éprouvait la jeune fille ; à son insu, une tristesse et une pitié indéfinissables s’emparèrent d’elle pour celle qui donnait alors des ordres qui la faisaient frémir.

 

Elle écoutait haletante, fascinée, sans chercher à comprendre, ne sachant si ce qu’elle entendait était bien réellement vrai, et se croyant parfois sous le coup d’une épouvantable hallucination.

 

Les deux interlocuteurs, qui ne se savaient ni épiés, ni écoutés, avaient repris leur conversation à voix haute.

 

Doña Rosario ne perdait pas une parole.

 

– Comment se fait-il, demanda la Linda à l’homme qui se tenait devant elle, que Joan ne soit pas venu ? c’est lui que j’attendais.

 

L’homme ainsi interpellé, jeta un regard sournois autour de lui, en roulant entre les doigts les bords de son chapeau, et répondit avec un embarras mal dissimulé :

 

– Joan m’a envoyé à sa place.

 

– Et de quel droit, fit la Linda, avec un ton hautain, ce drôle se permet-il de confier à d’autres le soin d’accomplir les ordres que je lui donne ?

 

– Joan est mon ami, repartit l’homme.

 

– Que m’importe, à moi, reprit-elle avec un sourire de mépris, les liens qui vous unissent ?

 

– La mission dont vous l’aviez chargé a été accomplie.

 

– L’a-t-elle été fidèlement ?

 

– La femme est là, dit-il en désignant du doigt la chambre où se trouvait doña Rosario ; pendant la route elle n’a causé avec personne et je puis certifier qu’elle ignore en quel lieu on l’a conduite.

 

À cette assurance, l’œil de doña Maria se radoucit un peu, et ce fut d’une voix moins brève et moins hautaine qu’elle répondit :

 

– Mais pourquoi Joan vous a-t-il cédé sa place ?

 

– Oh ! fit l’homme avec une feinte bonhomie que démentait son œil rusé, par une raison bien simple ; Joan est en ce moment attiré vers la plaine par les deux yeux noirs de la femme d’un visage pâle, qui brillent comme des luccioles dans la nuit ; le toldo de cette femme est bâti dans la campagne, aux environs de la tolderia que vous nommez je crois Conception ; bien qu’une telle conduite soit indigne d’un guerrier, son cœur vole sans cesse vers cette femme, malgré lui, et tant qu’il ne sera pas parvenu à s’en emparer il ne rentrera pas dans son bon sens.

 

– Eh bien, alors, interrompit la Linda en frappant du pied avec dépit, pourquoi ne l’enlève-t-il pas, l’imbécile ?

 

– Je le lui ai proposé.

 

– Qu’a-t-il dit ?

 

– Il a refusé.

 

Doña Maria haussa les épaules, tandis qu’un sourire de dédain plissait le coin de ses lèvres.

 

– Mais, fit-elle, tout cela ne me dit pas qui vous êtes, vous ?

 

– Moi, je suis un Ulmen dans ma tribu, un grand guerrier parmi les Puelches, répondit-il avec orgueil.

 

– Ah ! dit-elle avec satisfaction, vous êtes un Ulmen des Puelches, bon ! puis-je compter sur votre fidélité ?

 

– Je suis l’ami de Joan, répliqua-t-il simplement, en s’inclinant avec respect.

 

– Connaissez-vous cette femme que vous avez amenée ? lui demanda-t-elle en lui lançant un regard de défiance.

 

– Comment la connaîtrais-je ?

 

– Êtes-vous prêt à m’obéir en tout ?

 

– Mon obéissance dépendra de ma sœur, qu’elle parle, je répondrai.

 

– Cette femme est mon ennemie, dit la Linda.

 

– Faut-il qu’elle meure ? répondit-il rudement, sans baisser les yeux devant ceux inquisiteurs de la Linda.

 

– Eh non, s’écria-t-elle vivement, ces Indiens sont des brutes, ils n’entendent rien à la vengeance ! Que m’importe sa mort ? c’est sa vie que je veux !

 

– Que ma sœur s’explique, je ne la comprends pas.

 

– La mort, ce n’est que quelques instants de souffrance, puis tout est fini.

 

– La mort blanche, peut-être, mais la mort indienne il faut l’appeler bien des heures avant qu’elle réponde.

 

– Je veux qu’elle vive, vous dis-je !

 

– Elle vivra !… Ah ! ajouta-t-il avec un soupir, le toldo d’un chef est vide, ses feux sont éteints.

 

– Oh ! oh ! interrompit la Linda, vous n’avez pas de femmes ?

 

– Elles sont mortes.

 

– Et dans quel lieu se trouve votre tribu, en ce moment ?

 

– Oh ! dit l’Indien, bien loin d’ici, à dix soleils de marche au moins ; je retournais rejoindre les guerriers de ma tolderia lorsque Joan m’a chargé de le remplacer.

 

Il y eut un silence.

 

La Linda réfléchit.

 

Doña Rosario redoubla d’attention, elle comprit qu’elle allait connaître son sort.

 

– Et vous, reprit doña Maria, en fixant un regard interrogateur sur son interlocuteur, quel intérêt si grand vous retenait dans les plaines du bord de la mer ?

 

– Aucun. J’étais venu, ainsi que les autres Ulmènes, pour le renouvellement des traités.

 

– Vous n’aviez pas d’autres raisons ?

 

– Pas d’autres.

 

– Écoutez, chef, vous avez sans doute admiré ces quatre chevaux qui sont attachés à la porte de cette masure ?

 

– Ce sont de nobles bêtes, répondit l’Indien, dont l’œil brilla de convoitise.

 

– Eh bien, il ne dépend que de vous que je vous les donne.

 

– Oh ! oh ! s’écria-t-il avec joie, que faut-il faire pour cela ?

 

La Linda sourit.

 

– M’obéir, dit-elle.

 

– J’obéirai, répondit-il.

 

– Quoi que je vous commande ?

 

– Quoi que ma sœur me commande.

 

– Bien ; mais souvenez-vous de ce que je vais vous dire : si vous essayez de me tromper, ma vengeance sera terrible, elle vous suivra partout.

 

– Pourquoi tromperais-je ma sœur ?

 

– Parce que votre race indienne est ainsi faite, astucieuse et fourbe, toujours prête à trahir.

 

Un éclair sinistre jaillit de l’œil voilé du guerrier puelche ; cependant il répondit d’une voix calme :

 

– Ma sœur se trompe, les Araucans sont loyaux.

 

– Nous verrons, reprit-elle ; comment vous nommez-vous ?

 

– Le Rat Musqué.

 

– Bien. Écoutez, Rat Musqué, ce que je vais vous dire.

 

– Mes oreilles sont ouvertes.

 

– Cette femme, que, d’après mes ordres exprès, vous avez conduite ici, ne doit plus revoir les plaines du bord de la mer.

 

– Elle ne les reverra plus.

 

– Je ne veux pas qu’elle meure, entendez-vous bien, il faut qu’elle souffre, dit-elle avec un accent qui fit tressaillir d’épouvante la malheureuse jeune fille.

 

– Elle souffrira.

 

– Oui, fit doña Maria, dont la prunelle étincela ; je veux que pendant une longue suite d’années elle endure un martyre de tous les instants, de toutes les minutes ; elle est jeune, elle aura le temps d’appeler en vain la mort pour la délivrer de ses maux, avant que celle-ci daigne l’exaucer. Par delà les montagnes, bien loin dans les déserts, après les forêts vierges du Grou-Chaco, on dit qu’il existe des hordes d’Indiens féroces et sanguinaires, qui portent une haine mortelle à tous ceux qui appartiennent à la race blanche ?

 

– Oui, fit mélancoliquement le Puelche, j’ai entendu parler souvent de ces hommes par les anciens de ma tribu ; ils ne vivent que pour le meurtre.

 

– C’est cela, fit-elle avec une joie sinistre ; eh bien, chef, vous croyez-vous capable de traverser ces vastes déserts et d’atteindre le Grou-Chaco ?

 

– Pourquoi ne le ferais-je pas ? répondit l’Indien en relevant la tête avec orgueil, existe-il des obstacles assez forts pour arrêter le guerrier araucan dans sa course ? Le puma est le Roi des forêts, le vautour celui du ciel, mais l’Aucas est le Roi du puma et de l’aigle, le désert est à lui, guatechà le lui a donné ; son cheval et sa lance le rendant invincible et maître de l’immensité !

 

– Ainsi, mon frère accomplira ce voyage réputé impossible ?

 

Un sourire de dédain se joua un instant sur les lèvres du sauvage guerrier.

 

– Je l’accomplirai, dit-il.

 

– Bon ! mon frère est un chef, je le reconnais à présent.

 

Le Puelche s’inclina avec une contenance modeste.

 

– Mon frère pâle ira donc, et, arrivé dans le Chaco, il vendra la fille pâle aux Guayacurus.

 

L’Indien ne laissa voir aucune marque d’étonnement sur son visage.

 

– Je la vendrai, répondit-il.

 

– Bien ! mon frère sera fidèle ?

 

– Je suis un chef, je n’ai qu’une parole, ma langue n’est pas fourchue ; mais pour quelle raison mener si loin cette femme pâle ?

 

Doña Maria lui jeta un regard pénétrant. Un soupçon traversa son cœur, l’Indien s’en aperçut.

 

– Je ne faisais qu’une simple observation à ma sœur ; au fond cela, m’importe peu, elle ne me répondra que si elle le juge convenable, dit-il avec indifférence.

 

Le front de la Linda se rasséréna.

 

– Cette observation est juste, chef, j’y répondrai ; pourquoi la mener si loin ? m’avez-vous demandé ; parce que Antinahuel aime cette femme, que son cœur s’est amolli pour elle, que peut-être il se laisserait attendrir par ses prières, qu’il la rendrait à sa famille, et je ne veux pas que cela arrive, moi ; il faut qu’elle pleure des larmes de sang, que son cœur se brise sous l’effort incessant de la douleur, qu’elle perde tout, enfin, même l’espérance !

 

En prononçant ces dernières paroles, doña Maria s’était levée, la tête haute, l’œil étincelant, le bras étendu ; il y avait dans son aspect quelque chose de fatal et de terrible qui effraya l’Indien lui-même, si difficile à émouvoir.

 

– Allez ! ajouta-t-elle d’un ton de commandement, avant qu’elle parte pour toujours, je veux voir cette femme une fois, une seule, et l’entretenir quelques instants ; il faut au moins qu’elle me connaisse, amenez-la-moi.

 

L’Indien sortit sans répliquer ; cette femme si belle et si cruelle l’épouvantait, elle lui faisait horreur.

 

Doña Rosario, à cette atroce sentence prononcée froidement contre elle, était tombée à demi-évanouie sur le sol.

 

XXXIV

FACE À FACE.


La porte du cuarto dans lequel doña Rosario était enfermée s’ouvrit brusquement et le guerrier puelche parut à l’entrée ; il tenait à la main une grossière lampe en terre, dont la flamme, bien que très-faible, permettait de distinguer les objets.

 

Cet homme avait remis sur sa tête le sordide chapeau, dont les larges bords servaient à dissimuler ses traits.

 

– Venez, dit-il d’un ton bourru à la jeune fille.

 

Celle-ci, connaissant l’inutilité d’une résistance qui ne pouvait qu’être dangereuse pour elle au milieu des bandits qui l’entouraient, courba la tête avec résignation et suivit silencieusement son guide.

 

Doña Maria avait repris sa place sur le fauteuil ; les bras croisés et la tête baissée sur sa poitrine, elle était plongée dans une sombre méditation.

 

Au bruit léger des pas de la jeune fille elle se redressa, un éclair de haine jaillit de sa prunelle fauve, et, d’un geste, elle commanda à l’Indien de se retirer.

 

Le Puelche se retira.

 

Les deux femmes s’examinaient avidement ; leurs regards se croisaient.

 

Le Milan et la Colombe étaient en présence.

 

Un silence de mort régnait dans la salle ; par intervalles, le vent s’engouffrait avec de lugubres murmures à travers les ais mal joints des portes, agitait la vieille masure jusque dans ses fondements, et faisait vaciller l’unique chandelle qui éclairait mélancoliquement la vaste salle où les deux femmes se trouvaient réunies.

 

Après un laps de temps assez long, la Linda qui, avec cet instinct que possèdent les femmes à un si haut point, avait détaillé une à une les innombrables beautés de la ravissante créature qui se tenait tremblante et courbée devant elle, prit la parole :

 

– Oui, fit-elle d’une voix sourde, en se parlant à elle-même, vaincue par l’évidence, cette fille est belle, elle a tout ce qui peut la rendre adorable, il suffit de la voir pour l’aimer ; eh bien, cette beauté qui jusqu’à ce jour a fait sa joie et son orgueil, la douleur la flétrira rapidement, je veux qu’avant un an elle soit un objet de mépris et de pitié pour tous ! Oh ! ajouta-t-elle d’une voix vibrante, je tiens donc ma vengeance, enfin !

 

– Que vous ai-je fait, madame, pour que vous me haïssiez tant ? dit la jeune fille d’une voix plaintive, dont le timbre doux et mélodieux aurait attendri toute autre que celle à laquelle elle s’adressait.

 

– Ce que tu m’as fait, folle créature ? s’écria-t-elle en bondissant comme une lionne blessée, et se dressant frémissante devant doña Rosario : ce que tu m’as fait ? puis elle ajouta avec un rire strident : c’est vrai, tu ne m’as rien fait, toi !

 

– Hélas ! madame, je ne vous connais pas, c’est pour la première fois aujourd’hui que je me trouve en votre présence ; moi, pauvre jeune fille, dont la vie jusqu’à présent s’est écoulée dans la retraite, puis-je donc vous avoir offensée ?

 

Doña Maria la considéra un instant avec une expression indéfinissable.

 

– Oui, j’en conviens, répondit-elle, tu ne m’as rien fait ! et personnellement, comme tu viens de me le dire, je n’ai rien à te reprocher ; mais, en te faisant souffrir, ne comprends-tu donc pas que c’est de lui que je me venge ?

 

– Je ne sais pas ce que vous voulez me dire, madame, fit la jeune fille avec candeur.

 

– Insensée, qui joue avec la lionne prête à la dévorer ; ne feins pas davantage une ignorance dont je ne suis pas dupe ; si déjà tu n’as pas deviné mon nom, je vais te le dire : je suis doña Maria, celle que l’on nomme la Linda, me comprends-tu maintenant ?

 

– Pas davantage, madame, répondit doña Rosario avec un accent de franchise qui ébranla sa persécutrice malgré elle ; jamais je n’ai, que je sache, entendu prononcer ce nom.

 

– Serait-il vrai ? fit-elle avec doute.

 

– Je vous le jure.

 

La Linda se mit à marcher à grands pas dans la salle.

 

Doña Rosario, de plus en plus étonnée, regardait à la dérobée cette femme sans pouvoir se rendre compte de l’émotion que sa présence et le son de sa voix lui faisaient éprouver ; ce n’était pas de la crainte, encore moins de la joie, mais un mélange incompréhensible de tristesse, de joie, de pitié et de terreur ; un sentiment indéfinissable qui, loin de lui causer de l’éloignement, l’attirait vers celle dont les odieux projets n’étaient pas un secret pour elle, et dont elle savait qu’elle avait tout à redouter.

 

Singulière sympathie ! ce que doña Rosario éprouvait pour la Linda, la Linda l’éprouvait pour doña Rosario ; en vain elle appelait à son aide tous les griefs qu’elle croyait avoir à reprocher à l’homme qu’elle voulait frapper dans la jeune fille ; dans les replis les plus cachés de son cœur, une voix de plus en plus forte lui parlait en faveur de celle qu’elle se préparait à sacrifier à sa haine ; plus elle cherchait à surmonter ce sentiment dont elle ne pouvait se rendre compte, plus elle sentait que ses efforts se brisaient impuissants ; enfin, elle était sur le point de s’attendrir.

 

– Oh ! murmura-t-elle avec rage, que se passe-t-il donc en moi, vais-je me laisser dominer par les larmes de cette chétive créature ?

 

De même que ces guerriers indiens qui, attachés au poteau du sang, chantent leurs exploits pour s’encourager à supporter courageusement les tortures que préparent silencieusement leurs bourreaux, la Linda rappela le souvenir palpitant de tous les outrages dont l’avait abreuvée don Tadeo, et, l’œil toujours étincelant, la lèvre frémissante, elle s’arrêta brusquement devant doña Rosario.

 

– Écoute, jeune fille, lui dit-elle d’une voix que la colère faisait trembler, cette fois est la première et la dernière que nous nous trouverons en présence ; je veux que tu saches bien pourquoi je te porte une haine si grande ; ce que tu vas apprendre sera peut-être pour toi plus tard une consolation et t’aidera à supporter avec courage les douleurs que je te réserve, ajouta-t-elle avec un rire de démon.

 

– Je vous écoute, madame, répondit doña Rosario avec une angélique douceur, bien que je sois certaine que ce que vous allez me dire ne peut en aucun cas me rendre coupable vis-à-vis de vous.

 

– Tu crois ? fit la Linda avec un ton ironiquement compatissant ; eh bien ! écoute, nous avons le temps de causer, tu ne dois partir que dans une heure.

 

Cette allusion à son départ prochain fit frissonner la jeune fille, en lui rappelant tout ce que ce départ renfermait pour elle de tortures.

 

– Une femme, continua la Linda, jeune et belle, plus belle que toi, frêle enfant des villes que le moindre orage courbe comme un faible roseau, une femme, dis-je, avait par amour épousé un homme jeune aussi, beau comme le mauvais ange avant sa chute, qui, avec des paroles perfidement dorées, en lui ouvrant des horizons immenses et inconnus, l’avait si bien séduite, elle, pauvre fille des champs, qu’en moins de quelques jours il lui avait fait furtivement abandonner le toit qui avait abrité son enfance, et sous lequel son vieux père devait l’appeler en vain jusqu’à sa mort pour la bénir et lui pardonner.

 

– Oh ! c’est affreux, s’écria doña Rosario.

 

– Pourquoi donc ? puisqu’il l’épousa, la morale était satisfaite aux yeux du monde ; cette femme était pure, et pouvait désormais marcher tête levée devant la foule qui avait assisté avec des rires de mépris à sa chute. Mais tout passe en ce monde et plus promptement que tout, l’amour de l’homme le plus passionné. Un an à peine après son mariage, seule dans la chambre la plus reculée de sa demeure, cette femme pleurait son bonheur évanoui à jamais ; son mari l’avait abandonnée ! Un enfant était né de cette union, une petite fille blonde, chérubin aux lèvres roses, dont les yeux reflétaient l’azur du ciel, la seule consolation qui, dans son immense malheur, restât à la pauvre mère délaissée. Une nuit, pendant qu’elle était plongée dans le sommeil, son mari s’introduisit comme un voleur dans sa demeure, s’empara de l’enfant malgré les cris de la mère désolée qui se traînait en larmes à ses pieds en l’implorant par ce qu’il y a de plus sacré au monde, et, après avoir durement repoussé cette mère au désespoir, qui tomba mourante sur les dalles froides de la chambre, cet homme sans cœur et sans pitié disparut avec l’enfant.

 

– Et la mère ? demanda avec anxiété doña Rosario, vivement émue de ce récit que la Linda faisait tout à son avantage.

 

– La mère, répondit-elle d’une voix, basse et entrecoupée, elle ne devait jamais revoir son enfant ! elle ne l’a jamais revu ! Prières, menaces, tout a été tour à tour employé par elle sans succès ; alors cette mère qui adore son enfant, qui donnerait sa vie pour elle, cette mère a voué à l’homme qu’elle avait tant aimé et qui était sans pitié pour elle, une haine que nulle vengeance ne sera jamais assez forte pour assouvir ! À présent, sais-tu le nom de cette mère, jeune fille ? dis, le sais-tu ? Non, n’est-ce pas ? eh bien ! cette mère, c’est moi !… L’homme qui lui a ravi tout son bonheur, l’homme qu’elle hait à l’égal du démon dont il a le cœur, cet homme, c’est don Tadeo de Léon !

 

– Don Tadeo !… s’écria doña Rosario en reculant de surprise.

 

– Oui, reprit la Linda avec rage, don Tadeo, ton amant !

 

La jeune fille bondit jusqu’à doña Maria, et lui saisissant le bras à le briser, et approchant son visage enflammé de colère de celui de la courtisane, stupéfaite de cette énergie qu’elle ne soupçonnait pas dans cette mignonne enfant :

 

– Qu’avez-vous osé dire, madame ? fit-elle avec indignation, don Tadeo, mon amant, lui ?… Vous en avez menti, madame !

 

– Serait-il vrai ? demanda vivement la Linda, me serais-je en effet si grossièrement trompée ? Mais alors, ajouta-t-elle avec défiance, qui donc êtes-vous ? et à quel titre vous garde-t-il auprès de lui ?

 

– Qui je suis, madame ? répondit noblement la jeune fille, je vais vous le dire.

 

Tout à coup le galop précipité de plusieurs chevaux se fit entendre au dehors, mêlé à des cris et à des jurons.

 

– Que se passe-t-il donc ? dit doña Maria en pâlissant.

 

– Oh ! fit doña Rosario en joignant les mains avec ferveur, mon Dieu ! m’envoyez-vous des libérateurs ?

 

– Vous n’êtes pas libre encore, lui dit la Linda avec un sourire cruel.

 

Le tumulte augmenta dans d’énormes proportions, la porte violemment poussée du dehors s’ouvrit brusquement, et plusieurs hommes firent irruption dans le cuarto.

 

XXXV

LA RÉVOLTE.


La multiplicité des scènes que nous avons à rapporter et les exigences de notre récit nous contraignent à abandonner doña Rosario et la Linda pour retourner à Valdivia, où la révolte avait pris les proportions gigantesques d’une révolution.

 

Électrisés par l’action héroïque du Roi des ténèbres, les patriotes combattaient avec un acharnement inouï.

 

Les Cœurs Sombres semblaient avoir le don d’ubiquité ; ils se multipliaient, partout ils se trouvaient à la tête des insurgés, les excitant du geste, de la voix et surtout leur donnant l’exemple.

 

La ville était complètement coupée de barricades, contre lesquelles le peu de troupes restées fidèles au général Bustamente, luttaient en vain.

 

Écrasés par les ennemis qui, de toutes parts, surgissaient contre eux, aux cris mille fois répétés de : – Vive la Patrie ! vive le Chili ! vive la Liberté ! les soldats reculaient pas à pas, abandonnant les uns après les autres les différents postes, dont, au commencement de l’action, ils s’étaient emparés, et ils se massaient sur la place Mayor dont, à leur tour, ils avaient, eux aussi, barricadé les issues.

 

La ville était au pouvoir des insurgés ; la bataille désormais concentrée sur un point, il n’était plus difficile de prévoir à qui resterait la victoire, car les soldats découragés par le mauvais succès de leur coup de main, et comprenant qu’ils s’étaient faits les champions d’une cause perdue, ne combattaient plus que pour obtenir des conditions honorables.

 

Les officiers du général Bustamente et les sénateurs qu’il avait achetés pour en faire ses partisans, tremblaient en songeant au sort qui les menaçait s’ils tombaient aux mains de leurs ennemis ; le succès justifie tout : dès qu’ils n’avaient pas réussi, ils étaient traîtres à la patrie, et, comme tels, ils n’avaient aucun droit à une capitulation ; aussi excitaient-ils leurs soldats à lutter vaillamment, en leur annonçant un prompt secours, et tâchaient de leur rendre le courage en leur disant que leurs adversaires n’étaient que des bourgeois dont ils auraient facilement raison s’ils voulaient prendre hardiment l’initiative ou seulement résister une heure encore.

 

Le général qui commandait la garnison, et que nous avons vu avec tant d’arrogance lire sur les marches du cabildo le sénatus-consulte qui changeait la forme du gouvernement, se mordait les lèvres avec rage et faisait des prodiges de valeur pour donner à don Pancho Bustamente le temps d’arriver ; dès qu’il avait vu la tournure que prenaient les choses, il lui avait en toute hâte expédié un exprès.

 

Cet exprès était don Diego, ce vieux soldat dévoué au général Bustamente.

 

– Lieutenant ! lui avait-il dit en terminant, vous voyez dans quelle position nous sommes, il faut que vous arriviez, coûte que coûte.

 

– J’arriverai, général, soyez tranquille, répondit intrépidement don Diego.

 

– Moi, je tâcherai de tenir jusqu’à votre retour.

 

Don Diego s’était alors précipité tête baissée au milieu des rangs les plus pressés des insurgés, poussant son cheval en avant et faisant tourner avec une rapidité extrême son sabre autour de sa tête. Les Cœurs Sombres, étonnés de cette attaque terrible d’un seul homme, s’étaient, dans le premier moment, ouverts devant lui comme une grenade trop mûre, incapables de résister au choc impétueux de ce démon qui semblait invulnérable, et qui, à chaque coup, les fauchait impitoyablement.

 

Diego profita habilement du désordre jeté dans leurs rangs par son élan téméraire ; il poussa toujours en avant, et, après des efforts gigantesques, il parvint enfin à sortir de la ville.

 

Dès qu’il fut en sûreté, la surexcitation fébrile qui, jusque-là, l’avait soutenu, tomba subitement, et, à quelques pas des portes, il fut contraint de s’arrêter pour reprendre haleine et remettre un peu d’ordre dans ses idées bouleversées.

 

Le vieux soldait lava les flancs et les naseaux de son cheval avec un peu d’eau et d’eau-de-vie, puis, aussitôt ce devoir rempli, comprenant que le sort de ses compagnons dépendait de la célérité avec laquelle il remplirait sa mission, d’un bond il se remit en selle et partit avec la rapidité d’une flèche.

 

Le général n’avait pas hésité à retourner à Valdivia.

 

Il sentait trop bien l’avantage énorme qu’il retirerait d’un succès, et l’échec irréparable qu’il recevrait s’il était battu.

 

Vainqueur, sa route jusqu’à Santiago ne serait plus qu’une marche triomphale ; les autorités des villes qu’il traverserait viendraient à l’envi les unes des autres se ranger sous son drapeau, au lieu que, contraint d’abandonner Valdivia en fugitif, il se verrait traqué comme une bête fauve et forcé de chercher son salut dans une prompte fuite, soit en Bolivie, soit à Buenos-Ayres, et ces projets, qu’il nourrissait depuis si longtemps, dont il croyait avoir de longue-main assuré le succès, se trouveraient ajournés et peut-être détruits pour toujours.

 

Aussi le général était-il en proie à une de ces rages froides, d’autant plus terribles qu’elles ne peuvent s’exhaler au dehors.

 

Les cavaliers s’avançaient au milieu d’un nuage de poussière soulevé par leur course précipitée, roulant comme un tourbillon sur la route avec le bruit du tonnerre.

 

À deux longueurs de lance, en avant des soldats, don Pancho, courbé sur le cou de son cheval, le front pâle et les dents serrées, galopait à fond de train, l’œil fixé sur les hauts clochers de Valdivia, dont les silhouettes sombres grandissaient de plus en plus à l’horizon.

 

À un demi mille de la ville le général arrêta sa troupe.

 

Le bruit sec et sifflant de la fusillade résonnait avec force, par intervalles le grondement sourd du canon y mêlait sa lugubre basse.

 

La bataille continuait toujours.

 

Le général se hâta de faire ses derniers préparatifs avant de tenter un effort suprême.

 

Les fantassins mirent pied à terre et se formèrent en pelotons.

 

Les armes furent chargées.

 

Les troupes amenées par le général, à notre point de vue européen, où l’on est habitué à voir se choquer de grandes masses, n’étaient pas nombreuses ; elles se composaient au plus de huit cents hommes.

 

Nous disons, nous autres, que la victoire reste aux plus gros bataillons ; en Amérique, où les armées les plus considérables ne sont souvent que de trois mille hommes, ce mot se modifie tout naturellement, et ce n’est ordinairement que le plus adroit ou le plus hardi qui reste maître du champ de bataille.

 

Don Pancho Bustamente était un rude soldat, habitué aux luttes des guerres civiles qui, la plupart du temps, ne se composent que de coups de mains audacieux ; doué d’un courage à toute épreuve, d’une témérité sans égale, d’une ambition immense, il se disposa avec sang-froid à rétablir par une attaque irrésistible ses affaires compromises.

 

La campagne aux environs de Valdivia est un véritable jardin anglais, entrecoupé de bosquets, de pommiers, de bois taillis et de minces cours d’eau qui tous vont se jeter dans le fleuve.

 

Il fut facile au général de dissimuler entièrement sa présence.

 

Deux soldats furent détachés en éclaireurs afin d’apprendre des nouvelles.

 

Au bout de quelques instants ils revinrent ; les abords de la ville étaient solitaires ; les insurgés avaient refoulé les troupes dans l’intérieur, et au dire des batteurs d’estrade, avec l’imprudence de bourgeois métamorphosés tout à coup en hommes de guerre, ils n’avaient pas laissé de réserve ni même placé des sentinelles pour assurer leurs derrières et se garantir d’une surprise.

 

Ces nouvelles, au lieu de rendre la sécurité au général, lui firent froncer les sourcils ; il pressentit un piège et, tandis que ses officiers faisaient des gorges chaudes à propos de la tactique savante des insurgés, il jugea nécessaire de redoubler de précautions.

 

Les troupes furent divisées en deux corps qui devaient au besoin se soutenir l’un l’autre ; et, comme on attaquait une ville entièrement barricadée, les lanceros eurent ordre de mettre pied à terre pour renforcer l’infanterie ; seulement un escadron d’une centaine de cavaliers resta en selle, caché à vingt-cinq mètres de la place, afin de soutenir la retraite ou de sabrer les fuyards si la surprise réussissait.

 

Ces dispositions prises, le général fit une chaleureuse allocution à ses soldats, auxquels il promit en cas de succès le sac de la ville, puis il se plaça en tête du premier détachement et donna l’ordre de marcher en avant.

 

Les troupes s’avancèrent alors à l’indienne, s’abritant derrière chaque pli de terrain et chaque arbre qui se trouvait devant eux.

 

Ils arrivèrent ainsi sans avoir donné l’éveil jusqu’à portée de pistolet de la place.

 

Le silence morne qui continuait à régner autour de lui, la tranquillité parfaite des alentours de la ville, contrastaient d’une façon lugubre avec la fusillade et le bruit de la canonnade qui se faisaient d’instants en instants plus intenses dans l’intérieur, et redoublaient les inquiétudes du général.

 

Un sombre pressentiment l’avertissait qu’il était menacé d’un grand danger, qu’il ne savait comment éviter, puisqu’il ignorait de quelle sorte il était.

 

Toute hésitation à ce moment suprême pouvait entraîner des malheurs irréparables.

 

Le général serra avec force la poignée de son épée dans sa main crispée, et se tournant vers ses soldats :

 

– En avant ! cria-t-il d’une voix retentissante.

 

Le détachement, qui n’attendait que cet ordre, se précipita en hurlant, et franchit au pas de course l’espace qui le séparait de la ville.

 

Fenêtres et portes, tout était fermé ; n’eût été le bruit lointain de la fusillade qu’on entendait au cœur de la ville, on l’aurait crue déserte.

 

Le premier détachement ne trouvant pas d’obstacles devant lui, continua sa route ; le second détachement entra aussitôt.

 

Alors, tout à coup, devant, derrière et sur les flancs des deux troupes, un cri formidable éclata en même temps, et à chaque fenêtre parurent subitement des hommes armés de fusils.

 

Don Pancho Bustamente était entouré, il s’était laissé prendre, qu’on nous pardonne la trivialité de cette comparaison, comme un rat dans une souricière.

 

Les soldats, une seconde étonnés, se remirent bientôt, ils firent face en avant et en arrière, et se ruèrent avec rage sur la double barrière qui les enfermait.

 

Mais en vain, ils se heurtèrent contre elle, ils ne purent la rompre.

 

Ils comprirent alors qu’ils étaient perdus, qu’ils n’avaient pas de quartier à attendre, et ils se préparèrent à mourir en gens de cœur.

 

Le général jetait des regards farouches et désespérés autour de lui, cherchant, mais sans succès, une issue au milieu de cette forêt menaçante de baïonnettes croisées contre lui, qui l’enserraient comme dans un réseau de fer.

 

Quelques auteurs se sont divertis souvent aux dépens des guerres et des batailles américaines où, disent-ils, les deux armées ont toujours le soin de se placer hors de portée de canon, si bien qu’elles n’ont jamais un homme tué.

 

Cette plaisanterie de fort mauvais goût a pris aujourd’hui les proportions d’une calomnie qu’il est bon de réfuter, car elle attaque l’honneur des Américains du Sud qui, nous le proclamons hautement, sont doués d’un courage intrépide et à toute épreuve, courage qui s’est brillamment montré pendant les guerres de l’indépendance contre les Espagnols. Malheureusement aujourd’hui ce courage s’use dans les luttes fratricides sans convictions.

 

Trois fois les soldats se précipitèrent sur les insurgés, trois fois ils furent repoussés avec une perte énorme.

 

La bataille était horrible, sans merci, on combattait à l’arme blanche, pied contre pied, poitrine contre poitrine, jusqu’au dernier souffle, ne tombant que mort.

 

Les troupes, décimées par cet affreux carnage, perdaient peu à peu du terrain ; l’espace qu’elles occupaient se resserrait de plus en plus, et l’instant n’était pas loin où elles allaient disparaître sous le flot populaire qui montait toujours et menaçait de les engloutir sous sa masse irrésistible.

 

Le général réunit une cinquantaine d’hommes résolus à mourir ou à s’ouvrir un passage, et il tenta un effort suprême.

 

Ce fut un choc de géants.

 

Pendant quelques minutes, les deux masses lancées l’une contre l’autre demeurèrent presque immobiles par la force même de leur élan ; don Pancho faisait tournoyer son épée autour de lui, et, levé sur ses étriers, il abattait tout ce qui s’opposait à son passage.

 

Soudain un homme se dressa devant lui comme un roc qui surgit du fond de la mer.

 

À sa vue, le général recula malgré lui en étouffant un cri de surprise et de rage.

 

Cet homme était don Tadeo de Léon.

 

Son ennemi mortel !

 

Celui que déjà il avait condamné à mort et qui avait, d’une façon incompréhensible, survécu à son exécution.

 

Aujourd’hui Dieu semblait le placer fatalement devant lui pour être l’instrument de sa vengeance et la cause de sa ruine et de sa honte !

 

XXXVI

LE LION AUX ABOIS.


– Mon Dieu ! fit le général, suis-je en proie à une hallucination ?

 

– Ah ! ah ! répondit le Roi des ténèbres, avec un sourire ironique, vous me reconnaissez, général ?

 

– Don Tadeo de Léon ! s’écria don Pancho avec horreur, les morts sortent donc du tombeau ? Oh ! j’espérais que ce que l’on m’avait annoncé était faux, c’est vous !

 

– Oui, reprit Tadeo d’une voix sombre, vous ne vous trompez pas, don Pancho, je suis don Tadeo de Léon, celui que vous avez fait fusiller sur la place Mayor de Santiago ! Vos espions vous ont bien renseigné.

 

– Homme ou démon ! s’écria le général avec rage, je te combattrai et je te contraindrai à rentrer dans l’enfer d’où tu sors !

 

Son ennemi sourit avec dédain.

 

– Votre heure est arrivée, don Pancho, dit-il, vous appartenez à la justice des Cœurs Sombres.

 

– Vous ne me tenez pas encore, misérable ! si je ne puis vaincre, je saurai mourir les armes à la main !

 

– Non, votre heure a sonné, vous dis-je ; vous nous appartenez, vous mourrez, mais pas de la mort du soldat, vous serez exécuté par notre justice !

 

– Eh bien ! hurla le général en brandissant son épée, venez donc me prendre, alors !

 

Don Tadeo dédaigna de répondre.

 

Il fit un geste, et un lasso lancé par un bras invisible tournoya dans l’air et s’abattit en sifflant sur les épaules du général.

 

Avant que celui-ci, étonné par cette attaque imprévue, pût essayer une résistance impossible, il reçut un choc affreux, perdit les étriers, fut enlevé de son cheval et entraîné au milieu des insurgés.

 

Le général éperdu, à moitié fou de douleur et de honte, s’épuisait en vains efforts, à demi-étranglé par le lasso qui lui meurtrissait la gorge, son visage avait pris une teinte violette, ses yeux injectés de sang paraissaient vouloir s’élancer de leurs orbites, une écume blanchâtre suintait aux coins de ses lèvres décolorées.

 

Don Tadeo le considéra un instant avec un mélange de pitié et de triomphe.

 

– Débarrassez-le de ce nœud coulant, dit-il, et assurez-vous de sa personne, tout en conservant pour lui les plus grands égards.

 

Les soldats épouvantés par cette effroyable péripétie à laquelle ils étaient loin de s’attendre, restaient mornes et décontenancés, ne songeant même plus dans leur stupeur à faire usage de leurs armes.

 

Don Tadeo se tourna vers eux.

 

– Rendez-vous, leur dit-il, rendez-vous ; l’homme qui vous a égarés est en notre pouvoir, vous aurez la vie sauve.

 

Les soldats se consultèrent un instant des yeux, puis, par un mouvement spontané, ils jetèrent leurs fusils en criant avec élan :

 

– Vive le Chili ! vive la Liberté !

 

– Bien, reprit don Tadeo, sortez de la ville, vous camperez à un mille, hors des portes, en attendant les ordres qui bientôt vous seront transmis.

 

Les soldats vaincus reprirent, la tête basse, le chemin qu’ils avaient parcouru une heure auparavant ; ils traversèrent les rangs silencieux des insurgés qui s’ouvrirent pour leur livrer passage.

 

Sans perdre de temps, don Tadeo, suivi d’une foule de ses partisans, se dirigea vers la place Mayor où la bataille durait toujours.

 

Les soldats solidement retranchés dans la place, et maîtres du cabildo, combattaient vaillamment, espérant encore le secours que devait leur amener le général Bustamente, dont ils ignoraient le sort.

 

Bien que réduites à un petit nombre, ces troupes occupaient une position formidable où il était presque impossible de les forcer, à moins de se résoudre à souffrir des pertes immenses.

 

Dans la persuasion où ils étaient, qu’il ne s’agissait que de gagner du temps, les soldats luttaient avec l’énergie du désespoir, défendant pouce à pouce les barricades derrière lesquelles ils s’abritaient.

 

Cependant la journée s’écoulait, leurs munitions s’épuisaient, un grand nombre des leurs étaient étendus sans vie à leurs pieds, et rien ne leur présageait encore que le secours si impatiemment attendu fût proche.

 

Dans la chaleur de l’action, ils n’avaient pas entendu le bruit du combat livré par don Pancho aux portes de la ville, et cela d’autant moins que seulement un petit nombre de coups de fusils avaient été tirés, et que tout s’était ensuite passé à l’arme blanche ; pourtant le découragement commençait à s’emparer des plus braves, le général qui commandait sentait lui-même son énergie diminuer, et il jetait autour de lui des regards inquiets.

 

Morne, les yeux baissés, le sénateur, porteur de la fatale proclamation, tremblait de tous ses membres, il regrettait, mais trop tard, de s’être si inconsidérément jeté dans ce guêpier ; il faisait les vœux les plus magnifiques aux innombrables saints de la légende dorée espagnole, s’ils le sortaient sain et sauf du péril dans lequel il se trouvait.

 

Le digne homme n’avait nullement les instincts belliqueux, et nous pouvons affirmer en toute sûreté, sans crainte d’être démenti, que s’il avait eu seulement le plus léger soupçon que les choses dussent tourner de cette façon, il serait resté bien tranquille dans sa charmante quinta de Cerro-Azul, aux environs de Santiago, où pour lui la vie s’écoulait si douce, si heureuse et surtout, si exempte de soucis.

 

Malheureusement, comme cela arrive souvent dans ce bas-monde, où, n’en déplaise à Candide, tout n’est pas pour le mieux et qui n’est aucunement le meilleur possible, don Ramon Sandias, ainsi se nommait le sénateur, n’avait pas su apprécier à leur juste valeur les charmes de cette douce vie, l’ambition l’avait mordu au cœur, lui qui n’avait rien à désirer et il s’était, comme nous l’avons dit, plongé jusqu’au cou dans un guêpier dont il ne savait plus comment sortir.

 

À chaque coup de fusil qu’il entendait, le pauvre sénateur sautait comme un Guanaco, avec des yeux effarés, et lorsque parfois, malgré les précautions qu’il avait prises, le sifflement sinistre d’une balle résonnait à son oreille, il se jetait à plat ventre en marmottant toutes les prières que sa mémoire troublée lui rappelait.

 

Dans les premiers moments, les contorsions et les cris de don Ramon Sandias avaient beaucoup diverti les officiers et les soldats au milieu desquels le hasard l’avait jeté, ils s’étaient même amusés à augmenter encore ses terreurs ; mais à la longue, ainsi que cela arrive plus souvent qu’on ne croit en pareille circonstance, les plaisanteries avaient cessé ; peu à peu la frayeur de don Ramon s’était communiquée aux rieurs, qui voyaient avec effroi que leur position se faisait à chaque minute plus désespérée.

 

– Au diable soit le poltron ! lui dit enfin le général avec colère, ne pouvez-vous trembler moins fort ? Crespita ! consolez-vous, on ne vous tuera jamais qu’une fois !

 

– Cela vous est facile à dire, répondit le sénateur d’une voix entre-coupée, je ne suis pas militaire, moi ; vous, c’est votre métier de vous faire tuer, cela vous est égal.

 

– Hum ! repartit le général, pas autant que vous paraissez le croire ! mais rassurez-vous, si cela continue quelque temps encore, nous y passerons tous.

 

– Hein ! qu’est-ce que vous dites ? murmura le pauvre homme avec un redoublement d’effroi.

 

– Caramba ! il est clair comme le jour que si don Pancho ne se hâte pas de venir, nous mourrons tous ici.

 

– Mais je ne veux pas mourir, moi ! s’écria le sénateur en fondant en larmes, je ne suis pas soldat ; oh ! je vous en supplie, mon bon, mon estimable don Tiburcio Cornejo, laissez-moi m’en aller ?

 

Le général haussa les épaules.

 

– Qu’est-ce que cela vous fait ? reprit le sénateur d’une voix suppliante, bah ! sauvez-moi la vie, enseignez-moi par où il faut que je passe pour sortir de cette bagarre maudite ?

 

– Eh ! le sais-je ? fit le général avec impatience.

 

– Tenez, dit le sénateur, vous me devez deux mille piastres que je vous ai gagnées au monte, n’est-ce pas ?

 

– Eh bien, après ? dit le général, vexé de ce souvenir malencontreux.

 

– Sortez-moi de là, je vous en tiens quitte.

 

– Vous êtes un imbécile, don Ramon, croyez-vous que s’il m’était possible de me tirer d’ici, j’y resterais ?

 

– Allez, fit le sénateur avec découragement, vous n’êtes qu’un faux ami, vous voulez ma mort, vous avez soif de mon sang.

 

Bref, le pauvre homme était à moitié fou, il ne savait plus ce qu’il disait, la terreur finissait de lui enlever le peu de bon sens qu’il eût jamais eu.

 

Du reste, la position devenait de plus en plus critique : le carnage était horrible, les soldats tombaient les uns après les autres sous les coups des insurgés embusqués à tous les coins de la place.

 

Deux ou trois sorties tentées par les troupes avaient été vigoureusement repoussées ; sans chercher davantage à prendre une initiative impossible, décimées comme elles l’étaient, elles se voyaient contraintes à empêcher seulement que leurs retranchements ne fussent forcés.

 

Tout à coup le sénateur bondit comme un chamois, il s’élança vers le général, dont il saisit le bras :

 

– Nous sommes sauvés ! s’écria-t-il, grâce à Dieu, nous sommes sauvés !

 

– Hein ! que voulez-vous dire, don Ramon ? quelle lubie vous prend ? êtes-vous définitivement fou ?

 

– Je n’ai pas de lubie, reprit avec volubilité le sénateur, je ne suis pas fou, nous sommes sauvés, vous dis-je, nous sommes sauvés !

 

– Quoi ? que se passe-t-il ? don Pancho arrive-t-il, enfin ?

 

– Il s’agit bien de don Pancho ! je le voudrais au fond des enfers !

 

– Qu’y a-t-il, alors ?

 

– Comment vous ne voyez pas, là, tenez, derrière la barricade qui fait l’angle de la calle de la Merced ?

 

– Eh bien ?

 

– Un pavillon parlementaire, un pavillon blanc !

 

– Hein ? fit vivement le général, voyons, voyons !

 

Et il regarda.

 

– C’est ma foi vrai ! dit-il au bout d’un instant, vivent les poltrons pour avoir de bons yeux, je ne l’avais pas aperçu.

 

– Oui, mais je l’ai vu, moi ! fit don Ramon en se frottant les mains, tout ragaillardi et en se mettant à marcher avec impatience.

 

En ce moment une balle perdue vint ricocher non loin de lui, et siffler lugubrement à son oreille.

 

– Miséricorde ! s’écria-t-il en tombant à plat ventre sur le sol où il resta immobile comme s’il était mort, bien qu’en réalité il n’eût pas reçu une égratignure.

 

Cependant le général avait fait placer, lui aussi le pavillon parlementaire sur les retranchements, et il avait donné l’ordre de cesser le feu.

 

Le combat était interrompu ; n’entendant plus rien, le sénateur, comme un lapin qui se hasarde hors de son terrier, leva un peu la tête ; rassuré par le silence qui continuait à régner, il se redressa en regardant avec anxiété de tous les côtés, enfin, convaincu que le péril était passé, il se releva tout à fait et se retrouva sur ses jambes qui, cependant, flageolaient encore et avaient peine à le soutenir.

 

XXXVII

EN PARLEMENTAIRE.


Dès que le drapeau parlementaire eut été arboré, le feu cessa subitement des deux parts.

 

Les troupes, aux abois, qui n’espéraient plus d’être secourues, n’étaient pas fâchées de voir que les insurgés sauvegardaient leur honneur militaire en demandant les premiers à parlementer.

 

Le général Cornejo surtout était fatigué du combat sans résultat qu’il soutenait vaillamment depuis le matin.

 

– Eh ! don Ramon, dit-il en s’adressant au sénateur d’un ton plus cordial que celui qu’il avait employé jusqu’alors en causant avec lui, je crois avoir trouvé le moyen de vous faire échapper sans coup férir ; ce qui est convenu est convenu, n’est-ce pas ?

 

Le sénateur le regarda d’un air ébahi ; le digne homme ne se souvenait pas le moins du monde de ce que la frayeur avait pu lui faire dire pendant que les balles sifflaient à ses oreilles.

 

– Je ne vous comprends pas du tout, général, répondit-il.

 

– Faites donc l’innocent ! répondit don Tiburcio en lui frappant en riant sur l’épaule, voulez-vous me persuader que vous êtes comme les Guanaccos, qui perdent la mémoire en tremblant ?

 

– Sur mon honneur, insista le sénateur, je vous jure, don Tiburcio, que je n’ai pas le moindre souvenir de vous avoir promis quelque chose.

 

– Ah !… au fait, c’est possible, car vous aviez bien peur ; je vais vous rafraîchir la mémoire, attendez.

 

– Vous me ferez plaisir.

 

– J’en doute, mais c’est égal. Vous m’avez dit, à cette place où nous sommes, il n’y a pas plus d’une demi-heure, que si je trouvais le moyen de vous faire échapper sain et sauf, vous me tiendriez quitte des deux mille piastres, que j’ai perdues contre vous et que je vous dois.

 

– Vous croyez ? fit le sénateur chez lequel les instincts cupides se réveillaient déjà.

 

– J’en suis sûr. Demandez à ces messieurs, ajouta le général en se tournant vers quelques officiers qui se trouvaient là.

 

– C’est vrai, dirent-ils en riant.

 

– Ah !

 

– Oui, et comme je ne voulais pas vous écouter, vous avez ajouté…

 

– Comment, s’écria en bondissant don Ramon, qui savait de longue date à qui il avait affaire, j’ai ajouté quelque chose ?

 

– Pardieu ! fit l’autre, tenez, je vous cite vos paroles mêmes. Vous avez dit en propres termes : et j’ajouterai mille piastres en sus.

 

– Oh ! ce n’est pas possible, s’écria le sénateur hors de lui.

 

– Peut-être ai-je mal entendu ?

 

– C’est cela !

 

– Et, continua impassiblement le général, avez-vous dit deux mille…

 

– Mais non !… mais non !… s’écria don Ramon, confondu par les rires des assistants.

 

– Vous croyez que c’est davantage ? très-bien, nous ne chicanerons pas là-dessus.

 

– Je n’ai pas dit un mot de cela ! s’écria le sénateur exaspéré.

 

– Alors, j’en ai menti ! fit le général d’un ton sévère en fronçant les sourcils et en le regardant fixement.

 

Don Ramon comprit qu’il faisait fausse route, il se ravisa.

 

– Pardon, mon cher général, dit-il en prenant l’air le plus aimable qu’il lui fût possible, vous avez parfaitement raison oui, en effet, je me rappelle à présent, ce sont bien deux mille piastres que je vous ai promises en plus.

 

Ce fut au tour du général à rester ébahi, cette générosité du sénateur, dont l’avarice était proverbiale, le stupéfiait ; il flaira un piège.

 

– Mais, ajouta don Ramon d’un air triomphant, vous ne m’avez pas sauvé !

 

– Comment cela ?

 

– Mais, dame ! puisque nous allons parlementer, vous êtes hors de cause, et notre marché est nul.

 

– Ah ! fit don Tiburcio avec un sourire railleur, vous croyez ?

 

– Caspita ! j’en suis sûr !

 

– Eh bien ! c’est ce qui vous trompe, cher ami, et je vais vous en faire juge ; venez avec moi, voici le parlementaire ennemi qui traverse la barricade, d’ici un instant vous reconnaîtrez que jamais, au contraire, vous n’avez été aussi près de la mort qu’à présent.

 

– Vous voulez rire ?

 

– Je ne plaisante jamais dans les circonstances sérieuses.

 

– Expliquez-vous, au nom du ciel ! s’écria le pauvre sénateur, dont toutes les terreurs étaient revenues.

 

– Oh ! mon Dieu ! c’est la chose la plus simple du monde, dit négligemment le général, je n’ai qu’à avouer au chef des révoltés, et croyez bien que je n’y manquerai pas, que je n’ai agi que par vos ordres.

 

– Mais c’est faux, interrompit don Ramon avec effroi.

 

– Je le sais bien, répondit le général avec aplomb, mais comme vous êtes sénateur on me croira, et vous serez bel et bien fusillé, ce qui sera dommage.

 

Don Ramon resta foudroyé sous le coup de cette implacable logique ; il comprit qu’il était dans une impasse dont il lui était impossible de se tirer sans se laisser rançonner ; il regarda son ami qui fixait sur lui un regard impitoyablement ironique, tandis que les autres officiers se mordaient les lèvres pour ne pas rire ; il étouffa un soupir et prenant son parti, bien qu’à contre-cœur, en maudissant intérieurement celui qui l’exploitait d’une façon aussi cynique.

 

– Eh bien, don Tiburcio, dit-il, c’est convenu, je vous dois deux mille piastres, mais moi, je vous paierai.

 

Seule épigramme qu’il osât se permettre, touchant la solvabilité du général.

 

Mais celui-ci fut magnanime, il ne releva pas ce que ce mot avait de blessant pour lui, et rendu tout joyeux par le marché qu’il venait de conclure, il se prépara à écouter les propositions du parlementaire qu’on lui amenait les yeux bandés.

 

Ce parlementaire était don Tadeo de Léon lui-même.

 

– Que venez-vous faire ici ? lui demanda brusquement le général.

 

– Vous offrir bonne composition, si vous voulez vous rendre, répondit don Tadeo d’une voix ferme.

 

– Nous rendre ! s’écria le général d’un ton railleur, vous êtes fou, monsieur !

 

Il se tourna alors vers les soldats qui avaient amené le parlementaire.

 

– Enlevez le bandeau qui couvre les yeux de ce cavalier, dit-il.

 

Le bandeau tomba aussitôt.

 

– Voyez, continua fièrement le général, avons-nous donc l’air de gens qui demandent grâce ?

 

– Non, général, vous êtes un rude soldat, et vos troupes sont braves ; vous ne nous demandez pas grâce, c’est nous qui venons vous offrir de mettre bas les armes et de cesser ce combat fratricide, repartit noblement don Tadeo.

 

– Qui êtes-vous donc, monsieur ? fit le général frappé de l’accent de l’homme qui lui parlait.

 

– Je suis don Tadeo de Léon, que votre chef a fait fusiller.

 

– Vous ! s’écria le général, vous ici ?

 

– Moi-même, j’ai un autre nom encore.

 

– J’attends que vous me le disiez, monsieur.

 

– On m’appelle le Roi des ténèbres.

 

– Le chef des Cœurs Sombres, murmura le général en tressaillant malgré lui, et le regardant avec une curiosité inquiète.

 

– Oui, général, je suis le chef des Cœurs Sombres, mais je suis encore autre chose.

 

– Expliquez-vous, monsieur, demanda le général qui commençait à ne plus savoir quelle contenance tenir devant l’étrange personnage qui lui parlait.

 

– Je suis le chef de ceux que vous nommez des révoltés, et qui n’ont en réalité pris les armes que pour défendre les institutions que vous renversez, et la Constitution que vous avez indignement violée.

 

– Monsieur ! fit le général, vos paroles…

 

– Sont sévères, mais justes, continua don Tadeo, interrogez votre loyal cœur de soldat, général, puis répondez, dites-moi de quel côté est le droit ?

 

– Je ne suis pas un avocat, monsieur, répondit don Tiburcio avec impatience, vous l’avez dit vous-même, je suis un soldat, et comme tel je me borne à obéir sans discuter aux ordres que je reçois de mes chefs.

 

– Ne perdons pas notre temps en vaines paroles, monsieur, voulez-vous, oui ou non, mettre bas les armes ?

 

– De quel droit me faites-vous cette proposition ? fit le général dont l’orgueil se révoltait d’être obligé de parlementer avec un bourgeois.

 

– Je pourrais vous répondre, riposta sèchement don Tadeo, que c’est du droit du plus fort ; que vous savez aussi bien que moi, que vous combattez pour une cause perdue et que vous continuez sans profit une lutte insensée ; mais, ajouta-t-il avec mélancolie, je préfère m’adresser à votre cœur et vous dire : pourquoi s’égorger ainsi entre compatriotes, entre frères, pourquoi verser plus longtemps un sang précieux ? Faites vos conditions, général, et croyez bien que pour sauvegarder votre honneur de soldat, cet honneur qui est le nôtre aussi, puisque, dans ces troupes contre lesquelles nous combattons, se trouvent nos parents et nos amis, nous vous les accorderons aussi larges que vous les désirerez.

 

Le général se sentit ému, ce noble langage avait trouvé de l’écho dans son cœur ; il courba le front vers la terre et réfléchit quelques minutes, enfin il releva la tête :

 

– Monsieur, répondit-il, croyez bien qu’il m’en coûte de ne pas répondre comme je le voudrais à ce que vous m’avez fait l’honneur de me dire, mais j’ai un chef au-dessus de moi.

 

– À votre tour, expliquez-vous, monsieur ? fit don Tadeo.

 

– J’ai juré à don Pancho Bustamente de me faire tuer pour défendre sa cause.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien ! monsieur, à moins que don Pancho Bustamente soit mort ou prisonnier, auxquels cas je me considérerais comme délié de mon serment envers lui, je me ferai tuer.

 

– Est-ce bien la seule raison qui vous arrête, général ?

 

– Oui, la seule.

 

– Dans le cas où le général Bustamente serait mort ou prisonnier, vous vous rendriez ?

 

– À l’instant, je vous le répète.

 

– Eh bien ! reprit don Tadeo en allongeant le bras dans la direction de la barricade par laquelle il était venu, regardez par ici, général.

 

Don Tiburcio suivit des yeux la direction indiquée et poussa un cri de surprise et de douleur.

 

Le général don Pancho Bustamente venait d’apparaître au sommet de la barricade, il avait la tête nue, deux hommes armés surveillaient tous ses mouvements.

 

– Vous avez vu ? demanda don Tadeo.

 

– Oui, répondit tristement le général, nous sommes tous rendus, monsieur, et appuyant la pointe de son épée en terre, il plia la lame qu’il chercha à briser.

 

Don Tadeo l’arrêta, s’empara de l’épée, mais la lui rendant aussitôt :

 

– Général, lui dit-il, conservez bien cette arme, elle vous servira encore contre les ennemis de notre chère patrie.

 

Le général ne répondit pas, il serra silencieusement la main que lui tendait le Roi des ténèbres, et en se détournant pour cacher l’émotion qui lui gonflait la poitrine, il essuya une larme qui était tombée sur sa moustache grise.

 

XXXVIII

DEUX PROFILS DE COQUINS.


La ville était pacifiée.

 

La révolte était finie, ou, pour être plus logique, la révolution était faite.

 

Les soldats, après avoir mis bas les armes, avaient évacué Valdivia, qui se trouvait complètement au pouvoir des Cœurs Sombres.

 

Aussitôt que la paix fut rétablie, le Roi des ténèbres donna des ordres pour que les barricades fussent détruites et que les traces de la lutte qui avait ensanglanté la cité disparussent le plus tôt possible.

 

Par la seule force des faits accomplis, don Tadeo de Léon se trouva tout naturellement porté au pouvoir et investi du commandement supérieur de la province, avec des facultés dictatoriales.

 

– Eh bien ! demanda-t-il à Valentin, que pensez-vous de ce que vous avez vu ?

 

– Ma foi, répondit le Parisien avec le sans-façon qui le caractérisait, je pense qu’il faut venir en Amérique pour voir pêcher des hommes à la ligne comme de simples goujons.

 

Don Tadeo ne put réprimer un sourire à cette boutade.

 

– Ne me quittez pas, lui dit-il, tout n’est pas fini encore.

 

– Je ne demande pas mieux, mais nos amis que nous avons laissés là-bas, ne vous semble-t-il pas qu’ils doivent être inquiets de notre longue absence ?

 

– Croyez-vous donc que je les aie oubliés ? Non, non, mon ami, dans une heure vous serez libre. Venez avec moi, je me charge de vous faire voir des visages auxquels notre victoire a donnée une expression bien différente de celle qu’ils affectent ordinairement.

 

– Cela sera curieux, fit Valentin en riant.

 

– Oui, répondit don Tadeo pensif, ou hideux, à votre choix.

 

– Hum ! l’homme n’est pas complet, dit philosophiquement Valentin.

 

– Heureusement ! parce qu’alors il serait exécrable, répliqua don Tadeo.

 

Ils entrèrent dans le cabildo, dont les portes étaient gardées par un détachement des Cœurs Sombres.

 

Les vastes salons du palais étaient envahis par une foule affairée qui venait saluer le soleil levant, c’est-à-dire qu’ils venaient offrir le spectacle de leur bassesse à l’homme heureux qu’ils auraient lapidé, sans nul doute, si le succès n’avait pas couronné son audace.

 

Don Tadeo passa sans les voir, à travers les rangs pressés de ces solliciteurs, courtisans nés de tous les pouvoirs, sans honneur comme sans vergogne, qui ne possèdent qu’un seul talent, celui de faire des courbettes auxquelles il semble impossible que puisse atteindre la colonne vertébrale d’un homme, si flexible qu’elle soit.

 

Valentin, qui suivait pas à pas son ami, feignait de prendre pour lui la plupart de ces génuflexions intéressées qu’on lui prodiguait, et saluait à droite et à gauche avec un sang-froid et un aplomb imperturbables.

 

Les deux hommes, après forces retards causés par la foule toujours croissante qui se pressait autour d’eux, atteignirent enfin un salon retiré, dans lequel deux personnes se trouvaient seules.

 

Ces deux personnes étaient le général don Tiburcio Cornejo et le sénateur don Ramon Sandias.

 

La physionomie de ces personnages formait un contraste frappant.

 

Le général, le visage triste, les sourcils froncés, marchait pensif dans la salle, tandis que le sénateur, mollement étendu sur un fauteuil, le sourire aux lèvres, le visage épanoui, une jambe jetée sur l’autre, s’éventait négligemment avec un mouchoir de fine batiste brodée.

 

À la vue de don Tadeo, le général s’avança rapidement vers lui ; quant au sénateur, il se redressa sur son fauteuil, prit un maintien sévère, et attendit.

 

– Monsieur, dit le général à voix basse, deux mots.

 

– Parlez, général, répondit don Tadeo, je suis entièrement à votre disposition.

 

– Ce sont quelques questions que je désire vous adresser.

 

– Croyez bien que si je puis vous répondre, général, je n’hésiterai pas à vous satisfaire.

 

– J’en suis convaincu, voilà ce qui m’a enhardi à vous aborder.

 

– Je vous écoute.

 

Le général hésita un instant.

 

Il sembla prendre enfin son parti.

 

– Mon Dieu, monsieur, dit-il, je suis un vieux soldat, ignorant tout ce qui est politique ; j’avais un ami, presque un frère, je suis dévoré d’une inquiétude mortelle à son sujet.

 

– Et cet ami ?

 

– C’est le général Bustamente, vous comprenez, ajouta-t-il vivement, nous avons été soldats ensemble, je le connais depuis trente ans, je désirerais…

 

Il s’arrêta en regardant son interlocuteur.

 

– Vous désireriez ? dit impassiblement don Tadeo.

 

– Savoir le sort qui lui est réservé.

 

Don Tadeo jeta un regard triste au général.

 

– À quoi bon ? murmura-t-il.

 

– Je vous en prie.

 

– Vous l’exigez ?

 

– Oui.

 

– Le général Bustamente est un grand coupable ; chef du pouvoir, il a voulu changer la forme du gouvernement contre la volonté du peuple, dont il tenait son mandat, au mépris des lois qu’il a foulées aux pieds sans pudeur.

 

– C’est vrai, dit le général, dont le front se couvrit d’une rougeur subite.

 

– Le général Bustamente a été implacable pendant le cours de sa trop longue carrière ; vous le savez, celui qui sème le vent ne peut jamais récolter que la tempête.

 

– Ainsi ?

 

– On sera implacable pour lui, comme il l’a été pour les autres.

 

– C’est-à-dire ?

 

– C’est-à-dire qu’il sera probablement condamné à mort.

 

– Hélas ! je m’y attendais, mais cette condamnation dont vous me parlez, se fera-t-elle, longtemps attendre ?

 

– Deux jours au plus, la commission qui doit le juger sera formée aujourd’hui même.

 

– Pauvre ami ! fit piteusement le général, enfin !… voulez-vous m’accorder une grâce, monsieur ?

 

– Parlez.

 

– Puisque le général doit mourir, ce serait pour lui une consolation d’avoir un ami à ses côtés.

 

– Sans doute.

 

– Accordez-moi sa garde, je suis sûr qu’il sera heureux de savoir que c’est moi qui suis chargé de veiller sur lui et de le conduire à la mort, et puis au moins je ne l’abandonnerai pas jusqu’au dernier moment.

 

– Soit, votre demande est accordée, vous n’avez pas autre chose à me dire, général, je serais heureux de vous être agréable ?

 

– Non, je vous remercie, monsieur, voilà tout ce que je désirais. Ah ! un mot encore.

 

– Parlez.

 

– Pourrai-je prendre la garde bientôt ?

 

– Immédiatement, si cela vous plaît.

 

– Merci.

 

Après avoir profondément salué don Tadeo, le général sortit d’un pas pressé.

 

– Pauvre homme ! dit Valentin.

 

– Hein ! fit don Tadeo.

 

– Je dis, pauvre homme !

 

– J’ai fort bien entendu, mais de qui parlez-vous ?

 

– De ce malheureux qui sort d’ici.

 

Don Tadeo haussa les épaules.

 

Valentin lui jeta un regard étonné.

 

– Savez-vous d’où vient cette sollicitude de ce pauvre homme, ainsi que vous le nommez, pour son ami ?

 

– Eh ! mais de son amitié, c’est clair.

 

– Vous croyez ?

 

– Certes.

 

– Eh bien ! vous n’y êtes pas du tout, mon ami ; ce pauvre général ne désire être auprès de son ancien compagnon d’armes que pour avoir la facilité de supprimer les preuves de sa complicité dans l’échauffourée d’aujourd’hui, preuves que don Pancho porte sur lui probablement, et que l’autre veut faire disparaître à tout prix.

 

– Il serait possible ?

 

– Mon Dieu, oui, il veut être là à toute heure afin de l’empêcher de communiquer avec personne, il le tuerait au besoin.

 

– Mais c’est infâme !

 

– C’est comme cela.

 

– Pouah ! cela donne des nausées.

 

– Attendez encore un instant ayant de les avoir.

 

– Pourquoi donc ?

 

– Parce que, continua don Tadeo, en désignant le sénateur, nous avons encore quelqu’un ici.

 

Aussitôt que don Ramon avait vu le général quitter le salon, il avait abandonné son fauteuil et s’était avancé vers don Tadeo en le saluant.

 

– À qui ai-je l’honneur de parler ? lui demanda le Roi des ténèbres avec une politesse exquise.

 

– Monsieur, répondit l’autre avec un grand laisser-aller de gentilhomme, je me nomme don Ramon Sandias et je suis sénateur.

 

Don Tadeo salua.

 

– À quoi puis-je vous être bon, monsieur ? lui demanda-t-il.

 

– Oh ! répondit don Ramon avec suffisance, pour moi personnellement, je ne demande rien.

 

– Ah !

 

– Ma foi, non, je suis riche, que puis-je désirer de plus ? Mais je suis Chilien, bon patriote, monsieur, et qui plus est, sénateur. Placé dans des conditions exceptionnelles, je dois donner à mes concitoyens des preuves non équivoques de mon dévouement à la sainte cause de la liberté. N’êtes-vous pas de mon avis, monsieur ?

 

– Entièrement.

 

– J’ai entendu dire, monsieur, que le misérable Cabecilla, cause du mouvement qui a mis la République à deux doigts de sa perte, était entre vos mains.

 

– Effectivement, monsieur, répondit don Tadeo avec un imperturbable sang-froid, nous avons été assez heureux pour nous emparer de sa personne.

 

– Vous allez sans doute juger cet homme ? demanda don Ramon d’un ton doctoral.

 

– Sous quarante-huit heures, oui, monsieur.

 

– Bien, monsieur, c’est ainsi que justice doit être faite de ces agitateurs sans vergogne qui, au mépris des plus saintes lois de l’humanité, cherchent à plonger notre beau pays dans le gouffre des révolutions.

 

– Monsieur…

 

– Pardonnez-moi de parler ainsi, fit don Ramon avec un beau semblant d’enthousiasme, je sens que ma franchise va un peu loin peut-être, mais mon indignation m’entraîne, monsieur ; il est temps que ces faiseurs de veuves et d’orphelins reçoivent le châtiment exemplaire qu’ils méritent, je ne puis songer, sans frémir, aux maux innombrables qui seraient tombés sur nous si ce misérable avait réussi.

 

– Monsieur, cet homme n’est pas encore jugé.

 

– Voilà justement ce qui m’amène, monsieur ; comme sénateur, comme patriote dévoué, je revendique auprès de vous le droit qui m’appartient de présider la commission appelée à le juger.

 

– Votre demande vous est accordée, monsieur, répondit don Tadeo qui ne put réprimer un sourire de mépris.

 

– Merci, monsieur, fit le sénateur avec un mouvement de joie, quelque pénible que soit ce devoir, je saurai le remplir.

 

Après avoir profondément salué don Tadeo, le sénateur sortit tout joyeux du salon.

 

– Vous le voyez, dit don Tadeo en se tournant vers Valentin, don Pancho avait deux amis sur lesquels il croyait pouvoir compter : l’un s’était chargé de le proclamer, l’autre de le défendre. Eh bien ! dans l’un il a trouvé un geôlier, dans l’autre un bourreau !

 

– C’est monstrueux, fit Valentin avec dégoût.

 

– Non, répondit don Tadeo, c’est logique, voilà tout, il a échoué !…

 

– J’ai assez de vos hommes politiques à double face, dont aucune n’est véritable, reprit Valentin, laissez-moi retourner auprès de nos amis.

 

– Allez donc, puisque vous le voulez.

 

– Merci.

 

– Vous reviendrez immédiatement à Valdivia, n’est-ce pas ?

 

– Pardieu.

 

– Voulez-vous une escorte ?

 

– Pourquoi faire ?

 

– C’est vrai ! pardonnez-moi, j’oublie toujours que vous ne redoutez jamais aucun danger.

 

– Je ne tremble que pour mes amis, voilà pourquoi je vous quitte.

 

– Auriez-vous quelque raison sérieuse ?

 

– Aucune, une inquiétude vague que je ne puis définir, m’engage seule à ne pas rester plus longtemps auprès de vous.

 

– Partez vite, alors, mon ami ; surtout veillez avec soin sur doña Rosario.

 

– Soyez tranquille, avant trois heures elle sera ici.

 

– C’est convenu ; bonne chance, songez que je vous attends avec impatience.

 

– Le temps d’aller et de venir, pas davantage.

 

– Allons, au revoir !

 

Valentin sortit du salon, se rendit aux écuries, sella lui-même son cheval et partit au galop.

 

Il avait dit vrai à don Tadeo, une inquiétude vague le tourmentait, il avait le pressentiment d’un malheur.

 

XXXIX

LE BLESSÉ.


Revenons au comte de Prébois-Crancé.

 

Lorsque l’enlèvement avait été commis, la partie de la plaine où don Tadeo avait dressé son camp était déserte.

 

La foule, entraînée par la curiosité, s’était portée tout entière du côté où devait avoir lieu le renouvellement des traités.

 

Du reste, les mesures des ravisseurs étaient si bien prises, tout s’était passé si vite, sans résistance, sans cris et sans tumulte, que l’éveil n’avait pas été donné, et, que nul ne se doutait de ce qui s’était passé.

 

Les cris au meurtre ! poussés par le jeune homme, n’avaient pas été entendus, et les coups de pistolet qu’il avait tirés s’étaient confondus avec les autres bruits de la fête.

 

Louis resta donc, pendant un laps de temps assez considérable, étendu évanoui devant la tente, perdant son sang par deux blessures.

 

Par un hasard singulier, les peones, les arrieros et même les deux chefs indiens qui croyaient n’avoir rien à redouter, s’étaient éloignés tous, comme nous l’avons dit, pour assister à la cérémonie.

 

Lorsque la croix eut été plantée, que le général et le toqui, se prenant par le bras, furent tous deux entrés dans la tente, la foule se divisa par petits groupes et ne tarda pas à se disperser, chacun retournant à l’endroit où il avait établi son camp provisoire.

 

Les chefs indiens revinrent les premiers auprès de Louis ; à présent que leur curiosité était satisfaite, ils se reprochaient d’y avoir cédé et d’être si longtemps restés éloignés de leur ami.

 

En approchant du camp, ils furent surpris de ne pas voir Louis, et un certain désordre dans l’arrangement des ballots les remplit d’inquiétude.

 

Ils pressèrent le pas.

 

Plus ils approchaient, plus ce désordre devenait évident à leurs yeux, habitués à remarquer ces mille indices qui, aux yeux d’un blanc, passent inaperçus.

 

En effet, le passage laissé libre dans l’enceinte formée par les ballots semblait avoir été le théâtre d’une lutte ; les pas de plusieurs chevaux étaient fortement empreints sur la terre humide, quelques ballots avaient même été dérangés, comme pour agrandir l’entrée, et gisaient çà et là.

 

Ces indices étaient plus que suffisants pour les Indiens ; ils échangèrent un regard d’inquiétude et entrèrent dans le camp d’un pas précipité.

 

Louis était encore tel que les assassins l’avaient laissé, étendu en travers de l’entrée de la porte, ses pistolets déchargés dans les mains, la tête renversée en arrière, les lèvres à demi-ouvertes et les dents serrées.

 

Son sang ne coulait plus.

 

Les deux hommes le considérèrent un instant avec stupeur. Son visage était couvert d’une pâleur livide.

 

– Il est mort ! dit Curumilla d’une voix étranglée par l’émotion.

 

– Peut-être, répondit Trangoil Lanec en s’agenouillant auprès du corps.

 

Il souleva la tête inerte du jeune homme, défit sa cravate et découvrit sa poitrine ; alors il aperçut les deux plaies béantes.

 

– C’est une vengeance, murmura-t-il.

 

Curumilla hocha la tête avec découragement.

 

– Que faire ? dit-il.

 

– Essayons, j’espère qu’il n’est pas mort.

 

Alors, avec une adresse infinie et une célérité incroyable, les deux chefs indiens prodiguèrent au blessé les soins les plus intelligents et les plus affectueux.

 

Longtemps tout fut inutile.

 

Enfin, un soupir faible comme un souffle s’exhala péniblement de la poitrine oppressée du jeune homme ; une légère rougeur colora les pommettes de ses joues, et, à plusieurs reprises, il entr’ouvrit les yeux.

 

Curumilla, après avoir lavé les plaies avec de l’eau fraîche, avait appliqué dessus un cataplasme de feuilles d’oregano pilées.

 

– La perte de sang l’a seule fait tomber dans cette syncope, dit-il, ses blessures sont larges, mais peu profondes, et nullement dangereuses.

 

– Mais que s’est-il donc passé ici ? fit Trangoil Lanec.

 

– Écoutez ! dit Curumilla en lui posant la main sur le bras, il parle.

 

En effet, les lèvres du jeune homme s’agitaient silencieusement ; enfin il prononça avec effort, d’une voix si basse que les deux Indiens l’entendirent à peine, ce seul mot qui pour lui résumait tout :

 

– Rosario !

 

Et il retomba.

 

– Ah ! s’écria Curumilla comme éclairé d’une lueur subite, où donc est la jeune vierge pâle ?

 

Et d’un bond il s’élança dans la tente.

 

– Je comprends tout, maintenant, dit-il en revenant auprès de son ami.

 

Les Indiens soulevèrent doucement le blessé dans leurs bras, et le transportèrent dans la tente où ils l’étendirent dans le hancas vide de doña Rosario.

 

Louis avait repris connaissance, mais presque aussitôt il était tombé dans un assoupissement profond.

 

Après l’avoir installé le plus commodément, possible, les Indiens quittèrent la tente et commencèrent, avec l’instinct particulier à leur race, à chercher sur le sol des indices qu’ils ne pouvaient demander à personne, mais qui leur apprendraient les traces qu’ils sauraient découvrir.

 

Maintenant que le meurtre et l’enlèvement avaient eu lieu, il fallait pouvoir se mettre sur la piste des ravisseurs pour essayer, si cela était possible, de sauver la jeune fille.

 

Après de minutieuses recherches qui ne durèrent pas moins de deux heures, les Indiens revinrent se placer devant la tente, ils s’assirent en face l’un de l’autre, et fumèrent quelques instants en silence.

 

Les peones et les arrieros étaient revenus de la cérémonie ; en apprenant ce qui s’était passé pendant leur absence, ils avaient été épouvantés.

 

Les pauvres gens ne savaient quel parti prendre, ils tremblaient en songeant à la responsabilité qui pesait sur eux, et au compte terrible que leur demanderait don Tadeo.

 

Cependant, après que les deux chefs eurent fumé pendant quelques minutes, ils éteignirent leurs pipes et Trangoil Lanec prit la parole.

 

– Mon frère est un chef sage, fit-il, qu’il dise ce qu’il a vu ?

 

– Je parlerai puisque mon frère le désire, répondit Curumilla en s’inclinant, la vierge pâle aux yeux d’azur a été enlevée par cinq cavaliers.

 

Trangoil Lanec fit un geste d’assentiment.

 

– Ces cinq cavaliers venaient de l’autre côté de la rivière, leurs pas sont fortement empreints sur le sol qu’ils ont mouillé aux endroits où les chevaux ont posé leurs sabots humides, quatre de ces cavaliers sont des huiliches, le cinquième est un visage pâle ; arrivés à l’entrée du camp, ils se sont arrêtés, ont discuté un instant, et quatre ont mis pied à terre, la trace de leurs pas est visible.

 

– Bon ! fit Trangoil Lanec, mon frère a les yeux d’un Guanacco, rien ne lui échappe.

 

– Des quatre cavaliers qui ont mis pied à terre, trois sont Indiens, ce qui est facile à reconnaître par l’empreinte de leurs pieds nus, dont le pouce, habitué à maintenir l’étrier, est très-écarté des autres doigts, le quatrième est un muruche, la mollette de ses éperons a laissé des traces profondes partout ; les trois premiers se sont glissés en rampant jusqu’à don Luis, qui causait à l’entrée de la tente avec la jeune vierge aux yeux d’azur, et par conséquent tournait le dos à ceux qui venaient vers lui ; il a été assailli à l’improviste et est tombé sans avoir le temps de se défendre, alors le quatrième cavalier a bondi comme un puma, il a saisi la jeune fille dans ses bras, et après avoir une seconde fois sauté par-dessus le corps de don Luis, il est allé retrouver son cheval, suivi par les trois Indiens ; mais don Luis s’est relevé d’abord sur les genoux, ensuite il est parvenu à se mettre debout, il a alors fait feu de ses pistolets sur un des ravisseurs, celui-ci est tombé mort ; c’est le visage pâle, une mare de sang marque la place de sa chute, et dans son agonie il a arraché les herbes avec ses mains crispées ; alors ses compagnons sont descendus de cheval, l’ont ramassé et ont fui avec lui ; don Luis, après avoir déchargé ses armes, a eu un éblouissement et il est retombé, voilà ce que je sais.

 

– Bon, répondit Trangoil Lanec, mon frère sait tout ; après avoir relevé le corps de leur camarade, les ravisseurs ont retraversé la rivière et ils ont pris immédiatement la direction des montagnes ; maintenant que fera mon frère ?

 

– Trangoil Lanec est un chef expérimenté, il attendra don Valentin, Curumilla est jeune, il se mettra sur la piste des ravisseurs.

 

– Mon frère a bien parlé, il est sage et prudent, il les trouvera.

 

– Oui, Curumilla les trouvera, fit laconiquement le chef.

 

Après avoir dit ces paroles, il se leva, sella son cheval et sortit du camp ; Trangoil Lanec le perdit bientôt de vue.

 

Alors il revint s’installer auprès du blessé.

 

La journée se passa ainsi.

 

Les Espagnols avaient tous quitté la plaine ; les Indiens pour la plupart avaient suivi leur exemple, il ne restait plus que quelques Araucans retardataires, mais qui faisaient, eux aussi, leurs préparatifs de départ.

 

Cependant, vers le soir, Louis se trouva beaucoup mieux, il put en quelques mots raconter au chef indien ce qui s’était passé, mais il ne lui apprit rien de nouveau, celui-ci avait tout deviné.

 

– Oh ! fit en terminant le jeune homme, Rosario, pauvre Rosario ! elle est perdue !

 

– Que mon frère ne se laisse pas abattre par la douleur, répondit doucement Trangoil Lanec, Curumilla suit la piste des ravisseurs, la jeune vierge pâle sera sauvée !

 

– Est-ce sérieusement que vous me dites cela, chef ? Curumilla est-il réellement à leur poursuite ? demanda le jeune homme en fixant des yeux ardents sur l’Indien, pourrais-je en effet espérer ?

 

– Trangoil Lanec est un Ulmen, répondit noblement l’Araucan, jamais le mensonge n’a souillé ses lèvres, sa langue n’est point fourchue ; je lui répète que Curumilla suit les ravisseurs. Que mon frère espère, il reverra le petit oiseau qui chante de si douces chansons dans son cœur.

 

Une rougeur subite colora le visage du jeune homme à ces paroles ; un sourire triste plissa ses lèvres pâles, il serra doucement la main du chef et se laissa retomber sur son hamac en fermant les yeux.

 

Tout à coup le galop furieux d’un cheval se fit entendre au dehors.

 

– Bon ! murmura Trangoil Lanec en considérant le blessé, dont la respiration régulière montrait qu’il dormait paisiblement, que va dire don Valentin ?

 

Il sortit à grands pas et se trouva en face de Valentin.

 

Le Parisien avait les traits bouleversés par l’inquiétude.

 

– Chef, s’écria-t-il d’une voix haletante, ce que disent les peones serait-il vrai ?

 

– Oui, répondit froidement le chef.

 

Le jeune homme tomba comme foudroyé.

 

L’Indien l’assit doucement sur un ballot, et se plaçant auprès de lui, il saisit sa main en lui disant doucement :

 

– Mon frère a beaucoup de courage.

 

– Hélas ! s’exclama le jeune homme avec douleur, Louis, mon pauvre Louis, mort assassiné ! Oh ! ajouta-t-il avec un geste terrible, je le vengerait ! C’est seulement pour accomplir ce devoir sacré que je consens à vivre encore quelques jours.

 

Le chef le regarda un instant avec attention.

 

– Que dit donc là mon frère ? reprit-il, son ami n’est pas mort.

 

– Oh ! pourquoi chercher à me tromper, chef ?

 

– Je dis la vérité, don Luis n’est pas mort, reprit l’Ulmen d’une voix imposante qui fit entrer la conviction dans le cœur brisé du jeune homme.

 

– Oh ! fit-il avec emportement en se levant d’un bond, il vit, il serait possible !

 

– Il a reçu deux blessures.

 

– Deux blessures !

 

– Oui, mais que mon frère se rassure, elles ne sont pas dangereuses, dans huit jours au plus tard elles seront guéries.

 

Valentin resta un instant abasourdi par cette bonne nouvelle, après la catastrophe que les peones et les arrieros lui avaient annoncée.

 

– Oh ! s’écria-t-il en se jetant dans les bras du chef, qu’il serra avec une espèce de frénésie sur sa poitrine, c’est bien vrai, n’est-ce pas ? sa vie n’est pas en danger.

 

– Non, que mon frère se rassure, la perte du sang lui a seule causé l’état de torpeur dans lequel il est tombé ; je réponds de lui.

 

– Merci ! merci, chef ! je puis le voir, n’est-ce pas ?

 

– Il dort.

 

– Oh ! je ne le réveillerai pas, soyez tranquille, seulement, je veux le voir.

 

– Voyez-le donc, répondit en souriant Trangoil Lanec.

 

Valentin entra.

 

Il regarda un instant son ami, plongé dans un paisible sommeil, se pencha doucement sur lui et déposa un baiser sur son front en disant à voix basse :

 

– Dors, frère, moi je veille.

 

Les lèvres du blessé s’agitèrent, il murmura :

 

– Valentin !… Sauve-la !…

 

Le Parisien fronça le sourcil, et, se redressant :

 

– Venez, chef, dit-il à Trangoil Lanec, et rapportez-moi dans tous ses détails ce qui s’est passé, afin que je puisse venger mon frère et sauver celle qu’il aime !

 

Les deux hommes sortirent de la tente.

 

XL

DIPLOMATIE ARAUCANIENNE.


Antinahuel n’était pas longtemps resté inactif ; à peine l’escorte du général Bustamente avait-elle disparu dans un flot de poussière qu’il remonta à cheval, et, suivi de tous les chefs araucans, il traversa la rivière.

 

Arrivé sur l’autre rive, il planta sa lance dans le sol, et, se tournant vers le chasqui – héraut qui se tenait à ses côtés, prêt à exécuter ses ordres :

 

– Que les trois toquis, les Ulmènes et les Apo-Ulmènes, se réunissent ici dans une heure, dit-il, le feu du conseil sera allumé à cette place pour un grand auccayog – conseil. – Allez.

 

Le chasqui inclina la tête sur le cou de son cheval et piqua des deux.

 

Antinahuel jeta un regard autour de lui ; tous les chefs avaient regagné leurs huttes, seul, un guerrier était demeuré ; en l’apercevant, un sourire se dessina sur les lèvres du toqui.

 

Ce guerrier était un homme de haute taille, à la mine fière, au visage hautain, dont le regard perçant avait une expression farouche et cruelle.

 

Il paraissait être dans la force de l’âge, c’est-à-dire avoir à peu près quarante ans ; il portait un poncho en poil de lama d’une finesse extrême, bariolé de couleurs tranchantes, la longue canne à pomme d’argent qu’il tenait à la main le faisait reconnaître pour un Apo-Ulmen.

 

Il répondit au sourire du toqui par une grimace d’intelligence, et, se penchant à son oreille :

 

– Quand les cougouars se déchirent entre eux, dit-il avec un accent de haine joyeuse, ils préparent une riche curée aux aigles des Andes.

 

– Les Puelches sont des aigles, répondit Antinahuel, ils sont maîtres de l’autre côté des montagnes, ils laissent aux femmes huiliches le soin de leur tisser des ponchos.

 

À ce sarcasme lancé contre les huiliches, fraction du peuple araucan, qui se livrent principalement à l’agriculture et à l’élève des bestiaux, l’Apo-Ulmen fronça le sourcil.

 

– Mon père est sévère pour ses fils, dit-il d’une voix rauque.

 

– Le Cerf Noir est un chef redouté dans sa nation, répondit Antinahuel avec un accent conciliateur, c’est le premier des Apo-Ulmènes des allarègues – provinces – du languem mapus – contrée maritime. – Son cœur est puelche, mon âme se réjouit quand il est à mon côté ; pourquoi faut-il que ses Ulmènes ne soient pas dans les mêmes dispositions que lui ?

 

– Mon père l’a dit, obligé de vivre en continuelles relations d’échange avec les culme-huinca – misérables Espagnols – les tribus des languem mapus et des telbun mapus – pays plats – ont déposé la lance pour prendre la pioche, ils se sont faits cultivateurs ; mais, que mon père ne s’y trompe pas, le vieil esprit de leur race repose toujours en eux, et le jour où il faudrait qu’ils combattissent pour leur indépendance, tous se lèveraient en un jour pour punir ceux qui prétendraient les asservir.

 

– Serait-il vrai ? s’écria vivement Antinahuel en arrêtant court son cheval et en regardant en face son interlocuteur, pourrait-on en effet compter sur eux ?

 

– À quoi bon parler de cela en ce moment ? dit l’Apo-Ulmen avec un sourire railleur ; mon père ne vient-il pas de renouveler les traités avec les visages pâles ?

 

– C’est juste, fit le toqui en lançant un regard profond au guerrier indien, la paix est assurée pour longtemps.

 

– Mon père est un chef sage, ce qu’il fait est bien, repartit l’autre en baissant les yeux.

 

Antinahuel se préparait à répondre lorsqu’un Indien arriva à toute bride, et, par un prodige d’adresse, que seuls ces cavaliers émérites peuvent exécuter, il s’arrêta subitement devant les deux chefs, et resta immobile comme une statue de bronze.

 

Les flancs haletants de son cheval, qui soufflait par les narines une fumée épaisse et dont la robe était souillée de flots d’une écume blanche montraient qu’il avait fait une longue course à fond de train.

 

Antinahuel le considéra un instant.

 

– Mon fils Theg-teg – le Foudroyant – a fait un voyage rapide ?

 

– J’ai exécuté les ordres de mon père, répondit l’Indien.

 

À ces paroles, par discrétion, l’Apo-Ulmen pressa les flancs de son cheval pour se retirer.

 

Antinahuel lui posa la main sur le bras.

 

– Le Cerf Noir peut rester, dit-il, n’est-il pas mon penni ?

 

– Je resterai si mon père le désire, répondit doucement le chef.

 

– Qu’il demeure donc ; mon père n’a pas de voiles pour lui, et, se tournant vers le guerrier toujours : immobile que mon fils parle, continua-t-il.

 

– Les Chiaplos – Espagnols – se battent, répondit celui-ci, ils ont déterré la hache et l’ont tournée contre leur propre poitrine.

 

– Aymi ! – Oh ! – s’écria le toqui avec un feint étonnement, mon fils se trompe, les visages pâles ne sont pas des cougouars pour s’entre-dévorer entre eux, et il se tourna vers le Cerf Noir avec un sourire d’une expression indéfinissable.

 

– Theg-teg ne se trompe pas, répondit gravement le guerrier indien, ses yeux ont bien vu : la tolderia en pierres que les visages pâles nomment Valdivia, est en ce moment un brasier plus ardent que le volcan d’Autaco qui sert de retraite à Guécubu, le génie du mal.

 

– Bon, reprit froidement le toqui, mon fils a bien vu, c’est un guerrier très-brave dans la bataille, mais il est prudent aussi, il sera resté à l’écart pour se réjouir sans chercher à savoir qui avait le dessus ?

 

– Theg-teg est prudent, mais quand il regarde il veut bien voir, il sait tout, mon père peut l’interroger.

 

– Bon, le grand guerrier des visages pâles est parti d’ici pour voler au secours de ses soldats, l’avantage lui est resté.

 

L’Indien sourit sans répondre.

 

– Que mon frère parle, reprit Antinahuel, le toqui de sa nation l’interroge.

 

– Celui que mon père nomme le grand guerrier des visages pâles est prisonnier de ses ennemis, ses soldats sont dispersés comme les grains de blé semés dans la plaine.

 

– Aymi ! s’écria Antinahuel avec une feinte colère, mon fils a la langue menteuse, ce qu’il dit ne peut être : l’aigle devient-il la proie du hibou ? le grand guerrier a le bras fort comme la foudre de Pillian, rien ne lui résiste.

 

– Ce bras si puissant n’a pu le sauver, l’aigle est captif ; le puma courageux a été surpris par des renards rusés, il est tombé, traîtreusement vaincu, dans le piège qu’ils avaient tendu sous ses pas.

 

– Mais ses soldats ? le grand toqui des Blancs avait une armée nombreuse.

 

– Je l’ai dit à mon père : le chef captif, les soldats éperdus et frappés d’épouvante par Guécubu, ont succombé sous les coups de leurs ennemis irrités.

 

– Les chefs, vainqueurs, les poursuivirent sans doute ?

 

– À quoi bon ? les visages pâles sont des femmes sans courage : dès que leurs ennemis pleurent et demandent grâce, ils pardonnent.

 

À cette nouvelle, le toqui ne put réprimer un mouvement d’impatience qu’il dissimula aussitôt.

 

– Les frères ne doivent pas être inexorables, dit-il, lorsqu’ils lèvent la hache les uns contre les autres ; ils peuvent sans le vouloir blesser un ami. Les guerriers pâles ont bien fait.

 

L’Indien s’inclina en signe d’assentiment.

 

– Que font les visages pâles à présent ? reprit le chef.

 

– Ils sont réunis au feu du conseil.

 

– Bon, ce sont des hommes sages. Je suis content de mon fils, continua Antinahuel avec un sourire gracieux, c’est un guerrier aussi adroit qu’il est brave, il peut se retirer pour prendre le repos qui lui est nécessaire après une aussi longue course.

 

– Theg-teg n’est pas fatigué, sa vie est à mon père, répondit le guerrier en s’inclinant, il peut en disposer à son gré.

 

– Antinahuel se souviendra de son fils, dit le toqui en faisant un geste de congé.

 

L’Indien s’inclina respectueusement devant son chef, et serrant les genoux en retenant la bride, il fit exécuter une courbette à son cheval, l’enleva de terre par un bond énorme et s’éloigna en caracolant.

 

Le toqui le suivit un instant de l’œil d’un air distrait, et s’adressant à l’Apo-Ulmen :

 

– Que pense mon frère de ce que vient dire cet homme ? lui demanda-t-il.

 

– Mon père est le plus sage des toquis de la nation, le chef le plus vénéré des tribus araucanes ; Pillian soufflera à son esprit des paroles qui monteront à ses lèvres et que nous écouterons avec respect, répondit évasivement le Cerf Noir, qui craignait de se compromettre par une réponse trop franche.

 

– Mon frère a raison, répliqua le toqui avec un regard orgueilleux, nieu cui ni amey malghon – j’ai ma nymphe.

 

L’Apo-Ulmen s’inclina d’un air convaincu. Nous ferons observer au lecteur à propos de cette expression qui, pour la première fois se rencontre sous notre plume, que, dans la mythologie araucane, outre un nombre infini de dieux et de déesses, il y a ce qu’on appelle des amey malghon c’est-à-dire des nymphes spirituelles qui font auprès des hommes l’office de génies familiers ; il n’y a pas de chef renommé parmi les Araucans qui ne se glorifie d’en avoir une à son service.

 

Aussi, ce que venait de dire Antinahuel, loin de détourner le Cerf Noir, lui donna, au contraire, une plus grande vénération pour son chef ; car, lui aussi, se flattait in petto d’avoir à ses ordres un esprit familier, bien qu’il n’osât pas l’affirmer hautement.

 

En ce moment, les tambours et les trompettes araucanes résonnèrent avec force.

 

Les chasquis appelèrent les chefs au conseil.

 

– Que fera mon père ? demanda l’Apo-Ulmen.

 

– L’homme est faible, répondit Antinahuel ; mais Pillian aime ses fils les moluchos, il m’inspirera les paroles que je prononcerai : mon seul désir est le bonheur de la nation araucane.

 

– Mon père a convoqué le grand Aucacoyog de la nation ; soupçonnait-il donc la nouvelle qu’il vient de recevoir ?

 

– Antinahuel sait tout, répondit-il avec un feint sourire.

 

– Bon, je sais ce que pense mon père.

 

– Peut-être.

 

– Que mon père se souvienne de paroles que j’ai prononcées.

 

– Mes oreilles sont ouvertes, que mon fils me les redise.

 

– Quand les cougouars se déchirent entre eux, ils préparent une riche curée aux aigles des Andes.

 

– Bon, fit Antinahuel en riant ; mon fils est un grand chef, qu’il me suive à l’Aucacoyog, les guerriers nous attendent.

 

Les deux Araucans échangèrent un regard d’une expression indéfinissable.

 

Ces deux hommes, si fins et si dissimulés, s’étaient compris sans se rien avouer l’un à l’autre.

 

Ils se dirigèrent au galop vers l’endroit où les principaux chefs les attendaient, rangés en cercle autour d’un brasier dont la fumée montait en tournoyant vers le ciel.

 

XLI

DIPLOMATIE ARAUCANIENNE (suite).


Les Araucans, que certains voyageurs mal renseignés, ou de mauvaise foi, s’obstinent à représenter comme des hommes sauvages plongés dans la plus effroyable barbarie, sont au  contraire un peuple relativement très-civilisé.

 

Leur gouvernement, dont l’origine se perd dans la nuit des temps, et qui, à l’époque de la conquête espagnole, était aussi bien organisé et fonctionnait aussi facilement qu’aujourd’hui, est, ainsi que nous l’avons dit dans un précédent chapitre, une République aristocratique aux allures essentiellement féodales.

 

Ce gouvernement, qui affecte toutes les apparences du système féodal, en a toutes les qualités et tous les défauts.

 

Ainsi, excepté en temps de guerre, les toquis n’ont que l’ombre de la souveraineté, la puissance réside dans le corps tout entier des chefs, qui, sur les questions d’importance, décident dans une diète générale nommée Buta-coyog ou Auca-coyog, grand conseil, ou conseil des hommes libres, car tel est le nom qu’ils affectent de se donner entre eux, nom fort juste, puisque nul n’a jamais pu les soumettre.

 

Ces conseils se tiennent ordinairement aux yeux de tous, dans une vaste prairie.