Gustave Aimard

 

 

 

LE GRAND CHEF DES AUCAS

 

 

 

Tome II

 

 

 

(1858)

 

 

 

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Table des matières

 

XLVI  CURUMILLA. 5

XLVII  DANS LE CABILDO. 14

XLVIII  JOAN. 22

XLIX  LE HALALI. 31

L  SERPENT ET VIPÈRE. 40

LI  L’AMOUR D’UN INDIEN. 48

LII  PRÉPARATIFS DE DÉLIVRANCE. 57

LIII  CONTRE-MINE. 67

LIV  EL CANON DEL RIO SECO. 77

LV  AVANT LE COMBAT. 87

LVI  LE PASSAGE DU DÉFILÉ. 98

LVII  LE VOYAGE. 109

LVIII  RENSEIGNEMENTS. 119

LIX  L’EMBUSCADE. 129

LX  FORTERESSE. 140

LXI  PROPOSITIONS. 151

LXII  LE MESSAGER. 162

LXIII  DANS LA GUEULE DU LOUP. 172

LXIV  LA CAPITULATION. 183

LXV  L’APPEL. 194

LXVI  LE CONSEIL. 204

LXVII  FIN CONTRE FIN. 215

LXVIII  DÉLIRE. 227

LXIX  PLAN DE CAMPAGNE. 239

LXX  UNE MISSION DÉSAGRÉABLE. 249

LXXI  LE MILAN ET LA COLOMBE. 263

LXXII  LA FIN DU VOYAGE DE DON RAMON. 274

LXXIII  L’AUCA-COYOG. 287

LXXIV  LE SACRIFICE HUMAIN. 298

LXXV  LE ROI DES TÉNÈBRES. 310

LXXVI  LA BATAILLE DE CONDORKANKI. 320

LXXVII  VAINQUEUR ET PRISONNIER. 332

LXXVIII  APRÈS LA BATAILLE. 344

LXXIX  PREMIÈRES HEURES DE CAPTIVITÉ. 355

LXXX  L’ULTIMATUM. 365

LXXXI  UNE FURIE. 377

LXXXII  COUP DE FOUDRE. 387

LXXXIII  SUR LA PISTE. 401

LXXXIV  LE LOUP CERVIER. 409

LXXXV  LES SERPENTS NOIRS. 420

LXXXVI  L’OURAGAN. 430

LXXXVII  LA BARRANCA. 445

LXXXVIII  LE QUIPOS. 455

LXXXIX  LE ROCHER. 465

XC  CÉSAR. 478

À propos de cette édition électronique. 493

 

XLVI

CURUMILLA.


Afin de bien expliquer au lecteur la disparition miraculeuse de doña Rosario, nous sommes obligé de faire quelques pas en arrière, et de retourner auprès de Curumilla, au moment où l’Ulmen, après sa conversation avec Trangoil Lanec, s’était mis comme un bon limier sur la piste des ravisseurs de la jeune fille.

 

Curumilla était un guerrier aussi renommé pour sa prudence et sa sagesse dans les conseils, que pour son courage dans les combats.

 

La rivière traversée, il laissa entre les mains d’un péon qui l’avait accompagné jusque-là, son cheval qui, non-seulement lui devenait inutile, mais encore qui aurait pu lui être nuisible en décelant sa présence par le bruit retentissant de ses sabots sur le sol.

 

Les Indiens sont des cavaliers émérites, mais ils sont surtout des marcheurs infatigables. La nature les a doués d’une force de jarrets inouïe, ils possèdent au plus haut degré la science de ce pas gymnastique relevé et cadencé que, depuis quelques années, nous avons, en Europe et particulièrement en France, introduit dans la marche des troupes.

 

Ils accomplissent avec une célérité incroyable des trajets que des cavaliers lancés à toute bride pourraient à peine fournir, coupant toujours en ligne droite, pour ainsi dire à vol d’oiseau ; sans tenir compte des difficultés sans nombre qui se dressent sur leur passage, aucun obstacle n’est assez grand pour entraver leur course.

 

Cette qualité, qu’eux seuls possèdent, les rend surtout redoutables aux Hispano-Américains, qui ne peuvent atteindre cette facilité de locomotion, et qui, en temps de guerre, les trouvent toujours devant eux au moment où ils s’y attendent le moins, et cela, presque toujours à des distances considérables des endroits où logiquement ils devraient être.

 

Curumilla, après avoir étudié avec soin les empreintes laissées par les ravisseurs, devina du premier coup la route qu’ils avaient prise et le lieu où ils se rendaient.

 

Il ne s’amusa pas à les suivre, ce qui lui aurait fait perdre beaucoup de temps ; au contraire, il résolut de les couper et de les attendre dans un coude qu’il connaissait et où il lui serait facile de les compter et peut-être de sauver la jeune fille.

 

Cette résolution arrêtée, l’Ulmen prit sa course.

 

Il marcha plusieurs heures sans se reposer, l’œil et l’oreille au guet, sondant les ténèbres, écoutant patiemment les bruits du désert.

 

Ces bruits qui, pour nous autres blancs, sont lettre morte, ont pour les Indiens, habitués à les interroger, chacun une signification spéciale à laquelle ils ne se trompent jamais ; ils les analysent, les décomposent et apprennent souvent par ce moyen des choses que leurs ennemis ont le plus grand intérêt à leur cacher.

 

Tout inexplicable que ce fait paraisse au premier abord, il est simple.

 

Il n’existe pas de bruit sans cause au désert.

 

Le vol des oiseaux, la passée d’une bête fauve, le bruissement des feuilles, le roulement d’une pierre dans un ravin, l’ondulation des hautes herbes, le froissement des branches dans les halliers, sont pour l’Indien autant d’indices précieux.

 

À un certain endroit qu’il connaissait, Curumilla se coucha à plat ventre sur le sol, derrière un bloc de rochers, et se confondit immobile avec les herbes et les broussailles qui bordaient la route.

 

Il demeura ainsi plus d’une heure, sans faire le moindre mouvement.

 

Quiconque l’eût aperçu, l’eût pris pour un cadavre.

 

L’ouïe exercée de l’Indien, toujours en éveil, perçut enfin dans l’éloignement le bruit sourd du sabot des mules et des chevaux heurtant contre la pierre sèche et sonore. Ce bruit se rapprocha de plus en plus ; bientôt, à deux longueurs de lance du rocher derrière lequel il s’était mis en embuscade, l’Ulmen aperçut une vingtaine de cavaliers qui cheminaient lentement dans l’ombre.

 

Les ravisseurs, rassurés par leur nombre, et se croyant à l’abri de tout danger, marchaient avec la plus parfaite sécurité.

 

L’Indien leva doucement la tête, s’appuya sur les mains, les suivit avidement du regard, et attendit.

 

Ils passèrent sans le voir.

 

À quelques pas en arrière de la troupe, un cavalier venait seul, suivant nonchalamment le pas cadencé de son cheval. Sa tête tombait parfois sur sa poitrine et sa main ne retenait que faiblement les rênes.

 

Il était évident que cet homme sommeillait sur sa monture.

 

Une idée subite traversa comme un éclair le cerveau de Curumilla.

 

Se ramassant sur lui-même, il raidit ses jarrets de fer, et bondissant comme un tigre, il sauta en croupe du cavalier.

 

Avant que celui-ci, surpris par cette attaque imprévue, eût le temps de pousser un cri, il lui serra la gorge de façon à le mettre provisoirement dans l’impossibilité d’appeler à son aide.

 

En un clin d’œil, le cavalier fut bâillonné et jeté sur le sol ; puis, s’emparant du cheval, Curumilla l’attacha à un buisson et revint auprès de son prisonnier.

 

Celui-ci, avec ce courage stoïque et dédaigneux particulier aux aborigènes de l’Amérique, se voyant vaincu, n’essaya pas une résistance inutile ; il regarda son vainqueur avec un sourire de mépris et attendit qu’il lui adressât la parole.

 

– Oh ! fit Curumilla, qui, en se penchant vers lui, le reconnut, Joan !

 

– Curumilla ! répondit l’autre.

 

– Hum ! murmura l’Ulmen à part lui, j’aurais préféré que ce fût un autre. Que fait donc mon frère sur cette route ? demanda-t-il à haute voix.

 

– Qu’est-ce que cela importe à mon frère ? dit l’Indien, répondant à une question par une autre.

 

– Ne perdons pas un temps précieux, reprit le chef en dégainant son couteau, que mon frère parle !

 

Joan tressaillit, un frisson d’épouvante parcourut ses membres à l’éclair bleuâtre jeté par la lame longue et aiguë du couteau.

 

– Que le chef interroge ! dit-il d’une voix étranglée.

 

– Où va mon frère ?

 

– À la tolderia de San-Miguel.

 

– Bon ! et pourquoi mon frère va-t-il là ?

 

– Pour remettre entre les mains de la sœur du grand toqui une femme que, ce matin, nous avons prise en malocca.

 

– Qui vous a ordonné ce rapt ?

 

– Celle que nous allons rejoindre.

 

– Qui dirigeait cette malocca ?

 

– Moi.

 

– Bon ! où cette femme attend-elle la prisonnière ?

 

– Je l’ai dit au chef : à la tolderia de San-Miguel.

 

– Dans quelle casa ?

 

– Dans la dernière, celle qui est un peu séparée des autres.

 

– Bien ! que mon frère change de poncho et de chapeau avec moi.

 

L’Indien obéit sans observation.

 

Lorsque l’échange fut effectué, Curumilla reprit :

 

– Je pourrais tuer mon frère ; la prudence exigerait même que je le fisse, mais la pitié est entrée dans mon cœur ; Joan a des femmes et des enfants, c’est un des braves guerriers de sa tribu, si je lui laisse la vie, me sera-t-il reconnaissant ?

 

L’Indien croyait mourir. Cette parole lui rendit l’espérance. Ce n’était pas un méchant homme au fond, l’Ulmen le connaissait bien, il savait qu’il pouvait compter sur sa promesse.

 

– Mon père tient ma vie entre ses mains, répondit Joan, s’il ne la prend pas aujourd’hui, je resterai son débiteur, je me ferai tuer sur un signe de lui.

 

– Fort bien ! dit Curumilla, en repassant son couteau dans sa ceinture, mon frère peut se relever, un chef a sa parole.

 

L’Indien bondit sur ses pieds et baisa avec ferveur la main de l’homme qui l’épargnait.

 

– Qu’ordonne mon père ? dit-il.

 

– Mon frère va se rendre en toute hâte à la tolderia que les Huincas nomment Valdivia. Il ira trouver don Tadeo, le Grand Aigle des blancs, et lui rapportera ce qui s’est passé entre nous, en ajoutant que je sauverai la prisonnière ou que je mourrai.

 

– C’est tout ?

 

– Oui. Si le Grand Aigle a besoin des services de mon frère, il se mettra sans hésiter à sa disposition. Adieu ! Que Pillian guide mon frère, et qu’il se souvienne que je n’ai pas voulu prendre sa vie qui m’appartenait !

 

– Joan se souviendra ! répondit l’Indien.

 

Sur un signe de Curumilla, il se courba dans les hautes herbes, rampa comme un serpent et disparut dans la direction de Valdivia.

 

Le chef, sans perdre un instant, se mit en selle, piqua des deux et ne tarda pas à rejoindre la petite troupe des ravisseurs qui continuait à cheminer paisiblement, sans se douter de la substitution qui venait de s’opérer.

 

C’était Curumilla qui, en transportant la jeune fille dans le cuarto de la masure, avait murmuré à son oreille :

 

– Espoir et courage !

 

Ces trois mots qui, en l’avertissant qu’un ami veillait sur elle, lui avaient rendu les forces nécessaires pour la lutte qui la menaçait.

 

Après l’arrivée inopinée de Antinahuel, lorsque, sur l’ordre de doña Maria, Curumilla eut fait sortir la prisonnière, au lieu de la reconduire dans le cuarto où primitivement elle avait attendu, il lui jeta un poncho sur les épaules afin de la déguiser.

 

– Suivez-moi, lui dit-il à voix basse, marchez hardiment : je vais essayer de vous sauver.

 

La jeune fille hésita. Elle redoutait un piège.

 

L’Ulmen la comprit.

 

– Je suis Curumilla, reprit-il rapidement, un des Ulmènes dévoués aux deux Français amis de don Tadeo.

 

Doña Rosario tressaillit imperceptiblement.

 

– Marchez ! répondit-elle d’une voix ferme, quoi qu’il arrive, je vous suivrai !

 

Ils sortirent de la hutte.

 

Les Indiens, dispersés ça et là, ne les remarquèrent pas ; ils causaient entre eux des événements de la journée.

 

Les deux fugitifs marchèrent dix minutes sans échanger un mot.

 

Bientôt le village se fondit dans l’ombre.

 

Curumilla s’arrêta.

 

Deux chevaux sellés et bridés étaient attachés derrière un buisson de cactus.

 

– Ma sœur se sent-elle assez forte pour monter à cheval et fournir une longue course ? dit-il.

 

– Pour échapper à mes persécuteurs, répondit-elle d’une voix entre-coupée, je me sens la force de tout faire.

 

– Bon ! fit Curumilla, ma sœur est courageuse. Son Dieu l’aidera !

 

– C’est en lui seul que j’ai placé mon espoir, soupira-t-elle tristement.

 

– À cheval et partons ! les minutes sont des siècles !

 

Ils se mirent en selle et lâchèrent la bride à leurs chevaux qui partirent avec une rapidité extrême, sans que le bruit de leurs pas résonnât sur la terre.

 

Curumilla avait enveloppé les pieds des chevaux avec des morceaux de peau de mouton.

 

La jeune fille ne put retenir un soupir de bonheur en se sentant libre, sous la protection d’un ami dévoué.

 

Les fugitifs couraient à fond de train dans une direction diamétralement opposée à celle qu’ils auraient dû suivre pour retourner à Valdivia.

 

La prudence exigeait qu’ils ne reprissent pas encore une route où, selon toutes les probabilités, on les chercherait d’abord.

 

XLVII

DANS LE CABILDO.


Après le départ de Valentin et de Trangoil Lanec, don Gregorio Peralta avait prodigué à son ami les soins les plus empressés.

 

Don Tadeo, nature essentiellement ferme, vaincu un instant par une émotion terrible, au-dessus de toutes les forces humaines, n’avait pas tardé à revenir à lui.

 

En rouvrant les yeux, il avait jeté un regard désespéré autour de lui ; alors le souvenir se faisant jour dans son cerveau, il avait laissé tomber avec accablement sa tête dans ses mains et s’était abandonné pendant quelques minutes à sa douleur.

 

Dès qu’il avait vu que ses soins n’étaient plus nécessaires, don Gregorio, avec ce tact inné chez toutes les organisations d’élite, avait compris que cette immense douleur avait besoin d’une solitude complète, et s’était retiré sans que son ami se fût aperçu de son départ.

 

On dit et on répète à satiété que les larmes soulagent, qu’elles font du bien ; ceci peut être vrai pour les femmes, natures nerveuses et impressionnables, dont la douleur s’échappe le plus souvent avec les larmes, et qui, lorsqu’elles sont taries, sont tout étonnées d’être consolées.

 

Mais si les larmes font du bien aux femmes, ce que nous admettons facilement, en revanche, nous certifions qu’elles font horriblement souffrir les hommes.

 

Les larmes, chez l’homme, sont l’expression de l’impuissance, de l’impossibilité contre laquelle la volonté la plus implacable se brise comme un brin de paille.

 

L’homme fort qui en est réduit à pleurer, s’avoue vaincu ; il succombe sous le poids du malheur : la lutte lui devient impossible à soutenir plus longtemps ; aussi ces pleurs qu’il verse lui retombent goutte à goutte sur le cœur et le lui brûlent comme un fer rouge.

 

Pleurer, c’est le plus affreux supplice auquel puisse être condamné un homme de cœur et d’intelligence !

 

Don Tadeo pleurait.

 

Don Tadeo, ce Roi des ténèbres, qui cent fois avait regardé en souriant la mort en face ! qui vivait par un miracle !

 

Lui, dont la volonté de fer avait broyé si rapidement tout ce qui s’était opposé à l’exécution de ses projets ; lui, qui d’un mot, d’un geste, d’un froncement de sourcils, gouvernait des milliers d’hommes courbés sous son caprice.

 

Cet homme pleurait !

 

Il était là, faible et inerte, sans force et sans courage, pleurant comme un enfant !

 

Poussant des rugissements de bête fauve qui menaçaient de faire éclater sa poitrine, contraint de reconnaître enfin qu’il n’existe qu’une volonté suprême au monde, une force unique, celle de Dieu !

 

Mais don Tadeo n’était pas un de ces hommes qu’une douleur, si intense qu’elle soit, puisse longtemps abattre ; enfonçant avec rage ses poings dans ses yeux brûlés de fièvre, il se redressa, fier, terrible.

 

– Oh ! tout n’est pas fini encore ! s’écria-t-il.

 

Passant alors sa main sur son front inondé d’une sueur froide :

 

– Courage ! ajouta-t-il, j’ai un peuple à sauver avant de songer à ma fille ! les affections de famille ne doivent passer qu’après les devoirs de l’homme d’État ; continuons notre métier de dictateur.

 

Il frappa dans ses mains.

 

Don Gregorio parut.

 

D’un coup d’œil il vit les ravages que la douleur avait faits dans l’âme de son ami, mais il vit aussi que le Roi des ténèbres avait vaincu le père.

 

Il était environ sept heures du matin.

 

Les solliciteurs encombraient déjà toutes les salles du cabildo.

 

– Quelles sont vos intentions au sujet du général Bustamente ? demanda don Gregorio.

 

Don Tadeo était calme, froid, impassible ; toute trace d’émotion avait disparu de son visage, qui avait la blancheur et la rigidité du marbre.

 

Assis auprès d’une table sur laquelle il frappait nonchalamment avec un couteau à papier, il écouta cette question avec cet air préoccupé d’un homme absorbé par de sérieuses réflexions.

 

– Mon ami, répondit-il, nous avons hier, par un moyen que je déplore, puisqu’il a coûté la vie à bien du monde, sauvé la liberté de notre pays sur le point de périr, et assuré la stabilité de son gouvernement ; mais si, grâce à vous et à tous les patriotes dévoués qui ont combattu à nos côtés, j’ai renversé pour toujours don Pancho Bustamente et annihilé ses projets ambitieux, je n’ai pas pour cela pris sa place. Si je le faisais, je serais à mon tour un traître, et le pays n’aurait échappé à un péril que pour tomber dans un autre au moins aussi grand.

 

– Mais vous êtes le seul homme qui…

 

– Ne dites pas cela, interrompit vivement don Tadeo, je ne me reconnais pas le droit d’imposer à mes concitoyens des idées et des vues qui peuvent être fort bonnes, du moins, je les crois telles, mais qui ne sont peut-être pas les leurs. L’homme qui voulait nous asservir est abattu, sa tyrannie ne pèse plus sur nous, mon rôle est fini. Je dois laisser au peuple, dont je m’honore d’être un des membres les plus obscurs, le droit de désigner librement l’homme qui veillera désormais à ses intérêts et le gouvernera.

 

– Qui vous dit, mon ami, que cet homme ne sera pas vous ?

 

– Moi ! répondit don Tadeo d’une voix ferme.

 

Don Gregorio fit un geste de surprise.

 

– Cela vous étonne, n’est-ce pas, mon ami ? mais que voulez-vous, c’est ainsi ; hier j’ai expédié des exprès dans toutes les directions, afin que personne ne se méprît sur mes intentions ; je n’aspire qu’à déposer le pouvoir, fardeau trop lourd pour ma main fatiguée, et à rentrer dans la vie privée dont peut-être, ajouta-t-il avec un sourire de regret, je n’aurais pas dû sortir.

 

– Oh ! ne parlez pas ainsi, don Tadeo ! s’écria vivement don Gregorio, la reconnaissance du peuple vous est acquise à jamais !

 

– Fumée que tout cela, mon ami, répondit don Tadeo avec ironie, savez-vous si le peuple est content de ce que j’ai fait ? Qui vous prouve qu’il ne préférerait pas l’esclavage ? Le peuple, mon ami, est un grand enfant que toujours on a mené avec des mots, et qui n’a jamais eu de louanges que pour ses oppresseurs, de statues que pour ses tyrans !… Finissons-en, ma résolution est prise, rien ne pourra la changer.

 

– Mais… voulut ajouter don Gregorio.

 

Don Tadeo l’arrêta d’un geste.

 

– Un mot encore, dit-il ; pour être homme d’État, mon ami, il faut marcher seul dans la voie qu’on s’est tracée, n’avoir ni enfants, ni parents, ni amis, ne compter les hommes que comme les pions d’un vaste échiquier ; enfin, ne pas sentir battre son cœur, sans cela il arrive un moment où, soit par fatigue, soit autrement, on écoute malgré soi les battements de ce cœur, et alors on est perdu ; celui qui est au pouvoir ne doit avoir d’humain que l’apparence.

 

– Que voulez-vous faire ?

 

– D’abord envoyer à Santiago le général Bustamente ; bien que cet homme ait mérité la mort, je ne veux pas prendre sur moi la responsabilité de sa condamnation ; assez de sang a été hier versé par mes ordres, il partira demain avec le général Cornejo et le sénateur Sandias ; ces deux personnages ne le laisseront pas échapper, ils ont trop intérêt à son silence ; du reste, il sera assez bien escorté pour être à l’abri d’un coup de main, si, ce que je ne crois pas, ses partisans tentaient de le délivrer.

 

– Vos ordres seront ponctuellement exécutés.

 

– Ce sont les derniers que vous recevrez de moi, mon ami.

 

– Pourquoi donc ?

 

– Parce qu’aujourd’hui même, je vous remettrai le pouvoir.

 

– Mais… mon ami.

 

– Plus un mot, je vous en prie, je l’ai résolu ; maintenant, accompagnez-moi auprès de ce pauvre jeune Français, qui a si noblement, au péril de sa vie, défendu ma malheureuse fille.

 

Don Gregorio le suivit sans répondre.

 

Le comte de Prébois-Crancé avait, d’après les instructions de don Gregorio, été placé dans une chambre où les plus grands soins lui étaient donnés.

 

Son état était des plus satisfaisants ; sauf une grande faiblesse, il se sentait beaucoup mieux.

 

La visite de don Tadeo lui fit plaisir.

 

Trangoil Lanec ne s’était pas trompé ; par un hasard miraculeux, les poignards n’avaient fait que glisser dans les chairs ; la perte du sang causait seule la faiblesse que ressentait le jeune homme, dont les blessures commençaient déjà à se fermer, et qui, dans deux ou trois jours au plus tard, pourrait reprendre son train de vie ordinaire.

 

Par une espèce de bravade, un peu dans son caractère, Louis était habillé, à demi-couché dans un vaste fauteuil il lisait lorsque don Tadeo et don Gregorio pénétrèrent dans sa chambre.

 

Don Tadeo s’approcha vivement de lui et lui serra la main.

 

– Mon ami, lui dit-il avec chaleur, c’est Dieu qui vous a jetés, vous et votre compagnon, sur mon passage ; je vous connais à peine depuis quelques mois, et déjà j’ai contracté envers vous deux, envers vous surtout, de ces dettes sacrées dont il est impossible de s’acquitter jamais.

 

À ces paroles amicales, l’œil du jeune homme rayonna, un sourire de plaisir plissa ses lèvres et une légère rougeur monta à ses joues pâlies.

 

– Pourquoi attacher un aussi haut prix au peu que j’ai pu faire, don Tadeo ? dit-il ; hélas ! j’aurais donné ma vie pour vous conserver doña Rosario.

 

– Nous la retrouverons, fit énergiquement don Tadeo.

 

– Oh ! si je pouvais monter à cheval, s’écria le jeune homme, je serais déjà sur ses traces !

 

En ce moment la porte s’ouvrit et un péon dit quelques mots à voix basse à don Tadeo.

 

– Qu’il vienne ! qu’il vienne ! s’écria-t-il avec agitation ; et se tournant vers Louis, qui le regardait étonné, nous allons avoir des nouvelles, lui dit-il.

 

Un Indien entra.

 

Cet Indien était Joan, l’homme que Curumilla n’avait pas voulu tuer.

 

XLVIII

JOAN.


Les sordides vêtements qui couvraient le corps de l’Indien étaient souillés de boue et déchirés par les ronces et les épines.

 

On voyait qu’il venait de faire une course précipitée à travers les halliers, dans des chemins affreux.

 

Il salua les personnes en présence desquelles il se trouvait avec une grâce modeste, croisa les bras sur sa poitrine et attendit impassiblement qu’on l’interrogeât.

 

– Mon frère appartient à la vaillante tribu des Serpents Noirs ? lui demanda don Tadeo.

 

Le guerrier fit de la tête un signe affirmatif.

 

Don Tadeo connaissait les Indiens, il avait longtemps habité parmi eux, il savait qu’ils ne parlent que dans le cas d’une nécessité absolue ; ce mutisme ne l’étonna donc pas.

 

– Comment se nomme mon frère ? reprit-il.

 

L’Indien releva fièrement le front.

 

– Joan, dit-il, en souvenir d’un guerrier des visages pâles qui se nommait ainsi et que j’ai tué dans une malocca.

 

– Bon ! reprit don Tadeo avec un sourire triste, mon frère est un chef renommé dans sa tribu.

 

Joan sourit avec orgueil.

 

– Mon frère vient de son village, sans doute, il a des affaires à traiter avec les visages pâles, et il me demande que je fasse la justice égale entre lui et ceux avec lesquels il a traité ?

 

– Mon père se trompe, répondit l’Indien d’une voix brève, Joan n’est pas un Huiliche, c’est un guerrier Puelche, mon père le sait ; Joan ne réclame le secours de personne : quand il est insulté, sa lance le venge.

 

Don Gregorio et Louis suivaient avec curiosité cet entretien auquel ils ne comprenaient pas un mot, car ils ne devinaient pas encore où don Tadeo en voulait venir.

 

– Que mon frère m’excuse, fit-il ; il doit néanmoins avoir une raison pour se présenter à moi.

 

– J’en ai une, dit l’Indien.

 

– Que mon frère s’explique, alors.

 

– Je réponds aux questions de mon père, dit Joan en s’inclinant.

 

Les Araucans sont ainsi, quelque grave que soit la mission dont ils sont chargés, quand même un retard devrait causer la mort d’un homme, ils ne se résoudront jamais à parler clairement et à rendre compte de cette mission, à moins que celui qui les interroge ne parvienne, à force d’adresse, à les faire s’expliquer.

 

Certes, Joan ne demandait pas mieux que de tout dire, il avait fait une hâte extrême dans l’intention d’arriver plus tôt ; malgré cela, il ne se laissait tirer les paroles de la bouche que une à une et comme à regret.

 

Ce fait peut paraître extraordinaire et incompréhensible. Il est pourtant de la plus scrupuleuse exactitude. Nous en avons été nous-mêmes témoin et victime nombre de fois, pendant le séjour légèrement forcé que nous avons fait en Araucanie.

 

Don Tadeo connaissait l’homme auquel il avait affaire.

 

Un pressentiment secret l’avertissait que cet homme était porteur d’une importante nouvelle. Il ne se rebuta pas et poursuivit ses questions :

 

– D’où vient mon frère ?

 

– De la tolderia de San-Miguel.

 

– Il y a loin pour venir ici ; mon frère est parti depuis longtemps ?

 

– Keyen – la lune – allait disparaître derrière la cime des hautes montagnes, et le Poron-Choyké – la croix du Sud – répandait seul sa resplendissante clarté sur la terre, au moment où Joan a commencé son voyage pour se rendre auprès de mon père.

 

Il y a près de dix-huit lieues du village de San-Miguel à Valdivia.

 

Don Tadeo fut étonné d’une aussi grande diligence. Cela ne fit que le confirmer davantage dans l’opinion qu’il avait que l’Indien était porteur de nouvelles de la dernière importance.

 

Il prit sur une table un verre, l’emplit jusqu’au bord d’aguardiente de pisco, et l’offrit au messager, en lui disant d’une voix amicale :

 

– Que mon frère boive ce coup d’eau de feu, c’est probablement la poussière de la route collée à son palais qui l’empêche de parler aussi facilement qu’il le voudrait. Lorsqu’il aura bu, sa langue sera plus déliée.

 

L’Indien sourit, son œil brilla de convoitise ; il prit le verre, qu’il vida d’un trait.

 

– Bon ! dit-il en faisant claquer sa langue et reposant le verre sur la table, mon père est hospitalier, il est bien le Grand Aigle des blancs.

 

– Mon frère vient de la part du chef de sa tribu ? reprit don Tadeo, qui ne perdait pas de vue le but auquel il tendait.

 

– Non, répondit Joan, c’est Curumilla qui m’envoie.

 

– Curumilla ! s’écrièrent les trois hommes avec un tressaillement involontaire.

 

Don Tadeo respira, il était sur la voie.

 

– Curumilla est mon penni, dit-il, il ne lui est rien arrivé de fâcheux ?

 

– Voici son poncho et son chapeau, reprit Joan.

 

– Ciel ! s’écria Louis, il est mort.

 

Don Tadeo sentit son cœur se serrer.

 

– Non, fit l’Indien, Curumilla est un Ulmen, il est brave et sage. Joan avait enlevé la jeune vierge pâle aux yeux d’azur, Curumilla pouvait tuer Joan, il ne l’a pas voulu, il a préféré s’en faire un ami.

 

Les blancs écoulaient avec anxiété ces paroles ; malgré leur obscurité, elles étaient cependant assez claires pour qu’ils comprissent que le chef indien tenait la piste des ravisseurs.

 

– Curumilla est bon, répondit don Tadeo, son cœur est large et son âme n’est pas cruelle.

 

– Joan était le chef de ceux qui ont enlevé la jeune fille blanche, Curumilla a changé de vêtements avec lui, reprit sentencieusement l’Indien, et il a dit à Joan : Vas trouver le Grand Aigle des blancs et dis lui que Curumilla sauvera la jeune vierge, ou qu’il périra ; Joan est venu sans s’arrêter, bien que la route fût longue.

 

– Mon frère a bien agi, dit don Tadeo en serrant avec force la main de l’Indien, dont le visage rayonna.

 

– Mon père est content ? fit-il, tant mieux.

 

– Et, reprit don Tadeo, mon frère avait enlevé la jeune fille pâle, il avait été bien payé pour cela ?

 

L’Indien sourit.

 

– La grande cavale aux yeux noirs est généreuse, dit-il.

 

– Ah ! je le savais ! s’écria don Tadeo, toujours cette femme ! toujours ce démon ; oh ! doña Maria ! nous avons un terrible compte à régler ensemble !

 

Il savait enfin ce qu’il avait tant d’intérêt à connaître.

 

Louis se leva péniblement du fauteuil sur lequel il était étendu, et s’approchant doucement de don Tadeo :

 

– Ami, lui dit-il d’une voix tremblante d’émotion, il faut sauver doña Rosario !

 

– Merci, lui répondit don Tadeo, merci de votre dévouement, mon ami ; mais hélas ! vous êtes faible, blessé, presque mourant !

 

– Qu’importe ! s’écria le jeune homme avec chaleur, dussé-je périr à la tâche, je vous jure, don Tadeo de Léon, sur l’honneur de mon nom, que je ne me reposerai que lorsque doña Rosario sera libre et près de vous.

 

Don Tadeo l’obligea à se rasseoir.

 

– Mon ami, lui dit-il, trois hommes dévoués sont déjà attachés aux pas des ravisseurs de ma fille.

 

– Votre fille ? fit Louis avec un étonnement mêlé de plaisir.

 

– Hélas oui ! mon ami, ma fille ! pourquoi aurais-je des secrets pour vous ? cet ange aux yeux bleus, que deux fois vous avez essayé de sauver, est ma fille ! le seul bonheur, la seule joie qui me reste au monde !

 

– Oh ! nous la retrouverons, il le faut ! reprit Louis avec force.

 

Tout à l’émotion qui l’agitait, don Tadeo ne remarqua pas l’accent passionné du comte.

 

Celui-ci s’était relevé ; malgré les douleurs qu’il ressentait, il semblait avoir subitement reconquis toutes ses forces.

 

– Mon ami, continua don Tadeo, les trois hommes dont je vous parle cherchent en ce moment à délivrer la pauvre enfant, n’entravons pas leurs plans, peut-être leur nuirions-nous. Quoi qu’il m’en coûte, je dois attendre.

 

Louis fit un mouvement.

 

– Oui, je vous comprends, cette inaction vous pèse, hélas ! croyez-vous qu’elle ne broie pas mon cœur de père ! Don Luis, j’endure des tourments atroces, tout se déchire en moi à la pensée cruelle de la situation affreuse où se trouve celle qui m’est si chère ; mais je sens que les tentatives que je ferais aujourd’hui seraient plutôt nuisibles qu’utiles pour son salut, et je me résigne en versant des larmes de sang à ne pas tenter la moindre démarche.

 

– C’est vrai ! avoua le blessé, il faut attendre ! attendre, mon Dieu ! quand elle souffre, quand elle nous appelle peut-être ! Oh ! c’est horrible ! pauvre père ! pauvre fille !

 

– Oui, dit faiblement don Tadeo, plaignez-moi, mon ami, plaignez-moi !

 

– Cependant, reprit le Français, cette inaction ne peut durer ; vous le voyez, je suis fort, je puis marcher, je suis convaincu que je me tiendrai facilement à cheval.

 

Don Tadeo sourit.

 

– Vous êtes un héros pour le cœur et le dévouement, mon ami, je ne sais comment vous remercier ; vous me rendez le courage et faites de moi un homme presque aussi résolu que vous.

 

– Oh ! tant mieux si vous reprenez espoir, répondit Louis, qui avait rougi aux paroles de son ami.

 

Don Tadeo se tourna vers Joan.

 

– Mon frère reste ? dit-il.

 

– Je suis aux ordres de mon père, répliqua l’Indien.

 

– Puis-je me fier à mon frère ?

 

– Joan n’a qu’un cœur et une vie, tous deux appartiennent aux amis de Curumilla.

 

– Mon frère a bien parlé, je serai reconnaissant envers lui.

 

L’Indien s’inclina.

 

– Que mon frère revienne ici au troisième soleil, il nous guidera sur la piste de Curumilla.

 

– Au troisième soleil, Joan sera prêt.

 

Et, saluant les trois personnages avec noblesse, l’Indien se retira pour prendre quelques heures d’un repos qui lui était indispensable après la marche forcée qu’il avait faite.

 

– Don Gregorio, reprit le dictateur, en s’adressant à son lieutenant, vous n’expédierez le général Bustamente à Santiago que dans trois jours. Je me joindrai à l’escorte jusqu’à la fourche où commence la route de San-Miguel. Ces trois jours vous sont indispensables, dit-il en souriant à Louis, nous ne savons pas quels sont les dangers et les fatigues qui nous attendent dans le voyage que nous allons entreprendre, il faut, mon ami, que vous soyez en état de les supporter.

 

– Encore trois siècles à attendre ! murmura le jeune homme avec accablement.

 

XLIX

LE HALALI.


Nous retournerons auprès de Curumilla.

 

La nuit était noire, l’obscurité profonde.

 

Penchés sur le cou de leurs chevaux qu’ils excitaient du geste et de la voix, les fugitifs couraient à toute bride vers une forêt qui dessinait à l’horizon ses sombres contours.

 

Mais les inextricables méandres du sentier qu’ils étaient obligés de suivre semblaient éloigner le but vers lequel ils tendaient.

 

S’ils atteignaient la forêt, ils étaient sauvés !

 

Un silence de plomb pesait sur le désert.

 

Par intervalles, le vent d’automne sifflait tristement à travers les arbres et couvrait à chaque rafale les voyageurs d’une pluie de feuille mortes.

 

Les fugitifs galopaient sans articuler une parole, sans regarder en arrière, les yeux immuablement fixés sur la forêt, dont les premiers plans se rapprochaient incessamment, mais étaient pourtant bien éloignés encore.

 

Tout à coup le hennissement sonore d’un cheval traversa l’espace, comme un lugubre appel de clairon.

 

– Nous sommes perdus ! s’écria Curumilla avec désespoir, ils nous suivent !

 

– Que faire ? repartit doña Rosario avec anxiété.

 

Curumilla ne répondit pas, il réfléchissait. Les chevaux couraient toujours.

 

– Attendez ! dit l’Ulmen.

 

Et il arrêta les deux chevaux.

 

La jeune fille le laissa agir à sa guise ; depuis quelques heures elle ne vivait plus que comme dans un songe, elle se croyait sous le poids d’un horrible cauchemar.

 

L’Indien lui fit mettre pied à terre.

 

– Ayez confiance en moi, lui dit-il, tout ce qu’un homme peut faire, je le tenterai pour vous sauver.

 

– Je le sais, répondit-elle affectueusement, quoi qu’il arrive, mon ami, je vous remercie.

 

Curumilla l’enleva dans ses bras et l’emporta avec autant de facilité que s’il ne se fût agi que d’un enfant.

 

– Pourquoi me portez-vous ainsi ? lui demanda-t-elle.

 

– Pas de traces, répondit Curumilla.

 

Il la déposa à terre avec précaution au pied d’un arbre dans lequel s’élevait un bouquet de cactus.

 

– Cet arbre est creux, ma sœur se cachera dedans, elle ne bougera pas jusqu’à mon retour.

 

– Vous m’abandonnez ? fit-elle avec effroi.

 

– Je vais faire une fausse piste, dit-il, bientôt je reviendrai.

 

La jeune fille hésita, elle avait peur.

 

Se trouver ainsi, seule, abandonnée dans le désert au milieu de la nuit ; cette alternative lui causait des frissons de terreur qu’elle ne pouvait réprimer.

 

Curumilla devina ce qui se passait dans son esprit.

 

– C’est notre seule chance de salut, dit-il tristement ; si ma sœur ne veut pas, je resterai, mais elle sera perdue, ce ne sera pas la faute de Curumilla.

 

La lutte exerce la volonté, fait circuler le sang plus vite ; doña Rosario n’était pas une de ces faibles et malingres jeunes filles de nos grandes villes européennes, plantes étiolées avant de fleurir, élevée sur les frontières indiennes, la vie du désert n’avait rien de nouveau pour elle, souvent, pendant des parties de chasse, elle s’était trouvée dans des positions à peu près semblables ; elle était douée d’une âme forte, d’un caractère énergique, elle comprit qu’elle devait aider autant que possible cet homme qui se dévouait pour elle, et ne pas lui rendre impossible sa tâche si difficile déjà.

 

Sa résolution fut prise avec la rapidité de l’éclair, elle se raidit contre la frayeur qui s’était emparée de son esprit, surmonta sa faiblesse et répondit d’une voix ferme :

 

– Je ferai ce que désire mon frère.

 

– Bon ! répondit l’Indien, que ma sœur se cache donc.

 

Il écarta avec précaution les cactus et les lianes qui obstruaient le pied de l’arbre, et démasqua une cavité dans laquelle la jeune fille se blottit toute frissonnante comme un pauvre friquet dans l’aire d’un aigle.

 

Dès qu’il vit doña Rosario installée commodément dans le creux de l’arbre, le chef ramena les broussailles dans leur position primitive et dissimula complètement la cachette sous ce transparent rideau.

 

Il s’assura par un dernier regard que tout était bien en ordre et que l’œil le plus exercé ne pourrait soupçonner que les buissons avaient été dérangés, puis il regagna les chevaux, monta sur le sien, prit en main la bride de l’autre et partit à fond de train ; coupant à angle droit la route que devaient suivre ceux qui le poursuivaient, il galopa ainsi pendant à peu près vingt minutes sans ralentir sa course.

 

Puis, lorsqu’il jugea qu’il s’était assez éloigné de la place où doña Rosario était cachée, il descendit, prêta l’oreille un instant, débarrassa les pieds des chevaux des peaux de mouton qui amortissaient le bruit de leurs pas, et repartit comme un trait.

 

Bientôt un galop de chevaux se fit entendre derrière lui ; ce galop d’abord éloigné se rapprocha peu à peu et finit par devenir parfaitement distinct.

 

Curumilla eut une lueur d’espoir, sa ruse avait réussi.

 

Il pressa encore la course de sa monture, et laissant ses lourds éperons de bois à angles acérés battre le long des flancs de l’animal toujours courant, il planta sa lance en terre, s’appuya sur elle, s’enleva à la force des poignets et retomba doucement le sol, tandis que les deux chevaux abandonnés continuaient leur course furieuse.

 

Curumilla se glissa dans les buissons et se mit en devoir de rejoindre doña Rosario, persuadé que les cavaliers égarés sur la fausse piste qu’il leur avait jetée comme un appât, ne reconnaîtraient leur erreur que lorsqu’il serait trop tard.

 

L’Ulmen se trompait.

 

Antinahuel avait lancé ses mosotones dans toutes les directions, afin de découvrir les traces des fugitifs, mais lui était demeuré au village avec doña Maria.

 

Du reste, Antinahuel était un guerrier trop expérimenté pour qu’il fût possible de lui faire prendre ainsi le change.

 

Ses éclaireurs revinrent les uns après les autres.

 

Ils n’avaient rien découvert.

 

Les derniers qui revinrent ramenèrent avec eux deux chevaux trempés de sueur.

 

C’étaient les chevaux abandonnés par Curumilla.

 

– Nous échapperait-elle donc ? murmura la Linda en déchirant ses gants avec rage.

 

– Ma sœur, répondit froidement le toqui avec un sourire sinistre, lorsque je poursuis un ennemi jamais il ne m’échappe.

 

– Cependant ? dit-elle.

 

– Patience ! reprit-il, ils avaient une chance pour eux : c’était la grande avance que leurs chevaux leur donnaient sur moi ; grâce aux précautions que j’ai prises, cette chance, ils ne l’ont plus, je les ai contraints à quitter leurs chevaux qui seuls pouvaient les sauver, ma sœur me comprend-elle ? ajouta-t-il, avant une heure ils seront entre nos mains.

 

– À cheval, alors ! et partons sans plus tarder, fit doña Maria avec une impatience nerveuse, en se mettant en selle d’un bond.

 

– À cheval, soit ! répondit le chef.

 

Ils partirent.

 

Cette fois ils ne firent pas fausse route ; ils se dirigèrent en droite ligne du côté où s’étaient échappés les prisonniers.

 

Antinahuel dirigeait la troupe, doña Maria se tenait à ses côtés.

 

Cependant Curumilla avait rejoint doña Rosario.

 

– Eh bien ? lui demanda-t-elle d’une voix étranglée par la frayeur.

 

– Dans peu d’instants nous serons repris, répondit tristement le chef.

 

– Comment ? ne nous reste-t-il aucun espoir ?

 

– Aucun ! ils sont plus de cinquante, nous sommes cernés de toutes parts.

 

– Oh ! que vous ai-je donc fait, mon Dieu, pour que, votre main s’appesantisse si lourdement sur moi ?

 

Curumilla s’était nonchalamment étendu à terre, il avait ôté les armes qu’il portait à sa ceinture, les avait posées près de lui et, avec ce fatalisme stoïque de l’Indien lorsqu’il sait qu’il ne peut échapper au sort qui le menace, il attendait impassible, les bras croisés sur sa poitrine, l’arrivée des ennemis auxquels, malgré tous ses efforts, il n’avait pu soustraire la jeune fille.

 

On entendait déjà dans l’éloignement résonner sourdement le pas des chevaux qui s’approchaient de plus en plus.

 

Un quart-d’heure encore et tout était fini.

 

– Que ma sœur se prépare, dit froidement Curumilla, Antinahuel approche.

 

La jeune fille tressaillit à la voix du chef, elle le regarda avec compassion.

 

– Pauvre homme, fit-elle, pourquoi avez-vous essayé de me sauver ?

 

– La jeune vierge aux yeux d’azur est l’amie de mes frères pâles, je donnerai ma vie pour elle.

 

Doña Rosario se leva et s’approcha de l’Ulmen.

 

– Il ne faut pas que vous mouriez, chef, lui dit-elle de sa voix douce et pénétrante, je ne le veux pas.

 

– Pourquoi ? je ne crains pas la torture, ma sœur verra comment meurt un chef.

 

– Écoutez, vous avez entendu les menaces de cette femme, elle me destine à être esclave, ma vie ne court donc aucun danger ?

 

Curumilla fit un geste d’assentiment.

 

– Mais, continua-t-elle, si vous restez avec moi, si vous êtes pris, on vous tuera ?

 

– Oui, fit-il froidement.

 

– Alors, qui apprendra mon sort à mes amis ? Si vous mourez, chef, comment connaîtront-ils le lieu où l’on va me conduire ? comment feront-ils enfin pour me délivrer ?

 

– C’est vrai, ils ne le pourront pas.

 

– Il faut donc que vous viviez, chef, si ce n’est pour vous, que ce soit pour moi, partez, hâtez-vous.

 

– Ma sœur le veut ?

 

– Je l’exige.

 

– Bon ! fit l’Indien, je partirai donc, mais que ma sœur ne se laisse pas abattre, bientôt elle me reverra.

 

En ce moment le bruit de la cavalcade qui s’approchait retentissait avec une force qui dénotait qu’elle n’était plus qu’à une vingtaine de pas.

 

Le chef ramassa ses armes, les replaça à sa ceinture, et, après avoir fait un dernier signe d’encouragement à doña Rosario, il se glissa dans les hautes herbes et disparut.

 

La jeune fille demeura un instant pensive, mais bientôt elle redressa intrépidement la tête, et murmura d’une voix ferme ce seul mot :

 

– Allons !

 

Elle sortit du fourré qui la dérobait aux regards, et se plaça résolument au milieu du sentier.

 

Antinahuel et la Linda n’étaient qu’à dix pas d’elle.

 

– Me voici, dit-elle d’une voix assurée, faites de moi ce qu’il vous plaira.

 

Ses persécuteurs, frappés de tant de courage, s’arrêtèrent stupéfaits.

 

En se livrant ainsi, la courageuse enfant avait sauvé Curumilla.

 

L

SERPENT ET VIPÈRE.


Doña Rosario restait toujours immobile en travers du sentier, les bras croisés sur la poitrine, le front haut et le regard dédaigneux.

 

La Linda, promptement remise de l’émotion que lui avait causée la présence subite de sa prisonnière, s’élança sur le sol, et saisissant le bras de la jeune fille, elle le secoua avec force.

 

– Oh ! oh ! lui dit-elle avec un accent railleur, ma belle enfant, c’est donc ainsi que vous nous obligez à courir après vous ? Caramba ! quelle délurée vous faites, ne craignez rien, nous saurons vous empêcher de vous livrer à votre humeur vagabonde.

 

Doña Rosario ne répondit à ce flux de paroles que par un sourire de froid mépris.

 

– Ah ! s’écria la courtisane exaspérée, en lui serrant le bras avec violence, je vous obligerai à courber votre caractère hautain.

 

– Madame, répondit doucement la jeune fille, vous me faites horriblement mal.

 

– Serpent ! reprit la Linda en la repoussant brutalement, que ne puis-je t’écraser sous mon talon !

 

Doña Rosario fit quelques pas en trébuchant, son pied buta contre une racine et elle tomba.

 

Dans sa chute, son front avait porté contre un caillou tranchant, elle poussa un faible cri de douleur et s’évanouit.

 

Antinahuel s’élança vivement vers elle pour la relever.

 

Le sang coulait en abondance d’une profonde blessure qu’elle s’était faite dans sa chute.

 

Le chef indien, à la vue de la large plaie que la jeune fille avait au front, poussa un rugissement de bête fauve.

 

Il se pencha sur elle, la releva avec des précautions infinies, et chercha à étancher le sang qui coulait.

 

– Fi ! lui dit la Linda avec un sourire railleur, allez-vous faire un métier de vieille femme, vous, le premier chef de votre nation ? laissez cette mijaurée, vos soins lui sont inutiles, cette saignée lui fera du bien.

 

Antinahuel garda le silence, un instant il eut la pensée de poignarder cette furie ; il lui lança un regard tellement chargé de haine et de fureur, qu’elle en fut épouvantée et fit malgré elle un mouvement comme pour se mettre sur la défensive, en portant la main à son corsage pour y prendre une dague qu’elle portait toujours sur elle.

 

Cependant les soins d’Antinahuel ne produisaient aucun résultat, la jeune fille était toujours sans connaissance.

 

Au bout d’un instant, la Linda reconnut que chez le sauvage chef des Araucans l’amour l’emportait sur la haine, elle reprit toute son arrogance.

 

– Qu’on attache cette créature sur un cheval, dit-elle, et retournons à la tolderia.

 

– Cette femme m’appartient, fit Antinahuel, moi seul ici ai le droit d’en disposer comme bon me semble.

 

– Pas encore, chef, donnant donnant, lorsque vous aurez délivré le général, je vous la remettrai.

 

Antinahuel haussa les épaules.

 

– Ma sœur oublie que j’ai trente mosotones avec moi et qu’elle est presque seule.

 

– Cela signifie ? demanda-t-elle d’un ton hautain.

 

– Cela signifie, reprit-il froidement, que je suis le plus fort et que je ferai à ma guise.

 

– Holà ! fit-elle en ricanant, est-ce ainsi que vous tenez vos promesses ?

 

– J’aime cette femme ! dit-il d’une voix profonde.

 

– Caraï je le sais bien, répliqua-t-elle avec violence, voilà justement pourquoi je vous la donne.

 

– Je ne veux pas qu’elle souffre.

 

– Voyez comme nous nous entendons peu, fit-elle en raillant toujours, moi je vous la livre exprès pour que vous la fassiez souffrir.

 

– Si telle est la pensée de ma sœur, elle se trompe.

 

– Chef, mon ami, vous ne savez ce que vous dites, et vous ne connaissez pas le cœur des femmes blanches.

 

– Je ne comprends pas ma sœur.

 

– Vous ne comprenez pas que cette femme ne vous aimera jamais, qu’elle n’aura pour vous que mépris et dédain, et que plus vous vous abaisserez devant elle, plus elle vous foulera aux pieds.

 

– Oh ! répondit Antinahuel, je suis un trop grand chef pour être ainsi méprisé par une femme.

 

– Vous le verrez ; en attendant, je réclame ma prisonnière.

 

– Ma sœur ne l’aura pas.

 

– Est-ce sérieusement que vous parlez ?

 

– Antinahuel ne plaisante jamais.

 

– Eh bien, essayez de me la prendre ! s’écria-t-elle.

 

Et, bondissant comme une tigresse, elle repoussa vigoureusement le chef et saisit la jeune fille, sur la gorge de laquelle elle appuya si résolument son poignard que le sang jaillit.

 

– Je vous jure, chef, dit-elle d’une voix stridente, le regard étincelant et le visage décomposé par la colère, que si vous ne remplissez pas loyalement les engagements que vous avez pris envers moi et ne me laissez pas agir comme il me plaît avec cette femme, je la tue comme un chien.

 

Antinahuel poussa un cri terrible.

 

– Arrêtez ! s’écria-t-il avec effroi, je consens à tout !

 

– Ah ! s’écria la Linda avec un sourire de triomphe, je savais bien que j’aurais le dernier.

 

Le chef se mordait les poings avec rage devant son impuissance, mais il connaissait trop bien cette femme pour continuer plus longtemps une lutte qui se serait infailliblement terminée par la mort de la jeune fille ; il savait que dans l’état d’exaspération où elle se trouvait, la Linda n’aurait pas hésité à la tuer.

 

Par un prodige de volonté dont seuls les Indiens sont capables, il renferma dans son cœur les sentiments qui l’agitaient, contraignit son visage à sourire et dit d’une voix douce :

 

– Oche ! ma sœur est vive ! qu’importe que cette femme soit à moi aujourd’hui ou dans quelques heures, puisque ma sœur a promis de me la remettre ?

 

– Oui, mais seulement lorsque le général Bustamente ne sera plus entre les mains de ses ennemis, chef, pas avant.

 

– Soit, dit-il avec un soupir de regret, puisque ma sœur l’exige, qu’elle agisse comme elle l’entendra, Antinahuel se retire.

 

– Fort bien, mais que mon frère m’assure contre lui-même ; il aime cette femme et pourrait vouloir intervenir d’autres fois encore.

 

– Quelle sécurité puis-je donner à ma sœur afin, de la rassurer totalement ? dit-il avec un sourire amer.

 

– Celle-ci, fit-elle en ricanant, que mon frère jure par Pillian, sur les ossements de ses ancêtres, qu’il n’essaiera ni de m’enlever cette femme ni de s’opposer à ce qu’il me plaira de lui faire, jusqu’à ce que le général soit libre.

 

Le chef hésita, le serment que la Linda exigeait de lui est sacré pour les Indiens, ils redoutent au plus haut degré de le fausser, tant ils ont de respect pour les cendres de leurs pères. Cependant Antinahuel était tombé dans un piège dont il lui était impossible de sortir ; il comprit qu’il valait mieux s’exécuter de bonne grâce et en finir sur-le-champ, il s’y résolut, mais il jura intérieurement une haine implacable à celle qui l’obligeait à subir une telle humiliation, et se promit de tirer d’elle aussitôt qu’il le pourrait une vengeance éclatante.

 

– Bon, dit-il en souriant, que ma sœur se rassure, je jure sur les ossements de mes pères que je ne m’opposerai à rien de ce qu’il lui plaira de faire.

 

– Merci, répondit la Linda, mon frère est un grand guerrier.

 

Pas plus que Antinahuel, la courtisane ne s’était trompée sur la portée de l’altercation qu’ils avaient eue entre eux, elle comprit qu’elle venait de se faire un ennemi implacable et elle jugea prudent de se tenir sur ses gardes.

 

– Ma sœur vient ? demanda le chef.

 

– J’ai à faire transporter cette femme le plus commodément possible, repartit-elle, que mon frère me précède, je le suis.

 

Antinahuel n’avait plus de prétexte plausible pour rester, il rejoignit à pas lents et comme à regret ses mosotones, se remit en selle et partit en lançant à la Linda un dernier regard qui l’eût glacée d’épouvante si elle avait pu l’apercevoir.

 

La courtisane ne s’occupait pas de lui en ce moment, elle était toute à sa vengeance.

 

Elle considéra avec une expression d’ironie cruelle la jeune fille étendue à ses pieds.

 

– Misérable créature, grommela-t-elle, qu’un rien fait tomber en syncope, tes douleurs commencent à peine. Don Tadeo, c’est toi que je blesse en torturant cette femmelette, obtiendrai-je enfin que tu me rendes ma fille ? oh ! oui ! ajouta-t-elle avec une intonation sauvage, quand je devrais déchirer cette femme avec mes ongles !

 

Les peones indiens attachés à son service étaient demeurés auprès d’elle ; dans la chaleur de la poursuite et de la discussion, les chevaux abandonnés par Curumilla et ramenés par les éclaireurs étaient restés avec la troupe sans que personne songeât à se les approprier.

 

– Amenez un de ces chevaux, commanda-t-elle.

 

Un péon obéit.

 

La courtisane fit jeter la jeune fille en travers sur le dos de ce cheval, le visage tourné vers le ciel, puis elle ordonna que les pieds et les mains de sa victime fussent ramenés sous le ventre de l’animal et attachés solidement avec des cordes par les chevilles et les poignets.

 

– Cette femme n’est pas solide sur ses jambes, dit-elle avec un rire sec et nerveux, elle s’est déjà blessée en tombant, je ne veux pas qu’elle courre le risque d’une nouvelle chute.

 

Ainsi que cela arrive toujours en pareille circonstance dans le but de faire leur cour à leur maîtresse, les peones applaudirent avec des rires joyeux à ces cruelles paroles comme à une excellente plaisanterie.

 

La pauvre enfant ne donnait presque plus signe de vie, son visage avait une teinte terreuse et cadavérique, le sang coulait abondamment de sa blessure jusque sur le sol.

 

Son corps, horriblement cambré par la posture affreuse dans laquelle on l’avait attachée, avait des tressaillements nerveux qui la faisaient bondir, et lui meurtrissaient les poignets et les chevilles dans lesquels les cordes entraient peu à peu.

 

Un râle sourd s’échappait de sa poitrine oppressée.

 

Lorsque ses ordres furent accomplis, la Linda se mit en selle, prit en bride le cheval qui portait sa victime, piqua des deux et partit au galop.

 

LI

L’AMOUR D’UN INDIEN.


La Linda rejoignit bientôt Antinahuel qui, sachant quelle torture elle se préparait à infliger à la jeune fille, s’était arrêté à quelques pas du lieu où il l’avait laissée, afin de l’obliger à ralentir la rapidité de sa course.

 

Ce fut en effet ce qui arriva : quelque désir que doña Maria eût de presser le pas des chevaux, le chef avec cet entêtement inerte de l’homme qui ne veut pas comprendre, feignit de ne point s’apercevoir de son impatience et continua à s’avancer au trot jusqu’à ce que l’on fût arrivé à San-Miguel.

 

Cet acte d’humanité si en dehors du caractère et des habitudes du chef araucan, sauva la vie de doña Rosario, que tuait le galop du cheval sur lequel elle était attachée.

 

Lorsque l’on eut atteint la tolderia, les cavaliers mirent pied à terre, la jeune fille fut détachée et transportée à demi-morte dans le même cuarto où, une heure auparavant, elle s’était pour la première fois trouvée en présence de la courtisane.

 

Les Indiens qui la portaient la jetèrent brutalement à terre dans un coin et sortirent ; la tête de la pauvre enfant rebondit sur le sol avec un son mat.

 

L’aspect de doña Rosario était réellement affreux, et aurait ému de pitié tout autre que la tigresse qui se plaisait à la maltraiter si cruellement.

 

Ses longs cheveux, détachés, tombaient en désordre sur ses épaules à demi-nues et étaient collés par places sur son visage avec le sang qui avait coulé de sa blessure ; sa figure souillée de sang et de boue avait une teinte verdâtre, ses lèvres entr’ouvertes laissaient à découvert ses dents serrées.

 

Ses poignets et ses chevilles, auxquels pendaient encore les tronçons de la corde grossière avec laquelle on l’avait attachée sur le cheval, étaient meurtris et diaprés de larges enchymoses sanguinolentes.

 

Tout son corps frémissait, agité de tressaillements nerveux, et sa poitrine haletante ne laissait qu’avec peine exhaler sa respiration sifflante.

 

Elle était toujours évanouie.

 

La Linda et Antinahuel entrèrent.

 

– Pauvre fille ! murmura le chef.

 

La Linda le regarda avec un feint étonnement.

 

– Je ne vous reconnais plus, chef, lui dit-elle avec un sourire sardonique, mon Dieu, comme l’amour change un homme ! comment, vous, Antinahuel, le plus intrépide guerrier des quatre Utal-Mapus de l’Araucanie, vous vous apitoyez sur le sort de cette péronnelle. Dieu me damne ! vous êtes, je crois, sur le point de pleurer comme une femme !

 

Le chef secoua la tête avec tristesse.

 

– Oui, dit-il, en considérant la jeune fille d’un air sombre, c’est vrai, ma sœur a raison, je ne me reconnais plus moi-même ! Oh ! ajouta-t-il avec un accent plein d’amertume, est-il possible en effet que moi, Antinahuel, auquel les Huincas ont fait tant de mal, je sois ainsi ? Quelle est donc la force de ce sentiment que j’ignorais, puisqu’il me ferait commettre une lâcheté ? Cette femme est d’une race maudite, elle appartient à l’homme dont les ancêtres ont été depuis des siècles les bourreaux des miens ; cette femme est là, devant moi, elle est en ma puissance, je puis me venger sur elle, assouvir la haine qui me dévore, lui faire enfin endurer les maux les plus atroces !… et je n’ose pas !… non, je n’ose pas !

 

Ces dernières paroles furent prononcées avec un accent si terriblement passionné qu’elles semblaient le rugissement d’une panthère prise au piège ; elles avaient quelque chose qui épouvantait et faisait froid au cœur.

 

La Linda regardait le chef avec un mélange de terreur et d’admiration ; cette passion de bête fauve la touchait, l’intéressait, si l’on peut parler ainsi ; elle comprenait tout ce qu’il y avait d’âcre, de féroce, de voluptueux dans l’amour de ce guerrier sauvage dont jusqu’à ce jour les seules joies avaient été la bataille, le sang versé à torrents et le râle de ses victimes.

 

Elle contemplait ce titan vaincu, honteux de sa défaite, se débattant en vain sous la force toute puissante du sentiment qui l’étreignait, et qui, en rugissant, était contraint d’avouer sa défaite.

 

Ce spectacle était pour elle plein de charmes et d’imprévu.

 

– Mon frère aime donc bien cette femme ? demanda-t-elle d’une voix douce et insinuante.

 

Antinahuel la regarda comme s’il se réveillait en sursaut, il fixa sur elle un œil hébété et lui serrant sans y songer le bras à le briser :

 

– Si je l’aime ! s’écria-t-il avec violence, si je l’aime !… que ma sœur écoute : avant de mourir et d’aller dans l’eskennane – paradis – chasser dans les prairies bienheureuses avec les guerriers justes, mon père me fit appeler et approchant sa bouche de mon oreille, car la vie s’éteignait en lui (il ne pouvait plus parler à peine), il me révéla d’une voix entre-coupée les malheurs de notre famille : mon fils, ajouta-t-il, tu es le dernier de notre race, don Tadeo de Léon est aussi le dernier de la sienne ; depuis l’arrivée des visages pâles, la famille de cet homme s’est fatalement trouvée toujours, partout, dans toutes les circonstances, en lutte avec la nôtre, il faut que don Tadeo meure, afin que sa race maudite disparaisse de la surface de la terre et que la nôtre reprenne sa force et sa splendeur ; jure-moi de tuer cet homme que jamais je n’ai pu atteindre ! je le jurai : bon, me dit-il, Pillian aime les enfants qui obéissent à leur père, que mon fils monte son meilleur cheval et qu’il se mette à la recherche de son ennemi, afin que, lorsqu’il l’aura tué, son cadavre brûle sur mon tombeau et me réjouisse dans l’autre vie ; puis d’un signe mon père m’ordonna de partir. Sans répliquer je sellai, ainsi qu’il me l’avait commandé, mon meilleur cheval, je vins dans la ville nommée Santiago, résolu à tuer mon ennemi n’importe où je le rencontrerais pour obéir à mon père.

 

– Eh bien ? demanda la Linda en voyant qu’il s’interrompait brusquement.

 

– Eh bien reprit-il d’une voix sourde, je vis cette femme, j’oubliai tout, serment, haine, vengeance, pour ne plus songer qu’à l’aimer, et mon ennemi vit encore.

 

La Linda lui lança un regard de dédain, Antinahuel ne le remarqua pas et continua :

 

– Un jour cette femme me trouva mourant, percé de coups, gisant abandonné au fond d’un fossé sur une route, elle me fit relever par ses peones, me conduisit dans son toldo en pierre, et pendant trois lunes veilla seule à mon chevet, obligeant à se retirer la mort, qui déjà s’était penchée sur moi.

 

– Et quand mon frère fut guéri ? dit la Linda.

 

– Quand je fus guéri, reprit-il avec exaltation, je m’enfuis comme un tigre blessé, portant dans mon cœur une plaie incurable. Longtemps j’ai lutté, j’ai combattu contre moi-même pour vaincre cette passion insensée, tout a été inutile ; il y a deux soleils, lorsque j’ai quitté ma tolderia, ma mère que j’aimais et que je vénérais, a voulu s’opposer à mon départ, elle savait que c’était l’amour qui m’entraînait loin d’elle, que c’était pour voir cette femme que je la quittais, eh bien, ma mère…

 

– Votre mère ? fit la courtisane haletante.

 

– Comme elle s’obstinait à ne pas me laisser partir, je l’ai broyée sans pitié sous les sabots de mon cheval ! s’écria-t-il d’une voix stridente.

 

– Oh ! s’écria la Linda avec horreur, en reculant malgré elle.

 

– Oui, c’est horrible, n’est-ce pas, de tuer sa mère ? de la tuer pour une fille d’une race maudite !… Oh ! ajouta-t-il avec un ricanement terrible, ma sœur me demandera-t-elle encore si j’aime cette femme ?… Pour elle… pour la voir… pour l’entendre m’adresser une de ces douces paroles qu’elle me disait de sa voix harmonieuse et musicale comme un chant d’oiseau, quand elle veillait près de moi, ou seulement la voir me sourire, comme elle le faisait autrefois, je sacrifierais avec joie les intérêts les plus sacrés, je me plongerais dans le sang de mes amis les plus chers, rien ne m’arrêterait.

 

Pendant qu’il parlait ainsi, la Linda, tout en l’écoutant, réfléchissait profondément ; lorsqu’il se tut, elle lui dit :

 

– Je vois que mon frère aime bien réellement cette femme ; qu’il me pardonne, je croyais qu’il n’éprouvait pour elle qu’un de ces caprices passagers qu’un lever et un coucher de soleil voient naître et mourir, je me suis trompée, je saurai réparer ma faute.

 

– Que veut dire ma sœur ?

 

– Je veux dire que si j’avais connu la passion de mon frère, je n’aurais pas infligé à cette fille les rudes châtiments que je lui ai fait subir.

 

– Pauvre enfant ! soupira-t-il.

 

La Linda sourit avec ironie.

 

– Oh ! mon frère ne connaît pas les femmes pâles, dit-elle, ce sont des vipères que l’on a beau écraser, et qui toujours se redressent pour piquer au talon celui qui appuie le pied dessus. On ne discute pas avec la passion, sans cela je dirais à mon frère : remerciez-moi, car en tuant cette femme je vous préserve d’atroces douleurs ; cette femme ne vous aimera jamais ! plus vous vous ferez humble devant elle, plus elle se tiendra froide, hautaine et méprisante devant vous !

 

Antinahuel fit un mouvement.

 

– Mais, continua-t-elle, mon frère aime, je lui rendrai cette femme ; avant une heure je la lui livrerai, sinon complètement guérie, du moins hors de danger, et sans attendre l’accomplissement de la promesse qu’il m’a faite, je le laisserai libre d’en disposer comme bon lui semblera.

 

– Oh ! si ma sœur fait cela, s’écria Antinahuel ivre de joie, je serai son esclave !

 

Doña Maria sourit avec une expression indéfinissable, elle avait atteint son but.

 

– Je le ferai, dit elle, seulement le temps presse, nous ne pouvons rester ici davantage, des devoirs impérieux nous réclament, mon frère l’oublie sans doute.

 

Antinahuel lui jeta un regard soupçonneux.

 

– Je n’oublie rien, dit-il, l’ami de ma sœur sera délivré, dussé-je, pour obtenir ce résultat, faire tuer mille guerriers.

 

– Bon ! mon frère réussira.

 

– Seulement je ne partirai que lorsque la vierge aux yeux d’azur aura repris connaissance.

 

– Que mon frère se hâte donc de donner l’ordre du départ, car dans dix minutes cette frêle enfant sera dans l’état qu’il désire.

 

– Bien ! fit Antinahuel, dans dix minutes je serai ici.

 

Il sortit du cuarto d’un pas précipité.

 

Dès qu’elle fut seule, la Linda s’agenouilla devant la jeune fille, la délivra des cordes qui la serraient encore, lui lava le visage avec de l’eau fraîche, releva ses cheveux et banda avec soin la blessure qu’elle avait au front.

 

– Oh ! pensa-t-elle, par cette femme, je te tiens, démon, va ! agis comme bon te semblera, je suis toujours assurée maintenant de t’obliger à faire toutes mes volontés.

 

Elle souleva doucement la jeune fille, la plaça sur le fauteuil à dossier qui se trouvait dans le cuarto, répara tant bien que mal le désordre de la toilette de sa victime, et lui appuya sous les narines un flacon de sels d’une grande puissance.

 

Ces sels ne tardèrent pas à produire de l’effet : le râle cessa, la poitrine fut moins oppressée, la jeune fille poussa un profond soupir et ouvrit les yeux en jetant autour d’elle des regards languissants. Mais subitement son œil se fixa sur la femme qui lui prodiguait des soins, une nouvelle pâleur couvrit ses traits qui avaient repris une teinte rosée, elle ferma les yeux et fut sur le point de s’évanouir de nouveau.

 

La Linda haussa les épaules, elle sortit un second flacon de sa poitrine et entr’ouvrant la bouche de la pauvre enfant, elle versa sur ses lèvres violacées quelques gouttes de cordial.

 

L’effet en fut prompt comme la foudre.

 

La jeune fille se redressa subitement et tourna la tête vers la Linda.

 

En ce moment Antinahuel rentra.

 

– Tout est prêt, dit-il, nous pouvons partir.

 

– Quand vous voudrez, répondit doña Maria.

 

Le chef regarda la jeune fille et sourit avec joie.

 

– J’ai tenu ma promesse, fit la Linda.

 

– Je tiendrai la mienne, dit-il.

 

– Que faites-vous de cette enfant ?

 

– Elle reste ici ; j’ai pourvu à tout.

 

– Partons, alors, et se tournant vers doña Rosario : au revoir, señorita, lui dit-elle avec un sourire méchant.

 

Doña Rosario se leva comme poussée par un ressort, et lui saisissant les bras :

 

– Madame, lui dit-elle d’une voix triste, je ne vous maudis pas, Dieu veuille, si vous avez des enfants, qu’ils ne soient jamais exposés à souffrir les tortures auxquelles vous m’avez condamnée !

 

À cette parole qui lui brûla le cœur comme un fer rouge, la Linda poussa un cri de terreur, une sueur froide inonda son front pâli et elle sortit de la salle en trébuchant.

 

Antinahuel la suivit.

 

Bientôt le bruit des chevaux qui s’éloignaient apprit à la jeune fille que ses ennemis s’étaient éloignés et qu’enfin elle se trouvait seule.

 

La pauvre enfant, libre de se livrer à sa douleur, fondit en larmes et laissa tomber sa tête dans ses mains en s’écriant avec désespoir :

 

– Ma mère ! ma mère ! si vous vivez encore où êtes-vous donc ? que vous n’accourez pas au secours votre fille !

 

LII

PRÉPARATIFS DE DÉLIVRANCE.


Nous avons annoncé plusieurs fois déjà dans le cours de cet ouvrage, et si nous y revenons encore ce n’est pas sans intention, que la République araucanienne était une puissance parfaitement organisée et non pas un ramassis de tribus sauvages, ainsi que la plupart des auteurs se sont jusqu’à ce jour plu à représenter ce peuple. Nous allons, dans ce chapitre, donner un aperçu de son système militaire qui corroborera par des faits l’opinion que nous soutenons.

 

Nous le répétons, pour juger ce peuple, il ne faut pas se placer au point de vue de notre civilisation européenne, mais établir simplement un point de comparaison entre lui et les nations qui l’entourent.

 

Il est certain qu’à l’époque de la découverte de l’Amérique et de la conquête du Mexique et du Pérou, les Mexicains et les Péruviens jouissaient d’une civilisation au moins aussi avancée que celle de leurs conquérants ; que chez eux, les arts et les sciences avaient acquis un certain développement que le système odieusement barbare, inauguré par les Espagnols a seul entravé, et que si ces peuples sont retombés dans l’état sauvage, c’est la faute de leurs conquérants qui ont pris à tâche de les abrutir et de les replonger dans les ténèbres où ils croupissent maintenant.

 

Les Araucans, sortes de Spartiates américains, ont toujours vaillamment lutté pour conserver leur liberté, ce bien suprême qu’ils placent au-dessus de tous les autres.

 

Et il est arrivé ceci : que les Araucans, absorbés par le soin de conserver l’intégrité de leurs frontières, d’empêcher les Blancs de s’introduire chez eux et de s’y établir, ont sacrifié à ce devoir, qui seul garantit leur nationalité, tous les autres intérêts qui pour eux n’étaient que secondaires, de sorte que les sciences et les arts sont restés chez eux dans une espèce de statu quo depuis l’apparition des Blancs, et que les seuls progrès qu’ils ont faits ont été dans l’art militaire afin de résister plus facilement aux Espagnols qui les menaçaient incessamment.

 

L’armée araucanienne se compose d’infanterie et de cavalerie.

 

Ils n’ont commencé à se servir de cavalerie qu’après en avoir apprécié les avantages dans les premières batailles qu’ils ont livrées aux Espagnols ; avec cette adresse particulière à la race indienne, ils s’habituèrent facilement aux exercices du manège, et cela si vite qu’ils ne tardèrent pas à surpasser leurs maîtres en fait d’équitation ; ils se procurèrent de nombreuses et bonnes races de chevaux et les élevèrent si bien qu’en l’année 1568, c’est-à-dire à peine dix-sept ans après avoir pour la première fois tenu tête aux Espagnols, ils avaient déjà dans leur armée plusieurs escadrons de cavalerie.

 

Ce fut le toqui Cadégual, arrière-grand-père de Antinahuel, qui le premier, en 1585, donna une organisation régulière à cette cavalerie, dont, en peu de temps la légèreté et la promptitude des manœuvres devinrent excessivement redoutables aux Européens.

 

Le manucitalinco – l’infanterie – est divisé en régiments et en compagnies : chaque régiment a un effectif de mille hommes et les compagnies de cent. L’organisation de la cavalerie est semblable. Seulement, le nombre des chevaux n’est pas fixé et varie à l’infini.

 

Chaque corps a son drapeau, timbré d’une étoile qui est l’écusson de la nation.

 

Fait étrange que celui de ce blason, se retrouvant presque aux confins de la terre habitable, chez un peuple que l’on prétend être barbare ou sauvage, ce qui, n’en déplaise à bien des érudits, n’est nullement synonyme.

 

Les soldats ne sont pas comme les Européens, astreints à l’uniforme, ils portent seulement sous leurs vêtements ordinaires des cuirasses et des casques de cuir durci au moyen de certain apprêt.

 

La cavalerie est armée de lances fort longues, terminées par un fer de plusieurs pouces, forgé par les Araucans eux-mêmes, et de larges épées courtes à lame triangulaire, qui ont une certaine ressemblance avec les poignards de nos fantassins.

 

Dans leurs premières guerres ils faisaient usage de frondes et de flèches, mais ils les ont presque abandonnées, car l’expérience leur a appris qu’il vaut mieux recourir d’abord à l’arme blanche et charger résolument l’ennemi afin de l’empêcher de se servir de ses armes à feu.

 

Jusqu’à présent ces vaillants guerriers n’ont jamais pu parvenir à trouver le moyen de fabriquer de la poudre, malgré les nombreux efforts qu’ils ont tentés.

 

Nous rapporterons à ce propos une anecdote qui nous a été racontée à Tucapel et dont, malgré son apparence fabuleuse, nous garantissons la véracité.

 

Il y avait beaucoup de nègres dans les armées espagnoles, à tort ou à raison les Araucans se figurèrent que la poudre se fabriquait avec un extrait du corps de ces pauvres diables.

 

En conséquence, afin de savoir positivement à quoi s’en tenir, ils mirent tous leurs soins à s’emparer d’un nègre.

 

Cela ne fut pas difficile, ils eurent bientôt un prisonnier noir ; alors, sans perdre de temps, ils le firent brûler tout vif ; dès que le corps de ce malheureux eut été réduit en charbon, ils le pulvérisèrent afin d’obtenir le résultat tant désiré.

 

Mais ils furent promptement détrompés sur leurs principes chimiques, et ils durent renoncer à se procurer de la poudre par ce moyen.

 

Par la suite, ils se bornèrent à se servir des armes à feu dont ils s’emparaient ; nous devons ajouter qu’ils manient le fusil avec autant d’adresse que le soldat le plus aguerri.

 

L’armée se met en marche au son des tambours, précédée par des batteurs d’estrade, afin d’éclairer la route.

 

Infanterie et cavalerie, l’armée entière est à cheval tout le temps de sa marche, ce qui donne une grande rapidité à ses mouvements ; mais le moment venu de livrer bataille, l’infanterie met pied à terre et forme ses lignes.

 

Comme dans ce pays tout individu en état de porter les armes est soldat, personne ne contribue à la subsistance de l’armée, chaque homme est obligé de porter ses vivres et ses armes avec lui.

 

Ces vivres consistent en un sac de harina tostada – farine rôtie – pendu à l’arçon de leur selle ; de cette façon, ces troupes dénuées de tous bagages manœuvrent avec une célérité sans exemple, et comme elles sont fort vigilantes, il arrive souvent qu’elles surprennent l’ennemi.

 

De même que tous les peuples guerriers, les Araucans connaissent et emploient tous les stratagèmes usités en campagne.

 

Lorsqu’ils campent la nuit, ils entourent leur position de larges tranchées, construisent des ouvrages militaires fort ingénieux, et chaque soldat est obligé d’entretenir devant sa tente un feu de bivouac, dont le nombre considérable, lorsque l’armée est forte, éblouit les yeux de l’ennemi et garantit les araucans de toutes surprises, d’autant plus que leur camp est entouré de trois rangs de sentinelles qui au moindre mouvement suspect, se replient les unes sur les autres, et donnent ainsi à l’armée le temps de se mettre sur la défensive.

 

On voit par ce qui précède, que le Roi des Vengeurs et le général Bustamente avaient un grand intérêt, chacun à son point de vue, à se ménager l’alliance de cette nation belliqueuse, et à tâcher d’attirer son chef Antinahuel dans leurs intérêts.

 

Car, à un signal donné, les araucans peuvent sans difficulté, en moins de quelques jours, mettre sous les armes une armée de vingt mille hommes.

 

Malheureusement pour les deux chefs des factions chiliennes, celui avec lequel ils prétendaient s’allier était lui-même un homme, nous ne dirons pas ambitieux – il ne pouvait pas espérer obtenir un rang plus élevé que celui qu’il avait atteint – mais essentiellement patriote et dévoré du devoir de restituer à ses compatriotes les parcelles de territoire qu’en différentes fois, et à la suite de guerres malheureuses pour eux, les Espagnols leur avaient enlevées et enclavées dans la République chilienne ; il voulait, ce qui était presque impossible, pousser d’un côté les frontières araucanes jusqu’au Rio Concepcion et de l’autre au détroit de Magallaes.

 

De même que la plupart des rêves des conquérants, celui-ci était presque irréalisable. Les Chiliens quelque faibles qu’ils soient numériquement, partout, en comparaison de leurs féroces adversaires, sont, nous nous plaisons à leur rendre cette justice, de forts braves soldats, instruits, disciplinés, commandés par de bons officiers qui possèdent une connaissance assez approfondie de la tactique et de la stratégie militaire, pour défier tous les efforts des Araucans.

 

La petite troupe de cavalerie, en tête de laquelle marchaient Antinahuel et la Linda, s’avançait rapidement et silencieusement sur la route qui conduit de San-Miguel à la vallée où s’était accompli la veille le renouvellement des traités.

 

Au lever du soleil ils débouchèrent dans la plaine ; ils n’avaient encore fait que quelques pas en avant dans les hautes herbes qui bordent les rives de la petite rivière dont nous avons parlé, lorsqu’ils virent un cavalier accourir à toute bride au-devant d’eux.

 

Ce cavalier était le Cerf Noir.

 

Antinahuel ordonna à son escorte de s’arrêter pour l’attendre.

 

– À quoi bon cette halte ? observa doña Maria, continuons à avancer, au contraire.

 

Antinahuel la regarda avec ironie.

 

– Ma sœur est soldat ? dit-il.

 

La Linda se mordit les lèvres, mais ne répondit pas.

 

Elle avait compris qu’elle avait commis une faute, en se mêlant d’une chose qui ne la regardait pas.

 

En Araucanie, ainsi que dans tous les pays habités par la race indienne, la femme est une espèce d’ilote condamnée aux plus rudes travaux, mais qui ne doit, sous aucun prétexte, se mêler de choses qui sont de la compétence des hommes.

 

Les chefs surtout sont, à cet égard, d’une sévérité dont rien n’approche, et bien que doña Maria fût Espagnole et presque la sœur du chef, celui-ci, malgré sa prudence et le désir qu’il avait de ne pas s’aliéner sa bienveillance, à cause de son amour pour doña Maria, n’avait pu s’empêcher de lui faire une observation, afin de l’avertir qu’elle était femme, et que, comme telle, elle devait laisser agir les hommes à leur guise.

 

Doña Maria, mortifiée de cette dure apostrophe, tira la bride de son cheval et lui fit faire quelques pas en arrière, de façon que Antinahuel se trouva seul en tête de la troupe.

 

Au bout de cinq minutes, le Cerf Noir, avec une adresse extrême, arrêta court son cheval aux côtés du toqui.

 

– Mon père est de retour parmi ses enfants ? dit-il en inclinant la tête pour saluer son chef.

 

– Oui, répondit Antinahuel.

 

– Mon père est satisfait de son expédition ?

 

– J’en suis satisfait.

 

– Tant mieux que mon père ait réussi.

 

– Qu’a fait mon fils pendant mon absence ?

 

– J’ai exécuté les ordres de mon père.

 

– Tous ?

 

– Tous.

 

– Bon ! Mon fils n’a pas reçu de nouvelles des visages pâles ?

 

– Si.

 

– Quelles sont-elles ?

 

– Une forte quantité de Chiaplos se prépare à quitter Valdivia pour se rendre à Santiago.

 

– Bon ! Dans quel but ? mon fils le sait-il ?

 

– Je le sais.

 

– Que mon fils me le dise.

 

– Ils mènent à Santiago le prisonnier qu’ils nomment le général Bustamente.

 

Antinahuel tourna la tête vers la Linda et échangea avec elle un coup d’œil d’intelligence.

 

– Pour quel jour les Huincas ont-ils fixé leur départ de Valdivia ?

 

– Ils se mettront en route après-demain à l’endit-hà – lever du soleil.

 

Antinahuel réfléchit quelques instants.

 

– Voici ce que fera mon fils, dit-il, dans deux heures il lèvera son camp de la plaine, et avec tous les guerriers qu’il pourra rassembler, il se dirigera vers le canon del rio seco, où je vais aller l’attendre ; mon fils a bien compris ?

 

– Oui, fit le Cerf Noir en baissant affirmativement la tête.

 

– Bon ! Mon fils est un guerrier expérimenté, il exécutera mes ordres avec intelligence.

 

Le vice-toqui sourit de plaisir à cet éloge de son chef, qui n’avait pas l’habitude de les prodiguer ; après s’être respectueusement incliné devant lui, il fit exécuter une volte gracieuse à son cheval et repartit vers les siens.

 

Antinahuel, au lieu de s’avancer plus longtemps dans la direction qu’il suivait, obliqua légèrement à droite et reprit au grand trot le chemin des montagnes avec ses mosotones.

 

Après avoir marché quelque temps silencieusement auprès de doña Maria, qui, depuis sa dernière observation, se gardait bien de lui adresser la parole, il se tourna gracieusement vers elle :

 

– Ma sœur a-t-elle compris la teneur de l’ordre que je viens de donner ? lui demanda-t-il.

 

– Non, répondit-elle avec une légère teinte d’ironie, ainsi que l’a fort bien remarqué mon frère, je ne suis pas soldat et par conséquent je ne me reconnais pas apte à juger ses préparatifs militaires.

 

Le chef sourit avec orgueil.

 

– Ceux-ci sont bien simples, reprit-il avec une espèce de condescendance hautaine, le canon del rio seco est un étroit défilé que les visages pâles sont obligés de traverser pour se rendre à Santiago, et dans lequel cinquante guerriers d’élite peuvent combattre avec avantage contre un nombre d’ennemis vingt fois plus grand. C’est dans ce lieu que j’ai résolu d’attendre les Huincas ; les Moluchos s’empareront des hauteurs, et lorsque les visages pâles se seront engagés sans défiance dans ce passage, je les attaquerai de tous les côtés à la fois avec mes guerriers, et ils seront massacrés jusqu’au dernier s’ils essaient une résistance insensée.

 

– N’existe-t-il donc pas d’autre chemin pour se rendre à Santiago ?

 

– Il n’en existe pas : ils sont obligés de passer là.

 

– Alors ils sont perdus ! s’écria-t-elle avec joie.

 

– Sans ressource ! fit-il avec orgueil, le cañon del rio seco est célèbre dans notre histoire ; ce fut là, ajouta-t-il, que mon aïeul Cadegual, le grand toqui des Araucans, défit, à la tête de huit cents Huiliches, une armée espagnole à l’époque où ces fanfarons visages pâles se berçaient de l’espoir de dompter les Aucas !

 

– Alors mon frère répond de sauver don Pancho Bustamente ?

 

– Oui ! à moins que le ciel ne tombe ! fit-il avec un sourire.

 

Quatre heures plus tard, la petite troupe arrivait au cañon del rio seco.

 

LIII

CONTRE-MINE.


Conformément à la prédiction de Trangoil Lanec, Louis de Prébois-Crancé se rétablissait avec une promptitude étonnante.

 

Soit désir de commencer plus tôt ses recherches, soit à cause de sa bonne constitution, la veille du jour fixé pour le départ il était parfaitement dispos et annonçait à don Tadeo qu’il était en état de se mettre en route quand on le voudrait.

 

Dans les romans, il est assez ordinaire de voir des gens grièvement blessés la veille recommencer le lendemain, comme si de rien n’était, le cours de leurs pérégrinations aventureuses, mais dans la vie réelle il n’en est pas de même. La nature a des droits imprescriptibles devant lesquels l’homme le plus fort est contraint de se courber. Si, cinq jours à peine après avoir été blessé, le jeune Français était debout, c’est que ses blessures n’étaient que des estafilades sans conséquence, qui n’avaient eu d’autre résultat que celui de l’affaiblir en lui occasionnant une grande perte de sang, et qu’elles se trouvaient alors cicatrisées, grâce aux compresses souvent renouvelées d’orégano, plante qui possède cette qualité précieuse de guérir les plaies presque instantanément.

 

Néanmoins tout porte à croire que le jeune homme, aveuglé par son amour, se trompait en affirmant que ses forces étaient revenues. L’impatience qui le dévorait le lui faisait croire sans doute. Dans tous les cas, le mouvement qu’il se donnait portait à supposer qu’il disait vrai, et qu’en effet il était bien guéri.

 

Une autre inquiétude minait encore le jeune homme : Valentin, son chien César et Trangoil Lanec étaient partis depuis trois jours, sans que l’on sût ce qu’ils étaient devenus.

 

Curumilla, dont l’arrivée avait été annoncée par Joan, n’avait pas non plus donné signe de vie.

 

Toutes ces raisons augmentaient dans des proportions énormes l’impatience du jeune homme.

 

De son côté, don Tadeo n’était pas plus tranquille.

 

Le pauvre père, les yeux constamment fixés sur les hautes montagnes araucaniennes, frémissait de douleur à la pensée des souffrances auxquelles sa fille chérie était exposée au milieu de ses ravisseurs.

 

Cependant, par une singulière inconséquence de l’esprit humain, à cette immense douleur, qui lui serrait le cœur comme dans un étau, se mêlait chez don Tadeo un sentiment indéfinissable de joie en songeant aux tortures qu’il infligerait à son tour à doña Maria, en lui révélant que celle qu’elle avait pris tant de bonheur à martyriser était sa fille, c’est-à-dire le seul être qu’elle aimât réellement au monde ; la cause innocente de sa haine contre don Tadeo, celle enfin pour laquelle, dans son amour de bête fauve, elle voudrait racheter chaque larme par une pinte de son sang.

 

Don Tadeo, âme d’élite, doué de sentiments nobles et élevés, repoussait avec force cette pensée inspirée par la haine, mais toujours elle revenait plus vive et plus tenace, tant le désir de la vengeance est inné dans le cœur de l’homme.

 

Don Gregorio, entre les mains duquel don Tadeo avait remis le pouvoir, hâtait, poussé par Louis qui ne le quittait pas une minute, les préparatifs de départ pour le lendemain.

 

Il était environ huit heures du soir, dans une des salles réservées du cabildo, don Gregorio, après leur avoir donné certaines instructions, avait congédié le général Cornejo et le sénateur Sandias, chargés d’accompagner don Pancho Bustamente à Santiago. Ils causaient avec don Tadeo et le comte du voyage du lendemain, seul sujet qui, en ce moment, pût intéresser nos trois personnages, lorsque la porte s’ouvrit brusquement et un homme entra.

 

À sa vue ils poussèrent un cri de joie et d’étonnement.

 

Cet homme était Curumilla.

 

– Enfin ! s’écrièrent ensemble Louis et don Tadeo.

 

– Me voici ! répondit tristement l’Ulmen.

 

Le pauvre Indien paraissait accablé de fatigue et de besoin, on le fit asseoir et on se hâta de lui offrir des rafraîchissements.

 

Malgré toute l’impassibilité indienne et la dignité à laquelle les chefs sont habitués dès leur enfance, Curumilla se jeta littéralement sur les vivres qu’on lui servit et les dévora.

 

Cette façon d’agir, si en dehors des coutumes araucanes, donna fort à réfléchir aux blancs qui supposèrent que, pour que l’Ulmen oubliât si complètement les traditions de son peuple, il fallait qu’il eût bien souffert.

 

Dès que son appétit fut calmé, Curumilla, sans se faire prier, raconta dans les plus grands détails ce qui s’était passé depuis son départ du camp, de quelle manière il avait délivré la jeune fille, et comment, une heure plus tard à peine, il avait été contraint de la laisser retomber au pouvoir de ses ennemis.

 

Lorsqu’il avait quitté doña Rosario, le brave Indien ne s’était éloigné d’elle que juste assez pour ne pas, lui aussi, être pris par les ravisseurs ; mais bien qu’invisible à leurs yeux, il les avait suivis à la piste, ne les perdant pas de vue et épiant tous leurs mouvements, ce qui lui fut d’autant plus facile qu’ils avaient renoncé à le chercher.

 

Le Roi des ténèbres et le comte le remercièrent de ce dévouement si pur et si loyal.

 

– Je n’ai rien fait encore, dit-il, puisque tout est à recommencer, et maintenant, ajouta-t-il en hochant sa tête d’un air de doute, ce sera plus difficile, car ils se tiennent sur leurs gardes.

 

– Demain, répondit vivement don Tadeo, nous nous remettrons tous ensemble sur la piste.

 

– Oui, reprit le chef, je sais que demain vous devez partir.

 

Les trois hommes se regardèrent avec étonnement, ils ne comprenaient pas comment la nouvelle de leur départ avait pu s’ébruiter avec les précautions dont ils avaient usé pour se cacher.

 

Curumilla sourit.

 

– Il n’y a pas de secrets pour les Aucas, dit-il, lorsqu’ils veulent savoir. Antinahuel n’ignore rien de ce qui se passe ici.

 

– Mais c’est impossible ! s’écria don Gregorio avec violence.

 

– Que mon frère écoute, répliqua paisiblement le chef, demain, au lever du soleil, un détachement de mille soldats blancs quittera Valdivia pour conduire à Santiago le prisonnier, celui que les visages pâles nomment le général Bustamente, est-ce bien cela ?

 

– Oui, répondit don Gregorio, je dois en convenir, ce que vous me dites là est de la plus grande exactitude ; mais qui vous a si bien renseigné ? voilà ce qui me confond.

 

– Je dois avouer, fit l’Ulmen en souriant, que celui qui m’a donné ces détails circonstanciés les adressait à une autre personne, et ne se doutait nullement que mon oreille les recueillît.

 

– Expliquez-vous, chef, je vous en supplie, s’écria don Tadeo, nous sommes sur des charbons ardents, nous désirons savoir comment nos ennemis ont été si bien renseignés sur nos mouvements ?

 

– Je vous ai dit que je suivais la troupe de Antinahuel, je dois ajouter que parfois je la dépassais ; avant hier, au lever du soleil, le toqui et ses mosotones, toujours accompagnés de cette femme pâle qui doit être Guécubu, le génie du mal, arrivèrent dans la prairie où s’était accompli le renouvellement des traités ; rampant comme un serpent dans l’herbe haute de la plaine, je me blottis à vingt pas en avant de la troupe.

 

Le Cerf Noir, dès qu’il aperçut le grand toqui araucan, mit son cheval au galop pour le rejoindre ; comme je me doutais que pendant leur conférence ces deux hommes laisseraient échapper des paroles qui plus tard nous serviraient, je me rapprochai d’eux le plus possible afin de ne pas perdre un mot de ce qu’ils diraient, et voilà comment, sans s’en douter, ils m’ont mis au courant de leurs projets.

 

– De leurs projets ? demanda vivement don Gregorio, songeraient-ils donc à nous attaquer ?

 

– La femme pâle a fait jurer à Antinahuel de délivrer son ami, qui est prisonnier.

 

– Eh bien ?

 

– Eh bien, Antinahuel le délivrera.

 

– Oh ! oh ! fit don Gregorio, ce projet est plus facile à former qu’à exécuter, chef.

 

– Mon frère se trompe.

 

– Comment cela ?

 

– Les soldats sont obligés de traverser le canon del rio seco.

 

– Sans doute.

 

– C’est là que Antinahuel attaquera les visages pâles avec ses mosotones.

 

– Sangre de Christo ! s’écria don Gregorio, que faire ?

 

– L’escorte sera défaite, observa don Tadeo avec accablement.

 

Curumilla gardait le silence.

 

– Peut-être, dit le comte, je connais le chef, il n’est pas homme à mettre ses amis dans l’embarras sans avoir un moyen de leur faire éviter le péril qu’il leur montre.

 

– Mais, reprit don Tadeo, ce péril n’est malheureusement que trop imminent, il n’existe pas d’autre passage que ce défilé maudit, il faut absolument le franchir, et cinq cents hommes résolus peuvent y tenir en échec toute une armée et même la tailler en pièces.

 

– C’est égal, reprit le jeune homme avec insistance, je répète ce que j’ai dit, le chef est un guerrier habile, son esprit est fertile en ressources, j’affirme qu’il sait comment nous sortir de ce mauvais pas.

 

Curumilla sourit au Français en lui faisant un signe d’assentiment.

 

– J’en étais sûr, dit Louis, voyons, parlez, chef, n’est-ce pas que vous connaissez un moyen de nous faire éviter ce passage dangereux ?

 

– Je ne certifie pas cela, répondit l’Ulmen, mais si mes frères les visages pâles consentent à me laisser agir, je me charge de déjouer les projets de Antinahuel et de ses compagnons, et peut-être du même coup, ajouta-t-il, de délivrer la jeune vierge aux yeux d’azur.

 

– Parlez ! parlez ! chef, s’écria vivement le comte, expliquez-nous le projet que vous avez formé, ces caballeros s’en rapporteront complètement à vous, n’est-ce pas, messieurs ?

 

– Oui, répondit don Tadeo, nous vous écoutons, chef.

 

– Mais, reprit Curumilla, que mes frères y réfléchissent bien, il faut qu’ils me laissent maître absolu de diriger l’expédition.

 

– Vous avez ma parole, Ulmen, dit don Gregorio, nous ne ferons que ce que vous commanderez.

 

– Bon ! fit le chef, que mes frères écoutent.

 

Et alors, sans plus tarder, il leur détailla le plan qu’il avait formé, et qui, comme cela devait être, obtint l’assentiment général.

 

Don Tadeo et le comte en étaient surtout enthousiasmés, ils se promettaient les plus beaux résultats.

 

Lorsque les dernières mesures furent prises, que tout fut bien convenu, la nuit était fort avancée, les quatre interlocuteurs avaient besoin de prendre du repos afin de se préparer aux hasards qui les attendaient le lendemain dans leur aventureuse expédition ; Curumilla surtout, qui depuis quelques jours avait pris à peine le temps de dormir, tombait littéralement de fatigue.

 

Seul, Louis ne semblait pas éprouver le besoin de réparer ses forces ; si on avait voulu l’écouter on se serait mis immédiatement en marche.

 

Mais la prudence exigeait que quelques heures fussent accordées au sommeil, et malgré les observations du comte on se sépara.

 

Le jeune homme, contraint malgré lui d’obéir aux remontrances des hommes expérimentés qui l’entouraient, se retira de mauvaise humeur en se promettant in petto de ne pas laisser ses amis oublier l’heure fixée pour le départ.

 

Comme tous les amoureux, ne pouvant voir celle qu’il aimait, il entraîna avec lui Curumilla afin d’avoir au moins la consolation de parler d’elle.

 

Mais le pauvre Ulmen était si fatigué que, dès qu’il fut étendu sur la natte qui lui servait de lit, il tomba dans un si profond sommeil que le jeune homme renonça à l’en tirer.

 

Nous devons ajouter à la louange de Louis qu’il prit assez facilement son parti de cette contrariété, en réfléchissant que de Curumilla dépendait le succès du coup de main qu’ils allaient tenter, et que, pour qu’il fût en possession de toutes ses qualités et les servit bien, il fallait qu’il fût dispos.

 

Il poussa un soupir de regret et laissa l’Ulmen dormir tant qu’il voulut.

 

Mais comme il lui était impossible d’en faire autant, que l’impatience et l’amour, ces deux tyrans de la jeunesse, lui brûlaient le cerveau, il monta sur l’azotea – toit – du palais et, le regard fixé sur les hautes montagnes qui dessinaient leurs sombres contours à l’horizon, il se mit à penser à doña Rosario.

 

Rien n’est pur, calme et voluptueux comme une nuit américaine.

 

Ce ciel d’un bleu noir, plaqué d’un nombre infini d’étoiles, au milieu desquelles rayonne la splendide croix du Sud, les senteurs embaumées de l’atmosphère rafraîchies par la brise de mer qui y mêle ses âcres parfums, tout dispose l’âme à la rêverie.

 

Louis s’oublia longtemps à penser ainsi, seul, dans la nuit.

 

Lorsqu’il songea à redescendre dans le palais, les étoiles s’éteignaient successivement dans les profondeurs du ciel, et une teinte nacrée commençait à nuancer légèrement l’horizon.

 

Le jour n’allait pas tarder à paraître.

 

– Il est temps, dit le jeune homme, et il descendit rapidement l’escalier de l’azotea pour aller réveiller ses compagnons.

 

Mais il les trouva debout et prêts à partir.

 

Lui seul était en retard.

 

La chose est facile à comprendre.

 

Louis avait rêvé ; les autres avaient dormi.

 

LIV

EL CANON DEL RIO SECO.


Les paysages américains ont un aspect grandiose et majestueux, dont rien en Europe ne peut donner une idée juste et complète.

 

La hache du pionnier a depuis si longtemps jeté à bas nos vieilles forêts gauloises et scandinaves que, dans les sites les plus abruptes et les plus accidentés, la main de l’homme se fait toujours sentir ou du moins se devine.

 

Tant de générations se sont succédé sur le sol de la vieille Europe, tant d’empires ont surgi comme des volcans du sein de cette terre féconde, pour s’engloutir après, qu’il est impossible, sous ces ruines entassées où la poussière humaine a fini par former le terrain que nous foulons, de reconnaître le sceau de Dieu, ce stigmate que l’on retrouve à chaque pas en Amérique et qui inspire à l’homme, auquel il est pour la première fois donné de le contempler, un inexprimable respect.

 

Il n’y a pas d’athées dans le Nouveau-Monde.

 

Il ne peut pas y en avoir.

 

C’est la terre de la foi vive et de la croyance naïve, parce que là, Dieu se fait partout visible aux yeux de l’homme qui ne le verrait pas ou seulement essaierait de douter.

 

Des savants ont essayé de prouver que l’Amérique était toute nouvelle, comparativement à l’ancien monde connu ; cette hypothèse est absurde, aussi absurde que celle qui veut que cette terre ait été peuplée par l’Asie au moyen du détroit de Behring.

 

Les ruines imposantes de Palenguè, cette ville découverte depuis peu dans le Iucatan, prouvent non-seulement une antiquité plus éloignée que tout ce que nous ont conservé les Égyptiens, mais encore une civilisation que les anciens n’ont jamais possédée.

 

La race rouge, quoi qu’on en ait dit, n’a aucun rapport avec les races blanches, noires et jaunes, et, comme elles, est primordiale ou autochtone.

 

À ce sujet, nous nous souvenons d’une repartie que fit un jour un chef comanche auquel un missionnaire, je ne sais trop à quel propos, cherchait à prouver qu’il n’y avait pas eu de race aborigène en Amérique, se fondant assez maladroitement, à notre avis, sur ce passage de la Bible qui dit que Noé eut trois fils, dont l’un peupla l’Europe, le second l’Asie et le troisième l’Afrique, qu’ainsi il fallait que les habitants du Nouveau-Monde descendissent de l’un de ces enfants de Noé.

 

– Frère, dit l’Indien, le père a oublié ceci, c’est que ceux qui ont conservé la tradition de ce Noé ne lui ont donné que trois fils, parce que, à cette époque, notre terre n’était pas connue, sans cela il en eût certainement eu quatre.

 

Cette réponse vaut un gros livre.

 

Mais revenons à notre sujet.

 

Le territoire chilien, et surtout la partie araucanienne, est un des plus accidentés et des plus bouleversés du Nouveau-Monde.

 

Le Chili possède vingt et quelques volcans, toujours en irruption, dont quelques-uns, tel que celui d’Autaco, atteignent une immense hauteur ; aussi, dans ce pays, les tremblements de terre sont-ils extrêmement fréquents.

 

Il ne se passe pas d’année sans qu’une ou plusieurs villes ne soient englouties par ce terrible fléau.

 

L’Araucanie, ainsi que nous l’avons dit, se divise en quatre contrées parfaitement distinctes.

 

Celle qui borde la mer, et que l’on nomme contrée maritime, est plate, mais cependant on sent incessamment sous ses pas ces ondulations de terrain qui vont en s’exhaussant peu à peu jusqu’aux Cordillères et qui, dans certains endroits, sont déjà presque des montagnes.

 

À dix lieues environ de San-Miguel de la Frontera, misérable bourgade peuplée par quelque vingt ou trente pasteurs huiliches, sur la route d’Arauco, le terrain se soulève rapidement et forme subitement une imposante muraille de granit, dont le sommet est couvert de forêts vierges, de pins et de chênes, impénétrables aux rayons du soleil.

 

Un passage de dix mètres au plus de large est ouvert par la nature dans cette muraille. Sa longueur est de près de cinq kilomètres, il forme une foule de capricieux et inextricables détours qui semblent constamment revenir sur eux-mêmes. De chaque côté de ce formidable défilé, le sol couvert d’arbres et de halliers étagés les uns au-dessus des autres peut, en cas de besoin, offrir d’inexpugnables retranchements à ceux qui défendraient le passage ; aussi Antinahuel n’avait pas exagéré la force de cette position, en disant que cinq cents hommes résolus pouvaient hardiment s’y défendre contre toute une armée.

 

Cet endroit se nommait el canon del rio seco, nom assez commun en Amérique, parce que, bien que la végétation eût depuis longtemps recouvert les parois de cette muraille d’un tapis d’émeraude, il était évident que dans des temps reculés, une rivière, ou du moins un desaguadero, c’est-à-dire le conduit par lequel les eaux des plateaux supérieurs des Andes débordant, soit à la suite d’un tremblement de terre, soit à cause de tout autre cataclysme naturel, s’étaient violemment et naturellement frayé un passage vers la mer.

 

Du reste le sol, entièrement composé de cailloux, arrondis et roulés par les eaux, ou de grandes masses de rochers éparses ça et là, usées et luisantes, en offrait aux yeux les moins clairvoyants des preuves irréfragables.

 

À quelle époque avait eu lieu ce bouleversement ? comment les eaux étaient-elles venues et s’étaient-elles taries ensuite ? C’est ce que personne dans le pays n’aurait pu dire.

 

Depuis la plus haute antiquité, le lit de la rivière servait de passage, sans que jamais la rivière se fût révélée.

 

Le soleil commençait à apparaître à l’horizon, les objets étaient encore à demi-voilés par les ombres de la nuit qui décroissaient rapidement en leur donnant les aspects les plus fantastiques ; le majestueux paysage, dont nous avons essayé de donner une idée au lecteur, sortait insensiblement de l’épais manteau de brume qui le couvrait et se déchirait aux pointes aiguës des rochers ou aux hautes branches des arbres. Le plus profond silence régnait dans le cañon qui semblait plongé dans la plus profonde solitude.

 

Au plus haut des airs, des troupes d’énormes vautours chauves des Andes tournoyaient lentement au dessus du défilé. Parfois, au milieu d’un taillis, perchée en équilibre sur la pointe d’un roc, une vigogne dressait sa tête intelligente, humait l’air avec inquiétude et disparaissait.

 

L’homme auquel il aurait été donné en ce moment de planer auprès des vautours, aurait joui d’un spectacle étrange et d’un intérêt saisissant.

 

Il eût compris au premier coup d’œil que ce silence trompeur et cette solitude factice cachaient un orage terrible.

 

Cet endroit si solitaire en apparence était littéralement gorgé de monde.

 

Antinahuel, ainsi qu’il l’avait annoncé au Cerf Noir, s’était rendu au défilé, dont il prétendait défendre le passage contre les Espagnols.

 

Le toqui, en chef expérimenté, avait établi son bivouac sur les versants des deux murailles, à une certaine hauteur du lit desséché de la rivière.

 

Vers le soir, le Cerf Noir parut à la tête de quinze cents guerriers.

 

Antinahuel les embusqua à droite et à gauche de la route, de manière à ce qu’ils fussent invincibles, leur recommandant de se borner à faire glisser du poste élevé qu’ils occupaient des quartiers de roc sur leurs ennemis, et surtout de ne pas descendre pour en venir à l’arme blanche.

 

Ces diverses dispositions furent assez longues à prendre.

 

Il était plus de deux heures du matin avant que chacun fût convenablement installé.

 

Antinahuel, suivi pas à pas par la Linda qui voulait tout voir par elle-même, visita les postes, donna des instructions nettes et précises aux Ulmènes, puis il regagna le bivouac qu’il avait choisi et qui formait l’avant-garde, de l’embuscade.

 

– À présent, qu’allons-nous faire ? lui demanda doña Maria.

 

– Attendre, répondit-il.

 

Et, s’enveloppant dans son poncho, il s’étendit sur le sol et ferma les yeux.

 

La Linda, à laquelle on avait construit une espèce de cabane en branchages entrelacés, se retira sous cet abri afin de prendre quelques heures d’un repos que les fatigues des jours passés lui rendaient nécessaires.

 

De leur côté, les Espagnols s’étaient mis en route un peu avant le lever du soleil.

 

Ils formaient une troupe compacte de cinq cents cavaliers, au centre de laquelle s’avançait sans armes, entre deux lanceros chargés de lui brûler la cervelle au moindre geste suspect, le général Bustamente, le front pâle, le sourcil froncé et l’air pensif.

 

En avant de cette troupe, il y en avait une autre d’une force presque égale ; celle-là était en apparence composée d’Indiens.

 

Nous disons en apparence parce que ces hommes étaient en réalité des Chiliens, mais leur costume araucan, leur armement, et jusqu’aux caparaçons de leurs chevaux, tout dans leur déguisement était si exact, qu’à une distance même très proche il était impossible que les yeux exercés des Indiens eux-mêmes les reconnussent.

 

Ces soi-disant Indiens étaient commandés par Joan, qui marchait à leur tête, tout en fouillant, sans paraître y attacher d’importance, d’un regard inquisiteur, les hautes herbes qu’il traversait, afin de s’assurer que nul espion n’était aux aguets.

 

À vingt-cinq kilomètres de Valdivia, à moitié route du cañon, la seconde troupe fit halte, tandis que celle commandée par Joan continuait à avancer.

 

Comme cette bande de faux Indiens marchait au grand trot, elle ne tarda pas à prendre une avance considérable et à disparaître entièrement dans les méandres de la route.

 

C’était probablement ce qu’attendait le second détachement, car à peine le premier eut disparu qu’il se remit en marche.

 

Seulement il ne s’avançait que lentement et semblait redoubler de précautions.

 

Quatre cavaliers étaient demeurés en arrière.

 

Ces quatre cavaliers, qui causaient vivement entre eux, étaient don Tadeo de Léon, don Gregorio Peralta, Curumilla et le comte Louis.

 

– Ainsi, dit don Gregorio, vous ne voulez personne avec vous ?

 

– Personne, à nous deux nous suffirons, répondit Curumilla en désignant le jeune Français.

 

– Pourquoi ne pas m’emmener avec vous ? demanda don Tadeo.

 

– Je ne vous refuse pas de nous accompagner, reprit le chef, si je ne vous l’ai pas offert c’est que j’ai cru que vous préfériez rester avec vos soldats.

 

– Je veux le plus tôt possible rejoindre ma fille.

 

– Venez donc, alors. Vous, ajouta-t-il en se tournant vers don Gregorio, souvenez-vous que vous ne devez vous risquer dans le défilé que lorsque vous aurez vu briller un feu au sommet du Corcobado – bossu.

 

– C’est entendu ; maintenant, adieu et bonne chance !

 

– Bonne chance ! répondit le comte.

 

Les quatre hommes se séparèrent après s’être chaleureusement serré la main.

 

Don Gregorio rejoignit ses soldats au galop, tandis que don Tadeo et le comte, guidés par Curumilla, gravissaient la montagne.

 

Ils montèrent pendant près d’une heure une rampe assez raide et bordée de profonds précipices ; arrivés à une espèce de plate-forme naturelle de quelques mètres seulement d’étendue, Curumilla s’arrêta.

 

– Pied à terre, dit-il en joignant l’exemple au précepte.

 

Ses compagnons l’imitèrent.

 

– Dessellons nos chevaux, continua le chef, les pauvres bêtes ne pourront nous servir de longtemps. Je connais, non loin d’ici, un endroit où elles seront parfaitement abritées, et où nous les reprendrons en revenant, si nous revenons, ajouta-t-il avec un sourire équivoque.

 

– Holà, chef, demanda Louis, avez-vous donc une aussi mauvaise opinion de la démarche que nous tentons ?

 

– Och ! reprit l’Ulmen, mon frère est jeune, son sang est très-chaud, Curumilla est vieux, il est sage.

 

– Merci, chef, dit le jeune homme d’un ton de bonne humeur, il est impossible de traiter plus poliment de fou un de ses amis.

 

Tout en causant ainsi entre eux, les trois hommes avaient continué à monter, en traînant leurs chevaux après eux par la bride ; chose qui n’était pas facile, sur ce sentier étroit où les animaux butaient à chaque pas, renâclaient et dressaient les oreilles avec terreur.

 

Enfin ils atteignirent avec mille peines l’entrée d’une grotte naturelle dans laquelle ils parvinrent à faire entrer les nobles bêtes.

 

On les fournit abondamment de nourriture, puis l’entrée de cette grotte fut bouchée au moyen de grosses pierres, entre lesquelles on pratiqua seulement une étroite ouverture pour laisser passer l’air et filtrer un peu de lumière.

 

Ce soin rempli, Curumilla se tourna vers ses compagnons.

 

– Partons ! dit-il.

 

Ils rejetèrent leurs fusils sur l’épaule et se remirent résolument en marche.

 

À partir du lieu qu’ils quittaient, il n’existait plus de sentier tracé ; ils étaient obligés de monter en s’accrochant aux racines, aux branches d’arbres ou aux touffes d’herbes, et de s’enlever continuellement à la force du poignet.

 

Cette ascension était non-seulement hérissée de difficultés sans nombre, mais encore excessivement périlleuse et surtout des plus fatigantes.

 

Le moindre faux pas, une position mal prise ou mal assurée, un mouvement mal calculé, suffisaient pour les précipiter dans un abîme d’une profondeur incommensurable, au fond duquel ils ne seraient arrivés qu’en lambeaux, car ils grimpaient presque à pic, en rampant comme des reptiles le long des flancs escarpés de la montagne, et en s’aidant des pieds et des mains.

 

Quant à Curumilla, il montait avec une facilité et une légèreté, qui remplissaient ses compagnons d’admiration, et que, dans le fond du cœur, ils ne pouvaient s’empêcher d’envier.

 

Parfois il se retournait pour les encourager ou leur tendre la main.

 

Après cinq quarts d’heure de cette pénible ascension, l’Ulmen s’arrêta.

 

– C’est ici, dit-il.

 

Les trois hommes avaient atteint le sommet d’un pic élevé du haut duquel un immense et splendide panorama se déroulait à leurs yeux.

 

LV

AVANT LE COMBAT.


En mettant le pied sur la plate-forme qui terminait la montagne, don Tadeo et le comte tombèrent épuisés.

 

Curumilla les laissa reprendre haleine, puis, lorsqu’il jugea qu’ils étaient un peu remis de la fatigue qu’ils avaient éprouvée, il les invita à regarder autour d’eux.

 

Les deux hommes se retournèrent.

 

Le spectacle qui s’offrit à leur vue les frappa de surprise et d’admiration.

 

Ils avaient à leurs pieds le cañon del rio seco, avec ses masses granitiques imposantes et ses épais fourrés de verdure.

 

Rien ne trahissait dans le défilé la présence de l’homme, il n’y semblait régner que la solitude calme et majestueuse du désert.

 

Un peu à gauche, deux tourbillons de poussière, du sein desquels sortaient par instant des masses noires et animées, signalaient les deux troupes qui, à une distance considérable l’une de l’autre, continuaient leur route ; et dans les lointains bleuâtres de l’horizon la mer traçait une ligne foncée qui se confondait avec le ciel.

 

– Oh ! s’écria Louis avec enthousiasme, que c’est beau.

 

Don Tadeo, blasé depuis son enfance sur la vue de ces sublimes panoramas, ne jetait qu’un regard distrait et indifférent sur cette magnifique perspective, son front restait pensif, son œil triste et voilé.

 

Le Roi des ténèbres pensait à sa fille, à son enfant chérie qu’il espérait délivrer bientôt, il calculait avec angoisse les minutes qui devaient encore s’écouler avant qu’il pût reconquérir et serrer dans ses bras celle qui pour lui était tout.

 

Oh ! quoi qu’en aient dit les détracteurs de la famille, l’amour paternel est bien réellement un sentiment divin dont l’Être suprême a déposé le germe dans le cœur de l’homme pour le régénérer et fournir un but à sa vie, en lui donnant le courage nécessaire à la lutte incessante de chaque jour, lutte entreprise seulement pour le bonheur des enfants et qui sans eux ne serait plus qu’une mesquine recherche des jouissances physiques, sans intérêt comme sans portée, mais que l’amour paternel ennoblit et qu’un baiser de l’innocente créature, pour laquelle seule on s’y obstine, paye avec usure en en faisant oublier tous les déboires et toutes les déceptions !

 

– Est-ce que nous allons demeurer à cette place ? demanda don Tadeo.

 

– Pendant quelques instants, répondit Curumilla.

 

– Comment nommez-vous cet endroit ? dit le comte avec curiosité.

 

– C’est le pic que les visages pâles appellent le Corcovado, répondit l’Ulmen.

 

– Celui sur lequel vous êtes convenu d’allumer le feu du signal ?

 

– Oui, hâtons-nous de le préparer.

 

Les trois hommes ramassèrent du bois sec, dont de grandes quantités étaient éparses çà et là, et, sur la pointe la plus avancée de la montagne, ils élevèrent un immense bûcher.

 

– Maintenant, reprit Curumilla, reposez-vous un peu, et surtout ne bougez pas jusqu’à mon retour.

 

– Où allez-vous donc, chef ? demanda le comte.

 

– Compléter notre plan d’attaque.

 

Et, sans entrer dans plus de détails, Curumilla se lança sur la pente abrupte de la montagne où il disparut presque instantanément au milieu des arbres.

 

Les deux amis s’assirent auprès du bûcher, et attendirent en rêvant le retour de l’Ulmen.

 

La troupe commandée par Joan s’approchait du défilé en affectant toutes les allures indiennes.

 

Bientôt elle se trouva à moins d’une portée de fusil du cañon.

 

Antinahuel l’avait aperçue. Depuis longtemps déjà il surveillait ses mouvements.

 

Malgré sa finesse, le toqui ne soupçonna pas un instant un piège.

 

Il se croyait certain que les Espagnols ignoraient l’embuscade qu’il leur avait dressée.

 

Qui aurait pu les en avertir ?

 

La présence en tête de la troupe de Joan, qu’il reconnut au premier coup d’œil, acheva de le rassurer et de lui inspirer la plus entière confiance.

 

Il supposa, ce qui du reste était probable, que ces Indiens étaient des retardataires qui, à cause de l’éloignement de leur campement, n’avaient pas été prévenus à temps par les émissaires du vice-toqui, et qui se hâtaient de rejoindre leurs compagnons.

 

De son côté, le Cerf Noir, avec non moins de raison, supposa que Antinahuel avait, en se rendant au cañon après leur entrevue, fait prévenir les arrivants.

 

Tout conspirait donc pour plonger les deux chefs dans la plus complète erreur.

 

Joan s’avançait toujours avec la même audace ; seulement, au fur et à mesure qu’il approchait du défilé, par une manœuvre convenue entre lui et les Espagnols, il pressait son cheval de telle sorte qu’à l’entrée du cañon il était à environ soixante pas de sa troupe.

 

Il s’enfonça dans le défilé sans témoigner la moindre hésitation.

 

À peine avait-il fait une dizaine de pas en avant, qu’un Indien sortant d’un épais taillis sauta légèrement sur le sol, en face de lui.

 

Cet Indien était Antinahuel lui-même.

 

Joan tressaillit intérieurement à la vue du chef redouté de tous, mais son visage demeura impassible.

 

– Mon fils arrive bien tard, dit le toqui en lui jetant un regard louche.

 

– Mon père me pardonnera, répondit respectueusement Joan, je n’ai été prévenu que cette nuit, et ma tolderia est éloignée.

 

– Bon, reprit le chef, je sais que mon fils est prudent ; combien de lances amène-t-il avec lui ?

 

– Guaranca ! – mille.

 

Ainsi qu’on le voit, Joan doublait bravement le nombre de ses soldats, mais il ne faisait en cela que suivre les instructions de Curumilla.

 

– Oh ! oh ! fit le toqui avec joie, on peut venir tard quand on amène une troupe aussi nombreuse.

 

– Mon père sait que je lui suis dévoué, répondit hypocritement l’Indien.

 

– Je le sais, mon fils est un brave guerrier ; a-t-il vu les Huincas ?

 

– Je les ai vus.

 

– Sont-ils loin ?

 

– Non, ils arrivent ; dans isthenalliaganta – moins d’une heure – ils seront ici.

 

– Nous n’avons pas un instant à perdre ; mon fils s’embusquera de chaque côté du cañon, proche du cactus brûlé.

 

– Bon, cela sera fait ; que mon père s’en rapporte à moi.

 

En ce moment la troupe des faux Indiens parut à l’entrée du défilé, dans lequel elle entra résolument à l’exemple de son chef.

 

La circonstance était critique. La moindre hésitation de la part des Espagnols pouvait, en découvrant l’imposture, causer la perte de tous.

 

– Que mon fils fasse diligence, dit Antinahuel.

 

Et il regagna son poste.

 

Joan et ses hommes prirent le galop ; ils étaient alors surveillés par mille ou quinze cents espions invisibles qui, au moindre soupçon, au premier geste suspect, les auraient massacrés sans rémission.

 

Il fallait une prudence extrême.

 

Joan après avoir fait mettre pied à terre à ses hommes et cacher les chevaux en arrière, dans un coude naturel formé par le lit de la rivière, les distribua avec le plus grand calme et une désinvolture capable de bannir à jamais tous les soupçons dans l’esprit du chef, si par hasard il en avait eu.

 

Dix minutes plus tard, le défilé paraissait aussi solitaire qu’auparavant.

 

Joan avait à peine fait quelques pas dans les buissons, afin de reconnaître les environs du poste qu’il occupait, qu’une main se posa sur son épaule.

 

Il se retourna en tressaillant.

 

Curumilla était devant lui.

 

– Bon, murmura celui-ci d’une voix basse comme un souffle, mon fils est loyal, qu’il me suive avec ses hommes.

 

Joan fit un geste d’assentiment.

 

Alors, avec des précautions extrêmes et en gardant le plus grand silence, trois cents hommes commencèrent à escalader les rochers à la suite de l’Ulmen.

 

Curumilla les distribua dans plusieurs directions, de façon qu’il établit une double ligne de soldats qui formaient un large cercle autour du poste choisi par Antinahuel pour le bivouac de l’élite de sa troupe.

 

Cette manœuvre fut d’autant plus facile à exécuter, que, nous le répétons, le toqui n’avait et ne pouvait avoir aucun soupçon, et que, loin de surveiller ce qui se passait autour de lui, il suivait attentivement des yeux le détachement de don Gregorio qui commençait à paraître au loin dans la plaine.

 

Les trois cents soldats de Joan, qui avaient escaladé la muraille du défilé, du côté opposé du cañon, s’étaient partagés en deux troupes.

 

La première avait pris position au-dessus du Cerf Noir, et la seconde, forte de cent hommes, s’était massée en arrière-poste, prête, si le besoin l’exigeait, à exécuter une charge et à prendre l’ennemi à revers.

 

Aussitôt que Curumilla eut fait préparer la manœuvre que nous venons de décrire, il quitta Joan et rejoignit ses compagnons qui l’attendaient au sommet du Corcovado.

 

– Enfin ! s’écrièrent-ils en le voyant paraître.

 

– Je commençais à craindre qu’il ne vous fût arrivé malheur, chef, lui dit le comte.

 

Curumilla sourit.

 

– Tout est prêt, dit il, et quand ils le voudront, les visages pâles pourront pénétrer dans le défilé.

 

– Croyez-vous que votre plan réussisse ? lui demanda don Tadeo avec inquiétude.

 

– Je l’espère, répondit l’Indien ; mais Pillian seul peut savoir ce qui arrivera.

 

– C’est juste. Qu’allons-nous faire, maintenant ?

 

– Allumer le feu et partir.

 

– Comment, partir ? et nos amis ?

 

– Ils n’ont pas besoin de nous ; dès que le feu sera allumé nous nous mettrons à la recherche de la jeune fille.

 

– Dieu veuille que nous puissions la sauver !

 

– Pillian est tout-puissant, répondit Curumilla en sortant son mechero de sa ceinture et en battant le briquet.

 

– Oh ! nous la sauverons, il le faut ! s’écria le jeune homme avec exaltation.

 

Curumilla, après avoir allumé un peu de chiffon brûlé qui lui servait d’amadou, renfermé dans une boîte de corne, réunit avec ses pieds des feuilles sèches, déposa ce chiffon dessus et souffla de toutes ses forces.

 

Les feuilles calcinées à demi par les rayons du soleil, ne tardèrent pas à s’allumer ; Curumilla en jeta d’autres dessus et y ajouta quelques branches de bois mort qui prirent feu presque immédiatement ; le chef plaça alors ces branches sur le bûcher, le feu, avivé par la bise qui à cette hauteur soufflait avec violence, se communiqua rapidement de proche en proche, et bientôt une épaisse colonne de flammes monta en tourbillonnant vers le ciel.

 

– Bon ! dit Curumilla à ses compagnons qui comme lui regardaient avidement dans la plaine, ils ont vu le signal, nous pouvons partir.

 

– Partons donc sans plus tarder, s’écria le comte avec impatience.

 

– Allons, dit don Tadeo.

 

Les trois hommes s’enfoncèrent dans l’immense forêt vierge qui couvrait le faîte de la montagne, en laissant derrière eux ce phare sinistre, signal de meurtre et de destruction.

 

Dans la plaine, don Gregorio Peralta, craignant de trop s’avancer avant de savoir positivement à quoi s’en tenir, avait donné l’ordre à sa troupe de s’arrêter.

 

Il ne se dissimulait pas les dangers de sa position, il savait qu’il allait avoir à braver un péril immense, il voulait donc mettre toutes les chances possibles de succès de son côté, pour que, s’il succombait dans le combat qu’il était sur le point de livrer, son honneur fût sauf et sa mémoire sans reproche.

 

– Général, dit-il en s’adressant à Cornejo qui, ainsi que le sénateur, se trouvait auprès de lui, vous êtes un brave homme de guerre, un soldat intrépide, je ne vous cacherai donc pas que nous sommes dans une situation hérissée de périls.

 

– Oh ! oh ! fit le général en relevant sa moustache et en lançant un regard railleur à don Ramon qui, à cette annonce faite ainsi à brûle-pourpoint, était devenu tout pâle, expliquez-moi donc cela, don Gregorio ?

 

– Oh ! mon Dieu ! répondit celui-ci, c’est d’une simplicité enfantine : les Indiens sont embusqués en force dans le défilé pour nous en disputer le passage.

 

– Voyez-vous cela, les gaillards ! mais ils vont nous assommer, alors, fit le général toujours calme.

 

– C’est un épouvantable guet-apens ! s’écria le sénateur attéré.

 

– Caspita ! si c’est un guet-apens, reprit le général, je le crois bien. Du reste, ajouta-t-il avec un sourire narquois, vous serez à même d’en juger tout à l’heure ; vous m’en donnerez des nouvelles après, si, ce qui est peu probable, vous en réchappez, cher ami !

 

– Mais je ne veux pas aller fourrer ma tête dans cet affreux traquenard, s’écria don Ramon hors de lui de frayeur, je ne suis pas soldat, moi, que diable !

 

– Bah ! vous vous battrez en amateur, cela sera très-beau de votre part, vu que vous n’en avez pas l’habitude.

 

– Monsieur, dit froidement don Gregorio, tant pis pour vous, si vous étiez tranquillement resté à Santiago, comme c’était votre devoir, vous ne vous trouveriez pas dans cette alternative.

 

– C’est vrai, cher ami, appuya en riant le général, pourquoi, vous qui êtes poltron comme un lièvre, vous avisez-vous de faire de la politique militante ?

 

Le sénateur ne répondit pas à cette dure apostrophe, il était hébété par la peur, déjà il se croyait mort.

 

– Quoi qu’il arrive, puis-je compter sur vous, général ? reprit don Gregorio.

 

– Je ne puis vous promettre qu’une chose, répondit noblement le vieux soldat, c’est de ne pas marchander ma vie, et, le cas échéant, de me faire bravement tuer. Quant à ce poltron, ajouta-t-il en désignant don Ramon, ne vous inquiétez pas de lui, je me charge de lui faire accomplir des prodiges de valeur.

 

À cette menace, le malheureux sénateur sentit une sueur froide inonder tout son corps.

 

Une longue colonne de flamme brilla au sommet du Corcovado.

 

– Il n’y a plus à hésiter, Caballeros, s’écria résolument don Gregorio, en avant ! et que Dieu protège le Chili !

 

– En avant ! répéta le général en dégainant son sabre.

 

La troupe partit dans la direction du défilé.

 

LVI

LE PASSAGE DU DÉFILÉ.


Sur ces entrefaites, dans le défilé, quelques mots échangés entre Antinahuel et la Linda remplissaient le toqui d’inquiétude en lui faisant vaguement redouter une trahison.

 

Après avoir reconnu les Indiens qui arrivaient, ou tout au moins conversé avec leur chef, Antinahuel avait regagné son poste.

 

– Qu’y a-t-il donc ? lui demanda doña Maria qui avait suivi d’un œil attentif tous les mouvements du chef.

 

– Rien de bien extraordinaire, répondit négligemment celui-ci, un secours un peu tardif sur lequel je ne comptais pas, et dont nous aurions pu facilement nous passer, mais qui n’en est pas moins le bienvenu.

 

– Mon Dieu ! dit doña Maria, j’ai peut-être été abusée par une trompeuse ressemblance, et si l’homme dont je veux parler n’était pas à plus de quarante lieues d’ici, j’affirmerais que c’est lui qui commande cette troupe.

 

– Que ma sœur s’explique, fit Antinahuel.

 

– Dites-moi d’abord, chef, reprit la Linda avec émotion, le nom du guerrier auquel vous avez parlé.

 

– C’est un valeureux Aucas, répliqua fièrement le toqui, il se nomme Joan.

 

– C’est impossible ! Joan est en ce moment à plus de quarante lieues d’ici, retenu par son amour pour une femme blanche, s’écria la Linda avec explosion.

 

– Ma sœur se trompe, puisque je viens, il y a quelques minutes, de causer avec lui.

 

– Alors, c’est un traître ! dit-elle vivement, je l’avais chargé d’enlever la fille pâle, et l’Indien qu’il m’a envoyé à sa place m’a conté cette histoire à laquelle j’ai ajouté foi.

 

Le front du chef devint soucieux.

 

– En effet, dit-il, ceci est louche ; serais je trahi ? continua-t-il d’une voix sourde.

 

Et il fit un geste comme pour s’éloigner.

 

– Que voulez-vous faire ? lui demanda la Linda en l’arrêtant.

 

– Demander à Joan compte de sa conduite ambiguë.

 

– Il est trop tard ! reprit la Linda en lui désignant du doigt les Chiliens, dont les premiers rangs apparaissaient alors à la bouche du défilé.

 

– Oh ! s’écria Antinahuel avec une rage concentrée, malheur à lui, s’il est un traître !

 

– Allons, il n’est plus temps de récriminer, il faut combattre.

 

La courtisane avait en ce moment sur le visage une expression qui chassa du cœur du chef araucanien toute autre pensée que celle de la lutte qu’il allait soutenir.

 

– Oui, répondit-il avec élan, combattons ! après la victoire, nous châtierons les traîtres !

 

Il poussa son cri de guerre d’une voix retentissante.

 

Les Indiens lui répondirent par des hurlements de fureur qui glacèrent d’effroi le sénateur don Ramon Sandias.

 

Le plan des Araucans était des plus simples : laisser les Espagnols s’engager dans le défilé, puis les attaquer à la fois en avant et en arrière, pendant que les guerriers, embusqués sur les flancs, feraient pleuvoir sur eux des blocs énormes de rochers.

 

Une partie des Indiens s’était bravement jetée devant et derrière les Espagnols dans l’intention de leur barrer le passage.

 

Antinahuel se leva, et encourageant ses guerriers du geste et de la voix, il fit rouler une énorme pierre au milieu des ennemis.

 

Tout à coup une grêle de balles vint en crépitant pleuvoir sur sa troupe, et autour du poste qu’il occupait se montrèrent comme de sinistres fantômes les faux Indiens de Joan, qui le chargèrent résolument aux cris de :

 

– Chili ! Chili !

 

– Nous sommes trahis ! hurla Antinahuel, tue ! tue !

 

Dans le ravin et sur les flancs des deux montagnes qui le bordaient, commença une horrible mêlée.

 

Pendant une heure la lutte fut un chaos, la fumée et le bruit enveloppaient tout.

 

Le défilé était rempli d’une masse de combattants qui allaient, venaient, se retiraient pour revenir encore, se heurtant, se poussant, se bousculant avec des cris de rage, de douleur ou de victoire.

 

Des cavaliers chargeaient à toute bride, d’autres galopaient éperdus, au milieu des piétons effrayés.

 

Des blocs de rochers, lancés du haut des montagnes, venaient en ricochant bondir parmi les combattants, écrasant indistinctement amis et ennemis.

 

Des Indiens et des Chiliens, précipités du poste élevé qu’ils occupaient, se brisaient sur les cailloux de la route.

 

Les Araucans ne reculaient pas d’un pouce, les Chiliens n’avançaient point d’un pas.

 

La mêlée ondulait comme les flots de la mer dans la tempête.

 

La terre était rouge de sang.

 

Les hommes, rendus furieux par cette lutte acharnée, étaient ivres de rage et brandissaient leurs armes avec des cris de défi et de colère.

 

Au milieu des combattants, Antinahuel bondissait comme un tigre, renversant tous les obstacles, et ramenant incessamment à la charge ses compagnons que la résistance désespérée de leurs ennemis décourageait.

 

Chiliens et Indiens étaient tour à tour vainqueurs et vaincus, assiégeants et assiégés.

 

Le combat avait pris les proportions grandioses d’une épopée ; ce n’était plus une lutte réglée où la tactique et l’habileté peuvent suppléer au nombre, c’était un duel immense, où chacun cherchait son adversaire afin de se battre corps à corps.

 

Antinahuel écumait de rage, il se consumait en vains efforts pour rompre le réseau de fer que ses ennemis avaient formé autour de lui.

 

Cercle qui se resserrait sans cesse et qui le menaçait à chaque instant davantage ; obligé de se défendre contre les soldats chiliens qui s’étaient postés au-dessus de lui, il était aux abois.

 

Dans le défilé, les cavaliers espagnols avaient fait face en tête et face en arrière et poussaient des charges terribles contre les Indiens qui les harcelaient.

 

Enfin, par un effort suprême, Antinahuel réussit à rompre les rangs pressés des ennemis qui l’enveloppaient et se précipita dans le défilé, suivi de ses guerriers, en faisant tourner sa lourde hache au-dessus de sa tête.

 

Le Cerf Noir parvint à opérer le même mouvement.

 

Mais les cavaliers chiliens de Joan, embusqués en arrière, s’élancèrent du pli de terrain qui les cachait avec de grands cris et vinrent, en sabrant tout devant eux, augmenter encore la confusion.

 

La Linda suivait pas à pas Antinahuel, les yeux brillants, les lèvres serrées, humant comme une bête fauve le sang par tous les pores.

 

Don Gregorio et le général Cornejo faisaient des prodiges de valeur ; sous leurs sabres les Indiens tombaient comme des fruits mûrs sous la gaule qui les touche.

 

Cette horrible boucherie ne pouvait plus longtemps durer, les morts s’entassaient sous les pieds des chevaux et les faisaient trébucher, les bras se lassaient à force de frapper.

 

– En avant ! en avant ! criait don Gregorio d’une voix de tonnerre.

 

– Chile ! Chile ! répétait le général en abattant un homme à chaque coup.

 

Don Ramon, plus mort que vif, que la vue de tout ce sang paraissait avoir rendu fou, combattait comme un démon : il faisait tournoyer son sabre, écrasait du poitrail de son cheval ceux qui s’approchaient trop de lui, et poussait des cris inarticulés en se démenant comme un énergumène.

 

Cependant, don Pancho Bustamente, cause de ce carnage, qui jusqu’à ce moment était demeuré spectateur impassible de ce qui se passait autour de lui, s’empara brusquement du sabre de l’un des soldats chargés de veiller sur lui, fit bondir son cheval et s’élança en avant, en criant d’une voix formidable :

 

– À moi ! à moi !

 

À cet appel, les Araucans répondirent par des hurlements de joie et se précipitèrent de son côté.

 

– Oh ! oh ! s’écria une voix railleuse, vous n’êtes pas libre encore, don Pancho.

 

Le général Bustamente se retourna, il était face à face avec le général Cornejo, qui avait fait franchir à son cheval un monceau de cadavres.

 

Les deux hommes, après avoir échangé un regard de haine, se précipitèrent au-devant l’un de l’autre, le sabre levé.

 

Le choc fut terrible, les deux chevaux s’abattirent, don Pancho avait reçu une légère blessure à la tête, le général Cornejo avait le bras traversé par l’arme de son adversaire.

 

D’un bond don Pancho fut debout, le général Cornejo voulut en faire autant, mais soudain un genou pesa lourdement sur sa poitrine et l’obligea de retomber sur le sol.

 

– Pancho ! Pancho ! s’écria avec un rire de démon doña Maria, car c’était-elle, vois comme je tue tes ennemis.

 

Et d’un mouvement plus prompt que la pensée elle plongea son poignard dans le cœur du général. Celui-ci lui jeta un regard de mépris, poussa un soupir et ne bougea plus.

 

Il était mort.

 

Don Pancho n’avait pas entendu l’appel de la courtisane, il se défendait à grand’peine contre les nombreux ennemis qui l’attaquaient de tous les côtés à la fois.

 

Don Ramon semblait avoir puisé du courage dans l’intensité même de sa terreur.

 

Le hasard du combat l’avait porté à deux pas de doña Maria, au moment où celle-ci poignardait froidement le général Cornejo. Par une de ces anomalies de caractère qui ne se peuvent expliquer, mais qui font que souvent on aime ceux-là mêmes qui paraissent prendre le plus de plaisir à nous tourmenter, le digne sénateur professait une profonde estime pour le général, qui en avait fait son plastron ; à la vue du meurtre odieux commis par la courtisane, une rage inexprimable s’empara de don Ramon, et levant son sabre :

 

– Vipère, s’écria-t-il, je ne veux pas te tuer parce que tu es femme, mais je te mettrai du moins dans l’impossibilité de nuire.

 

La Linda tomba en poussant un cri de douleur, il lui avait balafré le visage du haut en bas !

 

Ce cri de hyène blessée fut tellement effroyable que les combattants tressaillirent ; le général Bustamente l’entendit, d’un bond il se trouva auprès de son ancienne maîtresse, que la plaie qui lui traversait la figure rendait hideuse, il se pencha légèrement de côté et la saisissant par ses longs cheveux, il la jeta en travers sur le cou de son cheval ; puis il enfonça les éperons dans les flancs de sa monture et se précipita tête baissée au plus fort de la mêlée.

 

Malgré les efforts inouïs des Chiliens pour ressaisir le fugitif, il parvint à leur échapper, grâce à un hasard providentiel, avant que les cavaliers eussent réussi à l’entourer entièrement.

 

Les Indiens avaient obtenu le résultat qu’ils désiraient, la délivrance du général, pour eux le combat n’avait plus de but, d’autant plus que les Espagnols, les ayant contraints à abandonner leurs positions, en faisaient un carnage horrible.

 

À un signal d’Antinahuel, les Indiens se jetèrent de chaque côté du défilé et escaladèrent les rochers avec une vélocité incroyable, sous une grêle de balles.

 

Le combat était fini.

 

Les Araucans avaient disparu.

 

Les Chiliens se comptèrent.

 

Leurs pertes étaient grandes.

 

Ils avaient soixante-dix hommes tués et cent quarante-trois blessés.

 

Plusieurs officiers, au nombre desquels se trouvait le général Cornejo, avaient succombé.

 

Ce fut en vain que l’on chercha Joan. L’intrépide Indien était devenu invisible.

 

La perte des Araucans était bien plus grande encore, ils laissaient plus de trois cents morts sur le terrain.

 

Les blessés avaient été emportés par leurs compatriotes, mais tout faisait supposer qu’ils étaient nombreux.

 

Don Gregorio était désespéré de la fuite du général Bustamente.

 

Cette fuite pouvait avoir pour la sécurité du pays des résultats excessivement mauvais.

 

Il fallait immédiatement prendre des mesures sévères.

 

Il était désormais inutile que don Gregorio se rendît à Santiago, il était urgent au contraire qu’il retournât à Valdivia, afin d’assurer la tranquillité de cette province, que la nouvelle de l’évasion du général troublerait sans doute ; mais d’un autre côté il était tout aussi important que les autorités de la capitale fussent prévenues pour qu’elles se tinssent sur leurs gardes.

 

Don Gregorio se trouvait dans une perplexité extrême, il ne savait qui charger de cette mission, lorsque le sénateur vint le tirer d’embarras.

 

Ce digne don Ramon avait fini par prendre son courage au sérieux, il se croyait de bonne foi l’homme le plus vaillant du Chili, et déjà sans y penser il affectait des airs penchés à mourir de rire.

 

Plus que jamais, il était tourmenté du désir de retourner à Santiago, non pas qu’il eût peur. Loin de là ! qui, lui ? peur ! allons donc ! mais il brûlait d’envie d’étonner ses amis et ses connaissances en leur racontant ses incroyables exploits.

 

Cette raison était la seule qui l’engageât à se retirer, ou du moins c’est la seule qu’il faisait valoir.

 

En apprenant que les troupes retournaient à Valdivia, il se présenta à don Gregorio, en lui demandant l’autorisation de continuer sa route vers la capitale.

 

Don Gregorio fut charmé de cette ouverture qu’il accueillit avec un sourire gracieux.

 

Il accorda au sénateur ce que celui-ci lui demandait, et de plus il le chargea de porter la double nouvelle de la bataille gagnée sur les Indiens, bataille à laquelle, lui, don Ramon, avait pris une si large part de gloire, et la fuite imprévue du général Bustamente.

 

Don Ramon accepta avec un sourire de satisfaction orgueilleux cette mission si honorable pour lui ; dès que les dépêches que don Gregorio écrivit, séance tenante, furent prêtes, il monta à cheval et, escorté par cinquante lanceros, il partit pour Santiago.

 

Les Indiens n’étaient pas à redouter en ce moment, ils venaient de recevoir une trop rude leçon pour être tentés de recommencer bientôt.

 

Don Gregorio quitta le défilé après avoir enterré ses morts, et retourna à Valdivia en abandonnant aux vautours, qui en firent curée, les cadavres des Araucans.

 

LVII

LE VOYAGE.


Nous rejoindrons maintenant deux personnages intéressants de cette histoire, que depuis bien longtemps nous avons été forcé de négliger.

 

Après son entrevue avec don Tadeo, Valentin avait à peine pris le temps de faire ses adieux au jeune comte et s’était immédiatement éloigné, suivi de Trangoil Lanec et de son inséparable chien de Terre-Neuve.

 

En quittant la France, Valentin s’était intérieurement tracé une ligne de conduite ; il avait donné un but sacré à sa vie, qui, jusqu’à cette époque, s’était un peu écoulée au jour le jour, sans souci du passé comme de l’avenir. L’avenir pour lui, c’était alors l’espoir plus ou moins hypothétique d’obtenir après une longue carrière, s’il n’était pas tué par les Arabes, l’épaulette de lieutenant ou peut-être celle de capitaine.

 

À cela se bornait toute son ambition, et encore il n’osait pas en convenir avec lui-même, tant cette ambition lui paraissait démesurée, lorsqu’il songeait à ce qu’il avait été un gamin de Paris.

 

Mais lorsque son frère de lait l’appela auprès de lui pour lui confier la catastrophe terrible qui, après lui avoir enlevé sa fortune, l’avait de chute en chute conduit à ne plus trouver de refuge que dans le suicide, alors, pour la première fois de sa vie sans doute, Valentin se prit à réfléchir.

 

Par un sublime testament de soldat, le colonel de Prébois-Crancé lui avait en quelque sorte légué son fils en mourant.

 

Valentin comprit que le moment était venu de recueillir l’héritage que lui avait laissé son bienfaiteur.

 

Il n’hésita pas.

 

Bien que depuis sa première enfance il eût presque entièrement perdu de vue son frère de lait, qui, lancé, grâce à sa position aristocratique et à sa fortune, dans la haute société parisienne, ne recevait qu’à la dérobée les visites du pauvre soldat, Valentin avait du premier coup deviné cette organisation exceptionnelle, presque féminine, essentiellement nerveuse, qui ne vivait que de sensations et dont la faiblesse formait la plus grande force.

 

Il comprit que ce jeune homme, habitué à faire de l’argent le seul moyen, à n’employer avec ces habitudes de grand seigneur que des forces étrangères à lui-même, était perdu s’il ne lui tendait pas son rude bras d’homme du peuple pour lui servir d’égide et le soutenir dans la vie d’épreuves qui allait commencer pour lui.

 

De même que beaucoup de jeunes gens nés avec de la fortune, Louis ignorait les premiers principes de l’existence ; toujours il s’en était rapporté à son argent pour vaincre les difficultés ou surmonter les obstacles.

 

Mais cette clé d’or qui ouvre toutes les portes lui ayant manqué subitement, Louis, après de mûres réflexions qui l’avaient amené à cette conclusion désastreuse de reconnaître qu’il ne pouvait rien par lui-même, s’était enfin résolu à se tuer.

 

Valentin, au contraire, habitué depuis sa naissance à exercer son intelligence et à chercher ses ressources en lui-même, sentit que l’éducation de son frère de lait était toute à refaire ; il ne recula pas devant cette tâche difficile, presque impossible pour un homme qui n’aurait pas ainsi que lui porté en germe dans le cœur la faculté de se dévouer ; il résolut donc de faire de Louis, comme il le dit pittoresquement, un homme.

 

De ce jour le but de sa vie était trouvé : se vouer au bonheur de son frère de lait et le rendre heureux quand même.

 

Cette résolution bien gravée dans sa cervelle, Valentin l’exécuta en faisant rompre brusquement Louis avec sa vie passée ; pour le forcer à quitter la France il se servit du prétexte de son amour.

 

Nous disons que Valentin se servit du prétexte de l’amour de son frère de lait, parce qu’il était convaincu que jamais il ne retrouverait en Amérique cette femme qui, semblable à un éclatant météore, avait brillé quelques mois à Paris, puis s’était éclipsée brusquement.

 

Il se réservait, en mettant le pied sur le sol brûlant du Nouveau Monde, de faire oublier à Louis sa passion romanesque et de le lancer dans une voie où les péripéties fiévreuses de la vie d’aventure ne lui auraient pas laissé le temps de songer à l’amour, maladie, c’est ainsi que l’appelait Valentin, qui n’est bonne qu’à faire perdre à un homme le peu d’esprit que Dieu lui a donné.

 

Le hasard qui se plaît toujours à déranger et à bouleverser les projets les mieux conçus et les plus solidement arrêtés, s’était diverti à renverser ceux-là, en jetant fortuitement, dès leur arrivée au Chili, la jeune fille que Louis aimait presque à sa tête.

 

Forcé de s’avouer vaincu, Valentin avait sagement courbé le front, attendant patiemment l’heure de prendre sa revanche et comptant sur la faiblesse de son ami et sur le temps pour le guérir d’un amour que doña Rosario, tout en le partageant, était la première à reconnaître impossible.

 

La révélation échappée à don Tadeo dans le paroxysme de la douleur, était une fois encore venu déranger toutes les batteries de Valentin et ruiner ses projets de fond en comble.

 

Alors une idée lumineuse avait comme un jet de flamme traversé le cerveau du jeune homme.

 

Il avait saisi avec ardeur l’occasion qui lui était offerte de se mettre à la recherche de doña Rosario, qu’il désirait ardemment sauver et rendre à son père.

 

Nous croyons inutile de dire que Valentin avait formé un nouveau plan, mais cette fois ce plan lui souriait infiniment, car, s’il réussissait, il lui fournissait les moyens de rendre son frère de lait au bonheur en lui donnant à la fois la fortune et celle qu’il aimait.

 

Le matin du jour où se livrait au cañon del rio seco le sanglant combat que nous avons décrit dans le précédent chapitre, Valentin et Trangoil Lanec marchaient côte à côte, suivis en serre-file par César.

 

Les deux hommes causaient entre eux tout en croquant une galette de biscuit qu’ils arrosaient de temps en temps avec un peu d’eau de smylax contenue dans une gourde que Trangoil Lanec portait suspendue à sa ceinture.

 

La journée semblait devoir être magnifique, le ciel était d’un bleu transparent et les rayons d’un chaud soleil d’automne faisait miroiter les cailloux de la route qu’ils suivaient.

 

À droite et à gauche, des milliers d’oiseaux, cachés dans le feuillage d’un vert d’émeraude des arbres, babillaient gaiement, et au, loin quelques huttes apparaissaient çà et là groupées sans ordre sur le bord du chemin.

 

– Tenez, chef, dit en riant Valentin, vous me désespérez avec votre flegme et votre indifférence.

 

– Que veut dire mon frère ? répondit l’Indien étonné.

 

– Caramba ! nous traversons les plus ravissants paysages du monde, nous avons devant nous les sites les plus accidentés, et toutes ces beautés vous laissent aussi froid que les masses granitiques qui se dressent à l’horizon.

 

– Mon frère est jeune, observa doucement Trangoil Lanec, il est enthousiaste.

 

– Je ne sais pas si je suis enthousiaste, répondit vivement le jeune homme, seulement je sais, je sens que cette nature est magnifique et je le dis, voilà tout.

 

– Oui, dit le chef avec une voix profonde, Pillian est grand, c’est lui qui a fait toutes choses.

 

– Dieu, vous voulez dire, chef, mais c’est égal, notre pensée est la même, et nous ne nous disputerons pas pour un nom. Ah ! dans mon pays, ajouta-t-il avec un soupir de regret pour la patrie absente, on payerait bien cher pour contempler un instant ce que je vois toute la journée pour rien ; on a bien raison de dire que les voyages forment la jeunesse.

 

– Est-ce que dans l’île de mon frère, demanda curieusement l’Indien, il n’y a pas de montagnes et d’arbres comme ici ?

 

– Je vous ai déjà fait observer, chef, que mon pays n’était pas une île, mais une terre aussi grande que celle-ci ; il n’y manque pas d’arbres, grâce à Dieu, il y en a même beaucoup, et, en fait de montagnes, nous en avons de fort hautes, entre autres Montmartre.

 

– Hum ! fit l’Indien qui ne comprenait pas.

 

– Oui, reprit Valentin, nous avons des montagnes, mais comparées à celles-ci, ce ne sont que des collines.

 

– Ma terre est la plus belle du monde, répondit l’Indien avec orgueil, Pillian l’a faite pour ses enfants, voilà pourquoi les visages pâles voudraient nous en déposséder.

 

– Il y a du vrai dans ce que vous dites là, chef, je ne discuterai point cette opinion qui nous mènerait trop loin, car nous avons à nous occuper de sujets autrement importants.

 

– Bon ! fit le chef avec condescendance, tous les hommes ne peuvent pas être nés dans mon pays.

 

– C’est juste, voilà pourquoi je suis né autre part.

 

César, qui avait philosophiquement marché aux côtés des deux amis en mangeant les miettes qu’ils lui donnaient, gronda sourdement.

 

– Qu’est-ce qu’il y a, mon vieux ? lui demanda amicalement Valentin en le caressant, est-ce que tu sens quelque chose de suspect ?

 

– Non, fit tranquillement Trangoil Lanec nous approchons de la tolderia, le chien aura senti un Aucas aux environs.

 

En effet, à peine avait-il fini de parler qu’un cavalier indien apparut au tournant de la route.

 

Il s’avança en galopant au-devant des deux hommes, les salua en passant du mary-mary consacré et continua son chemin.

 

– Ah ça, dit Valentin dès qu’il eut rendu le salut au voyageur et que celui-ci se fut éloigné, savez-vous que nous avons peut-être tort de marcher ainsi à découvert ?

 

– Pourquoi cela ?

 

– Caramba ! parce qu’il ne manque pas d’individus intéressés à nous contre-carrer.

 

– Qui sait ce que nous faisons ? qui sait ce que nous sommes ?

 

– Personne, c’est vrai !

 

– Eh bien, alors, ne vaut-il pas mieux agir franchement ? nous sommes des voyageurs, voilà tout ; si nous nous trouvions dans le désert, ce serait différent, mais ici, dans une tolderia presque espagnole, des précautions loin de nous servir nous nuiraient.

 

– Après cela, ce que je vous dis là n’est qu’une simple observation, vous agirez comme vous voudrez ; d’ailleurs vous devez savoir beaucoup mieux que moi ce qu’il convient de faire.

 

Pendant ce qui précède, les deux interlocuteurs avaient continué à s’avancer de ce pas gymnastique relevé, habituel à ceux qui voyagent ordinairement à pied et qui, suivant la significative expression des soldats, mange la route ; ils étaient arrivés presque sans s’en apercevoir à l’entrée du village.

 

– Ainsi, nous sommes à San-Miguel ? demanda Valentin.

 

– Oui, répondit l’autre.

 

– Et vous croyez que doña Rosario n’y est plus ?

 

L’Indien secoua la tête.

 

– Non, dit-il.

 

– Qui vous fait penser cela ? chef.

 

– Je ne puis expliquer cette pensée à mon frère.

 

– Pourquoi cela ?

 

– Parce qu’elle est instinctive.

 

– Diable, pensa Valentin, si l’instinct s’en mêle nous sommes perdus ; mais encore, ajouta-t-il tout haut, vous avez une raison, quelle est-elle ?

 

– Que mon frère regarde.

 

– Eh bien, fit le jeune homme en tournant les jeux de tous côtés, je ne vois rien.

 

– Voilà ma raison : le village est trop tranquille, les femmes huiliches sont aux champs, les guerriers sont à la chasse, seuls les anciens se trouvent dans les toldos.

 

– C’est vrai, dit Valentin devenu rêveur, je n’y avais pas songé.

 

– Si la prisonnière était ici, mon frère verrait des guerriers, des chevaux, le village vivrait, il est mort.

 

– Corbleu ! pensa Valentin, ces sauvages sont de fiers hommes, ils voient tout, ils devinent tout, nous ne sommes nous autres, avec toute notre civilisation, que des enfants, comparés à eux ; chef, dit-il à haute voix, vous êtes sage, enseignez-moi, je vous prie, qui vous a appris toutes ces choses.

 

L’Indien s’arrêta, d’un geste majestueux il montra l’horizon au jeune homme, et d’une voix dont l’accent solennel le fit tressaillir :

 

– Frère, lui dit-il, c’est le désert.

 

– Oui, répondit le Fiançais avec conviction, car c’est là seulement que l’homme voit Dieu face à face. Oh ! jamais je ne parviendrai à acquérir les connaissances que possède cet Indien.

 

Ils entrèrent dans le village.

 

Ainsi que l’avait dit Trangoil Lanec, il semblait abandonné.

 

Comme dans toutes les tolderias indiennes, les portes étaient ouvertes et les voyageurs purent facilement, sans entrer dans les maisons, s’assurer de l’absence des habitants.

 

Dans quelques-unes seulement, ils virent des malades qui, couchés sur des pellones – peaux de moutons, – geignaient lamentablement.

 

– Caramba ! fit Valentin désappointé, vous avez si bien deviné, chef, que nous ne trouvons même pas des chiens pour nous mordre les mollets.

 

– Continuons notre route, dit le chef toujours impassible.

 

– Ma foi, répondit le jeune homme, je crois que c’est ce qui nous reste de mieux à faire, car il nous est même impossible de nous procurer des renseignements.

 

Tout à coup César s’élança en hurlant, et arrivé devant une hutte isolée il s’arrêta à la porte et se mit à gratter la terre avec ses pattes en poussant des cris furieux.

 

– Dans cette maison, dit Trangoil Lanec, nous apprendrons peut-être des nouvelles de la jeune fille pâle.

 

– Hâtons-nous donc de nous y rendre ! s’écria Valentin avec impatience.

 

Les deux hommes se dirigèrent en courant vers la hutte.

 

César continuait toujours ses hurlements.

 

LVIII

RENSEIGNEMENTS.


Lorsque Valentin et Trangoil Lanec arrivèrent devant la hutte, la porte s’ouvrit et une femme se présenta sur le seuil.

 

Cette femme paraissait âgée de quarante ans environ, bien qu’en réalité elle n’en eût au plus que vingt-cinq ; mais la vie à laquelle sont condamnées les femmes indiennes, les travaux auxquels elles sont astreintes, les vieillissent vite et leur font perdre en peu d’années cette fleur de beauté et de jeunesse que les femmes de nos climats, habituées à un régime plus doux, conservent si longtemps.

 

Cette femme avait dans le visage une grande expression de douceur mêlée à une teinte de mélancolie, elle paraissait souffrante.

 

Son vêtement, tout en laine de couleur bleu turquin, consistait en une tunique qui lui tombait jusqu’aux pieds, mais fort étroite, ce qui oblige les femmes de ce pays à ne faire que de petits pas ; un mantelet court appelé Ichella couvrait ses épaules et se croisait sur sa poitrine, où il était serré au moyen d’une boucle d’argent qui servait aussi à retenir la ceinture de sa tunique.

 

Ses longs cheveux, noirs comme l’aile du corbeau, partagés en huit tresses, tombaient sur ses épaules et étaient ornés d’une profusion de lianca ou fausses émeraudes ; elle avait des colliers et des bracelets faits avec des perles de verre soufflé, ses doigts étaient garnis d’une infinité de bagues d’argent, et à ses oreilles pendaient des boucles de forme carrée faites du même métal.

 

Tous ces joyaux sont fabriqués en Araucanie par les Indiens eux-mêmes.

 

Dans ce pays, les femmes portent très-loin le luxe de la parure, même les plus pauvres possèdent des bijoux ; aussi calcule-t-on que plus de cent mille marcs d’argent sont employés à ces ornements féminins, somme énorme, dans une contrée où le commerce ne consiste généralement que dans l’échange d’une denrée contre une autre, et où la monnaie est presque inconnue et par cela même fort recherchée.

 

Dès que cette femme ouvrit la porte, César se précipita si violemment dans l’intérieur de la hutte qu’il manqua de renverser l’Indienne. Elle trébucha et fut obligée de se retenir au mur.

 

Les deux hommes la saluèrent poliment et s’excusèrent de leur mieux de la brutalité du chien, que son maître sifflait vainement et qui s’obstinait à ne pas revenir.

 

– Je sais ce qui trouble ainsi cet animal, dit doucement la femme ; mes frères sont voyageurs, qu’ils entrent dans ce pauvre toldo qui leur appartient, leur esclave les servira.

 

– Nous acceptons l’offre bienveillante de ma sœur, répondit Trangoil Lanec ; le soleil est chaud, puisqu’elle le permet, nous nous reposerons et nous nous rafraîchirons quelques instants.

 

– Mes frères sont les bienvenus, ils resteront sous mon toit tout le temps que cela leur conviendra.

 

Après ces paroles, la maîtresse de la hutte s’effaça afin de livrer passage aux étrangers.

 

Les deux hommes, entrèrent.

 

César était couché au milieu du cuarto, le museau à terre, il sentait et grattait en poussant des gémissements sourds ; en apercevant son maître il courut vers lui en remuant la queue, lui fit une caresse et reprit immédiatement sa première position.

 

– Mon Dieu ! murmura Valentin avec inquiétude, que s’est-il donc passé ici ?

 

Sans rien dire, Trangoil Lanec avait été se placer auprès du chien, s’était étendu à terre et l’œil fixé sur le sol, l’explorait avec attention.

 

La femme, dès que ses hôtes avaient été dans la hutte, les avait laissé seuls, afin de leur préparer des rafraîchissements.

 

Au bout d’un moment, le chef se leva et s’assit silencieusement auprès de Valentin.

 

Celui-ci voyant que son compagnon s’obstinait à ne pas parler, lui adressa la parole.

 

– Eh bien ! chef, lui demanda-t-il, quoi de nouveau ?

 

– Rien, répondit l’Ulmen, ces traces sont anciennes, elles remontent au moins à quatre jours.

 

– De quelles traces parlez-vous, chef ?

 

– De traces de sang dont le sol est imprégné.

 

– Du sang ! s’écria le jeune homme, doña Rosario aurait-elle été assassinée ?

 

– Non, répondit le chef, si ce sang lui appartient, elle a été seulement blessée.

 

– Qui vous fait supposer cela ?

 

– Je ne le suppose pas, j’en suis sûr.

 

– Mais sur quelles preuves ?

 

– Parce qu’elle a été pansée.

 

– Pansée ! ceci est trop fort, par exemple, chef ! vous me permettrez d’en douter ; comment pouvez-vous savoir que la personne, qu’elle quelle soit, qui a été blessée ici a été pansée ensuite ?

 

– Mon frère est très-prompt, il ne veut pas réfléchir.

 

– Pardieu ! je réfléchirais jusqu’à demain que je n’en serais pas plus avancé.

 

– Peut-être ! que mon frère regarde ceci.

 

En disant ces paroles, le chef avait ouvert sa main droite et montré un objet qui y était renfermé.

 

– Caramba ! répondit Valentin avec humeur, c’est une feuille sèche, que diable voulez-vous que cela m’apprenne ?

 

– Tout ! dit l’Indien.

 

– Par exemple ! si vous pouvez me prouver cela, chef, je vous tiendrai pour le plus grand machi de toute l’Araucanie.

 

Le chef sourit d’un air de bonne humeur.

 

– Mon frère plaisante toujours, dit-il.

 

– Aussi vous êtes désespérant, chef, au diable ! aimez-vous mieux que je pleure ? voyons votre explication.

 

– Elle est bien simple.

 

– Hum ! fit Valentin avec doute, nous allons voir.

 

– Cette feuille, continua le chef, est une feuille d’oregano ; l’oregano est précieux pour arrêter le sang et guérir les blessures, mon frère le sait.

 

– Oui, c’est vrai, continuez.

 

– Bon, voici des traces de sang, une personne a été blessée, au même endroit je trouve une feuille d’oregano ; cette feuille n’est pas venue là toute seule, donc cette personne a été pansée.

 

– Évidemment, avoua Valentin abasourdi de cette explication toute logique, et se levant avec un désespoir comique, il se frappa le front en disant : Je ne sais comment cela se fait, mais ce diable d’homme a le talent de me prouver continuellement que je ne suis qu’un imbécile.

 

– Mon frère ne réfléchit pas assez.

 

– C’est vrai, chef, c’est vrai, mais soyez tranquille, cela viendra.

 

La femme entra en ce moment, elle portait deux cornes de bœuf pleines de harina tostada.

 

Les voyageurs, qui le matin n’avaient fait qu’un maigre déjeuner, acceptèrent avec empressement ce qu’on leur offrait ; ils mangèrent bravement leur corne de farine et burent par-dessus chacun un couï de chicha.

 

Aussitôt qu’ils eurent terminé ce léger repas, l’Indienne leur présenta le maté qu’ils humèrent avec un véritable plaisir, puis ils allumèrent leurs cigares.

 

– Mes frères désirent-ils autre chose ? demanda l’Indienne.

 

– Ma sœur est bonne, répondit Trangoil Lanec, elle causera un instant avec nous ?

 

– Je ferai ce qu’il plaira à mes frères.

 

Valentin, qui déjà était au courant des mœurs araucanes, se leva, et tirant deux piastres fortes de sa poche, il les présenta à l’Indienne en lui disant :

 

– Ma sœur me permettra de lui offrir ceci pour se faire des boucles d’oreilles.

 

À ce cadeau magnifique, les yeux de la pauvre femme brillèrent de joie.

 

– Je remercie mon frère, dit-elle, mon frère est un muruche, peut-être est-il parent de la jeune fille pâle qui était ici ? il désire savoir ce qu’elle est devenue, je le lui dirai.

 

Valentin admira intérieurement la pénétration de cette femme, qui du premier coup avait deviné sa pensée.

 

– Je ne suis pas son parent, dit-il, je suis son ami, je lui porte un grand intérêt, et j’avoue que si ma sœur peut me renseigner sur son compte elle me rendra heureux.

 

– Je le ferai, répondit-elle.

 

Elle pencha la tête sur sa poitrine et resta pensive un instant : elle recueillait ses souvenirs.

 

Les deux hommes attendaient avec impatience.

 

Enfin elle releva la tête et s’adressant à Valentin :

 

– Il y a quelques jours, fit-elle, une grande femme des visages pâles, à l’œil brûlant comme un rayon de soleil de midi, arriva ici vers le soir, suivie d’une dizaine de mosotones ; je suis malade, ce qui fait que depuis un mois je reste au village au lieu d’aller aux champs ; cette femme me demanda à passer la nuit dans ma hutte, l’hospitalité ne peut se refuser, je lui dis qu’elle était chez elle. Vers la moitié de la nuit il se fit un grand bruit de chevaux dans le village, et plusieurs cavaliers arrivèrent amenant avec eux une jeune vierge des visages pâles, au regard doux et triste ; celle-là était prisonnière de l’autre, ainsi que je l’appris plus tard. Je ne sais comment fit cette jeune fille, mais elle parvint à s’échapper pendant que la grande femme pâle était en conférence avec Antinahuel qui, lui aussi, venait d’arriver ; cette femme et le toqui se mirent à la recherche de la jeune fille ; bientôt ils la ramenèrent attachée sur un cheval et la tête fendue, la pauvre enfant était évanouie, son sang coulait en abondance, elle faisait pitié ; je ne sais ce qui se passa, mais la femme qui jusqu’alors l’avait continuellement maltraitée changea subitement de manière d’agir avec la jeune fille, la pansa et prit d’elle les soins les plus affectueux.

 

À ces dernières paroles, Trangoil Lanec et Valentin échangèrent un regard.

 

L’Indienne continua.

 

– Ensuite, Antinahuel et la femme partirent en laissant la jeune fille dans ma hutte avec une dizaine de mosotones pour la garder. Un des mosotones me dit que cette fille appartenait au toqui qui avait l’intention d’en faire sa femme ; et comme on ne se méfiait pas de moi, cet homme m’avoua que cette enfant avait été volée à sa famille par la grande femme qui l’avait vendue au chef, et que, pour que sa famille ne pût pas la retrouver, aussitôt qu’elle serait assez forte pour supporter les fatigues de la route, on l’emmènerait bien loin de l’autre côté des montagnes, dans le pays des Puelches.

 

– Eh bien ? demanda vivement Valentin en voyant que l’Indienne s’arrêtait.

 

– Hier, reprit-elle, hier, elle s’est trouvée beaucoup mieux, alors les mosotones ont sellé leurs chevaux et ils sont partis avec elle vers la troisième heure du jour.

 

– Et, demanda Trangoil Lanec, la jeune fille n’a rien dit à ma sœur ?

 

– Rien, reprit tristement l’Indienne, la pauvre enfant pleurait, elle ne voulait pas partir, mais ils la firent monter de force à cheval, en la menaçant de l’attacher si elle résistait, alors elle a obéi.

 

– Pauvre enfant, dit Valentin, ils la maltraitaient, n’est-ce pas ?

 

– Non, ils avaient beaucoup de respect pour elle ; d’ailleurs, j’avais entendu moi-même le toqui leur ordonner, avant son départ, de la traiter doucement.

 

– Ainsi, reprit Trangoil Lanec, elle est partie depuis hier ?

 

– Depuis hier.

 

– De quel côté ?

 

– Les mosotones parlaient entre eux de la tribu du Vautour Fauve, mais je ne sais si c’est là qu’ils sont allés.

 

– Merci, répondit l’Ulmen, ma sœur est bonne, Pillian la récompensera, elle peut se retirer, les hommes vont tenir conseil.

 

L’Indienne se leva sans se permettre une observation et elle sortit du cuarto.

 

– Maintenant, demanda le chef à Valentin, quelle est l’intention de mon frère ?

 

– Dame ! notre route est toute tracée, il me semble : suivre à la piste les ravisseurs jusqu’à ce que nous parvenions à leur enlever la jeune fille.

 

– Bon, c’est aussi mon avis, seulement deux hommes ne sont pas beaucoup pour accomplir un tel projet.

 

– C’est vrai, mais qu’y pouvons-nous faire ?

 

– Ne partir que ce soir.

 

– Pourquoi cela ?

 

– Parce que Curumilla et peut-être encore d’autres amis de mon frère nous auront rejoints.

 

– Vous en êtes sûr, chef ?

 

– J’en suis sûr.

 

– Bien, alors nous attendrons.

 

Valentin sachant qu’il avait plusieurs heures à passer dans cet endroit, résolut de les mettre à profit : il s’étendit sur le sol, plaça une pierre sous sa tête, ferma les yeux et s’endormit.

 

César était venu se coucher à ses pieds, Trangoil Lanec, lui, ne dormait pas ; avec un bout de corde qu’il ramassa dans un coin de la hutte, il s’occupa à mesurer toutes les empreintes laissées sur le sol, ensuite il appela l’Indienne, et lui montrant les diverses empreintes, il lui demanda si elle pouvait lui désigner quelle était celle des pas de la jeune fille.

 

– Celle-ci, lui répondit la femme en lui montrant la plus mignonne.

 

– Bon, fit Trangoil Lanec en la marquant, puis serrant soigneusement le bout de corde dans sa ceinture, il vint à son tour se coucher sur le sol auprès de Valentin et il ne tarda pas à s’endormir.

 

LIX

L’EMBUSCADE.


Curumilla et ses deux compagnons descendaient avec le plus de célérité qui leur fut possible les hauteurs abruptes du Corcovado.

 

Mais si l’ascension avait été rude, la descente ne l’était pas moins.

 

À chaque pas les voyageurs étaient arrêtés dans leur marche par des rochers qui se dressaient devant eux, ou d’épais fourrés d’arbres qui leur barraient le passage.

 

Souvent ils croyaient poser le pied sur un terrain ferme, leur pied s’enfonçait subitement et ils reconnaissaient avec effroi que ce qu’ils avaient pris pour le sol n’était qu’un fouillis de plantes entrelacées qui cachaient d’énormes fondrières ; partout, sous leurs pas, s’échappaient des myriades de hideux animaux, parfois ils entrevoyaient des serpents qui déroulaient leurs anneaux menaçants sous les feuilles mortes et les détritus sans nom qui de toutes parts recouvraient la terre.

 

Il leur fallut tantôt ramper sur les genoux, tantôt sauter de branches en branches, ou bien la hache à la main se frayer une route.

 

Cette marche pénible et fatigante, composée d’une infinité de détours, dura près de deux heures.

 

Au bout de ce temps, ils se retrouvèrent à l’entrée de la grotte où ils avaient laissé leurs chevaux.

 

Les deux blancs étaient littéralement harassés, le comte surtout qui, élevé dans des habitudes tout aristocratiques, n’avait jamais mis ses forces à une si rude épreuve, se sentait complètement anéanti, ses pieds et ses mains étaient couverts d’ampoules, son visage déchiré ; l’obligation de marcher l’avait soutenu jusque-là, mais une fois arrivé sur la plateforme, il se laissa tomber haletant en jetant autour de lui les regards hébétés d’un homme vaincu par un exercice violent trop longtemps continué.

 

Don Tadeo était loin de se sentir aussi harassé que son compagnon, cependant sa respiration courte, l’incarnat qui couvrait ses joues et la sueur qui inondait son visage, étaient autant de preuves de la lassitude qu’il éprouvait.

 

Quant à Curumilla, il était aussi frais et aussi dispos que s’il n’avait pas fait un pas.

 

Les fatigues physiques ne semblaient pas avoir de prise sur l’organisation de fer de l’Indien.

 

– Mes frères ont besoin de repos, dit-il, nous resterons ici le temps nécessaire pour qu’ils puissent reprendre des forces.

 

Ni don Tadeo ni le comte ne répondirent, la honte les empêchait d’avouer leur faiblesse.

 

Une demi-heure s’écoula sans qu’un mot fût échangé.

 

Curumilla s’était éloigné.

 

Lorsqu’il reparut :

 

– Eh bien ? demanda-t-il.

 

– Encore quelques minutes, répondit le comte.

 

L’Indien hocha la tête.

 

– Le temps presse, fit-il.

 

Le chef sortit alors une petite boîte de sa ceinture, l’ouvrit et la présenta à don Tadeo.

 

– Tenez, dit-il.

 

Cette boîte était divisée en quatre compartiments ; le premier contenait une certaine quantité de feuilles sèches de la couleur blanchâtre des feuilles de bouleau, le second renfermait de la chaux vive, le troisième de petits morceaux de pierre qui étaient gros comme des avelines, dont ils avaient la forme, dans le quatrième se trouvaient trois ou quatre minces spatules en bois de fer.

 

– Oh ! s’écria don Tadeo avec joie, de la coca !…

 

– Oui, fit l’Indien, mon père peut prendre.

 

Don Tadeo ne se le fit pas répéter ; il saisit vivement une des spatules d’une main, de l’autre il prit une feuille, sur cette feuille, au moyen de la spatule, il étendit de la chaux vive, enveloppa un morceau de pierre dans la feuille ainsi préparée, de façon à former une espèce de boule qu’il mit dans sa bouche.

 

Le comte avait suivi les divers mouvements de don Tadeo avec un intérêt toujours croissant ; dès qu’il eut terminé :

 

– Qu’est-ce que c’est donc que cela ? lui demanda-t-il avec curiosité.

 

– De la coca, répondit celui-ci.

 

– Fort bien, mais cela ne m’apprend rien.

 

– Mon ami, fit don Tadeo, l’Amérique est la terre promise, son sol privilégié produit tout : de même que nous avons l’herbe du Paraguay qui remplace le thé, nous avons la coca qui, je vous l’assure, remplace avantageusement le bétel, je vous engage à en essayer.

 

– Avec votre garantie, don Tadeo, j’essaierais de faire des choses impossibles, à plus forte raison de goûter cette feuille qui me paraît assez inoffensive ; mais je vous avoue que je ne serais pas fâché de connaître les qualités de cette panacée qui, d’après la joie que vous avez montrée à sa vue, doivent être grandes.

 

– Jugez-en, répondit don Tadeo, qui tout en parlant préparait une seconde pilule en tout semblable à la première, la coca a la faculté de rendre les forces, d’enlever le sommeil, la faim, et de réveiller le courage.

 

– Et pour jouir de tous ces dons si précieux, il faut ?

 

– Simplement mâcher la coca comme les marins mâchent le tabac et les Malais le bétel.

 

– Diable ! fit le jeune homme, vous êtes trop sérieux, don Tadeo, pour que je suppose un seul instant que vous veuillez vous amuser de ma crédulité ; donnez-moi vite, je vous prie, cette drogue précieuse afin que j’en essaie ; en résumé, si cela ne me fait pas de bien…

 

– Cela ne vous fera pas de mal, c’est toujours une consolation, répondit en souriant don Tadeo, qui tendit au comte la coca qu’il avait préparée.

 

Celui-ci la mit sans hésiter dans sa bouche.

 

Curumilla, après avoir serré avec soin la boîte dans sa ceinture, avait sellé les chevaux.

 

Tout à coup une vive fusillade, suivie d’une explosion horrible de hurlements, éclata à peu de distance.

 

– Qu’est-ce que cela ? s’écria Louis en se levant brusquement.

 

– Le combat qui commence, répondit froidement Curumilla.

 

– Que ferons-nous ? demanda don Tadeo.

 

– Volons au secours de nos amis ! dit noblement le jeune homme.

 

Don Tadeo fixa sur l’Ulmen un regard interrogateur.

 

– Et la jeune fille ? dit l’Indien.

 

Le comte tressaillit, mais se remettant aussitôt :

 

– Nos compagnons sont à sa recherche, dit-il ; nous avons ici des ennemis cruels qu’il est de notre devoir de mettre dans l’impossibilité de nuire.

 

En ce moment les cris redoublèrent, le bruit de la fusillade devint plus fort.

 

– Décidons-nous, continua vivement le jeune homme.

 

– Allons ! s’écria résolument don Tadeo, une heure de retard ne causera pas grand dommage à ma fille.

 

– À cheval, alors, dit le chef.

 

Les trois hommes se mirent en selle.

 

Au fur et à mesure qu’ils approchaient, le bruit du combat acharné qui se livrait dans le défilé devenait plus distinct, ils reconnaissaient parfaitement le cri de guerre des Chiliens qui se mêlait aux hurlements des Araucans, parfois des balles venaient s’aplatir ou ricocher sur les arbres autour d’eux.

 

Si ce n’eût été l’épais rideau de feuillage qui les masquait, ils auraient vu les combattants.

 

Cependant, sans tenir compte des obstacles sans nombre qui s’opposaient à leur course, les cavaliers galopaient à fond de train, au risque de rouler dans les précipices qu’ils longeaient sans y faire attention.

 

– Halte ! cria soudain l’Ulmen.

 

Les cavaliers retinrent la bride de leurs chevaux inondés de sueur.

 

Curumilla avait conduit ses amis à une place qui commandait entièrement la sortie du défilé du côté de Santiago.

 

C’était une espèce de forteresse naturelle, composée de blocs de granit bizarrement empilés les uns sur les autres par quelque convulsion de la nature, un tremblement de terre peut-être.

 

Ces rochers avaient de loin une ressemblance frappante avec une tour, leur hauteur totale était de trente pieds.

 

Complètement isolé sur la pente rapide du précipice, on ne pouvait arriver à leur sommet qu’en s’aidant des pieds et des mains.

 

En un mot, c’était une véritable forteresse du haut de laquelle on aurait au besoin pu soutenir un siège.

 

– Quelle belle position ! observa don Tadeo.

 

– Hâtons-nous de nous en emparer, répondit le comte.

 

Ils mirent pied à terre.

 

Curumilla débarrassa les chevaux de leurs harnais et les chassa dans les bois, certain que les intelligents animaux ne s’éloigneraient pas, et qu’il les retrouverait quand il en aurait besoin.

 

Louis et don Tadeo escaladaient déjà la masse de rochers.

 

Curumilla allait suivre leur exemple, lorsqu’un certain mouvement se fit dans le feuillage, les taillis s’agitèrent et un homme parut.

 

L’Ulmen s’était vivement abrité derrière un arbre en armant son fusil.

 

L’homme qui venait d’arriver si inopinément avait son fusil rejeté en arrière, il tenait à la main une épée rougie jusqu’à la poignée, qui montrait qu’il s’était bravement battu.

 

Il courait en regardant de tous les côtés, non comme un homme qui fuit, mais au contraire comme s’il cherchait quelqu’un.

 

Curumilla poussa une exclamation de surprise, quitta son abri provisoire et s’avança vers le nouveau venu.

 

Au cri du chef, l’Indien se retourna, une expression de joie se peignit sur son visage.

 

– Je cherchais mon père, dit-il vivement.

 

– Bon, répondit Curumilla, me voici.

 

Le bruit du combat croissait d’instant en instant et semblait se rapprocher de plus en plus.

 

– Que mon fils me suive, dit Curumilla, nous ne pouvons rester là.

 

Les deux Indiens escaladèrent alors les rochers au sommet desquels don Tadeo et le jeune comte étaient déjà parvenus.

 

Par un hasard étrange, le sommet de cette masse de rochers, large d’environ vingt pieds carrés, contenait une grande quantité de pierres qui, entassées sur le bord de la plate-forme, offraient un abri sûr derrière lequel on pouvait facilement tirer à couvert.

 

Les deux blancs furent surpris de la présence du nouveau venu, qui n’était autre que Joan ; mais le moment n’était pas propice pour demander une explication, les quatre hommes se hâtèrent d’installer leurs parapets.

 

Ce travail terminé, ils se reposèrent.

 

Ils étaient quatre hommes résolus, armés de fusils, abondamment fournis de munitions. Les vivres ne leur manquaient pas, ce qui rendait leur position excellente.

 

Ils pouvaient tenir pendant au moins huit jours contre un nombre considérable d’assaillants.

 

Chacun s’assit alors sur une pierre et on procéda à l’interrogatoire de Joan, tout en surveillant avec soin ce qui se passait dans la plaine, qui était encore plongée dans une solitude complète, bien que les cris et les coups de feu continuassent à se faire entendre dans le défilé.

 

Nous ne rapporterons pas ce que Joan raconta à ses amis, nos lecteurs le savent déjà, mais nous prendrons son récit au moment où lui-même quitta la bataille.

 

– Lorsque je vis, dit-il, que l’homme prisonnier avait réussi à s’échapper, malgré les vaillants efforts de ceux qui l’escortaient, je pensai qu’il vous serait peut-être utile d’apprendre cette nouvelle, et me faisant à grand’peine jour au milieu des combattants, je me jetai dans la forêt et je me mis à votre recherche, le hasard vous a placés en face de moi, lorsque je désespérais presque de vous rencontrer.

 

– Comment ! s’écria don Tadeo avec stupeur, cet homme est parvenu à se sauver !

 

– Oui ! et vous ne tarderez pas, j’en suis sûr, à le voir dans la plaine.

 

– Vive Dieu ! s’écria énergiquement le jeune comte, si ce misérable passe à portée de mon fusil, je jure que je l’abattrai comme une bête puante.

 

– Oh ! fit don Tadeo, si cet homme est libre, tout est perdu !

 

Les cris redoublèrent, la fusillade éclata avec une force inouïe, et une masse d’Indiens déboucha en tumulte du défilé ; les uns courant éperdus dans toutes les directions, les autres cherchant à résister à des ennemis invisibles encore.

 

Les quatre hommes se placèrent le fusil en avant, sur le bord de la plate-forme.

 

Le nombre des fuyards croissait d’instants en instants.

 

La plaine, tout à l’heure si calme et si solitaire, offrait maintenant un spectacle des plus animés.

 

Les uns couraient comme s’ils étaient frappés de vertige, les autres se réunissaient par petites troupes et retournaient au combat.

 

De temps en temps on apercevait des hommes qui tombaient, beaucoup pour ne plus se relever ; d’autres, plus heureux, qui n’étaient que blessés, faisaient des efforts incroyables pour se relever et continuer à fuir.

 

Une troupe de cavaliers chiliens arriva au galop, refoulant devant elle les Araucans, résistant toujours.

 

En avant de cette troupe, un homme monté sur un cheval noir, sur le cou duquel était couchée une femme évanouie, courait avec la rapidité d’une flèche.

 

Il gagnait incessamment du terrain sur les soldats, qui renoncèrent enfin à une vaine poursuite et, rentrèrent dans le défilé.

 

– C’est lui ! c’est lui ! s’écria don Tadeo, c’est le général !

 

– Je le tiens au bout de mon fusil, répondit froidement le comte en lâchant la détente.

 

En même temps que lui, Curumilla tira ; les deux explosions se confondirent.

 

Le cheval s’arrêta court, il se dressa tout droit, battit l’air avec ses pieds de devant, parut chanceler un instant et s’abattit avec la rapidité de la foudre, en entraînant son cavalier dans sa chute.

 

– Est-il mort ? demanda don Tadeo avec anxiété.

 

– Je le crois ! répondit Louis.

 

– Une balle de plus ne peut pas nuire, observa judicieusement Joan, et il tira.

 

Les Indiens, frappés d’épouvante à cette attaque imprévue, redoublaient de vitesse et fuyaient dans la plaine comme une volée de corbeaux épouvantés, sans songer plus longtemps à combattre et ne cherchant plus qu’à mettre leur vie en sûreté.

 

LX

FORTERESSE.


– Alerte ! alerte ! s’écria le comte en se levant vivement, profitons de la terreur des Araucans pour nous emparer du général.

 

– Un instant ! dit flegmatiquement Curumilla en l’arrêtant, la partie n’est pas égale ; que mon frère regarde.

 

En effet, une foule d’Indiens débouchait du défilé.

 

Mais ceux-là faisaient bonne contenance.

 

Serrés en masse profonde, ils reculaient pas à pas, non comme des lâches qui fuient, mais comme des guerriers qui abandonnent fièrement un champ de bataille qu’ils renoncent à disputer plus longtemps et qui font retraite en bon ordre.

 

À l’arrière-garde, un peloton d’une centaine d’hommes soutenait cette brave retraite.

 

Deux chefs montés sur des chevaux fringants, allaient de l’un à l’autre, et tenaient tête à l’ennemi invisible qui les harcelait.

 

Tout à coup, une fusillade éclata avec un sifflement sinistre, et des cavaliers chiliens apparurent, chargeant à fond.

 

Les Indiens, sans reculer d’une ligne, les reçurent sur la pointe de leurs longues lances.

 

La plupart des fuyards, disséminés dans la plaine, s’étaient ralliés à leurs compagnons et faisaient tête à l’ennemi.

 

Il y eut une mêlée de quelques minutes à l’arme blanche.

 

Les aventuriers voulurent y prendre part ; quatre coups de fusil partirent de la forteresse improvisée, dont le sommet se couronna d’une auréole de fumée.

 

Les deux chefs indiens roulèrent sur le sol.

 

Les Araucans poussèrent un cri de terreur et de rage et s’élancèrent en avant, afin de s’opposer à l’enlèvement de leurs chefs, que les Chiliens enveloppaient déjà.

 

Mais avec la promptitude de l’éclair, Antinahuel et le Cerf Noir, car c’étaient eux, avaient abandonné leurs chevaux et s’étaient relevés en brandissant leurs armes et en poussant leur cri de guerre.

 

Tous deux étaient blessés.

 

Les Chiliens, dont l’intention était seulement de refouler leurs ennemis hors du défilé, se retirèrent en bon ordre et disparurent bientôt.

 

Les Araucans continuèrent leur retraite.

 

La plaine que dominait la tour de rochers, dont le sommet était occupé par les quatre hommes, n’avait tout au plus qu’un mille dans sa plus grande largeur ; elle ne tardait pas à se rétrécir, et à l’extrémité s’élevaient les contreforts d’une forêt vierge dont le terrain, s’exhaussant peu à peu, finissait au loin par se confondre avec les montagnes.

 

Les Araucans marchant toujours serrés, traversèrent la plaine et s’enfoncèrent dans la forêt.

 

Le général Bustamente avait depuis longtemps déjà disparu.

 

Les Indiens n’avaient laissé derrière eux que les cadavres de leurs ennemis morts et les corps des chevaux frappés par Louis et ses compagnons, au-dessus desquels les vautours commençaient à tournoyer en poussant leurs cris aigus et bizarres.

 

La plaine avait repris son apparence tranquille.

 

– Nous pouvons continuer notre route, dit don Tadeo en se levant.

 

Curumilla le regarda avec les marques d’un profond étonnement, mais sans lui répondre.

 

– Pourquoi cette surprise ? chef, reprit don Tadeo, vous le voyez, la plaine est solitaire, les Araucans et les Chiliens se sont retirés chacun de leur côté ; nous pouvons, je le crois, continuer notre route sans danger.

 

– Voyons, chef, dit le comte, répondez ; vous savez que le temps nous presse, nos amis nous attendent, nous n’avons plus rien à faire ici ; pourquoi y restons-nous ?

 

L’Indien montra d’un geste la forêt vierge.

 

– Trop d’yeux cachés, dit-il.

 

– Vous croyez que nous sommes surveillés ? demanda Louis.

 

Le chef baissa affirmativement la tête.

 

– Oui, répliqua-t-il.

 

– Vous vous trompez, chef, reprit don Tadeo, les Araucans ont été battus, ils ont réussi à protéger la fuite de l’homme qu’ils voulaient sauver, pourquoi s’obstineraient-ils à rester ici, où ils n’ont plus rien à faire ?

 

– Mon père ne connaît pas les guerriers de ma nation, dit Curumilla avec un suprême accent d’orgueil, ils ne laissent jamais d’ennemis derrière eux quand ils ont l’espoir de les détruire.

 

– Ce qui signifie ? interrompit don Tadeo avec impatience.

 

– Que Antinahuel a été blessé par une balle sortie d’un fusil tiré de cette place, et qu’il ne s’éloignera pas sans vengeance.

 

– Je ne puis admettre cela, notre position est imprenable ; les Araucans sont-ils des aigles, pour voler jusqu’ici ?

 

– Les guerriers sont prudents, répondit l’Ulmen, ils attendront que les vivres de mes frères soient épuisés, afin de les prendre par famine.

 

Don Tadeo fut frappé du raisonnement plein de justesse du chef indien et ne trouva rien à répondre.

 

– Nous ne pouvons pourtant pas rester ainsi, dit le jeune homme ; j’admets que vous ayez raison, chef, il est alors incontestable que, dans quelques jours, nous tomberons entre les mains de ces démons.

 

– Oui, fit Curumilla.

 

– J’avoue, reprit le comte, que cette perspective n’a rien de bien flatteur pour nous ; il n’existe pas de si mauvaise position dont on ne puisse sortir avec du courage et de l’adresse.

 

– Mon frère a un moyen ? demanda l’Ulmen.

 

– Peut-être, je ne sais pas s’il est bon, dans tous les cas le voici : Dans deux heures la nuit sera venue, nous laisserons les ténèbres s’épaissir, puis, quand nous croirons que les Indiens se sont laissés aller au sommeil, nous partirons silencieusement d’ici.

 

– Les Indiens ne dorment pas, dit froidement Curumilla.

 

– Au diable, alors ! s’écria énergiquement le comte, dont l’œil fier brilla d’une lueur martiale ; s’il le faut, nous passerons sur leurs cadavres, mais nous nous échapperons.

 

Si Valentin avait pu voir en ce moment son frère de lait, il aurait été heureux de cette énergie qui, pour la première fois, éclatait en lui. C’est que Louis était amoureux, qu’il voulait revoir celle qu’il aimait, et que l’amour a le privilège d’enfanter des prodiges.

 

– Et mais, fit don Tadeo, ce plan ne me semble pas dépourvu de chances de réussite ; je pense que vers le milieu de la nuit nous pourrons essayer de le mettre à exécution, si nous échouons, nous aurons toujours la ressource de nous réfugier ici.

 

– Bon, répondit Curumilla, je ferai ce que désirent mes frères.

 

Joan n’avait pris aucune part à la discussion ; assis à terre, le dos appuyé contre un quartier de roc, il fumait avec toute la nonchalance de l’Indien, dont aucune préoccupation ne trouble la quiétude naturelle.

 

Les Araucans sont généralement ainsi, le moment d’agir passé ils trouvent inutile de fatiguer leurs facultés, qu’ils préfèrent garder pour lorsqu’ils ont besoin de s’en servir, et ils se laissent aller à jouir du présent sans songer à se préoccuper de l’avenir, à moins qu’ils ne soient chefs d’une expédition et que la responsabilité d’un succès ou d’un échec ne pèse sur eux ; dans ce cas-là, ils sont au contraire d’une vigilance extrême et ne s’en rapportent qu’à eux seuls pour tout voir et tout préparer.

 

Depuis le départ de Valdivia le matin, les quatre hommes n’avaient pas eu le temps de manger, l’appétit commençait à les talonner sérieusement ; ils résolurent de profiter du repos que leur laissaient leurs ennemis pour assouvir leur faim.

 

Les préparatifs du repas ne furent pas long ; comme ils n’étaient pas certains que les Indiens connussent leur position, et que dans tous les cas il était préférable de les laisser dans le doute et leur donner à supposer qu’ils s’étaient retirés, on n’alluma pas de feu ; le repas se composa seulement de harina tostuda délayée dans de l’eau, chétive nourriture, mais que le besoin fit trouver excellente aux aventuriers.

 

Nous avons dit qu’ils étaient abondamment fournis de vivres ; en effet, en les économisant, ils en avaient pour plus de quinze jours, mais l’eau qu’ils possédaient ne se composait que de six outres de peaux de chevreau pleines, environ soixante litres, aussi était-ce surtout la soif qu’ils redoutaient s’ils étaient contraints à soutenir un siège.

 

Lorsque leur maigre repas fut terminé, ils allumèrent philosophiquement leurs cigares et fumèrent, les regards fixés vers la plaine, en attendant la nuit avec impatience.

 

Près d’une demi-heure s’écoula ainsi sans que rien vînt troubler la quiétude dont jouissaient les aventuriers.

 

Le soleil baissait rapidement à l’horizon, le ciel prenait peu à peu des teintes plus sombres, les cimes éloignées des montagnes s’effaçaient sous d’épais nuages de brume, enfin tout annonçait que la nuit n’allait pas tarder à couvrir la terre.

 

Tout à coup les vautours, qui s’étaient abattus en grand nombre sur les cadavres, dont ils faisaient une horrible curée, s’envolèrent et s’élevèrent tumultueusement dans les airs en poussant des cris discordants.

 

– Oh ! oh ! fit le comte, que se passe-t-il donc là-bas ?… cette déroute annonce quelque chose.

 

– Nous allons probablement savoir bientôt à quoi nous en tenir, et si nous sommes cernés ainsi que le prétend le chef, répondit don Tadeo.

 

– Mon frère verra, répliqua l’Ulmen avec un sourire malin.

 

Une troupe composée d’une cinquantaine de lanceros chiliens venait de sortir au grand trot du défilé.

 

En arrivant dans la plaine, elle obliqua un peu sur la gauche et s’engagea dans le sentier qui conduit à Santiago.

 

Don Tadeo et le comte cherchaient en vain à reconnaître les hommes qui composaient ce détachement et surtout le chef qui les commandait.

 

L’ombre était déjà trop épaisse.

 

– Ce sont des visages pâles, dit froidement Curumilla, dont les yeux perçants avaient du premier coup d’œil reconnu les nouveaux venus.

 

Cependant les cavaliers continuaient paisiblement à cheminer, ils semblaient être exempts de toute inquiétude, ce qui était facile à voir, car ils avaient leurs fusils rejetés en arrière sur leur dos, leurs longues lances traînaient nonchalamment, et c’est à peine s’ils conservaient leurs rangs.

 

Ces cavaliers formaient l’escorte que don Gregorio Peralta avait donnée à don Ramon Sandias pour l’accompagner jusqu’à Santiago.

 

Ils s’approchaient de plus en plus des épais taillis qui se trouvaient, comme des sentinelles avancées, un peu en avant de la forêt vierge, dans les profondeurs de laquelle ils n’allaient pas tarder à disparaître, lorsqu’un horrible cri de guerre répété par les échos des Quebradas retentit auprès d’eux, et une nuée d’Araucans les assaillit avec fureur de tous les côtés à la fois.

 

Les Espagnols, pris à l’improviste, épouvantés par cette attaque subite, ne firent qu’une molle résistance et se débandèrent dans toutes les directions.

 

Les Indiens les poursuivirent avec acharnement et bientôt tous furent pris ou tués.

 

Un pauvre diable qui s’était sauvé dans la direction du rocher où se tenaient les aventuriers, haletants et terrifiés de cet épouvantable massacre, vint tomber sous leurs yeux, le corps traversé de part en part d’un coup de lance.

 

Puis, comme par enchantement, Indiens et Chiliens tous disparurent dans la forêt.

 

La plaine redevint calme et solitaire.

 

– Eh bien ! demanda Curumilla à don Tadeo, que pense mon père, les Indiens se sont-ils retirés ?

 

– Vos prévisions étaient justes, chef, je dois en convenir. Hélas ! ajouta-t-il avec un soupir qui ressemblait à un sanglot, qui sauvera ma pauvre fille ?

 

– Moi, vive Dieu ! s’écria résolument le comte. Écoutez, chef, nous avons commis l’incroyable sottise de nous fourrer dans cette souricière, il faut en sortir à tout prix ; si Valentin était ici, son esprit inventif nous en donnerait les moyens, j’en suis convaincu ; je vais vous quitter, dites-moi où il est, je le ramènerai avec moi, et nous verrons si ce ramassis de démons pourra nous arrêter.

 

– Merci, dit chaleureusement don Tadeo, mais ce n’est pas vous, c’est moi, mon ami, qui dois tenter cette hasardeuse entreprise.

 

– Allons donc ! fit gaiement le jeune homme, laissez-moi faire, je suis certain que je réussirai.

 

– Oui, fit Curumilla, mes frères les visages pâles ont raison, Trangoil Lanec et mon frère aux cheveux d’or nous sont indispensables ; un homme ira les chercher, mais cet homme, ce sera Joan.

 

– Je connais la montagne, dit alors celui-ci, qui se mêla à l’entretien, les visages pâles ne savent pas les ruses indiennes, ils sont aveugles la nuit, ils s’égareraient et tomberaient dans un piège, Joan rampe comme la vivara – couleuvre, – il a le flair du chien bien dressé, il trouvera. Antinahuel est un Lapin, voleur des Serpents Noirs, Joan veut le tuer.

 

Sans ajouter une parole, l’Indien se débarrassa de son poncho, dont il se fit une ceinture, et se prépara à partir.

 

Avec son couteau, Curumilla trancha un morceau de son poncho large de quatre doigts environ, et le remit à Joan en lui disant :

 

– Mon fils remettra ceci à Trangoil Lanec afin qu’il reconnaisse de quelle part il vient, et il lui racontera ce qui se passe ici.

 

– Bon, fit Joan en serrant le morceau d’étoffe dans sa ceinture, où trouverai-je le chef ?

 

– Dans la tolderia de San-Miguel, où il nous attend.

 

– Joan va partir, dit l’Indien avec noblesse, s’il ne remplit pas sa mission, c’est qu’on l’aura tué.

 

Les trois hommes lui pressèrent chaleureusement la main.

 

L’Indien les salua et commença à descendre ; aux dernières lueurs du jour ils le virent en rampant atteindre les premiers arbres de la montagne du Corcovado ; arrivé là il se retourna, fit avec la main un geste d’adieu et disparut au milieu des hautes herbes.

 

Les aventuriers tressaillirent.

 

Un coup de fusil, presque immédiatement suivi d’un second, venait de retentir dans la direction prise par leur émissaire.

 

– Il est mort ! s’écria le comte avec désespoir.

 

– Peut-être ! répondit avec hésitation Curumilla, Joan est un guerrier prudent ; seulement mes frères voient que la fuite est impossible, et que nous sommes bien réellement cernés.

 

– C’est vrai, murmura don Tadeo avec accablement.

 

Et il laissa tomber sa tête dans ses mains.

 

LXI

PROPOSITIONS.


L’obscurité ne tarda pas à envelopper la terre et à confondre tous les objets.

 

Les ténèbres étaient épaisses. Des nuages couraient lourdement dans l’espace et cachaient le disque blafard de la lune.

 

Un silence de mort pesait sur la nature. Parfois ce silence était interrompu par les cris sinistres des bêtes fauves ou les sifflements du vent à travers les branches des arbres.

 

En vain les trois hommes réfugiés sur les rochers se fatiguaient les yeux en cherchant à distinguer les objets, autour d’eux tout était obscurité.

 

À de longs intervalles, des bruits sans nom montaient jusqu’à la plate-forme sur laquelle ils se trouvaient et augmentaient encore leur inquiétude.

 

Obligés de veiller avec soin pour éviter toute surprise, aucun d’eux n’eut le loisir de prendre un instant de repos.

 

Don Tadeo avait remarqué pendant le jour que, bien que les rochers au sommet desquels ils étaient s’élevassent à pic dans l’espace, la montagne sur la pente de laquelle ils s’élevaient était beaucoup plus haute qu’eux, et que bien qu’à une distance assez considérable, d’adroits tireurs postés à une certaine hauteur les domineraient et les fusilleraient presque sans coup férir.

 

Il fit part à ses compagnons de cette observation, dont ils reconnurent la justesse.

 

Du côté de la plaine, ils étaient parfaitement garantis, l’escalade était impossible et ils pouvaient tirer à l’abri sur ceux qui les attaqueraient.

 

Ils s’occupèrent donc de se fortifier également du côté opposé.

 

Ils profitèrent des ténèbres qui les enveloppaient comme d’un linceul pour le faire.

 

Ils élevèrent une espèce de mur en entassant les pierres les unes sur les autres à une hauteur de huit pieds, et comme en ce pays les rosées sont excessivement fortes, au moyen de la lance de Curumilla et de celle de Joan, que celui-ci avait abandonnée en partant, ils établirent une espèce de tente en étendant dessus deux ponchos qu’ils attachèrent l’un à l’autre. Sous cette tente ils entassèrent les couvertures et les pellones de leurs chevaux, de sorte que non-seulement ils parvinrent à se garantir de toute attaque de ce côté, mais encore ils se procurèrent un abri fort utile contre le froid de la nuit et la chaleur des rayons du soleil pendant le jour, s’ils étaient contraints de demeurer longtemps en ce lieu.

 

Cette tente leur servit aussi pour mettre à couvert leurs provisions de guerre et de bouche, que l’eau et le soleil auraient également détériorées.

 

Ces divers travaux les occupèrent une grande partie de la nuit.

 

Vers trois heures du matin, comme l’obscurité commençait à se dissiper, que le ciel prenait à l’horizon ces teintes d’opale qui précèdent ordinairement dans ces contrées le lever du soleil, Curumilla s’approcha de ses deux compagnons, qui luttaient vainement contre le sommeil et la fatigue qui les accablaient.

 

– Que mes frères dorment deux heures, leur dit-il, Curumilla veillera.

 

– Mais vous, chef, lui répondit don Tadeo, vous qui vous êtes si noblement dévoué à notre cause, vous devez avoir au moins autant besoin de repos que nous, dormez ! nous veillerons à votre place.

 

– Curumilla est un chef, répondit l’Ulmen, il ne dort pas sur le sentier de la guerre.

 

Les deux hommes connaissaient trop bien leur ami pour lui faire des observations inutiles ; charmés au fond du cœur de ce refus qui leur permettait de reprendre des forces, ils se jetèrent sur les pellones et s’endormirent presque aussitôt.

 

Lorsque Curumilla fut bien certain que ses compagnons étaient plongés dans le sommeil, il se glissa en rampant le long de la pente des rochers et arriva au pied de la forteresse.

 

Nous avons dit que la montagne était couverte d’une profusion de hautes herbes, du milieu de ces herbes, desséchées par les rayons ardents du soleil de l’été, s’élevaient par places des bouquets d’arbres résineux ; Curumilla s’accroupit dans les buissons et prêta l’oreille.

 

Rien ne troublait le silence.

 

Tout dormait ou semblait dormir dans la plaine et sur la montagne.

 

Le chef ôta son poncho, s’étendit sur le sol, de façon à dissimuler le plus possible sa présence, puis il jeta son poncho sur lui et s’en recouvrit. Ce soin pris, il tira son mechero de sa ceinture et battit le briquet sans craindre, grâce à ses minutieuses précautions, que les étincelles qui jaillissaient de la pierre fussent aperçues dans l’obscurité.

 

Dès qu’il eut du feu il ramassa des feuilles sèches au pied d’un buisson, souffla patiemment pour aviver le feu jusqu’à ce que la fumée eût pris une certaine consistance, puis il s’éloigna en rampant comme il était venu et regagna le sommet des rochers sans avoir donné l’éveil à aucune des nombreuses sentinelles qui, probablement, surveillaient dans l’ombre les mouvements des aventuriers.

 

Ses compagnons dormaient toujours.

 

– Och ! se dit-il en lui-même avec satisfaction, à présent nous ne craindrons pas que des tirailleurs s’embusquent derrière les arbres au-dessus de nous.

 

Et il resta les yeux obstinément fixés sur la place qu’il venait de quitter.

 

Bientôt une lueur rougeâtre perça l’obscurité ; cette lueur grandit peu à peu et se changea en une colonne de flamme qui monta vers le ciel en épais tourbillons et en lançant autour d’elle des milliers d’étincelles. La flamme gagna rapidement de proche en proche, si bien que tout le sommet de la montagne se trouva presque immédiatement en feu.

 

Des cris furieux se faisaient entendre et l’on voyait courir à la lueur de l’incendie une foule d’Indiens qui s’échappaient de leurs postes d’observation, et dont les silhouettes se détachaient en noir dans ce foyer incandescent.

 

Mais le Corcovado n’était pas complètement boisé, aussi l’incendie ne put-il pas s’étendre au loin. Néanmoins, le but que Curumilla s’était proposé était atteint, les lieux qui une heure auparavant offraient d’excellents abris, étaient à présent entièrement découverts.

 

Aux cris poussés par les Indiens, don Tadeo et le comte s’étaient éveillés en sursaut, et croyant à une attaque ils avaient rejoint le chef.

 

Ils le trouvèrent contemplant l’incendie d’un œil radieux, se frottant les mains et riant silencieusement.

 

– Eh ! fit don Tadeo, qui a allumé ce brasier ?

 

– Moi ! répondit Curumilla, voyez comme ces bandits se sauvent à demi-grillés.

 

Les deux hommes partagèrent franchement son hilarité.

 

– Ma foi ! observa le comte, vous avez eu une heureuse idée, chef ! nous sommes débarrassés de voisins qui n’auraient pas laissé que d’être incommodes.

 

Faute d’aliments, l’incendie s’éteignit aussi rapidement qu’il s’était allumé ; les aventuriers dirigèrent leurs regards vers la plaine.

 

Ils poussèrent un cri d’étonnement et de stupeur.

 

Aux premiers rayons du soleil levant, mêlés aux lueurs mourantes de l’incendie, ils avaient aperçu un camp indien entouré d’un large fossé et retranché dans toutes les règles araucanes.

 

Dans l’intérieur de ce camp, qui était assez considérable, s’élevait un grand nombre de huttes, construites avec des peaux de bœufs tendues sur des pieux croisés fichés en terre.

 

Les trois hommes allaient avoir à soutenir un siège en règle.

 

Toutes les prévisions de Curumilla s’étaient accomplies avec une précision désespérante.

 

– Hum ! dit le comte, je ne sais trop comment nous nous en tirerons.

 

– Eh, mais, observa don Tadeo, on dirait qu’ils demandent à parlementer.

 

– Oui, dit Curumilla en épaulant son fusil, faut-il tirer ?

 

– Gardez-vous-en bien, chef, s’écria don Tadeo, voyons d’abord ce qu’ils veulent, peut-être leurs propositions sont-elles acceptables.

 

– J’en doute, répondit le comte, cependant je crois que nous devons les écouter.

 

Curumilla redressa tranquillement son fusil sur lequel il s’appuya nonchalamment.

 

Plusieurs hommes étaient sortis du camp.

 

Ces hommes étaient sans armes.

 

L’un d’eux agitait de la main droite, au-dessus de sa tête, un de ces drapeaux étoilés qui servent de guidons aux Araucans.

 

Deux de ces individus portaient le costume chilien. Arrivés presque au pied de la citadelle improvisée, ils s’arrêtèrent.

 

La hauteur était assez grande, la voix n’arrivait que faiblement aux oreilles des assiégés.

 

– Que l’un de vous descende, cria une voix que don Tadeo reconnut pour être celle du général Bustamente, afin que nous puissions vous poser les conditions que nous voulons bien vous offrir.

 

Don Tadeo se préparait à répondre, le comte le repoussa vivement en arrière.

 

– Êtes-vous fou, cher ami, dit-il un peu brusquement, ils ignorent quels sont les hommes qui sont ici, il est inutile de les en instruire, laissez-moi faire.

 

Et se penchant sur le bord de la plate-forme :

 

– Si l’un de nous descend, cria-t-il, sera-t-il libre de rejoindre ses compagnons, si vos propositions ne sont pas acceptées ?

 

– Oui, répondit le général, sur ma parole d’honneur de soldat, il ne sera rien fait au parlementaire et il pourra rejoindre ses compagnons.

 

Louis regarda don Tadeo.

 

– Allez, lui dit celui-ci avec noblesse, moi, qui suis son ennemi, je me fierais à sa parole.

 

Le jeune homme se retourna vers la plaine.

 

– Je viens, cria-t-il.

 

Alors il quitta ses armes et, avec l’adresse et la célérité d’un chamois, il sauta de rocher en rocher et au bout de cinq minutes il se trouva en face des chefs ennemis.

 

Ils étaient quatre, nous l’avons dit.

 

Antinahuel, le Cerf Noir, le général Bustamente et le sénateur don Ramon Sandias.

 

Seul, le sénateur n’était pas blessé.

 

Le général et Antinahuel avaient des blessures à la tête et à la poitrine, le Cerf Noir portait le bras droit en écharpe.

 

Le comte, dès qu’il fut devant eux, les salua avec la plus exquise courtoisie, et se croisant les bras sur la poitrine, il attendit qu’il leur plût de prendre la parole.

 

– Caballero, lui dit don Pancho avec un sourire contraint, le soleil est bien chaud, ici ; comme vous le voyez je suis blessé, voudriez-vous nous suivre dans le camp ? vous n’aurez rien à craindre.

 

– Monsieur, répondit le jeune homme avec hauteur, je ne crains rien, ma démarche vous le prouve, je vous suivrai où bon vous semblera.

 

Le général s’inclina en signe de remerciement.

 

– Venez, lui dit-il.

 

– Passez, monsieur, je vous suis.

 

Les cinq hommes se dirigèrent alors vers le camp, dans lequel ils furent introduits l’un après l’autre, en marchant sur une planche jetée en travers du fossé.

 

– Hum ! fit le Français à part lui, ces gens-là ont de bien mauvaises figures, je crains bien de m’être jeté dans la gueule du loup.

 

Le général, qui en ce moment le considérait, parut avoir deviné sa pensée, car il s’arrêta au moment de mettre le pied sur la planche, en lui disant :

 

– Monsieur, si vous avez peur, vous pouvez vous retirer.

 

Le jeune homme tressaillit, son front rougit de honte et de colère.

 

– Général, répondit-il avec hauteur, j’ai votre parole, ensuite il est une chose que vous ignorez.

 

– Quelle est cette chose que j’ignore, monsieur ?

 

– Celle-ci, général, c’est que je suis Français.

 

– Ce qui veut dire ?

 

– Que je n’ai jamais peur ; ainsi, veuillez passer, je vous prie, afin que je passe après vous, ou bien, si vous le préférez, cédez-moi votre place.

 

Le général le regarda avec étonnement, presque avec admiration, pendant une seconde ; par un mouvement spontané, il étendit le bras vers lui.

 

– Votre main, monsieur, lui dit-il, vous êtes un brave, il ne tiendra pas à moi, je vous le jure, que vous ne vous en retourniez satisfait de notre entrevue.

 

– Cela vous regarde, monsieur, répondit le jeune homme en posant sa main blanche, fine et aristocratique, dans celle que lui tendait le général.

 

Les deux Indiens avaient attendu, impassibles, la fin de cette discussion.

 

Les Araucans sont bons juges en matière de courage, pour eux cette qualité est la première de toutes, aussi ils l’honorent même dans un ennemi.

 

Les cinq personnages marchèrent silencieusement pendant quelques minutes à travers le camp, enfin ils arrivèrent devant une hutte plus grande que les autres, à l’entrée de laquelle un faisceau de longues lances à banderolles écarlates, plantées en terre, montrait que c’était la hutte d’un chef.

 

Ils entrèrent.

 

Cette hutte était tout à fait privée de meubles, quelques crânes de bœufs épars çà et là servaient de sièges.

 

Dans un coin, sur un amas de feuilles sèches recouvertes de pellones et de ponchos, une femme était étendue la tête enveloppée de compresses.

 

Cette femme était la Linda.

 

Elle paraissait dormir. Pourtant, au bruit causé par l’entrée des chefs, son œil fauve étincela dans la demi-obscurité de la hutte et prouva qu’elle était bien éveillée.

 

Chacun s’assit tant bien que mal sur un crâne de bœuf.

 

Lorsque tous eurent pris place, le général parut se recueillir un instant, puis il leva les yeux sur le comte et lui dit d’une voix brève :

 

– Voyons, monsieur, à quelles conditions consentez-vous à vous rendre ?

 

– Pardon, monsieur, répondit le jeune homme, nous ne consentons à nous rendre à aucune condition, ne déplaçons pas la question, s’il vous plaît, c’est au contraire vous qui avez des propositions à nous faire, ce qui est bien différent, j’attends qu’il vous plaise de les articuler.

 

Un profond silence suivit ces paroles.

 

LXII

LE MESSAGER.


Joan était un jeune homme de trente ans au plus, hardi, aventureux, ne redoutant aucun péril, mais doué aussi de cette astuce froide et profonde qui caractérise ses compatriotes. Avant de partir il avait pesé parfaitement toutes les chances pour et contre le succès de sa mission. Il ne se dissimulait pas qu’elle était hérissée de difficultés et que ce serait en quelque sorte un miracle s’il parvenait à éviter les pièges sans nombre tendus sous ses pas.

 

Ces difficultés, même au lieu de le rebuter, la lui avaient fait accepter avec empressement.

 

Il y voyait l’occasion de jouer un bon tour à Antinahuel, qu’il détestait sans trop savoir pourquoi, nous devons le dire, tout en sauvant Curumilla qui lui avait sauvé la vie.

 

Tout se résumait à traverser, sans être tué, la ligne des sentinelles qui, sans doute, enveloppaient le poste qu’il venait de quitter.

 

Il resta un instant accroupi dans les hautes herbes, réfléchissant au moyen qu’il emploierait pour s’échapper sain et sauf.

 

Il paraît que ce moyen ne tarda pas à être trouvé, car il se mit à courir.

 

Assuré qu’il était bien seul, il déroula son laço, dépassa le nœud coulant et en noua l’extrémité à un buisson.

 

Sur ce buisson il attacha son chapeau de façon à ce qu’il ne pût tomber, puis il s’éloigna avec précaution en déroulant son laço au fur et à mesure.

 

Lorsqu’il fut arrivé à l’extrémité du laço, il tira doucement, par petites secousses, en imprimant un léger mouvement oscillatoire au buisson.

 

Ce mouvement fut aperçu presque aussitôt des sentinelles, elles s’élancèrent de ce côté, virent le chapeau et firent feu.

 

Pendant ce temps-là, Joan détalait avec la légèreté d’un guanacco, riant comme un fou du désappointement des sentinelles, quand elles reconnaîtraient sur quoi elles avaient tiré.

 

Du reste, il avait si bien pris ses mesures qu’il était déjà loin et complètement hors d’atteinte, avant que les Araucans se fussent aperçus du tour qu’il leur avait joué.

 

Il y a loin du cañon del rio seco à la tolderia de San-Miguel par la route tracée, ou pour être plus vrai, à peu près tracée, que prennent les voyageurs ; si Joan avait voulu la suivre, il aurait eu près de quinze lieues à faire.

 

Mais Joan était un Indien, il coupait le chemin à vol d’aigle, en ligne droite.

 

Jeune et doué d’un jarret de fer, il partit au pas gymnastique, traversant monts et vallées, sans jamais ralentir sa marche.

 

Il avait quitté le rocher à six heures du soir. Il arrivait en vue de San-Miguel à trois heures du matin.

 

En neuf heures il avait parcouru plus de douze lieues par des chemins où les chèvres seules et les Indiens peuvent passer.

 

C’était vigoureusement marcher.

 

Quand il entra dans la tolderia, l’ombre et le silence régnaient partout, tous les habitants dormaient, quelques chiens errants hurlaient à la lune, c’était tout !

 

Joan était assez embarrassé, il ne savait comment trouver ceux auxquels il avait affaire, lorsque la porte d’une hutte s’ouvrit, et deux hommes, suivis d’un énorme chien de Terre-Neuve, parurent sur la route.

 

Dès que le chien aperçut l’Indien, il s’élança vers lui en aboyant avec fureur.

 

– Retenez votre chien, s’écria Joan en se mettant promptement en défense.

 

– Ici, César ! ici, monsieur, fit une voix.

 

Le chien obéit et revint en grognant tout bas se placer auprès de son maître.

 

Ces paroles avaient été prononcées en français, langue que naturellement Joan ignorait ; il se souvenait d’avoir vu à Valdivia, auprès des Français, un chien semblable à celui qui lui faisait un si formidable accueil, cela le porta à supposer que le hasard le mettait face à face avec ceux qu’il cherchait.

 

Joan était l’homme de résolution prompte, il prit son parti sans hésiter et cria d’une voix forte :

 

– Marry-marry, êtes-vous le muruche, ami de Curumilla ?

 

– Curumilla ! s’écria Trangoil Lanec en s’approchant, qui a prononcé ce nom ?

 

– Un homme qui vient de sa part, répondit Joan.

 

Le chef dirigea sur lui un œil soupçonneux, mais les ténèbres étaient si épaisses qu’il ne put que difficilement distinguer l’homme qui lui parlait.

 

– Approchez, lui dit-il, puisqu’il vous envoie vers nous, vous devez avoir certaines choses à nous rapporter ?

 

– Êtes-vous ceux que je cherche ? demanda Joan, hésitant à son tour.

 

– Oui, mais dans la hutte, à la clarté d’un candil, nous nous reconnaîtrons mieux qu’ici, où la nuit est plus noire que le cratère de l’autuco.

 

– C’est vrai, appuya Valentin en riant, il fait si noir que le diable marcherait sur sa queue.

 

Les trois hommes entrèrent dans la hutte, suivis par le Terre-neuvien qui formait l’arrière-garde.

 

Sans perdre de temps, Trangoil Lanec sortit son méchero et battit le briquet, on alluma un candil et les trois interlocuteurs se virent.

 

Trangoil Lanec s’avança vers l’Indien :

 

– Bon, dit-il, je reconnais mon penny, c’est lui que déjà Curumilla avait envoyé à Valdivia.

 

– Oui, répondit Joan en montrant le chien qui s’était couché auprès de lui et lui léchait les mains, vous voyez que le chien m’a reconnu.

 

– Celui que mon chien aime, je l’aime, guerrier, voici ma main, dit Valentin.

 

Joan serra cordialement cette main loyale, la franchise du Français lui avait gagné le cœur, entre ces deux hommes désormais c’était à la vie à la mort.

 

Trangoil Lanec s’était accroupi sur le sol, il fit signe à ses compagnons de prendre place à ses côtés.

 

Ceux-ci obéirent.

 

Après un moment de silence, pendant lequel il sembla rassembler ses pensées, le chef se tourna vers Joan :

 

– J’attendais ce soir, au coucher du soleil, dit-il, l’arrivée de Curumilla et de deux amis. Curumilla est un chef, sa parole est sacrée, la nuit s’avance, le hibou a déjà fait entendre son chant lugubre qui annonce le lever du soleil, Curumilla n’est pas venu, quelle raison l’en empêche ? mon fils est un guerrier, il vient de la part de mon frère, qu’il parle, mes oreilles sont ouvertes.

 

Joan s’inclina respectueusement et tira de sa ceinture le morceau d’étoffe que lui avait remis Curumilla comme preuve de sa mission : l’Indien le présenta silencieusement.

 

– Un morceau du poncho de Curumilla ! s’écria violemment Trangoil Lanec en s’en emparant et le passant à Valentin, aussi ému que lui, parle, messager de malheur, mon frère est-il mort ? De quelle terrible nouvelle es-tu porteur ? Parle, au nom de Pillian ! dis-moi les noms de ses assassins, afin qu’avec leurs os Trangoil Lanec se fasse des sifflets de guerre.

 

– Les nouvelles que j’apporte sont mauvaises ; cependant, au moment où je les ai quittés, Curumilla et ses compagnons étaient en sûreté et sans blessures.

 

Les deux hommes respirèrent.

 

– Curumilla, continua l’Indien, coupa ce morceau de son poncho et me le donna en me disant : Va trouver mes frères, montre-leur cette étoffe, alors ils te croiront et tu leur rapporteras dans tous ses détails la situation dans laquelle nous sommes ; je suis parti, j’ai fait douze lieues sans m’arrêter depuis le coucher du soleil, et me voilà.

 

Sur un signe de Trangoil Lanec, Joan fit alors le récit qu’on attendait de lui.

 

Ce récit fut long, l’Ulmen et Valentin l’écoutèrent avec la plus grande attention. Lorsqu’il fut terminé il y eut un silence.

 

Chacun réfléchissait à ce qu’il venait d’entendre.

 

Les nouvelles étaient effectivement mauvaises, la position des assiégés critique ; il était impossible que trois hommes, si résolus qu’ils fussent, pussent longtemps résister aux efforts combinés d’un millier de guerriers furieux de la défaite que les Espagnols leur avaient infligée et qui brûlaient de prendre leur revanche.

 

Le secours qu’ils porteraient à leurs amis serait bien faible, peut-être arriverait-il trop tard.

 

Que faire ?

 

C’est ce que ces trois hommes indomptables se demandaient avec rage, sans pouvoir se faire une réponse satisfaisante.

 

Ils se trouvaient devant une impossibilité qui se dressait implacable et terrible devant eux.

 

Ils n’avaient que deux choses à faire : ou laisser mourir leurs amis sans chercher à les sauver, cette idée ne leur vint même pas, ou aller mourir avec eux.

 

Hors de ces deux combinaisons, il n’y avait rien ! c’était vainement qu’ils se creusaient la tête pour résoudre ce problème insoluble.

 

C’était un mal sans remède, il fallait courber le front ; Valentin fut le premier qui se décida.

 

– Vive Dieu ! dit-il en se levant avec violence, puisque nous ne pouvons que mourir avec nos amis, hâtons-nous de les joindre, la mort leur semblera plus douce si nous sommes près d’eux.

 

– Allons ! répondirent résolument les deux Indiens comme un écho funèbre.

 

Ils sortirent de la hutte.

 

Le soleil se levait radieux à l’horizon.

 

– Bah ! dit Valentin tout ragaillardi par l’air frais du matin et les éblouissants rayons du soleil qui faisaient miroiter les cailloux de la route, nous nous en tirerons ! Tant que l’âme tient au corps, il y a de l’espoir ! ne nous laissons pas abattre, chef, je suis certain que nous les sauverons.

 

L’Ulmen hocha tristement la tête.

 

En ce moment, Joan, qui s’était éloigné sans que, ses compagnons le remarquassent, revint, conduisant en bride trois chevaux harnachés.

 

– À cheval, dit-il, peut-être arriverons-nous à temps.

 

Les deux hommes poussèrent un cri de joie et sautèrent en selle.

 

Alors commença une course furieuse qui ne peut être comparée à rien.

 

Cette course dura six heures.

 

Il était près de onze heures lorsque les trois hommes, toujours suivis par le brave César, arrivèrent en vue de Corcovado.

 

– Ici nous devons mettre pied à terre, dit Joan, continuer plus longtemps notre route à cheval serait nous exposer à être découverts par les éclaireurs de Antinahuel.

 

Les chevaux furent abandonnés.

 

Le plus grand silence régnait aux environs.

 

Les trois compagnons commencèrent à gravir la montagne.

 

Après avoir monté pendant assez longtemps, ils s’arrêtèrent pour reprendre haleine et se consulter.

 

– Attendez-moi ici, dit Joan, je vais à la découverte, nous devons être entourés d’espions.

 

Ses compagnons s’étendirent sur le sol ; il s’éloigna en rampant.

 

Au lieu de monter davantage, l’Indien, qui avait calculé qu’ils se trouvaient à peu près à la hauteur du bloc de rochers, obliqua peu à peu et disparut bientôt derrière un bloc de rochers.

 

Son absence fut longue, près d’une heure s’écoula avant qu’il reparût.

 

Ses amis, inquiets de cette longue attente, ne savaient quel parti prendre ni que penser.

 

Ils craignaient qu’il n’eût été découvert et fait prisonnier.

 

Déjà ils se préparaient à reprendre leur marche, au risque de ce qui pourrait arriver, lorsqu’ils le virent accourir rapidement sans même se donner la peine de se cacher.

 

Quand il fut près d’eux :

 

– Eh bien ! lui demanda vivement Valentin, que se passe-t-il ? pourquoi cet air joyeux répandu sur votre visage ?

 

– Curumilla est un chef prudent, répondit Joan, il a brûlé la forêt derrière les rochers.

 

– Quel si grand avantage cet incendie nous procure-t-il donc ?

 

– Un immense. Les guerriers de Antinaturel étaient embusqués à l’abri des arbres, ils ont été obligés de se retirer ; à présent, la route est libre, nous pouvons joindre nos amis quand nous voudrons.

 

– Allons, alors ! s’écria Valentin.

 

– Et Curumilla ? demanda Trangoil Lanec, comment l’avertir de notre présence ?

 

– Je l’ai averti, reprit Joan, il a aperçu mon signal, il nous attend.

 

– Ces diables d’Indiens pensent à tout, se dit Valentin en mordillant sa moustache ; allons, viens César, viens, mon bon chien, ce sera malheureux si avec le secours de ces trois hommes résolus, je ne parviens pas à sauver mon pauvre Louis ; l’horizon se rembrunit d’une furieuse façon, ajouta-t-il, bigre ! il faut faire attention à ne pas laisser sa peau ici.

 

Et, suivi de César, qui le regardait en remuant la queue et semblait comprendre les pensées qui attristaient son maître, tant son regard était expressif, il se mit à marcher derrière Trangoil Lanec qui, lui, marchait pour ainsi dire dans les pas de Joan. Vingt minutes plus tard, sans avoir été inquiétés, ils se trouvaient au pied des rochers, du haut de la plate-forme desquels don Tadeo et Curumilla, leur faisaient de joyeux signaux de bienvenue.

 

LXIII

DANS LA GUEULE DU LOUP.


Nous sommes forcé d’interrompre notre récit, afin de raconter différents incidents qui étaient arrivés dans le camp des Aucas, à la suite du combat livré aux Espagnols dans le défilé.

 

Les hommes embusqués au sommet des rochers leur avaient fait souffrir des pertes sensibles.

 

Les principaux chefs araucaniens, échappés sains et saufs à la lutte acharnée du matin, avaient été grièvement blessés, frappés par des mains invisibles.

 

Le général Bustamente, jeté à bas de son cheval, avait reçu une balle qui, heureusement pour lui, n’avait fait qu’entamer assez légèrement les chairs.

 

Les Araucans, furieux de cette attaque à laquelle ils étaient loin de s’attendre, et dans le premier paroxysme de la colère, avaient juré de se venger sans désemparer.

 

Résolution qui mettait les aventuriers dans une position fort critique.

 

Le général Bustamente avait été enlevé évanoui du champ de bataille et caché dans les bois, ainsi que la Linda.

 

Don Pancho, presque immédiatement pansé, revint promptement à lui.

 

Son premier mouvement fut de chercher à savoir où il était et de s’informer de ce qui s’était passé.

 

Antinahuel le lui dit :

 

– Quelle conduite tiendra mon frère ? lui demanda le général.

 

– Le Grand Aigle a ma parole, répondit le chef avec un regard louche, qu’il tienne sa parole, je tiendrai la mienne.

 

– Je n’ai pas la langue double, dit le général, que je revienne au pouvoir et je restituerai au peuple araucan le territoire qui lui a appartenu.

 

– Alors, que mon père ordonne, j’obérai, reprit Antinahuel.

 

Un sourire d’orgueil plissa la lèvre dédaigneuse du général, il comprit que tout n’était pas encore fini pour lui et se prépara à jouer hardiment cette dernière partie, d’où dépendait sa fortune ou sa perte.

 

– Où sommes-nous ? demanda-t-il.

 

– Embusqués en face des visages pâles qui nous ont si rudement salués, il y a une heure, à notre entrée dans la plaine.

 

– Et que prétend mon frère ?

 

– M’emparer d’eux, répondit Antinahuel, ces hommes mourront.

 

Sur ces derniers mots, il salua le général et se retira.

 

Après son départ, don Pancho resta plongé dans une sombre mélancolie ; cette obstination des Aucas à réduire une poignée d’aventuriers, dont la résistance serait longue sans doute, pouvait faire manquer le plan que déjà il mûrissait dans sa tête, en donnant aux patriotes le temps de se préparer à cette lutte nouvelle.

 

Pour la réussite de ses projets, la célérité était la condition sine qua non, et il maudissait l’orgueil des Indiens, qui leur faisait sacrifier à une vaine entreprise, sans autre intérêt que la mort de quelques hommes, des questions pour lui d’un si haut intérêt.

 

La tête tristement appuyée sur la main, il se plongeait dans ces réflexions lorsqu’il sentit qu’on le tirait légèrement par son habit.

 

Il se retourna avec surprise et retint avec peine un cri d’horreur.

 

Doña Maria, les vêtements déchirés et maculés de sang et de boue, le visage enveloppé de compresses et de linges sanglants.

 

La courtisane devina l’impression qu’elle avait produite sur l’homme que jusqu’à ce moment elle avait tenu courbé devant elle, obéissant à ses moindres caprices, elle comprit qu’avec la beauté s’était en allé l’amour ; un sourire amer crispa ses lèvres.

 

– Je vous fais horreur, don Pancho ? dit-elle d’une voix lente, avec un accent de tristesse indéfinissable.

 

– Madame ! fit vivement le général.

 

Elle l’interrompit.

 

– Ne vous abaissez pas à un mensonge indigne de vous et de moi. Qu’a d’étonnant ce qui se passe ? n’en est-il pas toujours ainsi ?

 

– Madame, croyez bien…

 

– Vous ne m’aimez plus, vous dis-je, don Pancho, je suis laide, à présent, reprit-elle avec amertume ; du reste ne vous ai-je pas tout sacrifié, il ne me restait plus que ma beauté, je vous l’ai donnée avec joie.

 

– Je ne répondrai pas aux récriminations déguisées que vous m’adressez, j’espère vous prouver par mes actes que…

 

– Laissons là, interrompit-elle violemment, ces banalités dont ni vous ni moi ne croyons un mot ; si l’amour ne peut plus nous unir, que la haine soit le lien qui nous attache l’un à l’autre : nous avons le même ennemi.

 

– Don Tadeo de Leon ! fit-il avec colère.

 

– Oui, don Tadeo de Leon, celui qui, il y a quelques jours à peine, nous a abreuvés de tant d’humiliations.

 

– Mais je suis libre aujourd’hui, s’écria-t-il avec un accent terrible.

 

– Grâce à moi, dit-elle avec intention, car tous vos lâches partisans vous avaient abandonné.

 

– Oui, répondit-il, c’est vrai, vous seule m’êtes restée fidèle.

 

– Les femmes sont ainsi, elles ne comprennent pas les sentiments bâtards, chez elles tout est franchement dessiné, elles aiment ou elles haïssent ; mais assez sur ce chapitre, il faut vous hâter de profiter de votre liberté : vous connaissez l’habileté et la froide bravoure de votre ennemi, si vous lui en donnez le temps, en peu de jours il deviendra un colosse dont il vous sera impossible de saper les larges bases de granit.

 

– Oui, murmura-t-il comme en se parlant à lui-même, je le sais, je le sens, hésiter c’est tout perdre ! mais que faire ?

 

– Ne pas se désespérer d’abord, et examiner tout ce qui se passera ici. Oh ! ajouta-t-elle en penchant la tête en avant, entendez-vous ce bruit ? c’est peut-être le secours que nous attendons qui nous arrive.

 

Il se fit un grand mouvement dans le bois, c’était l’escorte de don Ramon qui était entourée et faite prisonnière par les Indiens.

 

Antinahuel apparut, amenant un personnage que les deux interlocuteurs reconnurent aussitôt.

 

Cet homme était don Ramon Sandias.

 

En apercevant la Linda, il fit un saut de frayeur, et si le chef ne l’avait pas retenu, il se serait enfui au risque de se faire tuer par les Indiens.

 

– Misérable ! s’écria le général en lui serrant la gorge.

 

– Arrêtez, dit la Linda en dégageant le sénateur plus mort que vif.

 

– Comment, vous défendez cet homme ! s’écria le général au comble de l’étonnement, vous ne savez donc pas qui il est ? non-seulement il m’a indignement trahi avec son complice Cornejo, mais encore c’est lui qui vous a fait cette affreuse blessure.

 

– Je sais tout cela, répondit la Linda avec un sourire qui donna la chair de poule au pauvre diable, qui crut sa dernière heure arrivée, mais, continua-t-elle, la religion commande l’oubli et le pardon des injures, j’oublie et je pardonne à don Ramon Sandias, et vous ferez comme moi, don Pancho.

 

– Mais… voulut-il dire.

 

– Vous ferez comme moi, reprit-elle de sa voix la plus calme, avec un regard significatif.

 

Le général comprit que la Linda avait une idée, il n’insista pas.

 

– Bon, dit-il, puisque vous le désirez, doña Maria, je pardonne comme vous ; tenez, don Ramon, voici ma main, ajouta-t-il en la lui tendant.

 

Le sénateur ne savait pas s’il devait en croire ses oreilles, mais à tout hasard il saisit avec empressement cette main qui lui était tendue et la secoua de toutes ses forces.

 

Antinahuel sourit avec mépris au dénouement de cette scène dont, malgré toute son astuce, il ne devina pas la portée.

 

– S’il en est ainsi, dit-il, je vous laisse ensemble, il est inutile d’attacher ce prisonnier.

 

– Parfaitement inutile, appuya don Pancho.

 

– Oui, fit le toqui, je vois que vous vous entendez.

 

– On ne peut pas mieux, chef, on ne peut pas mieux, reprit le général avec un sourire d’une expression indéfinissable.

 

Antinahuel se retira.

 

Sitôt qu’il fut seul avec la Linda et le général, don Ramon ne mit plus de bornes à sa reconnaissance.

 

– Oh ! mes chers bienfaiteurs, s’écria-t-il avec enthousiasme, en s’élançant vers eux.

 

– Un instant, caballero, s’écria don Pancho, nous avons à causer, maintenant.

 

Le sénateur s’arrêta tout interdit.

 

– Avez-vous donc supposé, dit la Linda, qu’un plat coquin de votre espèce puisse nous inspirer la moindre pitié ?

 

– Mais, continua le général, nous avons tenu à être les seuls à disposer de vous.

 

– Vous reconnaissez, n’est-ce pas, reprit la Linda, que vous êtes bien réellement en notre pouvoir, et que si nous voulons vous tuer, cela nous est facile ?

 

Le sénateur resta anéanti.

 

– Maintenant, ajouta le général, répondez catégoriquement aux questions qui vous seront adressées ; je dois vous avertir qu’un mensonge ferait tomber votre tête.

 

Un nouveau tremblement agita le sénateur.

 

– Comment vous trouvez-vous ici ?

 

– Oh ! d’une manière bien simple, général, je viens à l’instant d’être surpris par les Indiens.

 

– Où alliez-vous ?

 

– À Santiago.

 

– Seul ?

 

– Non pas, diable ! j’avais une escorte de cinquante cavaliers. Hélas ! ajouta-t-il avec un soupir, ce n’était pas assez.

 

Au mot d’escorte, le général et la Linda se lancèrent un coup d’œil d’intelligence.

 

Don Pancho continua son interrogatoire.

 

– Qu’alliez-vous faire à Santiago ?

 

– Hélas ! je suis fatigué de la politique, mon intention était de me retirer dans ma quinta de Cerro Azuel, au milieu de ma famille.

 

– Vous n’aviez pas d’autre but ? demanda le général.

 

– Ma foi non.

 

– Vous en êtes sûr ?

 

– Certes… Ah ! attendez, fit-il en se ravisant, j’étais chargé d’une mission.

 

– Là ! vous voyez bien !

 

– Oh ! mon Dieu ! je l’avais oublié, je vous assure.

 

– Hum ! et quelle était cette mission ?

 

– Je l’ignore.

 

– Comment, vous l’ignorez ?

 

– Ma foi oui, j’étais chargé d’une dépêche.

 

– Donnez.

 

– Voilà !

 

Le général s’en empara, brisa le cachet et la parcourut rapidement des yeux.

 

– Bah ! fit-il en la froissant entre ses doigts crispés, cette dépêche n’a pas le sens commun, elle est du genre de celles que l’on confie aux gens de votre espèce.

 

Le sénateur feignit de prendre cette phrase pour un compliment.

 

– C’est ce que j’avais pensé aussi, dit-il avec un sourire qui avait la prétention d’être agréable, mais dont la terreur qui décomposait ses traits faisait à son insu une affreuse grimace.

 

À cette réponse saugrenue, le général ne put retenir son sérieux, il éclata d’un franc éclat de rire, auquel le sénateur s’associa avec empressement, sans savoir pourquoi.

 

Doña Maria mit fin à cette hilarité en prenant la parole.

 

– Don Pancho, dit-elle, rendez-vous auprès de Antinahuel, il est important que demain au lever du jour il fasse demander une entrevue aux aventuriers qui se sont perchés comme des hiboux au sommet du rocher.

 

– Mais, il refusera, observa le général étonné.

 

– Il faut qu’il accepte, chargez-vous de le convaincre.

 

– J’essaierai.

 

– Il faut réussir.

 

– Je réussirai, puisque vous l’exigez.

 

– Pendant votre absence, moi, je causerai avec cet homme.

 

– À votre aise, je me retire.

 

De quels arguments se servit le général pour amener le toqui à parlementer avec les assiégés ? il est certain qu’il y réussit.

 

Lorsqu’il rejoignit doña Maria, celle-ci terminait sa conversation avec le sénateur, en lui disant d’une voix sardonique :

 

– Arrangez-vous comme vous pourrez, cher monsieur, si vous échouez, je vous livre aux Indiens qui vous brûleront tout vif.

 

– Hum ! fit don Ramon avec épouvante, s’ils apprennent que c’est moi qui ai fait cela, que m’arrivera-t-il ?

 

– Vous serez brûlé.

 

– Diable ! diable ! la perspective n’est pas agréable ; franchement, est-ce que vous ne pourriez pas charger un autre de cette commission ?

 

Doña Maria sourit avec finesse.

 

– Tranquillisez-vous, lui dit-elle, vous m’aurez pour complice, je vous aiderai.

 

– Oh ! alors, fit-il avec joie, je suis certain de réussir.

 

La Linda lui tint parole, elle l’aida à exécuter le hardi projet qu’elle avait conçu.

 

Don Pancho s’abstint d’interroger la courtisane.

 

Il savait qu’elle travaillait pour lui, cela lui suffisait. Il attendait patiemment qu’elle jugeât convenable de lui faire ses confidences.

 

LXIV

LA CAPITULATION.


Retournons dans la hutte du conseil, où le comte de Prébois-Crancé avait été introduit par le général.

 

Don Pancho Bustamente avait trop de courage personnel pour ne pas aimer et apprécier cette qualité chez un autre.

 

L’attitude fière et hautaine prise par le jeune homme lui avait plu ; aussi, après sa réponse, au lieu de lui savoir mauvais gré de la manière dont il avait rétabli les faits et posé la question, il lui en sut gré, et lui dit en s’inclinant :

 

– Votre observation est parfaitement juste, monsieur…

 

– Le comte de Prébois-Crancé, acheva le Français en saluant.

 

En Amérique, cette terre de l’égalité par excellence, à ce que prétendent du moins les gens qui n’y sont jamais allés, la noblesse n’existe pas. Les titres y sont par conséquent inconnus. Pourtant il n’y a pas de pays au monde où cette noblesse et ces titres jouissent d’un plus grand prestige.

 

Un comte ou un marquis sont regardés par les populations qu’ils visitent comme des hommes d’une essence supérieure à celle du commun des martyrs. Et ce que nous disons ici ne se rapporte pas seulement à l’Amérique du Sud, où, après tout, selon la vieille loi qui dit que tout Castillan est noble, les descendants des Espagnols pourraient à bon droit revendiquer la noblesse ; mais c’est surtout aux États-Unis que l’influence des titres règne dans toute sa force.

 

L’immortel Fenimore Cooper avait du reste fait avant nous cette observation dans un de ses romans. Il raconte l’effet produit par un de ses personnages, Américain d’origine, qui, ayant émigré en Angleterre à la Révolution, en était revenu affublé du titre de Baronnet : cet effet fut immense, et Cooper ajoute naïvement que ces dignes Yankees en furent tout enorgueillis.

 

D’où peut provenir cette anomalie chez des républicains aussi farouches que les Américains ?

 

Pour notre part, nous avouons franchement notre incompétence, et nous laissons à d’autres plus initiés dans les mystères du cœur humain, le soin de résoudre cette question ardue.

 

Le général et le sénateur regardèrent le jeune homme avec une curiosité sympathique, et don Pancho reprit au bout d’un instant :

 

– Avant toute autre question, permettez-moi, monsieur le comte, de vous demander comment il se fait que vous, personnellement, vous vous trouviez parmi les hommes que nous assiégeons ?

 

– Par la raison la plus simple, monsieur, répondit Louis avec un fin sourire : je voyage avec quelques amis et plusieurs domestiques ; hier le bruit d’un combat est arrivé jusqu’à nous ; je me suis informé naturellement de ce qui se passait ; sur ces entrefaites, plusieurs soldats espagnols, courant sur la crête des montagnes, se sont retranchés sur ce rocher où moi-même j’avais cherché un refuge, ne me souciant nullement de tomber entre les mains des vainqueurs, si ces vainqueurs étaient les Araucans, gens que l’on dit féroces, sans foi ni loi, que sais-je encore ? la bataille commencée dans le défilé a continué dans la plaine ; les soldats, n’écoutant que leur courage, ont tiré sur l’ennemi ; cette imprudence nous a été fatale, puisque voilà pourquoi vous nous avez découverts.

 

Le général et le sénateur savaient parfaitement à quoi s’en tenir sur la véracité de ce récit, auquel cependant, en gens du monde, ils eurent l’air d’ajouter la foi la plus entière ; d’ailleurs, il avait été débité avec une bonne humeur, un laisser-aller et un aplomb si réjouissants qu’ils l’avaient écouté en souriant.

 

Antinahuel et le Cerf Noir l’avaient pris au pied de la lettre.

 

– Ainsi, monsieur le comte, répondit le général, c’est vous qui êtes le chef de la garnison ?

 

– Oui, monsieur…

 

– Le général don Pancho Bustamente.

 

– Ah ! pardon, fit d’un air surpris le jeune homme, qui savait fort bien à qui il s’adressait, j’ignorais, général.

 

Don Pancho sourit avec orgueil.

 

– Et cette garnison est-elle nombreuse ? reprit-il.

 

– Hum ! assez, répondit légèrement le comte.

 

– Trente hommes, peut-être, fit le général d’un ton insinuant.

 

– Oui, à peu près, dit le comte avec aplomb.

 

Le général se leva.

 

– Comment, monsieur le comte, s’écria-t-il avec une feinte colère, c’est avec trente hommes que vous prétendez résister à cinq cents guerriers araucans qui vous entourent ?

 

– Et pourquoi pas, monsieur ? répondit froidement le jeune homme.

 

En disant ces quelques mots, l’accent du Français fut si ferme, son œil lança un tel éclair, que les assistants tressaillirent d’admiration.

 

– Mais c’est de la folie ! reprit le général.

 

– Non, monsieur, c’est du courage, répondit le comte ; vive Dieu ! vous tous qui m’écoutez, vous êtes des hommes intrépides que mon langage ne peut étonner ; à ma place, vous agiriez de même !

 

– Oui ! fit Antinahuel, mon frère le muruche parle bien, c’est un grand chef parmi les guerriers de sa nation, les Aucas seront fiers de le vaincre.

 

Le général fronça le sourcil, l’entrevue prenait une direction qui ne lui convenait pas.

 

– Essayez, chef, répliqua le jeune homme avec fierté, mais la roche qui nous abrite est haute, et nous sommes résolus à nous faire tuer tous avant de nous rendre.

 

– Voyons, monsieur le comte, dit le général d’un ton conciliant, tout ceci n’est qu’un malentendu ; la France n’est pas en guerre avec le Chili, que je sache ?

 

– Je dois l’avouer, répondit Louis.

 

– Il me semble donc qu’il est plus facile de nous entendre que vous ne le supposez ?

 

– Ma foi, je vous dirai franchement que je suis venu en Amérique pour voyager et non pour me battre, et que si j’avais pu éviter ce qui est arrivé hier, je l’eusse fait de grand cœur.

 

– Eh bien ! rien n’est plus facile que de terminer le différend.

 

– Je ne demande pas mieux.

 

– Ni moi non plus, et vous, chef ? dit-il à Antinahuel.

 

– Bon, mon frère est le maître, ce qu’il fera sera bien fait.

 

– Très-bien, reprit le général, voici quelles sont mes conditions : vous, monsieur le comte, et tous les Français qui vous accompagnent, vous serez libres de vous retirer où bon vous semblera ; mais les Chiliens et les Aucas, quels qu’ils soient, qui se trouvent dans votre troupe, nous seront immédiatement livrés.

 

Le comte fronça le sourcil, se leva, et après avoir salué les assistants avec la plus grande courtoisie, sortit résolument de la hutte.

 

Les quatre hommes se regardèrent un instant avec surprise, puis, par un mouvement spontané, ils s’élancèrent sur ses traces.

 

Le comte, d’un pas lent et tranquille, se dirigeait vers le rocher.

 

Le général le rejoignit à quelque distance des retranchements.

 

– Où allez-vous donc, monsieur ? lui dit-il, et pourquoi ce départ subit sans daigner nous répondre ?

 

Le jeune homme s’arrêta.

 

– Monsieur, dit-il d’une voix brève, après une telle proposition, toute réponse est inutile.

 

– Il me semble pourtant… objecta don Pancho.

 

– Fi, monsieur ! n’insistez pas, je vais rejoindre mes compagnons ; sachez bien ceci, c’est que tous les hommes qui sont avec moi se trouvent momentanément placés sous ma protection, ils suivront jusqu’au bout ma fortune comme je suivrai la leur : les abandonner serait commettre une lâcheté ; ces deux chefs aucas qui nous écoutent sont, j’en suis convaincu, des hommes de cœur, ils comprennent que je dois rompre toute négociation.

 

– Mon frère parle bien, dit Antinahuel, mais des guerriers sont morts, il faut que le sang versé soit vengé.

 

– C’est juste, observa le jeune homme, aussi, je me retire, mon honneur me défend de rester plus longtemps ici et de prêter l’oreille à des propositions que je considère comme inacceptables.

 

Tout en parlant, le comte avait continué à marcher, – et les cinq personnes étaient sorties du camp en quelque sorte sans s’en apercevoir, et ne se trouvaient plus qu’à une courte distance de la citadelle improvisée.

 

– Cependant, monsieur, observa le général, avant de refuser si péremptoirement, vous devriez au moins avertir vos compagnons.

 

– Vous avez raison, général, fit le comte avec un sourire railleur.

 

Il prit son agenda, écrivit quelques mots sur une des pages, la déchira et la plia en quatre.

 

– Vous allez être satisfait séance tenante, dit-il ; et se tournant vers le rocher, il porta ses mains à sa bouche en les arrondissant en forme de porte-voix :

 

– Descendez un laço, cria-t-il avec force.

 

Presque immédiatement une longue corde en cuir passa par une des meurtrières et flotta bientôt à un pied du sol.

 

Le comte prit une pierre, l’enveloppa dans la feuille de papier et attacha le tout à l’extrémité du laço qui remonta.

 

Le jeune homme se croisa les bras sur la poitrine, et se tournant vers ceux qui l’entouraient :

 

– Vous aurez bientôt la réponse, dit-il.

 

Une certaine agitation régnait en ce moment parmi les Aucas : un Indien venait d’arriver tout effaré et de murmurer à l’oreille de Antinahuel quelques mots qui l’avaient bouleversé.

 

Le général avait échangé avec le sénateur un regard significatif.

 

Tout à coup, les fortifications mobiles entassées sur le sommet des rochers s’écartèrent comme par enchantement, et la plate-forme parut couverte de soldats chiliens armés de fusils ; un peu en avant d’eux se tenait Valentin avec son chien César.

 

Don Tadeo et les deux chefs indiens étaient seuls invisibles.

 

Valentin était nonchalamment appuyé sur son fusil.

 

Le comte ne savait s’il voulait en croire ses yeux, il se demandait vainement où ses amis avaient recruté ces nombreux soldats.

 

Cependant il ne se démonta pas, nulle trace de surprise ne parut sur son visage, il se retourna paisiblement vers les chefs et leur dit avec un sourire railleur :

 

– Vous voyez, messieurs, que la réponse ne s’est pas fait attendre ; écoutez bien, je vous prie.

 

– Monsieur le comte, cria Valentin avec une voix qui retentit avec l’éclat de la foudre, au nom de vos compagnons qui me chargent de vous répondre, vous avez eu raison de rejeter les propositions honteuses que l’on vous offrait ; nous sommes ici cent cinquante hommes résolus à périr plutôt que de les accepter.

 

Le chiffre de cent cinquante produisit un grand effet sur les chefs aucas, joint à la nouvelle qu’ils venaient de recevoir que leurs prisonniers chiliens avaient réussi à s’échapper du camp avec armes et bagages et à rejoindre les assiégés.

 

Est-il besoin d’expliquer que cette fuite des prisonniers avait été concertée et exécutée par doña Maria et le sénateur.

 

Voilà quel était le projet qu’elle avait conçu pour obliger les Araucans à lever le siège, projet qui, de même que tous ceux formés par cette femme à l’esprit de démon, devait réussir par sa hardiesse même.

 

Le comte qui, lorsqu’il ne représentait qu’une garnison composée de trois hommes, avait tenu un langage si hautain, n’était pas d’humeur à le modifier à présent que la fortune lui souriait si visiblement.

 

– C’est convenu, cria-t-il à Valentin, et s’adressant aux chefs. Vous le voyez, dit-il, mes compagnons sont de mon avis.

 

– Que veut donc mon frère ? demanda Antinahuel.

 

– Oh ! mon Dieu, répondit le jeune homme, m’en aller simplement, je ne suis pas ambitieux, moi, nous sommes tous de braves gens, pourquoi nous égorgerions-nous sans raisons plausibles ? ce serait ridicule. Vous allez rentrer dans vos retranchements en me donnant votre parole d’honneur de ne pas en sortir avant trois heures ; pendant ce temps là j’évacuerai avec ma troupe le poste que j’occupe, et je me retirerai avec armes et bagages, sans descendre dans la plaine ; dès que je serai parti, vous lèverez votre camp et vous partirez de votre côté, sans chercher à inquiéter ma retraite ; ces conditions vous conviennent-elles ?

 

Antinahuel, le Cerf Noir et le général se consultèrent un instant à voix basse.

 

– Nous acceptons, dit Antinahuel, mon jeune frère pâle est un grand cœur, lui et ses mosotones sont libres de se retirer où ils voudront.

 

– Bien, répondit le comte, en serrant la main que lui tendait le toqui, vous êtes un brave guerrier et je vous remercie, chef ! mais j’ai encore une demande à vous adresser.

 

– Que mon frère s’explique, et si je puis la lui accorder je le ferai, répondit Antinahuel.

 

– Eh bien, reprit le jeune homme avec effusion, ne faites pas les choses à demi, chef ; hier vous vous êtes emparé de quelques prisonniers espagnols, rendez-les-moi.

 

– Ces prisonniers sont libres, dit le toqui avec un sourire contraint, ils ont rejoint déjà leurs frères du rocher.

 

Louis comprit alors d’où provenait cet accroissement inouï de sa garnison.

 

– Je n’ai donc plus qu’à me retirer, répondit-il.

 

– Pardon ! pardon ! s’écria le sénateur, qui n’était pas fâché de profiter de l’occasion pour s’éloigner au plus vite de doña Maria et du général, dont la société ne lui plaisait que fort médiocrement, j’étais au nombre de ces prisonniers, moi !

 

– C’est juste, observa don Pancho, que décide mon frère ?

 

– Bon, que cet homme parte, répondit Antinahuel en haussant les épaules.

 

Don Ramon ne se le fit pas répéter, et suivit le comte avec empressement.

 

Louis salua courtoisement les chefs et regagna la tour où ses compagnons l’attendaient avec anxiété.

 

Les préparatifs du départ furent courts.

 

Le sénateur surtout avait hâte de s’éloigner, tant il redoutait de retomber au pouvoir de ceux auxquels par un miracle il avait échappé.

 

Si doña Maria et le général Bustamente s’étaient doutés que l’homme qu’ils haïssaient, et contre lequel ils s’étaient ligués, était au nombre de ceux qu’ils avaient si ardemment travaillé à sauver, quel aurait été leur désappointement !

 

Quelques heures plus tard, ces lieux étaient retombés dans leur solitude habituelle, que troublait seul par intervalles le vol des condors ou la course effarée des guanaccos.

 

Chiliens et Araucans avaient disparu.

 

LXV

L’APPEL
.

Il faisait nuit.

 

Valentin et ses compagnons marchaient toujours.

 

Dès que la position gardée si résolument avait été évacuée, le Parisien avait immédiatement pris non-seulement la direction, mais encore le commandement de la troupe.

 

Ce changement s’était opéré tout naturellement, sans secousses et sans réclamations de la part de ses compagnons.

 

Tous, instinctivement, lui reconnaissaient une supériorité que lui seul ignorait.

 

C’est que depuis son arrivée en Amérique, Valentin se trouvait jeté dans les hasards d’une vie diamétralement opposée à celle que jusqu’alors il avait menée. Sa position en s’élargissant avait élargi son intelligence.

 

Valentin, doué d’une âme énergique, d’un cœur chaud, avait la décision prompte et le regard empreint de cette fermeté qui commande ; aussi, à son insu, exerçait-il sur tous ceux qui l’approchaient une influence dont ils ne se rendaient pas compte, mais qu’ils subissaient.

 

Louis de Prébois-Crancé avait été le premier à éprouver cette influence ; dans le commencement il avait à plusieurs reprises cherché à s’y soustraire, mais bientôt il avait été forcé de convenir avec lui-même de la supériorité de Valentin, et il avait fini par l’accepter.

 

Les Araucans avaient fidèlement observé les conditions du traité : les Chiliens s’étaient tranquillement retirés sans apercevoir un coureur ennemi.

 

Ils suivaient la route de Valdivia.

 

Cependant, ainsi que nous l’avons dit en commençant, il faisait nuit : les ténèbres qui enveloppaient la terre confondaient tous les objets et rendaient la marche excessivement pénible.

 

Les chevaux fatigués n’avançaient plus qu’avec peine, et en trébuchant à chaque pas.

 

Valentin craignit avec raison de s’égarer dans l’obscurité. Arrivé sur les bords d’une rivière qu’il reconnut pour être celle où, quelques jours auparavant, avait eu lieu le renouvellement des traités, il fit halte et campa pour la nuit.

 

Il ne voulait pas, à cette heure avancée, se hasarder à passer sur l’autre rive, d’autant plus que, dans les temps ordinaires, cette rivière, qui n’est qu’un mince filet d’eau coulant clair et limpide dans la plaine, grossie en ce moment par quelque pluie ou quelque fonte de neige dans la montagne, roulait des eaux bruyantes et jaunâtres.

 

Par intervalles, un vent froid frissonnait dans le pâle feuillage des saules, la lune avait disparu sous les nuages et le ciel avait pris une teinte d’acier, sinistre et menaçante.

 

Il y avait de l’orage dans l’air.

 

La prudence ordonnait de s’arrêter et de s’abriter aussi bien que possible, au lieu de s’obstiner à marcher dans les ténèbres qui, d’instants en instants, se faisaient plus intenses ; l’ordre de camper fut accueilli par les compagnons de Valentin avec un cri de joie, et chacun se hâta de tout préparer pour passer la nuit.

 

Les Américains, habitués à la vie nomade, qui plus souvent dorment sous le ciel nu que sous un toit, ne sont jamais embarrassés de se confectionner des abris.

 

Des feux furent allumés pour éloigner les bêtes fauves et combattre le froid piquant de la nuit, et des huttes de feuillages et de branches entrelacées s’élevèrent comme par enchantement.

 

Alors chacun fouillant dans ses alforjas, espèces de larges poches de toile rayée que les huasos et les soldats chiliens portent constamment avec eux, en tira le charquè et la harina tostada, qui devaient composer le souper.

 

Les repas des hommes fatigués d’une longue route sont courts, le sommeil est leur premier besoin ; une heure plus tard, excepté les sentinelles qui veillaient à la sûreté commune, tous les soldats dormaient profondément.

 

Seuls, sept hommes assis autour d’un immense brasier qui brûlait au milieu du camp, causaient entre eux en fumant.

 

Ces hommes, le lecteur les a reconnus.

 

– Mes amis, dit Valentin en ôtant son cigare de sa bouche et en suivant des yeux la légère colonne de fumée bleuâtre qu’il venait de lancer, nous ne sommes plus à une grande distance de Valdivia.

 

– À dix lieues à peine, répondit Joan.

 

– Je crois, sauf meilleur avis, reprit Valentin, que nous ferons bien, avant de prendre un repos dont nous avons tous un si pressant besoin, de convenir de nos faits et d’arrêter une détermination quelconque.

 

Tous inclinèrent la tête en signe d’assentiment.

 

– Nous n’avons pas besoin de rappeler la raison qui nous a fait, il y a quelques jours, quitter Valdivia, cette raison devient à chaque instant plus importante : différer davantage de commencer nos recherches c’est rendre notre tâche plus ardue, et le dirai-je, presque impossible ; entendons-nous donc bien afin qu’une fois que nous aurons résolu une chose, nous l’exécutions sans hésiter et avec toute la célérité possible.

 

– Qu’est-il besoin de discuter, mon ami ? dit vivement don Tadeo, demain, au point du jour, nous reprendrons le chemin des montagnes, et nous laisserons les soldats continuer leur marche sur Valdivia, sous la conduite de don Ramon, d’autant plus que maintenant il n’y a plus rien à craindre.

 

– C’est convenu, fit le sénateur, nous sommes tous bien armés, les quelques lieues qui nous restent à faire n’offrent aucunes apparences d’un danger sérieux ; demain, au point du jour, nous nous séparerons de vous, et nous vous laisserons libres de vous occuper de vos affaires, après vous avoir remerciés du service que vous nous avez rendu.

 

– Maintenant, continua Valentin, je demanderai à nos amis araucans s’ils ont toujours l’intention de nous suivre, ou s’ils préfèrent se retirer dans leur tolderia.

 

– Pourquoi mon frère m’adresse-t-il cette question ? répondit Trangoil Lanec, désire-t-il donc notre départ ?

 

– Je serais désespéré que vous donnassiez cette signification à mes paroles, chef ; au contraire, mon plus ferme désir serait de vous conserver auprès de moi.

 

– Que mon frère s’explique alors, afin que nous le comprenions.

 

– C’est ce que je vais faire. Voici longtemps déjà que mes frères ont quitté leur village, ils peuvent avoir le désir de revoir leurs femmes et leurs enfants ; d’un autre côté, le hasard nous oblige à combattre justement leurs compatriotes, je comprends fort bien la répugnance que, dans de telles circonstances, doivent éprouver mes frères ; mon intention en leur faisant ma question a donc été simplement de les délier de toute obligation envers nous, et de les laisser libres d’agir comme leur cœur les poussera à le faire.

 

Trangoil Lanec reprit la parole.

 

– Mon frère a bien parlé, dit-il, c’est une âme loyale ; dans ses discours son cœur est toujours sur ses lèvres, aussi sa voix résonne-t-elle à mon oreille comme le chant mélodieux du maw kawis, je suis heureux quand je l’entends. Trangoil Lanec est un des chefs de sa nation, il est sage, ce qu’il fait est bien. Antinahuel n’est pas son ami, Trangoil Lanec suivra son frère le visage pâle partout où il voudra aller ; j’ai dit.

 

– Merci, chef, je comptais sur votre réponse ; cependant mon honneur m’ordonnait de vous adresser ma question.

 

– Bon, fit Curumilla, mon frère ne reviendra plus sur ce sujet à présent.

 

– Ma foi non, dit gaiement Valentin, je suis heureux d’avoir aussi bien terminé cette affaire qui, je l’avoue, me taquinait intérieurement beaucoup ; maintenant je crois que nous ne ferons pas mal de dormir.

 

Tous se levèrent.

 

Tout à coup César, qui était tranquillement accroupi devant le feu, se mit à hurler avec fureur.

 

– Allons, bien ! fit Valentin, que va-t-il encore arriver ?

 

Chacun tendit l’oreille avec inquiétude, en cherchant ses armes par un mouvement instinctif.

 

Un bruit assez fort, qui croissait rapidement, se faisait entendre à courte distance.

 

– Aux armes ! commanda Valentin à voix basse, il y a beaucoup de courants d’air par ici, on ne sait pas à qui on peut avoir affaire, il est bon de se tenir sur ses gardes.

 

En quelques secondes tout le camp fut éveillé, les soldats se préparèrent à bien recevoir l’intrus qui oserait se présenter.

 

Le bruit se rapprochait de plus en plus, des formes noires commençaient à dessiner leurs vagues contours dans la nuit.

 

– Quien vive ? – qui vive – cria la sentinelle.

 

– Chile ! répondit une voix forte.

 

– Que gente ? – quels gens – reprit le soldat.

 

– Gente de paz ! – hommes de paix – dit encore la voix, qui ajouta immédiatement : don Gregorio Peralta.

 

À ce nom tous les fusils se redressèrent.

 

– Venez ! venez ! don Gregorio, cria Valentin. Caramba ! soyez le bienvenu parmi vos amis.

 

– Caspita ! caballeros ! répondit vivement don Gregorio en serrant les mains que de tous côtés lui tendaient ses amis, quel heureux hasard de vous rencontrer aussi vite !

 

Derrière don Gregorio, une trentaine de cavaliers entrèrent dans le camp.

 

– Comment, aussi vite ? demanda don Tadeo, vous nous cherchiez donc, cher ami ?

 

– Caraï ! si je vous cherchais, don Tadeo ! c’est exprès pour vous que je suis sorti, il y a quelques heures, de Valdivia.

 

– Je ne vous comprends pas, fit don Tadeo.

 

Don Gregorio ne parut pas le remarquer, et faisant signe aux deux Français et à don Tadeo de le suivre, il s’éloigna de quelques pas afin que nul autre que ses trois amis ne pût entendre ce qu’il allait dire.

 

– Vous m’avez demandé pourquoi je vous cherchais, don Tadeo, reprit-il, je vais vous le dire : aujourd’hui je suis parti, envoyé vers vous par tous les patriotes nos frères, par tous les Cœurs Sombres du Chili, dont vous êtes le chef et le roi, avec la mission de vous dire ceci quand je vous rencontrerais : Roi des ténèbres, la patrie est en danger ! un homme seul peut la sauver, cet homme, c’est vous ! refuserez-vous de vous sacrifier pour elle ?

 

Don Tadeo ne répondit pas, son front pâle penchait vers la terre, il semblait en proie à une vive douleur.

 

– Écoutez les nouvelles que je vous apporte, don Tadeo, continua gravement don Gregorio, le général Bustamente s’est échappé !

 

– Je le savais ! murmura-t-il faiblement.

 

– Oui, mais ce que vous ignorez, c’est que ce misérable est parvenu à mettre les Araucans dans ses intérêts ; avant huit jours une armée formidable de ces féroces guerriers, commandée par Antinahuel en personne et par le général Bustamente, envahira nos frontières, précédée par le meurtre et l’incendie.

 

– Ces nouvelles… objecta don Tadeo.

 

– Sont certaines, interrompit vivement don Gregorio, un espion fidèle nous les a apportées.

 

– Vous le savez, mon ami, j’ai résigné le pouvoir entre vos mains, je ne suis plus rien.

 

– Lorsque vous avez résigné le pouvoir, don Tadeo, l’ennemi était vaincu, prisonnier, la liberté était victorieuse ; mais aujourd’hui tout est changé, le péril est plus grand que jamais, la patrie vous appelle ; resterez-vous sourd à sa voix ?

 

– Ami, répondit don Tadeo avec un accent profondément triste, une autre voix m’appelle aussi, celle de ma fille, je veux la sauver.

 

– Le salut du pays passe avant les affections de famille ! Roi des ténèbres, souvenez-vous de vos serments ! dit rudement don Gregorio.

 

– Mais ma fille ! ma pauvre enfant ! le seul bien que je possède, s’écria-t-il d’une voix pleine de larmes.

 

– Souvenez-vous de vos serments, Roi des ténèbres ! répéta don Gregorio avec un accent profond, vos frères vous attendent.

 

– Oh ! s’écria le malheureux d’une voix que la douleur rendait rauque et saccadée, n’aurez-vous pas pitié d’un père qui vous implore !

 

– Bien ! répondit don Gregorio avec amertume, en faisant un pas en arrière, je me retire, don Tadeo ; pendant dix ans nous avons tout sacrifié pour la cause que vous trahissez aujourd’hui, nous saurons mourir pour cette liberté que vous abandonnez. Adieu, don Tadeo, le peuple chilien succombera, mais vous retrouverez votre fille et vous courberez le front sous la malédiction de vos frères ! adieu, je ne vous connais plus !

 

– Arrêtez s’écria don Tadeo, rétractez ces affreuses paroles. Vous le voulez ? eh bien, soit ! je mourrai avec vous ! partons ! partons ! Ma fille ! ma fille ! ajouta-t-il d’une voix déchirante, pardonne-moi !

 

– Oh ! je retrouve mon frère ! s’écria avec joie don Gregorio en le serrant dans ses bras. Non ! avec un tel champion, la liberté ne peut périr.

 

– Don Tadeo, s’écria Valentin, allez où le devoir vous ordonne ; je jure Dieu que nous vous rendrons votre fille !

 

– Oui, fit le comte en lui pressant la main, dussions-nous périr !

 

Don Gregorio ne voulut pas finir la nuit au camp ; chaque cavalier prit un fantassin en croupe, et une heure plus tard ils s’élançaient au galop sur la route de Valdivia.

 

– Ma fille ! ma fille ! cria une dernière fois don Tadeo.

 

– Nous la sauverons ! répondirent les Français.

 

Bientôt la troupe chilienne s’effaça dans la nuit. Il ne restait au camp que Valentin, Louis, Curumilla, Joan et Trangoil Lanec.

 

Dès qu’ils furent seuls, Valentin poussa un soupir.

 

– Pauvre homme dit-il ; puis il ajouta : Prenons quelques instants de repos, demain la journée sera rude !

 

Les cinq aventuriers s’enveloppèrent dans leurs ponchos, se couchèrent les pieds au feu et s’endormirent sous la garde de César, vigilante sentinelle qui ne devait pas se laisser surprendre.

 

LXVI

LE CONSEIL.


Vers le milieu de la nuit l’orage éclata.

 

Les ténèbres étaient épaisses, par moments des éclairs éblouissants traversaient l’espace, et répandaient des lueurs fugitives qui imprimaient aux objets une apparence fantastique.

 

Les arbres fouettés par le vent qui mugissait avec fureur, se secouaient et pliaient comme des roseaux sous l’effort de la tempête ; le sourd grondement du tonnerre mêlait ses éclats métalliques aux rugissements de la rivière qui débordait dans la prairie.

 

Le ciel avait l’apparence d’une immense lame de plomb, et la pluie tombait si drue que les voyageurs, malgré tous leurs efforts, ne parvenaient pas à s’en garantir.

 

Leur feu de bivouac s’éteignit, et jusqu’au jour ils grelottèrent sous les éléments combinés qui faisaient rage au-dessus de leur tête.

 

Vers le matin l’ouragan se calma un peu et le soleil en se levant le dissipa tout à fait.

 

Ce fut alors que les cinq aventuriers purent apprécier les désastres occasionnés par cet effroyable cataclysme.

 

Des arbres étaient brisés ou tordus comme des fétus de paille, d’autres, déracinés sous l’effort de la tourmente, gisaient les racines en l’air.

 

La prairie n’était qu’un large marécage.

 

La rivière, la veille encore si calme, si limpide, si inoffensive, avait tout envahi, roulant des eaux bourbeuses, couchant les herbes et creusant de profonds ravins.

 

Valentin se félicita d’avoir, le soir, établi son camp sur le penchant de la montagne, au lieu de descendre dans la plaine ; s’il n’avait pas agi ainsi, peut-être lui et ses compagnons auraient-ils été engloutis par les eaux furieuses lorsqu’elles avaient débordé.

 

Le premier soin des voyageurs fut de rallumer du feu pour se sécher et pour préparer leur repas.

 

Trangoil Lanec chercha d’abord une pierre plate et assez large. Sur cette pierre, il étendit un lit de feuilles, au-dessus desquelles le feu fut enfin allumé.

 

Sur la terre mouillée, il eût été impossible d’en obtenir.

 

Bientôt une colonne de flammes claires monta vers le ciel et ranima le courage des voyageurs transis de froid, qui la saluèrent par un cri de joie.

 

Dès que le déjeuner fut terminé, la gaieté reparut, les souffrances de la nuit furent oubliées, et ces cinq hommes ne pensèrent plus aux misères passées que pour s’encourager à supporter patiemment celles qui les attendaient encore.

 

Il était sept heures du matin. Accroupis devant le brasier, ils fumaient en silence, lorsque Valentin prit la parole :

 

– Nous avons eu tort cette nuit, dit-il, de laisser partir don Tadeo.

 

– Pourquoi cela ? lui demanda Louis.

 

– Mon Dieu, nous étions en ce moment sous le coup d’une impression terrible, nous n’avons pas réfléchi à une chose qui me revient en ce moment.

 

– Laquelle ?

 

– Celle-ci : dès que don Tadeo aura accompli les devoirs de bon citoyen, auxquels l’oblige son patriotisme éprouvé, il est évident pour nous tous qu’il résignera immédiatement un pouvoir qu’il n’a accepté qu’à son corps défendant.

 

– C’est évident.

 

– Quel sera alors son plus vif désir ?

 

– Pardieu celui de se mettre à la recherche de sa fille, dit vivement Louis.

 

– Ou de nous rejoindre.

 

– C’est la même chose.

 

– D’accord ; mais là, surgira devant lui un obstacle infranchissable qui l’arrêtera net.

 

– Lequel ?

 

– Un guide qui puisse le conduire auprès de nous.

 

– C’est vrai ! s’écrièrent les quatre hommes avec stupeur.

 

– Comment faire ? demanda Louis.

 

– Heureusement, continua Valentin, qu’il n’est pas trop tard encore pour réparer notre oubli. Don Tadeo a besoin avec lui d’un homme qui lui soit entièrement dévoué, qui connaisse à fond les parages que nous nous proposons de parcourir, qui nous suive, en quelque sorte, à la piste comme un fin limier, n’est-il pas vrai ?

 

– Oui, fit Trangoil Lanec avec un geste affirmatif.

 

– Eh bien ! reprit Valentin, cet homme, c’est Joan.

 

– C’est juste, observa l’Indien, moi je serai le guide.

 

– Joan va nous quitter, je lui donnerai une lettre que Louis écrira, et dans laquelle j’instruirai don Tadeo de la mission dont notre ami se charge auprès de lui.

 

– Bon ! fit Curumilla, notre ami pense à tout ; que don Luis dessine le collier – lettre.

 

– Eh mais ! s’écria joyeusement Valentin, à présent que j’y songe, il vaut mieux que cette idée ne me soit venue que ce matin.

 

– Pourquoi donc ? dit Louis avec étonnement.

 

– Parce que ce pauvre don Tadeo sera tout heureux de recevoir de nous ce mot qui lui prouvera que nous ne le négligeons pas, et que nous prenons ses intérêts à cœur.

 

– C’est vrai, dit le comte.

 

– N’est-ce pas ? eh bien, écris, frère.

 

Le comte ne se le fit pas répéter, il se mit à l’œuvre.

 

La lettre, écrite sur une feuille de son agenda, fut bientôt prête.

 

Joan, de son côté, avait terminé ses préparatifs de départ.

 

– Frère, lui dit Valentin, en lui remettant le billet, que l’Indien cacha sous le ruban qui ceignait ses cheveux, je n’ai aucune recommandation à vous faire : vous êtes un guerrier expérimenté, un homme au cœur fort, vous laissez ici des amis dans le souvenir desquels vous tiendrez toujours une grande place.

 

– Mon frère n’a rien à me dire ? répondit Joan, avec un sourire qui éclaira son martial visage d’un rayon de bonté sympathique ; je laisse mon cœur ici, je saurai l’y retrouver.

 

Il s’inclina devant ses amis ; puis le brave Indien s’éloigna rapidement en bondissant comme un guanacco dans les hautes herbes.

 

Bientôt ils le virent se jeter dans la rivière et la traverser à la nage.

 

Arrivé sur l’autre rive, il redressa son corps ruisselant, fit un dernier signe d’adieu à ses amis et disparut dans un pli de terrain.

 

– Brave garçon ! murmura Valentin en se rasseyant devant le feu.

 

– C’est un guerrier, dit Trangoil Lanec avec orgueil.

 

– Maintenant, chef, reprit le spahis, causons un peu, voulez-vous ?

 

– J’écoute mon frère.

 

– Je vais m’expliquer : la tâche que nous entreprenons est difficile, j’ajouterais même qu’elle est impossible, si nous ne vous avions pas avec nous ; Louis et moi, malgré tout notre courage, nous serions contraints d’y renoncer, car dans ce pays, les yeux de l’homme blanc, si bons qu’ils soient, sont impuissants pour le diriger. Vous seuls pouvez nous guider sûrement vers le but ; que l’un de vous soit donc notre chef, nous lui obéirons avec joie, et nous nous laisserons conduire par lui comme il le jugera convenable ; ainsi, chef, entre nous pas de fausse délicatesse, vous et Curumilla êtes de droit chefs de l’expédition.

 

Trangoil Lanec réfléchit quelques minutes, puis il répondit :

 

– Mon frère a bien parlé, son cœur est sans nuages pour ses amis ; oui, la route est longue et hérissée de périls, mais que nos frères pâles s’en rapportent à nous ; élevés dans le désert, il ne garde plus de mystères pour nous, et nous saurons déjouer les embûches et éventer les pièges qui nous seront tendus.

 

– Voilà qui est convenu, chef, dit Valentin, quant à nous, nous n’aurons qu’à obéir.

 

– Ce point réglé à la satisfaction commune, observa le comte, il en est un autre non moins important qu’il nous faut régler aussi séance tenante.

 

– Quel est ce point, frère ? demanda Valentin.

 

– Celui de savoir de quel côté nous nous dirigerons, et si nous nous mettrons bientôt en route.

 

– Immédiatement, répondit Trangoil Lanec ; seulement nous devons d’abord adopter une ligne de conduite dont nous ne nous écarterons plus pendant le cours du voyage.

 

– Ceci est raisonner en homme prudent, chef, soumettez-nous donc vos observations, c’est du choc des idées que jaillit la lumière.

 

– Je pense, dit Trangoil Lanec, que pour retrouver la piste de la vierge pâle aux yeux d’azur, il nous faut retourner à San-Miguel, et de là nous lancer sur les traces des guerriers qui l’ont emmenée.

 

– C’est assez mon avis, appuya Valentin, je ne vois pas trop comment nous pourrons faire autrement.

 

Curumilla secoua négativement la tête.

 

– Non, dit-il, cette piste nous égarerait et nous ferait perdre un temps précieux.

 

Les deux Français le regardèrent avec étonnement, tandis que Trangoil Lanec continuait à fumer, le regard impassible.

 

– Je ne vous comprends pas, chef, dit Valentin.

 

Curumilla sourit.

 

– Que mon frère écoute, dit-il ; Antinahuel est un chef puissant et redouté, c’est le plus grand des guerriers araucans, son cœur est vaste comme le monde. Le toqui a déclaré la guerre aux visages pâles : cette guerre, il la fera cruelle, parce qu’il a auprès de lui un homme et une femme huincas qui, dans leur intérêt, le pousseront à envahir leur pays. Antinahuel rassemblera ses guerriers, mais il ne retournera pas dans son village ; la vierge aux yeux d’azur a été enlevée par la femme au cœur de vipère pour décider le chef à cette guerre, car le chef aime la vierge, et je l’ai dit à mes frères, la volonté du chef brûle ce qu’il ne peut atteindre, le chef, obligé de rester à la tête des guerriers, ordonnera que la vierge lui soit amenée. Afin de découvrir la trace du puma femelle, les chasseurs suivent celle du mâle ; pour retrouver la piste de la jeune vierge, il faut suivre celle de Antinahuel, et nous reconnaîtrons que bientôt toutes deux s’enchaînent et se confondent. J’ai dit, que mes frères réfléchissent.

 

Il se tut, et baissant la tête sur la poitrine, il attendit.

 

Il y eut un silence assez long, ce fut le comte qui le rompit.

 

– Ma foi, dit-il, je ne sais que penser, les raisons que le chef vient de nous donner me semblent si bonnes, que je suis prêt à m’y rendre.

 

– Oui, appuya Valentin, je crois que mon frère Curumilla a deviné juste : il est évident pour nous que Antinahuel aime doña Rosario, et que c’est dans le but de la lui livrer que cette hideuse créature, que notre ami appelle fort bien le cœur de vipère, a fait enlever la malheureuse enfant ; qu’en pensez-vous, chef ? demanda-t-il à Trangoil Lanec.

 

– Curumilla est un des Ulmènes les plus prudents de sa nation, il a le courage du jaguar et l’adresse du renard, lui seul a jugé sainement ; nous suivrons la piste de Antinahuel.

 

– Suivons donc la piste de Antinahuel, cela ne nous sera pas difficile, elle est assez large, dit gaiement Valentin.

 

Trangoil Lanec hocha la tête.

 

– Mon frère se trompe, nous suivrons effectivement la trace de Antinahuel, mais nous la suivrons à l’indienne.

 

– C’est-à-dire ?

 

– Dans l’air.

 

– Très-bien, répondit Valentin abasourdi par cette explication laconique, je ne comprends plus du tout.

 

Le chef ne put s’empêcher de sourire de la mine effarée du jeune homme.

 

– Si nous suivions servilement par derrière les traces du toqui, dit-il avec condescendance, comme il a deux jours d’avance sur nous, qu’il est à cheval et que nous sommes à pied, malgré toute la diligence que nous ferions, nous ne parviendrions que dans bien longtemps à l’atteindre, et peut-être serait-il trop tard.

 

– Caramba ! s’écria le jeune homme, c’est vrai, je n’avais pas songé à cela ; comment nous procurer des chevaux ?

 

– Nous n’en avons pas besoin, dans les montagnes on voyage plus vite à pied. Nous allons couper la piste en ligne droite ; chaque fois que nous la rencontrerons, nous relèverons soigneusement sa direction, et nous agirons toujours ainsi jusqu’à ce que nous nous croyions sûrs de trouver celle de la vierge pâle ; alors nous modifierons notre système de poursuite, d’après les circonstances.

 

– Oui, répondit Valentin, ce que vous me dites là me semble assez ingénieux, et de cette façon vous êtes certain de ne pas vous égarer, en un mot de ne pas faire fausse route.

 

– Que mon frère soit tranquille.

 

– Oh ! parfaitement, chef, et dites-moi, en marchant ainsi à vol d’oiseau, quand pensez-vous atteindre celui que nous poursuivons ?

 

– Après-demain soir nous serons bien près de lui.

 

– Comment aussi promptement ? c’est incroyable.

 

– Que mon frère réfléchisse : pendant que notre ennemi qui ne soupçonne pas qu’on le poursuit, mais qui cependant peut marcher vite, fera quatre lieues dans la plaine en suivant le chemin que nous allons prendre, nous, nous en ferons huit dans les montagnes.

 

– Vive Dieu ! c’est affaire à vous pour dévorer l’espace. Agissez à votre guise, chef, je vois que nous ne pouvions avoir de meilleurs guides que vous deux.

 

Trangoil Lanec sourit.

 

– Partons-nous ? reprit Valentin.

 

– Pas encore, répondit l’Ulmen en désignant son compagnon occupé à confectionner des chaussures indiennes, tout est indice dans le désert ; s’il arrive que ceux que nous poursuivons nous poursuivent à leur tour, vos bottes nous feront reconnaître. Vous allez les quitter, alors les guerriers araucans seront aveugles, car dès qu’ils verront des traces indiennes ils ne conserveront pas de méfiance.

 

Valentin, sans répondre, se laissa aller sur l’herbe et quitta ses bottes, mouvement qui fut imité par le comte.

 

– À présent, dit en riant le Parisien, je suppose qu’il faut que je les jette dans la rivière, hein ? afin qu’on ne les retrouve pas.

 

– Que mon frère s’en garde bien, répondit sérieusement Trangoil Lanec, les bottes doivent être gardées ; qui sait ? plus tard peut-être elles pourront servir.

 

Les deux jeunes gens avaient chacun un havresac en peau assez semblable à celui des soldats, qu’ils portaient sur leurs épaules et qui contenait leurs effets de première nécessité, leurs ponchos et leurs couvertures de campement.

 

Sans faire d’observation ils attachèrent les bottes sur le havresac et le bouclèrent sur leurs épaules.

 

Curumilla eut bientôt terminé sa besogne, il leur remit à chacun une paire de chaussures en tout semblables aux siennes, et qu’ils chaussèrent à leurs pieds.

 

Tous ces préparatifs terminés, ils reprirent à grands pas le chemin des montagnes, suivis par César qui formait l’arrière-garde.

 

LXVII

FIN CONTRE FIN.


Aussitôt que les Chiliens eurent évacué le rocher, Antinahuel, qui semblait ne les avoir qu’à regret laissé échapper, se retourna d’un air de mauvaise humeur du côté du général Bustamente :

 

– J’ai fait ce que mon frère désirait, dit-il, que veut-il encore ?

 

– Rien, quant à présent, chef, à moins que vous ne consentiez à partir aussi de votre côté, ce qui, je crois, serait le mieux.

 

– Mon père a raison, nous ne servons plus à rien ici.

 

– À rien, en effet ; seulement, puisque désormais nous voilà libres de nos actions, si mon frère y consent nous nous rendrons dans la hutte du conseil, afin de dresser un plan de campagne.

 

– Bon, répondit machinalement le toqui, en suivant d’un regard haineux les derniers rangs des soldats chiliens qui disparaissaient en ce moment derrière un accident de terrain.

 

Le général lui posa résolument la main sur l’épaule.

 

Le toqui se retourna brusquement.

 

– Que veut le chef pâle ? dit-il d’une voix sèche.

 

– Vous dire ceci, chef, répondit froidement le général : qu’importe une trentaine d’hommes, quand vous pouvez en immoler des milliers ? ce que vous avez fait aujourd’hui est le comble de l’adresse ; en renvoyant ces soldats vous semblez accepter votre défaite et renoncer, vous sentant trop faible, à tout espoir de vengeance. Vos ennemis prendront confiance, ils ne songeront pas à se tenir sur leurs gardes, et si vous êtes prudent, vous pourrez les attaquer avant qu’ils soient en mesure de vous résister.

 

Le front du chef se dérida, son regard devint moins farouche.

 

– Oui, murmura-t-il comme se parlant à lui-même, il y a du vrai dans ce que dit mon frère ; il faut souvent dans la guerre abandonner une poule afin de prendre un cheval plus tard, l’avis de mon frère est bon, allons dans la hutte du conseil.

 

Antinahuel et le général, suivis du Cerf Noir, entrèrent dans le toldo où les attendait doña Maria.

 

Lorsqu’ils se furent assis :

 

– Ce jeune homme qui s’est présenté ici de la part de ses amis est un cœur vaste, dit Antinahuel en regardant don Pancho, mon frère le connaît sans doute ?

 

– Ma foi non, répondit insoucieusement le général, je l’ai vu ce matin pour la première fois ; c’est un de ces vagabonds étrangers que les vaisseaux d’Europe jettent sur nos côtes pour voler nos richesses.

 

– Non, ce jeune homme est un chef, il a le regard de l’aigle.

 

– Vous vous intéressez à lui ?

 

– Oui, comme on s’intéresse à un homme brave quand on l’a vu à l’œuvre, je serais heureux de le rencontrer une seconde fois.

 

– Malheureusement, dit le général avec un sourire ironique, ce n’est pas probable ; je crois que le pauvre diable a eu une si belle peur qu’il se hâtera de quitter le pays.

 

– Qui sait ? fit le chef d’un air pensif, et il ajouta : que mon frère écoute, un toqui va parler, que ses paroles se gravent dans la mémoire de mon frère.

 

– J’écoute, répondit le général en réprimant un mouvement d’impatience.

 

Antinahuel reprit impassiblement :

 

– Pendant que ce jeune homme était ici, qu’il parlait, moi je l’examinais ; lorsqu’il croyait ne pas être vu de mon frère, il lui jetait des regards étranges ; cet homme est un ennemi implacable.

 

Le général haussa les épaules.

 

– Je ne le connais pas, vous dis-je, chef, répondit-il, et quand même il serait mon ennemi ? que m’importe ce vagabond ? jamais il ne pourra rien contre moi.

 

– Il ne faut jamais mépriser un ennemi, dit sentencieusement Antinahuel, les plus infimes sont souvent les plus dangereux à cause de leur petitesse même. Mais venons au sujet de notre réunion, quelles sont à présent les intentions de mon frère ?

 

– Écoutez-moi à votre tour, chef : nous sommes désormais attachés l’un à l’autre par l’intérêt commun ; sans moi vous ne pouvez rien ou presque rien, de mon côté je confesse que sans vous, je suis dans l’impossibilité d’agir ; mais je suis convaincu que si nous nous aidons mutuellement et si nous nous soutenons franchement, nous obtiendrons en peu de jours de magnifiques résultats.

 

– Bon ! que mon frère explique sa pensée, dit Antinahuel.

 

– Je ne marchanderai pas avec vous, chef, voici le traité que je vous propose : aidez-moi franchement à ressaisir le pouvoir qui m’est échappé, donnez-moi les moyens de me venger de mes ennemis et je vous abandonne à jamais, en toute propriété, non-seulement la province de Valdivia tout entière, mais encore celle de Concepcion jusqu’à Talca, c’est-à-dire que je couperai en deux le Chili, et que je vous en donnerai la moitié.

 

À cette magnifique proposition, le visage de Antinahuel ne laissa paraître aucune trace d’émotion.

 

– Mon frère est généreux, dit-il, il donne ce qu’il n’a pas.

 

– C’est vrai, répondit le général avec dépit, mais je l’aurai si vous m’aidez, et sans moi, vous ne pourrez jamais l’avoir.

 

Le chef fronça imperceptiblement les sourcils, le général feignit de ne pas s’en apercevoir, il continua :

 

– C’est à prendre ou à laisser, chef, le temps presse, toute nécessité perdue est un obstacle nouveau que nous créons, répondez loyalement, acceptez-vous, oui ou non ?

 

Mis si brusquement en demeure, le toqui se recueillit un instant, puis se tournant vers le général :

 

– Et qui me garantira l’exécution de la promesse de mon frère ? dit-il en le regardant en face.

 

Ce fut au tour du général à être décontenancé.

 

Il se mordit les lèvres, mais se remettant presque aussitôt :

 

– Que mon frère me dise quelle garantie il demande ? dit-il.

 

Un sourire d’une expression indéfinissable plissa les lèvres de Antinahuel.

 

Il fit un signe au Cerf Noir.

 

Celui-ci se leva et sortit de la hutte.

 

– Que mon frère attende un instant, dit impassiblement le toqui.

 

Le général s’inclina sans répondre.

 

Au bout d’une dizaine de minutes, le Cerf Noir rentra.

 

Il était suivi d’un guerrier aucas qui portait une espèce de table boiteuse, faite à la hâte de morceaux de bois mal équarris.

 

Sur cette table, le vieux toqui plaça silencieusement du papier, des plumes et de l’encre.

 

À cette vue le général tressaillit, il était pris.

 

Où et comment les Aucas s’étaient-ils procuré les divers objets qu’ils exhibaient ? c’est ce qu’il ne put deviner.

 

Antinahuel prit une plume, et jouant machinalement avec elle :

 

– Les visages pâles, dit-il, ont beaucoup de science, ils en savent plus que nous autres pauvres Indiens ignorants ; mon frère ne doute pas que j’ai fréquenté les Blancs, je connais donc plusieurs de leurs coutumes, ils possèdent l’art de déposer leurs pensées sur le papier ; que mon frère prenne cette plume et qu’il me répète là, fit-il en désignant du doigt une feuille blanche, ce qu’il vient de me dire ; alors, comme je conserverai, ses paroles, le vent ne pourra pas les emporter, et si la mémoire lui fait défaut quelque jour, eh bien, il sera facile de les retrouver ; du reste, ce que je demande là à mon frère n’a rien qui doive le froisser, les visages pâles agissent toujours ainsi entre eux.

 

Le général saisit la plume et la trempa dans l’encre.

 

– Puisque mon frère se méfie de ma parole, dit-il d’un ton piqué, je suis prêt à faire ce qu’il désire.

 

– Mon frère a mal compris mes paroles, répondit Antinahuel, j’ai en lui la plus grande confiance, je n’entends nullement lui faire injure ; seulement, je représente ma nation ; si, plus tard, les Ulmènes et les Apo-Ulmènes des Utal-Mapus me demandent compte du sang de leurs mosotones qui coulera comme de l’eau dans cette guerre, ils approuveront ma conduite dès que je leur montrerai ce collier sur lequel sera marqué le nom de mon frère.

 

Don Pancho vit qu’il ne lui restait plus d’échappatoire, il comprit que mieux valait s’exécuter bravement, que le moment venu de tenir sa promesse il saurait bien trouver un faux-fuyant pour s’en dispenser.

 

Se tournant alors vers Antinahuel, il lui dit en souriant :

 

– Soit ! mon frère a raison, je vais faire ce qu’il désire.

 

Le toqui s’inclina gravement.

 

Le général plaça le papier devant lui, écrivit rapidement quelques, lignes et signa.

 

– Tenez, chef, dit-il en présentant le papier à Antinahuel, voici ce que vous m’avez demandé.

 

– Bon, répondit celui-ci en le prenant.

 

Il le tourna et le retourna dans tous les sens, cherchant probablement ce que le général avait écrit ; mais, comme on le pense, tous ses efforts restèrent sans résultat.

 

Don Pancho et doña Maria le suivaient attentivement des yeux.

 

Au bout d’un instant, le chef fit un signe au Cerf Noir.

 

Celui-ci sortit et rentra presque aussitôt, suivi de deux guerriers qui conduisaient au milieu d’eux un soldat chilien.

 

Le pauvre diable n’avait pu suivre ses camarades, lorsqu’ils s’étaient échappés, à cause d’une blessure assez grave à la jambe ; il était pâle et jetait des regards effarés autour de lui.

 

Antinahuel sourit en le voyant.

 

– Moro-Huinca, lui dit-il d’une voix rude, sais-tu expliquer ce qu’il y a sur le papier ?

 

– Hein ? répondit le soldat, qui ne comprenait pas cette question à laquelle il était loin de s’attendre.

 

Le général prit alors la parole :

 

– Le chef te demande si tu sais lire ? fit-il.

 

– Oui, Seigneurie, balbutia le blessé.

 

– Bon, fit Antinahuel ; tiens, explique, et il lui donna le papier.

 

Le soldat le prit machinalement.

 

Il le tourna et le retourna entre ses doigts.

 

Il était évident que ce misérable, abruti par la terreur, ne savait pas ce qu’on voulait de lui.

 

Le général arrêta d’un geste le chef, que ce manège impatientait, et s’adressant de nouveau au soldat :

 

– Mon ami, lui dit-il, puisque vous savez lire, ayez, je vous prie, l’obligeance de nous expliquer ce qu’il y a sur ce papier. N’est-ce pas cela que vous désirez, chef ? fit-il en s’adressant au toqui.

 

Celui-ci hocha affirmativement la tête.

 

Le soldat, dont la frayeur était un peu calmée, grâce à l’accent amical que le général avait pris en lui parlant, comprit enfin ce qu’on attendait de lui ; il jeta les yeux sur le papier et lut ce qui suit, d’une voix tremblante et entre-coupée par un reste d’émotion :

 

 

« Je soussigné, don Pancho Bustamente, général de division, ex-ministre de la guerre de la République chilienne, m’engage envers Antinahuel, grand toqui des Araucans, à abandonner en toute propriété, à lui et à son peuple, pour en jouir et disposer à leur gré, maintenant et toujours, sans que jamais on puisse leur en contester la légitime propriété : 1° la province de Valdivia ; 2° la province de Concepcion jusqu’à vingt milles de la ville de Talca. Ce territoire appartiendra, dans toute sa largeur et toute sa longueur, au peuple araucan, si le toqui Antinahuel, à l’aide d’une armée, me rétablit au pouvoir que j’ai perdu et me donne les moyens de le retenir entre mes mains. Cette condition n’étant pas exécutée par Antinahuel dans l’espace d’un mois, à compter de la date du présent traité, il sera de plein droit considéré comme nul.

 

« En foi de quoi j’ai signé de mes nom, prénoms et qualités,

 

« DON PANCHO BUSTAMENTE,

 

« Général de division, ex-ministre de la guerre de la République chilienne. »

 

 

Pendant que le soldat lisait, Antinahuel, penché sur son épaule, semblait chercher à lire aussi ; lorsqu’il eut terminé, d’une main il lui arracha brusquement le papier, de l’autre, il lui plongea son poignard dans le cœur.

 

Le malheureux fit deux pas en avant, les bras étendus et les yeux démesurément ouverts, en chancelant comme un homme ivre, et il tomba sur le sol en poussant un profond soupir.

 

– Qu’avez-vous fait ? s’écria le général en se levant subitement.

 

– Ooch ! répondit négligemment le chef en pliant le papier qu’il cacha dans sa poitrine, cet homme aurait parlé plus tard, peut-être.

 

– C’est juste, fit don Pancho.

 

Un guerrier aucas prit le corps, le chargea sur ses épaules et sortit du toldo.

 

Il restait une large mare de sang entre les deux hommes.

 

Mais ni l’un ni l’autre n’y songeait.

 

Qu’importait à ces deux ambitieux la vie d’un homme !

 

– Eh bien ? reprit le général.

 

– Mon frère peut compter sur mon concours, répondit Antinahuel ; mais d’abord il faut que je retourne à mon village.

 

– Mais, chef, insista le général, c’est perdre un temps précieux.

 

– Des intérêts de la plus haute importance m’obligent de retourner à ma tolderia.

 

Doña Maria, qui jusqu’alors était demeurée spectatrice silencieuse et en apparence désintéressée de ce qui s’était passé, s’avança lentement, et s’arrêtant devant le toqui :

 

– C’est inutile, dit-elle froidement.

 

– Que veut dire ma sœur ? demanda Antinahuel avec étonnement.

 

– J’ai compris l’impatience qui dévorait le cœur de mon frère loin de celle qu’il aime ; ce matin, j’ai moi-même expédié un chasqui vers les mosotones qui conduisaient la vierge pâle à la tolderia des Puelches, avec l’ordre de leur faire rebrousser chemin et d’amener la jeune fille à mon frère.

 

Le visage du chef s’épanouit.

 

– Ma sœur est bonne, s’écria-t-il en lui serrant les mains avec effusion ; Antinahuel n’est pas ingrat, il se souviendra.

 

– Que mon frère consente donc à faire ce que désire le grand guerrier des visages pâles, et je me tiendrai satisfaite, dit-elle d’une voix insinuante.

 

– Que mon frère parle, fit gravement le chef.

 

– Il nous faut, si nous voulons réussir, agir avec la rapidité de la foudre, dit don Pancho ; je vous le répète, chef, afin que vous en soyez bien convaincu, réunissez tous vos guerriers et donnez-leur rendez-vous sur le Biobio. Nous nous emparerons de Conception par un coup de main, de là nous marcherons sur Talca, qui est une ville ouverte, et si nos mouvements sont prompts, nous serons maîtres de Santiago, la capitale, avant même que l’on ait eu le temps de lever les troupes nécessaires pour s’opposer à notre passage.

 

– Bon, répondit en souriant Antinahuel, mon frère est un chef habile, il réussira.

 

– Oui, mais il faut se hâter surtout.

 

– Mon frère va voir, répondit laconiquement le toqui.

 

Se tournant alors vers le Cerf Noir :

 

– Mon frère fera courir le Quipus et la lance de feu, dit-il ; dans dix soleils, trente mille guerriers seront réunis dans la plaine de Condorkanki : les guerriers marcheront jour et nuit pour se rendre au point désigné ; l’Ulmen qui n’amènera pas ses mosotones sera dégradé et renvoyé dans son village avec une robe de femme ; j’ai dit, allez.

 

Le Cerf Noir s’inclina et sortit sans répondre.

 

Vingt minutes plus tard, des courriers partaient à toute bride dans toutes les directions.

 

– Mon frère est-il content ? demanda Antinahuel.

 

– Oui, répondit le général ; bientôt je prouverai au chef que moi aussi je sais tenir mes promesses.

 

Le toqui donna l’ordre de lever le camp.

 

Une heure après, une longue file de cavaliers disparaissait dans les profondeurs de la forêt vierge, qui formait les limites de la plaine.

 

C’était Antinahuel et ses guerriers qui se rendaient à la plaine de Condorkanki.

 

Un seul guerrier était resté au camp abandonné.

 

Il avait ordre d’attendre l’arrivée des mosotones qui conduisaient doña Rosario, afin de les guider à l’endroit où le toqui allait établir son camp, avant d’envahir le Chili.

 

Doña Maria et le général Bustamente étaient heureux.

 

Ils croyaient toucher enfin le but.

 

Ils s’imaginaient être sur le point de voir se réaliser l’espoir qu’ils nourrissaient depuis si longtemps, d’arriver au pouvoir suprême, et de tirer de leurs ennemis une vengeance éclatante.

 

Antinahuel ne songeait qu’à son amour pour doña Rosario.

 

LXVIII

DÉLIRE.


Ce n’avait été que malgré lui que don Tadeo de Léon avait consenti à reprendre ce pouvoir toujours si lourd, dans les révolutions, aux âmes réellement d’élite, et qu’il s’était une première fois déjà hâté de déposer dès qu’il avait cru la tranquillité rétablie dans la République.

 

Il suivait, morne et pensif, la troupe qui paraissait plutôt escorter un prisonnier d’État que l’homme qu’elle jugeait seul capable de sauver la patrie de l’abîme sur lequel elle penchait et où elle menaçait de tomber, s’il ne la retenait pas, sur cette pente terrible le long de laquelle elle glissait fatalement, par la toute-puissance de son génie et de sa volonté.

 

Depuis quelque temps l’orage avait éclaté avec fureur au-dessus des cavaliers qui couraient silencieux dans la nuit sous l’effort de la tempête, comme les sombres fantômes de la ballade allemande.

 

Chacun, enveloppé dans les plis de son manteau, le chapeau rabattu sur les yeux, cherchait à se garantir de l’ouragan.

 

Don Tadeo, au souffle ardent de la tempête, sembla renaître ; jetant loin de lui son chapeau afin que la pluie inondât son front brûlant, les cheveux flottants au vent, le regard inspiré, il enfonça les éperons aux flancs de son cheval, qui hennit de douleur, et s’élança en avant en criant d’une voix retentissante :

 

– Hurra ! mes fidèles ! hurra ! pour le salut de la patrie ! en avant ! en avant !

 

Ses compagnons, à la lueur d’un éclair sinistre, aperçurent cette imposante silhouette qui galopait devant eux, faisant bondir son cheval, franchissant tous les obstacles.

 

Subitement électrisés par cette vision étrange, ils se précipitèrent résolument à sa suite en poussant des cris d’enthousiasme.

 

Alors ce fut dans cette plaine inondée, au milieu de ces arbres tordus sous la main puissante de l’ouragan qui rugissait avec furie, une course fiévreuse dont rien ne peut donner l’idée, impossible à décrire.

 

Don Tadeo, le cœur déchiré par tant de douleurs qui à la fois l’avaient assailli, était en proie à un accès de délire qui menaçait, s’il se prolongeait, de tourner à la folie.

 

Plus la course devenait haletante, plus l’orage sévissait, plus don Tadeo, les yeux ardents, se sentait entraîné fatalement par le délire furieux qui lui serrait les tempes comme dans un étau.

 

Par intervalles il faisait volte face, poussait des cris inarticulés, et tout à coup il enlevait son cheval avec les éperons et les genoux et repartait à fond de train, poursuivant un ennemi imaginaire qui sans cesse fuyait devant lui.

 

Les soldats épouvantés de cette crise terrible qu’ils ne savaient à quoi attribuer, remplis de douleur de le voir dans ce malheureux état, couraient derrière lui sans savoir de quelle façon lui rendre la raison qui l’abandonnait de plus en plus.

 

Mais par le bruit de leurs chevaux, et leur aspect sinistre, ils augmentaient encore, s’il est possible, l’intensité de la crise que subissait l’infortuné gentilhomme.

 

Cependant on approchait de Valdivia ; déjà à quelque distance, chose étrange à cette heure avancée de la nuit, on voyait scintiller des lueurs innombrables dans la direction de la ville, qui commençait à sortir des ténèbres et à dessiner ses sombres contours à l’horizon.

 

Don Gregorio, l’ami le plus fidèle de don Tadeo, était navré de douleur de le voir ainsi ; il cherchait en vain un moyen de le rappeler à lui et de lui rendre cette raison qui lui échappait de plus en plus et qui, peut-être, si l’on n’y portait pas un prompt remède, ne tarderait pas à s’éteindre pour jamais.

 

Le temps pressait, la ville était proche, que faire ?

 

Tout à coup une idée traversa son cerveau comme un jet de flammes.

 

Don Gregorio lança son cheval à toute bride en le piquant de la pointe de son poignard, afin d’augmenter encore la vélocité de son élan.

 

Le noble animal baissa la tête, souffla avec force et partit comme un trait.

 

Après quelques minutes de cette course insensée, don Gregorio fit tourner son cheval presque debout sur les pieds de derrière, et sans ralentir son élan, il revint sur ses pas comme un tourbillon.

 

Lui et don Tadeo étaient lancés l’un contre l’autre, ils devaient inévitablement se croiser.

 

Au passage, don Gregorio saisit d’une main de fer la gourmette du cheval de son ami, et lui donnant un coup sec, il l’arrêta net.

 

Le Roi des ténèbres tressaillit, il fixa des yeux ardents sur l’homme qui lui barrait ainsi brusquement le passage.

 

Tous les spectateurs de cette scène s’étaient arrêtés haletants et inquiets.

 

– Don Tadeo de Leon, lui dit don Gregorio d’une voix imposante, avec un ton de reproche, avez-vous oublié doña Rosario, votre fille ?

 

Au nom de sa fille, un tremblement convulsif agita tous les membres de don Tadeo, il passa la main sur son front brûlant et fixant un œil égaré sur celui qui l’interpellait ainsi :

 

– Ma fille ! s’écria-t-il d’une voix, déclinante, oh ! rendez-moi ma fille !

 

Soudain, une pâleur cadavérique envahit son visage, ses yeux se fermèrent, il abandonna les rênes et tomba à la renverse.

 

Mais plus rapide que la pensée, son ami s’était jeté à terre et l’avait reçu dans ses bras.

 

Don Tadeo était évanoui.

 

Don Gregorio le considéra un instant avec tendresse, le prit dans ses bras comme un enfant, et l’étendit sur les manteaux amoncelés, dont les soldats s’étaient dépouillés avec empressement pour lui faire un lit.

 

– Il est sauvé ! dit-il.

 

Tous ces rudes hommes de guerre, que nul danger n’avait le pouvoir d’étonner ou d’émouvoir, poussèrent un soupir de soulagement à cette parole d’espoir, à laquelle ils n’osaient croire encore.

 

Plusieurs couvertures et manteaux avaient été suspendus aux branches de l’arbre sous lequel reposait le chef, afin de l’abriter.

 

Et tous muets, immobiles, la bride passée dans le bras, ils restèrent là respectueusement inclinés, malgré la pluie et le vent, attendant avec anxiété que celui qu’ils aimaient comme un père revînt à la vie.

 

Une heure s’écoula ainsi.

 

Un siècle pendant lequel on n’entendit pas un murmure, pas une plainte.

 

Don Gregorio, penché sur son ami, suivait d’un regard avide les progrès de la crise à la lueur d’une torche dont la flamme vacillante donnait à cette scène une apparence fantastique.

 

Peu à peu le tremblement convulsif qui agitait le corps du malade se calma, il tomba dans une immobilité complète.

 

Alors don Gregorio déchira la manche de don Tadeo, mit à nu le bras droit, tira son poignard et piqua la veine.

 

Le sang ne jaillit pas d’abord.

 

Cependant, après quelques, secondes, une tache noire, grosse comme une tête d’épingle, apparut à la lèvre de la blessure, elle augmenta progressivement et tomba enfin, chassée par une seconde, et au bout de deux minutes un long jet de sang noir et écumeux s’élança de la plaie.

 

Tous, la tête penchée en avant, épiaient attentivement les progrès de la cure tentée par don Gregorio.

 

Un assez long espace de temps se passa ainsi.

 

Le sang coulait toujours, avec une force qui augmentait de seconde en seconde.

 

Don Tadeo ne donnait pas encore signe de vie.

 

Enfin il fit un mouvement, ses dents, qui jusqu’alors étaient restées serrées, laissèrent passer un soupir.

 

Le sang avait perdu cette couleur bitumineuse qu’il avait d’abord et devenait vermeil.

 

Don Tadeo ouvrit les yeux, et promena autour de lui un regard calme et étonné.

 

– Où suis je ? murmura-t-il faiblement, que s’est-il passé ?

 

– Grâce à Dieu ! vous en voilà quitte, cher ami, répondit don Gregorio, en plaçant le pouce sur la blessure et lui bandant le bras avec son mouchoir de poche déchiré en lanières ; quelle peur vous nous avez faite, cher ami !

 

Don Tadeo s’assit et passa sa main sur son front moite de sueur.

 

– Mais que signifie cela ? reprit-il d’une voix plus ferme, dites-moi, don Gregorio, qu’est-il arrivé ?

 

– Ma foi, c’est ma faute, répondit celui-ci, heureusement que nous en sommes quittes pour la peur, cela m’apprendra une autre fois à choisir moi-même mes chevaux et à ne pas m’en rapporter à un péon.

 

– Expliquez-vous, mon ami, je ne vous comprends pas, je suis brisé.

 

– On le serait à moins ! figurez-vous que vous avez fait une horrible chute.

 

– Ah ! fit don Tadeo qui cherchait à rassembler ses idées, vous croyez ?

 

– Caspita ! si je le crois ! demandez à ces caballeros, c’est-à-dire que nous vous avons cru mort ! c’est un miracle qui vous a sauvé, évidemment Dieu a voulu conserver celui dont dépend le salut de notre patrie !

 

– C’est singulier ! Je ne me rappelle rien de ce que vous me dites ; lorsque nous avons quitté nos amis, nous cheminions tranquillement, tout à coup l’orage a éclaté…

 

– C’est cela ! Vous vous rappelez parfaitement, au contraire : votre cheval ébloui par un éclair s’est effrayé, il s’est emporté, nous nous sommes lancés sur vos traces, mais en vain ; lorsque nous sommes arrivés près de vous, vous gisiez sans connaissance dans un ravin, au fond duquel vous aviez roulé avec votre cheval.

 

– Ce que vous me dites doit être vrai, en effet, car je suis rompu, je sens une fatigue inouïe par tout le corps.

 

– C’est cela, mais je vous le répète, heureusement vous n’êtes pas blessé ; seulement, comme vous tardiez à reprendre connaissance, j’ai cru devoir vous saigner avec mon poignard.

 

– Je vous remercie, cette saignée m’a fait du bien, ma tête n’est pas aussi brûlante, mes idées sont plus calmes. Merci, mon ami, ajouta-t-il en lui prenant la main et en lui jetant un regard d’une expression indéfinissable, maintenant je me sens tout à fait bien, nous pouvons, si vous le jugez à propos, continuer notre voyage.

 

Don Gregorio vit que son ami n’était qu’à moitié dupe du mensonge qu’il avait inventé, mais il n’eut pas l’air de le comprendre.

 

– Peut-être n’êtes-vous pas assez fort encore pour vous tenir à cheval ? lui dit-il.

 

– Si, je vous assure que mes forces sont complètement revenues ; d’ailleurs le temps presse, il nous faut arriver à Valdivia.

 

En disant ces mots, don Tadeo se leva et demanda son cheval.

 

Un soldat le tenait par la bride.

 

Don Tadeo le considéra attentivement.

 

Le pauvre animal était dégoûtant, il avait été littéralement roulé dans la boue.

 

Don Tadeo fronça le sourcil, il ne comprenait plus.

 

Don Gregorio riait sous cape : c’était par son ordre que, pour dérouter son ami, le cheval avait été mis en cet état.

 

Il ne voulait pas que don Tadeo pût soupçonner jamais qu’il avait été, pendant deux heures, sous le coup d’un délire affreux.

 

Il y réussit parfaitement.

 

Don Tadeo, content de se rendre à l’évidence, secoua tristement la tête et se mit en selle.

 

– Je me demande, en voyant cette pauvre bête, comment nous ne nous sommes pas tués tous deux, dit-il.

 

– N’est-ce pas ? répondit don Gregorio d’un ton de conviction très-bien joué, c’est incompréhensible ! aucun de nous n’a pu s’en rendre compte.

 

– Sommes-nous loin de la ville ?

 

– Une lieue au plus.

 

– Hâtons-nous, alors.

 

La troupe repartit au galop.

 

Cette fois, don Tadeo et son ami marchaient côte à côte et parlaient entre eux à voix basse des moyens à prendre pour déjouer les tentatives du général Bustamente, qui sans doute essaierait avec l’aide des Araucans de ressaisir le pouvoir.

 

Don Tadeo avait recouvré tout son sang-froid.

 

Ses idées étaient redevenues nettes, en un mot il était en possession de toute sa haute intelligence.

 

Un seul homme était demeuré étranger aux faits que nous venons de rapporter, et s’était si peu aperçu de ce qui s’était passé, qu’il eût été certes bien embarrassé d’en rendre compte.

 

Cet homme était don Ramon Sandias.

 

Le pauvre sénateur, traversé par la pluie, effrayé par l’orage, emmitouflé jusqu’aux yeux dans son manteau, n’avait plus pour ainsi dire qu’une vie mécanique et machinale.

 

Il n’aspirait qu’à une chose, gagner un gîte le plus tôt possible afin de se mettre à l’abri.

 

Aussi avait-il continué son chemin, sans même savoir ce qu’il faisait et sans songer si on le suivait ou non.

 

Il arriva ainsi aux portes de Valdivia.

 

Il allait les franchir sans s’en apercevoir, lorsque son cheval fut arrêté par un homme qui le saisit par la bride.

 

– Holà ! eh ! caballero ! dormez-vous ? cria une voix rude aux oreilles du sénateur.

 

Celui-ci fit un bond de frayeur et risqua un œil.

 

Il reconnut qu’il était à l’entrée de la ville.

 

– Non pas, dit-il d’une voix enrouée, je ne suis que trop éveillé, au contraire.

 

– D’où venez-vous tout seul si tard ? reprit l’homme qui lui avait parlé déjà, et autour duquel d’autres étaient venus se ranger.

 

– Comment, tout seul ! fit don Ramon en se récriant, pour qui prenez-vous donc mes compagnons ?

 

– Comment, vos compagnons ? de quels compagnons parlez-vous ? s’écrièrent plusieurs voix sur tous les tons de la gamme chromatique.

 

Don Ramon regarda autour de lui d’un air effaré.

 

– C’est vrai, dit-il au bout d’un instant, je suis seul ! où diable sont passés les autres ?

 

– De quels autres parlez-vous ? reprit le premier interlocuteur, nous ne voyons personne !

 

– Eh ! caramba ! répondit le sénateur impatienté, je parle de don Gregorio et de ses soldats !

 

– Comment, vous faites partie de la troupe de don Gregorio ? s’écria-t-on de tous les côtés.

 

– Sans doute ! fit le sénateur, mais laissez-moi me mettre à l’abri, car la pluie tombe d’une horrible force.

 

– Ne craignez rien, lui dit en riant un mauvais plaisant, vous ne serez pas plus mouillé que vous ne l’êtes.

 

– C’est vrai, fit-il piteusement en jetant un coup d’œil désolé sur ses habits qui ruisselaient.

 

– Savez-vous si don Gregorio a rencontré don Tadeo de Leon ? lui demanda-t-on de plusieurs côtés à la fois.

 

– Oui, ils arrivent ensemble.

 

– Sont-ils loin ?

 

– Ma foi, je ne saurais trop vous dire, mais je ne crois pas, puisque j’étais avec eux et que me voilà.

 

Là-dessus, les gens qui l’avaient arrêté se dispersèrent en criant, dans toutes les directions, sans plus s’occuper de lui.

 

Le malheureux sénateur eut beau prier, supplier afin qu’on lui enseignât un gîte, nul ne lui répondit.

 

Chacun s’occupait d’allumer des torches, d’éveiller les habitants des maisons, soit en frappant aux portes, soit en les appelant par leurs noms.

 

Des hommes armés arrivaient à demi-endormis et se rangeaient en toute hâte de chaque côté de la porte de la ville.

 

– Valga me dios ! murmura le désespéré sénateur, ces gens sont tous fous de courir les rues par un temps pareil ! vais je encore assister à une nouvelle révolution ! Dieu m’en préserve ?

 

Et, éperonnant son cheval qui n’en pouvait, il s’éloigna cahin-caha, en hochant tristement la tête, pour chercher un toit hospitalier où il pût changer d’habits et prendre quelques heures d’un repos qui lui était devenu indispensable.

 

LXIX

PLAN DE CAMPAGNE.


Don Tadeo fit à Valdivia une entrée réellement triomphale.

 

Malgré la pluie qui tombait à torrents, toute la population était rangée sur son passage, tenant à la main des torches dont les flammes, agitées par le vent, portaient çà et là des lueurs blafardes qui se confondaient avec celles des éclairs.

 

Les cris de joie des habitants, le roulement des tambours battant aux champs, se mêlaient aux éclats de la foudre et aux sifflements furieux de la tempête.

 

C’était un magnifique spectacle que celui qu’offrait ce peuple, qui, lorsque l’ouragan sévissait et faisait rage sur sa tête avait, au milieu de la nuit, abandonné ses demeures pour venir, les pieds dans la boue, saluer d’un cri de bienvenue et d’espérance l’homme dépositaire de sa confiance et qu’il appelait son libérateur.

 

Au premier rang étaient les Cœurs Sombres, calmes, résolus, serrant dans leurs mains nerveuses les armes qui, une fois déjà, avaient renversé la tyrannie.

 

Don Tadeo fut ému de cette preuve d’amour que lui donnait la population. Il comprit que, si grands que soient les intérêts privés, ils sont bien petits, comparés à ceux de tout un peuple ; qu’il est beau de les lui sacrifier, et que celui qui sait bravement mourir pour le salut de ses concitoyens remplit une sainte et noble mission !

 

Son parti fut pris sans arrière-pensée.

 

Vaincre d’abord l’ennemi commun, ne pas tromper l’espoir qu’on mettait si naïvement en lui ; puis, lorsque l’hydre de la guerre civile serait abattue, si, la lutte terminée, il était debout encore, il songerait à sa fille qui, du reste, n’était pas abandonnée sans défenseurs, puisque deux nobles cœurs s’étaient dévoués pour la sauver.

 

Il poussa un profond soupir et passa la main sur son front, comme pour en arracher la pensée de son enfant qui le poursuivait sans cesse.

 

Cette marque de faiblesse fut la dernière.

 

Il redressa fièrement la tête et salua en souriant les groupes joyeux qui se pressaient sur son passage en battant des mains et en criant : Vive le Chili !

 

Il arriva, ainsi escorté, jusqu’au cabildo.

 

Il mit pied à terre, monta l’escalier du palais et se retourna vers la foule.

 

L’immense place était pavée de têtes. Les fenêtres de toutes les maisons regorgeaient de monde ; il y en avait de grimpés jusque sur les azotéas, et toute cette foule poussait des cris de joie assourdissants.

 

Don Tadeo vit qu’on attendait qu’il prononçât quelques mots.

 

Il fit un geste.

 

Un silence profond régna immédiatement dans la multitude.

 

– Mes chers concitoyens ! dit le Roi des ténèbres d’une voix haute, claire et parfaitement accentuée, qui fut entendue de tous, mon cœur est touché, plus que je ne saurais l’exprimer, de la marque extraordinaire de sympathie que vous avez voulu me donner. Je ne tromperai pas la confiance que vous mettez en moi. Toujours vous me verrez au premier rang de ceux qui combattront pour votre liberté. Soyons tous unis pour le salut de la patrie, et le tyran ne parviendra pas à nous vaincre !

 

Cette chaleureuse allocution fut accueillie par de longs bravos, et des cris prolongés de : Vive le Chili ! Vive la Patrie !

 

Don Tadeo entra dans le palais.

 

Il y trouva réunis les officiers supérieurs des troupes cantonnées dans la province, les alcades et les principaux chefs des Cœurs Sombres qui l’attendaient.

 

Tous ces personnages se levèrent à son arrivée et s’inclinèrent devant lui.

 

Depuis que le Roi des ténèbres s’était retrempé dans l’enthousiasme populaire, il avait ressaisi toutes ses facultés.

 

L’esprit avait fini par dominer la matière ; il n’éprouvait plus aucune fatigue ; ses idées étaient aussi claires et aussi lucides que si, une heure auparavant, il n’avait pas été en proie à une crise terrible.

 

Il entra dans le cercle formé par les assistants, et les invitant d’un geste à s’asseoir :

 

– Caballeros ! dit-il, je suis heureux de vous voir réunis au cabildo. Les moments sont précieux. Le général Bustamente, j’en ai la preuve, s’était lié par un traité avec Antinahuel, le grand toqui des Araucanos, afin de parvenir plus facilement au pouvoir. Voici pourquoi il avait fait son pronunciamiento dans cette province éloignée de la République. Délivré par les Araucans, il s’est réfugié au milieu d’eux. Bientôt nous le verrons, à la tête de ces guerriers féroces, envahir nos frontières et désoler nos plus riches provinces. Je vous le répète, nos moments sont précieux ! une initiative hardie peut seule nous sauver. Mais pour prendre cette initiative, il me faut, à moi, dont vous avez fait votre chef, des pouvoirs réguliers, octroyés par le sénat. Si je ne les ai pas, je serai moi-même un cabecilla, et je paraîtrai allumer cette guerre civile que je veux empêcher, contre laquelle je veux combattre à la tête de tous les bons citoyens.

 

Ces paroles, dont chacun reconnaissait la justesse, firent une profonde sensation.

 

À la sérieuse objection soulevée par don Tadeo, une réponse était difficile à faire.

 

Nul n’osait en assumer sur soi la compromettante responsabilité.

 

Don Gregorio s’approcha. Il tenait un pli à la main.

 

– Prenez, dit-il en présentant le pli ouvert à don Tadeo, voici la réponse du sénat de Santiago au manifeste que vous lui avez adressé après la chute du tyran : c’est un ordre qui vous investit du pouvoir suprême. Comme, après la victoire, vous aviez résigné le commandement entre mes mains, j’avais conservé cet ordre secret. Le moment est venu de le rendre public : Don Tadeo de Leon ! vous êtes notre chef ; ce ne sont pas seulement quelques citoyens qui vous nomment, ce sont les délégués de la nation !

 

À cette nouvelle imprévue, les assistants se levèrent avec joie et crièrent avec enthousiasme : Vive don Tadeo de Leon !

 

Celui-ci prit le pli et le parcourut des yeux.

 

– Très-bien ! dit-il en le rendant à don Gregorio avec un sourire ; à présent, je suis libre d’agir comme je le jugerai convenable pour le salut de tous.

 

Les membres de l’assemblée reprirent leurs places et le silence se rétablit.

 

– Caballeros ! poursuivit don Tadeo, je vous l’ai dit, une initiative hardie peut seule nous sauver. C’est une espèce de course au clocher que nous allons entreprendre. Il nous faut gagner notre adversaire de vitesse, vous connaissez l’homme, vous savez qu’il possède toutes les qualités nécessaires à un bon général, il ne s’endormira donc pas dans une fausse sécurité ; son allié Antinahuel est un chef intrépide, doué d’une ambition démesurée ; ces deux hommes, unis par les mêmes intérêts, peuvent, si nous n’y prenons garde, nous donner fort à faire, nous devons donc les attaquer tous deux à la fois. Voici ce que je propose, si le plan que je vais vous soumettre vous semble vicieux, puisque nous sommes réunis en conseil, vous le discuterez, et je me rangerai à l’avis de la majorité.

 

À ces paroles sympathiques, le silence et l’attention redoublèrent.

 

Il continua.

 

– Nous partagerons nos forces en deux parties ; la première ira à marches forcées attaquer Arauco, la capitale de nos ennemis ; cette expédition, dont le seul but est de diviser les forces de nos adversaires, ne devra être faite que de façon à les obliger à y expédier des renforts importants. Une seconde division, composée de tous les hommes de la province en état de porter les armes, se rendra sur le Biobio, afin de tendre la main aux troupes de la province de Conception et de mettre ainsi les Araucans entre deux feux.

 

– Mais, objecta un officier supérieur, permettez don Tadeo, il me semble que dans votre plan, fort bon du reste, vous oubliez une chose à mon avis très-importante.

 

– Laquelle, monsieur ?

 

– Mais la province de Valdivia, donc ? n’est-elle pas plus qu’une autre exposée à une malocca ?

 

– Vous vous trompez, monsieur ; voici pourquoi : c’est que vous rattachez les événements qui vont s’y passer à ceux qui les ont précédés.

 

– Sans doute.

 

– Voici où est l’erreur : lorsque don Pancho Bustamente s’est fait proclamer à Valdivia, il avait pour cela une raison : cette province est éloignée, isolée, le général espérait en faire son dépôt de guerre et s’y établir solidement, grâce à ses alliés indiens, puis sortir de cette ville pour conquérir peu à peu le reste du territoire ; ce plan était parfaitement conçu, il offrait de grandes chances de réussite, mais aujourd’hui la question est complètement changée : le général ne s’appuie plus sur le pays, la guerre régulière lui est impossible, c’est dans la capitale qu’il doit faire et qu’il tentera la révolution qu’il médite. À mon avis, il faut lui barrer le chemin de la capitale et le contraindre à accepter la bataille sur le territoire araucan. Quant à la province de Valdivia, elle n’est nullement menacée ; seulement, comme dans de telles circonstances on ne saurait user de trop de prudence, une milice civile sera instituée afin de défendre ses foyers : voici, caballeros, le plan que je vous propose.

 

Il n’y eut qu’un cri dans toute l’assemblée pour approuver ce plan si simple.

 

– Ainsi, messieurs, reprit don Tadeo après un instant, ce plan vous convient ? vous l’adoptez ?

 

– Oui, oui, s’écria-t-on de toutes parts.

 

– Bien ! maintenant passons à l’exécution : don Gregorio Torral, vous prendrez le commandement des troupes destinées à agir contre Arauco, sous ce pli je vous donnerai vos instructions particulières.

 

Don Gregorio s’inclina.

 

– Je conserve pour moi, continua don Tadeo, la direction de l’armée du Biobio : ce matin, au point du jour, monsieur l’Alcade Mayor vous ferez publier un bando dans toutes les rues de la ville, annonçant que des enrôlements volontaires à une demi-piastre par jour sont ouverts ; vous établirez des bureaux dans tous les quartiers ; ce que je vous ordonne pour Valdivia doit avoir lieu dans le reste de la province. Vous, colonel Gutierez, dit don Tadeo en s’adressant à un officier supérieur qui se tenait auprès de lui, je vous nomme gouverneur de la province, votre premier soin doit être d’organiser la garde civique ; je vous recommande surtout la prudence et la circonspection dans l’accomplissement du mandat délicat que je vous confie.

 

– Que Votre Excellence s’en rapporte à moi, répondit le colonel ; je comprends l’importance des devoirs que j’ai à remplir.

 

– Depuis longtemps je vous connais, colonel, et je sais que je puis vous laisser agir en toute confiance, fit don Tadeo avec un sourire ; maintenant, caballeros, ajouta-t-il, à l’œuvre !

 

Dans deux jours, au plus tard, il faut que les troupes se mettent en marche et franchissent la frontière araucanienne ; je compte sur votre concours, de vous dépend le salut de la patrie ; allez, messieurs, et recevez mes remerciements pour les preuves de patriotisme que vous donnez au pays.

 

Les membres de l’assemblée se retirèrent après avoir une fois encore protesté de leur dévouement.

 

Don Tadeo et don Gregorio restèrent seuls.

 

Le Roi des ténèbres semblait transfiguré.

 

Une ardeur martiale rayonnait dans ses regards.

 

Don Gregorio le regardait avec étonnement et respect.

 

Enfin don Tadeo s’arrêta devant lui.

 

– Frère, lui dit-il, cette fois il faut vaincre ou mourir, tu seras près de moi à l’heure de la bataille ; ce commandement que je t’ai donné est indigne de toi, tu le quitteras à quelques lieues d’ici, c’est à mes côtés que tu dois combattre.

 

– Merci, fit don Gregorio avec émotion, merci !

 

– Ce tyran contre lequel nous allons nous mesurer une fois encore, il faut qu’il meure.

 

– Il mourra.

 

– Parmi les Cœurs Sombres, tu choisiras dix hommes résolus qui s’acharneront spécialement à sa poursuite, toi et moi nous les guiderons ; tant que Bustamente vivra, la patrie sera en péril, il faut en finir.

 

– Comptez sur moi ; mais pourquoi vous exposez-vous, vous dont la vie nous est si précieuse ?

 

– Oh ! répondit don Tadeo avec enthousiasme, qu’importe ma vie ? pourvu que la liberté triomphe et que l’homme qui prétend nous livrer aux barbares succombe ; une seule bataille doit être livrée ; si nous sommes obligés de faire la guerre de partisans, nous sommes perdus.

 

– C’est vrai.

 

– Le Chili n’est qu’une étroite langue de terre resserrée entre la mer et les montagnes, ce qui rend impossible une longue guerre de partisans ; il nous faut donc vaincre du premier coup, sinon notre ennemi, après nous avoir passé sur le ventre, entrera sans coup férir à Santiago qui lui ouvrira ses portes.

 

– Oui, observa don Gregorio, vous avez bien jugé la position.

 

– Voilà pourquoi je n’hésiterai pas à faire, si cela est nécessaire, le sacrifice de ma vie pour empêcher un aussi grand malheur.

 

– Nous sommes tous dans la même intention.

 

– Je le sais ; ah ! j’oubliais : envoyez de suite un exprès au gouverneur de la province de Concepcion, afin qu’il se tienne sur ses gardes.

 

– Je vais le faire.

 

– Eh ! mais, j’y songe, nous avons sous la main l’exprès dont nous avons besoin.

 

– De qui voulez-vous parler ?

 

– De don Ramon Sandias.

 

– Hum ! fit don Gregorio en hochant la tête, c’est un assez triste personnage et je crains bien…

 

– Vous vous trompez, sa nullité même garantit le succès ; jamais le général Bustamente ne supposera que nous ayons confié une mission sérieuse à un aussi pauvre sire ; il passera tête haute partout où un homme connu par son énergie serait arrêté.

 

– C’est juste, ce projet, par sa hardiesse même, offre de grandes chances de réussite.

 

– Ainsi, c’est convenu, vous allez m’envoyer le sénateur.

 

– Dam ! c’est que je vous avouerai que je ne sais où le prendre en ce moment.

 

– Bah ! bah ! un aussi grand personnage ne se perd pas ainsi.

 

Don Gregorio s’inclina en souriant et sortit sans répondre.

 

LXX

UNE MISSION DÉSAGRÉABLE.


Au lieu de prendre quelques instants d’un repos que les fatigues qu’il avait supportées depuis plusieurs jours lui rendaient indispensable, don Tadeo dès qu’il fut seul, s’assit à une table et commença à expédier une foule d’ordres que des estafettes portaient immédiatement dans toutes les directions.

 

Les âmes énergiques sont ainsi, le travail les repose.

 

Don Tadeo sentait instinctivement que s’il s’abandonnait à ses pensées, elles l’absorberaient bientôt et lui ôteraient les facultés nécessaires pour soutenir la lutte qu’il avait entreprise ; aussi cherchait-il dans un travail ingrat le moyen d’échapper à lui-même et d’être prêt à l’heure dite à rentrer le front haut et le cœur ferme dans la lice.

 

Plusieurs heures se passèrent ainsi.

 

La matinée était avancée, don Tadeo avait dépêché tous ses courriers.

 

Il se leva et se mit à marcher à grands pas dans la salle.

 

En ce moment la porte s’ouvrit, don Ramon Sandias se montra.

 

Le sénateur paraissait n’être que le fantôme de lui-même, tant son visage était pâle et ses traits tirés.

 

Le digne homme, dont toute la vie s’était écoulée dans un dolce farniente continuel, qui jusqu’alors avait été comblé de tous les dons de la fortune et n’avait jamais senti l’aiguillon cuisant de l’ambition, s’était laissé tromper par le général Bustamente. Aussi, depuis un mois, sa vie n’était plus qu’un enfer ; sa face, si vermeille et si rebondie, était maigre et flétrie, il prenait les contours anguleux d’un squelette, et lorsque par hasard il s’apercevait dans une glace, il se faisait réellement peur, et se demandait si sa famille et ses amis reconnaîtraient dans cette espèce de spectre ambulant l’insoucieux propriétaire qui les avait quittés, il y avait un mois à peine, si gras et si dodu, pour courir après une chimère qu’il n’avait pu atteindre et dont il n’avait que faire pour être heureux, puisqu’il l’avait constamment été lorsqu’il ne la cherchait pas.

 

Don Tadeo jeta un long regard sur le nouveau venu ; il ne put retenir un geste de pitié à la vue des changements que le chagrin avait opérés dans sa personne.

 

Le sénateur le salua humblement.

 

Don Tadeo lui rendit son salut et lui indiqua un siège.

 

– Eh bien ! don Ramon, lui dit-il d’une voix amicale, vous êtes encore des nôtres ?

 

– Encore, oui, Excellence, répondit le sénateur d’une voix creuse.

 

– Qu’est-ce à dire, don Ramon ? fit-il en souriant ; auriez-vous à vous plaindre d’être à Valdivia ?

 

– Oh ! non, fit vivement le sénateur, au contraire ; mais, depuis quelque temps, je suis le jouet d’événements si terribles que, malgré moi, je tremble toujours qu’il ne m’arrive quelque malheur, je crains continuellement une catastrophe.

 

– Rassurez-vous, don Ramon, vous êtes en sûreté, en ce moment du moins, ajouta-t-il avec intention.

 

Cette réticence donna à réfléchir au sénateur.

 

– Hein ? fit-il en tressaillant, que voulez-vous dire, don Tadeo ?

 

– Rien qui doive vous effrayer ; mais, vous le savez, les chances de la guerre sont scabreuses.

 

– Oui, trop scabreuses, j’en sais quelque chose ! Aussi je n’ai qu’un seul désir.

 

– Lequel ?

 

– Celui de rejoindre ma famille. Oh ! si Dieu permet que je revoie une fois encore la charmante hacienda que je possède aux environs de Santiago, je jure, par ce qu’il y a de plus sacré au monde, que je donnerai ma démission, et que, loin du fracas des affaires et de leurs fallacieuses espérances, je vivrai heureux au sein de ma famille, laissant à de plus dignes le soin de sauver la patrie.

 

– Ce souhait n’a rien d’exagéré, don Ramon, répondit don Tadeo d’un ton sérieux, qui, sans qu’il comprît pour quelle raison, fit passer un frisson dans les membres du sénateur, et s’il ne tient qu’à moi, il sera promptement accompli ; vous avez assez agi dans ces derniers temps pour avoir acquis le droit de vous reposer.

 

– Je ne suis pas taillé pour figurer dans les guerres civiles, je suis un de ces hommes qui ne sont bons que dans la solitude ; aussi je laisse de grand cœur aux autres cette vie agitée qui n’est pas faite pour moi.

 

– Vous n’avez cependant pas toujours pensé ainsi.

 

– Hélas ! Excellence, voilà la cause de tous mes déboires ; je pleure des larmes de sang lorsque je songe que je me suis ainsi, par une folle ambition, laissé entraîner…

 

– Oui, fit don Tadeo en interrompant les lamentations du moderne Jérémie ; eh bien ! ce que vous avez perdu, si vous le voulez, moi, je puis vous le rendre.

 

– Oh ! parlez ! parlez ! et quoi qu’il faille faire pour cela…

 

– Même retourner parmi les Aucas ? fit don Tadeo avec malice.

 

Le sénateur tressaillit, son visage devint encore plus blême, et, d’une voix tremblante, il s’écria :

 

– Oh ! plutôt mourir mille fois que de me remettre entre les mains de ces barbares sans foi ni loi !

 

– Mais vous n’avez pas eu trop à vous en plaindre, que je sache.

 

– Aussi n’est-ce pas à eux personnellement, mais…

 

– Brisons là, interrompit don Tadeo ; voici ce que j’attends de vous, écoutez attentivement.

 

– J’écoute, Excellence, répondit le sénateur en baissant la tête avec humilité.

 

Don Gregorio entra.

 

– Qu’y a-t-il ? demanda don Tadeo.

 

– Cet Indien nommé Joan, qui déjà vous a servi de guide, vient d’arriver ; il a, dit-il, des choses importantes à vous communiquer.

 

– Qu’il entre ! qu’il entre ! s’écria don Tadeo en se levant et sans plus s’occuper du sénateur.

 

Celui-ci respira, il se crut oublié, et sournoisement il se glissa vers la porte par laquelle était ressorti don Gregorio.

 

Don Tadeo l’aperçut.

 

– Sénateur, lui dit-il, restez, je vous prie nous n’avons pas encore terminé notre entretien.

 

Don Ramon, surpris en flagrant délit, chercha vainement une excuse, il hésita, balbutia ; bref, il resta court, et se laissa retomber sur son siège en poussant un profond soupir.

 

La porte s’ouvrit au même instant, Joan entra.

 

Don Tadeo alla vers lui.

 

– Qui vous amène ? lui demanda-t-il avec agitation ; s’est-il passé quelque chose de nouveau ? Parlez ! parlez ! mon ami !

 

– Lorsque j’ai quitté le camp des chefs blancs, ils se préparaient à prendre la piste de Antinahuel.

 

– Dieu les bénisse, les nobles cœurs ! s’écria don Tadeo en levant les yeux au ciel et en joignant les mains avec ferveur.

 

– Mon père était triste cette nuit, lorsqu’il s’est séparé de nous, son cœur était déchiré, il semblait horriblement souffrir.

 

– Oh ! oui ! murmura le pauvre père d’une voix étouffée.

 

– Avant de prendre la piste, don Valentin aux cheveux dorés comme des épis mûrs, a senti son cœur s’amollir à la pensée des inquiétudes que vous éprouviez sans doute : alors, il a fait tracer ce collier par son frère aux yeux de colombe, et je me suis chargé de vous le remettre.

 

En disant ces mots, il sortit la lettre qui, était soigneusement cachée sous le bandeau qui ceignait son front, et la présenta à don Tadeo.

 

Celui-ci la prit vivement et la dévora des yeux.

 

– Merci, dit-il avec effusion en serrant le papier dans sa poitrine et en tendant gracieusement la main au guerrier, merci, frère, vous êtes un homme de cœur, votre dévouement me rend tout mon courage ; vous resterez avec moi, et lorsque le moment sera venu, vous me guiderez vers ma fille.

 

– Je le ferai, mon père peut compter sur moi, répondit simplement l’Indien.

 

– J’y compte, Joan ; ce n’est pas d’aujourd’hui que j’ai apprécié votre noble et excellente nature ; restez, ici près de moi, nous parlerons de nos amis ; c’est en nous entretenant d’eux, que nous tâcherons d’oublier les tristesses de l’absence.

 

– Je suis à mon père comme le cheval est au guerrier qui le monte, répondit respectueusement Joan, et, après avoir salué don Tadeo, il se prépara à se retirer.

 

– Un instant, dit celui-ci en frappant dans ses mains.

 

Un serviteur parut.

 

– J’ordonne, dit don Tadeo d’un accent impérieux, que l’on ait les plus grands égards pour ce guerrier, il est mon ami, il est libre de faire ce qu’il voudra : tout ce qu’il demandera, j’entends qu’on le lui donne. Et, se tournant vers Joan : Maintenant, allez, mon ami.

 

Le guerrier indien sortit avec le domestique.

 

– Nature d’élite ! se dit don Tadeo tout rêveur.

 

– Oh ! oui, fit don Ramon d’une voix hypocrite, c’est un bien digne homme, pour un sauvage !

 

Le Roi des ténèbres, fut rappelé à lui-même par cette voix qui venait subitement mêler ses notes criardes au milieu de ses pensées.

 

Ses yeux tombèrent sur le sénateur auquel il ne songeait plus et qui le regardait d’un air béat.

 

– Ah ! dit-il, je vous avais oublié, don Ramon.

 

Celui-ci se mordit la langue et se repentit, mais trop tard, de son exclamation hors de saison.

 

– Ne me disiez-vous pas, reprit don Tadeo, que vous payeriez bien cher pour être à votre hacienda ?

 

Le sénateur hocha la tête affirmativement ; il craignait de se compromettre en formulant plus clairement sa pensée.

 

– Je vous offre alors, continua don Tadeo, de vous rendre ce bonheur auquel vous aspirez, mais que déjà vous commencez à désespérer d’atteindre jamais. Vous allez à l’instant partir pour Conception.

 

– Moi ?

 

– Oui, vous. Arrivé à Concepcion, vous remettrez ce papier au général Fuentès, qui commande les troupes de cette province ; puis, cette mission remplie, vous serez libre d’aller où bon vous semblera ; seulement, faites attention qu’on vous surveillera de près, et que, si je ne reçois pas de réponse du général Fuentès, je vous retrouverai facilement, et alors nous aurons à régler ensemble un compte très-sérieux.

 

Pendant ces paroles, le sénateur avait donné les marques de la plus grande agitation : il avait rougi, blêmi, il s’était tourné de cent façons différentes, ne sachant quelle contenance tenir.

 

– Eh ! mais, fit don Tadeo, on dirait, Dieu me pardonne, que ce n’est qu’avec répugnance que vous acceptez la mission dont je vous charge ?

 

– Pardon, Excellence, pardon, balbutia le sénateur ahuri, mais les missions ne me réussissent que médiocrement, et vrai, je crois que vous feriez mieux de donner celle-là à un autre.

 

– Vous croyez ?

 

– J’en suis convaincu, Excellence ; voyez-vous, j’ai si peu de chance…

 

– C’est un malheur.

 

– N’est-ce pas, Excellence ?

 

– Oui, d’autant plus que nul autre que vous ne doit être chargé de cette mission.

 

– Mais, cependant…

 

– Silence ! dit don Tadeo d’un ton sec, en se levant et en lui donnant un papier ; arrangez-vous comme vous voudrez, mais il faut que dans une demi-heure vous soyez parti, sinon vous serez fusillé dans trois quarts-d’heure. Ainsi, choisissez.

 

– Mon choix est tout fait.

 

– Alors ?

 

– Je pars.

 

– Bon voyage !

 

– Mais, fit le sénateur en se ravisant, si les Araucaniens me surprennent et s’emparent de ce papier ?

 

– Vous serez fusillé, dit froidement don Tadeo.

 

Le sénateur bondit d’épouvante.

 

– Mais c’est une impasse ! s’écria-t-il avec terreur, je n’en sortirai jamais !

 

– Cela vous regarde.

 

– Mais…

 

– Je crois devoir vous avertir lui dit le Roi des ténèbres, que vous n’avez plus que vingt minutes pour faire vos préparatifs de départ.

 

Le sénateur saisit vivement la lettre, et, sans répondre, se précipita comme un fou hors du salon, en se cognant à tous les meubles.

 

Don Tadeo ne put s’empêcher de sourire de la frayeur de don Ramon, et il se dit :

 

– Pauvre diable ! il ne se doute pas d’une chose, c’est que je désire qu’on s’empare du papier qu’il porte.

 

Don Gregorio venait d’entrer.

 

– Tout est prêt, dit-il.

 

– Bien ; que les troupes se massent en deux corps, hors de la ville. Où est Joan ?

 

– Me voici, répondit celui-ci en paraissant.

 

– Mon frère croit-il pouvoir arriver à Conception sans tomber dans un parti de batteurs d’estrades, enfin sans être arrêté ?

 

– J’en suis sûr.

 

– Je veux confier à mon frère une mission de vie ou de mort.

 

– Je l’accomplirai, ou je mourrai.

 

– Mon frère a-t-il un bon cheval ?

 

– Je n’en ai aucun, ni bon, ni mauvais.

 

– On en donnera un à mon frère, ardent comme la tempête.

 

– Bon ! que ferai-je ?

 

– Joan remettra ce collier au général espagnol Fuentès, qui commande les troupes de la province de Conception.

 

– Je le lui remettrai.

 

Don Tadeo tira de sa poitrine un poignard de forme bizarre, dont la poignée en bronze servait de cachet.

 

– Que mon frère prenne ce poignard, en le voyant, le général saura que Joan vient de ma part.

 

– Bon ! fit le guerrier en prenant l’arme qu’il passa à sa ceinture.

 

– Que mon frère prenne garde, cette arme est empoisonnée, la plus légère piqûre donne la mort.

 

– Oh ! oh ! dit l’Indien avec un sourire sinistre, c’est une bonne arme ; quand dois-je partir ?

 

– Mon frère est-il reposé ?

 

– Je suis reposé.

 

– On va donner un cheval à mon frère.

 

– Bon ! adieu !

 

– Un mot encore.

 

– J’écoute.

 

– Que mon frère ne se fasse pas tuer, je veux qu’il revienne près de moi.

 

– Je reviendrai, dit l’indien avec assurance.

 

– Adieu !

 

– Adieu !

 

Joan sortit.

 

Dix minutes plus tard, il galopait à toute bride sur la route de Concepcion, et dépassait don Ramon Sandias, qui trottait de mauvaise grâce sur la même route.

 

Don Tadeo et don Gregorio quittèrent le cabildo.

 

Les ordres du Roi des ténèbres avaient été exécutés avec une ponctualité et une intelligence remarquables.

 

La garde civile fort nombreuse déjà, était presque organisée et en état, si besoin était, de défendre la ville.

 

Deux corps de troupes étaient rangés en bataille.

 

L’un de neuf cents hommes était chargé d’attaquer Arauco, l’autre de près de deux mille, sous les ordres immédiats de don Tadeo lui-même, devait aller à la recherche de l’armée araucanienne et lui offrir la bataille.

 

Don Tadeo passa en revue cette petite armée.

 

Il n’eut qu’à se louer de la bonne tenue et de l’ardeur des soldats.

 

Après avoir adressé une dernière allocution aux habitants de Valdivia, pour leur recommander la plus grande vigilance, le Roi des ténèbres donna l’ordre du départ.

 

Outre une assez nombreuse cavalerie, l’armée chilienne emmenait avec elle dix pièces d’artillerie de montagne.

 

Les troupes défilèrent au pas accéléré devant les habitants qui les saluèrent de chaleureux vivats, puis elles se mirent en marche.

 

Lorsqu’ils furent sur le point de se séparer, don Tadeo prit son ami à part.

 

– Ce soir, lorsque vous aurez établi votre camp pour la nuit, don Gregorio, lui dit-il, vous donnerez le commandement à votre lieutenant, et vous me rejoindrez.

 

– C’est convenu, je vous remercie de la faveur que vous me faites.

 

– Frère, lui répondit don Tadeo d’une voix triste, ne devons-nous pas vivre et mourir ensemble !

 

– Oh ! ne parlez pas ainsi, fit don Gregorio, puis il ajouta, afin de donner un autre tour à l’entretien et changer le cours des idées de son ami, soyez donc assez bon pour me dire avant que je vous quitte ce que signifie le message que vous avez donné à Joan ?

 

– Oh ! répondit don Tadeo avec un fin sourire, ce message, mon ami, est une ruse de guerre, dont, je l’espère, vous verrez bientôt le succès.

 

Après une dernière poignée de main, les deux chefs se quittèrent pour se mettre à la tête de leurs troupes respectives, qui s’éloignaient rapidement dans la plaine.

 

LXXI

LE MILAN ET LA COLOMBE.


Le général Bustamente avait mis à profit la bonne volonté subite dont Antinahuel avait fait preuve à son égard.

 

Aussi, deux jours après les événements que nous avons rapportés, l’armée araucanienne était-elle fortement retranchée sur le Biobio, dans une position inaccessible.

 

Antinahuel, en chef expérimenté, avait établi son camp au sommet d’une colline boisée qui dominait le seul gué de la rivière.

 

Un rideau d’arbres avait été laissé pour dissimuler la présence de l’armée, si bien que nul n’aurait pu, à moins de renseignements positifs, la croire dans cette position.

 

Les divers contingents des Utals-Mapus étaient arrivés en toute hâte au rendez-vous assigné par le toqui ; d’instants en instants il en arrivait encore.

 

La force totale de l’année était en ce moment d’environ neuf mille hommes.

 

Le Cerf Noir, avec un corps de guerriers d’élite, battait la campagne dans tous les sens afin de surprendre les coureurs ennemis.

 

Les maloccas, ou invasions araucaniennes, ne sont que des surprises, aussi la prudence déployée par les chefs dans ces expéditions est-elle extrême.

 

Rien ne donnait à supposer aux Indiens que les blancs se doutassent du coup de main qu’ils méditaient.

 

Ils voyaient sur la rive opposée du Biobio les troupeaux paître en liberté et les huasos vaquer tranquillement à leurs affaires, comme si de rien était.

 

Le général Bustamente interrogeait l’horizon à l’aide d’une longue-vue.

 

Antinahuel était retiré sous son toldo avec la Linda et doña Rosario.

 

La jeune fille n’était au camp que depuis une heure.

 

La pauvre enfant portait sur son visage pâli les traces des fatigues qu’elle avait éprouvées ; une sombre tristesse était répandue sur ses traits.

 

Elle se tenait debout, les yeux baissés devant le toqui, dont le regard brûlant ne la quittait pas une seconde.

 

– Mon frère voit que j’ai tenu ma promesse, lui dit la Linda avec un mauvais sourire à l’adresse de la jeune fille.

 

– Oui, répondit le toqui, je remercie ma sœur, moi aussi j’ai tenu la mienne.

 

– Mon frère est un grand guerrier, il n’a qu’une parole ; avant d’entrer sur le territoire des Huincas, il serait bon qu’il fixât le sort de sa prisonnière.

 

– Cette jeune vierge n’est pas ma prisonnière, répondit Antinahuel, dont le regard étincela, elle sera la femme du grand toqui des Aucas.

 

– Soit ! fit la Linda en haussant les épaules, Antinahuel est le maître.

 

Le chef se leva, et s’approchant de la jeune fille :

 

– Ma sœur est triste, lui dit-il avec douceur, la longue route qu’elle a faite l’a fatiguée sans doute, un toldo est préparé pour ma sœur, elle se reposera quelques heures, et puis après Antinahuel lui fera connaître ses intentions.

 

– Chef, répondit la jeune fille avec mélancolie, mon corps n’éprouve pas de fatigue, je suis forte, vos mosotones ont été bons pour moi, ils ont eu pitié de ma jeunesse et m’ont traitée avec douceur.

 

– Le chef l’avait ordonné, dit galamment Antinahuel.

 

– Je vous remercie d’avoir donné ces ordres, cela me prouve que vous n’êtes pas méchant.

 

– Non, fit Antinahuel, j’aime ma sœur.

 

La jeune fille ne comprit point cette déclaration d’amour à brûle-pourpoint, et se méprit sur le sens des paroles qui lui étaient adressées.

 

– Oh ? oui, dit-elle naïvement, vous m’aimez, vous avez pitié de moi, vous ne voudrez pas me voir souffrir !

 

– Non, j’apporterai tous mes soins à ce que ma sœur soit heureuse.

 

– Oh ! ce serait bien facile, si vous le vouliez réellement ! s’écria-t-elle en lui jetant un regard de prière et en joignant les mains.

 

– Que faut-il faire pour cela ? je suis prêt à obéir à ma sœur.

 

– Bien vrai ?

 

– Que ma sœur parle ! fit le chef.

 

– Les larmes d’une pauvre jeune fille ne peuvent qu’attrister un grand guerrier comme vous !

 

– C’est la vérité, dit-il doucement.

 

– Rendez-moi à mes amis, à mes parents ! s’écria-t-elle avec effusion ; oh ! si vous faites cela, chef, je vous bénirai ! je vous garderai une éternelle reconnaissance, car je serai bien heureuse !

 

Antinahuel recula tout interdit en se mordant les lèvres avec colère.

 

La Linda éclata de rire.

 

– Vous voyez, dit-elle, il vous est très-facile de la rendre bien heureuse !

 

Le chef fronça les sourcils d’un air courroucé.

 

– Holà ! frère, reprit la Linda, ne nous fâchons pas, je vous prie, et laissez-moi un instant causer avec cette colombe effarouchée.

 

– Pourquoi faire ? dit le toqui avec impatience.

 

– Caramba ! pour lui expliquer clairement vos intentions ; au train dont vous y allez, vous n’en finirez jamais.

 

– Bon.

 

– Seulement, faites bien attention que je ne réponds nullement de la bien disposer à votre égard.

 

– Ah ! fit Antinahuel désappointé.

 

– Non, mais je vous garantis qu’après notre conversation elle saura parfaitement à quoi s’en tenir sur vos projets sur elle : cela vous convient-il ?

 

– Oui, ma sœur a la langue dorée, elle l’endormira.

 

– Hum ! je ne crois pas ; cependant je vais essayer pour vous être agréable, dit-elle avec un sourire ironique.

 

– Bien, pendant la conversation de ma sœur, je visiterai le camp.

 

– C’est cela, fit la Linda, de cette façon vous ne perdrez pas votre temps.

 

Antinahuel sortit après avoir lancé à la jeune fille un regard qui lui fit baisser les yeux en rougissant.

 

Restée seule avec doña Rosario, la Linda l’examina un instant avec une telle expression de méchanceté haineuse que la jeune fille se sentit frémir d’effroi malgré elle.

 

La vue de cette femme produisait sur elle cet effet étrange que l’on attribue au regard du serpent : elle se sentait fascinée par cet œil glauque au regard froid qui se rivait sur elle avec une fixité insupportable.

 

Après quelques minutes qui parurent un siècle à la pauvre enfant, la Linda se leva, s’approcha lentement d’elle et lui posant rudement la main sur l’épaule :

 

– Pauvre fille ! lui dit-elle d’une voix : incisive, depuis, bientôt un mois que tu es prisonnière, en es-tu donc encore à deviner pour quelle raison je t’ai fait enlever ?

 

– Je ne vous comprends pas, madame, répondit doucement la jeune fille, vos paroles sont pour moi des énigmes dont je cherche vainement le sens.

 

– Pauvre innocente ! reprit la courtisane avec un rire moqueur, il me semble pourtant que la nuit où nous nous sommes trouvées face à face au village de San-Miguel je t’ai parlé assez franchement.

 

– Tout ce qu’il m’a été possible de comprendre, madame, c’est que vous me haïssez pour une raison que j’ignore.

 

– Que t’importe la raison, puisque le fait existe ! Oui, je te hais, misérable ! je me venge sur toi des tortures qu’une autre personne m’a fait endurer ; qu’est-ce que cela me fait à moi, que tu ne m’aies rien fait ! je ne te connais pas ! en me vengeant sur toi, ce n’est pas toi que je hais ! c’est celui qui t’aime ! dont chacune de tes larmes brise le cœur ! Mais ce n’est pas assez des tourments que je te réserve, s’il les ignore, je veux qu’il en soit témoin, je veux qu’il expire de désespoir en apprenant ce que j’ai fait de toi, à quel état d’abaissement et de mépris je t’ai réduite.

 

– Dieu est juste, madame, répondit la jeune fille avec fermeté, je ne sais quels forfaits vous méditez, mais il veillera sur moi et ne laissera pas s’accomplir cette atroce vengeance dont vous me menacez.

 

– Dieu ! misérable créature, s’écria la Linda avec un ricanement farouche, Dieu n’est qu’un mot ! il n’existe pas ! prie-le, car tu n’as plus que lui qui puisse te venir en aide !

 

– Il ne me faillira pas, madame ! répondit-elle, prenez garde que bientôt, courbée sous sa main puissante, à votre tour vous imploriez en vain sa miséricorde et ne trouviez que sa tardive mais implacable justice !

 

– Va ! misérable enfant ! tes menaces ne m’inspirent que du mépris.

 

– Je ne menace pas, madame, je suis une malheureuse jeune fille, que la fatalité a jetée innocente entre vos mains, je tâche de vous attendrir.

 

– Vaines prières, que les tiennes ! Eh bien, soit ! ajouta-t-elle en s’animant à la colère qui grondait en elle, lorsque mon heure sera venue, je ne demanderai pas plus de pitié que je n’en aurai pour toi !

 

– Dieu vous pardonne le mal que vous voulez me faire, madame.

 

Pour la deuxième fois, malgré elle, la Linda éprouvait une émotion indéfinissable, dont elle cherchait vainement à s’expliquer la cause ; mais elle se raidit contre ce pressentiment secret qui semblait l’avertir que sa vengeance s’égarait et qu’en voulant frapper trop fort elle se trompait.

 

– Écoute, lui dit-elle d’une voix brève et saccadée, c’est moi qui t’ai fait enlever, tu le sais ; mais tu ignores dans quel but, n’est-ce pas ? eh bien, ce but je vais te le faire connaître : l’homme qui sort d’ici, Antinahuel, le chef des Araucans, est un misérable ! eh bien, il a conçu pour toi une passion immonde, monstrueuse comme son esprit féroce est seul capable d’en concevoir ; écoute, sa mère a voulu le détourner de cette passion, il a tué sa mère !

 

– Oh ! s’écria la jeune fille avec horreur.

 

– Tu trembles, n’est-ce pas ? reprit la Linda ; c’est un être bien abject, en effet, que cet homme ! il n’a de cœur que pour le crime, il ne reconnaît de lois que celles que ses passions et ses vices lui imposent ! eh bien, cet être hideux, ce scélérat odieux, t’aime, te dis-je, il est amoureux de toi, me comprends-tu ? je ne sais ce qu’il aurait donné pour te posséder, pour faire de toi sa maîtresse ; moi, je t’ai vendue à cet homme, tu lui appartiens, tu es son esclave, il a le droit de faire de toi ce qu’il voudra, et il en abusera, sois en certaine !

 

– Oh ! vous n’avez pas fait cet odieux marché ! s’écria la jeune fille avec stupeur.

 

– Si, je l’ai fait, reprit-elle en grinçant des dents, et ce serait à recommencer, je le ferais encore ! oh ! tu ne sais pas quel bonheur j’éprouverai à te voir, toi, blanche colombe, vierge immaculée, rouler dans la fange ; chacune de tes larmes rachètera une de mes douleurs !

 

– Mais vous n’avez donc pas de cœur, madame ?

 

– Non, je n’en ai plus ; il y a longtemps qu’il a été tordu et brisé par le désespoir, aujourd’hui je me venge !

 

La jeune fille eut un moment de vertige, elle fondit en larmes et tomba aux pieds de son bourreau, en éclatant en sanglots déchirants.

 

– Pitié, madame ! s’écria-t-elle d’une voix navrante ; oh ! vous venez de le dire : vous avez eu un cœur ! vous avez aimé ! au nom de ce que vous avez aimé, pitié ! pitié ! pour moi, pauvre orpheline qui jamais ne vous ai fait de mal !

 

– Non, non, pas de pitié ! l’on n’en a pas eu pour moi.

 

Et elle la repoussa durement.

 

Mais la jeune fille, cramponnée à sa robe, la suivait en se traînant sur les genoux.

 

– Madame ! au nom de ce que vous avez aimé sur la terre, pitié ! pitié !

 

– Je n’aime plus rien que la vengeance ! oh ! fit-elle avec un sourire hideux, c’est bon de haïr, on oublie sa douleur ! les larmes de cette misérable enfant me font du bien !

 

Doña Rosario n’entendait pas ces affreuses paroles ; en proie au plus violent désespoir, elle continuait à pleurer et à supplier.

 

Seulement, le mot enfant frappa son oreille, une lueur se fit dans son cerveau.

 

– Oh ! madame ! s’écria-t-elle ; oh ! je savais bien que vous étiez bonne et que je parviendrais à vous attendrir ! oh ! Dieu a eu pitié de moi !

 

– Que veut dire cette folle ? fit la Linda.

 

– Madame ! reprit doña Rosario, vous avez eu des enfants ! vous les avez aimés ! oh ! bien aimés, j’en suis sûre !

 

– Silence ! malheureuse ! s’écria la Linda ; silence ! ne me parle pas de ma fille !

 

– Oui ! continua doña Rosario ; c’est cela, c’était une fille, une douce et charmante créature ! oh ! vous l’adoriez ! madame !

 

– Si j’adorais ma fille !… s’écria la Linda avec un rugissement de hyène.

 

– Eh bien ! au nom de cette fille chérie, pitié ! pitié ! madame !

 

La Linda éclata subitement d’un rire frénétique et se pencha sur la jeune fille, en fixant sur elle des yeux flamboyants.

 

– Misérable ! s’écria-t-elle d’une voix saccadée par la rage ; quel souvenir viens-tu d’évoquer ! mais c’est pour venger ma fille, ma fille qui m’a été dérobée, que je veux faire de toi la plus infortunée de toutes les créatures, c’est afin de la venger que je t’ai vendue à Antinahuel !

 

Doña Rosario resta un instant comme frappée de la foudre, cependant peu à peu elle revint à elle, se redressa lentement, et regardant bien en face la courtisane qui triomphait :

 

– Madame, lui dit-elle, vous n’avez pas de cœur, soyez maudite !… Dieu vous punira cruellement !… quant à moi, je saurai me soustraire aux outrages dont vous me menacez vainement.

 

Et d’un geste rapide comme la pensée, elle arracha de la ceinture de la Linda une dague effilée et aiguë, que celle-ci y portait constamment depuis qu’elle vivait avec les Indiens.

 

La Linda se précipita vers elle.

 

– Arrêtez, madame, lui dit résolument la jeune fille ; un pas de plus et je me frappe ! oh ! je ne vous crains plus maintenant, je suis maîtresse de ma vie ! je vous le disais bien que Dieu ne m’abandonnerait pas !

 

Le regard de la jeune fille était si ferme, sa contenance si déterminée, que la Linda s’arrêta malgré elle.

 

– Eh bien ! reprit doña Rosario avec un sourire de mépris, vous ne triomphez plus à présent, vous n’êtes plus aussi certaine de votre vengeance ! que cet homme, dont vous m’avez menacée, ose approcher de moi, je me plongerai ce poignard dans le cœur ! je vous remercie, madame, car c’est à vous que je dois ce moyen suprême d’échapper au déshonneur.

 

La Linda la regarda avec rage ; mais elle ne répondit pas, elle était vaincue.

 

En ce moment, il se fit un grand tumulte dans le camp ; des pas pressés s’approchèrent du toldo dans lequel se trouvaient les deux femmes.

 

La Linda reprit son siège en composant son visage, afin de cacher aux yeux des arrivants les sentiments qui l’agitaient.

 

Doña Rosario avec un sourire de joie glissa le poignard dans son sein.

 

LXXII

LA FIN DU VOYAGE DE DON RAMON.


Cependant don Ramon Sandias avait quitté Valdivia.

 

Cette fois le sénateur était seul.

 

Seul avec son cheval, pauvre bête étique à moitié fourbue, qui trottinait la tête et les oreilles basses, et semblait de tous points se conformer aux tristes pensées qui sans nul doute assaillaient son maître.

 

Le sénateur pareil à ces chevaliers des anciens romans, qui sont le jouet d’un méchant enchanteur et tournent des années entières dans le même cercle, sans jamais parvenir à atteindre un but quelconque, était sorti de la ville avec la ferme persuasion qu’il n’arriverait pas au terme de son voyage.

 

L’avenir ne lui apparaissait nullement couleur de rose.

 

Il était parti de Valdivia sous le poids d’une menace de mort ; à chaque pas il s’attendait à être couché en joue par un fusil invisible embusqué derrière les buissons du chemin.

 

Ne pouvant pas en imposer par la force aux ennemis disséminés sans doute sur son chemin, il avait résolu de leur en imposer par sa faiblesse, c’est-à-dire qu’il s’était débarrassé de toutes ses armes, sans garder seulement un couteau sur lui.

 

À quelques lieues de Valdivia, il avait été dépassé par Joan qui en arrivant auprès de lui, lui avait jeté un bonjour ironique, puis avait piqué des deux et n’avait pas tardé à disparaître dans un nuage de poussière.

 

Don Ramon l’avait longtemps suivi des yeux d’un air d’envie.

 

– Que ces Indiens sont heureux grommelait-il ! entre ses dents, ils sont braves, le désert leur appartient. Ah ! ajouta-t-il avec un soupir, si j’étais à Caza Azul, moi aussi je serais heureux !

 

Caza Azul était la quinta du sénateur.

 

Cette quinta aux murs blancs, aux contrevents verts, aux bosquets touffus, qu’il regrettait tant d’avoir abandonnée dans un moment de folle ambition et qu’il n’espérait plus revoir, hélas !

 

Chose singulière, plus le sénateur avançait dans son voyage, moins il espérait le mener à bonne fin.

 

Déjà tant de fois, il s’était vu forcé de s’arrêter dans sa course, et obligé de regagner son point de départ qu’il n’osait croire que cette fois il sortirait enfin du cercle fatal dans lequel il s’imaginait être enserré.

 

Lorsqu’il lui fallait côtoyer un bois ou traverser un chemin étroit entre deux montagnes, il jetait des regards effarés autour de lui, et s’engageait dans le passage suspect en murmurant tout bas :

 

– C’est ici qu’ils m’attendent.

 

Puis le bois traversé, le pas dangereux franchi sans obstacle, au lieu de se féliciter d’être sain et sauf, il disait en hochant la tête :

 

– Hum ! les Picaros ! ils savent bien que je ne puis leur échapper, ils jouent avec moi, comme les chats avec une souris.

 

Cependant deux jours s’étaient écoulés déjà sans encombre, rien n’était venu corroborer les soupçons et les inquiétudes du sénateur.

 

Don Ramon avait, le matin même, passé à gué le Carampangue, il approchait rapidement du Biobio, qu’il espérait atteindre au coucher du soleil.

 

Le Biobio forme la frontière araucanienne : c’est un fleuve assez étroit mais très-rapide, qui descend des montagnes, traverse Concepcion et se jette dans la mer un peu au sud de Talcahueno.

 

Une fois le Biobio franchi, le sénateur serait en sûreté, puisqu’il se trouverait alors sur le territoire chilien.

 

Mais il fallait franchir le Biobio.

 

Là était la difficulté !

 

Le fleuve n’a qu’un gué, ce gué se trouve un peu au-dessus de Concepcion.

 

Le sénateur le connaissait parfaitement, mais un pressentiment secret lui disait de ne pas s’en approcher, que c’était là que l’attendaient tous les malheurs qui le menaçaient depuis le commencement de son voyage.

 

Malheureusement don Ramon n’avait pas le choix, il n’avait pas d’autre chemin à prendre, il lui fallait absolument se décider pour le gué, à moins de renoncer à entrer au Chili.

 

Le sénateur hésita longtemps comme César, au fameux passage du Rubicon, mais sans doute par d’autres motifs : enfin comme il n’y avait pas moyen de faire autrement, bon gré mal gré, don Ramon piqua son cheval et s’avança vers le gué en recommandant son âme à tous les saints de la légende dorée espagnole, et Dieu sait si elle en possède une riche collection !

 

Le cheval était fatigué, cependant l’odeur de l’eau lui rendit des forces et il galopa fort gaillardement du côté du gué qu’il avait éventé avec l’instinct infaillible de ces nobles bêtes, sans hésiter dans les méandres inextricables qui se croisaient dans les hautes herbes, tracés par le passage des renards, des mules ou les pieds des chasseurs indiens.

 

Bien que le fleuve ne fût pas visible encore, déjà don Ramon entendait le sourd grondement des eaux.

 

Il côtoyait en ce moment une sombre colline dont les flancs entièrement boisés laissaient échapper par intervalles des rumeurs étranges.

 

L’animal aussi effrayé que le maître dressait les oreilles et redoublait de vitesse.

 

Don Ramon osait à peine respirer, il regardait avec crainte autour de lui. Il était proche du gué qui apparaissait déjà à une courte distance, lorsque tout à coup une voix rude frappa son oreille et le rendit aussi immobile que s’il avait été subitement changé en un bloc de marbre.

 

Une dixaine de guerriers indiens l’enveloppaient de toutes parts.

 

Ces guerriers étaient commandés par le Cerf Noir, le vice-toqui des Aucas.

 

Chose étrange, le premier moment de frayeur passé, le sénateur se rassura presque complètement.

 

Maintenant il savait à quoi s’en tenir, le danger que depuis si longtemps il redoutait, lui était enfin apparu, mais moins effrayant qu’il ne se l’était figuré.

 

C’est une des propriétés de l’appréhension de grossir démesurément les objets et de rendre par contre-coup, la réalité, quelque terrible qu’elle soit en effet, beaucoup moins effrayante que les fantômes que se plaît à créer l’imagination.

 

Dès qu’il se vit pris, le sénateur se prépara à jouer son rôle le plus adroitement possible, afin de ne pas laisser soupçonner le message dont il était porteur.

 

Cependant il ne put retenir un soupir de regret en considérant le gué qui s’étendait à vingt pas de lui.

 

Ce n’était pas avoir de chance : il avait jusque-là surmonté tous les obstacles qui s’opposaient à l’accomplissement de son voyage, pour venir faire naufrage au port.

 

Le Cerf Noir l’examinait attentivement, enfin il posa la main sur la bride de son cheval et lui dit en cherchant à rappeler un souvenir effacé de sa mémoire :

 

– Il me semble que j’ai vu déjà le visage pâle ?

 

– Effectivement, chef, répondit le sénateur en essayant de sourire, nous sommes de vieux amis.

 

– Je ne suis pas l’ami des Huincas, fit durement l’Indien.

 

– Je voulais dire, reprit don Ramon, que nous sommes d’anciennes connaissances.

 

– Bon ! que fait ici le Chiaplo ?

 

– Hum ! dit le sénateur avec un soupir, je ne fais rien, et je voudrais bien être autre part.

 

– Que le visage pâle réponde clairement, un chef l’interroge, dit le Cerf Noir en fronçant le sourcil.

 

– Je ne demande pas mieux, répondit don Ramon d’un ton conciliant, interrogez-moi.

 

– Où va le visage pâle ?

 

– Où je vais ? ma foi, je ne sais pas à présent, puisque je suis votre prisonnier et que vous déciderez de moi ; seulement, quand vous m’avez arrêté, je me préparais à franchir le Biobio.

 

– Bon ! et le Biobio franchi ?

 

– Oh ! alors je me serais hâté de me rendre à ma quinta, que je n’aurais jamais dû quitter.

 

– Sans doute que le visage pâle est chargé d’une mission de la part des guerriers de sa nation ?

 

– Moi, fit le sénateur du ton le plus dégagé qu’il put prendre, mais en rougissant malgré lui, qui voulez-vous qui m’ait chargé d’une mission ? je ne suis qu’un pauvre homme inoffensif.

 

– Bon, dit le Cerf Noir, mon frère se défend bien, il est très-rusé.

 

– Je vous assure, chef, fit le sénateur avec modestie.

 

– Où est le collier ?

 

– De quel collier parlez-vous ? je ne vous comprends pas.

 

– De celui qu’il doit remettre au chef de Conception.

 

– Moi ?

 

– Oui.

 

– Je n’en ai pas.

 

– Mon frère parle bien ; les guerriers aucas ne sont pas des femmes, ils savent découvrir ce qu’on prétend leur cacher ; que mon frère descende de cheval.

 

Don Ramon obéit.

 

Toute résistance était impossible, du reste dans aucun cas il n’aurait osé se défendre.

 

Aussitôt qu’il eut mis pied à terre, le cheval fut emmené.

 

Le sénateur poussa un soupir en se séparant de sa monture.

 

– Que le visage pâle me suive, dit le Cerf Noir.

 

– Hum ! demanda don Ramon, où allons-nous donc ainsi ?

 

– Auprès du toqui et du Grand Aigle des blancs.

 

– Eh ! fit don Ramon à part lui, cela se gâte, je crois que j’aurai de la peine à m’en tirer.

 

Les guerriers s’enfoncèrent alors avec leur prisonnier dans les taillis qui couvraient le pied de la colline.

 

Après une montée assez rude, qui dura près d’un quart-d’heure, ils arrivèrent au camp.

 

Le général Bustamente et Antinahuel se promenaient en causant ensemble.

 

– Qu’est-ce cela ? demanda le général.

 

– Un prisonnier, répondit le Cerf Noir en le démasquant.

 

– Eh mais, fit le général qui reconnut le sénateur, c’est mon honorable ami don Ramon ! par quel heureux hasard dans ces parages ?

 

– Hasard heureux en effet, puisque je vous y rencontre, général répondit le sénateur avec un sourire contraint, cependant je vous avoue que je n’y comptais pas.

 

– Comment donc cela ? est-ce que vous ne me cherchiez pas un peu ? fit le général avec un accent railleur.

 

– Dieu m’en garde ! s’écria le sénateur, c’est-à-dire, fit-il-en se reprenant, que je n’espérais pas avoir le bonheur de vous rencontrer.

 

– Voyez-vous cela ! et où alliez-vous ainsi tout seul ?

 

– Je retournais chez moi.

 

Le général et Antinahuel échangèrent quelques mots à voix basse.

 

– Venez avec nous, don Ramon, reprit le général, le toqui désire vous entretenir.

 

Cette invitation était un ordre, don Ramon le comprit.

 

– Avec plaisir, dit-il.

 

Et tout en maudissant sa mauvaise étoile, il suivit les deux hommes dans le toldo, où se trouvaient la Linda et doña Rosario.

 

Les guerriers qui avaient amené le sénateur restèrent au dehors, prêts à exécuter les ordres qu’ils recevraient.

 

– Vous disiez donc, reprit le général lorsqu’ils furent dans le toldo, que vous vous rendiez chez vous ?

 

– Oui, général.

 

– Très-bien, est-ce à Casa Azul que vous alliez ?

 

– Hélas oui, général.

 

– Pourquoi ce soupir ? rien, je crois, ne s’opposera à la continuation de votre voyage.

 

– Vous croyez ? fit vivement le sénateur.

 

– Dam ! cela dépendra de vous seul.

 

– Comment cela ?

 

– Remettez au toqui l’ordre que vous avez été chargé par don Tadeo de Leon, de porter au général Fuentès à Concepcion.

 

– De quel ordre parlez-vous, général ?

 

– Mais de celui que vous avez probablement.

 

– Moi !

 

– Vous.

 

– Vous vous trompez, général, je ne suis chargé d’aucune mission pour le général Fuentès.

 

– Vous croyez ?

 

– J’en suis sûr.

 

– Cependant le toqui prétend le contraire. Que dites-vous de cela, chef ?

 

– Cet homme ment, il doit avoir un collier, dit Antinahuel.

 

– Il est facile de nous en assurer, dit froidement le général. Cerf Noir, mon ami, ayez, je vous prie, la complaisance de faire suspendre ce caballero par les pouces au premier arbre venu, jusqu’à ce qu’il consente à donner son ordre.

 

Le sénateur frissonna.

 

– Je vous ferai observer, continua le général, que nous ne commettrons pas l’indiscrétion de vous fouiller.

 

– Mais je vous assure que je n’ai pas d’ordre.

 

– Bah ! je suis bien sûr que vous en trouverez un, il n’y a rien de tel que d’être suspendu par les pouces, vous verrez.

 

– Venez, dit le Cerf Noir en lui posant la main sur l’épaule.

 

Le sénateur bondit d’épouvante tout son courage l’abandonna.

 

– Je crois me rappeler… balbutia-t-il.

 

– Là, vous voyez.

 

– Que je suis porteur d’une lettre.

 

– Quand je vous le disais.

 

– Mais j’ignore ce qu’elle contient.

 

– Caramba je le crois bien ! à qui est-elle adressée ?

 

– Je suppose que c’est au général Fuentès.

 

– Vous voyez bien.

 

– Mais si je vous remets ce papier je serai libre ? fit-il en hésitant.

 

– Ah ! dam ! la position est changée maintenant. Si vous vous étiez exécuté de bonne grâce, j’aurais presque pu vous le garantir, mais à présent, vous comprenez…

 

– Cependant…

 

– Donnez toujours.

 

– Le voilà ! fit le sénateur en le tirant de sa poitrine.

 

Le général prit le papier, le lut rapidement, puis entraînant Antinahuel à l’autre extrémité du toldo, tous deux causèrent pendant quelques minutes à voix basse.

 

Enfin le général revint auprès du sénateur, ses sourcils étaient froncés, sa physionomie sévère.

 

Don Ramon eut peur, sans savoir pourquoi.

 

– Malheureux, lui dit durement le général, est-ce donc ainsi que vous me trahissez, après les preuves d’amitié que je vous ai données et la confiance que j’avais en vous !

 

– Je vous assure, général, balbutia le malheureux sénateur qui se sentait blêmir.

 

– Taisez-vous, misérable espion ! reprit le général d’une voix tonnante, vous m’avez voulu vendre à mes ennemis, mais Dieu n’a pas permis qu’un projet aussi noir fût exécuté ! l’heure du châtiment a sonné pour vous ! recommandez votre âme à Dieu !

 

Le sénateur fut attéré ; il était si loin de s’attendre à un tel dénouement, qu’il n’eut même pas la force de répondre.

 

– Emmenez cet homme, dit Antinahuel.

 

Le pauvre diable se débattit vainement aux mains des guerriers indiens qui s’étaient brutalement emparés de lui et l’entraînèrent hors du toldo malgré ses cris et ses prières.

 

Le Cerf Noir le conduisit au pied d’un énorme espino, dont les branches touffues ombrageaient au loin la colline.

 

Arrivé là, don Ramon fit un effort suprême, s’échappa des mains de ses gardiens stupéfaits, et s’élança comme un fou sur la pente rapide de la montagne.

 

Où allait-il ? il ne le savait pas.

 

Il fuyait sans s’en rendre compte, dominé par la crainte de mourir.

 

Mais cette course insensée ne dura que quelques minutes à peine, et finit d’épuiser ses forces.

 

Lorsque les guerriers indiens eurent réussi à s’emparer de lui, ce qui leur fut facile, l’épouvante l’avait déjà presque tué.

 

Les yeux démesurément ouverts, il regardait sans voir, il n’avait plus conscience de ce qui se passait autour de lui, des tressaillements nerveux indiquaient seuls qu’il vivait encore.

 

Les guerriers lui jetèrent le nœud coulant d’un lasso autour du cou, et le hissèrent à la maîtresse branche de l’espino.

 

Il se laissa faire sans opposer la moindre résistance.

 

Il était mort quand on le pendit.

 

La frayeur l’avait tué.

 

Il était écrit que le pauvre don Ramon Sandias, victime d’une folle ambition, ne reverrait jamais Casa Azul !

 

LXXIII

L’AUCA-COYOG.


La fin tragique du sénateur n’était que la conséquence de sa pusillanimité bien connue.

 

Si le général avait cru pouvoir se fier à sa parole, il l’aurait immédiatement relâché.

 

Mais il fallait avant tout que le secret de l’expédition fût gardé. De ce secret dépendait le succès de l’entreprise. Don Ramon rendu à la liberté n’aurait pas manqué sous la pression des menaces, de révéler à la première occasion tout ce qu’il savait.

 

D’un autre côté, une armée en campagne, obligée de se porter rapidement d’un lieu à un autre, ne pouvait se charger d’un prisonnier gênant, qui se serait échappé d’un moment à l’autre.

 

Enfin pour tout dire, le général n’était pas fâché d’abandonner cette victime à ses féroces alliés et de s’assurer leur concours dévoué, par cette preuve de condescendance.

 

De l’ensemble de toutes ces considérations était résultée la mort du pauvre diable qui, dans cette sombre tragédie, avait joué le rôle de bouc émissaire.

 

Aussitôt après l’exécution du sénateur, les chasquis, – hérauts – convoquèrent les chefs à un grand Auca-coyog qui devait se tenir au centre du camp, devant le toldo du toqui.

 

Bientôt une trentaine d’Ulmènes et d’Apo-Ulmènes furent réunis, à l’endroit désigné.

 

Ils s’assirent gravement sur des crânes de bœufs, qui avaient été disposés pour leur servir de sièges et attendirent que le toqui se présentât au conseil.

 

Antinahuel ne tarda pas à arriver, suivi du général Bustamente.

 

À l’arrivée du toqui les chefs se levèrent, le saluèrent respectueusement et reprirent leur place.

 

Antinahuel tenait à la main la lettre saisie sur don Ramon.

 

Il rendit cérémonieusement leur salut aux chefs et prit la parole.

 

– Ulmènes, Apo-Ulmènes et chefs des quatre Uthalmapus de la confédération araucanienne, dit-il, je vous ai fait convoquer par les chasquis, pour vous donner communication d’un collier arraché à l’espion qui par mon ordre vient d’être mis à mort ; ce collier changera, je crois, les dispositions que nous avions prises pour la malocca qui nous réunit. Notre allié le Grand Aigle des blancs va vous l’expliquer : que mon frère lise, ajouta-t-il en se tournant vers le général et en lui remettant le papier.

 

Celui-ci, qui se tenait immobile auprès du chef, prit la lettre, l’ouvrit et la lut à haute voix.

 

Voici ce qu’elle contenait :

 

« Mon cher général.

 

« J’ai soumis au conseil réuni à Valdivia les objections que vous avez cru devoir me faire au sujet du plan de campagne que j’avais d’abord adopté ; ces objections ont été trouvées justes : en conséquence, le plan susdit a été modifié d’après vos observations, c’est-à-dire que la jonction de nos deux corps d’armée a été jugée inutile ; vous continuerez donc à couvrir la province de Concepcion, en conservant la ligne du Biobio, que vous ne traverserez pas jusqu’à nouvel ordre ; de mon côté, avec les sept mille hommes que j’ai réunis, je marcherai sur Arauco dont je m’emparerai et que je détruirai, ainsi que toutes les villes araucaniennes qui se trouveront sur mon passage. Ce plan nous offre d’autant plus de chance de réussite que, d’après le rapport d’espions fidèles, les ennemis sont dans une trompeuse sécurité au sujet de nos mouvements ; et loin d’avoir à se défendre, ils sont persuadés qu’ils peuvent en toute sécurité nous attaquer. Le porteur de cet ordre est un personnage que vous connaissez et auquel sa nullité même facilitera les moyens de traverser les lignes ennemies. Il est impossible que les Araucans soupçonnent qu’un homme aussi notoirement incapable soit porteur d’un ordre de cette importance. Vous vous débarrasserez de cet individu en l’internant et le renvoyant chez lui, avec injonction de ne pas en sortir sans une permission signée de moi. »

 

« Cette lettre n’étant à autre fin, je prie Dieu, général, qu’il vous conserve pour le salut de la patrie. »

 

« Signé : DON TADEO DE LEON,

 

« Dictateur, général en chef de l’armée libératrice. »

 

La lecture de ce document fut écoutée par les chefs avec une profonde attention.

 

Lorsque le général eut terminé, Antinahuel reprit la parole.

 

– Ce collier, dit-il, était tracé en signes particuliers que notre frère le visage pâle est parvenu à déchiffrer ; que pensent les Ulmènes de cet ordre ? je suis prêt à écouter leurs observations.

 

Un des anciens toquis, vieillard respectable, doué d’une grande finesse et qui avait une réputation de sagesse et d’expérience bien établie, se leva au milieu du silence général.

 

– Les visages pâles sont très-rusés, dit-il, ce sont des renards pour la malice et des jaguars pour la férocité, cet ordre est un piège tendu à la bonne foi des Aucas, pour leur faire abandonner la ligne formidable qu’ils occupent ; mais les guerriers aucas sont sages, ils riront des fourberies des Huincas, et continueront à garder le gué du Biobio : c’est de la prise de ce poste que dépend le succès de la guerre. Les communications des blancs entre eux sont coupées, tels qu’un serpent dont le corps a été tranché par un coup de hache, ils cherchent vainement à rejoindre les divers tronçons de leur armée, mais ils ne pourront pas y parvenir. Les Aucas doivent conserver la position qu’ils occupent. J’ai dit. Ai-je bien parlé, hommes puissants ?

 

Cette allocution prononcée d’une voix ferme, par un des chefs les plus justement respectés de la nation, produisit un certain effet sur les membres de l’assemblée.

 

– Le chef a bien parlé, appuya le général qui tenait avant tout à ce que son plan d’invasion fût suivi, je me range entièrement à son avis.

 

Un autre chef se leva, et parla à son tour.

 

– Les blancs sont très-rusés, ainsi que l’a dit mon père, fit-il, ce sont des renards sans courage, ils ne savent que massacrer les femmes et les enfants et fuient à la vue d’un guerrier aucas ; mais ce collier dit la vérité et traduit littéralement leur pensée : la façon dont ce collier est conçu, les termes qui sont employés, l’homme choisi pour le porter, tout me confirme dans l’opinion, que ce collier est vrai. Des espions ont dû être expédiés de tous les côtés par le toqui, afin d’éclairer les mouvements des visages pâles ; attendons leur retour, les nouvelles qu’ils nous apporteront régleront notre conduite, en confirmant ce collier ou en nous prouvant qu’il est faux. Chefs, tous nous avons des femmes et des enfants, nous devons d’abord songer à leur sûreté : nous ne pouvons entreprendre une malocca sur le territoire ennemi, en laissant derrière nous nos parents et nos amis sans défense ; d’ailleurs, vous le voyiez, le secret de notre entreprise est connu, les Huincas sont sur leurs gardes, soyons prudents, chefs, ne nous jetons pas dans un piège en croyant au contraire en tendre un à nos ennemis. J’ai dit : que mes frères réfléchissent. Ai-je bien parlé, hommes puissants ?

 

Le chef se rassit.

 

Son discours fut suivi d’une grande agitation.

 

Une partie du conseil penchait pour son avis.

 

Les Araucans ont pour leur famille une affection profonde. L’idée de laisser derrière eux exposés aux désastres de la guerre, leurs parents et leurs amis, les plongeait dans une inquiétude extrême.

 

Le général Bustamente suivait avidement les diverses fluctuations du conseil ; il comprenait que si, au lieu de l’invasion projetée, les chefs se résolvaient à faire un mouvement rétrograde le succès de son entreprise était compromis et presque désespéré, aussi prit-il la parole.

 

– Ce que mon frère a dit est juste, dit-il, mais ses opinions ne reposent que sur une hypothèse ; les blancs ne disposent pas de forces assez considérables pour tenter d’envahir le territoire araucanien, ils ne feront que le traverser au pas de course, afin de voler au secours de leurs plus riches provinces menacées. Que mes frères laissent au camp mille guerriers résolus pour défendre le passage, et que la nuit venue, ils passent hardiment le Biobio, je leur garantis le succès : ils arriveront à Santiago en refoulant devant eux les populations effrayées. Je suis certain que l’ordre saisi sur l’espion est faux, et que le général Fuentès ignore notre présence si près de lui ; notre succès dépend de la rapidité de nos mouvements : hésiter, c’est tout compromettre ; reculer, c’est tout perdre ; marcher en avant, au contraire, c’est nous assurer la victoire ! J’ai dit : ai-je bien parlé, hommes puissants ?

 

– Mon frère est un guerrier habile, dit Antinahuel ; le plan qu’il propose montre son expérience. Ainsi que lui, jusqu’à preuve du contraire, je crois que le collier est faux, et que sans nous occuper d’un ennemi trop éloigné et trop faible pour nous nuire, nous devons cette nuit même envahir le territoire des blancs.

 

Le général respira, sa cause était gagnée.

 

Tous les chefs semblaient prêts à se ranger à l’avis de Antinahuel.

 

Tout à coup le Cerf Noir, le vice-toqui, vint prendre place dans l’assemblée ; il paraissait réprimer avec peine une forte émotion.

 

– Que se passe-t-il ? lui demanda le toqui.

 

– Plusieurs espions sont de retour, répondit le Cerf Noir.

 

– Eh bien ! reprit le toqui d’une voix brève, quelles nouvelles apportent-ils ?

 

– Tous s’accordent à dire que des forces considérables traînant avec elles des canons ont investi Arauco.

 

À ces paroles, il y eut un mouvement de stupeur indicible dans l’assemblée.

 

– Ce n’est pas tout, reprit le Cerf Noir.

 

– Que mon frère parle, dit Antinahuel en imposant d’un geste le silence aux chefs.

 

– Écoutez, reprit le Cerf Noir d’une voix sombre, Illicura, Boroa, Nagtolten ont été livrés aux flammes et leurs habitants passés au fil de l’épée ; un autre corps de troupes, plus considérable encore que le premier et coordonnant ses opérations avec les siennes, agit dans le pays plat de la même façon que l’autre dans la contrée maritime ; voici le résumé des nouvelles apportées par les espions. J’ai dit.

 

Une agitation extrême s’empara des Ulmènes, ce n’étaient que cris de rage et de désespoir.

 

Antinahuel cherchait en vain à rétablir un peu d’ordre dans le conseil, enfin le calme se fit et le silence régna.

 

Alors le chef qui une fois déjà avait conseillé la retraite, reprit la parole :

 

– Qu’attendez-vous, chefs des Aucas ? s’écria-t-il avec violence ; n’entendez-vous pas les cris de vos femmes et de vos enfants qui implorent votre secours ? ne voyez-vous pas les flammes qui dévorent vos demeures et détruisent vos moissons ? aux armes ! guerriers, aux armes ! ce n’est plus le territoire ennemi qu’il faut envahir, c’est le vôtre qu’il s’agit de défendre ! toute hésitation est un crime, le sang araucan, versé à flots, crie vengeance ! aux armes ! aux armes !

 

– Aux armes ! rugirent les guerriers en se levant avec élan.

 

Il y eut un moment de confusion impossible à décrire : c’était un chaos, un tohu-bohu inexprimables.

 

Le général Bustamente se retira dans le toldo, la mort dans le cœur.

 

– Eh bien ! lui demanda la Linda en le voyant entrer ; que se passe-t-il ? que signifient ces cris et ce tumulte effroyables ? les Indiens se révoltent-ils contre leurs chefs ?

 

– Non, répondit le général avec désespoir ; don Tadeo, ce démon acharné à ma perte, a déjoué tous mes plans, je suis perdu, l’armée indienne se met en retraite.

 

– En retraite ! s’écria la Linda avec fureur : et s’élançant vers Antinahuel qui arrivait en ce moment : Comment ! lui dit-elle avec violence, vous ! vous ! vous fuyez ! vous vous avouez vaincu ! don Tadeo de Léon, le bourreau de votre famille, marche contre vous, et vous avez peur ! lâche ! lâche ! prenez des jupons ! vous n’êtes pas un guerrier ! vous n’êtes pas un homme ! vous êtes une vieille femme !

 

Le toqui la repoussa d’un geste de suprême dédain.

 

– Femme, vous êtes folle ! lui dit-il ; que peut un homme contre la fatalité ? je ne fuis pas mon ennemi, je vais au-devant de lui ; cette fois dussé-je l’attaquer seul, nous nous verrons face à face !

 

Se tournant alors vers doña Rosario :

 

– Ma sœur ne peut rester ici, lui dit-il d’une voix douce ; le camp va être levé, elle et doña Maria suivront les mosotones chargés de les défendre toutes deux.

 

La jeune fille le suivit sans répondre.

 

Quelques minutes plus tard le camp était levé, et les Aucas abandonnaient cette imprenable position si bien choisie par leur chef.

 

Sur les prières réitérées du général Bustamente, Antinahuel consentit à laisser le Cerf Noir à la tête de huit cents guerriers d’élite, afin de défendre le passage dans le cas où les Chiliens tenteraient de traverser le fleuve.

 

Aux dernières lueurs du soleil couchant, l’armée araucanienne disparut au loin dans la plaine, soulevant sur son passage des flots de poussière qui montaient jusqu’aux cieux.

 

Antinahuel se dirigeait à marches forcées vers la vallée de Condorkanki, où il espérait arriver avant les Chiliens, et les tailler en pièces sans leur donner le temps d’entrer en ligne.

 

Le Cerf Noir était un chef sage, il comprenait toute l’importance du poste qui lui était confié.

 

Dès que la nuit fut venue, il dispersa dans toutes les directions des éclaireurs sur les rives du fleuve, afin de surveiller les mouvements de l’ennemi.

 

Subissant, malgré lui, l’influence produite par le rapport des espions, il avait dans le premier moment conseillé la retraite ; mais en y réfléchissant, il n’avait pas tardé à soupçonner une ruse de guerre.

 

Aussi redoublait-il de vigilance pour éviter une surprise.

 

Ses soupçons ne l’avaient pas trompé : entre onze heures et minuit les éclaireurs se replièrent en toute hâte et vinrent l’avertir qu’une longue file de cavaliers avait quitté la rive chilienne et s’allongeait sur le gué comme un immense serpent.

 

La lune qui se levait en ce moment dissipa tous les doutes en faisant étinceler à ses rayons argentés les pointes des longues lances chiliennes.

 

Le Cerf Noir n’avait que deux cent cinquante guerriers armés de fusils, il les plaça en première ligne sur la rive et les fit soutenir par ses lanciers.

 

Mais si la clarté éblouissante de la lune lui permettait de distinguer facilement les mouvements de l’ennemi, elle facilitait de même à celui-ci les moyens de voir les siens.

 

Lorsqu’ils les crurent arrivés à portée, les guerriers aucas firent une décharge sur les cavaliers qui traversaient la rivière.

 

Plusieurs tombèrent.

 

Au même instant quatre pièces de canon furent démasquées sur l’autre rive, et, tirant à mitraille, semèrent la mort et l’épouvante parmi les Indiens.

 

Les Aucas, décimés par une grêle de projectiles, cherchèrent en vain à se reformer.

 

Une seconde décharge vint de nouveau jeter le désordre dans leurs rangs déjà à demi rompus.

 

Un fort détachement avait, pendant ce temps, franchi le gué, et s’était rué sur eux avec une incroyable furie.

 

La lutte désormais n’était plus égale.

 

Les Aucas, malgré leur courage, furent contraints de lâcher pied, en abandonnant près de deux cents cadavres sur la plage.

 

En vain ils cherchèrent plusieurs fois à se rallier et à reprendre l’offensive : poursuivis l’épée dans les reins, leur retraite ne tarda pas à se changer en déroute, et malgré les efforts du Cerf Noir, qui combattait comme un lion, ils s’enfuirent dans toutes les directions, en laissant l’ennemi définitivement maître du champ de bataille.

 

Le plan conçu par don Tadeo de Leon avait complètement réussi.

 

L’armée du général Fuentès venait de forcer le passage du Biobio et d’envahir le territoire araucan.

 

Ainsi, grâce à la ruse employée par le dictateur, le terrain sur lequel devait se décider la question était changé, et les Aucas, au lieu de porter, comme ils en avaient l’intention, la guerre dans le Chili, étaient contraints à se défendre chez eux.

 

D’envahisseurs qu’ils voulaient être, ils se trouvaient au contraire envahis.

 

La campagne pouvait désormais être terminée par le gain d’une seule bataille.

 

LXXIV

LE SACRIFICE HUMAIN.


L’armée commandée par le général Fuentès se composait de deux mille hommes d’infanterie, huit cents cavaliers et six pièces de canon.

 

Forces imposantes pour ces pays où la population est très-faible, et où souvent on a des peines infinies à réunir des armées la moitié moins nombreuse.

 

Aussitôt le passage effectué et la plage débarrassée des fuyards, le général fit camper ses troupes, résolu à leur donner quelques heures de repos avant de reprendre sa marche et opérer sa jonction avec don Tadeo de Leon.

 

Au moment où après avoir donné ses derniers ordres le général entrait sous sa tente de campagne, un Indien se présenta à lui.

 

– Que voulez-vous, Joan ? lui demanda-t-il.

 

– Le grand chef n’a plus besoin de lui, Joan veut retourner auprès de celui qui l’a envoyé.

 

– Vous êtes libre de le faire, mon ami ; pourtant je crois que vous feriez mieux d’accompagner l’armée.

 

L’Indien secoua la tête.

 

– J’ai promis à mon père de revenir immédiatement, dit-il.

 

– Partez donc, je ne puis ni ne veux vous retenir, vous rapporterez ce que vous avez vu, un ordre écrit pourrait vous compromettre en cas de surprise.

 

– Je ferai ce que me commande le grand chef.

 

– Allons, bonne chance, surtout prenez garde d’être pris en traversant la ligne ennemie.

 

– Joan ne sera pas pris.

 

– Adieu donc, mon ami, dit le général en faisant un signe de congé à l’Indien et en entrant dans sa tente.

 

Joan profita de la permission qui lui était donnée, pour quitter le camp sans retard.

 

La nuit était sombre, la lune cachée derrière d’épais nuages.

 

L’Indien ne se dirigeait qu’avec difficulté dans les ténèbres.

 

Souvent il était obligé de revenir sur ses pas et de faire de grands détours pour éviter des endroits qu’il supposait dangereux.

 

Il marcha ainsi en tâtonnant jusqu’au point du jour.

 

Aux premières lueurs de l’aube, il glissa comme un serpent dans les hautes herbes, leva la tête et frissonna malgré lui.

 

Dans les ténèbres, il avait donné juste dans un campement araucan.

 

Il s’était fourvoyé au milieu du détachement du Cerf Noir, qui était enfin parvenu à rallier sa troupe, et qui formait en ce moment l’arrière-garde de l’armée araucanienne, dont on apercevait à deux lieues au plus les feux de bivouac fumer à l’horizon.

 

Mais Joan n’était pas homme à se démoraliser facilement.

 

Il reconnut que les sentinelles ne l’avaient pas encore éventé, et ne désespéra pas de sortir sain et sauf du mauvais pas dans lequel il se trouvait.

 

Il ne se faisait pas d’illusions et ne se dissimulait nullement ce que sa position avait de critique ; mais comme il l’envisageait de sang-froid, il résolut de tout faire pour s’en tirer, et prit ses mesures en conséquence.

 

Après quelques secondes de réflexion, il rampa en sens inverse à la direction qu’il avait suivie jusque-là, s’arrêtant par intervalles pour prêter l’oreille.

 

Tout alla bien pendant quelques minutes.

 

Rien ne bougeait.

 

Un profond silence continuait à planer sur la campagne.

 

Joan respira.

 

Encore quelques pas et il était sauvé.

 

Malheureusement, en ce moment, le hasard amena en face de lui le Cerf Noir lui-même, qui en chef vigilant venait de faire une ronde et de visiter ses postes.

 

Le vice-toqui poussa son cheval de son côté.

 

– Mon frère est fatigué, car il y a longtemps qu’il glisse dans l’herbe comme une vipère, lui dit-il d’une voix ironique, il est temps qu’il change de position.

 

– C’est ce que je vais faire, répondit Joan sans s’étonner.

 

Et bondissant comme une panthère, il sauta sur la croupe du cheval en saisissant le chef à bras le corps, avant que celui-ci pût seulement soupçonner son intention.

 

– À moi ! cria le Cerf Noir d’une voix forte.

 

– Un mot de plus et tu es mort ! lui dit Joan d’un ton de menace.

 

Mais il était trop tard. Le cri d’alarme du chef avait été entendu, une foule de guerriers accouraient à son secours.

 

– Chien poltron ! fit Joan qui se vit perdu mais ne désespéra pas encore, meurs donc !

 

Il lui planta son poignard empoisonné entre les deux épaules, et le jeta sur le sol, où le chef se tordit dans les convulsions de l’agonie et expira comme frappé par la foudre.

 

Joan enleva son cheval avec les genoux et le lança à toute bride contre ceux qui lui barraient le passage.

 

Cette tentative était insensée.

 

Un guerrier armé d’un fusil le coucha en joue, le cheval roula sur le sol le crâne brisé, en entraînant son cavalier dans sa chute.

 

Vingt guerriers se ruèrent sur Joan et le garrottèrent avant qu’il pût faire un mouvement pour se défendre.

 

Seulement il avait caché le poignard que les Indiens ne cherchèrent même pas, convaincus qu’il avait jeté ses armes.

 

La mort du Cerf Noir, un des guerriers les plus respectés de la nation, jeta la consternation parmi les Araucans.

 

Un Ulmen avait immédiatement pris le commandement à sa place.

 

Joan et un soldat chilien, fait prisonnier dans un précédent combat, furent expédiés de compagnie au camp de Antinahuel.

 

Celui-ci éprouva une grande douleur en recevant la nouvelle de la mort du Cerf Noir : c’était plus qu’un ami qu’il perdait, c’était un séide.

 

Les événements de la nuit avaient semé l’épouvante dans les rangs des Indiens.

 

Antinahuel afin de raffermir le courage des siens, résolut de faire un exemple et de sacrifier les prisonniers à Guécubu, le génie du mal.

 

Sacrifice qui, nous devons l’avouer, devient de plus en plus rare parmi les Aucas, mais auquel ils ont encore parfois recours lorsqu’ils veulent frapper leurs ennemis de terreur et leur prouver qu’ils sont déterminés à leur faire une guerre sans merci.

 

Le temps pressait, l’armée devait marcher en avant.

 

Antinahuel décida que le sacrifice aurait lieu de suite.

 

À quelque distance en dehors du camp, les principaux Ulmènes et les guerriers formèrent un cercle au centre duquel fut plantée la hache de commandement du toqui.

 

Les prisonniers furent amenés.

 

Ils étaient libres, mais par mépris montés chacun sur un cheval sans queue et sans oreilles.

 

Joan, comme le plus coupable, ne devait être sacrifié que le dernier et assister à la mort de son compagnon, afin de prendre un avant-goût du sort qui l’attendait.

 

Mais si en ce moment fatal tout semblait abandonner le valeureux Indien, lui ne s’abandonnait pas et était loin d’avoir perdu tout espoir de salut.

 

Le prisonnier chilien était un rude soldat, fort au courant des mœurs araucaniennes, qui connaissait parfaitement le sort qui lui était réservé et qui était résolu à mourir bravement.

 

Il fut placé près de la hache, le visage tourné du côté des frontières chiliennes, afin qu’il éprouvât plus de regret en se reportant par la pensée dans sa patrie qu’il ne devait plus revoir.

 

On le fit descendre de cheval et on lui mit dans la main un paquet de baguettes et un bâton pointu, avec lequel on l’obligea à creuser un fossé dans lequel au fur et à mesure, il plantait l’une après l’autre les baguettes, en prononçant les noms des guerriers araucans qu’il avait tués dans le cours de sa longue carrière.

 

À chaque nom que prononçait le soldat en y ajoutant quelque épigramme à l’adresse de ses ennemis, les Aucas répondaient par des imprécations horribles.

 

Lorsque toutes les baguettes furent plantées, Antinahuel s’approcha :

 

– Le Huinca est un brave guerrier, dit-il ; qu’il recouvre cette fosse de terre afin que la gloire et la valeur dont il a fait preuve pendant sa vie, restent ensevelies à cette place.

 

– Soit, dit le soldat ; mais bientôt vous verrez à vos dépens que les Chiliens possèdent encore de plus valeureux soldats que moi !

 

Et il jeta insoucieusement de la terre dans la fosse.

 

Ceci terminé, le toqui lui fit signe de se placer auprès de la hache.

 

Le soldat obéit.

 

Antinahuel leva sa massue et lui fracassa le crâne.

 

Le malheureux tomba.

 

Il n’était pas complètement mort et se débattait convulsivement.

 

Deux machis se précipitèrent sur lui, ouvrirent sa poitrine et lui arrachèrent le cœur qu’ils présentèrent tout palpitant au toqui.

 

Celui-ci en suça le sang, puis il le donna aux Ulmènes qui, à tour de rôle, imitèrent son exemple.

 

Pendant ce temps, les guerriers se jetèrent sur le cadavre qu’ils dépecèrent en quelques minutes ; ils firent des flûtes avec ses os décharnés, se prirent par la main et portant la tête du prisonnier au bout d’une pique, ils dansèrent en rond en entonnant une effroyable chanson qu’ils accompagnèrent du son de ces flûtes affreuses.

 

Les dernières scènes de ce drame barbare avaient enivré les Aucas d’une joie féroce : ils tournoyaient et hurlaient en délire, paraissant avoir oublié le second prisonnier destiné, lui aussi, à subir le même sort.

 

Mais Joan avait l’œil et l’oreille au guet malgré son maintien impassible ; au moment où l’épouvantable saturnale était à son apogée, il jugea l’instant propice, piqua son cheval et s’enfuit à toute bride à travers la plaine.

 

Il y eut quelques minutes d’un désordre indescriptible dont l’Indien profita habilement pour augmenter encore la vélocité de sa course ; mais les Aucas revenus de la stupeur que leur avait causée cette détermination désespérée de leur prisonnier pour sauver sa vie, se précipitèrent à sa poursuite.

 

Joan fuyait toujours.

 

Il s’aperçut avec épouvante que la distance diminuait d’une façon effrayante entre lui et ceux qui le poursuivaient.

 

Il était monté sur une misérable haridelle qui n’avait que le souffle, tandis que les guerriers aucas avaient, eux, des coursiers rapides.

 

Il comprit que s’il continuait à galoper ainsi dans la plaine il était perdu.

 

Il côtoyait alors une colline dont la pente abrupte ne pouvait être gravie par des chevaux ; avec cette vivacité de conception des hommes braves, il devina que là était sa seule chance de salut et se prépara à tenter un dernier effort.

 

Il dirigea son cheval de manière à passer, à raser la colline le plus près possible et se mit debout sur sa monture.

 

Les Aucas arrivaient en poussant de grands cris.

 

Encore quelques minutes et il retombait dans leurs mains.

 

Tout à coup saisissant une forte branche d’un arbre incliné sur la plaine, il grimpa après avec l’adresse et la vélocité d’un chat-pard en laissant son cheval continuer seul sa course.

 

Les guerriers poussèrent un cri d’admiration et de désappointement à la vue de ce tour de force.

 

Leurs chevaux lancés à fond de train ne purent être arrêtés de suite, ce qui donna à l’intrépide Indien le temps de s’enfoncer dans les broussailles et de gravir en courant la crête de la montagne.

 

Cependant les Aucas n’avaient pas renoncé à reprendre leur prisonnier.

 

Ils abandonnèrent leurs chevaux au pied de la montagne, et une dizaine des plus agiles et des plus animés se mirent sur la piste de Joan.

 

Mais celui-ci avait maintenant de l’espace devant lui.

 

Il continua à monter en s’accrochant des pieds et des mains, ne s’arrêtant que le temps strictement nécessaire pour reprendre haleine.

 

Un frisson de terreur parcourut ses membres ; il vit que cette lutte surhumaine qu’il soutenait si énergiquement allait se terminer par sa captivité.

 

Ses ennemis avaient modifié leur tactique : au lieu de courir tous sur ses traces ils s’étaient dispersés, s’élargissant en éventail et formaient un large cercle, dont le malheureux Joan était le centre et qui se rétrécissait de plus en plus autour de lui ; tout était fini, il allait infailliblement être pris comme une mouche dans une toile d’araignée.

 

Il comprit qu’une plus longue lutte était inutile, que cette fois il était bien réellement perdu.

 

Sa résolution fut prise aussitôt.

 

Il s’adossa à un arbre, sortit son poignard de sa poitrine, déterminé à tuer le plus d’ennemis qu’il pourrait et à se tuer enfin lui-même lorsqu’il se verrait sur le point d’être accablé par le nombre.

 

Les Aucas arrivaient haletants de cette rude course, brandissant leurs lances et leurs massues avec des cris de triomphe.

 

En apercevant l’Indien qui fixait sur eux des yeux ardents, les guerriers s’arrêtèrent une seconde comme pour se consulter, puis ils se précipitèrent vers lui tous à la fois.

 

Ils n’étaient qu’à cinquante pas au plus.

 

En ce moment suprême, Joan entendit une voix basse comme un souffle qui prononça à son oreille ces trois mots :

 

– Baissez la tête.

 

Il obéit, sans se rendre compte de ce qui se passait autour de lui, ni d’où lui venait cette recommandation.

 

Quatre coups de feu éclatèrent avec fracas et quatre guerriers Indiens roulèrent sans vie sur le sol.

 

Rendu à lui-même par ce secours inespéré, Joan bondit en avant et poignarda un de ses adversaires, tandis que quatre nouveaux coups de feu en couchaient quatre autres sur la terre.

 

Ceux qui survivaient, épouvantés de ce massacre, se ruèrent en désordre sur la pente de la montagne et disparurent en poussant des cris de frayeur et de détresse.

 

Joan était sauvé.

 

Il regarda autour de lui afin de reconnaître ceux auxquels il devait la vie.

 

Valentin, Louis et les deux chefs indiens étaient à ses côtés.

 

César finissait d’étrangler un Aucas qui se débattait encore dans les dernières convulsions de l’agonie.

 

C’étaient les quatre amis qui de loin surveillant le camp des Araucans, avaient été témoins de la fuite désespérée de Joan et étaient venus bravement à son secours, juste lorsqu’il ne croyait n’avoir plus qu’à mourir.

 

– Hé, notre ami, lui dit en riant Valentin, vous l’avez échappée belle, hein ? un peu plus vous étiez repris.

 

– Merci, dit Joan avec effusion, je ne compte plus avec vous !

 

– Je crois que nous ferons bien de nous mettre en sûreté, observa Louis, les Araucans ne sont pas hommes à se laisser battre, sans chercher à reprendre leur revanche.

 

– Don Luis a raison, appuya Trangoil Lanec, il faut partir sans retard.

 

Les cinq hommes s’enfoncèrent dans la montagne.

 

Ils avaient tort de tant redouter une attaque.

 

Antinahuel sur les rapports exagérés que les guerriers échappés aux rifles des Français lui firent du nombre d’ennemis qu’ils avaient eu à combattre, se persuada que cette position était occupée par un fort détachement de l’armée chilienne ; jugeant en conséquence que le poste qu’il occupait n’était pas propice pour accepter la bataille, il fit lever le camp et s’éloigna dans une direction tandis que les aventuriers s’échappaient dans une autre.

 

Curumilla, demeuré à l’arrière-garde, avertit ses amis de ce qui se passait.

 

Ceux-ci revinrent alors sur leurs pas et suivirent de loin l’armée indienne, en ayant soin cependant de se tenir hors de sa vue.

 

Dès qu’ils eurent établi leur bivouac de nuit, Valentin demanda à Joan par quel concours de circonstances extraordinaires il s’étaient trouvés appelés à lui rendre un service aussi signalé.

 

Celui-ci les mit au courant des événements qui s’étaient passés depuis qu’il les avait quittés pour se rendre à Valdivia auprès de don Tadeo.

 

Au point du jour, muni d’une lettre de Louis pour le Roi des ténèbres, il quitta ses amis afin de rejoindre le plus tôt possible l’armée chilienne, et de faire part à don Tadeo des nouvelles que celui-ci attendait pour combiner ses mouvements avec ceux du général Fuentès.

 

LXXV

LE ROI DES TÉNÈBRES.


Don Tadeo de Leon avait manœuvré habilement et avec la plus grande célérité.

 

Appuyant sa gauche sur la mer, et pivotant sur Arauco, la capitale de la Confédération, il avait étendu sa droite le long des montagnes, de façon à couper les communications de l’ennemi qui, par sa jonction avec le général Fuentès, se trouvait placé entre deux feux.

 

Il n’entrait d’abord dans son plan que de tenter une attaque simulée contre Arauco, qu’il supposait garni de guerriers et à l’abri d’un coup de main. Mais, les troupes détachées pour investir la place l’avaient trouvée ouverte, presque abandonnée par ses habitants, et s’en étaient emparées sans coup férir.

 

Don Tadeo avait alors fait remuer un peu de terre, élever quelques retranchements, et laissant dans cette place une garnison de trois cents hommes sous les ordres d’un major, il avait continué sa marche en avant, étendant sa ligne de la mer aux montagnes, détruisant et brûlant les tolderias qu’il rencontrait sur sa route, et refoulant devant lui les populations effrayées.

 

Le bruit de cette marche rapide avait répandu l’épouvante dans le pays ; Antinahuel, trompé par le faux message saisi sur don Ramon, avait commis l’impardonnable faute de lever son camp du Biobio et de laisser ainsi le passage libre au général Fuentes pour envahir l’Araucanie.

 

Le général Bustamente avait vu avec désespoir les fautes commises par le toqui, fautes que celui-ci n’avait reconnues que lorsqu’il était trop tard pour y porter remède.

 

Le général ne se faisait pas illusion sur ce que sa position avait de précaire.

 

Il comprenait qu’il ne lui restait plus désormais qu’à mourir bravement les armes à la main, et que tout espoir de ressaisir un jour le pouvoir était évanoui à jamais.

 

Doña Maria, cette femme qui avait été son mauvais génie, qui l’avait précipité dans l’abîme en lui suggérant la première et lui soufflant une ambition qu’il ignorait, l’abandonnait maintenant et ne songeait même pas à lui adresser ces banales consolations qui, si elles n’atteignent pas le but qu’on se propose, prouvent au moins à ceux qui en sont l’objet que l’on s’occupe d’eux et que l’on prend sa part de leurs douleurs.

 

La Linda, toute à sa haine, ne pensait qu’à une seule chose, faire souffrir doña Rosario dont Antinahuel, absorbé par les soins incessants de la guerre, lui avait confié la garde.

 

La malheureuse jeune fille, livrée au pouvoir sans contrôle de cette mégère, endurait un horrible martyre de toutes les minutes, de toutes les secondes, sans trouver autour d’elle personne qui prît sa défense, ou parût seulement s’intéresser à sa souffrance.

 

Cependant les événements se pressaient, une catastrophe était imminente.

 

Nous l’avons déjà dit ailleurs, le Chili n’est pas un pays propice à la guerre civile : sur ce terrain plat et étroit, deux armées qui manœuvrent l’une contre l’autre ne peuvent tarder à se rencontrer, et si les mesures sont bien prises, soit d’une part, soit de l’autre, le premier choc est presque toujours définitif.

 

C’était ce qui, cette fois encore, devait arriver.

 

Antinahuel avait cherché à se jeter dans les montagnes, mais tous ses efforts avaient été vains, il n’avait obtenu que le résultat qu’il avait voulu éviter, c’est-à-dire qu’il s’était trouvé pris entre trois corps d’armée, qui s’étaient peu à peu resserrés sur lui, et avaient fini par le mettre dans la fâcheuse obligation, non pas de combattre sur son propre terrain, mais sur celui qu’il plairait à l’ennemi de choisir.

 

Don Gregorio Peralta lui fermait le passage du côté de la mer, don Tadeo de Leon du côté d’Arauco, et le général Fuentès défendait l’approche des montagnes et gardait la ligne du Biobio.

 

Toutes les marches et les contre-marches qui avaient abouti à ce résultat avaient duré une quinzaine de jours, pendant lesquels tout s’était passé en légères escarmouches et en combats de grand-gardes et d’avant-postes, mais sans engagements sérieux.

 

Don Tadeo voulait frapper un grand coup, terminer la guerre en une seule bataille.

 

Le jour où nous reprenons le cours de notre récit, les Araucans et les Chiliens étaient enfin en présence.

 

Les avant-postes des deux armées se trouvaient presque à portée de fusil.

 

Une bataille était imminente pour le lendemain.

 

Don Tadeo de Leon, renfermé dans sa tente avec don Gregorio Peralta, le général Fuentès et plusieurs autres officiers supérieurs de son état-major, leur donnait ses derniers ordres, lorsqu’un appel de trompettes se fit entendre au dehors.

 

Les Chiliens répondirent aussitôt ; un aide de camp entra dans la tente et annonça que le grand toqui des Araucans demandait une entrevue au général en chef de l’armée chilienne.

 

– N’y allez pas, don Tadeo, dit le général Fuentès, vieux soldat de la guerre de l’indépendance, qui haïssait cordialement les Indiens, c’est quelque fourberie que ces démons ruminent.

 

– Je ne suis pas de votre avis, général, répondit le dictateur ; je dois, comme chef, chercher autant que possible à empêcher l’effusion du sang, c’est mon devoir, rien ne m’y fera manquer ; seulement, comme l’humanité n’exclut pas la prudence, je ne vous empêche pas de prendre toutes les précautions qui vous paraîtront nécessaires pour assurer ma sûreté.

 

– Capista ! fit don Gregorio d’un ton bourru, vous voudriez nous en empêcher que nous les prendrions malgré vous.

 

Et il sortit en haussant les épaules.

 

Le lieu choisi pour la conférence était une légère éminence située juste entre les deux camps.

 

Un drapeau chilien et un drapeau araucan furent plantés à vingt pas de distance l’un de l’autre ; au pied de ces drapeaux quarante lanciers aucas d’un côté, pareil nombre de soldats chiliens armés de fusils se placèrent face à face, accompagnés d’un trompette, de l’autre.

 

Lorsque ces diverses précautions furent prises, don Tadeo, suivi de deux aides de camp, s’avança vers Antinahuel, qui venait au-devant de lui avec deux Ulmènes.

 

Arrivés auprès de leurs soldats respectifs, les deux chefs donnèrent l’ordre à leurs officiers de les attendre et se joignirent dans l’intervalle laissé libre pour eux.

 

Lorsqu’ils se trouvèrent en présence, les deux hommes s’examinèrent réciproquement un instant sans parler.

 

Antinahuel fut le premier qui rompit le silence.

 

– Les Aucas connaissent et vénèrent mon père, dit-il en s’inclinant avec courtoisie, ils savent qu’il est bon et qu’il aime ses enfants indiens ; un nuage s’est élevé entre lui et ses fils, est-il donc impossible qu’il se dissipe, faut-il absolument que le sang de deux grands peuples coule comme de l’eau pour un malentendu ? que mon père réponde.

 

– Chef, dit alors don Tadeo, les blancs ont toujours protégé les Indiens, souvent ils leur ont donné des armes pour se défendre, des grains pour se nourrir et des étoffes chaudes pour se couvrir l’hiver, lorsque la neige tombant du ciel à flocons pressés empêche le soleil de réchauffer la terre ; mais les Araucans sont ingrats, le malheur passé, ils oublient le service rendu ; pourquoi aujourd’hui ont-ils pris les armes contre les blancs ? Mes blancs les ont-ils insultés, ont-ils dérobé leurs bestiaux ou endommagé leurs moissons ? Non ! les Araucans ne pourraient soutenir une pareille imposture. Il y a un mois à peine, aux environs de Valdivia, le toqui auquel je parle en ce moment, renouvelait solennellement les traités de paix, qu’il rompait le jour même par une trahison. Que le chef réponde à son tour, je suis prêt à entendre ce qu’il pourra me dire pour sa défense.

 

– Le chef ne se défendra pas, dit Antinahuel avec déférence, il reconnaît tous ses torts, il en convient, il est prêt à accepter les conditions qu’il plaira à son père blanc de lui imposer, si ces conditions ne sont pas susceptibles de ternir son honneur.

 

– Dites-moi d’abord quelles conditions vous m’offrez, chef, je verrai si elles sont justes, si je dois les accepter, ou si mon devoir m’oblige à vous en imposer d’autres.

 

Antinahuel hésita.

 

– Mon père, dit-il d’une voix insinuante, sait que ses fils indiens sont ignorants, ils sont crédules, un grand chef des blancs s’est présenté à eux, il leur a offert d’immenses territoires, beaucoup de pillage et des femmes blanches pour épouses, si les Araucans consentaient à défendre ses intérêts et à reconquérir le pouvoir qu’il a perdu. Les Indiens sont des enfants, ils se sont laissé séduire par cet homme qui les trompait, ils se sont levés pour soutenir une mauvaise cause.

 

– Eh bien ? fit don Tadeo.

 

– Les Indiens, reprit Antinahuel, sont prêts si mon père le désire, à lui livrer cet homme, qui a abusé de leur crédulité et les a entraînés sur le bord de l’abîme ; que mon père parle.

 

Don Tadeo réprima avec peine un geste de dégoût à cette proposition révoltante.

 

– Chef, répondit-il avec une indignation mal contenue, sont-ce là donc les propositions que vous avez à me faire ? quoi, vous prétendez expier une trahison en en commettant une plus grande et plus affreuse encore ? Cet homme est un misérable, il mérite la mort : s’il tombe en mon pouvoir, il sera immédiatement fusillé, mais cet homme a cherché un asile à votre foyer, l’hospitalité est sacrée, surtout parmi les Aucas ; livrer votre hôte, l’homme qui a dormi sous votre toldo, si coupable qu’il soit, serait commettre une lâcheté dont votre nation ne se laverait jamais. Le peuple araucan est un peuple chevaleresque qui ignore la trahison : nul de vos compatriotes n’a pu vous suggérer une telle infamie, vous seul, chef, vous seul, devez l’avoir conçue !

 

Antinahuel fronça les sourcils, il lança un regard de rage à don Tadeo qui se tenait calme et fier devant lui ; mais reprenant aussitôt l’impassibilité indienne :

 

– J’ai tort, dit-il d’un ton doucereux, que mon père me pardonne, j’attends les conditions qu’il lui plaira de m’imposer.

 

– Ces conditions les voici : l’armée araucanienne mettra bas les armes, les deux femmes qui sont dans son camp seront remises aujourd’hui même entre mes mains, et comme garantie d’une paix solide, le grand toqui et douze des principaux Apo-Ulmènes choisis dans les quatre Utal-Mapus resteront en otage à Santiago, jusqu’à ce que je juge à propos de les renvoyer dans leurs foyers.

 

Un sourire de dédain plissa les lèvres minces de Antinahuel.

 

– Mon père ne veut pas nous imposer de moins dures conditions ? demanda-t-il.

 

– Non, répondit fermement don Tadeo, celles-ci sont les seules que vous obtiendrez de moi.

 

Le toqui se redressa.

 

– Nous sommes dix mille guerriers résolus à mourir ; que notre père ne nous pousse pas au désespoir, dit-il d’une voix sombre.

 

– Demain cette armée sera tombée sous les coups de mes soldats, comme l’épi sous la faux du moissonneur, elle sera dispersée comme les feuilles sèches qu’emporte la brise d’automne.

 

– Écoute donc, toi qui me poses des arrogantes conditions, reprit le chef en cachant d’un geste brusque sa main droite dans sa poitrine, sais-tu qui je suis, moi qui me suis humilié devant toi, et que dans ton fol orgueil tu as foulé aux pieds comme un chien rampant ?

 

– Que m’importe ? je me retire, je ne dois plus vous écouter.

 

– Un instant encore, je suis l’arrière-petit-fils du toqui Cadegual, une haine héréditaire nous sépare, j’ai juré que je te tuerai, chien ! lapin ! voleur !

 

Et d’un mouvement aussi prompt que la pensée, il sortit son bras qu’il tenait caché et frappa don Tadeo d’un coup de poignard en pleine poitrine.

 

Mais le bras de l’assassin fut saisi et disloqué par la main aux muscles de fer du Roi des ténèbres, et l’arme se brisa comme verre sur la cuirasse que don Tadeo de crainte de trahison avait endossée sous ses vêtements.

 

Le bras du toqui tomba inerte et brisé à son côté.

 

Les soldats qui avaient été témoins du péril couru par le dictateur, arrivaient en toute hâte.

 

Don Tadeo les arrêta d’un signe.

 

– Ne tirez pas, dit-il, ce misérable est assez puni puisque son exécrable projet est avorté et qu’il s’est en vain démasqué devant moi. Va, assassin, ajouta-t-il avec mépris, retourne cacher ta honte au milieu de tes guerriers ; mes ancêtres ont haï les tiens, c’étaient de braves soldats, toi tu n’es que leur fils dégénéré, je ne te fais pas l’honneur de te craindre, tu es trop vil à mes yeux : je me venge mieux en te laissant une vie déshonorée, que si je daignais t’infliger le châtiment de ta perfidie. Retire-toi, chien immonde.

 

Sans lui dire un mot de plus, don Tadeo lui tourna le dos, rejoignit son escorte, et regagna son camp.

 

– Oh ! s’écria Antinahuel en frappant du pied ; avec rage, tout n’est pas fini encore, demain j’aurai mon tour !

 

Et il rentra dans son camp en proie à une violente, colère.

 

– Eh bien, lui demanda don Pancho dès qu’il le vit, qu’ayez-vous obtenu ?

 

Antinahuel lui jeta un regard ironique.

 

– Ce que j’ai obtenu ? lui répondit-il d’une voix sourde en lui montrant son bras immobile : cet homme m’a bafoué, mon poignard s’est brisé sur sa poitrine, il m’a tordu le bras comme à un enfant et me l’a brisé, voilà ce que j’ai obtenu !

 

– Demain nous combattrons, fit le général ; qui sait ? tout n’est pas désespéré, peut-être l’heure de la vengeance est-elle sur le point de sonner pour vous et pour moi.

 

– Il le faut ! s’écria le chef avec violence, demain, dussé-je sacrifier tous mes guerriers, cet homme sera en mon pouvoir.

 

Sans vouloir s’expliquer davantage, le toqui se renferma dans son toldo avec quelques-uns des chefs sur lesquels il croyait pouvoir plus particulièrement compter.

 

De son côté, don Tadeo était rentré dans sa tente.

 

– Eh bien ! s’écria le général Fuentès, quand je vous disais de prendre garde à quelque trahison ?

 

– Vous aviez raison, général, répondit le dictateur en souriant, mais Dieu m’a protégé, le misérable a été puni comme il le méritait.

 

– Non, reprit le vieux soldat avec humeur, quand on trouve une vipère sur sa route, on l’écrase sans pitié du talon de sa botte, sans cela elle se redresse et mord l’imprudent qui l’épargne ou la dédaigne. Vous étiez dans le cas de légitime défense, votre clémence n’a été que duperie ; les Indiens ont la rancune longue : celui-ci vous assassinera un jour ou l’autre, si vous ne prenez pas des précautions contre lui.

 

– Allons, allons, général, fit gaiement don Tadeo, vous êtes un oiseau de mauvais augure, ne pensons plus à ce misérable, d’autres soins nous réclament, occupons-nous sérieusement du moyen à employer pour le battre demain à plate couture, alors la question sera définitivement tranchée.

 

Le général hocha la tête d’un air de doute, et sortit pour aller visiter les avant-postes.

 

Bientôt la nuit devint sombre, la plaine fut illuminée comme par enchantement d’un nombre infini de feux de bivouac.

 

Un silence imposant planait sur cette campagne où dormaient paisiblement plusieurs milliers d’hommes, qui n’attendaient pour s’entre-égorger que les premiers rayons de l’astre du jour.

 

LXXVI

LA BATAILLE DE CONDORKANKI
[1]

C’était le 10 octobre que les Araucans nomment dans leur langue imagée Cuta-Penken, le mois des grandes pousses.

 

Ce jour-là, le soleil se leva radieux dans un flot de vapeurs.

 

À peine ses premiers, rayons commençaient-ils à dorer le sommet des hautes montagnes, que le son des trompettes et des tambours alla frapper les échos des vieux mornes[2] et faire tressaillir les bêtes fauves dans leurs antres.

 

À ce moment, fait étrange, mais dont nous pouvons garantir l’exactitude, en ayant été nous-même témoin en Amérique dans plusieurs circonstances semblables, d’épais nuages de vautours, de condors et d’urubus, avertis par leur instinct sanguinaire, du carnage qui allait se faire et de la chaude curée que les hommes leur préparaient, accoururent de tous les points de l’horizon, planèrent quelques minutes sur le champ de bataille désert encore, en poussant des cris aigus et discordants, puis s’enfuirent à tire-d’aile se percher sur les points des rocs, où ces hôtes immondes attendirent, l’œil à demi-fermé en aiguisant leur bec et leurs serres tranchantes, l’heure de ce festin de Cannibales.

 

Les guerriers araucans sortirent fièrement de leurs retranchements et se rangèrent en bataille au bruit de leurs instruments de guerre.

 

Les Araucans ont un système de bataille dont ils ne s’écartent jamais.

 

Voici en quoi consiste cet ordre immuable :

 

La cavalerie est partagée aux deux ailes, l’infanterie au centre, divisée par bataillons.

 

Les rangs de ces bataillons sont tour à tour composés de gens armés de piques et de gens armés de massues, de manière à ce que, entre deux piques, il y a toujours une massue.

 

Le vice-toqui commande l’aile droite, un Apo-Ulmen l’aile gauche.

 

Quant au toqui, il court de tous les côtés en exhortant les troupes à combattre courageusement pour la liberté.

 

Nous devons ajouter ici, pour rendre justice à ce peuple guerrier, que les officiers ont généralement plus de peine à retenir l’impétuosité des soldats qu’à l’exalter.

 

Tout Araucan pense que rien n’est plus honorable que de mourir en combattant.

 

Le Cerf Noir, le vice-toqui, était mort ; Antinahuel donna la direction de l’aile droite à un Apo-Ulmen, et confia celle de l’aile gauche au général don Pancho Bustamente.

 

Il laissa seulement dans le camp une cinquantaine de mosotones chargés de veiller sur la Linda et doña Rosario, avec ordre, au cas où la bataille serait perdue, de s’ouvrir passage et de sauver les deux femmes, coûte que coûte.

 

L’année araucanienne, rangée dans le bel ordre que nous venons de décrire, avait un aspect imposant et martial qui faisait plaisir à voir.

 

Tous ces guerriers savaient qu’ils soutenaient une cause perdue, qu’ils marchaient à une mort presque certaine, et cependant ils attendaient impassibles, l’œil brillant d’ardeur, le signal du combat.

 

Antinahuel, le bras droit attaché le long du corps par une sangle de cuir, brandissant une lourde massue de la main gauche, montait un magnifique coursier noir comme du jais, qu’il gouvernait avec les genoux, et parcourait les rangs de ses guerriers qu’il interpellait la plupart par leurs noms, en leur rappelant leurs prouesses passées et les engageant à faire leur devoir.

 

Avant de sortir du camp pour prendre le commandement de l’aile gauche, le général Bustamente avait échangé quelques mots d’adieu avec la Linda. Leur courte conversation s’était terminée par ces paroles qui n’avaient pas laissé de produire une certaine impression sur le cœur de granit de cette femme.

 

– Adieu, madame, lui avait-il dit d’une voix triste ; je vais mourir, grâce à la mauvaise influence que vous avez sans cesse exercée sur moi, dans les rangs de ceux que mon devoir m’ordonnait de combattre, je vais tomber de la mort des traîtres, haï et méprisé de tous ! je vous pardonne le mal que vous m’avez fait ! il en est temps encore, repentez-vous, prenez garde que Dieu, lassé de vos crimes, ne fasse bientôt retomber une à une sur votre cœur les larmes que vous faites incessamment verser à la malheureuse jeune fille que vous avez prise pour victime. Adieu !

 

Il avait froidement salué la courtisane attérée et avait rejoint la troupe dont le toqui lui avait donné le commandement.

 

L’armée chilienne s’était formée en carrés par échelons.

 

À l’instant où don Tadeo quittait sa tente, il poussa un cri de joie à l’aspect de deux hommes dont il était loin d’espérer la présence en ce moment.

 

– Don Luis ! don Valentin ! s’écria-t-il en leur pressant les mains ; vous ici ? quel bonheur !

 

– Ma foi oui, nous voilà, répondit en riant Valentin, avec César qui, lui aussi veut manger de l’Araucan, n’est-ce pas vieux chien ? fit-il en caressant le Terre-Neuvien qui remuait la queue en fixant, sur lui ses grands yeux intelligents.

 

– Nous avons pensé, dit le comte, que dans un jour comme celui-ci vous n’auriez pas trop de tous vos amis ; nous avons laissé les deux chefs embusqués à quelque distance d’ici dans les halliers, et nous sommes venus.

 

– Je vous remercie, vous ne me quitterez pas, j’espère.

 

– Pardieu ! c’est bien notre intention, dit Valentin.

 

Don Tadeo leur fit amener à chacun un superbe cheval de bataille, et tous trois allèrent au galop se placer au centre du premier carré, suivis pas à pas par César.

 

La plaine de Condorkanki, dans laquelle don Tadeo était enfin parvenu à refouler les Indiens, a la forme d’un immense triangle, elle est presque complètement privée d’arbres ; les Araucans occupaient le sommet du triangle et se trouvaient resserrés entre la mer et les montagnes, position désavantageuse dans laquelle ils ne pouvaient pas manœuvrer facilement et où leur nombreuse cavalerie était presque dans l’impossibilité de se déployer.

 

Nous avons dit que l’armée chilienne était formée en carrés par échelons, c’est-à-dire que chacun des trois corps d’armée commandés par don Tadeo de Leon, don Gregorio Peralta et le général Fuentès, présentait quatre carrés qui se soutenaient mutuellement et derrière lesquels, un peu en arrière, était placée une nombreuse cavalerie en réserve.

 

Les Araucans avaient donc à lutter contre douze carrés d’infanterie qui les enveloppaient de toutes parts.

 

– Eh bien ? demanda Valentin à don Tadeo, dès qu’ils furent arrivés à leur poste de combat, la bataille ne va-t-elle pas commencer ?

 

– Bientôt, reprit celui-ci, et soyez tranquille, elle sera rude.

 

Le dictateur leva alors son épée.

 

Les tambours roulèrent, les clairons sonnèrent la charge et l’armée chilienne s’ébranla en avant au pas accéléré, l’arme au bras.

 

Le signal de la bataille donné, les Araucans s’avancèrent résolument en poussant des cris effroyables.

 

Dès que leurs ennemis furent arrivés à une légère distance, les lignes chiliennes s’ouvrirent, une décharge d’artillerie à mitraille éclata avec fracas et balaya les premiers rangs aucas ; puis les carrés se refermèrent subitement et les soldats attendirent sur trois rangs la baïonnette croisée, le choc de leurs adversaires.

 

Ce choc fut terrible.

 

Les Aucas, décimés par l’artillerie qui ravageait leurs rangs de front, sur les flancs et en arrière, firent face de tous les côtés à la fois et se ruèrent avec furie sur les baïonnettes chiliennes, faisant des efforts surhumains pour rompre les rangs ennemis et pénétrer dans les carrés.

 

Bien qu’ils sussent que ceux qui occupaient le premier rang de leur armée étaient exposés à une mort certaine, ils cherchaient à l’envi à s’y placer.

 

Aussitôt que le premier rang succombait sous les balles, le second et le troisième le remplaçaient résolument, s’avançant toujours afin d’en venir à l’arme blanche.

 

Cependant ces sauvages guerriers savaient se contenir dans leur emportement : ils suivaient exactement et rapidement, les ordres de leurs Ulmènes, exécutant avec la plus grande régularité les diverses évolutions qui leur étaient commandées.

 

Ils arrivèrent ainsi sur les carrés sous le feu incessant de l’artillerie qui ne parvint pas à les faire hésiter. Malgré les décharges à bout portant de la mousqueterie qui les écharpait, ils se précipitèrent avec furie sur les premiers rangs chiliens qu’ils attaquèrent enfin à l’arme blanche.

 

Manière de combattre qu’ils préfèrent et que les hommes armés de massues garnies de fer, rendent effroyable par la rapidité de leurs mouvements, la pesanteur et la sûreté des coups qu’ils portent.

 

La cavalerie chilienne les prit alors d’écharpe et poussa contre eux une charge à fond.

 

Mais le général Bustamente avait deviné ce mouvement ; de son côté il exécuta la même manœuvre, les deux cavaleries se heurtèrent avec un bruit semblable à celui du tonnerre.

 

Calme et froid en tête de son escadron, le général chargeait le sabre au fourreau, en homme qui a fait le sacrifice de sa vie et ne se soucie même pas de la défendre.

 

Cependant, ainsi que don Tadeo l’avait dit quelques moments auparavant à Valentin, la bataille était rudement engagée sur toute la ligne.

 

Les Araucans avec leur ténacité que rien ne peut rebuter et leur mépris de la mort, se faisaient tuer sur les baïonnettes chiliennes, sans reculer d’un pouce.

 

Antinahuel armé de sa massue qu’il maniait avec une légèreté et une dextérité inouïes, était en avant de ses guerriers qu’il animait du geste et de la voix. Les Aucas lui répondaient par des cris de rage en redoublant d’efforts pour rompre ces lignes maudites contre lesquelles ils s’épuisaient.

 

– Quels hommes ! ne put s’empêcher de dire le comte, quelle folle témérité !

 

– N’est-ce pas ? répondit don Tadeo, ce sont des démons ; mais attendez, ceci n’est rien encore, le combat ne fait que commencer, bientôt vous reconnaîtrez que ce sont de rudes champions.

 

– Vive Dieu ! s’écria Valentin, les hardis soldats ! ils se feront tous tuer, du train dont ils y vont !

 

– Tous ! fit don Tadeo, plutôt que de se rendre !

 

Cependant les Aucas s’acharnaient contre les faces du carré où se tenait le général en chef entouré de son état major.

 

Là, le combat était changé en boucherie, les armes à feu étaient devenues inutiles, les baïonnettes, les haches, les sabres et les massues, trouaient les poitrines et fracassaient les crânes.

 

Antinahuel regarda autour de lui.

 

Ses guerriers tombaient comme des épis mûrs sous les coups des Chiliens, il fallait en finir avec cette forêt de baïonnettes qui leur barrait le passage.

 

– Aucas ! s’écria-t-il d’une voix de tonnerre, en avant pour la liberté !

 

D’un mouvement rapide comme la pensée, il enleva son cheval, le fit cabrer et le renversa sur les premiers rangs ennemis.

 

La brèche était ouverte par ce coup d’une audace extrême.

 

Les guerriers se précipitèrent à sa suite.

 

Alors, il se fit un carnage épouvantable.

 

C’était un tumulte impossible à décrire.

 

Chaque coup abattait un homme.

 

Les cris de fureur des combattants se mêlaient aux gémissements des blessés, aux décharges pressées de l’artillerie et de la mousqueterie.

 

Les Aucas s’étaient enfoncés comme un coin dans le carré et l’avaient rompu.

 

La bataille était désormais une de ces horribles mêlées que la plume est impuissante à rendre, lutte corps à corps, pied contre pied, poitrine contre poitrine, où celui qui glissait sur le sol inondé de sang, foulé aux pieds des combattants, n’avait plus qu’à mourir étouffé, broyé, mais cherchait encore avec la pointe de son poignard ou de son épée, à labourer avant de rendre le dernier soupir, les jambes ou les cuisses de ses ennemis encore debout.

 

– Eh bien ! demanda don Tadeo à Valentin, que pensez-vous de ces adversaires ?

 

– Ce sont plus que des hommes, répondit celui-ci.

 

– En avant ! en avant ! Chile ! Chile ! cria don Tadeo en poussant son cheval.

 

Suivi d’une cinquantaine d’hommes au nombre desquels se trouvaient les deux Français, il s’enfonça au plus épais des rangs ennemis.

 

Don Gregorio et le général Fuentès avaient deviné à l’acharnement avec lequel les Araucans s’étaient rués sur le grand carré, qu’ils voulaient s’emparer du général en chef.

 

Tout en continuant à foudroyer l’armée indienne, par des feux d’artillerie de plein fouet, ils avaient pressé leurs mouvements, opéré leur jonction, et avaient enserré les Aucas dans un cercle de fer dont il leur était désormais presque impossible de sortir.

 

D’un coup d’œil Antinahuel comprit la situation critique dans laquelle il se trouvait.

 

Il jeta du côté du général Bustamente un cri de suprême appel.

 

Lui aussi avait jugé la position désespérée de l’armée indienne.

 

Il réunit toute la cavalerie araucanienne, la forma en une masse compacte et se mettant franchement à sa tête :

 

– Sauvons nos guerriers, s’écria-t-il.

 

– Sauvons-les ! hurlèrent les Indiens en abaissant leurs longues lances.

 

Cette redoutable phalange se rua comme un tourbillon sur les rangs profonds qui lui barraient le passage.

 

Rien ne put arrêter son élan irrésistible.

 

Les guerriers firent une large trouée dans l’armée chilienne et rejoignirent leurs compagnons qui les accueillirent avec des cris de joie.

 

Le général Bustamente, le sabre suspendu au poignet par la dragonne, ne portait pas un coup, l’œil étincelant, le front pâle et la lèvre dédaigneuse, il cherchait vainement la mort qui semblait s’obstiner à ne pas vouloir de lui.

 

Trois fois le général exécuta cette charge audacieuse.

 

Trois fois il traversa les lignes ennemies en semant l’épouvante et la mort sur son passage.

 

Mais la partie était trop inégale.

 

Les Indiens incessamment écharpés par l’artillerie voyaient malgré des prodiges de valeur, leurs rangs s’éclaircir de plus en plus.

 

Tout à coup le général se trouva face à face avec l’escadron commandé par don Tadeo, son œil fauve lança un éclair.

 

– Oh ! cette fois je mourrai enfin ! s’écria-t-il.

 

Et il se précipita en avant.

 

Depuis le commencement de l’action, Joan combattait aux côtés de don Tadeo, qui tout à ses devoirs de chef, souvent ne songeait pas à parer les coups qu’on lui portait ; mais le brave Indien les parait pour lui, il se multipliait pour protéger celui qu’il avait juré de défendre.

 

Joan devina instinctivement l’intention du général Bustamente.

 

Il fit bondir son cheval en avant et s’élança audacieusement à sa rencontre.

 

– Oh ! s’écria le général avec joie ; merci, mon Dieu ! je ne mourrai donc pas de la main d’un frère !

 

Du poitrail de son cheval, Joan frappa rudement celui du général.

 

– Ah ! ah ! murmura celui-ci, toi aussi tu es traître à ton pays ! toi aussi tu combats contre tes frères ! tiens meurs, misérable.

 

Et il lui porta un coup de sabre.

 

Joan l’esquiva et saisit le général à bras le corps.

 

Les deux chevaux abandonnés à eux-mêmes, rendus furieux par le bruit du combat, entraînèrent à travers la plaine les deux hommes enlacés l’un à l’autre comme deux serpents. Cette course furieuse ne pouvait longtemps durer.

 

Les deux hommes roulèrent sur le sol.

 

Ils se dégagèrent des étriers et se retrouvèrent presque aussitôt face à face.

 

Le général après quelques secondes d’une lutte sans résultat, leva son sabre et fendit le crâne de l’Indien.

 

Mais avant de tomber, Joan réunit toutes ses forces, se jeta à corps perdu sur son ennemi surpris de cette attaque imprévue, et lui planta son poignard empoisonné dans la poitrine.

 

Les deux ennemis chancelèrent un instant et tombèrent à côté l’un de l’autre.

 

Ils étaient morts !

 

LXXVII

VAINQUEUR ET PRISONNIER.


En voyant tomber le général Bustamente, les Chiliens poussèrent un cri de joie, auquel les Araucans répondirent par un cri de désespoir.

 

– Pauvre Joan murmura tristement Valentin en fendant d’un coup de sabre le crâne d’un Indien qui cherchait à le poignarder, c’était une bien excellente nature !

 

– Sa mort est belle ! répondit Louis qui se servait de son fusil comme d’une massue, et assommait consciencieusement ceux qui l’approchaient.

 

– En se faisant aussi bravement tuer, observa don Tadeo, Joan nous a rendu un dernier service, et a évité de l’ouvrage au bourreau.

 

– Bah ! reprit philosophiquement Valentin, il est heureux, est-ce qu’il ne faut pas finir par mourir un jour. Mon ami, vous êtes trop curieux, ma conversation ne vous regarde point, et d’un coup de talon de botte il fit rouler à dix pas un Indien qui se jetait sur lui.

 

– Pille, César ! Pille ! cria-t-il à son chien.

 

L’Aucas fut étranglé en une seconde.

 

Valentin était dans le ravissement, jamais il ne s’était trouvé à pareille fête, il combattait comme un démon avec un plaisir extrême.

 

– Mon Dieu, que nous avons donc bien fait de quitter la France ! répétait-il à chaque instant, il n’y a rien de tel que les voyages pour procurer de l’agrément.

 

Louis riait à se tordre de l’entendre parler ainsi.

 

– Tu t’amuses donc beaucoup, frère ? lui dit-il.

 

– Prodigieusement, cher ami, répondit-il.

 

Son audace était si grande, sa témérité si franche et si naïve, que les Chiliens le regardaient avec admiration et se sentaient électrisés par son exemple.

 

César, affublé par son maître d’une espèce de cuirasse en cuir et d’un énorme collier garni de pointes de fer, inspirait aux Indiens une crainte indicible, ils fuyaient devant lui comme frappés de vertige.

 

Dans leur naïve et superstitieuse crédulité, ils se figuraient que ce redoutable animal était invulnérable, que c’était un mauvais génie attaché à leur perte, qui combattait pour leurs ennemis.

 

Cependant la bataille devenait de plus en plus acharnée.

 

Chiliens et Araucans combattaient sur un monceau de cadavres.

 

Les Indiens n’espéraient plus vaincre.

 

Ils ne cherchaient pas à fuir ; résolus à tomber tous, ils voulaient vendre leur vie le plus cher possible, ils luttaient avec ce désespoir terrible des hommes de cœur qui n’attendent et ne demandent pas quartier.

 

L’armée chilienne se concentrait de plus en plus autour d’eux.

 

Encore quelques minutes, et l’armée araucanienne aurait vécu, ce n’était plus désormais qu’une question de temps !

 

Jamais, depuis les jours reculés de la conquête, plus horrible carnage n’avait été fait des Indiens !

 

Antinahuel versait des larmes de rage, il sentait son cœur se briser de douleur dans sa poitrine, en voyant ainsi tomber autour de lui ses plus chers compagnons.

 

Tous ces hommes, victimes de l’ambition de leur chef, succombaient sans pousser une plainte, sans lui adresser un reproche.

 

Ferme comme un roc au milieu de la mitraille qui pleuvait comme grêle autour de lui, le toqui, les sourcils froncés, les lèvres serrées, levait incessamment sa massue, rouge jusqu’à la poignée, du sang qu’il avait versé.

 

Soudain un sourire étrange plissa la lèvre mince du chef.

 

D’un geste il appela les Ulmènes qui combattaient encore, et échangea avec eux quelques mots à voix basse.

 

Après avoir fait un signe d’acquiescement à l’ordre qu’ils venaient de recevoir, les Ulmènes regagnèrent immédiatement leurs postes respectifs, et pendant quelques instants le combat continua avec la même fureur.

 

Soudain une masse de plus de quinze cents Indiens se rua avec une rage inexprimable contre l’escadron au centre duquel combattait don Tadeo, et l’enveloppa de toutes parts.

 

Cette audacieuse attaque frappa les Chiliens de stupeur.

 

Les Araucans redoublaient d’acharnement et se pressaient de plus en plus contre ce faible escadron d’une cinquantaine d’hommes.

 

– Caramba ! hurla Valentin, nous sommes cernés ! Allons, vive Dieu ! dépêtrons-nous vivement, sinon ces démons incarnés nous hacheront jusqu’au dernier !

 

Alors il se précipita tête baissée au milieu des combattants.

 

Tous le suivirent.

 

Après une chaude mêlée de trois ou quatre minutes, ils étaient sains et saufs en dehors du cercle fatal dans lequel on avait prétendu les enfermer.

 

– Hum ! fit Valentin, l’affaire a été rude ! mais grâce à Dieu, nous voilà !

 

– Oui, répondit le comte, nous l’avons échappé belle ! Mais où donc est don Tadeo ?

 

– C’est vrai ! observa Valentin en jetant un regard circulaire sur ceux qui l’environnaient : oh ! ajouta-t-il en se frappant le front avec colère, je comprends tout, maintenant ! vite ! vite ! courons au secours de don Tadeo !

 

Les deux jeunes gens se mirent à la tête des cavaliers qui les accompagnaient, et se rejetèrent avec fureur dans la mêlée.

 

Ils aperçurent bientôt celui qu’ils cherchaient.

 

Don Tadeo, soutenu seulement par quatre ou cinq hommes, luttait en désespéré contre une foule d’ennemis qui l’enveloppaient.

 

– Tenez bon ! tenez bon ! cria Valentin.

 

– Nous voilà ! courage, nous voilà ! dit le comte.

 

Leur voix arriva jusqu’à don Tadeo, il leur sourit.

 

– Merci, leur répondit-il tristement, mais tout est inutile, je suis perdu !

 

– Caramba ! fit Valentin en mordant sa moustache avec rage, je le sauverai ou je périrai avec lui.

 

Il redoubla d’efforts.

 

Vainement les guerriers aucas voulurent s’opposer à son passage, chaque coup de son sabre abattait un homme.

 

Enfin l’impétuosité des deux Français l’emporta sur le courage des Indiens, ils pénétrèrent dans le cercle.

 

Don Tadeo avait disparu !…

 

Louis et Valentin, suivis des cavaliers que leur exemple électrisait, fouillèrent les rangs des Aucas dans tous les sens, tout fut inutile.

 

Tout à coup l’armée indienne reconnaissant sans doute l’impossibilité d’une plus longue lutte contre des forces supérieures qui menaçaient de l’anéantir, se dispersa.

 

La déroute fut complète.

 

La cavalerie chilienne lancée à la poursuite des fuyards, les sabra sans miséricorde pendant plus de deux lieues.

 

Seulement un corps de cinq cents cavaliers au plus, qui paraissait composé de guerriers d’élite et en tête desquels on distinguait Antinahuel, fuyait en troupe serrée, se retournant parfois pour repousser les attaques de ceux qui les poursuivaient de trop près.

 

Ce corps qui s’éloignait rapidement et que jamais on ne put parvenir à entamer, disparut bientôt derrière les courbes des hautes collines qui terminent la plaine de Condorkanki et servent de contreforts aux Cordillères.

 

La victoire des Chiliens était éclatante, et de longtemps probablement la fantaisie ne reprendrait aux Araucans de recommencer la guerre contre les Chiliens ; ils avaient reçu une leçon qui devait leur profiter et laisser parmi eux un long souvenir.

 

De dix mille guerriers qui étaient entrés en ligne, les Indiens en avaient laissé sept mille sur le champ de bataille, une foule d’autres avaient succombé pendant la déroute.

 

Le général Bustamente, l’instigateur de cette guerre, avait été tué.

 

Son corps avait été retrouvé la poitrine encore traversée du poignard qui lui avait donné la mort.

 

Et coïncidence étrange, le pommeau de ce poignard portait le signe distinctif des Cœurs Sombres !

 

Cette catastrophe terminait glorieusement d’un seul coup la guerre civile !

 

Les résultats obtenus par le gain de la bataille étaient immenses.

 

Malheureusement ces résultats étaient amoindris, sinon compromis par un désastre public d’une portée inouïe, la disparition et peut-être la mort de don Tadeo de Leon.

 

Le seul homme dont l’énergie et la sévérité de principes pouvaient sauver le pays.

 

L’armée chilienne au milieu de son triomphe était plongée dans la douleur.

 

Don Gregorio Peralta surtout se tordait les bras avec désespoir, la perte de l’homme auquel il s’était donné corps et âme le rendait fou !

 

Il ne voulait rien entendre.

 

Le général Fuentès fut obligé de prendre le commandement de l’armée.

 

Cinq cents guerriers araucans, la plupart blessés, étaient tombés entre les mains des vainqueurs.

 

Don Gregorio Peralta ordonna qu’ils fussent passés par les armes.

 

On chercha vainement à le faite revenir sur cette atroce détermination, qui pouvait dans l’avenir avoir des conséquences extrêmement funestes.

 

– Non, répondit-il durement, il faut que l’homme que nous chérissons tous, soit vengé !

 

Et il les fit froidement fusiller devant lui.

 

L’armée campa sur le champ de bataille.

 

Valentin et son ami, accompagnés de don Gregorio passèrent, la nuit entière à parcourir cet immense charnier, sur lequel les vautours s’étaient abattus déjà avec de hideux cris de joie.

 

Les trois hommes eurent le courage de soulever des monceaux de cadavres.

 

Leurs recherches furent sans succès, ils ne purent retrouver le corps de leur ami.

 

Le lendemain au point du jour, l’armée se mit en marche dans la direction du Biobio pour rentrer au Chili.

 

Elle emmenait comme otage avec elle, une trentaine d’Ulmènes faits prisonniers dans les villes dont on s’était précédemment emparé, et qu’on avait livrées au pillage.

 

– Venez avec nous, dit tristement don Gregorio, maintenant que notre malheureux ami est mort, vous n’avez plus rien à faire dans cet affreux pays.

 

– Je ne suis pas de votre avis, répondit Valentin, je ne crois pas don Tadeo mort, mais seulement prisonnier.

 

– Qui vous fait supposer cela ? s’écria don Gregorio dont l’œil étincela, avez-vous quelque preuve de ce que vous avancez ?

 

– Aucune malheureusement.

 

– Cependant vous avez une raison quelconque ?

 

– Certes, j’en ai une.

 

– Dites-la alors, mon ami.

 

– C’est qu’en vérité elle vous paraîtra si futile.

 

– Dites-la-moi toujours.

 

– Eh bien ! puisque vous le voulez absolument, je vous avouerai que j’éprouve un pressentiment secret qui m’avertit que notre ami n’est pas mort, mais qu’il est au pouvoir d’Antinahuel.

 

– Sur quoi basez-vous cette supposition ? vous êtes un homme trop intelligent et un cœur trop dévoué pour chercher à plaisanter sur un pareil sujet.

 

– Vous me rendez justice, voici ce qui m’engage à vous parler ainsi que je le fais : lorsque je fus parvenu à sortir du cercle d’ennemis qui nous enveloppaient, je m’aperçus de suite de l’absence de don Tadeo.

 

– Eh bien, que fîtes-vous alors ?

 

– Pardieu ! je revins sur mes pas ! Don Tadeo, bien que serré de près, combattait vigoureusement, je lui criai de tenir ferme.

 

– Vous entendit-il ?

 

– Certes, puisqu’il me répondit. Je redoublai d’efforts, bref, je fis si bien que j’arrivai presqu’aussitôt à l’endroit où je l’avais vu : il avait disparu sans laisser de traces.

 

– Et vous en avez conclu ?

 

– J’en ai conclu que ses ennemis fort nombreux se sont emparés de lui et l’ont emmené, puisque malgré toutes nos recherches nous n’avons pas retrouvé son cadavre.

 

– Qui vous dit qu’après l’avoir tué, ils n’ont pas emporté son corps ?

 

– Pourquoi faire ? Don Tadeo mort ne pouvait que les gêner, au lieu que prisonnier, ils espèrent probablement en lui rendant la liberté, ou peut-être en le menaçant de le tuer, obtenir que leurs otages leurs soient rendus, que sais-je, moi ! vous êtes plus à même, vous qui connaissez le pays et les mœurs de ces hommes féroces, de trancher la question que moi qui suis étranger.

 

Don Gregorio fut frappé de la justesse de ce raisonnement.

 

– C’est possible, répondit-il ; il y a beaucoup de vrai dans ce que vous dites, peut-être ne vous trompez-vous pas ; mais vous ne m’avez pas expliqué ce que vous comptez faire ?

 

– Une chose bien simple, mon ami : ici aux environs sont embusqués deux chefs indiens que vous connaissez ?

 

– Oui.

 

– Ces hommes sont dévoués à Louis et à moi, ils me serviront de guides ; si, comme je le pense, don Tadeo est vivant, je vous jure que je le retrouverai.

 

Don Gregorio le regarda un instant avec émotion, deux larmes brillèrent dans ses yeux ; il prit la main du jeune homme, la serra fortement et lui dit d’une voix que l’attendrissement faisait trembler :

 

– Don Valentin, pardonnez-moi, je ne vous connaissais pas encore, je n’avais pas su apprécier votre cœur à sa juste valeur, je ne suis qu’un Américain à demi-sauvage, j’aime et je hais avec la même violence ; don Valentin, voulez-vous me permettre de vous embrasser ?

 

– De grand cœur, mon brave ami, répondit le jeune homme qui cherchait vainement à cacher son émotion sous un sourire.

 

– Ainsi vous partez ? reprit don Gregorio.

 

– De suite.

 

– Oh ! vous retrouverez don Tadeo ; j’en suis sûr maintenant.

 

– Moi aussi.

 

– Adieu ! don Valentin, adieu ! don Luis.

 

– Adieu ! répondirent les jeunes gens.

 

Les trois interlocuteurs se séparèrent.

 

Valentin siffla César, fit sentir l’éperon à son cheval :

 

– Allons, dit-il à son frère de lait.

 

– Allons, répondit celui-ci.

 

Ils partirent.

 

À peine avaient-ils fait quelques pas qu’ils entendirent derrière eux le galop précipité d’un cheval.

 

Ils se retournèrent, don Gregorio revenait sur ses pas en leur faisant signe de l’attendre.

 

Ils s’arrêtèrent.

 

– Pardon, messieurs, leur dit-il dès qu’il fut près d’eux ; j’avais oublié de vous dire une chose : nous ne savons pas ce que Dieu nous réserve aux uns ou aux autres, peut-être aujourd’hui nous séparons-nous pour toujours.

 

– Nul ne le sait, fit Louis en hochant la tête.

 

– Dans quelque circonstance que vous vous trouviez, messieurs, souvenez-vous que tant que vivra Gregorio Peralta, vous aurez un ami qui sera heureux sur un de vos gestes de verser son sang pour vous, et croyez-le bien, de ma part une pareille offre est strictement vraie.

 

Et sans attendre la réponse des jeunes gens, il leur serra les mains et s’éloigna à toute bride.

 

Les deux Français le suivirent un instant des yeux d’un air pensif, puis ils continuèrent leur route sans échanger une parole.

 

LXXVIII

APRÈS LA BATAILLE.


Pendant quelque temps les jeunes gens suivirent de loin la marche de l’armée chilienne qui, retardée par ses nombreux blessés, n’avançait que lentement mais en bel ordre vers le Biobio.

 

Ils traversèrent au pas la plaine où la veille s’était livré un combat acharné entre les Indiens et les Chiliens.

 

Rien de si triste, de si lugubre et qui montre mieux le néant des choses humaines qu’un champ de bataille.

 

La plaine que les boulets avaient labourée dans tous les sens était jonchée de cadavres, tombant déjà en putréfaction à cause des rayons incandescents du soleil et à demi-dévorés par les vautours.

 

Aux places où la bataille avait été le plus acharnée, des cadavres amoncelés étaient mêlés à des corps de chevaux, des débris d’armes, d’affûts, de caissons ou de projectiles.

 

Indiens et Chiliens étaient là pêle-mêle, tels que la mort les avait surpris ; tous frappés par devant et serrant encore dans leurs mains raidies des armes désormais inutiles.

 

Au loin de sinistres silhouettes de loups se dessinaient vaguement, venant avec de sourds glapissements prendre leur part de la curée.

 

Les jeunes gens s’avançaient, jetant autour d’eux des regards attristés.

 

– Pourquoi ne pas nous hâter de quitter ce lieu maudit ? demanda Valentin à son frère de lait ; mon cœur se soulève à cet horrible spectacle.

 

– Nous avons un devoir à remplir, répondit sourdement le comte.

 

– Un devoir à remplir ? fit Valentin avec étonnement.

 

– Oui, reprit le jeune homme ; veux-tu donc que notre pauvre Joan soit abandonné sans sépulture et devienne la proie de ces immondes animaux ?

 

– Merci de m’y avoir fait songer ; oh ! tu es meilleur que moi ! tu n’oublies rien, toi !

 

– Ne te calomnie pas ; cette pensée te serait venue dans un instant peut-être.

 

Au bout de quelques minutes les jeunes gens arrivèrent à l’endroit où Joan et le général Bustamente étaient tombés.

 

Ils gisaient là couchés côte à côte, dormant du sommeil éternel.

 

Les Français mirent pied à terre.

 

Par un hasard singulier, ces deux cadavres n’avaient pas encore été profanés par les oiseaux de proie qui tournoyaient au-dessus d’eux, mais qui, à l’approche des jeunes gens, s’enfuirent à tire-d’aile.

 

Les deux frères de lait demeurèrent un instant pensifs.

 

Puis ils dégainèrent leurs sabres et creusèrent une fosse profonde dans laquelle ils ensevelirent les deux ennemis.

 

Seulement Valentin s’empara du poignard empoisonné de don Tadeo et le passa à sa ceinture, en murmurant à voix basse :

 

– Cette arme est bonne, qui sait si elle ne me servira pas un jour !

 

Lorsque les deux corps eurent été déposés dans la fosse, ils la comblèrent, puis ils roulèrent les pierres les plus grosses qu’ils purent trouver, sur la place qui renfermait les cadavres, afin que les bêtes fauves après leur départ ne les déterrassent pas avec leurs griffes.

 

Ceci fait, Valentin coupa deux hampes de lances dont il fit une croix, qu’il planta sur la tombe.

 

Ce dernier devoir accompli, les deux jeunes gens s’agenouillèrent et murmurèrent une courte prière pour le salut de ces hommes qu’ils allaient abandonner pour toujours, et dont l’un avait été l’un de leurs plus dévoués amis.

 

– Adieu ! dit Valentin en se relevant, adieu ! Joan, dors en paix dans ce lieu où tu as vaillamment combattu, ton souvenir ne s’effacera pas de mon cœur.

 

– Adieu ! Joan, dit à son tour le comte, dors en paix, notre ami, ta mort a été vengée !

 

César avait suivi avec une certaine attention intelligente les mouvements de ses maîtres ; en ce moment il plaça ses pattes de devant sur la tombe, flaira un instant le sol récemment remué, et à deux reprises, il poussa un lugubre hurlement.

 

Les jeunes gens se sentirent l’âme navrée de tristesse ; ils remontèrent silencieusement à cheval, et après avoir jeté un dernier regard d’adieu sur la place qui renfermait le brave Araucan, ils s’éloignèrent.

 

Derrière eux les vautours recommencèrent leur curée un instant interrompue.

 

Soit action des objets extérieurs, soit dispositions communes et mystérieuses, soit pour toute autre cause inconnue et qui échappe à l’analyse, il est des heures où je ne sais quelle contagion de tristesse nous gagne comme si nous la respirions dans l’air.

 

Les jeunes gens se trouvaient dans cette étrange disposition d’esprit en quittant le champ de bataille.

 

Ils chevauchaient mornes et soucieux à côté l’un de l’autre, sans oser se communiquer les idées qui assombrissaient leur âme.

 

Le soleil déclinait rapidement à l’horizon ; au loin l’armée chilienne achevait de disparaître dans les méandres de la route.

 

Les jeunes gens avaient peu à peu obliqué sur la droite pour se rapprocher des montagnes, et suivaient un sentier étroit, tracé sur la pente assez raide d’une colline boisée.

 

César qui, pendant la plus grande partie de la route, avait, selon son habitude, formé l’arrière-garde, dressa tout à coup les oreilles et s’élança vivement en avant en remuant la queue.

 

– Nous approchons, dit Louis.

 

– Oui, répondit laconiquement Valentin.

 

Ils arrivèrent bientôt à un endroit où le sentier, formait un coude derrière lequel le Terre-neuvien avait disparu.

 

Après avoir dépassé ce coude, les Français se trouvèrent subitement en face d’un feu devant lequel rôtissait un quartier de guanacco ; deux hommes, couchés sur l’herbe à peu de distance, fumaient nonchalamment, tandis que César, gravement assis sur sa queue, suivait d’un œil jaloux les progrès de la cuisson du guanacco.

 

Ces deux hommes étaient Trangoil Lanec et Curumilla.

 

À la vue de leurs amis, les Français mirent pied à terre et s’avancèrent vivement vers eux ; ceux-ci, de leur côté, s’étaient levés pour leur souhaiter la bienvenue.

 

Valentin conduisit les chevaux auprès de ceux de ses compagnons, les entrava, les dessella, leur donna la provende, puis il prit place au feu.

 

Pas une parole n’avait été échangée entre les quatre hommes.

 

Au bout de quelques instants, Curumilla détacha le quartier de guanacco, le plaça sur un plat en bois au milieu du cercle, posa des tortillas de maïs à côté, ainsi qu’une outre d’eau et une autre d’aguardiente, et chacun s’armant de son couteau attaqua vigoureusement les vivres appétissants qu’il avait devant lui.

 

De temps en temps un os ou un morceau de viande était jeté par un des convives à César qui, placé un peu en arrière en chien bien appris, dînait, lui aussi.

 

Lorsque la faim fut satisfaite, les pipes et les cigares furent allumés et Curumilla mit une brassée de bois au feu pour l’entretenir.

 

La nuit était venue, mais une nuit étoilée de ces chaudes régions, pleine de vagues rêveries et de charmes indicibles.

 

Un imposant silence planait sur la nature, une brise folle agitait seule la cime houleuse des grands arbres et produisait de mystérieux frémissements.

 

Au loin on entendait par intervalles les rauques glapissements des loups et des chacals, et le sourd murmure d’une source invisible jetait ses notes graves dans ce concert grandiose que seul le désert chante à Dieu dans les régions tropicales.

 

– Eh bien ? demanda enfin Trangoil Lanec.

 

– La bataille a été rude, répondit Valentin.

 

– Je le sais, fit l’Indien en hochant la tête, les Araucans sont vaincus, je les ai vus fuir comme une volée de cygnes effrayés dans les montagnes.

 

– Ils soutenaient une mauvaise cause, observa Curumilla.

 

– Ce sont nos frères, dit gravement Trangoil Lanec.

 

Curumilla courba la tête sous ce reproche.

 

– Celui qui leur avait mis les armes à la main est mort, reprit Valentin.

 

– Bon, et mon frère sait-il le nom du guerrier qui l’a tué ? demanda l’Ulmen.

 

– Je le sais, fit tristement Valentin.

 

– Que mon frère me dise ce nom, afin que je le garde dans mon souvenir.

 

– Joan, notre ami, a tué cet homme qui ne méritait pas de tomber sous les coups d’un si vaillant guerrier.

 

– C’est vrai ! dit Curumilla, mais pourquoi notre frère Joan n’est-il pas ici ?

 

– Mes frères ne verront plus Joan, dit Valentin d’une vois brisée, il est resté étendu mort à côté de sa victime.

 

Les deux chefs échangèrent un douloureux regard.

 

– C’était un noble cœur, murmurèrent-ils d’une vois basse et triste.

 

– Oui, reprit Valentin, et un ami fidèle.

 

Il y eut un silence.

 

Soudain les deux chefs se levèrent et se dirigèrent vers leurs chevaux sans prononcer une parole.

 

– Où vont nos frères ? demanda le comte en les arrêtant d’un geste.

 

– Donner la sépulture à un guerrier ; le corps de Joan ne doit pas devenir la proie des urubus, répondit gravement Trangoil Lanec.

 

– Que mes frères reprennent leur place, dit le jeune homme d’un ton de doux reproche.

 

Les chefs se rassirent silencieusement.

 

– Trangoil Lanec et Curumilla connaissent-ils donc si mal leurs frères les visages pâles, continua Louis, qu’ils leur font l’injure de supposer qu’ils laisseront sans sépulture le corps d’un ami ? Joan a été enseveli par nous avant de rejoindre nos frères.

 

– Ce devoir, que nous avions à cœur d’accomplir sans retard, nous a seul empêchés de nous rendre plus tôt ici.

 

– Bon ! fit Trangoil Lanec, nos cœurs sont pleins de joie, nos frères sont des amis véritables.

 

– Les Muruches ne sont pas des Huincas, observa Curumilla avec un éclair de haine dans le regard.

 

– Mais un grand malheur nous a frappés, continua Louis : avec douleur, don Tadeo de Leon, notre ami le plus cher, celui que les Aucas nomment le Grand Aigle des visages pâles…

 

– Eh bien ? interrompit Curumilla.

 

– Il est mort ! dit Valentin, hier il a été tué pendant la bataille.

 

– Mon frère est-il certain de ce qu’il avance ? fit Trangoil Lanec.

 

– Du moins je le suppose, bien que son corps n’ait pu être retrouvé.

 

L’Ulmen sourit doucement.

 

– Que mes frères se consolent, dit il, le Grand Aigle des blancs n’est pas mort.

 

– Le chef le sait ? s’écrièrent les jeunes gens avec joie.

 

– Je le sais, reprit Trangoil Lanec, que mes frères écoutent : Curumilla et moi, nous sommes des chefs dans notre tribu ; si nos opinions nous défendaient de combattre pour Antinahuel, elles nous empêchaient aussi de porter les armes contre notre nation ; nos amis ont voulu aller joindre le Grand Aigle, nous les avons laissés agir à leur guise ; ils voulaient protéger un ami, ils avaient raison, nous les avons laissés partir, mais après leur départ nous avons songé à la jeune vierge des visages pâles, et nous avons réfléchi que si les Aucas perdaient la bataille, la jeune vierge, d’après l’ordre du toqui, serait la première mise en sûreté ; en conséquence, nous nous sommes tapis dans les halliers sur le chemin que, selon toutes probabilités, suivraient les mosotones en fuyant avec la jeune vierge ; nous n’avons pas vu la bataille, mais le bruit en est venu jusqu’à nous ; bien souvent nous avons été sur le point de nous élancer pour aller mourir avec nos pauvres pennis ; la bataille a duré longtemps ; selon leur coutume, les Aucas se faisaient bravement tuer.

 

– Vous pouvez en être fier à juste titre, chef, s’écria Valentin avec enthousiasme, vos frères se sont fait écharper par la mitraille avec un courage héroïque.

 

– Aussi les appelle-t-on Aucas, – hommes libres, – répondit Trangoil Lanec. Tout à coup un bruit semblable au roulement du tonnerre frappa nos oreilles, et vingt ou trente mosotones passèrent rapides comme le vent devant nous : ils entraînaient deux femmes au milieu d’eux, l’une était la face de Vipère, l’autre la vierge aux yeux d’azur.

 

– Oh ! fit le comte avec douleur.

 

– Quelques instants plus tard, continua Trangoil Lanec, une autre troupe beaucoup plus nombreuse arrivait avec une égale vitesse ; celle-là était guidée par Antinahuel en personne ; le toqui était pâle, couvert de sang, il paraissait blessé.

 

– Il l’est en effet, observa Valentin, son bras droit est brisé, je ne sais s’il a reçu d’autres blessures.

 

– À ses côtés galopait le Grand Aigle des blancs, tête nue et sans armes.

 

– Était-il blessé ? demanda vivement Louis.

 

– Non, il portait le front haut, son visage était pâle, mais fier.

 

– Oh ! puisqu’il n’est pas mort, nous le sauverons, n’est-ce pas, chef ? s’écria Valentin.

 

– Nous le sauverons, oui, frère.

 

– Quand prendrons-nous la piste ?

 

– À l’endit-ha, – au point du jour, – d’après la route qu’ils ont suivie, je sais où ils se rendent. Nous voulions sauver la fille, eh bien ! nous délivrerons le père en même temps, dit gravement Trangoil Lanec.

 

– Bien ! chef, répondit Valentin avec élan, je suis heureux de vous entendre parler ainsi ; tout n’est pas perdu encore.

 

– Tant s’en, faut ! dit l’Ulmen.

 

– Maintenant, frères, que nous sommes rassurés, observa Louis, si vous m’en croyez, nous nous hâteront de prendre quelques heures de repos, afin de pouvoir nous remettre en route le plus tôt possible.

 

Nul ne fit d’objection à cette observation, et ces hommes de fer, malgré les chagrins qui les dévoraient et les inquiétudes dont ils avaient l’esprit bourrelé, s’enveloppèrent dans leurs ponchos, s’étendirent sur la terre nue, et quelques minutes plus tard, ainsi qu’ils l’avaient dit, ils dormaient profondément.

 

Seul, César veillait au salut de tous.

 

LXXIX

PREMIÈRES HEURES DE CAPTIVITÉ.


Trangoil Lanec ne s’était pas trompé, c’était bien don Tadeo qu’il avait aperçu galopant aux côtés du toqui.

 

Le Roi des ténèbres n’était pas mort, il n’était même pas blessé, mais il était prisonnier de Antinahuel, c’est-à-dire de son ennemi le plus acharné, de l’homme auquel, quelques heures auparavant, il avait fait une de ces insultes que les Araucans ne pardonnent jamais.

 

Voici comment les choses s’étaient passées :

 

Lorsque le toqui avait vu que la bataille était définitivement perdue, qu’une plus longue lutte n’aurait pour résultat que de faire massacrer les braves guerriers qui lui restaient, il n’avait plus eu qu’un désir, s’emparer, coûte que coûte, de son ennemi mortel, afin, à défaut de son ambition, d’assouvir sa haine et de tenir le serment que jadis il avait fait à son père mourant.

 

D’un geste il avait convoqué ses Ulmènes, leur avait en quelques paroles expliqué ses intentions, en même temps qu’il expédiait un exprès à son camp, avec ordre de faire quitter le champ de bataille à doña Rosario.

 

Nous avons rapporté plus haut ce qui était arrivé. Les Ulmènes avaient exécuté le plan de leur chef avec une habileté consommée.

 

Don Tadeo, séparé des siens, ne voyant plus autour de lui que trois ou quatre cavaliers, comprit qu’il était perdu.

 

Pressé de toutes parts, don Tadeo se défendait comme un lion, abattant à coups de sabre tous ceux qui se hasardaient trop près de lui.

 

C’était un spectacle effrayant que celui qu’offraient ces quatre ou cinq hommes qui, sachant qu’ils étaient voués à la mort, soutenaient un combat de Titans contre plus de cinq cents adversaires acharnés après eux.

 

Antinahuel avait ordonné qu’on s’emparât de son ennemi vivant, aussi les Aucas se contentaient-ils de parer sans riposter, les coups qu’il leur portait.

 

Cependant le Roi des ténèbres avait vu ses fidèles succomber les uns après les autres à ses côtés, il restait seul, mais il combattait toujours, désirant avant tout ne pas tomber vivant entre les mains des Araucans.

 

Ce fut alors qu’il entendit les cris d’encouragement de Valentin et du comte ; un sourire triste effleura ses lèvres, il leur dit adieu dans son cœur, car il n’espérait plus les revoir.

 

Antinahuel avait, lui aussi, entendu les cris des Français ; à la vue des efforts incroyables qu’ils tentaient pour voler au secours de leur ami, il comprit que, s’il tardait, cette proie précieuse qu’il convoitait finirait par lui échapper.

 

Il se dépouilla vivement de son poncho, et le lança adroitement sur la tête de don Tadeo ; celui-ci, aveuglé et embarrassé dans les plis de l’ample vêtement de laine, fut désarmé.

 

Une dizaine d’Indiens se précipitèrent sur lui, et toujours enveloppé dans le poncho, au risque de l’étouffer, ils le garrottèrent solidement afin de l’empêcher de faire le moindre mouvement.

 

Antinahuel jeta son prisonnier en travers sur le cou de son cheval et s’élança dans la plaine, suivi de ses guerriers, en poussant un long hurlement de triomphe.

 

Voilà pourquoi, lorsque les deux Français étaient parvenus à rompre le mur vivant qui se dressait devant eux, ils n’avaient pu retrouver leur ami, qui avait disparu sans laisser de traces.

 

Antinahuel, tout en fuyant avec la rapidité d’une flèche, avait cependant rallié autour de lui un bon nombre de cavaliers, si bien qu’au bout de vingt minutés à peine il se trouvait à la tête de près de cinq cents guerriers, parfaitement montés et résolus, sous son commandement, à vendre chèrement leur vie.

 

Le toqui forma de ces guerriers un escadron compact, et se retournant à plusieurs reprises comme le tigre poursuivi par les chasseurs, il chargea vigoureusement les cavaliers chiliens, qui parfois le serraient de trop près dans sa fuite.

 

Quand il fut arrivé à une certaine distance, que les vainqueurs eurent renoncé à le suivre plus loin, il s’arrêta pour s’occuper de son prisonnier et laisser à sa troupe le temps de reprendre haleine.

 

Depuis sa capture, don Tadeo n’avait pas donné signe de vie.

 

Antinahuel craignit avec raison, que, privé d’air, rompu par la rapidité de la course, il ne se trouvât dans un état dangereux.

 

Le toqui ne voulait pas que son ennemi mourût ainsi, il avait formé sur lui des projets qu’il tenait à mettre à exécution.

 

Il se hâta donc de dénouer le lasso, dont les tours nombreux serraient son prisonnier dans toutes les parties du corps, puis il enleva le poncho qui le couvrait.

 

Don Tadeo était évanoui.

 

Antinahuel l’étendit sur le sable, et avec une obséquiosité que seules, une profonde amitié ou une haine invétérée peuvent pousser aussi loin, il lui prodigua les soins les plus attentifs.

 

D’abord il desserra ses habits afin de lui faciliter les moyens de respirer, puis, avec de l’eau mélangée de rhum, il lui frotta les tempes, l’épigastre et la paume des mains.

 

Le manque d’air avait seul causé l’évanouissement de don Tadeo ; aussi, dès qu’il put respirer librement il ouvrit les yeux.

 

À cet heureux résultat, un sourire d’une expression indéfinissable éclaira une seconde les traits du toqui.

 

Don Tadeo promena un regard étonné sur les assistants et parut tomber dans de profondes réflexions ; cependant peu à peu le souvenir lui revint, il se rappela les événements qui avaient eu lieu, et comment il se trouvait au pouvoir du chef aucas.

 

Alors il se leva, croisa les bras sur la poitrine, et regardant fixement le carasken, – grand chef – il attendit.

 

Celui-ci s’approcha.

 

– Mon père se sent-il mieux ? lui demanda-t-il.

 

– Oui, répondit laconiquement don Tadeo.

 

– Ainsi nous pouvons repartir ?

 

– Est-ce donc à moi à vous donner des ordres ?

 

– Non. Cependant si mon père n’était pas assez remis pour remonter à cheval, nous attendrions encore quelques instants.

 

– Oh ! oh ! fit don Tadeo, vous êtes devenu bien jaloux du soin de ma santé.

 

– Oui, répondit Antinahuel, je serais désespéré qu’il arrivât malheur à mon père.

 

Don Tadeo haussa les épaules avec dédain.

 

Antinahuel reprit :

 

– Nous allons partir, mon père veut-il me donner sa parole d’honneur de ne pas chercher à fuir ? je le laisserai libre parmi nous.

 

– Aurez-vous donc foi en ma parole, vous qui faussez continuellement la vôtre ?

 

– Moi, répondit le chef, je ne suis qu’un pauvre Indien, au lieu que mon père est un caballero, ainsi que disent les hommes de sa nation.

 

– Avant que je vous réponde, dites-moi d’abord où vous me conduisez ?

 

– J’emmène mon père chez les Puelches, mes frères, au milieu desquels je me réfugie avec les quelques guerriers qui me restent.

 

Un sentiment de joie fit bondir le cœur du prisonnier, il pressentit que bientôt il reverrait sa fille.

 

– Combien de temps doit durer ce voyage ? demanda-t-il.

 

– Trois jours seulement.

 

– Je vous donne ma parole d’honneur de ne pas chercher à fuir avant trois jours.

 

– Bon, répondit le chef d’un ton solennel, je vais serrer la parole de mon père dans mon cœur, je ne la lui rendrai que dans trois jours.

 

Don Tadeo s’inclina sans répondre.

 

Antinahuel lui montra un cheval du geste.

 

– Lorsque mon père sera prêt nous partirons, dit-il.

 

Don Tadeo se mit en selle, le toqui l’imita, et la troupe repartit à fond de train.

 

Cette fois don Tadeo était libre, il respirait à pleins poumons, ses regards pouvaient sans contrainte s’étendre de tous les côtés, il galopait en tête de la troupe auprès du chef. Cette liberté factice dont il jouissait après la dure gêne qu’il avait éprouvée quelques instants auparavant, ramena complètement le calme dans son esprit, et lui permit d’envisager sa position sous des couleurs moins sombres.

 

L’homme est ainsi fait, que pour lui du désespoir le plus profond à l’espoir le plus insensé, il n’y a qu’une ligne presque imperceptible.

 

Dès qu’il a devant lui quelques jours, ou seulement quelques heures, il forme les plans les plus fous et finit bientôt par se persuader que leur réalisation est possible, et même facile.

 

Tout lui devient un texte sur lequel il bâtit ses projets, et au fond de son cœur il compte surtout sur les chances favorables que peuvent lui offrir l’inconnu, le hasard ou la Providence, trois mots qui dans l’esprit des malheureux sont synonymes et qui, depuis que le monde existe, ont arrêté plus de misérables sur le bord de l’abîme que toutes les banales consolations qu’on leur a adressées.

 

L’homme est essentiellement rêveur et songe-creux : tant qu’il a devant lui le champ libre, que son imagination peut en liberté prendre ses ébats, il espère.

 

Aussi don Tadeo, bien que doué d’un esprit d’élite et d’une intelligence supérieure, se laissa-t-il malgré lui aller à former les plus étranges projets de fuite, et bien qu’au pouvoir de son plus implacable ennemi, seul et sans armes dans un pays inconnu, conçut-il la possibilité, non-seulement de retrouver sa fille, mais encore de l’arracher des mains de ses persécuteurs et de se sauver avec elle.

 

Ces projets et ces rêves ont au moins cela de bon, qu’ils font rentrer l’homme dans la complète jouissance de ses facultés, lui rendent le courage et lui permettent d’envisager de sang-froid la position dans laquelle il se trouve.

 

Cependant les Indiens s’étaient insensiblement rapprochés des montagnes ; maintenant ils gravissaient une sente non interrompue de collines, premiers plans et contreforts des Cordillères, dont la hauteur augmentait de plus en plus.

 

Le soleil très-bas à l’horizon, allait disparaître, lorsque le chef commanda la halte.

 

Le lieu était des mieux choisis, c’était un étroit vallon situé sur la cime peu élevée d’une colline, dont la position rendait une surprise presque impossible.

 

Antinahuel fit établir le camp, tandis que quelques hommes se détachaient, les uns pour aller à la découverte, les autres pour chercher à tuer un peu de gibier.

 

Dans la rapidité de leur fuite, les Araucans n’avaient pas songé à se munir de vivres.

 

Quelques arbres furent abattus pour former un retranchement provisoire, et des feux allumés.

 

Au bout d’une heure, les chasseurs revinrent chargés de gibier.

 

Les éclaireurs n’avaient rien découvert d’inquiétant.

 

Le repas du soir fut joyeusement préparé, chacun lui fit honneur.

 

Antinahuel semblait avoir oublié sa haine pour don Tadeo, il lui parlait avec la plus grande déférence et avait pour lui les plus grands égards. Se confiant entièrement à sa parole, il le laissait complètement libre de ses actions, sans paraître le moins du monde s’inquiéter de ce qu’il faisait.

 

Dès que le repas fut terminé, on plaça des sentinelles, et chacun se livra au repos.

 

Seul, don Tadeo chercha vainement le sommeil, une trop poignante inquiétude le dévorait pour qu’il lui fût possible de fermer les yeux.

 

Assis au pied d’un arbre, la tête inclinée sur la poitrine, il passa la nuit tout entière à réfléchir profondément aux événements étranges qui, depuis quelques mois, étaient venus l’assaillir. La pensée de sa fille mettait le comble à sa douleur : malgré l’espoir dont il cherchait à se leurrer, sa position était trop désespérée pour qu’il pût se laisser aller complètement à croire qu’il lui fût possible d’en sortir.

 

Parfois le souvenir des deux Français qui déjà lui avaient donné tant de preuves de dévouement, traversait sa pensée ; mais malgré tout leur courage, en supposant que ces hommes audacieux parvinssent à découvrir ses traces, que pourraient-ils faire ? seuls contre tant d’ennemis, cette lutte serait insensée, impossible, ils succomberaient sans le sauver !

 

Le lever du soleil trouva don Tadeo plongé dans ces tristes pensées, sans que le sommeil eût une seconde clos ses paupières fatiguées.

 

Cependant tout était en rumeur dans le camp ; les chevaux furent sellés, et après un repas fait à la hâte, le voyage continua.

 

Cette journée s’écoula sans aucun incident digne d’être rapporté.

 

Le soir on campa de même que la veille sur le sommet d’une colline ; seulement, comme les Araucans se savaient à l’abri d’une surprise, ils ne prirent pas d’aussi grandes précautions que la nuit précédente pour leur sûreté, bien que cependant ils élevassent des retranchements.

 

Don Tadeo vaincu enfin par la fatigue, tomba dans un sommeil de plomb, dont il ne sortit qu’au moment du départ.

 

Antinahuel avait, le soir précédent, expédié un exprès en avant ; cet homme rejoignit le camp à l’instant où la troupe reprenait sa marche.

 

Il paraît qu’il était porteur d’une bonne nouvelle, car en écoutant son rapport, le chef sourit à plusieurs reprises.

 

Puis, sur un signe de Antinahuel, toute la troupe s’élança au galop, s’enfonçant de plus en plus dans les montagnes.

 

LXXX

L’ULTIMATUM.


Antinahuel avait rejoint depuis deux jours déjà les mosotones auxquels il avait confié la garde de doña Rosario.

 

Les deux troupes étaient confondues en une seule.

 

Le toqui avait eu d’abord l’intention de traverser les premiers plateaux des Andes et de se retirer chez les Puelches.

 

Mais la bataille qu’il avait perdue avait eu pour les Araucans des conséquences terribles.

 

Leurs principales tolderias avaient été incendiées par les Espagnols, leurs villes saccagées, les habitants tués ou emmenés prisonniers.

 

Ceux qui avaient pu fuir avaient d’abord erré sans but dans les bois ; mais dès qu’ils avaient appris que le toqui était parvenu à s’échapper, ils s’étaient réunis et lui avaient expédié des envoyés, pour lui demander secours et l’obliger à se remettre à la tête d’une armée destinée à sauvegarder leurs frontières.

 

Antinahuel, heureux du mouvement de réaction qui s’opérait parmi ses compatriotes, en avait profité pour affermir son pouvoir chancelant depuis la défaite qu’il avait éprouvée.

 

Il avait changé son itinéraire et s’était, à la tête d’une centaine d’hommes seulement, rapproché du Biobio, tandis que par son ordre ses autres guerriers s’étaient dispersés sur tout le territoire pour appeler le peuple aux armes.

 

Le toqui ne prétendait plus comme autrefois étendre la domination araucanienne ; son seul désir était maintenant d’obtenir, les armes à la main, une paix qui ne fût pas trop désavantageuse pour ses compatriotes.

 

En un mot, il voulait réparer autant que possible les désastres causés par sa folle ambition.

 

Pour une raison que seul Antinahuel connaissait, don Tadeo et doña Rosario ignoraient complètement qu’ils se trouvaient aussi près l’un de l’autre ; la Linda était demeurée invisible, don Tadeo se croyait encore séparé de sa fille par une grande distance.

 

Antinahuel avait assis son camp au sommet de la montagne où quelques jours auparavant il se trouvait avec toute l’armée indienne, dans cette forte position qui commandait le gué du Biobio.

 

Seulement l’aspect de la frontière chilienne avait changé.

 

Une batterie de huit pièces de canon avait été élevée pour défendre le passage, et l’on apercevait distinctement de fortes patrouilles de lanceros qui parcouraient la rive et surveillaient avec soin les mouvements des Indiens.

 

Il était environ deux heures de l’après-midi. À part quelques sentinelles araucaniennes appuyées immobiles sur leurs longues lances en roseau, le camp semblait désert ; un silence profond régnait partout.

 

Les guerriers, accablés par la chaleur, s’étaient retirés sous l’ombre des arbres et des buissons pour faire la sieste.

 

Soudain un appel de trompette retentit sur le bord opposé du fleuve.

 

L’Ulmen chargé de la garde des avant-postes fit répondre par un appel semblable et sortit pour s’enquérir de la cause de ce bruit.

 

Trois cavaliers revêtus de riches uniformes se tenaient sur la rive ; près d’eux un trompette faisait flotter un drapeau parlementaire.

 

L’Ulmen arbora le même signe et s’avança dans l’eau au-devant des cavaliers, qui de leur côté avaient pris le gué.

 

Arrivés à moitié de la largeur du fleuve, les quatre cavaliers s’arrêtèrent d’un commun accord et se saluèrent courtoisement.

 

– Que veulent les chefs de faces pâles ? demanda l’Ulmen avec hauteur.

 

Un des cavaliers répondit aussitôt :

 

– Va dire à celui que tu nommes le toqui des Aucas, qu’un officier supérieur de l’armée chilienne a une communication importante à lui faire.

 

L’œil de l’Indien étincela sous sa fauve prunelle à cette insulte ; mais reprenant presque aussitôt un visage impassible :

 

– Je vais m’informer si notre grand toqui est disposé à vous recevoir, dit-il dédaigneusement ; mais je doute qu’il daigne écouter des Chiaplo-Huincas.

 

– Drôle ! reprit le premier interlocuteur avec colère, hâte-toi de m’obéir, ou sinon…

 

– Soyez patient, don Gregorio, au nom du ciel ! s’écria un des deux officiers en s’interposant.

 

L’Ulmen s’était éloigné.

 

Au bout de quelques minutes il fit du rivage signe aux Chiliens qu’ils pouvaient avancer.

 

Antinahuel, assis à l’ombre d’un magnifique espino, attendait les parlementaires, entouré de cinq ou six de ses Ulmènes les plus dévoués.

 

Les trois officiers s’arrêtèrent devant lui et restèrent immobiles sans descendre de cheval.

 

– Que voulez-vous ? dit-il d’une vois dure.

 

– Écoutez mes paroles et retenez-les bien, repartit don Gregorio.

 

– Parlez et soyez bref, fit Antinahuel.

 

Don Gregorio haussa les épaules avec dédain.

 

– Don Tadeo de Leon est entre vos mains, dit-il.

 

– Oui, l’homme auquel vous donnez ce nom est mon prisonnier.

 

– Fort bien ; si demain à la troisième heure du jour il ne nous est pas rendu sain et sauf, les otages que nous avons pris et plus de quatre-vingts prisonniers qui sont en notre pouvoir seront passés par les armes à la vue des deux camps, sur le bord même de la rivière.

 

– Vous ferez ce que vous voudrez, cet homme mourra, répondit froidement le chef. Antinahuel n’a qu’une parole : il a juré de tuer son ennemi, il le tuera.

 

– Ah ! c’est ainsi ? eh bien, moi, don Gregorio Peralta, je vous jure que de mon côté je tiendrai strictement la promesse que je viens de vous faire.

 

Et tournant bride subitement, il s’éloigna suivi de ses deux compagnons.

 

Cependant il entrait plus de bravade que d’autre chose dans la menace faite par Antinahuel ; si l’orgueil ne l’avait pas retenu, il aurait renoué l’entretien, car il savait que don Gregorio n’hésiterait pas à faire ce dont il l’avait menacé.

 

Le chef regagna tout pensif son camp et entra sous son toldo.

 

La Linda, assise dans un coin sur des pellones, réfléchissait ; doña Rosario s’était laissée aller au sommeil.

 

À la vue de la jeune fille, je ne sais quelle émotion éprouva le chef, mais le sang reflua avec force à son cœur, et s’élançant vers elle, il imprima un ardent baiser sur ses lèvres entr’ouvertes.

 

Doña Rosario se réveilla en sursaut, bondit à l’autre extrémité du toldo en poussant un cri d’épouvante, et jeta autour d’elle un regard vague, comme pour implorer un secours que malheureusement elle ne pouvait pas espérer.

 

– Que signifie cela ? s’écria le chef avec colère, d’où vient cet effroi que je t’inspire, jeune fille ?

 

Et il fit quelques pas pour se rapprocher d’elle.

 

– N’avancez pas ! n’avancez pas ! au nom du ciel ! s’écria-t-elle.

 

– Pourquoi ces grimaces ? tu es à moi, te dis-je, jeune fille ; bon gré malgré, il faudra que tu cèdes à mes désirs !

 

– Jamais ! fit-elle avec angoisse.

 

– Allons donc, dit-il ; je ne suis pas une face pâle, moi, les pleurs de femmes ne me font rien, je veux que tu sois à moi !

 

Il s’avança résolument vers elle.

 

La Linda, toujours plongée dans ses réflexions, semblait ne pas s’apercevoir de ce qui se passait auprès d’elle.

 

– Madame ! madame ! s’écria la jeune fille en se réfugiant à ses côtés ; au nom de ce qu’il y a de plus sacré sur la terre, défendez-moi, je vous en prie !

 

La Linda releva la tête, la regarda froidement et éclatant tout à coup d’un rire sec et nerveux qui glaça la pauvre enfant d’épouvante :

 

– Ne t’ai-je pas avertie de ce qui t’attendait ici ? dit-elle en la repoussant durement ; que ton sort s’accomplisse !

 

Doña Rosario fit quelques pas en arrière en trébuchant, les yeux hagards et le corps agité de mouvements convulsifs.

 

– Oh ! s’écria-t-elle d’une voix déchirante, maudite ! soyez maudite ! femme sans cœur !

 

– Allons, reprit Antinahuel avec fureur, finissons-en !

 

Il se précipita vers elle.

 

La malheureuse échappa encore à cette flétrissante atteinte.

 

C’était un horrible spectacle que celui de la scène qui se passait sous ce toldo.

 

Cette jeune fille qui fuyait çà et là, haletante et à demi-folle de frayeur devant cet Indien féroce qui la poursuivait ; et cette femme qui, tranquillement assise devant la porte dont elle barrait le passage, applaudissait aux efforts du misérable.

 

– Chienne ! s’écria tout à coup Antinahuel en s’adressant à la Linda, aide-moi au moins à la saisir.

 

– Ma foi non ! répondit en riant la courtisane ; cette chasse de la colombe par le vautour me divertit trop pour que je m’en mêle.

 

À cette réponse cynique, la fureur du chef ne connut plus de bornes ; d’un coup de pied il envoya la Linda rouler à dix pas en dehors, et s’élança d’un bond de jaguar sur sa victime qu’il arrêta par sa robe.

 

Doña Rosario était perdue.

 

Soudain elle se redressa, un éclair passa dans son regard, et fixant résolument son bourreau confondu :

 

– Arrière ! s’écria-t-elle en brandissant son poignard ; arrière, ou je me tue !

 

Malgré lui le misérable demeura immobile, cloué au sol.

 

Il comprit que ce n’était pas une vaine menace que lui faisait la jeune fille.

 

En ce moment une main se posa sur son épaule.

 

Il se retourna.

 

Le visage hideux et grimaçant de la Linda se pencha à son oreille :

 

– Aie l’air de céder, murmura-t-elle à voix basse ; je te promets de te la livrer cette nuit sans défense.

 

Antinahuel la regarda d’un œil soupçonneux.

 

La courtisane souriait.

 

– Tu me le promets ? dit-il d’une voix rauque.

 

– Sur mon salut éternel ! répondit-elle.

 

Cependant doña Rosario, l’arme haute et le corps penché en avant, attendait le dénouement de cette scène effroyable.

 

Avec une facilité que les Indiens possèdent seuls, Antinahuel avait composé son visage et entièrement changé l’expression de sa physionomie.

 

Il lâcha le bord du vêtement que jusque-là il avait tenu, et fit quelques pas en arrière :

 

– Que ma sœur me pardonne, dit-il d’une vois douce ; j’étais fou, on ne doit rien exiger des femmes par la force. La raison est rentrée dans mon esprit, que ma sœur se calme, elle est en sûreté maintenant, je me retire, je reparaîtrai en sa présence que sur son ordre exprès.

 

Après avoir salué la jeune fille qui ne savait à quoi attribuer sa délivrance, il sortit du toldo.

 

Dès qu’elle fut seule, doña Rosario se laissa tomber épuisée sur le sol et fondit en larmes.

 

Cependant Antinahuel avait résolu de lever son camp et de s’éloigner, certain que s’ils perdaient sa trace, les Chiliens n’oseraient massacrer leurs otages et leurs prisonniers dans la crainte de causer la mort de don Tadeo.

 

Ce projet était bon, le chef le mit de suite à exécution avec une adresse telle que les Chiliens ne se doutèrent pas du départ des Araucans.

 

Un peu en avant du convoi, la Linda et doña Rosario marchaient sous la garde de quelques mosotones.

 

La jeune fille, brisée par les émotions terribles qu’elle avait éprouvées, ne se tenait que difficilement à cheval ; une fièvre intense s’était emparée d’elle, ses dents claquaient avec force, et elle jetait autour d’elle des regards empreints de folie.

 

– J’ai soif ! murmura-t-elle d’une voix presque inarticulée.

 

Sur un signe de la Linda, un des mosotones s’approcha, et détachant une gourde qu’il portait pendue au côté :

 

– Que ma sœur boive, dit-il.

 

L’enfant s’empara de la gourde, la colla à ses lèvres et but à longs traits.

 

La Linda fixait les yeux sur elle avec une expression étrange.

 

– Bon, dit-elle sourdement.

 

– Merci, murmura doña Rosario en rendant la gourde presque vide.

 

Cependant peu à peu ses yeux s’alourdirent, un engourdissement général s’empara d’elle et elle tomba en arrière en murmurant d’une voix éteinte :

 

– Mon Dieu ! que se passe-t-il donc en moi ? je crois que je vais mourir !

 

Un mosotone la reçut dans ses bras et la plaça sur le devant de sa selle.

 

Tout à coup la jeune fille se redressa comme frappée d’une commotion électrique, ouvrit un œil sans regard et s’écria d’une voix déchirante :

 

– À mon secours !

 

Elle retomba.

 

À ce cri d’appel suprême poussé par la jeune fille, la Linda sentit malgré elle son cœur défaillir, elle eut un instant de vertige ; mais se remettant presque aussitôt :

 

– Je suis folle, dit-elle avec un sourire.

 

Elle fit signe au mosotone qui portait doña Rosario de s’approcher et l’examina attentivement.

 

– Elle dort, murmura-t-elle avec une expression de haine satisfaite ; quand elle se réveillera, je serai vengée.

 

En ce moment la position de Antinahuel était assez critique : trop faible pour rien entreprendre contre les Chiliens qu’il voulait contraindre à lui accorder une paix avantageuse pour son pays, il cherchait à gagner du temps en parcourant la frontière de façon à ce que ses ennemis ne sachant où le trouver, ne pussent lui imposer des conditions qu’il ne voulait pas accepter. Bien que les Aucas répondissent à l’appel de ses émissaires et se levassent avec empressement pour venir grossir ses rangs, il fallait donner aux tribus, la plupart fort éloignées, le temps de se concentrer sur le point qu’il leur avait indiqué.

 

De leur côté, les Espagnols dont la tranquillité intérieure était désormais assurée grâce à la mort du général Bustamente, ne se souciaient que fort médiocrement de continuer une guerre qui n’avait plus d’intérêt pour eux. Ils avaient besoin de la paix afin de réparer les maux causés par la guerre civile ; aussi se bornaient-ils à garnir leurs frontières et cherchaient-ils, par tous les moyens, à amener des conférences sérieuses avec les principaux chefs araucans.

 

Don Gregorio Peralta avait été blâmé de la menace qu’il avait faite à Antinahuel, lui-même avait reconnu la folie de sa conduite en apprenant le départ du toqui avec son prisonnier.

 

Un autre système avait donc été adopté. On avait seulement gardé en otage dix des principaux chefs, les autres bien endoctrinés et chargés de présents avaient été rendus à la liberté.

 

Tout portait à croire que ces chefs de retour dans leurs tribus respectives emploieraient leur influence pour conclure la paix et démasquer devant le conseil les menées de Antinahuel, menées qui avaient mis la nation à deux doigts de sa perte.

 

Les Araucans sont passionnés pour la liberté, pour eux toute considération cède devant celle-là : être libre !

 

Aussi était-il facile de prévoir que les Aucas, malgré leur profonde vénération pour leur toqui, n’hésiteraient pas à le déposer, lorsque leurs chefs d’une part et les capitaines d’amis – capitanes de amigos – de l’autre, leur feraient comprendre que cette liberté était compromise et qu’ils s’exposaient à en être privés pour toujours, à tomber sous le joug espagnol, s’ils continuaient leur politique agressive.

 

LXXXI

UNE FURIE.


Après une marche de cinq ou six lieues tout au plus, Antinahuel fit camper sa troupe.

 

Les guerriers qui l’accompagnaient étaient presque tous de sa tribu, aussi lui étaient-ils dévoués jusqu’au fanatisme.

 

Dès que les feux furent allumés, la Linda s’approcha du chef.

 

– J’ai tenu ma promesse, lui dit-elle.

 

L’œil du toqui étincela.

 

– Ainsi la jeune fille ?… demanda-t-il d’une voix sourde.

 

– Elle dort, reprit-elle avec un hideux sourire, tu peux en faire ce que tu voudras.

 

– Bon, murmura-t-il avec joie.

 

Il fit quelques pas dans la direction du toldo élevé à la hâte, sous lequel sa victime avait été transportée ; mais s’arrêtant subitement :

 

– Non, dit-il, plus tard ; et s’adressant à sa complice : pour combien de temps ma sœur a-t-elle endormi la jeune fille ?

 

– Elle ne s’éveillera qu’au point du jour, répondit-elle.

 

Un sourire de satisfaction éclaira les traits du chef.

 

– Bien, ma sœur est adroite, je vois à présent qu’elle sait tenir ses promesses. Je suis forcé de m’éloigner pendant quelques heures avec la moitié de mes guerriers, à mon retour je rendrai visite à ma prisonnière.

 

Ces dernières paroles furent prononcées d’un ton qui ne laissait aucun doute sur le sens qu’il y attachait.

 

– Je veux montrer à ma sœur, continua-t-il, que je ne suis pas ingrat et que moi aussi je tiens fidèlement ma parole.

 

La Linda tressaillit en fixant sur lui un regard interrogateur.

 

– De quelle parole parle mon frère ? demanda-t-elle.

 

Antinahuel sourit.

 

– Ma sœur a un ennemi que depuis longtemps elle poursuit, sans pouvoir l’atteindre.

 

– Don Tadeo !

 

– Oui, cet ennemi est aussi le mien.

 

– Eh bien ?

 

– Il est en mon pouvoir !

 

Don Tadeo est le prisonnier de mon frère ?

 

– Il est ici !

 

L’œil de la Linda lança un éclair, sa prunelle se dilata comme celle d’une hyène.

 

– Enfin ! s’écria-t-elle avec joie, je rendrai donc à cet homme toutes les tortures qu’il m’a infligées !

 

– Oui, je le livre à ma sœur, elle est libre de lui faire subir toutes les insultes que son esprit inventif lui fournira.

 

– Oh ! s’écria-t-elle d’une voix qui glaça d’épouvante le chef lui-même, je ne lui infligerai qu’un supplice, mais il sera terrible !

 

– Prends garde, femme, répondit Antinahuel en lui comprimant fortement le bras dans sa main de fer et en la regardant en face, prends garde que la haine ne t’égare : la vie de cet homme est à moi, je veux la lui arracher moi-même.

 

– Oh ! fit-elle avec raillerie, ne crains rien, toqui des Araucans, je te rendrai ta victime saine et sauve ; les tortures que je prétends lui infliger sont toutes morales, je ne suis pas un homme, moi, ma seule arme est la langue !

 

– Oui, mais cette arme a deux tranchants, souvent elle tue.

 

– Je te le rendrai, te dis-je. Où est-il ?

 

– Là, répondit le chef en désignant une hutte en feuillages, mais n’oublie pas mes recommandations.

 

– Je ne les oublierai pas, répliqua-t-elle avec un ricanement sauvage.

 

Et elle se précipita vers la hutte.

 

– Il n’y a que les femmes qui sachent haïr, murmura Antinahuel en la suivant des yeux.

 

Une vingtaine de guerriers attendaient leur chef à l’entrée du camp.

 

Celui-ci sauta en selle et s’éloigna avec eux après avoir jeté un dernier regard à la Linda, qui en ce moment disparaissait dans la hutte.

 

Bien que par orgueil il n’en eût rien laissé paraître, les menaces de don Gregorio avaient produit sur Antinahuel une forte impression.

 

Il craignait avec raison que l’officier chilien ne massacrât ses prisonniers et ses otages. Les conséquences de cette action auraient été terribles pour lui, et lui auraient fait perdre sans retour le prestige dont il jouissait encore auprès de ses compatriotes ; aussi, contraint pour la première fois de sa vie, de plier, il avait résolu de retourner sur ses pas et de s’aboucher avec cet homme qu’il croyait assez connaître pour être certain que, sans hésiter, il ferait ce qu’il avait dit.

 

Doué d’une grande finesse, Antinahuel se flattait d’obtenir de don Gregorio, un délai qui lui permettrait de sacrifier son prisonnier sans être inquiété.

 

Mais l’heure pressait, il n’avait pas une minute à perdre ; aussi, à peine le camp avait-il été dressé, qu’il en avait provisoirement confié la garde à un Ulmen dévoué, et s’était à toute bride lancé, suivi de ses mosotones, dans la direction du gué du Biobio, afin d’arriver aux avant-postes chiliens avant l’heure marquée par don Gregorio pour ses terribles représailles, c’est-à-dire quelques instants avant le lever du soleil.

 

Il était à peine huit heures du soir. Antinahuel n’avait que six lieues à faire ; il se flattait donc si rien ne contrariait ses projets d’arriver bien avant l’heure et même, d’être de retour vers le milieu de la nuit auprès des siens.

 

Aussi s’était-il éloigné joyeux en songeant à ce qui l’attendait au camp après son expédition.

 

Nous avons dit que la Linda avait pénétré dans la hutte qui servait de refuge à don Tadeo.

 

Celui-ci était assis sur un amas de feuilles sèches dans un coin de cette hutte, le dos appuyé contre un arbre, les bras croisés sur la poitrine et la tête baissée.

 

Absorbé par les amères pensées qui lui montaient au cœur, il ne s’était pas aperçu de la présence de la Linda qui, immobile à deux pas de lui, l’examinait avec une expression de rage et de haine satisfaite.

 

Depuis plusieurs jours déjà il était prisonnier de Antinahuel, sans que celui-ci, préoccupé par les difficultés de sa position critique, parût songer à assouvir la haine qu’il lui avait vouée.

 

Mais don Tadeo connaissait trop bien le caractère des Indiens, pour voir dans cet oubli apparent autre chose qu’un répit qui ne ferait que rendre plus terrible le supplice qui l’attendait.

 

Bien qu’il fût dévoré d’inquiétudes au sujet de sa fille, il n’avait pas osé, de crainte de commettre une imprudence, s’informer d’elle ou seulement prononcer son nom devant le chef.

 

Obligé de renfermer soigneusement au fond de son cœur les douleurs qui le torturaient, cet homme si grand, si fort et si énergique, sentait que son courage était à bout, sa volonté brisée, et que, désormais il restait sans forces pour soutenir cette lutte atroce, cette agonie de toutes les secondes, martyre qui ne peut se comparer à aucun autre.

 

Il désirait ardemment en finir avec cette existence de souffrances continuelles. Si la pensée de sa fille n’avait pas rempli toute son âme, certes il se fût tué pour terminer ce supplice, mais l’image de l’innocente et suave créature qui était sa seule joie, le défendait contre lui-même et chassait l’idée du suicide.

 

– Eh bien ? lui dit une voix sombre, à quoi songes-tu, don Tadeo ?

 

Celui-ci tressaillit à cet accent qu’il connaissait ; il releva là tête, et fixant la Linda :

 

– Ah ! répondit-il d’un ton amer, c’est vous ? je m’étonnais de ne pas vous voir.

 

– Oui, n’est-ce pas ? reprit-elle en raillant ; tu m’attendais, eh bien ! me voilà, nous sommes encore une fois face à face.

 

– Ainsi que les hyènes, l’odeur du sang t’attire ; tu accours mendier ta part de la curée que te prépare ton digne acolyte.

 

– Moi ! allons donc, don Tadeo, tu te méprends étrangement sur mon caractère ; non, non, ne suis-je pas ta femme ! celle que tu chérissais tant naguère ! je viens comme une épouse soumise et tendre t’assister à tes derniers moments, afin de te rendre la mort plus douce.

 

Don Tadeo haussa les épaules avec dégoût.

 

– Tu dois être reconnaissant de ce que je fais ? reprit-elle.

 

Don Tadeo la regarda un instant avec une expression de pitié suprême :

 

– Écoutez, lui dit-il, vos insultes n’arriveront jamais à la hauteur de mon mépris : je ne vous hais pas, vous n’êtes pas digne de ma colère. En ce moment où vous venez aussi imprudemment me railler, je pourrais vous écraser comme un reptile immonde ; mais je dédaigne de me venger de vous, mon bras se souillerait en vous touchant : on ne châtie pas des ennemis tels que vous ! Faites, agissez, parlez, insultez-moi, inventez les plus atroces calomnies que pourra vous inspirer votre génie infernal, je ne vous répondrai pas ! concentré tout en moi-même, vos insultes, comme un vain son, frapperont mon oreille sans que mon esprit cherche seulement à les comprendre.

 

Et il tourna le dos à son ennemie, sans plus s’occuper d’elle. La Linda éclata de rire.

 

– Oh ! s’écria-t-elle, je saurai bien vous contraindre à m’écouter, mon cher mari ; vous autres hommes, vous êtes tous les mêmes, vous vous arrogez tous les droits comme vous avez toutes les vertus ! nous, nous sommes des êtres méprisables, des créatures sans cœur, condamnées à être vos très-humbles servantes et à souffrir le sourire aux lèvres les insultes dont il vous plaît de nous abreuver ! oui ! j’ai été pour vous une femme indigne, une épouse infidèle ! mais vous, toujours vous avez été un mari modèle, n’est-ce pas ? jamais sous le toit conjugal vous n’avez donné lieu à aucun soupçon, prise à aucune calomnie ? c’est moi qui ai eu tous les torts ; vous avez raison, c’est moi qui vous ai volé votre enfant, n’est-ce pas ?

 

Elle s’arrêta.

 

Don Tadeo ne bougea pas.

 

Au bout d’un instant elle reprit :

 

– Voyons, pas de feinte entre nous, parlons à cœur ouvert pour la dernière fois, soyons francs l’un avec l’autre, à quoi bon employer de vils subterfuges ? vous êtes prisonnier de votre plus implacable ennemi, les plus affreuses tortures vous attendent ; dans quelques instants peut-être, le supplice qui vous menace fondra sur votre tête altière avec ces horribles raffinements que les Indiens, ces bourreaux experts entre tous, savent inventer pour n’ôter à leur victime la vie que morceau à morceau ; eh bien, ce supplice, je puis vous le faire éviter ; cette vie que vous ne comptez plus que par secondes, je puis vous la rendre, belle, longue et glorieuse ; en un mot, je puis d’un mot, d’un geste, d’un signe, vous faire libre immédiatement. Antinahuel est absent, cela m’est facile ! je ne vous demande qu’une chose, je me trompe, une parole ; ce mot, dites-le, don Tadeo : où est ma fille ?

 

Elle s’arrêta haletante.

 

Don Tadeo haussa les épaules, mais ne répondit pas.

 

La Linda grinça des dents avec rage, ses traits se contractaient, son visage devint hideux.

 

– Oh ! s’écria-t-elle avec un mouvement de fureur, cet homme est une barre de fer ! rien ne peut le toucher, aucune parole n’est assez forte pour l’émouvoir ! démon ! démon ! oh ! que je te déchirerais avec bonheur ! Mais non, reprit-elle au bout d’un instant, j’ai tort, pardonnez-moi, don Tadeo, je ne sais ce que je dis, la douleur me rend folle, ayez pitié de moi, je suis femme, je suis mère, j’adore mon enfant, ma pauvre petite fille que je n’ai pas vue depuis si longtemps, qui a toujours été privée de mes baisers et de mes caresses, rendez-la-moi, don Tadeo, je vous bénirai ! oh ! vous êtes homme, vous avez du courage, la mort ne vous épouvante pas, j’ai eu tort de vous menacer, c’est à votre cœur que je devais m’adresser, à votre cœur qui est noble, qui est généreux, vous m’auriez comprise, vous auriez eu pitié de moi, car vous êtes bon ; oh ! si vous saviez quelle effroyable souffrance c’est pour une mère d’être privée de son enfant ! son enfant, c’est son sang, c’est sa chair, c’est sa vie ! oh ! c’est un crime d’enlever une fille à sa mère !… Don Tadeo, je vous en supplie, rendez-moi mon enfant !… voyez, je suis à vos genoux, je vous implore, je pleure, don Tadeo, rendez-moi mon enfant !…

 

Elle s’était jetée en sanglotant aux pieds de don Tadeo et avait saisi son poncho.

 

Celui-ci se retourna froidement, retira son poncho et la repoussa d’un geste plein d’un écrasant mépris, en lui disant d’une voix sombre :

 

– Retirez-vous ! madame !

 

– Ah ! c’est ainsi ! s’écria-t-elle d’une voix saccadée ; je vous implore, je me traîne pantelante de douleur à vos genoux, et vous me raillez ! prières et menaces sont également impuissantes sur vous ! rien ne peut toucher votre cœur de granit ! démon à face humaine qui riez de la douleur d’une mère, croyez-vous donc être invulnérable et que je ne saurai pas trouver le défaut de la cuirasse ? Prends garde, don Tadeo, je te réserve une torture plus affreuse cent fois que celles que tu m’infliges ! oh ! j’ai ma vengeance toute prête ! si je le veux, dans un instant, toi, si altier, si fier, à ton tour tu tomberas à mes pieds pour implorer ma pitié ! prends garde, don Tadeo, prends garde !

 

Le Roi des ténèbres sourit avec dédain.

 

– Quel supplice plus terrible pouvez-vous m’infliger que celui de m’imposer votre présence ? dit-il.

 

– Insensé ! reprit-elle, qui joue avec moi comme un jaguar joue avec un lièvre ! fou, qui croit que je ne puis pas l’atteindre ! te figures-tu donc être seul entre mes mains ?

 

– Que voulez-vous dire ? s’écria don Tadeo en se levant vivement.

 

– Ah ! s’écria-t-elle avec une joie féroce, j’ai touché juste cette fois !

 

– Parlez ! parlez ! s’écria-t-il avec agitation.

 

– Et si cela ne me plaît pas ? répliqua-t-elle avec ironie ; si je veux, moi aussi, garder le silence ! ah ! ah ! ah !

 

Et elle éclata d’un rire strident.

 

– Mais non, reprit-elle avec sarcasme ; je ne suis pas méchante, moi, viens, don Tadeo, je vais te montrer celle que tu cherches vainement depuis si longtemps, et que sans moi tu ne reverrais jamais ! Et je suis généreuse, ajouta-t-elle d’une voix railleuse, je te dispense même de m’être reconnaissant pour l’énorme service que je vais te rendre ! viens !

 

Elle sortit vivement de la hutte. Don Tadeo se précipita sur ses pas, le cœur serré par un horrible pressentiment.

 

LXXXII

COUP DE FOUDRE.


Les Araucans disséminés dans le camp virent avec étonnement passer ces deux personnes qui semblaient en proie à la plus grande agitation.

 

Mais avec l’insouciance et l’impassibilité qui les caractérisent, ils ne jugèrent pas à propos d’intervenir entre elles.

 

Doña Maria s’élança dans le toldo, suivie par don Tadeo.

 

Doña Rosario dormait étendue sur un lit de feuilles sèches recouvertes de peaux de mouton.

 

Elle avait les bras en croix sur la poitrine ; son visage était pâle, ses traits tirés et fatigués, deux lignes humides sur ses joues creusées, montraient des traces de larmes taries depuis peu.

 

Elle avait l’apparence d’une morte.

 

Don Tadeo s’y trompa.

 

– Mon Dieu ! s’écria-t-il avec désespoir, elle est morte !

 

Et il s’élança éperdu vers elle.

 

La Linda le retint.

 

– Non, dit-elle, elle dort.

 

– Mais, reprit-il avec défiance, ce sommeil ne peut être naturel, notre arrivée l’aurait éveillée.

 

– Ce sommeil, en effet, n’est pas naturel, c’est à moi qu’elle le doit.

 

Don Tadeo lui jeta un regard inquisiteur.

 

– Oh ! rassure-toi, fit-elle avec ironie, elle est bien vivante, seulement il fallait qu’elle s’endormît.

 

Don Tadeo resta muet.

 

– Tu ne me comprends pas, reprit-elle, je vais m’expliquer, cette jeune fille que tu aimes tant…

 

– Oh ! oui, je l’aime, interrompit-il, pauvre enfant, était-ce donc ainsi que je devais la retrouver !

 

La Linda sourit avec amertume.

 

– C’est moi qui te l’ai enlevée.

 

– Malheureuse !

 

– Je te hais et je me venge ! je sais l’amour profond que tu portes à cette créature : te l’enlever était te frapper au cœur, je l’ai prise !… Je voulais d’abord l’envoyer esclave dans le fond des Pampas, au grand Chaco, que sais-je !

 

– Misérable ! s’écria don Tadeo avec une sourde colère.

 

– Oui, en effet, reprit la Linda en souriant et feignant de se méprendre à l’exclamation de son ennemi, cette vengeance était misérable, elle n’atteignait pas le but que je me proposais, mais j’étais cependant sur le point de m’en contenter, lorsque le hasard vint m’offrir celle qui seule pouvait me satisfaire en te brisant le cœur.

 

– Quelle épouvantable infamie a imaginée ce monstre, murmura don Tadeo qui contemplait avec inquiétude la jeune fille endormie.

 

– Antinahuel, l’ennemi de ta race, le tien, était amoureux de cette femme.

 

– Oh ! s’écria-t-il avec horreur.

 

– Oui, il l’aimait, continua impassiblement la Linda, je résolus de la lui vendre, ce que je fis ; seulement, lorsque le chef voulut profiter des droits que je lui avais donnés sur sa prisonnière, celle-ci se redressa, et s’arma soudain d’un poignard dont elle menaça de se tuer.

 

– Noble enfant ! murmura-t-il avec attendrissement.

 

– N’est-ce pas ? fit la Linda avec ironie, j’eus pitié d’elle, et comme je ne voulais pas sa mort, mais bien son déshonneur, ce soir je lui ai fait verser de l’opium qui la livrera sans défense aux caresses de Antinahuel : dans une heure tout sera dit, elle sera la maîtresse du grand toqui des Araucans. Comment trouves-tu ma vengeance, ai-je atteint mon but, cette fois ?

 

Don Tadeo ne répondit pas, ce cynisme effroyable dans une femme, l’épouvantait.

 

– Eh bien ! reprit-elle d’une voix moqueuse, tu ne dis rien ?

 

Il la regarda un instant d’un œil égaré, puis il éclata tout à coup d’un rire strident et convulsif.

 

– Folle ! folle ! s’écria-t-il d’une voix vibrante, ah ! Tu t’es vengée, dis-tu ! folle ! comment, tu es mère, tu adores ta fille, et froidement, de parti pris, tu conçois de pareils crimes ! mais tu ne crois donc pas en Dieu ? tu ne crains donc pas que sa justice t’écrase ? folle ! sais-tu ce que tu as fait ?

 

– Ma fille ! tu as parlé de ma fille ! rends-la-moi ! dis-moi où elle est, et je te le jure, je sauverai cette femme ; ma fille ! oh ! si je la voyais !

 

– Ta fille, malheureuse ! serpent gonflé de fiel, peux-tu songer encore à elle, après les crimes que tu as commis !

 

– Oh ! si je la retrouvais, je l’aimerais tant, quelle me pardonnerait !

 

– Crois-tu ? fit don Tadeo avec une ironie écrasante.

 

– Oh ! oui, une fille ne peut haïr sa mère !

 

Don Tadeo la prit violemment par le bras et la jetant rudement au pied de l’amas de feuilles sur lequel reposait doña Rosario :

 

– Demande-le-lui donc à elle-même ! s’écria-t-il d’une voix éclatante.

 

– Ah ! fit, elle avec désespoir, que dis-tu ? que dis tu, Tadeo ?

 

– Je dis, misérable, que cette innocente créature après laquelle tu t’es acharnée comme une hyène, cette pauvre enfant à laquelle tu as fait souffrir un martyre sans nom, est ta fille !… ta fille, entends-tu ?… Celle que tu prétends tant aimer et qu’il n’y a qu’un instant tu me redemandais avec tant d’insistance !…

 

La Linda resta un instant immobile comme frappée de la foudre.

 

Soudain elle se redressa et éclatant d’un rire de démon :

 

– Bien joué ! s’écria-t-elle, bien joué, don Tadeo ! vrai Dieu ! une seconde j’ai cru que tu me disais la vérité et que cette créature était réellement ma fille !

 

– Oh ! murmura don Tadeo, cette misérable ne reconnaît pas son enfant, elle n’a pas de cœur puisque rien ne lui crie que cette victime qu’elle sacrifie à sa honteuse vengeance est son enfant !

 

– Non, je ne te crois pas ! ce n’est pas possible ! Dieu n’aurait pas permis un si grand crime !… quelque chose m’aurait avertie que c’était elle.

 

– Ceux que Dieu veut perdre il les aveugle, misérable femme ; il fallait un châtiment exemplaire à sa justice que tu as lassée !

 

La Linda tournait dans le toldo comme une bête fauve en poussant des cris inarticulés et en répétant incessamment d’une voix brisée :

 

– Non ! non ! ce n’est pas ma fille ! Dieu ne l’aurait pas permis.

 

Un vif sentiment de haine s’empara malgré lui de don Tadeo à la vue de cette immense douleur ; lui aussi voulut se venger.

 

– Insensée, lui dit-il, cette enfant que je t’ai ravie n’avait-elle pas un signe, une marque quelconque à laquelle il te fût possible de la reconnaître ; tu dois le savoir, toi sa mère ?

 

– Oui ! oui ! fit-elle d’une vois basse et saccadée, attends ! attends !

 

Et se jetant à deux genoux, elle se pencha sur doña Rosario endormie en écartant vivement le rebozo qui couvrait son cou et ses épaules.

 

Tout à coup elle se redressa en poussant un cri déchirant.

 

– Mon enfant ! s’écria-t-elle ; c’est elle ! c’est mon enfant !

 

Elle avait aperçu trois grains noirs qui se trouvaient sur l’épaule droite de la jeune fille.

 

Soudain son corps fut agité de mouvements convulsifs, son visage se décomposa horriblement, ses yeux démesurément ouverts parurent vouloir sortir de leur orbite ; elle pressa ses deux mains avec force sur sa poitrine, poussa un râle sourd qui ressemblait à un rugissement et roula sur le sol en criant avec un accent impossible à rendre :

 

– Ma fille ! ma fille ! oh ! je la sauverai !

 

Elle rampa avec des mouvements de bête fauve jusqu’aux pieds de la pauvre enfant qui dormait toujours, et lui baisa les pieds avec frénésie.

 

– Rosario ! ma fille, s’écriait-elle, d’une voix entrecoupée par les sanglots, c’est moi, ta mère ! reconnais-moi ! mon Dieu ! elle ne m’entend pas, elle ne me répond pas ! Rosario ! Rosario !

 

– C’est toi qui l’as tuée, lui dit implacablement don Tadeo ; mère dénaturée qui as froidement tramé le déshonneur de ton enfant ! mieux vaut qu’elle ne se réveille jamais ! mieux vaut qu’elle meure avant d’avoir été souillée par les baisers impurs de l’homme auquel tu l’as livrée !

 

– Ah ! ne parle pas ainsi, s’écria-t-elle en se tordant les mains avec désespoir, elle ne mourra pas ! je ne le veux pas ! il faut qu’elle vive ! que deviendrai-je sans mon enfant ? je la sauverai, te dis-je !

 

– Il est trop tard !

 

Elle se releva brusquement et regarda fixement don Tadeo.

 

– Je te dis que je la sauverai ! répétait-elle d’une voix profonde.

 

En ce moment des pas de chevaux résonnèrent au dehors.

 

– Voilà Antinahuel ! fit don Tadeo avec effroi.

 

– Oui, répondit-elle d’une voix brève et d’un accent résolu ; que m’importe l’arrivée de cet homme ? malheur à lui s’il touche à mon enfant !

 

Le rideau du toldo fut soulevé par une main ferme.

 

Un Indien parut.

 

Cet Indien était Antinahuel.

 

Un guerrier le suivait une torche à la main.

 

– Eh ! eh ! fit le chef avec un sourire ironique, j’arrive à propos, il me semble.

 

Avec une facilité que don Tadeo lui-même admira, la Linda avait composé son visage de telle façon que Antinahuel n’eut pas le plus léger soupçon de la scène terrible qui s’était passée.

 

– Oui, répondit-elle en souriant, mon frère arrive bien.

 

– Ma sœur a eu avec son époux une conversation satisfaisante ?

 

– Oui, reprit-elle.

 

– Bon, le Grand Aigle des blancs est un guerrier intrépide, les glapissements d’une femme ne le peuvent affecter ; bientôt les guerriers aucas mettront son courage à l’épreuve.

 

Cette allusion brutale au sort qui lui était réservé fut comprise de Tadeo.

 

– Les hommes de ma trempe ne se laissent pas effrayer par de vaines menaces, répondit-il avec un sourire de dédain.

 

La Linda prit le chef à part.

 

– Antinahuel est mon frère, lui dit-elle à voix basse, nous avons été élevés ensemble.

 

– Ma sœur a une demande à m’adresser ?

 

– Oui, et dans son intérêt même, mon frère ferait bien de consentir à me l’accorder.

 

Antinahuel la regarda.

 

– Parlez, dit-il froidement.

 

– Tout ce que mon frère a désiré, je l’ai fait.

 

Le chef inclina affirmativement la tête.

 

– Cette femme qui lui résistait, continua-t-elle avec un frémissement imperceptible dans la voix, je la lui ai livrée sans défense.

 

– Bon.

 

– Mon frère sait que les visages pâles ont des secrets qu’ils possèdent seuls ?

 

– Je le sais.

 

– Si mon frère veut, ce n’est pas cette femme froide, immobile et endormie, que je lui livrerai.

 

L’œil de l’Indien lança une lueur étrange.

 

– Je ne comprends pas ma sœur, dit-il.

 

– Je puis, répondit la Linda avec intention, en trois jours si bien changer cette femme à l’égard de mon frère, qu’elle sera pour lui aussi aimante et aussi dévouée que jusqu’à ce moment il l’a vue rétive, méchante et obstinée.

 

– Ma sœur ferait cela ? dit-il avec méfiance.

 

– Je le ferais, répondit-elle résolument.

 

Antinahuel réfléchit quelques minutes ; la Linda l’examinait attentivement.

 

– Pourquoi ma sœur a-t-elle attendu si longtemps ? reprit-il.

 

– Parce que je ne croyais pas qu’il fût nécessaire d’en arriver là.

 

– Ooch ! fit l’Indien tout pensif.

 

– Du reste, ajouta-t-elle légèrement, si je parle ainsi, c’est par amitié pour mon frère ; si ma proposition ne lui convient pas, il est libre de la refuser.

 

En disant ces paroles, un frisson intérieur agitait tout son corps, et une sueur froide perlait à ses tempes.

 

– Et il faut trois jours pour accomplir ce changement ?

 

– Trois jours.

 

– C’est bien long.

 

– Mon frère ne veut pas attendre, alors ?

 

– Je ne dis pas cela.

 

– Que fera mon frère ?

 

– Antinahuel est un chef sage, il attendra.

 

La Linda eut un tressaillement de joie ; si le chef avait refusé, sa résolution était prise, elle le poignardait au risque d’être tuée elle-même.

 

– Bon, dit-elle, mon frère peut compter sur ma promesse.

 

– Oui, répondit le chef, la jeune fille est malade, il vaut mieux qu’elle se guérisse, elle sera la femme d’un chef.

 

La Linda sourit avec une expression indéfinissable. Don Tadeo, qui entendit cette parole, fronça les sourcils.

 

– Que l’Aigle me suive, reprit Antinahuel, afin, que je le confie à la garde de mes guerriers, à moins qu’il ne préfère me donner sa parole, comme déjà il l’a fait.

 

– Non, répondit laconiquement don Tadeo.

 

Les deux hommes sortirent du toldo.

 

Antinahuel recommanda à ses guerriers de veiller sur le prisonnier, et s’assit devant un des feux.

 

Nous avons déjà eu occasion de faire remarquer que les Araucans sont excessivement superstitieux : ainsi que tous les autres Indiens, ils professent pour la science des blancs une profonde admiration, et croient avec la plus grande facilité aux prodiges que ceux-ci leur promettent d’accomplir ; c’est ce qui explique la facilité avec laquelle Antinahuel avait consenti au délai de trois jours demandé par la Linda.

 

D’un autre côté, les Indiens, bien qu’ils aient un goût fort décidé pour les femmes espagnoles, ne sont pas naturellement voluptueux ; habitués à traiter les femmes comme des créatures d’une espèce inférieure à la leur, ils les considèrent comme des esclaves, et dans leur incommensurable orgueil, ils les supposent trop heureuses d’attendre leur bon plaisir.

 

Antinahuel, quoiqu’il aimât doña Rosario, et peut-être à cause de cet amour même, n’était pas fâché de la voir répondre à sa tendresse, cela flattait son orgueil et le relevait à ses propres yeux.

 

Une autre raison avait encore milité en faveur de la jeune fille.

 

Cette raison était que le toqui était revenu au camp dans les meilleures dispositions, par la raison que son expédition avait eu des résultats favorables qu’il n’osait attendre.