Harriet Beecher Stowe

 

 

 

LA CASE DE L’ONCLE TOM

 

 

 

(1851)

Traduction de Madame L. SW. BELLOC

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

AVANT-PROPOS DE L’ÉDITEUR.. 5

NOTICE SUR MADAME H. BEECHER STOWE.. 7

PRÉFACE DE L’AUTEUR.. 17

PRÉFACE  DE MADAME BEECHER STOWE  POUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION DE SON LIVRE.. 20

CHAPITRE PREMIER  Dans lequel on présente au lecteur un homme qui se pique d’humanité. 23

CHAPITRE II  La mère. 38

CHAPITRE III  Mari et père. 43

CHAPITRE IV  Une soirée dans la case de l’oncle Tom. 51

CHAPITRE V  Sensation de la propriété vivante lorsqu’elle change de propriétaire. 68

CHAPITRE VI  La découverte. 80

CHAPITRE VII  La lutte de la mère. 94

CHAPITRE VIII  Les traqueurs d’hommes. 114

CHAPITRE IX  L’Évasion. 128

CHAPITRE X  D’où il appert qu’un sénateur n’est qu’un homme. 137

CHAPITRE XI  Prise de possession. 160

CHAPITRE XII  La propriété prend des licences. 175

CHAPITRE XIII  Incidents d’un commerce légal. 195

CHAPITRE XIV  Intérieur d’une famille quaker. 221

CHAPITRE XV  Évangeline. 234

CHAPITRE XVI  D’un nouveau maître et de son entourage. 248

CHAPITRE XVII  La maîtresse de Tom et ses opinions. 270

CHAPITRE XVIII  Défense d’un homme libre. 298

CHAPITRE XIX  Expériences et opinions de miss Ophélia. 324

CHAPITRE XX  Suite des expériences et opinions de miss Ophélia. 349

CHAPITRE XXI  Topsy. 378

CHAPITRE XXII  Au Kentucky. 402

CHAPITRE XXIII  L’herbe se flétrit, la fleur se fane. 410

CHAPITRE XXIV  Henrique. 421

CHAPITRE XXV  Sinistres présages. 434

CHAPITRE XXVI  La petite évangéliste. 444

CHAPITRE XXVII  Mort. 452

CHAPITRE XXVIII  Voici la fin de ce qui est terrestre. 473

CHAPITRE XXIX  Réunion. 485

CHAPITRE XXX  Les délaissés. 507

CHAPITRE XXXI  Un dépôt d’esclaves. 518

CHAPITRE XXXII  La traversée. 533

CHAPITRE XXXIII  Les ténèbres extérieures. 542

CHAPITRE XXXIV  Cassy. 556

CHAPITRE XXXV  Histoire de la quarteronne. 567

CHAPITRE XXXVI  Les souvenirs. 582

CHAPITRE XXXVII  Emmeline et Cassy. 592

CHAPITRE XXXVIII  La liberté. 603

CHAPITRE XXXIX  Victoire. 613

CHAPITRE XL  Le stratagème. 628

CHAPITRE XLI  Le martyr. 643

CHAPITRE XLII  Le jeune maître. 654

CHAPITRE XLIII  Une histoire de revenants authentique. 665

CHAPITRE XLIV  Résultats. 674

CHAPITRE XLV  Le libérateur. 686

CHAPITRE XLVI  Conclusion. 692

À propos de cette édition électronique. 706

 

AVANT-PROPOS DE L’ÉDITEUR

Madame Weston Chapman, qui embrassa des premières aux États-Unis la cause de l’abolition, et qui l’a si activement servie de sa fortune, de son cœur et de son talent d’écrivain, avait engagé madame L. Sw. Belloc, au nom de madame Beecher Stowe, à traduire la Case de l’oncle Tom, lorsque nous eûmes la même pensée. Cette double circonstance décida madame L. Sw. Belloc à entreprendre cette traduction de concert avec mademoiselle Adélaïde de Montgolfier, qui, depuis vingt ans, a partagé ses travaux sur la littérature anglaise.

 

En apprenant cette détermination, madame Beecher Stowe a adressé à ces deux dames une lettre de laquelle nous transcrivons le passage suivant :

 

« Je suis très-flattée, mesdames, que mon humble ami, Oncle Tom, ait des interprètes tels que vous pour le présenter aux lecteurs français. J’ai lu une traduction de mon livre en votre langue, et quoique assez peu familiarisée avec le français, j’ai pu voir qu’elle laissait beaucoup à désirer ; mais j’ai remarqué aussi dans la gracieuse et sociable flexibilité de la langue française une aptitude toute particulière à exprimer les sentiments variés de l’ouvrage, et je suis de plus convaincue qu’un esprit féminin prendra plus aisément l’empreinte du mien. »

 

Ces quelques lignes expliquent cette nouvelle traduction de la Case de l’oncle Tom. Les gens de goût ont depuis longtemps apprécié le mérite des différentes traductions de mesdames L. Sw. Belloc et A. de Montgolfier. Nous espérons que la scrupuleuse fidélité de celle-ci, et le bonheur avec lequel les nuances les plus délicates de l’original y ont été rendues, seront appréciés des lecteurs.

 

Nous avons ajouté à cette traduction un portrait de madame Beecher Stowe, gravé par M. Fr. Girard, d’après un original très-ressemblant.

 

NOTICE SUR MADAME H. BEECHER STOWE

La Case de l’Oncle Tom est moins un livre qu’un acte de foi, d’amour, d’ardente charité. Comme l’apôtre, l’auteur a dit à l’âme atrophiée : « Au nom de Jésus le Nazaréen, lève-toi et marche ! » Et l’âme engourdie s’est redressée, a secoué sa torpeur, et s’est sentie revivre. Tout ce qu’il y a en nous d’instincts nobles, bons, généreux, s’est réveillé à cette voix. Tous nous avons pleuré, aimé, admiré avec madame Beecher Stowe. C’est un des magnifiques attributs de notre nature que cette communion d’émotions pures et saintes, et c’est le plus glorieux privilège du vrai génie, du génie du bien, que d’éveiller cette sympathie universelle et féconde. Honneur donc, à la femme forte qui, malgré la pression d’un égoïsme effréné, au milieu de l’ardent conflit d’intérêts passionnés et aveugles, a obéi à l’élan instinctif et irrésistible de son cœur : honneur aussi aux multitudes qui ont adopté son œuvre, et qui en ont fait le succès !

 

Ce qui distingue madame Beecher Stowe entre tous les écrivains, c’est qu’elle est appelée, et qu’elle a sa mission. « Lorsque Dieu commande de prendre la trompette, dit Milton, et d’envoyer un souffle au loin, il n’est pas donné à la volonté de l’homme de choisir ce qui se doit dire, ce qui se doit taire. »

 

Profondément pénétrée de l’esprit du christianisme, le regardant comme la source de toute vérité, de toute liberté, de toute justice, l’auteur de l’Oncle Tom ne s’est pas crue libre de « cacher la lumière sous le boisseau, » et de garder plus longtemps le silence sur les souffrances des opprimés, et l’iniquité des oppresseurs.

 

« Jésus-Christ, nous écrivait madame Beecher Stowe en son langage biblique, réunissant en une même personne Dieu et l’homme, a relevé l’humanité de la poussière, et l’a faite vénérable : quiconque pèche contre l’homme, pèche donc aussi contre Dieu. »

 

Son livre est d’un bout à l’autre le saisissant commentaire de cette pensée et de l’admirable précepte évangélique : « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces et de tout votre esprit, et votre prochain comme vous-même. »

 

Juger cette œuvre au point de vue littéraire serait, selon nous, une sorte de profanation. C’est le souffle d’une âme pieuse, « porté sur le courant puissant de l’inspiration divine[1] ; » c’est le sanglot d’une immense pitié pleurant sur les douleurs d’une race asservie ; c’est un cri d’amour, de régénération, d’espérance, retentissant du nouveau monde à l’ancien, et y éveillant des millions d’échos. Devant des accents d’une telle portée la question de talent prend de bien petites proportions.

 

Mais sous quelles influences se sont développés les sentiments de cette âme généreuse ? par quelles épreuves ce cœur a-t-il passé pour être a la fois si tendre et si vaillant ? où cette observation profonde et vraie a-t-elle recueilli les faits dramatiques et la couleur pittoresque de tant d’émouvants récits ? Voilà ce qu’il importe au public de savoir, et ce que nous apprendront quelques particularités de la vie de madame Stowe, d’ailleurs si pure, si chaste, si bien remplie.

 

Harriet Beecher naquit en 1812, à Litchfield, dans le Connecticut, au milieu d’une famille nombreuse, vouée presque toute à l’active propagation des saintes Écritures. Élevée à Boston où son père était ministre presbytérien, elle y reçut une de ces excellentes éducations, dont la conscience est l’inébranlable base, et le devoir, l’inflexible pivot autour duquel s’accomplissent les obligations de chaque jour. Des talents variés, joints à une instruction solide beaucoup plus étendue que celle que reçoivent d’ordinaire les femmes, lui permirent d’aider de bonne heure sa sœur aînée, Catherine Beecher, à diriger une maison d’éducation de jeunes filles. Là, sans doute, commencèrent à son insu ses études sur les grâces mystérieuses de l’enfance, sur les généreux élans de jeunes âmes, à peine échappées du sein de Dieu et qui aspirent à y rentrer.

 

L’institution prospérait, lorsqu’en 1832 le docteur Beecher fut appelé à la direction d’un collège de théologie et de littérature, fondé dans l’Ouest par ses coreligionnaires, et où l’instruction devait marcher de pair avec l’apprentissage de métiers, qui permettraient plus tard aux étudiants de gagner le pain du corps, en même temps qu’ils distribueraient le pain de l’âme ; car c’était dans cette espèce de séminaire que devaient se recruter les missions domestiques et étrangères. On comptait aussi sur le produit des travaux des élèves pour couvrir une partie des frais. L’acceptation du docteur entraîna pour toute sa famille une émigration complète de l’Est à l’Ouest. Il fallut quitter la haute civilisation de Boston pour aller s’enterrer dans l’Ohio, aux environs de Cincinnati ; cette ville, peuplée aujourd’hui de cent vingt mille âmes, n’avait alors que quarante mille habitants à peine ; située sur l’extrême limite des États à esclaves, elle pouvait, d’un moment à l’autre, devenir le théâtre de la lutte, déjà engagée par l’éloquent Garrisson entre les partisans de l’abolition et les défenseurs de l’esclavage : lutte toute morale et toute pacifique de la part des premiers, mais que l’inique violence des seconds ne tarda pas à rendre agressive.

 

Cincinnati est assise sur la rive nord de l’Ohio, dans une vallée demi-circulaire ; les collines, qui semblent s’être reculées pour lui faire place, s’avancent de nouveau au bord du fleuve, se recourbent au-dessus et forment le croissant. Sur la plus haute, dominant la ville, était bâti Lane Seminary. De modestes habitations, semées alentour, et à demi enfouies sous des bouquets d’acacias, de chèvrefeuille, de clématite, étaient destinées au docteur Beecher et à sa famille, ainsi qu’aux professeurs du nouveau collège. Elles faisaient partie d’un joli village nommé Walnut-Hills.

 

À peine installées dans leur nouvelle résidence, les deux sœurs y reprirent leur tâche d’institutrices, et la poursuivirent de concert jusqu’au mariage de la plus jeune, Harriet Beecher, avec le révérend E. Stowe, professeur de littérature biblique à Lane Seminary. Riche de science, et classé parmi les théologiens les plus distingués de l’Amérique, M. Stowe n’avait pour patrimoine que ses livres, et pour revenu que les émoluments de sa place, rendus précaires par les circonstances. En effet, le collège si prospère au début, et qui avait compté des centaines d’élèves adultes accourus de tous les points de l’Union, se trouva tout à coup presque désert, par un concours fortuit d’événements. La crise commerciale qui, en 1833, atteignit l’Amérique, y détermina la faillite d’un grand nombre de banques publiques et particulières. Les fonds destinés à l’entretien du séminaire furent gravement compromis. Le docteur Beecher, trouvant aussi que les travaux manuels entravaient la marche des études théologiques, résolut de les réformer tout à fait ; enfin une cause, encore plus active, concourut à l’amoindrissement du collège. La Convention abolitionniste, d’où est sortie la Société pour l’abolition de l’esclavage en Amérique qui a pris depuis une si grande extension, s’assembla en 1833, à Philadelphie, et fit un appel, qui devait surtout retentir dans les cœurs jeunes et généreux. Bien que plusieurs des étudiants fussent fils de propriétaires d’esclaves, que quelques-uns eussent toute leur fortune engagée dans cette denrée humaine, tous prirent parti contre l’esclavage. Ceux qui possédaient des esclaves les affranchirent. L’idée des missions étrangères fut abandonnée, comme absurde, quand on avait à ses portes, au centre du pays, des païens qui languissaient dans les ténèbres de l’ignorance et les horreurs de la servitude. La libre discussion, d’abord encouragée par le directeur et les professeurs du séminaire, devint orageuse, et absorba le temps et les facultés des élèves. Désertant les classes, ils assemblèrent la population de couleur de Cincinnati, lui firent des prédications, ouvrirent des écoles aux enfants, des asiles aux orphelins, aidèrent les fugitifs à gagner le Canada : bref, ce fut une sorte de croisade de la jeunesse en faveur de la justice et de l’humanité.

 

D’autre part, la réaction s’annonçait terrible. Le commerce avait pris l’alarme. Des propriétaires d’esclaves, venus du Kentucky, ameutaient la population. Pendant plusieurs semaines le bâtiment principal et les maisons du docteur Beecher et du professeur Stowe furent en danger d’être démolis. Dans cette extrémité on essaya de rétablir le calme en interdisant, au sein du séminaire, toute discussion sur ce sujet brûlant ; mais presque tous les élèves, hommes faits, et enrôlés sous la bannière de l’abolition, se retirèrent en masse, et les efforts persévérants du directeur, pendant dix-huit années, ne parvinrent point à rendre à l’institution sa prospérité première.

 

La gêne qui en résulta pour son ménage fut certainement la moindre des épreuves de madame Stowe durant ce douloureux conflit, prolongé de 1834 à 1847. En ce long espace de treize années, il ne se passa pas un mois qui ne fût marqué à Cincinnati par quelque terrible épisode : tantôt la destruction d’une presse libérale, le pillage d’une maison, l’enlèvement d’un nègre libre, un jugement inique devant les tribunaux, l’évasion d’une troupe d’esclaves, l’attaque à main armée du quartier des noirs, la démolition d’une école ouverte aux nègres, un esclave jeté en prison, tuant sa femme et ses enfants pour les empêcher d’être vendus dans le Sud. Toutes ces iniquités se passaient au grand jour, et souvent avec la sanction des principales autorités de la ville. Une fois, entre autres, le maire, congédiant à minuit les émeutiers qui venaient d’abattre les maisons de gens de couleur, leur dit : « Allons, mes enfants, rentrons chez nous ! je crois que nous en avons fait assez. »

 

En 1840, les traqueurs d’esclaves, soutenus par la lie de la population, et lancés par certains hommes politiques, assaillirent les quartiers des noirs libres, les pillèrent, et en firent le sac. Les malheureux nègres qui essayèrent de défendre leurs propriétés furent tués ; on jeta dans les rues leurs corps mutilés : il y eut des femmes violées, et quelques-unes moururent par suite des outrages auxquels elles furent en butte. Pendant plusieurs jours la ville fut livrée au plus affreux désordre, et au milieu de la confusion générale, des hommes, des femmes, des enfants de couleur, furent enlevés et vendus au Sud, quoique affranchis.

 

Du haut de la colline qu’elle habitait, madame Stowe pouvait entendre les cris des victimes, les clameurs de la populace, le bruit de la fusillade ; elle pouvait voir les lueurs de l’incendie. Plus d’un fugitif tremblant fut accueilli et caché par elle. Quand la fureur de l’émeute s’apaisa d’elle-même, car il n’y avait eu, hélas ! ni répression, ni résistance, beaucoup de gens de couleur réunirent le peu qui leur restait et partirent pour le Canada. Ils passèrent par centaines devant la maison de madame Stowe, à pied, chargés de leurs ustensiles de ménage, tenant leurs enfants par la main ; des mères allaitaient leurs nourrissons tout en marchant, et pleuraient leurs maris morts ou repris par fraude, et ramenés en esclavage.

 

La route qui traversait Walnut-Hills, et passait à quelques pas de la demeure de madame Stowe, était précisément une de ces « voies souterraines, » auxquelles il est si souvent fait allusion dans l’Oncle Tom. On donne ce nom à une ligue de quakers et autres abolitionnistes, qui, habitant à des intervalles de dix, quinze, ou vingt milles, entre la rivière Ohio et les lacs du Nord, avaient formé entre eux une association pour aider les esclaves en fuite à gagner le Canada. Tout fugitif était conduit, de nuit, à cheval, ou en chariot fermé, de station en station, jusqu’à ce qu’il touchât le sol libre, et fût à l’abri sous le drapeau de l’Angleterre.

 

La première station au nord de Cincinnati, en haut de la crique du Moulin, était la maison du pieux John Vanzandt, « au cœur de lion, » qui figure sous le nom de John Van Trompe dans le chapitre X de la Case de l’oncle Tom. Plus d’une fois madame Stowe fut réveillée en sursaut par le roulement rapide des chariots couverts, et le galop des chevaux lancés à leur poursuite sous l’éperon des constables et des traqueurs d’esclaves. « L’honnête John » était prêt à toute heure, lui et son attelage, et les chasseurs d’hommes étaient rarement assez alertes pour l’atteindre. Obscur martyr, il dort maintenant dans sa tombe. Le corps du « géant » s’est usé dans les veilles, dans l’anxiété, à braver les intempéries des plus rudes hivers ; son esprit, fortement trempé, s’est affaissé sous le poids des persécutions. Des propriétaires d’esclaves l’ont accusé d’avoir favorisé la fuite de leurs vivants immeubles, et des cours de justice l’ont condamné à d’énormes dommages et intérêts. De jugement en jugement il s’est vu dépouillé de sa ferme et de tout ce qu’il possédait. Madame Stowe a donc fait une bonne et courageuse action en assurant au dévouement du brave John une part de sa popularité.

 

Tant que ces tristes scènes se succédèrent au dehors, madame Stowe ne jouit qu’imparfaitement de l’affectueuse sérénité de son intérieur. Le contraste était trop pénible pour un esprit aussi juste, pour un cœur aussi aimant, il existait aux environs de Walnut-Hills un petit hameau peuplé d’esclaves affranchis. C’est la que s’exerçait son active sollicitude pour les pauvres parias : elle les visitait souvent ; elle écoutait les naïfs récits de leurs souffrances passées, de leurs longues luttes. À défaut d’école où les enfants de couleur fussent admis, elle leur ouvrait sa maison et les appelait à prendre leur part des instructions qu’elle faisait chaque jour à sa famille. C’est là aussi qu’elle trouvait des aides fidèles, serviables, dévouées pour aider aux soins de son ménage : leur affection lui allégea un peu l’une des plus grandes douleurs qu’elle ait ressenties.

 

Le choléra sévissait avec une effroyable intensité ; plus de neuf mille personnes avaient succombé en quelques jours dans le voisinage de Cincinnati. La panique était si grande que tous fuyaient devant le redoutable fléau. D’une santé délicate, restée seule avec six enfants, par suite d’une absence momentanée de son mari, qu’elle avait supplié de ne pas revenir, le médecin assurant qu’il y allait de sa vie s’il rentrait dans cette atmosphère viciée, madame Stowe eut l’inexprimable angoisse de voir un de ses bien-aimés pris de l’horrible mal. Elle assista, impuissante, à la cruelle agonie du cher petit Être qu’elle eût voulu sauver au prix de tout son sang.

 

À cette heure suprême une pauvre négresse, qui, elle, n’avait pas songé à fuir, souffrit, pleura et pria avec elle. La même bonne et fidèle créature la soigna pendant l’accablement qui suivit cette perte. Elle put apprécier toute la profondeur de dévouement de cette race sympathique, et sa propre douleur lui révéla ce que ressentent ces milliers de pauvres mères, auxquelles on arrache leurs enfants comme on ôte aux brebis leurs agneaux.

 

En 1850, lorsqu’un acte impie de la législation américaine commanda à tous les citoyens des États libres, sous peine d’amendes ruineuses, de livrer les esclaves fugitifs, madame Beecher Stowe, de retour à la Nouvelle-Angleterre, sentit bouillonner dans son sein une indignation trop longtemps contenue. Elle se dit que pour discuter, même l’application d’une semblable loi, des chrétiens devaient ignorer les horreurs de l’esclavage. Elle ne les connaissait que trop bien. Pendant son séjour sur les limites des États à esclaves, elle avait fait de fréquentes excursions au Kentucky, à la Virginie, au Maryland, dans une partie de l’extrême Sud ; elle y avait vu fonctionner ce mécanisme impitoyable qui broie les cœurs et les corps pour en extraire plus d’efforts et de labeurs. Elle avait rencontré, il est vrai, quelques propriétaires humains, nobles, généreux, tels qu’elle s’est plu à les peindre dans le manufacturier Wilson, Saint-Clair, madame Shelby et son fils George ; mais, elle n’en avait pas moins rapporté l’intime conviction que « la chose en elle-même était haïssable, » et le système légal qui la sanctionnait, odieux. Son désir de faire passer cette conviction dans les âmes lui inspira le pathétique récit de « la mort de l’oncle Tom. » Elle l’écrivit tout d’abord ; le plan de l’ouvrage ne fut conçu qu’après. Publié par chapitre dans « l’Ère nationale, » à Washington, au commencement de l’été de 1851, il parut en volume le 20 mars 1852, à Boston. Plus de cinq mille exemplaires se vendirent la première semaine, et cent cinquante mille étaient écoulés en novembre dernier. Aujourd’hui on ne saurait assigner de limites à une popularité qui, des États-Unis, a gagné le monde entier[2].

 

Ce livre est, nous l’espérons, le précurseur de l’abolition complète de l’esclavage. L’humanité tout entière ne se sera pas émue en vain. L’Europe n’aura pas en vain compati aux tortures, assisté au martyre de l’humble Tom. Cités à la barre des nations, les États du Sud rougiraient démettra plus longtemps leur or dans la balance comme contre-poids aux larmes, aux gémissements, au sang de tout un peuple.

 

Mais pour cette œuvre de régénération si délicate et si compliquée, nous avons foi en une influence, qu’à notre grand regret madame Beecher Stowe a trop laissée dans l’ombre, celle du clergé catholique ; le seul qui, aux États-Unis, admette dans l’enceinte de ses églises tous les fidèles, sans distinction de couleurs ni de rangs ; le seul qui, en présence de l’antagonisme des sectes, de la virulence des partis, ose consacrer et bénir les unions entre la race noire et la race blanche. Exposé aux attaques brutales d’une population furieuse qui, en 1833, démolit une église à New-York, et incendia un couvent à une lieue de Boston, le clergé catholique américain a toujours maintenu intactes les hautes doctrines d’égalité, de justice, de charité, qui sont la force et la vie du christianisme. En secondant le grand mouvement de l’émancipation, il s’efforcera certainement de le rendre pacifique : nul n’a plus d’autorité pour prêcher à l’esclave l’oubli, le pardon des injures, pour imposer au maître réparation et repentir.

 

LOUISE SW. BELLOC.

 

PRÉFACE DE L’AUTEUR

Les scènes de cette histoire se passent, ainsi que son titre l’annonce, au milieu d’une race que le monde civilisé et poli ne connaît point ; dont les ancêtres, nés sous le soleil des tropiques, apportèrent de leur patrie, et est perpétué chez leurs descendants, un caractère essentiellement opposé à la nature altière et ferme des peuples Anglo-Saxons. Aussi, depuis de longues années, cette race exotique, qui n’a pu se faire comprendre de ses oppresseurs, reste prosternée sous le poids de leur mépris.

 

Mais d’autres temps s’annoncent : un meilleur jour va poindre, et toutes les influences de la littérature, de la poésie et de l’art, cherchent, de plus en plus, à se mettre à l’unisson avec cette grande voix du christianisme qui crie : « Bonne volonté envers les hommes ! »

 

Le peintre, le poëte, l’artiste s’efforcent maintenant d’embellir les plus modestes, les plus humbles conditions de la vie humaine, et le souffle vivifiant, qui circule au travers des plus attrayantes fictions, développe et mûrit les grands principes de la fraternité chrétienne.

 

La main de la bienveillance s’étend sur tout : elle sonde les abus, redresse les torts, allège les misères, et signale à la connaissance et aux sympathies du monde, l’humble, l’opprimé, le délaissé.

 

Dans ce mouvement général, on s’est enfin rappelé la malheureuse Afrique, elle qui, la première, ouvrit aux clartés douteuses et grisâtres du crépuscule la carrière de la civilisation et du progrès ; elle qui, après des siècles entiers, enchaînée et saignante aux pieds de l’humanité chrétienne et civilisée, implore en vain la compassion.

 

Mais la race dominatrice s’est laissé fléchir ; le cœur des maîtres, des conquérants s’est amolli ; on a senti qu’il est plus noble aux nations de protéger le faible que de l’opprimer : loué soit Dieu, le monde a vu la traite des noirs abolie !

 

Le but de ces esquisses est d’éveiller les sympathies en faveur de la race africaine, telle qu’elle existe au milieu de nous. Elles ne dévoilent encore qu’une bien faible partie des douleurs, des outrages que les malheureux noirs endurent sous l’oppression d’un système qui rend funestes pour eux jusqu’aux efforts tentés en leur faveur par leurs meilleurs amis.

 

C’est bien sincèrement, c’est du fond de l’âme que l’auteur désavoue toute irritation contre ceux que les circonstances ont jetés, souvent malgré eux, dans les tribulations qu’entraînent les relations légales de maître à esclave.

 

Des esprits élevés, des âmes nobles, l’auteur le sait par expérience, ont été soumis à cette épreuve, et nul ne connaît mieux qu’eux les maux qu’accumule l’esclavage. Les propriétaires d’esclaves savent que ces faibles aperçus ne contiennent qu’une bien petite part de l’inexprimable tout.

 

Si dans les États du Nord on soupçonne ces récits de quelque exagération, il se trouve dans les États du Sud assez de témoins qui pourraient en attester la fidélité. Ce que l’auteur a vu et su par elle-même des événements racontés paraîtra en son temps.

 

C’est une consolation d’espérer que, comme les douleurs et les crimes du monde s’allègent et s’effacent de siècle en siècle, le jour viendra où des esquisses de ce genre n’auront d’autre valeur que d’enregistrer, pour mémoire, des maux depuis longtemps évanouis.

 

Quand une nation éclairée et chrétienne aura, sur les rivages d’Afrique, des lois, une langue, une littérature, les scènes des temps qu’elle a passés dans la terre de servitude ne seront plus pour elle, que ce qu’étaient pour les Hébreux les souvenirs de l’Égypte, un motif de plus d’élever un cœur reconnaissant vers celui qui l’aura rachetée.

 

Car, tandis que les politiques discutent, et que les hommes s’égarent entraînés par le flux et reflux des intérêts et des passions, la grande cause de la liberté humaine est dans les mains de celui duquel il est dit :

 

« Il ne se trompera point ni ne se précipitera point jusqu’à ce qu’il ait établi sa justice sur la terre[3].

 

« Car il délivrera le misérable qui criera à lui, et l’affligé et celui qui n’a personne qui l’aide[4].

 

« Il garantira leur âme de la fraude et de la violence, et leur sang sera précieux devant ses yeux[5]. »

 

HARRIET BEECHER STOWE.

 

PRÉFACE

DE MADAME BEECHER STOWE

POUR CETTE NOUVELLE TRADUCTION DE SON LIVRE


Au moment de mettre sous presse la dernière feuille de ce volume, nous recevons cette préface que l’auteur de la Case de l’Oncle Tom a bien voulu écrire à notre demande, tout exprès pour cette traduction.

 

L’auteur de la Case de l’Oncle Tom est profondément touchée de l’enthousiaste sympathie avec laquelle le beau pays de France répond au cri de fraternité et d’émancipation poussé par l’esclave américain. C’est l’honneur de la France d’avoir aboli l’esclavage dans toutes ses colonies ; c’est sa gloire que pas une goutte du sang de l’esclave ne souille son manteau d’hermine.

 

La France, l’Angleterre, jadis ennemies acharnées, se sont unies de nos jours pour donner un grand exemple au monde : elles ont ouvert les cachots, brisé les chaînes, délivré les opprimés. Avec quel calme, avec quelle tranquillité cette œuvre d’amour s’est accomplie ! Les insurrections, les tumultes, l’affreux désordre, l’effusion de sang dont on nous menaçait, – où sont-ils ? – Le soleil de la liberté s’est levé radieux dans une aube sans nuages, tandis que les chants, les prières des esclaves affranchis montaient, encens précieux, jusqu’aux pieds de celui pour qui la liberté de l’homme est d’un prix infini.

 

Faut-il, hélas ! que l’Amérique, incrédule et sans foi, tarde encore, et refuse d’entrer dans la noble carrière que l’Angleterre et la France ont si glorieusement ouverte ? Oh ! que les cœurs bienveillants et pleins d’ardeur de la nation française unissent leurs prières aux nôtres, afin que, digne d’elle-même, ma patrie délivrée rejette cette liane parasite, qui s’enlace à l’arbre vigoureux de l’indépendance, et dont l’étreinte est mortelle.

 

L’auteur s’est proposé, dans ce livre, un but encore plus élevé que celui de l’émancipation ; elle a voulu porter nos regards vers la source de toute liberté, vers le Sauveur Jésus. – De faux prophètes, des ministres, menteurs, venus, disent-ils, en son nom, mais qu’il n’a point envoyés, diront vainement que le Christ autorise l’oppression et sanctionne l’esclavage, l’apôtre saint Paul répond à tous par ces paroles : « Là où est l’esprit du Seigneur, là est la liberté[6]. ».

 

L’Église chrétienne, dès l’origine, enseigna que Dieu et l’homme sont inséparablement unis dans la personne de Jésus-Christ. Ne nous apprit-elle pas ainsi, avec une égale certitude, que la cause de Dieu et la cause de l’homme sont identiques, et qu’il ne peut y avoir divorce entre la vraie religion et la véritable humanité ?

 

Oh ! combien cette pensée d’un Rédempteur, homme et Dieu tout ensemble, exalte et rehausse la race humaine ! De quelle confiance ne remplit-elle pas tous ceux qui prient pour le progrès de l’humanité ! De quelle terreur ne doit-elle pas frapper ceux qui oppriment leurs frères ! Si chaque être humain est frère du Seigneur, l’injustice envers l’homme n’est plus seulement cruauté, barbarie, c’est impiété et sacrilège.

 

« Nous voyons se lever l’aurore du grand jour, du jour du Christ. Comme le son d’eaux vives entendu au premier crépuscule de l’aube, les prières des justes montent et environnent son trône.

 

« Cependant encore un peu de temps, et sa présence rayonnera encore plus sur le monde.

 

« Alors paraîtra ce royaume où habite la justice, alors viendra ce roi qui règne par le joyeux suffrage de tous les cœurs.

 

« Il délivrera le misérable qui criera à lui, et l’affligé, et celui qui n’a personne qui l’aide.

 

« Il aura compassion du pauvre et du misérable, et il sauvera les âmes des malheureux.

 

« Il garantira leur âme de la fraude et de la violence, et leur sang sera précieux devant ses yeux.

 

« Il vivra donc, et on lui donnera de l’or de Schéba ; on priera pour lui continuellement, et on le bénira chaque jour.

 

« Sa renommée durera à toujours ; son nom ira de père en fils, tant que le soleil durera, et on sera béni en lui ; toutes les nations le publieront heureux.

 

« Béni soit éternellement son nom, et que toute la terre soit remplie de sa gloire[7]. »

 

Amen, amen.

 

H. BEECHER STOWE.

 

CHAPITRE PREMIER

Dans lequel on présente au lecteur un homme qui se pique d’humanité.


À une heure avancée d’une glaciale après-midi de février, deux gentilshommes étaient assis, en tiers avec une bouteille, dans une confortable salle à manger de la ville de P***, au Kentucky. Pas un domestique n’était présent ; et les chaises rapprochées indiquaient que le sujet en question était chaudement débattu.

 

Pour les convenances nous disons deux gentilshommes ; mais, envisagé au point de vue critique, l’un n’avait nul droit à ce titre. C’était un homme gros, épais, carré, dont les traits communs, l’allure fanfaronne et prétentieuse, trahissaient un individu de bas étage, qui cherche, avec ses coudes, à se frayer une route en haut. Sa mise, d’une recherche de mauvais goût, son gilet bariolé de couleurs voyantes, sa cravate bleue parsemée de points jaunes, s’étalant avec impudence en un large nœud, complétaient l’aspect général du personnage. Une quantité de bagues alourdissaient encore ses grosses et larges mains. Il portait une massive chaîne de montre en or, à laquelle pendait un énorme faisceau de breloques et de cachets que, dans la chaleur de l’entretien, il maniait et faisait résonner avec une évidente satisfaction. Sa conversation était un continuel défi porté à la grammaire, entrelardé, à courts intervalles, d’expressions profanes que, malgré notre respect pour la vérité, nous nous dispenserons de transcrire.

 

Son compagnon, M. Shelby, avait, lui, la tenue et l’apparence d’un gentilhomme. Le luxe de l’ameublement, les détails intérieurs, annonçaient l’aisance et même la fortune. Tous deux paraissaient engagés dans une vive discussion.

 

« C’est ainsi que je réglerais », dit M. Shelby.

 

– Impossible ! je ne peux pas traiter à ce taux. Je ne le peux vraiment pas, monsieur Shelby, répliqua l’autre en élevant son verre entre son œil et le jour.

 

– Le fait est, Haley, que Tom est un sujet hors ligne. Il vaut cette somme-là, n’importe où. Rangé, honnête, capable, régissant toute ma ferme comme une horloge.

 

– Vous voulez dire honnête, à la façon des nègres, reprit Haley, en se versant un verre d’eau-de-vie.

 

– Non ; Tom est réellement un excellent sujet, sobre, sensé, pieux. Il a gagné de la religion, il y a quatre ans, à un de leurs campements[8], et je crois qu’il l’a gagnée tout de bon. Depuis lors je lui ai confié sans réserve argent, maison, chevaux ; je l’ai laissé aller et venir dans le pays, et je l’ai toujours trouvé fidèle et sûr.

 

– Il y a des gens qui ne croient pas aux nègres pieux, Shelby, dit Haley, mais moi j’y crois. J’avais un homme, dans le dernier lot que j’ai mené à la Nouvelle-Orléans – rien que d’entendre prier cette créature, ça valait un sermon. Un véritable agneau pour la douceur et la tranquillité ! J’en ai tiré aussi une bonne somme ronde. Je l’avais acheté au rabais d’un maître qui était forcé de vendre ; j’ai réalisé sur lui six cents louis de bénéfice. Oh ! je considère la religion comme une denrée de prix, pourvu qu’elle soit de bon aloi, et sans tare.

 

– Eh bien ! Tom a la vraie et la bonne, si jamais il en fut. À la dernière chute des feuilles je l’envoyai seul à Cincinnati pour affaires de négoce ; au retour, il me rapporta cinq cents dollars. « Tom, lui avais-je dit, je me fie à vous parce que je vous crois chrétien ; je sais que vous ne voudriez pas me tromper. » Il n’eut garde vraiment. J’étais sûr qu’il me reviendrait ; et pourtant là-bas il ne manquait pas de drôles pour lui dire : « Tom, que ne prenez-vous le chemin du Canada ? » – « Oh ! moi, pas pouvoir : maître s’être fié à Tom ! » Je l’ai su par d’autres. Je suis fâché de me séparer de Tom, je l’avoue. Allons ! il faut qu’il couvre la différence, et solde ma dette ; vous diriez oui, Haley, si vous aviez un peu de conscience.

 

– J’en ai autant qu’il en faut dans les affaires – tout juste assez pour jurer dessus, dit le marchand d’un ton badin ; et je ne demande pas mieux que de faire ce qui est raisonnable pour obliger des amis, mais c’est par trop exiger d’un pauvre homme – vrai, c’est trop dur ! »

 

Le marchand soupira d’un air de componction, et se versa une nouvelle rasade.

 

« Eh bien ! donc, Haley, comment vous plait-il de traiter ?

 

– N’avez-vous pas quelque chose, garçon ou fille, à jeter dans la balance avec Tom ?

 

– Hem !… personne dont je puisse me passer. À dire vrai, il faut une nécessité absolue pour me décider à vendre. Je n’aime pas à me défaire de mes mains – c’est un fait. »

 

Ici, la porte s’ouvrit, et un petit quarteron, de quatre à cinq ans, fit son entrée dans la salle. Il était remarquablement beau et attrayant. Ses cheveux, aussi fins que de la soie grège, tombaient en boucles autour de ses joues rondes, à riantes fossettes, tandis que deux grands yeux noirs, pleins de feu et de douceur, lançaient de dessous ses longs cils des regards curieux. Une jaquette à raies écarlates et jaunes serrait sa taille bien prise et faisait ressortir son opulente et sombre beauté. À un certain mélange de timidité et d’assurance comique, on devinait un petit favori du maître, accoutumé à être remarqué et caressé par lui.

 

« Holà ! Jim Crow[9], dit M. Shelby en sifflant, et lui tendant une grappe de raisin : happe-moi cela ! »

 

L’enfant rassembla ses petites forces, et sauta pour atteindre l’appât, aux éclats de rire du maître.

 

« Ici, Jim ! ici, petit corbeau ! »

 

L’enfant s’avança : le maître passa la main sur sa tête et lui prit le menton.

 

« À présent, Jim, montre à ce monsieur comment tu sais danser et chanter. »

 

Le petit garçon entonna, d’une voix claire et sonore, un de ces chants grotesques qu’affectionnent les nègres, et qu’il accompagna d’évolutions comiques des mains, des pieds, de tout le corps, à l’unisson de la musique.

 

« Bravo ! s’écria Haley, lui jetant un quartier d’orange.

 

– À présent, Jim, reprit le maître, marche comme le vieil oncle Cudjoe quand il a son rhumatisme. »

 

À l’instant les membres flexibles de l’enfant se contournèrent, tandis que, le dos courbé en deux, la canne du maître à la main, il faisait en boitant le tour de la chambre, grimant de rides son visage enfantin, et crachant de droite à gauche, à l’imitation du vieillard. Les deux spectateurs riaient à gorge déployée.

 

« Maintenant montre-nous comment le vieux Robbins entonne la psalmodie. »

 

L’enfant allongea démesurément sa mine de chérubin, et nasilla l’air du psaume avec une imperturbable gravité.

 

« Hourra ! bravo ! dit Haley, voilà un curieux petit singe ! Ce gaillard-là promet. Tenez, ajouta-t-il, frappant tout à coup sur l’épaule de Shelby, mettez ce petit drôle pour appoint, et je règle l’affaire. – Vrai ! – voyons, c’est ce qui s’appelle être raisonnable. »

 

À ce moment, la porte, doucement entrouverte, laissa passer une jeune quarteronne d’environ vingt-cinq ans.

 

Il suffisait de comparer l’enfant à la femme pour reconnaître la mère ; mêmes yeux profonds et noirs, mêmes longs cils, mêmes ondes de cheveux soyeux. À travers la teinte brune de sa peau on voyait rougir ses joues sous le regard hardi que l’étranger fixait sur elle avec une impudente admiration. Ses vêtements propres et soignés faisaient ressortir l’élégance de sa taille. Une main délicate, un pied petit et bien fait, une cheville moulée, étaient des valeurs de prix qui n’échappèrent pas à l’examen scrutateur du marchand, accoutumé à juger d’un coup d’œil les points capitaux de l’article femelle.

 

« Que veux-tu, Éliza ? dit son maître en la voyant s’arrêter sur le seuil avec hésitation.

 

– Je venais chercher Henri, s’il vous plaît, monsieur. »

 

L’enfant bondit vers elle, et lui montra le butin qu’il avait rassemblé dans un pli de sa robe.

 

« Eh bien ! emmène-le, dit M. Shelby. »

 

Elle prit l’enfant dans ses bras et sortit précipitamment.

 

« Par Jupiter ! s’écria le marchand, voilà un fameux article ! À la Nouvelle-Orléans vous pourriez, ma foi, faire votre fortune rien qu’avec cette fille. J’ai vu payer un millier de dollars des créatures qui n’étaient pas moitié si belles.

 

– Je ne compte pas sur elle pour m’enrichir, » dit sèchement M. Shelby ; et afin de donner un autre tour à la conversation, il déboucha une nouvelle bouteille, et pria son hôte de lui en dire son avis.

 

« Capital monsieur ! – du premier crû ! » Puis, frappant encore familièrement sur l’épaule de Shelby, il ajouta : Voyons, traitons de cette fille. Que vous en offrirai-je ?… Combien en voulez-vous ?

 

– Monsieur Haley, elle n’est pas à vendre, dit Shelby ; ma femme ne s’en déferait pas pour son pesant d’or.

 

– Bah ! c’est ce que disent toujours les femmes, parce qu’elles n’entendent rien au calcul ; mais montrez-leur seulement ce qu’on peut acheter de bijoux, de plumes, de babioles, avec le poids en or de leur négresse favorite, et cela change la thèse.

 

– Je vous dis une fois pour toutes qu’il n’y a pas à en parler, Haley ; j’ai dit non, et c’est non, reprit Shelby d’un ton décidé.

 

– Vous me donnerez au moins l’enfant. Convenez qu’à cause de lui j’ai joliment rabattu de mes prétentions.

 

– Et que pourriez-vous faire de l’enfant ?

 

– Oh ! j’ai un ami qui exploite cette branche de commerce. Il lui faut de beaux garçons à élever pour le marché. Article de fantaisie – ça se vend aux riches, qui ont de quoi payer la beauté, pour le service de la table et de l’antichambre. Un joli garçon qui ouvre la porte, qui vient au premier coup de sonnette, donne du relief à une grande maison. L’article est en hausse, et ce petit lutin est si comique, si bon chanteur, qu’il ira à mon ami comme un gant.

 

– J’aimerais mieux ne pas le vendre, dit M. Shelby d’un ton soucieux. Le fait est que je suis un homme humain, et qu’il me répugne d’enlever l’enfant à sa mère.

 

– Ah ! ça vous répugne ? – oui – c’est assez naturel. Je comprends. Il est horriblement désagréable quelquefois d’avoir affaire aux femmes. Je hais toutes ces criailleries, toutes ces pleurnicheries ! mais j’ai ma façon d’arranger les choses. Il n’y a qu’à envoyer la mère un peu loin, pour un jour, ou deux, pour une semaine, c’est selon ; alors tout se fait tranquillement – c’est fini quand elle revient. Votre femme pourrait lui donner une paire de pendants d’oreilles, une robe neuve, ou quelque autre bagatelle, pour l’indemniser.

 

– Je craindrais que cela ne suffît pas.

 

– Oh ! que si, Dieu vous bénisse ! Ces créatures-là ne sont pas comme les blanches, voyez-vous : elles passent vite là-dessus, pour peu qu’on sache s’y prendre. Il y en a qui prétendent, ajouta le marchand d’un air candide et confidentiel, que notre genre de commerce endurcit le cœur. Eh bien, je ne m’en suis jamais aperçu. Il est vrai que je n’opère pas comme certaines gens. J’en ai vu arracher l’enfant des bras de la mère, et le mettre en vente, la femme criant tout le temps comme une folle. – C’est une détestable méthode ! – l’article s’endommage, et devient quelquefois tout à fait impropre au service. J’ai connu, à Orléans[10] une superbe fille que ce procédé a complètement perdue. L’homme qui la marchandait ne voulait pas de son marmot. C’était une de ces femmes de race, qui ne sont pas commodes quand le sang leur monte à la tête. Elle serrait l’enfant dans ses bras, elle s’y cramponnait ; elle parlait !… C’était terrible à voir et à entendre ! Rien que d’y songer, mon sang se fige ! Quand, après lui avoir enlevé l’enfant de force, ils l’enfermèrent, elle tourna folle furieuse, et mourut au bout d’une semaine. Un déficit net de mille dollars, monsieur ! et cela faute de s’y bien prendre. Il vaut toujours mieux faire les choses humainement : c’est mon principe. »

 

Le marchand se renversa sur sa chaise, et croisa les bras d’un air de vertueux contentement, se croyant pour le moins un second Wilberforce.

 

Il semblait avoir ce sujet fort à cœur ; car tandis que M. Shelby, tout pensif, pelait une orange, il reprit avec une certaine modestie, et comme poussé par la force de ses convictions :

 

« Il ne convient guère de se louer soi-même ; mais je le dis parce que c’est la pure vérité. Je passe pour amener au marché les plus beaux troupeaux de nègres, – du moins on me l’a dit, non pas une fois, mais cent, – tous articles en bon état – gras, dispos ! je perds aussi peu d’hommes que n’importe lequel de mes confrères, – et cela, grâce à ma manière de procéder. Je m’en vante, monsieur, l’humanité est mon fort, la clef de voûte de mes opérations.

 

M. Shelby, ne sachant que dire, murmura : « En vérité !

 

– Eh bien ! on s’est moqué de mes principes, monsieur ; on m’en raille : ils ne sont pas populaires ; mais j’y ai tenu, j’y tiens, et j’y tiendrai ; d’autant plus que j’ai réalisé par eux d’assez beaux bénéfices ; ils ont payé leur fret, intérêt et capital, monsieur ! » Le marchand se mit à rire de sa plaisanterie.

 

Il y avait quelque chose de si piquant, de si original dans ces commentaires sur l’humanité, que M. Shelby ne put s’empêcher de rire de compagnie. Peut-être riez-vous aussi, ami lecteur ? mais vous savez que l’humanité revêt de nos jours des formes si étranges et si diverses, qu’il n’y a point de terme aux étrangetés que se permettent de dire et de faire ceux qui se prétendent humains.

 

Le rire de M. Shelby encouragea le marchand d’hommes.

 

« C’est singulier, poursuivit-il, je n’ai jamais pu faire entrer mes idées dans la tête des gens. Par exemple, Tom Loker, mon ancien associé, là-bas, à Natchez. C’était un habile homme, mais un vrai démon avec les nègres. Affaire de principe, voyez-vous ! car jamais un meilleur garçon ne mangea le pain du bon Dieu. C’était son système, monsieur. Je lui disais souvent : « Tom, quand les filles se mettent à pleurer, à quoi sert de les frapper si fort sur la tête, de les assommer à coup de poing les unes après les autres ? C’est ridicule ; et qu’en résulte-t-il de bon ? Je ne vois pas de mal à ce qu’elle pleurent : je dis que c’est la nature, et si la nature ne peut pas se dégonfler d’un côté, il faut bien qu’elle se dégonfle de l’autre. D’ailleurs, ça vous les gâte, vos filles ; elles deviennent maladives ; leur bouche pend : il y en a qui tournent tout à fait laides – particulièrement les jeunes, et alors c’est le diable pour s’en défaire. » Je lui disais aussi : « Ne pourriez-vous les cajoler un peu, leur lâcher de temps en temps quelque bonne parole ? Comptez-y, Tom, un brin d’humanité jeté par-ci, par-là, va plus loin que tous vos coups de fouet et de bâton, et il y a plus de bénéfice, soyez-en sûr. » Mais Tom Loker n’y avait pas la main : et il m’en a tant éreinté que je me suis vu forcé de rompre avec lui, quoique ce fût un bon cœur et un homme d’affaires fini.

 

– Et votre méthode donne-t-elle réellement de meilleurs résultats ?

 

– Oui, certes, monsieur. Pour peu que la chose se puisse, je prends mes précautions, comme d’éloigner les mères lors de la vente des petits – loin des yeux, loin du cœur, vous savez. Quand c’est fait, et qu’on n’y peut plus rien, il faut bien prendre son parti. Ce n’est pas comme les blancs, qui sont élevés dans l’idée qu’ils pourront garder leurs femmes, leurs enfants, et tout le reste. Des nègres, bien dressés, ne doivent s’attendre à rien de pareil, et les choses ne s’en passent que mieux.

 

– Alors, j’ai peur que les miens ne soient pas bien dressés, dit M. Shelby.

 

– Je me doute que non. Vous autres gens du Kentucky, vous gâtez vos nègres. À bonne intention ; mais c’est leur rendre un fichu service, après tout. Un beau cadeau à faire à un nègre, qui est destiné à être ballotté, fouetté, ébréché, vendu à Pierre, à Paul, à Dieu sait qui ; beau cadeau que de lui donner des idées et des espérances ! S’il a été dorloté au début, il n’en sera que plus mal préparé aux chutes et aux chocs de la route. Tenez, je parierais que vos nègres auraient la mine terriblement allongée, là où les nègres des plantations ne font que chanter et sauter comme des possédés. Chacun, monsieur Shelby, a naturellement bonne opinion de sa méthode. Moi, je crois que je traite les nègres précisément comme il faut les traiter.

 

– On est heureux d’être content de soi, dit M. Shelby, avec un léger haussement d’épaules et en laissant percer une nuance de dégoût.

 

– Eh bien, reprit Haley, après que tous deux eurent épluché leurs noix en silence pendant quelque temps, qu’en dites-vous ?

 

– J’y réfléchirai, et j’en causerai avec ma femme. En attendant, Haley, si vous voulez opérer d’une façon tranquille, veillez à ce que votre genre de trafic ne s’ébruite pas dans le voisinage. Pour peu qu’il en transpire quelque chose, vous n’aurez pas bon marché de mes hommes, je vous en avertis.

 

– Oh ! c’est entendu : motus. Mais, je suis diablement pressé, et je voudrais savoir le plus tôt possible à quoi m’en tenir. » Tout en parlant, il se leva, et passa son surtout.

 

« En ce cas, revenez ce soir, de six à sept, vous aurez ma réponse. » Le marchand salua et sortit. « Que j’aurais eu plaisir à lancer le drôle d’un coup de pied au bas des marches, lui et son impudence ! murmura M. Shelby, quand la porte fut bien refermée. Mais il m’a en son pouvoir. Si quelqu’un m’eût jamais dit que je vendrais Tom à l’un de ces misérables trafiquants du Sud, j’aurais répondu : « Ton serviteur est-il un chien que tu le juges capable d’une telle chose ? » Et maintenant, il en faut venir là. Et l’enfant d’Éliza donc ! Je sais que j’aurai maille à partir avec ma femme à ce propos, et aussi pour l’affaire de Tom. Voilà où aboutissent les dettes !… Ah ! le drôle connaît ses avantages et en profite. »

 

Il n’est peut-être pas d’État où le système de l’esclavage revête une forme plus douce que dans le Kentucky. Là, les travaux des champs, calmes et gradués, n’amenant pas ces retours périodiques d’activité fébrile, d’efforts surhumains qu’exige le genre de culture et de commerce du Sud, rendent la tâche du nègre plus saine et plus équitable : tandis que, de son côté, le maître, satisfait d’accroître peu à peu son bien, n’est point exposé aux tentations d’endurcissement qui prennent si vite le dessus de notre frêle humanité, quand la perspective d’un gain soudain et rapide n’a d’autre contre-poids que les intérêts de pauvres travailleurs, sans appui et sans protection.

 

Quiconque visite quelques-unes des habitations du Kentucky, quiconque voit l’affectueuse indulgence de certains maîtres, de certaines maîtresses, la fidélité dévouée de quelques esclaves, peut rêver la fabuleuse et poétique légende des institutions patriarcales, et tout ce qui s’en suit ; mais autour et au-dessus du riant tableau plane une ombre funeste – l’ombre de la loi. Tant que la loi classera tous ces êtres humains, aux cœurs palpitants, aux affections vivaces, comme choses appartenant au maître ; – tant que la ruine, le malheur, l’imprévoyance ou la mort du meilleur propriétaire d’esclaves, pourront, en un jour, faire passer ceux-ci d’une vie calme et douce à des travaux forcés, à une misère sans espoir, il sera impossible de tirer rien de bon ou de beau du système d’esclavage le mieux régularisé.

 

M. Shelby était, en moyenne, un brave homme. Doux, affectueux, disposé à l’indulgence pour ceux qui l’approchaient, il n’avait jamais lésiné sur ce qui pouvait contribuer au bien-être matériel de ses noirs. Seulement, entraîné à spéculer sur grande échelle, il s’était endetté, et ses billets, pour une somme considérable, étaient tombés aux mains de Haley. C’est ce qui explique la conversation précédente.

 

Or, il advint qu’en approchant de la porte, Éliza entendit assez pour comprendre qu’un trafiquant d’esclaves faisait à son maître des propositions.

 

Elle eût bien voulu s’arrêter en sortant pour en savoir davantage, mais sa maîtresse l’appelait.

 

Elle croyait avoir entendu qu’il s’agissait de son garçon. – Sans doute elle se trompait. Le cœur gros et serré, elle pressa instinctivement l’enfant contre son sein avec une telle force, qu’il la regarda tout étonné.

 

« Éliza, ma fille, qu’as-tu donc aujourd’hui ? » demanda sa maîtresse, lorsqu’après avoir renversé la cruche à eau et fait tomber la table à ouvrage, elle apporta un peignoir du matin, au lieu de la robe de soie qu’on l’avait envoyé chercher.

 

Éliza tressaillit. « Oh ! maîtresse ! dit-elle, en levant les yeux ; puis fondant en larmes, elle s’assit et se mit à sangloter.

 

– Éliza, enfant ! qu’as-tu ? qu’y a-t-il ?

 

– Oh ! maîtresse ! maîtresse ! il y avait dans la salle à manger un marchand d’esclaves qui parlait au maître. Je l’ai entendu.

 

– Eh bien, folle ! supposons que cela soit.

 

– Oh ! maîtresse, croyez-vous que le maître voulût vendre mon Henri ? et la pauvre créature sanglota de plus belle.

 

– Le vendre ! Eh non, enfant que tu es ! ne sais-tu pas que ton maître n’a jamais eu affaire à ces trafiquants du Sud, et qu’il n’a jamais songé à vendre aucun de ses esclaves, tant qu’ils se conduisent bien ? Folle tête ! aller s’imaginer que quelqu’un voudrait acheter son Henri ! Crois-tu que tout le monde en raffole comme toi ? – Allons, sèche tes larmes, et agrafe ma robe. Là, maintenant, relève mes cheveux ; fais-moi cette jolie tresse que tu as apprise l’autre jour, et ne t’avise plus d’écouter aux portes.

 

– Bien sûr, maîtresse, vous ne donneriez pas votre consentement à… à…

 

– Certes non. Mais c’est absurde, pourquoi même en parler ? Je songerais tout aussi bien à vendre un de mes propres enfants ! Réellement, Éliza, tu deviens par trop fière de ce marmot. Un homme ne peut mettre le nez dans la maison que tu ne te figures qu’il vient tout exprès pour acheter ton Henri !

 

Rassurée par l’air de sincérité de sa maîtresse, Éliza put vaquer avec adresse à ses devoirs de femme de chambre, et finit par rire elle-même de ses terreurs.

 

Madame Shelby était une femme d’une haute distinction, comme intelligence et comme moralité. Elle joignait à la grandeur d’âme qui caractérise souvent les femmes du Kentucky, une sensibilité vraie, et des principes religieux qu’elle appliquait avec énergie et tenue dans la pratique journalière de la vie. Son mari, quoiqu’il ne se rattachât à aucune Église en particulier[11], respectait la fermeté des croyances de sa femme, et redoutait peut-être un peu son opinion. Du moins, laissait-il libre cours à tous ses bienveillants efforts pour l’instruction, le bien-être et l’amélioration de ses esclaves, tout en s’abstenant d’y prendre une part active. De fait, sans avoir une foi complète dans l’efficacité pour autrui des bonnes œuvres des saints, M. Shelby semblait penser que sa digne moitié avait de la bienveillance et de la piété pour deux ; – peut-être même nourrissait-il un vague espoir de gagner le ciel, grâce à un surplus de qualités dont il se dispensait pour son compte.

 

Ce qui lui pesait surtout après sa conversation avec le marchand d’hommes, c’était la nécessité de s’en ouvrir à sa femme et d’avoir à combattre les objections qu’il prévoyait.

 

De son côté, madame Shelby, ne soupçonnant pas la gêne de son mari, et connaissant la douceur générale de son caractère, était de bonne foi incrédule aux soupçons d’Éliza. Elle ne s’y arrêta qu’un moment, et tout entière aux préparatifs d’une visite qu’elle devait faire le soir même, elle n’y pensa plus.

 

CHAPITRE II

La mère.


Dès sa plus tendre enfance, Éliza avait été élevée et choyée en enfant gâté par sa maîtresse. Le voyageur qui a parcouru les États du sud a dû souvent y remarquer l’élégance singulière, la douceur de manières et de voix, qui semblent des dons particuliers aux quarteronnes et aux mulâtresses. Citez les premières, ces grâces naturelles s’allient souvent à une éclatante beauté, et presque toujours à un extérieur agréable et avenant. Éliza, telle que nous l’avons dépeinte, n’est point une figure de fantaisie, mais un portrait d’après nature, fait de souvenir, et dont nous avons vu l’original au Kentucky. Elle avait grandi sous la protection de sa maîtresse, à l’abri des tentations qui font de la beauté un si fatal héritage pour l’esclave. Plus tard elle épousa un mulâtre, Georges Harris, d’une habitation voisine.

 

Le jeune homme avait été loué par son maître à une fabrique de toile à sac, et son adresse, son intelligence, en avaient fait le meilleur ouvrier. Il avait inventé une machine à teiller le chanvre[12] qui, si l’on considère l’éducation et les précédents de l’inventeur, témoignait d’autant de génie pour la mécanique, qu’en a pu déployer Whitney dans sa machine à épurer le coton.

 

Beau, bien fait, doué de manières agréables, Georges avait su se faire aimer de toute la fabrique. Néanmoins, comme ce n’était pas un homme, mais une chose, toutes ces qualités étaient soumises au contrôle d’un maître despotique, vulgaire et borné. Ledit gentilhomme, ayant ouï parler avec éloge de l’invention de Georges, monta à cheval un beau matin et se rendit à la fabrique pour voir ce qu’y faisait son immeuble.

 

Il fut reçu avec enthousiasme par le fabricant, qui le félicita d’avoir un esclave d’un tel prix. Il visita la manufacture, la machine lui fut expliquée et montrée par Georges qui, dans sa joie, parlait si couramment, se tenait si droit, avait la mine si haute et si mâle, qu’une inquiète conscience de son infériorité s’empara peu à peu du maître. Qu’avait à faire son esclave de parcourir le pays, d’inventer des machines, d’oser lever la tête parmi des gentilshommes ? Il y couperait court ; il le ramènerait au sillon ; il le mettrait à creuser la terre et à bêcher, « pour voir s’il aurait toujours l’allure aussi fringante. » En conséquence, à la grande stupéfaction du fabricant et de ses ouvriers, il réclama tout à coup le loyer de Georges, et annonça son intention de le ramener chez lui.

 

« Mais, monsieur Harris, lui remontra le fabricant, c’est bien subit !

 

– Qu’importe ? Est-ce que l’homme n’est pas à moi ?

 

– Nous serions disposés, monsieur, à hausser le prix de compensation.

 

– Du tout. Je n’ai nul besoin de louer une de mes mains, si cela ne me convient pas.

 

– Mais, monsieur, il semble particulièrement propre à ce genre de travail.

 

– C’est possible. Il n’a jamais été propre à rien de ce que j’ai voulu lui faire faire.

 

– Songez qu’il a inventé cette machine, dit assez maladroitement un des ouvriers.

 

– Oui ! – une machine à épargner le travail ! Il en inventera de reste, j’en réponds. Fiez-vous aux nègres pour cela ! Que sont-ils autre chose que des machines à épargner le travail ? Non, non, il marchera ! »

 

Georges était resté pétrifié sous le coup de cette sentence, prononcée par un pouvoir qu’il savait irrésistible. Les bras croisés, les lèvres serrées, tout un volcan de sentiments amers brûlait dans son sein, et envoyait des flots de feu dans ses veines. Sa respiration était courte, et ses grands yeux noirs, pareils à deux charbons ardents, dardaient des étincelles. Il y avait à craindre quelque dangereuse explosion, si le fabricant ne lui eût touché le bras, et dit tout bas :

 

« Cédez, Georges, suivez-le pour l’instant : nous tâcherons de vous venir en aide. »

 

Le tyran observa l’aparté, et en devina le sens, qui le confirma encore dans sa détermination.

 

Georges, ramené chez le maître, eut en partage les travaux les plus vils et les plus pénibles. Il avait pu retenir toute parole offensante ; mais l’éclair de son œil, le pli de son front assombri, disaient assez clairement et assez haut que l’homme ne pouvait pas devenir une chose.

 

C’était pendant l’heureux temps passé à la manufacture qu’il avait connu et épousé Éliza. Jouissant de l’estime et de la confiance de son chef, il pouvait aller et venir en toute liberté. Le mariage avait été approuvé par madame Shelby, qui, avec un peu de la tendance qu’ont les femmes à se mêler de ces sortes d’affaires, était charmée d’unir sa belle favorite à un homme de la même classe, et qui paraissait si bien lui convenir. La cérémonie s’était faite dans le grand salon, et la maîtresse avait de ses propres mains mêlé les fleurs d’oranger aux beaux cheveux de la fiancée, et recouvert sa tête charmante du voile nuptial. Il y avait eu à profusion des gants blancs, des gâteaux, du vin, et des convives empressés de la beauté de la jeune fille et la générosité de la maîtresse.

 

Pendant un an ou deux, Éliza put voir fréquemment son mari, et le bonheur du jeune ménage ne fut troublé que par la perte de deux petits enfants, passionnément aimé de leur mère, et qu’elle pleura avec un désespoir qui lui attira les douces remontrances de madame Shelby, anxieuse de ramener ces sentiments trop fougueux dans les limites de la raison et de la religion.

 

Après la naissance du petit Henri, la jeune femme s’était peu à peu calmée. Chaque lien saignant, chaque nerf ébranlé, enlacé de nouveau à cette frêle existence, se raffermissait et se fortifiait avec elle. Éliza avait été une heureuse femme jusqu’au jour où son mari, brutalement arraché à un chef bienveillant, était retombé sous la verge de fer de son propriétaire légal.

 

Fidèle à sa parole, le fabricant alla voir M. Harris une semaine ou deux après l’enlèvement de Georges, et mit en avant tout ce qui devait décider le maître à rendre à l’esclave son premier emploi.

 

« Vous pouvez vous épargner la peine d’en dire plus long, répliqua sournoisement le propriétaire : je suis juge de mes propres affaires.

 

– Je ne prétends pas non plus m’en mêler, monsieur ; seulement je pensais que dans votre intérêt vous pourriez consentir à nous louer votre homme aux termes proposés.

 

– Oh ! je comprends de reste. Je vous ai vu cligner de l’œil et chuchoter le jour où je l’ai repris. Mais vous avez affaire à aussi fin que vous ! Nous sommes dans un pays libre, monsieur. Cet homme est à moi, et j’en fais ce qu’il me plaît. – Voilà ! »

 

Ainsi s’évanouit le dernier espoir de Georges. – Rien, plus rien qu’une vie d’abjects et pénibles travaux, rendue plus amère encore par toutes les indignités, toutes les cuisantes vexations de détail que la tyrannie est si habile à inventer.

 

Un jurisconsulte des plus humains disait une fois : « Le pire usage qu’on puisse faire d’un homme, c’est de le pendre, » Non ; il y a une manière d’en user qui est encore PIRE !

 

CHAPITRE III

Mari et père.


Madame Shelby venait de partir pour sa visite : Éliza, debout dans la véranda[13] suivait tristement de l’œil la voiture qui s’éloignait, lorsqu’une main se posa sur son épaule. Elle se retourna, et un brillant sourire illumina ses beaux yeux.

 

« Oh ! Georges, est-ce toi ? Tu m’as fait peur ! que je suis contente que tu sois venu ! Maîtresse est sortie pour toute l’après-midi : viens dans ma chambrette, nous aurons tout le temps de causer. »

 

En parlant elle l’introduisit dans une jolie petite pièce, ouvrant sur la galerie, où elle cousait d’ordinaire, à portée de la voix de sa maîtresse.

 

« Que je suis donc contente ! – Mais pourquoi ne me souris-tu pas ? – Regarde notre Henri ! – comme le voilà grand ! » L’enfant, pendu à la robe de sa mère, considérait timidement son père à travers sa longue chevelure bouclée. « N’est-ce pas qu’il est beau ? » dit Éliza. Elle écarta ses cheveux et l’embrassa.

 

« Je voudrais qu’il ne fût pas né ! s’écria Georges avec amertume. Je voudrais n’être pas né moi-même ! »

 

Surprise, effrayée, Éliza s’assit, pencha sa tête sur l’épaule de son mari, et fondit en larmes.

 

« Là, maintenant… c’est mal à moi de te faire toute cette peine, pauvre femme, c’est très-mal ! Oh ! pourquoi m’as-tu jamais vu – tu pouvais être si heureuse !

 

– Georges ! Georges ! comment peux-tu dire cela ?… Qu’est-il donc arrivé de si terrible ? N’étions-nous pas heureux, très-heureux, encore dernièrement ?

 

– Oui, nous l’étions, chère ! » dit Georges. Il attira l’enfant sur ses genoux, regarda attentivement ses brillants yeux noirs, et passa ses doigts dans les anneaux soyeux de sa chevelure.

 

« Tout juste ton portrait, Lizie, et tu es bien la plus belle femme que j’aie jamais vue, et la meilleure que je souhaite jamais voir, et pourtant il vaudrait mieux ne nous être jamais rencontrés.

 

– Oh ! Georges. Comment peux-tu…

 

– Oui, Éliza, souffrir, toujours souffrir, rien que souffrir ! Ma vie est plus amère que l’absinthe : elle s’use et se consume de minute en minute. Je suis un pauvre misérable souffre-douleur, abandonné à son mauvais sort. Je t’entraînerai dans la fange avec moi, voilà tout ! À quoi bon essayer de faire quelque chose, de savoir quelque chose, d’être quelqu’un ? À quoi bon vivre ? Je voudrais être mort !

 

– Oh ! Georges, voilà qui est vraiment mal ! Je sais tout ce que tu as souffert en perdant ta place à la fabrique : tu as un dur maître ; mais prends patience, et peut-être…

 

– Patience ! dit-il en l’interrompant. N’ai-je pas été patient ? Ai-je dit un seul mot quand, sans aucun prétexte raisonnable, il est venu m’arracher du lieu où j’étais bien, où tout le monde m’aimait ! Je lui rendais fidèlement jusqu’au dernier liard de mon gain, et tous disent que je travaillais comme deux.

 

– C’est vrai que c’est terrible, dit Éliza. Mais après tout, c’est ton maître, vois-tu.

 

– Mon maître ! Qui l’a fait mon maître ? c’est là ce que je me demande. – Quel droit a-t-il sur moi ? Je suis un homme comme lui – un meilleur homme que lui ! Je me connais mieux en affaires. Je suis plus habile régisseur qu’il ne l’est. Je lis plus couramment ; j’ai une plus belle écriture, et j’ai tout appris seul ; – je ne lui dois rien. J’ai appris malgré lui ! – Et quel droit a-t-il de faire de moi une bête de somme ? – de m’enlever aux occupations dont je suis capable, plus capable que lui, pour me mettre à la place d’un cheval ? C’est là ce qu’il veut : il dit qu’il me rompra, qu’il me rendra humble, et il me donne exprès les tâches les plus rudes, les plus viles, les plus sales !

 

– Oh ! Georges, Georges… tu m’épouvantes ! jamais je ne t’avais entendu parler ainsi : j’ai peur que tu ne fasses quelque mauvais coup. Je sais tout ce que tu souffres ; mais sois prudent – Oh ! je t’en supplie pour l’amour de moi – pour notre Henri !

 

– J’ai été prudent, j’ai été patient ; mais les choses empirent d’heure en heure. – La chair et le sang n’y peuvent plus tenir. Il n’y a pas une occasion de m’insulter, de me tourmenter, qu’il ne saisisse ! Je croyais pouvoir m’acquitter de mon travail, me tenir tranquille, et ma tâche finie, trouver encore du temps pour lire et pour apprendre. Mais plus j’en fais, plus il me surcharge ; il dit que j’ai beau me taire, qu’il voit bien qu’un démon habite en moi, et qu’il l’en fera sortir ! Et un de ces jours le démon sortira, mais d’une façon qui ne lui plaira pas, ou je me trompe fort.

 

– Oh ! cher, que ferons-nous ? dit Éliza tristement.

 

– Pas plus tard qu’hier, poursuivit Georges, je chargeais des pierres dans une charrette ; le jeune maître Tommy était là, faisant claquer son fouet si près du cheval, que la bête prit peur. Je lui demandai tout doucement de cesser ; il continua plus fort ; je le priai de nouveau, il se retourna et me frappa. Je retins sa main, alors il poussa les hauts cris, me lança des coups de pied, et courut dire à son père que je m’étais battu avec lui. Le père vint en fureur, jurant qu’il m’apprendrait à connaître mon maître. Il m’attacha à un arbre, coupa des branches pour son fils, et lui dit qu’il eut à me fouetter jusqu’à ce qu’il fût las ; – et il fut long à se lasser !… Si je ne le lui rappelle un jour ! »

 

Le front du mulâtre s’obscurcit, et dans ses yeux s’alluma un feu sombre qui fit trembler la jeune femme. « Qui a fait de cet homme mon maître ? – c’est là ce que je veux savoir.

 

– J’avais toujours pensé que je devais obéissance au maître et à la maîtresse, ou que je ne serais pas chrétienne, dit Éliza.

 

– Oh ! toi, c’est différent : ils t’ont élevée toute petite ; ils t’ont nourrie, vêtue, enseignée ; ce sont là des espèces de droits. Mais moi, qu’ai-je reçu ? – des coups de pied, des coups de poing, des jurons, trop heureux d’être quelquefois oublié dans un coin. Et que dois-je ? J’ai payé au centuple ce que j’ai coûté. Je ne l’endurerai pas davantage. – non, je ne le veux pas ! dit-il le poing fermé et l’air menaçant. »

 

Éliza, tremblante, se taisait. Jamais elle n’avait vu son mari aussi exaspéré. Sa douce nature fléchissait comme un roseau sous le choc impétueux de cet ouragan.

 

« Tu sais, le pauvre petit Carlo que tu m’avais donné, poursuivit Georges ; c’était ma seule consolation : il couchait avec moi la nuit, me suivait au travail, et me regardait souvent comme s’il eût compris ce que je souffrais. Eh bien ! l’autre jour, je lui donnais quelques os de rebut que j’avais ramassés à la porte de la cuisine, quand le maître a passé ; il s’est plaint que je le nourrissais à ses dépens : il n’avait pas le moyen, a-t-il dit, d’entretenir le chien de chaque nègre, et il m’a ordonné d’attacher une pierre au cou de Carlo, et de le jeter dans la mare.

 

– Ah ! Georges, tu ne l’as pas fait !

 

– Non – pas moi, mais lui. Le maître et son fils Tommy l’ont noyé et assommé à coups de pierres. Pauvre animal ! il me regardait si tristement comme s’il en eût appelé à moi pour le sauver. Puis, j’ai été fouetté pour n’avoir pas voulu tuer mon chien. Mais que m’importe ? Le maître verra que je ne suis pas de ceux qu’on mate avec le fouet. Mon jour viendra ; qu’il y prenne garde !

 

– Que vas-tu faire, Georges ? Oh ! je t’en conjure, ne fais rien de mal. Si tu voulais seulement t’en fier à Dieu et patienter, il te délivrerait.

 

– Je ne suis pas chrétien comme toi, Éliza ; mon cœur est plein de fiel : je ne peux pas m’en fier à Dieu ! Pourquoi laisse-t-il aller les choses de cette façon funeste ?

 

– Oh ! Georges, ayons de la foi ! Maîtresse dit que quand bien même tout irait mal, nous devons croire que Dieu fait pour le mieux.

 

– C’est facile à dire à ceux qui sont assis sur des sofas, traînés dans des carrosses ; – qu’ils changent de place avec moi, et ils changeront de langage. Je voudrais pouvoir être bon ; mais le cœur me brûle, et ne peut pas se résigner. Tu ne le pourrais pas non plus – tu ne le pourras pas, – quand je t’aurai dit ce que j’ai à te dire. Tu ne sais pas tout encore.

 

– Que peut-il y avoir de plus ?

 

– Le maître a déclaré récemment qu’il se repentait de m’avoir laissé prendre femme hors du domaine, qu’il détestait M. Shelby et toute sa race, parce que ce sont des orgueilleux qui lèvent la tête plus haut que lui ; il a dit que c’était de toi que je tenais mes idées d’indépendance, qu’il ne me permettrait plus de venir ici, et que j’aurais à prendre une autre femme, et à faire ménage sur la plantation. D’abord, il grommelait et menaçait sourdement ; mais hier il m’a commandé de prendre Mina et de m’établir dans une case avec elle, sinon il me vendra pour la basse rivière.

 

– Mais tu as été marié avec moi par le ministre, ni plus ni moins que si tu avais été un blanc, dit ingénument Éliza.

 

– Ne sais-tu pas qu’un esclave ne peut se marier ? La loi n’en tient pas compte. Je ne saurais te garder pour ma femme, s’il lui plaît de nous séparer. C’est pourquoi je souhaiterais ne t’avoir jamais vue, – pourquoi je m’en veux d’être né ! Mieux vaudrait pour tous deux, mieux vaudrait pour ce pauvre enfant n’être pas au monde. Tout cela peut lui arriver aussi.

 

– Oh ! notre maître, à nous, est si bon !

 

– Oui, mais qui sait ? il peut mourir, et alors l’enfant sera vendu, Dieu sait à qui ? Est-ce un plaisir de le voir beau, alerte, intelligent ? Non ; je te dis, Éliza, qu’il n’y a pas en lui une qualité, une beauté qui ne te perce un jour le cœur comme un glaive ; – il vaudra trop d’argent pour que tu puisses le garder, pauvre femme ! »

 

Ces paroles frappèrent Éliza de stupeur. La vision du marchand d’esclaves lui revint ; elle pâlit, la respiration lui manqua comme si elle eût reçu un coup mortel. Elle chercha des yeux son Henri qui, las du ton grave de la conversation, était allé sous la véranda, où il galopait triomphant sur la canne de M. Shelby. Elle eut envie de parler à son mari de ses craintes, mais elle se retint.

 

« Non, non, il en a déjà bien assez, pauvre homme ! pensa-t-elle, je ne lui dirai rien. D’ailleurs, ce n’est pas vrai ; maîtresse ne m’a jamais trompée.

 

– Ainsi, Éliza, ma fille, dit son mari, courage et adieu, car je pars.

 

– Tu pars, et pour où, Georges ?

 

– Pour le Canada. – Il se redressa de toute sa hauteur : – et une fois là-bas je te rachèterai. Nous n’avons plus d’autre espoir. Tu as un bon maître qui ne refusera pas de te vendre. Je rachèterai toi et le garçon. – Avec l’aide de Dieu j’en viendrai à bout !

 

– Ah ! malheur !… si tu allais être pris ?

 

– Je ne serai pas pris, Éliza, – je mourrai auparavant. Je serai libre ou mort.

 

– Tu ne te tueras pas, au moins ?

 

– Je n’aurai pas cette peine. Ils me tueront assez vite : jamais ils ne m’emmèneront à la basse rivière vivant.

 

– Georges, pour l’amour de moi, prends garde ! ne commets de violence ni sur toi, ni sur personne !… la tentation est trop forte, je le sais. Pars, puisqu’il le faut, mais sois prudent, prie Dieu de t’aider.

 

– Écoute mon plan, Éliza. Le maître s’est mis en tête de m’envoyer ici proche porter un billet à M. Symmes. Il a compté, je crois, que je m’arrêterais en passant pour te dire ce que j’ai sur le cœur ; il serait ravi que la chose vexât les Shelby, « cette race ! » comme il les nomme. Je vais rentrer au logis résigné, tu comprends, comme si tout était fini. J’ai fait mes préparatifs, et il y a des gens qui m’aideront. Dans le cours d’une semaine ou deux, un certain jour, je manquerai à l’appel. Prie pour moi, Éliza – le bon Dieu t’écoutera peut-être.

 

– Prie-le aussi, Georges : aie confiance en lui, et tu ne feras rien de mal.

 

– Maintenant, au revoir, dit Georges. »

 

Il prit les mains d’Éliza entre les siennes, et la regarda fixement dans les yeux sans bouger. Tous deux se taisaient. Puis vinrent les dernières paroles, les pleurs amers – tout le déchirement de la séparation, quand l’espérance de se revoir repose sur une toile d’araignée. Enfin le mari et la femme se quittèrent.

 

CHAPITRE IV

Une soirée dans la case de l’oncle Tom
[14].

La case de l’oncle Tom, faite de troncs d’arbres à peine dégrossis, était à peu de distance de « la maison ; » le nègre désigne ainsi par excellence la demeure du maître. Sur le devant s’étendait un gentil jardinet, où des soins assidus faisaient croître, chaque été, des fraises, des framboises, et une diversité merveilleuse, vu l’espace, de fruits et de légumes. Toute la façade était tapissée d’un grand bignonia écarlate, et d’un beau rosier multiflore, dont les branches, se croisant et s’enlaçant, laissaient à peine voir la rustique construction. D’éclatantes plantes annuelles, des œillets d’Inde, des pétunias, des belles de jour, orgueil et délices de la tante Chloé, trouvaient aussi un petit coin où déployer leur splendeur.

 

Mais ne nous arrêtons pas au dehors. Le repas du soir est fini dans la grande maison, et tante Chloé, après avoir présidé aux préparatifs comme « chef, » laissant aux employés subalternes le soin de remettre les choses en ordre et de laver la vaisselle, a regagné son cher petit domaine, pour apprêter le souper de son « vieux[15]. » C’est elle en personne qui là, devant le feu, surveille, avec un intérêt plein d’anxiété, les progrès d’une friture qui frissonne dans la poêle. De temps en temps, elle soulève d’un air réfléchi le couvercle d’un four de campagne, d’où s’échappent des émanations de bon présage. Sa grosse face ronde est si reluisante, qu’on serait tenté de croire qu’elle l’a passée au blanc d’œuf comme ses biscuits. Sous son turban, bigarré et empesé, rayonne une physionomie joviale, trahissant, il faut l’avouer, un peu de cette suffisance naturelle à une cuisinière, réputée et reconnue « chef » dans tous les environs.

 

Il est vrai que tante Chloé était cuisinière dans l’âme, jusqu’à la moelle des os. Pas un poulet, pas un dindon, pas un canard de la basse-cour, qui ne devint grave à son approche, et de fait sa constante préoccupation, de trousser, farcir, rôtir, était bien de nature à éveiller les terreurs de toute volaille réfléchie. Ses gâteaux de maïs, dans toutes leurs variétés de noms et de formes, demeuraient d’impénétrables mystères pour de moins habiles artistes, et elle riait à se tenir les côtes, en racontant, avec un naïf orgueil, les vains efforts qu’avaient fait telle ou telle de ses compagnes pour atteindre à sa hauteur.

 

L’attente de convives à la grande maison, le menu des dîners, des soupers, servis dans « le grand genre, » éveillaient toute son énergie ; et rien ne pouvait lui être plus agréable que de voir décharger une pile de malles sous la véranda : c’étaient les précurseurs de nouveaux efforts, de nouveaux triomphes.

 

Pour le moment, la tante Chloé est absorbée dans sa poêle à frire ; nous l’y laisserons, et achèverons de peindre l’intérieur de la case.

 

Un lit, recouvert d’une courte-pointe d’un blanc de neige, occupe l’un des coins ; tout auprès s’étend un grand lambeau de tapis, sur lequel trône d’ordinaire tante Chloé, comme dans une région supérieure. Traité avec une considération particulière, et autant que possible interdit aux excursions des petits maraudeurs du logis, ce coin fait salon. À l’autre angle, en face, une couchette plus humble est destinée à l’usage journalier. Sur le manteau de la cheminée des images enluminées représentent des sujets tirés de la Bible ; au milieu brille un portrait de Washington, dessiné et colorié, de manière à étonner ce grand homme, s’il lui eût été donné de se voir ainsi reproduit.

 

Dans un troisième coin, sur un banc grossier, deux petits garçons, aux cheveux crépus, aux yeux noirs étincelants, aux joues rebondies, surveillent les premières tentatives d’une petite sœur ; tentatives qui consistent, comme toujours, à se dresser laborieusement sur ses petits pieds, à chanceler une seconde, et à retomber à terre ; chaque échec successif étant salué d’éclats de rire, et proclamé un étonnant succès.

 

Une table, tant soit peu boiteuse, placée en face du feu, recouverte d’une serviette, et garnie de tasses et de soucoupes des plus éclatantes couleurs, annonce qu’on attend compagnie. À cette table est assis l’oncle Tom, la main droite de M. Shelby, et notre héros, dont nous allons essayer de donner un daguerréotype au lecteur.

 

C’est un homme grand, robuste, bien découplé, à large poitrine, d’un noir de jais, et dont les traits, fortement africains, expriment un grave et ferme bon sens, uni à beaucoup de bienveillance et de bonté. Tout en lui respire le respect de soi-même, et une grande dignité naturelle, qui n’exclut pas une simplicité humble et confiante.

 

L’oncle Tom est en ce moment tout appliqué à une ardoise sur laquelle il essaie, avec soin et lenteur, de reproduire les lettres de l’alphabet, sous l’inspection du jeune maître Georgie, beau garçon de treize ans, qui semble pénétré de ses graves devoirs d’instituteur.

 

« Non ; – pas comme cela, oncle Tom ; – pas comme cela ! dit-il avec vivacité, tandis que l’oncle Tom trace laborieusement la queue de son g à l’envers ; cela fait un q, voyez-vous ?

 

– Ah ! vrai ! répond l’oncle Tom, suivant de l’œil avec une admiration respectueuse les innombrables g et q que griffonne, pour son édification, son jeune professeur. Prenant à son tour le crayon entre ses doigts, gros et lourds, il recommence patiemment.

 

« Comme petit blanc faire tout bien ! » dit tante Chloé, qui, un morceau de lard au bout de sa fourchette et en train de graisser son gril, s’arrête pour contempler avec orgueil le jeune maître. « C’est lui qui sait écrire ! et lire, donc ! quand il vient ici le soir nous réciter ses leçons, c’est ça qu’est amusant !

 

– Mais, tante Chloé, j’ai grand faim, dit Georgie ; est-ce que ton gâteau n’est pas bientôt cuit ?

 

– Presque, massa[16] Georgie ; elle souleva le couvercle et jeta un coup d’œil furtif à son œuvre. Le voilà qui tourne brun ! – d’un beau brun doré ! Ah ! laissez-moi faire, allez – je m’y entends ! Maîtresse a commandé à Sally l’autre jour de faire un gâteau, rien que pour apprendre. Oh ! maîtresse, que je dis, ça n’ira pas ! c’est péché de gâter de bonnes choses ! un gâteau qui lève tout d’un côté – pas plus de forme que ma savate ! – Allez, marchez ! »

 

Et avec cette exclamation de profond dédain pour l’inexpérience de Sally, la tante Chloé enleva d’une main preste le four de campagne, et exposa aux yeux des regardants un gâteau cuit à point, et que n’eût pas désavoué un maître pâtissier. Une fois ce morceau capital arrivé à bon port, la tante Chloé s’occupa de la partie plus substantielle du souper.

 

« Allons, Moïse, Pierrot, tirez-vous du chemin, moricauds ! Sauvez-vous aussi, petite Polly, mon bijou ; maman donnera tout à l’heure du bonbon à la petite. – Et vous, massa Georgie, ôtez les livres, et asseyez-vous près de mon vieux, pendant que je dresse les saucisses et que je retourne les beignets. En un clin d’œil vous allez en avoir une bonne assiettée.

 

– On voulait que je revinsse souper à la maison, dit Georgie ; mais je me doutais de ce qui se brassait par ici, tante Chloé.

 

– Vous vous en doutiez ?… vrai, bijou ? » Et elle entassa les beignets sur son assiette. « Vous saviez bien que votre bonne tantine vous garderait le meilleur. Ah ! il n’y a pas besoin de vous en dire long, à vous, rusé ! »

 

Elle accompagna ce discours facétieux d’un coup de coude pour en aiguiser la pointe, et revint au gril avec une nouvelle ardeur.

 

Quand l’activité dévorante de l’appétit de Georgie fut un peu calmée, il s’écria, en brandissant un large coutelas : « Au tour du gâteau, maintenant !

 

– Dieu vous bénisse ! massa Georgie, dit la tante Chloé, en lui arrêtant le bras ; vous n’auriez pas le cœur de la couper avec ce grand couteau, pour le massacrer tout en miettes, et gâter sa bonne mine ! Tenez, voilà une vieille lame mince que j’ai repassée tout exprès. Parlez-moi de ça ! Se coupe-t-il net et bien ! – Une pâte levée, légère comme une plume. – À présent, régalez-vous, mon mignon, vous n’en mangerez pas souvent de meilleur.

 

– Tom Lincoln dit pourtant, reprit Georgie, la bouche pleine, que leur Jinny est meilleure cuisinière que toi, tante Chloé.

 

– C’est pas grand’chose que ces Lincoln, répliqua tante Chloé, d’un ton méprisant. Je veux dire par comparaison avec notre monde. – De petites gens, assez respectables dans leur genre ; mais pour ce qui est de savoir vivre, ils ne s’en doutent pas. Mettez seulement maître Lincoln à côté de maître Shelby, seigneur bon Dieu ! Et maîtresse Lincoln – c’est pas elle qui entrerait dans un salon comme maîtresse Shelby – avec un grand air, faut voir ! Allez, allez ! ne me parlez pas de vos Lincoln ! » Et la tante Chloé releva la tête, de l’air d’une personne qui sait son monde.

 

« Je croyais, reprit Georgie, t’avoir entendu dire que Jinny était assez bonne cuisinière ?

 

– Peut-être bien, pour un petit ordinaire ; pas dit qu’elle ne s’en tire. Elle saura vous faire une bonne fournée de pain, bouillir des pommes de terre à point ; mais, par exemple, ses galettes ne sont pas fameuses ! pas du tout fameuses ! et, quant à la fine pâtisserie, elle n’y entend goutte. Elle fait des pâtés, c’est vrai ; mais quelle croûte ! Je la défie de faire la vraie pâte feuilletée qui lève en montagne au four, et qui fond comme suc’ dans la bouche. Je suis allée là-bas pour le mariage de miss Mary ; Jinny m’a montré ses pâtés et ses gâteaux de noce. Comme nous sommes amies, je n’ai rien voulu dire ; mais vous pouvez m’en croire, massa Georgie, je fermerais pas l’œil d’une semaine, si j’avais fait pareille fournée. Pas plus de mine que rien du tout, quoi !

 

– Je suppose que Jinny les croyait exquis ? demanda Georgie.

 

– Ça ne m’étonnerait pas. Elle les montrait bien, pauvre innocente ! et, voyez-vous, c’est que justement elle n’en sait pas plus long. Où aurait-elle appris, dans une maison pareille ? c’est pas de sa faute. Ah ! massa Georgie, vous ne connaissez pas moitié des privilèges de votre famille et de votre inducation, soupira la tante Chloé, en roulant des yeux.

 

– Je t’assure, tante Chloé, que je connais à fond mes privilèges de tourtes, de tartes et de pouding. Demande plutôt à Tom Lincoln si je ne chante pas victoire chaque fois que je le rencontre. »

 

Tante Chloé se rejeta en arrière dans sa chaise, et ravie de l’esprit de son jeune maître, elle rit jusqu’à ce que les larmes coulassent le long de ses joues noires et luisantes. De temps à autre elle détachait à massa Georgie force coups de poing et de coude, s’écriant qu’il eût à s’en aller, qu’il la ferait crever de rire, qu’il la tuerait infailliblement un jour ; chacune de ces sanguinaires prédictions étant accompagnée d’éclats de plus en plus prolongés, Georgie commença réellement à s’alarmer des conséquences de sa verve, et se promit de mettre un frein à ces saillies exorbitantes.

 

« Vous avez dit ça à Tom, vrai ? – De quoi s’avisent pas ces jeunesses ! Vous lui avez chanté victoire aux oreilles ? Seigneur bon Dieu, massa Georgie, vous feriez rire un hanneton !

 

– Oui, reprit Georgie, je lui ai dit : « Tom, si vous voyiez seulement les pâtés de tante Chloé ! ce sont là des pâtés ! »

 

– C’est grand’pitié qu’il n’en voie pas ! reprit tante Chloé, émue de compassion à l’idée des ténèbres où était plongé Tom Lincoln. Vous devriez l’inviter à dîner un de ces jours, mon bijou. Ce serait gentil de vot’part. Vous savez, massa Georgie, qu’il ne faut pas mépriser les autres, ni tirer vanité de ses avantages, vu que nos avantages nous sont donnés d’en haut, et c’est pas chose à oublier, ajouta-t-elle d’un air grave.

 

– Je compte précisément inviter Tom la semaine prochaine ; tu feras de ton mieux, tante Chloé, pour lui faire ouvrir de grands yeux. Nous le bourrerons si bien qu’il ne s’en relèvera pas d’une quinzaine !

 

– Oui, oui, s’écria tante Chloé ravie, massa verra ! Seigneur Dieu ! quand je pense à quelques-uns de nos dîners ! Vous rappelez-vous, massa, le grand pâté de volaille que j’avais fait le jour du général Knox ? Moi et maîtresse nous nous sommes quasiment disputées à cause de ce pâté ! Je ne sais pas ce qui passe par l’esprit des dames quelquefois ; mais quand une pauvre créature est affairée à ses fourneaux, qu’elle répond de tout, qu’elle ne sait plus où donner de la tête, c’est juste le moment qu’elles prennent pour venir tourner dans la cuisine et se mêler de ce qui ne les regarde pas ! Maîtresse voulait que je fisse comme ci, puis comme ça : finalement, la moutarde me monta au nez, et je lui dis : « Maîtresse, regardez-moi un peu vos belles mains blanches, et vos beaux longs doigts tout reluisants de bagues, comme mes lis blancs reluisent de rosée ! et voyez à côté mes grosses pattes noires ! vous semble-t-il pas que le bon Dieu m’a créée et mise au monde pour faire de la croûte de pâté, et vous, pour la manger, et rester au salon ?… Dame ! j’étais en colère, et ça me poussait à l’insolence, massa Georgie.

 

– Et qu’a dit ma mère ?

 

– Ce qu’elle a dit ? – Elle a comme ri dans ses yeux, – ses beaux, grands yeux ! « Eh bien ! tante Chloé, je crois que vous avez raison ! » Et du même pas la voilà qui s’en retourne à la salle. Elle aurait dû me taper ferme sur la tête pour m’apprendre à être insolente. Mais que voulez-vous, massa Georgie ! impossible de rien faire avec des dames dans ma cuisine.

 

– Tu ne t’en étais pas moins bien tirée de ce dîner. Je me rappelle que tout le monde le disait.

 

– Oh ! que oui !… Étais-je pas derrière la porte de la salle à manger ce jour-là, et ai-je pas vu le général passer trois fois son assiette pour ravoir de ce même pâté ? ai-je pas entendu qu’il disait : « Il faut que vous ayez une fameuse cuisinière, madame Shelby ! » Oh ! je ne tenais pas dans ma peau ! C’est qu’aussi le général s’y connaît, dit tante Chloé, se redressant d’un air capable. Un très-bel homme ! d’une des très-premières familles de la Virginie ! Il s’y entend tout aussi bien que moi, le général ! Voyez-vous, massa Georgie, il y a des points capitaux dans un pâté : tout le monde ne sait pas ça, mais le général le sait. Je l’ai bien vu à ses remarques. Il sait quels sont les points capitaux, lui ! »

 

Massa Georgie en était arrivé à l’impossibilité complète, si rare chez un garçon de son âge, d’avaler une bouchée de plus : se trouvant donc de loisir, il avisa l’amas de têtes crépues et d’yeux avides qui, du coin en face, le regardaient opérer.

 

« Tiens ! à toi, Moïse ! à toi, Pierrot ! il rompit quelques gros morceaux et les leur jeta. Vous en voulez bien, n’est-ce pas ? Allons, tante Chloé, donne-leur donc de la galette ! »

 

Georgie et Tom s’établirent à l’aise au coin de la cheminée, tandis que tante Chloé, après avoir tiré du feu un supplément de gâteaux, prit sa petite fille sur son giron, et se mit à remplir alternativement la bouche de l’enfant et la sienne, sans oublier Moïse et Pierrot, qui préférèrent manger leurs parts, tout en se roulant sous la table, en se chatouillant et en tirant de temps à autre les pieds de la petite sœur.

 

« Voulez-vous finir, mauvais garnements ! dit la mère, leur décochant par ci, par là, un coup de pied, quand le jeu devenait trop intempestif. Ne pouvez-vous donc rester tranquilles une minute devant petit maître blanc ? Finirez-vous ? Prenez garde, ou bien je boutonnerai la culotte d’un cran plus bas, quand massa Georgie sera parti. »

 

Quel que fut le sens caché sous cette terrible menace, elle produisit fort peu d’effet sur les jeunes délinquants.

 

« Eh là ! c’est plus fort qu’eux, reprit l’oncle Tom ; ils sont si joueurs, si chatouilleurs, qu’ils ne peuvent pas tenir en place. »

 

Ici les deux garçons sortirent de dessous la table, et les mains et la figure tout engluées de mélasse, ils livrèrent un vigoureux assaut de baisers à la petite sœur.

 

« Voulez-vous bien détaler ! dit la mère en repoussant leurs têtes laineuses ; vous allez finir par rester collés tous ensemble, et n’y aura plus moyen de vous détacher. Courez vite à la fontaine. » Elle accompagna cette injonction d’une tape qui résonna bruyamment, mais qui ne fit que tirer de nouveaux rires des petits lutins, comme ils se précipitaient en tumulte au dehors, où leur joie fit explosion.

 

« En a-t-on jamais vu de si turbulents ? » dit tante Chloé avec complaisance ; et tirant un vieux torchon, mis à part pour les cas extrêmes, elle versa dessus un peu d’eau d’une théière fêlée, et s’évertua à enlever la mélasse des mains et du visage de la petite fille. Quand elle l’eut fourbie jusqu’à la faire reluire, elle la posa sur les genoux de l’oncle Tom, et se mit à débarrasser la table. Polly employa cet intervalle à tirer le nez de papa, à lui égratigner la figure, et à plonger ses petites mains grassouillettes au plus épais de la chevelure crépue de Tom, passe-temps auquel elle semblait prendre un plaisir particulier.

 

« Est-elle éveillée ! » dit Tom, l’éloignant à la longueur de son bras pour la mieux voir ; il se leva, l’assit sur sa large épaule, et se mit à danser et à gambader avec l’enfant, autour de la chambre, tandis que massa Georgie faisait claquer son mouchoir, et que Moïse et Pierrot, de retour de leur expédition, lui donnaient la chasse en rugissant comme des lions. Si bien que tante Chloé déclara « qu’elle avait la tête tout à fait rompue. » Cette assertion, se renouvelant tous les jours, ne diminua rien de la gaieté et du vacarme, qui ne cessèrent que lorsque chacun eut rugi, cabriolé, sauté à n’en pouvoir plus.

 

– Eh bien ! j’espère que vous en avez tout votre soûl, dit tante Chloé, en tirant un grossier coffre à roulettes de dessous le lit. Fourrez-vous vite là-dedans, Moïse et Pierrot, car c’est bientôt l’heure de l’assemblée[17].

 

– Oh ! mère, nous pas vouloir dormir un brin ! vouloir rester pour l’assemblée, c’est ça qu’est curieux ! Nous bien aimer l’assemblée !

 

– Allons, tante Chloé, remets la machine en place et laisse-les debout, » dit Georgie avec décision, et, d’un coup de pied, il fit rouler le coffre, que tante Chloé, satisfaite d’avoir sauvé les apparences, acheva de rentrer sous le lit. « Au fait, dit-elle, ça ne peut que leur faire du bien. »

 

Toute la chambre se forma aussitôt en comité, pour délibérer sur les arrangements à prendre en vue de la réunion.

 

« Où trouver des chaises ? – c’est pas moi qui en sais rien, » opina tante Chloé. Mais comme depuis un temps infini l’assemblée se tenait une fois la semaine chez l’oncle Tom, sans que le nombre des sièges eût augmenté, il était probable qu’on trouverait encore cette fois des expédients.

 

« L’oncle Paul, li chanter si fort l’aut’fois, que li en avoir cassé les deux pieds de derrière de la vieille chaise, dit Moïse.

 

– Veux-tu te taire ! c’est bien plutôt toi qui les as arrachés, vaurien !

 

– Chaise, li tenir tout de même, si campée droit contre le mur, suggéra Moïse.

 

– Oncle Paul, li pas s’asseoir dessus, reprit Pierrot, parce que li toujours se trémousser si fort en chantant ! L’autre soir, li faillir tomber tout au travers de la case.

 

– Si, Seigneur bon Dieu ! faut laisser li s’asseoir, reprit Moïse ; li commencer : « Accourez, saints et pécheurs ; écoutez, petits et grands ! » Et patatras ! v’la li parterre ! » Moïse imita avec une rare précision le chant nasillard du vieux, et fit une culbute pour illustrer la catastrophe.

 

« Voyons ! vous tiendrez-vous décemment, à la fin ? dit tante Chloé. N’avez-vous pas de honte ? »

 

Cependant massa Georgie ayant ri avec le coupable, et déclaré que Moïse était « un drôle de corps, » l’admonestation maternelle manqua son but.

 

« Eh vieux ! dépêche donc ! va chercher les barils : roule-les par ici !

 

– Barils à mère, li jamais manquer, murmura Moïse à Pierrot : tout comme cruche d’huile à la veuve du bon livre[18], tu sais, où massa Georgie lisait l’autre jour.

 

– Aïe ! mais baril li défoncer la semaine dernière, répliqua Pierrot, et eux dégringoler tout au milieu de la prière ! Baril, li manquer cette fois-là ; pas vrai ? »

 

Pendant cet aparté, deux barils vides avaient été roulés dans la case, et assujettis avec des pierres. Des planches posées dessus en travers, un assortiment de baquets et de seaux renversés, flanqués de quelques chaises boiteuses, complétèrent les préparatifs.

 

« Massa Georgie lit si bien ! dit tante Chloé ; s’il restait pour faire la lecture ? c’est ça qui serait intéressant ! »

 

Massa Georgie ne demandait pas mieux. Quel est le garçon qui ne se complaise à ce qui lui donne de l’importance ?

 

La case s’emplit bientôt d’un assemblage bigarré, depuis le vieillard octogénaire jusqu’à la plus jeune fille et à l’adolescent. Il s’établit un innocent commérage sur divers sujets : « Où donc tante Sally a-t-elle gagné ce beau foulard rouge tout neuf ?

 

– Bien sûr, maîtresse donnera à Lizie sa robe de mousseline à pois, quand Lizie aura fini la robe de barège à maîtresse. – On assurait que maître Shelby songeait à faire emplette d’un nouveau cheval bai, qui ajouterait encore à la splendeur de la grande maison. »

 

Un petit nombre de disciples appartenant aux familles voisines, qui leur donnaient permission de venir à l’assemblée, y apportaient aussi leur contingent de nouvelles, et les commentaires sur les dires et faires de chacun circulaient là, tout aussi librement que la même menue monnaie dans de plus hauts cercles.

 

Enfin, à l’évidente satisfaction de tous, le chant commença. Les voix naturellement belles, les airs sauvages et accentués, produisaient un effet frappant en dépit des intonations nasales des chanteurs. C’était tantôt les paroles des hymnes adoptées dans les églises d’alentour, tantôt des bribes d’invocations bizarres et vagues, recueillies dans les campements religieux. Un des refrains se chantait surtout avec beaucoup d’énergie et d’onction :

 

Le combat nous conduit aux gloires éternelles,

Ô mon âme, battez des ailes !

 

Un autre chant favori disait :

 

Oh ! Je monte là-haut ! accourez avec moi.

Écoutez ! L’ange nous appelle !

Voyez la cité d’or et sa voûte éternelle !

 

La plupart des hymnes célébraient « les rives du Jourdain, » les « champs de Canaan » et la « Nouvelle-Jérusalem ; » car l’ardente et sensitive imagination du noir s’attache toujours aux expressions pittoresques et animées. Tout en chantant, les uns riaient, les autres pleuraient, applaudissaient, ou échangeaient de joyeuses poignées de main, comme s’ils eussent déjà gagné l’autre bord du fleuve.

 

Des exhortations, des récits suivaient le chant ou s’y mêlaient. Une vieille à tête blanche, admise au repos depuis longtemps, et fort vénérée comme la chronique du passé, se leva, et, appuyée sur son bâton, dit :

 

« Enfants ! je suis grandement contente de vous entendre tous, de vous revoir tous encore une fois ; car je ne sais pas quand je partirai pour la cité glorieuse ; mais je me tiens prête, enfants ! comme qui dirait avec mon paquet sous le bras, mon bonnet sur la tête, n’attendant plus que la voiture qui viendra me prendre pour me ramener au pays. Souvent, la nuit, je crois entendre les roues crier, et je me relève et je regarde ! Tenez-vous prêts aussi, vous autres ; car je vous le dis à tous, enfants ! et elle frappa la terre de son bâton : Cette gloire d’en haut est une chose sans pareille, – une grande chose, enfants ! – vous n’en savez rien, vous ne vous en doutez pas… C’est la merveille des merveilles ! » Et la vieille s’assit, inondée de larmes, accablée d’émotion, tandis que tous entonnaient en chœur :

 

Ô Canaan, terre promise et chère !

Ô Canaan, je vais à toi !

 

Massa Georgie, à la requête de l’assemblée, lut les derniers chapitres de l’Apocalypse, souvent interrompus par des exclamations : Seigneur, est-il possible ! – Écoutes seulement ! – Pensez-y ! – Bien sûr que c’est proche !

 

Georgie, garçon intelligent, initié par sa mère aux croyances religieuses, et se voyant le point de mire de l’assemblée, hasardait de temps à autre des commentaires de sa façon, avec un sérieux, une gravité qui lui valaient l’admiration des jeunes et les bénédictions des vieux. On convint d’un commun accord qu’un ministre n’aurait pu mieux dire, et que c’était un garçon prodigieux !

 

L’oncle Tom passait dans tout le voisinage pour un oracle en matières religieuses. Le sentiment moral qui prédominait fortement en lui, une plus haute portée d’esprit et plus de culture que n’en avaient ses compagnons, le faisaient respecter parmi eux comme une sorte de pasteur : et le style sévère et plein de cœur de ses exhortations aurait pu édifier un auditoire plus choisi ; mais il excellait surtout dans la prière. Rien n’égalait la simplicité touchante, l’ardeur naïve de ses appels à Dieu, entremêlés de paroles de l’Écriture, si profondément entrées dans son âme qu’elles semblaient faire partie de lui, et couler de ses lèvres à son insu. Selon l’expression d’un vieux nègre : « Il priait tout droit en haut. » Ses paroles surexcitaient tellement la piété des auditeurs, qu’elles finissaient par être étouffées sous la foule d’improvisations qu’elles provoquaient de toutes parts.

 

* *

*

 

Tandis que cette scène se passait dans la case de l’oncle Tom, une autre, d’un genre bien différent, avait lieu dans l’habitation du maître.

 

Le marchand d’esclaves et M. Shelby étaient de nouveau assis dans la salle à manger, devant une table couverte de papiers. Le premier comptait des liasses de billets de banque, et les poussait à mesure vers le marchand, qui les recomptait à son tour.

 

« C’est juste, dit l’homme ; maintenant, signez-moi cela. »

 

M. Shelby tira les contrats de vente à lui, et les signa comme un homme qui dépêche une besogne désagréable, puis il les repoussa de l’autre côté de la table avec l’argent. Haley sortit alors de sa valise un parchemin, et, après l’avoir parcouru des yeux, il le tendit à M. Shelby, qui s’en saisit avec un empressement à demi réprimé.

 

« Eh bien, voilà qui est fait et fini, dit le trafiquant en se levant.

 

– Oui, fait et fini, reprit M. Shelby d’un ton pensif.

 

Il respira péniblement, et répéta : fini…

 

– Vous n’en avez pas l’air charmé, dit le marchand.

 

– Haley, vous vous rappellerez, j’espère, que vous m’avez promis, sur l’honneur, de ne pas vendre Tom sans savoir dans quelles mains il tombera.

 

– Vous venez bien de le vendre, vous ?

 

– Les circonstances, vous le savez trop bien, m’y obligeaient, dit M. Shelby avec hauteur.

 

– Et elles peuvent m’y obliger aussi, moi, reprit le marchand. C’est égal, je ferai de mon mieux pour trouver une bonne niche à Tom. Quant à le maltraiter, vous n’avez que faire de craindre, Dieu merci, par goût, je ne suis pas cruel. »

 

L’exposition qu’il avait déjà faite de ses principes d’humanité n’était pas des plus rassurantes ; mais comme le cas ne comportait guère d’autre consolation, M. Shelby laissa partir le marchand en silence, et se mit à fumer solitairement son cigare.

 

CHAPITRE V

Sensation de la propriété vivante lorsqu’elle change de propriétaire.


Monsieur et madame Shelby étaient rentrés dans leur chambre ; le mari, étendu dans sa large bergère, parcourait les lettres arrivées par le courrier du soir ; debout devant la glace, sa femme démêlait les tresses et les boucles, ouvrage d’Éliza, car frappée de l’air hagard et de la pâleur de la jeune femme, elle l’avait dispensée de son service, et envoyé coucher. En arrangeant ses cheveux, elle se rappela tout naturellement sa conversation du matin, et se retournant vers son mari :

 

« À propos, Arthur, lui dit-elle d’un air d’insouciance, qu’est-ce que ce grossier personnage que vous nous avez amené à dîner ?

 

– Il se nomme Haley, répliqua Shelby, s’agitant sur son siège, et sans quitter des yeux sa lettre.

 

– Haley ? qui est cela ? Qu’a-t-il à faire ici, je vous prie ?

 

– Mais… j’ai eu quelques intérêts à démêler avec lui à ma dernière tournée à Natchez.

 

– Et il s’en prévaut pour se mettre à l’aise, venir dîner et s’établir ici comme chez lui ?

 

– Pardon ; il était invité ; j’ai un compte à régler avec l’homme.

 

– Serait-ce un marchand d’esclaves ? demanda madame Shelby, en observant dans les manières de son mari une nuance d’embarras.

 

– Bah ! qui vous met pareille idée en tête, ma chère ? et cette fois Shelby leva les yeux.

 

– Rien. Seulement, cette après-dînée Éliza m’est arrivée tout en larmes, criant, se lamentant. Ne prétendait-elle pas que vous étiez en marché, et qu’elle avait entendu un trafiquant d’esclaves vous faire des offres pour son Henri ? Quelle absurdité !

 

– Vrai !… elle l’a entendu ? reprit M. Shelby toujours absorbé dans ses lettres, bien qu’il les tint sens dessus dessous. – Puisqu’il en faudra venir là, se disait-il à lui-même, mieux vaut en finir tout de suite.

 

– J’ai dit à Éliza, pour sa peine, continua madame Shelby brossant toujours ses cheveux, qu’elle n’était qu’une petite folle, et que vous n’aviez rien à démêler avec gens de cette sorte. Certes, je sais assez que de la vie vous ne songeriez à vendre un des nôtres, et surtout à pareille espèce !

 

– Fort bien, Émilie, j’ai parlé, j’ai pensé comme vous. Mais le fait est que mes embarras en sont venus au point qu’il n’y a plus à reculer. Il me faut vendre quelques-unes de mes mains.

 

– À cet homme ! Impossible. Vous ne parlez pas sérieusement, monsieur Shelby.

 

– J’ai regret de dire que si ; c’est chose convenue pour Tom.

 

– Quoi ! notre Tom ! cette bonne et fidèle créature ! votre zélé serviteur dès votre première enfance ! Oh ! monsieur Shelby ! – mais vous lui aviez promis sa liberté ? mais vous et moi lui en avons parlé cent fois ! – Ah ! je puis tout croire après cela ! Je puis vous croire capable à présent de vendre même le petit Henri, l’unique enfant de cette pauvre Éliza ! s’écria madame Shelby d’un ton douloureux et indigné.

 

– Eh bien, s’il faut vous le dire, c’est chose faite. J’ai consenti à vendre les deux : Tom et Henri. Mais je ne sais trop pourquoi l’on me traiterait de monstre, pour avoir fait une fois ce que chacun fait tous les jours de sa vie !

 

– Et ceux-là encore ! se récria de nouveau madame Shelby ; pourquoi les choisir entre tous ?

 

– Parce que l’on m’en offrait davantage, voilà le pourquoi. Il ne tient qu’à vous que j’en choisisse un autre, car le drôle mettait l’enchère sur Éliza.

 

– Le misérable ! s’écria madame Shelby avec véhémence.

 

– J’ai refusé de l’écouter, uniquement à votre considération, Émilie, et tout au moins pourriez-vous m’en tenir compte.

 

– Mon cher, dit madame Shelby en se recueillant, pardonnez-moi. Je vais trop loin. Mais j’étais si peu préparée, je m’y attendais si peu ! Laissez-moi de grâce intercéder pour ces pauvres créatures. S’il est noir, Tom n’en est pas moins loyal, moins fidèle ; c’est un noble cœur. Je crois, monsieur Shelby, que s’il lui fallait donner sa vie pour vous il n’hésiterait pas.

 

– Je le sais… j’en suis sûr. Mais à quoi bon tout cela ? je n’en puis mais, vous dis-je.

 

– Que ne faisons-nous quelques sacrifices d’argent ? je supporterai de bien bon cœur ma part de gêne. Ô monsieur Shelby, c’est de toute mon âme que je me suis efforcée de remplir mes devoirs de chrétienne envers ces pauvres gens si simples, si dépendants. Il y a de longues années que je m’y intéresse, que je les instruis, que je veille sur eux, que je partage et leurs petits soucis, et leurs naïves joies. Comment oser, désormais, paraître au milieu d’eux, si, pour l’amour d’un misérable lucre, nous allions vendre un serviteur sûr et dévoué, enlevant d’un seul coup à ce pauvre Tom tout ce que nous lui avions appris à estimer, à aimer ? Moi, qui leur enseignais les devoirs de famille, du père envers l’enfant, du mari envers la femme, comment supporterai-je l’aveu public, que ni droits, ni liens, ni relations, rien n’est sacré pour nous dès qu’il s’agit d’argent ? Moi qui ai tant causé avec Éliza de son enfant, de ses obligations, comme mère chrétienne, à une constante surveillance, à de tendres prières, à une éducation pieuse ! Qu’aurai-je à lui dire à présent, si vous le lui arrachez pour le livrer, corps et âme, à un homme sans principes, un mécréant ; et cela pour quelques dollars ! Je lui répétais qu’une âme vaut plus que tous les trésors de l’univers, comment me croira-t-elle si elle nous voit tourner ainsi, et vendre son enfant ? La vendre ! qui sait ? pour la ruine certaine peut-être de l’âme et du corps !

 

– Je suis fâché que vous le preniez si fort à cœur, Émilie ; désolé, sur ma parole. Sans les partager dans toute leur étendue, je respecte vos sentiments ; mais c’est peine perdue, je vous le jure ; je n’y puis rien. Il faut lâcher le mot que j’aurais voulu vous épargner, Émilie : je n’ai pas le choix. Il me faut vendre ceux-là ou tout perdre : eux ou tous. Haley a mis la main sur une hypothèque qui, si je ne la purge sans retard, emportera tout avec elle. J’ai ramassé de tous les côtés, cherché, grappillé, emprunté ; hors mendier, j’ai tout fait. Le prix de ces deux-là a pu seul établir la balance ; force a été de se résoudre. Haley, engoué de l’enfant, est convenu de régler ainsi et seulement ainsi. J’étais dans ses griffes, il m’a fallu céder. Si émue pour ces deux-là, aimeriez-vous mieux les voir vendre tous ? »

 

Madame Shelby restait foudroyée. Retournant enfin s’asseoir à sa toilette, elle se cacha le visage dans ses mains, et poussa un gémissement.

 

« C’est la malédiction de Dieu sur l’esclavage ! Amère, amère fatalité ! Malédiction sur le maître ! malédiction sur l’esclave ! J’étais folle de prétendre tirer quelque bien de cette source de maux ! C’est péché de garder un esclave sous des lois telles que les nôtres ; je l’ai toujours senti ; je le pensais toute jeune fille, – je le pense encore plus, certes, depuis que j’ai fait choix d’une Église. Mais j’espérais dorer la chaîne : je voulais, à force de bonté, de soins, d’instruction, rendre la condition des miens préférable à la liberté : folle que j’étais !

 

– Eh mais, ma femme, vous vous rangez tout à fait parmi les abolitionnistes !

 

– Les abolitionnistes ! ah ! s’ils savaient tout ce que je sais, c’est alors qu’ils parleraient ! Nous n’avons rien à apprendre d’eux. Vous savez si jamais j’approuvai l’esclavage, si jamais, de ma volonté, j’ai possédé un esclave !

 

– À merveille ! accordez-vous un peu avec nos sages et pieux ministres, dit M. Shelby ; vous souvient-il du sermon de dimanche dernier ?

 

– Je me soucie peu de pareils sermons. M. B… fera mieux de prêcher ailleurs que dans notre église. Les ministres ne peuvent peut-être, pas plus que nous, empêcher le mal ou le guérir ; mais, le justifier ! Oh, c’est outrager le bon sens ! Je sais d’ailleurs qu’au fond vous ne faites pas plus de cas que moi de ce sermon.

 

– S’il le faut avouer, messieurs nos ministres avancent parfois ce que nous autres, pauvres pécheurs, oserions à peine soutenir. Force est bien à un homme du monde de fermer les yeux sur nombre de choses, et de se faire à ce qu’il ne peut approuver. Mais lorsque les femmes et les pasteurs nous dépassent, et se prononcent si carrément en matière de moralité et de modestie, cela, de fait, me va peu. À présent, du moins, ma chère, je le présume, vous cédez à la nécessité, et convenez que, vu les circonstances, j’ai agi pour le mieux.

 

– Oui, oh oui ! dit rapidement madame Shelby tout en maniant sa montre d’un air absorbé. – Je n’ai pas de bijoux de prix, ajouta-t-elle, réfléchissant ; mais cette montre en or vaut quelque chose ; elle a coûté fort cher ; si je pouvais seulement sauver l’enfant d’Éliza ! J’y sacrifierais tout ce que je possède.

 

– Je suis peiné, désespéré, en vérité, dit M. Shelby, que vous vous en affligiez si fort ; mais c’est à pure perte ; les contrats de vente sont signés et aux mains de Haley. Il vous faut être contente que ce ne soit pas pire. Cet homme nous avait en son pouvoir. Il ne tenait qu’à lui de nous ruiner complètement, et nous en voilà quittes. Si vous le connaissiez comme moi, vous penseriez que nous l’échappons belle !

 

– Est-il donc si dur ?

 

– Pas précisément cruel ; mais c’est un homme de cuir ; – marchand dans l’âme, qui ne connaît que le profit ; – froid, déterminé, implacable comme la mort et le tombeau. Il vendrait sa propre mère à vingt pour cent de bénéfice, et cela sans vouloir de mal à la pauvre vieille.

 

– Et c’est ce misérable qui est le maître de ce bon et fidèle Tom ! le maître de l’enfant d’Éliza !

 

– Brisons là-dessus, ma chère. La chose m’est rude ; je déteste d’y revenir. Haley, qui mène rondement les affaires, prend possession dès demain ; aussi, mon cheval sera-t-il prêt, et je pars à la pointe du jour. Je ne puis voir Tom, non, je ne le puis. Pour vous, ce qu’il y aura de mieux, c’est de faire atteler de bonne heure, et d’emmener Éliza, n’importe où. Il vaut mieux que tout se passe hors de vue.

 

– Non, non, dit madame Shelby, je ne serai ni agent ni complice de l’acte. Pauvre Tom, Dieu l’assiste ! Je l’irai voir en sa détresse ; et, quoi qu’il m’en puisse coûter, ils sauront que leur maîtresse souffre pour eux et avec eux. Quant à Éliza ! je n’ose y penser. Le Seigneur nous pardonne ! qu’avons-nous fait pour en arriver là ! »

 

Cependant, sans que monsieur et madame Shelby le pussent soupçonner, un tiers les écoutait. Le cabinet qui communiquait avec leur chambre ouvrait sur un corridor ; Éliza, bourrelée d’inquiétudes, renvoyée pour la nuit par sa maîtresse, avait eu l’idée soudaine de se glisser dans ce réduit ; et, l’oreille collée à la fente de la porte, elle n’avait pas perdu un mot de la conversation.

 

Quand les voix moururent dans le silence, elle se releva et se coula dehors. Pâle, frissonnante, les traits contractés, les lèvres serrées, ce n’était plus la douce et timide créature qu’elle avait été jusque-là. Avec précaution elle enfila le passage, s’arrêta une seconde à la porte de sa maîtresse, levant les mains au ciel, muette invocation ! puis se détournant, elle se faufila dans sa chambre. C’était une petite pièce tranquille et propre sur le même palier que l’appartement des maîtres. Que de fois elle s’était assise devant cette petite fenêtre au soleil ! c’était là qu’elle chantait en cousant. Sur ces étroites tablettes garnies de quelques livres, s’étalaient de chères babioles, dons de jours de naissance et de fêtes ; dans l’armoire, dans les tiroirs, se rangeait sa modeste toilette. Bref, c’était son logis à elle, où longtemps elle avait été heureuse. Mais là, sur ce lit, dormait son fils ; de longues boucles soyeuses encadraient l’innocent visage, sa bouche rosée demeurait entr’ouverte, ses petites mains potelées reposaient négligemment sur la couverture, et un radieux sourire éclairait tous ses traits.

 

« Pauvre garçon ! pauvre chéri ! – Ils t’ont vendu ! mais ta mère te sauvera ! »

 

Aucune larme n’humecta l’oreiller : à de tels moments ce sont des gouttes de sang que le cœur distille en silence ; elle saisit une feuille de papier, un crayon, et écrivit en toute hâte :

 

« Oh maîtresse ! chère maîtresse ! ne me croyez pas ingrate, ne pensez pas mal de moi, pas du tout, maîtresse. J’ai entendu ce que le maître et vous avez dit ce soir, et je vais tâcher de sauver mon garçon. Vous ne me blâmerez pas, vous. – Dieu vous bénisse et vous récompense de toutes vos bontés ! »

 

Elle plia et adressa précipitamment la lettre, courut à un tiroir, roula pour son fils un petit paquet de hardes, qu’elle attacha solidement autour d’elle ; et la sollicitude maternelle est si tendre, que, même dans la terreur du moment, elle n’oublia pas de prendre quelques-uns des jouets favoris de l’enfant, réservant un perroquet peint de brillantes couleurs, pour l’amuser au réveil. Ce ne fut pas sans peine qu’elle tira le petit dormeur de son profond somme ; mais après quelques efforts, elle l’assit sur son séant, et tandis que la mère mettait un chapeau et un châle, l’enfant joua avec son oiseau.

 

« Où donc va maman ? » demanda-t-il lorsqu’elle s’approcha du lit, tenant la jaquette et le petit manteau.

 

Sa mère le regarda de si près, entre les yeux, et avec une expression telle, qu’il devina que quelque chose d’étrange se passait.

 

« Chut ! Henri, dit-elle ; faut pas parler haut, faut pas qu’ils entendent. Un vilain homme est venu pour prendre le petit Henri à sa maman, et l’emporter loin, bien loin. Mais maman ne veut pas ; elle mettra au petit garçon sa jaquette et son manteau, et elle se sauvera avec lui, et le méchant homme ne l’attrapera pas. »

 

En parlant, elle avait passé à l’enfant et agrafé sur lui son simple attirail ; le prenant entre ses bras, elle lui murmura à l’oreille l’injonction d’être « bien sage ; » et ouvrant la porte qui, de sa chambre, conduisait sous la véranda, elle se glissa dehors.

 

C’était par une nuit étoilée, froide et étincelante ; la mère serra son châle autour de l’enfant qui, muet de terreur, se collait à son cou.

 

Le vieux Bruno, grand terre-neuve qui couchait sous le porche, se leva avec un sourd grognement à son approche. Elle murmura doucement le nom de l’animal, et ce favori, ancien camarade de ses jeux, remua aussitôt la queue et se disposa à la suivre, non sans avoir l’air de s’étonner, en son simple cerveau de chien, de la nocturne promenade. Quelques obscurs soupçons d’imprudence, de manque de décorum, traversèrent même son honnête pensée, et tandis qu’Éliza allongeait des pas furtifs, il s’arrêtait, regardait d’un air soucieux, tantôt la fugitive, tantôt le logis ; puis, comme rassuré par ses réflexions, il trottait de nouveau après elle. En quelques minutes ils arrivèrent à la fenêtre de la case de l’oncle Tom, et Éliza frappa légèrement à la vitre.

 

L’assemblée religieuse s’était prolongée, grâce aux chants, et l’oncle Tom s’étant accordé en outre plusieurs solos, ni lui ni sa compagne ne dormaient encore, quoi-qu’il fût plus près d’une heure que de minuit.

 

« Seigneur bon Dieu ! quoi que c’est ? dit tante Chloé se levant avec précipitation, et courant tirer le rideau. Sur notre salut, c’est Lizie ! allons, vieux, passe vite l’habit. – Bon ! et voilà Bruno aussi, pauvre bête ! quoi donc qu’il y a ! – J’ouvre tout de suite ! »

 

L’acte accompagnait les paroles : la porte s’ouvrit, et la lueur de la chandelle que Tom venait d’allumer tomba en plein sur la face bouleversée et les yeux égarés de la fugitive.

 

« Le bon Dieu nous bénisse ! – je suis toute chose, rien qu’à te voir, Lizie ! Aurais-tu gagné mal ? Qu’y a-t-il ?

 

– Je suis en fuite, – oncle Tom, tante Chloé, – J’emporte mon enfant, – le maître l’a vendu.

 

– Vendu ! répétèrent-ils tous deux en levant les mains d’effroi.

 

– Oui, vendu ! Je me suis tapie dans le cabinet, ce soir, contre la porte ; j’ai entendu maître dire à maîtresse qu’il avait vendu Henri, et vous, oncle Tom, tous les deux à un marchand d’esclaves ; que lui maître monterait à cheval dès le matin, et que l’homme prendrait possession aujourd’hui. »

 

Tom, les mains levées, les yeux dilatés, restait immobile comme dans un rêve, Lentement, peu à peu, il comprit, s’affaissa sur sa vieille chaise, et cacha sa tête entre ses genoux.

 

« Seigneur bon Dieu, ayez pitié de nous ! dit tante Chloé ; pas possible, pas vrai ! Qu’a-t-il fait, Tom, pour que le maître le vende ?

 

– Rien au monde. Ce n’est pas du plein gré du maître ; et maîtresse – toujours si bonne ! – Je l’ai entendue plaider et supplier pour nous ; mais il lui a dit que cela ne servait à rien ; qu’il était endetté, et que l’homme avait prise sur lui ; que s’il ne lui payait tout, il faudrait vendre à l’encan et l’habitation, et nous tous tant que nous sommes. Oui, j’ai bien entendu, il disait : « Vendre ces deux ou les vendre tous ! Maître a dit qu’il était chagrin ; mais maîtresse ! ah ! il fallait l’entendre ! Si elle n’est pas une chrétienne et un ange, jamais il n’y en eut ni au ciel, ni sur terre. Je suis une méchante fille de la quitter, – mais je ne saurais qu’y faire ! – N’a-t-elle pas dit qu’une âme c’est plus qu’un monde ? – L’enfant en a une ; si je ne le sauve, qui sait ce que cette âme deviendra ? Ce que je fais doit être juste, et si ce n’est pas bien, que le Seigneur me pardonne, car je ne saurais faire autrement !

 

– Eh vieux ! dit tante Chloé, pourquoi pas fuir aussi ? Veux-tu attendre d’être roulé à la basse rivière, là où pauv’ nèg’ crève d’ouvrage et de faim ? j’aimerais mieux mourir qu’aller là. Vite, décampe avec Lizie ! tu as tout le temps, tu as ta passe[19] pour aller et venir ; dégage-toi donc, Tom. Je vas faire le paquet. »

 

Lentement Tom releva la tête, et promena autour de lui un long regard triste et résigné.

 

« Non, non, dit-il ; moi, je reste : Éliza s’en va, – elle a bon droit – ce n’est pas moi qui dirai non, – une mère doit partir. – Mais tu as entendu, femme ; s’il faut vendre Tom, ou que tout aille à ruine et à sac, qu’on me vende ! – j’en pourrai supporter autant qu’un autre peut-être ! » ajouta-t-il, et un soupir convulsif ébranla sa large poitrine. « Chaque fois que maître appelait Tom, Tom était là : il y sera encore. La passe appartient à maître ; je n’ai trompé maître jamais, je ne le tromperai pas aujourd’hui. Il vaut mieux vendre moi seul que perdre et vendre tout. Le maître n’est pas à blâmer, Chloé ! il prendra soin de toi et des pauvres… »

 

Il se tourna vers le coffre à roulettes où moutonnaient tant de petites têtes crépues, et le cœur lui manqua. S’appuyant sur le dos de sa chaise, il couvrit sa face de ses larges mains ; des sanglots profonds et uniques ébranlèrent tout son corps, et de grosses larmes, filtrant entre ses doigts, inondèrent le plancher. Des larmes, lecteur blanc, semblables à celles que vous avez versées sur le cercueil de votre premier-né ; des larmes, madame, semblables à celles qui brûlaient vos yeux lorsque le râle de votre enfant expirant pénétra votre oreille ! car Tom était un homme comme vous, lecteur ; et vous, madame, avec vos habits soyeux, vos joyaux, vos parures, vous n’êtes qu’une femme, et dans les grandes et terribles épreuves de la vie, tous vous ressentez une même angoisse.

 

« Un mot de plus, dit Éliza s’arrêtant sur le seuil. J’ai vu mon mari cette après-midi ; je ne me doutais guère, alors de ce qui allait arriver ! Mais lui, ils l’ont poussé à bout, et il me venait dire qu’il s’enfuirait ; tâchez, si vous pouvez, de lui faire savoir que je suis partie, et pourquoi ; dites-lui que j’essaierai de gagner le Canada. Faites-lui mes tendresses, et recommandez-lui bien, si je ne dois plus le revoir, – elle se détourna un moment, puis ajouta d’une voix étouffée : – recommandez-lui d’être aussi bon qu’il peut l’être, afin que nous nous retrouvions là-haut. – Rappelez Bruno, ajouta-t-elle, renfermez-le ; pauvre bête ! il ne faut pas qu’il me suive. »

 

Encore quelques mots, quelques larmes, un simple adieu, une bénédiction, et, serrant son enfant effrayé sur son sein, elle disparut dans l’ombre.

 

CHAPITRE VI

La découverte.


La discussion prolongée de la nuit précédente ayant tenu monsieur et madame Shelby longtemps éveillés, ils se levèrent, le lendemain, un peu plus tard que de coutume.

 

« Que devient Éliza ? » dit madame Shelby, après avoir inutilement sonné plusieurs fois. Un garçon de couleur entra au moment même, apportant de l’eau chaude à M. Shelby qui était en train de se raser.

 

« Andy, reprit sa maîtresse, va frapper à la porte d’Éliza, et dis-lui que voilà trois fois que je la sonne. – Pauvre fille ! » murmura-t-elle avec un soupir.

 

Andy reparut presque aussitôt, les yeux démesurément ouverts.

 

« Seigneur ! maîtresse ! les tiroirs à Lizie tout ouverts, et toutes ses hardes par place ! m’est avis qu’elle a décampé. »

 

La vérité éclata aux yeux du mari et de la femme, et M. Shelby s’écria :

 

« Elle en aura eu vent ; et elle est déjà loin.

 

– Le Seigneur en soit loué ! s’écria sa femme, j’espère que oui.

 

– Devenez-vous folle, madame ? dit Shelby. Ce serait une belle affaire ! Haley, qui m’a vu hésiter pour l’enfant, me croirait complice de l’évasion. – Cela touche à l’honneur ! » et il sortit en hâte.

 

Il y eut grande rumeur ; des allées, des venues ; les portes s’ouvraient, se refermaient, et durant un bon quart d’heure, des faces de toutes les nuances apparurent dans tous les coins. La seule personne qui aurait pu éclaircir l’affaire, la cuisinière en chef, tante Chloé demeura muette. Un épais nuage assombrissait sa face jadis si riante, et elle continua silencieusement à pétrir les gâteaux du déjeuner, comme si elle ne voyait ni n’entendait rien du remue-ménage qui bourdonnait autour d’elle.

 

Bientôt une douzaine environ de petits drôles furent perchés, comme autant de corbeaux, sur la balustrade de la véranda, chacun ambitionnant l’honneur d’être le premier à apprendre au massa étranger sa mauvaise chance.

 

« Li en devenir fou, je gage ! dit Andy, – li jurer, pas vrai ? demanda Jacquet, le petit noireau.

 

– Oh que oui, li jurer ! dit la petite Mandy à la tête crépue, moi l’entendre bien, à dîner, hier. Moi tout savoir, parce que m’étais fourrée dans l’office entre les grandes cruches à maîtresse, et pas moi perdre un mot ! » et Mandy qui, de ses jours, n’avait deviné, pas plus que ne l’eût fait un chat noir, le sens de la phrase prononcée devant elle, se donna des airs importants, et se pavana, oubliant d’ajouter que, si elle était accroupie entre les jarres, elle y avait ronflé de tout son cœur.

 

Lorsque Haley parut enfin, tout botté, tout éperonné, il fut salué de toutes parts de la grande nouvelle. Les lutins de la véranda ne furent pas déçus dans l’espoir de l’entendre « jurer et sacrer. » Ce qu’il exécuta couramment avec une véhémence qui les délecta pendant qu’ils faisaient le plongeon, à droite et à gauche, pour esquiver l’atteinte de sa cravache. Poussant alors, en masse, une formidable huée, ils dégringolèrent sur le gazon flétri, où ils se livrèrent, avec d’inextinguibles éclats de rire, aux culbutes les plus désordonnées.

 

« Si je tenais les petits démons ! murmurait Haley entre ses dents.

 

– Ah ! ah ! vous pas les tenir sitôt ! » dit Andy, avec une triomphante cabriole, et dès que l’infortuné marchand eut tourné le dos, le malin singe se lança dans une enfilade effrénée d’indescriptibles grimaces.

 

« J’ai à vous dire, Shelby, qu’il se passe céans de fort étranges choses, dit Haley entrant brusquement au salon. Comment ! la fille est, dit-on, au diable et son marmot avec elle ?

 

– Monsieur Haley, madame Shelby est présente, dit monsieur Shelby.

 

– Pardon, madame, et Haley salua légèrement, le front de plus en plus rembruni. Je n’en répète pas moins que la nouvelle est des plus étranges : est-elle vraie, monsieur ?

 

– Monsieur, répliqua M. Shelby, si vous avez à me parler, j’ai droit d’exiger de vous les égards qui s’observent entre gens bien nés. Andy ! débarrassez monsieur de son chapeau et de sa cravache. – Prenez un siège, monsieur. – Oui, monsieur, je regrette d’avoir à vous dire que la jeune femme, exaspérée parce qu’elle a appris ou deviné de notre affaire, s’est emparée de l’enfant, et a pris la fuite cette nuit même.

 

– Je m’attendais qu’on jouerait franc jeu avec moi, je l’avoue, grommela Haley.

 

– Qu’est-ce à dire, monsieur ? s’écria Shelby se retournant avec vivacité. Que prétendez-vous faire entendre ? si qui que ce soit s’avise de mettre en question mon honneur, je n’ai qu’une réponse à faire. »

 

Le trafiquant blanchit quelque peu à cette réplique, et repartit sur un ton plus bas : « C’est diablement dur, tout de même, pour un brave homme qui a fait un marché loyal, d’être floué de la sorte !

 

– Si je ne faisais la part de votre désappointement, monsieur Haley, reprit Shelby, je n’aurais pas supporté votre façon cavalière de pénétrer chez moi ce matin ; mais, quelles que soient les apparences, je persiste à répéter que je ne supporterais pas la moindre allusion à une connivence déloyale dont je suis incapable. Je me regarde, du reste, comme obligé de vous prêter toute assistance. Chevaux, domestiques, tout ce qui peut vous aider à recouvrer votre propriété est à vos ordres. – Bref, poursuivit-il, retombant soudain de son ton de froide dignité à sa bonhomie habituelle et familière : ce qu’il y a de mieux à faire pour vous, Haley, croyez-moi, c’est de redevenir bon enfant, de déjeuner en paix, et nous aviserons ensuite. »

 

Madame Shelby se leva : ses occupations, dit-elle, ne lui permettraient pas de faire, ce matin, les honneurs de sa table, et laissant la chambre, elle chargea une digne matrone mulâtre du soin de servir le café.

 

« La brave dame ne raffole pas de votre humble serviteur, dit Haley, avec un effort maladroit pour se mettre à l’aise.

 

– Je ne suis pas habitué à entendre parler de ma femme sur ce ton, répliqua sèchement M. Shelby.

 

– Pardon ! excuse ! affaire de plaisanterie, voyez-vous ! dit Haley avec un rire forcé.

 

– Il est des plaisanteries plus agréables les unes que les autres, repartit Shelby.

 

– Peste ! il s’est joliment enhardi depuis que j’ai signé les quittances. Le diable l’enlève ! murmura Haley à lui-même. Il tranche du grand, pour l’heure ! »

 

Jamais, dans aucune cour, chute de premier ministre n’occasionna plus d’orageuses sensations que la nouvelle du destin de Tom n’en souleva parmi ses camarades. Ce thème revenait incessamment, partout, dans toutes les bouches, et l’on ne taisait autre chose, à la maison et au dehors, que discuter les résultats probables de cet événement. La fuite d’Éliza (sans précédents sur l’habitation) venait encore stimuler l’excitation générale.

 

Sam le Noir, ainsi nommé parce qu’il avait environ trois couches d’ombre en plus que les autres fils d’ébène de l’endroit, Sam tournait et retournait le sujet sous toutes ses faces, avec une finesse de perception et une justesse de prévision, quant aux conséquences en rapport avec son bien-être personnel, qui eussent fait honneur au plus madré patriote blanc de Washington.

 

« C’est un mauvais vent celui qui souffl’ nulle part, – vrai ! dit Sam, d’un ton sentencieux ; et il releva sa culotte par un tour de reins, ajustant avec adresse un long clou à la place d’un bouton absent ; trait de génie mécanique qu’il contempla ensuite avec une évidente satisfaction ; – oui, être mauvais le vent qui souffl’ nulle part ! répéta-t-il ; v’là Tom en bas ! – place en haut pour quelque autre nèg’ ; – pourquoi pas Sam l’autre nèg’ ? – Tom allait par ci, Tom allait par là, toujours la passe en poche et les bottes cirées, lui, Tom, un quasi massa. Maintenant, pourquoi pas le tour à Sam ?

 

– Ohé, Sam, ohé ! maître veut que tu lui amènes Bill et Jerry, cria Andy, coupant court au soliloque.

 

– Hé, oh ! quoi qui est en l’air, à présent, petit ?

 

– Bon ! tu sais pas, p’t-être ! Lizie a pris ses jambes à son cou, et file avec le marmot.

 

– Va, enseigne à ta grand’mère, reprit Sam, avec un ineffable dédain. Je savais tout ça en masse ; le nèg’ est pas si vert, va !

 

– Tout d’même maître veut Bill et Jerry sellés et bridés au plus vite ; et toi, moi, et massa Haley, allons courir après Lizie.

 

– Bon ! nous y v’là. C’est Sam, à présent. Sam est le nèg’. On va voir comment je vous l’attraperai ! maître saura ce que vaut Sam.

 

– Ah ! mais, Sam ! regardes-y à deux fois, vois-tu ! car maîtresse ne veut pas Lizie être happée ; et la main de maîtresse est bien près de ta laine.

 

– Eh, oh ! cria Sam, écarquillant les yeux ; comment sais-tu ça, petit ?

 

– Moi l’avoir entendu de mes oreilles, ce même béni matin, comme je portais à maître l’eau pour sa barbe. C’est moi que maîtresse a envoyé voir pourquoi Lizie ne venait pas rhabiller ; et quand j’ai dit que Lizie était partie, maîtresse se soulever sur son séant et crier : « Dieu soit loué ! » Maître, tout en colère : « Vous êtes folle ! » qu’il a dit, le maître ; mais maîtresse sait le tourner : Dieu me bénisse ! Le côté de la haie de maîtresse est encore le plus sûr. »

 

Là-dessus, Sam le Noir gratta sa caboche laineuse qui, à défaut d’autre science, était largement pourvue de celle que prisent le plus les hommes politiques de tous pays et de toute couleur. Il savait, comme on dit, à merveille de quel côté son pain était beurré. Enseveli dans de profondes méditations, il relevait et tiraillait, encore et encore, sa culotte, geste favori qui l’assistait d’ordinaire dans ses préoccupations mentales.

 

« N’y a pas à se fier à quoi que ce soit, – non, – ce monde ici est une attrape, dit enfin Sam, parlant en philosophe, et accentuant l’adverbe en homme de vaste expérience au fait de bon nombre d’autres genres de mondes, et qui juge avec connaissance de cause ; – j’aurais gagé, poursuivit-il enfin, que maîtresse allait mettre toutes nos jambes après Lizie.

 

– Pour la ravoir, oui-dà ! mais toi, grand noir nèg’ pas savoir guigner au travers d’une échelle ! maîtresse ne veut pas que massa Haley agrippe le petit à Lizie ; voilà l’histoire.

 

– Ohé, oh ! cria Sam, avec cette étrange intonation gutturale connue seulement de ceux qui ont vécu parmi les nègres.

 

– Je t’en dirais encore plus long, poursuivit Andy ; mais il faut amener les chevaux et vite, car j’ai entendu maîtresse s’enquérir de toi. Assez musé comme ça. »

 

Sam se pressa alors tout de bon, et reparut bientôt, chevauchant d’un air superbe, et se dirigeant vers la maison avec Jerry et Bill en plein galop. Sans rien rabattre de leur fougue, il sauta légèrement de côté, leur fit raser, comme un tourbillon, le bord du montoir, et les arrêta net devant. Le poulain de Haley, bête jeune et ombrageuse, rua, se cabra, secouant violemment son licol.

 

« Ho ! ho ! nous sommes chatouilleux, dit Sam, et un éclair de malice illumina son noir visage ; – la, la ! je vous vas soigner. »

 

Un large hêtre ombrageait l’endroit, et jonchait le sol de ses petits fruits triangulaires. Sam en prit un entre ses doigts, et s’approcha du poulain, qu’il caressa et flatta doucement, comme pour le calmer. Se donnant l’air de redresser la selle, il la souleva, et glissa dessous avec adresse la petite faine aux coins aigus, de façon à ce que le moindre poids qui appuierait dessus irritât outre mesure la sensibilité nerveuse du poney, sans laisser sur son dos la plus légère marque.

 

« Là ! moi soigner li, » dit Sam, roulant ses prunelles et s’accordant à lui-même une grimace d’approbation.

 

En ce moment, madame Shelby, se montrant au balcon, lui fit signe d’approcher. Aussi déterminé à bien faire sa cour qu’aucun solliciteur d’emplois vacants à Washington ou à Saint-James, Sam s’avança aussitôt.

 

« Vous avez bien tardé, Sam, pourquoi cela ? j’avais chargé Andy de vous presser.

 

– Le bon Dieu bénisse maîtresse ! Les chevaux se laissent pas attraper à la minute ; eux gambader là-bas, là-bas, à travers les grands herbages du sud, et Dieu sait où !

 

– Combien de fois vous ai-je répété, Sam, – de ne pas dire : « Dieu vous bénisse ! Dieu sait ! » et autres choses semblables ! c’est mal.

 

– Le bon Dieu bénisse mon âme ! Je l’oublie pas, maîtresse, moi le dire jamais, jamais.

 

– Mais, Sam, vous venez de le redire encore.

 

– Moi ! oh Seigneur Dieu ! non, j’ai pas dit ! – le dirai jamais plus.

 

– Faites-y attention, désormais.

 

– Maîtresse, laissez à Sam seulement le temps de souffler, et il repart du pied droit. Tout attention, à présent.

 

– Eh bien, Sam, c’est vous qui accompagnerez M. Haley pour lui enseigner la route et lui venir en aide. Ayez grand soin des chevaux, Sam. Vous savez que Jerry boitait un peu la semaine passée ; ne poussez pas trop vos bêtes. »

 

Ces derniers mots, dits à voix basse, furent énergiquement accentués.

 

« Laissez faire à l’innocent, au nèg’, maîtresse, répliqua Sam avec un roulement d’yeux des plus expressifs, Li bon Dieu sait… Holà, moi pas dire ! » et il ravala son souffle avec une grimace d’appréhension tellement drôle, qu’en dépit d’elle-même madame Shelby se mit à rire. « Oui, oui, maîtresse, Sam aura l’œil aux chevaux.

 

– Maintenant, à nous deux, Andy, poursuivit Sam, revenu sous le hêtre à son quartier d’observation. Vois-tu, moi, pas surpris si le poney au massa fait des frasques quand le massa montera dessus. Tu sais, Andy, le poulain aura des caprices ! » et Sam allongea dans les côtes de son camarade une poussée significative.

 

« Eh, oh ! répliqua Andy, d’un air de parfaite compréhension.

 

– Oui-dà ! vois-tu, Andy, maîtresse veut gagner du temps. Pas besoin de mettre ses lunettes pour voir ça. Moi, j’ai déjà travaillé un brin pour elle. Attention, Andy ! les chevaux lâchés, eux cabrioler de çà, de là, par prés, par bois, et moi, le garantir, massa pas partir en hâte. »

 

Andy ricana.

 

« Attention, Andy, attention ! Si (possib’, vois-tu), si le poney à massa Haley s’avise de regimber et détale, – une supposition, Andy, – nous lâcher les deux autres chevaux pour courir à l’aide ; oh ! oui, bien aider massa ! » et Sam et Andy, chacun se renversant la tête sur l’épaule, faisant claquer leurs doigts et gambader leurs jambes, se livrèrent, avec d’inexprimables délices, à des rires étouffés.

 

Quelque peu adouci par une tasse du meilleur café, maître Haley fit alors son apparition sous la véranda. Il arrivait souriant, causant, presque de bonne humeur. Sam et Andy décrochèrent quelques lambeaux de feuilles de palmier tressées, qui d’habitude leur servaient de chapeau, et coururent se planter de piquet, proche l’étrier, tout prêts à « aider massa ! »

 

Ingénieusement dépouillée de tout ce qui pouvait faire illusion en fait de bords, la feuille de Sam s’écartait en éventail avec roideur, rappelant assez, dans sa désinvolture effrontée, la coiffure d’un chef sauvage. Au contraire, la palme d’Andy, étant dépourvue de fond, et n’ayant que le tour, il se la ficha sur la tête d’un air radieux. « Qui donc, semblait-il dire, s’avise de supposer que je n’ai point de chapeau ? »

 

« Alerte, enfants ! en route, dit Haley, et sans retard !

 

– Pas une minute, massa, » dit Sam qui présentait les rênes et tenait l’étrier, tandis qu’Andy détachait les deux autres chevaux.

 

À peine Haley touchait la selle que le fougueux animal bondit de terre, et, d’un soudain écart, jeta son maître à quelques pas de là sur le gazon sec et uni. Sam, avec de furibondes exclamations, sauta sur la bride, et réussit seulement à darder les rayons de sa coiffure dans les yeux du cheval, ce qui contribua si peu à le pacifier que, renversant le nègre, il se cabra, renifla deux ou trois fois d’une façon méprisante, lança vigoureusement ses quatre fers en l’air, et descendit la pelouse au galop, suivi de Jerry et de Bill, qu’Andy, fidèle aux injonctions reçues, n’avait pas manqué de lâcher, les expédiant avec force imprécations. Il s’ensuivit une scène de tumulte : Sam et Andy couraient de ça, de là, en vociférant, les chiens aboyaient dans toutes les directions, et Mike, Moïse, Mandy, Fanny, tous les petits moricauds et moricaudes de l’habitation, bondissaient, trottinaient, appelaient, frappaient des mains, hurlaient avec le plus pernicieux empressement et le plus infatigable zèle.

 

Le poulain blanc de Haley, plein de fougue, entra à merveille dans l’esprit du jeu. Il trouvait, pour caracoler, une pelouse, d’un demi-mille de largeur, allant se perdre en pente dans des bois sans limites. L’animal paraissait se complaire à laisser approcher ceux qui le poursuivaient, puis, lorsque la main allait saisir la bride, pst ! un écart, un hennissement, et la maligne bête était lancée à fond de train dans quelque allée du bois. Sam n’avait nulle envie d’arrêter les fuyards avant le moment opportun ; durant toute cette chasse, il se montra vraiment héroïque. Comme l’épée de Richard Cœur de Lion étincelait au front et au fort de la bataille, la feuille de palmier de Sam pointait partout où il y avait le moindre risque qu’un cheval fût saisi. Il s’abattait tout à coup sur le point menacé, hurlant : « Nous y voilà ! attrape ! ferme ! attrapez donc ! » de telle façon que la déroute et le carrousel recommençaient tout de plus belle.

 

Haley courait de droite et de gauche : il maudissait, sacrait, tempêtait, frappait du pied tour à tour. M. Shelby, élevant la voix, s’efforçait de diriger la chasse du haut de son balcon, et sa femme, à la fenêtre de sa chambre, riait et s’émerveillait, non sans se douter de ce qu’il y avait au fond de tout ce brouhaha.

 

Enfin vers midi, Sam parut triomphant ; monté sur Jerry, il ramenait le cheval de Haley pantelant, fumant de sueur ; mais l’éclair des yeux de l’animal, le feu de ses narines dilatées, témoignaient encore d’un indomptable esprit de liberté.

 

« Attrapé, pris ! cria Sam, d’un ton vainqueur. Si ce n’était Sam le Noir, tous seraient encore en branle ; mais, moi, l’ai attrapé !

 

– Toi ! grommela Haley avec humeur ; sans toi nous n’aurions pas eu tout ce damné tumulte !

 

– Le Seigneur nous bénisse, massa, dit Sam, du ton de l’innocence outragé ; moi qui me suis échiné à courir, à pourchasser, que j’en suis tout en nage !

 

– Allez, avec vos damnés sottises, vous m’avez fait perdre près de trois heures, tous tant que vous êtes ! En route ! assez de vos frasques.

 

– Comment, massa, dit Sam avec un douloureux étonnement, vous vouloir donc tuer tout pauv’monde, chevaux et nèg’s ? Nous sur les dents, et les bêtes tout en eau. Oh ! massa, pas moyen de partir avant dîner. Le cheval à massa s’est tout éclaboussé, faut bien qu’on le bouchonne ; et Jerry qui boite encore ! jamais maîtresse nous laisser partir ainsi. – Le Seigneur vous bénisse, massa, pas besoin de se presser tant pour attraper Lizie, c’est pas une si fameuse marcheuse ! »

 

Madame Shelby qui, à son grand divertissement, avait, de la véranda, suivi toute la conversation, crut alors devoir y jouer son rôle ; elle s’avança vers Haley, lui exprima des regrets polis sur l’accident qui venait d’avoir lieu, et le pria de rester à dîner, assurant que la cuisinière servirait sans retard.

 

Toutes réflexions faites, Haley, avec une bonne grâce équivoque, se décida à rentrer au salon, tandis que Sam, conduisant gravement les chevaux à l’écurie, le poursuivait de son regard empreint d’une ineffable malice.

 

« L’as-tu vu, Andy, l’as-tu vu ? dit Sam, quand il se fut mis à l’abri derrière le mur de l’écurie, et eut attaché son cheval au poteau ; – Seigneur Dieu ! lui être aussi amusant qu’un meeting ; le voir danser, sauter, tempêter, jurer après nous ! L’entends-je pas encore ? Jure, vieux coquin (que je dis en moi-même), te plairait-il avoir le cheval tou’ de suite, ou bien faut-il que Sam l’attrape pour toi ? Seigneur bon Dieu ! il semble que je le vois encore ! » Et Sam et Andy, s’appuyant contre la muraille, rirent à gorge déployée.

 

« Fallait le voir rager quand j’ai ramené sa bête ! S’il ne m’a pas tué, c’est pas faute d’envie. Et moi là, tout droit, tout innocent, un vrai agneau !

 

– Ah ! je te voyais bien, va ! – toi être un vieux routier, Sam !

 

– Moi, pas dire non ; et maîtresse à sa fenêtre ! l’as-tu vue rire ?

 

– Ah ! moi pas tout voir, trop courir pour ça.

 

– Écoute, Andy, poursuivit gravement Sam, tout en bouchonnant le cheval de Haley, la bobservation, vois-tu, c’est la chose ; et moi avoir gagné de la bobservation. C’est toute la différence d’un nèg’ à un autre nèg’. Faut s’y appliquer dans sa jeunesse, Andy. Ai-je pas vu ce matin de quel côté soufflait le vent ? – lève le pied de derrière, Andy ; – ai-je pas vu ce que voulait maîtresse sans qu’elle ait soufflé mot ? C’est tout bobservation, pas autre chose, une faculté, quoi ! Les facultés, ça ne vient pas à tout le monde, mais ça se cultive, vois-tu, Andy !

 

– J’ai donné un bon coup de main à ta bobservation, ce matin !

 

– Andy, tu es un enfant qui promet, ça ne fait pas doute. Je t’estime gros, Andy ; moi, pas honteux du tout de prendre ton avis. Mais faut regarder personne par-dessus l’épaule : le meilleur coureur peut être dépassé. – Et, là-dessus, à la maison ! Gage que nous aurons de maîtresse quelques bonnes bouchées ! »

 

CHAPITRE VII

La lutte de la mère.


Il ne se peut imaginer créature humaine plus désolée, plus abandonnée que la pauvre Éliza lorsqu’elle eut quitté la case de l’oncle Tom.

 

Les souffrances, les dangers de son mari, ceux de son enfant, se confondaient, dans son âme abasourdie, avec l’étourdissante sensation de ses propres périls, à l’heure où elle s’éloignait du seul asile qu’elle connût, et se dérobait à la protection d’une maîtresse aussi vénérée que chérie.

 

C’était l’adieu à chaque objet familier, à mesure que s’effaçaient, sous la froide et claire lueur d’un ciel étoilé, le toit qui l’avait vue grandir, l’arbre qui avait ombragé ses premiers jeux, le petit bois où, appuyée sur le bras de son jeune mari, elle avait joui de tant d’heureuses soirées. Les souvenirs se dressaient tour à tour au devant de ses pas, comme pour lui reprocher son départ, l’abandon de son passé et de tant d’affections qu’elle ne retrouverait plus.

 

Mais l’amour maternel, exaspéré jusqu’à la frénésie par l’approche d’un affreux danger, dominait en elle tous les regrets, toutes les terreurs. Son fils était déjà assez grand pour marcher à ses côtés ; elle le portait cependant, et l’idée seule de relâcher cette étreinte convulsive la faisait frissonner, tandis qu’elle pressait de plus en plus le pas.

 

Le sol gelé craquait sous son pied, et elle tressaillait au bruit. La feuille agitée, l’ombre mouvante lui renvoyaient au cœur un flot de sang, et sa marche rapide devenait plus rapide encore, et elle s’étonnait de la force qu’elle sentait croître en elle. Le poids de son garçon n’était plus rien, une plume, un fétu, et chaque palpitation d’effroi accroissait la vigueur surnaturelle qui la précipitait en avant, tandis que de ses lèvres pâles sortait incessamment cette prière au céleste ami de celui qui souffre : « Seigneur, venez à mon aide ! Hâtez-vous de me secourir ! »

 

Si c’était votre Henri, mère au teint blanc, si c’était votre Willie qu’un brutal marchand de chair humaine dût vous arracher au matin ; si vous aviez vu l’homme, vu la signature de l’acte, et n’eussiez que quelques heures de nuit accordées à votre fuite, – oh ! que vos pas seraient rapides ! que de chemin vous feriez, dans ce peu de temps, votre trésor serré à votre sein, sa tête bouclée endormie sur votre épaule, ses petits bras jetés autour de votre cou !

 

Car l’enfant dormait ; d’abord la surprise et la peur le tinrent éveillé ; mais sa mère réprimait si vite le plus léger soupir, le plus faible son ; elle affirmait si fort qu’elle le sauverait, qu’il se cramponna paisiblement à son cou, et demanda seulement, comme le sommeil l’accablait :

 

« Maman, faut-il rester éveillé, dis ?

 

– Non, mon amour ! dors si tu veux.

 

– Mais, si je dors, maman, tu ne le laisseras pas me prendre ?

 

– Non ! que Dieu me vienne en aide ! répondit la mère pâlissante, un feu sauvage jaillissant de ses yeux.

 

– Vrai, maman ! bien vrai ?

 

– Très-sûr, mon enfant, » dit la mère d’une voix qui la fit tressaillir elle-même, car il lui semblait qu’un esprit hors d’elle avait parlé en elle, et le petit garçon, laissant tomber sa tête sur l’épaule de sa mère, fut bientôt profondément endormi. La pression de ces petits bras chauds, les caresses de cette fraîche haleine, ajoutaient un feu à sa flamme, une ardeur à son ardeur. Chaque imperceptible mouvement, chaque léger contact de l’enfant versait en elle, par courants électriques, une force surhumaine. L’empire de l’âme sur le corps est tel que pour un temps il rend les muscles inflexibles, les nerfs d’acier, et pénètre le plus faible d’une invincible énergie.

 

Les bornes de la ferme, les bosquets, le taillis, fuyaient comme dans un rêve, et elle marchait toujours, sans arrêt, sans relâche, voyant disparaître l’un après l’autre tous les objets familiers ; enfin, l’aube rougissante la trouva sur la grande route, ayant dépassé de plusieurs lieues tout ce qui lui était connu.

 

Bien des fois elle avait accompagné sa maîtresse lorsque celle-ci allait visiter des parents au village de T…, sur l’Ohio, et elle en savait le chemin. Y aller, traverser le fleuve, là s’arrêtaient ses plans ; après, elle s’en remettait à Dieu.

 

Quand les chevaux et les voitures commencèrent à circuler, elle sentit, avec cette rapide perception qui appartient aux situations violentes, que sa marche précipitée, son air éperdu, allaient provoquer des remarques, éveiller des soupçons. Elle remit l’enfant par terre, rajusta ses vêtements, sa coiffure, et marcha aussi vite que le permettait la prudence. Dans son petit paquet se trouvaient quelques gâteaux, quelques pommes, dont elle se servit pour hâter la course du petit garçon. Elle faisait rouler le fruit un peu loin devant lui ; il courait après, et à l’aide de cette manœuvre, elle put gagner encore plus d’une demi-lieue.

 

Ils arrivèrent enfin près d’un petit enclos boisé, où murmurait un ruisseau limpide. L’enfant se plaignait de faim et de soif ; elle franchit la haie avec lui, et tapie derrière un rocher qui les défendait de l’œil des passants, elle tira le déjeuner de son mince paquet. Henri se chagrinait de ce que mère ne pouvait manger ; les bras passés à son cou, il s’efforçait de lui glisser dans la bouche quelques bribes de gâteau. Mais il semblait à la pauvre femme que le moindre morceau allait la suffoquer.

 

« Non, Henri, non, mon trésor ! maman ne mangera pas que tu ne sois sauvé. Il faut aller, – aller ! – gagner la rivière ! » Et, reprenant aussitôt la route, elle s’efforça de ne pas marcher trop vite.

 

Elle avait dépassé depuis longtemps le voisinage immédiat de l’habitation, et, dût-elle faire quelques fâcheuses rencontres, la bonté de la famille à laquelle elle appartenait était trop généralement connue pour qu’on la soupçonnât de fuir. D’ailleurs, elle ne gardait presqu’aucune trace de son origine ; la blancheur de son fils et la sienne devaient écarter la défiance.

 

Sur cette présomption elle s’arrêta vers midi à une petite ferme propre et rangée, afin de prendre un peu de repos et d’acheter quelques vivres ; car, à mesure que l’éloignement reculait le danger, la tension de ses nerfs se relâchant, elle sentait croître la fatigue et la faim. La maîtresse du logis, bonne femme, ravie d’avoir quelqu’un avec qui causer, accepta sans objection l’explication d’ÉIiza, qui se disait en route pour aller passer une semaine chez des amis ; assertion qu’elle se flattait de voir peut-être se vérifier.

 

Une heure avant le coucher du soleil, épuisée, les pieds au vif, mais forte encore de cœur, elle entrait dans le village de T…, au bord de l’Ohio ; là son premier regard fut pour le fleuve, ce Jourdain qui la séparait de la terre promise, du sol de la liberté.

 

On touchait au printemps, et la rivière enflée et bruyante charriait d’énormes glaçons qui oscillaient pesamment au travers des flots bourbeux. La forme particulière de la rive recourbée du Kentucky fait que la glace s’y attache et s’y accumule, rétrécissant le canal où l’eau pousse et entraîne une succession de masses glacées, qui viennent s’entasser l’une sur l’autre et former momentanément une barrière, le long de laquelle glissent de nouveaux glaçons, mouvant radeau, qui va presque rejoindre l’autre rive.

 

Éliza contempla un instant ce menaçant aspect, le passage du bac devait être interrompu : pour plus d’information elle entra dans une petite auberge voisine.

 

L’hôtesse était tout entière aux préparatifs du souper ; mais elle se retourna, la fourchette en main, à la voix douce et plaintive qui demandait :

 

« N’y a-t-il plus de traille pour passer les gens qui vont à B… y ?

 

– Non, vraiment, dit la femme, les bateaux ne marchent plus. »

 

L’expression de désolation et de terreur d’Éliza frappa la brave hôtesse, et elle reprit :

 

« Peut-être avez-vous grand intérêt à traverser ? – Quelqu’un de malade ? – Vous semblez si tourmentée !

 

– J’ai un enfant en grand danger, dit Éliza, je ne l’ai su que de la nuit dernière, et depuis j’ai toujours marché dans l’espoir d’arriver au bac.

 

– Là ! c’est vraiment malheureux ! répliqua la femme, dont les sympathies maternelles venaient de s’éveiller. Je suis peinée à cause de vous. Salomon ! » cria-t-elle de la fenêtre.

 

Un homme, en tablier de cuir et les mains fort sales, parut à la porte d’un arrière-bâtiment.

 

« Dites donc ! le batelier traverse-t-il ce soir avec les barriques ?

 

– Il a dit qu’il tâcherait, pourvu que ce fût possible, répliqua Salomon.

 

– Il y a, reprit l’hôtesse, à un jet de pierres de chez nous, un homme qui doit traverser, s’il l’ose, pour un transport de marchandises pressées. Il vient ici souper dans un moment ; vous ferez donc mieux de vous asseoir là et de l’attendre. Voilà-t-il pas un gentil petit camarade ! » ajouta la femme, et elle offrit un gâteau à l’enfant. Mais Henri, fléchissant, pleurait de lassitude.

 

« Pauvre petit ! il n’est pas habitué à marcher autant, et je l’ai trop fait courir, dit Éliza.

 

– Eh bien, reprit la femme, faites-le un peu reposer là-dedans ; » et elle ouvrit la porte d’une petite chambre où se trouvait un lit. La mère y posa son pauvre garçon exténué, dont elle tint les petites mains entre les siennes jusqu’à ce que l’enfant fût endormi.

 

Pour la mère, il n’y avait pas de sommeil. Comme un feu adhérent à ses os brûlait en elle la pensée des chasseurs attachés à sa piste ; et elle fixait un regard ardent sur les eaux noires et gonflées qui la séparaient du salut. Mais il nous faut prendre congé d’elle, et revenir à ceux qui la poursuivent.

 

* *

*

 

Quoique madame Shelby se fût engagée à faire servir sur l’heure, on vit bientôt, ce qui s’est vu de tout temps, qu’il faut être deux pour faire un marché. L’ordre avait été donné à haute voix aux oreilles de Haley, et porté à tante Chloé par une demi-douzaine de jeunes messagers, auxquels cette grande puissance accorda, d’un air rechigné, deux ou trois hochements de tête bourrus, sans rien déranger de la grave et minutieuse lenteur de ses opérations.

 

Par quelque intuition secrète, une impression générale que maîtresse ne serait nullement désobligée d’un délai semblait prévaloir ; et la succession d’accidents qui retardèrent le service fut vraiment miraculeuse. Un infortuné personnage trouva moyen de renverser le jus. Il fallut en refaire, avec tout le soin, toutes les formalités requises. Tante Chloé, en tournant d’un air hargneux le précieux liquide, répondit brusquement à toutes les insinuations de hâte, que ce ne serait pas elle qui, « pour aider à attraper le pauv’ monde, servirait du mauvais jus. » L’un tomba avec les jarres, et il fallut retourner chercher de l’eau à la source ; l’autre précipita le beurre au milieu des hasards. Des rires étouffés parcouraient la cuisine, lorsque arrivaient, par intermittence, des nouvelles de massa Haley : « Il pouvait pas tenir sur sa chaise ; il ne faisait qu’aller et venir de la porte à la fenêtre ! »

 

« C’est bien fait ! dit tante Chloé avec indignation. Ça ira pire pour lui, s’il ne s’amende, quand le maître viendra et lui dira de rendre compte ! Faudra voir sa mine, alors !

 

– Li aller en enfer, sans faute ! dit le petit Jacquet.

 

– Et qu’il l’a fièrement gagné ! répliqua tante Chloé, lui qui a tant et tant brisé de pauv’ cœurs ! c’est moi qui vous le dis, à vous autres, poursuivit-elle, en levant d’un air terrible sa grande fourchette comme un trident ; juste ce que lisait M. Georges dans les Révélations : « Les âmes crient au Seigneur sous l’autel ; elles demandent vengeance ! – Et le Seigneur les entendra, vienne le temps ; – oui, à son dam, il viendra le temps ! »

 

Tante Chloé, fort révérée dans son domaine, fut écoutée par tous, bouche béante ; et, comme le dîner était à la fin servi, le personnel de la cuisine s’aggloméra autour d’elle pour l’entendre et commérer un peu.

 

« Ses pareils brûlent vifs toute l’éternité, pour sûr : pas vrai ? disait Andy.

 

– Moi content, voir rôtir li ! toujours ! toujours ! cria Jacquet.

 

– Enfants ! dit une voix qui les fit tressaillir : c’était l’oncle Tom, qui, arrêté sur le seuil, avait tout entendu.

 

– Enfants, vous ne comprenez pas, j’ai peur. L’éternité est un terrible mot ! d’y penser seulement ça vous fait chair de poule ! – C’est mal, souhaiter les éternels tourments à une créature humaine ?

 

– C’est pas une créature humaine ! se récria Andy ; les traqueurs d’âmes sont des méchants chiens, pas humains !

 

– La nature même crie contre eux, ajouta tante Chloé. Arrachent-ils pas le nourrisson du sein de la mère pour le vendre ? les petits pleurnicheurs pendus à son jupon pour les vendre ? Est-ce qu’ils n’ôtent pas le mari à sa femme ? poursuivit tante Chloé, les larmes commençant à la gagner ; et c’est-il pas prendre la vie à tous deux ? et ça sans perd’ un coup de dent, un verre de vin ! Eux fumer, eux boire, gaillards comme devant ! Ah ! si le diable n’agrippe pas ceux-là, à quoi serait-il bon, le diable ! » Et tante Chloé se couvrit la face de son tablier de cotonnade, et sanglota de tout son cœur.

 

« Priez pour ceux qui vous persécutent, a dit le livre, reprit Tom. – Pour eux ! s’écria tante Chloé ; c’est par trop dur ! je peux pas prier pour eux !

 

– C’est la faute de la chair, Chloé, et la chair est faible ; mais l’esprit de Dieu est fort. Pense seulement à l’âme de ces pauvres créatures, et remercie le Seigneur, Chloé, de n’être pas à leur place. Ah ! pour certain, j’aime mieux être vendu des cent et cent fois, que d’avoir sur le cœur tout ce dont ces pauvres méchants auront à répondre !

 

– Moi tout de même, dit Jacquet. Eh ! bon Dieu, jamais nous vouloir attraper Lizie ; pas vrai, Andy ? »

 

Andy plia les épaules, et siffla en signe d’acquiescement.

 

« Je suis content que maître ne soit pas parti ce matin comme il l’avait résolu, poursuivit Tom. J’aurais été encore plus chagriné, je crois, de le voir partir que d’être vendu. C’est naturel à lui de ne pas vouloir y être ; mais, moi, j’en aurais le cœur bien gros ! Je l’ai vu si petit ! – Là, maintenant, je me sens tout résigné. C’est la volonté de Dieu. Maître n’y peut mais, et il a fait pour le mieux. Ce qui me soucie à l’heure qu’il est, c’est de penser comment ça ira quand je n’y serai plus ! Faut pas s’attendre que le maître aille voir à toutes choses pour tâcher de joindre les deux bouts comme je faisais ; et quoiqu’ils aient bonne volonté, nos hommes sont de fiers sans-souci ; c’est là ce qui me tourmente. »

 

La sonnette se fit entendre, et Tom fut appelé au salon.

 

« Tom, dit affectueusement son maître, je tiens à ce que vous sachiez que j’ai signé à monsieur un dédit de mille dollars au cas où vous ne vous trouveriez pas ici à l’heure où il viendra vous réclamer. Il vaque à d’autres affaires aujourd’hui ; vous pouvez disposer de la journée. – Va donc où tu voudras, mon bon garçon !

 

– Je vous remercie, maître, dit Tom.

 

– Et songes-y ! reprit le marchand, ne t’avise pas de jouer à ton maître un de vos tours de nègres, car si tu n’es pas là, je tirerai de lui jusqu’à la dernière obole. S’il m’en croyait il ne serait pas si fou que de s’en fier à un de vous autres noirs, qui glissez à travers les doigts comme des anguilles !

 

– Maître, dit Tom, – et il se redressa de toute sa hauteur, – j’avais juste huit ans quand vieille maîtresse vous posa sur mes bras, vous tout petit garçon qui n’aviez pas un an. Elle me dit : « Tom, voilà ton jeune maître, prends bon soin de lui. » Aujourd’hui, maître, je vous le demande, vous ai-je jamais trompé ? jamais désobéi, surtout depuis que je suis devenu chrétien ? »

 

L’émotion gagnait M. Shelby ; des larmes remplirent ses yeux lorsqu’il répondit :

 

« Mon brave garçon, le Seigneur sait que tu ne dis que la simple vérité, et s’il était en mon pouvoir de te garder, les trésors du monde entier ne t’achèteraient pas !

 

– Mais comme il est vrai que je suis chrétienne, ajouta madame Shelby, vous serez racheté, Tom, dès que j’aurai pu, n’importe comment, réunir la somme nécessaire. – Monsieur, poursuivit-elle se tournant vers Haley, prenez bien note de celui à qui vous le vendrez, et faites-le-moi connaître.

 

– Très-volontiers, répliqua le marchand. Je puis vous ramener le noir dans un an sans tare, et vous le revendre, pas pire pour l’user ; c’est mon état à moi !

 

– Je commercerai alors de bon cœur avec vous, et vous y trouverez votre compte, dit-elle.

 

– Sans doute, reprit le marchand ; vendre ou acheter, ça m’est tout un, pourvu que l’affaire soit bonne. Ce que je veux, c’est de gagner honnêtement ma vie, madame, et nous n’en faisons ni plus ni moins tous tant que nous sommes, je présume ! »

 

Monsieur et madame Shelby, ennuyés l’un et l’autre, se sentaient en quelque sorte dégradés par l’impudente familiarité du marchand ; mais tous deux voyaient la nécessité de se contraindre. Plus l’homme se montrait insensible et sordide, plus madame Shelby craignait qu’il ne réussit à s’emparer d’Éliza et de Henri, et plus elle redoublait d’efforts et d’artifices féminins pour le retenir. Elle lui souriait gracieusement, causait avec aisance et familiarité, et mettait tout en œuvre pour faire couler le temps d’une façon imperceptible.

 

À deux heures Sam et Andy amenèrent les chevaux rafraîchis, et tout gaillards de leur escapade du matin.

 

Sam se tenait là, huilé à neuf par le dîner, officieux, et tout débordant de zèle. Il était en train de se vanter, en style fleuri, de la façon dont il ménagerait les affaires, maintenant qu’il s’y mettait tout de bon, lorsque Haley s’approcha.

 

« Votre maître n’a pas de chiens, je le parierais ! dit Haley d’un air réfléchi, comme il se préparait à monter en selle.

 

– Lui ! eh, en avoir des tas ! répliqua Sam d’un air superbe. V’la Bruno d’abord, un fameux braillard ! et puis, chacun de nous autres nèg’s a-t-il pas son roquet ?

 

– Pouah ! dit Haley ; – et il ajouta quelques mots qui chatouillèrent la susceptibilité de Sam, lequel murmura.

 

– Pas comprend’, moi, pourquoi jurer après pauv’bêtes !

 

– Voyons, reprit Haley, ton maître a-t-il des chiens (je suis assez sûr d’avance que non) dressés à dépister les nègres ? »

 

Sam savait à merveille ce que le marchand voulait dire ; mais il conserva l’air de la plus candide, de la plus désespérante simplicité.

 

« Nos chiens avoir un flair qui compte. Eux être de la bonne race ! pas dressés, vrai ; mais fameux une fois lancés. Ici, Bruno ! » Et il siffla le grand terre-neuve, qui, la queue en l’air, accourut à lui en folâtrant.

 

« Allez vous faire pendre ! s’écria Haley s’élançant sur son cheval. Enfourchez-moi vos bêtes, et en avant !

 

Sam obéit, et sautant à cheval, trouva encore moyen de chatouiller son camarade. Andy partit aussitôt d’un éclat de rire immodéré, à la grande indignation de Haley, qui lui allongea un coup de cravache.

 

« Mal à toi, Andy, fit observer Sam avec une imperturbable gravité. Chose sérieuse, Andy, et toi faire le farceur. Pas bon moyen d’aider massa !

 

– J’irai à la rivière par le plus court, dit le marchand d’un ton déterminé, dès que les limites de la propriété furent dépassées. Je connais toutes leurs ruses, – ils se creuseraient des chemins sous terre !

 

– Là ! s’écria Sam, voilà la bonne idée. Massa bouter tout de suite au blanc. Y a deux routes pour aller à grand’rivière, – route vieille d’en bas ; route neuve d’en haut. – Laquelle massa vouloir prendre ? »

 

Andy ouvrit de grands yeux à cette révélation d’un nouveau fait géographique, mais ne s’en hâta pas moins de le confirmer avec véhémence.

 

« À savoir, reprit Sam, Lizie, je le gagerais, avoir pris la route d’en bas, vu qu’elle est la moins fréquentée. »

 

Quoique Haley fût un fin merle qui de loin flairait la glue, ce point de vue le frappa.

 

« Si vous n’étiez pas tous deux de si damnés menteurs !… » dit-il en réfléchissant.

 

Le ton dubitatif de la remarque parut amuser prodigieusement Andy qui se retira un peu en arrière, riant si fort qu’il faillit en tomber de cheval, tandis que Sam conservait la même gravité solennelle et dolente.

 

« Massa ira par où massa voudra, c’est sûr, reprit-il : au plus court, route d’en haut, si massa pense être la meilleure. – Que nous fait ? même chose pour nous. À présent, j’y songe, route droite être déridément la plus courte.

 

– Elle choisira nécessairement le chemin le plus solitaire, pensait tout haut le marchand, sans écouter Sam.

 

– Pas sûr, reprit celui-ci. Filles avoir leurs caprices ! faire jamais comme on croit elles devoir faire, mais tout juste au rebours. Vous croire elles prendra un côté ? être une raison pour qu’elle aller par l’autre. Moi, avoir cru Lizie prendre la route d’en bas, bonne raison pour qu’elle ait enfilé la route d’en haut. »

 

Cette profonde vue de la gent féminine ne disposant nullement Haley en faveur du dernier avis de Sam, le marchand demanda si la route d’en bas était proche ?

 

« Une poussée en avant, répliqua Sam, fermant l’œil qui se trouvait du côté de Andy, et il ajouta gravement : Mais, massa, moi avoir maintenant bien dévisagé l’affaire ; nous pas devoir prendre par là. D’abord, moi pas la connaître du tout cette route d’en bas, un vrai déssert à se perdre, et tomber Dieu sait où !

 

– N’importe ; je prends la route basse, affirma Haley.

 

– Eh, j’y songe ! on dit ce vieux chemin tout intervallé de cours d’eau, de criques, de haies ; pas moyen d’y passer ; hors service ; pas vrai, Andy ? »

 

Andy en avait bien entendu quelque chose ; mais il n’était sûr de rien, n’ayant jamais pris par là. Bref, il ne voulait pas se commettre.

 

Accoutumé à tenir la balance entre des mensonges plus ou moins patents, Haley penchait pour la vieille route. Il suspectait Sam de l’avoir tout d’abord indiquée inconsidérément, et les tentatives du noir pour le dissuader de la choisir lui semblèrent autant d’impudents mensonges faits, sur plus mûre réflexion, en faveur d’Éliza.

 

En conséquence, dès que Sam indiqua la route d’en bas, il s’y précipita aveuglément, suivi des deux noirs.

 

C’était, en effet, l’ancien chemin de la rivière, mais abandonné depuis des années, et qui, frayé seulement à l’entrée, était ensuite coupé de fossés, de baies et de barrières. Sam le savait à merveille, et il y avait si longtemps que cette voie était hors d’usage, que Andy n’en avait jamais ouï parler. Le nègre y entra d’un air d’humble soumission ; seulement, de temps à autre, il gémissait, et vociférait que « c’était diablement rude pour les pieds du pauv’ Jerry. »

 

« Ah ça, j’ai un avis à vous donner, dit Haley. Je vous sens venir d’une lieue, vous autres noirs ! Avec tous vos embarras, vous espérez me détourner de cette route ? – Bernicles !

 

– Comme massa voudra, » répliqua Sam la figure allongée, mais, clignant de l’œil avec un redoublement de verve, à son camarade, dont la joie était toujours sur le point de faire explosion.

 

Sam, fort en train, prétendait être aux aguets : – tantôt il s’écriait qu’il voyait pointer un chapeau de femme au sommet de quelque montée ; tantôt il en appelait à Andy :

 

« N’était-ce pas Lizie qui se cachait dans ce trou de vallon ? Ces exclamations parlaient toujours aux endroits les plus raboteux, les plus rocailleux de la route, lorsqu’il était très-difficile de pousser les chevaux, et toujours Haley était tenu en haleine.

 

Après avoir chevauché de la sorte une bonne heure, tous trois, par une brusque descente, arrivèrent tumultueusement dans une large cour entourée de granges. Tous les bras étant occupés dans les champs, il n’y avait personne en vue ; mais la ferme, dont ces granges faisaient partie, barrait la route, qui évidemment se terminait là.

 

« L’ai-je pas dit ! moi, avoir bien prévenu massa, gémit Sam le noir d’un air d’innocence. Les massa étrangers pouvoir pas connaître le pays comme les neg’s nés natifs de l’endroit.

 

– Drôle ! s’écria Haley, tu ne le savais que trop !

 

– Oh ! moi dire tout bien juste à massa : et massa pas vouloir me croire. J’ai dit que c’était tout fermé : barrières, haies, fossés, pas possible de passer. M’as-tu pas entendu, Andy ? »

 

La chose était trop vraie pour être disputée ; force fut au malheureux marchand de dissimuler sa rage d’aussi bonne grâce qu’il le put, et tous trois, tournant casaque, se dirigèrent vers la route neuve.

 

Grâce à ces nombreux délais, il pouvait y avoir trois quarts d’heure qu’Éliza avait endormi son enfant dans l’auberge, lorsque le trio atteignit le village. Assise à la fenêtre, la jeune femme regardait dans une autre direction, quand l’œil perçant de Sam la découvrit. Haley et Andy se trouvaient de quelques pas en arrière. Dans cette crise, Sam parvint à faire enlever son chapeau par le vent, et poussa un cri lamentable qui la fit tressaillir ; elle se rejeta en arrière. La petite cavalcade fila le long de la fenêtre et s’arrêta devant le portail.

 

Un million de vies semblèrent se concentrer dans le sein d’Éliza ; une porte dérobée donnait sur la rivière ; enlevant l’enfant dans ses bras, elle descendit rapidement les marches, et disparaissait derrière la berge, lorsque Haley l’aperçut en plein. Se jetant à bas de son cheval, il appela à grands cris : Sam ! Andy ! et s’élança sur ses traces, comme un limier court sur un daim. À ce moment de vertige les pieds de la fugitive ne touchaient pas terre ; en un clin d’œil elle eut gagné l’extrême bord ; ils arrivaient sur elle. Animée d’une force que Dieu n’accorde qu’au désespoir, avec un cri sauvage et un terrible élan, elle franchit d’un saut le courant bourbeux qui longeait la rive, et se trouva sur le radeau de glaçons qu’il charriait au delà. C’était un bond prodigieux, – la folie, la frénésie seules le pouvaient tenter ; et Sam, Andy, Haley, les mains levées, crièrent instinctivement.

 

Le glaçon verdâtre sur lequel elle s’abattit craqua, et s’enfonça sous son poids, mais elle ne s’y arrêta pas. Avec des cris perçants et une indomptable énergie, elle s’élance sur un autre, puis sur un autre glaçon ; elle trébuche, se relève, chancelle, glisse, rebondit, s’élance encore ; ses souliers sont partis, ses bas coupés ; son sang marque chacun de ses pas ; elle n’aperçoit rien, n’entend rien, ne sent rien, jusqu’à ce que, vaguement, comme en un rêve, elle entrevoie l’autre bord, et un homme qui l’aide à y grimper.

 

« Brave fille, qui que tu sois ! brave créature ! » criait l’homme en jurant.

 

Éliza reconnut la voix et les traits d’un fermier qui habitait près de son ancienne maison.

 

« Oh ! monsieur Symmes ! – sauvez-moi – sauvez-moi, – cachez-moi ! cria Éliza.

 

– Comment donc ! qui est-ce là ? – Eh mais, n’est-ce pas la fille des Shelby ? dit l’homme, – Mon enfant ! – ce garçon ! – ils l’ont vendu ! là est son maître, dit-elle, montrant du doigt la rive du Kentucky. Oh ! monsieur Symmes, vous aussi vous avez un petit garçon !

 

– Oui, j’en ai un, dit l’homme, qui, d’une façon rude et tendre tout à la fois, la tirait en haut de la berge escarpée. D’ailleurs, vous êtes une courageuse fille, et j’aime ce qui est grand. » Quand ils eurent gagné le plateau, l’homme s’arrêta.

 

« Je serais content de faire quelque chose pour vous, mais je n’ai pas où vous mettre. La seule aide que je vous puisse donner, c’est de vous conseiller d’aller  ! et il lui montra une grande maison blanche, à l’écart, sur l’alignement de la grande rue du village. Allez-y ; il s’y trouve de bonnes gens ; il n’y a pas de doute qu’ils ne vous aident ; – ils s’entendent à ces sortes d’affaires.

 

– Que le Seigneur vous bénisse, dit Éliza avec ferveur.

 

– N’y a pas de quoi, n’y a pas de quoi, dit le brave homme, c’est bien le moins.

 

– Et, bien sûr, monsieur, vous ne le direz à personne !

 

– Mille tonnerres ! pour qui me prends-tu, la fille ?

 

Certes, non. Voyons, va maintenant, comme une bonne et brave créature que tu es. Tu as bien gagné ta liberté, et tu l’aurais si ça dépendait de moi. »

 

Éliza serra son fils entre ses bras, et marcha d’un pas ferme et rapide. L’homme restait à la regarder.

 

« Shelby trouvera peut-être que ce n’est pas un acte de bon voisinage, mais, qu’y faire ? S’il attrape une de mes gaillardes dans la même passe, ma foi, il est bien venu à prendre sa revanche ! Bah ! jamais je n’aurai le cœur de voir de pauvres êtres, n’importe lesquels, courir, panteler hors d’haleine, avec les chiens sur leurs talons, et de me mettre aussi contre eux ! Ma foi, je ne vois pas pourquoi je chasserais pour le compte d’autrui ! »

 

Ainsi parla ce pauvre habitant du Kentucky, vrai païen, ignorant ses devoirs constitutionnels, agissant en chrétien. Mieux élevé, plus éclairé, il aurait su mieux se conduire.

 

Haley, stupéfié, était resté immobile spectateur de toute la scène, jusqu’à ce qu’Éliza eût complètement disparu ; alors il tourna vers Sam et Andy sa face désappointée et son œil interrogateur.

 

« En v’là un beau coup ! dit Sam.

 

– Il faut que la fille ait sept diables dans le corps ! dit Haley. Elle bondissait comme un chat sauvage !

 

– Pardon, excuse, massa, reprit Sam en se grattant la tête, mais, moi, pas tenté suivre sa route : pense pas, moi, être assez vif pour ça ! et les côtes du noir s’ébranlèrent sous son rire enroué.

 

– Tu ris, drôle ! grommela le marchand.

 

– Dieu vous bénisse, massa, pas possib’ de s’en empêcher, dit Sam s’abandonnant à ses ravissements trop longtemps contenus. Elle était si comique ! elle sautait ! elle courait, – et la glace craquait, enfonçait ! – et pouff ! et piff ! et spliche ! et splache ! quels bonds ! – Seigneur Dieu comme elle y allait ! » Sam et Andy éclatèrent d’un rire immodéré, et les larmes jaillirent de leurs yeux.

 

« Je vous ferai rire à l’envers, drôles ! » dit Haley. Sa cravache voltigea autour de leurs têtes ; tous deux firent le plongeon, et s’élançant vers le haut de la rive, ils furent en selle avant qu’il les eût rattrapés.

 

« Bonsoir, massa, dit Sam avec une gravité solennelle ; moi, deviner maîtresse être bien en peine de Jerry. Massa Haley n’avoir plus besoin de nous. Jamais maîtresse vouloir permettre ses chevaux traverser ce soir sur le pont de Lizie. »

 

Donnant un facétieux coup de poing dans les côtes de Andy, il prit le trot, suivi de son camarade, et leurs éclats de rire moururent à distance emportés sur la brise du soir.

 

CHAPITRE VIII

Les traqueurs d’hommes.


C’était à la tombée du crépuscule qu’avait eu lieu la fuite désespérée. Le brouillard grisâtre qui s’élevait de la rivière enveloppa Éliza comme elle disparaissait sur le haut de la berge, et que le courant gonflé, tumultueux et les glaces flottantes élevaient une infranchissable barrière entre le chasseur et sa proie. Lentement, l’air déconfit, Haley regagna la petite taverne pour y ruminer à l’aise sur le parti à prendre. L’hôtesse lui ouvrit un étroit salon, garni d’un lambeau de tapis, d’une table couverte d’une toile cirée noire et luisante, et de quelques misérables chaises à hauts dossiers de bois. Au-dessus d’une grille enfumée, le manteau de la cheminée se parait de plâtres coloriés de tranchantes couleurs, et, à côté, s’étendait un banc des plus durs et d’une longueur démesurée. Ce fut là que s’établit Haley pour méditer à loisir sur l’instabilité des espérances humaines.

 

« Qu’avais-je besoin de m’embourber de cette petite malédiction d’enfant, se dit-il, pour me faire railler, flouer, et prendre comme un raccoon au gîte[20] ! » Et Haley se soulagea par une bordée d’imprécations sur lui-même, qu’il y a tout lieu de croire méritées, mais que, comme affaire de goût, nous nous permettrons d’omettre.

 

La haute et discordante voix d’un homme qui mettait pied à terre à la porte de l’auberge, tira le marchand de son monologue, et, s’élançant à la fenêtre, il s’écria :

 

« Ciel et terre, si ce n’est pas juste comme qui dirait une providence ! – Tom Loker en personne, ma foi ! »

 

Haley sortit aussitôt. Devant le comptoir se tenait debout un homme bronzé, musculeux, haut de six pieds, large à proportion, et auquel son surtout de peau de buffle, le poil en dehors, donnait un air farouche et terrible que ne démentait en rien sa physionomie. Chaque organe, chaque linéament qui puisse exprimer la brutalité et la violence, atteignait, sur ce crâne et sur ce visage, leur plus haut développement ; si le lecteur peut se figurer un boule-dogue passé à l’état d’homme, dressé sur ses pattes de derrière et se promenant en habit et en chapeau, il a une assez juste idée du physique de ce personnage. L’homme était accompagné d’un individu qui formait avec lui le plus parfait contraste. Ce dernier était court et fluet ; souple et chattemite dans toute son allure. De ses petits yeux noirs pointait un regard de souris, perçant, inquiet, avec lequel le reste de ses traits aiguisés s’harmonisait on ne peut mieux. Son nez mince semblait s’allonger pour fouiller et sonder toutes choses, ses cheveux noirs, plats, lisses et rares, ramenés en avant, se collaient sur son crâne, et tous ses mouvements, toutes ses évolutions, annonçaient une aride et circonspecte subtilité. Le grand gros homme se versa moitié d’une rasade de forte eau-de-vie, et l’engouffra d’un trait sans mot dire. Le petit fluet, hissé sur la pointe des pieds, promena son nez d’un côté à l’autre du comptoir, flaira toutes les bouteilles, et finit par ordonner, d’une voix de fausset mal assurée, un julep à la menthe, qu’on lui servit, et qu’il regarda d’un air de complaisance rusée, en homme qui a mis le doigt sur la chose ; puis il sirota doucement le breuvage.

 

« Hé ! vivat ! s’écria Haley, qui m’aurait prédit cette bonne fortune ? Holà, Loker, comment vous va ? et il tendit la main au gros homme.

 

– Au diable ! fut la réponse polie. Quel vent de grêle vous souffle ici, Haley ? »

 

L’homme rat, qui portait le nom de Marks, et qui buvottait à petits traits dans son coin, s’interrompit, et fixa sur le nouveau venu un œil futé comme celui du chat qui épie la feuille sèche, ou tout autre petit objet mobile, et va s’élancer dessus.

 

« Je dis, Tom, que c’est une chance ! Je suis dans un diable de pétrin, et je ne vois que vous qui puissiez m’en tirer.

 

– Peste ! – probable ! gronda son aimable interlocuteur. Celui à qui vous faites bonne mine peut bien jurer que vous en voulez tirer pied ou aile. Allons, voyons où la mouche vous pique ?

 

– Qui avez-vous là ? – un ami ? demanda Haley avec quelque hésitation, en regardant Marks ; un associé peut-être ?

 

– Oui-dà ! Ici, Marks ! voilà mon vieux partenaire de Natchez.

 

– Enchanté de faire votre connaissance ; et Marks tendit sa maigre patte de corbeau : M. Haley, je pense ?

 

– Lui-même, monsieur, dit Haley, et qui fêtera notre rencontre avec un verre ou deux de quelque chose de chaud. Holà ? vieux Raccoon ! cria-t-il à l’homme du comptoir, qu’on nous serve l’eau chaude, le sucre, les cigares et du rhum ; du fameux, entends-tu ! à discrétion, et faisons bombance. »

 

Regardez ! les chandelles brillent, le feu se réveille, et les trois dignes compagnons sont attablés autour des accessoires obligés de toute réunion de leurs pareils.

 

Haley se plongea sans retard dans le pathétique récit de ses tribulations. Bouche close, Loker l’écoutait avec une attention renfrognée ; Marks, enfoncé dans la composition d’un nouveau breuvage à sa guise, s’en détournait pour fourrer son nez et son menton aigus presque dans la face du narrateur, dont il scrutait chaque parole ; la conclusion parut le réjouir infiniment, et ses épaules et ses côtes s’ébranlèrent du rire intérieur qui crispait ses lèvres minces.

 

« Ainsi, vous voilà la tête dans le sac ! enfoncé ! hi ! hi ! hi ! le tour est bon ! – Ces bambins, reprit Haley d’un ton lamentable, sont la perte du commerce !

 

– Si nous pouvions mettre la main sur une race de femmes qui ne se souciât pas des petits, je dis que ce serait la plus grande découverte du siècle, – et Marks appuya sa plaisanterie d’un froid ricanement.

 

– Juste, dit Haley. Ça me passe ! ces petits ne leur donnent qu’un tas de fatigue et de tourments ; il semble qu’elles devraient être enchantées de s’en voir débarrassées ; eh bien, non ! plus un petit est tracassant et bon à rien, plus elles sont endiablées après !

 

– Eh bien ! monsieur Haley, reprit Marks, passez-moi un peu l’eau chaude. – Oui, monsieur, c’est comme vous le dites ; nous en sommes tous là. Figurez-vous qu’une fois, je faisais le commerce alors, j’achète une fille robuste, bien faite, une jolie drôlesse, ma foi, et fort capable, – n’avait-elle pas un enfant maladif, rachitique, crochu, que sais-je ? Je lâchai l’embryon à un homme qui prit la chance de l’élever, l’ayant eu pour une bagatelle ; – je n’allais pas rêver, moi, que la fille se monterait la tête pour ça, vous sentez ! – mais, Seigneur Dieu ! je voudrais que vous l’eussiez vue ! Quel vacarme ! Vraiment, elle semblait priser d’autant plus le petit qu’il était maladif, grognon, un vrai fléau après elle ! – et c’est que c’était pour tout de bon ! Elle pleura, elle se lamenta, elle se jeta par terre On aurait dit qu’elle avait tout perdu. C’est une drôle de chose tout de même que les caprices des femmes ! c’est à s’y perdre.

 

– Encore mon histoire, reprit Haley. Pas plus tard que l’été dernier, sur la rivière Rouge, j’achète une fille et son enfant, un marmot de bonne mine, avec des yeux aussi brillants que les vôtres. – Hé bien, n’était-il pas aveugle ? mais, tout à fait aveugle ! – Motus, bien entendu, et je vous le troque joliment contre un baril d’eau-de-vie. Mais, quand il fut question de l’ôter à la mère ; oh, c’était une vraie tigresse ! Par malheur ça se trouvait avant le départ, et ma bande n’était pas encore à la chaîne. La femme n’en fait ni une ni deux, elle arrache un couteau à un des matelots, saute comme un chat sauvage sur une balle de coton, et met tout notre monde en fuite. C’était bon pour la minute, bien entendu. Quand elle voit ça, elle se retourne, et, pan ! elle s’élance, la tête la première, enfant et tout, dans la rivière, où elle est encore.

 

– Bah ! dit Tom Loker, qui avait écouté avec un évident mépris ; vous n’êtes tous deux que des poules mouillées ! Mes filles ne se permettent pas de pareils tours avec moi !

 

– Vrai ? et comment les en empêchez-vous, je vous prie ? demanda Marks vivement.

 

– Moi ? quand j’achète une fille, dès que son petit est mûr pour la vente, je vais droit à elle, je lui mets le poing sous le nez : – Regarde-moi ce poing, lui dis-je. Si tu t’avises de souffler, tu vois ce qui t’aplatira la face. Je ne veux pas entendre un mot, – pas le commencement d’un mot. Ce petit est à moi, non à toi, et tu n’as que faire de t’en inquiéter. Je le vends à la première occasion. Prends garde ! pas de farces ! où je te ferai souhaiter de n’être jamais née. Je vous garantis qu’elles savent qu’il ne s’agit pas de rire quand j’empoigne, et je vous les rends muettes comme des poissons. S’il s’en trouve une qui piaille un brin, alors !… » Le poing de M. Loker, descendant pesamment sur la table, acheva sa phrase.

 

« Voilà ce qui s’appelle de l’éloquence, dit Marks, tapant sur le ventre de Haley en riant. Est-il original, ce Tom ! hi, hi, hi ! Parions qu’il n’y a pas tête crépue qui ne comprenne, quelque dure qu’elle soit ! Vrai, Tom, vous savez faire entrer les choses dans la cervelle, vous ; et si vous n’êtes le diable, par ma foi, vous êtes son cousin germain ! »

 

Loker accepta le compliment avec la modestie voulue, et prit l’air aussi affable que le comportait son naturel de boule-dogue. Quant à Haley, qui ne s’était pas ménagé les spiritueux, il commençait à sentir en lui une recrudescence de moralité, phénomène qui n’est pas rare en pareille occurrence chez les hommes graves et méditatifs.

 

« Là, Tom ! Eh bien, je vous l’ai toujours dit : vous êtes par trop rude ! Nous en avons souvent causé ensemble à Natchez ; et, comme je vous l’ai prouvé maintes et maintes fois, à ménager quelque peu la marchandise on n’en fait pas moins son chemin dans ce bas-monde, et l’on conserve plus de chance pour l’autre, vienne le pire du pire, voyez-vous !

 

– Pouah ! – hé, je vois de reste ! N’allez pas me débiter toutes vos fadaises de rebut, Haley ; je n’ai pas déjà l’estomac trop solide, et ça me tourne sur le cœur. » Cessant de parler, Tom absorba un demi-verre d’alcool pur.

 

« Je dis – et se renversant sur sa chaise, Haley gesticula avec véhémence, – et je le maintiens, j’ai toujours poussé mon commerce de façon à faire autant que qui que ce soit, primo et d’abord, de l’argent. Mais le trafic n’est pas tout ; l’argent n’est pas tout ; nous avons des âmes, tous tant que nous sommes, au bout du compte. – Peu m’importe qu’on hausse les épaules, j’ai mon opinion là-dessus, et rien ne m’empêchera de la dire. J’ai une religion, j’y crois, et quelqu’un de ces jours, quand j’aurai arrondi mon petit lopin, je songerai sérieusement à mon âme. – À quoi bon se faire plus méchant que de raison ? – est-ce agir prudemment, je le demande ?

 

– Songer à votre âme ! répéta dédaigneusement Tom. Fameux lorgnon que celui qui découvrirait la vôtre ! – Ménagez le fret pour cette denrée-là, Haley, croyez-m’en. Si le diable s’avise jamais de vous passer au crible, je le défie, ma foi, de trouver trace d’âme !

 

– Ah çà, Tom, vous êtes par trop bourru, aussi ! Ne sauriez-vous prendre en bonne part ce qu’on ne vous dit que pour votre bien !

 

– Laissez donc reposer un peu vos mâchoires, Haley, vociféra Tom. Je puis endurer toutes vos balivernes, hors vos fadaises dévotes. – Vos prêches m’assomment, vous dis-je ! Quelle différence y a-t-il de vous à moi, s’il vous plait ? Est-ce que vous avez un brin plus de pitié, un brin plus de vergogne, ou de quoi que ce soit ? – C’est de la bonne, belle et pure vilenie pour duper le diable et sauver votre peau. Croyez-vous qu’on ne vous devine pas avec toute votre religion, comme vous l’appelez ? Eh ! cela saute aux yeux ! affaire de tricher le diable, tirer quittance et ne pas payer.

 

– Allons, allons, messieurs, il ne s’agit pas de cela, dit Marks s’entremettant. Il y a différentes façons d’envisager les choses. M. Haley est un homme scrupuleux ; il a sa conscience, et vous, Tom, vous avez votre système, – et un bon système, Tom : mais les querelles n’avancent à rien. Voyons, monsieur Haley, de quoi s’agit-il ? de vous l’attraper la fille, n’est-ce pas ?

 

– La fille ne me concerne en rien : elle est aux Shelby ; c’est son petit seulement que je veux. – Sot que je suis d’avoir acheté le singe !

 

– Eh ! quand ne l’êtes-vous pas sot ? dit brusquement Loker.

 

– Allons, Tom, trêve aux bourrasques, reprit Marks se léchant les lèvres. Voyez ! voilà M. Haley qui, je le sens, est en train de nous mettre sur une bonne piste. Tenez-vous seulement tranquille : ces transactions-là sont mon fort. Cette fille, monsieur Haley, comment est-elle ? qu’est-elle ?

 

– Oh ! belle et blanche, très-bien élevée. J’en offrirai à Shelby de huit cents à mille dollars, et il y avait à gagner.

 

– Blanche – belle – bien élevée ! répéta Marks, et ses yeux perçants, son nez, ses lèvres s’aiguisèrent de cupidité. – Voyez un peu, Loker, cela promet ! Il y a une affaire pour nous là-dedans. Nous entreprenons la chasse ; l’enfant va à M. Haley, c’est clair ; et nous emmenons la fille à la Nouvelle-Orléans pour spéculer dessus ; est-ce beau, hein !

 

Tom, dont les pesantes mâchoires étaient restées entrebaillées durant cette communication, les referma tout à coup, comme s’il happait un bon morceau, et se disposa à digérer l’idée à loisir.

 

– Voyez-vous, dit Marks à Haley, tout en continuant de remuer son punch, nous avons le long du rivage des juges de paix accommodants, comme il les faut dans notre profession. Tom mène d’abord l’affaire, et tape dur ; puis, j’arrive à mon tour quand il s’agit de prêter serment, bien vêtu, bottes vernies, tout à fait dans le grand genre. Que ne pouvez-vous voir, poursuivit Marks, dans un accès de vanité bien naturel, ma façon d’enlever les choses ! – Un jour je suis M. Twickem de la Nouvelle-Orléans ; une autre fois j’arrive de ma plantation au bord de la rivière de la Perle, où j’emploie environ sept cents noirs ; – ou bien je suis parent éloigné de M. Henri Clay[21], ou de quelque autre vieux coq du Kentucky. Chacun a son talent en ce monde. Tom, un vrai lion quand il faut frapper ou combattre, ne vaut rien du tout pour mentir. – Non, Tom ne s’en tirera jamais ; cela ne lui vient pas naturellement, Mais, par le ciel ! s’il y a dans le comté quelqu’un qui puisse faire serment de toutes choses, à toutes gens, raconter les incidents, multiplier les circonstances, se vanter d’un air plus grave, et s’en tirer mieux que votre serviteur, je serais ravi de la voir, et je n’en dis pas plus. Ma parole ! si je ne me crois pas sûr d’entortiller mes juges, quand même ils se feraient scrupuleux. Je le voudrais, par ma foi, la farce en aurait plus de montant : ce serait plus drôle. »

 

Tom Loker qui, on l’a pu voir, était lent de conception, lourd de mouvement, interrompit ici Marks, en donnant sur la table un coup de poing qui fit danser les verres : « Ça ira ! s’écria-t-il.

 

– Dieu vous bénisse, Tom ! N’allez pas briser la vaisselle ! réservez votre poing pour les cas d’urgence.

 

– Mais, messieurs, n’aurai-je pas une part du profit ? demanda Haley.

 

– Quoi ! n’est-ce pas assez que nous attrapions l’enfant pour vous ? que vous faut-il encore ? dit Loker.

 

– Eh ! n’est-ce pas moi qui ai fait lever le gibier ? Cela vaut quelque chose, je présume. Dix pour cent sur les bénéfices, tous frais prélevés. Voyons !

 

– Pour le coup ! s’écria Loker avec un formidable juron et en écrasant presque la table, vous voilà bien, vous, Daniel Haley ! Ah ! vous prétendez trancher du grand seigneur avec moi ! Nous nous serons faits traqueurs d’esclaves fugitifs, Marks et moi, pour les beaux yeux des gentilshommes de votre espèce, et gratis, de plus ! Non, de par tous les diables ! la fille est pour notre compte, et tenez-vous tranquille, ou nous gardons les deux. Qui empêche ? Vous nous avez montré le gibier, d’accord ; libre à vous de courir sus, et à nous aussi, je présume. S’il plaît à vous ou à Shelby de nous actionner, soit ; à merveille : cherchez où sont les perdrix de l’an passé, vous nous trouverez peut-être sous leurs ailes.

 

– Eh bien ! à la bonne heure ! c’est convenu, dit Haley alarmé, vous me rattraperez le garçon pour ma peine. Nous avons fait nombre d’affaires ensemble, Tom ; vous avez toujours joué franc jeu avec moi, et je sais que vous êtes homme de parole.

 

– Ah ! vous le savez ? – Je ne donne pas dans toutes vos momeries, moi ; – mais je suis recta dans mes comptes, fût-ce avec le diable lui-même. Ce que je dis, je le fais, et le ferai, – vous savez ça, Daniel Haley !

 

– Ainsi dit, ainsi fait. Tom, vous promettez de déposer l’enfant, sous huit jours, à l’endroit que vous désignerez vous-même, et je me tiens pour content.

 

– Oui-dà ! mais pas moi, et vous êtes loin de compte. Ce n’est pas pour rien que j’ai fait si longtemps les affaires avec vous, Haley, là-bas, à Natchez. J’ai appris à ne pas lâcher l’anguille quand je la tiens ; vous m’allez débourser tout de suite, sur table, cinquante dollars, ou pas d’enfant.

 

– Comment ! quand vous avez sous la main une magnifique affaire qui vous rapporte clair et net de mille à seize cents dollars ! Ah ! Tom ! vous n’êtes pas raisonnable.

 

– Vraiment ! et n’avons-nous pas plus de cinq semaines d’ouvrage inscrit sur nos livres ? plus que nous n’en pourrons faire. Supposez que nous plantions tout là pour battre les buissons après votre bambin, et qu’en résultat nous n’attrapions ni l’enfant ni la mère ! – C’est toujours le diable à rattraper que ces filles. – Nous voilà bien lotis ! – Nous payeriez-vous un sou d’indemnité ? – Il me semble que je vous y vois, hem ! – Non, non, étalez-moi là-dessus vos cinquante dollars. Si le gibier est à nous et qu’il réponde, l’argent sera rendu ; sinon c’est pour nos peines. Est-ce jouer franc jeu ? hé ! Marks ?

 

– Certainement, certainement, dit ce dernier d’un ton conciliant : simple garantie d’honoraires, c’est tout. Hi ! Hi ! Hi ! – Nous sommes quelque peu légistes, mais pas moins bons enfants pour cela. – Ainsi nous voilà d’accord. Tom déposera l’enfant où vous voudrez ; n’est-ce pas, Tom ?

 

– Si j’agrippe le marmot, je l’amène à Cincinnati, et je le laisse chez la grand’mère Belchu, au débarcadère, » dit Loker.

 

Marks avait sorti de sa poche un carnet tâché de graisse, d’où il tira un long papier ; la tête dans ses mains, fixant sur sa liste ses perçants yeux noirs, il en marmotta le contenu entre ses dents :

 

« Hem ! Barnes (comté de Shelby), son garçon Jim ; trois cents dollars pour lui, mort ou vif. – Edwards, Dick et Lucie, mari et femme, six cents dollars. – La négresse Polly, avec deux enfants, six cents ; elle ou sa tête. – Je parcours l’agenda pour voir si l’affaire peut être prise en main sur-le-champ, dit-il, interrompant sa lecture. – Loker, reprit-il après une pause, si nous passions la Polly à Adams et Springer ? voilà longtemps qu’elle est sur le registre.

 

– Ils demanderont trop cher, murmura Tom.

 

– J’arrangerai la chose à un taux raisonnable. – Ils débutent et doivent se faire plus coulants. Voyons ! il y a deux ou trois cas faciles : de l’ouvrage courant, un coup de fusil à tirer sur les fuyards ; attrape qui peut, et il ne s’agit plus que de jurer qu’ils sont tués. – On ne saurait faire payer cela beaucoup. – Les autres commandes attendront. – Maintenant, arrivons aux détails. Vous dites donc, monsieur Haley, que vous avez vu la fille grimper sur l’autre bord ?

 

– Sûr ; vue comme je vous vois.

 

– Et un homme l’aidait à grimper ? ajouta Loker.

 

– Très-sûr, je l’ai vu.

 

– Elle aura été recueillie quelque part, ce n’est pas douteux, reprit Marks ; mais où ? C’est la question. – Qu’en dites-vous, Tom ?

 

– Moi ? je dis qu’il faut traverser la rivière ce soir, et sans barguigner.

 

– C’est qu’il n’y a point de bateau, et l’eau charrie en diable ! N’est-ce pas dangereux, Tom ?

 

– Je n’en sais rien ; tout ce que je sais, c’est qu’il faut traverser.

 

– Diable ! reprit Marks, s’agitant ; et, se rapprochant de la fenêtre, il ajouta : C’est noir comme la gueule d’un loup ! hé, Tom !

 

– Le court et le long, c’est que vous avez peur, Marks ; mais je ne puis qu’y faire ; il faut marcher. Prenez un jour ou deux de campos, vous leur donnez le temps, avec leurs manœuvres souterraines, de faire filer la fille jusqu’à Sandusky, et elle vous passera sous le nez.

 

– Oh ! je n’ai pas l’ombre de peur, dit Marks, seulement…

 

– Seulement, quoi ? demanda Tom.

 

– Le bac, parbleu ! – Vous voyez qu’il n’y a pas de bateaux.

 

– L’hôtesse a dit qu’il y en aurait un ce soir. Un batelier doit traverser. Nous risquons notre cou et passons avec lui, reprit Tom.

 

– Vous avez des chiens, sans doute, dit Haley.

 

– De premier choix, répliqua Marks. Mais à quoi bon ? nous n’avons rien à leur faire flairer.

 

– Si vraiment ! s’écria Haley d’un air de triomphe. J’ai là son châle oublié sur le lit dans sa hâte, et elle a laissé aussi son chapeau.

 

– Une vraie chance ! dit Loker. Allongez-moi ces guenilles.

 

– Gare cependant aux chiens, fit observer Haley. Ils pourraient, si l’on y va sans précaution, endommager fort l’article.

 

– C’est à considérer, répondit Marks. L’autre jour, à Mobile, nos chiens n’ont-ils pas mis un nègre plus d’à moitié en pièces avant que nous ayons pu le leur arracher !

 

– Il y faut regarder de près, surtout en fait d’articles vendus pour leur beauté, voyez-vous !

 

– Je vois très-bien, Haley, répliqua Marks. Puis, si la fille est gîtée, les chiens deviennent superflus. Ils comptent d’ailleurs pour peu dans vos États du Nord, où ces créatures sont voiturées. Ce n’est plus comme dans nos plantations, où le noir qui s’enfuit n’a recours qu’à ses jambes, et n’est point secouru.

 

– Allons, dit Loker qui était allé prendre langue au comptoir. L’homme arrive avec le bateau. En route, Marks ! »

 

Ce dernier – pauvre homme ! – jeta un triste regard sur les confortables quartiers qu’il lui fallait abandonner, et se leva lentement pour obéir. Après avoir encore échangé quelques mots sur les arrangements ultérieurs avec les deux associés, Haley déboursa, non sans une répugnance visible, les cinquante dollars convenus, et le digne trio se sépara.

 

Si la délicatesse de quelques-uns de nos lecteurs chrétiens se trouve choquée de la société dans laquelle cette scène vient de les introduire, qu’ils veuillent bien faire taire leurs préjugés et ajourner leurs scrupules. Le métier de traqueurs d’esclaves est en hausse, et promet, grâce à la nouvelle loi, d’être un jour une honorable, patriotique et légale profession. Si tout le large territoire qui s’étend du Mississipi à l’océan Pacifique devient un grand bazar pour le débit des corps et des âmes, et que la marchandise garde la mobilité que lui imprime le dix-neuvième siècle, le marchand et le traqueur d’esclaves pourront prendre un haut rang dans l’aristocratie américaine.

 

CHAPITRE IX

L’Évasion.


Sam et Andy retournaient au logis, en grande jubilation, tandis que cette scène se passait à la taverne. Sam ne se tenait pas de joie. Ses transports se traduisaient par toutes sortes de hurlements, d’interjections hétéroclites, de mouvements désordonnés et de contorsions bizarres. Parfois il était assis à rebours, la face tournée vers la queue et la croupe du cheval ; soudain il poussait un cri de triomphe, et une culbute le remettait droit en selle. – Allongeant alors une face lugubre, il réprimandait Andy, d’un ton ronflant, des risées inconvenantes que se permettait l’étourdi. Puis, instantanément il se battait les flancs de ses bras, et s’abandonnait à des tonnerres de rire qui faisaient retentir les bois. À travers toutes ces évolutions il parvint à maintenir les chevaux au grand galop, et, entre dix et onze heures, leurs sabots résonnaient sur le gravier de la cour.

 

Madame Shelby vola au balcon.

 

« Est-ce vous, Sam ? où sont-ils ?

 

– Massa Haley être à se délasser à la taverne ; lui, bien fatigué, ah ! bien las, maîtresse !

 

– Mais Éliza ! Sam ?

 

– Eh ! eh ! Jourdain être passé : elle avoir gagné, comme on dit, la terre de Chanaan.

 

– Comment ! que voulez-vous dire, Sam ? Et perdant la respiration à l’idée que soulevaient ces paroles, madame Shelby se sentit défaillir.

 

– Le Seigneur protéger les siens, maîtresse ! Lizie avoir gagné l’Ohio[22], à travers la rivière, comme si le Seigneur l’enlevait dans son chariot de feu attelé de deux chevaux blancs. »

 

La veine religieuse de Sam, s’exaltant en présence de sa maîtresse, il faisait fréquemment étalage devant elle des citations et images tirées des Écritures.

 

« Montez, Sam, dit M. Shelby s’avançant sur la véranda, et venez répondre à votre maîtresse. Allons ! allons ! Émilie, vous prenez froid. Vous voilà toute transie ; vous vous laissez aussi trop émouvoir, ma chère !

 

– Trop ! – Ne suis-je pas femme ? ne suis-je pas mère ? et ne répondrons-nous pas tous deux à Dieu de cette pauvre fille ! Mon Dieu ! mon Dieu ! que ce péché ne retombe pas sur nos têtes !

 

– Quel péché, Émilie ? Vous le savez, nous n’avons fait que ce que nous étions positivement contraints de faire.

 

– N’importe ! Il y a au fond de tout cela un vague sentiment de crime que je cherche en vain à raisonner.

 

– Ici, Andy, toi, négrillon ! leste et preste ! cria Sam sous la véranda. À l’écurie les chevaux, et vite ! entends-tu pas maître appeler moi ? et Sam parut au salon presque aussitôt, son couvre-chef de feuilles à la main.

 

– Voyons, Sam, dis-nous distinctement ce qui s’est passé. Où est Éliza, si tu le sais ?

 

– Eh bien, maître, moi l’avoir vue, de mes yeux vue, traverser sur les glaçons flottants. Remarquable tout d’même ! ni pu ni moins qu’un miracle : et j’ai vu un homme aider Lizie à grimper du côté de l’Ohio, puis, la nuit venir, et plus rien voir.

 

– Sam, ton miracle me semble un peu apocryphe. Voyager sur des glaces flottantes n’est pas chose facile.

 

– Facile ! personne le faire, sans l’aide du Seigneur ! Voilà, maître, la chose tout au long. Massa Haley, moi et Andy, arriver quasi à la petite taverne, au tournant de la rivière, moi, d’un brin en avant (pas pouvoir me retenir, trop zélé pour rattraper Lizie). Quand moi, droit en face, la voir à la fenêtre de la taverne ; les autres être pas loin ! Pan ! v’la mon chapeau qui décampe, et moi de crier à réveiller un mort. Lizie, c’est clair, entendre et s’esquiver. Bah ! juste comm’elle détalait devers la rivière, massa Haley passer devant le portail, l’entrevoir, hurler après elle, et lui, moi, Andy, donner la chasse à Lizie. – Elle, courir jusqu’au bord ; – là, grand courant ; dix pieds de large, – au delà gros glaçons se choquer, se heurter, faire tapage tous ensemble ; grande île mouvante, quoi ! – et nous sur ses talons ; moi bien la croire prise, sur mon âme ! – mais le cri qu’elle a fait ! – jamais rien entendu de pareil ! et la voir tout d’un coup, de l’autre côté du courant, sur les glaces, – aller ! aller ! criant ! sautant ! – Un glaçon fait crac ! elle être en l’air ; cric, un aut’ glaçon ; elle rebondir ! un vrai chevreuil ! – Seigneur Dieu, y a-t-il du ressort dans cette créature ! y en a-t-il ! c’est à pas y croire !

 

Madame Shelby demeurait immobile, muette, pâle d’émotion, durant tout le récit de Sam.

 

– Dieu soit loué ! dit-elle enfin, elle n’est pas morte. Mais où est la pauvre enfant, maintenant !

 

– Le Seigneur y prévoira ! dit Sam roulant pieusement ses prunelles levées. Moi dire toujours, y avoir une Providence. Maîtresse avoir bien appris à nous : les instruments être tout prêts pour faire la volonté du Seigneur. – Eh ben juste, sans moi, pauv’ p’tit instrument, Lizie être prise une douzaine de fois. Qui lâcher les chevaux ce matin et mener eux chassant jusque près le dîner ? Sam. Qui prom’ner massa Haley, cinq milles en dehors le chemin droit, jusqu’à la brune ? Sam ! autrement massa Haley tombait sur Lizie, comme un chien sur un raccoon. En voilà des providences !

 

– Je te conseille, maître Sam, de devenir plus sobre de providences de cette espèce. Je ne prétends pas que des gentilshommes soient joués de la sorte chez moi, » dit M. Shelby avec autant de sévérité qu’il en put trouver pour l’occasion.

 

Mais il n’est pas plus aisé d’abuser le nègre que l’enfant à l’aide d’une feinte colère. Tous deux voient distinctement le vrai des choses à travers les apparences mensongères, et Sam ne fut en rien déconcerté par la rebuffade, bien qu’il jugeât à propos d’affecter une gravité dolente, et de laisser pendre les coins de sa bouche en signe de componction.

 

« Maître avoir raison, – bien raison. Fort vilain à moi, y a pas à dire ; et mait’ et maîtresse pas encourager ça. – Mais pauv’ nèg’ bien tenté jouer malins tours à ces gens de rien qui prennent des airs comme ce massa Haley. Sam assez bien élevé pour voir lui pas gentilhomme du tout.

 

– Eh bien, Sam, dit madame Shelby, comme vous me paraissez vivement sentir vos torts, vous pouvez descendre à la cuisine, et dire à tante Chloé de vous donner une tranche du jambon qu’on a desservi aujourd’hui. Vous et Andy devez avoir grand’faim.

 

– Maîtresse, bien trop bonne pour nous autres, » répondit Sam ; et saluant d’un air allègre, il disparut.

 

On voit, et nous l’avons dit, que Sam possédait un talent naturel qui, dans la ligne politique, l’eût poussé loin et haut. Il savait capitaliser, à son honneur et gloire, tout ce qui tournait bien. Ayant, il s’en flattait du moins, fait mousser à la satisfaction du salon sa piété et son humilité, il campa sa feuille de palmier sur sa tête d’un air conquérant, et se dirigea vers les domaines de tante Chloé, déterminé à faire florès à la cuisine.

 

« Je vais pérorer un brin à ces nèg’s là-bas, se disait Sam, maintenant que j’ai la chance. Seigneur ! si je n’en dévide pas de quoi leur faire écarquiller les yeux ! »

 

Un des grands délices de la vie de Sam avait été d’accompagner son maître aux réunions politiques de tous genres. À cheval sur une balustrade, ou perché sur quelque arbre, il passait des heures entières à observer, à écouter les orateurs avec des ravissements de joie ; descendant ensuite parmi ses frères, à nuances diverses, rassemblés pour la même occasion, il les édifiait, les délectait par les plus burlesques, les plus risibles imitations, débitées avec un sérieux imperturbable, une solennité des plus divertissantes. Quoique son auditoire immédiat fût en général composé de noirs, il s’y trouvait souvent un entourage assez imposant d’individus de complexions plus claires, lesquels écoutaient, riaient, clignaient des yeux, à l’inexprimable orgueil de Sam. De fait, persuadé de sa vocation oratoire, il saisissait chaque occasion de donner pleine carrière à son éloquence.

 

Mais entre Sam et tante Chloé existait de tout temps une sorte de guerre chronique, ou plutôt une froideur prononcée. Cette fois les intérêts de Sam se trouvant englobés dans le département des provisions de bouche, il crut sage de se montrer conciliant. Certain que les ordres de maîtresse seraient toujours suivis à la lettre, il désirait que l’esprit en vivifiât et agrandit l’exécution. Il parut donc devant tante Chloé avec une expression touchante de résignation et de souffrance, en homme qui vient d’endurer des fatigues inouïes pour la défense de l’innocence opprimée ; il développa habilement les faits, et dit comme quoi maîtresse l’envoyait à tante Chloé, pour qu’elle rétablit, entre ses solides et ses fluides, l’équilibre interrompu. Il reconnaissait ainsi d’une façon explicite les droits et la suprématie de la cuisinière dans toute l’étendue de ses domaines.

 

La chose prit on ne peut mieux. Jamais candide électeur, cajolé par un candidat politique, ne fut plus aisément gagné que tante Chloé par la suave éloquence de Sam. Eût-il été le fils prodigue, il n’eût pu être accueilli avec plus de libéralité maternelle.

 

En moins de rien, il se trouva glorieusement assis en face d’une large casserole garnie d’une ella podrida des reliefs de tout ce qui avait été servi sur la table des maîtres, depuis deux ou trois jours : – savoureux morceaux de jambon, blocs dorés de gâteaux de maïs, triangles de pâtés de toutes dimensions, ailes et gésiers de poulets, le tout dans une confusion pittoresque ; et Sam, monarque de cette bombance, siégeait, sa feuille de palmier retroussée de côté, d’une façon gaillarde, et protégeait Andy, placé à sa droite.

 

La cuisine se remplit de camarades accourus de toutes les cases pour entendre la fin des exploits du jour. C’était l’heure du triomphe de Sam. L’histoire fut répétée avec toutes sortes d’ornements et d’amplifications ; Sam ne se fit faute de rien de ce qui pouvait en rehausser l’effet. Comme les habiles, il n’avait garde de laisser le récit perdre de son éclat en passant par ses lèvres. Des rugissements de rire accompagnèrent sa narration, et furent bientôt repris et prolongés, en glapissements joyeux, par tout le menu fretin qui fourmillait sur le plancher ou perchait dans chaque recoin. Mais au milieu du vacarme, des éclats, des transports, Sam conserva son immuable gravité ; seulement il roulait parfois ses yeux à demi-levés au ciel, ou lançait de côté à ses auditeurs les plus drôles d’œillades, mais sans rien perdre d’ailleurs de l’élévation sentencieuse de son débit.

 

« Vous aut’s concitoyens et amis, dit-il, brandissant avec énergie un pilon de dinde ; vous aut’s voir maintenant la chose : moi, vot’ enfant, défendre vous tous, – oui, tous ! – Prendre un, est-ce pas comme prendre tous les autres ? vous voir ; principe le même, est-ce clair ? Qu’un de ces traqueurs d’hommes vienne flairer là autour ! il m’y trouvera, moi, Sam ! moi soutenir vous tous, frères, – moi maintenir vos droits moi vous défendre jusqu’au dernier souffle !

 

– Comment que ç’est, Sam ? interrompit Andy ; ce matin, toi dire vouloir prendre Lizie pour massa, bien sûr ; – tes deux parlers ne pendent pas pareils !

 

– Écoute, petit, repartit Sam avec une étourdissante supériorité, toi pas causer quand toi pas savoir, vois-tu ? – Enfants comme toi, Andy, pleins de bons vouloirs, bons garçons ! mais eux pas pouvoir entrer dans la collision du principe des choses. »

 

Andy parut écrasé, surtout par le mot imposant de collision, qui fit ouvrir de grands yeux aux jeunes membres de l’assemblée, et leur parut un argument sans réplique.

 

« C’est par conscience pure, Andy, que moi vouloir attraper Lizie : croire maître aussi sur sa piste ; mais, quand voir maîtresse toute au rebours, conscience plus forte alors du côté de maîtresse : tout simple, être le meilleur côté ! vous, voir moi toujours pressister dans mon opinion ; toujours tenir ferme pour conscience et principes. – Avant tout les principes ! s’écria Sam, tiraillant avec enthousiasme de ses dents blanches un cou de poulet ; – et à quoi bon principes sans pressistance ? moi le demander, à quoi bon ? – Tiens, Andy, toi nettoyer cet os ; encore bonne viande après. »

 

L’auditoire de Sam demeurant bouche béante, il ne pouvait mieux faire que de continuer.

 

« Vous pas comprendre, peut-être, amis et frères nèg’s, poursuivit Sam, s’enfonçant dans les profondeurs abstraites de son thème, vous pas comprendre quoi que c’est que pressistance ? chose pas toujours claire à chacun de nous aut’s. Tenez, quand un quelqu’un veut aujourd’hui une chose, et demain le contraire de cette chose, les gens diront pas pressistant. Être naturel eux le dire. – Passe-moi ce morceau de gâteau, Andy. – Mais voyons un brin au fin fond de l’affaire. – J’espère les gentilshommes et le beau sexe vouloir bien excuser moi faire une comparaison. Moi, Sam, vouloir grimer par là-haut sur une meule de foin ; eh bien, moi, Sam, mettre mon échelle de ce côté : l’échelle pas bien tenir ? moi la mettre de l’aut’ côté. Suis-je pas pressistant ? moi, toujours vouloir monter sur la meule ! voyez-vous pas ça, vous autres ?

 

– Être votre unique pressistance, bien sûr, dit tante Chloé, attristée par les réjouissances de la soirée qui, selon la comparaison de l’Écriture, étaient pour elle comme du vinaigre sur du nitre.

 

– Oui, en vérité, s’écria Sam, regorgeant de victuailles et de gloire, et se levant pour la péroraison : oui, compagnons et frères, et dames des aut’ sexes en général, j’ai des principes – je m’en vante ; ils pressistent à ce jour et à tous les jours ; – j’ai des principes et je m’y cramponne. – Dès que Sam pense un principe être là, Sam y courir ; – on peut brûler Sam tout vif, Sam courir au poteau ; – Sam aller et dire : Ici moi suis venu, moi, Sam, répand’ mon dernier sang pour mes principes, pour ma patrie, et pour les générals intérêts de la société.

 

– Eh bien, reprit tante Chloé, qu’un de tes principes soit d’aller te coucher, et vite ! Comptes-tu les tenir là toute la nuit ? Maintenant à vous aut’, petite engeance ! celui qui ne veut pas être tapé n’a qu’à décamper au plus tôt.

 

– Nèg’s ! et vous tous, dit Sam, faisant ondoyer sa feuille de palmier en saluant avec majesté : moi, vous bénis tous ! Allez à vos lits, et soyez sages ! »

 

Munie de cette bénédiction pathétique, l’assemblée se dispersa.

 

CHAPITRE X

D’où il appert qu’un sénateur n’est qu’un homme.


La lueur d’un feu joyeux, se reflétant sur les tasses et la brillante théière, éclairait gaiement le foyer et le tapis du riant petit salon où le sénateur Bird tirait ses bottes, avant de glisser ses pieds dans les douillettes pantoufles que, durant la session du Congrès, sa femme venait de lui broder.

 

Madame Bird, l’air ravi, tout en surveillant les arrangements de la table, distribuait çà et là quelques avertissements à un tas de petits espiègles lancés dans toutes les gambades et malices folâtres qui, depuis le déluge, étonnent si constamment les mères.

 

« Tommy, laisse en paix le bouton de la porte ; – là ! voilà un bon garçon ! – Mary, Mary, ne tire pas la queue du chat : pauvre minet ! – Jim, il ne faut pas grimper sur la table, – non ; du tout, du tout ! – C’est une si bonne surprise pour nous tous de vous avoir là ce soir ! dit-elle enfin à son mari dès qu’elle en trouva le moment.

 

– Oui, oui ; j’ai pensé que j’avais juste le temps de venir me reposer une soirée près de vous, et de passer au logis une nuit tranquille Je suis harassé ! j’ai la tête rompue !

 

Madame Bird lança un coup d’œil au flacon de camphre que laissait apercevoir une armoire entr’ouverte ; elle se levait, M. Bird l’arrêta.

 

– Non, non, Marie, pas de drogues ! une tasse de votre thé, bien chaud, et quelques heures de bien-être au logis, voilà tout ce que je veux. Faire des lois est, ma foi, une rude besogne !

 

Et le sénateur sourit, heureux de se considérer comme une victime offerte à la patrie.

 

– Eh bien, dit sa femme lorsque ses occupations autour de la table commencèrent à se ralentir, qu’ont-ils donc fait au sénat ? »

 

Or, c’était chose inouïe pour la douce petite madame Bird de se troubler la tête des affaires des chambres législatives, ce qui se passait dans les siennes suffisant de reste à l’occuper. M. Bird ouvrit donc de grands yeux, comme il lui répondait : « Rien de bien important.

 

– Bon ! alors il n’est pas vrai qu’on ait fait une loi pour défendre de donner à boire et à manger aux pauvres gens de couleur qui passent par ici ? On prétendait qu’il était question de quelque chose de semblable ; jamais législature chrétienne n’adopterait pareille loi !

 

– Eh mais, Marie, vous vous lancez dans la politique !

 

– Quelle folie ! non, certes, je ne me soucie mie de tous vos longs discours ; mais ce serait là une chose cruelle, impie, vraiment ! et j’espère, mon cher, que rien de ce genre n’a passé.

 

– Nous avons sanctionné une loi qui défend de prêter secours aux esclaves fugitifs qui nous viennent du Kentucky, ma chère. Ces fous d’abolitionnistes en ont tant fait que nos frères du Kentucky se sont montés la tête, et il a semblé nécessaire, et non moins sage que chrétien, de faire quelque chose de ce côté de l’Ohio pour calmer l’agitation.

 

– Et que dit-elle donc, cette loi ? Elle ne nous défend pas, j’espère, d’abriter une nuit de pauvres créatures, de leur donner un bon repas, quelques vieilles hardes, et de les renvoyer ensuite paisiblement à leurs affaires ?

 

– Comment ? mais si, ma chère. Ce serait les aider et se faire leurs complices. »

 

Madame Bird était une petite femme de moins de quatre pieds de hauteur, aux doux yeux bleus, au teint de fleur de pêcher, timide, rougissante, à la voix mélodieuse. Quant au courage, on savait que le gloussement d’une dinde l’avait une fois mise en fuite, et un chien de taille moyenne, pour la tenir en respect, n’avait qu’à lui montrer les dents. Son mari, ses enfants, étaient son univers, qu’elle gouvernait par la tendresse et les prières, non par le raisonnement ou l’autorité. Une seule chose pouvait révolter cette nature douce et sympathique ; la moindre apparence de cruauté soulevait en elle une colère inattendue, soudaine, tout à fait hors de proportion avec son tempérament délicat et tendre. C’était bien la mère la plus indulgente, la plus prompte à pardonner, et cependant ses garçons n’avaient garde d’oublier certaine correction, qu’elle leur appliqua pour les avoir trouvés, en compagnie de quelques petits garnements du voisinage, en train de lapider un malheureux petit chat.

 

« Vrai, disait l’aîné des fils, j’en garde encore les marques. Mère arriva sur moi comme une furieuse, et j’étais fouetté et fourré au lit sans souper, avant d’avoir demandé pourquoi ; puis j’entendis mère pleurer derrière la porte, ce qui me fit plus de peine que tout. Aussi, on ne nous y reprendra plus, à jeter une pierre à un chat, j’en réponds ! »

 

Cette fois-ci madame Bird se leva vivement, les joues pourpres, ce qui ne la rendait que plus jolie, s’avança droit sur son mari, et lui dit d’un ton ferme :

 

« John, je veux savoir maintenant si une pareille loi vous semble juste et chrétienne, à vous ?

 

– Me tuerez-vous, ma petite femme, si je dis oui ?

 

– Je n’aurais jamais pensé cela de vous, John ! Mais vous n’avez pas voté pour ?…

 

– Si, ma belle ennemie.

 

– Vous devriez être honteux, John ! De pauvres créatures sans logis, sans amis ! C’est une odieuse, lâche, abominable loi, et je la violerai, pour mon compte, à la première occasion. – J’espère que j’en trouverai des occasions, et plus d’une ! Ce serait beau vraiment qu’une femme ne pût donner un souper et un lit à de malheureux affamés, parce qu’ils sont esclaves, qu’ils ont été injuriés, battus, opprimés toute leur vie, pauvres gens !

 

– Écoutez-moi donc, Marie ; vos sentiments sont tout à fait justes, tendres, bons, et je vous en aime davantage, ma chère ; mais il ne faut pas, voyez-vous, que notre sensibilité étouffe notre jugement : ce n’est pas de sentiments privés seulement, c’est d’intérêts publics qu’il s’agit. L’émotion gagne de proche en proche, et il faut bien sacrifier nos sympathies particulières.

 

– Je n’entends rien à toute votre politique, vous le savez de reste, John ; mais je puis ouvrir ma Bible, et j’y lis qu’il faut nourrir celui qui a faim, habiller celui qui est nu, consoler celui qui pleure, et c’est à ma Bible que je m’en tiens.

 

– Mais si, en agissant ainsi, vous provoquez de grands malheurs publics ?

 

– Obéir à Dieu ne peut amener de mal pour personne ; et, de quelque façon que les choses tournent, le plus sûr c’est de faire ce qu’il nous commande, lui !

 

– Écoutez un peu, Marie, et, par les arguments les plus clairs, je vous prouverai…

 

– Eh ! laissez-moi tranquille, John ! vous parleriez toute la nuit que vous ne me prouveriez rien. J’en appelle à vous-même ! Est-ce vous qui repousserez de votre porte une pauvre créature tremblante, affamée, mourante ! et cela parce qu’elle est sans asile ? vous, John ! »

 

S’il faut l’avouer, notre sénateur était d’un naturel humain : l’acte de repousser des malheureux n’entrait nullement dans ses habitudes, et l’argument de sa femme avait d’autant plus de force qu’elle connaissait ce point vulnérable. M. Bird eut donc recours aux moyens connus de gagner du temps : Hem ! Hem ! répéta-t-il plusieurs fois ; il toussa, tira son mouchoir, et se mit à essuyer les verres de ses lunettes. Voyant l’ennemi lâcher pied, madame Bird poursuivit ses avantages.

 

« J’aimerais à vous y voir, John, réellement je l’aimerais. Vous voir jeter dehors une femme au milieu d’une tempête de neige, par exemple, ou bien l’envoyer en prison, n’est-ce pas ? cela vous irait !

 

– Il y a de très-pénibles devoirs… reprenait M. Bird d’un ton calme, mais sa femme l’interrompit.

 

– Devoirs, John ! ne prononcez pas ce mot ! Ce n’est pas, ce ne peut être un devoir, vous le savez à merveille. – Ceux qui veulent garder leurs esclaves n’ont qu’à les bien traiter ; c’est ma doctrine à moi. Si j’en avais (et Dieu me préserve d’en avoir jamais !), permis à eux de quitter moi et vous, John ; j’en cours le risque. Mais, croyez-moi, les gens ne se sauvent guère de l’endroit où ils sont heureux ; et quand ils s’enfuient, pauvres créatures ! ils souffrent assez du froid, de la faim, de la peur, sans que tout le monde se tourne contre eux. Aussi, que la loi ordonne ou n’ordonne pas, ce n’est pas moi qui lui obéirai, j’en prends Dieu à témoin !

 

– Mais, chère Marie, laissez-moi raisonner un peu avec vous…

 

– Oh ! pas de raisonnements, John ! je les déteste, surtout en pareil sujet. Vous avez une façon, vous autres hommes politiques, d’embrouiller la question la plus simple et de vous tromper vous-mêmes, mais, arrivés à la pratique, c’est autre chose, et je vous connais bien, John ! Cela ne vous semble pas plus loyal qu’à moi, et vous ne le ferez pas plus que moi. »

 

À ce moment critique, le vieux Cudjoe, le Jean fait tout du logis, entr’ouvrit la porte, montra sa noire face, et pria maîtresse de passer un moment à la cuisine. Le sénateur profita du répit ; son regard, à demi facétieux, à demi vexé, suivit une minute sa petite femme, puis il se plongea dans sa bergère et dans son journal.

 

Peu après la voix émue de madame Bird se fit entendre à la porte : « John ! John ! venez ! venez tout de suite, je vous prie ! »

 

Il posa la gazette, se rendit à la cuisine, et demeura stupéfait devant le spectacle qui s’offrait à lui. Sur deux chaises, devant la cheminée, était étendu un corps, en apparence privé de vie. C’étaient les formes délicates d’une jeune femme ; ses vêtements roides et glacés tombaient en lambeaux ; un de ses pieds saignants et déchirés conservait les débris d’un soulier, l’autre, les restes d’un bas ; l’empreinte de la race méprisée se devinait encore sur ce pâle visage, dont il était impossible cependant de contempler sans émotion la touchante et douloureuse beauté. Ces traits rigides, cette immobilité glaciale, tout cet aspect de mort faisaient frissonner M. Bird, qui, silencieux, retenait son haleine, tandis qu’aidée de leur unique servante mulâtre la tante Déborah, sa femme prodiguait les secours : le vieux Cudjoe, tenant l’enfant sur ses genoux, se hâtait de lui enlever ses bas et ses souliers, et de réchauffer ses petits pieds glacés.

 

« Je dis que c’est une vue à regarder ! dit Déborah avec compassion. Le trop chaud être cause de cette pamoison, bien sûr. Quand pauv’ créature frapper là, encore toute alerte ; elle, entrer, prier pour avoir un air de feu, puis, quand moi demander d’où elle venait ? tout d’un coup la voilà pâmée ! – Faut que voir ses mains ! jamais ça n’a fait de la grosse besogne.

 

– Pauvre femme ! » dit madame Bird lorsque, entr’ouvrant enfin ses grands yeux noirs, l’étrangère promena autour d’elle un regard vague et languissant. Mais soudain ses traits se contractent, elle se tord, se redresse en s’écriant : « Mon Henri ! ils me l’ont pris !… ils le tiennent ! Au secours !… »

 

À ce cri, l’enfant s’élança de dessus les genoux de Cudjoe et accourut tendant ses petits bras à sa mère. « Le voilà ! le voilà ! s’écria-t-elle ; puis, s’adressant à la maîtresse : Oh ! madame, protégez-nous ! sauvez-le ! ne les laissez pas me le prendre ! dit-elle d’un air égaré.

 

– Vous êtes en sûreté ici, pauvre femme, reprit madame Bird avec bonté. Calmez-vous, ne craignez rien.

 

– Dieu vous bénisse ! » dit la femme, étouffant ses sanglots dans ses mains ; l’enfant, qui la regardait pleurer, s’efforça de grimper sur elle.

 

Grâce à des soins tendres et bien entendus que nul n’aurait su mieux rendre, madame Bird parvint à tranquilliser la femme. Un lit de camp fut improvisé pour elle sur le banc proche du feu, et bientôt, tenant l’enfant endormi, qu’elle n’avait jamais pu se résoudre à quitter un instant, elle tomba dans un profond sommeil, mais sans relâcher son inflexible étreinte.

 

Revenus au salon, M. et madame Bird, chose étrange ! ne firent ni l’un ni l’autre la moindre allusion à leur conversation précédente ; la femme était toute à son tricot ; le mari se montrait absorbé dans son journal.

 

« Je ne saurais imaginer qui elle est, et ce qu’elle est ! dit-il enfin en posant la feuille.

 

– Quand elle se réveillera et sera un peu remise, nous verrons, répliqua madame Bird.

 

– Je dis, femme…

 

– Quoi, mon cher ?

 

– Ne pourrait-elle mettre une de vos robes ? En défaisant un ourlet, un pli ; elle me paraît plus grande que vous. »

 

Un sourire très-visible glissa sur le visage arrondi de madame Bird, comme elle répondait : « Nous verrons. » Une autre pause, et M. Bird reprit :

 

« Je dis, femme…

 

– Eh bien, quoi ? mon ami ?

 

– N’y a-t-il pas un vieux manteau de bombazine que vous gardez pour me couvrir quand je m’assoupis un peu après dîner ? Vous pourriez tout aussi bien le lui donner. Elle a si grand besoin d’habits ! »

 

En ce moment, Déborah parut à la porte pour dire que la femme réveillée demandait à voir maîtresse. M. et madame Bird se rendirent à la cuisine, suivis des deux fils aînés, le petit monde étant déjà consigné au lit.

 

La femme, assise devant le feu, attachait sur la flamme un regard fixe et navré qui ne conservait rien de sa précédente agitation.

 

« Vous avez désiré me voir ? lui dit, d’un ton doux, madame Bird ; j’espère que vous allez mieux maintenant, ma pauvre femme ? »

 

Un soupir profond et brisé fut sa seule réponse. Mais, levant lentement ses yeux noirs, elle regarda madame Bird avec une expression suppliante qui amena des larmes dans les yeux de l’excellente petite femme.

 

« Vous n’avez rien à craindre ici ; vous êtes avec des amis ; dites-moi d’où vous venez, et ce qu’on peut faire pour vous.

 

– Je suis venue du Kentucky.

 

– Quand ? demanda monsieur Bird reprenant l’interrogatoire.

 

– Ce soir.

 

– Comment avez-vous fait ?

 

– J’ai traversé sur la glace.

 

– Sur la glace ! se récrièrent-ils tous.

 

– Oui, dit lentement la femme ; Dieu aidant, je l’ai fait. Ils étaient derrière moi, tout près, et il n’y avait pas d’autre route.

 

– Hé là ! maîtresse, s’écria Cudjoe, la glace être toute brisée, et les blocs se dandiner et brandiller tout du long de l’eau !

 

– Je le sais – je le sais bien, continua la femme s’exaltant : mais je l’ai fait ! Je n’espérais pas traverser ; qu’importe ! je ne pouvais que mourir. – Le Seigneur m’est venu en aide. – Personne ne sait, avant d’avoir essayé, jusqu’où le Seigneur peut le secourir ! ajouta-t-elle, et un éclair jaillit de ses yeux.

 

– Étiez-vous esclave ? reprit M. Bird.

 

– Oui, monsieur, d’un habitant du Kentucky.

 

– Était-il dur pour vous ?

 

– Non, monsieur ; un bon maître.

 

– Et votre maîtresse ?… méchante peut-être ?

 

– Non, monsieur ; excellente.

 

– Pourquoi alors quitter une bonne maison et fuir à travers tant de dangers ? »

 

La femme avait jeté sur madame Bird un regard scrutateur ; elle avait vu le deuil profond de ses vêtements.

 

« Madame, dit-elle, n’avez-vous jamais perdu d’enfant ? »

 

La question tout à fait inattendue rouvrait une blessure vive : il n’y avait pas un mois qu’un enfant chéri avait été déposé dans la tombe.

 

M. Bird se détourna et marcha vers la fenêtre : sa petite femme fondit en larmes, et retrouvant enfin la voix : « Pourquoi me demander cela ? dit-elle ; j’ai perdu un cher petit…

 

– Vous me plaindrez alors ; j’en ai perdu deux, l’un après l’autre ; ils sont enterrés là-bas, d’où je viens. Il ne me restait plus que celui-ci. Jamais je n’ai dormi une nuit sans lui. C’était tout mon avoir, tout mon amour, tout mon orgueil ! et l’on allait me l’enlever, madame, pour le vendre ! le vendre au Sud ! l’emmener tout seul ! un enfant ! un petit enfant qui jamais n’a quitté sa mère ! Je n’ai pu le supporter, madame. Je n’avais que lui au monde ; sans lui je ne pouvais plus être bonne à rien. Quand j’ai su les papiers signés, quand je l’ai su vendu, je l’ai pris dans mes bras ; j’ai couru toute la nuit : mais ils m’ont poursuivie, l’homme qui l’avait acheté et quelques-uns des gens de mon maître : je les sentais derrière moi, je les entendais ; et j’ai sauté sur la glace. Comment j’ai traversé, Dieu le sait, non pas moi. Seulement je me souviens d’un homme qui m’a tendu la main, de la rive, et m’a aidée à y monter. »

 

Ni pleurs, ni sanglots ; la femme en était au point où les larmes tarissent. Mais chacun autour d’elle laissait, à sa manière, échapper les marques d’un profond attendrissement.

 

Les deux petits garçons, après une perquisition désespérée dans leurs poches, à la recherche de ce qui ne s’y trouve jamais, un mouchoir, sanglotaient dans les pans du jupon de leur mère où ils s’essuyaient les yeux et le nez à cœur joie ; madame Bird se cachait le visage dans son mouchoir ; et la vieille Déborah, les larmes roulant le long de sa noire et honnête figure, s’écriait : Le Seigneur ait pitié de nous ! avec toute la ferveur d’un conventicule en plein champ ; tandis que le vieux Cudjoe répondait sur le même diapason, tout en se disloquant les traits par une succession de grimaces compatissantes et se frottant les yeux de toutes ses forces aux revers de ses manches. Quant au sénateur, c’était un homme d’État : on ne pouvait s’attendre à le voir pleurer comme le commun des mortels. Il tourna donc le dos à la compagnie, considéra la fenêtre, s’éclaircit à diverses reprises le gosier, recommença à essuyer ses lunettes, et se moucha plusieurs fois d’une façon très-suspecte.

 

« Comment avez-vous pu me dire que vous aviez un bon maître ! s’écria-t-il tout à coup, domptant avec résolution un je ne sais quoi qui lui remontait à la gorge, et se retournant brusquement vers la pauvre étrangère.

 

– Parce qu’il était vraiment bon ; – et ma chère maîtresse, si bonne ! Mais ils ne pouvaient se tirer d’affaires ; ils étaient dans les dettes, je ne sais trop comment ; l’homme auquel ils devaient avait prise sur eux, et ils étaient forcés de faire sa volonté. J’écoutais : j’ai entendu maître le dire à maîtresse, comme elle plaidait et priait pour moi. Il disait qu’il ne pouvait s’en tirer, et que les papiers étaient signés. – C’est alors que j’ai pris le petit, que j’ai laissé la chère maison, et que je me suis enfuie.

 

– Vous avez un mari pourtant ?

 

– Oui ; mais il appartient à un autre homme, un dur maître ! qui lui permettait à peine de me venir voir ; ce maître est devenu de plus en plus dur avec nous ; il a menacé de le vendre pour le Sud : c’est bien à croire que je ne le reverrai plus jamais. »

 

Elle dit ces paroles d’une voix si tranquille, qu’un observateur vulgaire eût pu la supposer indifférente ; mais dans ses grands yeux noirs et fixes on pouvait lire une profonde angoisse.

 

« Et où comptez-vous aller, ma pauvre femme ? demanda madame Bird.

 

– Au Canada : si je savais seulement où c’est ! Le Canada ! est-ce donc si loin ? Elle leva sur madame Bird un regard confiant et ingénu.

 

– Pauvre enfant ! dit involontairement madame Bird.

 

– Faut-il faire beaucoup, beaucoup de chemin ? reprit la femme avec vivacité.

 

– Plus que vous ne pensez, pauvre enfant, dit madame Bird ; mais nous allons réfléchir à ce qui se pourra faire. Allons, Déborah, dresse-lui un lit dans ta chambre, près de la cuisine, et, demain matin, nous aviserons au reste. En attendant, ne craignez rien, chère femme, mettez en Dieu votre confiance ; il vous protégera. »

 

Madame Bird et son mari retournèrent au salon, où elle s’assit, toute recueillie, dans sa petite berceuse devant le feu ; elle se penchait tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, d’un air pensif. Quant à M. Bird, il arpentait la chambre à grands pas : « Ouf ! se grommelait-il à lui-même ; peste ! une désagréable affaire ! Enfin, arrivant droit à sa femme :

 

« Très-décidément, madame Bird, dit-il, il faut qu’elle parte cette nuit même. Le drôle est sur la piste, et demain, dès le grand matin, il sera ici. S’il ne s’agissait que de la femme, on la tiendrait renfermée jusqu’à ce que tout fût assoupi. Mais le petit bon homme ! une armée, infanterie et cavalerie, ne le ferait pas tenir tranquille, j’en réponds. Il passera sa petite tête par quelque trou, fenêtre ou porte, et éventera la mèche. Une jolie besogne pour moi, s’ils venaient à être attrapés ici tous deux ! Non, non ! il faut qu’elle parte à l’instant même.

 

– Cette nuit ! pas possible ! et pour aller où ?

 

– Oh ! je sais assez où la mener ; et le sénateur commença à remettre ses bottes : puis, s’arrêtant à mi-chemin, il embrassa son genou et demeura enseveli dans ses réflexions.

 

– C’est une malencontreuse, une vilaine, une maudite affaire ! reprit-il enfin, s’évertuant de nouveau après les tirants de ses bottes, voilà le fait. Puis, dès qu’il en eut complètement entré une, il demeura assis, l’autre botte en main, plongé dans l’examen attentif des dessins du tapis. – N’importe ! il le faut ; il n’y a pas à dire. – Peste soit de la corvée ! » Avec cette exclamation il acheva vivement de se botter et alla regarder par la fenêtre.

 

La petite madame Bird était une femme circonspecte, qui, de sa vie et de ses jours, ne se serait avisée de dire : « Je vous l’avais bien dit ! » et quoiqu’elle s’aperçût à merveille de la direction qu’avaient prises les réflexions de son mari, elle s’abstint très-prudemment d’intervenir, et demeura tranquille dans sa chaise, attendant qu’il plût à son seigneur et maître de lui communiquer le résultat de ses méditations.

 

« Il y a, voyez-vous, mon vieux client Van Trompe, qui nous est venu du Kentucky après avoir affranchi tous ses esclaves ; il a acheté une habitation sept milles plus haut, le long de la crique. C’est un pays perdu dans les bois où personne ne s’aviserait d’aller, à moins d’urgence. Elle y sera certes assez en sûreté : mais, le mal c’est qu’il faut l’y conduire en voiture et de nuit, et il n’y a que moi qui le puisse.

 

– Que vous ? mais Cudjoe est excellent cocher !

 

– Oui, oui, ici ; là c’est autre chose. Il faut traverser deux fois la crique ; et le dernier gué est dangereux, à moins qu’on ne le connaisse à merveille. Je l’ai passé plus de cent fois à cheval, et sais parfaitement le tournant qu’il faut prendre. Ainsi, vous le voyez, il n’y a pas à dire. Sur les minuit Cudjoe attellera le plus secrètement possible, et je les emmène avec moi ; puis, pour colorer les choses, il me conduira à une auberge voisine où passe, entre trois et quatre heures de la nuit, la diligence de Colombus. J’aurai l’air de n’avoir pris ma voiture que pour cela, et je paraîtrai au Congrès, tout aux affaires, à l’ouverture de la séance. Je ferai là une drôle de mine, après tout ce qui s’est passé ! mais que je sois pendu si je puis agir autrement !

 

– Votre cœur est meilleur que votre tête, en tous cas, John, dit sa femme, posant sa petite main blanche sur celle de son mari. Eh, vous aurais-je si fort aimé, si je ne vous avais connu mieux que vous ne vous connaissez vous-même ! » Et la petite femme, en disant cela, était si jolie avec ses yeux brillants de larmes, que le sénateur se regarda comme un personnage bien séduisant pour s’être attiré l’admiration d’une si ravissante créature. Que lui restait-il donc à faire, si ce n’est d’aller inspecter la voiture ? À la porte néanmoins il s’arrêta une minute, et, revenant sur ses pas, dit avec hésitation :

 

« Marie ! pardon… je ne sais ce que vous en penserez… mais il y a ce tiroir tout plein… plein des effets de ce pauvre… de ce pauvre petit. » – Et, tournant les talons, il tira la porte après lui.

 

Sa femme ouvrit lentement un cabinet attenant à sa chambre, prit la lampe qu’elle alla poser sur un bureau : là, d’un renfoncement secret, elle tira une clef qu’elle fit entrer dans la serrure d’un tiroir, et elle s’arrêta immobile. Ses deux fils qui, comme tous les enfants, avaient suivi leur mère, demeurèrent debout, silencieux à ses côtés, et attachèrent sur elle des regards interrogateurs. – Oh ! vous qui lisez ceci, s’il n’y a pas dans votre maison un coin secret, une cachette, que vous n’ouvrez que le cœur palpitant, les yeux humides, avec un douloureux respect, comme on ouvrirait une tombe : alors ! oh alors ! dites-vous heureuse, heureuse mère !

 

Madame Bird tira doucement le tiroir : il s’y trouvait de petits manteaux, de petits habits de diverses formes, des piles de petits tabliers, des rangées de petits bas, même une paire de souliers mignons, usés au bout, qui sortaient à demi de leur enveloppe de papier. Il y avait encore des joujoux : un petit cheval, une petite charrette, une toupie, une paume, souvenirs rassemblés avec tant de déchirements de cœur !… Assise, la figure cachée entre ses mains, elle pleura jusqu’à ce que les larmes filtrant au travers de ses doigts, tombassent dans le tiroir ; redressant alors vivement la tête, elle choisit, avec une hâte fébrile, les objets les plus solides, les plus simples, et en fit un paquet.

 

« Maman ! dit un des petits garçons, lui touchant doucement le bras, est-ce que vous allez donner ces… ses choses ?

 

– Mes bons enfants, dit-elle, et sa voix tremblait de ferveur et d’émotion, si notre bien-aimé petit Harri nous regarde du haut du ciel, il sera content. Jamais je n’aurais pu donner cela à quelqu’un d’indifférent, d’heureux ! mais c’est à une mère, bien plus brisée, bien plus désolée que moi, que je le donne, et la bénédiction de Dieu le suivra, je l’espère ! »

 

Il est ici-bas des âmes bénies d’en haut, dont les douleurs mûrissent en joie pour les infortunés, dont les espérances enfouies germent en moissons de fleurs, se changent en baumes salutaires aux cœurs blessés, aux souffrants, aux abandonnés. Cette femme, jeune et délicate, assise là, près de sa lampe, laissant couler lentement ses larmes, et réunissant en hâte les derniers souvenirs du cher petit qu’elle pleure, pour les donner au pauvre enfant fugitif, cette femme est une de ces âmes d’élite.

 

Madame Bird se leva ensuite, ouvrit une armoire, en tira deux habillements en bon état, et s’assit devant sa table : là, avec ses ciseaux, son aiguille, son dez, elle se dépêcha de son mieux, selon l’avis ouvert par son mari, à défaire ourlets et remplis, et à allonger les jupes ; ouvrage qu’elle ne quitta que lorsque la vieille horloge du coin eût sonné minuit, et qu’elle entendit le bruit sourd des roues devant la porte.

 

« Marie, dit M. Bird, qui entrait son paletot sur le bras, il est temps ; éveillez-les, nous devrions déjà être loin. »

 

Madame Bird déposa promptement les différents objets dans une petite malle qu’elle ferma, en priant son mari de la faire porter dans la voiture, et elle courut appeler la pauvre femme. Celle-ci, couverte d’un manteau, d’un chapeau et d’un châle qui avaient appartenu à sa bienfaitrice, parut bientôt sur le seuil, son enfant dans ses bras. Le sénateur la fit au plus vite monter en voiture, et sa femme se hissa derrière lui sur le marche pied. Éliza, penchée hors de la portière, tendit sa main, aussi belle, aussi douce, aussi blanche que celle qui la prit en retour ; ses longs yeux noirs s’attachèrent à ceux de madame Bird avec une expression pénétrante et passionnée ; il semblait qu’elle allait parler ; ses lèvres s’entr’ouvraient frémissantes ; deux fois elle essaya, mais aucun son ne put sortir : du doigt elle montra le ciel avec un regard ineffable, retomba sur son siège, se couvrit le visage de ses mains, et la voiture roula.

 

La situation était des plus critiques pour le patriote qui venait, la semaine précédente, de provoquer, dans la législature de son pays, de sévères mesures contre les esclaves fugitifs, leurs receleurs et leurs complices. L’éloquence de notre bon sénateur avait, à la session de l’Ohio, rivalisé avec celle qui fit tant d’honneur, au grand Congrès, à ses confrères de Washington. Sublime comme eux, les mains dans ses poches, il avait vitupéré contre la faiblesse sentimentale de ceux qui peuvent mettre en balance, avec les grands intérêts de l’État, leur puérile pitié pour quelques misérables fugitifs.

 

Audacieux comme un lion, plein de sa conviction, il l’avait fait pénétrer dans toutes les âmes ; mais alors il ne voyait que les froides lettres qui forment le mot fugitif ; tout au plus songeait-il vaguement à la grossière image d’un noir, portant un paquet au bout d’un bâton, avec ces mots burinés au-dessous : En fuite : appartenant au soussigné ; mots qu’il avait si souvent lus dans les annonces des journaux. L’impression, la poignante réalité, l’œil qui implore, la frêle et tremblante main humaine qui supplie, l’appel déchirant d’une angoisse désespérée, il ne les avait pas même rêvés. Il n’avait garde d’imaginer que le fugitif pût être une malheureuse mère, un pauvre enfant sans défense – comme celui qui portait maintenant le petit chapeau, si vite reconnu, de l’enfant qu’il avait vu mourir. Ainsi donc, notre sénateur n’étant ni de bronze ni de pierre, – mais un homme et un homme de cœur, – son patriotisme se trouvait en triste passe. N’en triomphez pas trop à ses dépens, bons frères des États du Sud, car nous doutons fort que beaucoup d’entre vous eussent lieu en pareille circonstance de se targuer de plus d’héroïsme. Nous avons des raisons de croire que dans les États du Kentucky, du Mississipi, se trouvent des âmes nobles et généreuses auxquelles l’appel du malheur n’arrive point en vain. Ah ! bons frères et compatriotes ! est-il loyal de votre part de réclamer de nous des services que, fussiez-vous à notre place, votre magnanimité vous défendrait de rendre ?

 

Quoi qu’il en soit, si notre brave sénateur se chargeait la conscience d’un péché politique, il était en bon train de l’expier par une nuit de pénitence. Il y avait eu d’interminables périodes de pluies ; le profond et riche sol de l’Ohio est, on le sait, des plus fangeux, et il fallait suivre une route à rails du bon vieux temps.

 

« Quelle sorte de route donc ? demanderont les voyageurs de l’Est qui ne connaissent de rails que ceux sur lesquels volent les locomotives. »

 

Sachez alors, innocent ami, que dans ces bienheureuses régions de l’Ouest, où la boue est d’une profondeur sans limites, les routes sont fabriquées à l’aide de troncs d’arbres raboteux placés transversalement côte à côte, et revêtus de terre, mousse, gazon, de tout ce qui vient sous la main, dans sa fraîcheur primitive. Ensuite, les naturels du pays s’applaudissent, appellent ce piège à roues une route, et s’empressent de trotter dessus. Avec le temps et les pluies, gazons et terres disparaissent, les troncs voyagent çà et là, s’arrêtent dans des postures pittoresques, un bout en l’air, l’autre en bas, ou bien faisant la croix, et laissant entre eux de vastes ornières, abîmes pleins d’une boue noire et liquide.

 

C’était sur une route de ce genre que trébuchait notre sénateur, tout en réfléchissant, autant que le permettaient les circonstances, tandis que s’embourbaient les roues et que les essieux criaient. Tantôt on penche d’un côté, tantôt de l’autre. – Un soubresaut imprévu jette sur la portière inclinée le sénateur, l’enfant, la femme, et soudain la voiture s’arrête : on entend Cudjoe au dehors pester après ses chevaux ; ils tirent, ils s’évertuent en vain. Lorsque le sénateur a perdu toute patience, l’équipage se relève d’un bond ; – les deux roues de devant plongent dans le vide, et femme, enfant, sénateur vont donner du nez sur les coussins. – Le chapeau du sénateur s’enfonce sans cérémonie sur sa tête en façon d’éteignoir ; – l’enfant crie ; – Cudjoe adresse à ses bêtes qui ruent en se cabrant sous le fouet les plus énergiques exhortations. La voiture se relève encore ; – cette fois, ce sont les roues de derrière qui glissent dans l’abîme, et les voyageurs sont rejetés pêle-mêle sur le siège du fond ; les coudes du sénateur décoiffent la jeune femme, dont les pieds, en revanche, vont se loger dans le malheureux castor, qui du choc a rebondi : quelques minutes encore, et le bourbier est franchi, les chevaux pantelants s’arrêtent ; – le sénateur ramasse son chapeau, la femme rattache le sien, apaise son enfant, et tous trois se raidissent contre les événements à venir.

 

Durant un bout de chemin, ce n’est plus que le roulis criard et habituel des roues boiteuses, entremêlé de quelques cahots et secousses ; mais, à l’instant où nos voyageurs se flattent d’être hors de peine, un soudain plongeon les met subitement sur pied, et les rejette non moins subitement sur leur siège ; la voiture s’arrête net, et Cudjoe, après s’être beaucoup agité au dehors, paraît à la portière.

 

« Maître, s’il vous plaît, la place être fort mauvaise. Pas possible s’en tirer : faut mettre des rails, pour sûr. »

 

Le sénateur, en désespoir de cause, se prépare à sortir ; il tâte, indécis, cherchant la terre ferme ; soudain son pied s’enfonce à une incommensurable profondeur. Il s’efforce de le retirer, perd l’équilibre, roule dans la boue, d’où il est repêché par le fidèle Cudjoe, dans le plus déplorable état.

 

Par pure sympathie pour les os du lecteur, nous renonçons à poursuivre ce récit. Les voyageurs de l’Ouest qui ont passé les heures de la nuit dans l’agréable occupation d’arracher les pieux des barrières pour en faire des rails, et tirer leurs voitures de quelque abominable trou, auront une compassion suffisante de notre infortuné héros. Demandons-leur pour lui une larme silencieuse et passons.

 

Il était fort tard lorsque la voiture, boueuse et ruisselante, sortit de la crique, et s’arrêta à la porte d’une grande ferme. Il fallut quelque persévérance pour en réveiller les habitants ; enfin le respectable propriétaire parut et débarra la porte. C’était un grand, gros, robuste ourson, de six pieds et quelques pouces de haut en dehors des bottes, enveloppé d’une blouse de chasse de flanelle rouge. Une natte épaisse et emmêlée de cheveux roux, une barbe de même nuance et de plusieurs jours de date, ne contribuaient pas à rendre son extérieur prévenant. Il demeura quelques minutes tout droit, levant en l’air sa chandelle, lorgnant nos voyageurs d’un œil hagard, avec une expression effarouchée des plus lisibles. Ce ne fut pas sans efforts que le sénateur parvint à lui faire comprendre ce dont il s’agissait. Pendant qu’il s’y évertue, faisons connaître un peu à nos lecteurs ce nouveau personnage.

 

L’honnête vieux Jean Van Trompe, jadis propriétaire de vastes biens dans le Kentucky, et d’un personnel d’esclaves très-considérable, n’avait d’un ours que la peau. Doué par la nature d’un cœur juste, honnête et noble, un grand cœur dans un corps de géant, il avait pendant quelques années supporté, avec un malaise croissant, le jeu d’un système également funeste à l’oppresseur et à l’opprimé. Un jour enfin son noble cœur se gonflant de façon à rompre sa chaîne, il avait pris son portefeuille, et traversant l’Ohio, acheté dans cet État bon nombre d’hectares d’un terrain riche et productif. Après quoi, affranchissant tout son monde, hommes, femmes, enfants, il les expédia dans des charrettes à ces nouvelles terres pour s’y établir ; et l’honnête Jean, se retirant sur une ferme isolée au bord d’une baie, jouissait en paix, dans cette profonde retraite, de sa conscience et de ses réflexions.

 

« Êtes-vous homme à protéger une pauvre femme et son enfant contre ces traqueurs d’esclaves ? demanda nettement le sénateur.

 

– Je suppose que oui ! répondit Van Trompe avec quelque emphase.

 

– J’en étais sûr.

 

– Qu’ils y viennent ! reprit le brave homme, développant dans toute leur étendue ses membres musculeux. Qu’ils y viennent ! j’ai sept fils, chacun de six pieds de haut, tous à leurs ordres. Présentez-leur nos humbles respects ! poursuivit le facétieux Jean Van Trompe, dites-leur que nous sommes prêts ! que le plus tôt sera le mieux ! » Le géant passa sa main puissante à travers le chaume épais qui formait sa chevelure, et éclata d’un rire homérique.

 

Fatiguée, exténuée, abattue, la pauvre Éliza se traîna vers la porte, son enfant profondément endormi dans ses bras. L’ourson approcha la lumière de sa figure, et, laissant échapper un grognement de compassion, ouvrit la porte d’une petite chambre attenant à la vaste cuisine où ils se trouvaient ; il lui fit signe d’y entrer, alluma une chandelle, posa le flambeau sur la table, et s’adressant alors à Éliza :

 

« Maintenant, je vous le dis, jeune fille, ne vous avisez pas d’avoir peur. Qu’ils y viennent ! je ne vous dis que ça ; je suis prêt ! et il montra deux ou trois bonnes carabines rangées au-dessus de la cheminée. Ceux qui me connaissent, un brin seulement, savent assez qu’il ne serait pas sain du tout d’essayer d’enlever quelqu’un de chez moi, malgré moi ! Or donc, dormez maintenant sur les deux oreilles, comme si votre mère vous berçait. » Ayant parlé, il referma la porte.

 

« C’est qu’elle est des plus jolies, dit-il au sénateur ; et en pareil cas les plus belles ont les meilleures raisons de se sauver, pour peu qu’elles aient quelques sentiments ; je suis au fait !

 

Le sénateur raconta en peu de mots les aventures d’Éliza.

 

– Oh ! – ah ! – ouf. – Allons ! – demandez-moi un peu ! – Hé là là ! – elle ! oh ! elle ! – une mère ! Eh ! c’est la nature même ! et chassée comme un daim, pour avoir des sentiments naturels, pour avoir agi comme doit agir une mère ! Ces choses-là me feraient jurer ! dit l’honnête Jean, essuyant ses yeux du revers de sa main rugueuse. Voyez-vous, monsieur, c’est pourquoi j’ai passé des années et des années sans me joindre à aucune Église : les ministres de nos côtés prêchaient que la Bible autorise ces rafles d’hommes. Je ne pouvais leur tenir tête, moi, avec leur grec et leur hébreu ! je les plantai donc là, eux et leurs livres. Ce n’est que lorsque j’ai trouvé un ministre qui pouvait leur river leur clou, en grec et en toutes langues, et qui prêchait juste le contraire, que j’ai dit : Voilà mon homme ! et j’ai mordu à la chose et joint sa chapelle, – C’est là l’histoire ! Et Jean qui s’était empressé, tout en parlant, de déboucher quelques bouteilles d’un cidre mousseux, le servit à son hôte.

 

– Vous ferez bien, voyez-vous, de nous rester jusqu’au jour, poursuivit-il cordialement. J’appellerai la vieille, et votre lit sera fait en un clin d’œil.

 

– Merci, mon bon ami, je devrais être parti déjà. Il faut que je prenne la diligence pour Colombus.

 

– Ah ! s’il le faut, alors je fais un bout de chemin avec vous, et je vous montrerai une traverse qui vaut mieux que la détestable route par laquelle vous êtes venu. »

 

Jean s’équipa, prit une lanterne, et guida la voiture par un chemin qui descendait vers le bas de la ferme. En le quittant le sénateur lui mit dans la main un billet de dix dollars.

 

« C’est pour elle, dit-il.

 

– Oui, oui, répliqua Van Trompe aussi brièvement. » Ils échangèrent une poignée de mains, et se séparèrent.

 

CHAPITRE XI

Prise de possession.


Le jour apparaît gris et brumeux à travers la fenêtre de la case de l’oncle Tom. Il éclaire des visages abattus, reflets de cœurs plus tristes encore. Une ou deux chemises grossières, mais propres, fraîchement repassées, sont posées sur le dos d’une chaise devant le feu, et sur la petite table à côté, tante Chloé en étale une troisième. Elle unit et aplatit d’un coup de fer chaque pli, chaque ourlet, avec la plus scrupuleuse exactitude : de temps à autre elle porte sa main à son visage pour essuyer les pleurs qui coulent le long de ses joues.

 

Tom est assis, sa Bible ouverte sur ses genoux, la tête appuyée sur sa main : tous deux se taisent. Il est de bonne heure, et les marmots dorment ensemble dans le coffre à roulettes.

 

Tom possédait au plus haut degré la tendresse de cœur, les affections de famille qui, pour le malheur de sa race infortunée, sont un de ses caractères distinctifs. Il se leva, et alla en silence regarder ses enfants.

 

« Pour la dernière fois, » dit-il.

 

Tante Chloé ne parla pas, mais elle passa et repassa le fer avec énergie sur la grosse chemise, déjà aussi lisse que possible ; puis, s’arrêtant tout à coup avec un mouvement désespéré, elle s’assit, éleva la voix et pleura.

 

« Je suppose qu’il faut se résigner ; mais, ô seigneur bon Dieu ! comment pouvoir ?… Si je savais tant seulement où on va te mener, mon pauvre homme, et comment tu seras traité ! Maîtresse dit qu’elle tâchera, qu’elle te rachètera dans un an ou deux ; mais, seigneur ! personne ne revient de ceux qui s’en vont là-bas ! on les y tue, pour sûr ! Ai-je pas entendu conter comme on les écrase de travail sur les plantations !

 

– Il y a le même Dieu là-bas qu’ici, Chloé.

 

– Ça se peut bien ; mais le bon Dieu laisse arriver des choses terribles quelquefois. Je n’ai pas grande consolation à attendre de ce côté.

 

– Je suis entre les mains du Seigneur, dit Tom. Rien ne peut aller plus loin qu’il ne veut, et il y a toujours une chose dont je le remercie : c’est que ce n’est ni toi, ni les petits qui sont vendus, mais moi. Vous resterez ici en sûreté ; ce qui aura à tomber ne tombera que sur moi, et le Seigneur me viendra en aide… je le sais. »

 

Ah ! brave et mâle cœur, tu étouffes ta douleur pour réconforter tes bien-aimés ! Tom parlait avec peine, quelque chose le tenait à la gorge ; mais sa volonté était ferme et vaillante.

 

« Pensons aux grâces que nous avons reçues, ajouta-t-il d’une voix brisée, comme s’il lui eût fallu en effet un grand effort de courage pour y penser en ce moment.

 

– Des grâces ! dit tante Chloé, je n’en vois guère. C’est pas juste, non, c’est pas juste ! le maître n’aurait jamais dû en venir à te laisser prendre, toi, pour payer ses dettes. Lui as-tu pas gagné deux fois plus qu’on ne lui donne de toi ? Il te devait ta liberté ; il te la devait depuis des années. Il est peut-être bien empêché, je ne dis pas non ; mais ce qu’il fait là est mal, je le sens. Rien ne me l’ôterait de l’idée. Une créature si fidèle, qui a toujours mis l’intérêt du maître avant le sien, qui comptait plus sur lui que sur femme et enfants ! Ah ! ceux qui vendent l’amour du cœur, le sang du cœur pour se tirer d’embarras, auront à régler un jour avec le bon Dieu !…

 

– Chloé, si tu m’aimes, faut pas parler ainsi, pendant la dernière heure, peut-être, que nous aurons jamais à passer ensemble. Vrai, je peux pas entendre un mot contre le maître. A-t-il pas été mis dans mes bras tout petit ? C’est de nature, vois-tu, que j’en pense toutes sortes de biens ; mais, lui, pourquoi se préoccuperait-il du pauvre Tom ? Les maîtres sont accoutumés à ce que tout se fasse au doigt et à l’œil, et ils n’y attachent pas d’importance. On ne peut pas s’y attendre, vois-tu ! compare seulement notre maître aux autres. – Qu’est-ce qui a été mieux traité, mieux nourri, mieux logé que Tom ? Jamais le maître n’aurait laissé arriver ce mauvais sort s’il avait pu le prévoir, – je le sais ; j’en suis sûr.

 

– C’est égal, – il y a quelque chose de mal au fond, dit la tante Chloé, dont le trait prédominant était un sentiment têtu de justice ; je ne saurais au juste dire où, mais il y a du mal quelque part, c’est certain.

 

– Levons les yeux là-haut, vers le Seigneur, il est au-dessus de tous ; un pauvre petit oiseau ne tombe pas du ciel sans sa permission.

 

– Ça devrait me reconsoler ; eh bien, ça ne me console pas du tout, dit tante Chloé ; mais à quoi sert de parler ? je ferais mieux de mouiller ma pâte, et de te faire un bon déjeuner, car qui sait quand tu en auras un autre ? »

 

Pour apprécier les souffrances des noirs vendus dans le Sud, il faut se rappeler que toutes les affections instinctives de cette race sont particulièrement fortes. Chez elle, l’attachement local est très-profond. D’un naturel timide et peu entreprenant, elle s’affectionne au logis, à la vie domestique. Joignez à ces tendances toutes les terreurs qui accompagnent l’inconnu ; pensez que, dès l’enfance, le nègre est élevé à croire que la dernière limite du châtiment est d’être vendu dans le Sud. La menace d’être envoyé au bas de la rivière est pire que le fouet, pire que la torture. Nous avons nous-mêmes entendu des noirs exprimer ce sentiment ; nous avons vu avec quel effroi sincère ils écoutent, aux heures de repos, les terribles histoires de la basse rivière. C’est pour eux :

 

Le pays effrayant, inconnu,

Dont pas un voyageur n’est jamais revenu.

 

Un missionnaire, qui a vécu parmi les esclaves fugitifs au Canada, nous racontait que beaucoup se confessaient de s’être enfuis de chez d’assez bons maîtres, et d’avoir osé braver tous les périls de l’évasion, uniquement par l’horreur que leur inspirait l’idée d’être vendus dans le Sud, – sentence toujours suspendue sur leurs têtes, sur celles de leurs maris, de leurs femmes, de leurs enfants. L’Africain, naturellement craintif, patient, indécis, puise dans cette terreur un courage héroïque, qui lui fait affronter la faim, le froid, la souffrance, la traversée du désert, et les dangers plus redoutables encore qui l’attendent s’il échoue.

 

Le déjeuner de la famille fumait maintenant sur la table, car madame Shelby avait, pour cette matinée, exempté la tante Chloé de son service à la grande maison. La pauvre âme avait dépensé tout ce qui lui restait d’énergie dans les apprêts de ce repas d’adieu : elle avait tué son poulet de choix, pétri de son mieux ses galettes, juste au goût de son mari ; elle avait tiré de l’armoire, et rangé sur le manteau de la cheminée, certaines bouteilles de conserves qui n’apparaissaient que dans les grandes occasions.

 

« Seigneur bon Dieu ! dit Moïse triomphant, nous, gagner un fameux déjeuner ce matin ! »

 

Et il s’empara en même temps d’une aile de poulet.

 

Tante Chloé lui allongea un soufflet.

 

« Fi ! vilain corbeau ! s’abattre comme ça sur le dernier déjeuner que votre pauv’ papa va faire à la maison !

 

– Oh, Chloé ! reprit Tom avec douceur.

 

– C’est plus fort que moi, dit-elle en se cachant la figure dans son tablier ; je suis si émouvée, que je ne peux pas me retenir de mal faire. »

 

Les enfants ne bougeaient plus ; ils regardèrent d’abord leur père, puis leur mère, aux vêtements de laquelle se cramponnait la petite fille, en poussant des cris impérieux et perçants.

 

Tante Chloé s’essuya les yeux, et prit la petite dans ses bras. « Là, là ! dit-elle. Voilà qui est fini, j’espère. – Allons, mange un morceau, mon vieux ; c’était mon plus fin poulet. – Vous en aurez votre part aussi, pauvres petits ! Votre maman a été brusque avec vous. »

 

Moïse et Pierrot n’attendirent pas une seconde invitation, et, se mettant à l’œuvre, ils firent honneur au déjeuner qui, sans eux, eût couru gros risque de rester intact.

 

« À présent, dit tante Chloé, s’affairant autour de la table, je vais empaqueter tes hardes. Qui sait s’ils ne te les prendront pas ! ils en sont bien capables ! Je connais leurs façons !… des gens de boue, quoi !… Je mets dans ce coin-là les gilets de flanelle pour tes rhumatismes ; faut en prendre soin, car tu n’auras plus personne pour t’en faire d’autres. Ici, en dessous, sont les vieilles chemises, et en dessus les neuves. Voilà les bas que j’ai remaillés hier soir ; j’ai mis dedans la pelote de laine pour les raccommoder. Mais, seigneur Bon Pieu ! qui le raccommodera ? » Et tante Chloé, de nouveau abattue, la tête penchée sur le bord de la caisse, éclata en sanglots. « Pensez un peu ! pas une âme pour avoir soin de toi, bien portant ou malade ! Je crois que je n’aurai plus le cœur d’être bonne après ça. »

 

Les petits garçons, ayant dépêché tout ce qu’il y avait à déjeuner, commencèrent à comprendre ce qui se passait, et, voyant leur mère en larmes, leur père profondément triste, ils se mirent à pleurnicher et à s’essuyer les yeux. L’oncle Tom tenait la petite sur ses genoux, et la laissait se passer toutes ses fantaisies : elle lui égratignait le visage, lui tirait les cheveux, et parfois éclatait en bruyantes explosions de joie, résultats évidents de ses méditations intérieures.

 

« Oui, ris, chante, pauv’ créature ! dit tante Chloé ; tu en viendras là aussi, toi ! tu vivras pour voir ton mari vendu, pour être vendue peut-être toi-même ; et les garçons seront vendus à leur tour, quand ils tourneront bons à quelque chose. Mieux vaudrait pour pauv’ nèg’, n’avoir ni enfants, ni rien du tout. »

 

Moïse cria du dehors : « Maîtresse, li venir là-bas !

 

– Qu’est-ce qu’elle vient chercher ici ? Quel bien peut-elle nous faire ? »

 

Madame Shelby entra. Tante Chloé lui avança une chaise d’un air décidément bourru ; mais elle ne prit garde ni à la chaise, ni à la façon de l’offrir. Elle était pâle et agitée.

 

« Tom, dit-elle, je viens pour… » Elle s’arrêta tout à coup, regarda le groupe silencieux, et, se couvrant la figure de son mouchoir, elle sanglota.

 

« Seigneur bon Dieu ! maîtresse, pas pleurer ! pas pleurer comme ça ! » dit tante Chloé éclatant à son tour. Pendant quelques moments, tous pleurèrent de compagnie ; et dans ces larmes que répandirent ensemble les plus élevés et les plus humbles, se fondirent toutes les colères, tous les ressentiments qui brûlent le cœur de l’opprimé.

 

Ô vous qui visitez le pauvre, sachez-le bien, tout ce que votre argent peut acheter, donné d’une main froide en détournant les yeux, ne vaut pas une larme d’affectueuse sympathie !

 

« Mon brave Tom, reprit madame Shelby, je ne puis vous rien offrir qui vous serve : de l’argent, on vous le prendrait ; mais je vous promets solennellement, et devant Dieu, de ne pas perdre votre trace, et de vous racheter dès que j’aurai amassé la somme nécessaire. Jusque-là, confiez-vous à la Providence. »

 

Les enfants crièrent alors que massa Haley venait. Un coup de pied ouvrit sans façon la porte, et le marchand apparut sur le seuil, de fort méchante humeur d’avoir passé la nuit à courir au galop sans avoir pu ressaisir sa proie.

 

« Allons, nègre, es-tu prêt ? Serviteur, madame, » dit-il en ôtant son chapeau à madame Shelby.

 

La tante Chloé ferma et corda la caisse ; puis, se redressant, elle lança au marchand un regard furibond, et ses larmes étincelèrent comme du feu.

 

Tom se leva pour suivre son nouveau maître ; il chargea la lourde caisse sur ses épaules. Sa femme, la petite Polly dans ses bras, se mit en devoir de l’accompagner, et les enfants, toujours en pleurs, trottinaient derrière.

 

Madame Shelby rejoignit le marchand, et le retint quelques minutes : tandis qu’elle lui parlait avec vivacité, la triste famille s’achemina vers un chariot attelé devant la porte. Tous les esclaves de l’habitation, jeunes et vieux, s’étaient rassemblés pour dire adieu à leur ancien camarade. Ils le respectaient comme l’homme de confiance du maître et comme leur guide religieux, et il y avait de grandes manifestations de douleur et de sympathie, surtout de la part des femmes.

 

« Eh ! Chloé, tu en prends ton parti mieux que nous ! dit l’une d’elles qui donnait libre cours à ses larmes, et que scandalisait le sombre et calme maintien de la tante Chloé, debout près du chariot.

 

– J’en ai fini de pleurer, moi, répliqua-t-elle en regardant d’un air fauve le marchand qui approchait, et, en tout cas, je ne donnerai pas à ce vilain démon le plaisir de m’entendre geindre !

 

– Monte, et vite ! » dit Haley à Tom, comme il traversait la foule des esclaves qui le suivaient d’un œil menaçant.

 

Tom monta ; Haley, tirant de dessous la banquette deux lourdes chaînes, les lui fixa autour des chevilles.

 

Un murmure étouffé d’indignation circula dans le cercle, et madame Shelby, restée sous la véranda, s’écria :

 

« Monsieur Haley, c’est une précaution tout à fait inutile, je vous assure.

 

– Peux pas savoir, madame. J’ai perdu ici cinq cents bons dollars, et je n’ai pas le moyen de courir de nouveaux risques.

 

– Quoi donc autre attendait-elle de lui ? dit tante Chloé avec indignation ; tandis que les deux enfants, comprenant cette fois la destinée de leur père, s’attachaient à sa robe et poussaient de lamentables cris.

 

– Je suis fâché, dit Tom, que massa Georgie soit en route. »

 

Georgie était allé passer deux ou trois jours avec un camarade sur une habitation voisine : parti de grand matin, avant que le malheur de Tom se fût ébruité, il l’ignorait.

 

« Faites mes amitiés à massa Georgie, » dit Tom vivement.

 

Haley fouetta le cheval, et emporta sa propriété, qui, la tête tournée en arrière, jetait un triste et long regard à la chère vieille maison.

 

M. Shelby avait eu soin de ne pas se trouver chez lui. Il avait vendu Tom sous la pression de la nécessité, et pour s’affranchir du pouvoir d’un drôle qu’il redoutait. Sa première sensation, après le marché conclu, fut celle d’un grand soulagement. Mais les reproches de sa femme éveillèrent ses regrets à demi assoupis, et la résignation de Tom les rendit plus poignants encore. En vain se disait-il qu’il avait le droit d’en agir ainsi, que tout le monde en faisait autant, et beaucoup sans avoir comme lui l’excuse de la nécessité : il ne parvenait pas à se convaincre. Peu soucieux d’assister aux scènes désagréables de la prise de possession, il était allé en tournée d’affaires dans le haut pays, espérant bien que tout serait terminé à son retour.

 

Tom et Haley roulèrent sur le chemin poudreux, chaque objet familier s’enfuyant en arrière, jusqu’à ce qu’ils eussent atteint les limites de la plantation, et gagné la grande route. Au bout d’environ un mille, Haley s’arrêta devant une forge, et y entra, une paire de menottes à la main.

 

« Elles sont un peu trop petites pour la façon dont il est bâti, dit Haley, montrant d’un doigt les fers et de l’autre Tom.

 

– Seigneur ! est-ce que ce serait Tom de chez Shelby ! s’écria le forgeron ; il ne l’a pas vendu ? pas possible !

 

– Si bien.

 

– Vous ne dites pas cela ! qui l’aurait jamais cru ?… Oh ! vous n’avez que faire de l’enchaîner si fort ! il n’y a pas de créature meilleure, plus fidèle…

 

– Oui, oui, vos merveilles sont toujours les plus pressées de s’enfuir ! Parlez-moi des tout à fait bêtes qui ne s’inquiètent pas où ils vont, des ivrognes qui ne se soucient que de boire ! Ceux-là sont faciles à garder ! ils prennent même un certain plaisir à être trimballés à droite, à gauche : ce que vos sujets de première qualité détestent comme le péché. Je ne connais pas de meilleure garantie que de bonnes chaînes. Laissez-leur des jambes, ils s’en serviront : comptez-y.

 

– C’est qu’aussi, reprit le forgeron, cherchant parmi ses outils, vos plantations du Sud ne sont pas précisément l’endroit où un nègre du Kentucky se soucie d’aller. Ils meurent comme mouches là-bas ! pas vrai ?

 

– Oui, il en meurt pas mal, répliqua Haley. La difficulté de s’acclimater, une chose ou l’autre, vous les dépêche assez rondement pour tenir le marché en hausse.

 

– Eh bien ! c’est tout de même dommage qu’un tranquille et honnête garçon, un aussi bon sujet que Tom, aille là-bas pour être broyé, os et chair, dans une de vos plantations à sucre.

 

– Il a encore de la chance, lui. J’ai promis de faire pour le mieux. Je le vendrai comme domestique à quelque ancienne famille, et si la fièvre jaune ne l’emporte pas, s’il parvient à s’acclimater, il aura une aussi bonne niche qu’aucun de ses pareils en puisse désirer.

 

– Il laisse sa femme et ses enfants par ici, je suppose ?

 

– Oui, mais il n’en manquera pas là-bas. Il y a, Dieu merci, assez de femmes partout. »

 

Pendant cette conversation, Tom était resté tristement assis à sa place. Tout à coup il entendit le rapide galop d’un cheval, et il n’était pas encore revenu de sa surprise, que le jeune maître Georgie avait déjà sauté dans le chariot, lui jetait ses deux bras autour du cou, et l’étreignait convulsivement, en s’écriant avec une fureur mêlée de sanglots :

 

« C’est indigne ! On aura beau dire !… c’est une honte ! Ah ! si j’étais un homme, on ne l’aurait pas osé !… on ne l’aurait pas fait ! dit-il, avec un hurlement contenu.

 

– Oh ! massa Georgie ! c’est si grand bonheur pour moi de vous voir ! je pouvais pas endurer l’idée de partir sans vous avoir dit adieu ! Si vous saviez tout le bien que vous me faites ! » Un mouvement de Tom attira les yeux de Georgie sur les chaînes qui lui liaient les pieds.

 

« Quelle infamie ! dit-il, en levant les mains. J’assommerai ce misérable – oui, je l’assommerai !

 

– Non. Vous n’en ferez rien, massa Georgie ; calmez-vous, et ne parlez pas si haut : je ne m’en trouverais pas mieux, si vous le fâchiez.

 

– Eh bien ! je me retiendrai, pour l’amour de vous ; mais je ne puis pas y penser ! c’est une honte ! ne pas m’avoir envoyé chercher ! ne m’avoir rien fait dire ! sans Tom Lincoln je ne l’aurais pas su ? – Je vous assure que je leur ai mené à tous une terrible vie en arrivant à la maison !

 

– Je crains que vous n’ayez eu tort, massa Georgie.

 

– Tant pis ! je leur en ai fait la honte ! – Regardez par ici, oncle Tom, dit-il, le dos tourné à la forge, et baissant la voix d’un air mystérieux : je vous ai apporté mon dollar !

 

– Oh ! pour rien au monde je ne voudrais vous le prendre, massa Georgie, dit Tom tout ému.

 

– Vous le prendrez, je le veux, dit Georgie. Voyez plutôt ! j’ai dit à tante Chloé que je vous l’apportais ; elle m’a conseillé d’y faire un trou et d’y passer un cordon ; en sorte que vous pourrez toujours l’avoir au cou et le tenir caché ; sinon ce vilain chenapan vous le volerait. Je voudrais lui dire son fait, Tom ! cela me ferait du bien.

 

– Mais, massa Georgie, cela ne me ferait pas de bien, à moi ; tout au rebours.

 

– Alors j’y renonce, dit Georgie ; il lui suspendit le dollar au cou. Là, maintenant boutonnez votre veste serrée. Gardez-le bien, et chaque fois que vous le verrez, oncle Tom, rappelez-vous que je descendrai là-bas, tout exprès pour vous chercher et vous ramener. Nous en avons causé tante Chloé et moi : je lui ai dit de ne rien craindre. J’y veillerai ; je persécuterai mon père nuit et jour, jusqu’à ce qu’il cède.

 

– Oh ! massa Georgie, ne parlez pas ainsi de votre père.

 

– Je n’en veux pas dire de mal, oncle Tom.

 

– Voyez-vous, massa Georgie, il vous faut être un brave garçon ! songez à tant de cœurs qui ont mis leur espérance en vous. Serrez-vous toujours contre votre mère. Ne soyez pas comme ces jeunes sots qui se croient trop grands pour écouter celle qui les a portés et mis au monde. Le Seigneur, qui nous renouvelle ses plus beaux dons, ne nous donne qu’une mère ! vous ne verrez jamais la pareille de la vôtre, massa Georgie, quand vous devriez vivre cent ans ; Ainsi vous vous tiendrez à ses côtés, et vous grandirez près d’elle, pour être sa consolation et sa joie. N’est-ce pas, mon cher enfant, vous le ferez ?… vous le voulez ?

 

– Oui, je le veux, oncle Tom, dit Georgie d’un ton grave.

 

– Et, faut prendre garde aux paroles, massa Georgie. À votre âge les jeunes gens sont volontaires quelquefois, c’est de nature ; mais un vrai gentilhomme, tel que vous le serez, j’en suis certain, ne voudrait pas laisser échapper un mot qui pût faire peine à père ou mère. Ce que j’en dis, c’est pas pour vous offenser, massa Georgie. Vous ne m’en voulez pas ?

 

– Non, en vérité, oncle Tom ; vous m’avez toujours donné de si bons conseils.

 

– C’est que je suis une idée plus vieux, vous savez, dit Tom, caressant de sa large et forte main la tête bouclée du jeune garçon, et parlant d’une voix aussi tendre que celle d’une femme : je vois comme qui dirait tout ce qui est contenu en vous ; et que n’y a-t-il pas, massa Georgie ?… de la science, des privilèges, la lecture, l’écriture… Aussi, vous deviendrez un bon, grand et savant homme ; vos parents et tous les gens de l’habitation seront si fiers de vous ! Soyez un bon maître… comme votre père ; soyez chrétien comme votre mère. « Souviens-toi de ton Créateur pendant les jours de ta jeunesse ! » massa Georgie.

 

– Je m’appliquerai surtout à être bon, oncle Tom ; je vous le promets, dit Georgie. Je veux être un modèle ! mais vous me promettez aussi de ne pas perdre courage. Je vous ramènerai un jour ; et comme je l’ai dit à tante Chloé ce matin, quand je serai homme, je vous ferai bâtir une case où il y aura une chambre à coucher, et un salon avec un tapis. Oh ! vous aurez encore du bon temps ! »

 

Haley sortit de la forge les menottes à la main, comme Georgie sautait à bas du chariot.

 

Le jeune garçon se retourna d’un air de supériorité : « Je vous préviens, monsieur, que je dirai à mon père et à ma mère comment vous traitez l’oncle Tom.

 

– À votre aise ! répliqua le marchand.

 

– N’avez-vous pas honte de passer votre vie à vendre des hommes et des femmes, et à les enchaîner comme des brutes ? j’aurais cru que vous auriez conscience de votre bassesse.

 

– Tant que vos grandes gens achèteront des hommes et des femmes, je ne croirai pas valoir moins qu’eux parce que je leur en vends. Il n’y a pas plus de bassesse à les vendre qu’à les acheter.

 

– Je ne ferai jamais ni l’un ni l’autre, quand je serai homme, s’écria Georgie. Aujourd’hui je rougis de mon pays. J’en étais si fier auparavant ! »

 

Il se redressa sur sa selle, et regarda autour de lui, comme pour juger de l’effet produit dans le Kentucky par cette déclaration.

 

« Au revoir, oncle Tom ! Portez toujours la tête haute ; et ayez bon courage !

 

– Au revoir, massa Georgie ! dit Tom en le contemplant avec une tendresse admirative. Que le Tout-Puissant vous bénisse ! – Ah ! le Kentucky n’en a pas beaucoup comme vous ! » ajouta-t-il dans la plénitude de son cœur, lorsqu’il eut perdu de vue la figure franche et enfantine. Il continua de regarder jusqu’à ce que le retentissement des pas du cheval mourût dans le lointain, dernier son, dernier écho du logis !

 

Il sentit un point chaud sur son cœur ; c’était le précieux dollar que Georgie y avait placé ; il y porta la main, et le serra contre lui.

 

« À présent, Tom, attention, dit Haley en revenant au chariot et y jetant les menottes. Je débuterai par la douceur, comme je le fais d’ordinaire avec mes nègres ; conduis-toi bien avec moi, je me conduirai bien avec toi ; c’est mon principe. Je ne suis pas dur avec mes hommes ; je calcule et fais pour le mieux. Je te conseille donc de prendre ton parti, et de ne pas me jouer de tours. D’abord, je suis fait à toutes vos rubriques, et l’on ne m’attrape pas. Si le nègre est tranquille et n’essaie pas de détaler, il a du bon temps avec moi ; autrement c’est de sa faute, non de la mienne. »

 

Tom affirma qu’il n’avait nulle intention de fuir, assurance superflue de la part d’un homme qui avait les fers aux pieds. Mais M. Haley avait pour habitude d’entamer ses relations avec sa marchandise par quelques avis anodins, de nature à réconforter l’article, à lui inspirer confiance et gaieté, et à prévenir des scènes désagréables.

 

Prenant momentanément congé de Tom, nous suivrons la destinée des autres personnages de notre histoire.

 

CHAPITRE XII

La propriété prend des licences.


À une heure avancée de l’après-midi, par un épais brouillard, un voyageur mettait pied à terre devant la porte d’une assez méchante hôtellerie du village de N***, au Kentucky. Dans la salle d’entrée se trouvait réunie une compagnie fort mélangée, que la rigueur du temps avait forcée d’y chercher un abri. De grands Kentuckiens, aux os saillants, vêtus de blouses de chasse, étalant leurs membres dégingandés dans le plus d’espace possible, avec le laisser aller particulier à leur race ; – des fusils entassés dans les coins, des poires à poudre, des carnassières, des chiens de chasse et de petits nègres couchés pêle-mêle, formaient les traits principaux du tableau. Devant le feu était assis un personnage à longues jambes, se balançant dans sa chaise, son chapeau sur la tête, et les talons de ses bottes boueuses reposant majestueusement sur le manteau de la cheminée ; – posture tout à fait favorable aux méditations qu’éveillent les tavernes de l’Ouest, si l’on en juge par la prédilection des voyageurs pour ce nouveau genre d’élévation intellectuelle[23].

 

L’hôte qui se tenait derrière le comptoir était comme la plupart de ses compatriotes, grand, osseux, jovial et disloqué, avec une forêt de cheveux, que surmontait un immense chapeau.

 

Cet emblème caractéristique de la souveraineté de l’homme figurait, il est vrai, sur la tête de tous les assistants : feutre, feuille de palmier, castor crasseux, ou luisant chapeau neuf, il rayonnait partout avec une indépendance toute républicaine. Il semblait même participer de la nature de chaque individu. Les uns le portaient sur l’oreille, en tapageurs, – c’étaient de joyeux bons vivants, d’humeur facile et sans gêne ; d’autres l’abaissaient fièrement sur le nez, – caractères de fer, qui n’ôtaient pas leur chapeau, parce qu’il ne leur convenait pas de l’ôter, et qui prétendaient le mettre à leur fantaisie ! Il y en avait qui le renversaient en arrière, – gens éveillés, qui voulaient voir clair devant eux ; tandis que les indifférents, s’inquiétant peu de leur coiffure, la laissaient libre de prendre toutes les allures imaginables : bref, ces divers chapeaux eussent fourni une étude digne de Shakespeare.

 

Des nègres, en larges pantalons, mais peu pourvus de chemises, couraient de çà, de là, sans parvenir à d’autre résultat qu’à prouver leur bonne volonté, et leur empressement à mettre toute la création sens dessus dessous, pour le plus grand bien de leur maître et de ses hôtes. Ajoutez à ce remue-ménage un feu à moitié cheminée, craquant, flambant, pétillant, au milieu de portes et de fenêtres toutes grandes ouvertes, dont les rideaux en calicot flottent et se débattent sous le souffle énergique d’une brise glaciale, et vous aurez une idée des séductions d’une taverne du Kentucky.

 

Le Kentuckien de nos jours est un frappant exemple de la transmission des instincts et des particularités. Ses pères, puissants chasseurs, campaient dans les bois, dormaient à découvert sous le ciel libre, sans autres flambeaux que les étoiles. Leur descendant moderne agit précisément comme si la maison était un campement ; – il garde son chapeau à toute heure, se jette, s’étend partout, et pose ses talons sur le dos des chaises et sur le manteau des cheminées, comme jadis son aïeul appuyait les siens sur un tronc d’arbre, et s’étendait le long de la verte pelouse. Hiver comme été, il laisse portes et fenêtres ouvertes, afin d’avoir assez d’air pour ses vastes poumons ; il appelle cavalièrement tout le monde : « Mon cher ! » avec une nonchalante bonhomie, et somme toute, c’est bien la plus franche, la plus accommodante, la plus joviale créature qui soit au monde.

 

Le voyageur, introduit par le hasard au milieu de cette réunion d’amateurs du sans-gêne, était vieux, petit, gros, à figure ouverte et ronde, d’un aspect original et tant soit peu comique ; il tenait à la main sa valise et son parapluie, et résistait avec opiniâtreté aux tentatives que faisaient les domestiques pour l’en débarrasser. Après avoir jeté un regard inquiet autour de la salle, il battit en retraite jusqu’au coin le plus chaud, s’y établit avec ses précieux bagages, qu’il colloqua sous sa chaise, et leva timidement les yeux sur le long personnage dont les talons illustraient le bord de la cheminée, et qui expectorait, de droite à gauche, avec une intrépidité des plus alarmantes pour les gens nerveux et à préjugés.

 

« Hé ! comment vous va, mon cher ? dit le susdit gentilhomme, lançant, par manière de salut, une formidable effusion de jus de tabac du côté du nouvel arrivant.

 

– Pas mal, répliqua l’autre, esquivant avec effroi l’honneur qui le menaçait.

 

– Quelle nouvelle ? dit le notable, tirant de sa poche une carotte de tabac et un grand couteau de chasse.

 

– Aucune, que je sache.

 

– Une chique ?… hein ? reprit le premier ; et il tendit au voyageur une tranche de tabac, d’un air tout à fait fraternel.

 

– Non, merci ; cela m’est contraire, répondit le petit homme en s’effaçant.

 

– Contraire ? ah ! » dit l’autre avec insouciance ; et il enfonça le morceau dans sa bouche, afin d’alimenter le jet incessant qu’il lançait pour le bien général de la société.

 

Le vieux monsieur tressaillait chaque fois que son voisin aux longues jambes faisait feu dans sa direction ; ce dernier s’en aperçut, et, tournant avec condescendance son artillerie sur un autre point, il livra un assaut désespéré à l’un des chenets, avec une justesse de coup d’œil et une précision stratégique qui eussent suffi à la prise d’une ville.

 

« Qu’est-ce que c’est ? demanda le petit vieux en voyant plusieurs personnes se grouper autour d’une grande affiche.

 

– Le signalement d’un nègre, » dit quelqu’un brièvement.

 

M. Wilson, c’est le nom du vieux gentilhomme, se leva, et après avoir rangé sa valise et son parapluie, il tira méthodiquement ses lunettes de leur étui, les mit sur son nez, et lut :

 

« En fuite de chez le soussigné, le mulâtre Georges. Ledit Georges a cinq pieds huit pouces, le teint très-clair, les cheveux bruns et bouclés. Il est intelligent, s’exprime bien, sait lire et écrire. Il tentera probablement de se faire passer pour blanc. Il a de profondes cicatrices sur le dos et sur les épaules. Il a été marqué dans la main droite de la lettre H.

 

« Je donnerai quatre cents dollars à qui me le ramènera vivant ; même somme à qui m’apportera une preuve satisfaisante qu’il a été tué. »

 

Le vieux gentilhomme lut ce signalement d’un bout à l’autre, à voix basse, comme s’il l’étudiait.

 

Le vétéran interrompit l’assaut qu’il livrait au chenet, ramena ses talons à terre, se leva dans toute sa longueur, marcha droit à l’affiche, et cracha délibérément dessus.

 

« Voilà ! c’est ma façon de penser, dit-il, et il retourna s’asseoir.

 

– Hé ! dites donc, reprit l’hôte, prenez garde à ce que vous faites ?

 

– J’en ferais tout autant au signataire de ce papier, s’il était ici ; et le long personnage se remit tranquillement à couper son tabac. – Tout homme qui a un esclave comme celui-là et qui ne trouve pas moyen de le mieux traiter, mérite de le perdre. De pareilles affiches sont une honte pour le Kentucky ; c’est mon avis, et je ne m’en cache pas.

 

– Ah ! quant à cela, c’est un fait, dit l’hôte en inscrivant les frais du dégât sur son livre.

 

– J’ai moi-même tout un régiment de nègres, poursuivit l’homme, reprenant sa position et son attaque contre le chenet ; je leur dis : Enfants, creusez, bêchez, courez, si le cœur vous en dit ! je ne serai jamais sur votre dos à vous espionner, et comme cela, je les gardes. Dès qu’ils se sentent libres de s’enfuir, l’envie leur en passe. De plus, j’ai leurs actes d’affranchissement tout prêts, tout enregistrés, au cas ou je viendrais à chavirer un de ces jours, et ils le savent. Je puis vous dire qu’il n’y a personne dans tout le pays qui tire meilleur parti de ses nègres que moi. J’en ai envoyé à Cincinnati conduire pour cinq cents dollars de poulains, et ils m’ont rapporté l’argent, leste et preste. Ça tombe sous le sens. Traitez-les comme des chiens, et vous aurez de la chienne de besogne ; traitez-les en hommes, ils travailleront et agiront en hommes. »

 

Et, dans la chaleur de sa conviction, l’honnête éleveur de bestiaux accompagna cette sortie morale d’un véritable feu d’artifice dirigé vers l’âtre.

 

« Je crois que vous pourriez bien avoir raison, l’ami, dit M. Wilson. L’homme que l’on signale est un sujet rare, – je ne m’y trompe pas. Il a travaillé environ six ans dans ma fabrique ; c’était mon meilleur ouvrier. Un garçon adroit, ingénieux : il a inventé une machine à teiller le chanvre, – une chose réellement profitable : elle est déjà employée dans plusieurs manufactures ; le maître a pris patente.

 

– J’en réponds, dit l’homme : il prend la patente et l’argent, puis se retourne, et marque l’inventeur d’un fer rouge dans la main droite ! Si j’avais bonne chance, je le marquerais aussi, moi, et il en aurait pour quelque temps.

 

– Ces garçons si habiles sont toujours les plus insolents et les plus récalcitrants de la bande, dit de l’autre bout de la salle un grossier manant. Voilà pourquoi on les fouaille et on les marque. S’ils se conduisaient bien, ça ne leur arriverait pas.

 

– C’est-à-dire que le Seigneur en a fait des hommes, et qu’il faut taper dur pour en faire des bêtes, reprit sèchement l’éleveur.

 

– Les nègres qui en savent si long ne sont pas du tout avantageux au maître, continua l’autre, retranché dans son ignorance vulgaire et bornée. De quoi servent les talents et toutes ces fariboles-là, quand on ne peut pas s’en servir soi-même ? Ils s’en servent, eux autres, mais pour nous mettre dedans. J’ai eu un ou deux de ces drôles-là et je les ai bien vite vendus à la basse rivière. Je savais que je les perdrais tôt ou tard, si je ne m’en défaisais pas.

 

– Que n’envoyez-vous là-haut prier le Seigneur de vous en faire un assortiment ; moins les âmes, bien entendu ! » dit l’éleveur d’un ton goguenard.

 

La conversation fut interrompue par l’approche d’un élégant petit boguey à un cheval, que conduisait un domestique de couleur. Il en descendit un homme jeune, bien mis, d’un aspect distingué, qui fut examiné aussitôt avec tout l’intérêt qu’éveille, chez des oisifs, par un jour de pluie, la présence d’un nouveau venu. Il était grand ; il avait le teint brun foncé d’un Espagnol, de beaux yeux expressifs, les cheveux bouclés et d’un noir d’ébène. Son nez aquilin, ses lèvres minces et fines, et les belles proportions de toute sa personne donnèrent de suite aux regardants l’idée d’un homme supérieur. Il entra avec aisance, indiqua d’un signe à son domestique où placer sa malle, salua l’assemblée, et, son chapeau à la main, se dirigea lentement vers le comptoir : il se fit inscrire sous le nom de Henri Butler, d’Oaklands, comté de Shelby. Se retournant ensuite avec indifférence, il aperçut l’affiche, et la lut :

 

« Jim, dit-il à son domestique, il me semble que nous avons rencontré quelqu’un de cette tournure chez Bernan, dans le haut pays.

 

– Oui, maître : seulement je ne suis pas bien sûr pour la main.

 

– Ni moi non plus ; je n’y ai certes pas regardé, » dit l’étranger en bâillant. Il pria l’hôte de lui faire donner une chambre particulière, où il put dépêcher quelques écritures pressées.

 

L’hôte était tout zèle, et un relai d’environ sept nègres, jeunes et vieux, mâles et femelles, petits et grands, s’abattirent alentour comme une volée de perdrix, gazouillant, affairés, se poussant, se coudoyant, se marchant sur les talons, dans leur lutte à préparer la chambre « à maître, » tandis que ce dernier, assis au milieu de la salle, liait conversation avec son voisin.

 

Depuis l’entrée de l’étranger, M. Wilson n’avait cessé de l’examiner d’un œil inquiet et envieux. Il lui semblait l’avoir vu quelque part, mais où ? impossible de se le rappeler. Par moments, quand l’homme parlait, se remuait, souriait, le fabricant tressaillait et le regardait fixement ; puis il détournait la tête, dès que les yeux noirs et brillants rencontraient les siens avec une froide indifférence. Tout à coup un souvenir subit sembla l’éclairer, et il envisagea l’étranger d’un air à la fois si surpris et si effaré, que celui-ci se leva et vint droit à lui.

 

« Monsieur Wilson, je crois ? dit-il d’un ton de connaissance en lui tendant la main. Pardon de ne vous avoir pas reconnu plus tôt. Je vois que vous ne m’avez pas oublié. – M. Butler, d’Oaklands, comté de Shelby.

 

– Ou… i… oui… oui… monsieur, » répondit M. Wilson, comme s’il essayait de parler dans un rêve.

 

Un nègre vint annoncer que la chambre « à maître » était prête.

 

« Jim, voyez aux malles, dit négligemment le gentilhomme ; et s’adressant à M. Wilson, il ajouta : je désirerais avoir un moment d’entretien avec vous pour affaires, dans ma chambre, s’il vous plaît. »

 

M. Wilson le suivit, toujours de l’air d’un homme qui marche en rêvant. Ils montèrent au-dessus, dans une grande pièce, où pétillait un feu nouvellement allumé, et où plusieurs domestiques mettaient la dernière main aux arrangements de la chambre.

 

Tout étant terminé, ils sortirent ; le jeune homme ferma la porte, mit la clef dans sa poche, se retourna, et, les bras croisés sur sa poitrine, regarda en face M. Wilson.

 

« Georges ! s’écria celui-ci.

 

– Oui, Georges, répliqua l’autre.

 

– Je ne pouvais y croire !

 

– Je suis passablement déguisé, n’est-ce pas ? dit-il avec un sourire orgueilleux. Un peu de brou de noix a fait de ma peau jaune un brun distingué, et j’ai teint mes cheveux ; en sorte que je ne réponds pas du tout au signalement, comme vous voyez.

 

– Oh ! Georges, vous jouez là un jeu bien dangereux ! je n’aurais pu prendre sur moi de vous le conseiller.

 

– Aussi en ai-je pris sur moi seul la responsabilité, » dit fièrement Georges avec le même sourire.

 

Nous remarquerons en passant que Georges était fils d’un blanc, et d’une de ces infortunées qu’une beauté exceptionnelle condamne à devenir l’esclave des passions de leurs maîtres, et à mettre au monde des enfants qui ne connaîtront jamais leur père. Descendu d’une des plus orgueilleuses familles du Kentucky, il en avait la finesse de traits et l’esprit indomptable. Il n’avait reçu de sa mère qu’une teinte claire de mulâtre, amplement compensée par l’éclat et le velouté de ses grands yeux noirs. Un léger changement, dans la teinte de sa peau et de ses cheveux, avait suffi pour le métamorphoser en Espagnol, et la grâce de ses mouvements, la distinction de manières qui lui était naturelle, lui avaient rendu facile le rôle hardi qu’il avait adopté.

 

Le brave M. Wilson, de caractère prudent et méticuleux, parcourait la chambre de long en large, « fort combattu et ballotté en esprit, » comme dit John Bunyan[24]. Partagé entre le désir d’aider Georges, et une certaine velléité de prêter main forte à la loi et à l’ordre, il marmottait, tout en marchant :

 

« Eh bien, Georges, vous voilà en fuite, à ce que je suppose ! – Vous avez planté là votre maître… (ce n’est pas que je m’en étonne), et pourtant je suis fâché, – Georges ; – oui, décidément… je dois vous le dire, Georges… c’est mon devoir.

 

– De quoi êtes vous fâché, monsieur ? demanda Georges avec calme.

 

– De vous voir, pour ainsi dire, en opposition directe avec les lois de votre pays.

 

– De mon pays ! répéta Georges avec une profonde amertume. Ai-je un autre pays que la tombe ?… Plût à Dieu que j’y fusse déjà !

 

– Eh non, non, Georges ! – ne dites pas cela ! ce sont de mauvaises et irréligieuses paroles ! Georges, vous avez un dur maître, – c’est vrai ! – il se conduit mal avec vous… je ne prétends pas le défendre. Mais vous savez que l’ange donna l’ordre à Agar de retourner vers sa maîtresse et de s’humilier devant elle. L’apôtre aussi renvoya Onésime à son maître.

 

– Ne me citez pas la Bible de cette façon, monsieur Wilson, dit Georges, l’œil étincelant ; non, ne me la citez pas ! car ma femme est chrétienne, et je veux l’être, si jamais j’arrive à le pouvoir. Me citer de pareils passages de la Bible, dans la passe où je suis, suffirait à m’en éloigner pour toujours. J’en appelle à Dieu tout-puissant : je suis prêt à plaider ma cause devant Lui, et à Lui demander si j’ai tort de vouloir être libre.

 

– Ce sont des sentiments très-naturels, Georges, reprit le digne fabricant, et il se moucha. – Oui, très-naturels ; mais il est de mon devoir de ne pas les encourager. Oui, mon brave garçon, j’en suis fâché pour vous ; c’est un cas grave, très-grave ! L’apôtre dit : « Que chacun demeure dans la condition à laquelle il est appelé. » Nous devons tous nous soumettre aux suggestions de la Providence, – voyez-vous, Georges ! »

 

Georges était debout, la tête en arrière, les bras étroitement serrés sur sa large poitrine, tandis qu’un amer sourire crispait ses lèvres.

 

« Monsieur Wilson, dit-il, si les Indiens venaient vous faire prisonnier, vous, votre femme et vos enfants, et prétendaient vous tenir toute la vie à labourer et à faire venir le maïs pour eux, croiriez-vous de votre devoir de rester dans la condition à laquelle vous seriez appelé ? J’imagine plutôt que le premier cheval errant qui vous tomberait sous la main, vous semblerait une suggestion de la Providence ; – qu’en dites-vous ? »

 

Le petit vieillard ouvrit de grands yeux à cette espèce d’apologue ; il n’était pas grand raisonneur, mais il avait du moins ce qui manque à tant de logiciens sur ce sujet spécial, – le bon sens de savoir se taire, quand on n’a rien de bon à dire. Il se mit à caresser son parapluie, et à en aplatir soigneusement toutes les rides, émettant de temps à autre quelques observations générales.

 

« Vous savez bien, Georges, que j’ai toujours été de vos amis ; ce que j’en dis est pour votre bien. Il me semble vraiment que vous courez de terribles risques ! Vous ne pouvez espérer réussir. Si vous êtes pris, ce sera cent fois pis qu’avant : on vous maltraitera, et, après vous avoir tué à moitié, ou vous vendra au Sud, en bas de la rivière.

 

– Je sais tout cela, monsieur Wilson. Je cours des risques ; mais je me tiens prêt. Il ouvrit son surtout, et montra deux pistolets et un couteau-poignard. Jamais je n’irai dans le Sud. Non ! si les choses en viennent là, j’aurai toujours le moyen de conquérir six pieds de terre libre, – première et dernière possession que je réclamerai jamais du Kentucky.

 

– Vraiment, Georges, vous êtes dans une disposition d’esprit alarmante ! Vous parlez en désespéré. J’en suis chagrin ! Songez que vous allez violer les lois de votre pays.

 

– Encore mon pays ! – monsieur Wilson, vous avez un pays, vous ! mais moi et mes pareils, nés de mères esclaves, quel pays avons-nous ? quelles lois y a-t-il pour nous ? Nous ne les faisons pas – nous ne les votons pas – nous n’y sommes pour rien. – En revanche, elles nous écrasent, et nous courbent à terre. N’ai-je pas entendu vos discours du 4 juillet[25] ? Ne dites-vous pas à tous, une fois l’an, que les gouvernements tiennent leur juste pouvoir du consentement des gouvernés ? Un homme qui entend ces choses ne saurait s’empêcher de penser, de rapprocher les protestations des actes, et de voir ce qui en ressort. »

 

La nature de M. Wilson se pouvait comparer à une balle de coton : elle était molle, douce, sans consistance, et embrouillée. Il plaignait réellement Georges de tout son cœur ; il avait une nuageuse perception des sentiments qui l’agitaient ; mais il croyait de son devoir de lui dire de bonnes paroles, avec une insupportable opiniâtreté.

 

« Georges, c’est mal ; je dois vous conseiller, en ami, de ne pas vous jeter dans ces idées-là. Elles sont malsaines, très-malsaines pour les gens de votre sorte. » M. Wilson s’assit devant une table, et se mit à mâchonner nerveusement la poignée de son parapluie.

 

« Maintenant, monsieur Wilson, dit Georges en s’avançant et s’asseyant résolument en face de lui, regardez-moi, s’il vous plaît. Ne suis-je pas ici un homme tout comme vous ? Voyez ma figure, voyez mes mains, voyez toute ma personne, et le jeune homme se leva d’un air fier. Pourquoi ne serais-je pas un homme aussi bien que qui que ce soit ? Écoutez, monsieur Wilson, ce que j’ai à vous dire. J’avais un père, – un de vos gentilshommes du Kentucky, – qui ne m’a pas jugé digne d’être mis à part de ses chiens et de ses chevaux ; qui n’a pas même songé à me préserver d’être vendu après sa mort pour libérer la propriété. J’ai vu ma mère mise à l’encan, elle et ses sept enfants : ils ont été vendus sous ses yeux, un à un, tous à des acquéreurs différents, et j’étais le plus jeune. Elle vint et s’agenouilla devant mon ancien maître, le suppliant de l’acheter avec moi, afin qu’il lui restât du moins un enfant : il la repoussa d’un coup de sa lourde botte. Je le vis, et j’entendis pour la dernière fois les cris et les gémissements de la pauvre femme, comme il m’attachait au cou de son cheval pour m’emmener chez lui.

 

– Et après ?

 

– Après, mon maître fit des échanges, et acheta ma sœur aînée ; une douce et pieuse fille – de l’Église des Anabaptistes, – et aussi belle que l’avait été ma pauvre mère, bien élevée aussi, et de bonnes mœurs. Je me réjouis d’abord qu’on l’eût achetée ; c’était pour moi une compagne, une amie. Mais je ne tardai pas à en être fâché. Je me suis tenu à la porte, monsieur, et je l’ai entendu fouetter ; chaque coup me coupait le cœur au vif, et je ne pouvais rien pour elle ! On la fouettait, monsieur, parce qu’elle voulait mener une vie honnête, une vie chrétienne, interdite par vos lois à la pauvre fille esclave. Enfin, je la vis enchaînée avec le troupeau d’un marchand d’hommes, et expédiée au marché de la Nouvelle-Orléans : – et cela uniquement parce qu’elle s’obstinait dans son honnêteté. – Depuis lors je n’en ai plus rien su. Je grandis, – durant de longues années, – sans père, ni mère, ni sœur ; sans une âme qui s’intéressât à moi plus qu’à un chien : fouetté, grondé, affamé ! Oui, monsieur, j’ai eu souvent si grand’faim que j’étais trop heureux de ramasser les os qu’on jetait à la meute ; et pourtant, quand, tout petit garçon, je veillais et pleurait la nuit, ce n’était pas de faim, ce n’était pas à cause du fouet. Non ! je pleurais ma mère et mes sœurs ; je pleurais de n’avoir pas sur terre un ami qui m’aimât. Je n’avais jamais connu ni paix, ni consolation : jamais on ne m’avait adressé un mot affectueux, jusqu’au jour où j’allai travailler dans votre fabrique, monsieur Wilson. Vous me traitiez humainement ; vous m’encouragiez à bien faire, à apprendre à lire, à écrire, à m’essayer à quelque chose, et Dieu sait quelle reconnaissance je vous en garde ! Ce fut alors que je connus ma femme ; vous l’avez vue, vous savez si elle est belle ! Quand j’appris qu’elle m’aimait, quand je l’épousai, je ne pouvais croire à mon bonheur ! je ne me sentais pas de joie. Et monsieur, son cœur est encore plus beau que son visage. Eh bien ! voilà que, tout au travers, survient mon maître qui m’enlève à mon ouvrage, à mes amis, à tout ce que j’aime, qui me broie et m’enfonce jusqu’aux lèvres dans la boue. Et pourquoi ? parce que, dit-il, j’ai oublié qui j’étais, et qu’il m’apprendra que je ne suis qu’un nègre ! Ce n’est pas tout ; il se jette entre ma femme et moi, il me commande de l’abandonner pour aller vivre avec une autre. Et vos lois qui donnent la puissance de faire tout cela à la face de Dieu et des hommes ! Prenez-y garde, monsieur Wilson, il n’y a pas une seule de ces choses qui ont brisé le cœur de ma mère, de ma sœur, de ma femme et de moi, que vos lois ne sanctionnent et ne permettent à tout homme de faire dans le Kentucky, sans que personne puisse lui dire non ! Appelez-vous ces lois les lois de mon pays ? Je n’ai pas de pays, monsieur, pas plus que je n’ai de père ! C’est un pays que je vais chercher. Quant au vôtre, je ne lui demande rien que de me laisser passer. Si j’arrive au Canada, dont les lois m’avouent et me protègent, le Canada sera mon pays, et j’obéirai à ses lois. Mais si quelqu’un essaye de m’arrêter, malheur à lui ! car je suis désespéré. Je combattrai pour ma liberté jusqu’au dernier souffle. Vous honorez vos pères d’en avoir fait autant ; ce qui était juste pour eux, l’est aussi pour moi. »

 

Ce récit, fait tantôt assis, tantôt debout, en marchant de long en large dans la chambre, accompagné de pleurs, de regards flamboyants, de gestes énergiques, était plus que n’en pouvait endurer le paisible et bon naturel du digne homme auquel il s’adressait : il tira de sa poche un grand foulard jaune, et s’essuya la figure de toutes ses forces.

 

« Dieu les confonde ! s’écria-t-il tout à coup. Ne l’ai-je pas toujours dit ! – l’ancienne malédiction infernale ! je ne voudrais pourtant pas jurer ! Eh bien, allez de l’avant, Georges, allez de l’avant ! mais soyez prudent, mon garçon : ne tirez sur personne, Georges, à moins que… mais non… il vaudrait mieux ne pas tirer, je crois. Moi, je ne viserais pas, à votre place. Où est votre femme, Georges ? » Il se leva, en proie à une agitation nerveuse, et se promena dans la chambre.

 

« En fuite, monsieur, – partie avec son enfant dans ses bras ; – pour aller Dieu seul sait où ! – vers l’étoile polaire ! et quand nous nous reverrons, si nous nous revoyons jamais, c’est ce qu’aucune créature ne peut dire.

 

– Est-ce possible ? en fuite ! de chez de si bons maîtres, d’une si bonne famille !

 

– Les meilleures familles s’endettent, et les lois de notre pays les autorisent à enlever l’enfant du sein de sa mère, et à le vendre, pour payer les dettes du maître, dit Georges avec amertume.

 

– Bien ! bien ! reprit l’honnête fabricant en fouillant dans sa poche. Je n’agis peut-être pas d’accord avec mon jugement ; ma foi, tant pis ! je ne veux pas écouter mes scrupules… tenez, Georges ! Et tirant de son portefeuille une liasse de billets, il les lui présenta.

 

– Non, mon bon monsieur ; vous avez déjà fait beaucoup pour moi, et je craindrais de vous attirer quelque ennui. J’ai assez d’argent, j’espère, pour me conduire jusqu’où il me faut aller.

 

– Non, non, Georges, prenez. L’argent est d’un grand secours partout ; on n’en saurait trop avoir, quand on l’a honnêtement. Prenez-le, prenez, – je vous en pris, mon garçon.

 

– Je l’accepte, monsieur, à la condition de vous le rendre un jour.

 

– Et maintenant, Georges, dites-moi : combien de temps comptez-vous voyager ainsi ? ni loin, ni longtemps, j’espère. Le coup est bien monté, mais trop hardi. Et ce nègre, qui est-il ?

 

– Un homme sûr, qui s’est enfui au Canada, il y a plus d’un an. Il apprit là-bas, par ouï-dire, que, furieux de sa fuite, son maître avait fait fouetter sa pauvre vieille mère ; et il a refait tout le chemin pour venir la consoler, et courir la chance de la ramener avec lui.

 

– L’a-t-il pu ?

 

– Pas encore ; il a rôdé autour de l’habitation, mais sans pouvoir trouver son heure. En attendant, il m’accompagne jusque dans l’Ohio ; là il me remettra aux mains d’amis qui l’ont aidé ; puis il reviendra chercher sa mère.

 

– C’est dangereux, très-dangereux, » dit le vieillard.

 

Georges se redressa et sourit dédaigneusement. M. Wilson l’examinait de la tête aux pieds avec une naïve surprise.

 

« Georges, quelque chose vous a rendu tout autre ; vous n’êtes plus le même : vous portez le front haut, vous parlez, vous agissez.

 

– C’est que je suis libre, répliqua Georges avec orgueil. Oui, monsieur, pour la dernière fois j’ai dit « maître » à un homme. Je suis libre.

 

– Prenez garde ! ce n’est pas sûr – vous pouvez être repris.

 

– Tous les hommes sont égaux et libres dans la tombe, si l’on en vient là, monsieur Wilson.

 

– Je suis abasourdi de votre audace ! descendre ici ! à la taverne la plus voisine !

 

– Précisément ; la chose est si hardie, la taverne si proche, qu’ils n’y penseront pas : ils me chercheront plus loin. Vous-même aviez peine à me reconnaître. Le maître de Jim n’habite pas ce comté ; il n’y est pas connu. Et quant à Jim, toute recherche est abandonnée. Personne ne s’avisera, je pense, de m’arrêter d’après le signalement.

 

– Mais, dit avec hésitation M. Wilson, la marque… dans votre main ? »

 

Georges tira son gant, et montra une cicatrice récente : « Dernière preuve de l’estime de M. Harris, reprit-il. Il y a une quinzaine qu’il se mit en tête de m’en gratifier, parce qu’il me soupçonnait, disait-il, de vouloir m’enfuir. Cela donne l’air intéressant, n’est-ce pas ? et il remit son gant.

 

– Mon sang se glace rien que de penser à votre position, Georges, à vos périls !

 

– Le mien s’est glacé bien longtemps, monsieur Wilson, pendant des années. Maintenant, il brûle mes veines. » Il continua, après un moment de silence. « J’ai vu que vous m’aviez reconnu ; j’ai voulu vous parler, de peur que votre surprise ne me décelât. Je pars demain matin avant l’aube ; demain soir j’espère dormir sain et sauf dans l’Ohio. Je voyagerai de jour, m’arrêterai dans les meilleurs hôtels, et dînerai à table d’hôte avec les seigneurs et maîtres du pays. Au revoir, monsieur ; si vous entendiez dire que je suis pris, tenez pour certain que je suis mort ! »

 

Georges, droit et ferme comme un roc, tendit d’un air de prince la main à M. Wilson, qui la lui serra cordialement. Après avoir renouvelé toutes ses recommandations de prudence, le petit homme prit son parapluie, et se mit en devoir de sortir, tâtonnant gauchement sa route.

 

Georges le regardait s’en aller d’un air pensif ; tout à coup une lueur lui traversa l’esprit – il le rappela.

 

« Monsieur Wilson, encore un mot. »

 

Le vieillard rentra ; comme auparavant, Georges referma la porte à clef ; puis il resta rêveur et irrésolu, les yeux fixés à terre. Enfin, relevant la tête avec effort, il dit :

 

« Monsieur Wilson, vous vous êtes montré chrétien dans la façon dont vous m’avez traité. – J’ai à vous demander un dernier acte de charité chrétienne.

 

– Parlez, Georges.

 

– Eh bien, monsieur, – ce que vous avez dit est vrai : je cours un effroyable risque ! Il n’y a pas une âme sur terre qui s’inquiète que je vive ou meure, ajouta-t-il en respirant péniblement, et parlant avec peine. – Je serai jeté dehors à coups de pied, enterré comme un chien, et personne n’y pensera le jour d’après, – personne que ma pauvre femme ! Elle pleurera, elle, – le cœur navré. Si vous pouviez seulement trouver moyen de lui faire parvenir cette épingle. Elle me l’a donnée en présent à la Noël dernière. Pauvre âme ! Rendez-la-lui, et dites-lui que je l’ai aimée jusqu’à la fin. Le ferez-vous ? le voulez-vous ? ajouta-t-il avec vivacité.

 

– Oui, certes. – Pauvre garçon ! dit le vieillard prenant l’épingle, les yeux humides et la voix chevrotante.

 

– Dites-lui une chose, reprit Georges, c’est que mon dernier vœu est qu’elle aille au Canada. Peu importe que sa maîtresse soit bonne ; – peu importe qu’elle-même soit attachée à la maison ; qu’elle n’y retourne pas, – car l’esclavage finit toujours par la misère. Dites-lui d’élever notre fils en homme libre, afin qu’il ne souffre pas comme j’ai souffert. Vous le lui direz, n’est-ce pas, monsieur Wilson ?

 

– Oui, Georges ; mais vous ne mourrez pas, j’espère. Prenez courage. – Vous êtes un brave garçon ! Fiez-vous au Seigneur, Georges. Je souhaiterais de toute mon âme que vous en fussiez hors sain et sauf.

 

– Y a-t-il un Dieu à qui se fier ? dit Georges, avec un amer désespoir qui coupa court aux exhortations du vieillard. Oh ! j’ai vu des choses, toute ma vie, qui m’ont fait douter qu’il y eût un Dieu. Les chrétiens ne savent pas de quel œil nous voyons leurs actes ! Il y a un Dieu pour vous, mais pour nous ?…

 

– Oh ! ne dites pas cela, mon garçon ! dit le brave homme en sanglotant ; ne le pensez pas ! Il y a un Dieu pour tous. Les nuages et les ténèbres l’environnent, mais la justice et la droiture habitent près de son trône. Il y a un Dieu, Georges, croyez-le bien ; croyez en lui, et il vous secourra, j’en suis sûr. Tout sera redressé, – dans cette vie, ou dans l’autre. »

 

La piété sincère, la bienveillance réelle du bon vieillard lui prêtaient de l’autorité, de la dignité. Georges suspendit sa marche impétueuse, demeura pensif un moment, et dit d’une voix calme :

 

« Merci ! merci de m’avoir parlé ainsi. J’y songerai. »

 

CHAPITRE XIII

Incidents d’un commerce légal.


On a ouï dans Rama des cris, des lamentations, des pleurs et de grands gémissements : – Rachel pleurant ses enfants et ne voulant pas être consolée, parce qu’ils ne sont plus.

 

SAINT MATHIEU, chap. II, verset 18.

 

M. Haley et Tom roulaient cahin caha, absorbés dans leurs réflexions. C’est chose merveilleuse que la variété qui se peut rencontrer dans les réflexions de deux hommes, assis côte à côte sur la même banquette, pourvus des mêmes organes, ayant de même des yeux, des oreilles, des mains, et voyant passer devant eux les mêmes objets.

 

M. Haley, par exemple, pensa d’abord à la taille de Tom, à sa largeur, à sa hauteur, à ce qu’il pourrait valoir, s’il était tenu gras et en bon état, lorsqu’il le produirait au marché. Il pensa ensuite à la manière dont il assortirait sa marchandise ; à la valeur approximative d’hommes, de femmes, d’enfants, qu’il se proposait d’acheter pour composer une troupe d’élite. Puis il fit un retour sur lui-même, et s’applaudit de son humanité. Tandis que ses confrères « garrottaient » leurs nègres, lui, se contentait de leur mettre les fers aux pieds, leur laissant le libre usage de leurs mains, pourvu qu’ils n’en abusassent pas. Il soupira sur l’ingratitude de l’humaine nature ; car il soupçonnait Tom de ne pas apprécier tant d’égards. Que de fois n’avait-il pas été dupe des nègres qu’il avait le mieux traités ! aussi s’étonnait-il d’être resté si bon.

 

Quant à Tom, il pensait à quelques paroles d’un vieux livre, passé de mode, qui lui revenaient en mémoire : « Nous n’avons point ici-bas de cité durable, mais nous cherchons la cité à venir. C’est pourquoi Dieu lui-même ne dédaigne pas d’être appelé notre Dieu ; car il nous a préparé une demeure éternelle. » Ces paroles d’un ancien volume, recueillies par des hommes ignorants, illettrés, ont de tout temps, grâce à je ne sais quelle puissante magie, exercé un étrange pouvoir sur l’esprit des pauvres et des humbles. Elles remuent l’âme jusque dans ses profondeurs ; elles réveillent, comme le son du clairon, le courage, l’énergie, l’enthousiasme ; elles dissipent les ténèbres du désespoir et de la mort.

 

M. Haley tira de sa poche différents journaux, et se mit à parcourir les annonces avec un intérêt profond. Peu exercé dans l’art de la lecture, il avait adopté une sorte de récitatif à demi-voix, appel de ses yeux à ses oreilles. Il récita sur ce ton le paragraphe suivant :

 

« À la requête des exécuteurs testamentaires,

 

VENTE PAR AUTORITÉ DE JUSTICE. – NÈGRES. – « Par ordre de la cour, il sera vendu, le mardi 20 février, devant la porte du palais de justice, dans le village de Washington (Kentucky), les nègres dénommés ci-après : – Agar, âgée de 60 ans ; John, âgé de 30 ans ; Ben, âgé de 21 ans ; Saül, de 25 ans ; Albert, âgé de 14 ans. Ladite vente au bénéfice des créanciers de la succession de Jesse Blutchford, écuyer.

 

THOMAS FLINT, SAMUEL MORICE, exécuteurs. »

 

« J’y aurai l’œil, dit-il à Tom, faute de quelque autre à qui parler. Vois-tu, nègre, je veux monter un assortiment d’articles de choix, pour les conduire là-bas avec toi. Cela te fera de la société ; cela t’aidera à passer le temps. Nous irons d’abord tout droit à Washington ; là, je te camperai en prison, pendant que j’irai expédier mon affaire. »

 

Tom reçut cette agréable nouvelle avec une quiétude parfaite, se demandant seulement, au fond du cœur, si ces pauvres malheureux avaient des femmes et des enfants, et s’ils souffraient, comme lui, d’en être séparés. Il faut avouer aussi que la perspective d’être campé en prison ne pouvait sourire à un pauvre diable, qui s’était piqué toute sa vie de la plus stricte droiture. Oui, Tom était fier de sa probité, n’ayant pas beaucoup d’autres sujets d’orgueil. S’il eût appartenu aux plus hautes classes de la société, peut-être n’en eût-il pas été réduit là.

 

Cependant le jour s’écoula, et le soir vit Haley et Tom confortablement casés dans Washington, l’un à l’hôtel, et l’autre à la prison.

 

Le lendemain, vers onze heures, une foule mélangée se pressait sur les marches du palais de justice, fumant, chiquant, crachant, jurant, causant, selon les goûts et l’humeur de chacun, en attendant que la vente commençât.

 

Les hommes et les femmes à vendre, groupés à part, se parlaient à voix basse. La négresse Agar, en tête de la liste, était de pure race africaine, traits et taille. Elle pouvait avoir soixante ans, mais le dur travail et la maladie l’avaient faite plus vieille. Elle était à demi-aveugle et percluse de rhumatismes ; à ses côtés se tenait son dernier fils, Albert, alerte et intelligent garçon de quatorze ans, le seul qui eût survécu d’une nombreuse famille, que la mère avait vu vendre successivement sur les marchés du Sud. Cramponnée de ses deux mains au jeune homme, elle regardait avec effroi quiconque s’approchait pour l’examiner.

 

« N’ayez peur, tante Agar, dit le plus vieux nègre, j’ai parlé de lui à massa Thomas, et il tâchera de vous vendre en un lot, tous deux ensemble.

 

– Ne me faites pas passer pour vieille et bonne à rien, dit-elle avec véhémence. Je sais faire la cuisine, fourbir, récurer. Je vaux l’argent, si on n’en demande pas trop. – Dites-leur, dites-leur donc ! » ajouta-t-elle avec vivacité.

 

Haley se fraya un chemin dans le groupe, alla droit au vieux, lui tira la mâchoire inférieure, examina l’intérieur de sa bouche, lui toucha les dents une à une, le fit se redresser, s’étendre, se courber, et exécuter diverses évolutions, pour juger du jeu des muscles. Il passa ensuite à un autre, qu’il soumit à la même épreuve. Arrivé enfin devant le jeune garçon, il tâta ses bras, lui ouvrit les mains, regarda ses doigts, et lui commanda de sauter, afin de faire preuve d’agilité.

 

« Il ne sera pas vendu sans moi, dit la vieille avec passion. – Lui et moi ne faisons qu’un lot. Je suis forte, allez, maître ! – Je puis faire des masses d’ouvrage… des tas… maître !

 

– Sur les plantations ? reprit Haley avec un regard de dédain : bonne histoire ! » Et satisfait de son examen, il s’éloigna les deux mains dans ses poches, son cigare à la bouche, et son chapeau de côté, attendant le moment d’agir.

 

« Qu’en pensez-vous ? dit un homme qui avait suivi Haley pendant son inspection, comme pour s’éclairer de son expérience.

 

– Je verrai… je crois que je pousserai les plus jeunes, et l’enfant, répliqua-t-il.

 

– Mais on ne veut le vendre qu’avec la vieille, dit l’autre.

 

– Ce sera dur à arracher ! la vieille n’est qu’un tas d’os ; elle ne vaut pas le sel qu’elle mangera.

 

– Vous ne mettriez donc pas dessus ?

 

– Quelque sot ! Elle est plus d’à moitié aveugle, toute bancroche de rhumatismes, et imbécile, par-dessus le marché.

 

– Il y en a pourtant qui achètent ces vieilles-là, et qui affirment qu’elles ont la vie dure, et qu’on en peut tirer meilleur parti qu’on ne croirait, dit le questionneur d’un ton réfléchi.

 

– Ce ne sera toujours pas moi ; je n’en voudrais pas quand on m’en ferait présent. C’est vu, d’ailleurs.

 

– Eh bien ! ce serait tout de même une manière de pitié de l’acheter avec son fils ; elle y tient trop ; elle ne pourra pas s’en passer. Supposons qu’on la crie au rabais ?

 

– C’est bon pour ceux qui ont de l’argent à perdre. Moi, je mettrai l’enchère sur le garçon : il y a chance de le vendre à un planteur ; mais je n’entends pas m’embarrasser de la vieille : non, pas même si on me la donnait pour rien.

 

– Elle prendra le chagrin à cœur, dit l’autre.

 

– Probable, » reprit le marchand avec indifférence.

 

Un bourdonnement confus interrompit la conversation ; le crieur, gros homme, important et affairé, s’ouvrit avec ses coudes un chemin dans la foule. La vieille retint son souffle, et attira instinctivement l’enfant à elle.

 

« Tiens-toi près de mère, Albert, tout près, – entends-tu ?… Tout à l’heure l’homme nous mettra ensemble à la criée.

 

– J’ai peur que non, mère, dit le jeune garçon.

 

– Il le faut, enfant ; ils savent bien que je ne peux pas vivre sans toi, » dit la vieille avec véhémence.

 

Le crieur annonça, d’une voix de stentor, que la vente allait commencer. La foule s’écarta : l’enchère était ouverte. Les hommes furent adjugés à des prix qui prouvaient que la marchandise était demandée, et les cours bien tenus ; deux échurent en partage à Haley.

 

« Allons, jeune homme ! dit le crieur, touchant l’enfant de son marteau, debout, et montre-nous la souplesse de tes rouages !

 

– Oh ! mettez-nous tous deux ensemble, maître ! – ensemble, s’il vous plaît ! dit la vieille, se cramponnant à son fils.

 

– Lâche donc ! cria l’homme, comme il détachait rudement les mains de la femme : tu viendras en dernier, toi ! Allons ! saute, moricaud ! » Il poussa l’enfant vers les tréteaux. Un gémissement sourd et plaintif s’éleva derrière lui : le jeune garçon hésita, se retourna ; – mais les minutes étaient comptées, et chassant du revers de sa main les larmes de ses grands yeux, il s’élança sur l’estrade.

 

Sa taille svelte, ses membres agiles, sa figure intelligente, provoquèrent aussitôt une vive concurrence ; une demi-douzaine d’enchères assaillirent à la fois les oreilles du crieur. Le sujet de la contestation, anxieux, effaré, regardait de côté et d’autre, pendant que les offres se succédaient, – tantôt ici, tantôt là, – jusqu’à ce que retomba le marteau levé. Il appartenait à Haley. On le poussa vers son nouveau maître. Il s’arrêta un moment à regarder sa pauvre vieille mère, qui, tremblant de tous ses membres, tendait vers lui ses mains défaillantes.

 

« Achetez-moi aussi, maître ! pour l’amour béni du Seigneur, achetez-moi !… Si vous ne m’achetez pas, je mourrai !

 

– Tu pourras bien mourir si tu m’y prends ! dit le marchand ; non, non ! » Il tourna sur les talons.

 

L’enchère de la pauvre créature ne fut pas de longue durée ; l’homme qui s’était adressé à Haley, et qui ne semblait pas dépourvu de compassion, l’acheta pour presque rien, et les spectateurs commencèrent à se disperser.

 

Les tristes victimes qui avaient habité le même lieu, pendant des années, s’assemblèrent autour de la pauvre mère, dont l’angoisse faisait mal à voir.

 

« Pouvaient-ils donc pas m’en laisser un ?… Le maître a toujours dit que j’en aurais un ; – il l’a dit ! répétait-elle encore et encore d’une voix brisée.

 

– Faut avoir confiance au Seigneur, tante Agar, reprit tristement le plus vieux de la troupe.

 

– À quoi sert ? dit-elle en sanglotant avec amertume.

 

– Mère ! mère ! ne te désole pas, s’écria l’enfant : ils disent que tu es tombée à un bon maître.

 

– Je n’ai souci qu’il soit bon ou méchant ! – tout m’est égal ! Oh, Albert ! mon garçon ! le dernier que j’ai nourri ! Seigneur bon Dieu ! comment ferai-je !…

 

– Allons, emmenez-la donc ! que quelqu’un l’emmène, dit Haley sèchement ; ça ne fait de bien ni à elle, ni aux autres de la laisser brailler sur ce ton ! » Les plus âgés des assistants parvinrent, moitié par persuasion, moitié par force, à détacher la pauvre créature du fruit de ses entrailles, et la conduisirent au chariot de son nouveau maître, en s’efforçant de la consoler.

 

« À notre tour maintenant ! » dit Haley. Il rassembla ses trois emplettes, et tira de son surtout une provision de menottes, qu’il assujettit solidement autour de leurs poignets. Une longue chaîne, passée dans les anneaux, lui servit à les chasser devant lui jusqu’à la prison.

 

Peu de jours après, le marchand s’installait à bord d’un des bateaux de l’Ohio, avec ses propriétés, commencement de la cargaison de choix qu’il devait compléter, en recueillant, sur différents points de la rive, les marchandises que lui, ou ses agents, y tenaient en réserve.

 

La Belle-Rivière, l’un des plus beaux et des meilleurs bateaux qui aient jamais sillonné les eaux du même nom[26], descendait gaiement le courant, sous un ciel lumineux. Les étoiles et les bandes du pavillon de la libre Amérique se déployaient et flottaient dans l’air. De belles dames, de beaux messieurs, se promenaient et causaient sur le pont, jouissant d’une radieuse journée. Tous étaient pleins de vie, dispos, joyeux ; tous, excepté la troupe de Haley, qui, emmagasinée avec d’autre fret dans l’entrepont, ne semblait pas apprécier ses divers privilèges : amassés en un tas, les nègres se parlaient à voix basse.

 

« Hé ! enfants, dit Haley se frottant les mains, j’espère que vous vous tenez le cœur en joie ! Pas de sournoiseries ; je ne les aime pas, voyez-vous ! Le nez au vent, et la bouche riante, garçons ! Conduisez-vous bien avec moi, je me conduirai bien avec vous. »

 

Les esclaves répondirent par l’invariable : « Oui, maître, » qui, de temps immémorial, est le mot d’ordre de la pauvre Afrique : mais ils n’en devinrent pas plus allègres. Ils avaient certains préjugés au sujet des mères, des femmes, des enfants, qu’ils avaient vus pour la dernière fois. Et, bien que ceux « qui les pressuraient exigeassent d’eux de la gaieté, » elle ne pouvait naître sur l’heure. « J’ai une femme ! dit l’article inscrit sous le nom de « John, âgé de trente ans : » il posa sa main enchaînée sur le genou de Tom ; elle ne sait pas un mot de tout ceci, la pauvre créature !

 

– Où demeure-t-elle ? demanda Tom.

 

– Dans une taverne, ici près, au bas de la rivière. Si je pouvais seulement la voir encore une fois en ce monde ! »

 

Pauvre John ! c’était un souhait bien naturel ; et ses larmes coulaient tout aussi naturellement que celles d’un blanc. Un profond soupir s’exhala du cœur navré de Tom, et il essaya, en son humble guise, de le réconforter.

 

Dans la cabine au-dessus étaient assis des pères, des mères, des maris avec leurs femmes : de joyeux enfants couraient, sautaient, tourbillonnaient alentour, comme autant de gais papillons ! La vie coulait à pleins bords facile et douce.

 

« Oh ! maman, dit un petit garçon qui remontait de l’étage inférieur, il y a un marchand de nègres à bord, et il a là-bas quatre ou cinq esclaves.

 

– Pauvres créatures ! reprit la mère d’un ton moitié chagrin, moitié indigné.

 

– Qu’est-ce qu’il y a ? dit une autre dame.

 

– De pauvres esclaves dans l’entrepont.

 

– Et ils sont enchaînés ! reprit l’enfant.

 

– C’est une honte pour notre pays, qu’on y voie de telles choses ! s’écria une troisième femme.

 

– Oh ! il y a beaucoup à dire pour et contre, reprit une belle dame occupée à coudre à la porte du salon, tandis que son petit garçon et sa petite fille jouaient devant elle. Je suis allée dans le Sud, et je dois dire que les nègres me paraissent plus heureux, sous tous les rapports, que s’ils étaient libres.

 

– Quelques-uns peut-être, sous certains rapports ; reprit la personne qui avait provoqué cette réponse : selon moi, la plus terrible plaie de l’esclavage, c’est l’outrage fait aux sentiments et aux affections, la séparation des familles, par exemple.

 

– C’est là une mauvaise chose, assurément, dit l’autre, élevant en l’air une petite robe d’enfant qu’elle venait d’achever, et examinant avec attention les garnitures, mais j’imagine que cela n’arrive pas souvent.

 

– Très-souvent, au contraire, reprit la première avec vivacité ; j’ai vécu des années au Kentucky et dans la Virginie, et j’y ai vu des scènes à fendre le cœur. Supposons, madame, que vos deux enfants que voilà vous fussent enlevés et vendus ?

 

– Nous ne pouvons comparer notre manière de sentir à celle de ces gens-là, dit la dame, assortissant des laines sur ses genoux.

 

– Vous ne les connaissez pas, pour en parler ainsi, dit la première avec chaleur. Je suis née et j’ai été élevée parmi eux. Je sais qu’ils sentent aussi vivement, et peut-être plus vivement que nous.

 

– En vérité ? bâilla la dame. Elle regarda par la fenêtre de la cabine, et répéta pour conclusion : Malgré tout, je les crois plus heureux que s’ils étaient libres.

 

– L’intention de la Providence est sans aucun doute que la race africaine soit asservie, – tenue en état d’infériorité, reprit un membre du clergé, grave personnage, vêtu de noir, assis en dehors de la cabine : « Maudit soit Canaan ; il sera serviteur des serviteurs. » L’Écriture le dit.

 

– Êtes-vous sûr, mon cher, que ce texte dise ce que vous lui faites dire, demanda un grand homme, qui se tenait debout à côté.

 

– Sans nul doute. Il a plu à la Providence, pour quelque impénétrable dessein, de condamner cette race au servage pendant des siècles. Il ne nous appartient pas d’opposer notre opinion aux décrets du Seigneur.

 

– En ce cas, allons de l’avant, et achetons des nègres, dit l’homme, puisque la Providence le veut. N’êtes-vous pas de cet avis, mon cher ? Il se tourna vers Haley qui, les mains dans ses poches, près du poêle, écoutait attentivement la conversation. Oui, poursuivit-il, nous devons tous nous résigner aux décrets de la Providence. Les nègres doivent être vendus, asservis, troqués ; ils sont faits pour cela, comme nous pour les acheter. – C’est un point de vue tout à fait tranquillisant ; qu’en dites-vous, mon cher ? demanda-t-il à Haley.

 

– Je n’y ai jamais pensé, répliqua le marchand. Je n’en pourrais pas tant dire que ce monsieur. Je ne suis pas savant, moi. J’ai pris ce commerce pour amasser du bien ; et s’il y a quelque chose à redire, ma foi ! j’ai calculé que j’aurais toujours le temps de me repentir. Vous comprenez.

 

– Et à présent, vous vous en épargnerez la peine, n’est-ce pas ? Voyez ce que c’est que de connaître l’Écriture ! si seulement vous aviez étudié votre Bible, comme ce saint homme, vous sauriez de quoi il retourne, et vous vous seriez économisé une foule de tracas. Vous n’auriez eu qu’à dire : « Maudit soit !… » Comment donc l’appelez-vous ? – et tout marchait comme sur des roulettes. »

 

L’étranger, qui n’était autre que l’honnête éleveur de bestiaux, avec lequel nous avons déjà fait connaissance dans la taverne du Kentucky, s’assit et se mit à fumer, tandis qu’un sourire narquois contractait sa longue et maigre figure.

 

Un jeune passager, d’une physionomie aimable et intelligente, intervint : « Ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le-leur aussi de même. » – Il me semble, ajoutait-il, que c’est là un passage de la sainte Écriture, tout aussi bien que « maudit soit Canaan. »

 

– Le texte en paraît pour le moins aussi clair à des ignorants comme nous, » dit l’éleveur, en lançant des bouffées de fumée volcaniques.

 

Le jeune homme allait en dire plus, mais le bateau s’arrêta. Selon l’usage, tous les passagers se précipitèrent vers la proue, pour voir où l’on abordait.

 

« Ce sont deux façons de pasteurs, pas vrai ? » demanda l’éleveur à l’un des hommes qui débarquaient.

 

L’autre fit de la tête un signe affirmatif.

 

Au moment où les roues de la machine cessaient de battre l’eau, une négresse s’élança de la rive sur l’étroite planche, se fit jour à travers la foule, et gagnant l’entrepont, jeta ses deux bras autour de l’article infortuné, classé sous le titre de « John, âgé de trente ans. » Ses pleurs, ses sanglots le revendiquaient pour mari.

 

Mais qu’est-il besoin de redire l’histoire si souvent contée, – répétée chaque jour, – de liens brisés, de cœurs au désespoir, – du faible exploité par le fort ? Ne se renouvelle-t-elle pas sans cesse ? Ne crie-t-elle pas assez haut aux oreilles de celui qui entend, bien qu’il se taise ?

 

Le jeune homme, qui avait plaidé la cause de Dieu et de l’humanité, contemplait cette scène. Il se tourna vers Haley.

 

« Mon ami, dit-il d’une voix émue, comment pouvez-vous, comment osez-vous faire ce trafic impie ?… Regardez ces pauvres créatures ! me voilà ici, moi, tout joyeux d’aller retrouver au logis ma femme et mon enfant. Et la même cloche qui m’annonce que je vais me rapprocher d’eux, sonne pour cet homme et pour sa femme le glas de la séparation ! Un jour, soyez-en sûr, Dieu vous demandera compte de ceci. »

 

Le marchand silencieux se détourna.

 

« Je dis, mon cher, reprit l’éleveur en lui touchant le coude, qu’il y a ministre et ministre. Celui-ci ne m’a pas l’air de pouvoir digérer le « maudit soit Canaan ! »

 

Haley poussa un grognement inquiet.

 

« Et ce qu’il y a de pis, poursuivit l’autre, c’est que le Seigneur lui-même pourrait fort bien s’en scandaliser, quand vous en viendrez, comme nous tous, à régler vos comptes avec lui, un de ces jours. »

 

Haley marcha d’un air pensif jusqu’à l’autre bout du bateau.

 

« Si je réalise d’assez beaux bénéfices sur une ou deux de mes prochaines opérations, pensa-t-il, je me retirerai cette année. Le métier devient dangereux. » Il tira son agenda, et se mit à additionner ses comptes ; spécifique très-efficace pour une conscience troublée, et à l’usage de beaucoup d’autres négociants que M. Haley.

 

Le bateau s’écarta fièrement de la rive, et tout reprit son joyeux cours. Les hommes recommencèrent à causer, à lire, à fumer, les femmes à coudre, les enfants à jouer, et les roues à tourner de plus belle.

 

Un jour que le bateau avait mis en panne devant une petite ville du Kentucky, Haley se rendit à terre pour affaire de négoce.

 

Tom, à qui ses fers permettaient de se mouvoir dans un étroit circuit, s’était rapproché du bord, et regardait avec indifférence par-dessus le bastingage. Au bout d’un moment, il vit le marchand revenir d’un pas alerte, accompagné d’une femme de couleur, qui tenait un enfant dans ses bras. Elle était mise avec recherche ; un noir la suivait chargé d’une petite malle ; elle lui adressait la parole de temps à autre. Elle avança gaiement jusqu’à la planche, qu’elle franchit d’un pas rapide. La cloche tinta, la vapeur siffla, la machine gémit, haleta, et le bateau descendit la rivière.

 

La femme se faufila entra les caisses et les ballots qui encombraient l’entrepont, et s’asseyant, elle se mit à gazouiller avec son nourrisson.

 

Après avoir fait un tour ou deux dans le bateau, Haley s’approcha d’elle ; il lui dit quelques mots d’un ton indifférent.

 

Tom vit un nuage sombre passer sur le front de la femme, comme elle répondait avec une grande véhémence :

 

« Je ne le crois pas ; je ne veux pas le croire ! vous vous jouez de moi !

 

– Si vous ne voulez pas le croire, regardez plutôt ! dit le marchand, tirant un papier. Voilà le contrat de vente, et en bas le nom de votre maître. Je l’ai payé en bel et bon argent, je puis vous le dire.

 

– Je ne peux pas croire que maître ait voulu me tromper ainsi, reprit-elle, avec une agitation croissante.

 

– Vous n’avez qu’à demander au premier venu qui sait lire l’écriture, Hé ! par ici ! dit Haley à un homme qui passait. Tenez ! lisez haut ce papier. Cette fille s’entête à ne pas me croire, quand je lui dis ce qui en est.

 

– C’est un contrat de vente, signé par John Fosdick, dit l’homme, qui vous cède la fille Lucie et son enfant. C’est bien en règle, pour ce que j’y vois. »

 

Les exclamations passionnées de la femme attirèrent autour d’elle une foule de curieux, et le marchand leur expliqua sommairement de quoi il s’agissait.

 

« Il m’a dit qu’il m’envoyait à Louisville, pour me louer comme cuisinière dans la taverne où travaille mon mari, s’écria-t-elle. C’est là ce que maître m’a dit lui-même, de sa propre bouche, et je ne peux pas croire qu’il m’ait menti.

 

– Il vous a vendue, ma pauvre femme ; pas moyen d’en douter, dit un homme à l’air bienveillant, après avoir examiné le papier : il l’a fait ; il n’y a pas à s’y méprendre.

 

– Alors, ce n’est plus la peine d’en parler, dit-elle, se calmant tout à coup. Elle serra l’enfant plus étroitement contre elle, s’assit sur sa malle, le dos tourné aux passagers, et regarda vaguement la rivière.

 

– Elle prend bien la chose, après tout, dit Haley. La voilà qui se tranquillise. Une fille fière, ma foi ! »

 

La femme demeurait immobile pendant que marchait le bateau. Une brise d’été, tiède et douce, passait sur sa tête comme le souffle d’un esprit compatissant : brise du ciel, qui ne s’enquiert pas si le front qu’elle rafraîchit est blanc ou noir. Elle voyait le soleil étinceler sur l’eau en réseaux d’or ; elle entendait résonner alentour des voix joyeuses, animées par le plaisir ; mais un rocher lui était tombé sur le cœur. L’enfant, appuyé contre son sein, se dressa sur ses petits pieds, et de ses petites mains lui caressa les joues. Il sautait, se relevait, balbutiant et gazouillant, comme résolu de la tirer de sa torpeur. Tout à coup elle l’enlaça dans ses bras, et ses larmes tombèrent lentement, une à une, sur le petit visage étonné et riant ; puis elle sembla de nouveau se calmer, et s’absorber dans les soins à donner à l’enfant.

 

C’était un petit garçon de dix mois, d’une force et d’une vigueur au-dessus de son âge. Toujours en mouvement, il ne laissait pas un moment de repos à sa mère, sans cesse occupée à le tenir, sans cesse en garde contre son infatigable activité.

 

« Voilà un beau brin d’enfant ! dit un homme s’arrêtant en face, les deux mains dans ses poches. Quel âge a-t-il ?

 

– Dix mois et demi, » répondit la mère.

 

L’homme siffla pour le marmot, et lui tendit un bâton de sucre candi, qu’il prit avidement, et qu’il porta sur-le-champ à sa bouche, dépôt général de tous les trésors des enfants.

 

« Un fameux gaillard ! dit l’homme, et qui connaît ce qui est bon ! » Il siffla et passa outre. Arrivé à l’autre bout du bateau, où Haley fumait, assis sur une pile de ballots, il s’arrêta, tira une allumette, et alluma son cigare, tout en disant :

 

« Vous avez là-bas une fille d’assez bon air. Hé !

 

– Oui, elle n’est pas mal, dit Haley, chassant de sa bouche une bouffée de fumée.

 

– Vous la menez au Sud ?

 

Haley fit un signe de tête, et continua de fumer.

 

– Pour les plantations ?

 

– Le fait est, reprit le marchand, que j’ai une commande d’un planteur, et je crois que je l’y comprendrai. On me dit qu’elle fait bien la cuisine : là-bas on pourra l’utiliser comme cuisinière, ou la mettre à la cueille du coton. Elle a les doigts qu’il faut pour cela : j’y ai regardé. D’une façon ou de l’autre, elle sera de bonne défaite. Et Haley reprit son cigare.

 

– Mais sur une plantation ils ne voudront pas du petit jeune.

 

– Aussi le vendrai-je à la première occasion, répliqua le marchand.

 

– Je suppose que vous le laisseriez à bon marché, dit l’homme, grimpant sur la pile de colis, et s’y établissant à l’aise.

 

– Je ne sais pas ! C’est un joli petit, bien vivace, – droit, gras, fort ; une chair aussi dure qu’une brique.

 

– C’est vrai ; mais aussi il y a le tracas et la dépense de l’élever.

 

– Bah ! ça s’élève aussi aisément que toute autre créature qui marche : les négrillons ne donnent pas plus de peine que les petits chiens. Ce gaillard-là courra tout seul dans un mois.

 

– J’ai précisément un endroit parfait pour les élever, et je pensais à augmenter un peu mon fonds, dit l’homme. La cuisinière a perdu son petit la semaine passée : il s’est noyé dans le baquet pendant qu’elle étendait le linge à sécher, et je pensais à lui donner ce marmot à soigner. »

 

Haley et l’étranger fumèrent assez longtemps en silence, ni l’un ni l’autre ne se souciant d’aborder le premier la question principale. Enfin l’homme reprit :

 

« Vous ne demanderiez pas plus de dix dollars de ce petit-là, vu qu’il faut bien vous en débarrasser. »

 

Haley secoua la tête, et cracha d’une façon significative.

 

« Ça ne prend pas, dit-il ; et il se remit à fumer.

 

– Combien en voulez-vous donc ?

 

– Voyez-vous ! je pourrais élever l’enfant moi-même, ou le faire élever. Il est étonnamment sain et vivace ; dans six mois il vaudra cent dollars, et deux cents au bout d’un an ou deux, si je le mène au bon endroit. Ainsi, ce sera cinquante dollars, et pas un liard de moins.

 

– Oh ! c’est un prix ridicule ! se récria l’acheteur.

 

– Positif ! dit Haley, avec un hochement de tête résolu.

 

– J’en donnerai trente, mais pas un sou de plus.

 

– Voyons, reprit Haley, partageons le différend, et disons quarante-cinq. C’est tout ce que je puis vous concéder.

 

– Eh bien, c’est convenu, dit l’homme après un moment de réflexion.

 

– Tope là ! Où débarquez-vous ?

 

– À Louisville.

 

– À Louisville ! répéta le marchand. À merveille ! Nous abordons à la tombée de la nuit. – Le marmot dort. – Rien de mieux. – Nous l’enlevons tout doucement, sans bruit, sans criaillerie. – J’aime à faire les choses avec calme – Je déteste l’agitation, le tapage. »

 

Après avoir fait passer du portefeuille de l’étranger dans le sien un certain nombre de billets de banque, Haley revint à son cigare.

 

Par une soirée transparente et sereine, le bateau s’arrêta au débarcadère de Louisville. Toujours assise à la même place, la femme tenait dans ses bras son nourrisson profondément endormi. Lorsqu’elle entendit crier le nom de la station, elle déposa en toute hâte l’enfant dans un petit berceau, fermé par un creux au milieu des bagages ; puis elle s’élança vers le bord de la barque, espérant apercevoir son mari, parmi les garçons d’hôtel qui accouraient au débarcadère. Tandis que, penchée au-dessus de la balustrade, elle promenait des regards perçants sur les têtes mouvantes du rivage, la foule, restée à bord, se pressa entre elle et l’enfant.

 

« Alerte ! voilà le moment ! dit Haley. Il enleva le petit dormeur, et le passa à l’étranger. N’allez pas le réveiller au moins, ni le faire pleurer ! nous aurions un vacarme du diable avec la mère. »

 

L’homme prit soigneusement le paquet, et se perdit bientôt parmi les passagers qui débarquaient.

 

Quand le bateau, gémissant et soufflant, fut détaché de la rive et commença lentement à se remettre en haleine, la femme regagna sa place. Le marchand était là, – l’enfant n’y était plus !

 

« Quoi !… où… où donc ? s’écria-t-elle tout égarée.

 

– Lucie, dit Haley, l’enfant est parti ; autant que vous le sachiez tout de suite. Vous ne pouviez pas songer à l’élever dans le Sud ; je le savais, moi, et j’ai trouvé l’occasion de le vendre dans une bonne famille, qui l’élèvera mieux que vous n’auriez pu le faire. »

 

Le marchand en était venu à ce degré de perfection chrétienne et morale, si prôné depuis peu par certains prédicants et certains politiques du Nord ; il ne lui restait pas l’ombre de préjugés ou de faiblesse humaine. Son cœur en était précisément à ce point, où le mien et le vôtre, monsieur, pourraient atteindre, avec de la culture et des efforts. Le regard égaré, que la mère au désespoir jeta sur lui, aurait pu troubler un homme moins expérimenté ; mais il y était fait. Il avait vu cent et cent fois cette même expression. Vous vous y ferez aussi, ami lecteur ; et le grand but d’efforts récents est d’y accoutumer nos républiques du Nord, pour la plus grande gloire de l’Union. Aussi le trafiquant regardait-il l’angoisse mortelle qui contractait ces sombres traits, ces mains crispées, ce souffle haletant, comme les incidents ordinaires du commerce. Il se demandait seulement, à part lui, si elle allait crier, et mettre le bateau en rumeur ; car, de même que les défenseurs acharnés de certaines institutions, il haïssait l’agitation par-dessus tout.

 

Mais la femme ne cria pas : le coup l’avait frappée trop droit au cœur.

 

Elle s’assit : la tête lui tournait. Ses mains détendues retombèrent inertes à ses côtés. Elle regardait devant elle, sans rien voir. Le bruit, le bourdonnement du bord, le gémissement de la machine, se confondaient, comme en un cauchemar, à ses oreilles effarées. Le pauvre cœur foudroyé n’avait plus ni cri ni larmes pour épancher sa profonde angoisse. Elle était calme en apparence.

 

Le marchand, qui, ses intérêts à part, était presque aussi humain que la plupart de nos hommes politiques, se crut appelé à lui donner les consolations qu’admettait la circonstance.

 

« Je sais que ça doit t’être sensible, d’abord, Lucie, dit-il, mais une fille de bon sens, éveillée comme toi, prendra vite le dessus. C’est nécessaire, tu comprends ; personne n’y peut rien.

 

– Oh ! ne me parlez pas, maître ! – ne me parlez pas ! » dit-elle de la voix de quelqu’un qui étouffe.

 

Il persista : « Tu es une jolie fille, Lucie. Je te veux du bien, et je tâcherai de t’avoir une bonne place à la Basse-Rivière. Tournée comme tu l’es, tu trouveras bien vite un autre mari…

 

– Ah, maître ! si vous vouliez seulement ne pas me parler… pas à présent ! » dit-elle. Il y avait dans l’accent une si poignante angoisse, que le marchand compris que ce n’était pas de son ressort. Il se leva. La femme se retourna et s’ensevelit la tête dans sa mante.

 

Haley, qui se promenait de long en large, s’arrêtait parfois à la regarder.

 

« Elle le prend diablement à cœur ! murmura-t-il : mais du moins elle se tient tranquille. Une bonne transpiration, et ça se passera. »

 

Tom avait assisté au marché, du commencement jusqu’à la fin, et il en avait prévu les conséquences, Pour lui, pauvre noir ignorant, qui n’avait pas appris à généraliser, à élargir ses vues, c’était quelque chose de révoltant, d’horrible ! Instruit par certains ministres de la chrétienté, il en eût mieux jugé, et n’y eût vu qu’un incident journalier d’un commerce légal. Mais, dans son ignorance, Tom, dont les lectures se bornaient à la Bible, n’avait pas de pareilles consolations. Son cœur saignait au dedans de lui, à la pensée des griefs de la pauvre chose souffrante, qui gisait là comme un roseau brisé : – chose douée de vie, de sentiment, d’immortalité, que la loi américaine classe froidement avec les caisses, ballots et autres colis.

 

Tom s’approcha, et essaya de lui dire quelques mots : elle gémit sourdement. Il lui parla, dans sa candeur, et les yeux noyés de larmes, du cœur de celui qui est tout amour, et qui habite dans les cieux, de Jésus, si plein de pitié pour tous, de la demeure éternelle où elle rejoindrait son enfant ; mais l’angoisse du désespoir fermait ses oreilles, et paralysait son cœur.

 

La nuit vint, – calme, glorieuse, impassible, avec ses milliers d’étoiles étincelantes, yeux angéliques, si beaux, mais si muets ! Pas une parole, pas un accent de pitié, pas une main tendue de ce ciel lointain !

 

Les voix qui causaient d’affaires ou de plaisir, se turent l’une après l’autre. Tout dormait à bord, et l’on entendait bouillonner l’eau sous la proue. Tom s’étendit sur une caisse : de temps à autre un sanglot étouffé arrivait jusqu’à lui, un cri de la pauvre femme qui gisait prosternée. « Oh ! que ferai-je ?… Seigneur !… Seigneur, mon Dieu, ayez pitié !… secourez-moi ! » Ainsi, par intervalles, jusqu’à ce que le murmure s’éteignit peu à peu.

 

Vers le milieu de la nuit, Tom tressaillit et s’éveilla. Une ombre passait rapidement entre lui et le bord du bateau : il entendit rejaillir l’eau. Seul, il avait vu et entendu. Il leva la tête – la place qu’occupait la femme était vide ! Il se glissa par terre, et la chercha en vain. Le pauvre cœur saignant avait cessé de battre, et les eaux, qui venaient de se refermer au-dessus, ondulaient souriantes et lumineuses.

 

Patience ! patience ! vous dont l’indignation s’éveille à de tels maux. Pas une palpitation, pas une larme de l’opprimé n’est perdue pour l’Homme de Douleurs, pour le Seigneur en sa gloire. Dans son sein patient et généreux il porte les angoisses d’un monde. Comme lui, supportez avec patience et travaillez avec amour, car aussi sûr qu’il est Dieu, « le jour de la rédemption viendra. »

 

Haley se leva de bonne heure, et courut, alerte et dispos, visiter sa vivante marchandise. Ce fut à son tour de regarder partout avec inquiétude.

 

« Où diable s’est fourrée cette fille ? » demanda-t-il à Tom.

 

Celui-ci, que l’expérience avait rendu prudent, ne crut pas devoir lui faire part de ses remarques. Il dit qu’il l’ignorait.

 

« Impossible qu’elle se soit glissée dehors cette nuit, à l’une des stations : chaque fois que le bateau s’arrêtait, j’étais debout, l’œil au guet. Je ne m’en fie jamais qu’à moi en pareil cas. »

 

Ce discours s’adressait à Tom, sur un ton confidentiel, comme s’il eût dû l’intéresser tout particulièrement. Il ne répondit rien.

 

Le marchand fouilla le bateau de la poupe à la proue, retourna les caisses et les ballots, chercha dans la chambre de la machine, autour des cheminées, partout ; en vain.

 

« À présent, Tom, sois franc, dit-il, lorsqu’après ses infructueuses recherches il revint où il l’avait laissé. Tu sais quelque chose – ne me dis pas non – j’en suis sûr. J’ai vu la fille étendue là vers dix heures hier au soir, je l’y ai revue à minuit, et encore d’une heure à deux. À quatre heures elle n’y était plus, et tu étais couché là, tout à côté, tu dois savoir de quoi il retourne – c’est impossible autrement.

 

– Eh bien, maître, dit Tom, vers le matin quelque chose a passé tout contre moi ; je me suis éveillé à demi, et j’ai entendu un grand bruit d’eau : alors j’ai ouvert tout à fait les yeux, et la fille n’était plus là. C’est tout ce que j’en sais. »

 

Le marchand ne fut ni ému, ni étonné ; car, ainsi que je vous l’ai dit, il était fait à beaucoup de choses, avec lesquelles vous n’êtes pas encore familiarisés. La présence même de la mort n’éveillait chez lui ni solennel effroi, ni glacial frisson. Il l’avait vue tant et tant de fois ! – il l’avait rencontrée dans les voies du négoce, et la connaissait bien. – Seulement il la regardait comme une impitoyable créancière qui, parfois, entravait déloyalement ses opérations commerciales.

 

Il se contenta de jurer que la fille était une franche coquine, qu’il était diablement peu chanceux, et que si les choses continuaient de la sorte, il ne gagnerait pas un sou à son voyage. Bref, il se considérait décidément comme un homme lésé, avec lequel on en a mal agi : mais il n’y avait pas de remède. La femme avait fui dans un État qui ne rend pas les fugitifs – non, pas même à la demande de toute la glorieuse Union ! Le marchand s’assit donc, et, mécontent, inscrivit sur son agenda, à la colonne profils et pertes, l’âme et le corps qui manquaient à l’appel[27].

 

« Quelle ignoble créature que ce marchand, n’est-ce pas ? si dépourvu de cœur ! c’est affreux !

 

– Oh ! mais personne ne fait cas de ces gens-là ! Ils sont universellement méprisés ; nulle part ils n’ont accès dans la bonne compagnie.

 

– Et je vous prie, monsieur, qui donc fait le marchand ? qui est le plus à blâmer ? du trafiquant grossier, ou de l’individu cultivé, instruit, intelligent, qui défend le système, dont le trafiquant n’est que l’inévitable résultat. Vous formez l’opinion publique qui l’encourage dans son commerce, qui le corrompt, qui le déprave, jusqu’à ce qu’il n’en rougisse plus. Et vous prétendez valoir mieux que lui !

 

– Il est ignorant et vous êtes instruit ; – il est au bas de l’échelle et vous êtes en haut ; – il est vulgaire et vous êtes poli ; – vous avez des talents, il a l’esprit borné.

 

Au jour du jugement à venir, ces considérations pourraient bien faire pencher la balance de son côté.

 

Pour en finir avec ces petits incidents d’un commerce légal, – nous supplions le monde de ne pas croire les législateurs américains aussi dépourvus d’humanité, que tendraient à le faire penser les prodigieux efforts de notre Congrès national, pour protéger et perpétuer ce genre de trafic.

 

Qui ne sait que nos grands hommes déclament à l’envi contre la traite des noirs à l’étranger ? Il s’est élevé parmi nous toute une armée de Clarkson ou de Wilberforce, des plus édifiants à voir et à entendre.

 

La traite des noirs de l’Afrique ! fi l’horreur ! – mais la traite des nègres du Kentucky, – oh ! c’est tout autre chose !

 

CHAPITRE XIV

Intérieur d’une famille quaker.


Une scène de sérénité et de paix s’offre maintenant à nous. Entrons dans cette propre et spacieuse cuisine, au plancher jaune, uni, brillant, où l’on n’aperçoit pas un atome de poussière. Un poêle de fonte, d’un noir lustré, sert à la fois de calorifère et de fourneau. Des rangées d’assiettes d’étain, reluisent comme de l’argent, stimulent l’appétit et réveillent la mémoire de l’estomac. D’antiques et solides chaises vertes, en bois, garnissent les murailles. Au milieu de la pièce sont deux berceuses[28] ; l’une petite, étroite, à fond de canne, garnie d’un coussin fait de pièces de rapport, mosaïque d’étoffes à couleurs tranchantes ; l’autre, grande, maternelle, vous invitant à bras ouverts, vous sollicitant de ses moelleux coussins, – vraiment confortable, persuasive, plus hospitalière, en sa rusticité, qu’une douzaine de fauteuils de salon en velours ou en brocatelle. Dans la première, se balance doucement notre ancienne amie Éliza, appliquée à un délicat travail de couture. C’est bien elle, mais plus pâle et plus maigre que dans sa petite chambre du Kentucky. L’ombre de ses longs cils, le contour de sa jolie bouche, trahissent une douleur profonde, mais contenue. Il est aisé de voir que le cœur de la jeune femme a mûri sous la rude discipline de la souffrance ; et lorsque, de temps à autre, elle lève ses grands yeux noirs pour surveiller les jeux de son Henri, qui, pareil à un papillon des tropiques, voltige çà et là, on y lit une fermeté, une décision, qu’on y eut vainement cherché en des jours plus heureux.

 

À ses côtés, une femme est assise : elle tient sur ses genoux une brillante casserole de métal, où elle range avec méthode des fruits secs. Elle peut avoir de cinquante-cinq à soixante ans, mais sa figure est de celles que le temps n’effleure que pour les embellir et les épurer. Son bonnet de crêpe lisse, d’un blanc de neige, taillé sur le strict patron quaker, son simple fichu de mousseline blanche, croisé sur sa poitrine en plis réguliers, sa robe et son châle gris, indiquent tout de suite à quelle communion elle appartient. Ses joues rondes et rosées ont encore, comme dans la jeunesse, le soyeux duvet de la pêche. Ses cheveux, légèrement argentés par l’âge, se séparent sur un front placide, où la vie n’a laissé qu’une empreinte, « paix sur la terre, et bon vouloir au prochain ; » au-dessous brillent deux grands yeux bruns, honnêtes, limpides, affectueux : il suffit de les regarder en face pour lire jusqu’au fond du meilleur, du plus loyal cœur qui ait jamais battu dans le sein d’une femme. On a tant et tant célébré la beauté des jeunes filles, peut-être se trouvera-t-il un poète sensible à la beauté des vieilles ? Qu’il s’inspire de notre bonne amie, Rachel Halliday, telle qu’elle est là, devant nous, assise dans sa berceuse ! Ladite berceuse, par suite peut-être d’un rhume attrapé dans sa jeunesse, d’une disposition asthmatique ou nerveuse, avait contracté l’habitude de geindre ; en sorte qu’elle accompagnait chaque mouvement de va et vient d’une plainte dolente, qui eut été intolérable de la part de tout autre siège. Mais le vieux Siméon Halliday déclarait aimer cette musique, et ne s’en pouvoir passer. Les enfants, aussi, n’eussent voulu pour rien au monde que la berceuse de la mère cessât de crier. Pourquoi ? Parce que, depuis vingt ans et plus, ce bruit se mêlait aux affectueuses paroles, aux douces remontrances, aux caresses maternelles. Que de maux de tête, que de peines de cœur, s’étaient assoupis à ce son ! Que de questions, spirituelles et temporelles, avaient été résolues autour de ce fauteuil ! que de chagrins apaisés ! et tout cela par une bonne et tendre femme : Dieu la bénisse !

 

« Ainsi tu persistes à vouloir aller au Canada, Éliza[29] ? dit Rachel en continuant le triage de ses fruits.

 

– Oui, madame, reprit Éliza d’une voix ferme : il faut que j’aille plus avant ; je n’ose m’arrêter.

 

– Et que feras-tu une fois là-bas ? il est sage d’y penser, ma fille. »

 

Ce mot, « ma fille, » venait tout naturellement sur les lèvres de Rachel ; le nom sacré de « mère » semblait si bien fait pour elle. Les mains d’Éliza tremblèrent, et quelques larmes tombèrent sur son ouvrage.

 

– Je ferai… tout ce que je pourrai trouver à faire, et… j’espère trouver quelque chose.

 

– Tu sais qu’il ne tient qu’à toi de rester ici tant qu’il te plaira.

 

– Oh ! merci, mais… Éliza désigna du doigt le petit Henri, – je ne peux pas dormir en paix ; je ne puis prendre aucun repos : la nuit dernière encore j’ai rêvé que je voyais cet homme entrer dans la cour, dit-elle en frissonnant.

 

Rachel s’essuya les yeux : « Pauvre enfant ! ne t’alarme pas ainsi ! le Seigneur n’a pas permis qu’un seul fugitif fût jamais enlevé de notre village : ton fils ne sera pas le premier, j’espère.

 

Ici la porte s’ouvrit, et une petite femme, rondelette comme une pelote, appétissante et colorée comme une pomme, se montra sur le seuil. De même que Rachel, elle était vêtue de gris, et un fichu de mousseline se croisait sur son sein rebondi.

 

« Ruth Stedman ! dit Rachel, en allant joyeusement à sa rencontre, et lui tendant les deux mains avec cordialité. Comment te va, Ruth ?

 

– À merveille, » répliqua Ruth. Elle ôta son petit chapeau gris, et l’épousseta avec son mouchoir, laissant à découvert une petite tête ronde, sur laquelle le bonnet quaker prenait des airs mutins, en dépit des efforts de deux petites mains potelées pour le ranger à l’ordre. Certaines mèches de cheveux, obstinément bouclées, s’échappaient aussi çà et là, et ne rentrèrent dans leur prison qu’après force cajoleries. La nouvelle venue, qui pouvait avoir vingt-cinq ans, et qui avait consulté le miroir pour réparer le désordre de sa toilette, se retourna enfin d’un air satisfait. – Qui n’eût été satisfait de la voir aurait eu l’humeur difficile, car c’était bien la petite femme la plus avenante, la plus gaie, la plus gazouillante, qui ait jamais réjoui le cœur d’un mari.

 

« Ruth, cette amie est Éliza Harris, et voilà le petit garçon dont je t’ai parlé.

 

– Je suis contente de te voir, Éliza, – très-contente, dit Ruth lui donnant une poignée de mains, comme à une ancienne amie depuis longtemps attendue. C’est là ton cher enfant !… Je lui ai apporté un gâteau. Elle tendit un cœur en biscuit au petit garçon, qui s’approcha et le prit timidement.

 

– Où est ton poupon, à toi, Ruth ? demanda Rachel.

 

– Oh ! il vient ; mais ta Marie l’a attrapé au passage, et s’est sauvée avec lui dans la grange pour le montrer aux enfants. »

 

À ce moment la porte s’ouvrit, et Marie, honnête jeune fille, au teint rosé, aux yeux bruns comme ceux de sa mère, fit son entrée avec le poupon.

 

« Ah ! ah ! dit Rachel, prenant le gras et blanc marmot dans ses bras : comme il a bonne mine, et comme il grandit !

 

– Je crois bien ! » dit la petite Ruth. Elle s’empara du poupon, et commença, d’un air affairé, à lui ôter une petite capuche bleue, et à le démailloter de nombre d’enveloppes extérieures. Après avoir tiré de droite, tiré de gauche, pour le rajuster à sa guise, elle l’embrassa de tout son cœur, et le posa par terre, livré à ses pensées.

 

Pouponnet semblait fait à cette façon d’agir ; il mit son doigt dans sa bouche et s’absorba dans ses réflexions, tandis que la mère, tirant son ouvrage de son sac, tricotait avec ardeur un bas de laine bleu et blanc.

 

« Tu feras bien de remplir la bouilloire, Marie, mon enfant, » suggéra doucement Rachel.

 

Marie porta la bouilloire à la fontaine, et revint la placer sur le feu, où l’encensoir domestique se mit bientôt à chantonner, et à lancer en l’air un nuage de vapeur, présage de bonne chère et d’hospitalité. Sur quelques mots murmurés par Rachel, les fruits secs allèrent aussi chauffer de compagnie. La mère prit alors sur le dressoir une planche parfaitement propre, attacha un tablier devant elle, et commença tranquillement à pétrir des biscuits. « Ne ferais-tu pas bien, Marie, dit-elle auparavant à sa fille, de conseiller à John d’apprêter un poulet ? » Et Marie disparut en conséquence.

 

« Comment va Abigaïl Peters ? demanda Rachel, tout en maniant sa pâte.

 

– Oh ! elle va mieux, répliqua Ruth. Je suis allée la voir ce matin ; j’ai fait le lit et rangé la maison. Lia Hills y a passé l’après-midi : elle a fait du pain et des galettes pour plusieurs jours ; j’ai promis d’y retourner ce soir, afin de lever un peu Abigaïl.

 

– Moi, j’irai demain faire les nettoyages, et voir au linge à raccommoder, dit Rachel.

 

– Bien, reprit Ruth ; mais j’ai ouï dire, ajouta-t-elle, que Hannah Stanwood est malade. John a veillé la nuit dernière. – Ce sera mon tour demain.

 

– John peut venir ici prendre ses repas, tu sais, si tu es retenue tout le jour.

 

– Merci, Rachel, nous verrons demain ; mais voilà Siméon. »

 

Siméon Halliday, grand, robuste et droit, portait un pantalon, un habit de drap gris, et un chapeau à larges bords.

 

« Comment te va, Ruth ? dit-il avec chaleur, tendant sa large main à la petite main potelée de la jeune femme ; et John ?

 

– Oh ! John va bien, ainsi que tout le reste de nos gens, dit Ruth gaiement.

 

– Pas de nouvelles, père ? demanda Rachel, comme elle mettait ses biscuits au four.

 

– Si. Pierre Stebbins m’a dit qu’ils seraient ici ce soir avec des amis, répliqua Siméon d’un ton significatif, tout en se lavant les mains sous un arrière petit porche.

 

– En vérité ! et Rachel regarda Éliza d’un air pensif.

 

– N’as-tu pas dit que tu te nommais Harris, dit Siméon à Éliza, lorsqu’il rentra dans la cuisine.

 

– Oui, répondit Éliza d’une voix tremblante ; car dans ses terreurs, toujours éveillées, elle pensait qu’on avait peut-être affiché son signalement.

 

– Mère ! dit Siméon, debout sous le porche, en appelant sa femme.

 

– Que me veux-tu, père ? dit Rachel, essuyant ses mains enfarinées, et allant à lui.

 

– Le mari de cette jeunesse est avec les nôtres, et sera ici ce soir.

 

– En es-tu bien sûr, père ? dit Rachel, le visage rayonnant de joie.

 

– Très-sûr. Pierre est descendu hier avec le chariot à la station d’en bas ; il y a trouvé une vieille femme et deux hommes, dont l’un a dit se nommer Georges Harris, et, d’après ce qu’il a conté de son histoire, c’est lui, j’en suis certain : un beau et brave garçon ! – Le dirons-nous tout de suite à sa femme ?

 

– Consultons Ruth, dit Rachel. Ruth ! viens par ici ! »

 

Ruth posa son tricot, et fut sous le porche en un clin d’œil.

 

« Qu’en penses-tu, Ruth ? dit Rachel. Le père assure que le mari d’Éliza est parmi les derniers venus, et qu’il sera ici ce soir. »

 

Une explosion de joie de la petite quakeresse interrompit la mère. Elle fit un tel saut, en joignant ses petites mains, que les deux boucles rebelles, échappées encore une fois de leur cage, se dérouleront sur son blanc fichu.

 

« Paix ! chère ! dit doucement Rachel, paix, Ruth ! conseille-nous : faut-il le lui dire tout de suite ?

 

– Oui, certes, à la minute ! Supposons que ce fût mon John, je ne me soucierais pas d’attendre. Dites-le-lui tout droit.

 

– Tes retours sur toi-même sont encore de l’amour du prochain ! dit Siméon, dont la figure s’épanouit en regardant Ruth.

 

– Et sommes-nous ici-bas pour autre chose ? Si je n’aimais pas John et mon petit garçon, je ne pourrais pas me mettre à sa place, et me figurer tout ce qu’elle doit sentir. Allons, va lui dire, va vite ! – Et elle pressa de ses mains caressantes le bras de Rachel. – Emmène-là dans ta chambre, je me charge de faire rôtir le poulet. »

 

Rachel rentra dans la cuisine, où Éliza cousait ; et, ouvrant la porte d’une petite pièce voisine, elle lui dit de sa voix la plus douce : « Viens par ici, ma fille, j’ai des nouvelles à te donner. »

 

Éliza rougit, se leva tremblante d’inquiétude, et regarda son fils.

 

« Non, non, s’écria la petite Ruth, s’élançant vers elle et lui prenant les mains ; n’aie pas peur, ce sont de bonnes nouvelles, Éliza ! entre, entre donc ! » Elle la poussa doucement vers la porte, qui se referma sur elle ; puis se retournant, elle attrapa au vol le petit Henri, et l’embrassa avec effusion.

 

« Tu reverras ton père petit ! tu ne sais pas ? ton père revient ! » répétait-elle, tandis que l’enfant ouvrait de grands yeux étonnés.

 

De l’autre côté de la porte, Rachel Halliday attirant à elle Éliza, lui disait : « Le Seigneur a eu pitié de toi, ma fille ; ton mari s’est échappé de la terre de servitude. »

 

Le sang empourpra les joues blêmes d’Éliza, puis reflua aussitôt vers son cœur. Elle s’assit, et se sentit faiblir.

 

« Prends courage, enfant, dit Rachel, lui posant la main sur la tête ; il est avec des amis qui l’amèneront ici ce soir.

 

– Ce soir ! balbutia Élira, ce soir ! » Mais les mots n’avaient plus de sens. Son esprit n’était que trouble et confusion : tout se perdait dans un brouillard.

 

Quand elle rouvrit les yeux, elle était dans un bon lit, bien couchée, bien couverte. La petite Ruth lui faisait respirer du camphre et lui en frottait les mains. Elle ressentait une vague et délicieuse langueur, comme si, longtemps écrasée sous un lourd fardeau, elle en était délivrée. L’excessive tension de ses nerfs, qui n’avait pas cessé depuis la première heure de sa fuite, céda enfin : un profond sentiment de paix et de sécurité se répandit en elle. Les yeux grands ouverts, elle suivait, comme en un paisible rêve, les mouvements de ceux qui l’entouraient. Elle vit s’ouvrir la porte qui communiquait avec la cuisine ; elle vit la table mise pour le souper, avec sa nappe blanche ; elle entendit le chant de la théière ; elle vit Ruth passer et repasser, avec des assiettes de friandises, s’arrêter pour donner un biscuit à Henri, le caresser, rouler sur ses doigts blancs les longs cheveux noirs et bouclés de l’enfant. Elle vit Rachel, la digne et vénérée matrone, s’approcher de temps en temps du lit pour relever l’oreiller, arranger les draps, et d’une façon ou d’une autre épancher sa bienveillance ; il lui semblait que, de ces grands yeux bruns et limpides, un rayon de soleil descendait sur elle, et lui réchauffait le cœur. Elle vit entrer le mari de Ruth ; – elle vit la jeune femme courir à lui, et lui parler tout bas avec vivacité, en montrant d’un geste expressif la chambre à coucher. Elle la vit assise avec son poupon dans ses bras. Elle les vit tous à table, et le petit Henri hissé sur une grande chaise, et abrité sous les larges ailes de Rachel Halliday. Un doux murmure de causeries, un petit cliquetis de cuillères, le bruit harmonieux des tasses et des soucoupes, tout se fondit en une rêverie délicieuse, et Éliza dormit, comme elle n’avait pas dormi depuis l’heure terrible où elle avait pris son enfant, et s’était enfuie avec lui, par une nuit étoilée et glaciale.

 

Elle rêva d’un beau pays, – d’une terre qui lui semblait le séjour du repos, de rives vertes, d’îles riantes, d’eaux qui scintillaient au soleil ; et là, dans une maison, que de douces voix lui disaient être la sienne, elle voyait son enfant jouer, libre et heureux. Elle entendit le pas de son mari ; elle le sentit s’approcher ; il l’entoura de ses bras ; ses larmes inondèrent sa figure. Elle s’éveilla ! Ce n’était pas un rêve ! Le soleil était couché depuis longtemps. Son fils dormait à ses côtés ; une chandelle éclairait obscurément la chambre, et à son chevet sanglotait son mari.

 

*

* *

 

Le lendemain, le jour se leva joyeux sur la maison des quakers. La mère, debout à l’aube, entourée d’actifs garçons et filles, que nous n’avons pas eu le temps de présenter hier au lecteur, et qui tous, obéissant aux affectueux appels de Rachel : « Tu feras bien ; » ou plus doucement encore : « Ne ferais-tu pas mieux ? » s’affairaient à la grande œuvre du déjeuner ; car un déjeuner, dans les fertiles vallées d’Indiana, est chose multiple, compliquée ; et, comme à la cueille des feuilles de roses, et à la taille des buissons du paradis terrestre, la main de la mère seule n’y saurait suffire. Tandis que John courait à la source puiser de l’eau, que Siméon, deuxième du nom, passait au crible la farine de maïs, que Marie était en train de moudre le café, Rachel s’occupait doucement et tranquillement à découper le poulet, à pétrir les biscuits, répandant, comme le soleil, partout et sur tous, sa chaude et radieuse lumière. – Si le zèle intempestif des jeunes travailleurs menaçait d’amener quelque collision, un doux : « Allons ! allons ! » ou bien : « À ta place je ne le ferais pas, » suffisait pour tout apaiser. Les poètes ont célébré la ceinture de Vénus, qui tournait les têtes de génération en génération : j’aimerais mieux, pour ma part, la ceinture de Rachel, qui empêchait les têtes de tourner, et mettait tout le monde d’accord. Elle irait décidément mieux à nos temps modernes.

 

Pendant tous ces apprêts, Siméon premier, debout devant un miroir, ses manches de chemises retroussées, procédait à l’opération anti-patriarcale de se raser. Tout se passait dans la grande cuisine, d’une façon si amicale, si paisible, si harmonieuse, chacun paraissait tellement se complaire à sa besogne, il régnait partout une atmosphère de confiance mutuelle et de fraternité si grande, que les couteaux et les fourchettes semblaient glisser d’eux-mêmes sur la table, et que le poulet et le jambon sifflotaient dans la poêle, comme enchantés de faire leur partie dans le concert. Lorsque Georges, Éliza et le petit Henri entrèrent, ils furent si chaudement accueillis, qu’il n’est pas étonnant que tout cet ensemble leur parut un rêve.

 

Enfin on se mit à déjeuner, tandis que Marie, debout près du fourneau, surveillait la cuisson des galettes, qui, dès qu’elles atteignaient à la perfection du beau brun doré, passaient du gril sur les assiettes.

 

Rachel n’était jamais plus bénignement belle, plus véritablement heureuse, que lorsqu’elle présidait au repas de famille : elle mettait une tendresse maternelle à faire circuler les gâteaux, une plénitude de cœur à verser une tasse de café, qui semblaient infuser un esprit d’union et de charité dans la nourriture et le breuvage.

 

Pour la première fois Georges s’asseyait, sur un pied d’égalité, à la table d’un blanc. Il éprouva d’abord de la gêne, et quelque contrainte ; mais cette sensation se dissipa, comme un brouillard, sous l’influence de cette simple et cordiale hospitalité. C’était bien la maison, – l’intérieur de famille, – le home, – mot dont Georges n’avait encore jamais compris le sens. La croyance en Dieu, la foi en sa providence, commencèrent à entourer son cœur d’une auréole de paix et de sécurité. Les sombres doutes de l’athéisme, la misanthropie du désespoir, se fondirent devant la lumière d’un évangile vivant, animé du souffle des vivants, prêché par une foule d’actes d’amour et de bon vouloir ; actes qui, comme le verre d’eau froide donné au nom du Seigneur Jésus, ne resteront pas sans récompense.

 

« Père, qu’arrivera-t-il si l’on t’y prend encore cette fois ? dit Siméon deux, en beurrant sa galette.

 

– Je payerai l’amende, répliqua Siméon premier, tranquillement.

 

– Mais s’ils te mettent en prison ?

 

– N’êtes-vous pas en état, ta mère et toi, de mener la ferme ? dit Siméon en souriant.

 

– Oh ! mère est en état de tout conduire, dit le jeune garçon ; mais n’est-ce pas une honte de faire de pareilles lois ?

 

– Ne parle pas mal de ceux qui te gouvernent, Siméon, reprit gravement le père. Le Seigneur ne nous accorde les biens terrestres qu’afin d’en user avec justice et charité. Si pour cela nos gouvernants exigent de nous la dîme, nous devons la leur payer.

 

– Je n’en hais pas moins ces vieux propriétaires d’esclaves ! dit le garçon, aussi anti-chrétien que peut l’être un réformateur moderne.

 

– Tu m’étonnes, mon fils ! ta mère ne t’a jamais enseigné des paroles de haine. Ce que j’ai fait pour l’esclave, je le ferais pour le maître, si le Seigneur l’envoyait à ma porte à son heure d’affliction. »

 

Siméon deux devint pourpre ; mais la mère sourit et se contenta de dire : « Siméon est mon bon fils ; il est jeune ; en grandissant, il pensera comme son père.

 

– J’espère, mon cher monsieur, qu’aucun danger ne vous menace à cause de nous, dit Georges avec anxiété.

 

– Ne crains rien, Georges. Pourquoi donc serions-nous ici-bas ? Si nous n’acceptions quelque ennui pour servir une bonne cause, nous ne serions pas dignes de porter le nom d’amis.

 

– Mais, pour moi !… je ne puis m’y résigner ! dit Georges.

 

– Ne te trouble pas, ami Georges. Ce n’est pas pour toi, mais pour Dieu et pour le prochain. Maintenant, il te faut dormir tranquille. Ce soir, à dix heures, Phinéas Fletcher te conduira en avant, jusqu’à la prochaine station, – toi et ceux qui t’accompagnent. Les traqueurs te suivent de près : il ne faut pas nous attarder.

 

– Alors, pourquoi attendre à ce soir ? demanda Georges.

 

– Parce que de jour tu es en sûreté ici ; il n’y a personne dans la colonie qui ne soit un Ami, et tous veillent. D’ailleurs, il est plus sûr de voyager la nuit. »

 

CHAPITRE XV

Évangeline.


Étoile du matin, ta clarté vacillante

Ne pourrait se mêler aux profanes lueurs ;

Être si doux, si pur, […][30] et charmante,

Rose, dans ta corolle enfermant tes senteurs.

 

Le Mississipi ! quelle baguette enchantée a tout à coup changé les scènes si poétiquement décrites par Chateaubriand ! Ce fleuve majestueux qui, dans un silence magnifique, à travers toutes les pompes de la création, roulait ses ondes puissantes au milieu de solitudes sans bornes, a surgi, du pays des rêves, des visions, des merveilles, à une réalité à peine moins saisissante et moins splendide. Quelle autre rivière porterait à l’Océan les richesses d’une aussi vaste contrée ? – d’un pays qui, des tropiques au pôle, développe, sur une aussi large échelle, un aussi grand nombre de produits ? Ses eaux bourbeuses, gonflées, rapides, se précipitant sans relâche, sont comme l’emblème du flot impétueux d’affaires versé tout le long de son cours par une race plus énergique, plus véhémente qu’aucune de celles du vieux monde – Ah ! que le fleuve ne transporte plus désormais cette horrible cargaison d’opprimés en pleurs, pauvres ignorants, dont les gémissements, les amères et ardentes prières, en appellent à un Dieu inconnu, invisible, muet, mais qui viendra un jour « sauver tous les pauvres de la terre. »

 

L’oblique lumière du soleil couchant frémissait sur toute la vaste étendue du fleuve semblable à une mer ; les roseaux frissonnants, et les sombres et gigantesques cyprès, le front surchargé des guirlandes funèbres de noires mousses pendantes, s’empourpraient de ses rayons mourants, à mesure que le bateau à vapeur descendait lourdement la rivière. Empilées sur ses ponts, amarrées sur ses flancs, les énormes balles de coton, produits de plantations nombreuses, qu’il transportait au marché voisin, le faisaient ressembler, à distance, à un bloc carré et grisâtre. À bord s’agitait une foule bigarrée, parmi laquelle on eût cherché longtemps, avant de le découvrir, Tom, notre humble ami. Enfin, nous l’apercevons, retranché dans un petit recoin, au sommet de ballots entassés. Grâce en partie à la confiance inspirée par les recommandations de M. Shelby, et plus encore à l’influence d’un caractère inoffensif et tranquille, Tom s’était peu à peu insinué assez avant dans la confiance même de Haley.

 

D’abord, le marchand l’avait attentivement surveillé de jour, et lui remettait ses fers chaque nuit ; mais la muette patience, la douce quiétude des manières de Tom, avaient désarmé peu à peu le rude maître, et le nègre jouissait maintenant d’une sorte de liberté sur parole ; il pouvait, dans le bateau, aller et venir à sa fantaisie.

 

Toujours calme, toujours bienveillant, prompt à prêter la main en toute occurrence aux ouvriers, aux matelots, il s’était fait aimer d’eux, et passait, en grande partie, son temps à les aider, d’aussi bon cœur qu’il avait travaillé naguère à la ferme du Kentucky. Lorsqu’il ne trouvait plus rien à faire, il grimpait sur le tillac, au plus haut de la pile des ballots, et blotti dans le recoin où nous l’avons trouvé, s’y recueillait, heureux d’épeler sa Bible.

 

À partir de près de quarante lieues au-dessus de la Nouvelle-Orléans, le fleuve, plus élevé que les contrées environnantes, roule le prodigieux volume de ses eaux entre des levées massives, d’environ vingt pieds de hauteur. De la galerie du pont d’un bateau à vapeur, comme du sommet d’une citadelle flottante, le voyageur domine toute une vaste étendue de pays. Tom voyait donc se développer devant lui, de plantations en plantations, le plan de sa future existence.

 

Il voyait au loin les esclaves au travail ; il voyait s’aligner les longues rangées de cases, toujours à distance de la majestueuse demeure du maître et de ses parcs somptueux ; et à mesure que se déroulait le tableau mouvant, son pauvre cœur insensé, retournait à la ferme du Kentucky, avec ses vieux hêtres touffus ; – à la grande maison, avec ses frais et longs vestibules, et tout proche, à la petite case enfouie sous les roses et les bignonias : là, il revoyait les figures aimées de camarades d’enfance grandis avec lui ; il retrouvait sa vigilante femme hâtant les apprêts de leur repas du soir ; il entendait le joyeux rire des garçons à leurs jeux, et le doux gazouillis de la petite mignonne sur son genou. Puis, il tressaillait soudain ; tout avait disparu, et, glissant le long des deux bords, reparaissaient les interminables champs de canne à sucre, les cyprès, les plantations successives ; tandis que les craquements, les mugissements de la machine, venaient lui rappeler que c’en était fini, à tout jamais fini, de cette phase de sa vie.

 

En pareil cas, lecteur, vous écririez à votre femme, à vos enfants. Mais Tom ne savait pas écrire – la poste pour lui n’existait point ; jamais un signe, un mot ne franchirait l’abîme de la séparation.

 

Est-il donc étrange que des larmes vinssent mouiller les pages de sa Bible, alors que la tenant ouverte sur un ballot, suivant d’un doigt patient ligne après ligne, il cherchait à s’en retracer les divines promesses ? Tom avait appris tard ; c’était un lecteur peu expert, et il cheminait pesamment de verset en verset. Son livre de prédilection était heureusement de ceux qui ne perdent rien à être lus avec lenteur : au contraire, chaque mot, pareil à un lingot d’or, doit être pesé à part, afin que l’esprit se pénètre de son inestimable valeur. Ainsi faisait Tom, suivant du doigt chaque syllabe, et la prononçant à demi voix.

 

« Que-votre-cœur-ne-se-trouble-point. Il-y-a-plusieurs-demeures-dans-la-maison-de-mon-père. Je-m’en-vais-vous-préparer-le-lieu. »

 

Cicéron, lorsqu’il perdit sa fille unique et chérie, sentit une douleur égale à celle que Tom ressentait – pas plus grande, – car tous deux n’étaient que des hommes. Mais l’orateur romain ne connaissait pas ces sublimes paroles, empreintes d’espérance, et gages certains d’une réunion future. Les eût-il connues, il y a dix à parier contre un qu’il n’eût pas voulu y croire ; – il eut soulevé tout d’abord mille questions sur l’authenticité du texte, sur la fidélité des traducteurs. Pour le pauvre Tom, c’était juste ce qu’il lui fallait, des vérités si évidentes, si divines, que la possibilité d’un doute ne traversât jamais son humble cerveau. Ce devait être vrai ; sinon, comment eût-il trouvé la force de vivre ?

 

La Bible de Tom, dépourvue de renvois, de notes savantes, avait été enrichie par lui de certains points de reconnaissance, de certains signes de son invention, qui le guidaient plus sûrement que ne l’eussent pu faire les commentaires des érudits. Il avait eu pour coutume de se faire lire la Bible par les enfants de son maître, surtout par le jeune Georgie ; et pendant la lecture, il marquait à l’encre, d’un trait hardi ou d’un pâté, chaque phrase qui charmait son oreille, ou touchait plus profondément son cœur. Sa Bible, ainsi annotée du commencement jusqu’à la fin, avec une grande variété de style, lui permettait de relire ses passages favoris, sans épeler laborieusement les intervalles. Dans le saint livre, ouvert devant lui, chaque page lui retraçait quelques chers souvenirs du logis, ravivait quelques joies passées ; il y retrouvait tout ce qui lui restait en ce monde, et tout ce qu’il espérait et attendait dans l’autre.

 

Au nombre des passagers du bord était un jeune gentilhomme, riche et bien né, qui habitait la Nouvelle-Orléans et portait le nom de Saint-Clair. Il avait avec lui sa fille, âgée de cinq à six ans, dont une dame de ses parentes prenait soin.

 

Tom avait souvent entrevu l’enfant, car c’était une de ces petites créatures toujours en l’air, qui ne peuvent pas plus se fixer qu’un rayon de soleil ou une brise d’été de celles que l’on n’oublie pas lorsqu’une fois on les a vues.

 

Toute sa petite personne était l’idéal de la beauté enfantine, sans ses formes joufflues et potelées ; c’était la grâce aérienne, onduleuse du monde fantastique des sylphes et des ondins. L’attrait de ce visage enchanteur résidait moins peut-être dans la régularité des traits, que dans la singulière gravité d’une expression rêveuse et tendre, qui faisait parfois tressaillir ceux qui la contemplaient, et dont l’impression pénétrante remuait, à leur insu, jusqu’aux natures vulgaires et matérielles. Il y avait, dans la pose de sa tête, dans le tour gracieux de son col et de son buste, une rare élégance, et les longs cheveux châtains, à reflets d’or, qui l’environnaient d’une auréole, la profondeur sérieuse de ses yeux, d’un bleu sombre, qu’ombrageaient de leurs franges ses longs cils bruns, tout semblait si fort l’isoler des autres enfants, que chacun se retournait, et la suivait longtemps du regard, tandis qu’à pas furtifs elle se glissait çà et là dans le bateau. Elle n’était pourtant ni grave ni triste ; une gaieté ingénue, se jouant sur ses traits, y passait et repassait comme l’ombre fugitive des feuilles d’été. On la rencontrait partout à la fois. Toujours en mouvement, ses lèvres roses entr’ouvertes par un demi sourire, marchant comme sur le brouillard, se gazouillant sans cesse quelque chansonnette, elle semblait plongée en un rêve heureux. Si son père et sa parente, souvent à sa poursuite, parvenaient à la saisir, nuée printanière, elle fondait entre leurs mains.

 

En toutes ses folâtreries, jamais réprimande ou reproche n’arrivaient jusqu’à elle ; aussi n’était-il pas un recoin, dessus, dessous, partout le bateau, où ses petits pieds de fée ne l’eussent portée.

 

Toujours vêtue de blanc, elle filait, ombre légère, sans jamais attraper ni tache ni souillure ; et cette tête dorée, ces yeux d’un bleu de violettes, apparaissaient comme une céleste vision de tous côtés, et s’éclipsaient de même.

 

Le chauffeur, lorsqu’il relevait son front ruisselant, surprenait le regard ingénu que l’enfant plongeait, avec une timide surprise, au fond de la rugissante fournaise, et qu’elle arrêtait sur lui, avec terreur et compassion.

 

Le timonier, au cabestan sur le gaillard d’arrière, voyait l’image angélique poindre et s’évanouir derrière le carreau de vitre de sa cabine. Des vois rauques la bénissaient à toutes minutes, des sourires éclairaient à son aspect les plus renfrognés visages, et quand, intrépide, elle courait sur quelque rebord dangereux, des mains, raboteuses et noires de suie, se tendaient involontairement pour la soutenir et aplanir sa route.

 

Tom, doué de la nature sensitive et douce de sa race sympathique, si aisément captivée par tout ce qui est ingénu, enfantin, gracieux, surveillait la petite créature avec un intérêt croissant. C’était pour lui presque un être divin. Quand ce visage encadré d’or bruni, avec ses prunelles d’un bleu foncé, sortait à la dérobée de derrière quelque noir ballot, ou brillait au sommet d’une montagne de bagages, il croyait à demi voir un ange échappé des feuillets de son saint Évangile.

 

Mainte et mainte fois elle erra tristement autour du lieu où le troupeau de Haley, hommes et femmes, gisait enchaîné. Elle se glissait parmi eux, les regardait avec une douloureuse anxiété, soulevait de ses petites mains frêles leurs lourdes chaînes, puis s’éloignait en soupirant. Bientôt après elle accourait, chargée de sucre candi, de noix, d’oranges, qu’elle leur distribuait toute joyeuse ; puis elle disparaissait de nouveau.

 

Tom regarda longtemps la petite dame, avant de s’aventurer à courtiser ses bonnes grâces. Il avait à sa disposition une infinité d’arts et de ruses pour attirer le petit monde, et, il résolut de s’y prendre avec adresse. Il savait sculpter dans les noyaux de cerises de curieux petits paniers, il creusait de grotesques figures dans les noix d’hickory, et faisait d’admirables sauteurs en moelle de sureau. Pan lui-même n’était pas plus expert dans la fabrication de toutes sortes de flûtes et de sifflets. Ses poches regorgeaient de quantité de ces attrayantes amorces, préparées jadis pour les enfants de son maître, et qu’il produisait maintenant, une à une, avec économie et sagacité ; c’étaient des ouvertures à une plus ample connaissance, des appâts tendus à une future amitié.

 

Aisément effarouchée, en dépit de l’intérêt curieux qu’elle apportait à toutes choses, la petite s’apprivoisait peu : l’oiseau perchait sur quelque malle ou ballot dans le voisinage de Tom, épiant les mignonnes merveilles de sa façon, que l’enfant n’acceptait qu’avec une timidité rougissante et grave, à mesure qu’il les lui offrait ; cependant, à la longue, la familiarité arriva.

 

« Quel est le nom de la petite mamoiselle dit Tom, quand il crut pouvoir hasarder la question.

 

– Évangeline Saint-Clair, répondit la petite, quoique papa, quoique tout le monde m’appelle Éva. – Et vous, comment vous nomme-t-on ?

 

– Mon nom est Tom. – Mais j’étais toujours l’oncle Tom pour les petits enfants, là-haut, bien loin, dans le Kentucky.

 

– Alors, pour moi aussi vous serez l’oncle Tom, parce que, voyez-vous, je vous aime bien. Où allez- vous comme cela, oncle Tom ?

 

– Je n’en sais rien, mamoiselle Éva.

 

– Rien ! dit la petite.

 

– Non ; on va me vendre à quelqu’un. Je sais pas à qui.

 

– Papa peut vous acheter, dit vivement Éva ; et alors vous aurez du bon temps. Je vais le lui demander tout de suite.

 

– Grand merci ! ma petite dame, dit Tom. »

 

Le bateau s’arrêtait pour faire du bois : Éva, entendant la voix de son père, rebondit vers lui, et Tom s’empressa d’aller offrir ses services, et se mêler aux autres travailleurs.

 

Éva et son père, debout près de la galerie, regardaient le bateau s’éloigner du débarcadère : la roue avait déjà fait deux ou trois tours, lorsque, par un subit tressaillement du navire, la petite fille perdit l’équilibre et tomba dans l’eau. Son père, sachant à peine ce qu’il faisait, s’élançait après elle ; quelqu’un le retint par derrière : une aide plus efficace arrivait au secours de l’enfant.

 

Au moment de la chute, Tom se trouvait juste au-dessous, sur le pont inférieur. Il vit Éva frapper l’eau, disparaître, et il la suivit en moins d’une seconde. Avec sa large poitrine et ses bras robustes, ce n’était qu’un jeu pour lui de se maintenir à flot, jusqu’à ce que l’enfant reparût à la surface. Il la saisit alors, et, nageant le long des flancs du bateau, la présenta toute ruisselante au millier de mains tendues à la fois, comme celle d’un seul homme, pour la recevoir. Son père l’emporta évanouie dans la chambre des dames, où, comme d’habitude en pareil cas, il y eut grand tumulte, et assaut de zèle et de bonne volonté, n’aboutissant qu’à fatiguer la malade et à retarder son retour à la vie.

 

*

* *

 

Le lendemain, au déclin du jour, par une accablante chaleur, le bateau arriva en vue de la Nouvelle-Orléans. Ce ne fut plus de tous côtés qu’agitation, que préparatifs : chacun réunissait en bloc ses paquets avant de gagner le rivage, et les gens de service s’empressaient de tout parer, tout nettoyer, tout fourbir, afin de faire une triomphale entrée.

 

Sur l’arrière-pont, notre ami Tom, assis, les bras croisés, tournait de temps à autre un regard anxieux vers un groupe arrêté de l’autre côté du bateau.

 

Là se trouvait la blanche Évangeline, un peu plus pâle que la veille, mais sans autre trace de l’accident qui lui était arrivé. Un jeune homme, d’une taille élégante, d’une tournure distinguée, debout près d’elle, appuyait négligemment son coude sur une balle de coton, et tenait un grand portefeuille ouvert. Il suffisait d’un coup d’œil pour reconnaître le père d’Éva : c’était le même port de tête noble et gracieux, les mêmes beaux yeux bleus, la même teinte de cheveux bruns dorés ; mais la physionomie était tout autre. Ces grands yeux clairs, de même forme et de même couleur que ceux d’Éva, n’avaient rien de sa laverie mystérieuse et profonde ; tout y était vif, audacieux, brillant et d’un éclat mondain. La bouche, finement dessinée, avait une expression orgueilleuse et quelque peu sardonique. Tous les gestes, tous les mouvements de ces membres souples et gracieux décelaient des habitudes d’aisance et de supériorité. Le gentilhomme, avec une insouciante bonne humeur, et une expression moitié railleuse, moitié méprisante, prêtait l’oreille aux amplifications de Haley, qui vantait de son mieux, et avec grande volubilité, l’article marchandé.

 

« Toutes les vertus morales et chrétiennes, reliées en maroquin noir, édition complète, dit Saint-Clair lorsque Haley s’arrêta. Voyons à présent, mon honnête débitant, voyons, comme on dirait dans le Kentucky, quel est le dommage ? Combien me faut-il payer cet exemplaire de toutes les vertus ? De combien voulez-vous me duper ? Dites-le hardiment.

 

– Eh ! reprit Haley, en demandant treize cents dollars, je ne ferais que rentrer dans mes frais ; parole d’honneur !

 

– Le pauvre homme, en vérité ! Et le noble chaland attacha sur Haley son regard pénétrant et moqueur. Mais vous me le laisserez à ce prix, par pure considération pour moi, n’est-ce pas ?

 

– La jeune demoiselle que voilà en a l’air si engoué, ce qui est du reste bien naturel !

 

– Oh ! certainement : c’est un appel direct à votre bienveillance, mon loyal ami. Eh bien, par charité chrétienne, que rabattrez-vous, pour obliger la jeune demoiselle qui en est si fort engouée ?

 

– Tenez, dit le marchand, regardez seulement l’article : voyez-moi un peu ces membres ! une poitrine large ! – c’est fort comme un cheval. – Examinez-moi cette tête ! ces hauts fronts-là font toujours des nègres calculateurs, qu’on peut mettre à tout. J’en ai fait plus d’une fois l’expérience. Maintenant, un noir de cette taille et de cette carrure monte toujours très-haut, rien que pour le coffre, fut-il, d’ailleurs, stupide : et ce n’est pas le cas de celui-ci : nous avons les facultés à additionner en outre. Je puis vous le prouver, monsieur, ce gaillard-là en a de rares ; et qui font naturellement hausser son prix. Savez-vous qu’il régissait toute la ferme de son maître ! Une capacité prodigieuse pour les affaires, monsieur !

 

– Fâcheux, très-fâcheux ! il en sait trop long, dit le jeune homme, le même sourire railleur se jouant autour de sa bouche. Cela ne le poussera pas au marché. Vos drôles si habiles sont sujets à prendre la fuite, à dérober les chevaux : ils ont le diable au corps. – Allons, deux cents dollars de moins, à raison de ses mérites.

 

– Je ne dis pas pour tout autre ; mais celui-ci vous a un caractère ! J’ai là les certificats et attestations de son maître, qui prouvent que c’est un de vos vrais dévots ; – la plus humble, la plus pieuse, la plus fervente créature qui se puisse voir. – Ils en faisaient leur prédicateur, là- bas, d’où il vient.

 

– Et je pourrai l’employer en guise d’aumônier, ajouta sèchement le jeune homme. Excellente idée ! la religion est parmi les articles rares au logis.

 

– Monsieur plaisante !

 

– Qu’en savez-vous ? – Ne venez-vous pas de me le garantir comme prédicateur breveté ? – A-t-il son diplôme de quelque synode ou concile ? – Allons, passez-moi vos papiers. »

 

Si certains scintillements de l’œil de la pratique n’eussent convaincu le marchand que toutes ces plaisanteries finiraient par être escomptées en bons écus, il eût perdu patience. Quoi qu’il en fût, il posa son gras portefeuille sur un ballot, et se mit à en étudier le contenu, tandis que le jeune homme, toujours debout, le considérait d’un air goguenard.

 

« Achetez-le donc, papa ! qu’importe ce qu’il coûte, murmura doucement Éva, se hissant sur un colis pour atteindre l’oreille de son père. Vous avez assez d’argent, bien sûr, et je veux l’avoir.

 

– Pourquoi, Minette ? En veux-tu faire un hochet ? un cheval de bois ? un pantin ? quoi ?

 

– Je veux le rendre bien content.

 

– Une raison originale, pour le coup ! »

 

Ici le marchand tendit un certificat, signé par M. Shelby, que le jeune homme saisit du bout de ses doigts aristocratiques et parcourut avec insouciance.

 

« La main et le style d’un gentilhomme, dit-il ; mais, tout compté, j’ai mes scrupules sur l’article religion, et la malice éclata de nouveau dans son grand œil bleu. Le pays est presque ruiné en religiosité blanche : nous avons, pour la veille des élections, un débordement de pieux politiques ; tant de pieuses gens se poussent dans toutes les dignités de l’Église et de l’État, qu’on ne sait, en vérité, à qui se fier. J’ignore d’ailleurs quel est au juste le cours de la religion, à l’heure qu’il est. Je n’ai de longtemps consulté les journaux pour voir comment elle est cotée. À combien de centaines de dollars évaluez-vous l’article religion ?

 

– Vous aimez à rire, à ce que je vois, reprit le marchand, mais au fond il y a du bon sens dans votre dire. Moi aussi je connais des religions de différents calibres ; et je sais qu’il y a du déchet parfois. Vous avez vos assemblées de cagots ; vos dévots qui s’égosillent à chanter, et qui, blancs ou noirs, sonnent creux. – Mais cette piété-ci est de bon aloi. Je l’ai observée, chez des nègres comme chez des blancs ; ça vous rend les gens doux, tranquilles, fermes, honnêtes : pour rien au monde ils ne se laisseraient tenter à faire ce qu’ils se figurent être mal. D’ailleurs, vous avez vu dans la lettre ce que l’ancien maître de Tom dit de lui.

 

– Allons, reprit d’un ton sérieux le jeune homme, feuilletant ses billets de banque, si vous me certifiez que c’est une piété sans tarre, et qui sera inscrite à mon débit, dans le grand livre de là-haut, comme à moi appartenant, j’en ferai la folie. Combien avez-vous dit ?

 

– Le dernier point dépasse ma garantie, répliqua le marchand. Je crois qu’à la bourse de là-haut chacun joue pour son compte.

 

– Il serait dur cependant qu’un brave homme se ruinât en religion, et ne pût trafiquer de l’article, là où il est en hausse. Et le jeune homme qui, tout en parlant, avait fait un rouleau des billets, les tendit au marchand. Tenez ! comptez vos dollars, vieux madré.

 

– Ça va ! dit Haley la face rayonnante ; et, sortant de sa poche un vieil encrier de corne, il écrivit la quittance qu’il remit à Saint-Clair.

 

– Je serais curieux de savoir, dit ce dernier tout en parcourant le papier, ce que je pourrais valoir, moi, si j’étais convenablement détaillé et inventorié : – tant pour la forme de la tête ; – le front haut, tant, – et les bras, et les mains, et les jambes ! – et en outre, l’éducation, la science, les talents, la probité, la religion ! – Eh là ! ce dernier article n’enflerait guère le mémoire. Mais viens, Éva, poursuivait-il ; et prenant l’enfant par la main, il la conduisit de l’autre côté du bateau ; là, passant négligemment le doigt sous le menton du noir, il dit d’un air de bonhomie : Lève les yeux, Tom, et vois comment tu goûtes ton nouveau maître. »

 

Tom le regarda. On ne pouvait contempler cette figure gaie, jeune, ouverte, charmante, sans un sentiment de plaisir, et les larmes jailliront presque des yeux du brave nègre lorsqu’il dit du plus profond de son cœur : « Dieu vous bénisse, maître ! »

 

– Amen ! En tout cas tu as encore plus de chances d’être exaucé que moi. Comment t’appelles-tu ?… Tom ? Sais-tu conduire, Tom ?

 

– J’ai toujours eu soin des chevaux ; – maître Shelby en élevait des quantités.

 

– Eh bien, je pense que je ferai de toi un cocher, à condition que tu ne te griseras qu’une fois la semaine, à moins d’urgence. »

 

Tom eut l’air surpris, un peu blessé, et répondit : « Je ne bois jamais, maître.

 

– Vieille histoire ! connue, Tom. Enfin, nous verrons. Peste ! tu compteras comme une acquisition capitale, si cela est vrai. Allons, ne te chagrine pas, mon garçon, poursuivit-il d’un air de bonne humeur, en remarquant la figure allongée de Tom ; je ne doute pas que tu ne fasses de ton mieux.

 

– C’est sûr et certain, maître.

 

– Et vous aurez du bon temps, dit Éva. Papa est très-bon pour tous ; seulement il aime à se moquer de tout le monde.

 

– Papa te rend grâces de l’éloge, » dit en riant Saint-Clair, comme il tournait sur le talon, et s’éloignait avec l’enfant.

 

CHAPITRE XVI

D’un nouveau maître et de son entourage.


La vie de notre héros venant se mêler à celle de gens de la haute volée, force nous est de présenter ces derniers au lecteur.

 

La famille d’Augustin Saint-Clair, établie dans la Louisiane, était originaire du Canada. De deux frères d’humeurs, de caractères, de natures analogues, l’un alla gouverner une belle ferme dans l’État de Vermont ; l’autre, resté dans la Louisiane, en devint l’un des plus opulents planteurs. La mère d’Augustin descendait des premiers colons français qui avaient traversé l’Atlantique. Elle n’eut que deux fils : Augustin, le dernier, hérita de l’extrême délicatesse de constitution de sa mère, et, sur l’ordre exprès des médecins, fut envoyé tout jeune à la ferme de son oncle, afin de fortifier son tempérament à l’air vivifiant du Nord.

 

Si la sensibilité presque féminine qu’Augustin laissait voir, dans son enfance, avait disparu en apparence, lorsqu’il parvint à l’âge d’homme, elle n’en gardait pas moins au fond toute sa vivacité, toute sa fraîcheur. Ses talents distingués, en le portant vers les études littéraires et philosophiques, l’éloignaient des affaires et de la vie positive, et à peine terminait-il son éducation qu’il fut absorbé par une passion profonde. Son heure, – celle qui ne sonne qu’une fois, avait sonné ; son étoile, – celle qui si souvent n’éclaire que des rêves, avait paru à l’horizon ; bref, il aima, fut aimé, se fiança à une charmante fille des États du Nord, et partit pour hâter les préparatifs du mariage.

 

Il n’était arrivé que depuis peu dans le Sud, lorsqu’il y reçut un paquet contenant toutes ses lettres d’amour. Elles lui étaient renvoyées avec un mot du tuteur de sa fiancée, qui le prévenait qu’elle avait fait un autre choix, et serait mariée au moment où il recevrait cet avis. Frappé au cœur, mais trop fier pour demander une explication ou faire entendre une plainte, Augustin essaya, par un effort désespéré, d’arracher le trait qui le navrait. Lancé dans le tourbillon du monde, il fit la cour à la jeune beauté à la mode, parvint à se faire agréer promptement, et, dès que la chose fut possible, devint l’époux d’un beau visage, de deux brillants yeux noirs, d’une dot de cent mille dollars, et fut réputé le plus heureux des mortels.

 

Le couple fortuné savourait sa lune de miel, en faisant à de nombreux amis les honneurs d’une splendide villa, située sur les bords du lac Pontchartrain. Augustin, au milieu d’une réunion brillante, plaisantait gaiement avec ses convives, lorsqu’on lui remit une lettre, d’une écriture trop connue. Il pâlit, mais sut se contenir, et continua la conversation. Dès qu’il le put il s’éclipsa, et alla seul, dans sa chambre, ouvrir le fatal écrit ; heureux s’il ne l’eût jamais pu lire ! C’était d’elle ; c’était le récit des longues persécutions auxquelles elle avait su résister. La famille de son tuteur voulait la contraindre à l’épouser et interceptait les lettres d’Augustin. Elle avait écrit, écrit encore, succombant presque à la douleur et au doute ; sa santé fléchissait sous le poids des anxiétés ; mais, parvenue enfin à découvrir la fraude dont ils étaient victimes, elle venait lui prodiguer les assurances d’une confiance sans bornes, et de l’inaltérable affection qui faisait maintenant le désespoir d’Augustin. Il répondit immédiatement :

 

« Votre lettre arrive trop tard – j’ai cru tout ce que l’on m’écrivait ; – dans mon désespoir, je me suis marié. – C’en est fait ! Oubliez, oubliez ! l’oubli est notre dernier refuge. »

 

Ainsi finirent pour Augustin le romanesque et l’idéal de la vie. La réalité resta ; – la réalité semblable au lit vaseux que laisse la marée, lorsque les vagues étincelantes et bleues se sont retirées, avec leur couronne de blanches voiles, et leur harmonieuse musique d’eaux jaillissant sous le battement régulier des rames, – quand il ne reste plus qu’une fange limoneuse, plate, gluante, nue, – la réalité enfin !

 

Dans un roman les cœurs se brisent, les gens meurent, c’est chose terminée. Il n’en est pas ainsi de la vie réelle : quand tout ce qui la faisait aimer a disparu, elle vous demeure. Boire, manger, s’habiller, marcher, faire des visites, acheter, vendre, lire, parler, cette part de l’existence restait à Augustin. Si sa femme avait eu les vertus de la femme, elle aurait pu renouer les fils rompus de la vie, et refaire la trame du bonheur. Mais Marie Saint-Clair se doutait-elle seulement qu’il y eût des fils brisés ? On le sait : ce n’était qu’un beau visage, deux yeux superbes, cent mille dollars, et tous ces avantages n’offrent rien qui puisse soulager un cœur navré.

 

Augustin, pâle comme un mort, étendu sur un sofa, allégua une migraine subite, et sa femme lui recommanda des sels volatils : la pâleur et le mal de tête persistèrent semaine après semaine en dépit du remède : « Vraiment, dit Marie, j’étais loin de me douter que M. Saint-Clair fût valétudinaire ! Ses maux de tête continuels sont très-désagréables pour moi ; on peut trouver étrange qu’étant si nouvellement mariée, je me montre toujours seule dans le monde. » Au plus profond de son cœur, Augustin s’applaudissait du peu de discernement de celle qu’il avait épousée ; mais il put observer, à mesure que le vernis des premiers jours de noces s’effaçait, une métamorphose d’ailleurs assez commune. Il vit la jeune beauté admirée, adulée, servie dès l’enfance, devenir, dans la vie domestique, une maîtresse dure et impérieuse. Marie n’avait pas été douée par la nature d’une sensibilité vive, ni d’une grande puissance d’affection ; le peu qu’elle en avait se perdit dans un égoïsme effréné, et sans ressource parce qu’il était complètement naïf. Entourée dès le berceau de serviteurs qui ne vivaient que pour étudier ses caprices, fille unique d’un père opulent qui ne lui refusait rien, jamais l’idée d’un sentiment, d’un droit chez autrui, pas plus que d’un devoir chez elle-même, n’avait effleuré son esprit. Riche héritière, jeune, belle, parée, le monde, dès qu’elle y parut, l’accueillit en reine ; des adorateurs de toutes classes se pressèrent autour d’elle, et lorsque Augustin l’emporta sur ses rivaux, elle le regarda naturellement comme trop heureux. Le manque de cœur est loin de rendre indulgent en fait d’échange d’affection. Il n’est peut-être pas sur terre plus impitoyable créancier que la femme égoïste ; elle se montre exigeante et jalouse à proportion de son insensibilité et de sa froideur ; elle veut être d’autant plus aimée qu’elle est moins aimable. Madame Saint-Clair, qui n’admettait pas que le mari pût se relâcher des attentions et des galanteries de l’amant, fit la plus vigoureuse défense pour retenir Augustin sous le joug. Il y eut des pleurs, des bouderies, des accès de colère, force humeur, caprices, plaintes, reproches. Le naturel aimable et conciliant de Saint-Clair le poussa tout d’abord à s’efforcer d’acheter la paix par des présents et des flatteries ; puis, quand Marie lui donna une charmante petite fille, il sentit se réveiller en lui des éclairs de tendresse. Sa mère avait été remarquable par une élévation de caractère et une pureté d’âme peu communes. En nommant l’enfant du nom révéré de son aïeule, il espéra la douer en partie de ses vertus ; mais ce mélange de vénération filiale et de tendresse paternelle remarqué par madame Saint-Clair, éveilla toutes ses jalouses susceptibilités. Il semblait que l’affection prodiguée à sa fille fût un vol fait à elle-même. Dès lors sa santé avait commencé à s’altérer. Une constante inaction de corps et d’âme, le travail rongeur de l’ennui et d’une humeur acariâtre, joints à la faiblesse inhérente aux premiers temps de la maternité, changèrent en peu d’années la florissante et belle jeune fille en une femme jaune, languissante, flétrie, dont une variété de maux imaginaires consumait la vie, et qui se considérait comme la plus souffrante et la plus malheureuse des créatures humaines.

 

Il n’y avait ni fin ni trêve à ses doléances : la migraine, entre autres, la confinait dans sa chambre trois jours sur six ; les soins du ménage retombaient en entier sur les domestiques, et Saint-Clair n’avait nulle raison de trouver son intérieur agréable. Sa fille unique était fort délicate : on pouvait craindre que sa santé, sa vie peut-être, fussent sacrifiées à l’impéritie, à l’incapacité de la mère. Augustin se décida donc à faire une tournée chez ses parents de l’État de Vermont ; Il y mena sa petite Évangeline, et parvint à persuader à sa cousine, miss Ophélia Saint-Clair, de venir s’établir près d’elle et de lui dans leur résidence du Sud. Il l’y conduisait, lorsqu’ils furent rencontrés sur le bateau par notre ami Tom.

 

Tandis que les dômes et les flèches de la Nouvelle-Orléans brillent encore à travers les vapeurs du soir aux yeux des passagers, faisons un peu connaissance avec miss Ophélia.

 

Quiconque a voyagé dans la Nouvelle-Angleterre se rappelle, au sein de quelque frais village, une grande ferme avec sa cour gazonnée, si propre, sous l’ombrage épais d’un érable à sucre. Ne lui souvient-il pas de cette atmosphère d’ordre, de paix, de pureté, de durée, d’immuable repos qu’on respire alentour ? Rien de perdu, rien hors de place, pas un pieu de travers dans les clôtures, pas un brin de paille oublié sur les tapis de gazon, pas un bouquet arraché aux lilas qui fleurissent sous les fenêtres. Au dedans sont de vastes pièces, tellement tranquilles et nettes, qu’il semble impossible que l’on y ait vécu, que l’on y agisse encore. Les meubles, mis en place, le sont une fois pour toutes ; et les arrangements domestiques suivent des révolutions périodiques, aussi ponctuelles que celles de l’horloge qui, de son coin, les règle et les surveille. Certes le voyageur n’oubliera pas le grand salon, comme on le nomme dans la famille, avec sa respectable bibliothèque vitrée, où l’Histoire de Rollin, le Paradis perdu de Milton, les Progrès du Pèlerin de Bunyan, et la Bible de Famille de Scott s’alignent côte à côte avec une suite de volumes, non moins solennels et non moins vénérables. Point de servante au logis. La maîtresse, avec son bonnet d’un blanc de neige, ses lunettes sur le nez, s’assied l’après-midi, causant au milieu de ses filles comme si jamais aucune d’elles n’eût mis la main aux vulgaires soins du ménage. C’est à une époque des plus reculées de la journée, pleinement oubliée depuis, que toutes ont dépêché l’entière besogne, et, à quelque heure que vous les rencontriez, l’ouvrage est terminé ; le plancher de la cuisine ne connaît plus ni tache ni souillure ; les ustensiles, les chaises, les tables n’ont jamais été salis ou dérangés, du moins serait-il impossible de le supposer : et pourtant on fait là trois et quatre repas par jour ; la lessive et le repassage de toute la famille se confectionnent là ; et là, par quelque procédé muet et mystérieux, se fabriquait d’énormes quantités de fromage et de beurre.

 

C’est dans une ferme semblable, au sein d’une famille de ce caractère, que miss Ophélia avait vu s’écouler doucement environ quarante-cinq automnes, lorsque son cousin l’invita à visiter sa résidence du Sud. Bien qu’elle fût l’aînée d’une lignée nombreuse, Ophélia, aux yeux des siens, n’était toujours qu’une « enfant ». L’idée de l’envoyer à la Nouvelle-Orléans parut prodigieuse à tous. Le vieux père, à cheveux blancs, sortit l’atlas de Morse de la bibliothèque ; il y chercha les latitudes et longitudes de cette contrée lointaine ; et pour s’édifier sur la nature du pays, il lut consciencieusement les voyages de Flint au Sud et à l’Ouest. La bonne mère demanda avec anxiété « si Orléans n’était pas une ville bien perverse ! » Pour son compte, elle aimerait autant s’exiler « aux îles Sandwich, ou dans n’importe quelle autre région païenne. »

 

Chez le ministre, chez le docteur, dans la boutique de miss Peabody, la modiste, se murmurait la grande nouvelle : Ophélia Saint-Clair ne parlait-elle pas d’accompagner son cousin à Orléans ! Le village entier ne pouvait mieux faire que d’aider à élaborer une question aussi complexe ; en conséquence, c’était à qui en parlerait. Le ministre, inclinant vers les abolitionnistes, craignait que ce pas, fort grave, n’encourageât les habitants du Sud à maintenir l’esclavage. Le docteur, vigoureux appui de la fédération, jugeait le départ de miss Ophélia nécessaire ; il était bon de prouver aux citoyens de la Nouvelle-Orléans, qu’au fond on ne pensait pas trop mal d’eux dans le Nord : les gens du Sud avaient vraiment besoin d’être encouragés. Quand, enfin, la décision prise entra dans le domaine public, Ophélia fut, pendant une quinzaine de jours, solennellement invitée, par ses amis et connaissances, à prendre le thé chez chacun à tour de rôle, et tous ses projets et plans furent discutés et approfondis à loisir. Miss Moseley, appelée dans la ferme comme couturière, acquit soudain un certain degré d’importance, vu les développements apportés à la garde-robe d’Ophélia. Des gens dignes de foi affirmèrent que le squire Sanclare, façon usuelle de prononcer le nom dans le pays, avait remis à miss Ophélia cinquante dollars bien comptés, en l’engageant à acheter ce qu’elle trouverait de plus beau ; et deux robes neuves en soie, avec un superbe chapeau, lui avaient été expédiés de Boston.

 

Quant à la convenance de ces déboursés extravagants, l’esprit public hésitait : les uns trouvaient qu’on pouvait se permettre du luxe une fois dans la vie ; d’autres affirmaient que l’argent eût été plus fructueusement employé par les missionnaires ; mais tous s’accordaient sur la beauté de l’incomparable ombrelle envoyée de New-York ; et, quelque chose qu’on pût dire d’Ophélia, du moins était-il avéré qu’une de ses robes se tenait debout toute seule. Certaines rumeurs se propagèrent sur des mouchoirs à points à jour, et même, le croirait-on ? garnis de dentelles ! on alla jusqu’à dire qu’ils étaient brodés aux coins ! Le dernier fait, douteux, n’a jamais pu être éclairci.

 

Voyez maintenant, dans le bateau à vapeur, la voilà ! miss Ophélia en personne, revêtue de son habit de voyage neuf, d’indienne brune calandrée ; grande, roide, avec sa charpente osseuse, ses contours anguleux, son visage effilé, ses lèvres minces, comprimées par l’habitude de prendre en toute occurrence un parti décisif, ses yeux noirs et perçants, sur l’éveil pour découvrir quelque soin à prendre, quelque désordre à rectifier. Ses mouvements sont vifs, secs, énergiques. Assez taciturne d’ailleurs, elle dit cependant tout ce qu’elle veut dire, et ses mots vont droit au but. Enfin, elle est, dans son ensemble, la vivante personnification de l’ordre, de la méthode, de l’exactitude. Sa ponctualité défie celle de la meilleure pendule, et se montre aussi inexorable que le balancier d’une machine à vapeur.

 

À ses yeux, le péché des péchés, l’essence de tous les maux, se résume en un mot : désordre ! et ce mot revient souvent. Tout son mépris se condense dans l’emphase avec laquelle elle le prononce. Tout acte qui n’est pas la suite d’un dessein arrêté, les gens qui ne font rien, ceux qui ne savent ce qu’ils feront, ceux qui ne prennent pas les moyens de terminer ce qu’ils entreprennent, « désordonnés, désordre ! » Mais, la plupart du temps, le dédain d’Ophélia se congèle en une expression rêche et refrognée, plutôt qu’il ne s’exhale en paroles.

 

Son intelligence est cultivée ; son esprit net, actif, vigoureux. Elle a lu, et bien lu, l’histoire. Elle connaît ses vieux auteurs classiques ; et sa pensée, dans un cercle restreint, est droite et forte. Ses règles de morale, ses dogmes religieux, bien distincts, bien complets, dûment coordonnés, sont étiquetés, rangés, classés, comme les nombreux paquets de sa boite à ouvrage. Il y en a juste le compte, et il n’y en aura jamais ni plus ni moins. Il en est de même de ses notions sur tout ce qui concerne la vie pratique : – tenue de ménage dans toutes ses branches ; opinions politiques, sociales et privées en cours dans son village natal ; enfin, au fond de tout, comme au-dessus de tout, se trouve le principe même de ses actes et de ses pensées, sa conscience ; et nulle part la conscience ne se montre aussi dominante, aussi exclusivement reine et maîtresse que parmi les femmes de la Nouvelle-Angleterre. C’est la base, la roche vive, le granit primitif qui s’enfonce dans les profondeurs de la terre, et s’élève sur les crêtes des plus hautes montagnes.

 

Miss Ophélia est l’aveugle esclave du devoir. Dès qu’elle soupçonne que le sentier du devoir, c’est son expression favorite, court dans une direction, elle s’y élance, et ni l’eau ni le feu ne l’en feraient dévier. Elle marchera à travers l’ouverture béante d’un puits, ou droit à la bouche d’un canon, n’importe, si le sentier y mène. Malheureusement pour son repos, son type de perfection est si haut placé, comprend un si grand nombre de détails, et fait abstraction si complète de la fragilité humaine, que la pauvre Ophélia, en dépit d’héroïques efforts, reste un peu en route ; – aussi son humeur et sa piété contractent-elles quelque amertume dans le douloureux sentiment d’une continuelle insuffisance.

 

Mais qui, au nom du ciel, a pu combiner des éléments aussi hétérogènes, miss Ophélia et Augustin Saint-Clair ? – Augustin, gai, facile, étourdi, sceptique, foulant aux pieds, avec une insouciance hardie ou une insolente liberté, les habitudes les plus chères, les opinions les plus révérées de l’excellente fille ? – S’il le faut dire, c’est presque l’amour maternel. Jadis, c’est d’Ophélia que le petit garçon apprenait son catéchisme ; elle a raccommodé ses hardes, peigné ses cheveux, soigné les maux de son enfance ; enfin, coutumier du fait, Augustin a dès longtemps accaparé la plus grande part des affections d’un cœur qui est loin d’être froid ; il n’a donc pas eu grand’peine à persuader à miss Ophélia que « le sentier du devoir » conduit droit à la Nouvelle-Orléans, où elle doit venir avec lui prendre soin d’Éva, et sauver d’une ruine complète sa maison désorganisée par l’état maladif de sa femme. L’idée d’un ménage à l’abandon remue d’ailleurs les entrailles d’Ophélia ; puis elle s’est prise d’affection pour la charmante petite fille, qu’il est difficile de voir sans l’aimer ; enfin, quoiqu’elle considère Augustin comme une espèce de païen, elle l’aime, rit de ses plaisanteries, excuse ses fautes, et montre pour ses erreurs une indulgence, dont s’étonneraient ceux qui connaissent à fond lui ou elle. Mais c’est en la voyant agir que nous achèverons de juger miss Ophélia.

 

La voilà donc dans la chambre de l’arrière, entourée d’une multitude confuse de petits et de grands sacs de nuit, de boites, de paniers, renfermant chacun quelque lourde responsabilité. Elle lie, elle enveloppe, elle attache, elle ficelle avec feu.

 

« Éva, avez-vous compté vos paquets ? – Vous n’y avez pas songé, j’en étais sûre ! – C’est l’histoire de tous les enfants. Il y a le sac de nuit moucheté en moquette, et le carton à bordure bleue où se trouve votre plus beau chapeau, – cela fait deux. Il y a le petit sac en caoutchouc, trois ; mon coffret de rubans et d’aiguilles, quatre ; mon carton, cinq ; la boite aux fichus, six ; et cette petite malle en cuir, sept. Qu’avez-vous fait de votre ombrelle ? – donnez-la-moi, que je l’enveloppe de papier et l’attache à mon parapluie avec la mienne : – là ! voilà qui est fait.

 

– Mais, tante, puisque nous allons tout droit à la maison, à quoi bon ?

 

– À bien conserver, enfant ; il faut prendre soin de ce que l’on a, si l’on veut avoir quelque chose ; – et votre dé, à présent, est-il serré ?

 

– En vérité, tante, je n’en sais rien.

 

– Jamais d’attention ! Allons, je m’en vais faire la revue de votre ménagère : – un dé, la cire, deux bobines, les ciseaux, le poinçon, l’aiguille à passer. – À merveille ! – mettez-la-moi là. Mais, en vérité, ma pauvre enfant, comment vous en tirez-vous donc quand vous êtes seule avec votre père ? vous devez tout perdre !

 

– Eh bien, tante, quand je perds mes affaires, papa m’en rachète d’autres plus jolies.

 

– Le ciel nous préserve, enfant ! – quelle méthode !

 

– Fort commode, tante, je vous assure.

 

– Mais c’est d’un désordre qui passe toutes bornes !

 

– Eh ! là ! comment allez-vous faire, à présent, tante ? voilà la malle qui ne ferme plus, elle est trop pleine.

 

– Elle fermera, » dit la tante de l’air d’un général d’armée commandant la charge. Elle presse, serre, enfonce les effets rebelles, et s’élance sur le couvercle ; – les bords rapprochés ne joignaient pas encore tout à fait :

 

« Ici, Éva, montez ! s’écrie-t-elle courageusement ; ce qui s’est fait se peut faire. Il n’y a pas à dire, elle a fermé, elle fermera ! » Intimidée sans doute par l’énergique affirmation, la malle se rendit ; l’anneau entra dans la serrure, et miss Ophélia, triomphante, ferma et empocha la clef.

 

« Bien ; nous voilà prêtes ! – Mais votre père, où est-il ? Il est temps, je pense, de faire enlever nos bagages. Regardez donc un peu là autour, Éva, si vous l’apercevez.

 

– Le voilà tout là-bas, à l’autre bout de la chambre des messieurs ; il mange une orange.

 

– Il ne songe donc pas que nous arrivons ? Ne feriez-vous pas mieux, Éva, de courir l’appeler ?

 

– Oh ! papa ne se presse jamais, et nous ne sommes pas encore au débarcadère. Venez donc sur la galerie, tante. Tenez, voyez ! voilà notre maison ! là ! tout au haut de cette rue… »

 

Le bateau commença alors, avec de sourds grognements, monstre colossal et fatigué, à se frayer une route entre les nombreux navires et à se rapprocher du quai. Éva, toute joyeuse, indiquait du doigt les flèches, les clochers, les dômes de sa ville natale, à mesure qu’elle les reconnaissait.

 

« Oui, oui, ma chère, c’est bel et bon ; mais voilà le bateau qui s’arrête !… et votre père, encore un coup ? »

 

On en était au tumulte habituel de l’arrivée ; – les garçons d’hôtels allaient, venaient, se heurtaient ; – les portefaix s’arrachaient les caisses, les sacs de nuit, les coffres ; – les femmes appelaient leurs enfants avec inquiétude, et une foule compacte se pressait vers la planche d’abordage.

 

Miss Ophélia, campée résolument sur la malle récemment vaincue, tous ses biens et effets rangés en bel ordre militaire, se montrait déterminée à les défendre jusqu’au bout.

 

« Prendrai-je votre malle, madame ? – Enlèverai-je votre bagage ? – Maîtresse veut-elle pas laisser moi tout porter ? – Eh ! madame, je me charge de vos colis ? » – Demandes, instances, prières, pleuvaient en vain autour d’elle. Miss Ophélia, assise, immuable, impassible, droite comme un i, tenait son faisceau de parapluies et d’ombrelles en guise de fusil au repos, et ses courtes et fermes répliques eussent décontenancé un cocher de fiacre. À chaque assaut cependant elle en appelait à Éva : – « À quoi votre père pense-t-il donc ?… pourvu qu’il ne soit pas tombé par-dessus bord ! – Il faut qu’il lui soit arrivé quelque chose ? »

 

Enfin son inquiétude devenait sérieuse, quand il parut, s’avança avec son indolence habituelle, et dit, comme il tendait à Éva un quartier d’orange :

 

« Eh bien, notre cousine du Vermont, sommes-nous prêtes ?

 

– Voilà plus d’une heure que nous le sommes, prêtes, et je commençais vraiment à être fort en peine de vous !

 

– Trop heureux, cousine. Eh bien, la voiture attend ; la foule s’est éclaircie, nous pouvons maintenant sortir d’une façon décente et chrétienne, sans être poussés et suffoqués. Ici, dit-il au cocher debout derrière lui, enlève-moi ces paquets.

 

– Je m’en vais les voir charger, dit Ophélia.

 

– Et non vraiment, cousine, à quoi bon ?

 

– En tous cas j’emporte ceci, ceci, – encore cela, dit miss Ophélia, mettant à part trois boites et un petit sac de nuit.

 

– Mais, ma chère miss Saint-Clair de Vermont, il ne faut pas fondre sur nous de la sorte du haut de vos Montagnes Vertes ; adoptez, croyez-moi, quelque peu de nos coutumes méridionales ; on vous prendrait sous ce faix pour une femme de peine. Abandonnez le tout à ce brave homme, et je garantis qu’il posera chaque objet avec autant de précaution que si c’étaient des œufs. »

 

Miss Ophélia vit avec désespoir son cousin ordonner l’enlèvement de ses trésors, et ne respira qu’en se retrouvant en voiture, entourée de tout son bagage sain et sauf.

 

« Où est Tom ? demanda Éva.

 

– Juché quelque part, en dehors de la voiture, Minette : Je conduis Tom à ta mère en façon de rameau d’olivier. Il faut qu’il fasse ma paix pour ce malheureux ivrogne qui nous a versés.

 

– Je suis sûre que Tom est une perfection de cocher, et qu’il ne se grisera jamais, dit Éva. »

 

La voiture s’arrêta devant un antique hôtel d’une architecture bizarre ; mélange du style espagnol et du style français. Le corps de logis enfermait une vaste cour dans le genre moresque, où la voiture pénétra en traversant un portail cintré. L’intérieur était d’un goût élégant et voluptueux ; de larges galeries couraient tout autour, et les minces et légers arceaux, les grêles pilastres, les ornements, les arabesques reportaient l’imagination vers le règne des Orientaux en Espagne, vers l’Alhambra et les Abencerrages. Au milieu de la cour, les eaux jaillissantes d’une fontaine retombaient écumeuses dans un bassin de marbre blanc, qu’entourait une épaisse bordure d’odorantes violettes. Des myriades de poissons d’or et d’argent, vivantes pierreries, étincelaient çà et là en se jouant à travers les eaux cristallines. Une mosaïque de cailloux, disposés en fantastiques dessins et encadrés dans un gazon fin et ras comme du velours, environnait la fontaine, et une allée sablée pour les voitures circulait autour du parterre. Deux grands orangers, alors en fleur, projetaient leur ombre, exhalaient leurs parfums. De nombreux vases en marbre blanc de sculpture arabe, rangés en cercle, ornaient les marges de gazon, et contenaient les plus rares fleurs des tropiques ; c’étaient de beaux grenadiers, avec leurs feuilles d’émeraude et leurs fleurs couleur de flamme, des jasmins d’Arabie à feuilles sombres, à étoiles d’argent ; ceux d’Espagne à fleurs d’or, des géraniums panachés ; de magnifiques rosiers courbés sous leurs guirlandes embaumées, des verveines à odeur de citronnelle. Toutes ces fleurs prodiguaient leurs parfums, leurs éclatantes couleurs ; et, de loin en loin, un triste et mystique aloès, aux feuilles étranges, massives, éternelles, vieux sorcier, regardait en pitié les grâces fugitives, les passagères fraîcheurs qui foisonnaient à ses pieds.

 

Des rideaux d’étoffes moresques relevés, mais qu’on pouvait abaisser à volonté pour exclure les rayons du soleil, festonnaient les galeries qui tournaient autour de cette enceinte, où tout respirait le luxe et l’élégance.

 

Lorsque la voiture arriva dans la cour, Éva avait l’air d’un oiseau prêt à s’échapper de sa cage, elle ne pouvait contenir sa joie.

 

« N’est-ce pas, n’est-ce pas délicieux ! notre maison, notre chère, notre ravissante maison ! Oh ! n’est-ce pas bien beau, chère tante ?

 

– Pas mal, si cela n’avait pas l’air si antique et si païen, » dit Ophélia en sortant du fiacre.

 

Tom, déjà descendu, regardait autour de lui dans une calme béatitude. Le nègre, plante exotique, arraché aux régions les plus splendides du monde, garde au plus profond de son cœur un amour désordonné pour tout ce qui est beau, riche, fantastique, et cette passion qu’il satisfait comme il peut, grossièrement et sans goût, excite le dédain de la race blanche, plus exacte, plus correcte et plus froide.

 

Épicurien et poète dans l’âme, Saint-Clair sourit à la remarque de miss Ophélia, et se tournant vers Tom, qui, tout pétrifié d’admiration, promenait partout ses regards ravis, et dont la noire face reluisait de plaisir :

 

« Tom, mon garçon, lui dit-il, il me semble que cela te va ?

 

– Oh, maître ! – un vrai paradis ! »

 

Ces paroles s’échangeaient tandis que les malles étaient déposées, le cocher congédié, et qu’une cohue de gens de tout âge, de toutes tailles, de toutes couleurs – hommes, femmes, enfants, accouraient par les galeries du haut et du bas pour voir arriver le maître. En tête de la foule, un jeune mulâtre, personnage important, vêtu à la dernière mode, agitait un mouchoir de batiste parfumé, et s’efforçait, avec grand zèle, de faire reculer toute la troupe vers l’autre bout de la véranda.

 

« Arrière, vous autres, arrière donc ! criait-il d’un ton d’autorité : je rougis pour vous ! Oseriez-vous bien importuner le maître au premier moment de son retour, et le gêner dans ses épanchements de famille ! »

 

À cet élégant discours, prononcé d’un grand air, tous se retirèrent confus, et restèrent à distance respectueuse, formant une masse compacte, de laquelle deux portefaix seulement se détachèrent pour enlever les bagages.

 

M. Adolphe, parvenu à demeurer seul en vue, lui, son gilet de satin, sa chaîne d’or et son pantalon blanc, salua, avec une mansuétude rare et une grâce exquise, dès que Saint-Clair, qui venait de payer le cocher, se retourna.

 

« Oh, c’est toi, Adolphe ? comment te va, mon garçon ? » dit le maître lui tendant la main.

 

Le mulâtre se hâta de débiter, avec un grand flux de paroles, l’improvisation qu’il préparait depuis trois semaines.

 

« C’est bon ! c’est bon ! dit Saint-Clair de son air habituel d’insouciante raillerie ; fort bien récité, Adolphe. Veille à ce que les bagages soient mis en place, je reviendrai tout à l’heure à nos gens. » En parlant, il conduisait miss Ophélia au salon.

 

Pour Éva, elle avait pris son vol jusqu’au petit boudoir qui donnait sur la véranda ; là, une grande femme jaune, aux yeux noirs, était étendue sur un lit de repos ; en apercevant la petite fille, elle se souleva.

 

« Maman ! cria Éva, se jetant à son cou avec transport, et l’embrassant à plusieurs reprises.

 

– Assez, assez ! – Prenez donc garde, enfant ! – Vous m’ébranlez toute la tête ! » dit sa mère après avoir languissamment effleuré de ses lèvres le front d’Éva.

 

Saint-Clair entrait ; il embrassa sa femme, d’une façon plus orthodoxe que tendre, en lui présentant sa cousine, qu’elle accueillit poliment, langoureusement, et avec une nuance de curiosité.

 

Dans la foule amassée en ce moment à la porte se poussait en avant, toute tremblante d’espérance et de joie, une mulâtresse entre deux âges et d’un extérieur respectable.

 

« Oh, te voilà, Mamie ! » Et, volant à elle, Éva s’élança dans ses bras, et l’étreignit de toutes ses forces.

 

La femme ne se plaignit point de sa tête ; loin de là, elle enleva de terre l’enfant qu’elle avait nourrie, la mangea de caresses, et, à demi folle de joie, finit par fondre en larmes. À peine remise à terre, Éva courut de l’un à l’autre, distribuant les serrements de mains, et les embrassades, avec une prodigalité qui, au dire de miss Ophélia, lui tournait sur le cœur.

 

« Si cela vous arrange, à merveille ! mais vous autres, gens du Sud, vous faites des choses auxquelles, moi, je ne saurais me résoudre.

 

– Quelles choses, je vous prie ? demanda Saint-Clair.

 

– Pour l’univers entier je ne voudrais humilier qui que ce fût ; – mais, quant à embrasser…

 

– Ah, les nègres ! j’entends. Vous n’y êtes pas faite, je vois.

 

– Non, vraiment ; comment a-t-elle ce courage !

 

Saint-Clair sourit et entra dans le passage en appelant :

 

– Holà ! ici, tous tant que vous êtes ! – que je paye ma bienvenue, allons, tous ! – Mamie, Jemmy, Polly, Sonkey, – est-on content de revoir maître ? disait-il, passant de l’un à l’autre, échangeant des poignées de main : « Gare aux marmots ! ajouta-t-il en trébuchant contre un négrillon qui cheminait à quatre pattes : Si j’écrase quelqu’un, qu’il m’avertisse ! »

 

Une averse d’éclats de rire joyeux et de bénédictions entassées sur « bon maître » accueillirent les petites pièces d’argent qu’il distribuait à la ronde.

 

« Maintenant, allez tous à votre besogne comme de braves filles et d’honnêtes garçons, » reprit-il, et la foule bigarrée se dispersa aussitôt, suivie d’Éva chargée du grand sac, qu’à son retour au logis elle avait rempli, tout le long de la route, de pommes, de noix, de sucre candi, de rubans, de galons, de dentelles et de diverses autres babioles.

 

Saint-Clair s’en retournait lorsque ses yeux tombèrent sur Tom, qui, tout décontenancé, se dandinait d’un pied sur l’autre, sous les regards d’Adolphe ; ce dernier, appuyé contre la balustrade, le lorgnait avec l’impertinence d’un dandy achevé.

 

« Eh bien ! Jocko ! dit le maître, rabattant le lorgnon d’un revers de sa main, est-ce ainsi qu’on accueille un camarade ? – Eh, vraiment ! poursuivit-il, le regardant de plus près, et posant l’index sur le brillant gilet qu’étalait Adolphe : Qu’est-ce que tu as là ? Il me semble que ceci est de ma connaissance !

 

– Oh, maître ! tout taché de vin ; maître n’est pas fait, dans sa position, pour porter un pareil gilet ! J’ai compris qu’il me revenait ; bon tout au plus pour un pauvre nègre comme moi. » Et Adolphe secouant sa tête, passa avec grâce ses doigts dans ses cheveux parfumés.

 

« C’est là ton avis, hé ? reprît nonchalamment Saint-Clair. Ah ça, écoute un peu ; je vais présenter Tom à sa maîtresse, après quoi tu le conduiras à l’office, et songes-y ! ne t’avise pas de prendre des airs avec lui. Il vaut deux fois un freluquet de ton espèce.

 

– Maître a toujours le mot pour rire, répliqua Adolphe d’un air radieux ; je suis ravi de voir maître en si belle humeur.

 

– Ici Tom ! » dit Saint-Clair, et il le fit entrer dans la chambre.

 

Le nègre demeura immobile sur le seuil, l’œil attaché fixement sur ces splendeurs inimaginables de miroirs, de peintures, de statues, de draperies, et, ravi en esprit comme la reine de Saba devant Salomon, il n’osait poser le pied nulle part.

 

« Regardez, Marie, dit Saint-Clair à sa femme, je vous ai enfin acheté un cocher en règle. – C’est, vous dis-je, un véritable cocher de corbillard, pour la noirceur et la sobriété. Si cela vous agrée, il vous mènera comme un enterrement. Allons, ouvrez les yeux, examinez-le, et ne dites plus que, dès que j’ai le dos tourné, je cesse de penser à vous. »

 

Marie, sans bouger, leva les yeux sur Tom.

 

« Je suis sûre qu’il se grisera, dit-elle.

 

– Non, non ; il est garanti pieux et sobre.

 

– Soit ; je désire qu’il tourne bien, beaucoup plus que je ne l’espère.

 

– Dolphe, reprit Saint-Clair, fais descendre Tom, et prends garde encore un coup, ajouta-t-il, rappelle-toi ce que je viens de te dire. »

 

Adolphe marcha devant d’un pas leste, et Tom le suivit d’un pas lourd.

 

« C’est un véritable Béhémoth ! dit Marie.

 

– Allons à présent, ma chère, reprit Saint-Clair, s’asseyant sur un petit tabouret au chevet du sofa, soyons aimables. Avez-vous quelque chose de gracieux à dire à un pauvre garçon ?

 

– Vous avez été de quinze jours en retard, sur ce que vous aviez promis, murmura la dame en faisant la moue.

 

– Ne vous en ai-je pas écrit le motif ?

 

– Une lettre si glaciale, si courte !

 

– Eh ! chère, le courrier partait ; il n’y avait pas le temps : il fallait abréger, ou ne pas écrire du tout.

 

– Toujours le même ! plein d’excellentes raisons pour faire vos voyages longs et vos lettres courtes !

 

– Là, regardez un peu ceci, je vous prie. Il tira de sa poche un élégant écrin de velours, et l’ouvrit : Je vous apporte ce cadeau de New-York. »

 

C’était le daguerréotype d’Éva et de son père se tenant par la main. Les figures étaient admirablement bien venues.

 

Marie considéra les portraits d’un air mécontent.

 

« Où avez-vous donc été choisir une pose si gauche ?

 

– Gauche, soit ! la pose est affaire de goût. Mais, que dites-vous de la ressemblance ?

 

– Vous ne feriez pas plus cas de mon opinion sur ce point que sur tout autre, à ce que je présume, répliqua Marie, et elle referma l’écrin.

 

– Peste soit de la femme ! pensa tout bas Saint-Clair, et il reprit tout haut : Allons, Marie, assez d’enfantillages comme cela ; dites, les trouvez-vous ressemblants ?

 

– Il faut être aussi insouciant que vous l’êtes pour me tourmenter de la sorte, et me contraindre à parler et à regarder, quand vous savez que je suis demeurée tout le jour couchée avec le plus affreux mal de tête ! Depuis votre arrivée c’est un bruit, un remue-ménage ! j’en suis à demi morte.

 

– Vous êtes sujette à la migraine, madame ? dit miss Ophélia, sortant tout à coup des profondeurs de la bergère, où elle était demeurée ensevelie, faisant, à part elle, l’inventaire du mobilier et en calculant la dépense.

 

– Oh ! je suis un véritable martyr, soupira la dame.

 

– Le thé de genièvre est bon pour les maux de tête, dit miss Ophélia ; au moins Augusta, la femme du diacre Abraham Perry, avait coutume de le dire, et c’est la meilleure des gardes-malades.

 

– J’aurai soin de faire apporter ici les premières graines de genièvre qui mûriront dans notre jardin des bords du lac, dit Saint-Clair, tirant gravement la sonnette. En attendant, cousine, vous devez avoir besoin de vous retirer dans votre appartement, et de vous reposer un peu après ce long voyage. Dolphe, ajouta-t-il, envoyez-nous Mamie. L’honnête mulâtresse qu’Éva avait si tendrement caressée entra presque aussitôt. Elle était très-proprement vêtue, la tête ornée d’un turban rouge et jaune, récent cadeau d’Éva, que l’enfant avait elle-même ajusté.

 

– Mamie, dit Saint-Clair, je te confie cette dame, elle est fatiguée. Conduis-la dans sa chambre, et veille bien à ce que rien ne lui manque. » Miss Ophélia suivit Mamie et disparut.

 

 

CHAPITRE XVII

La maîtresse de Tom et ses opinions.


« Aujourd’hui, Marie, votre âge d’or commence, dit Saint-Clair ; notre cousine, alerte et entendue comme une vraie fille de la Nouvelle-Angleterre, va décharger vos épaules du lourd fardeau des soins domestiques, vous donner le temps de vous reposer, et de redevenir belle et jeune tout à loisir. Et plus vite se fera la cérémonie de la remise des clefs, mieux cela vaudra.

 

Ceci se passait pendant le déjeuner, peu de jours après l’arrivée de miss Ophélia.

 

– Elle est la bien venue, répondit Marie, laissant avec nonchalance tomber sa tête sur sa main : elle s’apercevra bien vite à l’épreuve que les véritables esclaves, ici, ce sont les maîtresses.

 

– Certainement, elle découvrira cela, et un monde d’autres vérités salutaires, dans le même genre ; sans nul doute.

 

– On parle d’avoir des esclaves ! comme si c’était pour notre bien-être ! Si nous consultions notre bonheur et notre repos, nous leur donnerions à tous la volée d’un seul coup. »

 

Évangeline fixa sur la figure de sa mère ses grands yeux sérieux, avec une ardente expression d’anxiété, et dit simplement : « Pourquoi les gardez-vous alors, maman ?

 

– À coup sûr, je n’en sais rien, si ce n’est comme pénitence ; ils sont la croix de ma vie, l’unique et véritable cause de tous mes maux. Ce sont les plus mauvais esclaves dont personne ait jamais été affligé.

 

– Allons, cela n’est pas, vous le savez, Marie ; vous avez des vapeurs ce matin. Tenez, Mamie n’est-elle pas la meilleure des créatures ? que deviendriez-vous sans elle ?

 

– Mamie est la meilleure que j’aie rencontrée, et cependant Mamie elle-même devient égoïste, atrocement égoïste ; c’est le défaut de la race.

 

– L’égoïsme est un atroce défaut, en effet, dit gravement Saint-Clair.

 

– Voilà Mamie, n’est-ce pas égoïste à elle de dormir si profondément, quand elle sait que presqu’à toute heure de la nuit j’ai besoin de petites attentions ? Elle est si difficile à réveiller pendant mes plus grandes souffrances ! Je suis plus malade ce matin, grâce aux efforts que j’ai faits pour l’appeler.

 

– N’est-elle pas restée debout plusieurs nuits de suite, près de vous ces temps-ci, maman ? demanda Éva.

 

– Qu’en savez-vous ? répondit aigrement Marie ; elle s’est plaint, je suppose ?

 

– Elle ne s’est pas plaint ; elle m’a seulement parlé de tant de mauvaises nuits que vous aviez eues.

 

– Pourquoi ne prendriez-vous pas Jane ou Rosa une nuit ou deux, pour la laisser reposer ? interrompit Saint-Clair.

 

– Vous êtes fou, Saint-Clair, de me faire une pareille proposition ! Nerveuse comme je le suis, le moindre souffle me trouble, et une main maladroite me rendrait frénétique. Si Mamie avait pour moi l’attachement qu’elle devrait avoir, elle s’éveillerait au moindre bruit ; – c’est son devoir. J’ai entendu parler de gens qui possédaient des serviteurs dévoués ; tel n’a jamais été mon lot, » soupira Marie.

 

Miss Ophélia avait écouté cette conversation d’un air grave et observateur ; à ce moment elle serra fortement les lèvres, comme une personne décidée à reconnaître son terrain avant de se risquer.

 

« Mamie a bien une sorte de bonté, continua Marie ; elle est douce, respectueuse, mais égoïste au fond. Le souvenir de son mari la troublera et l’agitera toujours. À l’époque de mon mariage et de ma venue ici, j’ai été obligée, vous le savez, de l’emmener avec moi ; mon père ne pouvait se passer du mari ; c’est un forgeron, et partant il lui était très-nécessaire. Je pensais, et je le dis alors, que Mamie et lui feraient bien de se rendre réciproquement leur liberté, car il était plus que probable qu’ils ne se reverraient jamais. Aujourd’hui je regrette de n’avoir pas insisté davantage, et donné à Mamie un autre mari ; mais je fus faible, sotte, et je cédai. J’avertis Mamie qu’elle ne pouvait s’attendre à le revoir plus d’une ou deux fois dans sa vie, que je ne retournerais pas à l’habitation de mon père, l’air ne m’en étant pas favorable ; je lui conseillai donc de changer d’époux, mais elle ne voulut pas, absolument pas. Il y a des points sur lesquels Mamie est d’un entêtement qui passe toute croyance !

 

– A-t-elle des enfants ? demanda miss Ophélia.

 

– Oui, elle en a deux.

 

– Il doit lui être pénible d’en être séparée.

 

– Je ne pouvais les emmener, certes. Ce sont de dégoûtantes petites créatures ! Il n’y avait pas à y songer ; d’ailleurs ils lui prenaient beaucoup trop de temps. Mais je soupçonne que Mamie m’en a toujours gardé une sorte de rancune. Elle n’a pas voulu se remarier ; et, quoiqu’elle sache à quel point elle m’est nécessaire, et combien je suis faible de santé, je crois qu’elle irait rejoindre dès demain son mari, si elle le pouvait : je n’en fais pas doute, en vérité. Les meilleurs d’entre eux sont devenus si égoïstes aujourd’hui !

 

– C’est un désolant sujet de méditation, » dit Saint-Clair d’un ton sec.

 

Miss Ophélia lui jeta un coup d’œil, et vit sur son visage une légère rougeur de honte, et l’expression de dédain et d’ironie qui comprimait ses lèvres.

 

« J’ai toujours traité Mamie en enfant gâtée, reprit Marie. Je voudrais qu’une de vos servantes du Nord pût voir ses armoires, et tout ce qu’elles renferment ; des robes de soie, de mousseline, jusqu’à de la vraie batiste. J’ai quelquefois travaillé des après-midi entières à lui arranger ses coiffes et ses habits, afin qu’elle fût prête pour une fête. Quant à être grondée, elle ne sait ce que c’est : elle n’a été fouettée qu’une fois ou deux dans toute sa vie ; le matin, elle prend son thé ou son café noir, avec du sucre blanc. C’est absurde ! je le sais ; mais Saint-Clair aime la prodigalité pour lui, et autour de lui, et laisse faire à ses domestiques comme ils l’entendent. Nos gens sont gâtés, c’est un fait, et la faute en est à nous s’ils agissent comme des égoïstes et des enfants pillards ; mais j’ai tant et si souvent prêché Saint-Clair là-dessus que j’en suis fatiguée.

 

– Et moi aussi, » répondit Saint-Clair en prenant le journal.

 

Éva, la belle Éva était restée debout à écouter sa mère, avec cette expression de profonde et mystique ardeur qui lui était particulière. Elle s’approcha doucement d’elle, et lui passa ses bras autour du cou.

 

« Eh bien ! Éva, qu’y a-t-il encore ? dit Marie.

 

– Maman, pourrais-je vous veiller une nuit, une seule ? Je ne vous impatienterai pas, et je ne dormirai pas, j’en suis sûre ; souvent dans mon lit je ne dors pas, – je pense.

 

– Folie, folie ! dit Marie. Vous êtes une enfant si étrange !

 

– Me le permettrez-vous, maman ? reprit-elle avec timidité ; je crois que Mamie n’est pas bien ; elle m’a dit dernièrement que la tête lui faisait grand mal.

 

– Oh ! c’est une des perpétuelles complaintes de Mamie ; Mamie est comme eux tous, – faisant grand bruit d’un bobo au doigt ou à la tête ; jamais je n’encouragerai cela, jamais ! J’ai à ce sujet des principes arrêtés, » dit-elle en se tournant du côté de miss Ophélia ; « vous en reconnaîtrez la nécessité. Si vous laissez les domestiques se lamenter à chaque léger ennui, ou à chaque petit malaise, vous serez bientôt assourdie. Je ne me plains jamais, moi ; – personne ne se doute de ce que j’endure : je sens que c’est un devoir de le supporter en silence, et je le fais. »

 

À cette péroraison, les yeux ronds de miss Ophélia exprimèrent un ébahissement, qui parut si comique à Saint-Clair, qu’il éclata de rire.

 

« Saint-Clair rit toujours quand je fais la plus petite allusion à mes maux, » dit Marie de la voix d’un martyr expirant. « Dieu veuille qu’il ne s’en souvienne pas un jour avec amertume ! » Et Marie porta son mouchoir à ses yeux.

 

Il y eut un silence embarrassant. À la fin Saint-Clair se leva, regarda sa montre, dit qu’il avait un rendez-vous, et sortit.

 

Éva se glissa derrière lui, miss Ophélia et Marie restèrent seules à table.

 

« C’est bien de Saint-Clair ! dit celle-ci, en retirant son mouchoir avec dépit, dès que le criminel fut hors d’atteinte ; jamais il ne pourra, jamais il ne voudra comprendre ce que je souffre, et cela depuis des années ! Si j’étais une de ces femmes douillettes, faisant grand bruit de leurs maux, ce serait excusable. Une femme qui se plaint fatigue naturellement les hommes. Mais j’ai tout gardé pour moi, et souffert en silence ; si bien que Saint-Clair a fini par croire que je pouvais tout supporter. »

 

Miss Ophélia ne savait pas au juste quelle réponse on attendait d’elle.

 

Tandis qu’elle y songeait, Marie sécha peu à peu ses larmes, et remit en ordre sa toilette, avec la coquetterie d’une colombe qui lisse son plumage après une ondée. Elle entama une harangue toute féminine sur les armoires, la lingerie, le garde-meuble, etc., départements que, d’un commun accord, miss Ophélia allait prendre sous sa direction ; – et elle entassa, à la fois, tant de recommandations et de renseignements, qu’une tête moins bien ordonnée, et moins systématique que celle de miss Ophélia, en eût été complètement déroutée et ahurie.

 

« À présent, je crois vous avoir tout dit. À ma prochaine indisposition, vous serez en état de me remplacer, sans même me consulter. – Encore un mot sur Éva : – elle a grand besoin d’être surveillée.

 

– Elle me paraît une excellente enfant, dit miss Ophélia ; je n’en ai jamais rencontré de meilleure.

 

– Éva est très-étrange ; il y a des choses sur lesquelles elle est si originale ! elle ne me ressemble en rien. » Et Marie soupira, comme si elle eût pensé que ce fût là un grand sujet de tristesse.

 

Miss Ophélia se dit en son for intérieur : « J’espère bien qu’elle ne vous ressemble pas » ; mais elle eut la prudence de garder cette réflexion pour elle.

 

« Éva s’est toujours plu au milieu des esclaves. Pour certains enfants, cela n’a pas d’inconvénient. Moi, je jouais toujours avec les négrillons de mon père, et cela ne me fit jamais aucun mal. Mais Éva traite d’égal à égal avec toutes les créatures qui l’approchent. C’est une étrange manie de cette enfant. Je n’ai jamais pu l’en corriger ; et je serais assez portée à croire que Saint-Clair l’y encourage. Il est de fait que Saint-Clair, sous son toit, est indulgent pour tous, excepté pour sa femme. »

 

Miss Ophélia garda derechef le plus profond silence.

 

« Ce n’est pas la voie qu’on doit suivre avec les esclaves ; il faut les mettre à leur place, et les y maintenir. Cela me fut toujours naturel, même tout enfant. À elle seule Éva gâterait une habitation entière. Comment fera t-elle quand il lui faudra mener sa maison ; je n’en sais rien. On doit être bon avec ses gens ; – je l’ai toujours été, mais on doit aussi leur apprendre leur place. Éva jamais ne le fait ; il n’y a pas dans la tête de cette enfant la première idée de ce qu’est un esclave. Vous l’avez entendue tout à l’heure offrir de me veiller pour laisser dormir Mamie. Eh bien ! c’est un échantillon de ce qu’elle ferait constamment, si on la laissait à elle-même !

 

– Mais, s’écria impétueusement miss Ophélia, vous admettez, je pense, que vos esclaves sont des créatures humaines, et doivent avoir besoin de repos quand ils sont épuisés de fatigue ?

 

– Certainement, c’est justice. Je suis très-attentive à ce qu’ils aient ce qui leur faut, pourvu que cela n’aille pas jusqu’à l’abus ; vous comprenez. Mamie peut, à une heure ou l’autre, rattraper son sommeil ; cela ne fait pas difficulté. D’ailleurs, c’est la masse la plus endormie que j’aie jamais vue ! Debout, assise, causant ou marchant, elle dort partout, envers et contre tous. Il n’y a pas à craindre que Mamie ne dorme pas assez ! Mais traiter les esclaves comme des fleurs exotiques ou des vases de Chine, c’est aussi par trop ridicule ! » Marie s’arrêta pour se plonger dans les molles profondeurs d’un énorme coussin, et attirer à elle un élégant flacon de cristal taillé.

 

« Vous le voyez, continua-t-elle, d’une voix languissante et douce, comme pourrait l’être le dernier souffle d’un jasmin d’Arabie, ou toute autre chose aussi éthérée ; vous le voyez, cousine Ophélia, je parle rarement de moi. Ce n’est ni dans mes goûts, ni dans mes habitudes ; à dire vrai, je n’en ai pas la force. Mais il y a des points sur lesquels je diffère de Saint-Clair. Saint-Clair ne m’a jamais comprise, ne m’a jamais appréciée, et c’est même là, je crois, la source de tous mes maux. Il se propose le bien, je veux le croire ; mais les hommes sont égoïstes par constitution, et sans égards pour leurs femmes. Du moins, c’est mon impression. »

 

Miss Ophélia n’avait pas reçu en partage un petit lot du génie prudent de la Nouvelle-Angleterre ; elle avait, en outre, une horreur particulière des dissensions de famille ; elle fut donc alarmée de cette espèce d’appel : aussi, donnant à son visage l’expression d’une sévère neutralité, elle tira de sa poche un tricot long d’une aune, qu’elle gardait comme un spécifique contre ce que le docteur Watts assurait être une des plus efficaces embûches de Satan, c’est-à-dire l’oisiveté des mains.

 

Elle se mit à tricoter rapidement, serrant les lèvres d’une façon énergique, qui disait mieux que les mots : « Vous ne me ferez pas parler : ce sont vos affaires, non les miennes ; je n’ai rien à y voir. » Elle n’avait pas l’air plus sympathique, que ne l’aurait eu à sa place un lion de pierre ; mais Marie s’en souciait peu. Elle avait à qui parler, elle en sentait le besoin, cela lui suffisait ; et pour se remonter respirant son flacon, elle poursuivit :

 

« J’apportais, en épousant Saint-Clair, ma dot et mes esclaves, et la loi m’autorisait à les conduire à ma guise. Saint-Clair, lui aussi, avait sa fortune et ses gens, et j’eusse été charmée qu’il les menât à sa façon, s’il n’était intervenu dans mes affaires. Il a quelques idées saugrenues, extravagantes, sur certains chapitres, entre autres sur le traitement des esclaves. Il les fait presque passer avant moi, et même avant lui ; il leur laisse faire toutes sortes de dégâts sans jamais lever le doigt. Parfois, pourtant, Saint-Clair est effrayant. – Il m’effraie, dans certains cas, moi-même, doux comme il le paraît d’ordinaire ! Il a mis les choses sur un pied tel, que, quoiqu’il arrive, il ne doit pas dans sa maison y avoir un seul coup donné, excepté par lui ou par moi ; et sa volonté sur ce point est si absolue que je n’ose la contrecarrer. Vous pouvez deviner où cela mène ! Saint-Clair ne les battrait pas, quand ils le fouleraient aux pieds ! et moi… jugez si on peut, sans cruauté, m’infliger une pareille fatigue ! Vous le savez, les esclaves ne sont que de grands enfants.

 

– Je n’en sais rien, et remercie Dieu de l’ignorer, répondit brièvement miss Ophélia.

 

– Vous l’apprendrez, et à vos dépens, si vous restez ici. Vous ne vous doutez pas de ce qu’est ce troupeau de méchantes, paresseuses, ingrates créatures ! » Ce sujet, quand elle l’abordait, semblait toujours merveilleusement surexciter Marie ; ses yeux s’étaient ouverts, sa langueur s’était envolée, lorsqu’elle reprit, avec plus de véhémence :

 

« Vous n’imaginez pas, vous ne pouvez imaginer les épreuves qu’ils suscitent tous les jours, à toutes heures, en tout et pour tout, à leur maîtresse. Je ne m’en plains pas à Saint-Clair ; il a là-dessus les principes les plus étranges. Ne prétend-il pas que, les ayant faits ce qu’ils sont, nous devons les supporter ! Que leurs défauts viennent des nôtres, et qu’il serait cruel de les leur donner, et de les en châtier. Il dit qu’à leur place nous en ferions tout autant, comme s’ils pouvaient nous être comparés !

 

– Croyez-vous que Dieu les ait tirés du même limon ? demanda laconiquement miss Ophélia.

 

– Non, vraiment, non, je ne le crois pas ! Belle fable, en vérité ! c’est une race inférieure !

 

– Leur accordez-vous des âmes immortelles ? s’écria miss Ophélia, dont l’indignation grandissait.

 

– Oui, répondit-elle en baillant, c’est avéré ; personne ne le conteste. Mais les égaler à nous, en quoi que ce soit, les comparer à nous, c’est impossible ! Eh bien ! Saint-Clair m’a parlé de la séparation de Mamie d’avec son mari, comme il m’eut parlé de ma séparation d’avec mon mari, à moi ! Il n’y a aucun parallèle à établir. Mamie ne peut sentir ce que j’aurais senti. Ce sont choses si différentes, n’est-il pas vrai ? Et cependant Saint-Clair assure ne pas le comprendre. Comme si, par exemple, Mamie pouvait aimer ses sales petits diablotins noirs comme j’aime Éva ! Croiriez-vous que Saint-Clair essaya une fois, sérieusement, de me persuader qu’il était de mon devoir, malgré ma faible santé et ce que je souffre, de renvoyer Mamie à ses enfants et à son mari, et de prendre quelque autre à sa place ? C’était par trop rude à supporter, même pour moi ! Je ne laisse pas souvent voir ce que j’éprouve ; je me suis fait une loi de tout souffrir en silence ; c’est le dur partage de la femme, et je l’accepte. Mais cette fois j’éclatai ; et depuis il n’y a jamais fait la plus petite allusion. Je n’en vois pas moins, par ses regards et quelques mots de temps en temps, qu’il pense toujours de même ; et c’est impatientant, c’est agaçant ! »

 

Miss Ophélia parut craindre de rompre le silence ; mais, dans le mouvement rapide et saccadé de ses aiguilles, il y avait des volumes, si Marie eût été capable de les comprendre.

 

« Vous êtes maintenant, poursuivit-elle, au courant de ce que vous avez à diriger. Une maison sans règle, où les serviteurs ont et font ce qui leur plaît, à l’exception de ce que, malgré ma pauvre santé, j’ai pu sauvegarder d’autorité. Je prends mon nerf de bœuf, et leur en applique parfois quelques coups ; mais c’est un exercice beaucoup trop fatigant pour moi. Si Saint-Clair voulait seulement faire comme les autres !

 

– Et que font-ils ?

 

– Ils les envoient à la Calebousse, ou ailleurs, pour qu’on les fouette. C’est l’unique moyen. Si je n’étais pas une pauvre femme souffreteuse, je crois que je les conduirais avec deux fois l’énergie de Saint-Clair.

 

– Comment parvient-il donc à en être obéi ? vous dites qu’il ne les frappe jamais.

 

– Les hommes, vous le savez, ont un plus grand air de commandement que nous ; cela leur est plus facile. Puis, si vous avez jamais observé les yeux de Saint-Clair avec attention (c’est très-singulier), vous aurez vu que, quand il parle d’un ton ferme, ses yeux étincellent. J’en suis parfois presque interdite, et les esclaves savent alors qu’ils doivent plier. Je ne puis en obtenir autant, avec une tempête et des cris, que Saint-Clair avec un éclair de ses yeux, quand il est monté. Ils se taisent devant Saint-Clair, et de là vient son indifférence pour ce que j’endure, moi ! Vous verrez, quand il vous faudra les faire marcher, qu’on n’en peut rien obtenir sans sévérité. Ils sont si mauvais, si trompeurs, si paresseux !

 

– Toujours le vieux refrain ! interrompit Saint-Clair entrant nonchalamment. Et quel beau modèle ont à copier ces méchantes créatures, surtout pour la paresse ! Voyez, cousine, ajouta-t-il, en se jetant tout de son long sur le sofa opposé à celui de Marie, voyez, cousine, si leur paresse n’est pas tout à fait impardonnable, lorsque nous leur donnons, Marie et moi, un si brillant exemple !

 

– Allons ! Saint-Clair, vous êtes par trop maussade ?

 

– Moi aussi ? je croyais tout à fait bien parler, d’une façon remarquable pour moi ! Je fortifie toujours vos observations, Marie.

 

– Vous savez bien que vous faites tout le contraire !

 

– C’est qu’alors je me trompe ; je vous remercie, ma chère, de me remettre dans le droit chemin.

 

– Vous voulez m’irriter, s’écria Marie.

 

– Oh ! je vous en prie, Marie ; la chaleur est accablante, et je viens d’avoir avec Dolphe une prise qui m’a exténué ; ainsi, je vous en supplie, montrez-vous aimable, et laissez un pauvre garçon épuisé se raviver à l’éclat de votre sourire.

 

– Qu’a fait Dolphe ? son impudence s’est accrue à tel point que ce drôle m’est devenu insupportable. Je souhaiterais l’avoir, pendant quelque temps, sous ma direction exclusive. Je le romprais, je vous en réponds.

 

– Ce que vous dites là, ma chère, est marqué au coin de votre esprit et de votre bon sens habituels. Quant à Dolphe, voici le fait : il s’est exercé si longtemps à imiter mes grâces et autres perfections, qu’il a fini par se prendre pour son maître, et j’ai été obligé de lui faire sentir sa méprise.

 

– Comment ?

 

– Je lui ai fait comprendre d’une façon explicite, que je désirais garder quelques-uns de mes habits pour mon usage personnel ; j’ai arrêté aussi sa munificence à l’égard de mon eau de Cologne, et j’ai même été assez cruel pour le restreindre à une douzaine de mes mouchoirs de batiste. Ceci surtout a fortement humilié Dolphe, et pour le consoler je lui ai parlé en père.

 

– Oh ! Saint-Clair, quand donc apprendrez-vous à conduire vos esclaves ! vous les perdez par votre faiblesse.

 

– Après tout, où est le mal que le grand pauvre diable désire ressembler à son maître ? et si je l’ai élevé de façon à ce qu’il plaçât son bonheur suprême dans l’eau de Cologne et les mouchoirs de batiste, pourquoi ne lui en donnerais-je pas ?

 

– Pourquoi plutôt ne l’avez-vous pas mieux élevé ? demanda miss Ophélia, avec une soudaine résolution.

 

– Trop de peine à prendre ; la paresse, cousine, l’invincible paresse, qui ruine plus d’âmes qu’on ne mettrait de gens en fuite en faisant le moulinet. Sans la paresse, j’aurais été un ange. Je serais porté à croire que cette paresse est ce que votre vieux docteur du Vermont appelait : « L’essence du mal moral. » C’est à coup sûr un triste sujet de méditation.

 

– Je pense qu’une responsabilité terrible pèse sur vous, maîtres d’esclaves ! Je ne voudrais pas l’avoir pour des mondes. Vous devez élever vos esclaves, et les traiter comme des créatures raisonnables, des créatures immortelles, dont vous rendrez un jour compte devant Dieu. C’est là ma pensée, s’écria miss Ophélia cédant à l’élan d’indignation qui, tout le jour, s’était amassée dans son sein.

 

– Allons ! allons ! cousine ! répondit Saint-Clair en se levant vivement ; vous ne nous connaissez pas encore ! » Il s’assit au piano et attaqua un air de bravoure. Saint-Clair avait le génie de la musique, son exécution était brillante et ferme, ses doigts volaient sur les touches avec le mouvement rapide et léger d’un oiseau. Il joua air après air, en homme qui essaye de se remettre de belle humeur ; à la fin, repoussant les cahiers de musique, il se leva et dit gaiement : « Eh bien, cousine, vous nous avez donné une leçon un peu verte, mais vous avez fait votre devoir, et en somme, je ne vous en estime que plus. Je ne mets pas en doute que vous ne m’ayez jeté un pur diamant, mais il m’a si rudement atteint en plein visage, qu’au premier choc je ne l’ai pas apprécié tout ce qu’il vaut.

 

– Pour moi, je ne vois pas le but de cette mercuriale, reprit Marie. S’il est au monde quelqu’un qui traite mieux que nous ses esclaves, je serais enchantée qu’on me le montrât. Cela ne les rend pas meilleurs d’un atome ; au contraire, ils deviennent de plus en plus mauvais. Quant à les sermonner ou à les reprendre, je l’ai fait à m’égosiller, leur disant leurs devoirs et le reste. Ils peuvent aller à l’église autant qu’ils le veulent, quoiqu’ils ne comprennent pas plus le prêche que ne le comprendraient des porcs. En sorte que, vous le voyez, cela ne leur est pas de grande utilité ; mais ils y vont ; ainsi les moyens de s’instruire leur sont donnés. Mais, comme je vous l’ai déjà dit, c’est une race inférieure ; toujours elle le sera. Il n’y a pas de rachat pour elle. Vous n’en pourrez rien faire, si vous l’essayez. Vous ne l’avez pas encore tenté, cousine Ophélia ; moi, je l’ai tenté ; je suis née et j’ai été élevée au milieu d’eux, je les connais. »

 

Miss Ophélia pensait en avoir assez dit, et elle garda le silence. Saint-Clair se mit à siffler.

 

« Saint-Clair, je vous prierai de ne pas siffler ; cela augmente mon mal de tête.

 

– Je me tais, dit Saint-Clair. Est-il encore quelque autre chose que vous désiriez que je ne fasse pas ?

 

– Je désirerais que vous eussiez quelque sympathie pour mes souffrances : vous n’avez aucun égard pour moi.

 

– Cher ange accusateur !

 

– C’est insoutenable de s’entendre parler sur ce ton !

 

– Comment dois-je vous parler ? dites, et je parlerai au commandement – de la manière que vous indiquerez, rien que pour vous plaire. »

 

Un frais éclat de rire, parti de la cour, pénétra à travers les courtines de soie de la véranda. Saint-Clair s’avança, souleva le rideau, et rit aussi.

 

« Qu’y a-t-il ? » demanda miss Ophélia s’approchant du balcon.

 

Tom était assis dans la cour sur un petit banc de mousse ; chaque boutonnière de sa veste était ornée de branches de jasmin, Éva lui passait en riant une guirlande de roses autour du cou, puis, riant toujours, elle se percha sur ses genoux, comme un moineau apprivoisé.

 

« Ô Tom, vous êtes si drôle ! »

 

Tom avait un bon et discret sourire, et semblait, en sa paisible façon, être aussi réjoui de sa drôlerie que l’était sa petite maîtresse. En apercevant son maître, il leva les yeux vers lui, d’un air demi confus, demi suppliant.

 

« Comment pouvez-vous la laisser aussi familièrement avec eux ? demanda miss Ophélia.

 

– Et pourquoi pas ? demanda à son tour Saint-Clair.

 

– Je ne sais ; mais cela me répugne.

 

– Vous ne trouveriez pas mal que l’enfant caressât un gros chien, fut-il noir ; mais une créature raisonnable, sensible, immortelle, vous répugne ! Je connais là-dessus les sentiments de vos habitants du Nord : non qu’il y ait de notre part la plus petite parcelle de vertu à ne pas les éprouver ; mais l’habitude fait chez nous ce que devrait faire la charité chrétienne : elle détruit la répugnance. J’ai eu l’occasion, pendant mes voyages, d’observer combien cette répugnance était plus vive chez vous que chez nous. Ils vous dégoûtent comme autant de serpents ou de crapauds, et cependant leur misère vous révolte. Vous ne voulez pas les maltraiter, mais vous ne voulez avoir avec eux aucun contact. Vous les expédieriez en Afrique, loin de votre vue et de votre odorat, puis, vous leur enverriez un ou deux missionnaires, qui auraient l’abnégation de les instruire de la façon la plus brève possible, n’est-ce pas ?

 

– Hélas ! cousin, répondit, d’un ton pensif, miss Ophélia, il y a du vrai dans ce que vous dites.

 

– Que deviendrait l’humble et le pauvre sans les enfants ? reprit Saint-Clair, revenant au balcon et montrant Éva, qui gambadait auprès de Tom. L’enfant est le seul vrai démocrate. Tom, en ce moment, est un héros pour Éva ; ses histoires lui paraissent merveilleuses ; ses hymnes et ses chants méthodistes, plus beaux qu’un opéra ; les petites amorces et autres babioles, qui emplissent ses poches, une mine féconde de joyaux ! Il est à ses yeux le plus merveilleux Tom qu’une peau d’ébène ait recouvert ! – Éva est une de ces fleurs du ciel envoyées par Dieu, surtout pour le pauvre et pour l’humble, qui, sur terre, ont si peu d’autres joies !

 

– C’est singulier, cousin, à vous entendre parler on vous prendrait presque pour un prédicant.

 

– Un prédicant ? se récria Saint-Clair.

 

– Oui, pour un prédicant religieux.

 

– Ah ! certes non ; et, en tous cas, pas pour un de vos prédicants en vogue ; et ce qu’il y a de plus triste, pas pour un pratiquant, à coup sûr.

 

– Pourquoi donc alors parlez-vous ainsi ?

 

– Rien de plus facile que de parler. Shakespeare, je crois, fait dire à un de ses personnages : « Il me serait plus aisé d’enseigner à vingt disciples ce qu’il est bon de faire, que d’être un des vingt. » Il n’est rien de tel que la division du travail. Ma verve passe en paroles, cousine ; la vôtre, en actions. »

 

*

* *

 

À cette époque, la situation extérieure de Tom n’était pas, selon le monde, celle d’un homme à plaindre. Dans sa prédilection pour lui, et poussée aussi par l’instinct d’une noble nature reconnaissante et affectueuse, la petite Éva avait prié son père d’attacher Tom à son service personnel, pour l’escorter pendant ses promenades à pied ou à cheval. Tom avait donc reçu l’ordre formel de tout quitter pour se mettre à la disposition de miss Éva ; ordre qui, comme nos lecteurs l’imaginent, fut loin de lui déplaire. Sa mise était soignée, Saint-Clair étant sur ce chapitre scrupuleux jusqu’à la minutie. Son service d’écurie, vraie sinécure, consistait simplement à inspecter et diriger tous les jours un palefrenier. Marie Saint-Clair avait déclaré qu’elle ne pouvait souffrir l’odeur des chevaux, et que ceux de ses gens qui l’approchaient ne devaient être employés à aucun service désagréable. Son système nerveux ne supporterait pas une pareille épreuve. La moindre mauvaise odeur, à son dire, la pouvait tuer, et terminer d’un seul coup tous ses tourments terrestres. Tom avec son ample habit, son chapeau bien brossé, ses bottes luisantes, son col et ses manchettes d’un blanc irréprochable, sa grave et bonne figure noire, eut pu paraître digne d’être évêque de Carthage, comme le furent en d’autres temps des hommes de sa couleur.

 

Il habitait une somptueuse résidence ; considération à laquelle cette race impressionnable n’est jamais indifférente. Il jouissait, avec un bonheur calme et recueilli, de la lumière, des oiseaux, des fleurs, des fontaines, des parfums qui embellissaient la cour, des tentures de soie des tableaux, des lustres, des statues, des lambris dorés, qui faisaient pour lui, de la suite de ces riches salons, une espèce de palais d’Aladin.

 

Si jamais l’Afrique se civilise et s’élève – et son tour de figurer dans le grand drame du progrès humain arrivera en son temps – la vie s’éveillera chez elle avec une splendeur, une surabondance, qu’à peine peuvent concevoir nos froides tribus de l’Occident. – Sur cette terre lointaine et mystérieuse, fertile en or, en pierreries, en myrtes, en palmiers aux feuilles ondoyantes, en fleurs rares, surgiront des arts nouveaux, d’un style neuf et splendide. Et cette race noire, si longtemps méprisée et foulée aux pieds, donnera peut-être au monde les dernières et les plus magnifiques révélations de la puissance humaine. En tous cas, elle sera, – par sa douceur, son humble docilité d’âme, sa confiance en ses supérieurs, son obéissance à l’autorité, son enfantine simplicité de tendresse, son admirable esprit de pardon, – elle sera certainement la plus haute expression de la vie chrétienne. Et peut-être, comme Dieu châtie ceux qu’il aime, peut-être n’a-t-il précipité la pauvre Afrique dans la fournaise de l’affliction, que pour la rendre la plus noble, la plus grande dans le royaume qu’il élèvera, quand tous les autres royaumes auront été essayés et rejetés, car « les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers ! »

 

Étaient-ce donc là les préoccupations de Marie Saint-Clair, tandis que debout, somptueusement parée sur la véranda, un dimanche matin, elle attachait à son poignet délié un riche bracelet de diamants ? Ce devait être cela, ou des pensées du même genre, car Marie avait le culte des belles choses ; et elle allait se rendre dans tout son éclat de diamants, de soie, de dentelles, de joyaux, à une église à la mode, pour y faire admirer sa toilette et sa piété. Marie s’était toujours fait une loi d’être très-religieuse les dimanches. À l’église, à genoux ou debout, souple, élégante, aérienne, flexible en tous ses mouvements, enveloppée de son écharpe de dentelle comme d’un nuage, c’était une gracieuse créature ; elle le sentait, et se savait bon gré d’être si distinguée et si pieuse. Miss Ophélia, à ses côtés, formait avec elle un parfait contraste : non qu’elle n’eût sa belle robe de soie, son riche cachemire, son beau mouchoir ; mais une raideur anguleuse et carrée lui prêtait je ne sais quoi d’indéfini, aussi sensible cependant que l’était la grâce de son élégante voisine ; – non la grâce de Dieu, entendez bien, – c’est tout autre chose.

 

« Où est Éva ? dit Marie.

 

– Elle s’est arrêtée sur l’escalier pour parler à Mamie.

 

Que disait Éva à Mamie sur l’escalier ? Écoutez lecteurs, et vous l’entendrez, quoique Marie ne l’entendit pas.

 

« Chère Mamie, je sais que ta tête te fait grand mal.

 

– Le Seigneur vous bénisse, miss Éva ; ma tête me fait toujours mal, à présent, mais ne vous en tracassez pas.

 

– Je suis bien aise de te voir sortir ; et la petite fille jeta ses deux bras autour d’elle. Tiens, prends mon flacon, Mamie.

 

– Quoi ! votre belle affaire d’or, avec ses diamants ! Seigneur, miss Éva, ça être beaucoup trop beau pour moi !

 

– Pourquoi ? tu en as besoin, et moi pas. Maman s’en sert toujours quand elle a mal à la tête, – cela te fera du bien. Prends-le, je t’en prie, pour l’amour de moi !

 

– L’entendez-vous, la chère mignonne ! s’écria Mamie, comme Éva lui glissait le flacon dans son fichu, et, après l’avoir embrassée, courait rejoindre sa mère.

 

– Pourquoi vous êtes-vous arrêtée ? demanda Marie.

 

– Pour donner mon flacon à Mamie, afin qu’elle s’en serve à l’église.

 

– Éva ! dit Marie, frappant du pied avec impatience, vous avez donné votre flacon d’or à Mamie ! Quand donc comprendrez-vous ce qui se fait, et ce qui ne se fait pas ? Allez, allez ! reprenez-le-lui tout de suite. »

 

Éva, chagrine et déconcertée, se retourna avec lenteur.

 

« Marie, laissez faire l’enfant ! qu’elle agisse comme elle l’entendra ! intervint Saint-Clair.

 

– Comment se conduira-t-elle alors dans le monde ?

 

– Dieu le sait ; mais elle se conduira certainement mieux, selon le ciel, que vous ou moi.

 

– Ô papa ! chut ! dit Éva en lui touchant doucement le coude. Ne chagrinez pas maman.

 

– Eh bien, cousin, êtes-vous prêt à nous accompagner ? demanda miss Ophélia, se tournant de son côté tout d’une pièce.

 

– Je ne vais pas au prêche, je vous remercie, répondit Saint-Clair.

 

– Je voudrais que Saint-Clair m’accompagnât quelquefois à l’église, dit Marie, mais il n’a pas un atome de religion. C’est vraiment inconvenant.

 

– Je le sais, répondit Saint-Clair. Vous autres femmes, vous allez, je suppose, à l’église, pour apprendre à vous conduire dans le monde, et votre piété rejaillit sur nous, en considération. Si je faisais tant que d’y aller, moi, j’irais où va Mamie. Là, du moins, il y a chance de se tenir éveillé.

 

– Quoi, parmi ces braillards de méthodistes ! fi ! l’horreur !

 

– Tout ce que vous voudrez, Marie, excepté la mer morte de vos vénérables chapelles ! C’est trop exiger d’un homme. Est-ce que tu aimes à y aller, Éva ! Viens, reste à la maison ; tu joueras avec moi.

 

– Merci, papa, j’aime mieux aller au sermon.

 

– N’est-ce pas affreusement ennuyeux ?

 

– Oui, un peu, quelquefois, dit Éva, et je m’y endors aussi ; mais je tâche de me tenir éveillée.

 

– Alors, pourquoi y vas-tu ?

 

– Voyez-vous, papa, lui murmura-t-elle à l’oreille, cousine dit que Dieu désire cela de nous, et il nous donne tant ! s’il le désire ? au fond ce n’est pas grand’chose ; puis ce n’est pas si ennuyeux après tout.

 

– Tu es une douce et bienveillante petite âme, dit Saint-Clair en l’embrassant. Va, ma chère fillette, va, et prie pour moi.

 

– Certes oui ; je n’y manque jamais, » répondit l’enfant, comme elle s’élançait après sa mère dans la voiture.

 

Saint-Clair resta debout sur le perron, et de la main lui envoya un baiser, tandis que la voiture s’éloignait ; de grosses larmes roulaient dans ses yeux.

 

« Ô Évangeline, la bien nommée ! Dieu ne t’a-t-il pas donnée à moi comme un Évangile vivant ! »

 

Il pensa et sentit ainsi une seconde ; puis il alluma son cigare, lut le journal et oublia son petit Évangile. Différait-il en cela de beaucoup d’autres gens ?

 

« Faites attention, Évangeline, dit Marie ; il est toujours bien et convenable d’être bon envers les domestiques ; mais il est inconvenant de les traiter comme nous traiterions des parents, ou des gens de notre caste. Si Mamie était malade, vous ne la mettriez pas dans votre lit, n’est-ce pas ?

 

– Si fait, maman, répondit Éva, parce que ce serait plus commode pour la soigner, et puis aussi parce que mon lit est beaucoup meilleur que le sien, vous savez. »

 

Le manque complet de sens moral que dénotait cette réponse, jeta Marie dans le plus profond désespoir.

 

« Que faire pour être comprise de cette enfant ? s’écria-t-elle.

 

– Rien, » répondit miss Ophélia d’un ton péremptoire.

 

Éva fut un moment chagrine et déconcertée ; mais par bonheur les impressions des enfants sont fugitives, et peu de minutes après, Éva riait gaiement à chaque objet nouveau qu’elle apercevait à travers les portières de la voiture.

 

*

* *

 

« Eh bien, mesdames, demanda Saint-Clair au dîner, quand ils furent commodément assis, que vous a-t-on servi aujourd’hui à l’église ?

 

– Le docteur G… a fait un magnifique sermon, répondit Marie, juste un sermon comme il vous le faudrait ; il exprimait précisément toutes mes idées.

 

– En ce cas, il devait être des plus édifiants, dit Saint-Clair, et d’un point de vue large !

 

– Oh ! simplement mes idées sur la société et ses différentes classes. Le texte était : « Dieu fit toute chose belle en sa saison. » Le prédicateur a démontré que tous les rangs et toutes les distinctions sociales venaient en droite ligne de Dieu ; qu’il était admirablement juste que les uns fussent placés au sommet et les autres à la base, plusieurs étant nés pour commander, et plusieurs pour obéir ; et ainsi de suite. Enfin il a parfaitement appliqué ces paroles au jargon ridicule qu’on débite sur l’esclavage ; il a prouvé clair comme le jour que la Bible était pour nous, et soutenait nos institutions. Je souhaiterais que vous l’eussiez entendu !

 

– Grand merci, je n’en ai que faire ; j’en apprendrai tout autant dans le Picayune[31], et, de plus, je fumerai mon cigare, ce que je ne pourrais faire à l’église.

 

– Vous ne partagez donc pas ces vues ? demanda miss Ophélia.

 

– Qui, moi ! je suis un si mauvais sujet que ce pieux aspect de la question ne m’édifie pas du tout. Si j’étais appelé à définir l’esclavage, je dirais bel et bien : « Nous l’avons, nous en jouissons et nous le gardons, dans notre intérêt et pour notre bien-être. » C’est là le fort et le faible, et, en somme, tout le fond de ce bavardage hypocrite. Je crois qu’en parlant ainsi, je serais compris de tous et partout.

 

– Vraiment, Augustin, c’est par trop irrévérent, s’écria Marie. C’est chose choquante que de vous entendre !

 

– Choquante est le mot. Pourquoi vos beaux parleurs religieux ne poussent-ils pas la complaisance un peu plus loin ? Que ne démontrent-ils la beauté – en sa saison – d’un coup de vin de trop ? des veilles passées au jeu ? de plusieurs autres accidents providentiels de même nature, auxquels nous sommes sujets, nous autres jeunes gens ? Nous nous accommoderions fort de cette sanction humaine et divine.

 

– Enfin, dit miss Ophélia, croyez-vous l’esclavage un bien ou un mal ?

 

– Je déteste l’horrible logique de votre Nouvelle-Angleterre, cousine, dit gaiement Saint-Clair ; si je réponds à cette question, vous m’en poserez une demi-douzaine, toutes plus ardues les unes que les autres, et je ne me soucie pas de définir ma position. Je suis de ceux qui aiment à lancer des pierres aux maisons de verre des voisins ; je n’ai donc garde de m’en élever une pour la faire lapider.

 

– C’est bien de lui ! vous n’en tirerez rien ; il vous échappera toujours, dit Marie ; et je crois, ma parole, que c’est son peu de religion qui lui fait prendre tous ces faux fuyants.

 

– Religion ! dit Saint-Clair d’un ton qui fit lever les yeux aux deux dames. Appelez-vous religion ce qu’on vous prêche à l’église ? Appelez-vous religion ce qui peut se courber, se tourner, descendre, monter, pour justifier chaque phase tortue d’une société égoïste et mondaine ? Est-ce la religion qui est moins généreuse, moins juste, moins scrupuleuse, moins tolérante, que ma nature profane, aveugle et terre à terre ? Non ; si je cherchais une religion, je regarderais au-dessus de moi, jamais au-dessous.

 

– Vous ne croyez donc pas que la Bible justifie l’esclavage ? demanda miss Ophélia.

 

– La Bible était le livre de ma mère, répondit Saint- Clair ; il l’aidait à vivre ; il l’a aidée à mourir : Dieu me préserve de croire qu’il justifie l’esclavage ! J’aimerais autant qu’on voulût me prouver que ma mère buvait de l’eau-de-vie, mâchait du tabac et jurait, pour me convaincre que j’ai raison d’en faire autant. Je n’en serais pas plus content de moi-même, et j’y perdrais la consolation de la respecter. Et c’est une grande consolation en ce monde que d’avoir quelque chose à respecter ! Bref, vous le voyez, dit-il en reprenant tout d’un coup sa gaieté ; tout ce que je veux, c’est que chaque chose reste à sa place, en son casier. Le cadre de la société en Europe, comme en Amérique, se compose d’une infinité d’éléments qui ne soutiendraient pas l’examen d’une moralité scrupuleuse ; ce qui prouve que les hommes ne peuvent aspirer au bien absolu, mais seulement suivre de leur mieux la route battue. Maintenant si un homme vient me dire : « L’esclavage nous est nécessaire, nous ne pouvons vivre sans lui ; si nous l’abolissons, nous sommes réduits à la mendicité, et nous prétendons le garder. » C’est là un langage clair, net et fort ; il a du moins pour lui le mérite de la vérité ; et si nous en jugeons par l’expérience, la majorité le soutiendra. Mais si un homme, au contraire, prenant une mine hypocrite, s’en vient d’un ton cafard me citer l’Écriture, je le soupçonne aussitôt de n’être pas à beaucoup près aussi saint qu’il voudrait le paraître.

 

– Vous êtes bien peu charitable ! s’écria Marie.

 

– Supposons un moment, dit Saint-Clair, qu’un événement imprévu fasse baisser le coton tout d’un coup et pour toujours, et réduise à rien sur le marché la valeur des esclaves. Ne pensez-vous pas que nous aurions aussitôt une autre version de la sainte Écriture ? Quels flots de lumière inonderaient l’Église ! Combien vite ne découvrirait-on pas que la raison et la Bible sont de l’autre bord !

 

– En tous cas, répondit Marie, se renversant sur le sofa, je rends grâce au ciel d’être née dans un pays où l’esclavage existe ; je le crois bon et permis ; je sens qu’il doit l’être ; et quoi qu’il arrive, je ne m’en saurais passer.

 

– Et toi, qu’en penses-tu, Minette, dit Saint-Clair à Éva, qui entrait en ce moment une fleur à la main.

 

– De quoi, papa ?

 

– Qu’aimerais-tu mieux, vivre comme on vit chez ton oncle, là-haut, dans le Vermont, ou bien dans une maison pleine de domestiques comme la nôtre ?

 

– Oh ! notre maison est la plus agréable, à coup sûr.

 

– Et pourquoi ? lui demanda Saint-Clair en lui caressant la tête.

 

– Parce que cela fait autour de soi tant de gens de plus à aimer ! n’est-ce pas ? dit Éva le regardant avec ardeur.

 

– C’est bien tout juste, Éva, s’écria Marie. Une de ses idées baroques !

 

– Est-ce que c’est baroque, papa ? murmura Éva comme elle grimpait sur ses genoux.

 

– Peut-être, selon ce monde, Minette, répondit Saint-Clair. Mais, où était ma petite Éva pendant tout le dîner ?

 

– J’étais là-haut, dans la chambre de Tom, à l’écouter chanter : tante Dînah m’y a porté mon dîner.

 

– Ah ! – à écouter chanter Tom ?

 

– Oh oui ! il chante de si belles choses sur la Nouvelle-Jérusalem, sur les anges, sur la terre de Canaan !

 

– C’est plus beau qu’un opéra, je parie ?

 

– Oui ; et il va me les apprendre.

 

– Quoi, t’apprendre à chanter ? et tu fais des progrès ?

 

– Oui ; il chante pour moi, et moi je lui lis la Bible ; il m’explique ce que cela veut dire, vous savez.

 

– C’est, ma parole, dit Marie en riant, la plus piquante plaisanterie de la saison.

 

– Tom n’est pas un mauvais commentateur, j’en jurerais, reprit Saint-Clair ; il a de nature un certain génie religieux. Ce matin, de bonne heure, j’avais besoin des chevaux ; je suis monté au bouge de Tom, au-dessus des écuries. Là, il tenait une assemblée à lui tout seul. De fait, il y avait longtemps que je n’avais rien entendu d’aussi onctueux que sa prière ; il m’y faisait figurer avec un zèle tout à fait apostolique.

 

– Peut-être se doutait-il que vous l’écoutiez ? – Je suis au fait de ces momeries-là.

 

– S’il s’en doutait, il ne se montrait guère politique, car il donna au Seigneur son opinion sur mon compte en toute liberté. Tom semblait penser qu’il y avait marge à correction, et demandait ma conversion au ciel avec une édifiante ardeur.

 

– J’espère que vous en prenez bonne note au fond de l’âme, dit miss Ophélia.

 

– Je vois que vous partagez l’avis de Tom, reprit Saint-Clair. Eh bien, nous verrons ; – n’est-ce pas, Éva ?

 

CHAPITRE XVIII

Défense d’un homme libre.


L’après-midi touchait à sa fin ; on se hâtait doucement dans la maison des quakers. Rachel Halliday, toujours calme, allait et venait, choisissant parmi ses provisions de ménage ce qui pouvait tenir le moins de place dans le bagage des voyageurs. Les ombres s’allongeaient vers l’Est, le disque rouge du soleil atteignait l’horizon, et ses rayons, d’un jaune d’or, éclairaient la petite chambre à coucher. Georges était assis, son enfant sur ses genoux, la main de sa femme dans la sienne. Tous deux avaient l’air pensif, et leurs joues conservaient des traces de larmes.

 

« Oui, Éliza, reprit Georges ; je sais que ce que tu dis est vrai. Tu es une bonne et digne créature, beaucoup meilleure que moi : j’essaierai de faire ce que tu désires ; je m’efforcerai d’agir en homme libre, de sentir en chrétien. Dieu tout-puissant sait que j’ai eu l’intention de bien faire, – que j’ai lutté, alors que tout était contre moi. Maintenant j’oublierai le passé, je ferai taire tout sentiment amer et vindicatif ; je lirai la Bible, et j’apprendrai à devenir bon.

 

– Une fois au Canada, je pourrai te seconder, dit Éliza. Je suis habile couturière ; je sais blanchir, repasser, et à nous deux nous trouverons moyen de vivre.

 

– Oui, Éliza, à nous deux, et avec notre enfant. Oh ! si les gens pouvaient savoir ce qu’il y a de joie pour un homme à penser que sa femme et son enfant lui appartiennent ! Je me suis souvent étonné de voir des blancs, en pleine possession de leurs enfants, de leur femme, se créer à plaisir des chagrins, des tourments ! Moi, je me sens riche et fort, bien que nous n’ayons chacun que nos dix doigts. À peine oserais-je demander à Dieu d’autres faveurs. Oui, quoique j’aie péniblement travaillé tous les jours de ma vie, et qu’à vingt-cinq ans je n’aie pas un denier, pas un toit pour me couvrir, pas un pouce de terre que je puisse appeler mien, si on me laissait en paix, – je serais heureux, – reconnaissant. Je travaillerai, et j’enverrai l’argent du rachat de toi et de mon fils. Quant à mon vieux maître, il a quintuplé et au-delà ce que j’ai pu lui coûter ; – je ne lui dois rien.

 

– Nous ne sommes pas hors de danger, dit Éliza ; nous ne sommes pas encore au Canada.

 

– C’est vrai, mais il me semble en respirer déjà l’air libre, et il me remonte. »

 

En ce moment des voix se firent entendre dans la pièce voisine. On parlait avec vivacité : peu après on frappa à la porte, Éliza ouvrit.

 

Siméon Halliday était là, accompagné d’un confrère quaker, qu’il annonça sous le nom de Phinéas Fletcher. Phinéas était grand, efflanqué, roux ; sa physionomie exprimait beaucoup de perspicacité et passablement de ruse : il n’avait ni l’air placide de Siméon, ni son détachement des choses de ce monde. Tout au contraire, il était on ne peut plus éveillé, et au fait, comme un homme qui se pique de savoir de quoi il retourne, et d’avoir l’œil au guet, particularités qui contrastaient d’une étrange façon avec son chapeau à larges bords, et sa phraséologie méthodique.

 

« Notre ami Phinéas, dit Siméon, à découvert quelque chose d’important pour toi et les tiens, Georges ; il est bon que tu l’entendes.

 

– En effet, reprit Phinéas, et cela prouve, comme je l’ai toujours dit, qu’en certains endroits, un homme ne doit jamais dormir que d’une oreille. La nuit dernière je m’arrêtai dans une petite auberge isolée sur la route d’en bas ; tu te rappelles, Siméon, la même où nous vendîmes quelques pommes l’an passé à une grosse femme qui avait d’énormes pendants d’oreilles. Eh bien, j’étais las d’avoir longtemps roulé, et après souper je m’étendis sur un tas de sacs dans un coin, et je tirai sur moi une peau de buffle, en attendant que mon lit fût prêt. Voilà que je m’avise de m’endormir : oh mais, comme une souche !

 

– D’une oreille, Phinéas ? dit tranquillement Siméon.

 

– Non, des deux cette fois ! je dormis oreilles et tout, plus d’une bonne heure ; car j’étais furieusement fatigué. Quand je commençai à m’éveiller un peu, je m’aperçus qu’il y avait dans la chambre des hommes assis autour d’une table, qui buvaient et causaient. Je pensai, à part moi, qu’avant de bouger, je ferais bien de savoir un peu ce qui les amenait là, d’autant mieux qu’ils avaient marmotté quelque chose des quakers. « C’est sûr, dit l’un, ils sont dans la colonie, ça ne fait pas de doute. » Pour lors, j’écoutai de mes deux oreilles, et je compris qu’il s’agissait de vous autres. Je ne soufflai mot ; ils développèrent tous leurs plans. Le jeune homme doit être renvoyé au Kentucky, à son maître, qui en veut faire un exemple, pour dégoûter les nègres de s’enfuir. Deux d’entre eux doivent s’emparer de la femme et l’aller vendre pour leur compte à la Nouvelle-Orléans ; ils calculent qu’ils en auront de seize à dix-huit cents dollars. Quant au petit, il doit revenir au marchand qui l’a acheté. Restent encore Jim et sa vieille mère qu’on rendra tous deux à leur maître. Ils ont dit aussi qu’il y avait deux constables, dans une ville située un peu plus haut, qui viendraient avec eux arrêter les fugitifs. La jeune femme sera menée devant un juge ; et un des drôles, qui est petit et qui a la langue bien pendue, jurera qu’elle lui appartient, et se la fera adjuger pour la conduire au Sud. Ils savent au juste de quel côté nous allons cette nuit, et ils seront sur nos talons, en force, comme qui dirait six ou huit. Voilà ! Qu’y a-t-il à faire à présent ?

 

Le groupe qui venait d’entendre cette communication restait pétrifié, dans des attitudes diverses. Rachel Halliday avait cessé de pétrir sa pâte pour écouter la nouvelle, et levait au ciel ses mains enfarinées, d’un air de détresse : Siméon paraissait profondément pensif ; Éliza entourait son mari de ses bras, et le regardait. Georges, debout, les poings serrés, les yeux étincelants, avait l’expression terrible d’un homme dont la femme doit être vendue à l’encan, et le fils livré à un marchand d’esclaves, le tout sous la protection des lois d’une nation chrétienne.

 

« Que ferons-nous, Georges ? demanda Éliza d’une voix faible.

 

– Je sais ce que j’ai à faire, moi, dit Georges ; et rentrant dans la petite chambre, il examina ses pistolets.

 

– Aïe ! aïe ! dit Phinéas, faisant de la tête un signe au maître du logis ; tu vois, Siméon, comment cela va tourner.

 

– Je vois, répliqua Siméon en soupirant ; et je prie Dieu qu’on n’en vienne pas là.

 

– Je ne veux compromettre personne avec moi, ou pour moi, dit Georges. Si vous voulez seulement me prêter votre chariot, et m’indiquer la route, j’irai seul à la prochaine station. Jim est d’une force de géant, intrépide comme la mort et le désespoir, et moi, je suis résolu.

 

– À merveille ! ami, reprit Phinéas, tu n’en auras pas moins besoin d’un guide. Tu es bien venu à te servir de tout ton savoir de bataille ; mais je sais, moi, une chose ou deux, concernant la route, que tu ne sais pas.

 

– Je ne voudrais pas vous compromettre, dit Georges.

 

– Me compromettre ! répéta Phinéas d’un air singulièrement pénétrant et rusé. Quand tu me compromettras, tu m’obligeras de m’en avertir.

 

– Phinéas est sage et habile, dit Siméon. Tu feras bien, Georges, de t’en rapporter à son jugement ; et posant affectueusement sa main sur l’épaule du fugitif, il indiqua du doigt les pistolets : Ne prends pas conseil de ceux-ci, et ne sois pas trop prompt ! – Dans la jeunesse le sang est chaud.

 

– Je n’attaquerai point, dit Georges, tout ce que je demande au pays c’est de me laisser partir en paix. Mais – il fit une pause, son front s’obscurcit, et ses traits se contractèrent. – J’ai eu ma sœur vendue au marché de la Nouvelle-Orléans. – Je sais pourquoi on les vend et ce qu’en font ceux qui les achètent. Et je me laisserais enlever ma femme, et je la laisserais vendre, quand Dieu m’a donné pour la défendre deux bras robustes ! Non ; que le Seigneur m’assiste ! je combattrai jusqu’au dernier souffle, avant de laisser prendre ma femme et mon fils. M’en blâmez-vous ?

 

– Aucun homme mortel ne saurait te blâmer, Georges. La chair et le sang t’y poussent. Malheur au monde à cause des scandales, mais malheur à celui par qui le scandale arrive.

 

– Vous-même n’en feriez-vous pas autant à ma place ?

 

– Que Dieu m’épargne la tentation, dit Siméon. La chair est faible.

 

– Je crois que ma chair serait passablement forte en pareil cas, reprit Phinéas, déployant deux bras pareils à deux ailes de moulin. Je ne dis pas, ami Georges, que je ne te prête main-forte, pour tenir en respect un de ces drôles, pendant que tu régleras tes comptes avec lui.

 

– Si l’homme devait toujours résister au mal, dit Siméon, Georges aurait toute raison d’en agir ainsi ; mais les sages conseillers de notre peuple nous ont enseigné une plus haute doctrine ; car la colère de l’homme n’accomplit point la justice de Dieu. Sa grâce est en opposition avec notre volonté corrompue, et personne ne saurait l’avoir, si elle ne lui est donnée d’en haut. Prions donc le Seigneur de n’être point tentés.

 

– C’est bien aussi ce que je lui demande, dit Phinéas, car si la tentation est trop forte, qu’ils prennent garde à eux : Voilà !

 

– On voit bien que tu n’es pas Ami de naissance, reprit Siméon en souriant. Le vieil homme prend encore vigoureusement le dessus. »

 

À dire vrai, Phinéas avait été longtemps un hardi pionnier, un intrépide chasseur, un excellent tireur de daim ; mais devenu amoureux d’une jolie quakeresse, il s’était laissé entraîner par ses charmes à faire partie de la secte des Amis ; et bien qu’il fût un honnête, sobre et serviable membre de la communauté, les plus spiritualistes ne lui trouvaient pas assez d’onction, du moins dans le discours.

 

« L’ami Phinéas en veut toujours faire à sa guise, dit Rachel Halliday avec un sourire. Mais nous savons tous qu’il a le cœur droit.

 

– Ne vaudrait-il pas mieux presser notre fuite ? demanda Georges.

 

– J’étais debout à quatre heures, et je n’ai point perdu de temps : nous avons de l’avance sur eux, s’ils partent comme ils l’ont arrêté. En tout cas, il ne serait pas sûr de se mettre en route avant la nuit close : car il y a dans les villages d’en haut des gens de mauvais vouloir qui seraient disposés à nous chercher noise, s’ils voyaient notre chariot, et cela nous retarderait plus que l’attente. Je crois que dans deux heures nous pourrons nous risquer. Je vais aller engager Michel Cross à nous suivre à cheval, pour inspecter de près la route, et nous avertir de l’approche de l’ennemi. Michel a une bête qui, sans se gêner, damerait le pion à toutes ses pareilles. En un temps de galop, il nous rejoindrait, s’il y avait danger. Je dirai en passant à Jim et à la vieille de se tenir prêts, et de voir aux chevaux. Nous avons chance d’arriver à la station avant qu’ils nous atteignent. Ainsi, bon courage, ami Georges. Ce n’est pas le premier guêpier d’où je me serai tiré avec des compagnons de ta race ! Phinéas sortit et ferma la porte.

 

Phinéas est adroit, dit Siméon ; il fera pour toi ce qu’il y a de mieux à faire, Georges.

 

– Ce qui me chagrine surtout, reprit le jeune homme, c’est qu’il y ait risque pour vous.

 

– Tu m’obligeras, ami Georges, de n’en pas parler davantage. Ce que nous faisons est affaire de conscience. Nous ne pouvons pas agir autrement. Et toi, mère, dit-il en se tournant vers Rachel, hâte tes préparatifs, car il ne faut pas laisser partir nos amis à jeun. »

 

Tandis que Rachel et ses enfants accéléraient, de leur mieux, la cuisson des galettes, de la volaille, du jambon et des entremets du souper, Georges et Éliza, les bras enlacés, assis dans leur petite chambre, s’entretenaient comme le peuvent faire un mari et une femme, à la veille d’une séparation peut-être éternelle.

 

« Éliza, dit Georges, les gens qui ont des amis, des maisons, des terres, de l’argent, et tout à souhait, ne peuvent s’aimer comme nous nous aimons, nous autres, qui n’avons au monde que nous. Avant que je te connusse, Éliza, personne ne m’avait aimé que ma malheureuse mère, au cœur brisé, et ma sœur. Je vis Émilie le matin même où le marchand l’emmenait. Elle vint dans le coin où j’étais couché, et dit : « Pauvre Georges ! ta dernière amie s’en va. Que vas-tu devenir, pauvre garçon ! » Je me levai, je jetai mes deux bras autour d’elle. Je criais, je sanglotais : elle pleurait aussi. Ce furent les seules paroles affectueuses que j’entendis pendant dix longues années. Aussi mon cœur était-il desséché et réduit en cendres quand je te rencontrai. Me sentir aimé, – oh ! c’était presque ressusciter d’entre les morts. J’ai été un nouvel homme depuis : et maintenant on ne t’enlèvera à moi qu’avec la dernière goutte de mon sang. Pour l’avoir il faudra marcher sur mon cadavre.

 

– Le Seigneur aie pitié de nous ! dit Éliza toute en larmes. Qu’il nous permette seulement de sortir de ce pays ensemble, et je ne lui demande plus rien.

 

– Dieu est-il donc de leur côté ? murmura Georges, donnant cours à l’amertume de ses pensées plutôt qu’il ne répondait à sa femme. Voit-il tout ce qu’ils font ? Pourquoi laisse-t-il arriver ces choses ? Ils nous disent que la Bible est pour eux : certes, ils ont le pouvoir ! Ils sont riches, bien portants, heureux : ils sont membres des églises, et comptent sur le ciel : leur vie coule facile en ce monde. Tout leur vient à souhait ! Et de pauvres, honnêtes, fidèles chrétiens, – aussi bons, ou meilleurs chrétiens qu’eux, – sont couchés dans la fange sous leurs pieds ! ils les achètent ; ils les vendent ; ils trafiquent de leur sang, de leur cœur, de leurs gémissements, de leurs larmes, – et Dieu le permet !

 

– Ami Georges, dit Siméon, de la pièce voisine, écoute ce psaume, il te fera du bien. » Georges approcha sa chaise de la porte ; Éliza essuya ses pleurs, et tous deux prêtèrent l’oreille. Siméon lisait :

 

« Quant à moi, mes pieds m’ont presque manqué, et il s’en est peu fallu que mes pas n’aient glissé.

 

« Car j’ai porté envie aux insensés, en voyant la prospérité des méchants.

 

« Lorsque les hommes sont en travail, ils n’y sont point ; ils ne sont point frappés avec les autres hommes.

 

« C’est pourquoi l’orgueil les environne comme un collier, et la violence les recouvre comme un vêtement.

 

« Leurs yeux sont bouffis de graisse ; ils ont plus que leur cœur ne désire.

 

« Ils sont dissolus et parlent malicieusement d’opprimer ; ils parlent avec hauteur.

 

« Ils portent leur bouche jusqu’au ciel, et leur langue parcourt la terre.

 

« C’est pourquoi son peuple en revient à ceci, quand on lui fait boire en abondance les eaux de l’affliction.

 

« Et il dit : comment le Dieu Fort connaîtrait-il, et comment y aurait-il de la connaissance dans le Très-Haut ? »

 

– N’est-ce pas là ce que tu sens, Georges ?

 

– Oui, en vérité, répondit-il ; ce sont mes pensées, comme si je les eusse écrites.

 

– Eh bien, écoute encore, dit Siméon.

 

« Toutefois j’ai tâché de connaître ; mais cela m’a paru fort difficile :

 

« Jusqu’à ce que je sois entré aux sanctuaires du Dieu Fort, et que j’aie considéré la fin de ces gens là.

 

« Quoi qu’il en soit, tu les as mis en des lieux glissants ; tu les fais tomber en des précipices.

 

« Ils sont comme un songe quand on s’est réveillé. Ô Seigneur, tu mettras en mépris leur éclat apparent, quand tu te réveilleras.

 

« Je serai donc toujours avec toi ; tu m’as pris par la main droite.

 

« Tu me conduiras par ton conseil, et puis tu me recevras dans ta gloire.

 

« Pour moi, approcher de Dieu, est mon bien ; j’ai mis toute mon espérance au Seigneur éternel. »

 

Ces saintes paroles de foi descendaient des lèvres du vieillard comme une musique sacrée ; elles pénétrèrent dans l’esprit irrité de Georges, et ses beaux traits prirent peu à peu une expression douce et résignée.

 

« Si tout finissait en ce monde, Georges, reprit Siméon, c’est alors que tu pourrais dire : Où est le Seigneur ? mais c’est souvent à ceux qui ont la moindre part en cette vie, qu’il réserve son royaume. Mets donc en lui ton espérance, et quoi qu’il te puisse arriver ici-bas, il te rendra justice un jour. »

 

Ces paroles, dites par quelque prédicant, austère pour autrui, indulgent pour lui-même, et débitées comme un lieu commun de pieuse rhétorique à l’usage des affligés, eussent manqué leur effet ; mais, venant d’un homme qui s’exposait tous les jours, avec calme, à l’amende et à la prison, pour servir une cause humaine et divine, elles avaient un poids immense : et les pauvres fugitifs désolés y puiseront un surcroît de force et de courage.

 

Rachel prit Éliza par la main, et la conduisit à table : à peine étaient-ils à souper qu’on frappa doucement : Ruth entra.

 

« J’ai couru bien vite, dit-elle, apporter ces petits bas pour le garçon : il y en a trois paires en laine, bonnes et chaudes. Il fait si froid au Canada ! Tu ne te laisses pas abattre, j’espère, ajouta-t-elle en faisant le tour de la table pour arriver à Éliza. Elle lui serra cordialement la main et glissa un gâteau de maïs dans celle de Henri. J’en ai apporté un petit paquet, dit-elle en faisant des efforts désespérés pour le tirer de sa poche. Les enfants ont toujours faim, tu sais.

 

– Oh merci, vous êtes trop bonne, dit Éliza.

 

– Mets-toi là, et soupe avec nous, Ruth, dit Rachel.

 

– Impossible. J’ai laissé des biscuits au four et John avec le petit ; si je reste une minute de trop, John laissera brûler les biscuits, et donnera au petit tout ce qu’il y a de sucre dans le sucrier. Il n’en fait jamais d’autres, dit la petite quakeresse en riant. Au revoir donc, Éliza – au revoir, Georges. Que le Seigneur vous accorde un bon voyage ! Et sur ce, elle partit d’un pied léger.

 

Un grand chariot couvert s’arrêta bientôt devant la porte. La nuit était claire, et les étoiles brillaient au ciel. Phinéas sauta lestement à bas du siège pour donner un coup de main aux arrangements des voyageurs. Georges sortit de la maison, donnant le bras à sa femme d’un côté, et de l’autre portant son fils. Il marchait d’un pas ferme ; sa figure était calme et résolue, Rachel et Siméon le suivaient.

 

« Sortez un moment, vous autres, dit Phinéas à ceux qui étaient déjà dans la voiture, afin que j’assujettisse la banquette de derrière pour les femmes et l’enfant.

 

– Voilà deux peaux de buffle, dit Rachel ; arrange les sièges aussi commodément que possible C’est une fatigue de voyager toute une nuit ! »

 

Jim s’élança hors du chariot le premier, et en fit descendre avec soin sa vieille mère, qui, cramponnée à son bras, regardait avec anxiété autour d’elle, s’attendant à voir se glisser quelque traqueur dans l’ombre.

 

« Jim, tes pistolets sont-ils prêts, et armés ? demanda Georges à voix basse.

 

– Oui, tout prêts, répliqua Jim.

 

– Et tu sais ce que tu as à faire, s’ils viennent ? Tu n’hésiteras pas ?

 

– Hésiter ? oh non ! » Jim ouvrit sa large poitrine et aspira l’air fortement : « Me crois-tu disposé à leur rendre ma mère ? »

 

Pendant ce bref colloque, Éliza prit congé de Rachel ; Siméon l’aida à monter en voiture, et se faufilant au fond avec son fils, elle s’assit sur les peaux de buffle : la vieille vint ensuite. Georges et Jim se placèrent sur la banquette de devant, et Phinéas sur le siège.

 

« Adieu, amis ! leur cria Siméon du dehors.

 

– Dieu vous bénisse ! » répondirent-ils tous de l’intérieur.

 

Et le chariot s’ébranla, sautant et cahotant sur la route glacée.

 

Le bruit des roues, l’inégalité du chemin, interdisaient toute conversation. La voiture roula donc à travers de longs espaces couverts de bois, à travers d’immenses plaines arides et solitaires, gravissant des collines, descendant des vallées, et avançant cahin-caha, heure après heure. L’enfant, profondément endormi, reposait sur les genoux de sa mère. La pauvre vieille avait enfin oublié ses terreurs. L’anxiété même d’Éliza cédait au sommeil, à mesure que s’avançait la nuit. Phinéas seul, toujours sur l’éveil, charmait les longueurs de la route, en sifflant certains airs peu édifiants, et fort anti-quakers.

 

Vers trois heures du matin, Georges distingua le cliquetis rapide et pressé d’un pas de cheval, arrivant derrière eux. Il poussa Phinéas du coude. Phinéas arrêta ses chevaux : il écouta.

 

« Ce doit être Michel, dit-il ; je crois reconnaître le galop de sa bête. » Il se leva debout sur le siège, et regarda en arrière.

 

Un cavalier, accourant à toute bride, apparut au sommet d’une colline éloignée. « C’est lui, ou je me trompe fort, » dit Phinéas. Georges et Jim avaient sauté à terre, avant de savoir ce qu’ils faisaient : immobiles et muets, ils attendaient, la figure tournée vers le messager. Celui-ci approchait ; tout à coup, il disparut dans un vallon, mais ils entendaient encore le piétinement fougueux et précipité du cheval ; enfin, il surgit sur le haut d’une éminence, à portée de la voix.

 

« C’est Michel en chair et en os, dit Phinéas ; et il appela : Michel ! holà hé !

 

– Phinéas ! est-ce toi ?

 

– Oui ; quelles nouvelles ? – viennent-ils ?

 

– À cent pas derrière moi ! huit ou dix, échauffés d’eau-de-vie, sacrant, écumant, comme une bande de loups. »

 

Il parlait encore, la brise apporta le son affaibli d’une troupe au galop.

 

« Rentrez, – et vivement ! dit Phinéas. S’il faut se battre, attendez que je vous mène un bout de chemin plus loin. » Georges et Jim sautèrent sur la banquette, et Phinéas lança ses chevaux à fond de train. Michel les escortait. Le chariot roula, bondit, vola presque sur la terre durcie, mais le bruit des cavaliers qui accouraient derrière devenait de plus en plus distinct. Les femmes l’entendirent ; elles regardèrent avec terreur au dehors, et virent, à la cime d’une colline distante, un groupe d’hommes qui se détachait sur le fond rouge du ciel rayé par les premières lueurs de l’aube. Encore une autre colline franchie ; les traqueurs viennent d’apercevoir le chariot, que sa bâche blanche signale de loin : un brutal hurlement de triomphe arrive jusqu’aux fugitifs. Éliza, qui se sent défaillir, presse fortement son enfant sur son sein ; la vieille gémit et prie : Georges et Jim arment leurs pistolets avec l’énergie du désespoir. L’ennemi gagne du terrain. La voiture a fait un soudain détour, et s’arrête en vue d’une chaîne de rochers escarpés, surplombant, formant une masse isolée et gigantesque au milieu d’un terrain plane et découvert. Ce solitaire amas de rocs, qui se dresse, noir et massif, sur le ciel coloré du matin, semble offrir une retraite assurée.

 

Ce lieu était bien connu de Phinéas, qui l’avait exploré mainte et mainte fois dans ses excursions de chasse, et c’était pour l’atteindre qu’il avait impitoyablement fouetté ses chevaux.

 

« Maintenant à l’assaut ! dit-il, sautant à bas de son siège. Sortez tous en un clin d’œil et grimpez là-haut avec moi ! Michel, attache ton cheval au chariot ; pousse jusque chez Amariah ; décide-le à venir, lui et ses fils, nous aider à mettre ces drôles à la raison. »

 

Tous furent à terre en une seconde.

 

« Là, dit Phinéas, s’emparant de Henri ; chargez-vous des femmes, vous autres, et courez aussi vite que vous ayiez jamais couru ! »

 

L’exhortation était inutile. Tous, plus agiles que la parole, franchirent la palissade et s’enfuirent vers les rochers, tandis que Michel, attachant par la bride son cheval au chariot, s’éloignait à toute vitesse.

 

« En avant, dit Phinéas, lorsque arrivé au pied des rocs il distingua, à la clarté mixte des étoiles et de l’aube, les traces d’un sentier mal frayé ; voilà un de nos vieux repaires de chasse. Alerte ! »

 

Il marchait le premier, gravissant le rocher comme une chèvre, l’enfant toujours dans ses bras. Jim venait après, portant sur ses épaules sa vieille mère tremblante, Georges et Éliza formaient l’arrière-garde.

 

La troupe des cavaliers, arrivée aux palissades, maugréait, jurait, et, mettant pied à terre, se disposait à poursuivre sa proie.

 

De leur côté, les pauvres malheureux traqués avaient atteint le sommet de la chaîne. Là, le sentier fuyait à travers un étroit défilé, ou l’on ne pouvait passer qu’un à un. Tout à coup ils se trouvèrent arrêtés par une crevasse large de plus d’un mètre : au delà, une pile de rocs, séparée du reste de la chaîne, élevait à trente pieds de hauteur ses flancs nus et perpendiculaires comme les murailles d’un château fort. Phinéas franchit d’un bond la crevasse, et déposa l’infant sur une plate-forme tapissée de mousse, à la cime du rocher.

 

« À votre tour ! cria-t-il. Sautez ferme, si vous tenez à la vie ! » L’un après l’autre ils franchirent le précipice, et escaladèrent le roc. Des fragments de pierres mobiles leur servaient de rempart, et les empêchaient d’être vus d’en bas.

 

« Eh bien ! nous y voilà tous ! dit Phinéas, retranché derrière les fragments de granit, d’où il épiait les assaillants qui montaient en désordre. Qu’ils nous attrapent, s’ils peuvent ! Personne n’arrivera ici sans passer d’abord seul dans le défilé entre ces deux rocs, tout juste à portée de vos pistolets, enfants. Voyez-vous !

 

– Je vois, répondit Georges : mais comme ceci nous regarde, laissez-nous courir tout le risque, et livrer la bataille.

 

– À ton aise, Georges, donne-t’en à cœur joie ! reprit Phinéas en mâchant quelques feuilles de thym ; mais tu ne m’interdis pas le plaisir du spectacle, je suppose. Vois donc comme ils se consultent là-bas ! ils ont l’air de poules qui se préparent à grimper sur le perchoir. Ne ferais-tu pas bien de leur envoyer un mot d’avis, avant de les laisser se mettre en route ? ne fût-ce que pour les avertir loyalement qu’ils se feront tuer ? »

 

Le groupe au-dessous, éclairé par les premières lueurs du jour, était maintenant très-visible. Il se composait de nos anciennes connaissances, Tom Loker et Marks, de deux constables, et d’un ramas de vagabonds enrôlés avec un verre d’eau-de-vie à la prochaine taverne, pour prendre part au divertissement de traquer des nègres marrons.

 

« Eh bien, Tom, voilà vos racoons pris au gîte, dit l’un.

 

– Oui, je les ai vus grimper là-haut, repartit Tom, et le chemin est par ici. Je suis d’avis de monter tout droit. Je les défie de faire le saut, et nous les aurons bientôt dénichés !

 

– Mais, Tom, ils peuvent tirer sur nous de derrière les pierres, reprit Marks ; et nous passerions un mauvais quart d’heure.

 

– Pouah ! dit Tom, avec un ricanement ironique. Tu en es toujours pour sauver ta peau, Marks. N’y a pas de danger – les nèg’ sont diablement trop poltrons.

 

– Je ne vois pas pourquoi je n’aurais pas soin de ma peau, dit Marks, vu que je n’en ai pas de rechange. Les nèg’ se battent quelquefois comme des démons. »

 

À ce moment, Georges parut sur le sommet du roc au-dessus, et dit d’une voix sonore et calme :

 

« Messieurs, qui êtes-vous, et que voulez-vous ?

 

– Nous voulons une bande de nèg’ fuyards, répondit Tom Loker. Un Georges Harris, Éliza Harris et leur fils, de plus Jim Selden et une vieille. Nous avons ici des officiers de justice et un mandat pour les arrêter. Et nous les aurons, entendez-vous ? Toi-même, n’es-tu pas Georges Harris, appartenant à M. Harris, du comté de Shelby, dans le Kentucky ?

 

– Je suis Georges Harris. Un M. Harris, du Kentucky, m’appelait son esclave. Mais maintenant je suis libre, debout sur le sol que Dieu a fait libre, avec la femme et l’enfant que j’ai le droit d’appeler miens. Jim et sa mère sont avec nous. Nous avons des armes pour nous défendre, et nous nous défendrons. Vous pouvez monter, si vous le voulez ; mais le premier qui arrive à portée de nos pistolets est un homme mort, et ainsi du second, du troisième, et des autres jusqu’au dernier.

 

– Allons, allons, dit un gros homme essoufflé qui s’avança en se mouchant : ce n’est pas là une manière de parler convenable, jeune rebelle. Nous sommes officiers de justice, comme vous voyez ; nous avons de notre côté la loi, le pouvoir et le reste ; vous ferez donc mieux de vous rendre tout tranquillement, puisqu’il vous faudra tôt ou tard en venir là.

 

– Je sais très-bien que vous avez pour vous la loi et le pouvoir, dit Georges avec amertume. Vous voulez prendre ma femme pour la vendre à la Nouvelle-Orléans, mon enfant pour le parquer comme un veau dans les étables d’un marchand d’esclaves, et la vieille mère de Jim pour la rendre à la bête féroce qui l’a insultée et fouettée par dépit de ne pouvoir plus maltraiter son fils. Vous voulez renvoyer Jim et moi au fouet, à la torture, pour être broyés sous les talons de ceux que vous appelez nos maîtres, et vos lois vous prêtent leur appui pour le faire. Honte à elles ! honte à vous ! Mais vous ne nous tenez pas. Vos lois, nous les renions ! votre pays n’est pas le nôtre. Nous sommes ici, sous le ciel de Dieu, aussi libres que vous : et, par le Tout-Puissant qui nous a créés, nous défendrons notre liberté jusqu’à la mort ! »

 

Georges était beau à voir, sur la cime de ce roc, faisant sa déclaration d’indépendance. Les rougeurs du matin teignaient de pourpre ses joues basanées, et les premiers feux du jour allumaient une flamme dans ses yeux noirs, alors que la main levée vers le ciel, il en appelait de l’homme à Dieu.

 

Si c’eût été un jeune Hongrois défendant avec courage, dans quelque gorge de montagne, la retraite de fugitifs échappés de l’Autriche, en Amérique on l’eût proclamé un héros ! mais nous sommes trop bien appris et trop bons patriotes pour voir rien d’héroïque dans la défense de gens de couleur, de race africaine, s’enfuyant de l’Amérique au Canada. Ceux de nos lecteurs qui ne verraient pas la chose du même œil, en doivent prendre toute la responsabilité. Que des réfugiés hongrois, parvenus à se soustraire aux mandats et aux autorités de leur légitime gouvernement, mettent le pied en Amérique, la presse et les législateurs rivalisent d’applaudissements et de félicitations. Mais que des fugitifs africains au désespoir en fassent autant, c’est… hélas ! que n’est-ce pas ?

 

Quoi qu’il en soit, il est certain que l’attitude, l’œil, la voix, le geste frappèrent un moment de mutisme le groupe au dessous. Il y a quelque chose dans la hardiesse et la décision qui impose, même aux plus grossières natures. Marks, seul, ne fut pas ému. Il arma secrètement son pistolet, et profitant du silence qui suivit le discours de Georges, il le visa et tira.

 

« La somme à toucher dans le Kentucky est la même, qu’il soit mort ou vif, » dit-il froidement en essuyant son pistolet sur la manche de son habit.

 

Georges fit un bond en arrière, – Éliza poussa un cri, – la balle, après avoir effleuré les cheveux de son mari, avait passé près de sa joue, et s’était logée dans l’arbre au-dessus.

 

« Ce n’est rien, Éliza, dit vivement Georges.

 

– Tu feras mieux de te tenir hors de vue, et de ne plus pérorer, reprit Phinéas : c’est de la vraie racaille.

 

– Jim, dit Georges, regarde si tes pistolets sont en état, et veille avec moi au défilé. Je tire sur le premier qui se montre, toi sur le second, et ainsi de suite. Il ne faut pas, vois-tu, perdre deux coups sur un seul homme.

 

– Mais, si tu ne touches pas ?

 

– Je toucherai, dit Georges froidement.

 

– Bien ! murmura Phinéas entre ses dents ; il y a de l’étoffe dans ce garçon. »

 

Après le feu de Marks, l’ennemi parut un instant indécis.

 

« Je crois que le coup a porté, dit un des hommes. J’ai entendu un cri perçant.

 

– Je monte tout droit, pour mon compte, dit Tom. Je n’ai jamais eu peur de ces chiens de nèg’, et je ne commencerai pas à présent. Qui me suit ? Et il s’élança sur les rocs.

 

Georges entendit distinctement ces mots ; il arma son pistolet, l’examina, et visa le point du défilé où le premier qui arriverait en haut devait se montrer.

 

Un des plus courageux de la bande suivit Tom, et, l’impulsion donnée, tous se précipitèrent à la suite les uns des autres ; – la queue poussant la tête plus vite qu’il ne lui convenait d’aller. Ils avançaient ; bientôt la forme massive de Tom apparut de l’autre côté, presque sur le bord de la crevasse.

 

Georges fit feu ; la balle pénétra dans le flanc droit ; mais, quoique blessé, il ne recula pas : poussant le mugissement d’un taureau furieux, il mesura l’espace et prit son élan.

 

« Ami, dit Phinéas, se pinçant tout à coup en face, et lui allongeant une rude poussée à mi-chemin avec ses longs bras, on n’a que faire de toi ici. »

 

Il roula dans le gouffre, dégringolant au milieu de souches, d’arbustes, de pierres détachées, que son poids entraînait avec lui, jusqu’à ce qu’il arrivât, meurtri et gémissant, à une profondeur de trente pieds. La chute l’eût tué, si elle n’eût été amortie par les branches d’un grand arbre qui accrochèrent ses habits au passage. Il n’en descendit pas moins avec une rapidité qui ne lui fut en rien agréable ou commode.

 

« Le Seigneur nous assiste ! Ce sont de vrais diables ! » s’écria Marks, battant en retraite au bas du rocher, avec beaucoup plus d’empressement qu’il n’en avait mis à monter. Les autres descendaient pêle-mêle après lui ; en particulier le gros constable, haletant et soufflant de la façon la plus énergique.

 

« Vous autres, dit Marks, faites le tour, et allez-vous-en ramasser là-bas ce pauvre Tom, tandis que je vais monter à cheval et courir à toute bride chercher de l’aide ! C’est entendu, » Et sans prendre garde aux railleries et aux huées de ses compagnons, Marks tint parole, et s’éloigna au grand galop.

 

« A-t-on jamais vu plus rampante vermine ? dit un des hommes. Nous amener ici pour faire ses affaires, et détaler en nous laissant dans la nasse !

 

– Ne nous faut-il pas aller ramasser son camarade ? dit un autre. Le diable m’emporte si je me soucie qu’il soit vivant ou mort ! »

 

Guidés par les gémissements, ils se frayèrent une route à travers les souches et les buissons jusqu’à l’endroit où gisait Tom, se plaignant et jurant tour à tour avec une égale véhémence.

 

« Vous vous tenez joliment en haleine, hé Tom ! dit l’un. Êtes-vous fort blessé ?

 

– Je n’en sais rien. Tâchez de me soulever ; aie ! aie ! maudit soit cet infernal quaker ! Sans lui j’en expédiais quelques-uns ici, en bas, pour voir si la promenade était de leur goût. »

 

On parvint, non sans beaucoup d’efforts et de peine, à remettre sur pied le héros déchu, et à le conduire, soutenu sous chaque bras, jusqu’au lieu où attendaient les chevaux.

 

« Si vous pouviez seulement me ramener à un mille en arrière, dans cette taverne. Donnez-moi un mouchoir, quelque chose à tamponner là, pour arrêter ce maudit sang. »

 

Georges regarda par-dessus les rocs ; il vit les hommes essayer de hisser sur la selle le gigantesque corps de Tom, qui, après deux ou trois tentatives infructueuses, tournoya sur lui-même, et retomba lourdement à terre.

 

« Oh ! j’espère qu’il n’est pas tué ! s’écria Éliza, qui regardait de loin avec les autres.

 

– Pourquoi pas, dit Phinéas ; il a été servi selon ses mérites.

 

– Oh ! c’est qu’après la mort vient le jugement ! dit la jeune femme.

 

– Oui, reprit la vieille, qui avait passé tout le temps du combat à geindre et à marmotter des prières méthodistes. C’est tout de même un terrible passage pour l’âme de la pauvre créature !

 

– Sur ma parole, je crois qu’ils le plantent-là ! » dit Phinéas.

 

C’était la vérité. Après quelques pourparlers, quelque apparence d’hésitation, tous remontèrent à cheval et partirent. Dès qu’ils furent hors de vue, Phinéas se remit en mouvement.

 

« Il nous faut descendre et faire un bout de chemin, dit-il. J’ai recommandé à Michel d’aller en avant chercher de l’aide et de revenir avec le chariot, mais nous ferons bien d’aller à sa rencontre. Fasse le Seigneur qu’il ne tarde pas trop ! Il est de bonne heure ; et de quelque temps encore il n’y aura pas grand piétons sur la route ; nous ne sommes pas à plus de deux milles de notre halte. Si le chemin n’avait pas été si mauvais cette nuit, nous les aurions certainement dépassés. »

 

Comme ils approchaient des palissades, ils découvrirent à distance sur la route, le chariot, escorté de cavaliers.

 

« Voilà Michel, Étienne et Amariah ! s’écria joyeusement Phinéas. À présent, nous pouvons nous croire aussi en sûreté que si nous étions déjà là-bas.

 

– Alors, arrêtons-nous un peu, dit Éliza, et faisons quelque chose pour ce pauvre homme. Il gémit à faire pitié !

 

– Ce n’est qu’agir en chrétiens, dit Georges. Relevons-le et emmenons-le avec nous.

 

– Pour le donner à soigner aux quakers ? dit Phinéas. C’est là ce qui serait joli ! ma foi, pour mon compte, je ne m’y oppose pas. Voyons un peu où il en est ? » et Phinéas qui, dans le cours de sa vie de pionnier et de chasseur, avait acquis quelque expérience de chirurgie pratique, s’agenouilla près du blessé et l’examina attentivement.

 

« Marks, dit Tom d’une voix faible, est-ce toi, Marks ?

 

– Non, pas précisément, l’ami, répliqua Phinéas, Marks ne s’inquiète que de sa peau, et fort peu de toi. Il a décampé depuis longtemps.

 

– Je crois que mon affaire est faite, dit Tom. Le maudit chien de poltron, me laisser mourir seul ! Ma pauvre vieille mère m’a toujours dit que ça tournerait comme ça.

 

– Seigneur bon Dieu ! entendez-vous la pauv’créature ? il a une maman aussi ! se récria la vieille négresse. Je peux pas m’empêcher de le plaindre.

 

– Doucement, doucement ! ne t’avise pas d’aboyer ou de mordre, l’ami, dit Phinéas à Tom, qui faisait mine de vouloir ruer, et qui le repoussait de la main. Tu n’as de chance de salut que si j’arrête le sang. » Il s’occupa aussitôt à faire des compresses et des bandes avec son mouchoir de poche, et le linge que ses compagnons purent lui fournir.

 

« C’est vous qui m’avez poussé en bas, dit Tom faiblement.

 

– Eh bien, si je n’avais pris les devants, c’est toi qui nous dépêchais à ta place, tu vois ! dit Phinéas, en se penchant pour appliquer l’appareil. Là, là, – laisse-moi fixer ce bandage. Nous te voulons du bien et ne te gardons pas rancune. Tu seras conduit dans une maison où tu seras supérieurement soigné, – comme par ta propre mère. »

 

Tom gémit et ferma les yeux. Chez les hommes de cette classe, la vigueur et la résolution sont tout à fait physiques et s’écoulent avec le sang. L’abattement de ce pauvre géant était pitoyable à voir.

 

Les nouveaux venus avaient maintenant rejoint. On enleva les banquettes du chariot. Des peaux de buffle doublées en quatre furent étendues dans un des côtés, et quatre hommes y transportèrent, à grand’peine, la lourde masse de Tom. Dès qu’il fut dans la voiture, il s’évanouit. La vieille négresse, dans son ardeur de compassion, s’assit auprès et lui soutint la tête sur ses genoux. Éliza, Georges et Jim se casèrent comme ils purent dans ce qui restait d’espace, et on se mit en route.

 

« Que pensez-vous de la blessure ? demanda Georges, assis sur le siège à côté de Phinéas.

 

– Elle a pénétré assez avant dans les chairs, et les culbutes qu’il a faites, les écorchures qu’il a attrapées en dégringolant de là-haut, ne l’ont pas précisément remis. Il a copieusement saigné, – ce qui l’a mis à sec de sang et de courage, tout à la fois ; – mais il en reviendra, et peut-être y aura-t-il appris une ou deux choses essentielles…

 

– Je suis bien aise de ce que vous me dites-là, reprit Georges. La pensée d’avoir été cause de sa mort, même dans une juste défense, m’eût toujours pesé.

 

– Oui, dit Phinéas, tuer est une vilaine besogne, qu’elle s’attaque à homme ou à bête ! J’ai été grand chasseur en mon temps, et j’ai vu un daim, blessé à mort et mourant, me regarder avec des yeux qui me donnaient à penser que j’étais un méchant d’avoir tué la pauvre bête. Quand il y va d’une créature humaine, la chose est encore plus grave ; car, comme le dit ta femme, après la mort vient le jugement. Je ne crois donc pas que les scrupules de nos gens, en pareille matière, soient par trop stricts ; et vu la manière dont j’ai été élevé, il m’a fallu leur faire joliment de concessions.

 

– Que ferons-nous de ce pauvre homme ? dit Georges.

 

– Eh ! nous le porterons chez Amariah. Il y a la grand’mère d’Étienne, Dorcas, qu’on l’appelle, qui est une fameuse garde. C’est comme qui dirait de nature, chez elle ; jamais elle n’est plus contente que quand elle a un malade à soigner. Nous pouvons le lui laisser pour une bonne quinzaine. »

 

Au bout d’une heure de route, on atteignit une belle ferme, où un déjeuner abondant attendait les voyageurs fatigués. Tom Loker fut bientôt déposé dans un lit beaucoup plus propre et plus moelleux qu’aucun de ceux qu’il eût jamais occupés. Sa blessure fut pansée et bandée avec soin. Ouvrant et fermant, comme un enfant fatigué, ses yeux languissants, il regardait les rideaux blancs de la fenêtre, et les douces ombres qui glissaient sans bruit dans sa chambre et autour de son lit.

 

Nous allons pour l’instant prendre congé de lui et de ses compagnons.

 

CHAPITRE XIX

Expériences et opinions de miss Ophélia.


Notre ami Tom, en ses innocentes rêveries, comparait souvent son heureux sort d’esclave à celui de Joseph, en Égypte : et plus il avait occasion d’agir sous l’œil du maître, plus le temps s’écoulait, plus le parallèle devenait frappant.

 

Indolent et faisant peu de cas de l’argent, Saint-Clair avait jusqu’alors abandonné le soin d’approvisionner la maison à son valet de chambre, Adolphe, pour le moins aussi insouciant et aussi prodigue que lui. Entre eux deux ils avaient mené les choses grand train. Tom, accoutumé, depuis longues années, à faire passer les intérêts du maître bien avant les siens, voyait, avec une inquiétude qu’il pouvait à peine réprimer, une prodigalité si folle ; de temps à autre, il hasardait un avis, de la façon tranquille et discrète habituelle à ceux de sa race.

 

D’abord Saint-Clair l’employa par hasard ; puis, frappé de son bon sens, de sa capacité, il s’en remit de plus en plus à lui, si bien qu’il finit par être chargé de l’approvisionnement de la maison et de la plupart des emplettes.

 

« Non, non ; dit Saint-Clair, un jour qu’Adolphe se plaignait que le pouvoir passât en d’autres mains, laisse Tom à son affaire. Tu sais ce dont tu as envie, il sait, lui, ce qu’il en coûte ; et nous pourrions fort bien voir la fin de nos écus, si quelqu’un n’y veillait de près. »

 

Jouissant de la confiance illimitée d’un maître, qui lui passait un billet sans le regarder, et qui empochait la monnaie sans compter, Tom n’avait pour sauvegarde contre les tentations que son inébranlable droiture, fortifiée de sa foi chrétienne ; mais cela suffisait : s’en fier à lui était la plus sûre garantie de sa scrupuleuse loyauté.

 

Avec Adolphe, le cas était tout différent : étourdi, égoïste, gâté par un maître qui trouvait plus facile de laisser faire que de régenter, il en était venu à confondre le tien et le mien, au point que Saint-Clair lui-même était parfois troublé. Son bon sens lui disait que sa façon d’agir avec les inférieurs était injuste et dangereuse. Une sorte de remords chronique le poursuivait, sans lui donner la force de changer d’habitude : ce remords même se traduisait en excès d’indulgence. Il passait légèrement sur les fautes les plus graves, se disant que s’il eût rempli son devoir, ses gens eussent mieux fait le leur.

 

Ce jeune maître, beau, spirituel, dissipé, inspirait à Tom un respect bizarrement mêlé d’inquiétude et de sollicitude paternelle. Qu’il ne lût jamais la Bible, qu’il n’allât jamais à l’église, qu’il plaisantât librement de tout ce qui s’offrait à la pointe de son esprit, qu’il passât les soirées du dimanche à l’Opéra ou au théâtre, qu’il fréquentât les clubs, les tavernes, et soupât plus souvent dehors qu’il n’était convenable, – c’est ce que Tom ne pouvait s’empêcher de voir, comme tous. Il en avait conclu que « le maître n’était pas chrétien » : mais il se fût bien gardé de faire part à d’autres de cette conclusion ; seulement, il en faisait le sujet de mainte et mainte prière, le soir, dans sa chambrette. Il lui arrivait aussi de dire quelquefois sa façon de penser, mais toujours avec un certain tact : comme, par exemple, lorsque Saint-Clair, invité par de bons vivants à se réunir à eux, fut rapporté chez lui, entre une et deux heures du matin, dans un état d’anéantissement qui ne prouvait que trop la victoire des appétits physiques sur le moral. Tom et Adolphe aidèrent à le coucher ; le dernier, regardant la chose comme une excellente plaisanterie, riait aux éclats du rustique effroi de Tom, assez simple pour passer le reste de la nuit debout, en prières, près de son maître.

 

« Eh bien, qu’attends-tu donc ? dit Saint-Clair, assis le lendemain dans la bibliothèque, en robe de chambre et en pantoufles, comme il venait de donner à Tom de l’argent et l’ordre de faire quelques emplettes. Est-ce que tout n’est pas en règle ? ajouta-t-il en le voyant immobile à la même place.

 

– J’ai peur que non, maître, » dit Tom d’un air grave.

 

Saint-Clair posa sur la table son journal et sa tasse de café, et regarda Tom.

 

« Eh bien, qu’y a-t-il ? Tu as l’air à peu près aussi réjouissant qu’un catafalque !

 

– Je me sens pas bien, maître. J’avais toujours cru maître bon envers tout le monde.

 

– Est-ce que je ne l’ai pas été ? Voyons, Tom, que veux-tu ? tu as envie de quelque chose, j’imagine, et c’est là ta préface.

 

– Oh ! maître a toujours été bon pour moi : je n’ai pas sujet de me plaindre ; mais il y a quelqu’un pour qui maître n’est pas bon.

 

– Que diable as-tu dans l’esprit, Tom ? Parle ! que veux-tu dire ?

 

– La nuit dernière, entre une et deux heures, j’y ai pensé ; j’ai bien retourné la chose dans ma tête. Le maître n’est pas bon pour lui. »

 

Tom avait le dos tourné et la main sur le bouton de la porte. Saint-Clair devint pourpre, mais il rit.

 

« Oh ! c’est tout ? dit-il gaiement.

 

– Tout ! s’écria Tom, se retournant et tombant à genoux. Oh ! mon cher jeune maître ! j’ai peur que ce soit la perdition de tout, – tout, corps et âme. Le bon livre ne dit-il pas : « Il mord par derrière comme un serpent, et il pique comme un basilic[32] ? »

 

La voix de Tom se brisait ; des larmes inondaient ses joues.

 

« Pauvre niais ! pauvre fou ! dit Saint-Clair, ses yeux se mouillant aussi. Lève-toi donc ; je ne veux pas qu’on pleure sur moi ! »

 

Mais Tom ne voulait pas se lever, et le regardait d’un air suppliant.

 

« Eh bien ! je ne serai plus de leurs maudites orgies, Tom, dit Saint-Clair ; sur mon honneur, je n’irai plus. Je ne sais pourquoi je n’y ai pas renoncé plus tôt ; j’ai toujours méprisé ce genre de vie, et m’en suis voulu de le mener. – Ainsi, Tom, essuie tes yeux, et va à tes affaires. Pas de bénédictions ! ajouta-t-il ; je ne suis pas encore un converti bien édifiant ; – et il poussa doucement Tom vers la porte. – Je t’engage mon honneur, Tom, que tu ne me reverras plus comme tu m’as vu. »

 

Tom s’en alla, le cœur content, s’essuyant les yeux.

 

« Je lui tiendrai parole, » dit Saint-Clair quand la porte se fut refermée.

 

Il le fit ; car ce n’était pas vers un grossier sensualisme qu’inclinait sa délicate nature.

 

Mais qui dira les innombrables tribulations de miss Ophélia, au début de ses labeurs de ménagère ?

 

Dans les États du Sud les domestiques des habitations diffèrent entre eux du tout au tout, selon le caractère et la capacité des maîtresses qui les ont formés.

 

Au midi comme au nord, il existe des femmes qui réunissent à la fois la science du commandement et le tact nécessaire pour élever. Sans user de sévérité, et avec une facilité apparente, elles gouvernent les différents sujets de leur petit royaume, tirant parti même des défauts, et compensant ce qui manque aux uns par ce que les autres ont de trop, de manière à créer un système des plus harmonieux et des mieux ordonnés.

 

Madame Shelby, que nous avons vue à l’œuvre, était une de ces excellentes maîtresses de maison, telles que nos lecteurs en ont peut-être rencontré une ou deux. Rares partout, elles ne sont pas communes dans le Sud, où cependant elles se trouvent quelquefois, et où l’état social leur offre de brillantes occasions de se signaler.

 

Marie Saint-Clair n’était pas de ce nombre. Elle n’avait jamais, non plus que sa mère avant elle, pris grand souci de sa maison. Indolente et puérile, imprévoyante et désordonnée, elle avait élevé ses domestiques à son image, et sa description à miss Ophélia du profond désordre de son intérieur était parfaitement juste ; seulement elle ne l’attribuait pas à sa véritable cause.

 

Le premier jour de sa régence, miss Ophélia était debout à quatre heures du matin. Après avoir vaqué à l’arrangement de sa propre chambre, ainsi qu’elle l’avait toujours fait depuis son arrivée à la grande stupéfaction des filles de service, elle se mit en devoir de livrer un vigoureux assaut aux armoires et aux cabinets, dont elle avait les clefs.

 

L’office, la lingerie, le placard aux porcelaines, la cuisine, la cave, tout fut soumis à une sévère inspection. Les œuvres de ténèbres apparurent au grand jour, et toute chose cachée fut mise en lumière, à ce point que les principautés et puissances inférieures prirent l’alarme, et firent entendre de sourds murmures contre « ces mesdames du Nord. »

 

La vieille Dinah, cuisinière en chef, et de droit suzeraine en son département, était furieuse de voir ainsi usurper ses privilèges. Aucun baron féodal, signataire de la grande charte, n’eût plus vivement ressenti un empiétement de la couronne.

 

Dinah était un personnage en son genre, et il serait injuste pour sa mémoire de n’en pas donner quelque idée au lecteur. Née cuisinière, tout autant que la tante Chloé, car cette vocation est indigène à la race africaine, elle n’avait pas eu, comme sa consœur, l’avantage d’être élevée et dressée méthodiquement. Son génie, à elle, était tout spontané, – et comme les génies, en général, opiniâtre, tranchant et irrégulier à l’excès.

 

De même qu’une certaine classe de philosophes modernes, Dinah professait un souverain mépris pour la logique et la raison ; elle s’enfermait comme en un fort dans sa conviction intime, et y demeurait tout à fait imprenable. Il n’y avait pas de frais d’éloquence, d’autorité, ou d’explication, qui pussent l’amener à croire une autre méthode supérieure à la sienne, ou à modifier en quoi que ce soit sa manière de faire. Dès longtemps, sa vieille maîtresse, la mère de Marie, lui avait concédé ce point, et miss Marie, ainsi qu’elle continuait à nommer madame Saint-Clair depuis son mariage, avait trouvé plus commode de se soumettre que de contester. Aussi Dinah régnait-elle sans contrôle. Ce qui l’y aidait encore, c’est qu’habile diplomate, elle unissait une grande souplesse de formes à une grande inflexibilité de fond.

 

Dinah était passée maître dans l’art de trouver des excuses : elle en connaissait toutes les rubriques, et avait pour axiome qu’une cuisinière ne peut jamais avoir tort. Dans les cuisines du Sud, il ne manque ni de têtes ni d’épaules subalternes sur qui faire retomber le poids de ses péchés. Un dîner était-il manqué, il y avait cinquante bonnes raisons pour qu’il en fût ainsi, et autant de délinquants en faute, contre lesquels Dinah vitupérait avec un zèle infatigable.

 

Il est vrai qu’elle échouait rarement en dernier résultat. Quoique sa façon de procéder fût quinteuse, intermittente, et qu’elle dédaignât de tenir compte du temps et du lieu, quoique sa cuisine eût généralement l’air d’avoir été dévastée par quelque ouragan terrible, et qu’elle eut, pour mettre ses ustensiles, autant de places diverses qu’il y a de jours dans l’an, si l’on avait la patience d’attendre que le monde surgît du chaos, le dîner finissait par arriver en bon ordre, et tel qu’un épicurien n’y eût pu trouver à redire.

 

C’était le moment des préliminaires du repas. Dinah, qui soignait ses aises, et qui éprouvait le besoin de se ménager de grands intervalles de repos avant l’action, était assise sur le plancher, et fumait une vieille pipe tronquée, sorte d’encensoir qu’elle allumait pour aider à ses inspirations : c’était sa manière d’invoquer les muses domestiques.

 

Groupée autour d’elle, la génération naissante, qui abonde toujours dans une habitation du Sud, s’occupait à écosser des pois, à peler des pommes de terre, à plumer des volailles. De temps à autre, Dinah, interrompant le cours de ses méditations, allongeait un coup de sa cuillère de bois à quelques-uns des jeunes travailleurs : car Dinah gouvernait ces petites têtes crépues avec un sceptre de fer : « ces jeunesses » n’étant crées et mises au monde, selon elle, que « pour lui épargner des pas. » Élevée dans ce système, elle l’appliquait rigoureusement.

 

Après avoir fait la revue de diverses parties de la maison, miss Ophélia fit son entrée dans la cuisine. Informée par de nombreux rapports de ce qui se passait, Dinah avait résolu de se tenir sur la défensive, et de n’opposer aux nouvelles mesures qu’une feinte ignorance, sans en venir à une guerre ouverte.

 

La cuisine était une vaste pièce carrelée, dont une immense et antique cheminée occupait tout un côté. Saint-Clair avait en vain tenté d’y substituer un foyer moderne à fourneaux. Aucun puseyiste[33], aucun conservateur encroûté, ne se montra jamais plus inflexiblement attaché aux usages consacrés par le temps.

 

À son retour du Nord, Saint-Clair, frappé de l’ordre qui présidait aux détails du ménage chez son oncle, et se berçant de l’espérance illusoire d’aider Dinah dans ses arrangements, l’avait libéralement pourvue d’armoires et de buffets : autant eut valu en pourvoir un écureuil, ou une pie. Plus il y avait de tiroirs, de resserres, plus Dinah trouvait de cachettes pour les chiffons, les peignes, les vieux souliers, les rubans, les fleurs artificielles fanées, et autres articles de toilette qui faisaient ses délices.

 

Quand miss Ophélia entra dans la cuisine, Dinah ne se leva pas, et continua de fumer avec une tranquillité stoïque, suivant du coin de l’œil les mouvements de l’ennemi, mais absorbée en apparence dans l’inspection des travaux qui s’opéraient autour d’elle.

 

Miss Ophélia débuta par ouvrir le buffet. Dès le premier tiroir elle demanda :

 

« Que mettez-vous ici, Dinah ?

 

– Presque tout, pa’ce que c’est commode et sous la main. »

 

C’était en effet le réceptacle universel, à en juger par la variété de son contenu. Miss Ophélia en tira d’abord une belle nappe damassée, tachée de sang, qui avait évidemment servi à envelopper de la viande crue.

 

« Qu’est ceci, Dinah ? vous n’allez pas à la boucherie avec les plus fines nappes de votre maîtresse ?

 

– Oh ! Seigneur ! non, miss : comme y avait pas un seul torchon, j’ai pris la nappe ; mais je l’ai mise de côté pour la laver, et voilà pourquoi elle est là.

 

– Toujours et partout le désordre ! » se dit miss Ophélia, continuant l’inventaire du tiroir, où elle trouva une râpe à muscade, deux ou trois noix, un recueil d’hymnes méthodistes, un couple de madras sales, une pelote de laine et un tricot, un sac à tabac et une pipe, quelques pétards, une ou deux soucoupes de porcelaine dorée remplies de pommade, un ou deux vieux escarpins, un morceau de flanelle soigneusement attaché avec des épingles et renfermant de petits oignons blancs, plusieurs serviettes damassées, quelques gros torchons, des aiguilles à ravauder, et une foule de petits papiers déchirés, d’où s’échappait un déluge d’herbes aromatiques.

 

« Où tenez-vous vos noix muscades, Dinah ? dit miss Ophélia de l’air d’un martyr qui demande à Dieu le don de patience.

 

– Quasiment partout, miss. Y en a là-haut sur la planche, dans cette tasse fêlée, et aussi là dans l’armoire.

 

– Et ici dans la râpe, dit miss Ophélia les lui montrant.

 

– Eh Seigneur, oui ! je les y ai mises pas plus tard que ce matin. Il me faut mes choses sous la main, reprit Dinah. Allons, Jakes, que je te voie te reposer ! – Que je t’y prenne ! – Veux-tu bien rester tranquille ! – Et elle fit un plongeon avec sa cuillère de bois du côté du coupable.

 

– Qu’est ceci ? reprit miss Ophélia élevant la soucoupe de pommade.

 

– Ça ? c’est ma graisse à cheveux ! je l’ai posée là sous ma main.

 

– Et c’est à cela que vous employez les plus belles soucoupes !

 

– Seigneur ! j’étais-t-i pas dans mon coup de feu ! j’avais pas le temps de me retourner ! je vas justement l’ôter aujourd’hui.

 

– Et ces deux serviettes damassées ?

 

– C’est pour la lessive, un de ces jours.

 

– N’avez-vous donc pas d’endroit où mettre ce que vous devez donner à blanchir ?

 

– Oh ! que si bien ! maître Saint-Clair a fait faire tout exprès ce grand coffre-là ; mais je pétris dessus ; j’y mets un tas de choses ; et c’est pas commode à lever, voyez-vous !

 

– Pourquoi ne pas pétrir vos biscuits sur la table à pâtisserie ?

 

– Seigneur, miss ! est-ce qu’elle est pas toujours encombrée de plats, d’assiettes, d’une chose, de l’autre ? n’y a pas plus de place qu’il en faut ! Allez !

 

– Mais vous pourriez laver vos plats et les ranger à mesure.

 

– Laver mes plats ! s’écria Dinah à tue tête, sa colère prenant le dessus de son respect habituel. Je voudrais bien savoir en quoi les dames s’entendent à notre ouvrage ? Quand donc le maître aurait-il son dîner, si je passais mon temps à laver la vaisselle et à ranger ? En tout cas, c’est ce que miss Marie ne m’a jamais commandé.

 

– Eh bien ! voilà encore ici des oignons !

 

– Eh Seigneur, oui, reprit Dinah, les voilà !… Impossible de me rappeler où je les avais mis ! et dire que je les avais serrés dans cette vieille flanelle ces petits amours d’oignons ! tout juste pour le ragoût d’aujourd’hui. C’est-il de la chance ! »

 

Miss Ophélia souleva un des paquets d’herbes aromatiques.

 

« Pour ce qui est de ça, je prie miss de n’y pas toucher, dit résolument Dinah. J’aime à avoir mes choses, là où je sais les trouver.

 

– Mais vous n’avez pas besoin de trous aux papiers, je suppose ?

 

– C’est commode, tout de même, pour faire passer les herbes au travers.

 

– Oui, mais elles ont passé aussi dans le tiroir, comme vous voyez.

 

– Je crois bien ! pour peu que miss continue de mettre tout sens dessus dessous, il en passera bien d’autres ! Miss en a déjà répandu un gros tas par ici, dit-elle en s’approchant avec malaise des tiroirs. – Si miss voulait seulement remonter au salon, et attendre mon jour de nettoyage, miss verrait après ! mais je ne peux rien faire tant que les dames sont là sur mon dos. – Sam ! veux-tu bien ne pas donner ce sucrier au petit ! – Je t’allongerai une taloche, si tu ne fais pas attention.

 

– Je vais visiter la cuisine, et mettre tout en place une bonne fois, Dinah ; vous n’aurez plus qu’à maintenir l’ordre.

 

– Seigneur Dieu ! miss Phélie, ce n’est pas là de l’ouvrage de dames : de ma vie je ne leur ai vu faire chose pareille. Jamais ça ne serait venu à l’esprit de vieille maîtresse, ni de miss Marie, et je vois pas trop à quoi ça sert. »

 

Dinah indignée arpentait majestueusement son empire, tandis que miss Ophélia assortissait les plats, empilait les assiettes, vidait dans une grande boite le contenu d’une douzaine de sucriers improvisés, triait les serviettes, les nappes, les torchons pour le blanchissage, lavant, essuyant, et rangeant de ses propres mains, avec une promptitude et une adresse qui confondaient la cuisinière.

 

« Seigneur bon Dieu ! si c’est là comme s’y prennent ces « mesdames du Nord », ce ne sont pas de vraies dames, pour sûr, dit-elle à quelques-uns de ses satellites, dès qu’elle fut assez loin pour n’être pas entendue. Je m’en tire pour le moins aussi bien le jour de mes nettoyages, mais je n’ai que faire de tracassières qui tournent autour de moi, se mettent dans mon chemin, et fourrent toutes mes choses là où je ne peux plus les trouver. »

 

Dinah avait, il est vrai, à certaines époques ses accès de réforme, qu’elle appelait ses jours de nettoyage. Elle commençait alors avec un grand zèle à vider de fond en comble les tiroirs et les armoires, déversant tout sur le plancher et les tables, de manière à quintupler la confusion ; puis, elle allumait sa pipe, et ruminait à loisir sur ses rangements. Elle examinait chaque objet, discourait dessus, mettait tout le menu fretin à fourbir vigoureusement les ustensiles de cuivre, et tenait la maison pendant plusieurs heures dans un état d’énergique désordre, pleinement justifié, selon elle, par l’annonce que c’était « jour de nettoyage. » – Les choses ne pouvaient « durer comme ça ; » et elle tiendrait la main, dorénavant, à ce que ces « petits drôles » fussent mieux ordonnés : car Dinah nourrissait l’agréable illusion qu’elle était l’ordre incarné, et que c’était de la faute « de ces jeunesses » et de tous les habitants du logis, si l’on restait court en fait de perfection.

 

Quand les casseroles étaient récurées, les tables grattées et lavées à blanc, et que tout ce qui pouvait offusquer la vue avait été relégué dans les trous et recoins, Dinah, vêtue de ses plus beaux atours, un tablier blanc devant elle, coiffée d’un brillant madras, signifiait à tous les jeunes maraudeurs qu’ils eussent à s’interdire l’entrée de sa cuisine, où elle prétendait faire régner une propreté exemplaire.

 

Ces accès périodiques avaient bien leurs inconvénients ; Dinah contractait un respect immodéré pour l’éclat de sa batterie de cuisine fourbie à neuf, et ne pouvait se résoudre à la risquer au feu, jusqu’à ce que l’ardeur du jour de nettoyage fût un peu ralentie.

 

En une semaine miss Ophélia parvint à réformer une grande partie de la maison ; mais dès qu’il lui fallait la coopération des domestiques, ses labeurs devenaient aussi infructueux que ceux de Sisyphe et des Danaïdes. Un jour elle en appela, dans son désespoir, à Saint-Clair.

 

« Il n’y a vraiment pas moyen d’obtenir ici la moindre régularité.

 

– J’en suis convaincu, dit Saint-Clair.

 

– Toujours aux expédients ! une prodigalité folle ! un désordre tel que je n’en ai jamais vu !

 

– Je gagerais qu’en effet c’est pour vous une nouveauté.

 

– Vous ne le prendriez pas avec ce sang-froid, si vous étiez maîtresse de maison.

 

– Ma chère cousine, comprenez donc une bonne fois pour toutes, que nous sommes divisés, nous autres maîtres, en deux classes : les oppresseurs et les opprimés. Ceux qui, comme moi, sont d’un bon naturel et détestent la sévérité, prennent leur parti d’une foule d’inconvénients. S’il nous plaît de garder dans la république, pour notre convenance, une masse d’êtres gauches, paresseux, ignares, il nous faut bien en subir les conséquences. J’ai vu, en certains cas fort rares, des personnes douées d’un tact particulier, obtenir de leurs gens de la tenue, de la méthode, sans user de rigueur. Je ne suis pas de ces privilégiés ; – aussi me suis-je résigné depuis longtemps à laisser aller les choses comme elles vont. Je ne veux pas que les pauvres diables soient fouettés et tailladés au vif ; ils le savent, – et abusent naturellement de leurs privilèges.

 

– Mais n’avoir ni heure fixe, ni temps, ni lieu, ni ordre ; – laisser ainsi tout aller à l’aventure !

 

– Ma chère de Vermont, vous autres natifs du pôle nord, vous attachez trop de valeur au temps ! Que voulez-vous qu’en fasse un homme, qui en a deux fois plus qu’il n’en peut employer ? Quant à l’ordre et à la méthode, qu’importe une heure de retard ou d’avance pour le déjeuner ou le dîner, si l’on n’a rien à faire qu’à lire, étendu sur un sofa ? Tenez, voilà Dinah qui vous fera un excellent dîner, – soupe, ragoût, volaille rôtie, dessert, glaces, et le reste ; – elle tire tout cela du chaos et des ténèbres de sa cuisine : j’en suis émerveillé quand j’y pense, et je trouve son art sublime. Mais, le ciel nous assiste ! si nous venions à descendre dans ces noires profondeurs, et à voir tout ce qui fume, tout ce qui court, tout ce qui grouille là, si nous assistions à certains procédés préparatoires, mais nous ne mangerions plus. Croyez-moi, chère cousine, dispensez-vous de cette pénitence ! elle est rude et ne sert à rien ; vous y perdriez votre bonne humeur ; Dinah y perdrait la tête. Laissez-la en faire à sa guise !

 

– Mais, Augustin, vous ne savez pas dans quel état j’ai trouvé les choses.

 

– Moi ! ne sais-je pas que le rouleau à pâte réside d’ordinaire sous son lit, la râpe à muscade dans sa poche à tabac ; – qu’il y a soixante-cinq sucriers différents, un dans chaque coin de la maison ; – qu’un jour elle lave les assiettes avec une serviette de table, et le lendemain avec un lambeau de son vieux jupon ? Tout cela ne l’empêche pas d’apprêter d’admirables dîners, de faire du café exquis ! et il faut la juger, comme les guerriers et les hommes d’État, par ses succès.

 

– Mais le gaspillage, la dépense, le désordre !

 

– Eh bien ! enfermez tout ce qui se peut enfermer, et gardez la clef ; donnez par petite mesure, et ne vous informez pas des restes, – c’est ce qu’il y a de mieux.

 

– Cela me chagrine, Augustin : je ne puis m’empêcher de craindre que vos domestiques ne soient pas strictement honnêtes. Êtes-vous sûr qu’on puisse s’y fier ?

 

Augustin poussa d’immodérés éclats de rire devant la longue figure que faisait miss Ophélia en articulant cette question.

 

– Oh ! cousine, c’est trop fort ! Honnêtes ! – Comme si c’était chose à espérer. Honnêtes ! Non, certes, ils ne le sont pas ! Pourquoi le seraient-ils ? – Qui les y pousserait ?

 

– Ne pouvez-vous donc les instruire ?

 

– Les instruire ! Tarare ! Quel genre d’instruction leur donnerais-je ? cela m’irait bien, d’ailleurs ! Quant à Marie, elle a certainement assez de nerf pour tuer tous les esclaves d’une plantation, si je la laissais faire ; mais elle ne parviendrait pas à exorciser le démon de la ruse.

 

– N’y en a-t-il donc pas d’honnêtes ?

 

– Si ; par-ci, par-là, il s’en trouva un que la nature a fait si simple, si opiniâtrement véridique et fidèle, que les pires influences ne le peuvent gâter. Dès le sein de la mère, l’enfant de couleur voit et sent que les voies souterraines lui sont seules ouvertes. Il n’a pas d’autre issue pour se faufiler dans les bonnes grâces de ses parents, de sa maîtresse, du jeune maître et de ses compagnons. La ruse, le mensonge, lui deviennent des habitudes familières, inévitables. Il y aurait injustice à attendre de lui autre chose. On ne doit pas l’en punir. Quant à la probité, l’esclave, à demi enfant, est tenu dans cet état de dépendance où il lui est presque impossible de comprendre le droit de propriété, et de ne pas considérer les biens de son maître comme siens, dès qu’il peut se les approprier. Quant à moi, je ne vois pas comment il pourrait être honnête. Un homme tel que Tom, ici, est – ma foi ! – est un miracle moral !

 

– Et que deviennent leurs âmes ? demanda miss Ophélia.

 

– Ce n’est pas là mon affaire, que je sache, repartit Saint-Clair. Je ne me mêle que de la vie présente. Du reste, il est à peu près admis que, pour notre bien-être, la race entière est dévolue au diable en ce monde, quoi qu’il puisse advenir de l’autre.

 

– C’est horrible ! dit miss Ophélia, vous devriez rougir de vous-même !

 

– Cela m’arrive bien quelquefois. Mais que voulez-vous ? on est en si bonne compagnie, reprit Saint-Clair, tant de gens suivent la route battue ! Regardez en haut, en bas, d’un bout à l’autre de l’univers, n’est-ce pas la même histoire ? Les classes inférieures ne s’usent-elles pas, esprit, corps et âme, au profit des classes supérieures ? Il en est ainsi en Angleterre ; il en est de même partout ; et cependant toute la chrétienté s’émeut et s’indigne de ce que nous agissons comme elle, avec un peu de différence de forme.

 

– Il n’en est pas ainsi dans l’État de Vermont.

 

– Je conviens que dans la Nouvelle-Angleterre et dans les États libres, vous avez le pas sur nous. Mais j’entends la cloche du dîner. Allons, cousine, mettons de côté nos préjugés respectifs, et signons l’amnistie à table. »

 

À une heure plus avancée de l’après-midi, miss Ophélia était dans la cuisine, lorsque les petits négrillons crièrent : » Tiens ! tiens ! Prue li venir là-bas ! – li grogner en marchant comme toujours ! »

 

Une femme de couleur, grande et décharnée, entra portant sur sa tête un panier de biscottes et de petits pains chauds.

 

« Oh ! Prue ! te voilà enfin ! » s’écria Dinah.

 

Prue avait une physionomie hargneuse, et une voix sourde et grommelante. Elle posa son panier à terre, s’accroupit à côté, et ses coudes sur ses genoux, elle dit :

 

« Ah ! Seigneur ! que je voudrais donc être morte !

 

– Et pourquoi voudriez-vous être morte ? demanda miss Ophélia.

 

– Pour en finir de ma misère, répliqua la femme d’un ton bourru, sans lever les yeux de terre.

 

– Aussi, qu’as-tu besoin de te griser, pour être fouettée après, Prue ? » dit une élégante femme de chambre quarteronne en agitant ses boucles d’oreilles de corail.

 

La femme la regarda de travers.

 

« Tu pourras ben en venir là un de ces jours, toi ! j’serai contente de t’y voir ; et tu seras peut-êt’ ben aise, comme moi, de boire la goutte, pour noyer ta misère.

 

– Allons, Prue, reprit Dinah ; voyons tes biscottes : voilà miss qui te les payera. »

 

Miss Ophélia en choisit deux douzaines.

 

« Y a des cachets dans cette vieille cruche cassée, sur la planche, là-haut, reprit Dinah. Grimpe, Jakes, et aveins-les.

 

– Des cachets ! pourquoi faire ? dit miss Ophélia.

 

– Nous achetons les cachets à son maître, et elle nous donne des pains en échange.

 

– Et il compte l’argent et les billets quand je rentre, et si le compte n’y est pas, il m’éreinte de coups à me tuer !

 

– Il te traite comme tu le mérites, dit Jane, la fringante femme de chambre, puisque tu prends son argent pour aller boire. – C’est ce qu’elle fait constamment, miss.

 

– Et c’est ce que je ferai encore. Je peux pas vivre autrement. Je veux boire, et oublier ma misère.

 

– C’est très-stupide, et très-mal à vous de voler l’argent de votre maître pour vous abrutir, dit miss Ophélia.

 

– Ça peut être mal, ma’ame, mais je le ferai encore, je le ferai toujours. Ô Seigneur ! que je voudrais donc être morte ! – Oui, morte, et en avoir fini ! » La vieille créature se releva lentement tout d’une pièce, et rechargea son panier sur sa tête ; mais, avant de sortir, elle regarda la jolie quarteronne qui continuait à faire danser ses boucles d’oreilles.

 

« Te voilà ben faraude, toi, avec tes pendeloques, et tu te donnes des airs ; tu regardes le pauv’e monde du haut en bas ! Eh ben, attends ; tu vivras peut-être assez pour être une pauv’e vieille carcasse déchiquetée, comme moi. Le Seigneur te donnera ton compte à toi aussi, j’espère, et nous verrons si tu ne te mets pas à boire – boire – boire jusqu’à l’enfer ! Ce sera bien fait, va ! Et poussant un hurlement haineux, elle sortit.

 

– La dégoûtante vieille bête ! dit Adolphe, qui venait chercher de l’eau chaude pour la toilette de Saint-Clair. Si j’étais son maître je la fouetterais encore plus au vif.

 

– Ah ! pour ça, je vous en défie, reprit Dinah. Son dos n’est qu’une plaie – elle ne peut pas seulement attacher ses hardes.

 

– Vraiment, on ne devrait pas envoyer des créatures de cette espèce dans des maisons comme il faut, dit miss Jane. Qu’en pensez-vous monsieur Saint-Clair ? » ajouta-t-elle en faisant des agaceries à Adolphe.

 

Entre autres empiétements sur le bien de son maître, Adolphe s’était approprié son nom et son adresse. Dans les cercles des gens de couleur de la Nouvelle-Orléans, on ne le nommait que monsieur Saint-Clair.

 

« Je suis tout à fait de votre avis, miss Benoir. » Benoir était le nom de famille de madame Saint-Clair, et Jane était sa femme de chambre.

 

« Puis-je vous demander, miss Benoir, si ces boucles d’oreilles doivent figurer au bal de demain ? Elles sont ravissantes, parole d’honneur !

 

– Je ne sais, en vérité, monsieur Saint-Clair, où s’arrêtera l’impudence de vous autres hommes ! dit Jane agitant sa jolie tête pour faire scintiller ses pendants d’oreilles. Je ne danserai pas avec vous de toute la soirée, si vous me faites une question de plus.

 

– Ah ! vous ne serez pas si cruelle ! Je meurs d’envie, reprit Adolphe, de savoir si vous mettrez votre jolie robe de tarlatane rose.

 

– Qu’y a-t-il ? dit Rosa, petite quarteronne des plus piquantes, qui descendait lestement l’escalier.

 

– C’est M. Saint-Clair qui est d’une impudence !

 

– Sur mon honneur, dit Adolphe, j’en fais juge miss Rosa.

 

– Je sais qu’il est insupportable, reprit Rosa, se balançant sur un de ses petits pieds, et jetant un regard malin à Adolphe, il me met sans cesse en colère contre lui.

 

– Oh ! mesdames, mesdames, vous finirez, à vous deux, par me briser le cœur ! On me trouvera mort dans mon lit un de ces matins, et vous en répondrez !

 

– L’entendez-vous, le fat ! s’écrièrent les deux dames avec des éclats de rire immodérés.

 

– Allons, débarrassez-moi de vous, interrompit Dinah. Je ne veux pas vous avoir à caqueter dans ma cuisine, et à vous pavaner dans mon chemin.

 

– Tante Dinah est furieuse de ne pouvoir aller au bal ! dit Rosa.

 

– Je me moque pas mal de vos bals de couleurs, reprit Dinah ; vous avez beau faire des mines et singer les blancs, vous n’êtes que des nèg’, ni plus ni moins que moi.

 

– Tante Dinah graisse sa laine tous les jours pour la rendre lisse, dit Jane.

 

– Et c’est encore de la laine, après tout, dit malignement Rosa, en secouant sa longue et soyeuse chevelure.

 

– Eh ben, est-ce qu’aux yeux du bon Dieu la laine ne vaut pas le crin ? Je voudrais que maîtresse dise un peu ce qui lui porte le plus de profit d’une couple de paresseuses comme vous, ou d’une travailleuse comme moi ! Allons, hors d’ici, oripeaux ! je veux pas de vous à rôder là autour ! »

 

La conversation fut interrompue par un double incident : Saint-Clair appelait Adolphe du haut de l’escalier, et lui demandait s’il comptait lui faire attendre toute la nuit l’eau chaude pour sa barbe ? et miss Ophélia sortant de la salle à manger, dit aux chambrières :

 

« Jane et Rosa, pourquoi perdre ainsi votre temps ? allez à votre ouvrage. »

 

Notre ami Tom, qui se trouvait à la cuisine pendant la conversation avec la vieille porteuse de pain, l’avait suivie dans la rue. Il la vit marcher, en poussant de temps à autre un sourd gémissement. Enfin, elle déposa son fardeau sur le seuil d’une porte, et ramena autour de ses épaules le vieux châle fané qui les couvrait à peine.

 

« Je porterai votre panier un bout de chemin, dit Tom d’un ton compatissant.

 

– Pourquoi faire ? dit la femme. Je vous demande pas de m’aider.

 

– Vous avez l’air malade ?… vous avez l’air en peine ? Bien sûr vous avez quelque chose ! dit Tom.

 

– Je ne suis point malade, répliqua brusquement la femme.

 

– Oh ! si je pouvais, dit Tom, si je pouvais seulement vous détourner de boire ! et il la regarda avec anxiété. Savez-vous pas que c’est la perdition de l’âme et du corps ?

 

– Je sais, de reste, que je m’en vais en enfer, dit la femme avec amertume. Vous n’avez pas besoin de me le dire ! Je suis laide, je suis vieille, je suis méchante ! Je m’en y vais tout droit, en enfer. Oh ! Seigneur ! je voudrais déjà y être !

 

Tom frissonna à ces terribles paroles et à leur accent de vérité.

 

– Le Seigneur ait pitié de vous, pauvre créature ! on ne vous a donc jamais parlé de Jésus-Christ ?

 

– Jésus-Christ – qui est ça ?

 

– Eh ! mais c’est le Seigneur.

 

– Je crois ben leur avoir entendu dire qué’que chose du Seigneur, du jugement et de l’enfer ! Oui, j’ai entendu ça.

 

– Personne ne vous a-t-il jamais dit comment le Seigneur Jésus nous a aimés, pauvres pécheurs ! comment il est mort pour nous ?

 

– Non ; je sais rien de tout ça, répliqua la femme. Personne m’a jamais aimée depuis que mon vieux est mort.

 

– D’où êtes-vous ? demanda Tom.

 

– De là-haut, du Kentucky. J’étais à un homme qui me faisait élever mes enfants pour le marché, et qui les vendait au fur et à mesure qu’ils étaient sevrés : et en dernier il m’a vendue aussi, moi, à un trafiquant, de qui mon maître m’a rachetée.

 

– Qui a pu vous pousser à boire ?

 

– La misère ! J’ai eu un enfant depuis que je suis ici, et je croyais qu’on me le laisserait, puisque le maître n’en trafiquait pas. C’était ben la pus gentille petite créature ! Maîtresse en était comme affolée d’abord. Jamais ça ne pleurait ! – Si dodu, si vivace ! – Mais maîtresse tomba malade ; moi, je la veillais. Je gagnai la fièvre ; mon lait passa et l’enfant dépérit, vu que maîtresse ne voulait pas lui faire acheter du lait. J’avais beau dire qu’il ne m’en restait pas une goutte ; elle ne m’écoutait pas ! ou elle disait que je pouvais ben nourrir l’enfant avec ce que tout le monde mangeait ; et le pauv’ petit agneau devenait maigre à faire peur ! Il n’avait pas que la peau et les os ! il ne jetait qu’un cri de nuit comme de jour. Ça ennuya maîtresse qui se fâcha : elle dit que je le gâtais, qu’elle voudrait le voir crevé ! Elle me défendit de le garder à côté de moi, parce qu’il me tenait réveillée, et que je n’étais pas bonne à rien le lendemain. Elle me fit coucher dans sa chambre ; il me fallut porter mon pauv’ petit dans un grenier, où il pleura et cria toute la nuit à mort ! – Et il mourut. Je me suis mise à boire pour chasser son cri de mes oreilles. J’ai bu – et je boirai ! quand même ça me mènerait droit en enfer ! le maître dit que j’irai en enfer ! moi, je dis que j’y suis déjà !

 

– Oh ! pauvre chère créature ! penser que personne ne vous a jamais dit que le Seigneur Jésus vous aime, qu’il est mort pour vous ! On ne vous a pas dit qu’il viendrait à votre aide, que vous pourriez aller au ciel et vous y reposer à la fin ?

 

– Moi ! que j’aie la chance d’aller au ciel ! dit la femme ; est-ce pas là que vont les blancs ? supposons qu’ils me rattrapent encore là-haut ? j’aime mieux aller en enfer et en avoir fini des maîtres et des maîtresses ! oui, je l’aime mieux ! » dit-elle ; et, rechargeant son panier sur sa tête avec son gémissement habituel, elle s’éloigna.

 

Tom reprit tristement le chemin du logis. Dans la cour il rencontra la petite Éva, une guirlande de tubéreuses sur la tête, et les yeux rayonnants de joie.

 

« Oh Tom ! vous voilà ! je suis bien aise de vous avoir trouvé ! papa veut que vous atteliez tout de suite les poneys, pour me mener promener dans ma petite voiture neuve, dit-elle. Mais qu’y a-t-il, Tom ? vous avez l’air si grave !

 

– Je ne suis pas à mon aise, miss Éva, dit Tom ; je vais tout de même atteler les chevaux.

 

– Dites-moi, Tom, qu’y a-t-il ? je vous ai vu causer longtemps avec cette vieille grognon de Prue. »

 

Tom conta l’histoire de la femme à Éva, en son langage simple et naïf.

 

Elle ne se récria pas, ne s’étonna pas, ne pleura point, comme l’eussent fait d’autres enfants. Ses joues devinrent pâles, et une ombre profonde voila l’éclat de ses yeux. Elle appuya ses deux mains sur sa poitrine, et soupira péniblement.

 

CHAPITRE XX

Suite des expériences et opinions de miss Ophélia.


« Tom, il est inutile de mettre les chevaux, je ne sortirai pas.

 

– Pourquoi, miss Éva ?

 

– Ces choses m’entrent dans le cœur, Tom, dit Éva ; elles m’y entrent si avant ! répéta-t-elle d’un air grave ; non, je ne sortirai pas. » Et laissant Tom, elle rentra dans la maison.

 

Peu de jours après, une autre femme vint à la place de Prue apporter des biscottes. Miss Ophélia était à la cuisine.

 

« Eh Seigneur ! s’écria Dinah, qu’est-ce que Prue a donc attrapé ?

 

– Prue ne reviendra plus, dit mystérieusement la femme.

 

– Pourquoi ? demanda Dinah ; elle n’est pas morte ?

 

– Nous ne le savons pas au juste. Elle est en bas, dans la cave, » répliqua la femme, jetant un coup d’œil du côté de miss Ophélia. Celle-ci choisit les biscottes, et Dinah suivit la porteuse dehors.

 

« Qu’a donc Prue ? »

 

La femme, qui semblait partagée entre le désir de parler et une certaine crainte, répondit à voix basse :

 

« Eh bien ! vous ne le direz à personne : Prue s’est encore grisée ; – ils l’ont descendue dans la cave ; ils l’y ont laissée tout le jour, – et je leur ai entendu dire que les mouches s’étaient mises après elle, et elle est morte ! »

 

Dinah leva les mains au ciel ; elle se retourna, et aperçut à ses côtés la figure aérienne d’Évangeline : ses grands yeux mystiques étaient dilatés d’horreur, et le sang avait abandonné ses joues et ses lèvres.

 

« Dieu nous bénisse ! miss Éva se trouve mal ! À quoi que je pensais de lui laisser entendre ça ! Son papa va être comme fou !

 

– Je ne me trouverai pas mal, dit l’enfant avec fermeté. Et pourquoi ne l’entendrais-je pas ? Ce n’est pas si douloureux pour moi de l’entendre que pour la pauvre Prue de l’endurer.

 

– Seigneur bon Dieu ! de pareilles histoires sont pas faites pour de gentilles et délicates demoiselles comme vous ! – y aurait de quoi les tuer ! »

 

Éva soupira et remonta l’escalier à pas lents.

 

Miss Ophélia s’enquit de ce qui était arrivé : Dinah le lui conta à sa façon prolixe, et Tom ajouta ce qu’il avait appris de la malheureuse femme, le matin où il l’avait suivie.

 

« C’est une chose abominable, horrible ! s’écria-t-elle, comme elle entrait dans le salon où Saint-Clair lisait le journal.

 

– Quelle nouvelle iniquité y a-t-il encore sous le soleil ? demanda-t-il.

 

– Quelle iniquité ?… ces misérables ont fait mourir Prue sous le fouet ! » Et elle commença le récit avec vivacité, en insistant sur les détails.

 

« Je pensais que cela finirait ainsi un jour ou l’autre, dit Saint-Clair, continuant de lire son journal.

 

– Vous le pensiez !… et n’allez-vous pas faire quelque chose ? N’y a-t-il pas des magistrats qui puissent intervenir, faire une enquête ?

 

– On suppose généralement que l’intérêt du propriétaire est une garantie suffisante pour la propriété. S’il plaît aux gens de se ruiner, je ne sais trop qu’y faire. Il paraît que la pauvre créature s’enivrait et volait, ce qui ne contribuera pas à exciter les sympathies en sa faveur.

 

– Mais c’est infâme ! – c’est odieux, Augustin ! cela crie vengeance contre vous !

 

– Ma chère cousine, je n’y suis pour rien, et n’y puis rien. La chose eût-elle dépendu de moi, je l’aurais empêchée. Si des gens bornés et brutaux suivent leurs instincts grossiers, que voulez-vous que j’y fasse ? Ils ont un pouvoir absolu : ce sont des despotes irresponsables. À quoi servirait d’intervenir ? Il n’y a pas de lois applicables à de pareils cas. Le mieux est donc de fermer les yeux et les oreilles, et de laisser passer. C’est l’unique ressource qui nous reste.

 

– Comment pouvez-vous fermer vos yeux et vos oreilles ? Comment pouvez-vous laisser passer de pareilles choses !

 

– Ma chère enfant, comment espérer mieux ? voilà toute une classe avilie, irritante, indolente par nature, livrée, sans contrat ni conditions, aux mains de ceux dont se compose la majorité de notre monde : gens peu scrupuleux, sans nulle habitude de se dominer, qui ne sont pas même éclairés sur leurs propres intérêts, – et c’est le cas de la plus grande moitié du genre humain. Dans une république ainsi organisée, que peut faire un homme d’honneur, sinon fermer les yeux tant fort qu’il peut, et se cuirasser le cœur ? Je ne peux pas acheter chaque pauvre misérable que je rencontre. Je ne puis pas m’ériger en chevalier errant, et entreprendre de redresser chaque tort individuel dans une ville comme celle-ci. Tout ce que je puis, c’est de m’en tenir à l’écart. »

 

La belle figure de Saint-Clair s’assombrit un moment, il prit l’air soucieux ; mais, évoquant presque aussitôt un gai sourire, il dit :

 

« Allons, cousine, ne restez pas là debout comme une des inflexibles parques. – Vous n’avez fait qu’appliquer votre œil au trou du rideau, qu’entrevoir ce qui se passe, sous une forme ou sous l’autre, dans le monde entier. Si nous voulions sonder toutes les lugubres profondeurs de la vie, nous n’aurions plus le cœur à rien. Je vous l’ai déjà dit, c’est aussi périlleux que d’examiner de trop près les mystères de la cuisine de Dinah. » Saint-Clair se rejeta en arrière sur le sofa, et se replongea dans son journal.

 

Miss Ophélia s’assit, tira son ouvrage, et se mit à tricoter avec la verve de l’indignation : elle se taisait ; mais le feu couvait au dedans ; enfin, il éclata :

 

« Je vous dis, Augustin, que si vous pouvez prendre votre parti de semblables choses, moi, je ne le puis. C’est abominable à vous de défendre un pareil système ! – voilà mon avis.

 

– Quoi ? dit Saint-Clair en levant les yeux. Encore !…

 

– Je répète que c’est tout à fait abominable à vous de défendre un tel système ! s’écria miss Ophélia avec une chaleur croissante.

 

– Moi, le défendre ! qui a jamais dit que je le défendais ?

 

– Certainement, vous le défendez, – vous tous, – vous autres gens du Sud ! sinon pourquoi auriez-vous des esclaves ?

 

– Êtes-vous assez innocente, ma chère cousine, pour supposer que personne en ce monde ne fait que ce qu’il croit être bien ? vous-même n’avez-vous jamais rien fait, ne faites-vous jamais rien qui s’écarte de la droite ligne ?

 

– Si cela m’arrive, je m’en repens, j’espère, dit miss Ophélia faisant jouer ses aiguilles avec énergie.

 

– Moi aussi, reprit Saint-Clair en pelant une orange ; je passe ma vie à me repentir.

 

– Pourquoi continuez-vous alors ?

 

– N’avez-vous jamais continué de faire mal, après vous être repentie, ma bonne cousine ?

 

– Peut-être ; quand la tentation était très-forte, dit miss Ophélia.

 

– Eh bien ! pour moi aussi la tentation est forte, reprit Saint-Clair. C’est là que gît la difficulté.

 

– Mais, du moins, je suis toujours résolue à rompre avec le mal, et j’y tâche.

 

– J’ai pris la même résolution plus de cent fois depuis dix ans ; mais je ne sais comment cela se fait, je n’en suis pas plus avancé. Vous êtes-vous débarrassée de tous vos péchés, vous, cousine ?

 

– Cousin Augustin, dit miss Ophélia avec sérieux en interrompant son tricot, vous avez sans doute raison de réprouver mes erreurs. Je sais que tout ce que vous dites est vrai, – personne ne le sent plus que moi ; mais il me semble, cependant, qu’il y a quelque différence entre nous. Je crois que je me couperais la main droite plutôt que de continuer à faire, de jour en jour, ce que je juge être mal. Ma conduite, il est vrai, n’est pas toujours d’accord avec ma profession de foi, et c’est en quoi je mérite votre blâme.

 

– Maintenant, cousine, dit Augustin s’asseyant sur le parquet, et posant sa tête sur les genoux de miss Ophélia, n’y mettez pas tant de solennité ! Vous savez que j’ai toujours été un impertinent garçon, un franc vaurien, j’aime à vous taquiner, – voilà tout, – pour vous voir un peu en colère. Je vous crois parfaite, d’une bonté désespérante ! Rien que d’y penser, m’énerve, me tue presque !

 

– Mais il s’agit d’un sujet grave, mon cher enfant, mon Auguste, reprit miss Ophélia posant sa main sur le front du jeune homme.

 

– Dites lugubre ! et je ne peux jamais parler sérieusement quand il fait chaud. Avec les moustiques et le reste, impossible de prendre l’essor vers les sublimes hauteurs de la morale. Mais, j’y pense, dit Saint-Clair se relevant tout à coup, voilà une théorie toute trouvée ! Je comprends maintenant pourquoi les peuples du Nord sont plus vertueux que ceux du Sud, – je saisis les causes et les effets.

 

– Oh ! Augustin, vous êtes un vrai brise-raison !

 

– Le suis-je ? eh bien, je l’admets. Mais, par extraordinaire, je veux être sérieux ; passez-moi cette corbeille d’oranges. – Si je fais cet effort, tenez-vous prête à me « faire revenir le cœur avec du vin, et faites-moi une couche de pommes[34]. » – À présent, dit Augustin en tirant à lui la corbeille, je commence : Lorsque, dans le cours des événements humains, un homme juge nécessaire de tenir captifs deux ou trois douzaines de ses semblables, vers de terre comme lui, une certaine déférence pour les préjugés de la société exige…

 

– Je ne vois pas que vous deveniez plus sérieux, dit miss Ophélia.

 

– Attendez ! j’y arrive. Vous allez voir. Le fait est, cousine, dit-il, sa belle figure prenant tout à coup une expression grave et réfléchie, que, sur cette question abstraite de l’esclavage, il ne peut y avoir, à mon sens, qu’une seule opinion. Les planteurs, qui en tirent de l’argent, – les hommes d’église, qui veulent plaire aux planteurs, – les politiques, qui s’en servent pour gouverner, – peuvent fausser la langue et plier la morale à un degré qui émerveillera le monde ; ils peuvent enrôler à leur service la nature, la Bible, et qui sait encore quoi ! mais, après tout, ni eux ni le monde n’en croient une syllabe. Bref, la chose vient du diable ; et, à mon avis, c’est un assez joli échantillon de ce qu’il sait faire. »

 

Miss Ophélia cessa de tricoter et le regarda toute surprise. Saint-Clair paraissait jouir de son étonnement.

 

« Vous ouvrez de grands yeux ! Puisque vous m’avez mis sur ce chapitre, j’en aurai le cœur net. Cette institution maudite, maudite de Dieu, maudite de l’homme, quelle est-elle ? Dépouillez-la de tous ses ornements, pénétrez à la racine et au cœur, qu’y trouvez-vous ? parce que mon frère Quashy[35] est ignorant et faible – et que je suis intelligent et fort, – parce que je sais comment m’y prendre, et que je le peux, il m’est loisible de lui voler tout ce qu’il a, de le garder, et de ne lui donner que ce qui me convient. Ce qui est trop pénible, trop sale, trop déplaisant pour moi, sera de droit la besogne de Quashy. Parce que je n’aime pas à travailler, Quashy travaillera ; – parce que le soleil me brûle, Quashy endurera l’ardeur du soleil. Quashy gagnera l’argent, je le dépenserai. Quashy se couchera dans les mares du chemin, afin que je passe à pied sec. Quashy fera ma volonté, non la sienne, tous les jours de sa vie, avec la chance de gagner le ciel à la fin, si je le juge convenable. Voilà, en résumé, tout ce qu’est l’esclavage. Je défie qui que ce soit de lire notre Code noir, tel qu’il existe dans nos livres de lois, et d’en tirer autre chose. On parle des abus de l’esclavage ! hâblerie. La chose elle-même est l’essence de tout abus. Et si la terre ne s’enfonce pas sous nous, comme Sodome et Gomorrhe, c’est que nous en usons encore d’une façon discrète. Moitié par pitié, moitié par honte, parce que nous sommes des hommes nés de femmes, et non des bêtes sauvages, la plupart d’entre nous ne se servent pas, – n’osent pas se servir du terrible pouvoir que nos impitoyables lois mettent entre nos mains. Celui qui va le plus loin, celui qui fait le pire, reste encore dans les limites que la loi lui assigne. »

 

Saint-Clair s’était levé, et cédant à son exaltation, il marchait à pas précipités. Son beau visage, d’une pureté de ligne grecque, brûlait du feu de l’indignation. Ses grands yeux bleus flamboyaient, et ses gestes se passionnaient à son insu. Miss Ophélia ne l’avait jamais vu ainsi ; elle le contemplait en silence.

 

« Je vous déclare, dit-il, s’arrêtant tout à coup devant sa cousine, – mais que sert de sentir, que sert de parler ? – je vous déclare qu’il y a eu des moments où j’ai pensé que si le pays venait à être englouti, avec toutes ses iniquités et toutes ses misères, je disparaîtrais de bon cœur avec lui. Lorsque, pendant mes tournées de propriétaire, pendant mes voyages sur les fleuves à bord de nos bateaux, j’ai rencontré quelque brute, ignoble, dégoûtante, indigne du nom d’homme, et que je me suis dit : Nos lois l’autorisent à devenir le despote absolu d’autant de créatures humaines qu’il en peut acheter avec l’argent du vol, de la fraude ou du jeu, – quand j’ai vu de pareils êtres en souveraine possession de faibles enfants, de jeunes filles, de femmes, – j’ai été tenté de maudire mon pays, de maudire ma race !

 

– Augustin ! Augustin ! vous en avez assez dit, certes. De ma vie je n’ai rien entendu de semblable, même dans le Nord.

 

– Dans le Nord, dit Saint-Clair changeant tout à coup d’expression, et reprenant son ton habituel d’insouciance. Pouah ! vos gens du Nord ont le sang glacé. Vous êtes froids en tout. Vous ne pouvez vous décider à maudire à tort et à travers comme nous, une fois que nous nous y mettons.

 

– Mais, reprit miss Ophélia, la question est…

 

– Oui, assurément, la question est – et c’est une diable de question ! – comment en êtes-vous venus à cet excès de souffrance et de mal ? Eh bien, je vous répondrai avec les bonnes vieilles paroles que vous aviez coutume de m’enseigner les dimanches : « J’y suis venu par le péché originel. » Mes esclaves étaient ceux de mon père, et qui plus est, ceux de ma mère ; maintenant ils sont miens, eux et leur descendance, qui ne laisse pas que d’être un item assez considérable. Mon père, vous le savez, arriva du Nord : il était précisément de la même trempe que le votre, – un vieux Romain, énergique, droit, doué d’une âme noble et d’une volonté d’acier. Votre père s’établit dans la Nouvelle-Angleterre pour régner sur des rocs, des pierres, et forcer la nature de pourvoir à son existence ; le mien s’établit dans la Louisiane pour régner sur des hommes, des femmes, et les forcer de pourvoir à sa vie.

 

« Ma mère, poursuivit Saint-Clair se levant, et s’arrêtant à l’autre bout de la chambre devant un portrait, qu’il contempla avec une vénération fervente, ma mère était divine ! Ne me regardez pas ainsi ! – Vous savez ce que je veux dire. Elle pouvait être de race mortelle, mais jamais je n’ai pu découvrir en elle une trace de faiblesse humaine ou d’erreur ; et tous ceux qui se la rappellent, esclaves ou hommes libres, serviteurs ou amis, en disent autant. Eh bien, cousine, depuis des années cette mère s’est dressée, seule, entre moi et l’abîme d’une complète incrédulité. Elle était une incarnation de l’Évangile ; une preuve vivante de sa vérité, un être inexplicable et inexpliqué, autrement que par la foi. Ô mère ! mère ! » dit Saint-Clair, joignant les mains avec transport : puis, réprimant son émotion, il revint s’asseoir sur l’ottomane et continua :

 

« Nous étions jumeaux mon frère et moi. On prétend que les jumeaux doivent se ressembler ; nous, nous différions de tous points. Il avait les yeux noirs et ardents, des cheveux d’ébène, un profil romain très-accentué, un teint brun et robuste. J’avais les yeux bleus, les cheveux blonds, la ligne grecque, le teint blanc et délicat. Il était actif et observateur ; j’étais rêveur et indolent. Généreux envers ses amis et ses égaux, il était orgueilleux, dominateur, arrogant avec les inférieurs, et impitoyable pour tout ce qui prenait parti contre lui. Tous deux nous avions le respect de la vérité : lui, par hauteur et par courage ; moi, par amour de l’idéal. Nous nous aimions comme s’aiment les garçons, par accès et par éclipses. Il était le favori de mon père ; j’étais celui de ma mère.

 

« J’avais sur tous les sujets possibles une sensibilité maladive, une intensité de sensations, que mon père et mon frère ne comprenaient pas le moins du monde, et avec lesquelles ils ne pouvaient sympathiser. Il en était autrement de ma mère. Quand je m’étais querellé avec Alfred, et que mon père me regardait d’un œil sombre, j’avais coutume d’aller la trouver dans sa chambre, et de m’asseoir près d’elle. Je me rappelle son attitude, ses joues pâles, ses yeux profonds, doux et sérieux, ses vêtements blancs ; – elle portait toujours du blanc, – et je pensais à elle quand je lisais, dans l’Apocalypse, la description des saints revêtus de robes de fin lin d’une blancheur éblouissante. Elle avait du génie pour beaucoup de choses, mais surtout en musique. Souvent assise devant son orgue, elle jouait les beaux et majestueux airs de l’Église catholique ; elle les chantait de sa voix d’ange ; et j’appuyais ma tête sur ses genoux, je pleurais, je sentais, je rêvais, – sans bornes ni mesure, – des choses pour lesquelles je n’avais point de mots.

 

« En ces jours-là, cette question de l’esclavage n’avait jamais été soulevée, discutée, comme maintenant. Personne n’y voyait de mal.

 

Mon père était né aristocrate. Je me figure que, dans quelque préexistence, il avait occupé un haut rang parmi les esprits qui composent la hiérarchie céleste, et qu’il en avait gardé l’orgueil ; tant cet orgueil de cœur était inné et incarné en lui, quoiqu’il fût originairement d’une famille pauvre et nullement noble. Mon frère était créé à son image.

 

« Or, un aristocrate, comme vous savez, n’a, dans le monde entier, aucune sympathie humaine, par delà une certaine limite sociale. En Angleterre, cette limite s’arrête à certain point ; dans l’empire Birman à tel autre ; en Amérique, à un autre encore ; mais l’aristocrate de ces divers pays ne la franchit jamais. Ce qui serait abus, détresse, injustice dans sa propre classe, devient dans une autre une froide nécessité. La ligne de démarcation de mon père était la couleur. Jamais il n’y eut homme plus juste, plus généreux parmi ses égaux ; mais il considérait le nègre, à travers toutes les dégradations possibles de nuance, comme un lien intermédiaire entre l’homme et la brute, et basait sur cette hypothèse toutes ses idées de justice et de générosité. Je présume que si on lui eût demandé, à brûle-pourpoint : « Croyez-vous que ces gens-là aient des âmes immortelles ? » il eût fini, après quelques « hem ! ha ! » par répondre : « Oui. » Mais mon père n’était pas homme à se troubler beaucoup de spiritualisme. Tous ses sentiments religieux se bornaient à vénérer Dieu, comme le chef suprême et accepté des hautes classes.

 

« Mon père occupait environ cinq cents nègres. Il était inflexible, exigeant, pointilleux en affaires : tout devait marcher par système, avec une exactitude rigoureuse. Maintenant, si vous mettez en ligne de compte que cette précision mathématique était exigée d’une bande d’esclaves paresseux, pillards, désordonnés, qui, de leur vie, n’avaient eu pour stimulant que le désir d’esquiver le travail et « d’escroquer le temps » comme vous dites, vous autres gens de Vermont, vous comprendrez qu’il dut se passer sur la plantation nombre de choses des plus horribles et des plus douloureuses pour un enfant sensitif comme moi.

 

« De plus, il y avait un commandeur, – grand, efflanqué, muni de deux poings vigoureux, renégat de l’État de Vermont (pardonnez, chère cousine), qui, après avoir fait un apprentissage régulier d’endurcissement et de brutalité, prenait ses degrés dans la pratique. Ma mère n’avait jamais pu le souffrir, ni moi non plus ; mais il exerçait sur mon père un très-grand ascendant, et cet homme était le despote absolu du domaine.

 

« J’étais alors un petit garçon ; j’avais le même amour que j’ai encore pour toutes choses humaines, – une sorte de passion pour l’étude de l’humanité, sous n’importe quelle forme. Je fréquentais les cases, je me glissais dans les cultures, parmi les travailleurs, dont j’étais naturellement le grand favori : toute espèce de plaintes, de griefs, m’arrivaient aux oreilles ; je les rapportais à ma mère, et à nous deux nous formions une sorte de comité pour le redressement des torts. Nous avions empêché et réprimé beaucoup de cruautés, et nous nous félicitions d’avoir fait tant de bien, lorsque, comme il arrive souvent, mon zèle outrepassa les bornes. Stubbs se plaignit de ne pouvoir plus gouverner les esclaves, et menaça d’abandonner son poste. Bien que tendre et indulgent mari, mon père ne reculait jamais devant ce qu’il jugeait nécessaire. Il posa son pied, comme un roc, entre nous et les travailleurs des champs. Il signifia à ma mère, dans un langage parfaitement respectueux, mais très-positif, qu’elle était entièrement maîtresse des serviteurs du dedans, mais qu’elle n’eût pas à se mêler de ceux du dehors. Il la respectait plus qu’aucun être vivant ; mais il en eût dit autant à la Vierge Marie si elle eût entravé son système.

 

« J’entendais quelquefois ma mère raisonner avec lui, et s’efforcer d’éveiller ses sympathies. Il écoutait ses plus touchants appels avec une politesse désespérante. « Tout aboutit à ceci, disait-il : dois-je renvoyer Stubbs ou le garder ? Stubbs est la ponctualité, l’honnêteté même, un homme d’affaires essentiel, et aussi humain que la plupart des gens. Nous ne pouvons avoir la perfection ; si je le garde, je dois maintenir son administration dans son ensemble, quand même il se passerait, de temps à autre, des choses exceptionnelles. Tout gouvernement implique une sévérité nécessaire. On ne peut juger les règles générales d’après les cas particuliers. » Mon père semblait considérer cette dernière maxime comme une décision souveraine en matière de cruauté. Après l’avoir prononcée, il s’étendait ordinairement sur le sofa, en homme qui en a fini des affaires, et qui se dispose à faire un somme, ou à lire le journal, selon l’occasion.

 

« Le fait est que mon père avait de la vocation pour être homme d’État. Il eût partagé la Pologne aussi aisément qu’une orange, ou foulé systématiquement aux pieds la pauvre Irlande, sans le moindre scrupule. Enfin, ma mère céda, en désespoir de cause. On ne saura qu’au jour du Jugement Dernier ce que de nobles et sensitives natures comme la sienne ont souffert de leur impuissance, plongées dans ce gouffre d’injustice et de cruauté, dont elles comprennent seules les ténébreuses horreurs. Pour ces âmes d’élite, notre monde est un enfer anticipé ! Que lui restait-il, à elle ? ses enfants, et la consolation de les élever dans ses vues, avec ses sentiments. Eh bien, après tout ce qu’on a dit de l’éducation, l’homme demeure ce qu’il est par nature, et rien de plus. Alfred était aristocrate au berceau ; à mesure qu’il grandit, toutes ses sympathies, tous ses raisonnements prirent cette direction, et les exhortations de ma mère furent jetées aux vents. Elles pénétrèrent, au contraire, profondément en moi. Jamais elle ne contredisait ouvertement ce que disait mon père ; jamais elle ne semblait différer d’avis avec lui ; mais elle burinait au fond de mon âme, en caractères de feu, de toute la force de sa noble et ferme conviction, l’idée de l’excellence suprême de l’âme humaine. Je la regardais en face avec un respect mêlé d’effroi, lorsque, me montrant le ciel étoilé, elle me disait : « Vois-tu, Auguste ! toutes ces étoiles s’éteindront, mais l’âme du plus pauvre, du dernier de nos esclaves, leur survivra. – L’âme vit autant que Dieu ! »

 

« Elle avait quelques vieux tableaux, un entre autres qui représentait Jésus guérissant un aveugle. Ils étaient très-beaux, et me faisaient une vive impression. « Regarde, Auguste, disait-elle ; l’aveugle était un mendiant, pauvre, repoussant à voir ; c’est pourquoi IL ne voulut pas le guérir de loin ! IL l’appela, et apposa ses mains sur lui. Rappelle-toi cela, mon enfant. » Ah ! s’il m’eût été donné de grandir près d’elle, elle m’eût élevé à je ne sais quel degré d’enthousiasme. – J’aurais pu devenir un saint, un réformateur, un martyr. – Mais, hélas ! hélas ! je la quittai que je n’avais que treize ans, et je ne l’ai plus revue ! »

 

Saint-Clair se cacha la figure dans ses mains, et se tut pendant quelques minutes. Enfin il releva la tête, et poursuivit :

 

« Quelle pauvre et mesquine prétention que la vertu humaine ! Affaire de latitude, de longitude, de position géographique, jointe aux instincts naturels : un hasard, pour la plupart d’entre nous. Votre père, par exemple, s’établit dans l’État de Vermont, où, par le fait, tous sont égaux et libres ; il devient membre régulier d’une église, diacre ; il fait partie, avec le temps, d’une Société Abolitionniste, et nous regarde tous à peu près comme des païens. Cependant, de constitution, d’habitudes, c’est le duplicata de mon père. Je vois pointer de cinquante façons le même esprit, orgueilleux et dominateur. Vous savez à merveille qu’il serait impossible de persuader à quelques-uns des gens de votre village, que le squire Saint-Clair se croit de la même pâte qu’eux. Le fait est que, bien qu’il soit tombé à une époque de démocratie, et qu’il ait embrassé la théorie démocratique, il est aristocrate de cœur, tout autant que mon père, qui régnait sur cinq à six cents nègres. »

 

Miss Ophélia eût envie de contester la vérité de cette peinture ; elle posa son tricot pour commencer : Saint-Clair ne lui en laissa pas le temps.

 

« Je sais d’avance ce que vous m’allez dire. Je ne prétends pas qu’ils se ressemblassent exactement. L’un se trouva placé dans une position où tout réagissait contre sa tendance naturelle ; l’autre, dans une situation où tout la favorisait : en sorte que l’un tourna au vieux démocrate, passablement volontaire et têtu ; l’autre, au vieux despote inflexible et arrogant. Si tous deux eussent possédé des plantations à la Louisiane, ils auraient été aussi semblables que deux balles jetées au même moule.

 

– Quel garçon irrévérencieux vous faites ! dit miss Ophélia.

 

– Je ne veux pas leur manquer de respect, reprit Saint-Clair ; d’ailleurs, vous savez que le respect n’est pas mon fort. Mais, pour en revenir à mon histoire :

 

« Mon père en mourant légua toute sa propriété à ses fils jumeaux, mon frère et moi, pour être partagée comme nous l’entendrions. Il n’y a pas sous le soleil une âme plus noble, un homme plus généreux qu’Alfred, en ce qui touche ses égaux. Aussi cette question de propriété fut-elle vidée entre nous sans un seul mot d’aigreur ou de dissentiment. Nous convînmes de faire valoir ensemble ; et Alfred, dont la vie extérieure et les occupations avaient doublé les forces, devint un planteur enthousiaste et des plus prospères.

 

« Mais deux ans d’épreuve me convainquirent que l’association ne pourrait durer. Posséder un troupeau de sept cents êtres humains, sans les connaître personnellement, sans y prendre un intérêt individuel ; les voir achetés, vendus, parqués, nourris, dressés à une précision militaire, exploités comme autant de bêtes à cornes ; – le problème, sans cesse renaissant, d’en obtenir tout le travail possible en réduisant le plus possible les jouissances les plus communes de la vie ; la nécessité de surveillants, de commandeurs ; l’indispensable fouet, premier, dernier et unique argument : – tout cela m’était nauséabond ; et quand je pensais à l’estime que faisait ma mère d’une pauvre âme humaine, oh ! alors, c’était effroyable !

 

« Qu’on ne vienne pas me dire que les esclaves jouissent de cet état de choses ! je n’ai pas la patience d’entendre les incroyables sottises que débitent quelques-uns de vos protectionnistes du Nord, dans leur zèle à justifier nos péchés. Nous savons à quoi nous en tenir. Oser prétendre qu’un homme vivant peut se complaire à travailler tous les jours, depuis l’aube jusqu’à la nuit, sous l’œil constant d’un maître, sans pouvoir se permettre un seul acte de sa volonté propre, sans cesse appliqué à la même fatigante et stérile besogne, le tout pour deux pantalons et une paire de souliers par an, et juste assez de nourriture et d’abri pour le maintenir sur pied : c’est par trop abuser aussi de la parole ! Un homme qui soutient que des créatures humaines peuvent, en général, s’accommoder de cette façon de vivre tout aussi bien que d’une autre, mérite d’en essayer. Pour mon compte, j’achèterais le misérable, et le mettrais à la tâche, sans le moindre remords.

 

– J’avais toujours supposé, dit miss Ophélia, que vous autres gens du Sud approuviez ces choses, et les croyiez justifiées par la sainte Écriture.

 

– Mensonges ! nous n’en sommes pas encore réduits là. Alfred, qui est un despote des plus déterminés, n’a jamais eu recours à ce genre de défense. Non ; dans son orgueil il se tient de pied ferme sur ce bon, vieux et respectable terrain, le droit du plus fort. Il dit, avec assez de justesse, à mon sens, que le planteur américain ne fait, sous une autre forme, que ce que l’aristocratie et les capitalistes font en Angleterre pour les classes inférieures : à savoir, les approprier, os et chair, âme et corps, à leur usage et convenance. Il défend son système et le leur au moins d’une façon logique. Il dit qu’il ne peut y avoir de haute civilisation sans l’esclavage des masses, nominal ou réel. Il faut (toujours selon lui) une classe subalterne, adonnée aux travaux physiques et bornée à la vie animale, afin de ménager à la classe supérieure des richesses et du loisir pour se cultiver, développer son intelligence, et devenir l’âme dirigeante des infimes. Il raisonne ainsi, parce que, comme je vous l’ai dit, il est né aristocrate ; moi, je n’en crois rien, parce que je suis né démocrate.

 

– Comment comparer deux choses si différentes ? reprit miss Ophélia. Le travailleur anglais n’est ni acheté, ni vendu, ni séparé de sa famille, ni fouetté.

 

– Il dépend autant de celui qui l’emploie que s’il lui était vendu. Le planteur peut faire mourir l’esclave réfractaire sous le fouet ; le capitaliste peut l’affamer. Quant à la sécurité de la famille, il est difficile de décider lequel vaut le mieux, de voir vendre ses enfants, ou de les voir mourir de faim au logis.

 

– Mais, prouver que l’esclavage n’est pas pire que tel autre abus, ce n’est pas le justifier.

 

– Ce n’est pas non plus ce que je prétends faire ; je dirai même que notre violation des droits humains est la plus audacieuse et la plus flagrante. Acheter un homme comme on achèterait un cheval, examiner ses dents, faire craquer ses jointures, essayer son pas, et le payer à beaux deniers comptants, autoriser des spéculateurs, des nourrisseurs, des marchands, des courtiers, à brocanter d’âmes et de corps humains, – c’est traduire aux yeux du monde civilisé, sous sa forme la plus saisissante, ce qui n’est au fond que la même chose, la confiscation d’une classe au profit de l’autre, sans grand souci du bien-être de la classe confisquée.

 

– Je n’avais jamais envisagé la question de ce point de vue.

 

– Eh bien, j’ai voyagé quelque peu en Angleterre, j’ai parcouru bon nombre de documents sur l’état de ses classes inférieures, et je ne crois pas qu’on puisse contester l’assertion d’Alfred, que ses esclaves sont mieux traités qu’une grande portion de la population anglaise. Il ne faut pas conclure de ce que je vous ai dit qu’Alfred soit ce qu’on appelle un dur maître ; c’est un despote impitoyable pour toute insubordination. Il tirerait sur un nègre qui lui tiendrait tête, avec aussi peu de remords que sur un daim ; mais, en général, il met une sorte d’orgueil à ce que ses esclaves soient bien nourris et bien logés.

 

« Lorsque nous étions associés, j’insistai pour qu’il leur fit donner de l’instruction. Dans son désir de me complaire il eut un chapelain, et les fit catéchiser le dimanche ; mais je suis convaincu, qu’à part lui, il pensait qu’autant eût valu donner un aumônier à ses chiens et à ses chevaux. De fait, que peuvent quelques heures d’enseignement, un jour sur sept, pour la réforme d’une créature stupéfiée, abrutie, livrée à toutes sortes de mauvaises influences depuis sa naissance, et courbée toute la semaine sous le poids d’un écrasant travail ? Les instituteurs des écoles du dimanche dans les districts manufacturiers de l’Angleterre, et sur nos plantations, pourraient peut-être témoigner des mêmes résultats, ici et . Cependant il y a chez nous quelques exceptions frappantes, qui tiennent au sentiment religieux, plus développé chez le nègre que chez le blanc.

 

– Enfin, dit miss Ophélia, comment en êtes-vous venu à renoncer à votre vie de planteur ?

 

– Nous cheminions ensemble tant bien que mal, poursuivit Saint-Clair ; mais Alfred s’aperçut que je ne pouvais me faire à cette vie. Après avoir réformé, changé, amélioré selon mes idées, il trouvait absurde que je ne fusse jamais content. – Après tout, c’était la chose même que je haïssais : le servage de ces hommes, de ces femmes ! l’ignorance, la brutalité, le vice à perpétuité, battant monnaie pour moi !

 

« De plus, j’intervenais toujours dans les détails. Moi, le plus paresseux des mortels, je compatissais trop aux paresseux ; et quand les pauvres diables, en cherche d’expédients, mettaient des pierres au fond des paniers de coton pour les faire peser davantage, ou remplissaient leurs sacs de terre, masquée d’une légère couche de duvet, je me disais que j’en aurais fait tout autant à leur place ; et je ne pouvais pas, je ne voulais pas permettre, qu’on les fouettât. C’était naturellement la ruine de toute discipline : et Alfred et moi nous en vînmes précisément au même point où j’en étais venu avec mon digne père, plusieurs années auparavant. Il me dit que j’étais sentimental, efféminé, que je n’entendrais jamais rien à la vie active ; il me conseilla de placer mes fonds dans la banque, de me retirer dans la maison patrimoniale, à la Nouvelle-Orléans, de faire de la poésie, et de lui laisser gérer la plantation. C’est ainsi que nous nous séparâmes, et que je vins ici.

 

– Pourquoi n’avoir pas alors affranchi vos esclaves ?

 

– Je n’étais pas à cette hauteur. En faire des outils à gagner de l’argent me répugnait ; – mais les avoir pour aider à le dépenser n’avait pas un si vilain aspect. Quelques-uns étaient de vieux serviteurs de la maison, auxquels j’étais attaché, et les plus jeunes étaient les enfants des vieux. Tous étaient satisfaits de leur sort. » Il fit une pause, et se promena de long en large d’un air pensif. « Il y a eu un temps de ma vie, reprit-il, où j’avais des projets, et l’espérance de faire autre chose en ce monde, que d’y flotter à la dérive. J’aspirais vaguement à être une sorte d’émancipateur – à purger ma terre natale de cette tache, de cette souillure ! Tous les jeunes gens ont eu de ces accès de fièvre, à ce que je suppose – Mais alors…

 

– Pourquoi ne pas essayer ? dit miss Ophélia. Vous deviez mettre la main à la charrue et ne pas regarder en arrière.

 

– Oh ! les choses ne tournèrent pas selon mon attente, et, comme Salomon, je pris la vie en dégoût. J’imagine que c’était une conséquence nécessaire de notre sagesse à tous deux. Quoi qu’il en soit, au lieu d’être acteur et régénérateur dans l’ordre social, je devins un bâton flottant, et j’ai toujours depuis surnagé et tournoyé au gré des courants. Alfred me gronde, chaque fois que nous nous revoyons, et il a bon marché de moi ; car lui, il accomplit quelque chose. Sa vie est le résultat logique de ses opinions, tandis que la mienne n’est qu’un méprisable avortement.

 

– Mon cher cousin, pouvez-vous être satisfait de passer de la sorte ce temps d’épreuve ?

 

– Satisfait ! ne viens-je pas de vous dire que je m’en méprisais ? Mais, où en étions-nous ?… Ah ! à la grande affaire de l’affranchissement. Je ne crois pas que mes sentiments sur l’esclavage me soient particuliers. Beaucoup d’hommes, au fond de leur cœur, pensent comme moi. La terre gémit sous le poids de cette iniquité : fatale à l’esclave, elle est, pour le moins, aussi funeste au maître. Il n’est pas besoin de lunettes pour voir qu’une classe nombreuse d’êtres vicieux, imprévoyants, avilis, est un double fléau, pour elle et pour nous. Le capitaliste, l’aristocrate anglais ne sentent pas de même, parce qu’ils ne se mêlent pas à la classe qu’ils dégradent. Nous, au contraire, nous l’avons dans nos maisons ; ce sont les compagnons de nos enfants, et ils exercent plus d’influence que nous sur leurs jeunes esprits, car c’est une race à laquelle l’enfance s’attache et s’assimile. Si Éva ne tenait pas de la nature des anges, elle serait déjà perdue. Nous pourrions tout aussi bien laisser circuler la petite vérole dans nos familles, et nous flatter que nos enfants ne l’attraperont pas, que de les croire à l’abri des dangers du contact impur de créatures ignorantes et vicieuses. Cependant, nos lois interdisent formellement un système d’éducation générale, et elles font sagement ; car du jour où une génération sera élevée, il y aura explosion jusqu’aux nues. Si nous ne leur donnions pas la liberté, ils la prendraient.

 

– Et comment pensez-vous que cela doive finir ?

 

– Je ne sais. Une chose certaine, c’est que dans le monde entier les masses s’entendent et s’appellent, et que tôt ou tard viendra un Dies iræ. Le même travail s’opère en Europe, en Angleterre et dans ce pays-ci. Ma mère avait coutume de me parler de l’accomplissement prochain des temps, alors que régnerait le Christ, alors que tous les hommes seraient libres et heureux. Elle m’enseigna quand j’étais enfant à dire : « Que votre règne arrive. » Je me prends quelquefois à penser que tous ces soupirs, tous ces gémissements, tout ce fracas frémissant d’ossements desséchés, sont les avant-coureurs de ce qu’elle croyait proche. Mais qui pourra soutenir SA présence ? qui pourra résister au jour de SA venue ?

 

– Augustin, il me semble parfois que vous n’êtes pas loin du royaume céleste, dit miss Ophélia. Elle interrompit son travail et le regarda avec anxiété.

 

– Merci de votre bonne opinion ! – J’ai mes hauts et mes bas, – à la porte du ciel en théorie et rampant dans la poussière en pratique. Mais j’entends la cloche du déjeuner. – Allons, venez ! – Vous ne direz pas maintenant que je n’ai pu avoir, de ma vie, une conversation vraiment sérieuse. »

 

À table, Marie fit allusion à l’incident de Prue. « Je suppose, cousine, dit-elle, que vous nous prenez tous pour des barbares.

 

– L’acte me paraît d’une révoltante barbarie, répliqua miss Ophélia, mais je n’en conclus pas que vous soyez tous des barbares.

 

– Quant à moi, reprit Marie, je sais qu’il est impossible de venir à bout de quelques-unes de ces créatures. Elles sont si mauvaises qu’elles ne méritent pas de vivre. Je n’ai pas l’ombre de sympathie pour des malheurs de ce genre. Cela ne leur arriverait pas, si elles voulaient se bien conduire.

 

– Mais, maman, dit Éva, la pauvre femme était trop malheureuse : c’est ce qui la poussait à boire.

 

– Sottises ! Bah ! comme si c’était là une excuse ! Est-ce que je ne suis pas malheureuse, moi, bien souvent ! Certes, dit-elle d’un air pensif, j’ai eu de plus rudes épreuves qu’elle n’en a jamais eues ! C’est de la méchanceté toute pure. Il y a de ces gens-là qu’on ne peut rompre par aucune espèce de sévérité. Je me rappelle que mon père avait un nègre si paresseux, qu’il s’enfuyait, rien que pour échapper au travail : il couchait dans les marais, volait, et faisait toutes sortes de choses horribles. Il fut rattrapé et fouetté, je ne sais combien de fois, et ne s’en amenda pas davantage. Après la dernière correction, quoiqu’il pût à peine marcher, il se traîna jusqu’au marais et y mourut. Il n’y avait pour cela aucun motif, car les nègres de mon père étaient toujours humainement traités.

 

– Une fois, dit Saint-Clair, j’ai rompu un homme sur lequel tous les surveillants et contre-maîtres s’étaient essayés en vain.

 

– Vous ! se récria Marie, je serais charmée de savoir quand vous avez jamais fait pareil exploit.

 

– Je vais vous le dire. C’était un géant d’une force prodigieuse, Africain de naissance, et qui avait au suprême degré l’instinct sauvage de la liberté. Un véritable lion d’Afrique ! On le nommait Scipion. Personne n’en pouvait rien faire. Il fut vendu et revendu, passa de surveillant en surveillant, jusqu’à ce qu’enfin Alfred l’acheta, persuadé qu’il pourrait le dompter. Un beau jour, le noir terrassa le contre-maître, et décampa dans les marais. J’étais en visite sur la plantation, car nous avions déjà cessé d’être associés mon frère et moi. Alfred était exaspéré : je lui dis qu’il y avait de sa faute, et j’offris de parier que je materais ce terrible rebelle ; bref, il fut convenu que si je l’attrapais, on me le livrerait pour expérimenter dessus. Une bande de six ou sept hommes se mit en campagne avec chiens et fusils. Les gens, comme vous savez, peuvent apporter juste autant d’ardeur à chasser un homme qu’un daim : c’est affaire de coutume ; j’étais moi-même passablement excité, quoique je ne m’en mêlasse que comme médiateur, au cas où il serait pris.

 

« Eh bien ! les chiens aboyèrent, hurlèrent. Nous galopions à leur suite, et nous finîmes par faire lever le gibier. Il bondit, courut comme un cerf, et nous distança pendant quelque temps ; mais, à la fin, il se fourvoya dans un épais fourré de roseaux, et là, réduit aux abois, je vous assure qu’il tint vaillamment tête aux chiens. Il les lançait à droite, à gauche, et en avait assommé trois avec ses poings, quand un coup de fusil le jeta bas : il tomba presque à mes pieds, blessé et saignant. Le pauvre diable me regardait avec des yeux pleins de courage et de désespoir. Je fis reculer les chiens et les hommes qui accouraient à la curée ; je le réclamai comme mon prisonnier. C’est tout ce que je pus faire que de les empêcher de l’achever dans le feu du triomphe : mais je tenais à mon marché, et Alfred me le vendit. Eh bien, je me mis à l’œuvre, et au bout d’une quinzaine, il fut apprivoisé : il devint aussi soumis, aussi souple, qu’on pouvait le désirer.

 

– Que lui aviez-vous donc fait ? demanda Marie.

 

– Mon procédé était des plus simples. Je l’installai dans ma propre chambre, je lui fis faire un bon lit ; je pansai ses blessures et le soignai moi-même, jusqu’à ce qu’il fut de nouveau sur pied. Puis, en temps voulu, je fis dresser son acte d’affranchissement, et lui déclarai qu’il pouvait aller où bon lui semblerait.

 

– S’en alla-t-il ? dit miss Ophélia.

 

– Non. Le pauvre niais déchira le papier en deux, et refusa absolument de me quitter. Je n’ai jamais eu un plus brave et meilleur garçon – fidèle et franc comme l’acier. Il embrassa plus tard le christianisme, et devint doux comme un enfant. Je lui avais confié la surveillance de mon habitation sur le lac ; il s’en acquittait admirablement. Je le perdis à la première invasion du cholera. De fait, il donna sa vie pour moi. J’étais à la mort, et lorsque, cédant à une terreur panique, tout le monde fuyait, Scipion resta, et s’escrima sur moi comme un géant, si bien qu’il me ramena de fort loin. Mais, pauvre garçon ! il fut pris à son tour, et il n’y eut pas moyen de le sauver. Jamais perte ne m’a été plus amère. »

 

Pendant ce récit, Éva s’était peu à peu rapprochée de son père ; les lèvres entr’ouvertes, les prunelles dilatées, elle l’écoutait avec un intérêt passionné.

 

Quand il eut fini, elle jeta ses deux bras autour de son cou, fondit en larmes et sanglota convulsivement.

 

« Éva, chère fille ! qu’as-tu ? qu’y a-t-il ? dit Saint-Clair, comme le petit corps de l’enfant tremblait de la violence de ses émotions. Il ne faut pas, ajouta-t-il, qu’elle écoute ces sortes d’histoires. Elle est trop nerveuse.

 

– Non, papa, je ne suis pas nerveuse, dit Éva, se dominant tout à coup, avec une force de résolution peu commune à cet âge. Je ne suis pas nerveuse, mais ces choses-là m’entrent dans le cœur.

 

– Que veux-tu dire, Éva ?

 

– Je ne sais pas l’expliquer, papa. Je pense beaucoup, beaucoup de choses ! Je vous les dirai peut-être un jour.

 

– Eh bien, pense tant que tu voudras, ma chérie, – mais surtout ne pleure pas, et ne tourmente pas papa, dit Saint-Clair. Regarde ! quelle belle pêche j’ai cueillie pour toi ! »

 

Éva la prit et sourit, quoique les coins de sa bouche fussent encore agités d’un tressaillement nerveux.

 

« Allons voir les poissons dorés, » ajouta-t-il en lui donnant la main ; et ils se dirigèrent vers la véranda.

 

Peu de moments après, on entendait de joyeux rires derrière les courtines de soie ; Éva et Saint-Clair, courant l’un après l’autre dans les allées du jardin, se lapidaient avec des roses.

 

*

* *

 

Entraînée par les aventures de gens du monde, peut-être avons-nous trop négligé notre humble ami Tom. Mais si le lecteur veut bien nous suivre dans une petite soupente, au dessus de l’écurie, nous le remettrons au courant. C’est une chambrette propre, contenant un lit, une chaise et une grossière petite table, sur laquelle est posée la Bible de Tom, auprès de son livre d’hymnes ; il est assis devant, et, penché sur son ardoise, il s’applique, de toutes ses forces, à une chose qui semble lui causer une grande anxiété.

 

Le fait est que les aspirations de Tom vers sa case étaient devenues si fortes, qu’il avait demandé à Éva une feuille de papier. Rassemblant tout le petit fonds de savoir littéraire qu’il devait aux instructions de Georgie, il avait conçu l’idée audacieuse d’écrire tout seul à tante Chloé, et il s’essayait à faire un brouillon sur son ardoise. Il y était fort empêché, car il avait complètement oublié la forme de certaines lettres, et il ne savait trop comment se servir de celles qu’il se rappelait. Tandis qu’il travaillait et que, dans son labeur, il respirait haut et péniblement, Éva se percha comme un oiseau sur le dossier de sa chaise, et regarda par dessus son épaule.

 

« Oh ! oncle Tom, quelles drôles de petites choses vous faites-là !

 

– Je tâche d’écrire à ma pauvre chère femme, miss Éva, et aux petits, dit Tom, passant le revers de sa main sur ses yeux : mais j’ai peur de pas en venir à bout.

 

– Si je vous aidais, Tom ? J’ai appris à écrire un peu. L’année dernière je savais faire toutes les lettres, mais j’ai peur aussi d’avoir oublié. »

 

Éva mit sa petite tête dorée à côté de celle de Tom, et tous deux entamèrent une grave discussion, chacun également plein de zèle et d’ignorance. Après s’être consultés et avoir pesé chaque mot, la composition commença, grâce à leur ardente bonne volonté, à ressembler presque à de l’écriture.

 

« Oui, oncle Tom, c’est tout à fait joli à regarder ! dit Éva ; elle contempla le griffonnage d’un air ravi. Comme votre femme va être contente et vos pauvres petits enfants ! C’est pitié qu’on vous les ait fait quitter. Je demanderai à papa de vous laisser retourner là-bas.

 

– Maîtresse a dit qu’elle enverrait l’argent pour me racheter dès qu’elle pourrait, dit Tom, et j’espère que ça ne tardera pas. Il y a aussi le jeune maître, massa Georgie, qui a promis de venir me chercher ; et il m’a donné pour gage le dollar que voilà ! » Tom tira la précieuse petite pièce de dessous ses habits.

 

« Oh ! alors il viendra, bien sûr ! dit Éva. Que je suis donc contente !

 

– Je voulais leur envoyer une lettre, voyez-vous, miss Éva, pour leur faire savoir où je suis, et dire à pauvre Chloé que je me trouve bien ; elle avait pris la chose si fort à cœur, pauvre âme ! »

 

« Tom ! » C’était la voix de Saint-Clair qui appelait ; au moment même il parut à la porte.

 

Tom et Éva tressaillirent.

 

« Qu’est ceci ? dit Saint-Clair en s’approchant et regardant l’ardoise.

 

– C’est la lettre de Tom. Je lui aide à l’écrire, dit Éva. N’est-ce pas qu’elle est bien ?

 

– Je ne voudrais pas vous décourager tous deux, reprit Saint-Clair ; mais je crois, Tom, qu’il vaudra mieux que j’écrive la lettre pour toi ; et c’est ce que je ferai à mon retour de la promenade.

 

– Il est très-important qu’il écrive, s’écria Éva, parce que, vous saurez, papa, que sa maîtresse va envoyer de l’argent pour le racheter. Il m’a dit qu’on le lui avait promis. »

 

Saint-Clair pensa, à part lui, que c’était une de ces promesses en l’air que des maîtres affectueux font à leurs esclaves, pour leur alléger l’horreur d’être vendus, sans nulle intention de remplir l’attente qu’ils ont éveillée ; mais il n’en dit rien, et commanda seulement à Tom de lui amener les chevaux pour sortir.

 

Ce soir-là même la lettre fut régulièrement écrite par lui, et jetée à la poste.

 

Cependant, miss Ophélia persévérait toujours dans ses labeurs de ménagère, et toute la maison, depuis Dinah jusqu’au dernier marmiton, s’accordait à dire que c’était décidément une personne curieuse, terme par lequel un domestique du Sud témoigne de son antipathie pour ses supérieurs.

 

La haute compagnie de l’office, Adolphe, Jane et Rosa, déclarèrent que ce ne pouvait être une dame, vu que les dames ne travaillaient pas ainsi sans relâche ; de plus, miss Ophélia n’avait pas de belles façons : ils s’étonnaient vraiment qu’elle pût être parente des Saint-Clair. Marie, elle-même, assurait qu’elle était harassée de voir la cousine Ophélia toujours à l’ouvrage. Il est vrai que son activité était assez incessante pour justifier ces plaintes. Du matin au soir, elle ourlait, piquait, cousait avec l’énergie de quelqu’un qui se sent aiguillonné par la nécessité ; quand le jour baissait et que la couture avait disparu, l’inévitable tricot la remplaçait, et elle y allait du même train. La voir était un vrai labeur !

 

CHAPITRE XXI

Topsy.


Un beau matin, miss Ophélia se livrait à ses occupations domestiques, lorsque la voix de Saint-Clair, qui l’appelait, se fit entendre au pied des escaliers.

 

« Descendez donc, cousine, j’ai quelque chose à vous montrer.

 

– Qu’y a-t-il ? demanda miss Ophélia, descendant, son ouvrage en main.

 

– J’ai fait une acquisition qui vous concerne, voyez ici ! » Et Saint-Clair poussa devant elle une petite négrillonne qui pouvait avoir huit à neuf ans.

 

Elle était des plus noires de sa race ; ses yeux ronds, brillants, inquiets, promenaient incessamment sur tout ce que contenait la chambre leurs étincelantes prunelles de jais. Sa bouche, entr’ouverte d’étonnement en présence des merveilles que renfermait le salon du nouveau maître, laissait apercevoir deux rangées de dents d’un éclatant émail. Ses cheveux laineux, divisés par tresses serrées en une multitude de petites queues droites, les plus drôles du monde, se hérissaient en tous sens. Il y avait dans sa physionomie un singulier mélange de sagacité et d’astuce, à demi voilé sous une solennelle expression de gravité dolente. Elle était à demi couverte d’un affreux et dégoûtant sarreau de toile à sac en guenilles, et se tenait droite, les mains modestement croisées devant elle. Tout l’ensemble répondait à l’idée qu’on se fait d’un lutin, d’un malin esprit. Comme l’avoua plus tard miss Ophélia, « cette petite mine sauvage et païenne lui avait tout d’abord fait peur » ; aussi, se tournant vers Saint-Clair :

 

« Au nom du ciel, dans quel but nous amenez-vous cette chose ?

 

– Pour vous l’offrir, cousine ; vous ferez son éducation ; vous la conduirez dans le droit chemin. Il m’a semblé que c’était un fort drôle de petit échantillon du genre burlesque – Holà ! Topsy ! – et Saint-Clair la siffla comme on siffle un chien, – régale-nous d’une petite chanson et de quelques cabrioles. »

 

Les yeux de jais étincelèrent d’une gaieté diabolique, et la petite chose lança dans l’air, d’une voix perçante, la plus étrange mélodie nègre qu’accompagnèrent les trépidations grotesques de son corps et de tous ses membres : elle tournait, virait, battait des mains, cognait ses genoux l’un contre l’autre à l’improviste, et tirait de son gosier ces bizarres sons gutturaux qui distinguent la musique primitive de sa race. Enfin, après deux prodigieuses culbutes, poussant, en façon de point d’orgue final, une note aiguë et prolongée, plus semblable au sifflet sauvage d’une machine à vapeur qu’à aucun autre son connu, elle retomba debout sur le tapis, les mains pieusement jointes, avec ce même air béat et solennel que démentaient les éclairs rusés, furtifs, obliques, échappés du coin de ses yeux.

 

Miss Ophélia, pétrifiée, gardait le silence.

 

Saint-Clair, en vrai vaurien, jouissait avec un malin plaisir de sa stupéfaction, et s’adressant à l’enfant :

 

« Topsy, lui dit-il, regarde ! c’est là ta nouvelle maitresse ; je lui fais cadeau de toi. À présent, vois à te bien comporter.

 

– Oui, maître ! dit la petite sainte nitouche, toujours grave et solennelle, mais avec un nouveau scintillement de l’œil.

 

– Tu vas être sage, très-sage ; tu comprends, Topsy ?

 

– Oh ! oui, maître, répliqua Topsy, les mains toujours dévotement jointes, les yeux toujours miroitants.

 

– Or ça, Augustin, qu’est-ce que cela signifie ? dit miss Ophélia. La maison regorge déjà de ces petites pestes : on ne saurait marcher sans mettre le pied dessus. Ce matin, je me lève, un négrillon roule endormi de derrière ma porte ; une tête noire se dresse de dessous la table ; je heurte un troisième moricaud couché sur le paillasson. De tous côtés, sur les balcons, sur les balustrades, on voit grimacer quelque face de suie ; partout moricauds, moricaudes, négrillons, négrillonnes, dorment, rient, pleurent, cabriolent, se roulent à terre, et fourmillent sur le plancher de la cuisine. Au nom du ciel, pourquoi nous embarrasser d’une de plus ?

 

– Pour vous la donner à élever ; – ne vous l’ai-je pas dit ? – Vous la formerez. – Votre grand thème n’est-il pas l’éducation ? – Eh bien, cousine, je vous donne un sujet tout neuf, tout frais, pour vous exercer la main.

 

– À moi ? je n’en ai que faire ; j’ai de quoi m’exercer dans la maison, je vous assure.

 

– Vous voilà bien, vous autres parfaits chrétiens ! vous créez des sociétés de bienfaisance, vous envoyez quelque infortuné missionnaire user ses tristes jours au milieu de païens de cette espèce ; mais s’agit-il de recevoir chez soi, près de soi, l’un de ces infidèles, de se charger personnellement de sa conversion : nenni vraiment ! Arrivé là on trouve le néophyte désagréable et sale, l’œuvre trop ennuyeuse, et ainsi du reste.

 

– Vous savez assez, Augustin, que ce n’est pas là mon point de vue. – Miss Ophélia, cela était clair, se radoucissait. – Il se peut qu’il y ait là une tâche vraiment chrétienne. » Elle jeta sur l’enfant un regard moins défavorable. Saint-Clair avait touché la corde sensible, car la conscience de miss Ophélia était toujours sur l’éveil. « Pourtant, ajouta-t-elle, je ne puis voir la nécessité d’acheter cette enfant, quand il y a certes dans votre maison de quoi employer tout mon temps, toute ma science et au delà.

 

– Eh bien donc, cousine, et Saint-Clair la prit à part, je vous demande tout d’abord pardon des fariboles que je viens de vous débiter ; vous êtes si parfaitement bonne qu’elles ne sauraient avoir de portée avec vous. Le fait est que l’objet en question appartenait aux propriétaires, mari et femme, d’une gargotte devant laquelle je passe tous les jours. J’étais las d’entendre l’enfant crier, et ses maîtres, un couple d’ivrognes, l’assommer de coups et d’injures. Elle a un certain air si comique, si vivace, qu’il m’a semblé qu’on pourrait en tirer parti ; je l’ai donc achetée, et je vous en fais cadeau. Essayez-vous-y, et donnez-lui une de vos bonnes éducations orthodoxes de la Nouvelle-Angleterre : nous verrons ce qui en résultera. Vous savez que je n’ai pas le don du professorat ; mais j’aimerais fort à vous voir à l’œuvre.

 

– Soit ! je ferai ce que je pourrai, dit miss Ophélia, et elle s’avança vers sa nouvelle propriété, comme on pourrait s’approcher d’une grosse araignée noire, en supposant qu’on n’eût pour l’insecte que de bénévoles intentions.

 

– Elle est à moitié nue et d’une affreuse malpropreté !

 

– Eh bien ! faites-la descendre, et que quelqu’un là-bas la récure et l’habille. »

 

Miss Ophélia emmena sa prise dans les régions de la cuisine.

 

« Je vois pas que maît’ Saint-Clair ait besoin d’aut’ négrillons ici ! » Ce fut la remarque de Dinah, qui considérait la nouvelle emplette d’un air peu amical : « Je veux toujours pas l’avoir à rouler sous mes pieds !

 

– Pouah ! dirent Jane et Rosa avec un suprême dégoût ; elle fera bien de se tenir à distance. Je vous demande un peu si maître n’a pas déjà plus qu’assez de cette engeance de nègres !

 

– Passez votre chemin ! Engeance vous-même, miss Rosa ! reprit Dinah, qui sentit l’allusion : vous croyez être blanche peut-être, vous n’êtes ni blanche ni noire, et j’aime mieux pour moi être, tout franc, l’un ou l’aut’. »

 

Personne, miss Ophélia le vit de reste, n’était disposé à laver et à habiller la nouvelle venue ; la bonne miss se chargea donc elle-même de la corvée, aidée de Jane, qui prêta son concours d’assez mauvaise grâce.

 

De délicates oreilles ne sauraient entendre les particularités de cette première toilette. Hélas ! en ce bas monde, nombre de créatures vivent et meurent dans un état dont les nerfs de leur prochain n’endureraient pas même la description. Miss Ophélia, pleine d’une force pratique, s’acquitta scrupuleusement des plus repoussantes opérations ; mais son air, il le faut avouer, n’avait rien de flatteur, et la tâche atteignait les dernières limites de son courage. Cependant, lorsqu’elle vit les épaules et le dos de la petite négresse sillonnés de cicatrices profondes, de bourrelets de chair, de callosités, marques ineffaçables du régime sous lequel la malheureuse avait grandi, son cœur s’émut de pitié.

 

« Voyez ! dit Jane montrant les marques rouges ou livides, voilà qui prouve quel démon ça fait ! elle nous en donnera du fil à retordre, j’en réponds ! Je hais ces négrillonnes ; elles sont si dégoûtantes ! Comment maître a-t-il pu se résoudre à acheter ça ! »

 

La négrillonne écoutait ces obligeants commentaires de l’air humble, soumis, dolent, rivé sur son visage, et son regard furtif épiait de côté les ornements qui pendaient aux oreilles de Jane. Quand elle fut enfin revêtue d’un costume décent et complet, quand sa tête fut rasée, miss Ophélia déclara, avec une nuance de satisfaction, que « la petite avait l’air plus chrétien ; » et, préoccupée déjà de ses plans d’éducation, elle s’assit, et commença l’interrogatoire.

 

« Quel âge avez-vous, Topsy ?

 

– Sais pas, maîtresse, dit l’image avec une grimace qui laissa voir toutes ses dents.

 

– Quoi ! vous ne savez pas votre âge ?…, jamais personne ne vous l’a dit ? – Qui était votre mère voyons ?

 

– Jamais eu de mère du tout, dit l’enfant, et elle répéta sa grimace.

 

– Vous n’avez point eu de mère ! Que voulez-vous dire ? Où êtes-vous née ?

 

– Jamais née, moi, » persista Topsy avec une autre contorsion diabolique. Pour peu que miss Ophélia eût été nerveuse, elle aurait pu se croire en possession de quelque noir gnome, sorti du pays des lutins. Mais Ophélia était positive, allait droit au but, et elle ajouta, avec quelque sévérité :

 

« Vous ne devez pas me répondre sur ce ton, enfant ; je ne plaisante pas avec vous. Dites-moi où vous êtes née, et qui étaient vos parents, père et mère ?

 

– Suis jamais été née, moi, répéta le petit être avec plus d’emphase, jamais eu ni père, ni mère, ni rien du tout. Un espéculateur m’a nourrie avec un tas d’autres, et vieille tante Soué prenait soin du tas. »

 

L’enfant était évidemment sincère.

 

« Seigneur, miss Phélie, dit Jane avec un ris moqueur, il y en a des masses de ceux-là ! les spéculateurs les achètent tout petits, à bon compte, et les élèvent pour le marché.

 

– Combien avez-vous passé de temps avec vos derniers maîtres ? reprit miss Ophélia.

 

– Sais pas, maîtresse.

 

– Est-ce un an ? plus ? moins ?

 

– Sais pas, maîtresse.

 

– Seigneur ! miss, ces engeances-là ne peuvent pas répondre ! ça ne connaît rien au monde, ni jour ni an, reprit Jane. Ils ne savent seulement pas leur âge, à eux-mêmes !

 

– N’avez-vous jamais entendu parler de Dieu, Topsy ? »

 

L’enfant prit l’air effaré, et répéta sa grimace usuelle.

 

« Savez-vous qui vous a faite ?

 

– Personne, bien sûr, » dit l’enfant avec un court éclat de rire.

 

L’idée parut la divertir beaucoup, car ses yeux ronds brillèrent tandis qu’elle ajoutait :

 

« Moi ai poussé, v’là tout ! je crois pas que personne m’a jamais faite.

 

– Savez-vous coudre ? demanda miss Ophélia, convaincue qu’il fallait descendre à des questions terre à terre et plus positives.

 

– Non, maîtresse ?

 

– Que savez-vous faire ? – que faisiez-vous chez vos anciens maîtres ?

 

– Je portais l’eau, je lavais les assiettes, je nettoyais les couteaux, et je servais le monde.

 

– Étaient-ils bons pour vous ?

 

– P’t-être bien qu’oui ! » et l’enfant examina sa maîtresse du coin de son œil rusé.

 

Enfin, lorsque en ayant assez de l’encourageant dialogue, miss Ophélia se leva, elle vit Saint-Clair appuyé sur le dos de sa chaise.

 

« Vous trouvez ici un sol vierge, cousine, semez-y vos propres idées. Vous n’aurez pas la peine d’en extirper beaucoup d’autres. »

 

Les principes de miss Ophélia étaient, en éducation comme en beaucoup de choses, fixes et bien définis. C’étaient ceux qui avaient cours, il y a environ un siècle, à la Nouvelle-Angleterre, et dont on retrouverait des traces, dans plusieurs coins reculés, loin du voisinage des chemins de fer. Ils se résument en peu de mots : apprendre aux enfants à faire attention à ce qu’on leur dit, leur enseigner leur catéchisme, leur montrer à coudre, à lire, et les fouetter s’ils mentent. Bien que les flots de lumières qui illuminent, de nos jours, le grand sujet de l’éducation jettent dans l’ombre ces vieux errements, on ne saurait nier que nos grands-pères et nos grand’mères n’aient élevé, sous ce régime, des citoyens et citoyennes, passablement recommandables, comme plusieurs d’entre nous en peuvent témoigner. Quoi qu’il en soit, miss Ophélia n’en savait pas davantage ; elle se mit donc de tout cœur à sa petite païenne, résolue de déployer en sa faveur tout ce que pourraient le zèle et la vigilance.

 

L’enfant avait été présentée dans la maison comme la propriété de miss Ophélia ; celle-ci la savait mal vue à la cuisine, et choisit en conséquence, pour centre de ses opérations, sa propre chambre ; sacrifice qui sera peut-être apprécié par quelques-unes de nos lectrices. Au lieu, comme par le passé, de faire elle-même son lit, de balayer, en dépit des offres empressées de toutes les femmes de chambre du logis, d’épousseter à son plaisir, elle se condamna à enseigner à Topsy ces divers exercices. Ô malheureux jour ! celles qui ont entrepris pareille tâche peuvent seules en comprendre les misères.

 

Miss Ophélia, dès le premier matin, s’établit dans sa chambre, y confina Topsy, et commença avec solennité son cours d’enseignement.

 

Voilà donc Topsy lavée, récurée, tondue de toutes les petites queues, orgueil de son cœur, et revêtue d’une robe propre, d’un tablier bien empesé, debout révérencieusement devant miss Ophélia, avec une expression lugubre, tout à fait convenable pour un enterrement.

 

« À présent, Topsy, je vais vous montrer comment on fait un lit. Je suis vétilleuse pour tout ce qui concerne mon coucher. Il faut vous y prendre exactement comme moi.

 

– Oui, ma’am’, dit Topsy avec un profond soupir, et la face de plus en plus allongée.

 

– Voyez, Topsy, voilà le drap ; ceci est l’ourlet : là est l’envers, ici l’endroit ; vous le rappellerez-vous bien ?

 

– Oui, ma’am’, et Topsy soupira de nouveau.

 

– Bon ; maintenant le drap de dessous doit être tourné très-uni par-dessus le traversin, – de cette façon : – et remployé au pied sous le matelas, bien égal, bien lisse comme je fais : – vous voyez ?

 

– Oui, ma’am’, dit Topsy, avec une grande attention.

 

– Mais quant au drap de dessus, il doit être rabaissé et remployé dessous, bien ferme et bien droit ; ainsi – l’ourlet le plus étroit aux pieds.

 

– Oui, ma’am’, » répliqua Topsy, toujours sur le même diapason.

 

Nous ajouterons, ce que n’avait pas vu miss Ophélia : tandis que la bonne dame, le dos tourné, était dans le feu de la démonstration, sa jeune disciple avait lestement escamoté et fourré dans ses manches une paire de gants, un ruban ; puis elle avait pieusement recroisé ses mains devant elle.

 

« Maintenant, Topsy, voyons comment vous vous y prenez, » dit miss Ophélia qui défit les draps, et s’assit pour regarder opérer son élève.

 

Avec la même gravité solennelle et non sans adresse, Topsy exécuta toute la manœuvre, à la complète satisfaction de miss Ophélia. Elle mit les draps, effaça chaque ride, et le sérieux qu’elle apportait à remplir ses fonctions édifia grandement l’institutrice. Par malheur, un petit bout de ruban échappé du bord de la manche, juste au moment où Topsy terminait la besogne, attira l’attention de miss Ophélia. Elle fondit dessus : « Qu’est cela ? s’écria-t-elle. Vous, mauvaise petite fille, méchant petit être, vous avez volé ce ruban ! »

 

Le corps du délit fut tiré de la propre manche de Topsy, sans qu’elle parût le moins du monde déconcertée : elle le considéra, d’un air de surprise, avec la plus candide innocence.

 

« Seigneur ! hé, mais ! c’est-i-pas la ceinture à miss Phélie ? Comment qu’elle s’a fourrée dans ma manche ?

 

– Topsy, vilaine enfant, n’allez pas me faire un mensonge ; vous avez volé ce ruban ?

 

– Oh ! maîtresse, jamais, pour sûr ; moi, l’avoir seulement pas vu, jusqu’à cette bénie minute.

 

– Topsy, ne savez-vous pas que c’est très-mal de mentir ?

 

– Moi, jamais mentir, jamais, miss Phélie, dit Topsy avec une vertueuse gravité. C’est vérité toute pure que je dis, et rien autre.

 

– Topsy, je serai obligée de vous fouetter, si vous mentez ; songez-y !

 

– Seigneur, maîtresse, quand je serai été fouettée tout le long du jour, dit Topsy, commençant à pleurnicher, je pourrai rien dire autre. J’avais pas vu ça du tout : ça aura attrapé mon bras ! Miss Phélie l’avoir laissé sur le lit, ça s’être pris dans les draps et fourré dans ma manche ! »

 

Miss Ophélia fut tellement indignée de tant d’effronterie qu’elle saisit l’enfant par les épaules, et la secoua.

 

« Ne me répétez pas cela ! ne me le répétez pas ! »

 

L’énergique secousse fit tomber les gants de l’autre manche.

 

« Là, voyez ! me direz-vous encore que vous n’avez pas pris le ruban ? »

 

Pour le coup, Topsy avoua le vol des gants, mais persista à nier l’autre larcin.

 

« Allons, Topsy, reprit miss Ophélia, si vous confessez tout, vous ne serez pas fouettée cette fois. » Ainsi adjurée, Topsy avoua le double crime, et, du ton le plus lamentable, protesta de son repentir.

 

« Voyons ! dites une bonne fois la vérité. Je sais que vous avez dû prendre autre chose depuis que vous êtes dans la maison, car je ne vous ai que trop laissé courir hier tout le jour. Si vous avez confisqué quoi que ce soit, confessez-le, et, je vous le promets, on ne vous fouettera pas.

 

– Eh là ! maîtresse, moi avoir pris ces belles choses rouges qui sont autour du cou de miss Éva.

 

– Volé ! vilaine enfant ! Et qu’avez-vous pris encore ?

 

– Les affaires qui pendent aux oreilles de miss Rosa… les rouges.

 

– Apportez tout cela, ici, à l’instant même.

 

– Eh là ! peux pas, maîtresse, – moi l’avoir grillé !

 

– Grillé ! – quel conte ! – Que cela se retrouve sur l’heure, entendez-vous ? ou je vous fouette. » Avec de bruyantes protestations, des larmes, des gémissements, Topsy déclara qu’elle ne pouvait pas. Tout était grillé ! brûlé !

 

« Et pourquoi avoir tout brûlé ? demanda miss Ophélia.

 

– Parce que moi est mauvaise. – C’est com’ça ! – moi est très, très-mauvaise, – peux pas m’en empêcher. »

 

Par hasard, juste à ce moment, Éva entra innocemment dans la chambre, ayant au cou l’identique collier de corail en litige.

 

« Éva ! où avez-vous donc retrouvé votre collier ? s’écria miss Ophélia.

 

– Retrouvé ? Eh, je l’ai eu tout le jour.

 

– Mais le portiez-vous hier ?

 

– Oui, vraiment, tante, et, ce qu’il y a de plus drôle, c’est que je l’ai gardé toute la nuit : j’avais oublié de l’ôter en me couchant. »

 

Miss Ophélia eut l’air d’autant plus désorienté que Rosa entra, portant sur sa tête, en équilibre, une corbeille de linge fraîchement repassé, et les deux pendeloques de corail se balançaient à ses oreilles.

 

« Non, je ne sais plus que faire de cette enfant ! dit miss Ophélia d’un air désespéré. Pourquoi, – le ciel ait pitié de nous ! – pourquoi m’avoir dit que vous aviez volé tout cela, Topsy ?

 

– Maîtresse a dit il fallait que je confisque, et j’avais rien autre à confisquer, dit Topsy se frottant les yeux.

 

– Confesser, et non confisquer : mais je ne vous disais point de confesser ce que vous n’aviez pas fait, reprit miss Ophélia. C’est mentir d’une autre façon, mais c’est toujours mentir !

 

– Seigneur, moi pas savoir, dit Topsy d’un air ingénu.

 

– Bah ! est-ce qu’il y a un grain de vérité dans cette engeance ! s’écria Rosa, lançant à Topsy un regard d’indignation. Si j’étais tant seulement maître Saint-Clair, je vous la fouetterais jusqu’au sang ! oui, pour sûr, et elle l’aurait bien gagné.

 

– Non, non, Rosa, dit Éva de cet air d’autorité que l’enfant savait prendre parfois. « Ne parlez pas ainsi ; je ne puis pas le souffrir.

 

– Là ! le Seigneur nous assiste ! reprit Rosa ; vous êtes par trop bonne aussi, miss Éva ; vous n’entendez rien à mener les nègres. Il n’y a d’autres moyens que de les rouer de coups ; c’est moi qui vous le dis.

 

– Rosa ! paix, encore une fois ; pas un mot de plus ! » Les yeux de l’enfant étincelèrent, et ses joues devinrent pourpres.

 

À l’instant Rosa fut matée ; elle sortit de la chambre en murmurant à demi-voix :

 

« Miss Éva est du sang des Saint-Clair, ça se voit. C’est qu’elle peut parler juste comme son papa. »

 

Éva demeura immobile, les yeux attachés sur Topsy.

 

Là se trouvaient face à face deux êtres qui représentaient les points extrêmes de l’échelle sociale. L’enfant, belle, blanche, aristocratique, avec sa tête dorée, son front intelligent, élevé, ses mouvements nobles et gracieux ; et l’autre petite créature, noire, vivace, souple, rampante, et cependant subtile. Elles étaient là, types vivants de leurs races : l’une, Saxonne, née d’une succession de siècles de culture, de domination, de supériorité physique et morale : l’autre, Africaine, produit d’une longue série d’opprobres, d’oppression, de servitude, de travail et de vice.

 

Quelques douteuses idées de ce genre roulaient peut-être vaguement dans l’esprit d’Éva. Mais les pensées enfantines ne sont encore que des instincts mal définis. On sentait poindre au fond de cette noble nature nombre de réflexions latentes, d’élans en germes, d’obscures perceptions que l’enfant ne pouvait formuler. Lorsque miss Ophélia s’étendit, au large et au long, sur les crimes de Topsy, l’angélique figure d’Éva se couvrit d’un nuage de tristesse, et elle dit doucement :

 

« Pauvre Topsy, qu’avais-tu besoin de voler !… Maintenant l’on aura bien soin de toi. – Sais-tu, Topsy, j’aimerais mieux te donner tout ce que j’ai que de te le voir prendre ? »

 

C’étaient les premiers mots affectueux que l’enfant eût entendus de sa vie. Le ton doux, l’air amical, touchèrent étrangement ce cœur inculte et grossier ; quelque chose d’humide scintilla dans l’œil rond et perçant, mais le ricanement court et glacé reparut presque aussitôt. L’oreille qui ne s’est ouverte qu’à l’injure se refuse à comprendre quelque chose d’aussi divin que la bonté. Topsy trouva les paroles d’Éva bizarres, inexplicables ; – elle n’y crut pas.

 

Mais que faire de la petite négresse ? C’était une véritable énigme pour miss Ophélia ; ses règles d’éducation devenaient inapplicables. Pour se donner le temps d’y réfléchir, et dans la vague espérance qu’au fond d’un cabinet noir se trouve toujours quelque vertu cachée, elle y mit Topsy en prison, en attendant que ses idées à elle se fussent un peu éclaircies.

 

« Je ne sais, en vérité, dit-elle à Saint-Clair, comment venir à bout de l’enfant, sans la fouetter.

 

– Fouettez-la, si le cœur vous en dit ; vous avez plein pouvoir ; agissez à votre guise.

 

– On a fouetté les enfants de tous temps, reprit miss Ophélia. Je n’ai jamais ouï parler d’éducation sans un peu de fouet, plus ou moins.

 

– À merveille, répliqua Saint-Clair, faites pour le mieux. Seulement je me permettrai une légère observation : j’ai vu battre cette enfant avec un fourgon à tisonner le feu ; je l’ai vu terrasser avec la pelle, les pincettes, tout ce qui tombait sous la main ! Elle me paraît tellement familiarisée avec ce procédé d’éducation, que votre fouet devra être terriblement énergique pour la stimuler tant soit peu.

 

– Que faire alors ? que faire ? demanda miss Ophélia.

 

– Vous soulevez là une grave question, cousine, et je souhaite que vous arriviez à la résoudre. Que faire, en effet, d’un être humain gouverné seulement par le bâton, – si le bâton fait défaut ? – et chez nous cet état de choses est des plus ordinaires.

 

– Le fait est que je suis à bout ! Jamais je ne vis enfant pareil !

 

– Les enfants, et même les hommes et les femmes de cette espèce, sont loin d’être rares ici. Comment les gouverner ? dit Saint-Clair.

 

– C’est plus que je ne puis dire ! soupira miss Ophélia.

 

– Je n’en sais pas plus que vous. Les cruautés horribles, les atrocités qui, de temps à autre, se font jour dans les gazettes, – les incidents du genre de celui de Prue, par exemple, – d’où viennent-ils ? – Ce n’est la plupart du temps qu’un endurcissement progressif des deux parts. – Le propriétaire devient cruel à proportion que l’esclave devient insensible. Le fouet et les injures sont comme l’opium, il faut doubler la dose quand la sensibilité s’émousse. Devenu propriétaire d’assez bonne heure, j’ai compris la situation, et j’ai résolu de ne jamais commencer, parce que je ne savais pas où je m’arrêterais : – tout au moins ai-je voulu protéger ma propre moralité. Il en résulte que mes serviteurs se conduisent en enfants gâtés ; ce qui me semble meilleur pour eux et pour moi que de nous abrutir de compagnie. Vous en avez dit long, cousine, sur nos responsabilités en fait d’éducation. J’éprouve vraiment le besoin de voir vos essais sur une enfant, qui n’est que l’échantillon de milliers d’autres parmi nous.

 

– C’est votre système qui produit de pareils enfants, dit miss Ophélia.

 

– Je le sais ; mais ils sont là ! – ils existent… qu’en faire ?

 

– Allons ! je ne vous remercierai toujours pas de l’expérience ; mais comme il semble qu’il y ait là un devoir à remplir, je vais persévérer et faire de mon mieux, » dit miss Ophélia. En effet, elle travailla, avec un redoublement de zèle et d’énergie, sur son nouveau sujet. Elle institua des heures régulières d’études, et entreprit de lui enseigner à lire et à coudre.

 

La petite fille se montra alerte dans le premier art. Elle apprit ses lettres comme par magie, et fut bientôt en état de lire des phrases simples ; mais la couture alla moins bien. Aussi souple qu’un chat, aussi leste qu’un singe, toute assiduité lui devenait insupportable. En conséquence, elle cassait ses aiguilles, les jetait par la fenêtre à la dérobée, ou les faisait filer par quelques fentes ; elle emmêlait et salissait son fil, ou d’un geste adroit et léger lançait au loin les bobines. Ses mouvements étaient aussi prestes que ceux d’un jongleur de profession, et elle maîtrisait l’expression de ses traits avec non moins de puissance. Bien que miss Ophélia ne pût croire qu’une telle multiplicité d’accidents entrât dans l’ordre naturel des choses, il lui aurait fallu une vigilance de tous les moments pour prendre son élève en flagrant délit.

 

Topsy fut bientôt célèbre dans tout l’hôtel. Ses facultés pour toute espèce de bouffonneries, de grimaces, d’imitations burlesques, – ses talents pour danser, cabrioler, grimper, chanter, siffler, reproduire les sons qui frappaient son oreille, semblaient inépuisables. Aux heures de récréations, elle entraînait après elle tous les enfants, qui la suivaient émerveillés et bouche béante, – sans excepter Éva, fascinée par les diableries de Topsy, comme une tourterelle charmée aux regards d’un serpent. Miss Ophélia, inquiète de la voir rechercher autant la société de son élève, en appela à Saint-Clair.

 

« Baste ! laissez l’enfant tranquille, dit-il, Topsy lui fera du bien.

 

– Mais une petite fille si dépravée ! – n’avez-vous pas peur qu’elle ne lui enseigne quelques méchancetés ?

 

– Éva ne les pourrait apprendre. Topsy, à la rigueur, peut être dangereuse pour d’autres ; non pour Éva. Le mal glisse sur son esprit, comme roule la goutte de rosée sur une feuille de chou, – sans y entrer.

 

– Ne soyez pas trop confiant, reprenait miss Ophélia, je vous assure que jamais je ne laisserais mes enfants, si j’en avais, jouer avec Topsy.

 

– Eux, à la bonne heure ; mais pour ma fille, c’est sans danger. Si