Arthur Bernède

 

 

 

BELPHÉGOR

 

 

 

(1927)

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

PREMIÈRE PARTIE  LE MYSTÈRE DU LOUVRE.. 4

I  LA SALLE DES DIEUX BARBARES. 5

II  JACQUES BELLEGARDE.. 13

III  SIMONE DESROCHES. 24

IV  LE RESTAURANT DES GLYCINES. 39

V  OÙ L’ON ASSISTE À DES FAITS TROUBLANTS. 45

VI  OÙ GRANDIT LE MYSTÈRE.. 51

VII  LE ROI DES DÉTECTIVES. 58

VIII  LE BOSSU MYSTÉRIEUX.. 64

IX  L’AGONIE D’UN CŒUR.. 70

X  OÙ CHANTECOQ ENTRE EN CAMPAGNE.. 78

XI  OÙ BELPHÉGOR DÉCLARE DIRECTEMENT LA GUERRE À CHANTECOQ.. 89

XII  OÙ LE FANTÔME REPARAÎT….. 98

DEUXIÈME PARTIE  DE MYSTÈRE EN MYSTÈRE.. 105

I  OÙ CHANTECOQ APPREND SUCCESSIVEMENT LA DISPARITION DE JACQUES BELLEGARDE ET LA RÉAPPARITION DE BELPHÉGOR.. 106

II  PREMIÈRE ENQUÊTE.. 116

III  LES BONBONS EMPOISONNÉS. 128

IV  LE TRÉSOR DES VALOIS. 143

V  OÙ MÉNARDIER LANCE UN DÉFI À CHANTECOQ.. 156

VI  UNE FLAMME QUI MEURT.. 165

VII  OÙ L’ON VOIT LES PRÉVISIONS DE CHANTECOQ SE RÉALISER D’UNE FAÇON MATHÉMATIQUE.. 177

TROISIÈME PARTIE  LE FANTÔME NOIR.. 190

I  LE GRIMOIRE DE RUGGIERI. 191

II  MONSIEUR LÜCHNER.. 212

III  PAUVRE JACQUES ! 221

IV  OÙ ON VOIT CHANTECOQ PROUVER QU’IL EST AUSSI FIN PSYCHOLOGUE QU’HABILE DÉTECTIVE.. 236

V  OÙ L’ON VOIT LE BOSSU ET L’HOMME À LA SALOPETTE TRAVAILLER UNE FOIS DE PLUS POUR BELPHÉGOR.. 247

VI  OÙ LE FANTÔME REPARAÎT.. 265

QUATRIÈME PARTIE  LES DEUX POLICES. 281

I  VERS LA LUMIÈRE.. 282

II  LA JUSTICE TRAVAILLE.. 298

III  LE « PETIT FOUINARD ». 315

IV  OÙ CHANTECOQ FRAPPE UN GRAND COUP.. 323

V  BELPHÉGOR.. 343

VI  LES NUITS ET LES ENNUIS DU BARON PAPILLON.. 357

VII  OÙ SIMONE DESROCHE CROIT TRIOMPHER… MAIS….. 370

VIII  L’EXPIATION.. 383

ÉPILOGUE.. 390

À propos de cette édition électronique. 392

 

PREMIÈRE PARTIE

LE MYSTÈRE DU LOUVRE

I

LA SALLE DES DIEUX BARBARES


– Il y a un fantôme au Louvre !

 

Telle était l’étrange rumeur qui, le matin du 17 mai 1925, circulait dans notre musée national.

 

Partout, dans les vestibules, dans les couloirs, dans les escaliers, on ne voyait que des gens qui s’abordaient, les uns effrayés, les autres incrédules, et s’empressaient de commenter l’étrange et fantastique nouvelle.

 

Dans la salle dite des « David », devant le célèbre tableau, le Sacre de Napoléon, deux gardiens discutaient avec animation.

 

Bientôt, les balayeuses et les frotteurs qui, ce jour-là, n’accomplissaient que fort distraitement leur besogne, s’approchaient d’eux, afin d’écouter leur conversation, qui ne pouvait manquer d’être fort intéressante.

 

– Moi, je te dis que c’est un fantôme ! scandait l’un des gardiens.

 

Et tandis que son collègue éclatait de rire et haussait les épaules, il martelait avec un accent de conviction sous lequel perçait un certain émoi :

 

– Gautrais l’a vu !… Et c’est pas un blagueur ni un poltron !… Même qu’il est en train de faire son rapport à M. le conservateur !

 

C’était exact.

 

Dans le bureau de ce haut fonctionnaire, Pierre Gautrais, un grand gaillard solide, robuste, aux épaules carrées, à la figure franche et un peu naïve, déclarait à son supérieur, M. Lavergne, qui, assis devant sa table de travail et flanqué de son adjoint et de son secrétaire, l’écoutait d’un air bienveillant mais plutôt sceptique :

 

– Je l’ai vu comme je vous vois !… Je me laisserais plutôt couper la tête que de dire le contraire.

 

– Dites-moi, Gautrais… Vous n’aviez pas bu un petit coup de trop ? observait M. Lavergne.

 

– Oh ! Monsieur le conservateur sait bien que je ne me grise jamais ! protestait Pierre Gautrais.

 

– Alors, vous avez eu une hallucination.

 

– Oh ! non, monsieur… J’étais bien réveillé, bien maître de moi. Je suis un ancien soldat… et je puis dire, sans me vanter, que je n’ai jamais eu peur, même lorsque, à Verdun, les marmites me tombaient sur la tête dru comme grêle… Eh bien ! je n’hésite pas à vous avouer que, rien que de penser à ce que j’ai vu la nuit dernière, dans la salle des Dieux barbares… cela me fait courir un frisson dans le dos et dresser mes cheveux sur ma tête !

 

– Quelle heure était-il quand ce phénomène s’est produit ? interrogeait le conservateur-adjoint.

 

– Une heure du matin, monsieur Rabusson, répliquait le gardien. J’étais en train de faire ma ronde dans les salles du rez-de-chaussée qui donnent sur le bord de l’eau, lorsque, tout à coup, en arrivant dans la salle des Dieux barbares, j’aperçois une forme humaine qui, enveloppée d’un suaire noir et coiffée d’une sorte de capuchon, me tournait le dos et se tenait debout auprès de la statue de Belphégor…

 

« Tout en dirigeant vers elle la lumière de mon falot, je m’écrie : « Qui est là ?… » Mais le fantôme, d’un bond prodigieux, se jette hors de la lumière de ma lanterne… À la clarté de la lune qui passait à travers les fenêtres, je le vois se faufiler entre deux rangées de statues et s’engouffrer dans la galerie qui conduit à l’escalier de la Victoire de Samothrace… Empoignant mon revolver, je m’élance à sa poursuite… Je le rejoins au moment où, après avoir grimpé les marches, il atteignait le palier, et braquant sur lui mon arme, je lui ordonne : « Halte ! ou je tire ! » Mais à peine avais-je mis le doigt sur la détente que le fantôme faisait un bond de côté et disparaissait comme s’il s’était fondu dans les ténèbres… Affolé, je monte les degrés quatre à quatre, tout en déchargeant mon revolver… J’atteins le palier… Je cherche, avec mon falot, où pouvait bien se cacher mon lascar… Mais je ne découvre rien… J’examine le sol… Je palpe les murs qui portent les marques de mes balles… Toujours rien !… C’est à croire que le fantôme s’est volatilisé à travers les murs du palais… Voilà, monsieur, la vérité, toute la vérité, je vous le jure !

 

Visiblement impressionné par la manifeste sincérité du gardien, excellent serviteur dont la bonne foi et le courage étaient au-dessus de tout soupçon, M. Lavergne regarda tour à tour ses deux collaborateurs qui ne semblaient guère moins troublés que lui par le récit qu’ils venaient d’entendre.

 

Puis, se levant, il fit :

 

– Eh bien ! nous allons voir… Suivez-nous, Gautrais.

 

Ils gagnèrent aussitôt la salle des Dieux barbares, où un groupe d’employés et d’hommes de service péroraient devant la statue de Belphégor.

 

Dès qu’ils virent apparaître les nouveaux arrivants, tous s’empressèrent de déguerpir, à l’exception du gardien en chef, Jean Sabarat, sorte d’hercule aux proportions athlétiques, qui respirait à la fois la force, le calme et la bravoure.

 

Tout en relevant respectueusement sa casquette, Sabarat se dirigea vers son chef.

 

– Monsieur le conservateur, annonça-t-il, on vient de découvrir ici des traces suspectes…

 

Et il désigna le socle de la statue de Belphégor, dieu des Moabites, dont le masque grimaçant, déconcertant, énigmatique, semblait contempler en ricanant les humains qui l’entouraient.

 

M. Lavergne s’approcha et examina avec attention le piédestal. Il portait des éraflures toutes fraîches, assez profondes, qui semblaient avoir été faites à l’aide d’un ciseau à froid.

 

Troublé par cette découverte, le conservateur en chef reprenait :

 

– Voilà qui n’est pas ordinaire ; et c’est à se demander si un cambrioleur ne s’est pas introduit dans le musée.

 

– Depuis le vol de La Joconde, observait M. Rabusson, de telles précautions ont été prises qu’il est impossible de pénétrer la nuit dans le Louvre.

 

Le secrétaire ajoutait :

 

– Et même de s’y cacher avant la fermeture.

 

Grave, pensif, M. Lavergne décidait :

 

– Je vais prévenir la police.

 

Déjà il s’éloignait avec ses collaborateurs. Mais Sabarat, saisi d’une idée subite, le rejoignit en disant :

 

– Monsieur le conservateur, si nous mêlons la police à cette histoire, le fantôme, si tant est que ce soit un fantôme, se gardera bien de reparaître.

 

– Très juste…

 

– Aussi, je vous demande la permission de me cacher ce soir dans cette salle… et je vous garantis que si notre gaillard revient, je me charge de lui régler son compte.

 

– Qu’en pensez-vous, messieurs ? demandait M. Lavergne.

 

– Sabarat a raison… approuvait M. Rabusson.

 

– Avec lui, on peut être tranquille, affirmait le secrétaire.

 

– Eh bien ! c’est entendu, mon cher Sabarat… La nuit prochaine, c’est vous qui serez de garde !

 

Tous trois quittèrent la salle.

 

Dès qu’ils eurent disparu, Gautrais s’approcha de Sabarat et lui demanda :

 

– Brigadier, voulez-vous que, cette nuit, je reste avec vous ?

 

– Je te remercie, mon vieux… mais ce n’est pas la peine !

 

– Pourtant, il me semble que je pourrais vous être utile.

 

– J’aime mieux être seul.

 

Gautrais connaissait l’entêtement de son collègue, un Basque, qui, par sa mère, avait du sang breton dans les veines… Il n’insista pas.

 

– Alors, bonne chance, brigadier, fit-il en lui serrant la main.

 

Et encore sous l’impression des événements auxquels il avait été mêlé, la nuit précédente, il s’en fut rejoindre sa femme, une bonne grosse commère, au visage un peu empâté, mais naturellement réjoui, et qui, anxieuse de savoir, l’attendait dans la grande cour du Louvre.

 

– Quoi de nouveau ? interrogea-t-elle.

 

L’air sombre, le brave Gautrais répliquait :

 

– Rien !… Marie-Jeanne !… C’est-à-dire que si !… Sabarat a demandé à passer la nuit prochaine tout seul dans la salle des Dieux barbares. Je voulais veiller avec lui… mais il m’a envoyé promener…

 

– Il a bien fait.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que j’ai idée qu’il arrivera malheur à tous ceux qui s’occuperont de cette affaire.

 

– Allons donc ! Tu dis des bêtises…

 

– On verra bien ! Moi, mes pressentiments ne me trompent jamais.

 

Mme Gautrais avait raison… La comédie de la veille allait se transformer en un des drames les plus mystérieux et les plus effrayants qui eussent jamais bouleversé l’opinion publique.

 

Lorsque le lendemain, dès la première heure, Gautrais, qui n’avait pas fermé l’œil, pénétra, le premier de tous, dans la salle des Dieux barbares, quel ne fut pas son effroi en découvrant, près de la statue de Belphégor, renversée de son socle sur les dalles, le corps inanimé de Sabarat.

 

Étouffant un cri d’angoisse et cherchant à surmonter la terreur qui s’était emparée de lui, Gautrais se pencha vers le malheureux… Bien qu’il ne portât aucune blessure apparente, le gardien en chef ne donnait plus signe de vie. Son revolver gisait près de lui, à portée de sa main crispée en un geste de suprême menace.

 

Au comble de l’affolement, Gautrais se précipita dans la galerie voisine, appelant d’une voix de tonnerre :

 

– Au secours ! au secours !

 

Deux gardiens qui, eux aussi, venaient aux nouvelles, accouraient et s’empressaient autour de Sabarat, qui, les yeux clos, exhala une faible plainte.

 

– Vivant !… Il est vivant ! s’exclama Gautrais.

 

Un de ses collègues, qui venait de soulever le blessé, s’écriait, en montrant du doigt le derrière de sa tête :

 

– Regardez… là !

 

Sabarat portait à la base du crâne une forte contusion qui avait dû être produite par un violent coup de marteau ou de massue.

 

Gautrais, qui avait ramassé le revolver, en ouvrait le barillet… Les six cartouches étaient intactes. Tout en montrant l’arme à ses compagnons, il fit :

 

– Il a dû être surpris… Il n’a même pas eu le temps de se défendre !

 

À peine avait-il prononcé ces mots que Sabarat entrouvrait les paupières. On eût dit que ses yeux, déjà voilés par la mort, cherchaient à percer les ténèbres qui l’environnaient de leur implacable linceul.

 

Sa main, qui semblait avoir retrouvé un vestige de force, s’accrocha au bras de l’homme qui le soutenait. Ses lèvres s’agitèrent… Un soupir rauque et prolongé gonfla sa poitrine… Et d’une voix à demi éteinte, mais où tremblait encore un écho d’épouvante, il râla :

 

– Le fantôme !… Le fantôme !…

 

Un spasme suprême lui tordit les membres… Sa tête ballotta sur ses épaules… Une écume rougeâtre frangea sa bouche entrouverte…

 

Le gardien Sabarat était mort !

 

II

JACQUES BELLEGARDE


Le même soir, vers dix-sept heures, à la préfecture, tandis que M. Ferval, directeur de la police judiciaire, avait, dans son bureau, un important entretien avec M. Lavergne et son adjoint, une vive animation régnait dans la salle réservée aux informateurs judiciaires… Inutile d’ajouter qu’elle était provoquée par la nouvelle du drame qui, la nuit précédente, s’était déroulé au Louvre.

 

Tout en attendant le communiqué officiel, les représentants de la presse parisienne, auxquels s’étaient joints ceux des grands quotidiens de province, se livraient aux commentaires les plus variés et les plus contradictoires.

 

De bruyantes discussions s’engageaient. Les voix prenaient un diapason auquel n’étaient guère habitués les murs au papier vert sombre de cette pièce austère et réfrigérante, et, à plusieurs reprises, le garçon de bureau de service avait dû prier poliment ces messieurs de parler un peu moins fort, observation dont il n’avait, d’ailleurs, été tenu aucun compte.

 

Assis un peu à l’écart, un jeune homme d’une trentaine d’années, au visage énergique, au regard intelligent et profond, aux allures sportives et élégantes, semblait ne prêter aucune attention au brouhaha qui l’environnait.

 

Jacques Bellegarde, le brillant rédacteur du Petit Parisien, que ses reportages en France et à l’étranger avaient rendu presque célèbre, appartenait, en effet, à cette race de journalistes qui parlent peu, agissent beaucoup et pensent davantage.

 

Se méfiant de son imagination, qu’il avait très vive, procédant beaucoup plus par analyse que par synthèse, très prudent dans ses déductions, et conservant toujours, dans l’exercice de ses délicates fonctions, un parfait bon sens, en même temps qu’une entière maîtrise de lui-même, il avait pour principe de ne jamais s’emballer et d’étudier à fond tous ses sujets.

 

Ayant une prédilection toute particulière pour tous les cas difficiles, le mystère du Louvre, bien qu’il n’en connût encore rien de plus que ses collègues, avait immédiatement éveillé son intérêt.

 

Aussitôt, et nous verrons par la suite combien il avait deviné juste, il s’était dit que cette affaire, qui débutait d’une façon si étrange, était appelée à un grand retentissement… et il s’était mis en tête d’élucider ce troublant mystère, en marge de la police.

 

Avant d’entrer en campagne, Bellegarde avait tenu à venir, lui aussi, aux renseignements, et il attendait patiemment les événements lorsqu’un de ses collègues, un gros gaillard à la figure rubiconde, mais au caractère grincheux, que ses camarades avaient surnommé l’« Amer Menthe », s’approcha de lui et, lui frappant cordialement sur l’épaule, fit :

 

– Eh bien ! l’as des as, qu’est-ce que tu penses de cette histoire ?

 

– Rien encore.

 

– Allons donc !…

 

– Et toi ?

 

– Moi, ça m’embête ! déclarait le collègue de Bellegarde.

 

« Les crimes, ça me va guère… D’abord, ça me donne des idées noires ; et puis, ça me force à trotter à toute heure du jour et de la nuit dans des endroits impossibles, au risque d’attraper un rhume ou une congestion… Moi j’aime mieux un voyage présidentiel ou une exposition… C’est plus pépère !…

 

– Chacun son goût ! ponctua Bellegarde, avec un fin sourire.

 

– Ça te passionne, toi, ces machines-là ?

 

– Pourquoi pas ?

 

– Toi ! fit « Amer Menthe », avec une mine dédaigneuse, tu finiras dans la peau d’un romancier populaire.

 

Bellegarde allait répliquer ; mais une porte s’ouvrit, livrant passage à M. Lavergne et à M. Rabusson.

 

Tous se précipitèrent vers les deux fonctionnaires, les harcelant de questions.

 

– Messieurs, je vous en prie ! suppliait M. Lavergne, en cherchant à se dégager.

 

Et, désignant à ses assaillants un homme d’une quarantaine d’années, de taille moyenne, à la moustache taillée à l’américaine, aux yeux perçants, et qui, surgissant tout à coup du bureau du directeur de la police, considérait l’assistance d’un regard aigu, sous lequel perçait une sourde hostilité, il ajouta :

 

– Voici M. Ménardier, un de nos meilleurs inspecteurs, qui a précisément la mission de rechercher l’assassin de ce pauvre Sabarat… Sans doute pourra-t-il vous renseigner mieux que nous ?

 

Aussitôt les informateurs, abandonnant M. Lavergne, entouraient Ménardier… Déjà plusieurs d’entre eux, sortant leurs carnets de leur poche, s’apprêtaient à prendre des notes. Mais, d’un ton incisif, M. Ménardier déclarait, au milieu d’un silence qui s’était établi comme par enchantement :

 

– Messieurs, je n’ai rien à vous dire !

 

Un murmure de protestation s’éleva, dominé aussitôt par la voix tranchante de l’inspecteur qui, se retournant vers le conservateur et son adjoint, ajoutait :

 

–… et je serai reconnaissant à ces messieurs de bien vouloir adopter la même attitude.

 

De nouveaux murmures éclatèrent… Mais Jacques Bellegarde s’avançant vers le limier lui disait d’un ton de courtois reproche :

 

– Vous n’êtes guère aimable pour la presse, monsieur Ménardier…

 

L’inspecteur répliquait nerveusement :

 

– Dans cette affaire plus qu’en toute autre, une discrétion absolue est nécessaire.

 

– Cependant…

 

– Excusez-moi, messieurs, je fais mon métier.

 

Avec un sourire plein de finesse, Bellegarde répliqua :

 

– Et moi, je vais tâcher de faire aussi le mien.

 

Sans insister, Ménardier s’esquiva, entraînant avec lui M. Lavergne et son adjoint. Le reporter du Petit Parisien, laissant ses confrères manifester bruyamment le mécontentement que leur causait l’attitude du policier, gagna aussitôt le dehors.

 

Il se heurta presque à l’inspecteur, qui arrêté sur le trottoir avec les deux fonctionnaires, leur recommandait une dernière fois d’observer la plus prudente réserve. À la vue du journaliste, Ménardier fronça le sourcil.

 

– Rassurez-vous, mon cher, lança Bellegarde, je n’ai nullement l’intention de vous suivre !

 

Et il ajouta avec une légère pointe d’ironie :

 

– Je crois même pouvoir vous affirmer que je vais prendre une route tout à fait différente de la vôtre.

 

Il s’éloigna, après avoir poliment soulevé son chapeau.

 

– Ce lascar-là, grommela le limier, avec un accent de mauvaise humeur, j’aimerais mieux le savoir aux cinq cents diables !

 

– Sans doute, reprenait M. Lavergne, redoutez-vous qu’il n’en raconte trop long et ne donne ainsi l’éveil au coupable ?

 

– Ce n’est pas cela ! fit Ménardier, avec un accent de franchise spontanée.

 

Et il ajouta d’un ton inquiet :

 

– J’ai surtout peur qu’il me grille !

 

 

Après avoir en vain tenté de pénétrer au Louvre, dont une consigne formelle fermait, jusqu’à nouvel ordre, les portes au public, Jacques Bellegarde s’était décidé à regagner à pied Le Petit Parisien.

 

Il avait pour principe, lorsqu’il se trouvait en face d’un cas embarrassant, non point de s’isoler dans le calme de son bureau, mais de marcher à travers les artères les plus animées de la capitale. Contrairement à tant d’autres, le mouvement, le bruit de la rue, loin de le distraire, rendaient plus apte son cerveau à saisir au vol et à classer les pensées qui s’y entrecroisaient dans le premier tumulte des discussions qu’il se livrait à lui-même.

 

Après avoir longé la rue de Rivoli et s’être engagé sur le boulevard Sébastopol, il se disait, tout en cheminant :

 

– Je me fais l’effet d’un romancier qui se trouverait en face d’une page blanche, avec un unique point de départ, fort captivant, certes, mais dont il ignorerait encore le développement et la fin.

 

« En effet, le problème se pose ainsi : « Une nuit, au Louvre, un gardien, en faisant sa ronde, croit apercevoir un fantôme qui s’enfuit à sa vue. Il s’élance à sa poursuite, tire sur lui plusieurs coups de revolver… Et le fantôme s’évanouit dans les ténèbres. »

 

« Ce n’est déjà pas trop mal, et ce n’est pas tout !…

 

« Le lendemain, un autre gardien, qui s’est offert la fantaisie de passer la nuit tout seul dans la salle où est apparu le fantôme, est trouvé assommé au pied de la statue renversée du dieu Belphégor, dont le socle porte, d’après le peu que j’ai pu savoir, des traces d’éraflures…

 

« Quel est ce mystérieux et terrible assassin ?… Comment et dans quel dessein s’est-il introduit dans le musée ? Pourquoi s’est-il attaqué à la statue de ce brave Belphégor, qui, sans aucun doute, ne lui avait fait aucun mal ?… Pour l’emporter ?… Heu ! Cela me paraît à la fois bien difficile et fort peu vraisemblable… Alors ?…

 

« Alors, allumons une cigarette.

 

Bellegarde tirait de la poche de son veston un étui en argent, dont il allait extirper une savoureuse abdullah, lorsqu’il se vit tout à coup environné par une bande de camelots qui criaient la troisième édition d’un journal du soir… La foule s’en arrachait les exemplaires et en attaquait aussitôt la lecture avec un intérêt qui se lisait sur tous les visages. Il était évident que l’affaire du Louvre passionnait le public.

 

Le reporter s’empressa, lui aussi, d’acheter un numéro… Il le parcourut rapidement. Il ne lui apprit rien qu’il ne sût lui-même. Et, aussitôt, il reprit sa route tout en continuant son monologue mental, lorsqu’un peu avant d’arriver aux grands boulevards, il se heurta à un rassemblement assez nombreux de badauds arrêtés devant la terrasse d’un café et écoutant les vociférations d’un haut-parleur de T. S. F. qui, placé au-dessus de la porte d’entrée de l’établissement, commentait, sur un ton tragique, l’assassinat du gardien Sabarat.

 

Tout à coup, une commère qui, un filet de provisions à la main et le visage congestionné d’émotion, absorbait, le nez en l’air, ce récit sensationnel, poussa un hurlement d’effroi, et, désignant du doigt le pavillon d’où s’échappait le récit de ce crime épouvantable, elle s’écria :

 

– Le fantôme… je l’ai vu là, dans le truc !

 

Des rires fusèrent… Jacques Bellegarde, qui s’était approché, partageait l’hilarité générale, lorsque son attention fut attirée par une délicieuse jeune fille dont la sobre et gentille élégance, le profil charmant, la blondeur dorée et le visage tout de grâce spirituelle et de malicieuse gaieté, en faisait le type de la vraie Parisienne.

 

Autour d’eux, des colloques s’engageaient :

 

– Moi ! clamait un petit trottin, je vous dis que c’est un fantôme.

 

– Moi ! répliquait un vieux monsieur, l’air indigné, je vous dis que c’est un voleur.

 

Un voleur !… un fantôme !… Un fantôme !… un voleur !… ces deux mots se croisaient en un choc de dispute qui commence.

 

Alors, s’adressant à la jeune fille que, depuis qu’il l’avait remarquée, il n’avait pas quittée des yeux, le reporter fit, d’une voix aimable :

 

– Et vous, mademoiselle, qu’est-ce que vous en pensez ?

 

– Vous êtes trop curieux, monsieur Bellegarde, répondit la jolie inconnue.

 

Le journaliste demeura tout interloqué. En effet, bien qu’il pût se vanter, à juste titre, d’avoir une infaillible mémoire des physionomies, il ne se souvenait pas d’avoir jamais rencontré cette ravissante personne. Alors, comment le connaissait-elle ?

 

Le désir de savoir l’engagea même à emboîter le pas à son exquise interlocutrice… Bien qu’elle eût pris sur lui une certaine avance, il ne tarda pas à la rejoindre… Et, tout en soulevant son chapeau, il allait lui adresser la parole, lorsqu’elle se retourna… Son joli visage n’exprimait aucune indignation, aucun courroux, mais il révélait une si pudique réserve, et son regard exprimait une invitation au respect si éloquente, que Bellegarde eut l’intuition qu’en lui adressant la parole, il se rendrait coupable d’un manque de tact impardonnable… Et après s’être contenté d’accentuer la déférence de son salut, il laissa s’éloigner la jolie Parisienne, tout en suivant des yeux son exquise silhouette, qui se perdit bientôt dans le tohu-bohu des grands boulevards.

 

Un peu pensif, et sous le charme presque inconscient de cette première rencontre, aussi brève qu’inattendue, Bellegarde s’engagea dans le boulevard de Strasbourg, obliqua rue d’Enghien, et regagna Le Petit Parisien.

 

D’un pas rapide, il escalada l’escalier à rampe en fer forgé, traversa le hall monumental, prit place dans l’ascenseur, s’arrêta à l’étage de la rédaction et pénétra dans son bureau.

 

Après avoir pris connaissance de son courrier, il s’installa à sa table, réfléchit quelques instants, puis, s’armant de son stylo, il rédigea avec une facilité surprenante et sans la moindre rature, d’une haute écriture large, un peu gothique, et aussi lisible que des caractères d’imprimerie, un article qui se terminait ainsi :

 

S’agit-il d’un criminel isolé ou bien est-ce un nouvel exploit de cette bande internationale qui a déjà opéré dans un musée d’Italie ?… Nous ne tarderons pas à le préciser… En tout cas, nous pouvons affirmer qu’il n’y a pas eu de fantôme au Louvre, mais un voleur doublé d’un assassin…

 

Et il allait apposer sa signature au bas de ces lignes, lorsqu’on frappa à sa porte… C’était un garçon de bureau qui lui apportait un pneumatique que Bellegarde s’empressa de décacheter.

 

Comme il le parcourait, il ne put retenir un cri de surprise.

 

Voici en effet, ce que contenait le petit bleu :

 

Je vous préviens que si vous continuez de vous occuper de l’affaire du Louvre, je n’hésiterai pas à vous envoyer rejoindre le gardien Sabarat.

 

Belphégor.

 

– Belphégor ! fit Jacques, surpris… Ah çà ! Qu’est-ce que cela signifie ?

 

À peine avait-il prononcé ces mots, que la sonnerie de son téléphone faisait entendre un appel strident et répété. Bellegarde s’empara du récepteur… Une voix vibrait dans l’appareil… Une voix de femme impatiente, nerveuse :

 

– C’est toi, mon Jacques ?… Allô… c’est moi, Simone.

 

– Tu vas bien, mon petit ? répliquait le reporter sans enthousiasme.

 

– Allô ! tu m’entends ?… Je te rappelle que je réunis ce soir quelques amis… Je compte absolument sur toi !

 

Visiblement agacé, Bellegarde répliquait :

 

– C’est que je suis très pris… Cette affaire du Louvre…

 

– Quelle affaire ?

 

– Ah ! tu n’es pas au courant ?… Eh bien ! lis demain Le Petit Parisien.

 

– Alors, tu viens ?… suppliait presque la voix inquiète.

 

– Si je peux… je te le promets…, répliquait le reporter.

 

– Tu le pourras, si tu le veux…

 

– De toute façon, je ne serai chez toi qu’assez tard.

 

– Entendu… pourvu que tu sois là !… Alors à tout à l’heure, mon chéri.

 

– À tout à l’heure.

 

Bellegarde raccrocha l’appareil. Ce coup de téléphone l’avait rendu soucieux. Une grande lassitude morale semblait s’être emparée de lui. Il eut un bref mouvement d’épaules, comme s’il voulait, d’instinct, se débarrasser d’un poids qui lui pèserait trop lourdement… Puis, d’un geste nerveux, il s’empara de l’étrange message qu’il venait de recevoir et se mit à le relire attentivement… répétant tout haut ces derniers mots : Je n’hésiterai pas à vous envoyer rejoindre le gardien Sabarat… Belphégor.

 

Alors, tandis qu’une flamme d’audace illuminait ses yeux, le jeune journaliste s’écria :

 

– Eh bien ! seigneur Belphégor, j’accepte le défi, et nous verrons bien lequel de nous deux sera le plus fort !

 

III

SIMONE DESROCHES


Le même soir, vers onze heures, une file d’autos de maîtres, auxquelles se mélangeaient quelques rares et modestes taxis, stationnaient rue Boileau, à Auteuil, près d’un hôtel particulier, à l’architecture très moderne… De nouvelles voitures ne cessaient d’arriver, amenant de nombreux invités… Ceux-ci, après être entrés dans la maison et avoir remis leurs manteaux et leurs chapeaux au vestiaire, au lieu de pénétrer dans les salons, d’ailleurs plongés dans l’ombre, longeaient, sous la conduite de valets de chambre en impeccable livrée, la longue galerie qui desservait tout le rez-de-chaussée, traversaient un petit jardin très ombragé, et pénétraient dans un vaste atelier dont la décoration n’était pas sans évoquer le souvenir des manifestations les plus outrancières de feu l’exposition des Arts décoratifs.

 

À la clarté discrète de lampes voilées, on distinguait dans cette pièce, encombrée de divans profonds et de sièges aux formes cubiques, une foule qui, dès le premier abord, semblait singulièrement mélangée : inévitables snobs, toujours prêts à s’enthousiasmer de ce qui ennuie les uns, et à déclarer « infect » ce qui plaît aux autres ; vieilles dames aux cheveux coupés à la Ninon et même à la « garçonne » ; jeunes bohèmes des deux sexes accourus de la « Rotonde », et du « Dôme » de Montparnasse ; rimailleurs faméliques échappés du « Lapin agile » de Montmartre ; rares gens du monde authentiques, qui semblaient déjà regretter de s’être fourvoyés, par curiosité, dans ce milieu vraiment par trop original.

 

Une vive lueur qui provenait d’un plafonnier invisible éclaira tout à coup, dressée debout sur une estrade aux tentures sombres, une jeune femme d’une remarquable beauté. Drapée dans une sorte de péplum blanc qui laissait apparaître ses épaules de marbre et ses bras magnifiques, on eût dit une fée shakespearienne, s’évadant tout à coup de la nuit.

 

C’était la maîtresse de la maison, Mlle Simone Desroches, jeune déesse mondaine, qui s’apprêtait à déclamer sa dernière œuvre devant ses amis.

 

Tout d’abord, elle promena ses grands yeux sur ses invités, tous figés en une attitude dévotieuse. Son regard s’arrêta un moment sur la porte d’entrée, comme si elle n’attendait plus que quelqu’un, qu’elle avait hâte de voir, pour attaquer les premières strophes de son poème… Mais la porte demeurait obstinément close… Simone ne put réprimer un léger soupir. Mais comprenant, au frémissement qui courait parmi l’assistance, que l’on commençait à trouver un peu trop long ce silence préparatoire, Simone attaqua d’une voix harmonieuse :

 

LES FLEURS DU MENSONGE

 

Ode symphonique

 

Et, sur un ton de mélopée, elle poursuivit, en appuyant chaque mot et en scandant chaque syllabe :

 

Mon âme est une forteresse

Dont j’ai fait le jardin de mon cœur…

Mon cœur est le jardin terrestre

Où s’étiolent d’étranges fleurs…

 

Laissons la poétesse infliger à ses hôtes un long supplice que nos lecteurs ne nous pardonneraient pas de leur faire partager… et ne nous occupons plus que de la femme, d’ailleurs captivante entre toutes, qu’était Simone Desroches.

 

Unique enfant d’un banquier de Paris très connu, elle avait perdu sa mère de bonne heure. Son père, entièrement absorbé par ses affaires, avait dû confier l’éducation et l’instruction de sa fille à une institutrice d’origine Scandinave, Mlle Elsa Bergen, qui, tout en meublant l’esprit de son élève des connaissances les plus étendues et en développant ses réelles aptitudes artistiques, n’avait pas su lui inspirer les principes qui eussent fait d’elle une vraie jeune fille.

 

D’un caractère indépendant et d’un esprit romanesque, à la mort de son père, qui était survenue très peu de temps après sa majorité, Simone avait décidé de vivre sa vie. À la tête d’un héritage que l’on disait considérable, elle avait acheté cet hôtel d’Auteuil, où elle s’était installée avec Elsa Bergen, qui, grâce à l’ascendant qu’elle avait pris sur son ancienne pupille, avait réussi à se faire attacher à elle en qualité de dame de compagnie.

 

Alors, Simone, qui se croyait une grande poétesse, avait réuni autour d’elle une cour d’admirateurs, subjugués par sa beauté, ou simplement attirés par l’appât de sa fortune.

 

Parmi eux, on remarquait un certain Maurice de Thouars, fils de famille décavé, qui représentait une marque d’automobiles, toujours à court de capitaux. Très beau, très sportif, véritable don Juan de dancing et de bar, et, par conséquent, très infatué de sa personne, il s’était vite convaincu qu’il n’avait qu’un mot à dire pour que la belle Simone tombât dans ses bras.

 

À son vif désappointement, celle-ci lui avait déclaré :

 

– Je ne veux pas plus d’un mari que d’un amant. J’entends rester moi-même et ne pas m’embarrasser d’entraves qui me coûteraient ma liberté.

 

Mais elle avait compté sans l’amour, qui ne devait pas tarder à s’emparer victorieusement, tyranniquement de son âme.

 

Simone Desroches, trois mois après, était devenue l’esclave de son cœur. La forteresse s’était laissé prendre, et c’était Jacques Bellegarde qui en était le vainqueur.

 

Ils s’étaient rencontrés en Syrie, où Simone excursionnait, et où Bellegarde se trouvait en tournée de reportage. Ils avaient d’abord vécu en camarades. Mais bientôt l’atmosphère, le décor, quelques aventures pittoresques et même corsées, au cours desquelles le jeune journaliste eut l’occasion de donner la mesure de sa vive intelligence, de son adresse et de son courage, avaient eu raison de ses principes de poétesse ; et elle s’était donnée à Jacques avec la même ardeur qu’elle avait mise à se défendre contre les attaques de ses autres soupirants.

 

Mais, dès leur retour à Paris, Simone s’était montrée une compagne tellement inquiète, jalouse et tyrannique, qu’elle en était arrivée à refroidir et même presque à éteindre le sentiment très vif et très sincère qu’elle avait inspiré au reporter.

 

Celui-ci, soucieux avant tout de conserver intacte sa dignité d’homme et de remplir consciencieusement ses obligations professionnelles, ne supportait plus qu’avec peine l’esclavage dans lequel Simone voulait l’asservir. Elle, au contraire, s’était attachée de plus en plus à lui… Elle rêvait même de mariage… Il refusa… Elle était riche… Lui n’avait que son talent pour toute fortune… Alors, ce furent des drames, des scènes, des reproches, des prières, qui excédaient Bellegarde… Il songea à la rupture. Seule une crainte l’arrêta : celle que Simone, dans l’exaspération de son désespoir, ne cherchât à se tuer, ainsi qu’elle l’en avait plusieurs fois menacé.

 

Et voilà pourquoi bien qu’il éprouvât, surtout après le mystérieux billet signé Belphégor, le besoin de se recueillir au moment où allait s’engager entre le fantôme du Louvre et lui un duel qu’il pressentait implacable, il avait décidé d’aller faire acte de présence chez Simone, quitte à filer à l’anglaise si la séance se prolongeait trop avant dans la nuit.

 

 

Lorsqu’il pénétra dans l’atelier, Simone achevait son ode symphonique, au milieu des acclamations frénétiques et des cris pâmés de son entourage.

 

Dès qu’elle aperçut Jacques, son visage se colora d’une expression de joie que tous attribuèrent au plaisir et à la fierté que lui causait son triomphe… En réalité, peu lui importaient ces bravos, ces cris d’admiration, ce concert d’éloges… Maintenant qu’il était là, elle ne voyait plus que lui, et c’est vers lui seul qu’elle voulait aller, à lui seul qu’elle voulait être.

 

Mais le flot de ses invités la pressait, l’emprisonnait… l’étouffait… Des esthètes voulaient lui baiser les mains. Le baron Papillon, le riche collectionneur et la baronne, aussi snobs que riches et aussi sots que vains, proféraient, lui d’une voix de basse profonde, elle d’un ton criard et suraigu de soprano léger, des louanges qui tendaient à prouver qu’ils étaient aussi connaisseurs en poésie qu’en bibelots. Le beau Maurice de Thouars, qui avait réussi à s’approcher de l’artiste, s’apprêtait à lui adresser ses plus chaleureux compliments, mais Simone, qui avait réussi à échapper à la cohue bourdonnante, le repoussait en disant :

 

– Je vous en prie… Laissez-moi… je n’en puis plus ! Je suis brisée !

 

Et rejoignant vite Jacques Bellegarde, elle lui tendit la main, tout en disant d’une voix mourante :

 

– Ah ! vous voilà, vous… Enfin !

 

Puis, tout en le regardant longuement d’un air de tendre reproche, elle ajouta tout bas :

 

– Pourquoi viens-tu si tard ?

 

– Je n’ai pas pu…

 

– Tu vas rester ?…

 

– C’est impossible… cette affaire du Louvre…

 

– Un prétexte…

 

– Je t’assure que c’est très sérieux. Laisse-moi te raconter.

 

– C’est inutile…

 

– Pourquoi ?

 

– Je préfère t’épargner un mensonge.

 

– Tu verras demain dans les journaux…

 

– Je ne lis jamais les journaux.

 

Des domestiques apportaient sur des plateaux des rafraîchissements vers lesquels se ruaient les invités, qui n’étaient pas tous des gens d’une éducation parfaite.

 

La poétesse et le reporter continuaient à s’entretenir à voix basse. Maurice de Thouars, qui les observait avec une expression de jalousie mauvaise, se dirigea vers une femme d’une cinquantaine d’années, aux cheveux presque blancs, au visage naturellement sévère, et qui, dès le début de la soirée, affectait de se tenir discrètement à l’écart.

 

C’était Elsa Bergen, la demoiselle de compagnie de Simone.

 

Tout en lui désignant, d’un coup d’œil significatif, les deux amoureux, M. de Thouars lui murmura, non sans une certaine amertume :

 

– Toujours aussi toquée de ce journaliste ?

 

– Ne m’en parlez pas ! répliqua Elsa Bergen d’un air pincé… Elle veut l’épouser.

 

Le beau Maurice eut un léger sursaut… La Scandinave reprenait :

 

– Mais… il refuse… Il prétend qu’elle est trop riche pour lui.

 

Puis elle ajouta sur un ton de confidence :

 

– Je crois plutôt qu’il en a assez…

 

– Le fait est qu’ils ont l’air de se disputer ferme.

 

– Elle lui fait encore une scène.

 

– Elle est terrible.

 

– Il finira par se lasser, prédisait Mlle Bergen.

 

– Tant mieux ! fit Maurice de Thouars avec un inquiétant sourire.

 

Un virtuose à l’air grave et ennuyé venait de s’installer devant un grand piano à queue de concert. Et projetant d’un air inspiré ses dix doigts sur le clavier, il fit résonner un accord dont la dissonance eut le don d’imposer silence à tous et de figer chacun à sa place.

 

Le baron Papillon, assourdi par ce tapage, s’approcha de Simone, et lui demanda :

 

– Quel est ce virtuose ?

 

Profitant que l’attention de Mlle Desroches était distraite par le riche collectionneur, Jacques Bellegarde s’esquiva rapidement, et lorsque Simone se retourna, elle le vit franchir le seuil de la porte… Un cri faillit lui échapper. Mais elle se contint. Deux perles au bord de ses cils révélèrent seulement la grande douleur qui était en elle. Alors, tandis que le pianiste continuait le fracas de son tonnerre inharmonieux, la jeune poétesse s’assit tristement sur un siège et se cacha la figure entre les mains.

 

– Quelle artiste ! murmura M. Papillon en désignant Simone à sa femme.

 

– On dirait qu’elle pleure, fit la baronne.

 

Simone pleurait en effet, mais ce n’était pas l’émotion artistique qui lui arrachait des larmes… c’était son amour en détresse… son rêve brisé.

 

 

Jacques Bellegarde avait regagné aussitôt son petit rez-de-chaussée de l’avenue d’Antin et, après une nuit de repos bien gagné, et même une assez grasse matinée, il s’était levé très en forme et prêt à reprendre son enquête.

 

Comme il passait de son cabinet de toilette dans sa chambre, il aperçut, assise dans un fauteuil et lisant Le Petit Parisien, sa femme de ménage, qui n’était autre que Marie-Jeanne, l’épouse légitime de Pierre Gautrais, le gardien du Louvre.

 

Plongée dans sa lecture, Marie-Jeanne ne l’avait pas vu venir. Pendant un instant, il la regarda d’un air amusé. Puis, tout à coup, il frappa dans ses mains.

 

La plantureuse commère eut un cri de surprise et de frayeur.

 

– Le fantôme !

 

Mais reconnaissant le journaliste, elle fit, la main sur son cœur, comme pour en comprimer les battements :

 

– Excusez-moi, monsieur Jacques, j’étais en train de lire votre article… Il est rudement tapé !

 

Et, tout en déposant le journal sur la table, elle allait se retirer, mais Jacques la rappela.

 

– Un mot, madame Gautrais.

 

– À votre service, monsieur Jacques, fit la brave femme en se rapprochant.

 

Bellegarde réfléchit quelques secondes, puis reprit :

 

– Pouvez-vous me rendre un grand service ?

 

– Avec plaisir, monsieur Jacques, vous êtes si gentil pour moi ! C’est grâce à vous si je vais parfois au théâtre presque à l’œil, et à la Chambre des députés sans rien payer du tout… Aussi croyez que si c’est en mon pouvoir…

 

D’un geste amical, le reporter arrêta le flot de paroles qui menaçait de le submerger. Puis, l’air grave et pesant bien chaque mot, il fit :

 

– Il faut que votre mari m’aide à me cacher ce soir dans la salle des Dieux barbares.

 

– Diable ! s’écria Marie-Jeanne… Ça ne va pas être commode.

 

Jacques insistait :

 

– Mais si, voyons…

 

– Je veux bien essayer, seulement…

 

Une sonnerie électrique vibrait dans l’antichambre.

 

– Allez voir, ordonna le journaliste. En tout cas, je n’y suis pour personne !

 

La femme de ménage s’en fut, pour revenir presque aussitôt, annonçant d’un air d’hostilité :

 

– C’est encore elle !

 

Jacques eut un geste d’agacement.

 

– En voilà un crampon ! souligna Marie-Jeanne.

 

Et, comme Bellegarde, nerveusement, écrasait dans un cendrier la cigarette allumée qu’il tenait à la main, elle demanda :

 

– Faut-il lui dire que vous n’êtes pas là ?

 

– Non ! répliquait Jacques… Elle serait capable de m’attendre dans la rue. Faites-la entrer dans mon bureau.

 

Lorsque Marie-Jeanne eut disparu, le reporter grommela entre ses dents :

 

– Cette femme me rend la vie intenable… Cela ne peut pas durer !

 

Et après avoir arpenté deux ou trois fois sa chambre, cherchant le moyen de rompre avec Simone sans trop de tracas, il ouvrit la porte qui donnait dans son cabinet de travail… Mlle Desroches, qui semblait émue, angoissée, s’en fut vers lui, et, tirant brusquement un billet de son sac, elle le tendit au journaliste, en disant d’une voix tremblante :

 

– Voilà ce que je viens de recevoir !

 

Jacques prit le message et lut :

 

Mademoiselle,

 

Je sais combien vous vous intéressez à M. Jacques Bellegarde… Aussi, je vous conseille vivement d’user de toute l’influence que vous avez sur lui pour l’empêcher de s’occuper plus longtemps de l’affaire du Louvre… Sinon, il est condamné.

 

Belphégor.

 

– Pas possible ! fit le reporter en affectant de sourire.

 

– Je t’en supplie, s’écriait Simone… renonce à cette enquête.

 

– Tu es folle ! ripostait Jacques.

 

– Tu ne m’aimes plus !… haletait la jeune femme.

 

Et elle se laissa tomber sur un siège, les épaules secouées par de douloureux sanglots.

 

Bellegarde, gêné, se rapprocha d’elle. Puis, avec plus de douceur, il lui dit :

 

– Voyons, sois raisonnable !

 

Être raisonnable, n’est-ce pas demander l’impossible à une amoureuse ?… N’est-ce pas surexciter, exaspérer le déchaînement de ses inquiétudes ?

 

Relevant la tête, Simone protestait :

 

– C’est précisément parce que je suis raisonnable que je te supplie de m’écouter.

 

Et, d’une voix fébrile, elle accentua :

 

– Jacques, j’en ai le pressentiment, tu cours un grand danger.

 

– Moi !…

 

– Oui, toi.

 

– Mais non !

 

– Ce matin, contrairement à mes habitudes, j’ai lu les journaux… qui rendaient compte de l’assassinat du Louvre.

 

– Eh bien ?…

 

– À peine les avais-je terminés, que je recevais ce billet.

 

– J’ai reçu le même hier soir…

 

– Et tu n’y attaches pas plus d’importance ?

 

– Malice cousue de fil blanc !

 

– Comment cela ?

 

– Hier, j’ai très bien compris que je gênais l’inspecteur Ménardier qui est chargé de cette affaire ; et maintenant, j’en suis sûr, c’est lui qui aura employé ce subterfuge pour se débarrasser de moi.

 

– Un policier tel que lui, objectait Simone, n’emploierait pas des procédés aussi enfantins… Pour moi, cette missive est réelle… Jacques, je t’en supplie, renonce à une entreprise où, j’en ai la conviction, tu t’exposes aux plus graves dangers.

 

– Oh ! je t’en prie… scandait le journaliste, excédé.

 

Bouleversée, la jeune femme s’écriait :

 

– S’il t’arrive malheur, je ne te survivrai pas !

 

– Ma pauvre Simone, reprenait Jacques Bellegarde, tu es une grande romanesque.

 

Elle n’eut qu’un cri :

 

– Je t’adore !

 

Jacques, presque malgré lui, détourna la tête. Lentement, il dégagea ses mains que sa maîtresse tenait emprisonnées dans les siennes ; puis il s’en fut vers son bureau, ouvrit un tiroir et y renferma le message que Mlle Desroches venait de lui remettre.

 

Celle-ci, qui ne l’avait pas quitté des yeux, murmurait, accablée :

 

– Je sens bien que tout est fini !

 

D’un mouvement brusque, comme si elle rassemblait le restant de ses forces prêtes à l’abandonner, elle se leva. Bellegarde eut un geste, mais un geste vague, pour la retenir.

 

– Adieu… fit-elle en chancelant.

 

Dans ce mot, il y avait tant de détresse, que Jacques eut l’impression qu’un glas tintait à ses oreilles.

 

Angoissé, il lui barra la route… Elle s’effondra dans ses bras.

 

En sentant son étreinte l’enserrer avec désespoir, son cœur battre contre le sien si précipitamment qu’on eût dit qu’il allait se briser, Jacques, envahi par une de ces pitiés d’autant plus fortes qu’elles sont la dernière flambée d’un amour qui s’éteint… ne put que murmurer :

 

– Calme-toi… nous allons déjeuner ensemble !

 

– C’est vrai ? s’exclama Simone avec un sursaut de joie presque enfantine.

 

– Oui.

 

– Où cela ?

 

– Aux Glycines.

 

Une expression de joie subite illumina le visage douloureux de la jeune femme. Jacques déposa un baiser rapide sur son front fiévreux ; puis il sonna Marie-Jeanne.

 

– Ma canne…, mon chapeau, fit-il.

 

Simone sortit de son sac une petite boîte à poudre… et se campant devant une glace, elle s’efforça de faire disparaître les traces de son chagrin, qui rougissait ses beaux yeux si tendres.

 

La femme de ménage revenait avec les objets demandés. Le reporter lui glissa à l’oreille.

 

– Surtout n’oubliez pas de demander à votre mari…

 

Marie-Jeanne eut un geste d’acquiescement ; puis Jacques et Simone gagnèrent le dehors.

 

Alors, tout en les regardant s’éloigner, Mme Gautrais grommela :

 

– Faut-il qu’il en ait du courage, M. Jacques, pour passer la journée avec cette raseuse et la nuit dans la salle des Dieux barbares !

 

IV

LE RESTAURANT DES
GLYCINES

Le restaurant des Glycines était, au moment où se déroule cette histoire, l’établissement le plus en vogue du bois de Boulogne. Ce jour-là, à l’heure du déjeuner, il faisait un temps magnifique. Profitant des premières caresses du printemps, une clientèle très sélecte avait envahi la plupart des tables qui se dressaient dans le joli décor de verdure d’un beau jardin fleuri et ombragé.

 

Un homme déjà d’un certain âge, habillé avec une sobre élégance, au regard très vif sous ses lunettes à monture d’écaille, à la barbe et aux cheveux grisonnants, et qu’accompagnait une délicieuse jeune fille vêtue d’une toilette d’une fraîcheur exquise et d’un goût parfait, venait de s’installer sous un parasol.

 

Leur entrée était passée inaperçue, même à Bellegarde et à Simone Desroches, qui, à une table voisine, venaient d’attaquer de savoureuses tartines de caviar… S’approchant des nouveaux arrivants, le maître d’hôtel tendit la carte à la jeune fille… Mais celle-ci, la remettant au vieux monsieur, fit d’une voix claire, harmonieuse :

 

– Commande, papa, tu t’y entends beaucoup mieux que moi.

 

– Entendu, ma petite Colette.

 

À ces mots, Jacques retourna légèrement la tête. Il ne put réprimer un léger mouvement de surprise… Il venait de reconnaître la charmante personne que, la veille, il avait rencontrée boulevard Sébastopol.

 

Elle, de son côté, en apercevant le journaliste, esquissa un rapide sourire ; puis, baissant les yeux, tandis que son père commandait le menu, elle prit l’un des œillets semés sur la table et l’approchant de son visage, elle parut prendre un vif plaisir à en respirer le parfum. Simone, toujours aux aguets, n’avait pas été sans saisir au passage cette petite scène rapide dont aucune nuance ne lui avait échappé.

 

– Tu connais ces gens ? demanda-t-elle tout bas à son ami.

 

– Pas du tout !… répliqua celui-ci, en affectant un air indifférent.

 

– Tiens, je croyais !…

 

Simone se tut, rongeant son frein.

 

Tandis qu’on apportait les quenelles de brochet au bourgogne, Jacques ne put s’empêcher de jeter à la dérobée, à l’adresse de la jolie Parisienne, quelques furtifs regards que Simone ne manqua pas de surprendre… Alors, brusquement, les sourcils froncés, elle lança à Jacques, d’un ton bref :

 

– Tu es toujours décidé à t’occuper de cette affaire du Louvre ?

 

Sans doute le vieux monsieur et sa fille avaient-ils surpris ce propos ; car ils échangèrent un rapide coup d’œil, qui, pour un observateur avisé, aurait pu paraître quelque peu étrange.

 

Jacques, distrait, ne répondait toujours pas à la question que venait de lui poser son amie.

 

Celle-ci, de plus en plus nerveuse, s’écriait :

 

– Tu pourrais au moins m’écouter quand je te parle.

 

Jacques tressaillit… Puis il fit, un peu gêné :

 

– Que me disais-tu donc ?

 

– Rien ! répliqua Simone, en prenant une attitude boudeuse.

 

Le maître d’hôtel, avec des gestes onctueux, sacerdotaux, disposait sur les assiettes les appétissantes quenelles. Bellegarde tourna légèrement la tête vers la table voisine. Colette continuait à parler à son père sur un ton de confidence… Bientôt son regard, tout pétillant de malice, s’obliqua vers le journaliste, qui accentua involontairement son sourire.

 

Cette fois, c’en était trop. Jetant rageusement sa serviette sur la table, Simone martelait :

 

– J’en ai assez !

 

Jacques, déconcerté, tenta :

 

– Voyons… qu’est-ce qu’il y a encore ?

 

D’une voix agressive, la jeune femme poursuivait :

 

– Parce qu’une jeune personne mal élevée te regarde avec effronterie, tu te figures tout de suite…

 

– Simone, je t’en prie.

 

– Laisse-moi… j’ai vu ce que j’ai vu, n’est-ce pas !

 

Jacques voulut la calmer, mais en vain… Elle se leva, et, s’emparant de son sac, toute frémissante de colère contenue, elle lança au journaliste, sur un ton qui n’admettait pas de réplique :

 

– Ça va… Adieu !

 

Et elle s’en fut, après avoir adressé à Colette un regard foudroyant… et sans que Bellegarde, littéralement médusé, eût rien tenté pour la retenir.

 

Au moment où il s’apprêtait à adresser des excuses à ses voisins qui, d’ailleurs, n’avaient paru prêter aucune attention à cette algarade, un chasseur survenait, annonçant :

 

– On demande M. Claude Barjac au téléphone.

 

Le vieux monsieur se leva aussitôt et suivit le chasseur. Colette, demeurée seule, dirigea ses yeux vers le journaliste, qui s’était remis à manger ses quenelles d’un air distrait et renfrogné.

 

Sans doute subit-il l’attraction de cette âme qui déjà semblait se pencher vers la sienne ; car, bientôt, son regard se croisa avec celui de la jeune fille et il y découvrit tout à coup une expression de douceur et de bienveillance qui était comme un acquiescement tacite aux excuses qu’il n’avait pas encore eu le temps de lui présenter… S’enhardissant, il allait lui parler, mais M. Barjac revenait ; et, tout en s’asseyant en face de sa fille, il lui murmura d’un air énigmatique :

 

– C’est pour ce soir !

 

D’un rapide clignement d’œil, Colette lui désigna le reporter, qui, pour se donner une contenance, vidait d’un trait son verre de graves.

 

Un sourire un peu narquois se dessina sur les lèvres de M. Barjac… tandis que derrière ses lunettes ses yeux avaient d’étranges pétillements. Et Jacques comprenant, malgré tout le désir qu’il avait d’entamer la conversation avec sa jolie voisine, qu’il risquait de se rendre un tantinet ridicule, en donnant suite à un incident qui semblait apaisé, prit dans son portefeuille un pneumatique, et, à l’aide de son stylo, y traça ces mots :

 

Ma chère Simone,

 

Bien qu’il m’en coûte beaucoup de te faire de la peine, il m’est impossible de supporter plus longtemps tes scènes de jalousie, aussi ridicules qu’injustifiées.

 

Le maître d’hôtel s’approchait de lui, la carte à la main.

 

– Et maintenant, demandait-il, qu’est-ce que monsieur choisit ?

 

– J’ai fini, répliquait Bellegarde. Donnez-moi l’addition.

 

Et il continua à écrire :

 

Mieux vaut donc ne plus nous revoir, puisque nous ne nous comprenons pas et que nous ne pouvons plus nous entendre. Ne m’en veux pas d’une décision que toi seule as provoquée et rendue irrévocable.

 

Adieu.

 

Jacques.

 

Le reporter cacheta son pneu et traça l’adresse. Un garçon apporta l’addition qu’il régla rapidement. Puis, tandis qu’on lui remettait son vestiaire, il glissa à l’oreille du maître d’hôtel :

 

– Pouvez-vous me dire qui sont ce monsieur et cette jeune fille qui déjeunent là-bas, à cette table ?

 

Le maître d’hôtel répondit :

 

– Je l’ignore, monsieur. C’est la première fois qu’ils viennent aux Glycines.

 

Jacques eut un dernier regard vers Colette, qui croquait, de ses jolies dents, de belles crevettes roses. Puis il s’éloigna.

 

Colette le suivit des yeux… et elle soupira :

 

– Pauvre garçon… c’est dommage !

 

Et s’adressant à son père, qui, délaissant les nombreux et appétissants hors-d’œuvre étalés devant lui, griffonnait sur son calepin des mots illisibles, elle fit :

 

– Tu dis que c’est pour ce soir ?

 

Barjac, brusquement, releva la tête.

 

– Je te raconterai cela tout à l’heure, fit-il d’un air grave.

 

Et, d’un ton mystérieux, il ajouta :

 

– Ici, les bosquets pourraient bien avoir des oreilles…

 

V

OÙ L’ON ASSISTE À DES FAITS TROUBLANTS


Depuis le matin, le musée du Louvre, à l’exception de la salle des Dieux barbares, dont les portes avaient été hermétiquement closes, avait été rouvert au public qui, naturellement, s’y était précipité, dans l’espoir, d’ailleurs vain, d’y apprendre ou d’y voir quelque chose. Le mystère, en effet, demeurait impénétrable.

 

L’inspecteur Ménardier n’était cependant pas resté inactif.

 

N’ayant découvert dans le vieux palais, à la suite d’un minutieux examen, aucune trace d’effraction, l’habile limier en était arrivé à la conclusion logique que le ou les assassins de Sabarat devaient avoir un complice dans la place. Un moment, ses soupçons s’étaient même arrêtés sur Gautrais. Or, non seulement les renseignements qu’il avait recueillis sur le brave gardien étaient excellents, mais il avait encore acquis la preuve que ce dernier, au cours de la nuit du crime, n’avait pas quitté son domicile.

 

Donc, la piste Gautrais était mauvaise, et il était inutile de s’y attarder.

 

Persuadé qu’il avait à lutter contre un adversaire d’une rare audace et d’une habileté peu commune, Ménardier en était arrivé promptement à se convaincre que la première chose à faire était de rechercher d’abord comment il avait pu entrer au Louvre et en sortir avec une facilité qui tenait du prodige ; et il avait décidé de se livrer, la nuit prochaine, en compagnie de quelques agents triés sur le volet, à l’abri de tout œil inquisiteur ou de toute oreille indiscrète, à une exploration nocturne du musée.

 

À cet effet, il avait prié M. Lavergne de lui confier les plans du palais, qu’il s’était mis à étudier avec la plus grande attention.

 

Jacques Bellegarde, plus que jamais décidé à élucider ce terrible mystère, avait agi de son côté…

 

Après être passé au Petit Parisien pour y prendre connaissance de son courrier, il s’était rendu au Louvre. Lorsqu’il y arriva, il était trois heures de l’après-midi. Son premier soin fut de se rendre à la salle des Dieux barbares ; mais il constata, aussitôt qu’il était impossible d’y pénétrer. Deux agents montaient, en effet, une garde vigilante devant la porte d’entrée, qu’obstruait une barrière de bois improvisée, mais infranchissable.

 

Sans tenter de fléchir une consigne qu’il savait formelle, le jeune reporter rebroussa chemin, sans même prêter l’oreille aux propos plus ou moins abracadabrants qu’échangeaient les visiteurs ; et il résolut de se mettre tout de suite à la recherche du gardien Gautrais, comptant bien que celui-ci donnerait une réponse favorable à la requête qu’il lui avait fait adresser par Marie-Jeanne. Et s’engageant dans la galerie des Antiques, il se dirigeait d’un pas rapide vers la statue de la Vénus de Milo, qui détachait nettement, sur le fond noir, ses formes harmonieuses lorsqu’il s’arrêta, saisi de stupeur.

 

Assise sur un pliant, un album sur ses genoux et un crayon à la main, la charmante Parisienne dont il avait fait la connaissance la veille, boulevard Sébastopol, et qui, deux heures auparavant, avait provoqué, au restaurant des Glycines, la colère de Simone Desroches, contemplait d’un air extasié la divine statue.

 

Jacques eut une minute d’hésitation ; puis, s’avançant vers elle, et tout en la saluant avec beaucoup de déférence, il lui dit :

 

– Décidément, mademoiselle, nous sommes destinés à nous rencontrer… Je ne me présente pas, puisque j’ai déjà l’honneur d’être connu de vous.

 

– En effet, monsieur, répliquait Colette avec un gracieux sourire, j’ai vu votre portrait en tête de l’un de vos livres. J’ajouterai que je lis tous vos articles et je ne vous cacherai pas qu’ils m’intéressent vivement.

 

– Vous êtes trop indulgente, mademoiselle, reprenait le reporter. Aussi, j’espère que vous voudrez bien accepter mes excuses au sujet du fâcheux incident de tout à l’heure.

 

Il s’arrêta, un peu embarrassé.

 

Colette reprenait toujours souriante, et feignant un certain étonnement :

 

– Monsieur, je ne sais pas ce que vous voulez dire.

 

Jacques sentit qu’il valait mieux ne pas insister ; mais désireux de continuer la conversation, il fit, tout en jetant un regard rapide vers l’album que Colette tenait sur ses genoux :

 

– Vous avez beaucoup de talent, mademoiselle.

 

La jeune fille éclata de rire. Et tout en présentant au journaliste une page de son album, que ne sillonnaient encore que quelques vagues traits de crayon, elle fit :

 

– Vous voyez… je n’ai pas encore commencé.

 

Un peu gêné de sa bévue et s’emparant de la première idée qui lui traversait l’esprit, Jacques reprenait :

 

– Alors, mademoiselle, vous n’avez pas peur des fantômes ?

 

Gaiement, Colette répliquait :

 

– Je n’y crois guère.

 

– Pourtant, il paraît qu’il y en a un au Louvre.

 

– Oui, je sais.

 

– Figurez-vous que j’ai résolu de lui donner la chasse.

 

– Eh bien ! bonne chasse, monsieur Bellegarde.

 

Et reprenant son crayon, la jolie Parisienne se remit à dessiner, signifiant ainsi à son interlocuteur que l’entretien, à son gré, avait suffisamment duré.

 

Jacques était trop bien élevé pour s’imposer davantage ; et après avoir salué la charmante artiste, il s’éloigna non sans regret, et même un peu rêveur.

 

Lorsqu’il eut disparu, un homme qui se dissimulait derrière une statue et semblait observer avec beaucoup d’attention les deux jeunes gens, sortit de sa cachette.

 

C’était Claude Barjac.

 

S’approchant de sa fille qui, en l’apercevant, avait légèrement rougi, il lui demanda d’un air grave :

 

– Que te disait-il ?

 

Colette allait répondre… mais… surgissant tout à coup d’une salle voisine, Gautrais, l’air effaré, s’avançait vers Barjac, et, tout en enlevant sa casquette, il fit :

 

– Monsieur, je voudrais vous dire un mot.

 

D’un geste bref, le père de Colette l’invitait à parler. Le gardien, sur lequel son interlocuteur semblait exercer un singulier ascendant, reprit aussitôt :

 

– Ce journaliste, qui parlait à l’instant à votre demoiselle…

 

– Oui, eh bien ?

 

– Il m’a fait demander l’autorisation de l’introduire cette nuit dans la salle des Dieux barbares…

 

– Et après ?

 

– En ce moment, il doit courir après moi pour chercher ma réponse.

 

– Eh bien ! ordonnait Barjac sur un ton impératif, rejoins-le vite et dis-lui que c’est entendu.

 

– Mais, monsieur ! balbutiait le gardien, littéralement ahuri.

 

– Fais ce que je te dis… imposait Barjac. Tu n’as pas besoin de comprendre.

 

Gautrais s’empressa de déguerpir.

 

Alors, Colette se levant et regardant son père avec émotion :

 

– Père… fit-elle… je ne voudrais pas qu’il arrivât malheur à M. Bellegarde.

 

– Tu t’intéresses donc à lui ? questionnait Barjac, fronçant les sourcils.

 

Visiblement troublée, la jeune fille répondit :

 

– J’ai lu ses articles… ses livres, et je lui trouve beaucoup de talent.

 

Barjac enveloppa de son regard profond sa fille, qui ajouta :

 

– Et je ne te cacherai pas qu’il m’est très sympathique.

 

Colette, timidement, baissa les yeux, tandis que sur les lèvres de Barjac errait un étrange sourire…

 

Pendant ce temps, Gautrais avait rejoint Jacques Bellegarde dans le vestiaire… Alors, se penchant vers lui, il lui glissa quelques mots à l’oreille.

 

Le jeune reporter parut très satisfait ; et, tout en lui serrant la main, il fit, également à voix basse :

 

– Alors, entendu ?

 

– Entendu, ponctua Gautrais d’un air sombre…

 

VI

OÙ GRANDIT LE MYSTÈRE


Le même soir, vers onze heures, par une nuit que de gros nuages bas immobiles rendaient particulièrement profonde, une ombre venant du Carrousel traversait la grande cour du Louvre, dont les deux ailes monumentales dressaient dans les ténèbres leur imposante silhouette.

 

Bien que la vaste esplanade parût absolument déserte, l’ombre – celle d’un homme vêtu d’un pardessus sombre, au col relevé et coiffé d’un chapeau de feutre noir enfoncé jusqu’aux oreilles – évitait avec soin les traînées de lumière que projetaient sur le sol les becs de gaz encore allumés.

 

Bientôt, après s’être arrêté un instant sur place et avoir constaté, à travers le silence nocturne, qu’il n’avait pas été suivi, il s’approcha, à pas de loup, de l’aile droite et rejoignit, sous la galerie, un personnage qui, caché derrière un pilastre depuis un certain temps déjà, semblait guetter sa venue.

 

Sans prononcer une parole, celui-ci adressa de la main un signe à l’individu en pardessus.

 

Puis, s’emparant d’un trousseau de clefs, il ouvrit avec précaution une petite porte et pénétra avec son compagnon dans le vestibule qui précédait la Galerie des Antiques.

 

Tous deux, étouffant soigneusement le bruit de leurs pas, pénétrèrent dans la galerie, qu’ils longèrent dans toute son étendue.

 

Après avoir écarté la barrière en bois qui, depuis la veille, empêchait le public de pénétrer chez les Dieux barbares, ils se faufilèrent dans cette salle où régnait une obscurité à peu près complète.

 

L’homme au trousseau de clefs, qui semblait gêné, embarrassé, regarda autour de lui d’un air inquiet.

 

Et il murmura :

 

– Monsieur Bellegarde, mon service m’appelle ailleurs. Sans ça, je serais bien resté avec vous.

 

– C’est inutile, mon cher Gautrais, répliquait le journaliste… J’en ai vu bien d’autres.

 

Et, tirant un browning de la poche de son manteau, il ajouta :

 

– Je suis sur mes gardes. Fantôme ou bandit, je ne crains personne… D’ailleurs, je ne crois pas qu’il ait le cynique toupet de revenir cette nuit au Louvre. Enfin, quoi qu’il arrive, je suis là pour le recevoir !

 

Et, tout en serrant la main au gardien, il ajouta :

 

– Croyez que je n’oublierai pas le service que vous me rendez… car j’ai la conviction que, grâce à vous, je vais faire ici de précieuses trouvailles qui me permettront peut-être de damer le pion à ce cher monsieur Ménardier.

 

Gautrais hocha la tête d’un air sceptique… et il s’en fut laissant seul le hardi reporter.

 

Un rayon de lune, s’évadant des nuages, filtra à travers l’une des hautes et larges fenêtres.

 

– Un peu de lumière… se dit Bellegarde. Est-ce un symbole ?

 

Il regarda autour de lui, distinguant confusément les silhouettes des dieux qui, figés dans leur immobilité de pierre, de marbre et de bronze, ajoutaient encore à l’atmosphère mystérieuse qui l’environnait.

 

Après avoir accordé un rapide coup d’œil à une immense vasque en porphyre qui, sur un piédestal massif, se dressait presque au milieu de la salle, Bellegarde s’approcha de la statue de Belphégor qui gisait toujours sur les dalles au pied de son socle, directement éclairée par le miroitement de la lune ; et il se mit à l’examiner avec soin.

 

– Quel malheur ! murmurait-il, mon vieux Belphégor, toi qui écris si bien, que tu ne puisses pas parler !… Car tu dois en savoir long… très long même… sur l’affaire qui nous occupe.

 

Et se rappelant tout à coup l’histoire, déjà ancienne mais rigoureusement authentique de cette statue moyenâgeuse de la cathédrale de Dol, en Bretagne, à l’intérieur de laquelle, un jour, par le plus grand des hasards, un sacristain avait découvert une cachette contenant plusieurs centaines de pièces d’or, il se prit à penser :

 

« Est-ce que par hasard tu ne renfermerais pas, dans ton enveloppe de pierre, un trésor ou simplement un secret que quelqu’un aurait intérêt à s’approprier ?

 

« Après tout, cela n’aurait rien d’extraordinaire !

 

« Cherchons donc à voir ce que cette divinité peut bien avoir dans le ventre ou dans la tête. »

 

Et, prenant dans la poche de son pardessus une petite lampe électrique à puissant foyer, il en promena lentement la lumière tout le long de la statue.

 

Tout à coup, d’abord confuse, mais se précisant peu à peu, en son grand suaire sombre et sous son capuchon en forme de masque à travers lequel brillaient deux yeux aux lueurs phosphorescentes, une ombre surgit des ténèbres.

 

C’était le Fantôme du Louvre, tel que Pierre Gautrais l’avait fidèlement décrit à ses chefs…

 

Serrant la poignée d’un casse-tête dans sa main droite gantée de noir, silencieusement, comme si ses pieds n’eussent pas touché le sol, il s’avançait vers Jacques, qui, absorbé dans son examen, ne pouvait ni le voir ni l’entendre.

 

S’approchant du journaliste presque à le frôler, le Fantôme levait le bras et s’apprêtait à faire retomber sur la nuque de Bellegarde l’arme terrible qu’il brandissait, lorsqu’un homme, qui en un bond prodigieux, venait de s’élancer de la vasque en porphyre, le saisit par le poignet, tout en criant d’une voix vibrante :

 

– Bandit ! je te tiens !

 

Jacques se redressa en un grand sursaut… Un cri de stupeur jaillit de sa poitrine… À la clarté lunaire, il venait d’apercevoir à deux pas de lui Claude Barjac, le père de Colette, aux prises avec le Fantôme du Louvre.

 

Mais, d’un mouvement de félin, celui-ci échappait à l’étreinte de Barjac et, prompt comme l’éclair, il se précipitait vers la baie qui donne sur l’escalier de la Victoire de Samothrace.

 

Jacques qui, instinctivement, avait saisi son browning, le déchargeait vers le Fantôme, qui avait déjà disparu dans la nuit.

 

– Vite, à sa poursuite ! lançait Barjac, qui avait retrouvé tout l’élan, la force et l’audace d’un homme de quarante ans.

 

Tous deux s’élancèrent sur les traces du fugitif… Bellegarde, le premier, l’aperçut qui escaladait quatre à quatre les degrés de l’escalier. Très sportif, très entraîné, le reporter s’élança et, en un effort de jarret digne du vainqueur de la course du marathon, il le rejoignit sur le palier… Mais d’un coup de casse-tête qui, heureusement, porta à faux et ne fit que l’étourdir légèrement, le Fantôme l’étendit à terre.

 

Au même instant, des lumières apparaissaient au sommet de l’escalier… C’était Ménardier et ses hommes qui, en train d’explorer la galerie d’Apollon, avaient perçu le bruit des détonations et accouraient avec des falots.

 

Désignant le Fantôme qui venait de frapper le journaliste, et se silhouettait au pied de la célèbre statue aux ailes déployées, Claude Barjac, tout en montant les marches, criait :

 

– Barrez-lui la route. Nous le tenons !

 

Mais, d’un bond prodigieux, inattendu, le Fantôme se jeta hors du rayonnement des lanternes et disparut comme par enchantement dans un vaste trou d’ombre qui se trouvait à sa gauche.

 

Bellegarde s’était déjà relevé… Promenant autour de lui le faisceau lumineux de sa lampe, il allait chercher à se rendre compte comment et par où le Fantôme avait bien pu lui échapper, lorsque l’inspecteur Ménardier, qui avait atteint le palier avec ses hommes, s’approcha de lui, l’interpellant d’un ton courroucé :

 

– Monsieur Bellegarde, vous ici !… Votre présence est suspecte et je me vois obligé de vous arrêter.

 

– Un instant… intervenait Barjac, qui avait rejoint le groupe.

 

« Je vous prie de ne pas arrêter cet homme. J’étais caché dans la salle des Dieux barbares et je puis vous affirmer que, sans moi, ce malheureux subissait le sort du gardien Sabarat !

 

À la vue de ce nouveau personnage qu’il ne connaissait pas, l’inspecteur Ménardier interrogeait, menaçant :

 

– D’abord, qui êtes-vous ?

 

D’un geste brusque, Barjac, arrachant sa barbe postiche et la perruque dont il était affublé laissa apparaître le visage d’un homme de quarante-cinq ans environ, aux traits énergiques, frappés en médaille, au menton volontaire et aux yeux étincelants d’audace.

 

Et quelque peu gouailleur, il s’écria :

 

– Mon cher Ménardier, je crois que nous avons manqué notre gibier.

 

– Chantecoq !… s’écriait l’inspecteur, sidéré, tandis que Bellegarde, non moins stupéfait, martelait :

 

– Chantecoq !… le grand Chantecoq !… le roi des détectives…

 

VII

LE ROI DES DÉTECTIVES


Cet étrange personnage qui venait de jouer un rôle si inattendu dans le drame du Louvre n’était autre qu’un ancien agent de la Sûreté générale qui, avant la guerre, avait acquis, grâce à ses nombreux et retentissants exploits, une réelle célébrité.

 

Mobilisé en 1914, comme officier de réserve, Chantecoq, après s’être vaillamment battu et avoir mérité la Légion d’honneur et la croix de guerre, avait été mis en sursis d’appel et s’était livré à une chasse aux espions qui avait achevé d’en faire un véritable héros populaire.

 

Après l’armistice, il avait donné sa démission et s’était établi détective privé.

 

Il avait pris pour secrétaire, ou plus exactement pour collaboratrice, sa fille, la charmante Colette, qui s’était vite passionnée pour une profession dont son père avait su faire mieux qu’un métier, c’est-à-dire un art.

 

Sa réputation, solidement établie et basée à la fois sur sa valeur professionnelle et son grand caractère, lui avait valu une clientèle d’élite qu’il servait avec autant de succès que d’honnêteté, d’intelligence et de zèle.

 

Comment se trouvait-il mêlé à cette histoire ?… En deux mots, voici :

 

Chantecoq avait été officieusement chargé par le gouvernement italien de rechercher un bandit qui, à la suite d’un vol important commis dans un musée de Florence, s’était caché à Paris.

 

Supposant que ce gredin pouvait être le pseudo-Fantôme du Louvre, le grand détective s’était aussitôt adressé au gardien Pierre Gautrais qui avait servi autrefois sous ses ordres, pendant la guerre, et auquel il avait sauvé la vie.

 

Gautrais auquel son ancien chef inspirait une admiration et un dévouement sans bornes, s’était d’autant plus empressé d’entrer dans ses vues qu’il se sentait vaguement soupçonné par l’inspecteur Ménardier… Selon lui, Chantecoq, mieux que personne, ne manquerait pas d’élucider promptement cette angoissante énigme.

 

Malheureusement les circonstances, ainsi qu’on vient de le constater n’avaient pas donné raison à l’excellent gardien. Et Chantecoq, lui aussi, était obligé de s’avouer qu’il se trouvait en face du problème le plus ardu et le plus troublant qu’il eût à résoudre.

 

Mais ces difficultés n’étaient nullement faites pour décourager celui que Bellegarde avait salué du nom de « roi des détectives ». Dès le lendemain matin, il s’était enfermé dans son cabinet de travail, situé au rez-de-chaussée du petit hôtel particulier où il demeurait, aux Ternes, avenue de Verzy…

 

C’était une vaste pièce meublée avec goût, ornée de jolis bibelots et au fond de laquelle se dressait une grande bibliothèque garnie de livres aux riches reliures… On eût dit beaucoup plus le studio d’un artiste que le bureau d’un policier.

 

Assis devant sa table, après avoir récapitulé les événements de la veille, il s’efforçait d’en tirer les déductions capables de lui faire entrevoir, ne fût-ce qu’une toute petite lueur, à travers les ténèbres dans lesquelles il se débattait, lorsqu’une porte s’ouvrit doucement, livrant passage à Colette qui s’arrêta pendant un instant, pour contempler son père avec une expression de souriante tendresse.

 

Chantecoq, absorbé dans ses réflexions, n’avait pas remarqué sa présence. S’avançant à pas de loup, Colette, en un geste plein d’une grâce exquise, se pencha vers son père et l’entoura de ses bras.

 

– Bonjour, chérie, fit le limier en lui rendant son baiser.

 

– Rien de nouveau depuis hier soir ? interrogeait Colette, en s’asseyant sur un siège, en face de son père.

 

– Non, rien.

 

– Ménardier a dû être furieux, lorsqu’il vous a vus tous les deux, M. Bellegarde et toi !…

 

– Et comment !… Il voulait maintenir Bellegarde en état d’arrestation !

 

– Allons donc !

 

– J’ai eu même assez de peine à le convaincre qu’en agissant ainsi, il se couvrirait de ridicule. Mais laissons Ménardier tranquille ; nous avons à nous entretenir de choses beaucoup plus intéressantes.

 

– Le Fantôme ?

 

– Oui, le Fantôme.

 

– Je crois, soulignait Colette, que nous avons affaire à un rude adversaire.

 

Chantecoq garda le silence.

 

– Et toi, papa, qu’est-ce que tu en penses ? interrogea la jeune fille.

 

– Je cherche ! répliqua le détective, dont le front assombri reflétait le doute et l’anxiété qui étaient en lui.

 

Brusquement, il se leva… et se mit à arpenter lentement son cabinet… Puis, au bout d’un instant, il s’écria :

 

– Pourquoi ce gredin s’est-il attaqué à une statue aussi encombrante et aussi difficile à emporter ?

 

« Pourquoi n’a-t-il pas choisi plutôt un tableau, un objet précieux, un émail, une miniature, un ivoire, un joyau ? Et puis, par où est-il entré ? Par où s’est-il enfui ?

 

Tout en parlant, Chantecoq s’était rapproché de sa fille qui, le coude appuyé sur la table, semblait absorbée dans ses pensées… Et tout en lui posant la main sur l’épaule, il fit :

 

– Eh bien ! petite ?

 

Colette tressaillit… Puis, s’efforçant aussitôt de se ressaisir, elle répliqua, un peu gênée :

 

– Moi aussi, je cherche !

 

Chantecoq, tout en lui caressant affectueusement la joue, reprenait :

 

– Je crois plutôt que tu penses à un beau jeune homme…

 

– Père ! protesta la jeune fille en rougissant.

 

– Rassure-toi ! scandait le détective avec une solennité comique, tu ne tarderas pas à le voir apparaître.

 

Et, prenant un pneumatique déposé sur son bureau, il le tendit à sa fille en disant :

 

– Lis ce message, que je viens de recevoir.

 

Il était ainsi rédigé :

 

31, avenue d’Antin

Tél. : Élysée 86-29

 

Cher monsieur Chantecoq,

 

Un empêchement imprévu m’oblige à vous prier de bien vouloir remettre à cet après-midi, quinze heures, le rendez-vous que nous avons pris la nuit dernière, au Louvre.

 

Avec tous mes meilleurs sentiments,

 

Jacques Bellegarde.

 

J’ai cherché à vous joindre au téléphone… Mais impossible d’obtenir la communication. Voilà pourquoi je vous envoie ce bleu. J’espère qu’il vous parviendra à temps.

 

– Décidément, ponctuait Chantecoq, le service du téléphone va de plus en plus mal. Je vais adresser une réclamation.

 

– N’en fais rien, père ! demandait Colette. C’est moi qui ai décroché le récepteur.

 

– Pourquoi ?

 

– Tu étais rentré si tard et, ce matin, tu dormais si bien, que je n’ai pas voulu qu’on te dérangeât.

 

– Voyez-vous ça ! s’exclamait le détective, avec un bon sourire. Eh bien ! j’ai profité de ce que la communication était rétablie pour lui demander d’être ici à trois heures… Es-tu contente ?

 

D’un geste brusque et sans doute volontaire, Colette fit tomber à terre une pile de dossiers rangés sur la table. Vite, elle se baissa pour ramasser les feuillets épars sur le tapis… dissimulant ainsi à son père le trouble qui s’était emparé d’elle.

 

Chantecoq, dont le sourire s’était accentué en une expression de profonde tendresse, la regardait… Colette se releva… Sa moisson de documents était terminée… Et, tout en replaçant les papiers dans leurs chemises, elle fit, d’une voix dans laquelle tremblait le discret frémissement d’une vague espérance :

 

– Papa, si nous travaillions ?…

 

VIII

LE BOSSU MYSTÉRIEUX


À la même heure, avenue d’Antin, le long du trottoir qui s’étendait juste en face du rez-de-chaussée qu’habitait Jacques Bellegarde, un individu s’efforçait, depuis un bon moment déjà, et d’ailleurs sans y parvenir, de regonfler l’un des pneus arrière d’une voiturette dont la carrosserie, en assez mauvais état, révélait à la fois un long usage et un insuffisant entretien.

 

Ce personnage était d’aspect plutôt bizarre. Vêtu d’un complet de couleur sombre et qui n’avait rien de sportif, il était affligé d’une gibbosité qui faisait de son dos un véritable hémisphère. Son visage aux traits durs et saillants, aux yeux à fleur de tête, s’encadrait de deux courts favoris parsemés de quelques fils d’argent. Les énormes pieds qui terminaient les jambes cagneuses, et les mains non moins gigantesques qui s’ajoutaient à ses bras d’une longueur démesurée achevaient d’en faire une sorte de personnage légendaire qu’on eût dit échappé d’un conte d’Hoffmann ou d’un récit d’Edgar Poe.

 

En observant ce bossu avec un peu d’attention, il eût été facile de constater que, par instants, tout en affectant de s’acharner à sa besogne, il dirigeait son regard vers l’une des fenêtres du journaliste, dont les rideaux transparents laissaient apercevoir les silhouettes d’un homme et d’une femme qui paraissaient discuter avec animation et n’étaient autres que celles de Jacques Bellegarde et de la demoiselle de compagnie de Simone Desroches.

 

La nuit précédente, en rentrant chez lui, le reporter avait trouvé un mot d’Elsa Bergen lui faisant savoir qu’elle passerait avenue d’Antin dans la matinée, pour une affaire très urgente.

 

Soupçonnant que de graves événements avaient dû se dérouler, Jacques n’avait pas cru devoir éconduire la visiteuse. Voilà pourquoi il avait prié Chantecoq de remettre à l’après-midi le rendez-vous qu’il avait pris avec lui pour la matinée.

 

Les prévisions de Bellegarde étaient exactes. Aux dires d’Elsa Bergen, le billet dans lequel Jacques signifiait à son amie que tout était désormais fini avait plongé celle-ci dans un violent désespoir.

 

Se départant de sa froideur habituelle, la Scandinave déclarait avec émotion :

 

– Tout à l’heure, quand je l’ai quittée, elle reposait encore… J’en ai profité pour accourir chez vous, après avoir recommandé à sa femme de chambre de ne pas la perdre de vue une seconde.

 

« Monsieur Jacques, il faut absolument que vous reveniez près d’elle.

 

– Mademoiselle reprenait le reporter, avec une expression de sincérité absolue, je ne demandais qu’à l’aimer… Mieux que personne vous savez à quel point elle s’est montrée, à mon égard, tyrannique… insupportable…

 

– Réfléchissez, monsieur Jacques, aux responsabilités que vous allez prendre. Le médecin de Simone m’a confié qu’elle souffrait d’une insuffisance mitrale et qu’un choc violent et prolongé risquait de l’emporter.

 

« Je ne vous en dis pas davantage. Je laisse à votre conscience le soin de décider !

 

Bellegarde se taisait. Les dernières paroles d’Elsa Bergen l’avaient péniblement impressionné. Certes, il lui était extrêmement pénible de reprendre contact avec une femme qu’il n’aimait plus et dont l’existence ne pouvait que peser lourdement sur la sienne. Mais avait-il le droit de lui infliger les affres d’une si cruelle douleur et peut-être de ne se séparer d’elle que pour la jeter dans les bras de la mort ?

 

Très pâle, mais d’une voix assurée, il fit :

 

– Puisqu’il en est ainsi, mademoiselle, je passerai tout à l’heure chez Simone.

 

– Vous la sauvez ! répliqua la Scandinave en lui tendant la main.

 

Et elle ajouta :

 

– Je cours vite lui annoncer cette heureuse nouvelle.

 

Bellegarde l’accompagna jusqu’à la porte… Puis il revint dans son cabinet de travail. Une grande préoccupation se lisait sur son visage…

 

Simone… n’était-ce pas sa vie intime gâchée, son avenir compromis, son talent en péril, son âme à la dérive ?

 

N’était-elle pas l’adversaire de son repos moral, une entrave permanente à son travail et à l’ascension de son talent dont elle risquait de causer la ruine ?…

 

Et voilà qu’ajoutant encore à ses transes, prélude à l’enlisement fatal qu’il prévoyait, surgissait à travers les brumes de mauvais augure qui commençaient à obscurcir sa route, la gracieuse et rayonnante image de cette jeune fille que, par trois fois, le hasard avait mise sur sa route.

 

Quel contraste avec Simone ! Quelle âme simple et claire on devinait sous ce sourire si gracieusement, si gaiement épanoui, à travers ce regard limpide comme le miroir d’un lac aux eaux transparentes et sur lequel se reflètent à la fois l’azur d’un ciel sans nuages et l’or d’un splendide soleil !

 

Que l’amour d’un être pareil devait être chose sublime et divine !… Quelle compagne elle serait un jour pour celui qui saurait se faire aimer d’elle !

 

Mais on frappait à sa porte.

 

– Entrez ! fit-il en cherchant à se ressaisir.

 

C’était Marie-Jeanne.

 

Sa bonne grosse figure avait perdu son habituelle expression de franche gaieté ; et ses yeux bouffis et rouges attestaient qu’il n’y avait pas longtemps qu’elle avait cessé de pleurer.

 

– Monsieur Jacques, déclara-t-elle, excusez-moi si je suis en retard, mais ça ne va pas à la maison.

 

– Qu’y a-t-il donc ? lança Bellegarde d’un ton un peu distrait.

 

– Mon mari a été appelé ce matin, dès la première heure, chez M. le conservateur du Louvre… Il a dû lui avouer que c’était lui qui vous avait introduit, ainsi que M. Chantecoq, dans la salle des Dieux barbares.

 

– Et alors ? interrogeait le jeune reporter.

 

– Il est révoqué ! s’écria la brave femme en étouffant un sanglot.

 

– Ma bonne Marie-Jeanne, affirmait Jacques… je suis désolé… Mais ne vous tourmentez pas ainsi… Je vais immédiatement recommander Gautrais à la direction de mon journal et je suis sûr qu’on lui trouvera, au Petit Parisien, une situation au moins équivalente à celle que je lui ai fait perdre.

 

– Monsieur Jacques… je savais bien que nous pouvions compter sur vous… répliquait la femme de ménage en dirigeant vers le journaliste un regard tout plein de reconnaissance.

 

– Dites à votre mari de venir me voir, ce soir, vers dix-huit heures, au Petit Parisien.

 

– Je lui ferai la commission, monsieur Jacques… Et encore, merci.

 

Bellegarde quitta son bureau. Il prit, dans l’antichambre, son chapeau et son pardessus, accrochés à un portemanteau… Puis il gagna le dehors…

 

Le bossu mystérieux avait enfin fini de gonfler son pneu… Maintenant, il examinait son moteur qui, d’ailleurs, ronflait avec une régularité parfaite.

 

À la vue du journaliste, il referma vivement son capot et s’installa sur son siège avec une souplesse de mouvements que l’on n’eût pas soupçonnée chez un être aussi difforme.

 

Jacques, qui s’était arrêté sur le trottoir, héla un taxi qui passait à vide et y sauta lestement, tout en lançant au chauffeur l’adresse de Simone.

 

Alors, le bossu mit en marche sa voiturette et s’élança sur les traces du taxi…

 

Marie-Jeanne qui, pour donner de l’air, avait ouvert la fenêtre, aperçut son dos voûté et penché au-dessus du volant.

 

– Un boscot… fit-elle. Quel malheur que je ne puisse pas caresser sa bosse ! On prétend que ça porte bonheur.

 

Et, tout en secouant la tête, elle ajouta :

 

– En attendant, j’ai grand-peur que tout cela ne finisse très mal pour tout le monde !

 

IX

L’AGONIE D’UN CŒUR


Dans un boudoir de style très moderne, aux meubles bas, massifs, aux tentures sombres et aux murs rectilignes que n’égayait aucun tableau, Simone Desroches, l’air alangui, était étendue sur un divan noir… Debout près d’elle, Maurice de Thouars, dont l’élégance raffinée accusait encore le type de bellâtre qu’il représentait avec une si constante infatuation, la contemplait avec une expression dans laquelle il entrait beaucoup plus de désir que de pitié.

 

D’une voix à laquelle il s’efforçait de donner une intonation à la fois persuasive et caressante, il lui disait :

 

– Permettez-moi, ma chère amie de vous affirmer, avec tout l’immense attachement que je vous porte, que vous avez eu tort d’envoyer Mlle Bergen chez Jacques Bellegarde…

 

« Ce journaliste était le dernier que vous eussiez dû choisir. Son âme est à l’antipode de la vôtre… Il n’a ni les élans, ni les inspirations d’un artiste…

 

« Ce qu’il vous eût fallu, à vous, c’était l’amant… Oui, l’amant intégral, celui qui ne vit que par l’amour… et pour l’amour…

 

Maurice de Thouars se pencha vers Simone… Mais, d’un geste las, la jeune femme l’écarta.

 

– Laissez-moi, fit-elle d’une voix brisée.

 

Et elle ajouta, le regard perdu et comme fixé sur un rêve entrevu s’envolant lentement :

 

– Je sens bien que vous avez raison. Mais comment vous écouterais-je, quand je ne m’entends plus moi-même ?

 

Tout à coup, son visage douloureux s’éclaira d’un furtif rayon d’espoir… Un cri léger lui échappa ; et sans trop d’effort apparent, elle se redressa sur son divan.

 

Mlle Bergen venait d’entrer dans la pièce… Elle avait encore son manteau et son chapeau… Vite, elle s’en fut vers Simone qui l’interrogeait d’un œil anxieux.

 

– Il va venir ! déclarait la Scandinave en saisissant les mains que son amie lui tendait.

 

– Il va venir ! répétait Simone, qui parut renaître subitement à l’existence.

 

Le visage de Maurice de Thouars se rembrunit.

 

– Quand cela ! interrogeait la poétesse.

 

– Dans un instant.

 

Un taxi stoppait devant l’hôtel… suivi à distance par la voiturette du mystérieux bossu.

 

Simone fit d’un ton presque impérieux :

 

– Laissez-moi.

 

M. de Thouars s’inclina avec déférence… Mlle Bergen lui fit signe de la suivre, et tous deux disparurent par une porte qui donnait dans un salon de même style que le boudoir.

 

Deux minutes après, un valet de chambre introduisait Jacques Bellegarde dans le boudoir de Simone. Celle-ci, brisée d’émotion, avait dû s’étendre de nouveau sur le divan noir. À la vue de son ami, les larmes qu’elle cherchait à contenir affluèrent à ses yeux… Et se levant, elle tendit ses mains tremblantes vers celui qui s’avançait vers elle, la figure grave et le regard attristé.

 

Un cri jaillit de ses lèvres :

 

– Toi enfin ! Toi !…

 

– Simone ! murmura Jacques, ému par ce grand déchirement.

 

Elle se laissa tomber dans ses bras en sanglotant :

 

– Je ne puis croire que tout soit fini !

 

Et comme il la sentait fléchir, Jacques, avec beaucoup de douceur, la fit asseoir sur le divan.

 

Il y eut un silence… un de ces silences pesants, presque tragiques qui semblent envelopper de mort les êtres et les choses.

 

– Jacques, reprenait Simone, je te demande pardon… J’ai eu tort !… mais il ne faut pas trop m’en vouloir… Je t’aime tellement… je t’aime trop !

 

Et elle soupira :

 

– J’aurais tant voulu être ta femme !

 

– Puisque c’est impossible ! déclarait Bellegarde avec un accent de compassion sous lequel on devinait une volonté inébranlable.

 

– Tu me l’as déjà dit !

 

Et… tout en désignant des lettres éparpillées sur un petit meuble placé à portée d’elle, la jeune femme ajouta :

 

– Tu me l’as même écrit… Mais, assieds-toi près de moi ! Que j’aie encore au moins, ne fût-ce que quelques minutes, l’illusion que tu es toujours un peu à moi.

 

Jacques obéit. Simone reprit aussitôt :

 

– Tes chères lettres, que chaque jour je trouvais à mon réveil, veux-tu que nous les relisions ensemble ?… Tu ne me réponds pas… Je t’ennuie !… C’est terrible ! Oh ! pourquoi ai-je voulu t’avoir tout à fait ?… Je le sens bien, c’est mon idée de mariage qui a tout gâté… J’ai rompu le charme !… Tu es comme moi autrefois… jaloux de ta liberté.

 

Sa main s’en fut vers les lettres… Elle en prit une.

 

Bellegarde eut un geste qui signifiait : À quoi bon ? Mais déjà, Simone, d’une voix désespérée, lisait :

 

Il faut renoncer à ce projet. Tu es riche et je suis sans fortune… Je ne puis pourtant pas commettre un crime…

 

– N’ai-je pas raison ? observait Jacques.

 

Simone reposa sa lettre sur le meuble ; puis elle laissa retomber la tête contre l’épaule de son ami… Elle ne parlait plus… Elle pleurait… Bellegarde sentait son cœur battre précipitamment contre le sien… Elle cherchait sa main timidement, comme si elle craignait qu’elle se refusât à son étreinte… Elle la saisit… l’enserra lentement… lentement…

 

Envahi d’une pitié qui réveillait en lui ce qu’il avait cru être de l’amour mais n’avait été qu’une fantaisie, Jacques allait, d’un impulsif et brûlant baiser, sceller de nouveau la chaîne qu’il croyait avoir à tout jamais rompue, lorsque la pensée de Colette surgit tout à coup dans son esprit.

 

L’espace d’un éclair il se figura qu’elle était là, tout près de lui, qu’elle se penchait à son oreille et qu’elle lui murmurait : « Prenez garde ! »

 

Instantanément, Bellegarde eut l’impression qu’une main le retenait au bord du précipice… Sa volonté, tout d’un coup, s’en trouva raffermie. Et, avec l’inconsciente cruauté d’un homme qui a hâte d’en finir, il s’écria :

 

– Non, je ne veux pas !… Je ne peux pas !

 

Simone s’effondra et se cacha la tête dans les coussins. Jacques la regarda, et se souvenant de ce que Mlle Bergen lui avait dit quelques instants auparavant, il songea :

 

« Si c’était vrai ? »

 

Et son angoisse se traduisit par cette pensée :

 

« Si j’allais la tuer ! »

 

Secoué d’une émotion contre laquelle il était à présent incapable de se défendre, il allait s’approcher d’elle et, sinon lui céder entièrement, mais tout au moins lui rendre assez d’espoir pour qu’elle se reprît à accepter la vie, lorsque, brusquement, Simone se releva.

 

Bellegarde eut un sursaut d’étonnement… Elle était entièrement transformée. Certes, son visage portait encore la trace mieux que de ses larmes, c’est-à-dire de tout l’affreux désarroi qui l’avait bouleversée… mais il révélait surtout une résignation que seule peut inspirer l’acceptation subite d’un total sacrifice.

 

Le reporter, troublé par ce si brusque revirement, se demandait :

 

« Que s’est-il passé en elle et que va-t-elle me dire ? »

 

Debout, très calme, d’une voix dans laquelle il n’y avait plus trace de sanglots, toute pleine à la fois de mélancolie et de courage, humaine et touchante expression d’un deuil librement consenti et vaillamment supporté, Simone scanda :

 

– La lumière vient de se faire en moi… C’est toi qui as raison !… Je t’ai adoré et je t’adore encore… Toi, tu croyais m’aimer lorsque je ne t’avais inspiré qu’un caprice… Prolonger un tel malentendu serait vouloir notre commun malheur… J’abîmerais ta vie et tu désolerais la mienne. Mieux vaut donc nous séparer…

 

– Simone !

 

– Tu peux partir sans crainte. Je n’ai contre toi aucune amertume et je ne veux garder, au cours des jours que je vais vivre, que le souvenir d’un rêve qui était trop beau pour ne point s’évanouir.

 

« Les jours que je vais vivre !… » Ces mots sur lesquels Simone avait particulièrement insisté parurent libérer Bellegarde d’une grande anxiété.

 

– Simone, fit-il, très ému, c’est à mon tour de te demander pardon.

 

– Je te le répète, affirmait la jeune femme, je ne t’en veux pas ! Je souhaite, au contraire, que tu réussisses brillamment dans la carrière que tu as choisie… et au cours de laquelle, je m’en rends compte à présent, j’ai été déjà pour toi une entrave… Adieu, Jacques, va et sois heureux !

 

– Adieu… Simone…, reprit Bellegarde.

 

Et s’emparant de la main de son amie, pour la dernière fois il y appuya ses lèvres. Simone détourna la tête pour ne pas le voir partir. Quand il eut disparu, sans une larme, sans un soupir, sans une plainte, elle s’en fut, d’un geste las, ramasser les lettres éparses sur le petit meuble ; elle en fit un paquet qu’elle noua avec une faveur bleue qui traînait à côté d’elle… et elle l’enferma dans son secrétaire… Alors… brusquement, elle porta la main à sa poitrine et voulu faire quelques pas… Mais, chancelant et tournant sur elle-même, elle tomba inanimée sur le parquet.

 

Au même moment, une tenture se soulevait. C’étaient Mlle Bergen et Maurice de Thouars qui se précipitaient à son secours. Tandis que M. de Thouars la transportait sur le divan, Mlle Bergen appelait les domestiques.

 

Juliette, la femme de chambre, accourut la première.

 

– Vite, un flacon de sels, réclamait la demoiselle de compagnie, qui avait rejoint Simone et soutenait dans ses bras sa tête pâle et alanguie.

 

Avec colère, Maurice de Thouars s’écriait :

 

– Ce journaliste, c’est lui qui l’a assassinée !

 

Tandis que le bellâtre proférait ce cri de haine contre Jacques, celui-ci filait à bonne allure dans son taxi, toujours suivi par le bossu mystérieux, qui semblait décidé à ne pas lâcher sa proie.

 

X

OÙ CHANTECOQ ENTRE EN CAMPAGNE


Chantecoq après un rapide déjeuner, avait regagné son cabinet de travail, où il s’était enfermé… Il s’était procuré une Histoire du Louvre à travers les âges, qu’il s’était mis à étudier avec une extrême attention.

 

Le texte et les nombreuses gravures qui l’illustraient avaient été, de sa part, l’objet d’un examen approfondi. Sans doute espérait-il découvrir dans cet ouvrage très complet un indice qui lui permettrait de repérer l’endroit par où le Fantôme s’était introduit dans le musée ; mais au bout de deux heures de recherches, il n’avait encore rien trouvé, et Chantecoq allait refermer son livre, lorsque son domestique apparut, portant une carte sur un plateau. C’était celle de Jacques Bellegarde.

 

Le détective donna l’ordre d’introduire aussitôt le reporter. Dès que celui-ci parut, Chantecoq s’en fut vers lui avec empressement… Et par une cordiale poignée de main, il l’invita à prendre place sur un siège placé devant son bureau.

 

– Tout d’abord, attaquait Bellegarde, permettez-moi de vous remercier encore.

 

– Pourquoi donc ?

 

– Sans vous, la nuit dernière, je subissais le sort du gardien Sabarat.

 

– Si je vous disais que c’est un peu et même beaucoup ma faute ? répliquait Chantecoq avec un fin sourire.

 

– Allons donc ! s’écriait Bellegarde.

 

– Je savais, déclarait le détective, que vous deviez passer la nuit dernière dans la salle des Dieux barbares.

 

– Vous savez donc tout ?

 

– C’est mon métier… J’ajoute que je n’avais qu’un mot à dire pour vous en empêcher… Si je ne l’ai pas fait, c’est parce que, d’abord, je n’étais pas fâché qu’un témoin de qualité assistât à la scène que je prévoyais, puis, qu’il y eût là un homme de votre courage pour me prêter au besoin main-forte.

 

« Vous voyez bien, cher monsieur, que vous ne me devez aucune reconnaissance. Malheureusement, les choses ont moins bien tourné que je ne l’espérais. Enfin, l’essentiel est que nous soyons encore là tous les deux, plus décidés que jamais, n’est-ce pas, à tirer au clair cette singulière affaire.

 

– Plus que jamais, en effet, monsieur Chantecoq, affirmait le journaliste avec force.

 

– À la bonne heure ! scandait le détective. Je vois que nous sommes faits pour nous entendre.

 

Et, tout de suite, il ajouta :

 

– M’avez-vous apporté les documents dont vous m’avez parlé hier soir ?

 

– Les voici ! répliquait aussitôt Bellegarde, en lui remettant les deux lettres signées Belphégor.

 

Chantecoq s’en empara et les lut attentivement.

 

– Ce Belphégor a vraiment de l’audace… déclara-t-il d’un ton grave.

 

– C’est tout à fait mon avis.

 

– Puis-je garder ces lettres ?

 

– Je vous en prie.

 

Et Chantecoq tout en les envoyant rejoindre, dans l’un des tiroirs de son bureau, le pneumatique que le reporter lui avait adressé le matin même, répliqua, d’un air quelque peu énigmatique :

 

– Je vais les examiner, dès ce soir, avec la plus grande attention et peut-être me fourniront-elles un indice capable de me lancer sur une bonne piste.

 

Mais un cri de surprise échappait à Jacques. Ce n’était nullement la déclaration de Chantecoq qui le lui arrachait, mais l’apparition soudaine, dans le studio, de la délicieuse Parisienne dont l’image le hantait si puissamment depuis que, par trois fois et dans des circonstances si singulières, il l’avait rencontrée sur sa route.

 

Colette, qui portait une toilette de ville d’une élégante simplicité, complétée d’un charmant chapeau cloche qui lui seyait à ravir, s’avançait vers son père ; et, tout en feignant de ne pas remarquer la présence du journaliste, elle annonçait joyeusement :

 

– Papa, je suis prête !

 

– Monsieur Bellegarde ! présentait le détective en souriant… Ma fille et ma secrétaire !

 

– Mademoiselle, balbutiait Jacques troublé, en regardant tour à tour Colette et Chantecoq.

 

Celui-ci, tout en accentuant son sourire, reprenait :

 

– Comment ! vous n’aviez pas deviné ?…

 

– C’est-à-dire que… hésitait le jeune homme.

 

Mais Colette, désireuse de lui éviter l’évocation d’un incident dont il ne pouvait avoir conservé qu’un souvenir désagréable, lui tendait franchement la main tout en disant :

 

– N’est-ce pas, monsieur Bellegarde, que mon père possède au suprême degré l’art de se camoufler.

 

– C’est tout simplement admirable, déclarait Bellegarde, enchanté de cette diversion.

 

– Il peut, continuait Colette, s’incarner dans vingt personnages différents et je mets au défi l’œil le plus exercé de le reconnaître. Ainsi, moi-même, il m’est arrivé de passer près de lui, dans la rue, sans le reconnaître…

 

– Et pourtant, s’écriait le détective, je n’ai jamais été comédien.

 

– Je ne voudrais pas être indiscret, reprenait le journaliste. Je vois que vous vous prépariez à sortir.

 

– En effet ! répliquait Chantecoq. J’ai l’intention de me rendre au Louvre avec ma fille. Voulez-vous nous y accompagner ?

 

– Très volontiers.

 

– Seulement, observait Colette, il faudra nous dépêcher, si nous voulons arriver avant la fermeture.

 

– J’ai là justement une voiture, déclarait Jacques.

 

– Eh bien ! filons ! conclut le détective.

 

Un instant après ils montaient dans le taxi du reporter, qui stationnait avenue des Ternes.

 

Non loin de là, le bossu, dans sa voiturette, était toujours aux aguets.

 

Sans doute attachait-il une grande importance aux allées et venues de celui qu’il filait avec une si opiniâtre insistance, car, tout en feignant de s’absorber dans la lecture de son journal, il n’avait cessé de lancer de rapides coups d’œil vers la grille ouverte qui sert d’entrée à l’allée de Verzy. Lorsqu’il aperçut Chantecoq, Bellegarde et Colette, un sourire de satisfaction erra sur ses lèvres minces et décolorées.

 

À haute voix, le reporter lançait au chauffeur :

 

– Au musée du Louvre !

 

Tous trois prirent place dans le taxi qui démarra… Le bossu, jetant son journal sur le trottoir, saisit son volant et, tout en mettant son véhicule en marche, il grommela :

 

– Alors, c’est la triple alliance !…

 

Et, tout en ricanant, il scanda :

 

– Soit ! mais rira bien qui rira le dernier !

 

Vingt minutes après, le taxi s’arrêtait dans la grande cour du Louvre… Ses trois occupants en descendirent… et, tandis que Bellegarde réglait le chauffeur, le bossu rangeait sa voiturette à une cinquantaine de mètres de là, le long du trottoir.

 

Le journaliste, ayant rejoint le détective et sa fille, tous trois pénétrèrent dans le palais et se dirigèrent tout droit vers l’escalier de la Victoire de Samothrace qui, chance inespérée, était absolument désert.

 

Arrivés sur le palier, ils s’arrêtèrent. Chantecoq qui, doué d’une excellente mémoire, avait exactement repéré l’endroit où le Fantôme s’était littéralement fondu dans les ténèbres, demanda à Bellegarde :

 

– C’est bien là, n’est-ce pas, qu’il a disparu ?

 

– C’est bien là !

 

Le détective promena autour de lui un long regard qui finit par se fixer sur un gros pilier placé à gauche et en retrait de la rampe. Et, tout en le désignant du doigt, il reprit :

 

– Je suis persuadé qu’il doit exister là une issue secrète. Je ne puis, en effet, m’expliquer autrement l’évasion de notre bandit.

 

Et, prenant dans la poche de son veston une loupe puissante, il se mit à examiner consciencieusement le pilier, depuis la base jusqu’à hauteur d’homme.

 

Bientôt l’air un peu désappointé, il déclarait :

 

– Je n’aperçois aucune solution de continuité… pas la moindre fissure. Partout la patine de la pierre est uniforme, et pourtant…

 

Remplaçant sa loupe par un petit marteau en acier, il en frappa plusieurs coups espacés le long de la colonne… Mais son ouïe, qui était d’une finesse exercée, ne perçut aucun son creux :

 

– Rien, grommela-t-il… C’est bizarre !

 

Et, tout en faisant disparaître ses deux instruments d’investigation, il ajouta :

 

– Cherchons ailleurs… Les dalles ?… Aucun passage ne peut avoir été pratiqué parmi elles, puisqu’il ne pourrait qu’aboutir à la voûte de l’escalier et donc à aucun souterrain indispensable pour s’enfuir. À moins que…

 

Chantecoq réfléchit un instant, puis il reprit :

 

– Oui, à moins qu’il n’y ait là-dessous une simple cachette dont le Fantôme aurait surpris le secret et dans laquelle il se serait réfugié quand nous le serrions de près… et d’où il sera sorti lorsqu’il n’y aura plus eu personne.

 

De nouveau, le détective regarda autour de lui.

 

– C’est sur la gauche qu’il a bondi… Voyons un peu de ce côté !

 

Il se dirigea vers une muraille recouverte d’une épaisse et sombre tenture qu’il souleva… Elle recouvrait une porte en chêne massif défendue par une épaisse serrure.

 

– Cette porte, observa-t-il, est condamnée depuis longtemps. Voyons cependant où elle donne.

 

Et, tirant de sa poche un plan du musée, il allait le consulter, lorsque retentit le cri quotidien et réglementaire :

 

– On ferme !

 

Un flot de visiteurs, poussé par un gardien, apparut au sommet de l’escalier.

 

– Fini pour aujourd’hui, conclut Chantecoq Allons-nous-en !

 

– Eh bien ! monsieur Chantecoq, qu’en dites-vous ? interrogeait Bellegarde en descendant les marches.

 

– Je pense, répliquait le père de Colette, que ce serait perdre son temps que de chercher à savoir par où le Fantôme est entré au Louvre et en est sorti, et que mieux vaut chercher plutôt à savoir ce qu’il est venu y faire.

 

– Pour cela, reprenait Colette, il faudrait que nous puissions pénétrer dans la salle des Dieux barbares.

 

– J’y songe ! ponctuait le détective.

 

– Malheureusement, faisait observer Bellegarde, l’accès en est toujours interdit au public, et je ne crois pas que la police, sous les traits de notre cher ami Ménardier, soit disposée à faire une exception en notre faveur.

 

Tout en cheminant, nos trois interlocuteurs avaient gagné la grande cour et étaient arrivés à la hauteur de la voiturette du bossu qui stationnait toujours le long du trottoir, mais vide, cette fois, de son conducteur. Ils allaient continuer leur route, lorsqu’une voix puissante retentit tout près d’eux :

 

– Monsieur Chantecoq ! Monsieur Chantecoq !

 

Ils se retournèrent… Pierre Gautrais, sa casquette à la main et l’air navré, se tenait devant eux.

 

– Eh bien ! mon brave, qu’y a-t-il donc ? interrogeait le grand limier.

 

– Ça y est ! Je suis révoqué ! expliquait le gardien d’un ton désespéré.

 

Tout en le fixant bien dans les yeux, Chantecoq reprenait :

 

– Tu sais ce que je t’ai promis…

 

– Alors, s’écria Gautrais, vous me prenez à votre service ?

 

– Ainsi que ta femme !

 

– Nous avons justement besoin d’une bonne cuisinière, soulignait gaiement Colette ; et je sais que Marie-Jeanne est un vrai cordon-bleu.

 

– Ça, appuyait Gautrais, j’en réponds, et je vous prie de croire que vous allez être soignés.

 

– Alors, s’exclamait Jacques avec bonne humeur, vous m’enlevez ma femme de ménage ?

 

– Je vous demande pardon… j’ignorais… s’excusait la jeune fille.

 

– Je vous en prie, ne vous gênez pas… s’empressait de déclarer le reporter… Certes, je tenais beaucoup à Marie-Jeanne, mais je m’en voudrais de vous priver, ainsi que monsieur votre père, des services de cette excellente femme… J’en serai quitte pour me procurer une autre femme de ménage.

 

– Marie-Jeanne vous trouvera ça… affirmait Gautrais, ravi de la tournure que prenaient pour lui les événements.

 

Et il ajouta rondement :

 

– Au revoir tout le monde et encore merci !

 

L’excellent homme s’éloigna, tout exubérant de joie.

 

Alors, Colette, s’avançant vers Jacques qui s’apprêtait à prendre congé d’elle et de son père, lui dit :

 

– Moi aussi, il faut que je vous remercie.

 

– De quoi donc, mademoiselle ?

 

– Mais du sacrifice que vous avez bien voulu consentir en notre faveur.

 

– N’est-ce pas tout naturel ?

 

Et, s’adressant au détective qui regardait les deux jeunes gens avec un bon sourire, le reporter ajouta :

 

– Quand aurai-je le grand plaisir de vous revoir ?

 

Avec bonhomie, Chantecoq répliquait :

 

– Mais quand vous voudrez, et le plus tôt sera le mieux. Au fait, j’y songe. Faites-nous donc l’amitié de venir dîner demain soir avec nous, sans cérémonie, en famille. Vous pourrez ainsi goûter à la cuisine de votre femme de ménage.

 

Instinctivement, les yeux de Jacques se dirigèrent vers Colette. Tout, en elle, semblait si bien exprimer qu’elle espérait une réponse favorable, que, sans hésiter, il répondit :

 

– J’accepte avec plaisir.

 

Après de cordiales poignées de main, tous trois se séparèrent. Colette, en voyant partir Jacques, dit à son père, avec cette exquise spontanéité qui la caractérisait :

 

– N’est-ce pas, qu’il est charmant ?

 

– Comme le prince du même nom, dit Chantecoq en tapotant la joue de Colette qui se colora d’un joli rose.

 

Et, prenant le bras de son père, elle s’en fut avec lui dans la direction du Carrousel.

 

Quand ils eurent fait quelques pas, la tête du mystérieux bossu émergea lentement de la voiturette, au fond de laquelle il se cachait. Et tout en suivant de son regard de batracien le détective et sa fille qui s’éloignaient en devisant gaiement, il murmura avec un hideux sourire :

 

– Je crois que Belphégor sera content de moi !…

 

XI

OÙ BELPHÉGOR DÉCLARE DIRECTEMENT LA GUERRE À CHANTECOQ


Le même soir, pendant le dîner, Chantecoq avait observé un silence presque complet, que sa fille s’était bien gardée de troubler.

 

Après avoir avalé rapidement une tasse de café sans sucre, il s’était retiré dans son studio avec sa fille… L’Histoire du vieux Louvre était restée sur sa table de travail… Il la considéra d’un air dédaigneux et s’en fut classer dans un des rayons de la bibliothèque le livre, désormais pour lui inutile. Et tandis que Colette, assise à sa place habituelle, parcourait les journaux du soir, il s’installait devant son bureau en murmurant :

 

– Et maintenant, à l’ouvrage !

 

Chantecoq prit dans le tiroir du meuble les deux messages signés « Belphégor » et les lisait et relisait avec une extrême attention.

 

Puis, s’emparant de sa loupe, il se mit à scruter, à analyser tous les détails de cette écriture, lettre par lettre, avec le même soin qu’un graphologue professionnel.

 

Bientôt le visage du grand limier trahit une assez vive surprise. Ouvrant de nouveau le tiroir, il y plongea la main et en retira le petit bleu dans lequel Jacques Bellegarde s’excusait de ne pouvoir se rendre chez lui à l’heure dite. Il le déposa à côté des deux messages de « Belphégor » et se livra sur lui, toujours à l’aide de sa loupe, à un examen aussi minutieux que le précédent.

 

Quand il eut terminé, il semblait troublé… inquiet… indécis…

 

– C’est étrange, fit-il, très étrange.

 

Colette releva la tête.

 

– Qu’y a-t-il ? demanda-t-elle.

 

– Viens voir.

 

La jeune fille se leva ; et, tout en lui désignant les trois documents étalés devant lui, Chantecoq reprit :

 

– Tu vois ces trois messages ? L’un m’a été adressé par Jacques Bellegarde.

 

– Je le connais, soulignait Colette.

 

– Les deux autres ont été envoyés par Belphégor.

 

– Par Belphégor ?

 

– Parfaitement… celui-ci à Jacques Bellegarde… celui-là à Mme Simone Desroches… Je te demande de les lire tous les trois lentement, posément. Tu me diras ensuite ce que tu en penses.

 

Colette obéit.

 

– Eh bien ? interrogea le détective quand elle eut fini de lire.

 

– Je constate que l’écriture de M. Bellegarde est très nette, très franche, très typée, et que celle de Belphégor est incohérente, tarabiscotée et visiblement contrefaite.

 

– D’accord… mais n’as-tu pas fait d’autres remarques ?

 

– Mon Dieu ! non.

 

– Veux-tu te donner la peine de fixer particulièrement le B de Bellegarde et le B de Belphégor ?

 

– Volontiers.

 

Colette regarda pendant un instant les deux lettres que lui indiquait son père.

 

Celui-ci reprenait :

 

– Ne trouves-tu pas que ces deux B semblent avoir été écrits par la même main ?

 

– En effet, reconnut la jeune fille.

 

– Ce n’est pas tout, poursuivait le détective… regarde bien à présent les boucles des C.

 

– Elles sont les mêmes.

 

– Et celles des l ?

 

– Pareilles !

 

Et, subitement angoissée, Colette s’écriait :

 

– Père, soupçonnerais-tu M. Bellegarde ?

 

Le détective garda le silence.

 

– C’est impossible, protestait la jeune fille avec force… Ne m’as-tu pas dit toi-même que le Fantôme avait voulu frapper M. Bellegarde ?

 

– Parfaitement.

 

– Et alors ?

 

– Je n’affirme rien ! Je constate simplement que son écriture et celle de Belphégor ont de frappantes analogies.

 

Avec émotion, Colette reprenait :

 

– Qui te dit que Belphégor, quand il lui était si facile d’employer pour sa correspondance une machine à écrire, n’a pas cherché à imiter l’écriture de M. Jacques ?

 

– Dans quel dessein ?

 

– Mais pour faire dévier sur lui les recherches de la police.

 

– C’est précisément ce que je voulais te faire déclarer ! s’écriait le grand détective.

 

– Alors, tu es de mon avis ?

 

– Entièrement.

 

– Oh ! que je suis contente !

 

– Et moi donc ! appuyait Chantecoq… Car cette découverte circonscrit singulièrement le champ de mes investigations…

 

Et une flamme dans le regard, il martela :

 

– Cela nous prouve péremptoirement que Belphégor connaît Bellegarde… C’est donc dans l’entourage de celui-ci que je dois commencer immédiatement mes recherches.

 

Très satisfait de la découverte qu’il venait de faire et qui allait peut-être lui servir de fil d’Ariane dans le labyrinthe où il s’engageait, le limier poursuivit :

 

– Il est évident que, de par sa profession, et au cours des enquêtes auxquelles il s’est livré, ce journaliste a été appelé à fréquenter les milieux les plus divers et par conséquent à coudoyer des individus d’une moralité douteuse.

 

« Il y a aussi ses relations privées… J’ai entendu dire que son amie, Mlle Simone Desroches, recevait chez elle une société extrêmement mélangée.

 

Sans s’apercevoir qu’au nom de Simone Desroches sa fille n’avait pu réprimer un geste de dépit, Chantecoq, tout à son sujet, continuait :

 

– C’est donc de ce côté…

 

Mais le grand limier n’acheva pas. La vitre de l’une des fenêtres de son studio venait de voler en éclats et un galet rond, autour duquel une lettre était solidement fixée, s’en vint rouler aux pieds de Colette.

 

D’un bond, Chantecoq s’élança vers la fenêtre, qu’il ouvrait précipitamment. Le petit jardin au milieu duquel s’élevait la villa était désert ; mais il lui sembla qu’une ombre filait rapidement dans l’allée de Verzy, et se confondait promptement avec les ténèbres.

 

S’élancer sur les traces de cet inconnu ? Tel fut le premier mouvement du détective. Mais il réfléchit que ce serait une perte de temps inutile… Non seulement l’agresseur avait sur lui une grande avance, mais il devait encore avoir pris ses précautions pour échapper à une probable poursuite.

 

Chantecoq referma donc la fenêtre et s’en revint vers Colette, qui avait ramassé le galet et le tendait à son père.

 

Celui-ci s’en empara et dénoua la ficelle très solide et très serrée qui liait la lettre au projectile improvisé. Elle portait son adresse. Il décacheta l’enveloppe et lut ce qui suit :

 

Monsieur Chantecoq,

 

Un bon conseil. Cessez de vous occuper de moi, ou il vous arrivera malheur, ainsi qu’à votre fille.

 

Belphégor.

 

Chantecoq s’écriait :

 

– Ça… c’est le comble de l’audace ! Et les yeux étincelants, il scanda :

 

– Eh bien ! nous allons voir !

 

Mais son regard s’arrêta sur son enfant… Aussitôt une expression de subite angoisse se répandit sur son masque si énergique et si volontaire…

 

– Qu’as-tu, père ? interrogeait Colette, qui avait gardé tout son sang-froid et paraissait toute surprise du trouble que manifestait son père.

 

Chantecoq ne lui répondit pas.

 

– Tu sembles préoccupé, reprenait la jeune fille… Je suppose cependant que les menaces de ce Belphégor te laissent indifférent !

 

– S’il ne s’agissait que de moi, reprenait le détective, je ne ferais qu’en rire… Mais il y a toi…

 

– J’en ris, moi aussi.

 

– Je connais ta bravoure et je sais qu’elle est à l’abri de toute défaillance.

 

– Ne suis-je pas ta fille ?

 

Avec un accent de paternelle tendresse, Chantecoq s’écriait, en attirant Colette contre lui :

 

– Tu sais bien que tu es tout pour moi… S’il t’arrivait malheur, ma chérie, ce serait la fin de mon existence !

 

Colette protestait :

 

– Je m’étonne que tu prennes au tragique ces quelques lignes qui ne sont qu’une tentative d’intimidation dont, pour ma part, je fais entièrement fi.

 

– Tu as tort, ma chérie, de considérer cette menace aussi à la légère.

 

– Pourquoi ?

 

– Mon flair m’avertit que nous avons affaire à un misérable qui ne reculera devant rien pour assurer son impunité.

 

– Et le grand Chantecoq s’effacerait devant lui !

 

– Il y a toi… d’abord… Ah ! le gredin, comme il doit bien me connaître, puisqu’il a tout de suite trouvé le défaut de ma cuirasse.

 

– Père… tu te dois, avant tout, à ton œuvre, à ta tâche.

 

– Rappelle-toi, ma chérie, qu’au moment de nous quitter pour toujours, ta pauvre mère m’a fait jurer de la remplacer à tes côtés !

 

– Comme elle m’a fait jurer de veiller sans cesse sur toi.

 

– Ma petite !

 

– Père, je ne te reconnais plus… s’écriait Colette dont le visage resplendissait d’un véritable héroïsme.

 

« Je te le répète, tu ne peux pas… tu ne dois pas renoncer à la lutte, surtout au moment où tu commences à voir clair dans les ténèbres… Et puis, n’as-tu pas déjà, comme moi, la conviction que Belphégor cherche à faire planer les soupçons sur un innocent ? Et nous laisserions ce bandit accomplir jusqu’au bout son œuvre infâme ! C’est impossible !

 

« Père, je t’en prie, je t’en supplie, c’est encore en vivant près de toi, en partageant avec toi les heures graves qui se préparent, que je serai le mieux à l’abri du danger… Oui, laisse-moi me battre à tes côtés, laisse-moi partager avec toi l’honneur de ton infaillible victoire.

 

– Eh bien ! soit, s’écriait Chantecoq, tout frémissant de la fierté que lui inspirait l’attitude de sa fille.

 

Et il ajouta, tout en déposant sur le front de Colette le plus tendre des baisers :

 

– Pardonne-moi cette défaillance, la première de ma vie, mais quand il s’agit de toi, je ne suis plus qu’un père.

 

– Moi aussi, je t’aime tant !… mais il me semble que je t’aurais moins aimé, si tu avais cédé à Belphégor.

 

– Sois tranquille, affirmait le détective, qui avait reconquis toute son énergie… Maintenant, grâce à toi, je me sens plus fort que jamais… Ce misérable, qui ose s’attaquer à toi, je l’attends de pied ferme… Un homme prévenu en vaut deux. Tout en nous tenant sur nos gardes, nous le forcerons bien à se démasquer, et alors…

 

– Alors, fit Colette en un grand cri d’espérance… Chantecoq sera encore vainqueur !

 

XII

OÙ LE FANTÔME REPARAÎT…


La nuit enveloppait l’hôtel de Mlle Desroches… Aucune lumière ne brillait derrière les persiennes fermées de la façade. Aucun bruit ne s’élevait, sauf le roulement sourd et vite éteint de voitures lointaines… Seules, deux fenêtres qui donnaient sur le jardin, dont les arbres confondaient leurs frondaisons avec les ténèbres de la nuit, étaient éclairées : l’une au premier étage, celle de la chambre de Simone ; l’autre au rez-de-chaussée, celle du salon où, à travers le tulle léger des rideaux, on apercevait les silhouettes d’Elsa Bergen et de Maurice de Thouars.

 

Ceux-ci venaient seulement de quitter Simone qui, après une très mauvaise journée, s’était enfin assoupie… Maurice de Thouars semblait particulièrement nerveux, agité… Un geste d’impatience lui échappa… et il grommela, avec un accent de colère qu’il contenait avec peine :

 

– C’est trop !… Je n’en puis plus !…

 

– Monsieur de Thouars, reprenait la Scandinave avec calme, voulez-vous me permettre de vous donner un conseil ?

 

Le bellâtre s’arrêta et eut un léger haussement d’épaules.

 

Mlle Bergen poursuivait :

 

– Si vous voulez atteindre le but que vous vous proposez… il faut vous armer de patience…

 

– Croyez-vous que je n’en ai pas ?

 

– Jusqu’à ce jour vous avez été raisonnable… Eh bien ! continuez.

 

– Je suis à bout.

 

– Faites appel à votre sang-froid… J’ai l’intime conviction qu’un jour ou l’autre, jour peut-être plus rapproché que vous ne le pensez, Simone ne manquera pas d’établir un parallèle entre celui qui lui a refusé de partager sa vie et celui qui s’est fait son véritable esclave.

 

– Son esclave ! répétait Maurice de Thouars. Vous avez dit le mot.

 

– Et, complétait Elsa Bergen, je ne doute pas que la comparaison ne soit toute à votre avantage…

 

« Voilà pourquoi je vous dis : patience ! Continuez à vous montrer envers elle celui que vous avez été jusqu’à ce jour… La confiance qu’elle vous témoigne n’est-elle pas faite pour justifier vos espérances ?

 

– Je voudrais être plus vieux de quelques jours, fit M. de Thouars d’un air sombre.

 

Minuit sonnait à un cartel suspendu à la muraille. Mlle Bergen appuya sur le bouton d’une sonnerie électrique… Presque aussitôt, Juliette, la femme de chambre, apparut…

 

– Allez donc voir si Mademoiselle n’a besoin de rien ? fit la dame de compagnie.

 

Juliette répliquait :

 

– Tout à l’heure, Mademoiselle a pris sa tasse de camomille… avec ses gouttes… Elle m’a dit qu’elle voulait dormir… et elle m’a recommandé de ne pas la déranger.

 

– Allez, vous dis-je… ordonnait Mlle Bergen avec autorité.

 

La femme de chambre obéit. Après avoir gravi l’escalier, elle s’en fut entrebâiller doucement la porte de Mlle Desroches et jeta un regard dans la chambre discrètement éclairée par la lueur d’une veilleuse.

 

Simone, étendue sur son lit, dormait profondément.

 

Au même moment, une scène étrange se déroulait dans le jardin de l’hôtel.

 

Surgissant d’un bosquet, une ombre se glissait derrière les arbres… Et cette ombre était le Fantôme du Louvre.

 

Drapé dans son suaire noir, coiffé de son capuchon, sans paraître nullement inquiété par les lumières qui continuaient à briller à l’intérieur de la maison, il se dirigea sans hésitation vers la fenêtre du boudoir qui était restée entrouverte, l’ouvrit avec précaution, et, sans provoquer le moindre bruit, avec une souplesse toute féline, il s’introduisit à l’intérieur de la pièce… Démasquant le volet d’une lanterne qu’il tenait à la main, il s’approcha, à pas de loup, du secrétaire dans lequel Mlle Desroches avait enfoui la correspondance de Jacques, introduisit dans la serrure un crochet de forme bizarre, le tourna et le retourna à plusieurs reprises, sans faire entendre le moindre grincement… Au bout de quelques secondes, le battant cédait… Alors, avançant la main, le Fantôme s’empara des lettres que Simone avait déposées sur une planchette… lorsqu’une voix qui s’élevait dans la pièce voisine le cloua sur place.

 

C’était Juliette qui revenait annoncer à Elsa Bergen :

 

– Mademoiselle repose et je n’ai pas voulu la réveiller.

 

Toujours à pas feutrés, le Fantôme se dirigea vers la fenêtre.

 

Mais, dans sa retraite, il heurta un petit meuble qui tomba en entraînant une potiche qui se brisa avec fracas.

 

Dans le salon, surpris par ce tapage intempestif, Maurice de Thouars, Mlle Bergen et la femme de chambre, qui allait se retirer, eurent un sursaut simultané.

 

– Il y a quelqu’un dans cette pièce ! fit la Scandinave, tandis que Maurice de Thouars se précipitait vers la porte du boudoir et l’ouvrait toute grande.

 

Un cri lui échappa.

 

Il venait d’apercevoir, éclairé, trahi par la tramée lumineuse que projetait le lustre du salon, le Fantôme en train d’escalader le rebord de la fenêtre.

 

Courageusement, il s’élança vers lui… pas assez vite, cependant, pour entraver la fuite du mystérieux personnage.

 

Ainsi que Mlle Bergen et Juliette, qui l’avaient rejoint, il eut le temps d’apercevoir le Fantôme se faufiler le long de la maison… Les deux femmes, terrifiées, eurent une exclamation d’épouvante… M. de Thouars, sortant un revolver de sa poche, tirait une première balle dans la direction du Fantôme qui, traversant d’un bond une allée, disparut derrière un buisson rapproché.

 

Le jeune homme se précipita au dehors, laissant seules les deux femmes qui, en proie à une vive frayeur, étaient restées figées sur place. Les chiens du voisinage faisaient entendre de furieux aboiements. Aux lucarnes des étages supérieurs, des domestiques apparaissaient, brusquement réveillés dans leur premier sommeil.

 

M. de Thouars, décidé à ne pas laisser échapper le malfaiteur, s’approchait du bosquet dans lequel il l’avait vu disparaître… et tirait de nouveaux coups de revolver à travers le taillis touffu où il supposait que le Fantôme devait toujours se tenir caché.

 

Le chauffeur, qui couchait dans une petite chambre attenante au garage, près de l’atelier, accourait, simplement vêtu d’un pantalon et d’une chemise, et pénétrait dans le buisson avec Maurice de Thouars sans y rencontrer d’ailleurs aucune trace du mystérieux bandit qui, une fois de plus, semblait s’être évaporé.

 

Le jardinier, le valet de chambre, le cuisinier, qui étaient accourus, se joignaient à eux… improvisant une battue aux alentours.

 

Dans le boudoir, Mlle Bergen, retrouvant ses esprits, s’efforçait de rassurer la femme de chambre qui, épouvantée, clamait :

 

– Au secours ! J’ai peur ! J’ai peur !

 

Mais brusquement, la porte s’ouvrait… Pâle, échevelée, la figure hagarde, tragique en son déshabillé de nuit qui la faisait paraître plus pâle encore, Simone se précipitait vers Elsa Bergen et se réfugiait dans ses bras.

 

Et, d’une voix saccadée, avec un accent d’indicible épouvante, elle s’écriait :

 

– Le Fantôme ! je viens de le voir, de ma fenêtre, qui traversait le jardin.

 

– Oui, c’est lui, c’est lui !… répétait Juliette, prête à défaillir.

 

– Calmez-vous, ma chère enfant, disait Mlle Bergen à Simone, tout en l’aidant à s’asseoir sur le divan.

 

De nouveaux coups de feu retentissaient au dehors… Des pas précipités se faisaient entendre dans le jardin où dansait la lueur des lanternes qu’avaient allumées les domestiques… Les aboiements des chiens redoublaient, dominant par instants la voix de Maurice de Thouars qui ordonnait :

 

– Pierre, cherchez là-bas, près du mur ! Vous, Louis, regardez dans les arbres… Albert, allez voir si la petite porte est ouverte.

 

Tremblante, fiévreuse, haletante, affolée, Simone, qui avait saisi la main d’Elsa et celle de Juliette, répétait, en claquant des dents :

 

– Le Fantôme !… Le Fantôme !

 

Mais, soudain, son regard s’agrandit encore… Il venait de se poser sur le secrétaire. D’un seul mouvement, Simone se leva, et avant qu’Elsa Bergen ait pu la retenir, elle se dirigea vers le meuble, qui était resté entrouvert.

 

Elle se pencha… chercha, et s’écria :

 

– Les lettres de Jacques… On a volé les lettres de Jacques !

 

La demoiselle de compagnie et la femme de chambre la reçurent dans leurs bras… Sa tête se renversa en arrière. Ses lèvres s’entrouvrirent pour exhaler une plainte… un sanglot…

 

Maurice de Thouars reparaissait, son revolver à la main… Derrière lui se profilaient les silhouettes du chauffeur et du gardien.

 

– Simone !… s’écria-t-il avec angoisse.

 

Il allait s’élancer. Mais, d’un geste, Mlle Bergen le retint.

 

– Et le Fantôme ? demanda-t-elle, tandis que, figée de peur, la femme de chambre n’osait faire un mouvement.

 

Gravement, M. de Thouars répondit :

 

– Il a disparu !

 

DEUXIÈME PARTIE

DE MYSTÈRE EN MYSTÈRE


I

OÙ CHANTECOQ APPREND SUCCESSIVEMENT LA DISPARITION DE JACQUES BELLEGARDE ET LA RÉAPPARITION DE BELPHÉGOR


Il était neuf heures du matin… Sur la petite terrasse attenant à sa maison et recouverte d’une véranda, Chantecoq, installé dans un confortable rocking-chair, parcourait tranquillement les journaux, lorsque, brusquement, il releva la tête. Des pas rapprochés faisaient grincer le gravier de l’allée centrale.

 

Le détective aperçut Pierre Gautrais qui se dirigeait vers lui, accompagné d’un homme d’une trentaine d’années, en costume de sport, et d’un garçon qui, habillé d’un vêtement rembourré de dresseur, tenait en laisse deux magnifiques chiens danois, Pandore et Vidocq.

 

Chantecoq, se levant, fit quelques pas vers eux. Lorsqu’ils les eut rejoints, Gautrais aussitôt présenta :

 

– Monsieur Carabot, directeur du chenil de la rue Saint-Honoré.

 

Ce dernier salua le détective qui, simplement, cordialement, lui tendit la main.

 

M. Carabot déclarait, en lui montrant les deux chiens :

 

– Ainsi que vous me l’avez demandé, monsieur Chantecoq, je vous amène Pandore et Vidocq, les deux plus beaux numéros de mon chenil.

 

– Sont-ils bien dressés ? interrogeait Chantecoq.

 

– Vous allez voir ! fit le marchand avec un air très sûr de lui.

 

Et tout de suite il ordonna à son employé :

 

– Détachez-les !

 

Le garçon obéit. M. Carabot, tout en désignant une fenêtre ouverte de la villa à ses deux pensionnaires, qui, assis devant lui, le contemplaient de leurs yeux pétillants d’intelligence, fit simplement :

 

– Allez !

 

Pandore et Vidocq s’élancèrent, escaladèrent les marches de la terrasse et, franchissant le rebord de la fenêtre, disparurent en un clin d’œil à l’intérieur de la maison.

 

– Hé là ! observait Chantecoq un peu inquiet ; j’espère bien qu’ils ne vont rien démolir chez moi…

 

– Soyez tranquille ! rassurait le directeur du chenil.

 

Et, prenant dans sa poche un sifflet, il en tira un son aigu et prolongé.

 

Aussitôt, les chiens reparurent… se précipitèrent vers lui, s’en vinrent se coucher à ses pieds.

 

– Bravo ! appuyait le grand limier, très satisfait de cette expérience.

 

Le directeur s’approchait de son employé et lui donnait quelques ordres à voix basse.

 

Le garçon se dirigea vers le soupirail de la cave et, tirant de sa poche une scie à métaux, il fit semblant de s’attaquer à l’un des barreaux.

 

M. Carabot n’eut même pas besoin de prononcer une parole.

 

Un simple coup d’œil lancé aux deux chiens suffit pour que ceux-ci s’élançassent sur le faux cambrioleur et l’immobilisassent avec une rapidité foudroyante, l’un en lui sautant à la gorge, l’autre en l’empoignant par une jambe.

 

Il était visible que celui-ci, sous peine d’être dévoré, ne pouvait plus faire un mouvement.

 

De nouveau, le marchand fit entendre un coup de sifflet et instantanément les deux danois lâchèrent le garçon et s’en vinrent s’étendre devant leur maître.

 

– C’est parfait !… déclarait Chantecoq. Je crois qu’ils feront très bien mon affaire.

 

Et, se tournant vers Gautrais qui admirait les deux superbes bêtes, Chantecoq ordonna :

 

– Va dire à ta femme de leur préparer une bonne pâtée.

 

Et il réintégra son studio.

 

Colette était en train de disposer des fleurs dans un vase de cristal qui ornait la table de travail du détective.

 

S’avançant vers elle, Chantecoq fit, tout en l’embrassant :

 

– Bonjour, ma chérie !

 

– Bonjour, père, fit Colette en lui rendant son baiser.

 

Et, tout de suite, d’un ton anxieux, cette demande :

 

– Rien de nouveau ?

 

Le détective répliquait :

 

– Non, rien encore. Et toi, tu n’as pas trop rêvé à Belphégor ?

 

– Je n’ai jamais si bien dormi.

 

Tout en l’enveloppant d’un regard qui révélait sa profonde tendresse, le détective reprit :

 

– Alors, bien vrai, tu n’as pas peur ?

 

Crânement, Colette ripostait :

 

– Pourquoi aurais-je peur ? N’es-tu pas toujours le plus fort ?

 

Une sonnerie de téléphone retentit.

 

Le limier décrocha l’appareil et écouta.

 

Sans doute la communication était-elle importante, car, malgré sa grande maîtrise de lui-même, il parut à la fois surpris et préoccupé.

 

À son tour, il lança dans le cornet d’ébonite :

 

– À la description que vous m’en faites, c’est évidemment le Fantôme du Louvre qui vous a rendu visite la nuit dernière.

 

Il se tut, écouta de nouveau ; puis il lança dans le cornet :

 

– Allô !… Je veux bien. Mais à la condition formelle que la police officielle ne sera pas saisie avant que j’aie fait mon enquête… Allô !… oui… mes méthodes sont tellement différentes… Vous me comprenez, n’est-ce pas ? Très bien ! parfait ! entendu !… Je vais venir tout de suite. Au revoir, mademoiselle !

 

Et, tout en raccrochant l’appareil, Chantecoq scanda :

 

– Décidément, ce Belphégor a toutes les audaces.

 

– Qu’a-t-il encore fait ? interrogeait Colette avec un accent de vive curiosité.

 

– Il paraît que, la nuit dernière, le Fantôme du Louvre s’est introduit chez Mlle Simone Desroches.

 

– L’amie de M. Bellegarde… précisa la jeune fille en pâlissant légèrement.

 

Sans paraître remarquer le trouble qui s’était emparé d’elle, Chantecoq poursuivait :

 

– Il se serait emparé d’un paquet de lettres écrites par ce journaliste et que Mlle Desroches avait elle-même serrées pendant l’après-midi, dans un meuble dont elle seule avait la clef.

 

Et comme s’il se parlait à lui-même, il scanda :

 

– Pourquoi ce nouveau vol ?… Décidément, cette affaire devient de plus en plus troublante !

 

– Père, observait Colette, est-on bien sûr que ce soit le Fantôme du Louvre qui ait commis ce larcin ?

 

– La demoiselle de compagnie de Mlle Desroches, qui vient de me téléphoner, m’en a fait une telle description qu’il ne peut y avoir aucun doute à ce sujet !

 

– C’est vraiment extraordinaire ! murmurait Colette, tout en s’efforçant de dissimuler la profonde émotion qui s’était emparée d’elle.

 

– Tellement extraordinaire, martelait le limier, que je vais de ce pas me rendre chez Mlle Desroches.

 

Il n’avait pas achevé cette phrase que la porte s’ouvrait avec fracas.

 

Rouge comme une tomate, le chapeau de travers, essoufflée, affolée, la bonne grosse Marie-Jeanne se précipitait dans le studio en criant :

 

– Monsieur Chantecoq !… Mademoiselle Colette !…

 

Et elle se laissa tomber de tout son poids dans un fauteuil qui, malgré la solidité de ses pieds en acajou massif, fit entendre une plainte inquiétante.

 

– Voyons, qu’avez-vous ? interrogeait Colette en se précipitant vers sa nouvelle cuisinière.

 

Suffoquée, celle-ci haletait :

 

– M. Jacques n’était pas chez lui ; et la concierge m’a affirmé qu’il n’était pas rentré de la nuit.

 

– Que dites-vous là ? s’exclamait la fille de Chantecoq tout en dirigeant son regard angoissé vers son père qui fronçait légèrement ses sourcils.

 

Mme Gautrais poursuivait :

 

– Je suis passée au Petit Parisien. Là, on m’a dit qu’on n’avait pas revu M. Jacques depuis hier soir huit heures. Aussi j’ai peur qu’il ne lui soit arrivé malheur !

 

– Ne nous frappons pas ! déclarait Chantecoq. L’enquête que fait en ce moment Jacques Bellegarde réclame, ainsi que toutes celles de ce genre, la plus parfaite circonspection et le plus grand mystère. Il se peut fort bien qu’il ait cru utile de s’absenter.

 

– Père, s’écriait Colette, j’ai le pressentiment qu’il est arrivé malheur à M. Jacques.

 

– Calme-toi, mon enfant !

 

– Pourvu que Belphégor, qui doit le haïr férocement, ainsi que tous ceux qui s’acharnent à sa poursuite, ne l’ait pas, ainsi qu’il l’en menaçait, lâchement assassiné !

 

– Ne te mets donc pas de pareilles idées en tête.

 

– Le vol de ces lettres n’est-il pas extrêmement troublant ?

 

– J’en conviens !

 

– Belphégor n’aurait-il pas dérobé cette correspondance dans le dessein de renforcer les charges qu’il cherche à accumuler contre Bellegarde ?

 

– C’est fort probable, reconnaissait Chantecoq, très impressionné par la logique de sa fille.

 

Celle-ci continuait :

 

– Une fois en possession de ces documents, Belphégor n’aurait-il pas trouvé plus prudent de s’éviter toute contradiction en supprimant le malheureux ? Et qui sait, si demain, les journaux ne nous apprendront pas que grâce aux machinations de ce bandit, M. Jacques s’est soi-disant suicidé… avouant ainsi qu’il était le Fantôme du Louvre !

 

– Ma chère Colette, reprenait Chantecoq, j’ai souvent admiré ton imagination et je l’ai admirée d’autant plus que, sauf de rares exceptions, elle était toujours d’accord avec la réalité.

 

« Permets-moi, cependant, de te faire observer qu’aujourd’hui elle t’entraîne à des déductions dont je suis loin de partager le pessimisme.

 

Et, avec un accent d’énergie qui se tempérait d’une expression de douce et tendre affection, le célèbre limier continua :

 

– Je t’assure que tes hypothèses ne reposent sur aucune base solide.

 

– Ah ! comme je voudrais que tu eusses encore raison ! laissa échapper la jeune fille.

 

Devinant que le cœur de son enfant était pris encore plus qu’elle ne s’en doutait elle-même, Chantecoq reprenait :

 

– As-tu toujours confiance en moi ?

 

– Plus que jamais !

 

– Eh bien ! ma chérie, en toute franchise, je tiens à te déclarer que j’ai la conviction très nette, très arrêtée, que non seulement Jacques Bellegarde est vivant, mais qu’il dînera ce soir avec nous. Là-dessus je te dis « au revoir » ; car il faut que je passe chez Mlle Desroches.

 

– Promets-moi que tu ne vas pas bouger d’ici pendant mon absence !

 

– Oui, père.

 

Chantecoq embrassa le front de sa fille, puis, se retournant vers Marie-Jeanne, il lui murmura à l’oreille.

 

– Je vous la confie !

 

– Monsieur, affirmait Marie-Jeanne avec une sincérité absolue, vous pouvez entièrement compter sur moi. Tant que je serai là, il n’arrivera rien à Mademoiselle.

 

Et le détective quitta son studio.

 

Après être demeurée quelques secondes pensive et silencieuse, Colette fit quelques pas et se laissa tomber sur un siège.

 

Envahie de nouveau par l’inquiétude, elle courba le front et se cacha la tête entre les mains.

 

Des larmes affluaient à ses yeux. Un douloureux sanglot gonfla sa poitrine.

 

« Pourquoi, se demanda-t-elle… oui, pourquoi ai-je tant de chagrin ? »

 

Marie-Jeanne la contempla, tout attendrie. Et, s’approchant de la jeune fille, elle fit avec bonhomie :

 

– Faut pas pleurer comme ça, mademoiselle Colette !

 

Et se penchant vers la charmante enfant dont elle avait deviné le secret, elle ajouta simplement :

 

– Il reviendra !

 

II

PREMIÈRE ENQUÊTE


Après avoir recommandé à Gautrais de monter, pendant son absence, une garde vigilante dans le jardin de la villa, avec les deux danois, qui, d’ailleurs s’étaient tout de suite familiarisés avec l’ex-gardien du Louvre, Chantecoq s’était rendu immédiatement chez Simone Desroches.

 

Il avait été reçu par Elsa Bergen et Maurice de Thouars. Celui-ci, maintenant, ne quittait guère la maison d’Auteuil.

 

Tous deux avaient fait au roi des détectives le récit exact et détaillé des événements, troublants entre tous, auxquels ils avaient assisté au cours de la nuit précédente, récit que Chantecoq avait écouté avec la plus grande attention et dont il avait soigneusement noté dans son esprit jusqu’aux moindres détails.

 

Lorsque ses interlocuteurs eurent terminé, après s’être recueilli pendant quelques secondes, il demanda :

 

– Quelle heure était-il quand vous avez vu le Fantôme ?

 

– Vingt-trois heures, répondit nettement M. de Thouars.

 

– Pourriez-vous me montrer le meuble qui renfermait les lettres volées ?

 

– Veuillez me suivre, invitait Mlle Bergen.

 

Tous trois passèrent du grand salon dans le boudoir.

 

M. de Thouars conduisit directement le limier vers le secrétaire qui était resté ouvert.

 

– On n’a touché à rien ? interrogea Chantecoq.

 

– À rien.

 

– Où se trouvaient exactement les lettres ?

 

– Seule, répliquait la Scandinave, Mlle Desroches pourrait le dire. Mais encore sous le coup de l’impression terrible que lui a causée ce mystérieux attentat, elle est très souffrante, et je doute fort qu’elle soit en état de répondre.

 

Le limier n’insista pas…

 

Maintenant, il examinait avec attention le secrétaire, qui ne portait aucune trace d’effraction.

 

– Il est évident, concluait-il, que le voleur, qui n’a commis aucun dégât, a dû se servir d’un instrument extrêmement perfectionné…

 

« À moins qu’il n’ait réussi à se procurer l’empreinte de la serrure, ce qui donnerait raison à ses premières déductions, à savoir qu’il faut chercher le coupable parmi les intimes de notre jeune poétesse…

 

– Peut-être, observait Mlle Bergen, la photographie des empreintes donnera-t-elle quelque résultat ?

 

– Je puis, dès à présent, vous affirmer que non… déclarait le célèbre limier avec force… et je vais vous en donner la preuve…

 

« D’après la description que vous venez de m’en faire, le bandit qui s’est introduit cette nuit ici est le même que celui que j’ai rencontré au Louvre, il y a deux nuits, au pied de la statue de Belphégor, dans la salle des Dieux barbares.

 

– Comment ! vous l’avez vu ? s’exclamèrent simultanément la demoiselle de compagnie et le beau Maurice.

 

– Comme je vous vois ! répliquait Chantecoq.

 

Et d’un ton mordant, incisif, il martela :

 

– Et j’ai constaté qu’il portait des gants noirs, grâce auxquels il pouvait, sans risquer de se trahir, manipuler les objets les plus divers.

 

– D’où, appuyait M. de Thouars, la difficulté très grande de se procurer, sur ce mystérieux malfaiteur, d’utiles renseignements.

 

– Fort heureusement, déclarait le roi des détectives, nous avons à notre disposition d’autres moyens d’investigation qui, lorsqu’on sait s’en servir…

 

Il s’arrêta… réfléchit un instant, puis demanda à ses deux interlocuteurs :

 

– Où se trouvait exactement le Fantôme, lorsque vous l’avez aperçu ?

 

– Il était en train d’enjamber la fenêtre que voici, répliquait M. de Thouars.

 

– Qui vous a signalé sa présence ? interrogeait le limier.

 

La demoiselle de compagnie répondait :

 

– Le bruit qu’a fait en tombant une potiche qu’il a renversée lorsqu’il gagnait la fenêtre pour s’enfuir.

 

– Alors, poursuivait M. de Thouars, je me suis précipité à sa poursuite… Je l’ai vu, dans le jardin, s’élancer derrière un bosquet. J’ai tiré dans sa direction plusieurs coups de revolver ; mais j’ai dû le manquer, car il a disparu sans laisser la moindre trace.

 

– En êtes-vous bien sûr ? soulignait Chantecoq.

 

– Absolument… car avec les domestiques qui étaient accourus, j’ai fouillé le jardin… nous n’avons rien découvert… rien… absolument rien !

 

– C’est infiniment curieux ! définissait Chantecoq.

 

Se tournant vers Maurice de Thouars, le détective ajouta :

 

– Allons visiter le jardin !

 

Il sortit, d’un pas rapide, avec Maurice de Thouars.

 

Mlle Bergen les vit se diriger tous deux vers le bosquet à l’abri duquel le Fantôme semblait s’être évaporé… Ils marchaient lentement, très lentement. Chantecoq observait minutieusement le sol de l’allée. Il s’arrêta un long moment devant le buisson, y pénétra, examina attentivement la terre, qui ne portait aucun vestige de pas ; les branches qui ne révélaient aucune cassure, les feuilles qui ne semblaient même pas avoir été froissées. Il en tira la déduction logique que Belphégor avait dû contourner le bosquet, et que, contrairement à l’avis de M. de Thouars, il ne s’y était pas dissimulé un seul instant.

 

Bientôt il rejoignit son guide et, sans prononcer une parole, il traversa le jardin dans toute sa largeur et s’en fut droit au mur qui contournait la propriété.

 

Sa surface était absolument lisse. Aucun espalier, aucun treillage n’y était fixé…

 

Fraîchement recrépi, il ne portait aucune aspérité capable de favoriser une escalade. Les arbres qui se dressaient dans le parc en étaient trop éloignés pour que l’on pût supposer qu’ils eussent permis, grâce à eux, d’en atteindre le faîte, défendu, d’ailleurs, par une armature très serrée de débris de verre et de tessons de bouteilles.

 

Toujours silencieux, Chantecoq, que M. de Thouars suivait comme une ombre, se mit à longer le mur le long duquel courait une plate-bande fleurie et parfumée dont rien ne paraissait avoir dérangé l’harmonie. Tout à coup, il s’arrêta.

 

Il se trouvait devant une petite porte peinte en vert sombre et dont la serrure commençait à se couvrir de taches de rouille.

 

– Où donne-t-elle ? questionna-t-il.

 

– Dans une petite rue… répliqua M. de Thouars, qui s’appelle, je crois, le chemin des Lilas.

 

Chantecoq appuya sur le loquet… La porte résista.

 

– Elle est condamnée depuis longtemps, déclarait son compagnon.

 

Le détective se remit en marche… Comme il atteignait un bâtiment d’un seul étage, mais très élevé, et dont l’architecture d’une bizarrerie ultra-moderne empêchait de définir à première vue la destination, il demanda d’un ton bref : « Qu’est cela ? »

 

– L’atelier de Mlle Desroches, définit Maurice de Thouars.

 

Chantecoq s’approcha… Son guide le devança et ouvrit la porte toute grande, invitant du geste le limier à pénétrer dans l’étrange studio.

 

Après avoir promené autour de lui un regard inquisiteur, Chantecoq fit d’un ton subitement intéressé :

 

– Qui sait si le Fantôme n’a pas réussi à se cacher sous l’un de ces vastes bahuts ?

 

– C’est impossible ! affirmait M. de Thouars… La nuit, la porte de l’atelier est toujours fermée à clef. Il n’a donc pas pu s’y réfugier. Cependant, monsieur Chantecoq, si vous voulez vous rendre compte, rien de plus facile…

 

– C’est inutile ! refusait le détective.

 

Et tout en esquissant un sourire indéfinissable, il articula :

 

– C’est à se demander si Belphégor n’a pas des ailes.

 

Puis il ajouta :

 

– Est-ce que je pourrais examiner de nouveau le secrétaire qui se trouve dans le boudoir de Mlle Desroches ?

 

– Tant que vous voudrez, monsieur Chantecoq.

 

Ils rentrèrent tous deux dans le salon où Mlle Bergen les attendait.

 

Chantecoq se dirigea aussitôt vers le meuble et s’emparant de sa loupe, il fixa, à travers la lentille de verre, son œil sur la serrure, cherchant à se rendre compte si le malfaiteur s’était servi d’une fausse clef ou d’un crochet spécial, lorsqu’un cri échappa à la Scandinave :

 

– Simone !… Quelle imprudence !

 

Le détective se redressa et tourna la tête.

 

Pâle, les yeux cernés, le visage douloureux, Mlle Desroches, dans un déshabillé dont la sobre élégance ajoutait encore à la troublante et morbide beauté, s’avançait d’un pas hésitant, en s’appuyant au bras de sa femme de chambre.

 

– Monsieur Chantecoq, fit-elle d’une voix alanguie, j’ai su que vous étiez là et j’ai tenu à vous remercier de l’empressement que vous avez mis à répondre à mon appel.

 

Tandis que sa demoiselle de compagnie l’aidait à prendre place sur un canapé, elle ajouta :

 

– J’ai eu peur et j’avais tant besoin d’être rassurée…

 

Elle s’arrêta comme pour reprendre haleine.

 

Puis elle reprit d’une voix où, par instants, passaient encore des frémissements de peur :

 

– Depuis le moment où, de la fenêtre de ma chambre, j’ai vu le bandit bondir à travers le jardin, je n’ai pas cessé d’avoir sa terrible image devant les yeux. Mais maintenant que vous voilà, monsieur Chantecoq, je me sens déjà rassurée.

 

Et, tout en s’efforçant de sourire, elle ajouta :

 

– Avez-vous fait quelque découverte intéressante ?

 

– Rien de précis encore… répliquait le roi des détectives. Mais si cela ne vous fatigue pas trop, peut-être pourriez-vous me donner quelques utiles renseignements ?

 

– Interrogez-moi, je vous en prie.

 

– Ce sont bien des lettres que le Fantôme vous a dérobées ?

 

– Parfaitement.

 

– Des lettres intimes ?

 

– Des lettres intimes.

 

– Ces lettres, d’après ce que m’a téléphoné Mlle Bergen, étaient bien de Jacques Bellegarde ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Je vous remercie, mademoiselle.

 

Chantecoq se tut.

 

Simone, vivement, lui prit la main. On eût dit que ses angoisses, qui s’étaient momentanément apaisées, l’assaillaient de nouveau. Et d’un ton suppliant, elle exprima :

 

– Monsieur Chantecoq, ne m’abandonnez pas.

 

– Simone, je vous en prie, calmez-vous, conseillait Elsa Bergen.

 

– Nous sommes là pour vous défendre, s’écriait M. de Thouars.

 

– N’ayez aucune crainte, mademoiselle, affirmait Chantecoq ; je suis certain que le Fantôme ne reparaîtra jamais chez vous.

 

– Pourtant, objectait Simone d’une voix tremblante, il est retourné deux nuits de suite au Louvre.

 

– Sans doute, expliquait le détective, parce que, lors de sa première visite, il n’avait pas atteint son but… tandis qu’ici…

 

– Tandis qu’ici ?

 

– Il a emporté ce qu’il désirait.

 

– Les lettres de Jacques… scanda la jeune femme.

 

Et, les traits bouleversés, les lèvres tremblantes, elle poursuivit :

 

– Voilà justement ce qui m’épouvante ! Le Fantôme veut certainement se servir de ces lettres contre lui… pour s’en venger… C’est affreux !…

 

« Laissez-moi tout vous dire. Bien que de graves dissentiments, qui ont eu pour conséquence une irrémédiable rupture, se soient élevés entre lui et moi, j’ai aimé, j’aime encore M. Bellegarde, et la pensée qu’il puisse lui arriver malheur me rend folle.

 

– Jacques Bellegarde est de taille à se défendre, répliquait le détective.

 

Simone reprenait :

 

– Écoutez-moi, monsieur Chantecoq. Ce que j’ai à vous dire est très grave et peut jeter – qui sait ? – une lueur sur cette ténébreuse affaire !

 

« J’ai reçu, il y a quarante-huit heures, un billet signé « Belphégor » et le menaçant des plus terribles représailles s’il persistait à s’occuper de cette affaire du Louvre. Vous me comprenez, n’est-ce pas ?… Tant que ce bandit n’aura pas été découvert et arrêté, je ne vivrai pas…

 

« Depuis ce matin, j’ai fait téléphoner plusieurs fois chez Jacques et au Petit Parisien. On nous a répondu qu’il n’avait reparu ni à son domicile ni au journal. Je tremble qu’il ne lui soit arrivé malheur. Monsieur Chantecoq, voulez-vous me rendre le grand service de vous informer ?…

 

« Et, bien qu’il n’y ait plus, entre M. Bellegarde et moi, d’autre lien que celui d’un souvenir qui, pour moi, ne périra jamais, soyez assez bon pour me donner de ses nouvelles… et puis aussi… si ce n’est pas abuser de votre bonté… pour… oui… pour veiller sur lui !

 

Chantecoq tout en la regardant d’un air de sincère compassion, déclarait :

 

– Mademoiselle, vous pouvez d’autant mieux compter sur moi que je suis déjà en rapports avec M. Bellegarde et qu’il m’est infiniment sympathique.

 

– Merci !… balbutia faiblement Mlle Desroches, fermant les paupières et laissant reposer sa tête sur l’un des coussins du canapé.

 

Chantecoq s’inclina devant elle, ainsi que devant Mlle Bergen, et il allait se retirer, reconduit par Maurice de Thouars, que le désespoir de Simone semblait vivement affecter, lorsque Mlle Bergen, très soucieuse, très peinée, elle aussi, fit, en s’approchant du célèbre détective :

 

– Monsieur Chantecoq, j’aurais un mot à vous dire.

 

– Je vous en prie, mademoiselle.

 

La Scandinave demanda :

 

– Pouvons-nous, maintenant, prévenir la police ?

 

Chantecoq réfléchit pendant quelques secondes.

 

Puis il déclara gravement :

 

– Pas encore !

 

Elsa Bergen fit un signe d’acquiescement. Puis, elle articula :

 

– C’est entendu, monsieur, nous garderons le silence tant que vous le jugerez nécessaire.

 

Les deux hommes s’éloignèrent.

 

Dans le vestibule, M. de Thouars, tout en prenant congé du détective, lui demanda :

 

– Alors, monsieur Chantecoq ?

 

– Nous marchons de mystère en mystère, répliqua celui-ci.

 

– Espérez-vous ?…

 

– Quoi donc ?

 

– Démasquer ce bandit ?

 

– Si je l’espère !…

 

Et le grand détective, avec l’accent d’une foi rayonnante et d’un indomptable courage, martela ces trois syllabes dans lesquelles il engageait tout son honneur et toute sa gloire :

 

– J’en suis sûr !

 

III

LES BONBONS EMPOISONNÉS


Une demi-heure après, Chantecoq avait regagné son studio et s’installait tout de suite à sa table de travail.

 

Il ouvrit le tiroir qui renfermait les billets de Belphégor, ainsi que celui de Jacques et il les étala tous les trois devant lui.

 

Puis, s’armant de sa loupe, il recommença à examiner les documents avec une attention peut-être encore plus aiguisée que la première fois.

 

– C’est extraordinaire ! murmura-t-il. Plus on les étudie et on les compare, plus on a l’impression que certains de ces caractères ont été tracés par la même main.

 

« Et, pourtant, mieux que personne, j’en suis sûr, Jacques Bellegarde ne peut pas être le Fantôme du Louvre, puisque celui-ci, par deux fois, tenta de l’assassiner. Décidément, ce Belphégor dépasse en habileté tous les faussaires de ma connaissance !

 

Un bruit de pas légers se fit entendre dans la pièce. C’était Colette qui rejoignait son père.

 

D’une voix presque tremblante, elle lui demanda :

 

– Père, as-tu appris quelque chose d’intéressant ?

 

Chantecoq répondit :

 

– Les constatations que j’ai faites chez Mlle Desroches n’ont fait qu’affermir ma conviction que Belphégor cherchait à rejeter sur Jacques Bellegarde la responsabilité de ses sinistres exploits.

 

– Alors, s’écriait la jeune fille en pâlissant, mes pressentiments seraient fondés !

 

– Colette ! reprochait le détective avec un accent de douce vérité, je ne te reconnais plus !…

 

« Ressaisis-toi, ma chère enfant… Mon flair me dit que nous ne tarderons pas à avoir des nouvelles de Jacques Bellegarde.

 

– Pourvu que Belphégor ne l’ait pas tué, comme le gardien Sabarat !

 

– Je donnerais bien ma tête à couper qu’il est vivant.

 

À peine Chantecoq avait-il proféré cette phrase, que des aboiements retentirent dans le jardin. Le détective se leva et s’en fut vers la fenêtre.

 

Un cri de joie lui échappa.

 

– Parbleu ! Voici M. Bellegarde !

 

Colette, subitement joyeuse, s’en fut rejoindre son père. Gautrais après avoir calmé les chiens, accompagnait le reporter jusqu’à la maison. Chantecoq s’en fut au-devant de lui et l’accueillit à la porte de son studio. Tous deux échangèrent une chaleureuse poignée de main.

 

À la figure pâle, aux traits tirés, à l’expression des yeux du jeune reporter, le roi des détectives et sa fille devinèrent qu’au cours de la nuit précédente il avait dû être mêlé à de graves événements… Et tandis qu’il le faisait pénétrer dans la pièce, il lui demanda :

 

– Que vous est-il donc arrivé ?

 

Bellegarde riposta, tout d’une traite :

 

– J’ai tout simplement failli être assassiné !

 

Colette tressaillit et fut sur le point de s’écrier :

 

« Je m’en doutais ! »

 

Mais elle se contenta de pousser un profond soupir.

 

Chantecoq invita Jacques à s’asseoir et se réinstalla tranquillement devant son bureau.

 

Colette, muette, attendit, debout, près du journaliste, qui attaqua aussitôt :

 

– Hier soir, j’étais au Petit Parisien en train de corriger les épreuves de mon article, lorsqu’un coup de téléphone me prévint que mon ami, le peintre Dermont, que vous connaissez certainement de réputation, était au plus mal. Jugez de ma surprise : la veille, je l’avais rencontré, boulevard Montmartre, et il m’avait paru en parfait état de santé. La personne qui me téléphonait, un de ses voisins, me répondit que Dermont avait été frappé, dans la journée, d’une congestion cérébrale et qu’il n’avait pas repris connaissance. Dans ces conditions, je n’hésitai pas à prendre le train pour Nesles-la-Vallée, où Dermont habite toute l’année dans une charmante propriété où j’ai passé souvent avec lui, en toute intimité, d’excellents moments. Deux heures après, je descendais à la gare de Nesles.

 

– Quelle heure était-il ? coupait Chantecoq.

 

– Vingt-trois heures environ.

 

– Bien… continuez.

 

Le reporter reprit :

 

– Je m’engageais sur la route obscure et bordée de grands bois touffus qui conduit à la villa de mon camarade, lorsque, au bout de trois cents mètres environ, j’aperçus, arrêtée sur le bord du chemin, près d’un tas de cailloux, une auto à conduite intérieure et de couleur sombre. Un chauffeur, vêtu d’une salopette, le visage barré d’une noire moustache, une casquette de cycliste enfoncée sur les yeux, tout en s’éclairant à l’aide d’une lampe baladeuse, était en train d’examiner une des roues arrière de sa voiture. En entendant le bruit de mes pas, il se retourna et me cria : « Vous ne pourriez pas me donner un petit coup de main ? »

 

« Je m’approchai. Le chauffeur m’expliqua : « Je crois que c’est un roulement à billes qui est fusillé. C’est bien embêtant ! »

 

« Je me penchai pour me rendre compte… Mais au même moment, je reçus sur la nuque un coup de matraque qui m’assomma littéralement et je perdis connaissance.

 

« Lorsque je revins à moi, j’étais étendu dans l’auto qui filait dans la nuit à toute allure. À mes côtés, se tenait un personnage dont je ne pus pas très bien distinguer la figure. Je remarquai seulement qu’il était bossu et qu’il tenait à la main un revolver qui indiquait clairement qu’il était prêt à m’expédier dans l’autre monde si je manifestais le moindre signe d’existence.

 

« Je gardai mon immobilité et je refermai les paupières, que j’avais d’ailleurs à peine entrouvertes. Je fis bien, ainsi que vous allez le voir.

 

« En effet, quelques minutes après, l’auto stoppa sur un pont qui traverse l’Oise. L’homme à la salopette descendit de son siège, ouvrit la portière, m’empoigna par les jambes, le bossu me soutint par les épaules et ils me descendirent ainsi de l’auto.

 

« Retenant mon souffle, me figeant dans une immobilité presque cadavérique, je me disais : « Ils vont certainement me jeter dans l’Oise, et cela fait admirablement mon affaire, car je nage et je plonge à merveille… » Et bien que j’éprouvasse à la base du crâne une assez forte douleur, je me sentais encore assez d’énergie et de force pour échapper à la mort par immersion, à laquelle ces mystérieux gredins semblaient me destiner.

 

« Mes prévisions allaient immédiatement se réaliser. En effet, tous deux, sans la moindre hésitation de leur part et sans la moindre résistance de la mienne, me basculèrent par-dessus le parapet et je tombai dans la rivière au milieu d’un remous qui se referma sur moi. La nuit était obscure. J’en profitai pour nager entre deux eaux, et me dissimuler derrière une grosse pile du pont, afin de laisser croire à mes assassins que j’avais coulé à pic.

 

« Ma ruse réussit. Cinq minutes après, cinq minutes qui me parurent longues comme des siècles, et pendant lesquelles le bossu et l’homme à la salopette durent rester en observation afin de s’assurer que je n’étais pas remonté à la surface, j’entendis le ronflement du moteur de leur auto qui s’éloignait dans la direction de Paris… J’étais sauvé !

 

« Je nageai alors vers la berge… Lorsque je l’atteignis, j’étais à bout de forces et je m’évanouis presque aussitôt parmi les roseaux, sur le bord de la rivière. Quand je revins à moi, il faisait grand jour… J’eus l’impression que je m’arrachais péniblement à la lourdeur d’un pesant sommeil… Je me redressai sur mon séant… Bien que le coup de matraque de mon adversaire eût porté à faux, ma nuque et mon épaule droite étaient encore un peu douloureuses…

 

« Mais je compris tout de suite que cette double contusion était sans gravité. J’avais surtout froid, très froid…

 

« Enfin, je parvins à me remettre sur mes jambes, à gagner la route et à pénétrer dans une auberge, où je me fis servir un grog bien chaud que j’avalai d’un trait. Puis je me rendis chez mon ami Dermont qui, d’ailleurs, ne s’était jamais si bien porté.

 

« Je ne lui fis aucune allusion au guet-apens dont j’avais été l’objet. Je lui racontai une histoire que j’inventai de toutes pièces, dont le brave garçon se contenta. Mais il voulut à toute force que j’enlevasse mes vêtements encore mouillés, et, après m’avoir frictionné avec une vigueur qui acheva de rétablir ma circulation, il me prêta des vêtements à lui et voulut à toute force me retenir à déjeuner. J’acceptai, car je mourais de faim… Et, après lui avoir fait promettre de garder le secret le plus absolu sur cette histoire, je pris le premier train pour Paris, et, sans même passer chez moi, je suis venu vous retrouver ; car j’avais hâte de vous mettre au courant de ma mésaventure.

 

Et le journaliste acheva :

 

– Belphégor a tenu sa promesse ; car c’est lui, j’en suis sûr, qui m’a frappé.

 

– Dites plutôt qu’il a voulu vous faire assassiner, rectifiait Chantecoq.

 

– Alors, s’écriait Bellegarde, vous croyez que ce n’est pas lui qui m’a administré ce coup de matraque ?

 

– C’est impossible ! Au moment précis où vous arriviez à Nesles-la-Vallée, Belphégor s’introduisait chez Mlle Desroches, pour y dérober votre correspondance !

 

– C’est effarant !… ponctua Bellegarde, d’une voix sourde, tandis que Colette, le visage subitement attristé, regardait fixement le sol.

 

– Ce n’est pas tout ! reprenait le grand limier.

 

Et, désignant au journaliste les trois missives qui étaient encore étalées sur la table, il fit :

 

– Examinez ces lettres très attentivement, je vous prie.

 

Jacques se pencha, se demandant où le détective voulait en venir.

 

Au bout d’un moment, Chantecoq reprenait :

 

– Vous ne trouvez pas qu’il existe certaines analogies entre votre écriture et celle de Belphégor ?

 

Et tout en parlant, le détective désignait du doigt au jeune reporter les lettres B et G du mot Belphégor.

 

Jacques, très troublé, déclarait :

 

– À première vue, je ne l’avais pas remarqué !… Mais je dois reconnaître que, comme toujours, vous avez absolument raison…

 

Et, tout en fixant le détective bien en face, il ajouta :

 

– Et vous en concluez ?

 

Avec un accent de conviction profonde, Chantecoq martela :

 

– J’en conclus que Belphégor, après vous avoir fait assommer et jeter à l’eau par ses complices, cherche à vous attribuer ses forfaits.

 

Le reporter s’écriait, en un violent sursaut de protestation !

 

– Mais c’est abominable !

 

Le plus tranquillement du monde, le roi des détectives scandait :

 

– C’est parfait, au contraire.

 

– Parfait ! Comment cela ? répétait Bellegarde, au comble de la stupéfaction.

 

Il dirigea son regard, d’abord vers Colette, à laquelle la présence du journaliste et l’attitude si nette de son père semblaient avoir rendu toute sa confiance et toute son énergie ; puis, vers le roi des détectives, qui le considérait, l’œil brillant de toute la lumineuse intelligence qui rayonnait en son cerveau…

 

Chantecoq reprit, tout en frappant cordialement sur l’épaule du jeune homme, littéralement bouleversé :

 

– Si vous acceptez de marcher avec moi, la main dans la main, je vous assure que d’ici peu nous tiendrons Belphégor et sa bande.

 

Très impressionné par l’attitude si catégorique du grand limier, Jacques demandait :

 

– Que dois-je faire ?

 

Brusquement, Chantecoq répliquait :

 

– Disparaître !

 

– Disparaître ! s’écriait Bellegarde. C’est impossible !… c’est…

 

Il s’arrêta… Colette le suppliait, d’un regard anxieux, d’écouter son père, qui reprenait aussitôt :

 

– Ou plutôt, fit-il, de demeurer ici, à l’insu de tous, ce qui me permettra de tendre à Belphégor un piège de ma façon et dans lequel il ne manquera pas de tomber.

 

– Monsieur Chantecoq, reprenait Bellegarde, croyez que je serais très heureux et très fier d’être votre collaborateur dans cette affaire qui a ménagé et ménagera encore au grand détective que vous êtes et au modeste journaliste que je suis des surprises sensationnelles. Mais permettez-moi de vous dire que vous exigez de moi un sacrifice devant lequel j’ai un peu le droit d’hésiter.

 

– Et pourquoi ?

 

– Vous me demandez de disparaître ? Il est évident que si vous voulez attirer Belphégor dans un de ces pièges remarquables dont vous avez le secret, il est préférable qu’il me croie mort que vivant.

 

– Vous voyez bien ! soulignait le grand limier.

 

Bellegarde coupa vivement :

 

– Hélas ! je n’ai plus de proches parents, je compte quelques bons amis.

 

– Et vous avez peur de les inquiéter ?

 

– Mon Dieu, oui !

 

– Quand ils connaîtront la raison de votre disparition, ils seront les premiers à vous la pardonner.

 

– Peut-être !

 

– Vous pouvez dire sûrement.

 

– Mais il y aussi mon journal… Je me dois à lui…

 

Chantecoq objectait :

 

– Ne préparez-vous pas un coup de reportage qui vous vaudra, au contraire, toutes les plus chaleureuses félicitations de votre directeur ?

 

Le regard tout brillant de la loyauté qui était en lui, Jacques s’écriait :

 

– N’aura-t-il pas le droit de me reprocher de m’être montré trop discret avec lui ?

 

Chantecoq observait :

 

– Votre directeur, j’en suis sûr, ne vous en voudra nullement. Votre triomphe lui fera oublier une petite incorrection que j’affirme nécessaire… Car… la plus légère indiscrétion risque de tout compromettre… Et je ne réponds plus de rien si vous refusez de suivre, je n’ose pas dire mes directives, mais mon conseil !…

 

– Ce que vous me demandez là est très grave, hésitait encore Bellegarde. J’ai besoin de réfléchir.

 

Chantecoq, les sourcils légèrement froncés, regarda sa fille, qui était redevenue soucieuse… lorsqu’on frappa à la porte.

 

– Entrez ! lança le détective, d’une voix brève.

 

Marie-Jeanne apparut un paquet à la main… et annonça :

 

– C’est un commissionnaire qui vient d’apporter ceci pour Mlle Colette.

 

Et elle tendit l’objet, soigneusement enveloppé dans du papier gravé, entouré d’un fil d’or, et muni de l’étiquette d’une grande maison de confiserie, à la jeune fille qui s’en empara. Mme Gautrais s’en fut aussitôt rejoindre ses fourneaux. Et Colette commença à développer le paquet…

 

Jacques, l’air préoccupé et plongé dans les graves réflexions que lui inspirait le conseil de Chantecoq, n’avait prêté pour ainsi dire aucune attention à ce menu et banal incident de la vie quotidienne.

 

Chantecoq, de son côté, qui souhaitait vivement de la part du reporter une réponse favorable, s’était avancé vers lui… et désireux de vaincre ses derniers scrupules, il lui disait :

 

– Si vous y tenez absolument, je puis faire une démarche personnelle auprès de votre directeur ; mais, auprès de lui seul… en lui demandant instamment le secret le plus absolu.

 

Jacques allait répliquer.

 

Mais le visage souriant, Colette se dirigeait vers lui…

 

Et tout en lui présentant une belle boîte de chocolat qu’elle tenait à la main, elle s’écriait :

 

– Monsieur Bellegarde, vous m’avez gâtée !

 

Le journaliste protestait avec un accent de très réelle surprise :

 

– Mademoiselle, vous vous trompez ! Ce n’est pas moi qui vous ai adressé ce cadeau…

 

– Et cette carte ?… observait la fille du détective.

 

Et Colette tendit au reporter un fin bristol sur lequel était gravé le nom de :

 

Jacques Bellegarde

 

36, avenue d’Antin.

 

De plus en plus éberlué, le reporter affirmait avec force :

 

– Mademoiselle, je vous donne ma parole d’honneur que je ne suis pour rien dans cet envoi de bonbons, et bien que cette carte ressemble étonnamment à celles dont je fais usage…

 

Chantecoq, qui avait tout entendu, s’écria :

 

– Ah çà ! le citoyen Belphégor, aurait-il ?…

 

Il s’arrêta, s’empara de la boîte, et dit simplement à Colette et à Bellegarde :

 

– Suivez-moi !

 

Il se dirigea vers le fond de son studio, ouvrit une petite porte et pénétra, avec sa fille et le reporter, dans une petite pièce bien claire qui représentait un véritable laboratoire.

 

Sans prononcer une parole, il déposa la boîte sur une table encombrée de fioles, d’éprouvettes et de cornues, prit au hasard un bonbon, le cassa en deux et l’approcha de ses narines.

 

– Aucune odeur suspecte, déclara-t-il. Pourtant, je parierais…

 

Il se leva, s’en fut vers une armoire et l’ouvrit à l’aide d’une petite clef fixée à son trousseau qui ne le quittait jamais…

 

Le meuble contenait une série de bouteilles pharmaceutiques de toutes tailles et dont chacune portait une étiquette précisant le liquide qu’elle contenait.

 

Sans la moindre hésitation, le limier en saisit une, revint vers la table, remplit à moitié du contenu de sa fiole la plus petite de ses éprouvettes… et y plongea les débris du bonbon qu’il venait de rompre.

 

Jacques et Colette le regardaient en silence.

 

Au bout de quelques instants, il saisit l’éprouvette, la plaça bien dans la lumière et la fixa tout en la tenant élevée à la hauteur de ses yeux.

 

Peu à peu, tandis que le chocolat se désagrégeait et teintait de brun le réactif, de nombreux globules descendaient dans le fond du récipient et se transformaient en une sorte de poudre grisâtre qui, formant bientôt un véritable dépôt, se dégageait nettement des autres produits, dont les morceaux du bonbon étaient composés.

 

Nettement, Chantecoq déclarait avec un léger tremblement dans la voix :

 

– Maintenant, j’en suis sûr, ces bonbons sont empoisonnés !

 

Colette pâlit. Et Bellegarde s’écria :

 

– Le bandit tient sa promesse !… Après moi, vous, et maintenant votre fille… Quelle lâcheté !… Quelle infamie !

 

Dissimulant l’émotion que lui causait le nouvel attentat dirigé non seulement contre lui, mais aussi contre sa fille, Chantecoq reprenait :

 

– Le gredin avait bien machiné son plan… Après s’être débarrassé de vous, il comptait bien nous supprimer, Colette et moi… et vous charger de ce nouveau crime…

 

« Mais, je ne suis pas fâché de cet incident… car il nous montre que la chance est pour nous… Et c’est d’excellent augure !

 

Puis, s’adressant à Bellegarde, il lança :

 

– Eh bien ! que décidez-vous ?

 

Le reporter, avec élan, répondit :

 

– Vous avez raison, il faut que je disparaisse !

 

– Alors, vous restez ?

 

– Je reste !

 

Tandis que le visage de Colette se rassérénait, le limier et le journaliste échangeaient une des ces poignées de main qui sont mieux qu’une promesse, c’est-à-dire un de ces pactes d’alliance et d’association qui font les grandes forces que rien ne peut briser.

 

IV

LE TRÉSOR DES VALOIS


Ainsi que nous venons de le constater, si Chantecoq avait déjà réussi à mettre debout contre Belphégor un plan de campagne qui, sans lui offrir encore de sérieuses garanties de succès, avait au moins l’avantage d’être inspiré par la logique même et basé sur des événements dont il avait pu contrôler lui-même l’authenticité, l’inspecteur Ménardier, malgré toute l’activité qu’il avait déployée, se débattait toujours dans les ténèbres du plus obscur mystère.

 

Les fouilles qu’il avait fait opérer à l’intérieur de notre grand musée, pas plus que les explorations et recherches auxquelles il avait procédé lui-même n’avaient donné aucun résultat.

 

Aucune des empreintes, que le service anthropométrique avait photographiées, ne correspondait aux fiches de malfaiteurs dont on tient, à la préfecture, un répertoire si exact et si complet… Et pas un des limiers chargés d’enquêter sur les individus suspects, étrangers ou non, n’avait découvert le moindre indice qui pût permettre de les accuser vraisemblablement d’être le Fantôme du Louvre.

 

À la direction de la police, chefs et subalternes montraient des visages plutôt renfrognés.

 

En effet, l’opinion publique commençait à s’énerver : plusieurs journaux avaient déjà publié quelques entrefilets aigres-doux à l’adresse de ceux qui sont chargés de veiller sur la sécurité de leurs concitoyens. Et M. Ferval avait convoqué Ménardier, non pas pour le gourmander, mais pour rechercher avec lui le moyen d’en finir.

 

– Monsieur le directeur, déclarait nettement l’inspecteur, plus je me creuse la cervelle, plus je me dis que pour être revenu deux nuits de suite dans la salle des Dieux barbares et pour n’avoir pas hésité à assommer d’un coup de casse-tête l’infortuné Sabarat, il faut que le Fantôme soit guidé par d’importants et d’impérieux motifs, que le désir de s’emparer d’un objet de valeur est insuffisant à expliquer.

 

– Alors ? ponctuait M. Ferval.

 

– J’ai d’abord cru que notre mystérieux bandit avait eu l’intention de faire sauter le Louvre… Mais je ne m’y suis guère arrêté… Car je ne vois pas très bien à qui un pareil attentat profiterait.

 

– En effet, à moins d’être fou.

 

– Et notre mystérieux gredin ne l’est pas… J’en répondrais sur ma tête… Car, pour agir ainsi qu’il l’a fait, pour entrer et sortir du Louvre sans qu’on puisse se douter comment, il ne suffit pas d’avoir toute sa raison, il faut encore être doué d’un génie que je qualifierai d’infernal.

 

– D’accord.

 

– Et j’en suis arrivé à me persuader qu’il y a là-dessous une affaire politique. Lorsque j’ai été chargé, à plusieurs reprises, de filer des Orientaux suspects, j’ai pu me rendre compte qu’il existait, dans ce pays, un grand nombre de sociétés secrètes extrêmement puissantes et qui ont des ramifications un peu partout.

 

– Nous savons cela.

 

– Voilà pourquoi, déclarait l’inspecteur, j’en suis arrivé à me demander si la statue de Belphégor n’aurait pas jadis servi de cachette à l’une de ces nombreuses sectes qui serait en ce moment désireuse de récupérer les papiers qu’on y avait déposés.

 

– Mon cher Ménardier, c’est un sujet de roman pour Pierre Benoît, que vous me racontez là… C’est évidemment très captivant, et nul doute que ce grand romancier populaire n’en tirerait un très amusant récit. Mais un limier tel que vous doit se méfier de son imagination… vous auriez tort de vous engager sur une piste qui ne peut que vous procurer une amère déconvenue. De tout ce que vous m’avez dit, je ne retiens qu’une chose, car elle est capitale, c’est que, pour être revenu deux nuits de suite au Louvre, le Fantôme doit avoir un motif aussi grave qu’impérieux. J’ajouterai qu’il n’y a pas de raison pour qu’il ne revienne pas encore dans la salle des Dieux barbares…

 

– Monsieur le directeur, j’allais vous le dire, et j’ai l’intention d’établir, dès ce soir, une souricière dans cette salle où il s’est déjà passé de si terribles choses. Seulement, voilà, maintenant qu’il nous sent à ses trousses, le Fantôme osera-t-il reparaître ?

 

– Oui, si nous lui donnons le change, affirmait le haut fonctionnaire.

 

– Peut-être, en effet…

 

– Attendez un instant…

 

Et M. Ferval se mit à griffonner les lignes suivantes, qu’il lut ensuite à Ménardier :

 

Nous apprenons que l’inspecteur Ménardier, chargé d’enquêter sur l’affaire du Louvre, serait sur la piste du coupable. Celui-ci, dans l’impossibilité de passer la frontière, se serait réfugié dans un petit village du Nord, où il serait dès à présent traqué par la brigade mobile.

 

Ajoutons que l’inspecteur Ménardier est parti ce matin en mission confidentielle pour une destination inconnue.

 

Nous ne dirons rien de plus, afin de ne pas entraver l’action de la police, mais attendons-nous à des révélations aussi prochaines qu’inattendues.

 

Sa lecture terminée, M. Ferval reprit :

 

– Je vais adresser immédiatement cette note à la presse, afin qu’elle paraisse dans la troisième édition des journaux de ce soir. Elle ne manquera pas de tomber sous les yeux de notre gredin. Vous allez donc rester ici bien tranquille, dans mon arrière-bureau, où l’on vous apportera à dîner. Vers vingt-deux heures, avec deux agents que vous choisirez vous-même, vous vous rendrez au Louvre. Vous vous cacherez avec eux dans la salle en question et si, comme je l’espère, dupé par notre communiqué, le Fantôme y revient, cette fois, il ne vous échappera pas.

 

– Et moi, monsieur le directeur, j’en suis sûr ! affirmait l’inspecteur avec force.

 

Fidèle aux directives que lui avait données son supérieur, Ménardier, le même soir, d’accord avec l’administration du musée, s’introduisait subrepticement au Louvre avec ses deux meilleurs agents.

 

Ceux-ci, après avoir reçu ses instructions, se dissimulèrent derrière deux grandes statues qui décoraient la salle des Dieux barbares. Ménardier se blottit dans une énorme vasque où il disparut tout entier, tandis qu’à travers les larges fenêtres garnies de barreaux qui donnaient sur la cour du Louvre, les rayons de la lune se glissaient, nimbant de leur argent clair la tête du dieu Belphégor, gisant toujours au pied de son socle, sur les dalles en mosaïque encore marquées par le sang du gardien Sabarat.

 

 

À la même heure, une scène étrange se déroulait à l’intérieur de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois qui dresse, en face de la célèbre colonnade de Perrault, son admirable façade, dont le portail, si délicatement ouvragé, date, paraît-il, de Philippe le Bel.

 

Au milieu du sanctuaire, désert et silencieux, brillait, devant le maître-autel, muette et perpétuelle prière, la petite lampe aux reflets rouges qui ne doit s’éteindre jamais. Tout à coup, la porte d’un confessionnal, qui s’appuyait contre le mur de l’un des bas-côtés, s’ouvrait lentement. Une ombre en sortait, puis une autre… C’étaient le bossu mystérieux et l’homme à la salopette.

 

Celui-ci portait à la main une valise assez volumineuse… Tous deux se glissèrent, à pas de loup, derrière le maître-autel. Un instant, ils demeurèrent immobiles, l’oreille aux aguets. Mais aucun bruit ne s’élevait dans la nef, dont les colonnades et les ogives se perdaient dans la nuit… Le bossu prit dans sa poche une lampe électrique, dont il fit fonctionner le contact… et projeta la lumière vers le sol. Il s’agenouilla et promena sa main sur une dalle, au centre de laquelle on pouvait encore apercevoir les vestiges très vagues d’une fleur de lis qui, plusieurs siècles auparavant, avait été sculptée en plein granit.

 

Peu à peu, la dalle se déplaça, comme si elle basculait sur un axe invisible, et démasqua une excavation où s’amorçait un étroit escalier de pierre.

 

Le bossu s’y engouffra le premier… suivi par son compagnon, dont il éclairait la marche avec sa lampe… Dès qu’ils eurent disparu, la dalle reprit sa place.

 

Après avoir descendu une quarantaine de marches, les deux hommes atteignirent un couloir dont les voûtes et les parois, en maçonnerie puissante, ne semblaient pas avoir reçu des ans le moindre outrage.

 

Sur le sol, légèrement détrempé par une infiltration qui provenait du voisinage assez rapproché de la Seine, ils s’avancèrent à pas comptés, faisant fuir devant eux d’énormes rats et sautiller de non moins gros crapauds qui avaient élu domicile dans ce souterrain, désormais ignoré des humains.

 

Ils parcoururent ainsi une centaine de mètres et s’arrêtèrent devant une petite porte en chêne massif garnie de grosses ferrures rouillées en forme de trèfle… Le bossu heurta de trois coups espacés. La porte s’entrebâilla, livrant passage aux deux complices, qui pénétrèrent dans une sorte de crypte en forme de rotonde. Le reflet rougeâtre d’une lanterne accrochée au mur enveloppait sinistrement une forme humaine assise sur un banc. C’était le Fantôme du Louvre.

 

Le corps drapé dans un linceul noir et la tête dissimulée dans son capuchon, il semblait attendre le bossu et l’homme à la salopette qui s’approchèrent de lui en une attitude non de frayeur, mais de respect.

 

L’homme à la salopette déposa la valise à ses pieds. Le bossu, tout en continuant à s’éclairer avec sa lampe électrique, en retira un tube de la dimension et de la forme de ces bouteilles d’air qui servent à regonfler les pneus d’automobiles…

 

Puis, il se mit à donner quelques explications, à voix basse, au Fantôme qui l’écoutait attentivement et l’approuvait de quelques brefs hochements de tête.

 

Alors, après avoir replacé le tube dans la valise, le bossu se releva et fit :

 

– Cette fois, Belphégor, la victoire est à nous !

 

Le Fantôme se penchant vers la valise, s’empara du tube à air que le bossu y avait déposé et le glissa sous son linceul. Puis, il se dirigea vers la porte, qu’il ouvrit toute grande…

 

Précédé par le bossu, qui avait rallumé sa lampe électrique, et suivi par l’homme à la salopette, il s’engagea dans le souterrain qui se dirigeait vers le Louvre.

 

Belphégor et ses deux complices, après avoir marché environ pendant cent cinquante mètres, arrivèrent devant un escalier exactement semblable à celui dont l’ouverture secrète donnait derrière le maître-autel de Saint-Germain-l’Auxerrois.

 

Ils le gravirent sans bruit et se trouvèrent bientôt en face d’un mur qui ne présentait aucune fissure.

 

Le Fantôme appuya le doigt sur le centre d’une petite pierre qui, en légère aspérité, ressortait sur la paroi. La muraille s’entrouvrit sans le moindre bruit, sans le plus petit grincement, laissant apparaître une ouverture par laquelle s’engouffrèrent successivement Belphégor, l’homme à la salopette et le bossu qui se trouvèrent de plain-pied sur le palier où se dressait la Victoire de Samothrace, à l’endroit même où Chantecoq et Bellegarde avaient vu précédemment disparaître le Fantôme.

 

Les trois personnages, sans s’y attarder, descendirent les degrés, et atteignirent le palier du bas. Belphégor fit signe au bossu d’éteindre sa lampe et, seul, il s’engagea dans une galerie obscure. Presque en rampant, avec une souplesse féline, sans hésiter, sans tâtonner, en homme qui connaît admirablement les lieux et qui a soigneusement, méticuleusement repéré d’avance tous les obstacles qu’il pourrait rencontrer sur son chemin, il atteignit l’entrée de la salle des Dieux barbares… et, s’arrêtant, il déposa à terre l’instrument qu’il tenait caché sous son suaire.

 

Il s’agenouilla et commença à dévisser une petite manette fixée à l’entrée du tube, d’où s’échappa aussitôt une vapeur légère, presque impalpable, dont il dirigea le jet vers la salle où Ménardier et ses deux hommes se tenaient aux aguets. Puis, se relevant, il attendit, immobile, invisible dans la nuit.

 

Du fond de la vasque où il était tapi, Ménardier, qui avait l’ouïe excessivement fine, entendit sans doute un bruit insolite, car, tout doucement, il se leva et regarda autour de lui. Il lui sembla que l’un des inspecteurs qui se dissimulait derrière une statue chancelait comme s’il était pris d’un subit étourdissement. En proie lui-même à un malaise indéfinissable, Ménardier sortit de la vasque. Au même instant, son agent, comme assommé, s’écroulait sur les dalles. La tête lourde, les jambes de plomb, à demi suffoqué, Ménardier s’approcha de lui. En même temps, l’autre inspecteur sortait de sa cachette, titubant, lui aussi, comme un homme ivre. Ménardier le considéra avec stupeur. En un geste instinctif, il le saisit par le bras, mais l’homme glissa sur le sol, à côté de son collègue, près duquel il demeura étendu, inanimé. Se raidissant contre la torpeur qui l’envahissait, le limier voulut faire quelques pas… Mais, soudain, il s’arrêta, sidéré… Un spectre effrayant venait de surgir de l’ombre et s’avançait lentement vers lui, du pas automatique d’un halluciné… Machinalement, Ménardier porta la main vers sa poche à revolver… Mais il n’eut pas le temps de saisir son arme… Le Fantôme était près de lui, un poignard à la main. Rassemblant ses dernières forces, qui semblaient prêtes à l’abandonner, le policier saisit le bras menaçant de Belphégor et, en même temps, il releva brusquement le capuchon qui lui masquait entièrement la tête.

 

Un cri, un râle plutôt, lui échappa…

 

Le mystérieux bandit portait un masque contre les gaz asphyxiants.

 

D’un bond en arrière, le Fantôme se dégagea… Ménardier voulut s’élancer sur lui, mais battant l’air de ses bras, il s’écroula, évanoui, près des corps des deux hommes qui, ainsi que lui-même, ne donnaient plus signe de vie.

 

Tour à tour, Belphégor se pencha au-dessus des trois inspecteurs… et certain qu’ils étaient immobilisés pour un long moment, il fit entendre un bref sifflement. Le bossu et l’homme à la salopette apparurent. Chacun d’eux portait un masque exactement semblable à celui de Belphégor, et qui les protégeait contre les émanations grâce auxquelles le Fantôme du Louvre avait réussi à endormir profondément les trois policiers…

 

Frôlant d’un pas ouaté les mosaïques de la salle, les trois personnages s’approchèrent de la statue du dieu des Moabites qui gisait toujours à la même place. Mais ils ne s’y attardèrent point. Sur un signe du Fantôme, les deux acolytes saisirent à bras-le-corps le socle de la statue… et, non sans effort, mais habilement, silencieusement, ils le poussèrent de côté, de façon à découvrir la partie des dalles sur lesquelles il reposait.

 

Pendant cette délicate opération, qui demanda plusieurs minutes, le Fantôme demeura immobile… les yeux rivés sur Ménardier et ses agents, qui semblaient, d’ailleurs, aussi rigides que les images de marbre et de pierre qui les entouraient… Ce fut seulement lorsque le socle eut laissé entièrement apparaître l’emplacement qu’il recouvrait, que Belphégor regarda à terre. Éclairé par le rayonnement de la lampe électrique que le bossu avait rallumée, il fixa le rectangle plus clair, moins patiné, qui s’offrait à son attention.

 

Bientôt il se pencha. Son doigt ganté de noir s’en fut vers une fleur de lis qui occupait le centre d’une mosaïque représentant le blason des Valois et s’y appuya avec force… Lentement et sans bruit, comme celle de Saint-Germain-l’Auxerrois, la dalle bascula, démasquant un trou noir qui se prolongeait sous le sol.

 

Belphégor s’empara de la lampe du bossu et la promena à l’intérieur de l’excavation, au fond de laquelle gisait un coffre assez volumineux. Puis, se relevant, il adressa un simple signe à ses deux complices qui s’étendirent tout de leur long de chaque côté de l’orifice et y plongèrent chacun un bras…

 

Leurs mains rencontrèrent et saisirent les poignées métalliques fixées aux deux extrémités du coffre que, non sans peine – car il était fort lourd – ils retirèrent de sa cachette et déposèrent près de la statue renversée. Avec sa lampe électrique, le Fantôme l’examina.

 

Sur le couvercle en cuir de Cordoue, que fermaient de solides ferrures rouillées, il aperçut, à demi effacées, des armes royales, au-dessus desquelles on pouvait encore déchiffrer les initiales en or terni d’Henri III, roi de France. L’une des quatre serrures d’angle était presque entièrement détachée…

 

Belphégor l’arracha tout à fait, l’examina, réfléchit un instant, puis, sans prononcer un mot, il désigna simplement l’entrée de la salle au bossu et à l’homme à la salopette… Ce dernier s’empara du coffre et le chargea sur ses épaules, qui ployèrent légèrement sous le poids. Alors, après avoir jeté à terre la ferrure, le Fantôme, éclairant la marche, se dirigea vers la galerie, suivi par ses deux aides. En passant, le bossu reprit le tube qui était resté sur le seuil. Tous trois, tels des ombres, gravirent l’escalier de la Victoire de Samothrace et atteignirent le palier.

 

Belphégor fit de nouveau manœuvrer le ressort de l’entrée secrète que, plus perspicace que les historiens et les architectes du Louvre, il avait su découvrir…

 

Quelques instants après, nos personnages s’enfermaient dans la crypte où nous les avons vus tout à l’heure se rassembler. L’homme à la salopette, dont le front ruisselait de sueur, déposa à terre le coffre et, sans perdre une minute, après avoir, ainsi que le bossu, retiré son masque, il fit sauter les trois serrures à l’aide d’un ciseau à froid qu’il avait pris dans sa poche, et, vivement, il souleva le couvercle… Aussitôt, le bossu approcha sa lampe électrique et Belphégor, qui s’était avancé, ne put réprimer mieux qu’une exclamation de surprise, un cri de victoire… Le coffre était rempli de bijoux, de joyaux et de pièces d’or.

 

L’homme à la salopette y plongea la main… et en retira une poignée d’écus… qui étaient marqués à l’effigie du roi Henri III. Tandis qu’il les faisait retomber en cascades, le bossu, à son tour, retirait du coffre une magnifique couronne enrichie de pierreries.

 

– Le diadème de Catherine de Médicis ! murmura-t-il en le faisant admirer au Fantôme.

 

Presque aussitôt, à voix basse, mais tout en scandant ses mots d’un geste autoritaire, celui-ci murmura à l’oreille du bossu quelques paroles qui devaient être des ordres ; car le bossu s’empressa de replacer le précieux et somptueux objet à la place où il l’avait pris… et, tirant un couteau, il attaqua une des ferrures d’angle… tandis qu’immobile, Belphégor contemplait le trésor étalé devant lui.

 

 

Une heure plus tard, la voiturette du bossu stationnait, avenue d’Antin, quelques maisons plus bas que le rez-de-chaussée de Jacques Bellegarde.

 

Mais, cette fois, c’était l’homme à la salopette qui se tenait sur le siège. De temps en temps, celui-ci se retournait pour jeter un rapide coup d’œil vers l’entrée de l’immeuble où demeurait le jeune reporter. Il était visible qu’il attendait quelqu’un. Or, ce quelqu’un n’était autre que le bossu qui, à ce moment, était occupé à une étrange besogne.

 

Après avoir pénétré, à l’aide de fausses clefs dont il possédait un trousseau des plus complets, dans l’appartement du journaliste, dont il semblait connaître à merveille toutes les dispositions, le bossu, tout en s’éclairant de sa lampe électrique, était entré droit dans le bureau, dont les volets étaient clos et les rideaux fermés.

 

Après avoir refermé la porte, dont il poussa le verrou, il tourna le commutateur qui faisait fonctionner le courant d’un petit plafonnier placé au centre de la pièce, éteignit sa lampe, qu’il déposa sur la table ; et, après avoir jeté autour de lui un regard investigateur, il s’approcha de la bibliothèque.

 

Saisissant quelques-uns des livres qui garnissaient les rayons du centre, et tout en les gardant sous son bras gauche, il fouilla dans l’une des poches de sa houppelande, en retira un objet qu’il glissa rapidement derrière les bouquins demeurés sur la planche et remit les autres livres à leur place…

 

Puis, se transportant jusqu’au bureau de Bellegarde, après avoir choisi, d’un œil expérimenté, l’une des clefs de son trousseau, il l’introduisait dans la serrure de l’un des tiroirs qu’il ouvrit sans la moindre peine…

 

Il déposa d’abord à l’intérieur du meuble une liasse de lettres, puis la ferrure du coffre Renaissance qu’il avait prise dans l’une de ses autres poches…

 

Il referma soigneusement le tiroir, ralluma sa lampe électrique, éteignit le lustre, quitta la pièce, traversa l’antichambre, sortit dans le vestibule, donna un simple tour de clef à la porte et lança, devant la loge du concierge, un sonore :

 

– Cordon, s’il vous plaît !

 

Un bruit de déclic… et le bossu se retrouva dans la rue… À grandes enjambées, il rejoignit l’homme à la salopette, grimpa près de lui, et… la voiture s’éloigna dans la nuit.

 

V

OÙ MÉNARDIER LANCE UN DÉFI À CHANTECOQ


Les premiers rayons de l’aurore commençaient à caresser les toits du Louvre et, grandissant peu à peu, s’infiltraient à travers les fenêtres, dissipant l’obscurité qui enveloppait les incalculables richesses artistiques dont l’ancien palais de nos rois est l’unique et splendide écrin. Bientôt, les gardiens de jour se présentaient, libérant leurs confrères qui avaient été de service pendant la nuit… et qui, conformément aux instructions qu’ils avaient reçues de la direction, et cela sur la demande de Ménardier, désireux de ne pas donner l’éveil au Fantôme, s’étaient abstenus de toute ronde dans la salle des Dieux barbares, ainsi qu’aux alentours.

 

– Rien de nouveau ? interrogèrent les arrivants.

 

– Rien de nouveau, déclarèrent les partants.

 

L’un de ces derniers crut même pouvoir ajouter, résumant d’ailleurs l’opinion quasi unanime de tout le personnel :

 

– Maintenant, c’est fini ! Si l’on veut coffrer l’assassin de Sabarat, ce n’est pas ici qu’on doit le chercher !

 

« Et je suis même sûr qu’il doit déjà être loin !

 

Et tandis que les uns rentraient prendre chez eux un repos bien gagné, les autres se répandaient dans les salles dont ils avaient la surveillance.

 

Le successeur de Pierre Gautrais, un jeune homme nommé Albert Droquin, qui n’appartenait que depuis quelques mois à l’administration, s’engagea dans la galerie des Antiques, avec un autre gardien, l’un des doyens de la maison, le père Bizot, préposé à la garde de la Vénus de Milo et de toutes les autres merveilles avoisinantes.

 

Comme ils approchaient de la salle des Dieux barbares, Droquin s’arrêta et fit :

 

– Père Bizot, ne trouvez-vous pas que ça sent une drôle d’odeur ?

 

Le vieux gardien renifla l’air.

 

– Ma foi, non !

 

– Je vous assure que si… On dirait qu’on a débouché un flacon de pharmacie.

 

Et, tout en pénétrant dans la salle, il ajouta :

 

– Ça vient de par là !

 

Soudain, une exclamation lui échappa.

 

Il venait d’apercevoir Ménardier et les deux inspecteurs étendus à terre, inanimés, dans la position où Belphégor et ses complices les avaient laissés.

 

– Père Bizot, bégaya-t-il… père Bizot, re… regardez donc !

 

Tous deux, maîtrisant leur émotion, s’élancèrent vers Ménardier, qu’ils reconnurent sur-le-champ. Presque aussitôt, ils constatèrent qu’il respirait assez régulièrement et, qu’ainsi que les deux agents, il n’était que profondément endormi.

 

Le vieux gardien, se ressaisissant, s’écria :

 

– Va vite prévenir M. le conservateur !

 

Droquin s’élança au dehors.

 

Bizot se pencha vers Ménardier qui commençait à s’évader du sommeil de plomb qui l’avait terrassé.

 

Plusieurs gardiens qui se trouvaient dans le voisinage accouraient, attirés par les clameurs de leurs collègues.

 

Les uns se précipitaient vers les trois policiers. Les autres s’arrêtaient devant l’excavation béante qui occupait l’emplacement du socle de la statue de Belphégor. Des cris, des interjections se croisaient :

 

– Le bandit !

 

– Le misérable !

 

– Cette fois, c’est trois victimes qu’il a faites !

 

– Mais non ! s’empressait de rectifier le père Bizot, qui, seul, n’avait pas perdu la tête… Vous voyez bien qu’ils sont vivants !

 

En effet, Ménardier et ses deux hommes, s’évadant de leur torpeur, commençaient à donner signe de vie, et lorsque M. Lavergne, le conservateur en chef, et M. Nabusson, conservateur-adjoint, que Droquin avait alertés, apparurent dans la salle, Ménardier, redressé sur ses genoux et respirant encore avec peine, commençait à entrouvrir ses paupières clignotantes. Aidé par deux gardiens, il se souleva, l’air abruti… À plusieurs reprises, il passa la main sur son front, tout en bégayant :

 

– C’est fou !… C’est insensé… C’est à croire que j’ai rêvé !

 

Après avoir jeté un rapide coup d’œil sur les deux autres inspecteurs qui, eux aussi, reprenaient peu à peu conscience de la réalité, M. Lavergne s’approcha de Ménardier et lui demanda :

 

– Que s’est-il donc passé ?

 

– Ah ! c’est vous, monsieur le conservateur ? constata le policier de la voix pâteuse d’un homme qui vient de s’évader, non sans peine, d’un long et profond sommeil.

 

– Oui, mon ami… voyons, remettez-vous, et racontez-moi…

 

– Monsieur le conservateur, c’est inimaginable !

 

– Ah çà ! auriez-vous vu le Fantôme ?

 

– Oui, monsieur le conservateur, et je vous jure que j’ai même cru que ma dernière heure était arrivée !

 

Cette déclaration, faite par un gaillard qui passait à juste titre pour être doué à fois d’un grand courage et d’une parfaite honnêteté, produisit sur toute l’assistance une impression que nous pouvons, sans exagération, qualifier de sensationnelle…

 

Ménardier, au milieu d’un profond silence, entama le récit du véritable cauchemar qu’il avait réellement vécu au cours de la nuit précédente. Finissant son récit par ces mots :

 

– J’ai bien cru que je le tenais… Si j’avais su, je lui aurais envoyé une balle dans la peau. Mais je voulais l’avoir vivant ! D’ailleurs, je puis vous l’avouer, je n’étais pas maître de mes moyens… J’étais tout étourdi… Je ne savais plus trop ce que je faisais… Avouez que c’est extraordinaire !

 

Pendant que tous l’écoutaient dans le plus profond silence, un homme vêtu avec une élégante simplicité, les bords de son chapeau de feutre gris légèrement rabattus sur les yeux, se glissait dans la salle des Dieux barbares.

 

C’était Chantecoq.

 

Profitant de ce que l’attention générale était littéralement absorbée par Ménardier, le roi des détectives laissa errer ses yeux vers le sol.

 

Après s’être dirigé vers l’excavation d’où Belphégor et ses complices avaient retiré le coffre qui contenait le trésor des Valois, son regard devint tout à coup plus vif et se fixa sur la ferrure qui avait été abandonnée par le Fantôme et gisait tout près du trou noir et béant. Le détective se baissa et s’empara de la ferrure.

 

À plusieurs reprises, il la tourna, puis la retourna dans ses doigts… Sans doute, la trouvaille qu’il venait de faire lui parut-elle importante, car un sourire de satisfaction erra sur ses lèvres, et, lentement, il se dirigea vers le groupe qui entourait le narrateur, qui s’écriait :

 

– Dans ma carrière de policier, j’ai été déjà mêlé à des drames que j’ai le droit de qualifier d’extraordinaires. Mais je vous jure que je n’ai jamais rien vu de pareil… et j’avoue franchement que je me demande ce qui a bien pu se passer.

 

Une voix vibrante proféra ces mots :

 

– Je vais vous le dire, mon cher confrère !

 

Un vif mouvement de stupeur secoua l’assistance… Et tous les yeux se portèrent vers Chantecoq qui, sans que personne ne l’eût vu venir, dressait sa fine silhouette entre M. Lavergne et Ménardier. À la vue du grand détective, le visage de l’inspecteur se renfrogna, exprimant nettement et sans la moindre ambiguïté :

 

« Ah çà ! de quoi se mêle-t-il, celui-là ? »

 

Mais Chantecoq qui, pourtant, avait deviné les intentions hostiles de son collègue, sans se départir de ce calme merveilleux qui le caractérisait, reprenait, tout en désignant l’excavation :

 

– Il y avait là un trésor caché !

 

– Un trésor ?… répéta Ménardier d’un air incrédule.

 

– Parfaitement ! scandait le grand limier… Un trésor enfermé dans un coffre Renaissance.

 

– Oui vous le donne à penser ?

 

– Cette ferrure d’angle, que je viens de recueillir au bord même du trou…

 

Et tout en la montrant à M. Lavergne, Chantecoq ajouta :

 

– Je crois, monsieur le conservateur, que je ne me trompe pas.

 

– En effet, reconnaissait M. Lavergne, ce morceau de ferronnerie date bien du seizième siècle.

 

– Permettez-moi de vous faire observer qu’il porte les armes des Valois, soulignait le grand limier.

 

Méfiant, presque agressif, Ménardier reprenait :

 

– Ce n’est qu’une hypothèse !

 

–… Qui est confirmée, appuyait le roi des détectives, par la précaution que le Fantôme a prise de vous endormir, ainsi que vos collaborateurs, à l’aide de gaz somnifères.

 

À ces mots, Ménardier ne put réprimer une grimace de mécontentement. Et Chantecoq, tout en lui frappant familièrement sur l’épaule, ajouta :

 

– Estimez-vous heureux qu’il n’ait pas employé de gaz asphyxiants !

 

L’inspecteur se mordit les lèvres.

 

N’était-ce pas une leçon que lui donnait publiquement son maître ?

 

Mais un agent accourait, portant un pli à son adresse… Ménardier s’en empara et l’ouvrit d’une main fébrile.

 

Au fur et à mesure qu’il en prenait connaissance, son visage se détendait pour refléter peu à peu une expression de joie manifeste et presque triomphante. Et, sur un ton de certitude et même de défi, il lança :

 

– Monsieur Chantecoq, veuillez vous trouver, cet après-midi, vers dix-sept heures, quai des Orfèvres. Je crois que j’aurai le plaisir de vous annoncer une bonne nouvelle.

 

Tranquillement, le roi des détectives répondait :

 

– J’y serai, mon cher ami !

 

Ménardier, s’adressant à M. Lavergne et à son adjoint :

 

– Messieurs, je crois pouvoir vous affirmer que le Fantôme du Louvre ne tardera pas à être sous les verrous.

 

Et, se tournant vers Chantecoq, qui avait accueilli cette prophétie sensationnelle, avec une indifférence non dépourvue d’une certaine ironie, il ajouta :

 

– On sait encore travailler à la préfecture de police.

 

– Je n’en ai jamais douté, mon cher Ménardier, répliqua le détective avec un accent de courtoisie parfaite.

 

– Alors, à tantôt, monsieur Chantecoq ?

 

– À tantôt, mon cher Ménardier.

 

L’inspecteur s’éloigna avec ses deux hommes. Chantecoq glissa dans sa poche la ferrure qu’il tenait à la main et M. Lavergne, s’approchant de lui, fit sur un ton plein de cordialité :

 

– Qu’en pensez-vous, l’as des as ?

 

Chantecoq répliquait :

 

– Monsieur le conservateur, j’ai toujours eu pour principe de ne jamais vendre la peau de l’ours avant qu’il fût à terre.

 

– Alors, vous croyez que Ménardier a bluffé ?

 

– Pas du tout !… Je suis sûr, au contraire, qu’il est sincère… J’ajouterai même que c’est un garçon très intelligent… Et j’en déduis que, pour avoir réussi à endormir ainsi sa vigilance et accomplir cette nuit l’exploit que vous savez, il faut que notre Fantôme soit un de ces bandits comme on n’en rencontre pas plus d’un ou d’eux par siècle.

 

– Cependant, Ménardier a été des plus affirmatifs…

 

– Il y a certainement une arrestation sous roche… mais… mais…

 

Et, après avoir pris un léger temps, Chantecoq martela :

 

– Mais je puis vous déclarer que ce soir… Ménardier aura à son tableau… un innocent !

 

VI

UNE FLAMME QUI MEURT


Dans le grand salon de la maison d’Auteuil, Elsa Bergen et Maurice de Thouars, l’air grave, préoccupé, échangeaient quelques vagues propos, lorsqu’un valet de chambre annonça :

 

– Le baron et la baronne Papillon !

 

La baronne ne donna pas le temps à Elsa Bergen de s’avancer vers elle… Elle se précipita dans le salon, clamant, avec des larmes dans la voix :

 

– Alors, notre chère Simone ne va pas ?…

 

Le baron Papillon s’approchait à son tour, et, avec le regard vide de ceux qui sont pleins d’eux-mêmes et le ton déclamatoire de ces gens superficiels qui s’efforcent de masquer leur insensibilité de profonds égoïstes, il demanda :

 

– Au moins, notre pauvre amie n’est pas en danger ?

 

Mlle Bergen répliquait avec tristesse :

 

– Nous n’avons plus beaucoup d’espoir.

 

– Que dit le médecin ?

 

– Simone n’a pas voulu le recevoir !

 

– Il fallait la forcer !

 

– C’eût été hâter ses derniers moments.

 

À ces mots, Mme Papillon se laissa tomber sur un siège. Quant à son mari, tout en s’efforçant de donner à son masque pétri de prétention imbécile et creuse une expression de douloureuse surprise, il s’en fut vers Maurice de Thouars et lui serra la main avec une effusion exagérée :

 

– Voyons, fit-il d’une voix caverneuse, que s’est-il passé ?

 

Dissimulant avec peine l’énervement que lui causaient toutes ces visites, Maurice de Thouars répliquait :

 

– Déjà, depuis quelque temps, la santé de notre chère Simone nous causait de grandes inquiétudes.

 

– N’abusait-elle pas de stupéfiants ?

 

– Hélas ! oui… Mais ce qui l’a surtout frappée, c’est la visite de ce Fantôme.

 

Au mot de Fantôme, la baronne eut un sursaut d’épouvante.

 

– Le Fantôme ! s’écria-t-elle en projetant les bras en avant… Le Fantôme ! Ah ! ne m’en parlez pas ! Il me semble que je le vois sans cesse rôder autour de moi.

 

« J’avais eu l’idée de partir pour notre château de Courteuil, qui est situé entre Dreux et Mantes…

 

« Il me semblait qu’à l’abri de ces hautes et épaisses murailles, derrière ces ponts-levis, nous eussions été plus en sécurité…

 

« Mais le secrétaire de mon mari, M. Lüchner, m’en a dissuadée, prétendant que si le Fantôme était décidé à nous rendre visite, il pénétrerait tout aussi facilement dans notre château de Courteuil que dans notre hôtel de Paris… Alors, je suis restée ! Mais je suis à bout… Je n’en dors plus !

 

– Elle était déjà un peu détraquée, soufflait l’amateur de bibelots à l’oreille du beau Maxime… Mais, avec toutes ces histoires, je crains qu’elle ne devienne tout à fait folle… Tenez… écoutez-là.

 

En effet, la baronne Papillon qui, à présent, ne semblait nullement jouer la comédie, continuait, tout en gesticulant :

 

– Ce Fantôme ! Je le vois partout… La nuit, le jour… dans mon salon, dans ma chambre à coucher, dans mon cabinet de toilette…

 

Et, proférant un cri de terreur, elle montra d’un doigt tremblant la porte qui venait de s’ouvrir :

 

– Le voici ! clama-t-elle, épouvantée. C’est lui ! C’est lui !

 

– Mais non ! rectifiait Elsa Bergen, c’est Dominique.

 

Les yeux écarquillés, la baronne contemplait, un peu calmée, le valet de chambre, qui venait d’apparaître et s’avançait, d’un pas cérémonieux, vers la demoiselle de compagnie à laquelle il dit :

 

– Je viens rappeler à Mademoiselle que M. Chantecoq attend déjà depuis un quart d’heure dans le boudoir.

 

– Chantecoq ! s’exclama la baronne Papillon. Chantecoq, le roi des détectives. Oh ! faites-le entrer ! Faites-le venir vite ! Je veux le voir… Je veux me placer sous sa protection…

 

– Dominique, faites entrer M. Chantecoq, ordonnait Mlle Bergen.

 

Le valet de chambre se retira pour revenir quelques instants après avec le célèbre limier qui, en apercevant le couple plutôt ridicule que représentaient le collectionneur et son épouse, s’arrêta sur le seuil, en l’attitude d’un homme bien élevé qui redoute d’être indiscret. Mais Mlle Bergen, avec beaucoup d’affabilité, le présentait aux Papillon.

 

Chantecoq s’inclina devant la baronne, serra la main que le baron lui tendait et adressa une amicale salutation à M. de Thouars qui lui répondit avec non moins de cordialité.

 

Achevant de rompre la glace, la demoiselle de compagnie poursuivait :

 

– Le baron Papillon, qui est un grand amateur d’antiquités, est aussi le plus fin, le plus averti de tous nos collectionneurs parisiens.

 

Mais Mme Papillon ne donna pas à la Scandinave le temps de continuer et elle s’écria :

 

– Monsieur Chantecoq, vous allez bientôt arrêter le Fantôme… n’est-ce pas ?

 

Chantecoq répondit en souriant :

 

– Je l’espère, madame.

 

– Figurez-vous que je ne vis plus !

 

– Madame reprit le limier, je ne vois pas pourquoi le Fantôme s’attaquerait à vous plutôt qu’à une autre.

 

– Nous possédons une telle quantité de belles choses…

 

– Évidemment ! reconnaissait le détective, c’est fort tentant pour un cambrioleur. Mais rassurez-vous, baronne…

 

« Les constatations que j’ai faites me permettent de vous affirmer que Belphégor – c’est ainsi que nous nommons le Fantôme – est un malfaiteur beaucoup trop habile et trop prudent pour continuer ses exploits, maintenant surtout qu’il a atteint l’objectif qu’il poursuivait.

 

– C’est-à-dire ?

 

– Le trésor des Valois.

 

– Le trésor des Valois ! s’exclamèrent simultanément Elsa Bergen, Maurice de Thouars et le ménage Papillon.

 

– Parfaitement ! déclara le policier.

 

– Il y avait donc un trésor caché au Louvre ? interrogeait le baron.

 

– Oui… sous la statue de Belphégor.

 

– Et le Fantôme s’en est emparé ?

 

– En un tournemain.

 

– Quand cela ?

 

– La nuit dernière.

 

– Décidément, s’écriait Mme Papillon, la police est bien mal faite à Paris.

 

– On n’avait donc pas établi au Louvre, un service de surveillance ? observait Maurice de Thouars.

 

– Ah ! si, déclarait Chantecoq… L’inspecteur Ménardier se trouvait même dans la salle des Dieux barbares avec deux de ses meilleurs agents.

 

– Et ils n’ont pu arrêter ce monstre ?

 

– Cela leur eût été bien difficile.

 

– Pourquoi ?

 

– Ils étaient profondément endormis.

 

– J’espère bien qu’on va les révoquer ! scandait le collectionneur.

 

– Ce n’est pas leur faute… excusait Chantecoq. Belphégor leur avait fait, sans qu’ils s’en doutent, respirer des gaz somnifères.

 

– Des gaz somnifères ! scandait Mme Papillon, en levant les bras au ciel.

 

Et, reprise de toute sa terreur, elle se mit à piailler :

 

– C’est effrayant ! C’est abominable ! Jamais on n’a vu une chose pareille !

 

– Ne criez pas aussi fort, madame ! intervenait Mlle Bergen… Simone pourrait entendre.

 

– Mais oui, tais-toi donc ! appuya le baron.

 

– Baronne, reprenait Chantecoq, vous ne m’avez pas donné le temps de terminer. J’avais à ajouter quelques mots qui, je l’espère, vont tout à fait vous rassurer. L’inspecteur Ménardier m’a assuré qu’il était sur la piste du bandit et que son arrestation n’était plus qu’une question d’heures.

 

– Ah ! je respire ! fit Mme Papillon.

 

– Je crois qu’après cette bonne parole, conclut le collectionneur, nous n’avons plus qu’à nous retirer.

 

– Oui, c’est cela, partons… acquiesçait la baronne… Au revoir, mademoiselle Bergen.

 

Et en tête de linotte qu’elle était, Mme Papillon ajouta :

 

– Cette pauvre Simone !… Vous lui direz mille choses aimables de notre part… Espérons que ce ne sera rien !

 

« Au revoir, monsieur de Thouars ; monsieur Chantecoq, tous mes compliments.

 

Et la demi-toquée s’en fut avec son mari qui, après avoir pris congé de tous, la rejoignait dans l’antichambre, en grommelant des paroles inintelligibles qui n’étaient pas certes des éloges à l’adresse de la compagne de sa vie.

 

Mlle Bergen soupira :

 

– Deux grotesques !… Elle surtout est insupportable.

 

Chantecoq reprenait :

 

– J’ai bien vu qu’elle vous agaçait et j’ai cherché à vous en débarrasser.

 

– Et vous y avez réussi, monsieur Chantecoq !… Tous mes meilleurs remerciements.

 

– Je me doutais bien, déclarait Maurice de Thouars, que cette histoire de trésor des Valois n’était qu’une fantaisie de votre imagination.

 

– Pas du tout ! protestait le roi des détectives ; elle est parfaitement authentique.

 

– Et l’inspecteur Ménardier vous a affirmé qu’il était sur la piste du coupable ?

 

– Il m’a même donné rendez-vous, cet après-midi, vers cinq heures à la préfecture de police pour me donner son nom.

 

– Et vous irez ? interrogeait la demoiselle de compagnie.

 

– Certainement !

 

– En ce cas, posait M. de Thouars, vous renoncez à votre enquête ?

 

– Non, puisque je suis ici.

 

– J’avoue que je ne comprends pas.

 

– C’est pourtant bien simple, mon cher monsieur, reprenait le détective. Ménardier prétend qu’il tient Belphégor, ou tout au moins qu’il va le tenir. Or, je suis convaincu qu’il suit une route différente de la mienne et qu’il est sur le point de commettre une grave erreur. Donc, je continue !

 

« Voilà pourquoi, concluait Chantecoq, j’aurais voulu demander quelques renseignements à Mlle Desroches.

 

– Hélas ! répliquait la Scandinave, elle ne vous entendrait même pas. Mais je pourrai, peut-être, vous répondre pour elle. Simone n’a guère de secrets pour moi.

 

– Puisqu’il en est ainsi, mademoiselle, reprenait le grand limier, je n’hésite pas à vous poser tout de suite une question d’une importance capitale.

 

« Les lettres dérobées à Mlle Desroches sont-elles de nature à compromettre leur signataire ?

 

Mlle Bergen réfléchit un instant. Puis, elle fit :

 

– Soupçonneriez-vous Jacques Bellegarde d’être…

 

D’un geste bref, énergique, Chantecoq l’arrêta. Puis il répliqua sur un ton catégorique :

 

– Je n’ai pas de soupçons, je cherche.

 

Gravement, Chantecoq poursuivait :

 

– Vous comprenez maintenant pourquoi j’attache un si grand prix à votre réponse.

 

– Monsieur Chantecoq, reprenait la demoiselle de compagnie, je ne voudrais pas un seul instant que vous vous figuriez que je cherche à me venger d’un homme qui a si cruellement fait souffrir ma pauvre amie. Je suis, en effet, très au-dessus d’un pareil sentiment.

 

Silencieux, Maurice de Thouars approuvait de la tête les paroles de la Scandinave, qui poursuivait :

 

– Mais je dois reconnaître, dans l’intérêt de la vérité, que ces lettres, dont Simone m’en avait fait lire quelques-unes, renferment certains passages qui peuvent être gênants pour celui qui les avait écrits.

 

Elle allait continuer, mais Juliette, la femme de chambre, accourait… bouleversée, et clamant d’une voix tremblante :

 

– Venez vite ! Mademoiselle est au plus mal !

 

Elsa Bergen s’élança vers la porte et disparut. Maurice de Thouars se disposait à la suivre ; se retournant vers Chantecoq, il lui dit :

 

– Excusez-nous, monsieur !

 

Le détective, tout en s’inclinant légèrement, répondit :

 

– C’est moi au contraire, qui vous demande pardon… j’ignorais que Mlle Desroches fût aussi gravement atteinte.

 

– Elle est perdue ! murmura M. de Thouars.

 

Et il ajouta avec un accent de grande douleur :

 

– Ce n’est plus qu’une flamme qui meurt !

 

Et tandis qu’une flamme de colère s’allumait dans ses yeux, il scanda haineusement :

 

– Ce Bellegarde est un grand coupable.

 

Et accompagnant Chantecoq jusque dans le vestibule, où le valet de chambre s’apprêtait à ouvrir la porte, M. de Thouars escalada à grandes enjambées les marches de l’escalier qui conduisait au premier étage.

 

Lorsqu’il pénétra dans la chambre de Simone, Elsa Bergen, Juliette et une infirmière s’efforçaient de maintenir dans son lit la malheureuse jeune femme.

 

En proie à un délire effrayant, les yeux révulsés, le visage décomposé, elle s’écriait, en agitant les bras :

 

– Le Fantôme ! Je le vois ! Il est là ! Il est là !…

 

Échappant, en un suprême effort, à celles qui s’efforçaient de la calmer, d’un bond, elle sauta à bas de son lit et courut vers la fenêtre, comme si elle voulait se jeter dans le jardin.

 

Mlle Bergen et l’infirmière, qui l’avaient rejointe, la maîtrisèrent assez facilement et déposèrent sur une chaise longue Simone qui, brisée par ce dernier sursaut, ne manifestait plus aucune énergie, et demeura prostrée, anéantie, les yeux clos.

 

Maurice de Thouars s’était précipité sur un flacon de sels placé sur la table de nuit… et le passait à l’infirmière, qui faisait immédiatement respirer le révulsif à Simone. Au bout d’un instant, elle se ranima un peu et murmura d’une voix très faible, mais où subsistait encore l’écho d’un indicible déchirement :

 

– Jacques ! Jacques !

 

Et tout en serrant nerveusement la main d’Elsa Bergen, elle ajouta, haletante, épuisée.

 

– Vous lui direz que je lui pardonne !

 

Sa tête retomba en avant… Elle venait de perdre connaissance.

 

Ce fut en vain que la demoiselle de compagnie essaya de la ranimer.

 

Et d’une voix brisée, Maurice de Thouars dit à la femme de chambre, consternée :

 

– Juliette, il était temps ; allez chercher un prêtre… car c’est l’agonie qui commence !

 

VII

OÙ L’ON VOIT LES PRÉVISIONS DE CHANTECOQ SE RÉALISER D’UNE FAÇON MATHÉMATIQUE


Conformément aux directives de Chantecoq, Jacques Bellegarde était demeuré caché dans la villa des allées de Verzy, autour de laquelle Pierre Gautrais ne cessait d’exercer, avec l’aide de ses deux danois, Pandore et Vidocq, une rigoureuse surveillance. Une chambre, située au premier, avait été réservée au journaliste, et il avait été entendu que, pendant le jour, il se tiendrait dans un petit salon dont les fenêtres s’ouvraient à l’arrière de la maison, sur le jardin, et dont, par surcroît de précaution, on avait abaissé les stores.

 

Colette avait choisi dans la bibliothèque fort bien fournie de son père quelques livres qu’elle croyait capables d’intéresser son hôte. Et elle les lui avait apportés dans le petit salon qui servait de discret asile au jeune reporter.

 

Celui-ci l’avait vivement remerciée de cette délicate attention.

 

– J’ai peur que vous ne vous ennuyiez… exprimait Colette.

 

– Moi, mademoiselle !… Mais c’est impossible… surtout quand vous êtes là.

 

Colette rougit légèrement… Puis elle détourna la tête.

 

Bellegarde se tut… Une grande mélancolie se lisait dans son regard… Un pli d’amertume et de regret sillonnait son front…

 

Et il reprit :

 

– Mademoiselle… sans le vouloir, vous aurais-je fait de la peine ?

 

– Pas du tout, protestait Colette, qui s’était ressaisie.

 

– Alors… laissez-moi vous dire…

 

– Oui, parlez !…

 

Dans ce « oui, parlez », il y avait à la fois tant de douceur, d’affection, de bonté et de confiance que Jacques se sentit tout de suite enhardi à ces confidences auxquelles, un instant auparavant, il s’interdisait de se livrer.

 

– Mademoiselle, fit-il, la première fois que je vous ai rencontrée, j’ai ressenti une impression à la fois très étrange et très douce… À peine avais-je échangé avec vous ces quelques paroles, qu’il m’a semblé, dès que vous vous êtes éloignée, qu’une force irrésistible, que je prenais pour de la curiosité, m’attirait vers vous. Alors, j’ai voulu vous suivre, vous aborder… Mais vous m’en avez empêché !

 

– Comment cela ?

 

– Par votre regard ! Oh ! certes, je n’ai lu en lui aucune indignation, aucune colère. Il était au contraire si calme, si lumineux, si clair, que j’ai deviné en une seconde toute votre âme… Une âme comme la vôtre, mademoiselle, est faite avant tout pour être respectée… Et cela n’a fait que grandir l’attrait subit que vous avez éveillé en moi…

 

« Ensuite, longuement, j’ai pensé à vous ; j’ai regretté de vous avoir ainsi perdue de vue, sans doute pour toujours, et j’ai éprouvé une véritable peine en songeant que je ne vous reverrais jamais…

 

– Pourtant, ponctuait Colette, en baissant légèrement la tête…

 

Le journaliste reprit :

 

– Oui, le lendemain, cette rencontre au restaurant des Glycines, et à laquelle vous avez eu le tact si délicieux de ne pas faire la moindre allusion.

 

– Je l’ai oubliée ! affirmait la jeune fille avec un accent de sincérité charmante.

 

– Pas moi ! déclarait Jacques.

 

– Oh ! pourquoi ?

 

– Je crains que, à votre insu, peut-être, cet incident ait laissé en vous une mauvaise impression, que vous croyez effacée, mais qui, au contact d’événements toujours possibles, peut reparaître et vous indisposer contre moi.

 

– Ne croyez pas cela, monsieur Jacques, affirmait la jeune fille.

 

« Puisque vous tenez tant à revenir sur le fait qui a marqué notre seconde rencontre, je vous dirai nettement que, loin de vous en rendre responsable, je vous ai plaint de tout mon cœur.

 

– Merci ! fit Jacques avec effusion. Je crois que vous êtes encore plus généreuse que je ne le pensais.

 

– Ce n’est pas de la générosité, c’est de la justice, définit Colette.

 

– Alors, mademoiselle, accentuait le journaliste, dont les traits s’étaient rassérénés, je n’ai plus qu’à me réjouir de cette algarade, puisqu’elle a été pour moi mieux que le prétexte, c’est-à-dire la raison d’en finir avec une situation qui pesait aussi lourdement à ma conscience qu’à mon cœur.

 

Colette, tout en réprimant un soupir, interrogeait un peu craintivement :

 

– Pourtant, vous avez aimé cette femme ?…

 

– J’ai cru l’aimer ! affirmait le reporter, avec un accent de loyauté parfaite.

 

« En effet, si j’avais été attaché à elle par les liens si puissants d’un véritable amour, croyez-vous que j’eusse rompu avec autant de facilité une liaison qui m’effrayait, depuis un certain temps déjà, parce qu’elle risquait de m’absorber au point de nuire à mon travail et peut-être même de compromettre mon avenir ?

 

– Mais elle ?… murmurait la fille du détective. Elle a dû, elle doit encore beaucoup souffrir !

 

– Elle aussi a cru m’aimer… expliquait Jacques.

 

– Qu’en savez-vous ? s’écriait la jeune fille. La jalousie que vous lui inspirez ne prouve-t-elle pas combien elle vous est attachée ?

 

– C’est une romanesque… une cérébrale… Elle vit dans une atmosphère qui ne peut, malheureusement, qu’exercer sur elle une très pernicieuse influence. Je me suis ressaisi le premier. Mieux eût valu que nous nous rendissions compte en même temps de notre mutuelle erreur.

 

« Je crois, d’ailleurs, qu’elle a déjà commencé à voir clair en elle, puisque, au cours d’une récente entrevue, la dernière que nous aurons jamais, elle a fini par reconnaître elle-même que mieux valait ne plus nous voir.

 

– Tout cela est très pénible, concluait Colette avec un accent de touchante pitié.

 

– Je regrette de vous avoir attristée par ces confidences, soulignait Jacques.

 

– Elles étaient nécessaires… affirmait gravement la jeune fille.

 

Puis, d’une voix subitement douloureuse, elle reprit :

 

– Mais, n’est-ce pas, nous n’en reparlerons jamais !

 

– Mademoiselle Colette ! s’écria Bellegarde, en remarquant la tristesse subite de la jeune fille.

 

Et tout en lui prenant la main, il s’écria :

 

– Qu’avez-vous donc ? On dirait que vous allez pleurer.

 

– Non ! ce n’est rien affirmait la jeune fille en refoulant ses larmes.

 

Puis elle ajouta :

 

– Ce doit être si cruel, lorsque l’on s’aime vraiment, d’être obligé de se quitter.

 

Jacques, bouleversé par ces paroles, qui étaient presque un aveu, allait répliquer… lorsque la porte s’ouvrit avec fracas, et la brave Marie-Jeanne apparut dans un état d’agitation impossible à décrire. Son chapeau ballottait sur sa tête. Sa figure avait perdu le teint de pivoine qui lui était habituel et apparaissait aussi blanche qu’une pleine lune d’hiver.

 

Colette, sans prendre les choses au tragique, demanda aussitôt :

 

– Je parie, Marie-Jeanne, que vous allez encore nous annoncer une catastrophe !

 

– Bien pire !… s’exclama l’excellente femme, en roulant d’énormes yeux en boule de loto.

 

Et, tout d’un trait, elle lâcha :

 

– Monsieur Jacques, voilà maintenant qu’ils vous prennent pour le Fantôme du Louvre !

 

Et Marie-Jeanne, à bout de souffle, s’effondra sur un siège.

 

Colette et Jacques échangèrent un regard qui prouvait que les révélations de Mme Gautrais ne provoquaient pas en eux la stupéfaction à laquelle celle-ci était en droit de s’attendre… Et, rejoignant la cuisinière, qui s’évertuait à reprendre son souffle et ses esprits, le journaliste lui dit avec un accent de grande bienveillance :

 

– Rassurez-vous, ma bonne Marie-Jeanne, et racontez-nous ce que vous savez.

 

– Ah ! ne m’en parlez pas, monsieur Jacques !

 

– Il faut en parler, au contraire.

 

– Oui, vous avez raison… Excusez-moi, mademoiselle Colette, je n’ai plus la tête à moi… S’en prendre à vous, monsieur Jacques, vous, un si honnête homme !

 

Et Marie-Jeanne, qui s’était ressaisie, poursuivit avec volubilité :

 

– Eh bien ! voilà, posa la commère… Ainsi que vous me l’aviez demandé, je m’étais rendue, monsieur Jacques, à votre appartement, pour y prendre les différents objets que vous m’avez désignés. J’étais en train de sortir de votre armoire vos chemises de nuit et vos chaussettes, lorsque l’on se mit à frapper à grands coups à la porte d’entrée ; je me précipitai dans l’antichambre et j’entendis des voix qui criaient dans le vestibule : « Ouvrez, au nom de la loi ! » J’ouvris… et je me trouvai nez à nez avec cinq bonshommes parmi lesquels je reconnus le petit fouinard.

 

– Le petit fouinard ?

 

– Oui, l’inspecteur Ménardier… celui qui voulait à tout prix que mon homme fût le Fantôme du Louvre. Alors, un grand type, qui n’avait pas l’air commode, me dit : « Je suis le commissaire de police… et je veux parler à M. Jacques Bellegarde. » Je lui répondis, comme de raison, que vous étiez parti en voyage. Alors, le petit fouinard s’écria, en ricanant : « Parbleu ! Je m’en doutais ! » Et le commissaire, d’un ton sec, riposta : « Nous allons perquisitionner ! » Avant même que j’aie le temps de dire « Ouf ! », ils envahissent l’appartement. Le commissaire, le fouinard avec les deux agents en civil qui les accompagnaient s’en vont droit à votre cabinet de travail, comme s’ils étaient chez eux… Ils n’ont pas été longs à vous ouvrir les tiroirs, à fouiller dans les papiers, dans les dossiers. Comme ils ne trouvaient rien, le commissaire recommençait à s’impatienter… Mais Ménardier, tirant de sa poche une lettre, la lui a montrée en grommelant :

 

« Elle m’a été remise ce matin… Elle est anonyme, mais elle confirme tous mes soupçons ! »

 

« Le commissaire a répliqué :

 

« Cependant, vous m’avez dit vous-même que vous aviez vu Bellegarde en train de poursuivre le Fantôme !

 

« Mais, le petit fouinard, qui ne voulait pas en démordre, s’est écrié : « Poursuite simulée ! Complicité certaine ! »

 

Et, les poings crispés, Marie-Jeanne s’écria :

 

– Je l’aurais bouffé, ce type-là !… Mais je n’ai pas osé, car j’ai bien senti que je ne serais pas la plus forte. Alors, il s’est mis à tout bousculer dans la bibliothèque, flanquant par terre vos beaux livres à tranche dorée. Derrière une rangée, il a dégotté un vieux cahier qu’il s’est mis à feuilleter d’un air intéressé. Pendant ce temps-là, le commissaire ouvrait votre tiroir… et en retirait un morceau de fer…

 

– Un morceau de fer ? interrogeait Bellegarde.

 

– Oui. J’ai pas très bien pu voir ce que c’était… Mais ça m’avait tout l’air d’un vieil article qu’on aurait acheté à la foire aux puces ; et puis, il a ramené des lettres, des pièces d’or qu’il a étalées sur la table.

 

– Des pièces d’or ! déclarait le reporter. Il y a beau temps que je n’en ai plus chez moi !

 

Avec force et insistance, Marie-Jeanne affirmait :

 

– Pourtant, c’en était bien, des pièces d’or, j’en suis sûre. Alors, le commissaire a appelé Ménardier, qui était toujours en train d’examiner le cahier, et est venu tout de suite vers lui…

 

« Tout en se montrant leurs découvertes, ils se sont mis à parler à voix basse. Je n’ai pas saisi tout ce qu’ils disaient… Je n’ai entendu que quelques mots : grimoire, ferrure, Henri III… et puis, j’ai cru comprendre qu’ils parlaient d’une rue… la rue comment donc déjà ?… Ah ! j’y suis : la rue de Giéri.

 

« Vous savez où elle perche, cette rue-là ? Moi, je ne la connais pas… Enfin, le petit fouinard s’est écrié :

 

« Cette fois, j’en suis sûr ! je tiens notre bandit ! »

 

« J’ai voulu le questionner… Mais il m’a envoyé promener… Ah ! quel vieux choléra ! Je lui garde un chien de ma chienne ! Et puis, ils sont partis en emportant leur butin… J’ai attendu un bon moment pour filer… car j’avais peur qu’ils me fassent suivre… Dame ! je suis plutôt facile à repérer !… Alors, au bout d’une heure, pour bien les mettre dedans, j’ai pris un taxi et je suis allée porter vos bibelots au Petit Parisien ; et puis, je suis remontée jusqu’à Barbès, où j’ai pris le métro… et voilà !

 

Et Marie-Jeanne conclut :

 

– Vous verrez, monsieur Jacques, qu’ils vont vous accuser d’avoir assassiné Sabarat !

 

Bellegarde, qui avait écouté le récit de la brave femme avec une nervosité sans cesse croissante, s’écriait, au comble de l’indignation :

 

– C’est trop fort !

 

Et il allait s’élancer vers la porte, lorsque Colette le retint.

 

– Où allez-vous donc ? demanda-t-elle d’un ton plein d’anxiété.

 

– Me justifier !

 

La fille du détective scandait avec force :

 

– Rappelez-vous que mon père vous a recommandé de ne pas bouger d’ici.

 

Le journaliste répliquait :

 

– Je ne puis demeurer sous le coup d’une accusation pareille.

 

– Restez, je vous en prie, suppliait Colette.

 

Emporté par le désir de confondre ceux qui l’accusaient, Bellegarde allait passer outre. Mais Chantecoq apparut sur le seuil de la porte, que le jeune reporter s’apprêtait à franchir. Le visage souriant, le grand limier l’arrêta d’un geste à la fois énergique et amical.

 

– J’ai tout entendu, fit-il. Calmez-vous, mon ami, je vous en prie. Vous allez voir que tout cela va s’arranger…

 

Tandis que Colette rejoignait Marie-Jeanne et s’efforçait de la rassurer, Chantecoq prit Bellegarde par le bras et, après avoir refermé la porte, il l’emmena au milieu de la pièce et commença à lui murmurer quelques mots à l’oreille. À mesure que le roi des détectives parlait, le visage du journaliste se rassérénait.

 

Et lorsque le père de Colette eut terminé, Jacques fit, d’un air satisfait et même joyeux :

 

– Décidément, monsieur Chantecoq, vous êtes un homme de génie.

 

– Dites plutôt que je sais mon métier, protestait modestement le premier policier de France.

 

Et, s’adressant à sa fille, il ajouta :

 

– Tout marche très bien. Je vais seulement m’occuper de mettre notre ami Bellegarde à l’abri de toute indiscrétion… Mais je crois qu’avant peu, le véritable Belphégor aura de mes nouvelles ! Car cet animal de Ménardier est tellement buté, malgré tout ce que j’ai pu lui dire, qu’il est capable d’attirer des ennuis à notre ami ! D’autre part, il faut bien reconnaître que le Fantôme du Louvre a fort habilement manœuvré !…

 

Chantecoq emmena aussitôt son hôte dans le laboratoire, où nous l’avons vu précédemment analyser le contenu de l’un des bonbons empoisonnés. Allant droit à une grande armoire, il l’ouvrit à l’aide d’une clef empruntée au trousseau qu’il avait toujours en poche. Les deux battants du meuble laissèrent apparaître, suspendus à des portemanteaux, des vêtements et des uniformes de toutes sortes…

 

Chantecoq choisit tour à tour une redingote, un gilet, un pantalon noir et un chapeau genre Borsalino, qu’il remit à Bellegarde. Il s’en fut ensuite vers une commode, dont il tira à lui le premier tiroir… Il était rempli de boîtes en carton qui portaient toutes une étiquette. Il en prit une et en retira une perruque aux cheveux abondants, une moustache en crocs et une barbiche à la mousquetaire. Puis il s’en fut déposer tous ces postiches sur une table à maquillage, telle qu’on en voit dans les loges d’artistes, et qui était munie de tous les accessoires nécessaires.

 

Jacques, quittant son complet, commença à revêtir les habits que Chantecoq venait de lui remettre.

 

– Nous sommes à peu près de la même taille, déclara ce dernier. Vous allez voir que tout cela va vous aller à merveille. D’ailleurs, le rôle que je vous demande de jouer ne réclame pas une grande élégance.

 

Lorsque Bellegarde eut terminé son échange, le roi des détectives lui jeta un peignoir sur les épaules.

 

Puis, après l’avoir fait asseoir devant la table à maquillage, avec une dextérité et une sûreté de touche remarquables, il enduisit le visage du journaliste d’un fond de teint qui lui bistra la peau… comme celle d’un Italien de Calabre. Ensuite, il le coiffa de la perruque, l’aida à se coller sous le nez et le menton la moustache et la barbe, qui s’accordaient merveilleusement avec la chevelure postiche… et, après avoir remis à Jacques une paire de lunettes à monture d’écaille, que le jeune reporter s’empressa de faire chevaucher sur son nez, il lui dit :

 

– Maintenant, mon ami, regardez-vous dans la glace !

 

Bellegarde se plaça juste devant le miroir qui surmontait le meuble devant lequel il était assis.

 

Une exclamation de surprise et de satisfaction lui échappa…

 

En effet, la transformation était si complète, si absolue, qu’il était impossible, même à l’œil le plus exercé, de penser qu’elle était due à un artifice de camouflage et que le personnage qui se dissimulait sous cette identité nouvelle n’était autre que le jeune et déjà célèbre reporter du Petit Parisien.

 

Chantecoq, ravi, s’écriait :

 

– C’est parfait ! Et je défie qui que ce soit de vous repérer.

 

– En effet, c’est prodigieux ! admirait le journaliste.

 

D’un air résolu, Chantecoq scanda :

 

– Maintenant, seigneur Belphégor, à nous deux !

 

 

À la même heure, une torpédo sport filait à toute allure sur la route de Mantes à Dreux… Le bossu tenait le volant… Assis près de lui, l’homme à la salopette lisait à haute voix le billet suivant :

 

Lorsque vous aurez transporté le trésor à l’endroit que je vous ai indiqué, il ne vous restera plus qu’à me débarrasser de Chantecoq, qui commence à devenir singulièrement encombrant.

 

Belphégor.

 

Le bossu eut plusieurs petits hochements de tête approbatifs.

 

Tout en déchirant le papier en mille morceaux, qu’il abandonna au vent, l’homme à la salopette martela :

 

– Ce détective est un adversaire redoutable.

 

– Possible ! ricana le bossu…

 

Et, le regard tout flambant d’une haine et d’une cruauté implacables, il ajouta :

 

– Mais demain soir, le coq aura fini de chanter !

 

TROISIÈME PARTIE

LE FANTÔME NOIR


I

LE GRIMOIRE DE RUGGIERI


Sur la route de Mantes à Dreux, à quelques kilomètres de cette dernière ville, le château de Courteuil, qui datait de la Renaissance, dressait sa magnifique silhouette.

 

Le baron Papillon, qui s’en était rendu acquéreur quelques années auparavant, n’en avait pas fait seulement restaurer l’extérieur ; il avait aussi voulu que l’intérieur fût meublé comme il l’était autrefois. Et nous devons dire qu’il avait presque atteint son but.

 

Après avoir franchi une superbe grille monumentale en fer forgé et traversé une vaste cour d’honneur, on pénétrait dans la salle des gardes, ornée de statues et d’armures, et au fond de laquelle s’amorçait un très bel escalier en pierre, à double évolution, qui aboutissait, au premier étage, à un large vestibule dont les murs étaient tendus de tapisseries de haute lice.

 

Ce vestibule desservait un très beau salon Louis XV aux boiseries délicatement ouvragées et qui avaient conservé leurs ors, aux meubles rares et aux tableaux de maîtres… Le parquet était garni d’un splendide et unique tapis de la Savonnerie.

 

Cette pièce vraiment admirable communiquait directement avec une immense bibliothèque dont les quatre faces étaient garnies de rayons où s’alignaient plusieurs milliers de volumes dont certains eussent été dignes de figurer à l’Arsenal, à Chantilly ou à la Mazarine.

 

Ce jour-là, dans cette salle, l’homme chargé par le baron Papillon de surveiller toutes ces richesses était assis devant une table Louis XIII, sur laquelle reposait un colis de forme rectangulaire et qu’enveloppait une toile d’emballage marquée de plusieurs cachets de cire rouge. Ce personnage n’était autre que le bossu mystérieux, l’un des complices de Belphégor.

 

L’autre comparse, c’est-à-dire l’homme à la salopette, se tenait debout près du bureau, sa casquette à la main. En face d’eux, un concierge en livrée écoutait, en une attitude respectueuse, les ordres du bossu. Celui-ci lui disait, sur un ton qui révélait immédiatement la place importante qu’il occupait dans la maison :

 

– Par suite d’un accident survenu au mécanisme secret des oubliettes, M. le baron a donné l’ordre d’interdire toute visite au château.

 

– Bien, monsieur le secrétaire, répondait le portier en s’inclinant.

 

Désignant à celui-ci l’homme à la salopette, le bossu poursuivit :

 

– Monsieur est un ouvrier spécialiste que j’ai amené de Paris et qui doit exécuter devant moi les réparations.

 

Puis, avec force, il scanda :

 

– Vous veillerez à ce que personne ne nous dérange pendant l’exécution des travaux.

 

Et, d’un geste impératif, il congédia le concierge qui s’empressa de déguerpir. Le bossu et l’homme à la salopette restèrent seuls en présence… Un instant, ils se turent. L’homme à la salopette, qui ne semblait doué ni du même cran, ni de la même autorité que son interlocuteur, rompit le premier le silence.

 

– Alors, fit-il, monsieur Lüchner, vous croyez que nous ne risquons rien ?

 

– J’en suis sûr ! répliqua le bossu avec l’apparence et l’accent de la plus parfaite tranquillité.

 

Et il ajouta :

 

– Les Papillon ne viennent jamais ici qu’au mois de septembre.

 

– Mais les domestiques ? objectait l’autre.

 

– J’en réponds ! scanda le bossu d’un ton qui n’admettait pas de réplique.

 

Et, s’emparant d’un trousseau de clefs déposé sur la table, il fit signe à son acolyte de prendre le colis. L’homme à la salopette le chargea sur son dos et emboîta le pas au bossu. Tous deux, sortant de la bibliothèque, traversèrent la salle à manger et pénétrèrent dans le salon.

 

M. Lüchner se dirigea vers une petite porte en tapisserie… Tandis qu’il choisissait l’une des clefs à son trousseau, l’homme à la salopette déposa son fardeau sur un meuble… puis, promena son regard autour de lui, détaillant avec admiration et convoitise les merveilles accumulées autour de lui. Après l’avoir considéré pendant quelques secondes, le bossu fit avec un sourire plein d’ironie :

 

– Vous vous dites qu’il y aurait ici un beau coup à faire ?

 

– Et comment ?

 

– J’y avais bien songé, déclarait le secrétaire du collectionneur… Mais c’est malheureusement impossible.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que ces objets d’art, ces tableaux, ces meubles sont catalogués et connus de tous les antiquaires… Et l’on se ferait immédiatement pincer…

 

– Alors, je n’insiste pas.

 

Le bossu introduisit sa clef dans la serrure de la petite porte… L’homme à la salopette rechargea le colis sur ses épaules. Le bossu poussa la porte ; et, après l’avoir refermée derrière eux, il fit fonctionner un commutateur. Une lampe électrique s’alluma, éclairant un petit escalier en colimaçon qui s’enfonçait dans le sol.

 

Tous deux descendirent les marches et atteignirent un couloir qui se terminait par une baie grillée.

 

Le bossu, désignant la baie, dit à son compagnon :

 

– Les anciennes prisons du château !

 

Il chercha une grosse clef dans son trousseau et la plaça dans l’énorme serrure qui fermait la grille et céda à sa pression… Alors, il fit fonctionner un nouveau commutateur. Les deux aides de Belphégor se trouvaient dans une vallée voûtée qu’éclairaient plusieurs lampes à réflecteurs accrochées aux murs. Au fond, se dressait une sorte de cheminée, d’aspect bizarre. À l’une des parois était fixé un tableau électrique muni de plusieurs manomètres.

 

Après avoir fait signe à l’homme à la salopette de se débarrasser de son colis, que celui-ci plaça sur une table en bois massif, le bossu reprit, en lui désignant la cheminée :

 

– C’est un fourneau à haute tension que j’ai installé moi-même !

 

« Alimenté par l’usine électrique du château, il nous fournira l’énergie nécessaire pour fondre l’or et les bijoux des Valois.

 

– Décidément, monsieur Lüchner, vous savez tout.

 

Désignant le colis, le bossu reprit :

 

– Nous allons laisser ici le coffre… ainsi qu’il nous l’a été ordonné… Dès que Belphégor nous aura rejoints, nous commencerons la fonte des pièces et des bijoux qu’il s’agit de transformer en lingots d’or.

 

« Maintenant, rentrons vite à Paris ; car nous avons un compte à régler avec M. Chantecoq.

 

Les deux bandits regagnèrent par le même chemin la cour du château, où stationnait la voiturette du bossu.

 

Le concierge s’empressa d’ouvrir la portière… Tandis que son compagnon montait dans l’auto, le secrétaire du baron Papillon lança au portier :

 

– Nous allons chercher une pièce qui nous manque et nous reviendrons demain.

 

Et il ajouta, tout en lui glissant un billet dans la main :

 

– Voilà pour boire à ma santé !

 

Il s’installa au volant… La voiture démarra… Et le concierge de Courteuil, ravi de l’aubaine, s’écria :

 

– Quel brave homme que ce M. Lüchner !…

 

 

À la même heure, Ménardier était en grande conférence avec M. Ferval, directeur de la police judiciaire, lorsqu’un garçon de bureau vint annoncer que M. Chantecoq était là.

 

– Il est exact au rendez-vous ! constata M. Ferval.

 

– Il ne se doute pas de ce que je vais lui apprendre, scanda l’inspecteur.

 

– Faites entrer ! ordonnait le directeur de la police judiciaire.

 

Chantecoq apparut, accompagné de Jacques Bellegarde, ou plutôt de Cantarelli.

 

À la vue de ce personnage sous lequel, l’œil le plus malin et le mieux exercé eût été incapable de reconnaître le brillant rédacteur du Petit Parisien, M. Ferval et Ménardier esquissèrent un léger mouvement de surprise.

 

Immédiatement, Chantecoq attaquait :

 

– Mon cher Ferval, je te présente le commandeur Cantarelli, premier numismate du roi Victor-Emmanuel III et directeur du musée de Florence où a été commis le vol dont – ainsi que tu le sais – je suis chargé par le gouvernement italien de rechercher l’auteur.

 

Le directeur de la police judiciaire salua courtoisement le soi-disant numismate, qui lui répondit avec un empressement bien italien.

 

Chantecoq, qui s’était approché de Ferval, fit, en lui serrant la main :

 

– Le commandeur s’intéresse vivement à cette affaire du Louvre ; car il est convaincu que le bandit de Florence n’est autre que notre Fantôme.

 

– Je crois pouvoir vous affirmer, dès à présent, intervenait Ménardier, que monsieur le commandeur se trompe.

 

D’une voix un peu pointue, Bellegarde-Cantarelli zézayait :

 

– Zé né demande qu’à être convaincou !

 

Ferval et Ménardier échangèrent un rapide regard dont Chantecoq devina la signification, car il affirma aussitôt :

 

– Vous pouvez parler devant M. Cantarelli. Je réponds de sa discrétion autant que de la mienne.

 

Ferval reprenait :

 

– En ce cas, vous allez tout savoir.

 

« Grâce à l’habileté de l’inspecteur Ménardier, le Fantôme du Louvre est enfin découvert, et son arrestation est imminente.

 

– Peut-on savoir son nom ? interrogeait Chantecoq.

 

– Oui, répliquait le directeur… Mais je te demande, ainsi qu’à M. Cantarelli, le secret le plus absolu.

 

Le grand détective et son ami s’y engagèrent d’un geste tellement sincère et spontané que l’esprit le plus sceptique ne se fût pas reconnu le droit de mettre en doute leur parole.

 

Alors Ferval révéla :

 

– C’est Jacques Bellegarde !

 

– Le reporter du P. P. ? s’écria le grand détective, en simulant la plus grande surprise.

 

Quant au principal intéressé, il demeura impassible. On eût juré que l’on prononçait pour la première fois son nom devant lui.

 

– Eh oui ! soulignait Ménardier, en affectant un petit air de supériorité.

 

Ferval poursuivait :

 

– On a trouvé chez lui certains documents qui ne laissent subsister aucun doute sur sa culpabilité.

 

Chantecoq feignit de nouveau un vif étonnement. Le faux Cantarelli, d’un air très intéressé, continuait à écouter le directeur de la police judiciaire qui, tout en prenant différents objets étalés sur son bureau, poursuivait :

 

– Voici d’abord quelques écus d’or qui, ainsi que vous le voyez, sont frappés au coin du roi Henri III.

 

Chantecoq en prit un, l’examina et, tout en le passant à son voisin, il fit :

 

– Il se peut que Bellegarde ait eu l’intention de commencer une collection.

 

– Je ne le pense pas ! ponctuait M. Ferval.

 

– Ce sont des pièces fort belles, déclarait le pseudo-numismate en retournant l’écu dans ses mains.

 

– Ce n’est pas tout, reprenait le directeur… Voici une ferrure de coffre qui est, mon cher Chantecoq, ainsi que tu ne peux manquer de le reconnaître, absolument semblable à celle que tu as trouvée toi-même au Louvre.

 

Il passa la ferrure au grand détective qui, tout en la regardant avec attention, murmura :

 

– C’est exact !

 

Saisissant le manuscrit que Ménardier avait trouvé tout au fond de la bibliothèque du journaliste, Ferval reprit, en le présentant au célèbre limier :

 

– Enfin, voici un grimoire dont la lecture achève de projeter une lumière éclatante sur cette troublante histoire.

 

Avec calme, Chantecoq reprenait :

 

– Monsieur Cantarelli, qui est expert dans l’art de déchiffrer les manuscrits anciens, sera sans doute très heureux de prendre connaissance de celui-ci.

 

Jacques s’empressa de déclarer :

 

– Certainement, ze souis très désireux de contempler de près ce document.

 

Le directeur, se levant, invita fort courtoisement le commandeur à s’installer à sa place… et tandis que celui-ci commençait à feuilleter le grimoire, Ménardier, qui, pendant toute cette scène, n’avait pas cessé de braquer sur Chantecoq une paire d’yeux pétillants d’ironie, s’approcha de son chef et lui dit :

 

– Monsieur le directeur, je vous demande la permission de me retirer ; car il faut que je me mette sans tarder à la poursuite du sieur Bellegarde.

 

– C’est cela, mon ami, filez vite !

 

Ménardier salua de la tête Cantarelli, qui, absorbé dans sa lecture, ne parut pas s’apercevoir de cette marque de politesse… Puis il tendit la main à Chantecoq, qui lui dit d’un air légèrement gouailleur :

 

– Bonne chance, mon cher confrère !

 

Ménardier gagna la porte, accompagné jusqu’au seuil par Ferval, qui lui dit à l’oreille quelques mots, pendant lesquels Chantecoq et Bellegarde échangèrent un furtif sourire.

 

Revenant vers eux, le directeur de la police judiciaire s’écriait :

 

– N’est ce pas que c’est concluant ?

 

Une sonnerie de téléphone l’arrêta.

 

Ferval décrocha le récepteur, écouta…

 

– Je viens tout de suite, monsieur le préfet, lança-t-il.

 

Et, tout en raccrochant l’appareil, il ajouta :

 

– Le grand patron me demande.

 

Chantecoq fit aussitôt :

 

– Nous allons nous retirer.

 

– Pas du tout ! protesta cordialement le haut fonctionnaire. Ici, mon cher ami, tu es chez toi… D’ailleurs, je reviens dans quelques instants.

 

Et il sortit après avoir adressé un amical salut de la main à ses deux hôtes.

 

Le grand détective attendit qu’il se fût éloigné. Alors, s’emparant d’une chaise, il s’installa à côté de Bellegarde.

 

– Tout va bien, martela-t-il… Et maintenant, travaillons !

 

Jacques lui passa le grimoire dont la couverture enluminée représentait les attributs des astrologues et des magiciens et portait en tête, tracés en caractères gothiques :

 

Mémoires secrets de Cosme Ruggieri,

 

astrologue de Sa Majesté la Reine Catherine de Médicis.

 

Chantecoq feuilleta l’ouvrage, qui était écrit en français de l’époque. Il s’arrêta à cette phrase, que nous traduisons immédiatement en français de nos jours :

 

Peu de temps avant les journées des Barricades, tandis que Sa Majesté Henri III assistait à un grand bal dans son palais du Louvre, la reine Catherine me fit mander près d’elle.

 

Ma puissante et vénérable protectrice se trouvait dans son oratoire. Elle était assise sur une cathèdre, près d’une table où était déposé un coffre en cuir repoussé, aux ferrures d’angle finement ciselées et dont le couvercle portait au centre les armes des Valois.

 

Après m’être incliné devant elle, j’attendais qu’elle daignât m’adresser la parole… Pendant un long instant, elle garda le silence…

 

Enfin, d’une voix grave, elle attaqua :

 

– Pendant qu’ils dansent, là-haut, le peuple, révolté contre l’autorité des Valois, acclame notre implacable ennemi, le duc de Guise.

 

« Il ne faut pas nous illusionner. Ce maudit Balafré, qui veut ravir à mon fils la couronne de ses aïeux, a su acheter les uns et fanatiser les autres.

 

« Avant qu’il soit tout à fait le maître, et si nous ne voulons pas tomber entre ses mains, le roi et moi, il faut que nous quittions secrètement Paris, et cela dans le plus bref délai.

 

Et tout en me désignant le coffre déposé près d’elle, elle ajouta :

 

– Voici le trésor des Valois. Avant de partir, je veux le mettre en sûreté.

 

La reine souleva le couvercle. Le coffre contenait, avec une certaine quantité d’écus d’or, de précieux joyaux, parmi lesquels je reconnus le diadème que portait Sa Majesté le jour du sacre de son époux Henri II.

 

Lorsque j’eus admiré ces richesses, Sa Majesté referma le couvercle et fit jouer le ressort secret qui commandait les trois serrures dont il était pourvu.

 

Puis elle ordonna :

 

– Suivez moi !

 

Je chargeai le coffre sur mes épaules, qui plièrent sous le poids. Catherine s’empara d’un flambeau et ouvrit une petite porte qui donnait sur un couloir obscur. Je m’y engouffrai à sa suite. Quelques instants après, nous pénétrions dans la salle dite de Charles V… et je déposai mon lourd et précieux fardeau dans une cachette qui avait été préparée sous une dalle et qu’un mécanisme ingénieux rendait invisible.

 

Interrompant sa lecture, Chantecoq dit à Bellegarde qui, ainsi que lui, avait lu avec un intérêt palpitant ces lignes révélatrices :

 

– Ferval avait raison… Ce document est des plus concluants !

 

– En effet… appuya le journaliste.

 

– Continuons, fit le détective… qui enchaîna aussitôt sur ces lignes :

 

Quelques jours après, le Louvre était envahi par les partisans du duc de Guise.

 

Je réussis à m’enfuir par un passage souterrain, partant du grand palier, dont l’entrée précède les appartements privés du roi Henri III, et qui aboutit derrière le maître-autel de Saint-Germain-l’Auxerrois…

 

Je restai caché plusieurs heures dans cette église et la nuit venue…

 

– Inutile d’aller plus loin, décidait Chantecoq, nous sommes fixés… Belphégor aura mis la main sur ce grimoire qui, après lui avoir révélé l’existence du trésor des Valois, lui aura donné le moyen de pénétrer dans le Louvre et d’en sortir par ce souterrain dont, malgré l’avis des historiens et des archéologues, j’avais soupçonné l’existence, mais dont je n’ai pas été assez habile pour découvrir l’entrée.

 

Le reporter s’écriait :

 

– Et Belphégor, afin d’augmenter les charges qu’il a déjà fait peser sur moi, aura glissé ou fait glisser chez moi ce document par un de ses complices !

 

– C’est clair comme l’eau de roche ! ponctuait le grand limier ; mais l’important est de savoir où et comment notre ennemi s’est procuré ce manuscrit.

 

Chantecoq, qui s’était emparé du grimoire, eut tout à coup un furtif sourire. Il venait de découvrir que la première feuille du parchemin qui devait, en réalité, former ce que l’on appelle la page de garde, adhérait à la couverture.

 

S’armant de sa loupe, qui ne le quittait jamais, il regarda pendant quelques instants le feuillet sous lequel, tout en haut, il crut apercevoir une sorte d’étiquette sur laquelle se dessinaient vaguement des caractères qu’il lui était d’ailleurs impossible de vérifier.

 

– Tiens ! tiens ! fit-il, d’un air satisfait.

 

Et, s’emparant d’une éponge humide qui se trouvait au fond d’un récipient en porcelaine blanche, placé sur le bureau du directeur de la police judiciaire et devait servir à ce dernier à coller des timbres ou des enveloppes, il en humecta légèrement le haut de la page… et saisissant un coupe-papier, il en introduisit délicatement la pointe entre la couverture et le parchemin, qu’il souleva lentement, avec de grandes précautions et sans provoquer la moindre déchirure.

 

Un cri de triomphe lui échappa. L’étiquette, dont il n’avait jusqu’alors aperçu que la forme, n’était autre qu’un ex-libris, c’est-à-dire une inscription imprimée qui indique le nom du possesseur d’un livre. Ce nom, tracé en lettres dorées, était celui du baron Papillon.

 

– Regardez ! fit le détective.

 

Le reporter, stupéfait, s’écria :

 

– Le baron Papillon ! Mais je le connais !…

 

– Moi aussi ! appuyait Chantecoq.

 

« Papillon, qui est un collectionneur ou tout au moins croit l’être, aura acheté ou dans un lot… ou chez un marchand de bric-à-brac, ce grimoire auquel il n’aura attaché aucune importance… De deux choses l’une : il l’aura revendu ou on le lui aura volé… C’est ce qu’il s’agit de savoir !

 

– Nous allons donc nous rendre tout de suite chez lui, déclarait Chantecoq en recollant la partie du feuillet qui dissimulait l’ex-libris révélateur.

 

Des pas retentissaient dans le couloir. Chantecoq se hâta de déposer les Mémoires de Ruggieri sur le bureau, et la porte s’ouvrit devant M. Ferval, qui, d’un ton joyeux, lança :

 

– Eh bien ! vous avez lu ?

 

– Oui, nous avons lu, fit le détective qui, dès l’entrée du directeur, s’était composé une figure préoccupée.

 

– Qu’en penses-tu ?

 

– Tout cela est bien troublant.

 

– Et vous, commandeur ?

 

– Moi, zézaya le faux Cantarelli, ze souis de l’avis de M. Chantecoq… C’est bien troublant, excessivement troublant !

 

– Je suppose, mon cher, reprenait M. Ferval en s’approchant du détective, que maintenant tu ne doutes plus de la culpabilité de Jacques Bellegarde…

 

– Hum ! répliquait évasivement le limier…

 

– Qu’est-ce qu’il te faut ?

 

– Je me demande à quel mobile a pu obéir ce journaliste.

 

– Tu tiens à le savoir ?

 

– Autant que possible.

 

– Eh bien ! je vais te le dire… car je ne t’ai pas encore tout raconté.

 

Ferval s’en fut à un coffre-fort placé derrière sa table de travail… Et, après en avoir fait fonctionner le secret, il en retira une liasse de lettres et en choisit une qu’il tendit à Chantecoq en disant :

 

– Voilà ce qu’on a trouvé chez lui.

 

Le détective s’empara de la lettre et lut tout haut :

 

Tu es riche et je suis sans fortune… Je ne puis pourtant pas commettre un crime…

 

– Qu’est cela ? fit Chantecoq, en simulant un certain étonnement.

 

Ferval répliquait :

 

– Une lettre de Bellegarde adressée à Simone Desroches qui était son amie.

 

– Où l’a-t-on trouvée ?

 

– Chez Bellegarde… précisait le directeur… en reprenant le papier que lui tendait Chantecoq.

 

Celui-ci, profitant d’un moment d’inattention de Ferval, lança un rapide et expressif coup d’œil au journaliste dont il devinait l’émotion.

 

Ce coup d’œil signifiait clairement :

 

– Silence !

 

Jacques comprit et, pour dissimuler son trouble, il s’approcha de la table et s’empara du grimoire qu’il se mit à feuilleter avec toute l’attention recueillie d’un parfait bibliophile.

 

– Tu dis que l’on a trouvé cette lettre chez Bellegarde ? reprenait Chantecoq.

 

– Parfaitement !

 

– Veux-tu me la relire ?

 

– Volontiers !

 

Le directeur de la police reprit, en scandant bien chaque mot :

 

Tu es riche et je suis sans fortune. Je ne puis cependant pas commettre un crime…

 

Puis, avec force, il ajouta :

 

– Ce crime, Bellegarde l’a commis.

 

– En es-tu sûr ? ripostait Chantecoq d’un ton incisif.

 

– Cette lettre achève de l’accabler.

 

– Alors, pourquoi n’a-t-il pas pris soin de la détruire ?

 

– Sans doute était-il occupé à transporter en lieu sûr le trésor des Valois !

 

Chantecoq s’écriait :

 

– Dans quel dessein, selon toi, Bellegarde, dont le passé était au-dessus de tout soupçon, dont la situation présente était déjà fort enviable, et dont l’avenir s’annonçait comme des plus brillants, a-t-il cru devoir devenir tout à coup un aussi odieux criminel ?

 

– Je vais te le dire, répliquait Ferval. Dès que Bellegarde a eu connaissance de l’existence du trésor des Valois, il n’a eu qu’un but : s’en emparer et s’enfuir à l’étranger. Eh bien ! pour ne pas être gêné, qui sait même peut-être paralysé dans ses mouvements, il a rompu avec cette malheureuse jeune femme qui n’avait jamais été pour lui qu’un amusement et dont la dot, si brillante fût-elle, n’était rien en comparaison des millions qu’il savait pouvoir se procurer.

 

Ferval se tut, persuadé qu’il avait, cette fois, désarmé son adversaire.

 

Chantecoq, en effet, feignant une certaine indécision, reprenait :

 

– Ton raisonnement se tient jusqu’à un certain point… En tout cas, tu me permettras de te faire observer que Belphégor a été joliment maladroit, en laissant traîner chez lui ces lettres, ainsi que cette ferrure de coffre, ces écus à l’effigie d’Henri III, et surtout ces Mémoires de Ruggieri, clef du secret qu’il aurait dû d’autant plus garder pour lui que sa divulgation risquait fort de lancer la police sur ses traces !

 

– Bellegarde n’avait pas l’expérience du crime.

 

– Et son complice ? Il me semble que tu l’oublies un peu ?

 

– N’en crois rien.

 

Et, tout en prenant un air quelque peu ironique, Ferval ajouta :

 

– Je suis peut-être beaucoup plus renseigné sur son compte que tu ne le penses, et, selon moi, le Fantôme du Louvre ne serait autre que le voleur du musée de Florence que tu recherches pour le compte du gouvernement italien.

 

Et, se tournant vers Cantarelli, qui feignait de s’absorber de plus en plus dans l’examen du grimoire, il scanda :

 

– N’est-ce pas votre avis, mon cher commandeur ?

 

– Mais oui, puisque c’est le vôtre, répliquait adroitement le reporter.

 

– Tu vas voir comme tout s’explique, tout s’enchaîne, reprenait le directeur de la police judiciaire, en s’adressant à Chantecoq.

 

« Jacques Bellegarde, que sa profession oblige à fréquenter des gens de toutes sortes, aura fait la connaissance de l’individu en question qui lui aura communiqué le manuscrit qu’il a dû dérober à l’étranger, dans un musée, une bibliothèque ou chez un simple particulier. Ce bandit lui aura offert de s’associer à lui pour s’emparer du trésor des Valois.

 

– Et Bellegarde aura accepté… et tout de suite ?

 

– Il se peut qu’il ait refusé d’abord, mais qui sait si son complice, qui m’a tout l’air d’être un bandit de grande envergure, n’aura pas employé envers lui d’irrésistibles arguments… tels que le chantage… Bellegarde peut avoir commis des actes délictueux qui sont restés ignorés de tous.

 

– Sauf du voleur italien ? scanda Chantecoq.

 

– Pourquoi pas ?

 

– Évidemment, si l’on voulait s’en donner la peine, on pourrait prouver que Louis XVI est mort à Sainte-Hélène et que Napoléon a été guillotiné en 93…

 

– Alors !… s’écriait le haut fonctionnaire, tu persistes à croire que Bellegarde n’est pas coupable ?

 

– Veux-tu parier qu’il est innocent ?

 

– Parier quoi ? s’exclamait le directeur en haussant les épaules.

 

– Un bon déjeuner auquel nous inviterons le commandeur Cantarelli.

 

– Eh bien ! soit, accepta Ferval.

 

Alors Chantecoq, tout en prenant un bouton de son veston et en le regardant bien dans les yeux, ajouta :

 

– Je parie également qu’avant huit jours je te livrerai les vrais coupables.

 

– Tu as perdu !

 

– J’ai gagné !

 

Après avoir serré la main du grand détective et du faux commandeur, il les reconduisit tous deux jusqu’à la porte de son cabinet.

 

Quand ils eurent disparu, Ferval dirigea ses yeux vers les Mémoires de Ruggieri, les ferrures, les écus et les lettres de Bellegarde, qui étaient restés sur son bureau.

 

– Il n’y a pas à en douter… toutes ces preuves sont accablantes !

 

Et il fit, en soupirant :

 

– Le roi des détectives est en train de perdre sa couronne.

 

II

MONSIEUR LÜCHNER


Lorsque Chantecoq et Jacques Bellegarde se retrouvèrent dans la rue, la première phrase que prononça le journaliste fut pour demander au détective si celui-ci était content de lui.

 

– Très !… répliqua nettement le grand limier… Vous avez admirablement joué votre rôle… Et ce n’était pas commode, surtout avec un gaillard tel que Ferval…

 

– Vous ne pouviez pas me décerner un compliment plus agréable.

 

– Il n’y a qu’un moment où j’ai eu peur.

 

– Quand donc ?

 

– Lorsque Ferval a sorti vos lettres.

 

– Le fait est que sans le regard que vous m’avez lancé et dont j’ai tout de suite compris la signification, je me demande si je serais resté maître de moi.

 

Mais Chantecoq héla un taxi qui passait à vide.

 

– Maintenant, dit-il, filons vite chez le baron Papillon… J’ai idée que nous y apprendrons des choses intéressantes.

 

Quelques instants après, l’auto de place qui véhiculait le limier et le journaliste s’arrêtait rue de Varenne, devant un très bel hôtel du XVIIe siècle qui évoquait la grandeur solennelle de cette époque.

 

Chantecoq fit fonctionner la sonnette dont la poignée de cuivre était placée à la droite d’un portail monumental, orné d’un frontispice, décoré d’un blason sculpté en relief. Au même instant, une petite auto débouchait dans la rue… C’était la voiturette du bossu… Celui-ci, près duquel se tenait l’homme à la salopette, aperçut le détective et le reporter, stoppa aussitôt à une trentaine de mètres de l’hôtel, devant lequel le détective et le reporter attendaient toujours qu’on leur ouvrit.

 

– Ah ça ! murmura le bossu à l’oreille de son compagnon, qu’est-ce que Chantecoq peut bien venir faire chez les Papillon ?…

 

Certain de n’avoir pas été reconnu – car Chantecoq et le faux Cantarelli lui tournaient le dos – il fit aussitôt marche arrière et s’en fut se mettre à l’abri d’une énorme voiture de déménagement qui stationnait devant une maison voisine.

 

La porte de l’hôtel s’ouvrit enfin… laissant apparaître la tête bourrue d’un concierge en grande livrée qui, tout de suite, dévisagea les visiteurs d’un air hautain et antipathique.

 

– Vous désirez ? interrogea-t-il d’un ton rogue.

 

Chantecoq poliment répliquait :

 

– Parler à M. le baron Papillon.

 

– M. le baron est sorti !… répliquait sèchement le cerbère.

 

Le détective insistait :

 

– Vous ne savez pas à quelle heure il rentrera ?

 

– Non.

 

– Il s’agit d’une affaire urgente.

 

– Je n’y puis rien.

 

– Cependant…

 

Avec importance et autorité, le concierge daignait expliquer :

 

– Vous n’aurez qu’à écrire à M. le baron Papillon pour lui demander une audience en lui exposant le but de votre visite.

 

– Comme à un ministre ! goguenardait le limier.

 

– Parfaitement, comme à un ministre ! martela le concierge, fermé d’ailleurs à toute ironie.

 

Et il referma la porte au nez de son interlocuteur.

 

– Le baron Papillon peut se vanter d’être bien gardé, constatait Bellegarde.

 

– Ce n’est qu’un retard sans conséquence, affirmait Chantecoq ; nous allons entrer tout de suite dans un bureau de poste d’où j’enverrai un pneu au baron… Je suis certain qu’il me répondra d’une façon favorable et immédiate.

 

Et tous deux s’éloignèrent.

 

Le bossu, qui les guettait, les vit disparaître à l’angle de la rue… Il attendit encore prudemment quelques instants… Puis, remettant sa voiture en marche, il s’en fut s’arrêter devant l’hôtel et fit entendre deux coups de klaxon. Presque aussitôt la porte d’entrée s’ouvrit à deux battants… Le concierge reparut. Il n’avait plus son air renfrogné et souriait même au bossu qui, tout en restant à son volant, l’appela près de lui. L’homme en livrée s’approcha aussitôt et, soulevant sa casquette, il fit :

 

– Bonjour, monsieur Lüchner… vous avez fait une bonne promenade ?

 

– Oui, très bonne ! répliquait le complice de Belphégor.

 

Puis, il interrogea aussitôt :

 

– Que désiraient ces gens qui viennent de partir ?

 

Le portier déclarait :

 

– Parler à M. le baron pour une affaire urgente et grave.

 

Le bossu réfléchit un instant, puis il reprit :

 

– M. le baron est-il là ?

 

– Non, monsieur Lüchner… Il est sorti, avec Mme la baronne et il ne rentrera que très tard dans la soirée.

 

– Bien !

 

Et, se retournant vers l’homme à la salopette, le bossu lui dit à haute voix :

 

– Je n’ai plus besoin de vous.

 

Et, se penchant à son oreille, il murmura :

 

– Il est grand temps d’agir… À ce soir, onze heures, où vous savez…

 

L’homme à la salopette fit un signe d’acquiescement et sauta à terre.

 

Le bossu remit sa voiture en marche. Après une manœuvre des plus correctes, il pénétra dans la cour de l’hôtel et s’en fut ranger sa voiture dans le garage qui remplaçait les écuries d’antan.

 

Puis, gravissant le large perron, il pénétra dans un vestibule, gravit un escalier aux marches de pierre et à la rampe de fer forgé qui donnait accès au premier étage, traversa une antichambre et pénétra dans un cabinet de travail moins vaste que celui du château de Courteuil, mais tout rempli de meubles et de bibelots qui en faisaient un véritable musée.

 

Mathias Lüchner, d’origine indécise et de pays incertain, était acheteur, pour le compte d’un grand marchand d’antiquités parisien, lorsqu’il fit, chez son patron, la rencontre de M. Papillon.

 

Par sa vive intelligence, son apparente honnêteté et sa connaissance remarquable du bibelot, il ne tarda pas à attirer sur lui l’attention du baron, dont, à force de flagorneries et de bassesses, il acheva de faire la conquête.

 

Papillon, qui n’était qu’un négociant enrichi dans la vente du cacao et savait à peine distinguer le « Louis XV » du « Louis XVI », lui offrit de devenir, à des appointements mieux qu’honorables, son conseiller artistique ; et, depuis un an que le bossu occupait ce poste, il avait vu grandir sa faveur à un tel point que le baron ne faisait plus aucune acquisition sans le consulter, ce qui permettait au rusé coquin de toucher d’importantes commissions dont son patron faisait naturellement tous les frais.

 

Comment ce personnage, dont le passé devait être singulièrement louche, était-il devenu le collaborateur du mystérieux Belphégor ? Quels liens assez puissants, en dehors d’un intérêt manifeste, l’unissaient au Fantôme du Louvre pour qu’il lui témoignât un dévouement et une obéissance de tous les instants ?

 

Laissons à Chantecoq le soin de débrouiller cette énigme et contentons-nous dès à présent, de demeurer en tête-à-tête avec ce redoutable bandit.

 

Après avoir déposé son chapeau de feutre sur un meuble, il s’installa devant une délicieuse table en bois de rose, aux bronzes délicatement ciselés… et il ouvrit un dossier qui contenait un certain nombre de lettres.

 

Lüchner les lut avec attention… jetant les unes au panier, conservant les autres, auxquelles il se mit à répondre avec la ponctualité d’un bureaucrate… Cela le mena jusqu’à sept heures du soir…

 

Il se disposait à se rendre dans le petit appartement particulier que le baron Papillon lui avait fait aménager dans l’aile gauche de l’hôtel, lorsqu’on frappa à sa porte.

 

– Entrez ! fit-il de sa voix de fausset.

 

C’était un valet de chambre qui, un plateau à la main, s’approchait de lui en disant :

 

– La correspondance de M. le baron.

 

Le bossu prit les lettres et les rejeta l’une après l’autre sur la table.

 

Seul, un pneumatique retint son attention. Après quelques secondes d’hésitation, il se décida à l’ouvrir… Et voici ce qu’il lut :

 

Monsieur le baron,

 

J’ai l’honneur de vous demander un entretien. Il s’agit d’une affaire très grave et qui vous intéresse particulièrement.

 

Veuillez agréer, monsieur le baron, l’expression de mes sentiments les plus distingués.

 

CHANTECOQ,

détective privé.

 

5, allée de Verzy (Les Ternes).

Tél. W. 03-45.

 

Lüchner eut un ricanement sinistre… Puis il déchira le pneumatique en tous petits morceaux qu’il glissa dans sa poche. Et tout en se frottant les mains, il murmura :

 

– Et maintenant, monsieur Chantecoq, à nous deux !

 

Mais, tout à coup, il songea : « Et si, ne recevant pas de réponse, ce diable d’homme s’avisait de téléphoner à ce crétin de baron !… En effet, pour qu’il insiste à ce point, il faut qu’il ait quelque chose de très important à lui demander. Et c’est probablement de moi qu’il s’agit… Diable ! diable ! La prudence la plus élémentaire me commande donc d’empêcher toute rencontre entre Papillon et Chantecoq. Parbleu ! c’est bien simple… Il n’y a qu’à interrompre toute communication téléphonique. »

 

Ceci décidé, le bossu se rendit tranquillement dans la salle à manger, où l’attendait un excellent dîner auquel il fit largement honneur. Puis, il descendit à l’office, où se trouvait le standard. Cinq minutes après, il en ressortait, sa besogne accomplie… Il se rendit au garage, dont il ouvrit la porte à deux battants, grimpa sur le siège de la voiturette, mit en marche son moteur et sortit dans la cour.

 

Attiré par le bruit, le concierge apparut sur le seuil de la loge.

 

– Vous allez en courses, monsieur Lüchner ?…

 

– Non, répondit le bossu, je vais passer la soirée chez des amis.

 

Le cerbère ouvrit le portail… Et le complice de Belphégor, appuyant sur la pédale, gagna la rue de Varenne.

 

À une allure modérée, il atteignit le boulevard Saint-Germain et obliqua à droite, dans le boulevard Saint-Michel, traversa la place de l’Observatoire, monta jusqu’au Lion de Belfort, longea l’avenue d’Orléans dans toute sa longueur, et, un peu avant d’atteindre la barrière, s’engagea dans la rue Beaunier… puis, dans une impasse faiblement éclairée et bordée de maisons ou plutôt de masures qui profilaient, à la clarté de la lune, leurs silhouettes lézardées.

 

Stoppant devant une bicoque uniquement formée d’un rez-de-chaussée que surmontait un toit auquel il manquait un certain nombre d’ardoises, il arrêta son moteur, boucla le « flic » adapté au volant, se dirigea vers la maisonnette, et tirant de sa poche une assez grosse clef, il l’introduisit dans la serrure d’une porte pratiquée au milieu de la masure, entre deux fenêtres qui, garnies de barreaux de fer rouillés, ne laissaient filtrer aucune lumière. Et s’introduisant à l’intérieur, il referma derrière lui la porte… Puis ce fut un bruit de verrous que l’on tire… de chaînes que l’on tend…

 

Qu’allait donc faire le bossu en ce lieu sinistre ?…

 

III

PAUVRE JACQUES !


À la villa de Chantecoq, tandis que Gautrais continuait avec ses deux danois à monter une garde vigilante autour de la maison, le détective, Colette et Jacques, qui avait gardé son travestissement de Cantarelli, achevaient de dîner sous la véranda, lorsque Marie-Jeanne apparut.

 

– Ces messieurs et dames sont-ils satisfaits ? demanda-t-elle d’un air épanoui qui prouvait qu’elle s’attendait à de légitimes compliments.

 

– Votre dîner était parfait ! répliquait Colette.

 

– Moi… déclarait Chantecoq, j’ai repris trois fois du canard au porto.

 

– Et ma croûte aux fruits ?

 

– Délicieuse !… affirmait Bellegarde.

 

– Je suis bien contente ! affirmait l’excellente Mme Gautrais…

 

Et après avoir déposé près du détective quelques feuilles du soir, elle se retira.

 

Chantecoq s’empara d’un journal, l’ouvrit et le déplia.

 

Bellegarde et Colette allaient en prendre chacun un autre ; mais, tout à coup, le grand limier lançait en riant :

 

– Ce pauvre Ménardier… quel entêté ! Décidément, il veut se couvrir de ridicule.

 

Il tendit la feuille à Bellegarde et, tout en lui indiquant du doigt un passage, il ajouta :

 

– Si vous voulez vous régaler, dégustez cela !

 

Jacques s’empara du journal et lut l’entrefilet suivant :

 

L’inspecteur Ménardier a découvert l’identité de l’un des complices de l’assassin du Louvre qui ne serait autre qu’un jeune journaliste connu. L’arrestation du coupable serait imminente.

 

– Vous ne trouvez pas qu’il va fort… ce cher inspecteur ?… lançait ironiquement Chantecoq.

 

Jacques ne lui répondit pas… Il continuait sa lecture… Soudain ses traits se contractèrent sous l’emprise d’une violente émotion intérieure. Le grand détective, surpris, reprit :

 

– J’espère que cela ne va pas vous empêcher de dormir ?… Vous ne supposez pas que Ménardier vous a repéré et qu’il va venir vous arrêter chez moi ?

 

Toujours sans dire un mot, Jacques déposa le journal sur la table… Son visage trahissait plus que de la préoccupation… de la douleur !

 

Tandis que Colette considérait le journaliste avec anxiété, Chantecoq demandait :

 

– Qu’avez-vous, cher ami ?

 

– Un malaise subit, fit Bellegarde en portant la main à son front.

 

– Je vous le répète, insistait Chantecoq, vous n’avez rien à craindre de Ménardier. Si j’avais le moindre doute à ce sujet, j’aurais déjà pris toutes les précautions nécessaires.

 

– Ce n’est pas cela ! déclarait le journaliste… Je ne me sens pas très bien… voilà tout… Et je vous demande la permission de me retirer.

 

Colette chercha son regard et ne le rencontra pas. Jacques se leva… salua son hôte… et rentra dans la maison d’un pas mal assuré.

 

– Mon Dieu ! fit Colette en pâlissant.

 

– Qu’as-tu ? interrogeait son père.

 

La jeune fille murmura :

 

– Si Belphégor l’avait empoisonné ?…

 

– C’est impossible ! déclarait le roi des détectives, d’un ton incisif.

 

– Cependant…

 

– Réfléchis un peu… Je n’ai pas quitté Bellegarde depuis ce matin… Je suis sûr qu’il n’a rien absorbé au dehors, et je pense que tu ne vas pas accuser cette brave Marie-Jeanne d’être la complice de Belphégor ?

 

– Oh ! non, père ! Mais je me demande si ce misérable n’aurait pas, à l’insu de cette brave femme, réussi à glisser un toxique dans nos aliments ou dans notre boisson.

 

– En ce cas, rétorquait le grand limier, nous serions empoisonnés tous les trois.

 

Colette n’insista pas. Machinalement elle prit le journal que Jacques avait laissé et en commença la lecture.

 

Tout à coup, elle tressaillit… et, comme frappée au cœur, elle eut un faible cri… Mais il était si douloureux que son père lui arracha le journal et chercha à découvrir ce qui avait bien pu causer à son enfant un si profond chagrin. Tout de suite il fut fixé. À quelques lignes au-dessous de l’entrefilet qui annonçait l’imminente arrestation de Jacques, il découvrait ceci :

 

Mlle Simone Desroches, l’auteur d’un poème intitulé Beaux rêves, a été frappée, la nuit dernière, d’un mal subit qui ne laisse malheureusement que peu d’espoir de la sauver.

 

Chantecoq dirigea ses yeux vers sa fille. Colette, qui avait beaucoup de peine à retenir ses larmes, s’écria :

 

– Je comprends ! Il l’aime encore !

 

Affectueusement, Chantecoq attira sa fille contre lui…

 

La nuit était venue… et les rumeurs du dehors n’arrivaient plus que très atténuées jusqu’à la villa du détective.

 

Soudain, celui-ci dressa l’oreille… Il lui semblait avoir entendu, de l’autre côté de la maison, dans la partie du jardin qui donnait sur l’allée de Verzy, un bruit de pas faisant grincer les petits cailloux de l’allée. Presque en même temps, des aboiements de chien s’élevaient. Chantecoq s’écria :

 

– C’est Gautrais, sans doute, qui se promène avec ses danois.

 

– Mon père, fit Colette en se dressant. C’est lui… lui qui s’en va… la retrouver !

 

Chantecoq se précipita… suivi par Colette, au comble de l’angoisse… Et rejoignant Gautrais, il lui demanda :

 

– Tu as vu M. Bellegarde ?

 

– Oui, monsieur… à l’instant même.

 

– Où est-il ?

 

– Il vient de partir… Même qu’il ne doit pas être loin.

 

Le détective courut vers la porte d’entrée, l’ouvrit… se pencha au dehors… Bellegarde avait déjà disparu.

 

Revenant vers Gautrais, le grand limier lui demanda :

 

– Était-il toujours camouflé ?

 

– Non ! répliqua l’ancien gardien du Louvre, il avait sa tête et ses habits ordinaires.

 

– Tu es stupide ! grondait le détective… Tu n’aurais pas dû le laisser partir.

 

– Je ne savais pas, monsieur…

 

– C’est juste ! J’aurais dû te donner la consigne.

 

Colette, affolée, s’exclamait :

 

– Il va se faire arrêter !

 

Mais sur un ton d’énergique assurance, Chantecoq lui répliquait :

 

– Rassure-toi… Je veille !

 

À bout de courage, la jeune fille laissa tomber sa tête sur l’épaule de son père en murmurant :

 

– Mon pauvre Jacques !

 

 

La conscience bouleversée beaucoup plus que le cœur par la nouvelle qu’il venait de lire dans le journal, Jacques Bellegarde, sautant dans un taxi, s’était fait conduire à Auteuil.

 

Sans remarquer un individu qui se tenait caché aux alentours de l’hôtel de Mlle Desroches, et qui n’était autre que l’homme à la salopette, le journaliste sonna d’une main hésitante à la porte de cette maison où il croyait si bien ne plus jamais revenir.

 

La porte s’ouvrit.

 

– Juliette ! s’écria le journaliste en reconnaissant la femme de chambre dont le visage consterné et les yeux rougis de larmes achevèrent de l’affoler.

 

– Alors ? murmura-t-il d’une voix presque imperceptible.

 

– Tout est fini ! déclara Juliette en étouffant un sanglot.

 

– Elle… elle est morte ! bégaya le journaliste.

 

– Oui, monsieur…

 

Bellegarde, comme un fou, pénétra dans la maison. La femme de chambre lui ouvrit la porte du salon…

 

Il s’écroula sur un siège… et demeura accablé, brisé par la conviction qu’il était la cause de cette catastrophe, torturé par un remords tel que peuvent en avoir les âmes aussi sensibles et aussi loyales que la sienne.

 

De plus en plus convaincu qu’il était l’assassin moral de cette femme dont il avait méprisé l’amour, persuadé qu’incapable de supporter une rupture qu’elle avait feint d’accepter soit par fierté, soit par désespoir, Simone avait volontairement mis fin à ses jours, Jacques demeurait effondré sur son siège… incapable de réagir, de raisonner, de se chercher une excuse, lorsque Mlle Bergen apparut. Sa figure exprimait un profond chagrin. Le reporter se leva… et s’en fut vers elle.

 

– C’est donc vrai ?… fit Bellegarde, les yeux égarés, les lèvres tremblantes.

 

– Notre pauvre Simone est morte dans mes bras, cet après-midi.

 

– C’est horrible !

 

– Horrible, en effet.

 

Elsa Bergen se tut… Dans ce silence, le reporter crut deviner toutes les accusations, tous les reproches… et il courba le front… Mais une question qu’il n’osait poser le harcelait à un tel point qu’incapable de résister à l’impulsion intérieure qui l’épouvantait, il bégaya :

 

– Elle s’est suicidée ?

 

– Non ! répliqua la Scandinave. Ainsi que je vous l’ai dit l’autre matin, lorsque je suis venue vous supplier de revenir près d’elle, Simone avait le cœur malade, plus malade même que nous ne pouvions le supposer…

 

– Alors, c’est moi ?…

 

– Je ne veux pas vous accabler… monsieur Bellegarde, mais vous lui avez fait bien du mal.

 

– Si vous saviez combien je le regrette !

 

– Trop tard… hélas !

 

– Vous pouvez tout me dire… car j’ai tout mérité.

 

Mlle Bergen regarda Jacques. Il était si sincèrement douloureux, si abattu, si déchiré, qu’elle en parut quelque peu apitoyée et, d’une voix moins sèche, d’un accent moins hostile, elle reprit :

 

– Je dois à la vérité de vous apprendre que vous n’êtes pas le seul coupable.

 

Bellegarde releva la tête.

 

La demoiselle de compagnie poursuivait :

 

– Certes, votre attitude avait jeté notre pauvre Simone dans un état des plus inquiétants ; mais, somme toute, elle avait résisté à la crise terrible que votre départ avait provoquée en elle… et j’avais lieu d’espérer qu’elle en sortirait victorieuse… lorsqu’un incident imprévu a achevé notre chère blessée.

 

– Un incident imprévu ! répétait Jacques, qui, dans le désarroi de son esprit, ne comprenait pas encore.

 

La Scandinave reprenait :

 

– Peut-être avez-vous entendu dire que le Fantôme du Louvre s’était introduit dans cette maison et y avait dérobé vos lettres ? Simone en a éprouvé une telle frayeur qu’une nouvelle crise s’est déclarée.

 

« Cette crise, après la si cruelle émotion qu’elle venait de traverser, ne pouvait que lui être fatale… Quand elle s’est sentie près de la fin, elle a prononcé votre nom. Je lui ai demandé :

 

« Dois-je l’envoyer chercher ? »

 

« Elle m’a répondu :

 

« Non, car il ne vous croirait pas… et il refuserait de venir… »

 

« Et elle a ajouté d’une voix que je n’oublierai jamais :

 

« J’aime mieux m’en aller avec la consolation de me dire qu’il ne peut plus m’en vouloir… puisque je me suis sacrifiée !… »

 

« Et, me prenant la main, ce fut son dernier geste, en même temps que ses dernières paroles, elle a murmuré :

 

« Vous lui direz que je lui pardonne !… »

 

– Pauvre Simone ! fit Jacques, atterré.

 

La demoiselle de compagnie hocha tristement la tête. Puis, elle fit :

 

– Je vais vous faire lire ses dernières volontés !

 

Et elle emmena le reporter dans le boudoir. Un grand frisson secoua le pauvre garçon. C’était là qu’il l’avait vue pour la dernière fois… qu’il avait implacablement, victorieusement résisté à ses larmes et à ses prières et lui avait porté le coup fatal dont elle ne devait pas se relever.

 

Elsa Bergen s’approcha du secrétaire, l’ouvrit et prit sur l’une des tablettes un papier qu’elle tendit à Jacques.

 

Celui-ci s’en empara et lut ces quelques lignes tracées d’une main défaillante :

 

Lorsque je ne serai plus, je veux que l’on m’emporte dans mon atelier et que l’on m’étende sur le grand divan noir, parmi les fleurs que j’aimais…

 

Après un instant d’incertitude, le journaliste fit timidement :

 

– Je voudrais la voir !

 

La Scandinave demeura un instant impassible… Bellegarde se demandait si elle allait accéder à sa requête… Il se préparait à insister ; car une force irrésistible lui ordonnait de se rendre au chevet de la morte, de s’y agenouiller… non pour implorer de son âme envolée et sans doute déjà lointaine un pardon qu’elle lui avait déjà accordé, mais pour se recueillir et pour, enfin, donner libre cours aux sanglots qui l’étouffaient.

 

– Mademoiselle… murmura-t-il d’un air suppliant.

 

– Venez, fit simplement la demoiselle de compagnie.

 

Tous deux quittèrent le boudoir, et, gagnant le jardin, se dirigèrent vers l’atelier dont on apercevait, à travers les frondaisons des grands arbres, les vitrages éclairés par une discrète lumière. Ils atteignirent la porte, qu’Elsa Bergen ouvrit avec ce respect toujours un peu craintif qu’inspire la mort… Ils s’arrêtèrent sur le seuil…

 

Bellegarde se découvrit et aperçut, au milieu de la pièce transformée en chapelle ardente, le grand divan noir sur lequel reposait Simone, à demi ensevelie sous les roses.

 

Jacques s’avança lentement vers Simone, dont la mort n’avait pas altéré la beauté… C’était elle encore… telle qu’il l’avait connue, mais les yeux fermés, la bouche close, et toute pâle de la blancheur ivoirine d’un cierge.

 

Arrivé près du divan, les yeux fixés sur celle qui, peu de temps auparavant, semblait respirer la vie avec tant de délices, il s’absorba dans sa méditation… Puis, insensiblement, il se laissa glisser à genoux. Discrètement, Mlle Bergen se retira. En traversant le jardin, elle aperçut le valet de chambre qui accourait vers elle.

 

– Mademoiselle, annonçait-il d’un air agité, la police est à la maison.

 

– La police ?… répéta la Scandinave.

 

– Oui… L’inspecteur Ménardier… Celui, précisément qui est chargé d’arrêter le Fantôme du Louvre… Il est accompagné de deux agents en civil.

 

– Vous a-t-il dit ce qu’il voulait ?

 

– Non, mademoiselle… Il a simplement demandé à vous parler tout de suite… Je l’ai fait entrer au salon.

 

– Vous avez bien fait…

 

La demoiselle de compagnie s’en fut rejoindre Ménardier qui, après l’avoir aussitôt saluée, attaqua :

 

– Nous avons la preuve que Jacques Bellegarde est l’un des auteurs, sinon l’auteur principal, de l’assassinat du gardien en chef Sabarat et du vol d’un trésor caché au Louvre.

 

– Est-ce possible ?… s’écria Elsa Bergen avec une expression de profond saisissement.

 

– Ce n’est, hélas ! que trop vrai ! affirmait Ménardier.

 

Et avec force, il poursuivit :

 

– Nous avons été prévenus que Jacques Bellegarde se cachait dans cet hôtel.

 

Douloureusement, la Scandinave déclarait :

 

– Monsieur, il y a une morte, ici et celui que vous cherchez est en ce moment auprès d’elle.

 

Cette réponse parut impressionner l’inspecteur… Et se retournant vers ses agents, qui s’effaçaient dans un coin de la pièce, il leur parla à voix basse.

 

Dans l’atelier, Jacques était toujours agenouillé auprès du divan noir… Absorbé dans la plus cruelle des méditations, il courbait légèrement la tête… lorsqu’une main se posa sur son épaule… Il sursauta, se retourna… Chantecoq était devant lui.

 

Sans prêter la moindre attention à la stupeur que manifestait le jeune journaliste, le grand détective lui disait d’un ton bref :

 

– La police est dans la maison… Suivez-moi.

 

Jacques dirigea un suprême regard vers la dépouille mortelle de Simone… Mais Chantecoq, l’entraînant au dehors, sortit avec lui de l’atelier… et ils firent quelques pas dans la nuit.

 

À ce moment, ils aperçurent, éclairés par la lumière du grand salon, Ménardier et les deux agents qui, guidés par la demoiselle de compagnie, franchissaient le seuil de la porte-fenêtre accédant directement au jardin.

 

Ils n’eurent que le temps de s’enfoncer dans un bosquet.

 

Tandis que les policiers, toujours guidés par la Scandinave, s’avançaient vers l’atelier, Chantecoq et Bellegarde, qui marchaient à pas de loup, se glissaient jusqu’à la petite porte qui, au cours de sa première enquête chez Simone Desroches, avait déjà attiré l’attention du grand limier.

 

Cette porte était légèrement entrebâillée…

 

Le détective poussa Jacques au dehors, et, tout en lui désignant une auto qui stationnait à quelques mètres de là, au milieu de la rue obscure, il lui dit :

 

– Montez vite dans cette voiture… Je me charge du reste !…

 

Bellegarde s’avança vers l’auto, près de laquelle Gautrais attendait…

 

Colette était assise sur le siège, les mains sur le volant, le pied sur la pédale, impatiente de partir.

 

Jacques prit place dans le véhicule. Gautrais referma la portière et s’installa près de Colette, qui démarra aussitôt. Chantecoq eut un soupir de soulagement ; puis il rentra dans le jardin… regagna le bosquet… et à travers les feuillages qu’il avait légèrement écartés, il aperçut Ménardier et ses deux hommes, qui arrêtés devant l’atelier, hésitaient visiblement à y pénétrer.

 

Tout à coup, l’inspecteur appela d’un geste brusque Elsa Bergen, qui se tenait à une certaine distance.

 

La demoiselle de compagnie s’approcha de lui. Ménardier lui adressa quelques mots. Sans doute lui demandait-il de pénétrer dans l’atelier… car Mlle Bergen se dirigea vers la porte qu’elle ouvrit toute grande. Une exclamation de surprise lui échappa… et, de la main, elle invita les policiers à s’approcher.

 

Ménardier proféra un cri de colère… Dans l’atelier, il n’y avait plus que la morte, inerte, pâle et glacée sur son lit de roses qui tachaient de pourpre le velours du divan noir.

 

Se retournant vers la Scandinave, qui ne semblait pas moins stupéfaite que lui, Ménardier scanda :

 

– Si vous m’avez menti, Bellegarde est tout de même perdu… Deux hommes placés devant la porte de l’hôtel le cueilleront au passage.

 

– Je vous jure, monsieur, que je n’y comprends rien ! protestait Elsa Bergen avec une sincérité évidente.

 

Ménardier martelait :

 

– Il ne saurait être loin, et nous allons fouiller le jardin.

 

L’inspecteur et ses deux agents allaient commencer leurs recherches, lorsque, sortant de l’ombre dans laquelle il se dissimulait, Chantecoq se dressa devant eux.

 

– Chantecoq ! reconnut Ménardier.

 

Le roi des détectives, tout en lui tendant la main, reprenait avec bonhomie :

 

– Inutile, mon cher collègue, de vous donner tant de mal… Jacques Bellegarde vient de me filer entre les mains…

 

Ménardier serra les poings… Mais, dominant la colère qui s’était emparée de lui, il se contenta de répliquer :

 

– Je vous remercie, mon cher maître !…

 

IV

OÙ ON VOIT CHANTECOQ PROUVER QU’IL EST AUSSI FIN PSYCHOLOGUE QU’HABILE DÉTECTIVE


Après avoir regagné la villa de Chantecoq et remercié Colette d’un serrement de main expressif, Jacques Bellegarde était remonté dans sa chambre.

 

Assis devant sa table, la tête entre les mains, on eût dit que, condamné et vaincu par la fatalité, il n’en attendait plus que le coup suprême.

 

Déjà loin, très loin du monde, il n’entendit pas ouvrir sa porte… et il ne vit pas Chantecoq et Colette qui, tous deux, arrêtés sur le seuil, le contemplaient l’un avec une expression de sincère compassion, et l’autre avec toutes les apparences de la plus anxieuse tristesse.

 

Le détective prononça quelques mots à l’oreille de sa fille, qui aussitôt, sur la pointe des pieds, se glissa derrière un paravent placé à gauche de la porte.

 

Chantecoq s’avança vers Jacques et lui dit d’une voix à la fois grave et affectueuse :

 

– Allons mon ami, du courage !

 

Le reporter tressaillit, releva la tête. À la vue du grand limier, ses traits contractés se détendirent un peu… et, d’une voix encore brisée, il murmura :

 

– C’est affreux, n’est-ce pas ?

 

Le grand limier interrogeait :

 

– Vous aimiez donc encore cette femme ?

 

– Non ! répliquait Jacques… Je ne l’aimais pas… Je suis même sûr de ne l’avoir jamais aimée.

 

– Alors… pourquoi ce grand désespoir ?

 

– Parce que j’ai la conviction que je suis cause de sa mort.

 

Chantecoq fit un signe de dénégation.

 

Puis, il ajouta avec cette fermeté d’accent qui rendaient si convaincantes ses affirmations :

 

– J’ai la certitude, au contraire, que vous n’êtes en rien responsable de ce douloureux événement…

 

– Ah ! si vous pouviez me faire partager votre conviction, s’écriait Bellegarde, de quel poids serais-je soulagé !…

 

Tout en s’asseyant en face du journaliste, le grand détective reprit :

 

– Étant retourné à l’hôtel d’Auteuil, tandis qu’on me faisait attendre dans son boudoir, j’ai appris au cours d’une conversation qui se tenait dans un salon, entre Mlle Bergen et plusieurs de ses amis, que Mlle Desroches faisait un grand abus de stupéfiants.

 

– C’est vrai, appuyait Jacques.

 

– Il se peut donc fort bien, développait le limier, qu’à la suite, non pas de votre rupture, mais de la venue du Fantôme dans sa maison, afin de calmer la véritable terreur qui s’était emparée d’elle et dont j’ai pu constater les manifestations, Mlle Desroches ait absorbé une dose trop forte de l’une de ses drogues coutumières.

 

– C’est fort possible, en effet, mais ce n’est pas certain.

 

– D’accord… mon cher ami… Mais admettez cependant que mon hypothèse est des plus vraisemblables.

 

– Je l’admets.

 

– Parfait… Je n’ai pas terminé… Tout à l’heure, Ménardier, qui s’était rendu à Auteuil pour vous arrêter et auquel j’ai eu la satisfaction de jouer le bon tour que vous savez, a émis devant moi une autre hypothèse, et je ne suis pas éloigné d’être de son avis, que le décès de Mlle Desroches était des plus suspects… Et il a même ajouté, et là nous ne sommes plus d’accord, qu’il vous soupçonnait fort de l’avoir assassinée.

 

– Moi ! se révoltait Jacques… Et dans quel dessein aurais-je accompli un crime si abominable ?

 

– C’est ce que je lui ai demandé, à ce cher Ménardier.

 

– Et que vous a-t-il répondu ?

 

– Ménardier prétend qu’après avoir dérobé ou fait dérober vos lettres, et redoutant que Mlle Desroches ne donnât à la police certains détails qui n’eussent point manqué de favoriser votre arrestation, vous l’auriez supprimée à l’aide d’un poison subtil que vous auriez rapporté de l’un de vos voyages en Extrême-Orient ; et il a déclaré qu’il allait adresser à son supérieur hiérarchique un rapport concluant à la nécessité absolue d’une prompte autopsie de votre prétendue victime.

 

– Décidément, s’irritait le journaliste, ce Ménardier est la pire des brutes.

 

– Non ! ripostait Chantecoq. Ce n’est certes pas un génie, mais ce n’est pas un sot. J’ajouterai même que c’est un excellent garçon.

 

– En ce cas, pourquoi, malgré tout ce que vous lui avez dit à mon sujet, s’acharne-t-il ainsi après moi ?

 

– C’est très simple… Ménardier est, en ce moment dans l’état d’esprit d’un médecin qui, après avoir commis une erreur de diagnostic, s’entêterait, par amour-propre à traiter son client pour une maladie qu’il n’a pas.

 

« Laissons-le s’enterrer jusqu’à la garde… Cette nouvelle accusation dont il vous charge ne peut que nuire à ses intérêts et profiter aux nôtres.

 

– Comment cela ?

 

– Parce que la lumière ne peut plus tarder à se faire. Et lorsqu’on saura que, pour m’aider à la divulgation de la vérité, vous avez consenti à vous laisser charger de tous les crimes de Belphégor et que, moi, ainsi que je vous en ai donné ma parole d’honneur, j’aurai publiquement déclaré que, sans votre héroïque silence et votre si courageuse attitude, il m’eût été impossible de découvrir le vrai coupable, de quelle admiration, de quelle popularité serez-vous entouré !

 

« Ce sera pour vous mieux que la vogue et le succès, c’est-à-dire la célébrité, le triomphe. Et, pour ma part, j’en serai profondément heureux.

 

Rasséréné par les réconfortantes exhortations du grand détective, Bellegarde reprenait :

 

– Je ne saurais vous dire à quel point je suis touché de votre amitié mais plus encore que tout le reste, je vous suis profondément reconnaissant de m’avoir permis d’espérer que je n’étais pour rien dans la mort de Simone.

 

– Ce n’est pas espérer, qu’il faut dire, c’est : je suis sûr !

 

– Alors, selon vous, c’est Belphégor qui l’aurait empoisonnée ?

 

– Parbleu !

 

– Et par conséquent dans l’intention d’augmenter les charges qu’il a déjà accumulées contre moi.

 

– C’est clair comme de l’eau de roche.

 

Saisissant la main du détective, le reporter s’écria :

 

– Ah ! monsieur Chantecoq, si je ne vous avais pas rencontré sur ma route, j’étais perdu ; car seul je n’aurais jamais pu me défendre contre de si diaboliques machinations.

 

– Alors, s’écriait le grand limier, j’ai bien fait de laisser ce brave Gautrais vous introduire dans la salle des Dieux barbares ?

 

– Je ne saurais trop vous en prouver ma gratitude.

 

– Alors, plus d’arrière-pensées… Plus de doutes sur vous-même… Plus de drames de conscience… lançait le roi des détectives.

 

– Non, puisque je vous sens près de moi… avec moi… scandait avec force le rédacteur du Petit Parisien.

 

Puis, il ajouta :

 

– Permettez-moi cependant une question.

 

– Je vous en prie.

 

– Si Belphégor, ainsi que vous tendez à le croire, a empoisonné cette malheureuse Simone, il faut qu’il ait eu des complices dans la maison.

 

– C’est tout à fait mon avis ; et c’est la première chose que je vais rechercher dès que j’aurai appris du baron Papillon le nom de la personne à qui il a cédé les Mémoires de Ruggieri.

 

Et, joyeusement, Chantecoq s’écria :

 

– Vous voyez que tout va bien, très bien, admirablement bien… Avec de moindres indices j’ai débrouillé souvent des énigmes que d’autres avaient renoncé à résoudre… Car, voyez-vous, pour être bon détective, il faut être, avant tout, psychologue.

 

– Et vous l’êtes à un tel point, affirmait Jacques, qu’il doit être impossible de rien vous dissimuler.

 

Avec un bon sourire, le grand limier reprenait :

 

– Il m’est arrivé, en effet, parfois de découvrir certains secrets.

 

Il s’arrêta. Jacques, embarrassé, attendait. Tout en le regardant avec bonté, Chantecoq reprenait :

 

– Cette faculté que je dois à la nature m’a souvent permis d’éviter à ceux que j’interrogeais des aveux que leur timidité injustifiée les empêchait de me faire… et qu’il m’eût été infiniment agréable pourtant d’entendre de leur bouche.

 

– Monsieur Chantecoq…

 

– Voulez-vous que je parle pour vous ?

 

– Soit.

 

– Allons-y !

 

Avec un accent de bonhomie affectueuse et charmante, le grand détective poursuivit :

 

– C’est donc vous qui parlez.

 

– Je m’écoute, sourit Bellegarde, tout réconforté d’un grand rayonnement d’espérance.

 

Le père de Colette scandait :

 

– Monsieur Chantecoq, j’aime Mlle votre fille…

 

Jacques tressaillit.

 

– Ai-je été bon devin ? interrogeait malicieusement le fin limier.

 

– Certes.

 

– Je vous avouerai franchement que je n’ai pas grand mérite… Mais je n’ai pas fini…

 

Et le détective fit :

 

– C’est toujours vous qui parlez !

 

– Non, monsieur Chantecoq… s’écria Jacques en un juvénile élan… Cette fois, c’est mon tour.

 

– Bravo !

 

Et avec flamme le jeune reporter déclarait :

 

– Oui, j’aime Mlle Colette et j’ai l’honneur, monsieur Chantecoq, de vous demander sa main.

 

Chantecoq, tout en l’enveloppant d’un regard de paternelle tendresse, répliquait :

 

– Je vous l’accorde, d’autant plus volontiers, mon cher ami, que ma fille, elle aussi, vous aime.

 

– Malgré…

 

Le journaliste se tut… Il lui semblait que s’il eût prononcé le nom de la disparue, toute l’atmosphère de rêve apaisant et délicieux dans lequel il vivait depuis quelques instants allait brusquement se dissiper.

 

Chantecoq reprenait :

 

– Lorsque ma fille vous a vu, ce soir, partir si brusquement, si imprudemment, elle a éprouvé, je vous l’avoue franchement, une vive peine, car elle a cru que vous étiez encore attaché, plus que vous ne le pensiez vous-même, à cette malheureuse dont je suis le premier à déplorer la triste fin.

 

« Mais dès à présent, j’en suis sûr, elle a compris que vous aviez obéi uniquement au remords que vous causait la crainte d’avoir encouru une grave responsabilité dans la fin de cette pauvre femme et que, seul, ce sentiment qui ne peut que vous honorer grandement vous a dicté votre gratitude.

 

« Donc, aucun nuage ne peut s’élever entre vous deux… Aucun mauvais souvenir ne viendra jamais embrumer le clair bonheur qui vous attend.

 

« Bientôt, Belphégor sera démasqué ; et un jour, un mutuel amour vous fera oublier les moments si douloureux que vous venez de traverser.

 

– Oh ! monsieur Chantecoq, s’écriait Jacques, je ne saurais vous dire à quel point vous me rendez heureux.

 

« Excusez-moi si, dans mon émotion, je ne trouve pas les mots qu’il faudrait…

 

– Les mots ne sont rien, mon cher enfant, affirmait Chantecoq ; seul le cœur compte ; et je crois connaître assez le vôtre pour être sûr qu’il est digne de battre à l’unisson de celui que vous avez su conquérir.

 

Jacques, éperdu de joie, se jeta dans les bras du détective, qui l’étreignit comme l’eût fait un père.

 

Puis Chantecoq reprit gravement :

 

– En attendant, vous allez reprendre au plus vite votre personnage de Cantarelli dans lequel vous vous êtes, d’ailleurs, montré si remarquable.

 

– C’est entendu… acceptait le reporter.

 

– Je vous consigne donc ici… reprenait le roi des détectives… mais formellement… sous la garde de…

 

Et, d’un geste affectueux, il désigna Colette qui, depuis un instant déjà, était sortie de sa cachette et adressait à son fiancé un sourire qui était tout l’amour…

 

Jacques s’en fut vers elle.

 

– Mademoiselle, fit-il… votre père vous dira…

 

– Rien ! répondit Colette… car j’ai tout entendu…

 

– Comment cela ?

 

– J’étais là… derrière le paravent.

 

– Pas possible ?

 

– Je suis la fille d’un détective et…

 

– Vous êtes l’être le plus adorable… et vous serez la femme la plus adorée !

 

Leurs mains se joignirent… Et ce fut le muet mais divin serment de ces deux âmes… Désormais pour toujours unies dans la même foi… dans le même rêve.

 

Chantecoq les contempla d’un regard attendri ; puis il murmura :

 

– Maintenant je suis tranquille… il ne sortira plus de la maison !

 

V

OÙ L’ON VOIT LE BOSSU ET L’HOMME À LA SALOPETTE TRAVAILLER UNE FOIS DE PLUS POUR BELPHÉGOR


Vers minuit, l’homme à la salopette descendait de moto devant la masure où nous avons vu s’enfermer l’homme de confiance du baron Papillon. Il s’en fut tout droit tirer le nœud d’une corde qui pendait à travers une étroite ouverture pratiquée au milieu de la porte.

 

Le tintement d’une sonnette fêlée retentit à l’intérieur de la bicoque…

 

Puis, ce fut presque aussitôt un bruit de ferraille retentissant, et l’huis s’entrebâilla… laissant apparaître la tête de Lüchner, qui d’un simple signe, invita son complice à entrer.

 

L’homme à la salopette, tout en tenant à la main sa moto, franchit le seuil, appuya sa machine contre la muraille ; et tandis que le bossu replaçait la chaîne et poussait les verrous, il regarda autour de lui. Il se trouvait dans une sorte d’atelier de mécanicien, uniquement éclairé par une puissante lampe électrique dont un abat-jour concentrait la lumière sur un établi qui supportait un compteur à gaz… et tout un attirail complet de pinces, de tenailles, d’écrous et de clefs anglaises.

 

Tout de suite, l’homme à la salopette reprenait :

 

– Il vient de se passer de graves événements !

 

– Quoi donc ?

 

– Jacques Bellegarde est vivant.

 

– C’est impossible !

 

– J’en suis sûr.

 

– Allons donc ! Je l’ai vu couler à pic dans l’Oise… et vous avez constaté aussi bien que moi qu’au bout de cinq minutes, il n’avait pas reparu à la surface.

 

– J’ignore comment il a pu se tirer d’affaire… Mais aussi vrai que j’existe – et je n’ai pas eu la berlue – je l’ai vu, il y a deux heures, pénétrer dans l’hôtel de Simone Desroches.

 

« Je n’ai fait ni une ni deux ; j’ai vite couru chez un marchand de vins du voisinage et j’ai téléphoné à la police, près de laquelle je me suis fait passer pour un agent de service dans le quartier, que le gibier qu’elle recherchait se trouvait chez son ancienne amie.

 

« Une demi-heure après, l’inspecteur Ménardier arrivait, en auto, avec quatre « bourres », mais il était trop tard, Bellegarde les avait déjà « mis ».

 

Le bossu mâchonna un juron de colère. Puis il fit rageusement :

 

– Il faut absolument retrouver sa trace.

 

– C’est fait, répliquait l’homme à la salopette d’un air triomphant.

 

« Après avoir téléphoné à la police, je me suis empressé de regagner les abords de l’hôtel, et je me suis mis en observation. J’avais peur que Bellegarde ne quittât la maison avant l’arrivée de la rousse… Mais ces messieurs de la préfecture ont vite fait… Moins de vingt minutes après mon coup de téléphone… ils rappliquaient en auto… J’ai attendu un bon moment… Pour moi, il n’y avait pas d’erreur, Ménardier et ses hommes avaient trouvé l’oiseau au nid… Sans doute étaient-ils en train de le cuisiner et, comme j’avais hâte de vous rejoindre, je m’en fus chercher ma moto, que j’avais cachée sous un tas de broussailles, dans le chemin des Lilas.

 

« Mais au moment où je débouchais dans cette ruelle, qu’est-ce que je vois ? Bellegarde qui sautait dans une auto arrêtée juste devant la petite porte du jardin… et je reconnais notre ami Chantecoq qui, de la main, faisait signe au chauffeur de filer.

 

La voiture a démarré aussitôt et Chantecoq est rentré dans le jardin. Je suis resté là un moment, caché dans l’ombre, puis j’ai enfourché ma machine, et au lieu de chercher à rejoindre l’auto, j’ai filé droit avenue des Ternes.

 

« Après avoir rangé ma moto le long du trottoir, j’ai guetté l’arrivée du véhicule, que j’avais dû certainement devancer… car j’avais marché à un train d’enfer. Je ne m’étais pas trompé dans mes prévisions. Cinq minutes après, une auto franchissait la porte qui donne accès à l’allée de Verzy. La fille de Chantecoq était au volant. Près d’elle, se trouvait Gautrais, le gardien du Louvre que Chantecoq a pris à son service, et j’ai eu le temps de repérer Bellegarde qui, dans l’intérieur de la voiture, semblait ne pas en mener bien large. Alors, je suis venu vous prévenir tout de suite.

 

– Parfait ! approuvait le bossu.

 

– Dois-je avertir de nouveau la police que Bellegarde se trouve chez Chantecoq ?

 

– Non, répliquait Lüchner.

 

Et, avec un accent sinistre, il martela :

 

– Nous avons mieux à faire.

 

Puis, d’un air mystérieux et menaçant, il ajouta :

 

– Demain soir, ils sauteront tous ensemble. Venez voir la petite surprise que je suis en train de leur ménager.

 

Et, se dirigeant vers l’établi, il s’empara d’une boîte métallique en forme de cube et qui portait à chaque angle de sa face supérieure quatre petites têtes de vis autour desquelles s’enroulaient des fils métalliques de quinze centimètres environ de longueur et reliés ensemble à leur sommet.

 

– Ceci, expliquait Lüchner, est une bombe de mon invention. Elle contient une charge d’explosifs capable de faire sauter une maison de six étages.

 

Avec précaution, il prit la bombe et l’introduisit à l’intérieur du compteur à gaz ; puis il s’empara d’une petite pendulette en forme de réveil qu’il plaça près de la bombe, et il rejoignit l’extrémité du fil métallique à une autre vis placée sur le cadran du réveil… juste à l’endroit d’une aiguille fixée sur la dixième heure.

 

L’homme à la salopette le regardait manipuler cet engin de destruction et de mort.

 

– Grâce à ce mécanisme d’horloge, déclarait Lüchner, la bombe éclatera au moment que j’ai fixé.

 

Son complice observait :

 

– Encore faudra-t-il que Chantecoq soit chez lui !

 

Tout en poursuivant sa besogne, le secrétaire du baron Papillon affirma :

 

– Il y sera !

 

Et, après avoir refermé le compteur, il s’écria :

 

– Demain soir, à dix heures, poum !

 

– Monsieur Lüchner, s’écriait l’homme à la salopette, vous êtes l’as des as !

 

 

Le lendemain, vers quatre heures de l’après-midi, Chantecoq, suivi de Jacques Bellegarde, de nouveau transformé en Cantarelli, sonnait à la porte de l’hôtel des Papillon… Le concierge s’en vint leur ouvrir assez rapidement… Mais reconnaissant les deux personnages qui s’étaient déjà présentés la veille, il prit aussitôt une mine renfrognée qui exprimait clairement :

 

« Encore vous ! »

 

Chantecoq, nullement impressionné par ce peu favorable accueil, fit avec une courtoisie parfaite :

 

– Monsieur le baron Papillon ?

 

Le portier répliquait :

 

– M. le baron et Mme la baronne sont sortis.

 

– Cependant ! reprenait le détective.

 

Et prenant dans son portefeuille un pneu qu’il avait reçu dans la matinée, il le tendit au concierge tout en disant :

 

– Veuillez prendre connaissance de ceci.

 

Le cerbère s’empara du message et lut ce qui suit :

 

M. le baron Papillon fait savoir à M. Chantecoq qu’il le recevra aujourd’hui, jeudi, vers quatre heures.

 

Ces lignes étaient suivies d’une signature absolument illisible.

 

Le portier reprenait, d’un air perplexe :

 

– C’est bien, en effet, l’écriture de M. le secrétaire. Sans doute M. le baron aura-t-il oublié qu’il vous avait donné rendez-vous… car je vous assure qu’il n’est pas là… pas plus que Mme la baronne.

 

« Il y a une heure qu’ils sont partis en auto… Je ne sais même pas s’ils rentreront dîner.

 

– C’est incompréhensible, murmurait le détective.

 

– Que voulez-vous que j’y fasse ? grommelait le concierge.

 

Chantecoq voulut insister.

 

Mais le portier lui coupa la parole, en proférant d’un air courroucé :

 

– Puisque je vous dis que M. le baron n’est pas là !

 

Et il referma la porte au nez des visiteurs.

 

– C’est bizarre, dit le grand détective au reporter.

 

– En effet… ponctuait le faux Cantarelli.

 

Mais le grand limier reprenait aussitôt :

 

– Ne nous frappons pas ! Je vous garantis que, dès demain, je verrai le baron Papillon ; et il faudra bien qu’il me dise d’où vient le grimoire.

 

 

À la même heure, une voiture à bras traînée par l’homme à la salopette et poussée par le bossu, camouflé en vieil ouvrier plombier, s’arrêtait devant la villa de Chantecoq.

 

L’homme à la salopette s’arrêtait à la porte… Aussitôt, des aboiements de chiens s’élevaient, et Gautrais, fidèle et vigilant gardien, s’avançait et demandait aux arrivants, à travers la grille de clôture :

 

– Qu’est-ce que vous voulez, vous autres ?

 

Lüchner répliquait :

 

– Nous venons changer le compteur à gaz.

 

Et, à travers les barreaux, il tendit à Gautrais un papier que le brave garçon lut avec la plus grande attention.

 

Pandore et Vidocq, dans l’expectative, fixaient leurs yeux ardents sur Gautrais, attendant des ordres. Celui-ci, au bout d’un instant, rendit au bossu le papier qui reproduisait d’une façon rigoureusement exacte la formule ordinairement usitée en pareil cas.

 

Puis, il ajouta, en ouvrant lui-même la porte :

 

– C’est bon ! vous pouvez entrer.

 

L’homme à la salopette retourna vers la voiture à bras, chargea le compteur sur son épaule et pénétra dans le jardin, suivi par le bossu, qui portait son sac à outils en bandoulière.

 

Après avoir imposé silence à ses chiens qui commençaient à grogner d’une façon peu rassurante, Gautrais se dirigea vers la fenêtre du jardin qui était ouverte et à travers laquelle on apercevait la silhouette opulente de Marie-Jeanne en train de préparer son dîner.

 

– Marie-Jeanne ! Marie-Jeanne ! appelait Gautrais.

 

– Qu’est-ce qu’il y a ? répliqua le cordon-bleu, sans quitter son fourneau.

 

– Viens un peu.

 

– Et mon bœuf-mode ?

 

– Viens, te dis-je…

 

Marie-Jeanne, tout en bougonnant, rejoignit son mari. Celui-ci, tout en lui désignant l’homme à la salopette et le bossu, lui ordonna :

 

– Ces hommes viennent pour changer le compteur. Conduis-les à la cave.

 

– Et mon bœuf ?

 

– Tu sais bien que je ne dois pas bouger d’ici.

 

Marie-Jeanne objectait :

 

– Il y a une panne d’électricité.

 

– Eh bien ! répliquait Gautrais… prends une lanterne.

 

– Ils ne pouvaient pas venir plus tôt ? fit Marie-Jeanne en rentrant dans la maison.

 

Un instant après, Marie-Jeanne reparaissait sur le seuil, son falot à la main :

 

– Venez ! fit-elle d’un ton autoritaire… Et puis dépêchons !… Je n’ai pas envie de laisser brûler mon bœuf-mode… Un bon morceau de viande que le boucher a, tout exprès, découpé pour moi.

 

Tous trois descendirent à la cave.

 

Marie-Jeanne conduisit les deux hommes jusqu’au compteur… et, pressée de retourner à son fourneau, elle fit :

 

– Je vous laisse ; je vais m’occuper de mon dîner.

 

Et, passant la lanterne au bossu, elle s’empressa de regagner l’escalier.

 

L’homme à la salopette déposa le compteur à terre. Le bossu, tout en s’éclairant avec le falot, examina l’objet qu’il devait remplacer. Puis, rejoignant son compagnon, il lui dit :

 

– Au travail !

 

L’homme à la salopette remarquait :

 

– Avec tout ça, la villa va être privée de gaz.

 

– Ah çà ! fit Lüchner en haussant les épaules, vous me prenez donc pour un enfant !… Je vais brancher la canalisation directement sur la conduite… Tant pis pour la compagnie du gaz si elle y perd quelques mètres… Elle coûte assez cher à ses abonnés.

 

Et, prenant dans son sac à outils une clef anglaise, il commença à déboulonner le compteur.

 

 

Tandis que les complices de Belphégor se livraient à cette sinistre besogne, Chantecoq et Cantarelli rentraient dans la villa.

 

Chantecoq, en traversant le jardin, lançait à Gautrais :

 

– Rien de nouveau ?

 

– Non, monsieur. C’est-à-dire que si.

 

– Quoi donc ?

 

– Il y a des employés du gaz qui sont venus changer le compteur… Comme ils avaient leurs papiers en règle, je les ai laissés descendre à la cave avec Marie-Jeanne.

 

– Tu as bien fait !

 

Le détective et le journaliste rentrèrent dans la maison et se rendirent directement dans le studio où Colette était en train de feuilleter l’histoire du Louvre. À leur vue, elle se leva et s’en fut vers eux.

 

– Rien de nouveau ? demanda-t-elle avec une expression de vif intérêt.

 

Chantecoq répondit :

 

– Non… le baron Papillon n’était pas chez lui.

 

Et, tout de suite, il se dirigea vers son bureau, au milieu duquel une enveloppe à son adresse, mais sans timbre, avait été déposée. Il la décacheta aussitôt… C’était une carte du baron Papillon qui le prévenait qu’obligé de s’absenter tout l’après-midi, pour une affaire imprévue, il prévenait M. Chantecoq qu’il passerait chez lui le même soir, vers dix heures.

 

Chantecoq, le front soucieux, demanda à sa fille :

 

– Il y a longtemps qu’on a apporté cette lettre ?

 

– Une demi-heure environ.

 

Silencieusement, le détective passa la carte à Bellegarde, qui la lut à son tour.

 

– De plus en plus bizarre, n’est-ce pas ?… lançait le grand limier.

 

– En effet !

 

Chantecoq réfléchit un instant, puis il gagna la fenêtre, et, l’ouvrant, il appela :

 

– Pierre !

 

À ce moment, l’homme à la salopette qui portait sur son dos le compteur qu’il venait de remplacer, et le bossu, son sac en bandoulière, traversaient le jardin et se dirigeaient vers la sortie.

 

– Pierre !… répéta Chantecoq d’une voix vibrante, car le gardien, occupé à ouvrir la porte aux deux faux « gaziers », n’avait pas entendu le premier appel du détective.

 

Abandonnant les deux personnages, qui s’empressèrent de gagner la rue et de déguerpir avec leur voiture à bras, Gautrais accourut vers son patron, qui lui fit signe de le rejoindre dans le studio.

 

Dès qu’il apparut, le détective, l’œil brillant, les narines dilatées, lui renouvela la question qu’il avait déjà posée à sa fille :

 

– Qui a apporté cette lettre ?

 

– Je ne sais pas, monsieur… répliquait Gautrais… Je l’ai trouvée sous la porte.

 

– Vous étiez cependant dans le jardin ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Avec les chiens ?

 

– Avec les chiens.

 

– Et comment se fait-il que vous n’ayez rien vu et qu’ils n’aient pas aboyé ?

 

– Pour ce qui est de moi, monsieur, comme je faisais les cent pas, afin de me dégourdir les jambes, il est possible, il est même certain que le type qui a apporté cela aura glissé cette lettre pendant que j’avais le dos tourné.

 

« Quant aux chiens, ils ont fait leur métier… Ils ont hurlé ; c’est ce qui m’a fait me retourner, et c’est alors que j’ai vu l’enveloppe… Les chiens étaient déjà à la porte… debout contre la grille… J’ai regardé au dehors, il n’y avait personne… Alors j’ai pris la lettre et je l’ai remise à Marie-Jeanne, qui a dû la déposer sur le bureau de Monsieur.

 

– Bien… fit Chantecoq, en appuyant sur le bouton d’une sonnerie électrique.

 

Colette allait l’interroger. Mais, d’un geste bref, son père lui imposa silence.

 

Marie-Jeanne venait d’apparaître.

 

Tout de suite, le détective lui demandait :

 

– C’est vous qui avez accompagné à la cave les hommes qui venaient changer le compteur ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Vous êtes restée avec eux ?

 

– Rien qu’un petit moment… Je suis remontée à cause de mon bœuf-mode qui était sur le feu.

 

Chantecoq fronça les sourcils.

 

La bonne Mme Gautrais reprenait :

 

– J’ai cru que je pouvais le faire sans inconvénient… les employés du gaz sont des gens très bien…

 

Le détective répliquait, d’un air grave :

 

– Oui, quand ce sont les employés du gaz.

 

Marie-Jeanne, pressentant qu’elle avait fait une lourde gaffe et peut-être pire encore, baissa le nez.

 

– Allons voir cela ! décidait le détective d’un air résolu.

 

Et il ajouta :

 

– Vous, Pierre, reprenez votre faction, et vous, Marie-Jeanne, accompagnez-moi ; car j’aurai sans doute des questions à vous poser, et il faut que vous soyez là pour me répondre.

 

– L’électricité est revenue, déclarait la commère, navrée à l’idée d’être de nouveau arrachée à ses fourneaux.

 

– Cela ne fait rien !… posait Chantecoq, sur un ton qui n’admettait pas de réplique.

 

– Et mon bœuf ?

 

– Il cuira sans vous.

 

– Mais il cuira trop !

 

– Eh bien ! nous mangerons moins.

 

Quelques secondes après, Chantecoq, sa fille, le reporter et la cuisinière pénétraient dans la cave. Le détective tourna un commutateur… Une clarté se répandit, très suffisante pour permettre au limier de procéder à ses investigations.

 

Celui-ci se dirigea tout droit vers le compteur… contre lequel il appuya son oreille.

 

Et, dans un profond silence, il écouta.

 

Le très léger tic-tac du réveil parvint à son oreille… Il écouta encore, puis, se tournant vers Jacques, Colette et Marie-Jeanne, il scanda froidement :

 

– Il y a une bombe, là-dedans.

 

– Une bombe ! répéta Marie-Jeanne, effrayée.

 

Et elle se laissa tomber sur une caisse à savons, qui s’effondra sous son poids.

 

Tandis que le reporter l’aidait à se relever, Chantecoq, avec ce merveilleux sang-froid qui ne l’abandonnait jamais, même au cours des situations les plus périlleuses, dit à sa fille :

 

– Va vite me chercher la boîte B, qui se trouve dans mon laboratoire, dans le tiroir de l’armoire numéro 3.

 

La jeune fille obéit aussitôt.

 

– Mon Dieu ! Mon Dieu ! se lamentait Marie-Jeanne… Pourvu que nous ne sautions pas, pendant ce temps-là !

 

– Ne dites donc pas de bêtises, proférait Chantecoq… Cette bombe, j’en suis sûr, a été réglée de telle sorte qu’elle ne doit éclater qu’à une heure où celui qui l’a fabriquée est bien sûr que je serai chez moi… c’est-à-dire pendant la nuit.

 

– C’est la logique et l’évidence mêmes, affirmait Bellegarde.

 

Marie-Jeanne reprenait :

 

– Monsieur Chantecoq, pardonnez-nous, à mon mari et à moi ; je vous assure que Pierre fait pourtant bien attention et moi aussi… On fait tout ce qu’on peut, je vous le jure.

 

« Mais qu’est-ce que vous voulez, poursuivait le cordon-bleu, on ne peut pas penser à tout… Ces bonshommes-là étaient si naturels… Je suis certaine que vous-mêmes, qui êtes le plus malin de tous les malins, vous les auriez pris, comme mon mari et moi, pour des ouvriers du gaz.

 

– Vous dites qu’ils étaient deux ? interrogeait le détective.

 

– Oui, monsieur. Un noiraud en salopette bleue… avec une petite moustache et…

 

– Tiens !… tiens !… fit Jacques.

 

Marie-Jeanne continuait :

 

– Et un bossu.

 

– Un bossu ? répéta le journaliste.

 

– Qui portait son sac à outils sur son dos…

 

Chantecoq n’écoutait plus la commère. D’un regard, il interrogeait Bellegarde qui lui répondait aussitôt :

 

– Il n’y a pas l’ombre d’un doute. Ces deux hommes qui ont apporté ici ce compteur sont bien ceux qui ont voulu m’assassiner.

 

Colette reparaissait avec la boîte que son père l’avait envoyée chercher.

 

Elle contenait plusieurs outils… à l’aide desquels, rapidement, le détective démonta le compteur, tout en ayant soin de laisser la canalisation branchée sur le tuyau d’arrivée.

 

– Je m’arrangerai avec la compagnie, fit-il… Car il ne faut pas que cette bonne Marie-Jeanne manque de gaz.

 

Après avoir placé le compteur sur son épaule, il quitta la cave, suivi par Colette, Jacques et Marie-Jeanne, qui avait eu soin de reprendre la boîte à outils.

 

Il gagna aussitôt son laboratoire… déposa le compteur sur une table et, avec une dextérité remarquable, il dévissa les écrous qui maintenaient la paroi intérieure.

 

– Vous voyez que j’avais raison, fit-il en désignant à sa fille et au journaliste l’intérieur du compteur où Lüchner, avait déposé la bombe et la pendulette.

 

Et, tout en désignant l’aiguille d’arrêt, il ajouta :

 

– Je ne me suis pas trompé… Belphégor avait bien décidé de nous faire sauter à vingt-deux heures !

 

Colette, en un geste instinctif, saisit la main de Jacques.

 

Son père reprenait, en souriant :

 

– Très ingénieux ce petit appareil.

 

Et, avec un calme étonnant, en même temps qu’une adresse merveilleuse, il commença à enlever, à l’aide d’une pince, les fils qui reliaient la pendulette à la bombe.

 

Tandis qu’il achevait son délicat travail, Colette reprenait :

 

– Nous l’avons échappé belle !

 

Jacques s’écriait :

 

– Tout est bien qui finit bien, et nous n’avons plus qu’à attendre la visite du baron Papillon.

 

– Oh ! le baron Papillon… lança Chantecoq, j’ai l’idée que nous ne le verrons pas ce soir.

 

– Pourquoi ? firent simultanément les deux jeunes gens.

 

Chantecoq ne répondit pas à leur question… Et comme s’il poursuivait uniquement sa pensée, il martela :

 

– Mais demain, il faudra bien qu’il me livre son secret !

 

VI

OÙ LE FANTÔME REPARAÎT


Tandis que ces événements se déroulaient chez Chantecoq, un taxi s’arrêtait devant l’hôtel de Mlle Desroches.

 

Une femme en descendait, en grand deuil. Ses cheveux, non coupés et même abondants, s’échappaient en cascade d’or sous son chapeau de crêpe, autour duquel flottait un long voile de deuil.

 

Elle n’avait rien d’artiste, de moderne, ni même de parisien… Elle paya le chauffeur…

 

Sans doute dut-elle lui donner un bon pourboire, car il mit aussitôt pied à terre, et après avoir aidé la voyageuse à descendre de voiture, il déposa sur le trottoir, devant la porte, une valise ; et tout en tenant à la main une couverture soigneusement roulée dans un portemanteau en cuir jaune, il attendit que la visiteuse eût sonné et qu’on lui eût ouvert, pour regagner son siège.

 

Pendant ce temps, dans le grand salon, Maurice de Thouars, qui portait sur son visage les marques d’un profond chagrin, racontait au baron et à la baronne Papillon, figés en une attitude de consternation savamment étudiée, les derniers moments de Simone.

 

M. de Thouars expliquait :

 

– Jusqu’à la minute suprême, notre pauvre amie a cru revoir ce maudit Fantôme.

 

La baronne eut un sursaut d’effroi… Quant à son mari, il crut devoir accentuer encore sa mine apitoyée, et il se préparait à entamer un panégyrique ému de la morte, lorsque le valet de chambre apparut, annonçant :

 

– Mme Mauroy vient d’arriver.

 

M. de Thouars se leva en disant :

 

– C’est la sœur de Simone.

 

– Mlle Desroches avait donc une sœur ? s’exclamait la baronne.

 

– Oui… mariée en province… Elles se voyaient très peu.

 

– Nous allons nous retirer, déclarait M. Papillon.

 

– Restez là, au contraire, protestait M. de Thouars, Mme Mauroy, j’en suis sûr, sera très heureuse de faire votre connaissance.

 

Il gagna l’antichambre, où Mme Mauroy attendait, et, tout en s’inclinant devant elle avec un profond respect, il fit :

 

– Comte Maurice de Thouars.

 

La dame en noir répondit à son salut avec beaucoup de dignité.

 

Son interlocuteur précisait :

 

– Mademoiselle votre sœur voulait bien m’honorer de son amitié.

 

Et se tournant vers Juliette et le valet de chambre qui, près de la valise et du portemanteau, attendaient des ordres, il reprit :

 

– Montez les bagages dans la chambre que Mlle Bergen a fait préparer pour Mme Mauroy…

 

Puis, avec beaucoup de déférence, il invita celle-ci à entrer au salon.

 

À sa vue, les Papillon se levèrent, accentuant leur tristesse de commande.

 

Maurice de Thouars présentait :

 

– Baron et baronne Papillon… De bons, de vieux amis de Mlle Desroches.

 

Mme Papillon s’avançait avec empressement vers la nouvelle venue, affirmant d’une voix pleurarde :

 

– Croyez, madame, que mon mari et moi nous prenons une part bien vive à votre douleur.

 

Mme Mauroy, en proie à une peine qu’elle parvenait difficilement à contenir, remercia le couple d’un geste ému…

 

Puis, s’adressant à Maurice de Thouars, elle dit :

 

– J’ai reçu votre télégramme…

 

Un sanglot lui coupa la parole.

 

M. de Thouars la fit asseoir sur un canapé… Et les yeux remplis de larmes, elle reprit avec effort :

 

– Cette pauvre Simone !… Nous ne nous étions pas revues depuis longtemps… Nous n’avions ni les mêmes idées, ni la même façon de vivre… mais je lui avais gardé une profonde affection.

 

– Elle me parlait souvent de vous.

 

– Je voudrais la revoir !… déclarait Mme Mauroy.

 

M. de Thouars expliquait :

 

– Elle repose dans son atelier, ainsi qu’elle l’a voulu…

 

« Je vais vous y conduire !

 

Le comte offrit son bras à Mme Mauroy.

 

La baronne implorait :

 

– Est-ce que vous nous permettez, à nous aussi ?

 

M. de Thouars fit un geste affirmatif.

 

Et tous les quatre ils se dirigèrent vers l’atelier…

 

Lorsqu’ils s’y présentèrent, Mlle Bergen était en prières auprès de Simone…

 

Aussitôt, elle se leva et s’en fut vers Mme Mauroy, dont elle étreignit la main… Puis, tandis que les trois autres personnages demeuraient discrètement à l’écart, elle l’emmena près du divan.

 

Mme Mauroy contempla douloureusement sa sœur.

 

– Elle n’est guère changée ! murmura-t-elle.

 

Elle s’approcha de la morte et appuya ses lèvres contre son front… Puis, s’agenouillant, elle se mit à prier.

 

– Partons, fit à voix basse Mme Papillon à son mari. Ce spectacle me fait trop de mal !

 

Maurice de Thouars les reconduisit jusqu’à la porte d’entrée… Et après avoir subi une dernière fois leurs protestations d’amitié et leurs compliments de condoléances, il regagna le salon et appuya sur le bouton d’une sonnerie électrique.

 

Juliette apparut.

 

Maurice de Thouars lui demanda :

 

– Vous avez monté les bagages ?

 

– Oui, monsieur le comte ; mais je n’ai pas pu ouvrir la valise ; car Mme Mauroy a conservé la clef.

 

– Bien, je vous remercie.

 

Mme Mauroy reparut, s’appuyant au bras de Mlle Bergen.

 

Elle était tout en larmes.

 

– Voulez-vous, proposait la dame de compagnie, que je vous accompagne jusqu’à votre chambre ?

 

– Oui, je veux bien.

 

Maurice de Thouars s’avançait, déclarant, en lui désignant Juliette :

 

– Voici la femme de chambre de Simone…

 

Mlle Bergen s’empressait d’ajouter :

 

– Une excellente fille, très dévouée, et qui, j’en suis sûre, aura très grand soin de vous.

 

– Je suis brisée, déclarait Mme Mauroy.

 

– Eh bien ! venez, invitait la Scandinave, vous allez prendre un peu de repos.

 

– Et moi, déclarait M. de Thouars, je vais veiller notre amie.

 

 

Quelques heures après, dans le grand salon de l’hôtel d’Auteuil, Elsa Bergen tenait compagnie à Mme Mauroy, à laquelle, tandis que Juliette leur servait le thé, elle racontait les derniers moments de sa sœur, lorsque le valet de chambre apparut, annonçant :

 

– M. le directeur de la police judiciaire est là.

 

La Scandinave se leva, un peu surprise… tandis que Mme Mauroy lui demandait :

 

– Que vient-il faire ici ?

 

– Je l’ignore… Mais il me semble difficile de l’éconduire… Toutefois, si vous désirez ne pas le voir, je puis le faire entrer dans une autre pièce.

 

– Non… refusait Mme Mauroy… je préfère être là… Maintenant que vous m’avez réconfortée de vos consolations si affectueuses, je me sens assez courageuse pour affronter toutes les épreuves.

 

La demoiselle de compagnie donna l’ordre à Dominique d’introduire M. Ferval. Celui-ci, après avoir salué Elsa Bergen, dirigea son regard vers Mme Mauroy qui, accablée par sa profonde douleur, était restée assise.

 

La Scandinave murmurait à l’oreille du haut fonctionnaire :

 

– C’est la sœur de Mlle Desroches… Elle a beaucoup de chagrin.

 

M. Ferval s’inclina respectueusement devant Mme Mauroy, qui lui répondit d’un léger signe de tête. Puis s’adressant à la demoiselle de compagnie, il fit d’un air grave :

 

– Je suis chargé d’une mission très pénible.

 

Elsa Bergen le considéra avec étonnement. Quant à Mme Mauroy, elle semblait se désintéresser entièrement de ce qui se passait autour d’elle.

 

Le directeur reprenait :

 

– Bien que le médecin de l’état-civil ait déclaré naturel le décès de Mlle Simone Desroches, certains faits assez troublants, dont nous venons seulement d’avoir connaissance, nous ont donné à penser qu’il était au contraire des plus suspects.

 

– Monsieur, que me dites-vous là ? s’étonnait la Scandinave avec émotion.

 

« Je vous assure, au contraire, que notre pauvre amie a succombé à une affection cardiaque.

 

– Ce n’est pas l’avis de M. le juge d’instruction.

 

– Peut-on savoir au moins sur quoi ce magistrat base sa conviction ?

 

– Je regrette de ne pouvoir vous répondre. L’instruction, jusqu’à nouvel ordre, doit se poursuivre dans le plus grand mystère.

 

« Tout ce que je puis vous dire, c’est que le parquet a donné l’ordre de surseoir à l’inhumation, afin qu’il soit procédé à un examen médical.

 

– C’est-à-dire à une autopsie…

 

– Qui doit avoir lieu dans le plus bref délai.

 

À ces mots, Mme Mauroy se redressa tout à coup et, le visage hagard, elle s’écria :

 

– Ma sœur !… Ma pauvre sœur !… Oh ! non, pas cela !… pas cela !…

 

Avec beaucoup de déférence, le directeur de la police s’écriait :

 

– Hélas ! madame, la décision du parquet est formelle…

 

Mme Mauroy implorait :

 

– Laissez-la-moi encore cette nuit.

 

– C’est bien difficile… Je dirai même impossible.

 

– Monsieur, je vous en prie, je vous en supplie… Je viens de la voir… elle est encore si belle !… Oh ! oui, laissez-la-moi jusqu’à demain.

 

Très impressionné par ce désespoir qui se manifestait d’une façon si touchante, le haut fonctionnaire décidait :

 

– C’est entendu, madame, et je m’en voudrais d’ajouter encore à votre peine. Je vais prendre les mesures nécessaires pour que le médecin légiste n’intervienne que demain dans la matinée.

 

– Je vous remercie, monsieur, fit Mme Mauroy, qui se laissa tomber en sanglotant sur un canapé.

 

Après l’avoir saluée, M. Ferval se retira, reconduit par Elsa Bergen, tandis que Mme Mauroy continuait à pleurer, la tête entre les mains.

 

 

Vers onze heures du soir, tout semblait dormir, dans la maison d’Auteuil.

 

Aucun rais de lumière ne filtrait à travers les persiennes des fenêtres qui donnaient sur la rue ni de celles qui s’ouvraient sur le jardin ; seule, l’entrée du vestibule était faiblement éclairée.

 

Depuis un long moment déjà, les domestiques, à l’exception de Juliette, qui avait demandé qu’on lui permît de veiller une dernière fois sa maîtresse, avaient regagné leurs chambres.

 

Toute la vie de cette demeure, qui semblait déserte, presque abandonnée, s’était concentrée dans l’atelier, autour de la morte.

 

En effet, Mme Mauroy, Mlle Bergen et Maurice de Thouars étaient réunis autour du divan sur lequel reposait toujours la dépouille mortelle de Simone, parmi les fleurs renouvelées.

 

Dans un coin de la vaste pièce, discrètement à l’écart, la femme de chambre priait.

 

Découvrant sur le visage douloureux de Mme Mauroy quelques traces de fatigue, Mlle Bergen lui dit :

 

– Vous devriez aller prendre un peu de repos.

 

– Laissez-moi encore auprès d’elle… soupirait la sœur de Simone.

 

– Il ne faut pas user vos forces, conseillait M. de Thouars.

 

– D’autant plus, soulignait la demoiselle de compagnie, que vous en aurez encore besoin.

 

– C’est vrai, reconnaissait la jeune femme.

 

Et, tout à coup, éclatant en sanglots, elle scanda :

 

– Quand je pense que demain… Oh ! c’est trop abominable !… Dites, monsieur de Thouars, vous qui connaissez tant de monde à Paris, vous ne pourriez pas obtenir que l’on renonçât à cette chose affreuse ?

 

– C’est malheureusement impossible !

 

– Ma sœur !… Ma pauvre Simone !… reprenait Mme Mauroy… que je l’embrasse une dernière fois…

 

Elle s’approcha de la morte… appuya ses lèvres contre son front… Puis, s’emparant d’une des roses sous lesquelles elle disparaissait presque entièrement, elle la glissa dans son corsage… en murmurant :

 

– Je ne croyais pas l’aimer autant !

 

Et, se tournant vers la Scandinave, elle ajouta :

 

– Je la revois encore toute petite… J’étais pour elle comme une seconde maman… Elle avait huit ans de moins que moi… Pourquoi faut-il que l’existence nous ait ainsi séparées ?… Et penser que c’est fini… que je ne la reverrai plus jamais, jamais…

 

Elle chancela, comme si elle était prête à s’évanouir. Avec une douce mais ferme autorité, Mlle Bergen ordonnait :

 

– Ne restez pas ici plus longtemps… Vous allez vous rendre malade bien inutilement… Songez à votre mari, à vos enfants que vous avez laissés là-bas.

 

– Oui, vous avez raison, approuvait Mme Mauroy, un peu calmée.

 

M. de Thouars proposait :

 

– Permettez-moi de vous accompagner jusqu’à votre chambre…

 

Mme Mauroy s’empara du bras qu’il lui offrait.

 

Juliette s’avançait, proposant :

 

– Si Madame a besoin de mes services…

 

– Mais oui… allez, ma fille… appuyait Mlle Bergen… Je vais rester auprès de notre amie… Tout à l’heure vous viendrez me rejoindre.

 

Mme Mauroy eut un dernier regard vers sa sœur… D’une main, elle lui adressa un long baiser, celui d’un suprême adieu… puis elle sortit dans le jardin avec M. de Thouars.

 

Juliette courut vite dans le vestibule, gravit l’escalier, gagna le palier du premier étage, ouvrit la porte de la chambre qui avait été réservée à Mme Mauroy, et donna l’électricité.

 

Bientôt Mme Mauroy et M. de Thouars apparaissaient sur le seuil.

 

– Monsieur, fit la sœur de Mlle Desroches, je ne saurais vous dire à quel point je suis touchée des attentions dont vous m’entourez, Mlle Bergen et vous…

 

– N’est-ce pas tout naturel ?…

 

– Croyez que je ne l’oublierai pas…

 

M. de Thouars effleura d’un baiser respectueux la main que lui tendait la jeune femme, puis fit quelques pas dans la chambre…

 

– Madame veut-elle que je l’aide à se déshabiller ? proposa Juliette.

 

– Non, merci, ma fille. Retournez auprès de ma pauvre sœur.

 

La femme obéit et quitta la chambre. En traversant le vestibule, elle croisa M. de Thouars, qui lui dit :

 

– Vous préviendrez Mlle Bergen que je suis toujours là et que, dès qu’elle se sentira fatiguée, j’irai la remplacer.

 

– Mais, monsieur le comte, observait Juliette, je resterai bien toute seule.

 

– La mort ne vous effraie donc pas ?

 

– Non, monsieur le comte. Et puis, comme disait si bien le bon vieux curé de mon pays, on n’est jamais seul, avec les défunts… Il y a toujours leur âme.

 

– Eh bien ! allez… Je vais prendre un peu de repos… D’ailleurs je ne tarderai pas à vous rejoindre.

 

M. de Thouars pénétra dans le grand salon et s’installa dans un fauteuil… Une grande expression de douleur et de lassitude contractait son masque, auquel il s’efforçait habituellement de donner une expression d’impassibilité qu’il jugeait de bon ton… Sans doute avait-il aimé vraiment Simone et, bellâtre qui avait fait pleurer tant de beaux yeux, souffrait-il cruellement à son tour ? Et tandis que Juliette gagnait l’atelier, visiblement brisé, il ferma les yeux… en l’espoir d’un sommeil qui lui ferait momentanément oublier sa détresse.

 

Juliette, un instant, resta à le contempler à travers la baie qui accédait au jardin.

 

« Comme il l’aimait, se dit-elle, et combien il doit être malheureux ! »

 

Puis elle se dirigea vers l’atelier.

 

Après avoir fait quelques pas, elle s’arrêta. Il lui avait semblé entendre comme un bruissement de feuilles assez prolongé, immédiatement suivi d’un silence absolu.

 

Elle attendit un instant, l’oreille tendue… Mais le silence continuait à planer au-dessus de l’obscurité environnante.

 

Envahie d’une instinctive angoisse, elle hâta le pas et traversa presque en courant l’allée du jardin qui conduisait de la maison à l’atelier.

 

Lorsqu’elle pénétra dans la vaste pièce, dont les plafonniers, habilement et artistement disposés, semaient autour d’eux une vive et radieuse clarté, Elsa Bergen était en train de recueillir quelques roses qui avaient glissé du divan sur le tapis.

 

S’apercevant du trouble qui agitait la femme de chambre, Mlle Bergen lui demanda :

 

– Qu’y a-t-il, Juliette ? Est-ce que Mme Mauroy serait souffrante ?

 

– Non, mademoiselle, c’est…

 

Elle s’arrêta, comme si elle n’osait parler.

 

– Voyons, parlez… invitait la Scandinave.

 

Juliette se décidait à dire :

 

– Mademoiselle, je viens d’entendre, dans le jardin, un drôle de bruit.

 

– Quoi donc ?

 

– On aurait dit que quelqu’un marchait dans le bosquet par où a disparu le Fantôme.

 

Et, toute pâle, elle ajouta :

 

– Si c’était encore lui ?

 

– Allons, ma petite, reprenait la demoiselle de compagnie, vous n’allez pas vous mettre de pareilles idées en tête.

 

« Le Fantôme ne reparaîtra plus ici… D’abord M. Chantecoq nous l’a affirmé. Et puis que viendrait-il y faire ?

 

Elsa Bergen avait à peine prononcé ces mots que, subitement, les plafonniers s’éteignirent et l’atelier ne se trouva plus éclairé que par la lueur des bougies placées près de Simone.

 

Les deux femmes eurent un sursaut puis se turent… immobiles… les yeux rivés sur une petite porte qui, placée au fond du hall et dissimulée par une tenture, s’ouvrait lentement d’abord, puis brusquement.

 

Un cri d’épouvante leur échappa.

 

Le Fantôme venait de se profiler sur le seuil.

 

Tournant sur elle-même, la Scandinave s’évanouit.

 

Folle de terreur, d’une voix qui s’étranglait dans sa gorge, Juliette voulut appeler au secours. Elle n’en eut pas le temps. Bondissant vers elle, Belphégor lui assénait sur la nuque un coup de sa terrible matraque, et la malheureuse s’effondrait, assommée.

 

Alors le Fantôme s’approcha du corps de Simone, le serra dans ses bras et disparut avec lui derrière la petite porte par laquelle il était entré.

 

Juliette, qui n’avait pas entièrement perdu connaissance, voulut se relever, mais elle n’en eut pas la force, et se traînant sur les genoux jusqu’à la porte qui donnait sur le jardin, au prix d’un grand effort, elle parvint à l’entrebâiller et d’une voix déchirante elle lança, dans la nuit, par trois fois, ce cri :

 

– Au secours ! Au secours ! Au secours !

 

M. de Thouars, qui commençait à sommeiller, se redressa d’un bond et, s’élançant dans le jardin, il se précipita dans l’atelier.

 

Alors, s’accrochant à lui, Juliette, folle de terreur, râla :

 

– Le Fantôme… vient… d’enlever… Mademoiselle…

 

Sidéré, Maurice de Thouars dirigea ses yeux vers le divan sur lequel on voyait encore, parmi les fleurs en désordre, la trace du corps que Belphégor venait d’enlever.

 

Et se penchant vers la femme de chambre, il voulut l’interroger.

 

Mais la brave fille, à bout de forces, s’écroula sur le parquet, tandis que Belphégor, emportant la morte, fuyait dans les ténèbres.

 

QUATRIÈME PARTIE

LES DEUX POLICES


I

VERS LA LUMIÈRE


Vers neuf heures du matin, le baron Papillon, vêtu d’un luxueux pyjama de soie, pénétrait d’un air solennel, dans son cabinet de travail, où, d’ailleurs, il ne faisait jamais rien.

 

Tout de suite il appuya l’index sur le bouton d’une sonnerie électrique.

 

Un valet de pied, déjà en grande livrée, apparut. D’un ton hautain, le nouveau noble articula :

 

– Dites à mon secrétaire que je l’attends.

 

Le domestique répliquait :

 

– M. Lüchner n’est pas là.

 

Le valet de chambre ajoutait, en présentant une lettre sur son plateau :

 

– On vient d’apporter cela pour M. le baron.

 

Celui-ci fit, tout en s’en emparant :

 

– Est-ce qu’on attend la réponse ?

 

– Oui, monsieur le baron.

 

– C’est bon, je vais voir.

 

Et M. Papillon prit connaissance du message. Il était ainsi conçu :

 

Monsieur le baron,

 

Je sais que vous recherchez pour votre admirable collection, la plus belle de toute l’Europe, une miniature du peintre Dumont, qui représente la reine Marie-Antoinette…

 

– Tiens ! tiens ! c’est intéressant, ponctua le lecteur, flatté à la fois dans son orgueil et dans sa manie.

 

Et il reprit la lecture du billet, qui se terminait ainsi :

 

J’ai fait tout exprès le voyage de Hollande en France pour vous la présenter. C’est une pièce unique… Et j’ai voulu vous la montrer avant tout autre.

 

Veuillez agréer, monsieur le baron, mes respectueuses salutations.

 

Jacob LÉVY-NATHAN,

 

antiquaire à Amsterdam.

 

Le regard brillant de convoitise, M. Papillon déclarait :

 

– Un portrait de Marie-Antoinette par Dumont… C’est une aubaine inespérée. Ils n’en ont pas au Louvre :

 

Et il ordonna au valet de pied :

 

– Faites entrer ce monsieur.

 

Quelques instants après, le domestique introduisait l’antiquaire dans le cabinet de travail du collectionneur.

 

C’était un vieux bonhomme au type sémite très accusé. Une barbe broussailleuse dissimulait le bas de sa figure, dont le front était couronné d’une épaisse tignasse grise. Son costume noir, étriqué, et ses yeux qui luisaient derrière les larges verres d’une paire de lunettes à monture en écaille achevaient d’en faire une sorte de Shylock moderne plutôt fait pour inspirer la crainte que l’intérêt.

 

Mais M. Papillon, au cours de ses nombreuses chasses aux bibelots, en avait vu bien d’autres. Et l’aspect de ce curieux visiteur n’était nullement fait pour l’intimider.

 

Assis devant sa table en une attitude avantageuse, d’un geste distant, il lui indiqua un siège en face de lui, et tandis que, relevant les basques de son vêtement, Jacob Lévy-Nathan, s’y installait d’un air plein de modestie et de timidité, le baron s’emparait d’une grosse loupe tout en disant :

 

– Voyons cette miniature.

 

L’antiquaire d’Amsterdam prit un air contrit. Puis il déclara :

 

– Monsieur le baron, excusez-moi, je ne l’ai pas en ma possession.

 

– Que me dites-vous là ? s’exclama le mari d’Eudoxie… Ah çà ! est-ce que vous auriez l’intention de vous moquer de moi ?

 

Le vieux Juif, sous les traits duquel nos lecteurs auront certainement déjà reconnu Chantecoq, reprenait avec humilité :

 

– C’est un subterfuge que j’ai employé, afin d’être reçu par vous.

 

Furieux, Papillon se leva… et tout en lui indiquant la porte d’un geste tragique que n’eussent point désavoué nos plus importantes sociétaires de la Comédie-Française, il lança :

 

– Sortez, monsieur ! ou je vous fais chasser par mes laquais.

 

Debout, les mains jointes, Chantecoq qui, comme toujours, représentait à merveille le personnage qu’il avait décidé d’incarner, implorait d’un ton larmoyant :

 

– Ne vous fâchez pas, monsieur le baron, je viens vous proposer une affaire superbe… Et je vous jure, sur le Dieu d’Abraham, mon ancêtre, et de Jacob, mon patron, que vous regretterez de m’avoir congédié sans m’entendre.

 

Le faux antiquaire s’exprimait avec tant de conviction que le baron, complètement dupe de la manœuvre du détective, fit, après un peu d’hésitation :

 

– En ce cas, je vous écoute !

 

– Oh ! merci, monsieur le baron… reprenait le grand limier en se répandant en salutations… Je suis sûr que vous allez être ravi, enchanté…

 

– Parlez ! car mes moments sont précieux.

 

– Je le sais, monsieur le baron, et je vais être bref, très bref… En deux mots, voici l’affaire.

 

Et Chantecoq, l’échine toujours courbée, articula :

 

– J’ai appris que vous déteniez un manuscrit du XVIe siècle qui porte pour titre : Mémoires secrets de Cosme Ruggieri.

 

M. Papillon, surpris, répondait :

 

– En effet, j’ai bien eu ce grimoire entre les mains.

 

Jacob Lévy-Nathan, la bouche entrouverte, les yeux écarquillés, écoutait son interlocuteur, qui poursuivait sur un ton d’importante fatuité :

 

– Un de mes amis, membre de l’Académie des Belles Lettres, M. Carpenas… vous connaissez ?…

 

– Qui ne connaît cet illustre maître ?

 

– Eh bien ! M. Carpenas, auquel je l’avais communiqué, m’a déclaré qu’il était apocryphe et sans valeur.

 

L’antiquaire d’Amsterdam hocha la tête d’un air dubitatif.

 

Le collectionneur continuait :

 

– Alors, j’ai enfermé ce grimoire dans le bahut Renaissance où je l’avais trouvé.

 

– Ne pourriez-vous pas, mon cher maître, me le communiquer ?

 

Au mot de « mon cher maître », le visage du baron Papillon s’empourpra de fierté.

 

C’était la première fois qu’on l’appelait ainsi.

 

Enveloppant son flatteur d’un regard de soudaine bienveillance, il fit :

 

– Je suis au regret ; mais il n’est plus en ma possession.

 

– Quel dommage !

 

– Ayant des doutes sur l’authenticité du bahut, j’ai envoyé ce meuble à la Salle des ventes, où il a fait, d’ailleurs, un très bon prix.

 

– Sapristi !

 

– Et le manuscrit que j’avais laissé dans un des tiroirs a dû passer entre les mains de l’acheteur.

 

– Serait-ce un effet de votre bonté, mon cher maître, de me dire le nom de cette personne ?

 

– Rien de plus facile, concédait M. Papillon… C’est Mlle Simone Desroches.

 

Chantecoq eut un léger sursaut, qui échappa à son interlocuteur ; puis il reprit :

 

– Mlle Simone Desroches… N’est-ce pas cette jeune personne qui vient de mourir d’une façon si mystérieuse ?

 

– Parfaitement !

 

Prenant un air de componction, le faux Hollandais se leva en disant :

 

– Excusez-moi, monsieur le baron, de vous avoir dérangé.

 

Mais, repris par sa manie, M. Papillon le retenait.

 

– Selon vous, ce manuscrit aurait de la valeur ?

 

– Certes ! affirmait le détective, avec un aplomb imperturbable.

 

– Allons donc !

 

– Voilà plusieurs années que je suis à sa recherche. Il est, en effet, des plus authentiques.

 

– Alors Carpenas serait un sot ?

 

– Il arrive aux plus malins de se tromper.

 

– Ah ! c’est trop fort ! s’irritait le collectionneur… C’est bien la peine d’être membre de l’Institut pour commettre de pareilles bévues.

 

« Ah ! monsieur Jacob Lévy-Nathan, si vous pouvez remettre la main dessus, je suis acheteur et je vous demande de m’accorder la priorité.

 

– C’est entendu, mon cher maître.

 

– Mais, observait le baron, je crois qu’il vous sera bien difficile, quant à présent, du moins, de récupérer ce précieux manuscrit.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce qu’il vient de se passer, la nuit dernière, chez Mlle Desroches, un événement qui va encore compliquer singulièrement les choses.

 

À ces mots, Chantecoq dressa l’oreille.

 

À cent mille lieues de soupçonner la véritable identité de son interlocuteur, M. Papillon révélait :

 

– Je viens d’apprendre, par un coup de téléphone de Mlle Bergen, qu’au cours de la nuit dernière, le Fantôme du Louvre…

 

– Le Fantôme du Louvre ?

 

– Comment ! vous n’avez pas entendu parler de ce mystérieux bandit qui, déguisé en revenant, a déjà commis un certain nombre de méfaits ? Tous les journaux sont remplis du récit de ses exploits…

 

– Ah ! si, si… très bien, j’y suis…

 

– Eh bien ! le Fantôme aurait enlevé le corps de Mlle Desroches.

 

– Pas possible !… feignait de s’étonner le fin limier.

 

– Vous comprenez que ce n’est guère le moment d’aller trouver ses héritiers.

 

– Je comprends… je comprends, mon cher maître, approuvait Chantecoq ; mais, soyez tranquille, dès que je pourrai les approcher, je ferai le nécessaire.

 

– Je vous remercie d’avance.

 

– Vous pouvez entièrement compter sur moi…

 

– Alors, au revoir monsieur Jacob Lévy-Nathan…

 

– Au revoir, mon cher maître.

 

M. Papillon reconduisit le visiteur jusqu’au seuil de son bureau et, lorsque la porte se fut refermée il s’écria :

 

– Ce Carpenas… quel âne !… Ça, je ne le lui pardonnerai jamais !

 

 

Seul dans la chambre qu’il occupait chez Chantecoq, Jacques Bellegarde, sous ses traits ordinaires, était assis dans son fauteuil.

 

Il résumait par la pensée tous les événements qu’il venait de vivre, lorsque, brusquement, il se leva et se mit à arpenter la pièce à grands pas.

 

Certes, il avait une confiance absolue dans le génie du grand détective, et il était certain que celui-ci ne tarderait pas à remporter sur Belphégor une éclatante victoire.

 

Cependant, à son allure nerveuse, impatiente, on devinait que son inactivité présente lui pesait lourdement et qu’il désirait vivement, ardemment, rentrer en pleine action, lorsqu’on frappa doucement à sa porte.

 

– Entrez !… fit-il en s’arrêtant.

 

La porte s’ouvrit et Colette lui apparut, dans tout l’éclat de son charme.

 

À sa vue, il lui sembla que c’était comme une lumière divine qui pénétrait en lui et dissipait ses angoisses.

 

La jeune fille s’avança vers lui.

 

– Monsieur Jacques, fit-elle, sur un ton d’affectueux reproche, il faut que je vous gronde.

 

– Vraiment ! mademoiselle… et pourquoi ?

 

– Parce que vous avez désobéi.

 

– Moi ?…

 

– Mais oui. Mon père vous avait instamment recommandé de ne pas vous montrer sous votre vrai visage.

 

– C’est vrai.

 

– Alors, pourquoi commettez-vous une telle imprudence ?

 

– Parce que cela m’ennuie beaucoup de me remettre en Cantarelli… Je me sens tellement ridicule, sous les traits du personnage…

 

– Mais pas du tout !

 

– Vous êtes trop indulgente.

 

– Je vous assure que c’est toujours vous, tel que vous êtes, que j’aperçois à travers cette défroque, sous cette perruque, cette moustache et cette barbiche, que je vous demande de reprendre au plus tôt.

 

« Songez, après ce qui s’est passé hier soir, que Ménardier ne peut manquer d’avoir des soupçons… Et qui vous dit que le petit fouinard, ainsi que l’appelle notre brave Marie-Jeanne, n’est pas convaincu que c’est mon père qui vous a fait partir à temps et qu’il ne soupçonne pas que vous vous cachez ici ?

 

« Voilà pourquoi je n’hésite pas à vous déclarer que vous me feriez beaucoup de peine en continuant à désobéir à papa…

 

Des aboiements retentissaient dans le jardin.

 

Colette s’approcha de la fenêtre et en souleva légèrement le rideau.

 

– Voici justement mon père…

 

En effet, Chantecoq, toujours camouflé en antiquaire d’Amsterdam, se dirigeait vers la maison.

 

– À son allure déclarait la jeune fille… je suis certaine qu’il nous apporte de bonnes nouvelles.

 

– Allons vite le rejoindre… s’écriait Bellegarde.

 

– Pas avant que vous ne soyez redevenu Cantarelli, reprenait Colette.

 

– Vous y tenez absolument ?

 

– Je l’exige.

 

Les deux amoureux échangèrent un de ces regards qui reflétaient tout leur amour… puis Jacques se dirigea vers une table sur laquelle ses postiches étaient déposés.

 

Colette s’en fut aussitôt retrouver son père qui, dans son laboratoire, assis devant une table, commençait à enlever sa fausse barbe.

 

– Alors, père, tu es content ? lui demanda-t-elle.

 

– Très…

 

– M. Papillon t’a dit ?…

 

– Tout ce que je désirais apprendre, et même davantage.

 

– Puis-je savoir ?…

 

– Pas encore… J’ai besoin de parler d’abord à notre ami.

 

– Il va descendre.

 

– Parfait !

 

– Alors, père, tu ne veux rien me raconter de plus.

 

– Tout à l’heure, ma chérie, tout à l’heure.

 

– Pourquoi ne veux-tu pas parler à M. Jacques devant moi ?

 

– Parce que j’ai à lui dire certaines choses qu’il lui serait peut-être pénible d’entendre en ta présence.

 

Le visage de la jeune fille s’assombrit.

 

– Ne t’inquiète pas… recommanda Chantecoq… Je te répète que tout va très bien… Les événements vont certainement se précipiter… Il ne s’agit plus que d’avoir un peu de patience… et de nous tenir plus que jamais sur nos gardes.

 

– Je te laisse, fit Colette rassérénée.

 

– C’est cela, va, ma belle… je te rappellerai tout à l’heure.

 

La fiancée de Jacques quitta la pièce…

 

Chantecoq, après avoir achevé de se démaquiller et s’être débarrassé de sa défroque, revêtit un complet veston et, entièrement redevenu lui-même, passa dans son studio.

 

Quelques instants après, Jacques, déguisé en Cantarelli, le rejoignit. Tout de suite il attaqua :

 

– Vous avez vu le baron Papillon ?

 

Le grand détective, qui semblait d’excellente humeur, répliquait :

 

– Je sors de chez lui et j’en rapporte deux nouvelles vraiment sensationnelles…

 

Très intrigué, le journaliste écoutait le limier, qui continuait :

 

– Premièrement… le manuscrit des Mémoires de Ruggieri a bien appartenu au baron ; mais il a passé de ses mains entre celles de Mlle Desroches.

 

– De Simone ? s’exclamait le reporter au comble de la stupéfaction…

 

Chantecoq reprenait :

 

– J’en conclus qu’il aura été dérobé à cette malheureuse par quelqu’un de son entourage.

 

– Le fait est, affirmait Bellegarde, qu’elle recevait chez elle des individus assez interlopes.

 

– Parmi eux… questionnait le détective, n’en est-il pas un que vous soupçonnez être Belphégor ?

 

Le jeune homme s’absorba un instant dans ses pensées, puis il reprit :

 

– Je suis incapable de préciser.

 

Chantecoq interrogeait de nouveau :

 

– Que pensez-vous de la demoiselle de compagnie ?

 

– Mlle Bergen… Je sais qu’elle est depuis très longtemps au service de Mlle Desroches… et dois dire bien qu’elle m’ait toujours témoigné une antipathie marquée, qu’elle a toujours eu pour Simone une grande affection et un dévouement réel…

 

– Et ce M. de Thouars ?

 

– Fort épris de Mlle Desroches, il me détestait.

 

– Est-ce vraiment un fils de famille ?

 

– Tout ce qu’il y a de plus authentique.

 

– Alors, un déclassé ?

 

– Absolu…

 

– Et sans beaucoup de scrupules ?

 

– Je le crois. Selon vous, ce serait lui ?…

 

– Non, répliquait nettement Chantecoq… car autant que j’ai pu en juger… il ne m’a semblé, ni assez intelligent, ni assez audacieux pour jouer un pareil rôle. Mais, laissons-le tranquille pour l’instant… Je vous disais tout à l’heure que je vous apportais deux nouvelles sensationnelles.

 

– Je connais la première, qui me semble aussi bonne qu’inattendue, déclarait le journaliste ; et maintenant, j’ai hâte d’apprendre la seconde.

 

– Attendez-vous à quelque chose d’inouï…

 

– Vraiment ?

 

– Belphégor a encore fait des siennes.

 

– Cela ne m’étonne pas.

 

– Mais ce qui vous surprendra bien davantage, c’est lorsque je vous aurai dit que la nuit dernière il a enlevé le corps de Mlle Desroches.

 

– Le corps de… murmura Bellegarde en pâlissant.

 

Et il ajouta :

 

– Et dans quel dessein cet odieux bandit aurait-il accompli ce monstrueux attentat ?

 

– Je vais vous le dire : Ménardier est persuadé que Simone a été empoisonnée ; et il a réussi à faire partager sa conviction au juge chargé de l’instruction…

 

« J’ai su, par ailleurs, que le parquet avait ordonné l’autopsie qui devait avoir lieu ce matin… Alors pour éviter un examen médical qui eût conclu à un crime, son auteur, c’est-à-dire Belphégor, a fait disparaître le cadavre.

 

– Dans quelle intention ?

 

– Comment ! vous n’avez pas deviné ?

 

– Je suis tellement troublé par ce que vous me racontez.

 

– Réfléchissez un instant.

 

– Pour augmenter encore les charges qui pèsent sur moi, martelait Jacques.

 

– Parbleu !…

 

– Mais c’est effrayant !…

 

– C’est excellent, au contraire.

 

Et Chantecoq développa :

 

– Notre Belphégor est en train de s’enterrer… Rappelez-vous ce que je vous ai déjà prédit : c’est par ses complices que nous l’atteindrons.

 

– Et ses complices, vous les connaissez ?

 

Chantecoq eut un mystérieux sourire. Puis, tout en évitant de répondre à la question que lui posait le reporter, il fit :

 

– Je crois que c’est le moment d’aller faire un petit tour du côté de la maison d’Auteuil.

 

– Je vous accompagne ? interrogeait le journaliste.

 

– J’allais vous le demander.

 

Et saisissant le bras du faux Cantarelli, le grand détective s’écria :

 

– Quel beau livre vécu vous allez bientôt pouvoir écrire !

 

II

LA JUSTICE TRAVAILLE


La nouvelle de l’enlèvement de Mlle Desroches par le Fantôme du Louvre s’était répandue dans le quartier et avait, naturellement, provoqué une émotion considérable qui s’était traduite par un rassemblement de nombreux curieux devant l’hôtel de Simone.

 

Devant la porte, deux agents en tenue montaient la garde, s’efforçant de maintenir de chaque côté du trottoir la foule qui grossissait de minute en minute.

 

Pendant ce temps, la justice travaillait…

 

Dans l’atelier, en face du divan noir, parmi les roses flétries et effeuillées qui jonchaient le tapis, Mme Mauroy, Elsa Bergen, Maurice de Thouars étaient en conférence avec M. Ferval, Ménardier et le commissaire de police du quartier.

 

Le directeur de la police judiciaire, en effet, en raison de l’ampleur que prenait cette affaire, avait décidé de présider à l’enquête que le juge d’instruction avait immédiatement ordonnée.

 

Ainsi que le commissaire et l’inspecteur, il écoutait avec un vif intérêt Maurice de Thouars, qui lui faisait en ces termes le récit des événements de la nuit précédente :

 

– Je venais, disait-il, de reconduire Mme Mauroy jusqu’à sa chambre, et je m’étais rendu dans le grand salon, afin d’y prendre quelques instants de repos.

 

« Étendu dans un fauteuil, je venais à peine de m’endormir, lorsque je fus réveillé en sursaut par des cris qui provenaient de l’atelier.

 

« J’accourus aussitôt et, sur le seuil de la pièce où nous nous trouvons en ce moment, j’aperçus la femme de chambre, Juliette, qui se traînait sur les genoux, tendait vers moi les mains en clamant, affolée de peur : « Le Fantôme vient d’enlever Mademoiselle ! »

 

« Je dirigeai aussitôt les yeux vers le divan sur lequel reposait encore, quelques instants auparavant, la dépouille mortelle de notre pauvre amie.

 

« Je constatai qu’elle avait disparu.

 

« Je restai un instant pétrifié de terreur… Puis, tout en cherchant à me ressaisir, je me retournai vers Juliette. La malheureuse fille était évanouie. Je fis quelques pas, machinalement, dans l’atelier, qui n’était plus éclairé que par les bougies des deux candélabres, et je me heurtai à Mlle Bergen qui, elle aussi, gisait inanimée sur le parquet.

 

« J’appelai aussitôt les domestiques, qui arrivèrent bientôt… Inutile de vous dire, monsieur, dans quel saisissement le spectacle qui les attendait plongea les braves gens.

 

« En proie à un compréhensible émoi, ils m’aidèrent à transporter Mlle Bergen et la femme de chambre dans leurs chambres respectives…

 

Fort heureusement, grâce aux soins qui lui furent prodigués, Mlle Bergen revint assez promptement à elle et elle me raconta ce qu’elle va vous répéter.

 

La Scandinave qui, pâle, les traits tirés, semblait encore sous le coup de ses émotions de la veille, reprit :

 

– Excusez-moi, messieurs, si je m’exprime mal ou d’une façon incomplète… Mais je suis encore si troublée !… Ce que j’ai vu est tellement effrayant !…

 

Ferval incitait, sur un ton de bienveillance :

 

– Efforcez-vous, mademoiselle, dans l’intérêt de la justice et de la vérité, de préciser le plus possible vos souvenirs.

 

– Je vais faire de mon mieux, affirmait la demoiselle de compagnie.

 

Et elle poursuivait :

 

– J’étais en train de veiller ma pauvre amie, avec la femme de chambre, lorsque, tout à coup, l’électricité s’éteignit… Puis, à la lueur des bougies qui jetaient autour de nous une lueur blafarde, je vis s’ouvrir lentement une porte qui se trouve là, tout près du divan, dissimulée derrière une draperie.

 

« Lorsque, tout à coup, le Fantôme apparut… Je perdis connaissance.

 

« C’est tout ce que je puis vous dire… Juliette ainsi qu’elle nous l’a raconté dès qu’elle est revenue à elle, a voulu appeler à l’aide… Mais, d’un bond, le Fantôme s’est précipité sur elle et lui a assené un coup de matraque… Elle est tombée, à moitié assommée, et elle affirme, d’une façon absolue, qu’elle a vu le Fantôme s’emparer du corps de Mlle Desroches et disparaître avec, par la petite porte.

 

– Cette femme de chambre, où est-elle ? interrogeait le directeur de la police judiciaire.

 

Mlle Bergen déclarait :

 

– À la suite du coup très violent qu’elle a reçu, sur la tête, elle a dû s’aliter.

 

– Est-elle en état de répondre à mes questions ?

 

– Je le crois… En tout cas, je vais vous conduire près d’elle.

 

Tous se préparaient à quitter le studio lorsque Ménardier, qui avait été ouvrir la petite porte et avait regardé au dehors, s’écria :

 

– Monsieur le directeur, me permettez-vous, auparavant, de poser quelques questions à Mlle Bergen ?

 

– Certainement.

 

– Cette porte, qui donne dans le jardin, à quelques mètres seulement du mur de clôture, était-elle fermée à clef ?

 

– En principe, oui… répliquait la demoiselle de compagnie, sans la moindre hésitation… Mais, sans toutefois l’affirmer, il est très possible qu’elle soit restée ouverte, car je me souviens que c’est par là qu’on a apporté les fleurs parmi lesquelles Mlle Desroches était étendue et sans doute avait-on négligé de la refermer.

 

Ménardier reprenait :

 

– Parmi les domestiques de Mlle Desroches, en est-il qui soit depuis peu de temps à son service ?

 

– Non, monsieur, le moins ancien, le chauffeur, est déjà depuis plus d’un an à la maison… Nous avons eu sur lui les meilleures références, qu’il n’a, d’ailleurs, point démenties.

 

« Quant aux autres, ils étaient déjà au service de la famille Desroches depuis de nombreuses années… J’ai donc pu les connaître, les apprécier, et, ainsi que je l’ai déclaré à M. Chantecoq, je suis prête à vous répondre d’eux comme de moi-même.

 

– M. Chantecoq est donc venu ici ? questionnait négligemment Ménardier.

 

Mme Mauroy, qui, jusqu’alors, avait gardé le silence, s’écriait :

 

– Quel malheur ! En effet, si ma pauvre sœur, au lieu d’avoir eu recours à ce détective privé, avait immédiatement porté plainte au commissaire de police, qui sait si elle ne serait pas encore vivante !

 

– C’est fort possible, murmura Ménardier.

 

– Et maintenant, où est-elle ? reprenait Mme Mauroy… Où ce misérable l’a-t-il emportée ?… Oh ! messieurs, vous le retrouverez, n’est-ce pas, avant qu’il n’ait fait disparaître son corps ?

 

Désireux de mettre fin à une scène qui devenait extrêmement pénible, M. Ferval reprenait :

 

– Nous allons maintenant nous rendre près de la femme de chambre.

 

Et, s’adressant à Mme Mauroy, il fit :

 

– Il vaut mieux, madame, que vous n’assistiez pas à cet interrogatoire, qui ne pourrait que raviver votre douleur.

 

– Vous avez raison, monsieur le directeur, approuvait M. de Thouars, je vais emmener Mme Mauroy…

 

– Non ! Non ! refusait celle-ci… je veux tout voir, tout entendre. D’ailleurs, ne craignez rien, je serai courageuse.

 

M. Ferval n’osa insister… et, guidés par Elsa Bergen, tous se dirigèrent vers la chambre de Juliette, qui était située tout en haut de l’hôtel.

 

La femme de chambre était étendue sur son lit, la tête enveloppée d’un pansement.

 

Mlle Bergen entra la première, suivie de M. Ferval et de Ménardier.

 

Mme Mauroy, M. de Thouars et le commissaire de police restèrent dans le couloir ; mais la porte étant demeurée ouverte, ils allaient pouvoir suivre tout ce qui allait se passer, entendre tout ce qui allait se dire.

 

Mlle Bergen s’en fut vers Juliette, et sur un ton plein de bonté, elle lui dit :

 

– Ma fille, voici M. le directeur de la police judiciaire, qui a tenu à vous interroger lui-même, au sujet de ce qui s’est passé hier soir dans l’atelier…

 

« Ne vous émotionnez pas… Il est de votre intérêt, autant que du nôtre, d’éclairer la justice et de lui fournir si possible les moyens d’arrêter le misérable qui a voulu vous tuer.

 

Juliette promena autour d’elle des yeux qui reflétaient encore l’indicible épouvante dans laquelle l’avait plongée la nouvelle apparition du Fantôme.

 

M. Ferval s’approcha d’elle…

 

– Mademoiselle, fit-il avec bienveillance, voulez-vous nous dire ce que vous savez ?

 

– Monsieur, répondait la femme de chambre, tandis que Ménardier prenait des notes sur un carnet, je me trouvais dans le studio, avec Mlle Bergen, près de notre pauvre demoiselle, lorsque je vis une porte s’ouvrir, et puis… et puis…

 

Elle s’arrêta… comme si le souvenir du Fantôme réveillait en elle ses transes qui semblaient momentanément apaisées.

 

– Et puis ?… insistait doucement M. Ferval.

 

– Et puis, reprenait Juliette avec effort… le Fantôme est apparu… Mlle Bergen s’est évanouie… J’ai poussé des cris… le Fantôme a bondi sur moi… et m’a donné un grand coup de marteau sur la tête… Je suis tombée… mais je n’ai pas tout à fait perdu connaissance…

 

Elle s’arrêta, suffoquée.

 

Mlle Bergen, s’empara d’un flacon d’éther et le lui fit respirer, tandis que Ménardier murmurait à son chef :

 

– Cette déposition est tout à fait conforme à celle de la dame de compagnie… donc…

 

D’un geste bref, Ferval lui imposait silence. En effet, Juliette, ranimée, reprenait, d’une voix un peu raffermie :

 

– Alors, monsieur, j’ai vu le Fantôme courir vers le divan, saisir Mademoiselle dans ses bras et s’enfuir avec elle.

 

– Je ne voudrais pas vous fatiguer, mademoiselle, déclarait le directeur de la police judiciaire, mais cependant j’aurais encore quelques questions à vous poser.

 

D’un signe de tête, Juliette exprima qu’elle était prête à répondre.

 

– Lorsque le Fantôme est apparu pour la première fois dans cette maison, vous l’avez vu, n’est-ce pas ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Et vous êtes sûre qu’hier c’était le même ?

 

– Oh ! oui, monsieur.

 

– Il était bien enveloppé dans un grand suaire noir ?

 

– Oui, monsieur.

 

– Et il portait sur sa tête un capuchon qui empêchait de distinguer ses traits ?

 

– Oui… et dans lequel il y avait seulement deux trous qui laissaient apercevoir ses yeux… Oh ! ces yeux… Ce regard… Je ne l’oublierai jamais !

 

– Il faut l’oublier, au contraire, conseillait le haut fonctionnaire.

 

Et, lui montrant Ménardier, il ajouta :

 

– Voici un de nos meilleurs limiers, qui m’a promis d’arrêter le Fantôme dans les vingt-quatre heures.

 

– Et je ne m’en dédis pas ! affirmait énergiquement l’inspecteur.

 

– D’ailleurs, reprenait Ferval, vous pouvez être absolument tranquille… Après ce qu’il a fait hier, ce bandit n’osera plus se hasarder ici.

 

« Et maintenant, reposez-vous, mademoiselle. Je vois que vous êtes très bien soignée.

 

– Oh ! oui, monsieur, déclarait Juliette, Mlle Bergen est si bonne, elle aussi.

 

– Bientôt, vous serez tout à fait rétablie… et en guise de souvenir, il ne vous restera plus que la satisfaction de penser que vous l’avez échappé belle.

 

– Mais notre pauvre demoiselle… scanda Juliette… Personne, hélas ! ne nous la rendra.

 

Deux larmes apparurent au bord de ses paupières.

 

Mlle Bergen décidait :

 

– Je vais rester un peu auprès d’elle.

 

Ferval et Ménardier s’en furent rejoindre Mme Mauroy, Maurice de Thouars et le commissaire de police qui n’avaient pas quitté le couloir.

 

– J’ai encore besoin de connaître certains détails, déclarait Ferval.

 

– Voulez-vous que nous descendions au salon ? proposait Mme Mauroy.

 

– Avec plaisir, madame, acceptait le brave fonctionnaire.

 

Pendant ce temps, au dehors, un taxi stoppait de l’autre côte de la rue.

 

Deux hommes en descendaient… C’étaient Chantecoq et Cantarelli.

 

Mais, en présence de la cohue qui se pressait aux abords de l’hôtel, le détective dit au reporter :

 

– Oh ! oh ! allons-y doucement…

 

– En effet, opina Bellegarde, il doit se passer, dans la maison, quelque chose de pas ordinaire.

 

– Approchons-nous, ponctua le grand limier.

 

Et flanqué du faux numismate italien, il traversa la chaussée.

 

S’adressant à un curieux, Chantecoq lui demanda, de l’air le plus innocent du monde :

 

– Qu’y a-t-il donc, monsieur ?

 

D’une voix caverneuse, son interlocuteur laissa tomber :

 

– C’est un vampire qui, la nuit dernière, a enlevé un cadavre.

 

– Voyons, ce n’est pas possible !

 

– C’est tellement possible, que la police est en train d’enquêter.

 

– Ah ! c’est donc cela ? s’exclamait Chantecoq d’un air de plus en plus ingénu.

 

Et, profitant d’un remous de la foule qui le sépara de son interlocuteur, il glissa à l’oreille du reporter, en lui désignant du coin de l’œil l’hôtel de Simone :

 

– J’ai l’idée qu’il doit se passer des choses très curieuses dans cette maison.

 

– Et alors ? interrogeait le journaliste.

 

– Alors, mon ami, scanda Chantecoq, restons… restons !

 

Mieux favorisés que la foule et même que le détective et son compagnon, pénétrons de nouveau dans le grand salon où se trouvaient rassemblés Mme Mauroy, Maurice de Thouars, M. Ferval, Ménardier et le commissaire de police.

 

Tous les visages étaient empreints, les uns de gravité, les autres de tristesse.

 

Seul, le « petit fouinard » dissimulait mal la satisfaction que lui causait l’enquête à laquelle il venait de prendre part. Selon lui, en effet, elle ne faisait que confirmer sa thèse.

 

Mme Mauroy, la première, rompit le silence.

 

– Messieurs, demanda-t-elle avec une expression de vive angoisse, quand pensez-vous que cet affreux mystère va cesser ?

 

Ferval répondait aussitôt :

 

– Je crois, madame, vous avoir déjà déclaré que l’arrestation du coupable n’était plus qu’une question d’heures.

 

Ménardier approuvait de la tête.

 

M. de Thouars interrogeait :

 

– Pensez-vous qu’il ait des complices ?

 

– Certes !

 

– Deux au moins, précisait Ménardier… Mais ceux-là, pour l’instant, ne sont pas intéressants… Nous les rattraperons toujours.

 

« L’essentiel est de tenir le principal coupable.

 

– Vous le connaissez ? interrogeait Mme Mauroy.

 

– Je le connais.

 

– Et c’est ?…

 

– Celui qui a volé les lettres de Mlle Desroches !

 

– C’est-à-dire ?… ponctuait M. de Thouars…

 

– Jacques Bellegarde.

 

– Jacques Bellegarde ? répétait Mme Mauroy, qui semblait entendre ce nom pour la première fois.

 

– Oui, allait poursuivre l’inspecteur.

 

Mais M. de Thouars l’arrêta.

 

– Mme Mauroy ignorait les relations d’amitié que Mlle Desroches entretenait avec ce journaliste.

 

– Alors, excusez-moi, madame, fit Ménardier.

 

Mais Mme Mauroy, se retournant vers Maurice de Thouars, s’écriait :

 

– Je veux tout savoir et vous n’avez plus le droit de rien me cacher. D’ailleurs, j’ai deviné. Ce Bellegarde que vous accusez aujourd’hui d’avoir enlevé le corps de ma pauvre sœur était… son… son amant ?

 

– Hélas ! oui, répliquait M. de Thouars.

 

– Alors… martelait la jeune femme, pourquoi, dans quel dessein aurait-il enlevé le corps de ma pauvre sœur ?

 

Ménardier, cette fois, se tut.

 

Mais comprenant que maintenant il fallait en finir avec des réticences qui ne pouvaient, en exaspérant la douleur de Mme Mauroy, que provoquer un incident des plus regrettables, Ferval répliquait :

 

– Jacques Bellegarde est l’auteur principal du crime et du vol qui ont été commis au Louvre il y a quelques jours.

 

– En effet, reconnaissait la sœur de Simone, j’ai lu dans les journaux toute une histoire de Fantôme à laquelle je n’avais, d’ailleurs, accordé qu’une attention distraite.

 

– Elle est cependant excessivement grave, soulignait le commissaire de police.

 

– Comment Simone a-t-elle été mêlée à cette histoire ?

 

Ferval reprenait :

 

– Ainsi que vous venez de l’apprendre, Mlle Desroches était l’amie de Bellegarde. Elle lui était même très attachée, au point qu’elle était prête à l’épouser. Il refusait, sous prétexte qu’il n’avait pas de fortune personnelle. Or, cette délicatesse masquait purement et simplement son intention de rompre avec mademoiselle votre sœur.

 

– C’est ce qu’il a fait, intervenait M. de Thouars, avec une brutalité et une sécheresse de cœur révoltantes.

 

– Et cela, déclarait Ménardier, parce que, sans aucun doute, le vol du trésor des Valois accompli, il voulait avoir les coudées franches au cas où il aurait été obligé de s’enfuir à l’étranger. Et pour être bien sûr que Mlle Desroches ne chercherait pas à le rejoindre, il l’aura lâchement, froidement assassinée.

 

– Le misérable ! proféra Mme Mauroy, tandis qu’Elsa Bergen, qui venait d’entrer dans la pièce, s’approchait d’elle…

 

– Assassinée !… Comment ? interrogeait M. de Thouars.

 

Avec l’accent d’une conviction absolue, Ménardier ripostait :

 

– À l’aide d’un poison qu’il lui aura fait absorber au cours du déjeuner qu’il a fait avec elle au restaurant des Glycines.

 

– Le fait est, reconnaissait M. de Thouars, que c’est à partir de ce moment que notre pauvre amie est tombée gravement malade.

 

Et se tournant vers Mlle Bergen, il ajouta :

 

– N’est-ce pas, mademoiselle ?

 

– C’est absolument exact, déclarait la demoiselle de compagnie. J’ajouterai même que j’en avais eu le soupçon, mais comme je manquais de preuves, je n’ai rien voulu dire.

 

– Pourquoi, s’énervait Mme Mauroy, après avoir tué Simone, l’a-t-il fait disparaître ?

 

Ferval répliquait :

 

– Bellegarde ayant appris qu’il allait être procédé à un examen médical dont le résultat n’eût pas manqué d’établir que Mlle Desroches avait été empoisonnée, aura voulu faire disparaître la preuve de son crime.

 

– C’est abominable ! s’écriait la jeune femme… Oh ! messieurs, n’est-ce pas, vous retrouverez, vous vengerez ma pauvre sœur ?

 

Ménardier affirmait :

 

– Encore un peu de patience, quelques heures seulement, et j’aurai le plaisir de lui passer les menottes…

 

Après avoir serré la main de M. de Thouars, Ferval, le commissaire et Ménardier se retirèrent, accompagnés jusqu’à la porte par le comte Maurice.

 

Au-dehors, devant l’hôtel, des agents cyclistes qui, fort heureusement, passaient dans la rue, aidèrent leurs deux collègues à faire circuler la foule de plus en plus compacte et agitée… lorsque la porte s’ouvrit, livrant passage aux représentants de la police.

 

À leur vue, des rumeurs s’élevèrent. On allait enfin savoir quelque chose. Mais d’une voix forte, impérieuse, Ferval ordonnait aux agents :

 

– Empêchez que l’on stationne et que personne, jusqu’à nouvel ordre, ne pénètre dans cette maison.

 

Les agents exécutèrent aussitôt les ordres de leur chef avec une énergie remarquable, ce qui ne fut pas sans provoquer des cris, des protestations et même une certaine bousculade.

 

Ferval se dirigeait vers l’auto qui l’avait amené, lorsqu’il eut un geste de surprise : Chantecoq, flanqué du commandeur Cantarelli, venait de se dresser devant lui.

 

– Est-ce que la consigne est aussi pour moi ? demandait le grand détective au directeur de la police judiciaire.

 

– Je le regrette, mon cher ami, répliquait celui-ci d’un ton un peu sec, elle est formelle pour tous.

 

Chantecoq fronça les sourcils ; Ménardier esquissa un sourire de triomphe.

 

D’un ton plus cordial, Ferval reprenait :

 

– Cette fois, mon bon Chantecoq, tu as perdu ton pari.

 

– Tu crois ? fit le limier.

 

– J’en suis sûr.

 

– Il y aura du nouveau avant ce soir, affirmait Ménardier avec assurance.

 

– C’est aussi mon avis… répondait le grand détective avec un malicieux sourire.

 

Prenant congé du limier et du faux Cantarelli, Ferval regagna sa voiture avec le commissaire et l’inspecteur.

 

Alors, se penchant à l’oreille de Bellegarde, qui, pendant toute cette scène, n’avait cessé de regarder la foule aux prises avec les agents, Chantecoq murmura, en lui montrant l’hôtel de Simone :

 

– C’est là que se trouve la clef du mystère.

 

III

LE « PETIT FOUINARD »


Dans le studio de Chantecoq, Colette, installée devant une machine à écrire, était en train de taper une lettre, lorsque Mme Gautrais entra précipitamment dans la pièce.

 

Tout de suite, Colette constata qu’elle avait sa figure de catastrophe et, se levant, toute tremblante comme si elle s’attendait à une mauvaise nouvelle, elle demanda :

 

– Qu’y a-t-il, Marie-Jeanne ?… Mon père, M. Jacques…

 

– Chut ! chut ! mademoiselle, répliqua aussitôt la cuisinière.

 

Et d’un air à la fois inquiet et mystérieux, elle ajouta :

 

– Le petit fouinard est là.

 

– Le petit fouinard ?… répéta Colette, toute troublée.

 

– L’inspecteur Ménardier.

 

– Que veut-il ?

 

– Parler à M. Chantecoq.

 

– Vous lui avez dit que mon père n’était pas là ?

 

– Oui, mademoiselle, mais il veut vous parler à vous.

 

– À moi ?

 

– Même je l’ai entendu dire aux deux agents et bourgeois qui l’accompagnent qu’il ne s’en irait pas d’ici sans son « gibier ».

 

Colette offusquée, déclarait :

 

– Sans doute a-t-il appris que M. Jacques se cachait ici, et vient-il l’arrêter ?

 

Alors, redevenant elle-même en face du danger, et faisant appel à tout son sang-froid, en même temps qu’à toute son énergie, Colette décidait :

 

– Faites-le entrer.

 

– Bien, mademoiselle.

 

Marie-Jeanne retourna dans l’antichambre, où Ménardier, fébrile, impatient, attendait avec ses deux agents…

 

D’un air hostile, elle lui fit signe d’entrer dans le studio… L’inspecteur y pénétra aussitôt et, son chapeau à la main, il s’avança vers Colette, qui, très calme, l’attendait de pied ferme.

 

– Mademoiselle, fit-il en s’inclinant poliment, votre cuisinière vient de me dire que M. Chantecoq n’était pas chez lui.

 

– C’est exact, monsieur, répliquait la jeune fille.

 

– Je le regrette, déclarait Ménardier.

 

Colette reprenait :

 

– Peut-être pourrai-je, monsieur, en l’absence de mon père, vous donner le renseignement que vous désirez ?

 

– Mademoiselle, répliquait l’inspecteur, c’est assez délicat et, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je préfère attendre le retour de M. Chantecoq.

 

Toujours avec la même assurance, Colette reprenait, en désignant un siège à son interlocuteur :

 

– Alors, monsieur, veuillez vous asseoir.

 

Ménardier s’installa sur une chaise.

 

– Vous permettez que je continue mon travail ?… demandait Colette, peu désireuse d’entamer la conversation avec le policier qui, à ses yeux, était un messager de malheur.

 

– Je vous en prie, mademoiselle, acceptait l’inspecteur. Si toutefois je vous dérange, je peux très bien retourner dans l’antichambre.

 

– Pas du tout, monsieur…

 

Tout en tapant sur sa machine, Colette observait Ménardier qui, obstinément fixait son regard sur la fenêtre dont les rideaux étaient relevés.

 

De la place qu’elle occupait, elle ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait dans le jardin.

 

Mais bientôt, aux aboiements des chiens, à un bruit de pas sur le gravier et au sourire imperceptible qui se dessina sur les lèvres de Ménardier, la jeune fille comprit que Jacques et son père venaient de rentrer. Et son cœur se mit à battre très fort, à l’idée des graves événements qui risquaient de se dérouler.

 

Dominant son anxiété, elle continua à taper sa lettre, jusqu’au moment, où la porte s’ouvrit, laissant apparaître Chantecoq.

 

À la vue de l’inspecteur, le roi des détectives ne manifesta aucune surprise. En effet, Gautrais l’avait prévenu de son arrivée… Et, très cordialement, il s’en fut à lui en disant :

 

– Tiens, Ménardier !… Qu’y a-t-il pour votre service ?

 

Ménardier, qui s’était levé, répondait avec gravité :

 

– Monsieur Chantecoq, j’ai besoin de vous parler en particulier.

 

– Parfait !… ponctua le grand limier.

 

Colette, abandonnant sa machine à écrire, s’en fut, sans dire un mot, retrouver Cantarelli, qui était resté dans le jardin.

 

Le détective referma la porte… Après avoir invité Ménardier à s’asseoir, il s’installa à son bureau, et, du ton le plus aimable, il fit :

 

– Parlez, je vous écoute.

 

– Mon cher confrère, attaqua Ménardier, j’ai appris que vous cachez ici le journaliste Jacques Bellegarde.

 

Chantecoq ne parut nullement désarmé par cette brusque affirmation, dans laquelle il avait le droit de voir comme une déclaration de guerre.

 

Très maître de lui, et même un peu goguenard, il répliquait :

 

– Tiens ! tiens ! qui vous a dit cela ?

 

Ménardier accentuait d’un ton sec :

 

– Je le tiens de source certaine.

 

Le plus simplement du monde, le détective invitait :

 

– Eh bien !… Cherchez, mon ami.

 

L’inspecteur reprenait :

 

– Vous savez toute l’admiration, tout le respect que j’ai pour vous, monsieur Chantecoq…

 

– Permettez-moi mon cher, de vous faire observer qu’en ce moment vous ne me le prouvez guère.

 

– J’accomplis un devoir que m’imposent à la fois ma conscience et ma fonction.

 

– Je vous le répète : cherchez !

 

– Ne rendez pas ma mission plus pénible encore, en me contraignant à me livrer chez vous à une perquisition en règle et que vous ne me pardonnerez jamais.

 

– Une dernière fois, je vous le dis en toute franchise, sans la moindre arrière-pensée : si vous êtes convaincu que Jacques Bellegarde est caché dans ma maison, cherchez !

 

Et, tirant de sa poche un trousseau de clefs, il fit, en le lui présentant :

 

– Voici de quoi ouvrir toutes les portes… Vous voyez que j’y mets vraiment une grande bonne volonté.

 

L’inspecteur ripostait :

 

– Je le constate, monsieur Chantecoq, et je vous en suis très reconnaissant. Mais donnez-moi seulement votre parole d’honneur que Jacques Bellegarde ne se trouve pas sous votre toit… et je me retire immédiatement.

 

Chantecoq lança un regard vers la fenêtre qui donnait sur le jardin… Et, apercevant le commandeur Cantarelli assis sur un banc, près de Colette, avec laquelle il paraissait deviser paisiblement, il martela :

 

– Mon cher Ménardier, je vous donne ma parole d’honneur que Jacques Bellegarde n’est pas sous mon toit.

 

Et, satisfait de sa ruse, il ajouta mentalement :

 

« Parbleu ! puisqu’il est dans le jardin ! »

 

– En ce cas, reprenait l’agent de la préfecture, je n’ai plus qu’à me retirer… en m’excusant du dérangement que je vous ai causé.

 

– Je vous accompagne, mon cher, déclarait le roi des détectives, qui n’avait jamais montré plus de cordialité et de bonne humeur.

 

Ils passèrent dans l’antichambre déserte, puis sortirent dans le jardin.

 

Colette et le faux commandeur s’entretenaient avec Pierre Gautrais, qui avait dû attacher Pandore et Vidocq, et ceux-ci manifestaient une hostilité de plus en plus menaçante à l’adresse des deux agents qui, maintenant, stationnaient devant la porte d’entrée.

 

Ménardier s’approcha des deux jeunes gens, salua Colette, et tendit la main à Cantarelli, qui, se levant, s’en fut pour la saisir, mais l’inspecteur, l’empoignant par le bras, s’écriait :

 

– Au nom de la loi, monsieur Jacques Bellegarde, je vous arrête.

 

Colette eut un cri, dominé par la voix de Chantecoq qui, furieux, proférait :

 

– M. Cantarelli est mon hôte et je vous interdis de vous en prendre à lui…

 

Ménardier, tirant de sa poche une lettre décachetée, la présenta à Chantecoq en disant :

 

– Veuillez prendre connaissance…

 

Le grand limier lut à haute voix ces mots dont l’écriture ressemblait étrangement à celle qui avait tracé les différents billets signés Belphégor.

 

Je vous préviens que le commandeur Cantarelli, qui se trouve en ce moment chez le détective Chantecoq, n’est autre que Jacques Bellegarde.

 

Instinctivement, Colette s’était rapprochée de son fiancé, derrière lequel les deux agents s’étaient discrètement glissés. Alors le jeune reporter, incapable de se contenir plus longtemps, s’écriait en arrachant ses postiches :

 

– Eh bien ! oui, c’est moi… Mais je suis innocent !

 

Ménardier fit un signe à ses deux hommes, qui encadrèrent le reporter.

 

L’un d’eux se préparait à lui passer les menottes, mais Jacques protestait :

 

– Inutile de m’infliger un pareil affront… Je suis trop sûr de moi pour chercher à m’évader.

 

– Très bien ! approuvait Chantecoq.

 

Et, s’adressant à Ménardier, il scanda :

 

– Bien joué, mon cher collègue ; mais je crois pouvoir vous informer que vous venez de commettre la plus belle gaffe de toute votre carrière.

 

– Nous verrons bien ! se contenta de répliquer Ménardier qui ordonna, de la main, à ses agents d’emmener le prisonnier.

 

– Jacques !… fit Colette tout en larmes.

 

– À bientôt ! lui répliqua le reporter avec une magnifique assurance…

 

Et il s’en fut, précédé par Ménardier, radieux de sa capture, et escorté par les deux agents qui ne le quittaient pas du regard.

 

Et Chantecoq, attirant dans ses bras sa fille qui sanglotait éperdument, lui dit dans un accent fait à la fois de toute sa tendresse paternelle et de sa pleine certitude en la victoire finale :

 

– Ne pleure pas, ma chérie ; notre Jacques ne restera pas longtemps en prison.

 

IV

OÙ CHANTECOQ FRAPPE UN GRAND COUP


À Auteuil, dans le grand salon de l’hôtel, Mme Mauroy, assise près d’une table, était plongée dans ses douloureuses pensées.

 

Mlle Bergen, le visage non moins altéré, lisait distraitement un journal, lorsque Maurice de Thouars, l’air agité, fit irruption dans la pièce…

 

Et, tout d’un trait, il lança :

 

– Je vous apporte une bonne nouvelle : Jacques Bellegarde vient d’être arrêté chez le détective Chantecoq.

 

– Enfin ! s’écria Mme Mauroy en relevant la tête.

 

– Quel soulagement ! s’écriait Mlle Bergen.

 

Et elle ajouta :

 

– Ah ça ! ce Chantecoq jouait donc un double jeu ?

 

– Il se pourrait fort bien, affirmait le comte Maurice, qu’il fût lui-même compromis dans cette affaire.

 

Et, tout de suite, il ajouta :

 

– Je vais immédiatement me rendre au palais de Justice ; là, je pourrai peut-être apprendre où ce misérable a emporté notre amie.

 

Mme Mauroy, à laquelle la nouvelle de l’arrestation de l’assassin présumé de sa sœur semblait avoir rendu une partie de ses forces, s’écriait :

 

– Je vous accompagne !

 

– Ne craignez-vous pas, observait Mlle Bergen, que ces nouvelles émotions n’achèvent de vous briser ?

 

– Non ! non ! martelait nerveusement la jeune femme, je veux savoir !

 

Et, d’un pas saccadé, elle quitta la pièce, accompagnée par M. de Thouars.

 

Alors le valet de chambre, qui avait assisté à cette scène, s’avançait vers la demoiselle de compagnie et lui disait, la figure un peu rassérénée :

 

– Enfin, notre pauvre demoiselle va être vengée.

 

– Il y a tout de même une justice ! conclut la Scandinave.

 

– Si on le guillotine, s’écriait Dominique, j’irai le voir exécuter…

 

 

Une heure après un élégant landaulet stoppait devant la grille du palais de Justice.

 

Mme Mauroy, en grand deuil, et Maurice de Thouars en descendaient et pénétraient dans la grande cour.

 

– Le mieux à faire, déclarait le comte Maurice, est de nous adresser au juge d’instruction chargé de l’affaire.

 

Et, se dirigeant vers le garde municipal de planton, il lui demanda :

 

– Le cabinet de M. le juge Darély ?

 

Le garde donna à M. de Thouars toutes les indications nécessaires, et, après avoir gravi un escalier, ils arrivèrent à un couloir encombré d’avocats et de journalistes qui, ayant appris l’arrestation de Bellegarde, s’étaient empressés d’accourir aux nouvelles.

 

M. de Thouars griffonna quelques mots sur sa carte, qu’il remit au « cipal » qui montait la garde à la porte du juge.

 

– Veuillez remettre tout de suite ceci à M. Darély.

 

Le garde prit le bristol ; puis, tout en le conservant dans sa main, il fit d’un air important :

 

– En ce moment, M. le juge procède à un interrogatoire et il m’a interdit de le déranger.

 

« Dès que l’accusé sera parti, je remettrai votre mot à M. le juge. »

 

Et il ajouta la formule sacramentelle :

 

– Allez vous asseoir.

 

M. de Thouars comprit qu’il était inutile d’insister, et rejoignant Mme Mauroy, il lui fit prendre place sur un banc, et s’assit auprès d’elle…

 

Autour d’eux régnait une vive effervescence… Les commentaires les plus animés s’échangeaient.

 

Un journaliste s’écriait :

 

– Je l’ai vu passer tout à l’heure, les menottes aux poings, entre deux gardes… Quand il m’a vu, il m’a lancé : « Dis à tous nos amis que je suis victime d’une erreur judiciaire… et que je ne tarderai pas à être remis en liberté. »

 

« Et je vous assure que, sans crâner, il avait l’air bien tranquille et tout à fait sûr de lui.

 

« Pour moi, il aura voulu suivre de trop près cette affaire, et il se sera laissé prendre dans quelque traquenard.

 

Et le confrère de Jacques concluait, tout en soupirant :

 

– Quel sale métier, mes enfants ! Quel sale métier !

 

Laissant ses confrères troublés, indécis, le journaliste s’approcha d’un groupe au milieu duquel pérorait Me Alban Troubarot, célèbre avocat d’assises.

 

Tout en agitant ses manches, la toque sur l’oreille, le torse bombé sous sa robe, la tête légèrement renversée en arrière, il proférait, de cette voix puissante qui avait si souvent retenti dans la salle des assises :

 

– Cette affaire s’annonce comme l’une des plus sensationnelles du siècle… D’après les renseignements que j’ai obtenus au parquet, la culpabilité de Bellegarde ne saurait faire aucun doute. Au cours d’une perquisition opérée à son domicile, on a trouvé des documents accablants pour lui. Et je ne serais pas autrement surpris si, tout à l’heure, nous apprenions qu’il est entré dans la voie des aveux…

 

Et comme s’il se désintéressait vraiment de cette affaire, il fit, tout en désignant Mme Mauroy qui, toujours assise sur le banc, auprès de Maurice de Thouars, semblait ainsi que ce dernier, absolument insensible aux propos qui s’échangeaient autour d’elle :

 

– Quelle est cette femme en deuil ? Elle n’est pas mal.

 

À peine avait-il prononcé ces mots, qu’une porte s’ouvrait. C’était celle du cabinet du juge d’instruction Darély.

 

Un grand silence s’établit instantanément… On allait donc savoir quelque chose…

 

En effet, Jacques Bellegarde, toujours très calme, en franchissait le seuil avec ses deux gardes.

 

À sa vue, Mme Mauroy s’était redressée en un élan spontané d’indignation et de colère, et, avant que M. de Thouars ait pu la retenir, elle s’élançait vers le fiancé de Colette et lui criait :

 

– Misérable ! Qu’avez-vous fait de ma pauvre sœur ?…

 

– Madame, protestait Jacques, je ne suis pour rien…

 

Mais il ne put achever… Les gardes l’entraînaient vers la sortie.

 

Mme Mauroy voulut s’élancer sur ses traces, mais elle chancela… Et M. de Thouars la reçut dans ses bras, puis il la fit se rasseoir sur le banc… au milieu de l’émotion générale.

 

– C’est la sœur de Simone Desroches… glissa un stagiaire à l’oreille de Me Troubarot.

 

– Ah ! vraiment ? fit celui-ci.

 

– Il paraît, complétait le jeune avocat, qu’elle accuse Bellegarde d’avoir empoisonné sa sœur et d’avoir fait disparaître son corps.

 

– Oh ! oh ! murmura le grand avocat, elle va certainement se constituer partie civile au procès.

 

Et, s’avançant, vers la jeune femme, il retira sa toque en disant :

 

– Je suis Me Alban Troubarot… Voulez-vous que j’envoie chercher le docteur de service au Palais ?…

 

Mais il s’arrêta.

 

Mme Mauroy venait de s’évanouir.

 

 

Le même soir vers vingt-trois heures, un avion atterrissait dans une vaste prairie d’où l’on apercevait, à une distance assez rapprochée, les tours du château de Courteuil baignées par la clarté de la lune.

 

Deux voyageurs en descendaient : un homme en tenue d’aviateur, une femme en costume de voyage. Tous deux portaient des casques de cuir, complétés par des masques qui dissimulaient entièrement leur visage.

 

Un personnage qui, caché derrière une haie, avait assisté à leur atterrissage, s’avança vers eux.

 

C’était M. Lüchner, le secrétaire du baron Papillon.

 

Sans échanger le moindre signe d’intelligence, ni la plus légère marque de politesse, ils s’entretinrent pendant quelques minutes à voix basse.

 

Puis le bossu, leur désignant une sorte de hangar fermé qui s’élevait à une des extrémités de la prairie et avait dû servir autrefois d’étable nocturne aux bestiaux que, durant la saison d’été, on mettait « au vert », fit :

 

– Nous allons cacher là notre appareil.

 

Et il ajouta :

 

– J’espère bien que demain soir tout sera terminé et que nous pourrons filer dans l’espace avec le trésor des Valois transformé en lingots d’or.

 

L’homme et la femme approuvèrent de la tête, et toujours sans prononcer un mot, aidés de Lüchner, ils poussèrent l’avion jusqu’au hangar dont la porte d’entrée, à double battant, avait été préalablement ouverte… Lorsque l’opération fut terminée, tous trois sortirent, Lüchner boucla la porte à l’aide d’une très forte chaîne que garantissaient deux énormes cadenas de sûreté… Et tous trois se dirigèrent vers le château.

 

Mais au lieu d’y pénétrer par l’entrée principale, ils longèrent le mur de clôture jusqu’au moment où ils se trouvèrent devant une petite porte que le bossu ouvrit à l’aide d’une clef qu’il dissimulait dans l’une de ses poches.

 

Avec ses compagnons, il pénétra dans le parc, referma la porte… Et, après avoir longé une allée recouverte d’une épaisse charmille, ils se perdirent dans la nuit… tandis que la lune se couvrait d’un lourd manteau de nuages et qu’au loin des chiens hurlaient lugubrement… à la mort…

 

Quelques instants après, par une fenêtre basse, ils pénétraient à l’intérieur du château qu’aucune lumière n’illuminait et où tout le monde semblait dormir… Et le bossu, s’adressant à la femme masquée, murmurait :

 

– Maintenant, Belphégor doit être satisfait !

 

La femme masquée martela d’une voix grave :

 

– Pressons-nous ! car Belphégor a hâte d’avoir des ailes.

 

 

À la même heure, devant l’hôtel de Simone, à la lueur d’un réverbère qui projetait sur l’asphalte du trottoir sa clarté blafarde et crue, deux agents montaient la garde.

 

L’un d’eux disait à son compagnon, en lui montrant la maison dont aucune fenêtre n’était éclairée :

 

– Tout à l’air bien tranquille, là-dedans, et je ne sais vraiment pas pourquoi on nous a mis là.

 

– Sûr qu’on serait bien mieux dans son lit… déclarait l’autre agent.

 

– Enfin, la consigne est la consigne.

 

– Et puis, faut pas s’en faire !

 

S’ils avaient pénétré dans le jardin de l’hôtel, peut-être, malgré leur scepticisme, eussent-ils été moins convaincus de l’inutilité de leur présence…

 

En effet, caché derrière un bosquet, ils eussent aperçu, drapé dans son suaire noir et la tête recouverte de son étrange capuchon, le Fantôme du Louvre, Belphégor en personne, qui semblait attendre pour se livrer à de nouvelles et mystérieuses opérations, que s’éteignît une petite lumière qui brillait seule à travers la porte vitrée du vestibule.

 

Bientôt cette porte s’entrouvrait et Mlle Elsa Bergen apparut. Elle se retourna comme pour s’assurer qu’elle n’avait pas été suivie, et promena son regard à travers le jardin… Sans apercevoir le Fantôme, qui se confondait avec la nuit, elle se dirigea vers l’atelier, se retourna encore, puis, ouvrant la porte avec précaution, elle se glissa à l’intérieur du hall où régnait une obscurité profonde.

 

Aussitôt, la demoiselle de compagnie manœuvra un commutateur… La lumière se fit… une lumière assez faible que diffusait un plafonnier central, mais suffisante cependant pour permettre à la Scandinave d’aller et venir dans la vaste pièce.

 

Sans la moindre hésitation, Elsa Bergen se dirigea vers un bahut Renaissance… C’était celui qui avait appartenu au baron Papillon.

 

Elsa Bergen appuya sur un ressort secret dissimulé derrière une charnière. L’un des battants s’écarta lentement et elle allait introduire son bras à l’intérieur du meuble, lorsqu’un bruit léger la fit se retourner.

 

Le Fantôme du Louvre était là, debout, immobile au-dessous du plafonnier…

 

Nimbé d’une sorte d’auréole mystérieuse, il semblait encore plus terrifiant.

 

Cependant, la demoiselle de compagnie n’eut qu’un très bref sursaut d’étonnement, mais elle ne manifesta aucune frayeur ; et tandis que Belphégor s’avançait, elle fit simplement :

 

– Comment !… c’est toi… Simone ?

 

Le Fantôme ne répondit pas… Mais, brusquement, il se débarrassa de son suaire, de son capuchon et de son masque, qui se tenait tout d’une pièce.

 

Elsa Bergen, cette fois, poussa un cri de terreur.

 

Chantecoq était devant elle.

 

Comme elle demeurait figée sur place, le grand limier la saisit par le poignet et lui dit avec force :

 

– Parlons peu, mais parlons bien !

 

Fermant les yeux, la Scandinave chancela… Chantecoq la retint et constata qu’elle n’était plus qu’une loque entre ses bras…

 

– Évanouie !… grommela-t-il. Tant pis ! Quand elle reviendra à elle, il faudra bien qu’elle me dise la vérité !

 

Et il s’en fut la transporter sur un canapé.

 

Tandis qu’il s’efforçait de la ranimer, Elsa Bergen tirait de son corsage un stylet à lame courte et, soit que le détective ne se fût pas aperçu de son geste, soit qu’il n’eût pas le temps de le prévenir, elle lui portait, en pleine poitrine, un coup violent de son arme.

 

Chantecoq s’écroula à terre, foudroyé.

 

La meurtrière se releva, considéra d’un air de triomphe le limier qui gisait à ses pieds, puis s’élança vers la porte.

 

Mais au moment où elle allait l’atteindre, brusquement, elle s’ouvrit… et Gautrais, flanqué de Pandore et de Vidocq, lui barra résolument la route.

 

La demoiselle de compagnie eut un hurlement de bête traquée auquel succéda un bruyant éclat de rire.

 

C’était Chantecoq qui, dressé sur son séant, lui lançait :

 

– Ah çà ! vous me preniez donc pour un nigaud ?

 

D’un bond, il fut sur ses jambes, et rejoignant Elsa Bergen qui le contemplait d’un œil rempli d’épouvante, il s’arrêta à deux ou trois pas d’elle ; et le détective, écartant brusquement son gilet, lui montra une fine cotte de mailles qui lui entourait entièrement le buste.

 

Puis il articula :

 

– Quand j’ai affaire à des bandits, je me tiens toujours sur mes gardes !

 

Puis, braquant un revolver sous le nez de la Scandinave, et lui arrachant le poignard qu’elle tenait toujours à la main, il martela sur un ton qui n’admettait pas de réplique :

 

– Maintenant, à table !

 

Dominée par le regard impérieux du détective, la demoiselle de compagnie s’assit sur un fauteuil… Et tandis que Gautrais demeurait en faction devant la porte, avec ses deux chiens, Chantecoq attaquait :

 

– Voulez-vous, mademoiselle, m’expliquer tout d’abord pourquoi, lorsque vous avez vu apparaître le Fantôme vous vous êtes écriée : « Comment ! Simone, c’est toi ? »

 

– Je ne vous répondrai rien.

 

Le limier reprenait :

 

– Je suis donc en droit de conclure que Mlle Desroches est vivante, et que c’est elle, Belphégor.

 

Elsa Bergen gardait toujours le silence.

 

Comprenant que, pour l’instant du moins, il ne tirerait rien d’elle, il commença par jeter un coup d’œil sur les objets qui l’environnaient… Et, apercevant le bahut Renaissance qui se profilait dans l’ombre, après avoir indiqué du doigt, à Pierre Gautrais, la Scandinave qui, littéralement effondrée, le considérait avec angoisse, il s’en fut vers le meuble dont il ouvrit largement les deux battants…

 

– Ah ! ah ! très bien !… C’est donc cela !… s’écriait-il.

 

Chantecoq venait en effet d’apercevoir, suspendu à l’intérieur du meuble, un mannequin de cire qui reproduisait, à s’y méprendre, les traits de Simone Desroches.

 

– Voilà du beau travail, fit-il… Je serais curieux d’avoir l’adresse de l’artiste qui a exécuté ce véritable chef-d’œuvre.

 

Et s’adressant à Elsa Bergen dont le visage avait l’expression terrifiée d’un criminel qui se sent perdu et à la veille d’expier ses crimes, il fit :

 

– Je comprends tout. Grâce à ce mannequin, Belphégor pouvait à la fois reposer dans son lit… et assassiner au Louvre… Être en même temps morte et vivante… Pas mal imaginé pour une femme poète !…

 

Et tout à la joie de son extraordinaire découverte, le roi des détectives disait :

 

– Mon flair ne m’avait pas trompé. C’était bien ici que se trouvait la clef du mystère.

 

Puis, désignant le mannequin à Elsa Bergen, il fit :

 

– Maintenant que j’ai trouvé la copie, il va falloir me dire ce qu’est devenu l’original.

 

Mais la demoiselle de compagnie s’obstinait dans son mutisme.

 

Chantecoq reprenait l’air menaçant :

 

– Puisque vous ne voulez pas parler, je sais ce qui me reste à faire.

 

Et avec autorité, il ajouta :

 

– Allons, debout… et suivez-moi !… Et au moindre cri de votre part, gare ! Ce n’est pas à moi, mais à ces deux chiens que vous aurez affaire. Et je vous conseille de ne pas vous y frotter…

 

Jugeant toute résistance inutile, Elsa Bergen se leva… Et toujours sans proférer un mot, elle sortit de l’atelier avec Chantecoq, qui la tenait par le bras. Gautrais le suivit avec ses deux danois.

 

Ils atteignirent ainsi la petite porte qui donnait sur le chemin des Lilas, et par laquelle nous avons vu Chantecoq pénétrer dans le jardin.

 

Une auto les attendait… Le détective y fit monter sa prisonnière…

 

– Maintenant, ordonnait-il à Gautrais, tâchez de trouver un taxi et rentrez à la maison.

 

– Où m’emmenez-vous ? se décidait à demander la demoiselle de compagnie au détective.

 

Celui-ci répondait avec un sourire gouailleur :

 

– Vers une retraite qui va vous assurer le pain pour vos vieux jours.

 

 

Pendant que Chantecoq accomplissait ce véritable coup de maître, une scène plutôt étrange se déroulait à son domicile particulier.

 

Colette, qui avait décidé de ne pas se coucher tant que son père ne serait pas rentré, l’attendait dans le studio en lisant distraitement un ouvrage qu’elle avait vite abandonné.

 

En effet, elle n’ignorait pas que le grand détective était en train de jouer une partie décisive et elle en attendait le résultat avec d’autant plus d’impatience qu’il ne pouvait manquer de provoquer la mise en liberté de Jacques Bellegarde, lorsque la sonnette de la grille retentit d’une façon précipitée.

 

– Ce n’est pas mon père… fit-elle, il a sa clef. Et il ne sonnerait pas ainsi.

 

Intriguée, elle gagna la fenêtre et aperçut Marie-Jeanne qui, au coup de sonnette, s’était précipitée dans le jardin et se dirigeait vers la grille d’entrée.

 

Elle la vit parlementer un instant avec un individu qui se trouvait sur le trottoir, puis revenir vers la maison…

 

À travers la fenêtre qu’elle avait ouverte, Colette lui lançait :

 

– Qu’y a-t-il, Marie-Jeanne ?

 

– C’est un chauffeur qui vous apporte un mot de la part de M. Chantecoq.

 

– Il vous l’a donné ?

 

– Non, mademoiselle, car il m’a dit que M. Chantecoq lui avait recommandé de ne le remettre qu’à vous-même.

 

« Seulement, comme M. Chantecoq nous a défendu de laisser pénétrer personne dans la maison, je n’ai pas cru devoir le laisser entrer.

 

« Qui sait, en effet, si ce n’est pas encore un tour de Belphégor ?

 

Colette demeura un instant pensive… Puis elle reprit :

 

– Marie-Jeanne, vous connaissez l’écriture de mon père ?

 

– Oh ! oui… mademoiselle, très bien… Et je puis même déclarer que je la reconnaîtrais entre mille.

 

Baissant la voix, et se penchant vers la cuisinière qui s’était approchée, Colette fit :

 

– Vous allez demander à ce chauffeur de vous montrer simplement l’enveloppe… Et si c’est bien cela, vous le ferez entrer… car il se peut que mon père ait besoin de moi ou qu’il lui soit arrivé un accident.

 

– Vous avez raison, mademoiselle… De cette façon-là, nous serons fixées.

 

Marie-Jeanne rejoignit le chauffeur qui attendait devant la grille… Et, d’un ton résolu, car c’était une commère qui, dans les grandes circonstances ou dans les cas périlleux n’avait pas froid aux yeux, elle lui dit :

 

– Je suppose que vous ne me racontez pas des blagues… Seulement, par le temps qui court, on est obligé de prendre des précautions.

 

– Je ne vous dis pas le contraire, ma bonne dame… Et je trouve même cela tout naturel.

 

– Est-ce que vous ne pourriez pas me montrer simplement l’adresse de cette lettre ?

 

– Certainement.

 

Et sans lâcher la lettre, il la passa à travers les barreaux.

 

– Je n’y vois pas clair, fit Marie-Jeanne.

 

Complaisamment, le chauffeur craqua une allumette, qu’il approcha de l’enveloppe en disant :

 

– Vous voulez voir si c’est bien l’écriture de M. Chantecoq ?

 

– Vous avez deviné juste répliquait la commère en écarquillant les yeux.

 

Et, presque aussitôt, elle ajouta :

 

– C’est cela.

 

Elle ouvrit la porte d’entrée au chauffeur en disant :

 

– Suivez-moi.

 

Et elle le conduisit jusque dans le studio, où Colette attendait.

 

– C’est bien vous Mlle Chantecoq ? fit le chauffeur, qui n’était autre que l’homme à la salopette.

 

– Oui, c’est moi, répliqua la jeune fille, tout en considérant son interlocuteur avec une instinctive méfiance.

 

Le complice de Belphégor n’avait pas, en effet, malgré le soin qu’il avait mis à composer son personnage, su rendre sympathique sa physionomie si naturellement peu rassurante.

 

Colette, cependant, s’empara de la missive qu’il lui tendait…

 

Elle regarda l’adresse… Marie-Jeanne ne s’était pas trompée : c’était bien l’écriture du grand détective.

 

Elle décacheta l’enveloppe, déplia le papier qu’elle contenait et lut tout haut ces mots tracés d’une main visiblement hésitante :

 

Ma chère enfant,

 

Je viens d’avoir un accident d’auto assez grave… Viens me retrouver.

 

Chantecoq.

 

Marie-Jeanne, affolée, se rapprocha de Colette, qui était vivement émue.

 

– Où se trouve mon père ?

 

– À l’hôpital de Mantes… où il a été transporté.

 

– Alors, il est grièvement blessé ?

 

– Une jambe cassée.

 

– Mon Dieu…

 

L’homme à la salopette poursuivit, prévoyant les questions que la jeune fille allait lui poser :

 

– Comme la poste était fermée, il a fait demander une voiture au patron du garage où je travaille afin que vous soyez prévenue plus tôt… L’auto est là, et je puis vous conduire tout de suite à Mantes.

 

Colette regarda l’homme bien en face… Un soupçon venait de traverser son esprit… Se rappelant, en effet, que son père était parti avec Gautrais, elle se demandait pourquoi, dans son billet, si laconique, Chantecoq ne faisait aucune allusion à lui… Il y avait là, évidemment, un mystère qu’il s’agissait d’éclaircir… Et sans lâcher le regard du pseudo-chauffeur, elle articula :

 

– Mon père n’était pas seul… Son valet de chambre l’accompagnait. Qu’est devenu celui-ci ?

 

L’homme à la salopette eut un imperceptible battement de paupières qui n’échappa pas à l’œil exercé de la fille du détective.

 

Puis il répliqua d’une voix un peu molle :

 

– Ça, je ne sais pas, mademoiselle… Je ne pourrais pas vous dire… Je fais la commission dont on m’a chargé… C’est tout ce que je puis vous dire.

 

Brusquement, Colette s’écriait :

 

– Vous mentez !

 

L’homme à la salopette, qui ne semblait nullement s’attendre à une pareille réplique voulut protester.

 

Mais la fille du détective, avec la bravoure qui la caractérisait, répétait avec force :

 

– Vous mentez ! Vous mentez. Ce n’est pas mon père qui a écrit ce billet.

 

Et, saisissant l’appareil téléphonique qui se trouvait à portée de sa main, elle voulut le décrocher.

 

Elle n’en eut pas le temps.

 

L’homme à la salopette, tirant un revolver de sa poche, le braquait vers elle…

 

Et tandis que Marie-Jeanne demeurait pétrifiée, il lançait d’une voix canaille et menaçante :

 

– Haut les mains toutes les deux ou je fais aboyer mon rigolo !

 

Marie-Jeanne obéit, et Colette admirable de courage, fit, en se croisant les bras sur la poitrine :

 

– Que voulez-vous de moi ?

 

– Je vais vous le dire… fit l’homme à la salopette, tout en continuant à menacer de son arme la fille de Chantecoq.

 

V

BELPHÉGOR


Au château de Courteuil, dans un cabinet de toilette d’une élégance un peu tapageuse, et qui n’était autre que celui de la baronne Papillon, la femme que nous avons vue précédemment descendre d’avion était assise devant une coiffeuse.

 

Debout près d’elle, son compagnon, qui avait conservé son costume d’aviateur, concentrait son regard dans la glace du petit meuble qui lui renvoyait l’image de Mme Mauroy.

 

Celle-ci, après s’être débarrassée de son casque, se contempla un instant dans la glace… Un étrange sourire erra sur ses lèvres. Ses yeux brillaient d’un éclat de fièvre… On eût dit déjà une autre femme.

 

Lentement, elle commença à enlever le maquillage habile qui mettait une légère patte d’oie au coin de ses paupières, accentuait le pli de sa bouche et donnait à son teint une pâleur de fatigue et de souffrance… Ce travail délicat terminé, elle enleva sa perruque blonde… et, se tournant vers Maurice de Thouars qui, tout en épiant chacun de ses gestes, la dévorait des yeux, elle s’écria, tout en lissant ses cheveux courts et bruns, d’une voix mordante, sarcastique :

 

– La comédie est terminée… J’en avais assez de faire la morte.

 

Simone Desroches venait de ressusciter.

 

– Vous avez été extraordinaire, déclara M. de Thouars.

 

– Dites, mon cher, que j’ai eu du génie, affirma orgueilleusement Simone.

 

– En effet, reconnaissait le gentilhomme dévoyé… Rien que d’avoir eu l’idée d’une pareille affaire mérite une admiration sans bornes.

 

« Mais avoir joué jusqu’au bout, et sans la moindre défaillance, ce rôle de Belphégor que vous aviez assumé est une chose prodigieuse.

 

« À chaque instant, je tremblais que vous ne fussiez découverte, et je dois vous avouer que Chantecoq m’a fait passer plus d’un frisson dans le dos.

 

Simone eut un haussement d’épaules dédaigneux ; puis elle reprit :

 

– L’essentiel est que tout ait bien marché… Je reconnais, d’ailleurs, que j’ai été fort bien secondée… D’abord par la chance, qui m’a permis de découvrir les précieux Mémoires de Ruggieri au fond d’un tiroir du bahut que j’avais acheté à cet imbécile de Papillon… puis par Elsa Bergen, qui a eu l’idée de me faire déguiser en Fantôme ; par Lüchner, qui a fabriqué les fausses lettres signées Belphégor… et a fait exécuter dans le plus grand mystère ce merveilleux mannequin de cire, grâce auquel j’ai pu si bien détourner de moi les soupçons de tous ; par ce petit Jack Teddy, qui s’est merveilleusement débrouillé… et enfin, par vous aussi, mon cher comte, qui m’avez utilement aidée à donner le change aux gens de notre entourage…

 

– Croyez que je suis heureux que vous daigniez apprécier mon dévouement.

 

Simone reprenait :

 

– L’essentiel est d’avoir réussi… Il était temps ! Maintenant, je puis tout vous dire.

 

– Oh ! oui, parlez ! invitait M. de Thouars… car je ne sais que ce que vous avez bien voulu me révéler… c’est-à-dire très peu de chose… et je me suis contenté de vous obéir aveuglément.

 

Simone Desroches reprit :

 

– Vous allez tout apprendre.

 

« Ma fortune était entamée à un tel point qu’il ne me restait plus que quelques centaines de mille francs. À peine de quoi vivre une année… Je ne pouvais guère espérer tirer de gros profits de mon talent de poétesse… Faire un mariage riche m’eût été possible… Mais mon caractère indépendant se révoltait à la perspective d’être à la merci d’un homme qui, probablement, m’eût achetée comme on s’offre un bibelot de prix ou un jouet de luxe, et avec lequel j’eusse été aussi malheureuse que lui avec moi.

 

« Me lancer dans la galanterie ?… Pouah ! Les conséquences d’une aussi hideuse perspective me donnaient la nausée. Oh ! non pas par vertu… car il y a beau temps que je me suis débarrassée de tout principe… C’était une question purement physique… voilà tout.

 

« Ah ! croyez-moi, mon cher, avant d’avoir découvert le manuscrit de Ruggieri, j’ai passé des heures bien sombres.

 

« Mais dès que j’ai lu les Mémoires du fameux astrologue de la reine Catherine, j’ai considéré l’avenir sous un aspect un peu plus agréable et je me suis dit :

 

« Après tout, pourquoi ne prendrais-je pas au sérieux les révélations contenues dans ce grimoire ? »

 

« Je n’ignorais pas que, sous le Ruggieri de la légende, c’est-à-dire sous l’empoisonneur, l’envoûteur, le jeteur de sorts et de maléfices, se cachait un savant d’une rare envergure. Confident de la reine, sur laquelle il exerçait un énorme ascendant, il n’y avait rien d’invraisemblable que celle-ci lui eût demandé de cacher le trésor des Valois dans une des salles du Louvre, dont l’émeute allait la contraindre de s’éloigner, mais où elle comptait bien rentrer promptement en maîtresse absolue.

 

« Et puis, le ton de ces Mémoires était tellement sincère que j’eus l’impression immédiate qu’ils disaient la vérité.

 

« Le tout était de savoir si le trésor se trouvait toujours dans sa cachette.

 

« Avant de courir le risque d’une expédition aussi aventureuse, je tenais à m’entourer de toutes les garanties de succès. Du côté de Ruggieri, j’étais tranquille.

 

« En effet, à la fin de son grimoire, il expliquait clairement qu’après la mort de Catherine et l’assassinat de Henri III, plutôt que de faire bénéficier Henri IV, qu’il haïssait, des richesses dont il était désormais seul à connaître l’existence, et ne voulant pas s’emparer d’un bien qui avait été celui de sa bienfaitrice, il préférait qu’il restât enfoui pendant des siècles sous la dalle qui le recouvrait.

 

« Or Catherine de Médicis qui, ainsi que Henri III, avait dû s’enfuir précipitamment de Paris, après la journée des Barricades, n’avaient jamais pu pénétrer dans la capitale.

 

« Enfin, après avoir lu attentivement tous les livres et mémoires relatifs à l’histoire de ce temps, je constatai que nul ne parlait du trésor des Valois, ce qu’ils n’eussent point manqué de faire s’il avait été découvert par la suite.

 

« J’en conclus que le trésor n’avait pas dû bouger de place. Il restait donc à m’assurer que la salle dont il était question existait encore. Je n’eus pas de peine à la retrouver… Elle était devenue la salle des Dieux barbares, et grâce aux détails contenus dans l’écrit de Ruggieri et au plan très complet qu’il avait adjoint, je ne tardai pas à me rendre compte que l’entrée de la cachette se trouvait exactement sous le piédestal de la statue d’un dieu nommé Belphégor.

 

« C’était un sérieux obstacle que l’on ne pouvait déplacer que la nuit.

 

« Mais si le souterrain si nettement décrit par Ruggieri existait encore, rien ne m’était plus facile que de m’introduire au Louvre, pendant la nuit, et, entre deux rondes de gardiens, de faire le nécessaire.

 

« Elsa Bergen me proposa d’envoyer Lüchner en reconnaissance.

 

« Mais, pour des raisons que vous devinez, je préférai agir moi-même.

 

Maurice de Thouars ponctua :

 

– Vous aviez peur que le bossu ne voulût profiter seul de l’aubaine ?

 

– Évidemment… Il avait beau être le frère d’Elsa, je n’avais qu’à moitié confiance en lui. Ce fut alors que Mlle Bergen me suggéra l’idée du Fantôme. Je l’acceptai d’enthousiasme… Et le lendemain soir, emportant dans un paquet la défroque qu’Elsa avait confectionnée pour moi, je me laissai enfermer dans l’église de Saint-Germain-l’Auxerrois… Je vous assure que, bien que décidée à tout, lorsque je me sentis seule dans ce sanctuaire, je sentis mon cœur battre un peu plus fort que de coutume… Mais, faisant appel à toute mon énergie, à toute ma volonté, je m’habillai en fantôme et, tout en m’éclairant à l’aide d’une lampe de poche, et en me guidant sur le plan que j’avais détaché du manuscrit, je me dirigeai ainsi qu’il l’indiquait vers la dalle qui se trouvait derrière le maître-autel… et était marquée d’une fleur de lis.

 

« Toujours d’après les indications de Ruggieri, j’appuyai fortement le doigt sur cet emblème d’ailleurs aux trois quarts effacé… Rien ne bougea… J’appuyai avec plus d’insistance. Il me sembla que la dalle remuait légèrement… J’appuyai de toutes mes forces… Elle bascula légèrement, puis demeura immobile… perpendiculaire au sol… Je la poussai, afin de dégager l’excavation que j’entrevoyais déjà… J’y parvins, non sans peine… et je m’engageai dans un escalier en spirale qui aboutissait au souterrain.

 

« Après avoir repéré une sorte de crypte qui devait ensuite me rendre un grand service, j’arrivai à un second escalier que je gravis… et je me trouvai devant un mur.

 

« Je consultai de nouveau le plan de Ruggieri et je parvins à découvrir le mécanisme de l’entrée secrète qui devait me donner l’accès au Louvre… Mais il était tellement rouillé que je dus renoncer à le faire fonctionner.

 

« Je recourus alors aux bons offices de Lüchner, qui revint avec moi le lendemain… Ce diable de bossu est vraiment d’une adresse surprenante… En effet, en moins d’une heure, il parvint à ouvrir la porte dissimulée dans la muraille… Nous nous trouvâmes alors sur le palier central de l’escalier de la Victoire de Samothrace. Alors, seule, sous mon suaire de Fantôme, je gagnai la salle des Dieux barbares.

 

« J’étais en train d’examiner la statue de Belphégor, lorsqu’un gardien apparut… Je m’enfuis précipitamment, non sans avoir essuyé le feu de son revolver… J’ai même senti une des balles siffler tout près de ma tête.

 

– Et cependant, le lendemain, vous avez recommencé.

 

– Il fallait bien… D’ailleurs, j’étais assez tranquille… Jack Teddy avait appris que, la nuit suivante, le gardien en chef du musée avait obtenu de ses supérieurs l’autorisation de monter la garde seul, dans la salle des Dieux barbares… Cela ne nous arrêta pas… Je me munis d’un casse-tête…

 

Et Simone scanda avec un accent diabolique :

 

– Vous avez vu que je n’ai pas hésité à en faire usage…

 

Puis, elle continua comme si elle se délectait au souvenir de ses formidables et terribles exploits :

 

– Une fois débarrassée de ce témoin gênant, j’appelai Lüchner et l’homme à la salopette, qui m’attendaient dans une salle voisine… Tous deux se mirent à pousser la statue… afin de découvrir l’entrée de la cachette.

 

« Mais ce maudit Belphégor, qui n’était pas vissé à son socle, dégringola sur les dalles… ce qui produisit un bruit considérable… Craignant que cela n’eût éveillé l’attention des gardiens ou des policiers qui pouvaient se trouver dans les environs, nous nous empressâmes de déguerpir.

 

– Et après cela… s’écriait Maurice de Thouars, vous avez eu l’audace de revenir encore ?

 

– Parfaitement ! Mais, cette fois, nous faillîmes tomber sur ce qu’on appelle vulgairement « un bec de gaz ».

 

« En pénétrant seule dans la salle des Dieux barbares où, avant d’agir, avec mes deux hommes, il était indispensable que je fisse une reconnaissance – qu’est-ce que j’aperçois – en train d’examiner ce pauvre Belphégor qui, étendu sur les dalles, faisait une hideuse grimace ? Jacques Bellegarde… Je m’approchai de lui à pas de loup, bien décidée à lui faire subir le sort du gardien Sabarat.

 

– Vous dites ?

 

– Laissez-moi continuer… Captivé par ses recherches, il ne m’avait ni vue ni entendue, et je pensai : « Toi, ton affaire est bonne ! » Mais à peine avais-je levé le bras pour lui asséner un coup de matraque… qu’une main se posait sur mon poignet… C’était celle d’un vieux monsieur… J’ai su depuis que c’était Chantecoq… qui, sorti de je ne sais où, intervenait de si fâcheuse manière.

 

« D’un mouvement brusque, je me dégageai et je m’enfuis… J’escaladai quatre à quatre l’escalier de la Victoire de Samothrace, poursuivie par Bellegarde à coups de revolver, qui ne m’atteignirent pas. C’est à croire que je suis invulnérable.

 

« Arrivée sur le palier au moment où il allait m’atteindre, je lui assenai un coup de matraque sur la nuque… Bien qu’il ait porté à faux, Bellegarde tomba… et j’allais me précipiter vers la porte secrète derrière laquelle Lüchner et l’homme à la salopette m’attendaient, lorsque, en haut de l’escalier, des lumières scintillèrent… C’était une ronde de policiers… Tandis qu’en bas une voix – celle de Chantecoq – clamait : « Barrez-lui la route, nous le tenons ! »

 

« D’un bond, je m’élançai vers la porte secrète, que le bossu referma derrière moi. Il était temps !…

 

« J’avoue que, ce soir-là, j’ai bien cru que la partie était perdue !

 

– Vous avez cependant récidivé.

 

– Oui… car je me suis tenu le raisonnement suivant : devant tant d’insistance, la police, persuadée que le Fantôme du Louvre reviendra certainement dans la salle des Dieux barbares, va y établir une souricière.

 

– Ce qui s’est produit.

 

– En effet. Mais l’inspecteur Ménardier, chargé d’arrêter Belphégor, avait compté sans les ressources de mon imagination.

 

– C’est vous qui avez eu l’idée des gaz somnifères ?

 

– Oui, c’est Lüchner qui s’est chargé de les fabriquer… Cette fois, tout s’est admirablement passé… Et maintenant, mon cher, vous en savez aussi long que moi-même.

 

Tout aussi tranquille que si elle se fût trouvée dans son boudoir, elle prit dans un étui en or qui se trouvait sur la coiffeuse une cigarette orientale qu’elle alluma et dont elle lança au plafond les premières bouffées.

 

Maurice de Thouars demeura un instant silencieux… Hypnotisé par cette femme extraordinaire qui incarnait vraiment le génie du mal, de plus en plus dominé par sa beauté et plus encore par son charme infernal, il la contempla d’un œil ardent de convoitise.

 

Tout à coup, Simone éclata de rire.

 

– Voyez-vous, fit-elle, qu’il prenne aux Papillon l’idée de se rendre ici !

 

Le bellâtre esquissa un geste d’inquiétude.

 

Toujours en ricanant, Simone Desroches reprenait :

 

– Soyez tranquille, Lüchner m’a donné, à ce sujet, tous les apaisements nécessaires… D’ailleurs, s’il plaisait à ce délicieux ménage de nous jouer ce mauvais tour, il ne serait pas long à faire connaissance avec les oubliettes que ce crétin de Papillon a fait reconstituer. De cette façon, elles serviraient à quelque chose.

 

Fixant à son tour Maurice de Thouars, dont la passion qu’elle lui inspirait se révélait sur ses traits, elle ajouta, cette fois sur un ton de coquetterie féminine :

 

– Et vous, c’est tout ce que vous trouvez à me dire ?… Peut-être ai-je eu tort de vous raconter toutes ces choses, et maintenant vous n’osez plus parler d’amour à celle qui n’a pas craint de se faire l’égale des plus grandes criminelles des temps passés et modernes.

 

– Simone, protestait le comte Maurice tout frémissant, je vous jure, au contraire, que je ne vous ai jamais autant adorée… et que rien désormais, ne pourra me séparer de vous.

 

– Même si je vous ordonnais de disparaître de ma vie ?

 

M. de Thouars blêmit. Puis, d’une voix rauque où il y avait à la fois tous les désespoirs et toutes les prières, il s’écria :

 

– Non, non, ne me demandez pas cela !… Ne m’imposez pas une aussi terrible épreuve. J’ai déjà trop souffert, je ne supporterais pas un tel surcroît de douleur.

 

Et tandis qu’une flamme de menace illuminait son regard, il martela en serrant les poings :

 

– Et qui sait, alors… ce qui arriverait ?…

 

Simone se releva et marcha droit sur lui…

 

Puis l’entourant de ses bras, elle fit avec un accent qui révélait enfin le secret qu’elle avait été assez forte pour garder en elle :

 

– Imbécile !… c’est toi que j’ai toujours aimé.

 

Bouleversé, M. de Thouars allait lui crier sa joie, son ivresse, mais Simone lui mit la main sur la bouche en lui ordonnant :

 

– Je sais ce que tu vas me dire ! Bellegarde, n’est-ce pas ? Eh bien ! je vais tout te raconter. J’ai été, je l’avoue, attirée vers ce journaliste et j’avais même eu l’espoir que je pourrais trouver en lui un auxiliaire… Ou plus précisément un complice…

 

« Mais j’ai tout de suite compris que je faisais fausse route. D’abord, c’était un honnête homme, et puis il n’avait eu pour moi qu’un caprice… vite dissipé… J’en fus, je ne le cache pas, tellement mortifiée dans mon honneur de femme que je me mis à le haïr férocement.

 

« Ce fut alors que j’eus l’idée de lui mettre sur le dos les exploits de Belphégor… Mais, avant tout, pour atteindre mon but, il était indispensable qu’il me crût toujours passionnément attachée à lui…

 

« Voilà pourquoi je lui jouai la comédie que vous savez…

 

– Et qui m’a tant fait souffrir !

 

– Ne vous en plaignez pas… puisque votre chagrin m’a permis de me rendre compte que vous m’aimiez ainsi que j’entends l’être !

 

– Oui… aveuglément… passionnément… affirmait le beau Maurice.

 

Et sur un ton de tendre reproche, il ajouta :

 

– Ah ! si j’avais su ! Si j’avais pu deviner !…

 

– Les amoureux sont trop imprudents pour qu’on leur fasse d’entières confidences. Je jouais une telle partie qu’une phrase, un mot, un rien pouvaient la compromettre. Bien qu’il m’en coûtât de vous torturer, je ne voulais pas risquer de perdre la victoire. Mais à présent que le trésor des Valois est à nous, je vais pouvoir enfin réaliser un rêve dont j’avais fait ma devise : Vivre ma vie… c’est-à-dire partir loin, très loin, voyager sans cesse à travers des pays nouveaux, inconnus… sous les cieux les plus divers, en pleine nature, parmi des paysages de songe… des décors formidables… et cela avec l’homme que j’ai choisi librement, entre tous, avec celui que j’aime, avec toi… toi !…

 

Un long baiser scella ce pacte que contresignaient le crime, la lâcheté, l’infamie, toutes les hontes.

 

On frappait à la porte. Les deux amants se séparèrent. Simone, d’un ton irrité, proféra :

 

– Entrez !

 

La silhouette du bossu apparut.

 

À sa vue, Mlle Desroches eut un geste d’impatience.

 

Avec un sourire hypocrite, Lüchner disait :

 

– Excusez-moi de vous déranger. Mais le temps presse.

 

Simone et Maurice de Thouars l’interrogèrent du regard. Le bossu reprit :

 

– Vous oubliez que nous n’avons pas réussi à nous débarrasser de Chantecoq, et tant qu’il sera vivant, nous pourrons toujours redouter qu’il découvre notre piste.

 

– C’est juste, ponctua le bellâtre.

 

Mais Simone s’écriait d’un air mystérieux et menaçant :

 

– Belphégor n’a pas dit son dernier mot… Et M. Chantecoq fera bien de ne pas se mettre en travers de notre route… car je lui ménage une surprise à laquelle il ne s’attend pas.

 

M. de Thouars et Lüchner échangèrent un regard de surprise.

 

Alors… d’une voix stridente, Mlle Desroches leur lança :

 

– Puisque vous n’avez pas été assez adroits pour le supprimer ou tout au moins pour l’empêcher de nous nuire… moi, j’ai fait le nécessaire…

 

« Dans quelques heures, la fille de notre ennemi sera entre nos mains… Nous verrons bien alors si M. Chantecoq ne fait pas « camarade » !

 

Le bossu allait parler… Mais, d’un signe d’impatience, elle lui imposa silence… Puis, elle fit, sur un ton d’autorité souveraine :

 

– Allons nous reposer… Au point du jour, nous commencerons la fonte de l’or…

 

M. de Thouars fit un pas vers elle.

 

– À demain, lui dit-elle.

 

Et s’approchant de lui, elle lui dit tout bas :

 

– À toujours !…

 

Et soulevant une portière, elle disparut dans une pièce voisine.

 

– Quelle femme !… grommela le bossu… Mais malgré tout, je ne serai tout à fait tranquille que lorsque j’aurai ma part du magot !

 

VI

LES NUITS ET LES ENNUIS DU BARON PAPILLON


À l’heure où s’accomplissaient les événements que nous venons de décrire, le baron Papillon était en train de se demander tout simplement s’il n’allait pas demander le divorce.

 

En effet, une scène terrible avait mis aux prises les deux époux, entre lesquels avait jusqu’alors régné cette harmonie de bon ton qui sert à masquer une indifférence aussi mutuelle qu’absolue.

 

En rentrant chez lui vers sept heures du soir, le collectionneur avait trouvé la baronne dans le grand vestibule, au milieu d’un amoncellement de malles et de bagages qui eussent suffi à remplir un wagon de marchandises.

 

Braillant, gesticulant, elle donnait des ordres tous plus contradictoires et plus ahurissants à ses domestiques qui, littéralement affolés, ne savaient plus où donner de la tête.

 

– Ah çà ! que signifie ?… interrogea le baron, qui se demandait si sa femme n’avait pas achevé de perdre le peu de raison qui lui restait.

 

Dressée sur ses ergots, telle une poule en colère, Madame répliquait :

 

– Belphégor me cause de telles frayeurs que j’ai décidé que nous partirions pour le Japon.

 

– Pour le Japon ! répétait le baron, ahuri.

 

La baronne reprenait :

 

– Il faut que je fasse mes préparatifs. Songe donc, un voyage de plusieurs mois…

 

Et, désignant la véritable montagne qui se dressait autour d’elle, elle ajouta :

 

– Et encore, je n’emporte que le nécessaire !…

 

– Ma chère amie, déclarait Papillon, effrayé de l’orage qu’il n’allait pas manquer de faire éclater, j’aurais deux mots à te dire.

 

– Eh bien ! parle !

 

– Pas ici !… Passons, si tu veux bien dans mon cabinet de travail.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce qu’il est inutile de mettre le personnel au courant…

 

Et tout en prenant sa femme par le bras, doucement, très doucement, il lui dit :

 

– Viens, mon chou… viens…

 

Et il l’entraîna jusque dans son bureau…

 

Littéralement empoisonné, le baron ne savait comment entamer un entretien qu’il pressentait mouvementé, et dont il n’osait prévoir les conséquences…

 

Déjà très nerveuse, et tout en roulant des yeux en boules de loto, Eudoxie le pressait :

 

– Eh bien !… qu’est-ce que tu attends ?… Il n’y a plus de domestiques. Nous voilà en tête à tête, ainsi que tu le désirais… Pourquoi ces hésitations ?… ces réticences ?… Aurais-tu quelque mauvaise nouvelle à m’annoncer ?

 

– Pas du tout !

 

– Alors ?…

 

Papillon tergiversait toujours.

 

Se montant de plus en plus, Eudoxie, sévèrement, articulait :

 

– Hippolyte, tu me caches quelque chose !

 

Et, tout à coup, elle s’écria :

 

– Je devine tout… Tu as une maîtresse.

 

– Moi !

 

– Oui, toi !… Une créature qui te retient à Paris.

 

– Mais pas du tout !… C’est ridicule de ta part d’avoir un pareil soupçon.

 

Et, appelant à lui le peu de courage qu’il avait à sa disposition, il fit, d’un air grave et solennel :

 

– Eudoxie, il nous est impossible de partir demain au Japon.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce que j’ai lu dans un journal qu’une épidémie de béribéri, apportée à Yokohama par des Noirs, venait d’y éclater et se propageait dans tout l’empire nippon avec une rapidité foudroyante.

 

– Le béribéri ! s’exclamait Eudoxie. Qu’est-ce que c’est que cela ?

 

– C’est la maladie du sommeil… Il paraît qu’en moins de huit jours elle a fait plus de cinq cent mille victimes.

 

– C’est absurde !… s’indignait Eudoxie… Il n’y a donc pas de médecins dans ce pays ?

 

– Si… et même d’excellents… Mais ils sont débordés…

 

– Alors, filons aux Indes.

 

– Aux Indes !… répéta Papillon, en feignant une subite épouvante… Aux Indes !…

 

– Qu’est ce qu’il y a encore aux Indes ?

 

Hippolyte, qui n’avait encore rien trouvé, fit, pour gagner du temps :

 

– Il s’y passe des choses effroyables.

 

– Quoi ?

 

– Des choses qu’on n’ose pas écrire dans les journaux… et que je ne veux pas te répéter.

 

– Je veux tout savoir !… tout !

 

– Eh bien !… Eh bien !… ânonnait péniblement le collectionneur… aux Indes, c’est… c’est la révolution… et on y massacre tous les Européens.

 

– Et en Amérique ?

 

– Il y a la grippe espagnole.

 

– Et en Australie ?

 

– Le choléra morbus.

 

– Et au Maroc ?

 

– Au Maroc ?… Mais tu n’y penses pas… ma chérie… au Maroc, on y enlève chaque jour, jusque dans les hôtels, un grand nombre de Françaises que l’on emmène dans le Rif pour servir d’esclaves aux favorites des chefs dissidents.

 

– Et en Algérie ?

 

– En Algérie ?… Il y a… il y a la fièvre aphteuse.

 

– La fièvre aphteuse ?… regimbait la baronne, je croyais qu’il n’y avait que les animaux à attraper ça.

 

Papillon, qui faisait preuve d’une imagination qu’il ne se fût jamais soupçonnée, affirmait, avec un sérieux imperturbable :

 

– C’est une erreur… Dans les pays chauds, elle se communique également aux gens… elle prend alors le nom de fièvre de Malte.

 

– Alors, sursautait Eudoxie, il n’y a plus moyen d’aller nulle part ?

 

Puis tout à coup, elle fit, saisie d’une idée subite.

 

– Et en Espagne ?

 

– En Espagne ! Malheureuse ! se récriait Papillon… En Espagne !… Mais tu ignores donc que le gouvernement dictatorial vient de rétablir l’Inquisition ?

 

– Et après ?

 

– Comme nous appartenons à la religion protestante, nous serions immédiatement arrêtés, emprisonnés, et peut-être brûlés vifs.

 

– En ce cas, il n’y a qu’à nous faire catholiques.

 

– Cela nous entraînerait à des formalités qui demanderaient un temps considérable.

 

– Si nous filions en Italie ?… s’entêtait la baronne, nettement décidée à passer en revue tous les pays du monde.

 

– En Italie !… répéta le collectionneur en levant les bras au ciel…

 

« Mais, malheureuse, tu n’y songes pas !…

 

– Pourquoi ?… C’est un très beau pays…

 

– Et Mussolini ?…

 

– Mussolini !… Tous ceux qui l’ont approché disent que c’est un charmeur.

 

– Pour ses amis… mais pas pour ceux qui ne partagent pas ses idées.

 

– Comment !… Tu n’es pas fasciste ?

 

– Mais je ne suis rien du tout !… Ça ne me regarde pas, ce qui se passe en Italie.

 

– Eh bien ?

 

– Seulement, voilà, j’ai un de mes parents qui a écrit, il y a quelque temps, dans l’Impartial de Castelnaudary, un article assez violent contre Mussolini duce… article, qui, étant donnée l’influence de son auteur et l’importance de son journal, n’a pas manqué d’être mis sous les yeux du dictateur.

 

« Si jamais il apprend que nous sommes les cousins de ce pamphlétaire, il nous fera certainement interdire la frontière et nous en serons pour nos frais de voyage.

 

Mme Papillon s’obstinait.

 

– Il nous reste encore l’Angleterre, la Suisse, la Hollande, l’Allemagne…

 

– Mon chou… je t’en supplie… implorait Papillon… tenons-nous-en là pour aujourd’hui.

 

– Alors, tu ne veux plus partir ?

 

– J’ai une migraine atroce.

 

Le fait est que l’effort cérébral auquel avait dû se livrer l’infortuné Hippolyte pour répondre à sa femme, lui avait donné un mal de tête que révélaient sa face congestionnée, ses yeux clignotants et ses paupières violacées.

 

Mais son égoïste et poltronne moitié était beaucoup trop hantée par la crainte du Fantôme pour accorder la plus légère pitié à son mari.

 

Et éclatant de fureur, elle dit :

 

– Une migraine ! Une migraine !… Prétexte pour n’en faire qu’à ta tête !

 

– Ma tête !… s’écriait le baron… Je voudrais bien, en ce moment ne pas l’avoir sur mes épaules.

 

– D’abord, piaillait Mme Papillon, tu ne peux pas avoir mal à la tête, puisqu’il n’y a rien dedans.

 

– Je te jure, se montait l’amateur de bibelots, que je souffre atrocement.

 

– Ce n’est pas vrai…

 

– Laisse-moi au moins prendre un cachet d’aspirine.

 

– Prends-en tout un flacon ! vociférait la baronne déchaînée… et puisque tu ne veux pas partir… eh bien !… moi, je m’en irai toute seule.

 

– C’est cela ! conclut Hippolyte, sans chercher le moindrement à retenir son irascible femme qui, tout en continuant à proférer des sons, rauques et inarticulés, sortit en coup de vent du cabinet de travail.

 

Demeuré seul, l’amateur de bibelots se prit le front à deux mains.

 

Puis il grommela :

 

– Oh ! oui, qu’elle s’en aille… qu’elle me fiche la paix, que je ne la voie plus… jamais ! jamais !

 

Puis il sonna son valet de chambre et lui ordonna de lui apporter un flacon de comprimés et un verre d’eau.

 

Le calmant produisit son effet… Un quart d’heure après, le baron était entièrement soulagé.

 

Alors, il se mit à arpenter son bureau, tout en monologuant :

 

– Déjà, avant l’apparition de ce Fantôme du Louvre, Eudoxie ne me rendait pas l’existence très facile… Elle a toujours eu un si mauvais caractère ; cependant, avec de la patience, c’était encore supportable.

 

« Mais depuis que ce maudit Belphégor a fait des siennes, cela devient intolérable.

 

« Ah ! pourquoi Belphégor ne l’a-t-il pas emportée ?… Car, j’en suis sûr, elle ne s’en ira pas sans moi !… Que faire ? Mon Dieu !… que faire ?…

 

Jusqu’à l’heure du dîner, Papillon chercha vainement une solution, et lorsqu’il se retrouva à table, en face de la baronne, il s’aperçut à son attitude, que celle-ci non seulement n’avait pas désarmé, mais qu’elle était d’une humeur encore plus épouvantable.

 

« Ça va être gentil ! » se dit-il, en déployant sa serviette… Il ne se trompait pas.

 

Elle commença par trouver exécrable un potage exquis, que son mari savourait avec délice.

 

Puis elle condamna, avec une sévérité non moins implacable, une timbale de homard à l’américaine, dont le fumet, à lui seul, garantissait l’exquise saveur…

 

Papillon esquissa une timide protestation.

 

– Mon chou… fit-il, je t’assure que cette timbale est délicieuse…

 

– Veux-tu que je te coiffe avec ?… menaça la terrible Eudoxie.

 

Hippolyte n’insista pas, et se contenta de piquer le nez dans son assiette.

 

Quant à Mme Papillon, elle se leva en déclarant :

 

– Je vais mettre la clef à la porte.

 

– À quoi bon ? murmura le collectionneur, puisque tu pars demain.

 

– Alors… grinça Eudoxie… tu me renvoies ?

 

– Non !… Mais c’est toi qui m’as dit que tu voulais partir.

 

– J’ai voulu voir, ripostait la baronne, jusqu’où irait ta muflerie.

 

« Maintenant, je suis fixée… tu ne m’aimes plus… et tu ne m’as jamais aimée… et puisqu’il en est ainsi, je vais demander le divorce, et puisque nous sommes mariés sous le régime de la communauté, j’exigerai la vente de toutes nos collections.

 

À ces mots, Papillon se redressa, comme s’il eût été secoué par une décharge électrique.

 

– Vendre les collections ! s’écria-t-il en verdissant… Ça, jamais !… J’aime mieux qu’on m’arrache les yeux et qu’on me coupe le nez, la langue et les oreilles.

 

– C’est à prendre ou à laisser.

 

– Mais c’est de la folie… Me priver de ces œuvres d’art, de ces meubles précieux, de ces toiles magnifiques, de ces tapisseries splendides, qui sont l’orgueil et la joie de ma vie… ça, jamais !

 

– Nous verrons bien… Et ce n’est pas tout…

 

– Que vas-tu exiger de moi ?

 

– Nous mettrons aussi ton titre de baron en adjudication…

 

– Mais cela ne se fait pas, voyons…

 

– Tu l’as acheté… tu peux bien le revendre.

 

– C’est fou !… C’est insensé !… hurlait le baron.

 

Et déchaîné à son tour, hors de lui, emporté par une de ces colères de mouton enragé, Papillon s’élança vers sa femme, et, la saisissant à la gorge, il fit, l’écume aux lèvres :

 

– Un mot de plus… et je t’étrangle… comme un poulet !…

 

Alors, il se produisit un de ces phénomènes tels que Shakespeare en a introduit dans la Mégère apprivoisée.

 

Mme Papillon, sans chercher à se dégager, laissa retomber sa tête vers l’épaule de son tortionnaire, et d’une voix pâmée, elle fit :

 

– Mon loup… mon aimé… aie pitié de ta pauvre chère folle qui t’adore et serait heureuse de mourir de ta main.

 

Papillon, ahuri, desserra son étreinte, qui, d’ailleurs, ne faisait courir aucun danger à sa femme, qui tomba aussitôt dans ses bras en balbutiant :

 

– Pardonne-moi, j’étais stupide.

 

Et elle ajouta, en enveloppant d’un regard énamouré l’amateur de bibelots, qui croyait rêver :

 

– Dieu ! que tu es beau, quand tu es en colère !

 

– Eudoxie !

 

– C’est toi qui avais raison… Demain, au lieu de nous embarquer pour le Japon, nous nous en irons, ainsi que tu me l’avais proposé, nous enfermer dans notre château de Courteuil. Là, dans ses épaisses murailles, nous pourrons défier le Fantôme et recommencer notre lune de miel.

 

Aussi touché par ce revirement inattendu qu’il avait été exaspéré par les menaces de sa femme, Papillon déposa sur le front brûlant d’Eudoxie l’habituel et classique baiser, grâce auquel il avait déjà si souvent réussi à arrêter les discussions qui menaçaient de devenir parfois orageuses.

 

Et Eudoxie, l’entraînant vers la table, lui dit :

 

– Viens t’asseoir près de moi, mon Hippolyte… Viens, nous boirons dans le même verre… nous mangerons dans la même assiette…

 

– La timbale va être froide… fit observer le gourmet qu’était le collectionneur.

 

– Nous la réchaufferons de notre tendresse… minauda Mme Papillon, en rendant avec usure à son mari le baiser qui avait mis le point final à cette querelle plutôt mouvementée.

 

 

Le lendemain, dès la première heure, le baron et la baronne Papillon partaient en auto pour leur château de Courteuil…

 

Qu’allaient-ils y rencontrer ?

 

VII

OÙ SIMONE DESROCHE CROIT TRIOMPHER… MAIS…


Tandis qu’à petite allure la limousine des Papillon roulait vers Courteuil, le bossu et Maurice de Thouars, toujours dans son costume d’aviateur, se préparaient, dans l’ancienne prison du château muée en laboratoire, à transformer en lingots d’or le trésor des Valois.

 

Après avoir ouvert le coffre, tandis que le comte Maurice rangeait sur la table les piles d’écus d’or frappés à l’effigie du roi Henri III, Lüchner, à l’aide d’une pince de bijoutier, commençait à dessertir les diamants et pierres précieuses qui enrichissaient le diadème de Catherine de Médicis.

 

Maurice de Thouars lui demandait :

 

– À combien évaluez-vous le montant du trésor ?

 

Sans hésiter, le secrétaire de Papillon répliquait :

 

– À cinquante millions environ… En effet, s’il représente une quantité d’or relativement peu considérable, il renferme des pierres précieuses, et notamment plusieurs diamants, moins gros peut-être, mais beaucoup plus purs que le fameux Régent.

 

– Dites-moi… ne sera-t-il pas très difficile de les écouler ?

 

– Détrompez-vous, affirmait le bossu. Toutes les précautions ont été prises, et je me suis déjà entendu avec un diamantaire d’Amsterdam qui se charge de tout réaliser en six semaines.

 

Tout en continuant son délicat travail, Lüchner ajouta :

 

– Mlle Desroches vous a-t-elle parlé des conditions dans lesquelles nous devons partager le trésor ?

 

– Non… C’est une question que je n’ai pas voulu aborder avec elle.

 

– Eh bien ! voici… Elle touche cinquante pour cent… Mlle Bergen vingt ; moi vingt… et Jack Teddy…

 

– Jack Teddy ?

 

– Oui, l’homme à la salopette… dix pour cent…

 

– Cela me semble très bien ainsi.

 

– En effet… déclarait le bossu.

 

Et, avec un sourire teinté d’ironie, il fit :

 

– Ce qui m’étonne, je ne vous le cache pas, c’est de ne pas vous voir figurer dans la répartition.

 

« Voulez-vous que j’en touche deux mots à Mlle Desroches ?

 

– C’est inutile, puisque je vais l’épouser.

 

– Toutes mes félicitations ! s’écriait le secrétaire du baron Papillon… Vous n’êtes pas à plaindre… C’est vous qui êtes le plus favorisé et je vous souhaite bien du bonheur à tous les deux.

 

– Je vous sais gré de vos vœux… mon cher Lüchner… fit tout à coup une voix qui résonna sous la voûte de la prison.

 

C’était Simone Desroches qui, dans un élégant déshabillé du matin, que la veille elle avait apporté en avion avec quelques menus bagages, faisait son apparition dans la prison.

 

Jamais, peut-être, elle n’avait été aussi belle… On eût dit l’archange du mal.

 

S’approchant du bossu, qui continuait sa besogne, elle scanda :

 

– Je vois que vous êtes très avancé.

 

Et, s’emparant d’un des diamants que Lüchner venait de dessertir, elle l’éleva entre ses doigts et le plaça bien dans la lumière que semait autour d’elle une puissante lampe électrique.

 

– Quelle merveille ! admira-t-elle… Quels feux ! Je n’ai jamais vu un diamant aussi splendide.

 

– Il y en a de plus beaux encore… scandait M. de Thouars… Et ces rubis, ces topazes, ces émeraudes ?

 

Simone plongea les mains dans ce véritable tas de pierreries, que le comte Maurice avait amoncelées auprès des piles d’écus… et les fit ruisseler en une féerique cascade.

 

– Quel dommage ! fit-elle, que je ne puisse pas en garder quelques-unes.

 

Mais ses instincts de bête de proie l’emportèrent aussitôt sur ses désirs de femme coquette. D’un ton âpre, elle martela :

 

– Mieux vaut tout liquider… C’est plus prudent, plus sûr et plus profitable.

 

Et, jetant un coup d’œil circulaire sur le trésor dispersé et étalé sur l’établi, elle fit :

 

– Lüchner, j’estime que votre estimation n’est pas suffisante.

 

– Je commence à le croire aussi, appuya le bossu.

 

Et il grommela entre ses dents :

 

– Pourvu que ce maudit Chantecoq…

 

– Chantecoq ! s’exclama Simone…

 

Puis elle reprit d’une voix non plus harmonieuse, mais sèche, implacable :

 

– Je vous avais annoncé, hier soir, que Belphégor n’avait pas dit son dernier mot.

 

– Je me rappelle, en effet… ponctua Maurice de Thouars.

 

– Eh bien ! Jack Teddy vient de me téléphoner du bureau de poste de Mantes qu’il avait réussi à enlever la fille du détective et qu’il serait ici avec elle dans une demi-heure.

 

– Ça, c’est le bouquet ! déclarait Lüchner avec une visible satisfaction.

 

Simone poursuivit :

 

– En admettant que Chantecoq découvre notre piste, quand il saura que sa fille est entre nos mains – et il ne tardera pas à l’apprendre – il se gardera bien de nous attaquer et j’aurai le temps de filer en avion avec nos lingots, nos diamants, nos pierreries, et, si besoin est, avec la demoiselle !

 

– C’est tout simplement prodigieux, s’enthousiasmait M. de Thouars.

 

Le bossu, qui avait fini de dessertir le diadème, et avait soigneusement enveloppé les diamants dans du papier de soie, s’en fut vers les piles d’écus, qu’il déposa sur le plateau en y joignant le diadème et plusieurs autres bijoux d’un dessin magnifique.

 

Puis, se dirigeant vers le fourneau à haute tension, il l’ouvrit et y introduisit le plateau… Après avoir refermé le four, il fit manœuvrer une petite roue de cuivre… Aussitôt, les aiguilles d’un manomètre se mirent à frétiller.

 

Simone, qui avait suivi l’opération avec un visible intérêt, se tourna vers M. de Thouars et lui dit :

 

– Jack Teddy va bientôt arriver… Allez le guetter !

 

Le comte Maurice s’éloigna.

 

Alors, Mlle Desroches, s’approchant du bossu, qui surveillait son tableau, lui dit :

 

– Combien de temps pensez-vous que cela va durer ?

 

– Trois heures… répondit le secrétaire de Papillon… Il faut au moins deux heures pour que le métal commence à entrer en fusion.

 

– Alors, ironisa Belphégor, j’ai le temps de griller quelques cigarettes.

 

 

Sur la route de Mantes à Dreux, une puissante auto fermée filait à une vitesse de cent à l’heure…

 

L’homme à la salopette, revêtu de son costume de chauffeur, sous lequel nous l’avons vu pénétrer chez Chantecoq, et auquel il avait ajouté une paire de lunettes noires, se tenait au volant.

 

Après avoir dépassé plusieurs voitures, et notamment la limousine du baron et de la baronne Papillon, qu’il n’avait pas eu le temps de reconnaître, il arrivait bientôt en vue du château de Courteuil.

 

À l’intérieur de la voiture, Colette, sans chapeau, un manteau jeté sur ses épaules semblait plongée dans un profond sommeil…

 

Sans doute le complice de Belphégor lui avait-il fait absorber un narcotique grâce auquel il allait pouvoir l’emporter sans encombre jusqu’à l’endroit où Simone Desroches lui avait donné l’ordre de la rejoindre…

 

En effet, lorsque, après avoir franchi la grille du château, l’auto s’engagea dans la cour d’honneur, la jeune fille demeura immobile dans le fond de la voiture, comme si elle avait été anéantie par son lourd et invincible sommeil.

 

L’homme à la salopette sauta à terre et, après avoir fait signe à M. de Thouars qui s’avançait vers lui de ne pas bouger et de garder le silence, il s’en fut vers la portière, l’ouvrit, et, prenant dans sa poche un flacon qu’il déboucha, il le fit respirer à la jeune fille.

 

Presque aussitôt, Colette entrouvrit les paupières… Sa poitrine se dilata comme si elle avait hâte de respirer à pleins poumons l’air pur et frais du matin.

 

Et, s’appuyant sur la main que lui tendait Jack Teddy, elle mit pied à terre… Elle semblait harassée d’émotion et de fatigue.

 

L’homme à la salopette invita cette fois M. de Thouars à le rejoindre… Et le comte Maurice, s’inclinant avec déférence devant l’otage de Belphégor, lui dit :

 

– Veuillez me suivre, mademoiselle, je vais vous conduire auprès de M. votre père.

 

Fort galamment, il offrit son bras à Colette, qui s’y appuya… tout en murmurant :

 

– N’est-ce pas plus grave que l’on a bien voulu me le dire ?

 

– Non, mademoiselle, et je puis même vous assurer que la vie de M. votre père n’est nullement en danger.

 

Ces paroles parurent réconforter la jeune fille. Sous le regard du portier, qui était accouru et auquel Lüchner avait dû, pour expliquer la présence au château de ces hôtes inconnus, raconter une de ces fables ingénieuses dont il avait le secret, Maurice de Thouars et Colette pénétrèrent dans le château, suivis par l’homme à la salopette.

 

Après avoir gravi l’escalier d’honneur, ils pénétrèrent tous trois dans le grand salon où se trouvait la porte qui donnait dans l’escalier dit des oubliettes.

 

Maurice de Thouars l’ouvrit et invita Colette à en franchir le seuil.

 

À la vue du couloir, de ces marches étroites, elle eut un instinctif mouvement de recul.

 

– Où m’emmenez-vous ? demanda-t-elle.

 

– Je vous l’ai déjà dit, mademoiselle… Près de votre père.

 

– Où se trouve-il donc ?

 

– Dans une aile du château auquel l’escalier donne seul accès.

 

Le bellâtre ajouta :

 

– Les architectes des temps passés avaient parfois de ces caprices…

 

Colette n’insista pas.

 

D’ailleurs, Jack Teddy avait déjà refermé la porte et barrait la route à la fille du détective, au cas où celle-ci eût voulu esquisser un mouvement de retraite.

 

– Je vous suis, monsieur, décida la fiancée de Jacques.

 

Et, descendant les degrés, ils arrivèrent jusqu’aux anciennes prisons.

 

En apercevant à travers les grilles Simone Desroches et le bossu qui, debout devant le tableau d’électricité, les yeux fixés sur le manomètre, guettaient les oscillations de l’aiguille, Colette s’arrêta, tout en manifestant une violente surprise.

 

Maurice de Thouars, la prenant par la main lui dit :

 

– Entrez donc, mademoiselle, je vous en prie.

 

Simone se retourna. À la vue de sa rivale qui venait de pénétrer dans la salle, elle eut un éclat de rire triomphant.

 

De nouveau, la fiancée de Jacques esquissa un mouvement de retraite. Mais elle se heurta à l’homme à la salopette qui s’encadrait dans la porte.

 

D’une voix railleuse, Simone lançait :

 

– Vous venez chercher votre père ?

 

– Oui, mademoiselle.

 

– Il n’est pas ici.

 

Et, sur un ton de menace implacable, Mlle Desroches poursuivit :

 

– Et si jamais il y vient…

 

Elle s’arrêta.

 

– Le voici ! s’écriait Jack Teddy, en enlevant sa casquette, ses lunettes et sa fausse moustache.

 

– Chantecoq ! s’écria Simone.

 

Déjà, le détective braquait sur elle un revolver…

 

Tandis que Maurice de Thouars et le bossu, sidérés par tant d’audace, restaient figés sur place le grand détective reprenait :

 

– Cette fois, Belphégor… je te tiens !

 

Maurice de Thouars crispa rageusement les poings. Et tandis que, sournoisement, le bossu se rapprochait de la table, le grand limier disait à Simone :

 

– Vous avez voulu faire enlever ma fille par un de vos complices, mais je suis arrivé à temps pour l’en empêcher. Et ce gredin, ainsi que la demoiselle de compagnie Elsa Bergen, je les ai remis moi-même entre les mains de la justice… Et, maintenant, réglons nos comptes.

 

Livide, effarée, le dos appuyé sur la muraille, Simone fixait Chantecoq avec une étrange fixité.

 

Doucement, le bossu avança la main pour saisir une paire de fortes tenailles qui traînaient sur l’établi… Et la brandissant brusquement, il allait la projeter à toute volée à la tête du policier…

 

Mais celui-ci, qui avait l’œil à tout, ne lui en donna pas le temps… Un coup de feu retentit… Le bossu laissa échapper son arme improvisée… La balle du détective venait de lui traverser le bras.

 

M. de Thouars voulut s’élancer entre Chantecoq et Simone…

 

Mais Chantecoq le saisit au collet en disant :

 

– Assez de casse comme ça ! Ne me privez pas du plaisir de vous livrer intacts à mon ami Ferval.

 

Il n’avait pas prononcé ces mots, que Gautrais, accompagné de Pandore et de Vidocq, faisait irruption dans la pièce.

 

Un commissaire de police et quatre agents de la brigade mobile les accompagnaient.

 

– Monsieur le commissaire, fit Chantecoq en lui désignant Simone et ses deux acolytes, voici Belphégor et ses complices… Je les remets entre vos mains.

 

Deux agents se jetèrent sur le bossu et M. de Thouars, qui n’opposèrent aucune résistance.

 

Le commissaire s’approcha de Simone… et il allait s’emparer d’elle, lorsque la muraille contre laquelle elle s’appuyait s’entrouvrit, démasquant un passage secret, dont la veille, en cas d’alerte, le secrétaire du baron Papillon lui avait révélé l’existence.

 

Et tout en disparaissant par l’ouverture, elle s’écria :

 

– Tu ne me tiens pas encore !…

 

Le roi des détectives se précipita, mais il se heurta à la muraille qui s’était refermée.

 

Chantecoq, tout en menaçant le bossu de son arme, lui dit :

 

– Livre-moi tout de suite le secret de cette porte ou je te brûle la cervelle.

 

Lüchner n’hésita pas…

 

S’approchant de la muraille, il appuya sur un ressort dissimulé entre deux pierres… La muraille se déplaça aussitôt…

 

– Lâchez les chiens ! ordonna le père de Colette à Gautrais, qui détacha les deux danois qu’il tenait en laisse.

 

Aussitôt, Pandore et Vidocq s’élancèrent à travers la baie et gravirent de toute la vitesse de leurs quatre pattes l’escalier dérobé par lequel s’était enfui Belphégor, et qui aboutissait à la plate-forme de l’une des tours du château.

 

Ils y arrivèrent au moment où Simone allait se laisser glisser sur un toit voisin d’où, par une de ses fenêtres à tabatière, il lui eût été possible de gagner, par les combles, une cachette que le prévoyant bossu, en cas d’alerte, s’était aménagée.

 

Mais Pandore et Vidocq ne lui en laissèrent pas le loisir… Se jetant sur elle, ils l’empoignèrent chacun par un bras… et comme elle cherchait à se dégager, elle sentit les crocs des deux chiens s’enfoncer dans sa chair.

 

Alors, se sentant perdue, et comprenant qu’elle n’avait plus qu’à se rendre ou à mourir, malgré la douleur que lui causait la double morsure qui s’accentuait à chacun de ses mouvements, elle chercha à gagner le créneau afin de se précipiter dans le vide…

 

Pandore et Vidocq resserrèrent l’étreinte de leurs mâchoires et elle eut l’impression de lire la mort dans leurs yeux.

 

Un cri de rage impuissante lui échappa et elle s’abattit sur les dalles…

 

Une haleine chaude passa sur son visage… Une gueule béante s’approcha de sa gorge… C’était Pandore qui s’apprêtait à l’étrangler.

 

Mais un coup de sifflet retentit… Les deux bêtes lâchèrent aussitôt leur proie pour retourner docilement vers Gautrais qui venait de surgir, avec Chantecoq, sur la plate-forme.

 

Et le détective, empoignant dans ses bras la jeune femme à moitié évanouie, s’écria :

 

– Maintenant, Belphégor, je te tiens tout à fait !

 

VIII

L’EXPIATION


Pendant que ces événements se déroulaient à l’intérieur du château, la limousine des Papillon s’arrêtait dans la cour.

 

Le portier se précipitait vers eux, et avant que ses maîtres eussent mis pied à terre, il s’écriait, affolé :

 

– Monsieur le baron, madame la baronne, il se passe ici des choses extraordinaires !…

 

– Quoi donc ? interrogea le collectionneur, en descendant de voiture.

 

Le concierge expliquait :

 

– La nuit dernière, M. Lüchner a amené au château deux personnes, un homme et une femme, que je ne connais pas… Je me demande même par où il les a fait entrer… car je puis jurer à Monsieur le baron qu’ils n’ont pas franchi la grille, que j’avais fermée moi-même à double tour.

 

« Ce matin, seulement, de très bonne heure, M. Lüchner m’a fait appeler et m’a dit :

 

« Hier soir, très tard, je suis arrivé avec un ingénieur qui est venu pour s’occuper du mécanisme des oubliettes, qui ne veut toujours pas fonctionner… Je n’ai pas voulu vous réveiller et je l’ai fait entrer, avec sa femme qui l’accompagne, par la petite porte de Diane… Sa sœur doit venir le rejoindre ce matin… car ces dames désirent visiter le château. »

 

– Cette histoire me semble louche !… soulignait Eudoxie, qui avait rejoint son mari.

 

– Tu t’inquiètes toujours à tort ! morigénait Papillon. Lüchner est mon homme de confiance et il est incapable d’une imprudence et encore moins d’une indélicatesse.

 

– Je n’ai pas fini, monsieur le baron, reprenait le portier.

 

– Eh bien ! parlez.

 

– Il y a environ une demi-heure, la sœur de l’ingénieur est arrivée en auto… Elle avait l’air bizarre, et j’ai remarqué qu’elle n’avait pas de chapeau sur la tête… Mais ce n’est pas tout… L’ingénieur qui l’attendait depuis un moment – oh ! un monsieur très bien, très distingué – s’est approché d’elle, l’a saluée avec respect et lui a dit :

 

« Veuillez me suivre, mademoiselle, je vais vous conduire auprès de M. votre père. »

 

– En effet, opinait l’amateur de bibelots, cela me paraît étrange.

 

– Ce n’est pas encore tout, appuyait le concierge… Un quart d’heure après, une nouvelle auto… découverte, celle-là, arrivait dans la cour… Elle contenait six hommes et deux chiens, deux danois qui n’avaient pas l’air commode.

 

« Un des hommes m’a dit : « Je suis le commissaire de police et je viens perquisitionner. »

 

– Perquisitionner !… s’exclamait le baron.

 

– Tu vas voir, s’écriait sa femme, qu’ils vont te prendre pour Belphégor !

 

– Alors, poursuivit le portier, ils sont entrés dans la maison.

 

– Avec les chiens ?

 

– Avec les chiens.

 

– Mais ils vont tout saccager !

 

– Non, jusqu’ici, il n’y a pas de casse. J’oubliais, en effet, de dire à Monsieur le baron et à Madame la baronne que le commissaire m’a demandé de les guider jusqu’à l’entrée des oubliettes… C’est ce que j’ai fait. Je leur ai ouvert la porte qui conduit aux anciennes prisons. Alors, ils se sont tous engouffrés là-dedans…

 

– Les chiens aussi ?

 

– Les chiens aussi… Et sûr qu’il doit se cuire là-dedans un drôle de fricot… Car à l’instant même où la voiture de Monsieur le baron et de Madame la baronne pénétrait dans la cour, j’ai aperçu, là-haut, sur la tour de Diane de Poitiers, une femme que les deux chiens voulaient boulotter et qui criait « au vinaigre » !

 

– Hippolyte ! s’exclamait Mme Papillon… allons-nous-en !

 

– Jamais de la vie ! protestait le collectionneur…

 

– Mon instinct me le dit… Ce sont des malfaiteurs qui ont voulu nous cambrioler.

 

– Mais puisque la police est là !

 

– La police !… s’exclama Mme Papillon… Depuis Belphégor, j’en ai presque aussi peur que de ceux qu’elle est chargée d’arrêter !

 

Tout à coup, le commissaire surgit dans l’encadrement de l’une des baies du premier étage… Et d’une voix sonore, il lança au portier :

 

– Téléphonez à Mantes pour qu’on nous amène un fourgon fermé… Nous tenons toute la bande.

 

– Alors, je monte ! décida Eudoxie, en retrouvant subitement tout son courage.

 

Le couple gravit l’escalier d’honneur.

 

Des rumeurs s’échappaient du grand salon… Ils y pénétrèrent, et à peine en avaient-ils franchi le seuil qu’ils s’arrêtaient, stupéfaits.

 

Tandis que les quatre agents de la brigade mobile entouraient Maurice de Thouars et le bossu, Chantecoq et Gautrais tenaient en respect Simone Desroches ; celle-ci, à moitié affalée sur une chaise, regardait avec une expression de haine indicible Colette qui, cependant, avait eu le tact de s’effacer dans un coin obscur du vaste salon.

 

Le grand détective s’avança vers le collectionneur et sa femme.

 

– Madame, fit-il en s’inclinant devant Mme Papillon, je vous avais promis de vous délivrer de Belphégor.

 

Et étendant le bras vers Simone, il ajouta :

 

– Le voici !…

 

Hippolyte, croyant rêver, écarquilla les yeux… Il renonçait d’ailleurs à comprendre.

 

Quant à Eudoxie, elle se figura d’abord qu’elle était l’objet d’une mystification… Dressée sur ses ergots, elle s’apprêtait à injurier copieusement ce policier qui se permettait de se moquer d’elle à ce point, lorsque Simone s’écria, sur un ton de cynisme effrayant :

 

– Eh bien ! oui, c’est moi ! Et après ?

 

C’en était trop pour la « pauvre chère folle ».

 

Après avoir poussé un cri d’horreur, elle s’évanouit dans les bras de son mari, qui s’empressa de l’emporter dans une pièce voisine.

 

Simone, qui venait de livrer à Chantecoq tout son secret, reprit d’une voix mordante :

 

– Vous devez être content, puisque vous êtes le plus fort !

 

Avec une expression de réelle tristesse, le roi des détectives demandait :

 

– Comment avez-vous pu devenir une aussi grande criminelle ?

 

La coupable tressaillit et ferma les yeux, comme si elle voulait échapper aux visions que ces quelques mots lui inspiraient.