Wilkie Collins

 

 

 

JE DIS NON

 

 

 

1884

Traduction de Camille Valdy,

Paris, Librairie Hachette, 1888

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

LIVRE PREMIER  À LA PENSION.. 5

CHAPITRE PREMIER  LE SOUPER CLANDESTIN.. 6

CHAPITRE II  BIOGRAPHIE DANS LE DORTOIR.. 14

CHAPITRE III  MISS JETHRO.. 24

CHAPITRE IV  LE MAÎTRE DE DESSIN.. 32

CHAPITRE V  DÉCOUVERTES DANS LE JARDIN.. 40

CHAPITRE VI  SUR LA ROUTE DU VILLAGE.. 51

CHAPITRE VII  L’AVENIR PROJETTE SON OMBRE SUR LE PRÉSENT.. 61

CHAPITRE VIII  ENTRE MAÎTRE ET ÉLÈVE.. 69

CHAPITRE IX  LE MÉDAILLON.. 75

CHAPITRE X  ON CHERCHE LA VÉRITÉ.. 86

CHAPITRE XI  L’AVEU.. 92

LIVRE DEUXIÈME  À LONDRES. 101

CHAPITRE PREMIER  MISTRESS ELLMOTHER.. 102

CHAPITRE II  MISS LÉTITIA.. 110

CHAPITRE III  MISTRESS MOSEY.. 118

CHAPITRE IV  MISS JETHRO.. 131

CHAPITRE V  LE DOCTEUR ALLDAY.. 139

CHAPITRE VI  MISS LADD.. 146

CHAPITRE VII  LA LETTRE DE CÉCILIA.. 153

CHAPITRE VIII  COMPARAISONS. 160

CHAPITRE IX  ALBAN MORRIS. 166

CHAPITRE X  ALBAN CHEZ SIR JERVIS. 170

CHAPITRE XI  EXTRAIT DU « TIMES ». 186

CHAPITRE XII  J. B. 193

CHAPITRE XIII  CONFIANCE.. 199

CHAPITRE XIV  MENTOR ET TÉLÉMAQUE.. 209

CHAPITRE XV  FRANCINE.. 216

CHAPITRE XVI  « BONY ». 225

CHAPITRE XVII  LADY DORIS. 234

CHAPITRE XVIII  MOIRA.. 242

LIVRE TROISIÈME  NETHERWOODS. 254

CHAPITRE PREMIER  DANS LA CHAMBRE GRISE.. 255

CHAPITRE II  SOUVENIRS DE SAN-DOMINGO.. 262

CHAPITRE III  DANS L’OBSCURITÉ.. 270

CHAPITRE IV  LES TRAHISONS DE LA PIPE.. 280

CHAPITRE V  CHANGEMENT D’AIR.. 288

CHAPITRE VI  « LA DAME VOUS DEMANDE, MONSIEUR ». 297

LIVRE QUATRIÈME  VILLÉGIATURE.. 305

CHAPITRE PREMIER  EN DANSANT.. 306

CHAPITRE II  MANÈGES. 315

CHAPITRE III  UNE CONSULTATION.. 321

CHAPITRE IV  LE MEETING.. 328

CHAPITRE V  EN CUISINANT.. 337

CHAPITRE VI  LA SONDE JETÉE.. 346

CHAPITRE VII  RIVALITÉ.. 352

CHAPITRE VIII  MALVEILLANCE.. 362

CHAPITRE IX  LA FUITE.. 378

LIVRE CINQUIÈME  AU COTTAGE.. 383

CHAPITRE PREMIER  ÉMILY SOUFFRE.. 384

CHAPITRE II  MISS LADD CONSEILLÈRE.. 393

CHAPITRE III  CLAIRVOYANCE DU DOCTEUR.. 404

CHAPITRE IV  À LA RECHERCHE D’UN AMI. 409

CHAPITRE V  L’AMI EST TROUVÉ.. 419

LIVRE SIXIÈME  ICI ET LÀ.. 428

CHAPITRE PREMIER  MIRABEL DISCERNE CLAIREMENT SA VOIE.. 429

CHAPITRE II  ALBAN MORRIS RETROUVE SON CHEMIN.. 434

CHAPITRE III  LES DEUX AMIS VRAIS. 442

LIVRE SEPTIÈME  LE CLINK.. 448

CHAPITRE PREMIER  CONCILIABULES. 449

CHAPITRE II  UN ACCIDENT.. 455

CHAPITRE III  HORS LA CHAMBRE.. 464

CHAPITRE IV  DANS LA CHAMBRE.. 469

CHAPITRE V  AU REZ-DE-CHAUSSÉE.. 482

CHAPITRE VI  LE PLAIDOYER POUR MIRABEL.. 490

CHAPITRE VI  SUR LA ROUTE DE LONDRES. 499

LIVRE HUITIÈME  SARAH JETHRO.. 504

CHAPITRE PREMIER  CÉCILIA DANS UN NOUVEAU RÔLE.. 505

CHAPITRE II  RELATION d’ALBAN MORRIS. 508

I. – Miss Jethro me reçoit. 508

II. – La confession de miss Jethro. 510

III. – Rencontre de Mirabel et de miss Jethro. 511

IV. – La lettre de James Brown. 513

V. – Miss Jethro se défend et se justifie. 516

CHAPITRE III  LA GRANDE CONSOLATION.. 520

CONCLUSION  CAUSERIE DANS L’ATELIER.. 524

À propos de cette édition électronique. 530

LIVRE PREMIER

À LA PENSION

CHAPITRE PREMIER

LE SOUPER CLANDESTIN

En dehors du dortoir, la nuit était paisible et sombre.

 

Une petite pluie tombait dans le jardin, trop doucement pour qu’on pût l’entendre ; grâce à l’absence de vent, pas une feuille ne bougeait ; le chien de garde s’était endormi, les chats étaient rentrés ; pas un souffle ne troublait le silence de la terre sous un ciel couleur de suie.

 

À l’intérieur du dortoir, la nuit n’était pas moins noire et moins paisible.

 

Miss Ladd connaissait trop bien ses devoirs de maîtresse de pension pour tolérer une lumière nocturne ; par conséquent, les élèves, fidèles observatrices de la règle, devaient être profondément endormies. De temps en temps pourtant, le calme absolu était légèrement troublé par l’une ou l’autre des jeunes filles se retournant sur son lit. C’était le seul bruit perceptible, puisqu’on ne saisissait même pas celui de la respiration des dormeuses.

 

Le premier son qui vint rappeler la vie et son animation fut purement machinal : c’était une horloge qui le causait. Venant des basses régions du logis, l’organe du père Temps déclara que, dans une heure, il serait minuit.

 

Une douce voix s’éleva languissamment du côté de la porte.

 

« Émily ! disait-elle, il est onze heures. »

 

Il n’y eut pas de réponse. Au bout de quelques instants, la voix languissante reprit sur un ton plus haut :

 

« Émily ! »

 

Une jeune fille, dont le lit était au fond du dortoir, soupira sous la pesante chaleur de la nuit, et dit ensuite :

 

« Est-ce vous, Cécilia ?

 

– Oui.

 

– Que voulez-vous ?

 

– Je commence à avoir faim, Émily. Est-ce que la nouvelle ne dort pas encore ? »

 

La nouvelle se chargea de répondre avec autant de promptitude que d’aigreur :

 

« Non, elle ne dort pas. »

 

Ayant un but particulier en perspective, les cinq vierges sages de la première classe de miss Ladd se tenaient éveillées depuis une heure, dans l’espoir que l’étrangère finirait par s’endormir, et voilà à quel résultat cette veille aboutissait ! Le bruit d’un fou rire courut tout autour de la pièce, tandis que la nouvelle pensionnaire, mortifiée et blessée, exprimait nettement sa façon de penser à ce sujet.

 

« Vous me traitez indignement ! Vous vous méfiez de moi parce que je suis étrangère !

 

– Dites que nous ne vous connaissons pas, et vous serez plus près de la vérité, dit Émily, prenant la parole au nom de ses camarades.

 

– Comment pourriez-vous me connaître, puisque je ne suis arrivée que d’hier soir ? Je vous ai déjà dit que je m’appelle Francine de Sor. Maintenant, si vous voulez le savoir, j’ai dix-neuf ans et je viens des Indes occidentales. »

 

Ce fut encore Émily qui se chargea d’interpréter les sentiments de l’assistance.

 

« Mais pourquoi êtes-vous venue ici ? demanda-t-elle. Qui a jamais entendu parler d’une jeune fille entrant en pension juste au moment où commencent les vacances ? Vous avez dix-neuf ans, dites-vous ? Je suis d’un an plus jeune que vous et mon éducation est finie. Il y a parmi nous une autre pensionnaire d’un an plus jeune que moi et dont l’éducation est également terminée. Que vous reste-t-il encore à apprendre, à votre âge ?

 

– Tout ! s’écria l’originaire des Indes occidentales en fondant en larmes. Je ne suis qu’une pauvre créature ignorante ; votre éducation aurait dû vous enseigner à me plaindre au lieu de vous moquer de moi. Je vous déteste ! C’est indigne ! indigne ! »

 

Quelques jeunes filles se mirent de nouveau à rire ; une autre, celle qui avait parlé la première, prit le parti de Francine.

 

« Ne faites pas attention à leurs rires, miss de Sor ; oui, c’est vrai, vous avez raison de nous accuser de manquer d’égards. »

 

Francine de Sor essuya ses yeux.

 

« Merci, qui que vous soyez, dit-elle vivement.

 

– Je m’appelle Cécilia Wyvil. Ce n’était peut-être pas précisément gentil à vous de nous dire que vous nous détestez. Mais comme, de notre côté, nous avions oublié les lois de la politesse, ce que nous avons de mieux à faire, c’est de vous demander pardon. »

 

Cette manifestation généreuse sembla déplaire à celle des jeunes filles qui, selon toute apparence, régnait sur ses compagnes.

 

« Je peux vous dire une chose, Cécilia, fit-elle avec animation, c’est que vous ne me dépasserez pas en générosité. Allumez une bougie, je me dénoncerai moi-même si miss Ladd nous découvre. J’ai l’intention de donner une poignée de main à la nouvelle, et comment le pourrais-je dans l’obscurité ? Miss de Sor, mon nom de famille est Brown, et je suis la reine du dortoir. C’est moi, et non Cécilia, qui vous présente nos excuses si nous vous avons offensée. Cécilia est ma meilleure amie, mais je ne lui permets pas d’usurper mes droits… Oh ! quelle ravissante robe de nuit ! »

 

La lumière de la bougie venait de lui montrer Francine assise sur son lit et étalant autour de son cou assez de vraie dentelle pour faire perdre à l’altière souveraine tout sentiment de la dignité royale.

 

« Sept schellings six pence ! » dit Émily dédaigneusement en portant son regard sur sa propre robe.

 

L’une après l’autre, toutes les jeunes filles cédèrent à l’attrait de la vraie dentelle. Les sveltes et les potelées, les blondes et les brunes, vinrent en longues draperies blanches tourner autour de la nouvelle élève, pour arriver bien vite à cette commune conclusion : « Que son père doit être riche ! »

 

Cette personne, si favorisée de la fortune sous le rapport de l’argent, l’était-elle à un égal degré quant à la beauté physique ?

 

La disposition des lits plaçait Francine de Sor entre Cécilia à droite et Émily à gauche. Si, par quelque hasard fantastique, un homme – disons, par respect des convenances, un médecin, marié, et suivi de la vigilante miss Ladd – était entré dans le dortoir et qu’on lui eût demandé ensuite ce qu’il pensait de ses occupantes, il n’aurait pas même mentionné Francine. Aveugle pour les coûteuses splendeurs de sa robe de nuit, il se serait borné à remarquer la longue distance du nez à la bouche, le menton opiniâtre, …[Page 6 et 7 absentes de l’édition reproduite – Texte anglais correspondant reproduit en note][1]... En attendant, ses adorables yeux bleus se reposaient tendrement sur les tartes.

 

L’esprit dominateur d’Émily s’empara des rênes du gouvernement et sut assigner à chacune des jeunes filles présentes le rôle le mieux en rapport avec ses facultés.

 

« Miss de Sor, montrez-moi votre main. Ah ! oui, je m’en doutais. C’est vous qui avez le poignet le plus solide ; vous déboucherez les bouteilles. Mais si vous laissez sauter un seul bouchon, pas une goutte de limonade ne vous humectera le gosier. Effie, Annis, Priscilla, comme vous êtes notoirement très paresseuses, c’est vous donner un vrai témoignage de bonté que de vous procurer du travail. Effie, débarrassez la table de toilette, faites disparaître peignes, brosses et miroirs. Annis, déchirez les feuilles de votre cahier de versions, elles nous serviront d’assiettes… Non ! c’est moi qui déballerai, que personne ne touche aux corbeilles ! Priscilla, ma chère, vous avez les plus jolies oreilles du monde, c’est vous qui ferez sentinelle près de la porte. Cécilia, quand vous aurez fini de dévorer les tartes des yeux, vous prendrez les ciseaux (permettez-moi, miss de Sor, de m’excuser de la façon mesquine dont cette pension est tenue : les fourchettes et les couteaux sont comptés et mis sous clef tous les soirs)… je vous disais donc, Cécilia, de prendre une paire de ciseaux et de découper le gâteau dont vous voudrez bien ne pas garder la plus grosse part. Êtes-vous prêtes ? Très bien. Maintenant prenez modèle sur moi. Causez si bon vous semble, mais pas trop fort. Un mot avant de commencer. En pareil cas, les hommes portent des santés ; imitons les hommes. L’une de vous est-elle capable de formuler un toast ? Non. Cela retombe sur moi comme d’habitude. Voici mon premier toast : À bas les pensions ! à bas les maîtresses ! surtout la dernière venue !… Miséricorde ! comme ça pique. »

 

Le gaz de la limonade venait de prendre la discoureuse à la gorge, ce qui arrêta brusquement le cours de son éloquence. Personne ne s’en plaignit. Sauf les estomacs faibles, qui donc se soucie d’éloquence en face d’une table bien servie ? Il n’y avait pas d’estomacs faibles dans le dortoir. Avec quelle inépuisable énergie buvaient et mangeaient les jeunes élèves de miss Ladd ! Avec quel entrain elles profitaient du délicieux privilège de dire des folies ! Et – hélas ! hélas ! – combien furent vains plus tard leurs essais pour renouveler le plaisir alors sans mélange de se bourrer de tartes et de limonade !

 

Dans l’œuvre incompréhensible de la création, il ne semble pas y avoir de bonheur humain, pas même celui des pensionnaires, qui soit jamais complet. Au moment où la fête tirait à sa fin, elle fut troublée par un avertissement de la sentinelle placée près de la porte.

 

« Soufflez la bougie ! dit à voix basse Priscilla, il y a quelqu’un dans l’escalier. »

CHAPITRE II

BIOGRAPHIE DANS LE DORTOIR

La bougie fut éteinte aussitôt et chacune des jeunes filles se glissa silencieusement jusqu’à son lit, prêtant l’oreille.

 

Pour seconder la vigilance de la sentinelle, on avait laissé la porte entr’ouverte, précaution qui permit d’entendre craquer les marches du vieil escalier. Au bout d’une minute, le silence se rétablit, puis le grincement continua de nouveau, mais plus faible cette fois et pour disparaître bientôt. Le calme naturel de l’heure de minuit ne fut plus troublé.

 

Qu’est-ce que cela signifiait ?

 

Est-ce qu’une des nombreuses subordonnées de miss Ladd avait entendu le bruit des voix et était montée pour surprendre les jeunes filles en flagrant délit ? Jusque-là la chose n’avait rien d’extraordinaire. Mais était-il probable que le sentiment du devoir d’une sous-maîtresse se fût modifié au milieu des escaliers et l’eût fait rebrousser chemin ? Cette supposition devenait absurde dès qu’on l’examinait. Et pourtant quelle autre explication imaginer ? Francine fut la première à suggérer une hypothèse. Saisie d’un brusque frisson sur son lit, elle s’écria :

 

« Pour l’amour du ciel, rallumez la bougie ! c’est un fantôme !

 

– Débarrassez le souper, folles que vous êtes, afin que le fantôme ne puisse pas nous dénoncer à miss Ladd. »

 

C’est avec ce conseil pratique qu’Émily étouffa une panique imminente. On ferma la porte, la bougie fut rallumée, toute trace du souper disparut. Pendant cinq minutes encore, on tendit l’oreille du côté de l’escalier. Aucun son ne se fit entendre ; ni sous-maîtresse, ni fantôme de sous-maîtresse ne parut sur le seuil du dortoir.

 

Ayant mangé son souper, Cécilia n’avait plus d’inquiétude ; elle pouvait mettre toute sa lucidité d’esprit au service de ses camarades.

 

« Eh bien, voulez-vous que je vous dise, reprit-elle de sa voix douce et persuasive, je crois que lorsque nous avons entendu le craquement, il n’y avait personne dans l’escalier. La nuit, ces vieilles maisons ont presque toujours des bruits étranges. Vous savez qu’on assure que ces escaliers ont plus de cent ans. »

 

Les jeunes filles échangèrent des regards rassurés, mais elles ne dirent pas un mot : on attendait l’opinion de la reine. Émily, selon sa coutume, justifia la confiance qu’on avait en elle en découvrant un procédé ingénieux pour mettre à l’épreuve l’explication de Cécilia.

 

« Continuons de causer, dit-elle ; si Cécilia a raison, toutes les maîtresses sont endormies, et nous n’avons rien à craindre d’elles. Si Cécilia se trompe, nous ne tarderons pas à voir surgir l’une ou l’autre à la porte. Ne vous effrayez pas, miss Francine ; être surprise en train de causer pendant la nuit ne rapporte qu’une réprimande. Être surprise avec une lumière rapporte une punition. Éteignez la bougie. »

 

Mais Francine croyait trop sincèrement au fantôme pour être ébranlée.

 

« Oh ! ne me laissez pas dans l’obscurité ! dit-elle toute frémissante. Si nous sommes découvertes, je subirai la punition.

 

– Vous vous y engagez sur l’honneur ? demanda Émily.

 

– Oui ! oui ! »

 

La reine, qui était d’humeur enjouée, reprit :

 

« Ne sera-ce pas drôle de voir une grande fille de cet âge débuter comme pensionnaire par une punition ? Causons donc. Puis-je vous demander si vous êtes étrangère, miss de Sor ?

 

– Mon père est un gentilhomme espagnol, répondit Francine avec dignité.

 

– Et votre maman ?

 

– Maman est Anglaise.

 

– Et vous avez toujours vécu aux Indes occidentales ?

 

– J’ai toujours vécu à l’île de San-Domingo. »

 

Émily comptait sur ses doigts les particularités ainsi récemment découvertes sur le caractère de la fille de M. de Sor : Ignorante, – superstitieuse, – riche.

 

« Savez-vous, ma chère, – pardonnez ma familiarité, – savez-vous que vous êtes une créature fort intéressante ? Il faut absolument que, pour l’agrément du dortoir, vous nous en disiez un peu plus sur votre compte. Qu’avez-vous fait toute votre vie ? Et surtout qu’est-ce qui vous amène ici ? Avant que vous commenciez, je dois, au nom de toute l’assistance, vous poser une condition. Sous aucun prétexte, ne vous avisez de nous donner des renseignements instructifs sur les Indes occidentales. »

 

Francine désappointa son auditoire.

 

Elle ne demanderait pas mieux que de satisfaire la curiosité de ces demoiselles ; mais elle était tout à fait incapable de disposer les événements dans l’ordre nécessaire au plus simple récit.

 

Émily serait donc obligée de lui venir en aide en la questionnant.

 

Le résultat justifia, dans une certaine mesure, cette curiosité. On sut du moins à quoi s’en tenir sur les raisons qui motivaient l’entrée en pension d’une nouvelle élève au commencement des vacances.

 

Le frère aîné de M. de Sor lui avait laissé un magnifique domaine à San-Domingo, et de plus une belle fortune, argent comptant, à une seule condition, c’est qu’il continuerait à résider dans l’île. La question de la dépense devenue ainsi indifférente à sa famille, Francine avait été envoyée en Angleterre et spécialement recommandée à miss Ladd, comme une jeune fille pourvue de superbes espérances, mais, en même temps, dépourvue de l’éducation la plus élémentaire. Sur le conseil de miss Ladd elle-même, le voyage avait été arrangé de manière à ce qu’on pût employer les vacances au travail. Francine devait être emmenée à Brighton, où elle recevrait les leçons d’excellents maîtres. Avec une avance de six semaines, on pouvait lui faire réparer quelque peu le temps perdu et lui épargner, à la rentrée des classes, la mortification de se voir reléguer au même rang que les plus petites élèves de la maison.

 

Dès que l’interrogatoire de Francine de Sor fut arrivé là, on ne le poursuivit pas plus loin. L’intérêt en était fort diminué maintenant ; on savait le mot de la plus attrayante énigme. Francine, avec une certaine finesse, se donna le mérite d’avoir pensé elle-même à raconter son histoire.

 

« Est-ce que ce n’est pas mon tour ? dit-elle. N’ai-je pas le droit de savoir aussi qui vous êtes ? Puis-je vous prier de commencer, miss Émily ? Tout ce que vous m’avez dit jusqu’à présent, c’est que votre nom de famille est Brown. »

 

Émily leva la main pour réclamer le silence.

 

Le mystérieux craquement de l’escalier avait-il donc résonné de nouveau ? Non, le bruit qui venait de frapper la fine oreille d’Émily partait des lits placés en face du sien. N’étant plus tenues en éveil ni par la curiosité, ni par l’inquiétude, Effie, Annis et Priscilla avaient succombé à la double influence d’une nuit chaude et d’un souper copieux. Elles dormaient ! elles dormaient de tout leur cœur, et la plus grosse des trois ronflait, – mais doucement, ainsi qu’il convient à une jeune lady.

 

N’importe ! en sa qualité de reine, Émily avait à cœur la tenue correcte du dortoir, et, devant la nouvelle, elle fut choquée de l’inconvenance de ce sommeil trop expressif.

 

« Si jamais cette fille attrape un amoureux, dit-elle avec indignation, je regarderai comme mon devoir d’avertir l’infortuné avant qu’il l’épouse. Elle porte le nom ridicule d’Euphémia. Ses yeux sont ternes, ses cheveux fades, son teint incolore. Naturellement il doit vous déplaire d’entendre ronfler. Pardon si je vous tourne le dos, je m’en vais lui jeter ma pantoufle à la tête. »

 

La douce voix de Cécilia – voix très endormie – s’éleva en faveur de la miséricorde.

 

« Elle ne peut pas s’en empêcher, la pauvre Effie, et réellement ce n’est pas assez bruyant pour nous gêner.

 

– Vous, du moins, cela ne vous gêne pas. Un peu de courage, Cécilia. Nous sommes fort éveillées par ici, et Francine trouve que c’est à notre tour de nous ouvrir à elle. »

 

Un murmure, s’éteignant doucement dans un long soupir, fut la seule réponse de Cécilia. La charmante fille venait de succomber à son tour à l’influence soporifique du souper et de la température. Un instant la contagion somnolente parut même sur le point de se communiquer à Francine ; sa large bouche s’ouvrit dans un interminable bâillement.

 

« Allons ! bonne nuit ! » lui dit Émily.

 

Mais Francine se ranima instantanément.

 

« Non, dit-elle, vous vous trompez bien si vous vous imaginez que je vais dormir. Je vous écoute avec un vif intérêt, miss Émily. »

 

Émily ne parut pas en humeur de l’intéresser. Elle parla du temps qu’il faisait.

 

« Il me semble que le vent se lève, » dit-elle.

 

Le doute à ce sujet était impossible, on entendait bruire les feuilles, et la pluie tombait avec force contre les fenêtres.

 

Francine, ainsi que son menton le proclamait aux physionomistes, était fort entêtée. Résolue à en venir à ses fins, elle employa le système d’Émily, elle posa des questions.

 

« Y a-t-il longtemps que vous êtes pensionnaire ?

 

– Trois ans.

 

– Avez-vous des frères et sœurs ?

 

– Je suis fille unique.

 

– Votre père et votre mère sont-ils vivants ? »

 

Émily se redressa subitement.

 

« Attendez, dit-elle. Je crois qu’on l’entend de nouveau.

 

– Le craquement de l’escalier ?

 

– Oui. »

 

Ou elle se trompait, ou le changement survenu au dehors ne permettait pas de saisir aussi bien qu’auparavant les bruits légers de l’intérieur. Le vent continuait à s’élever, et son passage à travers les grands arbres du jardin rappelait l’assaut des vagues sur la grève. Sous son souffle, la pluie, devenue une violente averse, se précipitait en rafales sur les vitres.

 

« On dirait presque une tempête, n’est-ce pas ? » dit Émily.

 

La dernière question de Francine n’avait pas encore reçu de réponse. Elle la renouvela obstinément.

 

« Ne vous inquiétez pas du temps qu’il fait et parlez-moi de votre père et de votre mère. Sont-ils vivants encore ? »

 

La réponse d’Émily ne se rapporta qu’à un seul de ses parents.

 

« Ma mère est morte avant que mon âge me permît de sentir sa perte.

 

– Et votre père ? »

 

Émily répondit en parlant d’une sœur de son père.

 

« Ma tante a toujours été une seconde mère pour moi. Mon histoire est, sur un point, la contre-partie de la vôtre. Vous êtes devenue riche tout à coup, et moi je suis, non moins brusquement, devenue pauvre. La fortune de ma tante devait être la mienne au cas où je lui survivrais. Mais cette fortune a été entraînée dans la déconfiture d’une banque. Maintenant, ma tante doit joindre les deux bouts avec un revenu de deux cents livres, et moi, en quittant la pension, il me faudra gagner ma vie.

 

– Sûrement votre père peut vous venir en aide ? dit Francine avec persistance.

 

– Sa fortune consistait en terres (la voix de la jeune fille tremblait). Le domaine, qui est substitué, revenait au plus proche héritier mâle. »

 

La timidité délicate qui recule à l’idée de réveiller un souvenir douloureux ou pénible ne comptait point parmi les faiblesses de Francine.

 

« Dois-je comprendre que votre père est mort ? »

 

Les gens dépourvus de tact nous tiennent à leur merci. D’une voix basse et grave, qui révélait une sensibilité contenue, Émily finit par céder à l’importune questionneuse.

 

« Oui, dit-elle, mon père est mort.

 

– Il y a longtemps ?

 

– D’autres diraient peut-être qu’il y a longtemps. J’aimais extrêmement mon père. Depuis quatre ans qu’il est mort, je ne peux pas parler de lui sans que mon cœur se gonfle à éclater. Je ne me laisse pas facilement accabler par le chagrin, miss Francine ; mais cette mort a été si brusque ! Quand je l’ai apprise, il était déjà dans sa tombe. Et il était si bon pour moi ! si bon pour moi ! »

 

La vive et gaie petite créature, l’altière souveraine du dortoir, l’âme de la pension, cacha sa figure dans ses mains et fondit en larmes.

 

Étonnée et – pour lui rendre justice – un peu confuse, Francine chercha à s’excuser. Émily était trop généreuse pour lui garder rancune de sa cruelle obstination.

 

« Non, je n’ai rien à pardonner. Ce n’est pas votre faute. Les autres jeunes filles à qui leur père manque ont des mères, des frères, des sœurs ; elles prennent plus facilement leur parti d’une perte comme la mienne. Ne vous excusez pas.

 

– Mais je voudrais vous persuader de ma sympathie, reprit Francine, dont la figure, la voix et les manières n’exprimaient cependant que l’indifférence. Quand mon oncle est mort en nous laissant tout son argent, papa a été bouleversé, mais il comptait sur le temps pour se guérir de son chagrin.

 

– Jusqu’ici, Francine, ce grand guérisseur s’est trouvé impuissant avec moi. Peut-être ai-je une mauvaise nature, mais l’espoir d’une future réunion dans un monde meilleur est trop faible et trop lointain pour me consoler. Laissons cela. Parlons plutôt de la bonne créature endormie à côté de vous. Vous ai-je dit que j’aurai à gagner mon pain au sortir de pension ? Cécilia s’est informée dans ses lettres à sa famille et m’a découvert un emploi. Pas celui de gouvernante. Quelque chose de tout à fait exceptionnel. Je vais vous expliquer de quoi il s’agit. »

 

Dans ce bref intervalle, le temps avait changé encore, le vent soufflait toujours avec force, mais la pluie diminuait de violence ; du moins, son clapotement ne résonnait plus sur les carreaux.

 

Émily commença. Pleine de gratitude envers son amie, elle ne songea point à observer l’air ennuyé avec lequel Francine s’installait sur son oreiller pour écouter les louanges de Cécilia. La plus ravissante des pensionnaires ne pouvait guère intéresser une jeune personne gratifiée par la nature d’un long menton opiniâtre et d’yeux percés d’une façon absolument malheureuse. Le récit, qu’accompagnaient les plaintes monotones du vent, coulait doucement des lèvres d’Émily. Peu à peu les yeux de Francine se fermèrent pour se rouvrir au bout d’un instant et se refermer encore. À un certain point de sa narration, la mémoire d’Émily resta indécise entre deux événements. S’étant arrêtée afin de réfléchir, la jeune fille remarqua le silence de Francine. Elle l’examina. Miss de Sor dormait.

 

« Elle aurait pu me prévenir qu’elle était fatiguée, fit tranquillement Émily. Eh bien, ce que j’ai à faire de mieux, c’est d’éteindre ma bougie et de suivre son exemple. »

 

Au moment où elle prenait l’éteignoir, la porte du dortoir s’ouvrit subitement du dehors. Une grande femme, drapée dans une robe noire, se tenait sur le seuil, les yeux fixés sur Émily.

 

CHAPITRE III

MISS JETHRO

La main étroite et effilée de la femme désignait la bougie.

 

« Ne l’éteignez pas ! »

 

Tout en parlant, la femme faisait du regard le tour de la pièce pour s’assurer que les autres jeunes filles étaient bien endormies.

 

Émily laissa retomber l’éteignoir.

 

« Naturellement, vous comptez nous dénoncer, dit-elle. Je suis la seule éveillée, miss Jethro : mettez la faute sur moi.

 

– Je n’ai nullement l’intention de vous dénoncer, mais j’ai quelque chose à vous dire. »

 

Elle fit une pause et repoussa de la main les lourds bandeaux noirs rayés de gris qui lui couvraient les tempes. Ses yeux larges, sombres, un peu obscurcis, se posaient sur Émily avec une expression de curiosité douloureuse.

 

« Quand vos amies se réveilleront, demain matin, vous pourrez leur dire que la nouvelle maîtresse, si antipathique à tous, a quitté la pension. »

 

Pour cette fois, la promptitude d’esprit d’Émily fut en défaut.

 

« Vous partez ! dit-elle avec étonnement, vous qui n’êtes ici que depuis Pâques ! »

 

Miss Jethro poursuivit, sans paraître s’apercevoir de l’air effaré d’Émily :

 

« Je ne suis pas très forte, puis-je m’appuyer un peu sur votre lit ? »

 

Remarquable en toute occasion par son imperturbable sang-froid, miss Jethro avait la voix tremblante en présentant cette requête : requête assez singulière, puisqu’il y avait là des chaises à sa disposition.

 

Émily lui fit place avec la physionomie de quelqu’un qui rêve.

 

« Je vous demande pardon, miss Jethro, mais une chose que je ne puis souffrir, c’est d’être intriguée. Si votre intention n’est pas de nous dénoncer, pourquoi êtes-vous ici ? »

 

L’explication de miss Jethro ne fut pas de nature à calmer la surprise excitée par sa façon d’agir.

 

« J’ai été assez vile, répliqua-t-elle, pour écouter à la porte, et je vous ai entendue parler de votre père. Je voulais en entendre davantage. Voilà pourquoi je suis entrée.

 

– Vous avez connu mon père ! s’écria Émily.

 

– Je crois l’avoir connu. Mais son nom est si commun, il y a tant de James Brown en Angleterre, que je crains de me tromper. Vous venez de dire qu’il est mort depuis près de quatre ans. Pouvez-vous mentionner quelque particularité qui éclaircirait mes doutes ? Mais vous trouvez peut-être que je prends là une grande liberté… »

 

Émily l’interrompit.

 

« Je vous aiderais bien volontiers, dit-elle ; seulement, à cette époque, j’étais malade, et on m’avait envoyée chez des amis en Écosse pour essayer du changement d’air. La nouvelle de la mort de mon père occasionna une rechute. Des semaines s’écoulèrent avant que je fusse assez forte pour voyager, des semaines et des semaines avant qu’on me permit de visiter sa tombe. Je ne puis que vous répéter ce que m’a dit ma tante. Il a succombé à une maladie de cœur. »

 

Miss Jethro tressaillit.

 

Émily la regarda pour la première fois avec une ombre de méfiance dans les yeux.

 

« Qu’ai-je dit qui ait pu vous étonner à ce point ?

 

– Rien ; je suis nerveuse par ce temps d’orage, ne faites pas attention à moi. »

 

Brusquement elle revint à ses questions :

 

« Pourriez-vous me dire la date exacte du décès de votre père ?

 

– Certainement. Il a eu lieu le 30 septembre, il y aura bientôt quatre ans… »

 

Elle attendit une réponse. Miss Jethro demeura silencieuse.

 

« Et nous sommes aujourd’hui le 30 juin 1881, continua Émily. Maintenant vous voilà au fait. Était-ce mon père que vous connaissiez ? »

 

Miss Jethro répondit, comme poussée par une sorte d’impulsion machinale, en employant les mêmes termes :

 

« C’était votre père que je connaissais. »

 

L’instinct de défiance d’Émily persistait encore.

 

« Je ne l’ai jamais entendu parler de vous, » dit-elle.

 

Dans sa jeunesse, l’institutrice avait dû être fort belle. Ses grands traits réguliers donnaient encore l’idée d’un type impérial, quoique décelant peut-être une origine hébraïque. À l’observation d’Émily : « Je ne l’ai jamais entendu parler de vous, » un flot de sang vint colorer ses joues pâles, et ses yeux ternes eurent un rapide éclair. Quittant pour une seconde sa place sur le lit, elle se leva et fit quelques pas afin de dominer l’émotion qui la secouait de la tête aux pieds.

 

« Que cette nuit est chaude ! » dit-elle avec un soupir.

 

Puis elle ajouta, sans transition :

 

« Je ne suis pas surprise que votre père ne m’ait point nommée devant vous. »

 

Elle prononçait nettement, mais sa figure était devenue plus pâle qu’auparavant, presque livide. Elle se rassit sur le lit.

 

« Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous avant que je m’en aille, demanda-t-elle, quelque chose qui ne vous imposerait aucune obligation envers moi ? »

 

Ses yeux noirs, jadis d’une irrésistible beauté, avaient pris une expression de tristesse suppliante, dont Émily fut émue ; la généreuse fille se reprocha d’avoir pu douter de l’amie de son père.

 

« Est-ce que vous pensez à lui, dit-elle doucement, lorsque vous désirez m’être utile ? »

 

Miss Jethro ne répondit pas directement.

 

« Vous aimiez votre père, n’est-ce pas ? dit-elle dans un faible murmure. Vous disiez justement à votre camarade que vous ne pouviez penser à lui sans que votre cœur se gonflât ?

 

– Je n’ai dit que la vérité, » répliqua simplement Émily.

 

Miss Jethro frissonna – par cette nuit si chaude – frissonna comme si un courant d’air glacial eût passé sur elle.

 

Émily étendit la main, les yeux brillants du sentiment affectueux éveillé en elle.

 

« Je crains de ne pas vous avoir rendu justice, dit-elle ; voulez-vous me pardonner et m’accorder une poignée de main ? »

 

Miss Jethro se recula brusquement.

 

« Voyez donc la bougie, » dit-elle vivement.

 

La bougie était sur le point de s’éteindre, Émily offrit encore sa main ; miss Jethro ne voulut pas la voir.

 

« Il me reste tout juste assez de lumière pour retrouver mon chemin jusqu’à la porte. Bonne nuit et adieu ! »

 

Émily avait eu le temps de saisir un pli de sa robe.

 

« Pourquoi ne voulez-vous pas me donner la main ? » demanda-t-elle.

 

La mèche de la bougie venait de tomber, les laissant dans les ténèbres. Émily tenait toujours résolument la robe.

 

Avec ou sans lumière, elle était déterminée à obtenir une explication de miss Jethro.

 

Elles avaient jusqu’alors parlé d’un ton contenu, de crainte d’éveiller les dormeuses. L’obscurité produisit son effet habituel et leur fit encore baisser la voix.

 

« Assurément, murmurait Émily, l’amie de mon père doit être mon amie.

 

– Ne parlons pas de cela.

 

– Pourquoi ?

 

– Vous ne pourrez jamais être mon amie.

 

– Et pourquoi pas ?

 

– Laissez-moi partir. »

 

La dignité d’Émily lui interdisait de nouvelles instances.

 

« Pardon de vous avoir retenue contre votre gré, » dit-elle.

 

Ses doigts lâchèrent l’étoffe.

 

De son côté, miss Jethro céda subitement.

 

« Je regrette d’avoir montré tant d’obstination, reprit-elle ; si vous me méprisez, je n’aurai, après tout, que ce que je mérite… »

 

Son souffle brûlant passa sur le visage d’Émily ; elle se pencha vers elle comme pour une confession.

 

« Sachez donc que je suis indigne de votre confiance, indigne de votre amitié.

 

– Je ne vous crois pas. »

 

Miss Jethro soupira amèrement.

 

« Jeune, confiante et généreuse ! Autrefois, j’étais comme vous. »

 

Elle fit une pause pour comprimer l’explosion de désespoir prête à lui échapper. Au bout d’un instant, elle reprenait d’une voix ferme :

 

« Qu’il soit donc fait selon votre volonté ! Quelqu’un – j’ignore s’il appartient à cette maison ou s’il est étranger – quelqu’un m’a trahie près de la directrice. Une misérable dans ma situation soupçonne tout le monde sans motif et sans excuse. Je vous ai entendues causer, quand régulièrement vous auriez dû dormir. Vous m’avez toutes en aversion. Qui sait si celle qui m’a dénoncée n’était pas parmi vous ? Supposition absurde pour un esprit bien équilibré ! Je montai la moitié des escaliers, puis, honteuse de moi-même, je retournai dans ma chambre. Que n’ai-je pu y trouver le sommeil ! Enfin, cela ne devait pas être. Mes soupçons me tinrent éveillée, je me levai de nouveau. Vous savez ce que j’ai entendu de l’autre côté de la porte et pourquoi cela m’a intéressée. Votre père ne m’a jamais dit qu’il avait une fille. Miss Brown, ici, était pour moi une miss Brown quelconque ; je n’avais pas le moindre pressentiment de ce que vous étiez. Mais que vous importe tout cela ? Miss Ladd a été miséricordieuse, elle me laisse partir sans me démasquer. Ne devinez-vous pas ce qui est arrivé ?… Non ? Pas encore ?… Est-ce l’innocence ou la bonté qui vous rend la compréhension si lente ? Écoutez ! je n’ai obtenu mon admission dans cette maison respectable qu’au moyen de fausses références, et la fraude s’est découverte. À présent, voyez s’il est possible d’être l’amie d’une femme telle que moi ! Encore une fois, bonne nuit et adieu !

 

– Dites-moi bonne nuit, mais non pas adieu, repartit Émily. Permettez-moi de vous revoir.

 

– Jamais ! »

 

Le bruit d’une porte refermée avec soin retentit faiblement, dans les ténèbres. Elle avait parlé, elle était partie. Émily ne devait plus la rencontrer jamais.

 

Malheureuse, intéressante, incompréhensible créature ! problème examiné par Émily tant qu’elle ne dormit pas, fantôme de ses rêves dès que le sommeil eut fermé ses yeux.

 

« Est-elle bonne ou mauvaise ? se demandait la jeune fille. Elle est fausse et vile, puisqu’elle écoutait aux portes ; elle est loyale, puisqu’elle m’a fait cet aveu déshonorant. Une amie de mon père, et elle ignorait qu’il eût une fille ! Intelligente, distinguée, elle s’abaisse à se servir de fausses références ! Qui pourrait concilier de telles anomalies ? »

 

L’aurore vint éclairer la fenêtre, l’aurore du jour mémorable qui, pour Émily, devait commencer une nouvelle vie. Les années étaient devant elle, et les années, dans leur cours, révèlent les mystères de la mort et de la vie.

 

CHAPITRE IV

LE MAÎTRE DE DESSIN

Francine fut éveillée le lendemain par l’une des bonnes qui lui apportait son déjeuner sur un plateau. Surprise de cet encouragement à la paresse dans une institution consacrée à la pratique de toutes les vertus, elle regarda autour d’elle. Le dortoir était désert.

 

« Toutes ces demoiselles sont au travail depuis deux heures, miss, dit la bonne, il y a bel âge que le déjeuner est fini. C’est la faute de miss Émily qui n’a pas voulu qu’on vous éveillât, en disant qu’on n’avait pas besoin de vous en bas et que, par conséquent, mieux valait vous traiter comme une visiteuse. Miss Cécilia était tourmentée à l’idée que vous vous passeriez de votre déjeuner, et vous l’a fait réserver par la femme de charge. Excusez, miss, si le thé est froid ; c’est aujourd’hui le grand jour où nous sommes sens dessus dessous.

 

Interrogée au sujet du « grand jour » et de ce qui allait s’y passer, la bonne apprit à Francine que le premier jour des vacances était aussi le jour de la distribution des prix en présence des parents, tuteurs et amis des élèves. L’agrément y avait sa part sous la forme de cette terrible épreuve de la patience humaine qu’on appelle récitation des poésies ; on avait soin d’ailleurs de couper le supplice par des rafraîchissements et des morceaux de musique, afin de soutenir le courage d’un auditoire exaspéré. Le journal de la localité envoyait un reporter à cette représentation, et quelques-unes des élèves de miss Ladd se délectaient d’avance du bonheur enivrant de voir leurs noms imprimés.

 

« Cela commence à trois heures, poursuivait la servante, et, avec la musique, les répétitions, la décoration de la salle, il y a de quoi perdre la tête ! Sans compter, ajouta-t-elle en baissant la voix et se rapprochant de Francine, sans compter que nous avons eu une surprise. Miss Jethro est partie ce matin, sans dire adieu à personne !

 

– Qu’est-ce que c’est que miss Jethro ?

 

– La nouvelle maîtresse, miss. Aucune de nous ne l’aimait et tout le monde croit qu’il y a quelque chose de louche là-dessous. Miss Ladd et le clergyman ont eu hier une grande conversation et ils ont fait venir miss Jethro ; ça n’a guère bonne apparence, n’est-ce pas ? Y a-t-il encore quelque chose pour votre service, miss ? Il fait une journée superbe après la pluie de cette nuit ; si j’étais que de vous, j’en profiterais pour aller me promener dans le jardin. »

 

Ayant fini de déjeuner, Francine s’apprêta à suivre ce sage conseil.

 

La domestique indiqua à Francine la direction du jardin et se retira, n’emportant point, de la nouvelle élève, une impression très favorable. Pendant qu’elle lui parlait, l’amertume se lisait trop clairement sur le visage de Francine : pour une jeune fille qui a d’elle-même une assez bonne opinion, il est peu flatteur de se voir exclue des préoccupations de ses camarades à cause de son incontestable infériorité.

 

Y aura-t-il jamais un jour, se demandait-elle douloureusement, où je pourrai, moi aussi, recevoir des prix, chanter et jouer devant une assemblée ? Quel plaisir ce serait de les voir toutes sécher de jalousie !

 

Une vaste pelouse, ombragée par de beaux arbres, des parterres et des bosquets, avec des sentiers sinueux gracieusement dessinés, faisait du jardin un délicieux refuge pendant cette belle matinée d’été. Le paysage, tout nouveau pour une originaire des Indes occidentales, et la fraîcheur de la brise exercèrent leur influence calmante même sur la nature maussade de Francine. Elle souriait involontairement en écoutant les oiseaux chanter à plein gosier au-dessus de sa tête.

 

En errant sous les arbres, qui occupaient un espace de terrain assez considérable, elle découvrit un ancien vivier presque entièrement recouvert de plantes aquatiques. Quelques filets d’eau coulaient encore de la fontaine délabrée qui en occupait le centre. De l’autre côté de la pièce d’eau, le sol descendait en pente vers le sud, découvrant la vue d’un village qui, avec son église, se détachait sur un fond de collines couvertes de bruyères et de sapins. Une petite construction de fantaisie, ayant la forme d’un chalet suisse, avait été placée de façon à dominer la perspective. Tout près de ce kiosque et à son ombre se trouvaient une table et une chaise, portant l’une un portefeuille, l’autre une boîte à couleurs. Sur le gazon, à la merci des caprices de la brise, gisait un morceau de papier à dessin. Francine fit en courant le tour de la mare et ramassa le papier au moment où le vent allait l’emporter dans l’eau. C’était une esquisse à l’aquarelle du village et du bois. Francine, qui avait regardé le paysage même avec une parfaite indifférence, fut intéressée par la copie. Les visiteurs des galeries de tableaux manifestent ce même goût pervers : l’œuvre du copiste accapare si bien leur attention qu’il ne leur en reste plus pour l’original.

 

Francine, en levant les yeux de dessus l’esquisse, eut un tressaillement. Elle venait de s’apercevoir qu’un homme l’examinait d’une des fenêtres du chalet suisse.

 

« Quand vous aurez fini avec ce dessin, lui dit-il tranquillement, vous voudrez bien me le rendre. »

 

Il était grand, mince et très brun. Sa figure, aux traits réguliers, à demi dissimulés sous une barbe noire et bouclée, aurait paru parfaitement belle, même aux yeux d’une pensionnaire, sans les rides profondes qui lui sillonnaient le front entre les yeux et lui creusaient les coins de la bouche. De plus, une sorte d’ironie perpétuelle altérait le charme de manières naturellement douces. Seuls, dans tout ce qui l’entourait, les chiens et les enfants savaient apprécier pleinement ses mérites. Il s’habillait avec une irréprochable propreté ; mais la coupe de son veston du matin manquait d’élégance et son chapeau de feutre avait atteint un âge avancé. Bref, pas une de ses qualités qui ne fût accompagnée d’un défaut. C’était un de ces hommes inoffensifs, malchanceux, auxquels le succès et l’art de plaire semblent à jamais refusés.

 

Francine lui tendit son dessin, sans savoir s’il avait voulu plaisanter ou parler sérieusement.

 

« Je ne me suis permis d’y toucher, dit-elle, que parce que je le voyais en danger.

 

– Quel danger ? »

 

Le doigt de Francine désignait la mare.

 

« Si je n’étais pas arrivée à temps, il serait tombé dans l’eau.

 

– Croyez-vous donc qu’il vaille la peine que vous avez prise ? »

 

Tout en parlant, ses yeux allaient de l’esquisse au paysage qu’elle représentait, et les coins de sa bouche se relevaient avec une expression moqueuse.

 

« Madame la Nature, dit-il, je vous demande pardon ! »

 

Après quoi, il déchira « l’œuvre d’art » en menus morceaux, qu’il lança par la fenêtre.

 

« C’est dommage ! » dit Francine.

 

Il vint la rejoindre sur la pelouse qui faisait face au cottage.

 

« Qu’est-ce qui est dommage ?

 

– D’avoir déchiré ce joli dessin.

 

– Ce n’était pas du tout un joli dessin.

 

– Vous n’êtes guère poli, monsieur. »

 

Il la regarda avec une sorte de compassion, comme s’il se fût attristé qu’une créature aussi jeune fût si prompte au dépit. Quant à lui, même dans ses accès d’humeur contredisante, il conservait toujours l’accent d’une calme politesse.

 

« Parlez franchement, miss, reprit-il, je viens d’offenser votre sentiment dominant, l’amour-propre. Vous n’aimez pas qu’on vous dise, même indirectement, que vous n’entendez rien à l’art. Maintenant tout le monde se connaît à tout. La grande passion du monde civilisé, c’est la vanité. Vous pouvez offenser votre meilleur ami sur bien des points de sentiment, et obtenir pourtant votre pardon ; mais si par malheur, il vous arrive de froisser son amour-propre, la brouille amenée entre vous par cette inadvertance durera jusqu’à la fin de vos jours. Excusez-moi de vous faire partager le bénéfice de mon expérience. C’est la forme de vanité qui m’est personnelle. Puis-je d’ailleurs vous être utile en quelque façon ? Cherchez-vous l’une de ces demoiselles ? »

 

Quand il parla de « ces demoiselles », Francine sentit s’éveiller en elle une sorte d’intérêt, elle s’informa s’il faisait partie de la pension.

 

Ses lèvres se relevèrent de nouveau avec leur pli ironique.

 

« Je suis un des maîtres, dit-il. Allez-vous également appartenir à la pension ? »

 

Francine inclina la tête avec un mélange de gravité et de condescendance destiné à le retenir à sa place.

 

Loin d’accepter cette leçon tacite, il se permit de nouvelles libertés.

 

« Aurez-vous le malheur de devenir une de mes élèves ? demanda-t-il.

 

– Je ne sais pas qui vous êtes.

 

– Vous ne serez guère plus avancée quand vous le saurez. Je m’appelle Alban Morris.

 

– Je veux dire, reprit Francine, que je ne sais pas ce que vous enseignez. »

 

Alban Morris indiqua du geste les fragments épars de son croquis d’après nature.

 

« Je suis un méchant artiste, répliqua-t-il. Quelques méchants artistes deviennent membres de l’Académie royale. D’autres se mettent à boire. D’autres attrapent une pension. D’autres enfin – je suis de ceux-là – trouvent un refuge dans l’enseignement. Ici le dessin est un extra. Voulez-vous un bon conseil ? Ménagez la bourse de votre excellent père. Dites que vous n’avez pas envie d’apprendre à dessiner. »

 

Il paraissait si convaincu que Francine éclata de rire.

 

« Vous êtes un original, dit-elle.

 

– Vous vous trompez encore, miss, je suis un homme malheureux. »

 

Les rides du visage d’Alban se creusèrent, la flamme ironique de son regard s’éteignit. Il se retourna du côté de la maison pour y prendre une pipe et une blague à tabac sur le rebord de la fenêtre.

 

« J’ai perdu mon seul ami l’année dernière, dit-il. Depuis la mort de mon chien, la pipe est la seule compagnie qui me reste. Naturellement, il ne m’est pas permis de jouir de la société de cet excellent camarade en présence des dames. Elles ont leurs goûts particuliers en fait de parfums. Leurs vêtements sont imprégnés de l’odeur fétide du musc. Celle du tabac leur semble intolérable. Permettez-moi de me retirer, en vous remerciant des peines que vous vous êtes données pour sauver mon croquis. »

 

L’accent avec lequel il exprima sa gratitude piqua Francine.

 

« J’ai eu tort d’admirer votre dessin, dit-elle, j’ai eu tort de vous croire un original ; ai-je tort une troisième fois en supposant que vous n’aimez pas les femmes ?

 

– Je regrette d’avoir à reconnaître que vous êtes dans le vrai, répondit gravement Alban Morris.

 

– N’y a-t-il pas d’exception ? pas une seule exception ? »

 

Ces mots avaient à peine dépassé ses lèvres qu’elle s’aperçut, à l’expression du visage de son interlocuteur, qu’elle venait de rouvrir une plaie secrète. Ses sourcils noirs se contractèrent et ses yeux perçants lui lancèrent un regard de colère. Cela ne dura qu’une seconde. Levant son chapeau de feutre, il lui fit un profond salut.

 

« J’ai gardé un point vulnérable, et vous venez de le toucher, dit-il. Bonsoir ! »

 

Avant qu’elle pût lui répondre, il avait tourné le coin de la maison et disparu dans un bosquet, à l’autre extrémité de la pelouse.

 

CHAPITRE V

DÉCOUVERTES DANS LE JARDIN

Laissée à elle-même, miss de Sor revint sous les arbres.

 

Son entretien avec le maître de dessin avait eu cela de bon qu’il l’avait aidée à tuer le temps. Quelques jeunes filles auraient trouvé fort ardue la tâche de porter un jugement précis sur le caractère d’Alban Morris. Francine, observatrice fort superficielle, le déclara « un peu timbré » et s’en tint là, à son entière satisfaction.

 

Revenue à son point de départ, elle aperçut Émily, qui allait et venait, la tête baissée, l’air absorbé. Pleine d’elle-même et de sa propre importance comme l’était Francine, elle eût passé indifférente auprès de toute autre jeune fille, à moins d’en avoir reçu des avances particulières. Mais elle s’arrêta pour examiner Émily.

 

C’est, généralement, la cruelle destinée des petites femmes de devenir trop grosses et de naître avec des jambes trop courtes. La taille svelte d’Émily semblait défier le premier de ces désastres, et il lui suffisait de traverser une chambre pour prouver que le second ne l’avait pas atteinte. La nature l’avait construite, de la tête aux pieds, sur un modèle de proportions irréprochables. La dimension importe peu, quant au résultat, pour les femmes qui ont la bonne fortune de posséder une structure régulière. Lorsqu’elles atteignent la vieillesse, il leur arrive souvent d’étonner les hommes qui marchent derrière elles dans la rue. « Ma parole ! elle avait la tournure aussi souple que celle d’une jeune fille ; il me tardait de voir sa figure : soixante-dix ans pour le moins ! et des cheveux tout blancs ! »

 

Francine, poussée par une impulsion amicale des plus rares chez elle, aborda Émily.

 

« Vous paraissez triste, dit-elle ; sûrement ce ne peut être le regret de quitter la pension ? »

 

Disposée comme elle l’était en ce moment, Émily saisit avec empressement cette occasion de rembarrer Francine.

 

« Vous êtes dans l’erreur, répondit-elle. J’ai justement trouvé à la pension la meilleure des amies, Cécilia. En outre, la vie de pension et le changement qu’elle entraînait dans mes habitudes m’ont aidée à supporter le chagrin de la perte de mon père. J’ai l’air troublée, s’il vous plaît de le savoir, parce que je pensais à ma tante. Elle n’a pas répondu à ma dernière lettre, et je commence à craindre qu’elle ne soit malade.

 

– J’en suis fâchée, dit Francine.

 

– Pourquoi ? Vous ne connaissez pas ma tante, et moi vous ne me connaissez que d’hier. Pourquoi donc seriez-vous fâchée ? »

 

Francine resta muette. Sans bien s’en rendre compte, elle commençait à subir l’influence exercée par Émily sur toutes les natures mises en contact avec elle. Se sentir attirée vers une étrangère, une pauvre créature forcée de gagner sa vie, était pour miss de Sor une énigme qui la remplissait de perplexité. Ayant vainement attendu une réponse, Émily reprit sa marche et les réflexions que sa camarade avait interrompues.

 

Par un enchaînement d’idées bizarre, elle passa du souvenir de sa tante à celui de miss Jethro. L’entrevue de la nuit précédente lui revenait sans cesse à l’esprit.

 

Par instinct plutôt que par raisonnement, elle avait tenu secret cet étrange incident. Aucun soupçon au sujet de miss Jethro n’avait transpiré dans la pension. Miss Ladd, entourée de son état-major de professeurs et de sous-maîtresses, n’avait fait allusion à l’affaire que dans les termes les plus mesurés : « Des circonstances d’une nature toute privée ont obligé miss Jethro à quitter mon institution. Quand nous nous retrouverons à la fin des vacances, une autre personne l’aura remplacée. »

 

C’est à cela que s’étaient bornées les explications de miss Ladd. Les questions adressées aux domestiques n’avaient pas abouti à un résultat plus satisfaisant. Les bagages de miss Jethro devaient être expédiés à une des gares de Londres, et miss Jethro elle-même avait dérouté toutes les investigations en s’éloignant à pied.

 

Pour Émily, l’intérêt que lui inspirait l’institutrice n’était pas de pure curiosité ; elle désirait sincèrement revoir la mystérieuse amie de son père. Elle se disait que sa tante pourrait peut-être la mettre sur ses traces. Les détours du sentier ramenèrent Émily en face de Francine.

 

Celle-ci, qui méditait encore sur la réception peu encourageante qui avait accueilli ses premiers essais de conversation et qui, cependant, se sentait dominée par un invincible attrait, interpréta le retour d’Émily comme une sorte d’excuse. S’approchant avec un sourire contraint, elle lui adressa de nouveau la parole.

 

« Que font donc toutes ces demoiselles dans la salle d’études ? »

 

La figure d’Émily prit cet air étonné qui dit si clairement aux importuns : Ne comprenez-vous pas que je désire être tranquille ?

 

Mais Francine était absolument insensible aux rebuffades de ce genre ; l’épaisseur de son épidémie la mettait à l’abri.

 

« Pourquoi n’allez-vous pas les aider ? poursuivit-elle, vous la meilleure tête de toutes, la plus lucide, celle à qui chacun s’empresse d’obéir ? »

 

C’est peut-être une chose humiliante à confesser, mais il est certain que tous nous sommes accessibles à la flatterie. Les goûts étant divers, il est diverses façons de brûler l’encens, mais le parfum est toujours agréable à toutes les variétés de nez. La façon de Francine produisit un effet calmant sur Émily. Elle répondit plus doucement :

 

« Miss de Sor, je n’ai rien à faire dans tout cela.

 

– Rien à faire ! Vous n’avez rien à recevoir ?

 

– J’ai reçu tous les prix depuis des années.

 

– Mais il y a des récitations. Sûrement vous récitez aussi ? »

 

Paroles inoffensives en elles-mêmes, mais Francine n’avait pas de chance : après avoir irrité Alban Morris, voilà qu’elle offensait Émily !

 

« Qui vous a dit cela ? s’écria la jeune fille ; j’insiste pour le savoir !

 

– Personne ne m’a rien dit, répliqua Francine.

 

– Personne ne vous a dit l’injure qui m’a été faite ?

 

– Non, vraiment. Oh ! miss Brown, qui pourrait jamais se permettre de vous faire injure ?

 

– Le croiriez-vous ? On m’a interdit de prendre part à la récitation, à moi la première de la classe ! C’est arrivé il y a un mois, quand on préparait le programme. Miss Ladd me demanda si j’avais choisi la poésie que je devais dire. Je répondis : « Non seulement le morceau est choisi, mais je le sais déjà par cœur. – Qu’est-ce donc ? – La scène du poignard dans Macbeth. » Là-dessus, il y a eu un véritable hurlement, je n’ai pas d’autre mot, un véritable hurlement d’indignation. Était-ce possible ! le monologue d’un homme, et d’un homme qui est un assassin, récité par une élève de miss Ladd, devant une assemblée de parents et de tuteurs ! – Mais je n’ai pas démordu, je suis restée ferme comme un roc. – Je dirai la scène du poignard ou je ne dirai rien. C’est la deuxième alternative qui a été acceptée. L’insulte est pour Shakespeare aussi bien que pour moi. Ah ! j’étais si remplie de mon sujet ! J’aurais été un Macbeth effrayant ! Je commençais, avec des yeux égarés et une voix sourde : « Est-ce un poignard que je vois ?… »

 

Émily, qui, en récitant, regardait vaguement du côté des arbres, tressaillit tout à coup et, quittant brusquement le rôle de Macbeth, elle redevint elle-même, avec des joues très rouges et une flamme de courroux dans les yeux.

 

« Pardon, dit-elle, je ne saurais me fier à ma mémoire, il faut que j’aille chercher la pièce. »

 

Sans plus rien ajouter, elle s’éloigna du côté de la maison.

 

Quelque peu surprise, Francine jeta les yeux autour d’elle et aperçut sous les arbres, lui aussi en pleine retraite, l’excentrique professeur de dessin, Alban Morris.

 

Admirait-il également la scène du poignard, mais par une réserve discrète, désirait-il l’entendre sans se montrer ? En ce cas, pourquoi Émily, qui ne péchait certes pas par un excès de défiance d’elle-même, avait-elle déserté le jardin dès qu’elle avait découvert sa présence ? Pourquoi ?… Un sourire malicieux se dessina sur les traits de Francine.

 

Au même instant, la douce Cécilia arrivait à son tour près de la pelouse. Charmante apparition, avec son chapeau de paille, sa robe blanche et son bouquet de fleurs au corsage.

 

« Il fait si chaud dans la salle d’études, dit-elle, et quelques-unes des pensionnaires – les pauvres petites ! – sont tellement maussades, après la répétition, que je me suis échappée. J’espère qu’on vous a donné à déjeuner, miss de Sor ? À quoi vous êtes-vous amusée ici, toute seule ?

 

– J’ai fait une fort intéressante découverte, répliqua Francine.

 

– Une découverte fort intéressante dans notre jardin ! Qu’est-ce que ça peut bien être ?

 

– Le maître de dessin, ma chère, est amoureux d’Émily. Peut-être qu’elle ne se soucie pas de lui. Peut-être aussi que j’ai été l’innocent obstacle qui a troublé leur rendez-vous. »

 

Cécilia avait largement déjeuné de son plat favori, des œufs sur le plat ; elle était de charmante humeur.

 

« Chut ! fit-elle, en cachant à demi sa délicieuse figure derrière son éventail ; chut ! il nous est interdit de parler d’amour ou d’amoureux ! si pareil bruit venait aux oreilles de miss Ladd, le pauvre M. Morris pourrait perdre sa place.

 

– Mais est-ce que ce n’est pas vrai ? demanda Francine.

 

– Il se peut que ce soit vrai, ma chère, seulement personne n’en sait rien. Émily ne nous en a jamais soufflé mot, et je ne sache pas que M. Morris ait fait part à un confident de son secret. De temps en temps, nous le surprenons à la contempler, voilà tout.

 

– Avez-vous rencontré Émily en descendant au jardin ?

 

– Oui, et elle a passé près de moi sans me dire un mot.

 

– Elle était sans doute absorbée par la pensée de M. Morris. »

 

Cécilia secoua la tête.

 

« Je crois bien, Francine, qu’elle pensait surtout à l’avenir qui s’ouvre devant elle. Vous a-t-elle dit, la nuit dernière, quels sont ses projets en quittant la pension ?

 

– Elle m’a dit que vous aviez été très bonne pour elle. J’en aurais appris davantage, je crois, si je ne m’étais pas endormie. Que va-t-elle faire ? »

 

Cécilia répondit :

 

« Pauvre Émily ! elle va vivre dans une maison triste et maussade ! Il lui faudra écrire et traduire pour un savant qui étudie des inscriptions hiéroglyphiques – c’est, je crois, ainsi qu’on les appelle – découvertes dans les ruines de l’Amérique centrale. C’est une perspective qui n’a rien de gai. Émily, cependant, ne fait qu’en rire. « Je prendrai tout plutôt qu’une place de gouvernante, répète-t-elle. Les enfants qui recevraient de moi leur enseignement seraient vraiment trop à plaindre ! » Elle m’a suppliée de l’aider à gagner sa vie. J’ai donc écrit à papa. Il est membre du parlement, et tous ceux qui ont besoin d’une place sont convaincus qu’il est de son devoir de la leur procurer. Il se trouva qu’un de ses anciens amis, un certain sir Jervis Redwood, était à la recherche d’un secrétaire. Comme il favorise l’effort tenté par les femmes pour occuper des emplois d’homme, sir Jervis n’avait pas de répugnance à essayer d’une « femelle », selon sa gracieuse expression. C’est là, n’est-ce pas, une jolie manière de parler de nous ? Miss Ladd assure d’ailleurs que c’est incorrect. Papa avait déjà répondu qu’il ne connaissait personne qui pût convenir. Après avoir reçu ma lettre où je lui recommandais Émily, il écrivit de nouveau. Dans l’intervalle, sir Jervis s’était vu adresser deux offres de services ; toutes deux venaient de vieilles dames, toutes deux avaient été refusées…

 

– Parce que les postulantes étaient vieilles ? demanda Francine.

 

– Vous allez l’entendre lui-même donner ses raisons ; papa m’a envoyé un extrait de sa lettre, qui m’a mise dans une colère bleue. C’est justement à cause de cela qu’il me sera facile de vous répéter ses paroles textuelles : « Nous sommes quatre vieilles gens dans la maison et nous n’avons pas besoin d’une cinquième. Une jeunesse ? à la bonne heure ! elle nous égayera. Si l’amie de votre fille accepte mes conditions et si elle n’est pas encombrée d’un amoureux, je l’enverrai chercher au commencement des vacances. » Quel langage égoïste et grossier, n’est-ce pas ? Mais Émily n’a pas été de mon opinion quand je lui ai montré la lettre, et elle a pris la place proposée, au grand chagrin de sa tante. Maintenant que le moment de partir est arrivé, quoique la pauvre chère ne veuille pas en convenir, je pressens qu’un tel avenir l’effraye.

 

– Très probablement, dit Francine, qui jugea superflu de manifester la moindre sympathie. Mais, dites-moi, quelles sont donc les quatre vieilles gens dont parle la lettre ?

 

– D’abord sir Jervis, soixante-dix ans à son dernier anniversaire ; ensuite sa sœur, non mariée, qui en a près de quatre-vingts. Ensuite son domestique, M. Rook, qui a passé la soixantaine. Puis enfin la femme de ce domestique, laquelle se considère comme une jeune ingénue, attendu qu’elle n’a que quarante ans. Voilà la maisonnée. Mistress Rook doit venir aujourd’hui même prendre Émily pour l’emmener dans le Nord, et je ne suis pas du tout sûre que cette compagne de voyage soit du goût de mon amie.

 

– C’est donc une femme désagréable ?

 

– Non, pas exactement. Plutôt bizarre et fantasque. Le fait est que mistress Rook a eu ses peines et qu’elles l’ont un peu détraquée. Elle et son mari tenaient l’auberge du village tout près de notre parc ; nous les connaissions très bien. Certainement je les plains, ces pauvres gens… Que regardez-vous, Francine ? »

 

Ne prenant pas le moindre intérêt aux affaires de M. et Mme Rook, Francine étudiait la charmante figure de sa camarade dans l’espoir d’y trouver des défauts. Elle venait de constater que Cécilia avait les yeux placés trop loin l’un de l’autre, et que son menton manquait de force et de caractère.

 

« J’admirais votre fraîcheur, ma chère, reprit-elle froidement ; mais pourquoi donc plaignez-vous les Rook ?

 

– Ils ont été obligés, déjà vieux, de se mettre en service, à la suite d’un malheur dont ils n’étaient nullement responsables. Les chalands désertèrent tout à coup l’auberge, et M. Rook fit faillite. Cette auberge était perdue de réputation, à cause d’un meurtre qui s’y était commis.

 

– Un meurtre !… Ah ! voilà qui devient intéressant ! s’écria Francine ; pourquoi ne me le disiez-vous pas plus tôt ?

 

– Je n’y pensais pas, dit Cécilia.

 

– Continuez ! Étiez-vous chez vos parents quand c’est arrivé ?

 

– Non, j’étais ici.

 

– Vous l’avez lu dans les journaux, alors ?

 

– Miss Ladd ne nous permet pas de lire les journaux, ce sont les lettres de la maison qui m’ont mise au courant. Non pas qu’on m’en ait parlé longuement ; on me disait que c’était trop affreux pour être décrit. Le pauvre gentleman… »

 

Francine parut réellement émue.

 

« Un gentleman ! s’écria-t-elle, c’est horrible !

 

– Le pauvre homme était étranger au pays, reprit Cécilia, et la police était embarrassée pour déterminer le motif du crime. C’est vrai que son portefeuille avait disparu ; mais la montre et ses bijoux furent retrouvés sur le corps. Je me rappelle les initiales de son linge, parce qu’elles étaient les mêmes que celles de ma mère avant son mariage : J. B. Réellement, Francine, voilà tout ce que je sais.

 

– Mais vous savez pourtant si on a découvert l’assassin ?

 

– Oui, je sais cela. Le gouvernement offrit une récompense ; des détectives très habiles furent envoyés de Londres pour venir en aide à la police locale. Tout cela n’aboutit à rien. Le meurtrier est toujours resté inconnu.

 

– À quelle époque a eu lieu l’événement ?

 

– En automne.

 

– L’automne de l’année dernière ?

 

– Non, non ! il y aura bientôt quatre ans. »

 

CHAPITRE VI

SUR LA ROUTE DU VILLAGE

Alban Morris, aperçu par Émily se dissimulant derrière les arbres, ne s’était pas contenté de se retirer dans une autre partie du jardin. Il avait poussé sa fuite, sans se soucier de la direction qu’il prenait, jusqu’à un sentier qui, coupant à travers champs, le menait à la grande route et de là à la station du chemin de fer.

 

Le professeur de dessin de miss Ladd était dans cet état d’irritabilité nerveuse qui cherche dans la rapidité de la marche un soulagement à sa souffrance. L’opinion publique du voisinage, surtout l’opinion publique représentée par les femmes, avait décidé depuis longtemps que ses manières étaient défectueuses et son caractère d’une incurable maussaderie. Les hommes qu’il croisait dans le sentier ne lui accordaient qu’un « bonjour » prononcé de fort mauvaise grâce. Les femmes ne paraissaient pas même le voir. Il y en eut une cependant, celle-là jeune et d’humeur folâtre, qui, le voyant marcher à toutes jambes dans la direction de la gare, lui cria de loin :

 

« Ne vous pressez pas si fort, monsieur, vous avez tout le temps d’arriver pour le train de Londres. »

 

Elle fut très surprise de le voir s’arrêter. Sa réputation d’impolitesse était si bien établie, qu’elle se hâta de mettre entre eux une grande distance avant d’oser le regarder. Il ne faisait pas attention à elle, il semblait discuter avec lui-même. La jeune étourdie venait de lui rendre un service, elle lui avait suggéré une idée.

 

« Si j’allais à Londres ? pensait-il. Pourquoi pas ? Le pensionnat se disperse pour les vacances, et elle s’en va comme les autres. »

 

Il se détourna pour regarder du côté de l’établissement de miss Ladd.

 

« Si je retourne là-bas pour lui dire adieu, elle se tiendra à l’écart jusqu’à la dernière minute et à peine si j’obtiendrai un salut. Après mon expérience des femmes, redevenir amoureux, amoureux d’une jeune fille dont je pourrais être le père ! Quelle honteuse folie ! »

 

Des larmes brûlantes montaient aux yeux d’Alban. Il les essuya d’un geste farouche et se remit en marche, bien décidé à retourner faire ses paquets pour partir ensuite par le premier train.

 

À l’extrémité du sentier, il s’arrêta de nouveau.

 

Ce qui causait cette halte, c’était encore une personne de ce sexe dont la vue réveillait en son âme le souvenir de si cruelles injures. Mais c’était une toute petite personne, misérablement vêtue, et sanglotant amèrement sur les débris d’une cruche cassée.

 

Alban Morris la contemplait avec son sourire sardonique.

 

« Vous avez donc cassé votre cruche ? dit-il.

 

– Et renversé toute la bière du père ! » répondit l’enfant.

 

Son pauvre petit corps tremblait d’épouvante.

 

« La mère va me battre quand je rentrerai chez nous, ajouta-t-elle.

 

– Et que fait votre mère quand vous rapportez la cruche en bon état ?

 

– Elle me donne une tartine de beurre.

 

– Très bien. Maintenant, écoutez : la mère vous donnera une tartine de beurre. »

 

La fillette le regardait avec des yeux ronds tout pleins de larmes. Alban poursuivit, sans se départir de sa gravité :

 

« Vous comprenez ce que je vous dis ?

 

– Pas très bien, monsieur.

 

– Avez-vous un mouchoir de poche ?

 

– Non, monsieur.

 

– Alors séchez vos yeux avec le mien. »

 

Il lui jeta son mouchoir d’une main, tandis qu’il ramassait de l’autre un fragment de poterie. « Cela nous servira de modèle, » marmottait-il.

 

L’enfant, après avoir examiné tour à tour Alban et son mouchoir, prit courage et frotta vigoureusement ses paupières humides. L’instinct, qui vaut toute la raison qu’ait jamais prétendu posséder l’humanité, cet instinct infaillible, disait à la petite créature ignorante qu’elle avait trouvé un ami. Elle rendit gravement son mouchoir à Alban, qui la prit dans ses bras.

 

« Là, maintenant, vos yeux sont secs et votre figure est présentable, dit-il. Voulez-vous m’embrasser ? »

 

L’enfant lui mit sur la joue un baiser sonore.

 

« Très bien ! allons chercher une autre cruche, » ajouta-t-il en la laissant glisser à terre.

 

La petite secoua la tête d’un air inquiet.

 

« Est-ce que vous avez assez d’argent ? » demanda-t-elle.

 

Alban tapa sur sa poche.

 

« Et de reste ! fit-il.

 

– Oh ! alors, je suis bien contente, reprit la petite ; venez ! »

 

Et, la main dans la main, tous deux s’en allèrent au village, et achetèrent une cruche, qu’ils firent remplir au cabaret.

 

Le père altéré travaillait aux champs où l’on établissait des tuyaux de drainage, et Alban porta la cruche jusqu’à ce que l’on fût en vue du journalier.

 

« Faites bien attention à présent de ne plus la laisser tomber, dit-il ; mais qu’est-ce que vous avez ?

 

– J’ai peur.

 

– Pourquoi ?

 

– Oh ! donnez-moi la cruche ! »

 

Elle la lui arracha presque des mains. Il n’y avait plus une minute à perdre, ou une autre réserve de coups l’attendait dans le champ : le père n’était pas tendre pour sa progéniture quand cette progéniture tardait à lui apporter ses rafraîchissements. Pourtant, la fillette, au moment de s’échapper, se rappela les lois de la politesse enseignées à l’école et fit une petite révérence écourtée, en disant : « Merci, monsieur. » Le souvenir amer de l’injure subie revint assaillir Alban tandis qu’il la regardait s’éloigner. « Quel dommage qu’elle grandisse pour devenir une femme ! » pensait-il.

 

L’aventure de la cruche cassée avait retardé d’une demi-heure son retour au logis. Quand il revint à la grand’route, le train du Nord venait d’entrer en gare et, au bout d’une minute, la cloche annonçait qu’il était reparti vers Londres.

 

Une des voyageuses qui venait d’en descendre ne devait pas, s’il fallait en juger par le sac de voyage qu’elle tenait à la main, demeurer longtemps dans le village.

 

Comme elle s’avançait de son côté, il remarqua que c’était une petite femme maigre et leste, vêtue de couleurs criardes assemblées par un goût déplorable. À mesure qu’Alban se rapprochait d’elle, il distinguait mieux son visage, dont un nez aquilin était le trait le plus frappant. Peut-être aussi ce nez avait-il été en proportion avec le reste de la figure au temps de sa jeunesse, alors que les joues possédaient des contours potelés et arrondis. Probablement myope, la femme clignait légèrement ses yeux cerclés de fines petites rides. Mais ces rides, à coup sûr, elle ne voulait pas les voir. Ses cheveux étaient évidemment teints, et elle portait coquettement, sur l’oreille, son chapeau orné d’une plume. Elle marchait d’un pas vif, en balançant son sac et en redressant la tête. Sa tournure comme sa toilette disaient aussi clairement que l’eût pu faire sa voix : « Peu importe combien d’années j’ai vécu ! j’entends rester jeune et charmante jusqu’à la fin de mes jours. »

 

À la grande surprise d’Alban, elle l’interpella au passage.

 

« Pardon, pourriez-vous m’indiquer le chemin de la pension de miss Ladd ? »

 

Elle parlait avec une rapidité nerveuse et un sourire singulièrement déplaisant. Ce sourire divisait ses lèvres minces juste assez pour laisser voir de trop belles dents, d’un éclat suspect. Elle ouvrait les yeux de la façon la plus étrange ; sa paupière supérieure s’élevait, découvrant toute la prunelle, et lui donnait ainsi non pas l’air d’une femme qui cherche à se rendre agréable, mais tout au contraire la physionomie d’une femme saisie de terreur.

 

Alban, peu soucieux de dissimuler l’impression défavorable que la femme avait produite sur lui, répondit d’un ton bref : « Tout droit ! » et voulut passer.

 

Elle l’arrêta d’un geste péremptoire.

 

« Je vous ai parlé poliment, dit-elle, et comment me répondez-vous ? Ça ne m’étonne pas d’ailleurs. Les hommes sont tous plus ou moins brutes de leur naturel, et vous êtes un homme. « Tout droit ! » répétait-elle d’un ton méprisant. Je voudrais savoir comment ce beau conseil pourrait servir dans un endroit qu’on n’a jamais vu. Peut-être que vous ne connaissez pas plus que moi la maison de miss Ladd, ou que vous ne voulez pas vous donner la peine de me répondre. C’est ce que j’aurais dû attendre d’un individu de votre sexe. Bonjour. »

 

Alban fut sensible au reproche. La femme avait fait appel à une faculté qui ne s’engourdissait guère chez lui : le sens humoristique ; cela l’amusait de voir sa propre aversion contre les femmes reflétée dans l’hostilité de l’étrangère contre les hommes. En guise d’excuses, il s’empressa de lui fournir toutes les indications désirables, puis voulut de nouveau s’éloigner, mais en vain. Il avait regagné l’estime de son interlocutrice, et elle n’en avait pas fini avec lui.

 

« Vous connaissez très bien le pays, dit-elle ; je me demande si vous savez aussi quelque chose de la pension. »

 

Aucune intonation dans le son de sa voix, aucun changement dans ses manières ne trahissait une arrière-pensée chez la questionneuse. Alban était sur le point de l’engager à se rendre directement à la pension où elle pourrait faire elle-même son enquête, lorsqu’il remarqua ses yeux. Jusqu’alors elle l’avait regardé bien en face ; maintenant elle examinait la poussière du sol. Ce pouvait être un pur hasard ; selon toutes probabilités cela ne signifiait absolument rien, et cependant cela éveilla sa curiosité.

 

« Je dois en effet connaître quelque chose de la pension, répondit-il, j’y suis professeur.

 

– Alors vous êtes l’homme qu’il me faut. Puis-je vous demander votre nom ?

 

– Alban Morris.

 

– Merci. Moi, je suis mistress Rook. Je suppose que vous avez entendu parler de sir Jervis Redwood ?

 

– Non.

 

– Dieu me bénisse ! vous êtes un savant ou quelque chose de ce genre et vous n’avez jamais entendu parler d’un homme de votre métier ! C’est extraordinaire ! Moi, voyez-vous, je suis la femme de charge de sir Jervis, et il m’envoie prendre une de vos jeunes demoiselles que je dois ramener chez nous. Ne m’interrompez pas ! ne recommencez pas à faire le malhonnête ! Sir Jervis n’est pas d’humeur communicative, du moins avec moi. Un homme, quoi ! cela explique tout. Il a le nez fourré dans ses livres, et miss Redwood reste au lit les trois quarts du temps. Je ne sais donc rien de cette personne qui doit vivre avec nous. Est-ce qu’à ma place vous ne seriez pas un peu curieux ? Dites-moi, quelle sorte de jeune fille est-ce qu’une miss Émily Brown ? »

 

Le nom de celle à qui il pensait sans cesse, sur les lèvres de cette femme ! Alban la regarda.

 

« Eh bien ? fit mistress Rook, est-ce que j’aurai une réponse aujourd’hui ? Ah ! vous avez besoin que je précise mes questions. Comme c’est encore bien d’un homme ! Est-elle jolie ?

 

– Oui.

 

– D’un bon caractère ?

 

– Oui.

 

– Voilà pour elle, maintenant parlons de sa famille. »

 

Pour se donner une contenance, mistress Rook faisait passer son sac d’une main dans l’autre.

 

« Peut-être que vous pourriez me dire si le père d’Émily… elle se reprit instantanément – si les parents de miss Émily vivent encore ?

 

– Je n’en sais rien.

 

– Cela signifie que vous ne voulez pas me le dire.

 

– Cela signifie que je ne le sais pas.

 

– Oh ! peu importe, après tout, repartit mistress Rook. Je verrai à la pension… Le premier tournant à droite, m’avez-vous dit ? »

 

Alban s’intéressait trop vivement à Émily pour laisser partir la femme de charge sans lui adresser à son tour quelques questions.

 

« Sir Jervis Redwood est-il un ami de miss Émily ? demanda-t-il.

 

– Lui ! Qu’est-ce qui vous a mis cela dans la tête ? Il n’a jamais vu miss Émily. Elle vient chez nous… Ah ! les femmes commencent à battre les hommes sur leur propre terrain, et ils ne l’ont pas volé ! Elle vient chez nous pour être le secrétaire de sir Jervis. Vous voudriez bien attraper la place pour vous, n’est-ce pas ? Vous voudriez bien empêcher une pauvre fille de gagner sa vie ! Oh ! prenez des airs furieux si bon vous semble ! Le temps est passé ou un homme pouvait me faire peur. J’aime le nom de baptême du secrétaire : Émily, c’est assez gentil ; mais Brown, bonjour ! Monsieur Morris, vous et moi n’avons pas des noms pareils à porter. Brown ! Seigneur ! »

 

Elle hocha dédaigneusement la tête et partit en fredonnant.

 

Alban restait comme enraciné sur place. Tout l’effort des derniers temps de sa vie avait consisté à refouler une passion qui le dominait malgré tout. Ne sachant rien par Émily elle-même, qui le plaignait et l’évitait, de sa famille, de sa situation de fortune, de ses projets d’avenir, il s’était abstenu de questionner qui que ce soit à ce sujet, dans la crainte de laisser deviner son secret et de voir le mépris d’autrui s’ajouter au sien propre, déjà lourd à porter. Aussi l’annonce du prochain départ d’Émily, de son voyage sous la protection d’une inconnue pour aller se mettre au service d’un homme qu’elle ne connaissait pas davantage, cette nouvelle le prenait non seulement par surprise, mais encore provoquait en lui la crainte et la défiance. Il suivit quelques instants du regard la silhouette de la fringante femme de charge ; puis oubliant complètement le motif qui l’avait amené dans la direction de son domicile, il rebroussa chemin pour revenir à la pension.

 

CHAPITRE VII

L’AVENIR PROJETTE SON OMBRE SUR LE PRÉSENT

Francine et Cécilia étaient encore sous les arbres, causant du meurtre commis à l’auberge.

 

« Et vous n’avez réellement pas d’autres détails à me donner, disait Francine.

 

– Pas d’autres.

 

– Il n’y a pas eu d’amour là-dessous ?

 

– Pas à ma connaissance.

 

– Eh bien, c’est le crime le moins intéressant qu’on puisse imaginer !… Qu’allons-nous faire ? reprit-elle. Je suis fatiguée du jardin. Est-ce qu’on ne va pas commencer les récitations ?

 

– Pas avant deux heures. »

 

Francine se mit à bâiller.

 

« Et quel sera votre rôle dans ces exercices ?

 

– Pas de rôle du tout, ma chère. J’ai essayé une fois de chanter une pauvre petite romance. Quand je me suis vue en face de toutes ces rangées de dames et de messieurs qui me dévisageaient, j’ai été prise d’une telle frayeur que miss Ladd dut m’excuser près de l’assistance. C’est à peine si le soir j’étais remise de cette secousse. Et, pour la première fois de ma vie, je n’ai pu dîner, faute d’appétit ! Affreux ! ajouta Cécilia en frissonnant à ce souvenir. Je vous assure que je me croyais très près de ma fin. »

 

Francine, que laissait fort indifférente le récit de cet émouvant épisode, tourna nonchalamment la tête du côté de la maison. Au même instant, la porte s’ouvrait, et une petite créature à la taille svelte descendait rapidement les marches conduisant à la pelouse.

 

« Voici Émily qui revient, dit Francine.

 

– Elle semble très pressée, » repartit Cécilia.

 

Le sourire moqueur de Francine reparut sur ses traits. Cette grande hâte de la part d’Émily annonçait-elle une extrême impatience de reprendre « la scène du poignard » ?

 

Mais quand elle fut plus près des deux élèves, Francine put constater l’expression douloureuse de ses traits.

 

Prise d’inquiétude, Cécilia quitta son siège. Elle avait été la première confidente des inquiétudes d’Émily.

 

« Vous avez reçu de mauvaises nouvelles de votre tante ? demanda-t-elle.

 

– Non, je n’ai pas de nouvelles du tout. Seulement… »

 

Émily avait passé ses bras autour du cou de son amie.

 

« Seulement, reprit-elle, voici le moment de nous dire adieu, Cécilia.

 

– Mistress Rook est déjà ici ?

 

– Non ; c’est vous, ma chérie, qui allez partir, reprit tristement Émily. On a envoyé la vieille gouvernante vous chercher. Miss Ladd est trop affairée pour s’occuper d’elle, et c’est moi qu’elle a chargée de vous prévenir. Ne vous inquiétez pas. Il ne se passe rien de fâcheux chez vous. Les plans, pour vous, sont modifiés, voilà tout.

 

– Modifiés ? fit Cécilia. Dans quel sens ?

 

– Dans un sens heureux ; vous allez voyager. Votre père désire vous voir arriver tout de suite à Londres, afin que vous partiez le soir même pour la France. »

 

Cécilia devina ce qui s’était passé.

 

« Ma sœur ne va pas mieux, dit-elle, et les docteurs l’envoient sur le continent.

 

– Aux bains de Saint-Maurice, ajouta Émily. Ce projet n’offre qu’une seule difficulté, et il dépend de vous de l’écarter. Votre sœur a près d’elle la bonne vieille gouvernante pour la soigner et un courrier pour lui épargner tous les menus soucis du voyage. Tous trois devraient être en route depuis hier. Mais vous savez combien Julia vous aime. Au dernier moment, elle a refusé de partir si vous n’étiez pas des leurs. Vos chambres sont retenues à Saint-Maurice, et votre père, à ce qu’assure la gouvernante, est très contrarié de ce retard. »

 

Elle s’arrêta. Cécilia restait muette.

 

« Sûrement, vous ne pouvez hésiter ? reprit Émily.

 

– Non ! je suis trop heureuse d’aller n’importe où avec Julia, répondit Cécilia chaleureusement. Mais je pensais à vous, Émily… – L’âme douce et tendre s’effrayait de cette séparation si brusque. – Je croyais que nous avions encore quelques heures à passer ensemble. Pourquoi sommes-nous pressées de la sorte ? Il n’y a pas de train pour Londres jusqu’à la fin de l’après-midi.

 

– Il y a l’express, répondit Émily, et vous êtes sûre de ne pas le manquer si vous vous faites conduire à la gare en voiture. »

 

Elle saisit la main de Cécilia et la pressa sur son cœur.

 

« Merci, ma chérie, de tout ce que vous avez fait pour moi. Que nous nous revoyions ou non, je ne cesserai jamais de vous aimer. Ne pleurez pas. »

 

Par un violent effort, la jeune fille réussit presque à prendre l’accent enjoué qui lui était habituel.

 

« Tâchez d’avoir le cœur aussi dur que le mien, Cécilia. Pensez à votre sœur, et non à moi. Seulement, embrassons-nous. »

 

De grosses larmes se succédaient rapidement sur les joues de Cécilia.

 

« Mon amour, je suis inquiète pour vous ! J’ai si peur que vous ne soyez malheureuse avec ce vieil égoïste, dans sa maussade demeure ! Renoncez à cette place, Émily ! J’ai bien assez d’argent ; venez à l’étranger avec moi. Pourquoi non ? Vous et Julia, vous vous entendiez si bien pendant les vacances ! Oh ! ma chérie, ma chérie, que ferai-je sans vous ? »

 

Tous les instincts de tendresse d’Émily s’étaient concentrés sur son amie depuis la mort de son père. Devenue mortellement pâle dans la lutte qu’elle soutenait contre elle-même, la courageuse fille ne laissa échapper ni une larme ni un cri.

 

« Nos existences doivent se séparer, ma chère aimée, dit-elle doucement, mais il nous reste l’espérance de nous revoir. »

 

L’étreinte caressante des bras de Cécilia se resserrait autour d’elle. Elle essaya de se dégager ; mais ses forces étaient à bout ; ses mains, prises d’un tremblement, retombèrent inertes. Une fois encore, pourtant, elle essaya de parler gaiement.

 

« Il n’y a pas l’ombre de raison, Cécilia, pour vous tourmenter à mon sujet. Je compte bien être la favorite de sir Jervis Redwood en moins d’une semaine. »

 

Elle se détourna du côté de la maison, sur le seuil de laquelle venait de paraître la gouvernante.

 

« Encore un baiser, ma chérie. Nous n’oublierons jamais les douces heures que nous avons vécu côte à côte ; nous nous écrirons constamment. »

 

Puis le généreux cœur eut une subite défaillance.

 

« Cécilia, partez, quittons-nous ! je ne puis endurer cela plus longtemps ! »

 

La gouvernante avait rejoint les deux jeunes filles. Ce fut elle qui les sépara.

 

Dès que Cécilia eut disparu, Émily se laissa tomber sur la chaise que son amie venait de quitter. Même son énergique nature trouvait bien lourd en ce moment le fardeau de la vie.

 

Une voix dure, résonnant tout près d’elle, la fit tressaillir.

 

« Aimeriez-vous mieux être moi ? disait cette voix, aimeriez-vous être sans une créature au monde qui se souciât de vous ? »

 

Émily releva la tête. Francine, témoin oublié de leurs adieux, était debout à côté d’elle, effeuillant nonchalamment une rose tombée du bouquet de Cécilia.

 

Émily regarda Francine plus doucement qu’auparavant ; la douleur lui apprenait la compassion ; mais il n’y avait pas de douceur dans le regard que lui renvoya Francine.

 

« Vous et Cécilia, vous allez vous écrire, dit-elle. Je suppose que ce doit être une sorte de consolation. Quand je suis partie, ils étaient tous contents de se débarrasser de moi. On m’a dit seulement : « Envoyez-nous une dépêche quand vous serez chez miss Ladd. » Vous voyez, nous sommes si riches que la dépense de télégraphier aux Indes occidentales n’est rien pour nous. D’ailleurs, un télégramme a cet avantage qu’il est plus vite lu. Quant à écrire, j’écrirai, mais plus tard. La pension se disperse, vous allez de votre côté, je vais du mien. Qui s’inquiète de ce que je puis devenir ? Personne, sinon une vieille maîtresse de pensionnat payée à cette intention. Je me demande pourquoi je vous dis tout cela. Est-ce parce que je vous aime ? Il ne me semble pas avoir plus d’affection pour vous que vous n’en avez pour moi. Quand j’ai voulu vous témoigner de l’amitié, vous m’avez mal reçue, et je ne veux pas m’imposer. Pourrai-je néanmoins vous écrire de Brighton ? »

 

Sous ce flot de paroles amères, Émily discerna, ou crut discerner une détresse morale trop fière ou trop timide pour s’avouer ouvertement.

 

« Comment pouvez-vous me faire une telle question ? » répondit-elle avec cordialité.

 

Francine n’était pas de celles qui savent aller au-devant de la sympathie même franchement offerte.

 

« Ne vous inquiétez pas « comment je peux », dit-elle. Répondez oui ou non, c’est tout ce que je vous demande.

 

– Oh ! Francine, de quoi êtes-vous faite ? de chair et de sang, ou de pierre et d’acier ? Écrivez-moi, cela va sans dire, je vous écrirai aussi.

 

– Merci. Est-ce que vous allez rester sous ces arbres ?

 

– Oui.

 

– Toute seule ?

 

– Toute seule.

 

– Sans rien faire ?

 

– Je penserai à Cécilia. »

 

Francine l’examina attentivement pendant une minute.

 

« Ne m’avez-vous pas dit la nuit dernière que vous étiez très pauvre ?

 

– Oui.

 

– Si pauvre, que vous étiez obligée de gagner votre vie ?

 

– Oui. »

 

Francine l’examina de nouveau.

 

« Peut-être bien que vous ne me croirez pas, dit-elle, mais je voudrais être vous. »

 

Elle se détourna avec un geste de désespoir pour s’en aller du côté de la maison.

 

Y avait-il réellement des aspirations vers la bonté et l’amour sous la surface peu sympathique de ce naturel de jeune fille ? Au lieu du doux souvenir de Cécilia, cette question revenait toujours, quoi qu’elle en eût, à l’esprit d’Émily.

 

Impatientée de cette obsession, elle se leva et regarda à sa montre. Quand donc viendrait son tour de quitter la pension pour commencer une vie nouvelle ?

 

Ne sachant que faire, son attention fut attirée par une des domestiques qui traversait la pelouse. Cette femme s’approcha d’elle et lui remit une carte de visite portant le nom de sir Jervis Redwood. On avait ajouté une ligne au crayon : « Mistress Rook est aux ordres de miss Émily Brown. »

 

Enfin, la voie désirée s’ouvrait devant elle ! Après un second coup d’œil jeté sur la carte, elle fut moins satisfaite. Était-ce donc exiger trop d’égards que d’espérer de sir Jervis ou de miss Redwood une lettre, un billet, qui, tout en la renseignant sur le voyage qu’elle allait entreprendre, exprimerait le désir poli que la jeune fille se plût sous leur toit ? Du moins son futur patron lui rendait le service de lui rappeler que sa position sociale n’était plus la même que du vivant de son père, alors que sa tante était en possession de sa fortune.

 

Elle leva les yeux de dessus la carte de visite. La domestique était partie, et Alban Morris attendait silencieusement à distance qu’elle voulût bien remarquer sa présence.

 

CHAPITRE VIII

ENTRE MAÎTRE ET ÉLÈVE

Le premier mouvement d’Émily fut d’éviter le professeur de dessin ; mais la bienveillance prévalut. Les adieux échangés avec Cécilia plaidaient pour Alban Morris. C’était le jour de la séparation générale, le jour où l’on se souhaitait mutuellement bon voyage et bonne chance. Elle s’avança donc vers lui la main ouverte ; mais il l’arrêta en désignant la carte de sir Jervis.

 

« Miss Émily, puis-je vous dire un mot à propos de cette carte ? demanda-t-il.

 

– Au sujet de mistress Rook ?

 

– Oui. Vous savez sans doute pourquoi elle vient ici.

 

– Elle vient pour m’accompagner jusque chez sir Jervis Redwood. La connaissez-vous ?

 

– Elle m’est absolument étrangère. C’est un hasard qui me l’a fait rencontrer sur la route. Si mistress Rook s’était contentée de me demander son chemin, je ne serais pas venu vous importuner. Mais elle m’a imposé de vive force sa conversation. Puis, il y a un détail dont il me semble que vous devez être instruite. Savez-vous quelque chose du passé de la femme de charge de sir Jervis Redwood ?

 

– Je ne sais que ce que m’en a dit mon amie, miss Cécilia Wyvil.

 

– Miss Wyvil vous a-t-elle dit que mistress Rook connaissait votre père ou tout autre membre de votre famille ?

 

– Non, pas le moins du monde. »

 

Alban réfléchissait.

 

« Il est assez naturel, reprit-il, que mistress Rook ait éprouvé quelque curiosité sur vous personnellement. Mais quelle raison avait-elle de me questionner au sujet de votre père, et surtout d’une façon si étrange ? »

 

L’intérêt d’Émily s’éveilla. Revenant aux chaises placées à l’ombre, elle en désigna une à son visiteur.

 

« Veuillez me répéter, monsieur Morris, tout ce que cette femme vous a dit. »

 

Alban suivait Émily du regard et remarquait la grâce de ses moindres gestes, ainsi que le nuage rosé que la surprise avait fait monter à ses joues. Oubliant la contrainte qu’il s’imposait toujours devant elle, il se laissa aller quelques instants au bonheur de l’admirer. Les manières de la jeune fille n’avaient rien de timide, rien qui trahît l’embarras ou la gêne. Un homme la regardait avec admiration, elle ne s’en apercevait pas.

 

« Pourquoi hésitez-vous ? reprit-elle. Mistress Rook a-t-elle dit sur mon père quelque chose que je ne doive pas entendre ?

 

– Non ! non ! rien de pareil !

 

– C’est que vous paraissez si troublé ! »

 

Ce trouble, est-ce qu’elle s’en moquait ? Le souvenir, rarement absent, de la passion de sa jeunesse et de l’insulte qui l’avait récompensée, lui revint brusquement à l’esprit et souleva son orgueil. Est-ce qu’il deviendrait ridicule ? À cette idée, les violents battements de son cœur le suffoquèrent presque. « Cette fille de dix-huit ans a le cœur aussi sec que le reste des femmes ! » Ranimé par cette réflexion, il reprit son sang-froid et s’excusa avec le calme et l’aisance d’un homme du monde.

 

« Pardonnez-moi, miss Émily, je cherchais tout simplement la manière la plus brève de vous présenter ce que j’ai à vous dire. Essayons. Mistress Rook se serait montrée simplement désireuse de savoir si vos père et mère vivaient encore, j’aurais attribué sa question à une curiosité vulgaire et je n’y aurais plus songé. Mais, après avoir ainsi commencé sa phrase : « Peut-être pourriez-vous me dire si le père de miss Émily… » elle s’est corrigée et a repris : « Si les parents de miss Émily sont de ce monde ? » Il est possible que je fasse une montagne d’une taupinière, mais il m’a semblé, et il me semble encore, qu’elle avait un motif particulier en m’interrogeant au sujet de votre père, et que c’est dans la crainte d’être devinée qu’elle a modifié sa première phrase. Ma conclusion vous paraît-elle tirée de trop loin ?

 

– Non, en vérité. Et que lui avez-vous répondu ?

 

– Ma réponse était des plus simples : – Je ne savais rien.

 

– Permettez-moi alors de vous mettre au courant… Monsieur Morris, je n’ai plus ni père ni mère. »

 

Toute irritation disparut dans le cœur d’Alban ; il pardonna à la jeune fille de ne pas comprendre à quel point elle lui était chère.

 

« Vous serait-il pénible de me dire à quelle époque votre père est mort ?

 

– Il y a près de quatre ans. C’était le plus généreux des hommes ; l’intérêt que lui porte mistress Rook est, j’en suis convaincue, celui de la reconnaissance. Il aura sans doute été bon pour elle autrefois, et elle s’en souvient. N’êtes-vous pas de mon avis ? »

 

Non, Alban ne pouvait être de cet avis.

 

« Si l’anxiété de mistress Rook était de la nature bienveillante que vous supposez, pourquoi s’est-elle si singulièrement corrigée ? Plus j’y pense, plus je doute qu’elle sache quelque chose de votre famille. Quand avez-vous perdu votre mère ?

 

– Il y a si longtemps que je ne me rappelle plus. Je devais être au maillot.

 

– Et cependant mistress Rook m’a demandé si vous aviez encore vos parents. Ou il y a ici quelque mystère qu’il nous est impossible de débrouiller sur-le-champ, ou mistress Rook a parlé à l’aventure, dans l’espoir de découvrir si vous teniez de près à quelque M. Brown bien connu d’elle.

 

– Et puis, ajouta Émily, il n’est que juste de reconnaître combien ce nom de famille, si commun, peut occasionner de méprises. Mais j’aimerais à savoir si elle pensait réellement à mon cher père en vous parlant. Y aurait-il quelque moyen de s’en assurer ?

 

– Si mistress Rook a ses raisons pour se taire, je crois qu’il vous sera impossible de rien découvrir, à moins que vous ne la preniez par surprise.

 

– Comment cela ?

 

– C’est une idée qui me vient. N’auriez-vous pas une miniature ou une photographie de votre père ? »

 

Émily lui tendit un fort beau médaillon orné d’un chiffre en diamants qu’elle portait attaché à la chaîne de sa montre.

 

« J’ai là une photographie de lui, dit-elle, donnée par ma tante au temps où elle était riche. Faut-il la montrer à mistress Rook ?

 

– Oui, si la bonne chance veut qu’elle vous en fournisse l’occasion. »

 

Impatiente de tenter l’expérience, Émily se levait déjà.

 

« Il ne faut pas que je fasse attendre mistress Rook, » dit-elle.

 

Alban la retint au moment où elle allait le quitter. L’embarras, la confusion remarquée par la jeune fille au commencement de leur entrevue s’emparait encore de lui.

 

« Miss Émily, puis-je solliciter une faveur avant que vous partiez ? Je ne suis qu’un professeur attaché à cette pension, mais je ne crois pas… on ne saurait m’accuser de présomption si je désire vivement être utile à une de mes élèves… »

 

Arrivé là, son trouble fut plus fort que lui, et il se méprisa du fond de l’âme, non seulement d’avoir cédé à sa faiblesse, mais aussi de se sentir bégayer comme un niais. Les paroles s’éteignirent sur ses lèvres.

 

Cette fois Émily le comprit.

 

L’instinct subtil qui depuis longtemps lui avait fait deviner son secret, instinct dominé pendant quelques minutes par un intérêt plus pressant, recouvra son activité. Elle se souvint que le mobile d’Alban, en venant la mettre en garde contre mistress Rook, n’était pas aussi purement amical qu’il l’eût été envers toute autre jeune fille. De plus, elle tenait à n’éveiller aucune trompeuse espérance, et pour cela il ne fallait pas laisser échapper le moindre signe d’émotion. Évidemment Alban tenait à assister à son entrevue avec mistress Rook. Pourrait-il lui reprocher de l’encourager si elle acceptait l’appui ainsi offert ? Non, certes. Sans même attendre qu’il eût repris son calme, elle lui répondit, aussi froidement que s’il se fût exprimé dans les termes les plus clairs :

 

« Après ce que vous venez de me dire, je vous serais fort obligée de m’accompagner auprès de mistress Rook. »

 

L’éclat soudain des yeux d’Alban, l’éclair de bonheur qui inonda son visage et lui rendit un instant tout le charme de la jeunesse, étaient des indices non équivoques de ce qui se passait en lui. Aussi Émily se dit-elle que plus tôt leur tête-à-tête serait interrompu, mieux cela vaudrait. Tous deux se dirigèrent donc vers la maison avec une certaine hâte.

 

CHAPITRE IX

LE MÉDAILLON

En sa qualité de directrice d’une pension prospère et renommée, miss Ladd se piquait d’avoir la main fort large dans ses arrangements domestiques. Deux fois par jour, au déjeuner et au dîner, non seulement le nécessaire, mais encore le superflu d’une table soignée était servi à ses jeunes élèves. « Les autres établissements – et sans doute ils n’y manquent pas – peuvent prodiguer aux pensionnaires toute l’affection et toute la sollicitude auxquelles elles ont été habituées chez leurs parents, disait miss Ladd. Chez moi, la sollicitude s’occupe du matériel, et ma cuisine, je l’espère, égale celle des cordons bleus les plus estimés. » Pères, mères, amis, quand ils venaient visiter l’excellente demoiselle, emportaient avec eux le souvenir reconnaissant de sa copieuse hospitalité. Les hommes surtout manquaient rarement de reconnaître à leur hôtesse ce mérite si rare chez une personne vouée à un vertueux célibat, celui de faire boire de très bon vin à ses convives.

 

Une agréable surprise attendait donc mistress Rook lorsqu’elle franchit le seuil de l’hospitalière miss Ladd.

 

Dans la salle d’attente, un lunch était servi pour l’envoyée de sir Jervis Redwood. Retenue par la surveillance des répétitions finales, miss Ladd était fort dignement représentée par un poulet froid, du jambon, une tarte aux fruits et un carafon de sherry.

 

« Votre maîtresse est une véritable lady ! dit mistress Rook à la domestique dans un élan d’enthousiasme. Je sais découper, ne vous inquiétez pas de moi. Peu importe maintenant que miss Émily se fasse attendre ! »

 

En montant les marches du perron, Alban demanda à Émily s’il pouvait examiner son médaillon.

 

« Voulez-vous que je l’ouvre ? dit-elle.

 

– Non, je ne parle que de l’extérieur. »

 

Il regardait le chiffre de diamants sous lequel était gravée une inscription.

 

« Puis-je lire ? demanda-t-il.

 

– Sans doute. »

 

Il n’y avait que ces mots : « En souvenir de mon bien-aimé père, mort le 30 septembre 1877. »

 

« Pouvez-vous, dit Alban, arranger le médaillon de façon à ce que les brillants soient en dehors ? »

 

Elle le comprit : l’éclat des pierres devait attirer l’attention de mistress Rook et la pousser à voir le bijou de près.

 

« Vous me donnez là, dit Émily, une excellente idée ! »

 

Ils trouvèrent dans la salle d’attente la femme de charge de sir Jervis, nonchalamment étendue dans le plus moelleux fauteuil de la pièce.

 

Du lunch, il restait quelques fragments de poulet et de jambon, mais la carafe de sherry avait été mise à sec. Le vin et la chaleur commençaient à produire leurs effets sur la figure allumée de mistress Rook. Son vilain sourire était plus large qu’auparavant, et le blanc de l’œil au-dessus de la prunelle était parfaitement et odieusement visible.

 

« Voici donc la chère jeune dame ! » dit-elle en levant les mains avec un geste exagéré d’admiration.

 

Alban s’aperçut que la première impression d’Émily avait été, comme la sienne, toute défavorable à la femme de charge.

 

La servante était venue débarrasser la table ; Émily s’arrêta près d’elle pour lui donner quelques instructions au sujet de son bagage. Pendant ce temps, les petits yeux rusés de mistress Rook dévisageaient Alban avec une expression de curiosité maligne.

 

« Vous alliez d’un autre côté tout à l’heure, » marmotta-t-elle.

 

Elle fit une pause et jeta par-dessus l’épaule un coup d’œil à Émily.

 

« Je vois ce qui vous a ramené ici. On espère se glisser dans le cœur d’une pauvre petite folle et la rendre ensuite malheureuse pour le reste de ses jours… Rien ne nous presse, miss, rien ne nous presse ! ajouta-t-elle en reprenant le ton patelin, car Émily revenait de son côté. Les arrêts des trains, à votre station, sont comme les visites des anges dont parle le poète, « fort espacés ». Pardon de la citation. Vous ne le croiriez peut-être pas à me voir, je suis une grande liseuse.

 

– Y a-t-il un long trajet d’ici à la maison de sir Jervis ? demanda Émily, fort en peine de savoir que dire à une femme qui lui était antipathique à première vue.

 

– Oh ! miss Émily, vous ne trouverez pas le temps long en ma compagnie, je peux causer sur une grande quantité de sujets, et il y a une chose que j’aime par-dessus tout, c’est d’amuser et de distraire les jeunes demoiselles. Vous pensez que je fais une drôle de créature, n’est-ce pas ? Non, je suis vive, voilà tout, mais je n’ai rien de drôle. Quand je dis que je n’ai rien de drôle, j’ai mon nom de baptême… Vous paraissez un peu ennuyée, ma chère. Ai-je à vous distraire, même avant d’être en wagon ? Voulez-vous que je vous raconte comment j’ai reçu mon nom, ce nom bizarre ?… »

 

Jusqu’ici Alban était resté muet, mais ce ton de familiarité lui fit perdre patience.

 

« Nous ne tenons nullement à savoir comment vous avez ou n’avez pas reçu votre prénom, dit-il.

 

– Malhonnête ! fit mistress Rook avec flegme, malhonnête !… mais rien ne me surprend de la part d’un homme. »

 

Elle se tourna vers Émily.

 

« Mon père et ma mère ne valaient pas cher avant ma naissance, ils ont attrapé leur religion, comme on dit, dans une réunion méthodiste tenue en plein champ. Quand je suis venue au monde – je ne sais pas ce que vous en pensez, miss, mais pour moi je trouve qu’on n’a pas le droit de vous mettre au monde sans vous en demander la permission – ma mère décida que je me distinguerais par mon austérité avant même de savoir marcher. Sous quel nom croyez-vous qu’elle m’ait fait baptiser ? Elle l’a choisi ou elle l’a fabriqué elle-même, je n’en sais rien ; mais ce nom c’est… « Rigide ! » Rigide Rook ! Y eut-il jamais un malheureux bébé humilié par un nom plus ridicule ? Inutile d’ajouter que je signe mes lettres R. Rook, laissant croire aux gens que l’R veut dire Rosamonde ou Rosabelle, ou quelque autre chose de gentil. Ah ! si vous aviez vu la figure de mon mari lorsqu’on lui a dit que sa fiancée s’appelait Rigide. Il allait m’embrasser, il s’est arrêté tout net, comme s’il avait eu une faiblesse. Et vraiment, je comprends ça ! »

 

Alban essaya de nouveau d’arrêter ce flot de paroles.

 

« À quelle heure part votre train ? » dit-il.

 

Émily lui lança un regard rapide pour l’engager à se contenir ; mais mistress Rook était décidée à ne pas se fâcher. Ouvrant vivement son sac de voyage, elle en retira un guide qu’elle mit dans la main d’Alban.

 

« J’ai entendu dire qu’à l’étranger les femmes font la besogne des hommes ; mais nous sommes en Angleterre et je suis Anglaise. Cherchez vous-même l’heure du départ de votre train, mon cher monsieur. »

 

Alban consulta le guide avec empressement. S’il en voyait la possibilité, il était résolu à ne pas laisser Émily subir plus longtemps la société de la femme de charge. Quant à celle-ci, elle était non moins décidée à prouver quelle amusante compagne de voyage la jeune fille aurait bientôt le bonheur de posséder.

 

« À propos de maris, ma chère, n’allez pas commettre la même maladresse que moi. Ne vous laissez jamais enjôler par un vieux. M. Rook est assez vieux pour être mon père. Je le supporte… oh ! naturellement, je le supporte !… Mais, comme dit le poète, je ne suis pas sortie sans blessure de l’épreuve. Mon âme – il y a longtemps que je ne crois plus à ces balivernes, et je n’emploie cette expression que faute d’une meilleure – mon âme, disais-je, s’est aigrie. J’étais jadis une jeune femme très pieuse, je vous assure que je méritais mon nom. Maintenant, j’ai perdu la foi avec l’espérance, je suis devenue… quel est le mot à la mode pour dire une libre penseuse ? Oh ! je marche avec mon siècle, moi, grâce à miss Redwood. Elle s’abonne aux journaux et me fait faire la lecture à haute voix… Quel est le nouveau mot ? Quelque chose en ic. Bombastic ? non, ce n’est pas ça. Agnostique, plutôt. Ma chère, je suis devenue une agnostique. Voilà l’inévitable résultat du mariage avec un vieux. Que la conséquence en retombe sur mon mari !

 

– Le train ne partira pas avant une heure, dit Alban. Je suis sûr, miss Émily, que l’attente vous paraîtrait moins pénible dans le jardin.

 

– Ce n’est pas une mauvaise idée, dit mistress Rook. Pour une fois, voilà un homme qui sait se rendre utile. Allons au jardin. »

 

Mistress Rook se leva, se dirigeant vers la porte. Alban en profita pour murmurer à l’oreille d’Émily :

 

« Avez-vous vu, en entrant, la carafe vide ? Cette abominable femme est ivre. »

 

Émily lui montra le médaillon.

 

« Ne la laissons pas sortir d’ici ; le jardin distrairait son attention. Retenez-la dans la maison. »

 

Mistress Rook ouvrait joyeusement la porte.

 

« Menez-moi près des corbeilles de fleurs, dit-elle ; je ne crois à rien, mais j’adore les fleurs.

 

– Non ! il fait trop chaud dans le jardin, » répliqua Alban avec rudesse.

 

Mistress Rook attendait près du seuil, les yeux fixés sur Émily.

 

« Et vous, miss, qu’en pensez-vous ?

 

– Je pense qu’en effet nous sommes plus confortablement ici.

 

– Je ferai tout ce qu’il vous plaira, » dit la femme de charge.

 

Là-dessus, toujours aussi aimable, du moins à la surface, elle revint s’asseoir.

 

Émily se tourna vers la fenêtre de façon que la lumière fît étinceler les diamants.

 

Mais mistress Rook ne voyait rien, elle était pour l’instant absorbée par ses propres réflexions.

 

Miss Brown l’avait privée du plaisir de visiter le jardin ; elle cherchait le moyen de se venger de cette petite déconvenue. Le secrétaire de sir Jervis, étant fort jeune, croyait peut-être que sa future existence serait couleur de rose. Mistress Rook se fit un plaisir de lui assombrir un peu la perspective.

 

« Naturellement, reprit-elle, vous devez éprouver quelque curiosité au sujet de votre prochaine résidence, et je ne vous en ai pas encore dit un mot. Quelle étourderie de ma part ! Au dedans comme au dehors, miss Émily, notre maison n’est pas gaie. Je dis notre maison, et pourquoi pas, puisque c’est moi qui la dirige ? Nous sommes bâtie en pierre, nous sommes beaucoup trop longue et pas de moitié assez haute. Nous sommes dans la partie la plus froide du comté, tout près des monts Cheviot, et si vous vous imaginez que chez nous, quand on met la tête à la fenêtre, il y a quelque chose à voir, excepté des troupeaux de moutons, vous aurez un cruel désappointement. Quant aux promenades, on peut en faire, si l’on veut, d’un côté de la maison, si on n’a pas peur d’être encorné par le bétail ; de l’autre côté, si l’on s’attarde, on risque, au moindre faux pas, de tomber dans un puits de mine abandonné. Mais, à l’intérieur, la compagnie vous dédommage de tous ces petits désagréments ».

 

Mistress Rook allait toujours, jouissant de l’expression inquiète que prenait graduellement la figure d’Émily.

 

« Grande abondance de plaisirs pour vous, miss, dans notre petite famille. Sir Jervis vous présentera une collection d’idoles indiennes absolument hideuses. Il vous fera écrire sans relâche du matin jusqu’au soir. Après quoi, miss Redwood s’apercevra qu’elle ne peut pas dormir et priera la jolie dame secrétaire de lui faire la lecture. Quant à mon mari, il vous plaira, je l’espère : c’est un homme respectable et d’une réputation sans tache. Après les idoles, je crois bien que c’est ce qu’il y a de plus laid dans la maison. Si vous êtes assez bonne pour encourager ses expansions, je ne doute pas qu’il ne vous récrée. Il vous dira, par exemple, qu’il n’est point au monde de créature humaine qu’il haïsse comme il hait sa femme. Ah ! à propos, je ne dois pas oublier de mentionner, par goût de l’exactitude, une particularité qui trouble légèrement la quiétude de notre petit cercle. Un de ces jours, on nous trouvera la cervelle en miettes ou la gorge coupée. La mère de sir Jervis lui a laissé pour plus de dix mille livres sterling de pierres précieuses, qu’il garde toutes dans un petit meuble à tiroirs. Il ne veut pas confier ses bijoux à un banquier et il refuse de les vendre ; il ne consent même pas à passer une bague à son doigt ou à piquer une épingle à sa cravate. Le coffret reste sur sa table de toilette, et sir Jervis répète : « J’aime à regarder mes bijoux avant de me mettre au lit. » Dix mille livres de diamants, de rubis, d’émeraudes, de saphirs, et Dieu sait quoi encore, à la merci du premier bandit qui en entendra parler ! Mais jamais nous ne nous soumettrions lâchement à nous laisser voler sans nous défendre. Sir Jervis a hérité de la vaillance de ses ancêtres ; mon mari a le tempérament d’un coq de combat, et moi-même, pour sauver le bien de mes maîtres, je pourrais devenir un vrai démon. Par malheur, aucun de nous trois n’a de sa vie touché une arme à feu !

 

Tandis qu’elle jubilait du plaisir d’avoir trouvé ce dernier trait, Émily essayait d’un nouveau changement d’attitude. Cette fois ce fut avec succès. Une admiration avide dilata subitement les petits yeux de mistress Rook.

 

« Bonté divine ! miss, qu’est-ce que vous avez à votre chaîne de montre ? Comme ça brille ! Peut-on voir de près ? »

 

Les doigts d’Émily tremblaient, mais elle parvint à détacher le médaillon de la chaîne, et Alban le passa à mistress Rook.

 

Celle-ci commença par admirer les diamants, quoique avec une certaine réserve.

 

« Ils ne sont pas aussi gros sans doute que ceux de sir Jervis, mais ils sont d’une eau très pure. Puis-je savoir quelle valeur ?… »

 

Elle s’interrompit. L’inscription venait de la frapper et elle se mit à lire tout haut :

 

« En souvenir de mon bien-aimé père, mort… »

 

Elle s’arrêta court. Ses traits s’altérèrent et sa voix s’éteignit.

 

Alban feignit de lui venir en aide.

 

« Sont-ce les chiffres qui vous embarrassent ? dit-il ; ils indiquent une date : 30 septembre 1877. »

 

Pas un mot, pas un geste n’échappa à mistress Rook. Sa main tenait le médaillon comme si elle eut été pétrifiée.

 

Alban regarda Émily ; la jeune fille semblait ne garder son sang-froid qu’à grand’peine et ses yeux ne quittaient pas la femme de charge.

 

Alban rompit le silence.

 

« Peut-être mistress Rook aimerait à voir le portrait ? Voulez-vous que je l’ouvre ? »

 

Sans répondre, sans même lever les yeux sur lui, elle lui laissa prendre le médaillon.

 

Il l’ouvrit et le lui rendit tout ouvert. Pour cela, il fut obligé de le déposer sur ses genoux, car elle restait toujours dans une immobilité absolue, laissant pendre ses mains inertes de chaque côté du fauteuil.

 

Le portrait ne parut pas produire d’effet sur mistress Rook ; la date, sans doute, l’avait préparée. Elle le regardait cependant, mais toujours sans bouger, toujours sans dire un mot. Alban eut pitié d’elle.

 

« Voilà, dit-il, le portrait du père de miss Émily. Est-ce bien le même M. Brown auquel vous pensiez, lorsque vous m’avez demandé si le père de miss Émily vivait encore ? »

 

Cette question directe secoua sa torpeur. Elle leva la tête et répondit sèchement : « Non !

 

– Pourtant, dit Alban, vous avez paru bouleversée en lisant l’inscription, et quand on sait quelle femme expansive vous êtes, on peut trouver que ce portrait vous cause une émotion singulière, pour ne rien dire de plus. »

 

Le regard de la femme de charge resta fixé sur le sien tant qu’il conserva la parole, et, lorsqu’il eut fini, se reporta sur Émily.

 

« Vous aviez raison, miss, de remarquer que la chaleur est excessive ; elle m’a fait mal ; mais je serai bien vite remise. »

 

L’audace de mensonge qui s’étalait dans la futilité de cette excuse irrita Émily.

 

« Peut-être vous remettrez-vous plus vite encore, dit-elle, si nous ne vous adressons plus de questions et si nous vous laissons seule. »

 

Pour la première fois depuis qu’elle avait aperçu la date gravée sur le bijou, mistress Rook laissa se détendre l’inflexible rigidité de ses traits. Sa langue ne prononça pas une syllabe, mais sa physionomie fut suffisamment éloquente ; elle exprimait un désir extrême d’être délivrée de la présence des jeunes gens.

 

Tous deux sortirent sans plus rien ajouter.

 

CHAPITRE X

ON CHERCHE LA VÉRITÉ

« Qu’allons-nous faire maintenant ? Oh ! monsieur Morris, vous qui avez vu des gens de toute sorte, qui avez toute l’expérience qui me manque, donnez-moi un conseil. »

 

Émily oubliait qu’elle s’adressait à un homme amoureux d’elle ; elle oubliait tout, excepté le choc violent causé à mistress Rook par la vue du médaillon et la conclusion vaguement alarmante qui en résultait.

 

Dans son anxiété, elle prit le bras d’Alban aussi familièrement que s’il eût été son frère. Lui, de son côté, s’efforça de la calmer doucement.

 

« Nous ne pourrons prendre aucune résolution sérieuse si nous manquons de sang-froid, fit-il ; pardon de vous dire cela, mais votre agitation ne nous mènerait à rien. »

 

Cette agitation avait une cause ignorée d’Alban.

 

Son entrevue nocturne avec miss Jethro revenait à l’esprit d’Émily et doublait la force des soupçons excités par la conduite de mistress Rook. En moins de vingt-quatre heures, la jeune fille s’était trouvée en contact avec deux femmes que le souvenir de son père faisait reculer d’effroi. Quel mal ces femmes lui avaient-elles fait ? De quelle infamie ce nom bien-aimé, cette mémoire sans tache les faisait-elles rougir ? Qui sonderait ce mystère !

 

« Qu’est-ce que cela signifie ? s’écria-t-elle avec angoisse. Vous avez fait des suppositions, j’imagine. Qu’est-ce que cela signifie ?

 

– Venez vous asseoir, miss Émily, nous chercherons une solution ensemble. »

 

Ils revinrent à leur fraîche solitude sous les arbres. Au loin, du côté de la façade de la maison, le grincement des roues sur le sable annonçait que les convives de miss Ladd commençaient à arriver et que par conséquent les cérémonies récréatives qui solennisaient ce grand jour ne tarderaient pas à avoir lieu.

 

« Il faut nous éclairer mutuellement, reprit Morris. Au premier abord, quand je vous ai parlé de mistress Rook, vous m’avez dit que miss Cécilia Wyvil savait quelque chose d’elle. Auriez-vous de la répugnance à me transmettre les renseignements qu’elle vous a donnés ? »

 

Émily répéta au professeur ce que Cécilia avait, le matin même, raconté à Francine. Alban sut comment Émily avait obtenu un emploi chez sir Jervis, comment les Rook étaient connus du père de Cécilia pour avoir tenu une auberge dans son voisinage, et finalement comment ils avaient été ruinés par ce meurtre commis sous leur toit.

 

Alban, qui avait écouté en silence, ne sortit point de son mutisme lorsque le récit d’Émily fut achevé.

 

« N’avez-vous rien à me dire ? fit la jeune fille.

 

– Je réfléchis à ce que je viens d’entendre, » répliqua-t-il.

 

Il y avait dans son accent et ses manières une certaine raideur dont la jeune fille fut froissée. Il semblait ne lui avoir répondu que par politesse, tandis que sa pensée s’occupait de tout autre chose.

 

« Vous semblez désappointé, lui dit-elle.

 

– Au contraire, vous m’avez intéressé. Je cherche à me résumer nettement tout ce que vous venez de me dire. Par exemple, votre amitié pour miss Cécilia ?… Elle a pris naissance ici même ?

 

– Oui.

 

– Ce meurtre commis dans une auberge de village, à quelle époque remonte-t-il ? ».

 

C’était toujours l’accent distrait d’un homme qui parle presque machinalement, tandis que sa pensée flotte ou qu’il rumine une idée absorbante.

 

« Je ne crois pas avoir mentionné la date de ce crime, dont nous n’avons que faire, répondit-elle vivement. Il me semble que Cécilia m’a dit qu’il y a à peu près quatre ans que tout cela s’est passé. Je ne sais pas au juste. D’ailleurs, que vous importe ? Pardon, monsieur Morris, mais vous me paraissez préoccupé de choses plus intéressantes que mes affaires. Pourquoi ne pas me l’avoir dit franchement ? Je ne vous aurais pas prié de m’aider. Depuis la mort de mon père, j’ai appris à me débattre toute seule contre la vie. »

 

Elle s’était levée et le regardait fièrement ; mais au bout d’une seconde, ses yeux se remplirent de larmes.

 

Alban lui prit la main, malgré sa résistance.

 

« Chère miss Émily, vous êtes injuste et vos paroles me blessent douloureusement. Je n’ai pas ici d’autre préoccupation que vous. »

 

Il taisait une partie de la vérité ; contrairement à ses habitudes de sincérité absolue, il ne la disait pas tout entière.

 

En apprenant que la femme qu’ils quittaient à l’instant avait été aubergiste et qu’un assassinat s’était commis chez elle, il en était venu à se demander s’il n’y aurait pas dans cette circonstance l’explication du trouble incompréhensible qui s’était emparé de mistress Rook à l’aspect du médaillon. Poussé par un soupçon impérieux, il voulait s’assurer si les deux dates, celle du bijou et celle du meurtre accompli à l’auberge étaient les mêmes. Après quoi, il aurait à s’informer du genre de mort de M. Brown.

 

Mais il désirait ne pas laisser deviner à Émily le cours que suivait son raisonnement. Il y avait parfaitement réussi. Dès qu’elle l’eut entendu dire qu’il ne pensait qu’à ce qui l’intéressait elle-même, elle lui demanda pardon de son accès de vivacité.

 

« Si vous avez encore des questions à me faire, monsieur Morris, j’y répondrai de mon mieux, et je vous promets de ne plus vous soupçonner injustement. »

 

Il poursuivit, la conscience légèrement mal à l’aise, car il lui semblait cruel de la tromper, même dans son intérêt.

 

« Admettons l’hypothèse que cette femme a jadis lésé votre père d’une façon quelconque. Ai-je raison de supposer qu’il était dans le caractère de M. Brown de pardonner les injures ?

 

– Parfaitement raison.

 

– En ce cas, sa mort peut avoir laissé mistress Rook dans une position embarrassante vis-à-vis de tous ceux par qui est vénérée la mémoire de M. Brown, j’entends les membres de sa famille.

 

– Ils ne sont pas nombreux, ceux-là, monsieur Morris. Il ne reste que ma tante et moi.

 

– Et ses exécuteurs testamentaires ?

 

– Ma tante était la seule exécutrice.

 

– La sœur de votre père, je présume ?

 

– Oui.

 

– Il est possible qu’il lui ait confié des instructions qui nous seraient fort utiles.

 

– Je vais écrire pour m’en assurer ; j’ai toujours eu la pensée de consulter ma tante, répondit Émily, qui songeait à miss Jethro.

 

– Au cas où votre tante n’aurait reçu aucune instruction précise relative à mistress Rook, reprit Alban, elle pourra cependant nous dire si votre père, dans sa dernière maladie… »

 

Émily l’interrompit.

 

« Vous ne savez pas comment mon père est mort ; il a succombé subitement, malgré toutes les apparences d’une bonne santé, aux suites d’une maladie de cœur.

 

– Il est mort chez lui ?

 

– Oui, dans sa propre maison. »

 

Ces mots fermaient la bouche à Alban. L’investigation si adroitement conduite n’avait point amené de résultat. Maintenant qu’il connaissait comment était mort M. Brown, l’énigme offerte par mistress était plus que jamais incompréhensible.

 

CHAPITRE XI

L’AVEU

« N’avez-vous rien à me conseiller ? demanda Émily.

 

– Non, rien en ce moment.

 

– Si ma tante nous fait défaut, que nous restera-t-il ?

 

– Il nous restera mistress Rook elle-même, répondit Alban. Cela vous étonne ; mais soyez sûre que je parle sérieusement. La femme de charge de sir Jervis est facilement excitable et elle boit volontiers. Il y a toujours un côté faible dans le caractère des gens de cette sorte. Si nous savons attendre l’occasion, et surtout si nous savons la saisir au vol, mistress Rook se trahira elle-même. »

 

Émily l’écoutait d’un air effaré.

 

« Vous parlez, dit-elle, comme si je devais avoir toujours votre appui à portée de la main. Avez-vous oublié que je quitte la pension aujourd’hui, pour n’y jamais revenir ? Dans une demi-heure, il faudra que je me mette en route, dans la compagnie de cette affreuse mégère, pour aller vivre sous le même toit qu’elle, au milieu d’étrangers. Quelle perspective et quelle épreuve pour un courage de jeune fille !

 

– Oh ! mais vous aurez près de vous quelqu’un qui vous aidera de toutes les forces de son cœur et de son âme.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Tout simplement que, comme les vacances sont ouvertes à partir d’aujourd’hui, le maître de dessin compte passer les siennes dans le Nord. »

 

Émily s’élança de son siège.

 

« Vous ! s’écria-t-elle. Vous iriez dans le Northumberland ? Avec moi !

 

– Pourquoi pas ? dit Alban. Le chemin de fer est au service de tous les voyageurs qui ont assez d’argent pour payer leur billet.

 

– Monsieur Morris, à quoi pensez-vous ? En vérité, en vérité, je ne suis point une ingrate ; je sais que vous êtes bon, que vos intentions sont généreuses ; mais songez combien une jeune fille dans ma position est à la merci des apparences. Nous voyez-vous dans le même compartiment, observés par cette misérable femme, qui tirerait des conclusions odieuses de notre intimité, qui n’aurait rien de plus pressé que de me desservir auprès de sir Jervis, précisément le jour où j’entrerais dans sa maison ! C’est impossible, monsieur Morris ! c’est insensé !

 

– Vous avez raison, dit la voix grave d’Alban. Oui, je suis un insensé ! Oui, j’ai perdu le peu de raison que je possédais, miss Émily, le jour où je vous ai rencontrée vous promenant avec vos compagnes. »

 

Émily fit quelques pas en arrière, en gardant un silence significatif ; mais Alban la suivit.

 

« Vous venez de promettre à l’instant même, dit-il, de ne plus être injuste envers moi. Mon respect et mon admiration sont trop sincères pour que je veuille prendre avantage du hasard inespéré qui m’a valu de vous parler seul à seule. Attendez donc avant de juger durement un homme que vous ne comprenez pas. Je ne dirai rien qui puisse vous être un sujet de trouble et d’ennui, je sollicite seulement la permission de m’expliquer. Voulez-vous reprendre votre chaise ? »

 

Elle revint en hésitant à sa place.

 

« Cela ne peut finir, pensait-elle tristement, que par une déception pour lui. »

 

« Depuis des années, reprit Alban, j’ai la plus détestable opinion des femmes, et la seule raison que j’en puisse donner me condamne moi-même. J’ai été traité indignement par une femme, et par suite mon amour-propre blessé m’a fait prendre tout son sexe en horreur. Ne vous impatientez pas, miss Émily. Ma faute a reçu son châtiment. J’ai été humilié, et par vous.

 

– Monsieur Morris !

 

– De grâce, ne voyez pas une offense où il n’y en a pas trace. Autrefois, j’ai eu le malheur de rencontrer une femme coquette et menteuse. Elle était mon égale par la naissance, – je suis fils cadet d’un squire de campagne. – Je peux dire honnêtement que j’ai été assez niais pour l’aimer de toute mon âme. Jamais, – il m’est permis de l’assurer sans fatuité après la fin lamentable de mes amours – jamais elle ne m’a fait entendre que mes sentiments n’étaient point payés de retour. Son père et sa mère, excellentes gens tous deux, approuvaient ce mariage. Elle acceptait mes présents, me laissait faire tous les préparatifs habituels d’une noce ; elle n’eut ni la charité ni la pudeur de m’épargner un affront public. Au jour fixé pour la cérémonie, à l’église, devant une nombreuse assemblée, la mariée fit défaut. Le prêtre qui attendait comme moi rentra dans la sacristie, où je le rejoignis. Ma fiancée s’était enfuie avec un autre. Avec qui ? Vous ne le devineriez pas ! Avec son groom ! »

 

La figure d’Émily était pourpre d’indignation.

 

« Oh ! elle a dû être punie ! sûrement, monsieur Morris, elle a dû payer cher son infamie !

 

– Mais non, pas du tout. Elle avait assez d’argent pour se faire épouser et elle s’est laissée glisser sans secousse au niveau de son mari. Ç’a été une union fort bien assortie. On m’a raconté qu’ils avaient continué de se griser de compagnie. Tout cela vous répugne, et il vaut mieux reprendre mon récit à une date plus récente… Un jour pluvieux de l’automne dernier, les élèves de miss Ladd étaient allées faire leur promenade habituelle. Tout en trottant sous vos parapluies, n’avez-vous pas remarqué, vous particulièrement, un individu de mine bourrue, qui, immobile sur la chaussée, vous dévisageait tandis que vous défiliez devant lui ? »

 

Émily sourit malgré elle.

 

« Je ne m’en souviens pas.

 

– Vous aviez une jaquette qui vous seyait comme un gant et le plus joli petit chapeau que j’aie jamais vu sur la tête d’une femme. C’était la première fois qu’il m’arrivait de remarquer ces détails. Il me semble que je pourrais faire de mémoire la description des bottines, boue incluse, que vous aviez aux pieds ce jour-là. Après avoir cru, sincèrement cru que l’amour était pour moi une illusion perdue, après avoir cru, toujours aussi sincèrement, que la figure du démon me serait plus agréable à contempler que celle d’une femme, voilà où le sort m’avait amené ! Oh ! n’ayez pas peur de ce qu’il me reste à dire. En votre présence, aussi bien que loin de vous, j’ai encore assez de dignité pour rougir de ma propre démence. Voyons plutôt le côté comique de l’aventure. Que pensez-vous que j’aie fait quand ce joli régiment m’eut dépassé ? »

 

Émily refusa de deviner.

 

« Je vous ai suivies jusqu’à la pension et, sous prétexte que j’avais une fille à y placer, je me suis procuré un des prospectus de miss Ladd chez son portier. Il faut vous dire que j’étais venu dans votre voisinage pour prendre des croquis. En retournant à mon auberge, je réfléchis sérieusement. Le résultat de ces graves méditations fut que je partis pour l’étranger. Oh ! uniquement pour me distraire, et pas du tout en vue d’affaiblir l’impression produite par vous. »

 

Alban poursuivit, d’un ton moitié plaisant et moitié grave :

 

« Au bout de très peu de temps je revins en Angleterre ; j’étais las de ma vie errante. Par grand miracle, il m’arriva une chance favorable : la place de professeur de dessin chez miss Ladd devint vacante, et la directrice fit des annonces dans les journaux afin de se procurer un remplaçant. J’exhibai mes certificats et je fus accepté. Ce qui me rendit bien heureux, à cause des émoluments fort importants pour un pauvre diable de mon espèce, et non parce que mon nouvel emploi me mettait en rapports fréquents avec miss Émily Brown ! Commencez-vous à comprendre pourquoi je vous fatigue du récit de mes petites affaires ? Devinez-vous que je compte également m’occuper de mes intérêts et trouver une place dans le Nord ? Je viens d’être saisi du vif désir d’explorer dans ce but les comtés septentrionaux de l’Angleterre. L’idée que sans cela vous seriez abandonnée à cette mistress Rook n’est qu’une considération absolument secondaire dans mon esprit. Cela m’est bien égal que vous entriez seule chez sir Jervis Redwood sans un ami que vous puissiez appeler à votre aide en cas de détresse. Vous dites que je suis fou ? Mais que font les gens raisonnables quand ils ont affaire à un fou ? Ils n’ont garde de le contredire. Laissez-moi donc prendre votre billet et faire enregistrer vos bagages ; je serai, si vous voulez, votre domestique, vous me payerez mes gages. »

 

Certaines jeunes filles auraient été étourdies en s’entendant adresser un tel langage, singulier mélange de sérieux et d’ironie ; d’autres eussent été flattées ; bien peu auraient su, comme Émily, garder leur réserve et leur sang-froid.

 

« Monsieur Morris, reprit-elle, vous venez de dire que vous me respectez. Je vous crois et je vais vous le prouver. Dois-je comprendre – vous ne jugerez pas mal ma franchise, je le sais, – dois-je comprendre que vous êtes amoureux de moi ?

 

– Eh bien ! oui. »

 

Quoique déjà gagné par le découragement, il avait répondu avec un calme parfait. L’aisance de la jeune fille ne lui laissait rien augurer de bon pour sa cause.

 

« Je ne sais si mon heure viendra, poursuivit-elle ; mais, pour le moment, je ne sais rien de l’amour, du moins par ma propre expérience ; car j’ai souvent entendu mes compagnes décrire les symptômes de cette maladie. D’après leurs propos, la jeune personne rougit quand son soupirant la prie de l’écouter avec bienveillance. Est-ce que je rougis ?

 

– J’avoue, miss Émily, que vous ne rougissez pas.

 

– Un autre indice de l’amour partagé, – toujours d’après mes amies, – serait une sorte de tremblement de tout l’être. Est-ce que je tremble ?

 

– Non.

 

– Est-ce que je suis confuse au point de n’oser vous regarder ?

 

– Non.

 

– Est-ce que je m’éloigne avec un air de dignité, pour vous jeter ensuite un coup d’œil tendre et timide par-dessus mon épaule ?

 

– Plût à Dieu !

 

– Cela est-il, monsieur, oui ou non ?

 

– Assurément cela n’est pas.

 

– Enfin, vous ai-je jamais donné quelque encouragement ?

 

– Abrégeons ; je me suis conduit comme un niais, et vous avez pris une manière tout à fait délicate de me le faire sentir. »

 

Cette fois elle n’essaya pas de continuer sur ce ton d’enjouement : son accent fut empreint d’une véritable tristesse, en reprenant :

 

« Ne vaut-il donc pas mieux, dans votre propre intérêt, nous quitter dès maintenant ? Plus tard, lorsque, de votre affection pour moi, il ne restera plus en vous que le souvenir de la parfaite bonté témoignée à une orpheline, nous pourrons nous revoir avec un plaisir réciproque. Mais, je vous en conjure, après ces souffrances si amères, si imméritées, endurées par vous, ne me laissez pas le regret de penser que j’ai été, moi aussi, à votre égard, une femme cruelle et sans cœur. »

 

Jamais elle n’avait été si charmante qu’en ce moment. Toute la douceur généreuse de son âme se lisait dans le regard qu’elle attachait sur lui.

 

Il la comprit et ne se sentit pas blessé de cette tendre compassion, où il n’entrait aucun mélange de dédain.

 

Très pâle, il s’inclina sur la main de la jeune fille et la baisa.

 

« Dites-moi que vous m’approuvez, reprit-elle d’un ton suppliant.

 

– Je vous obéis. »

 

Il lui montra du geste le gazon de la pelouse.

 

« Voyez, dit-il, cette feuille morte agitée par le vent. Croyez-vous possible qu’un amour comme celui que je ressens pour vous puisse, comme cette feuille, dépérir et se dessécher dans l’espace d’une saison ? Non ! je vous quitte, Émily, avec la ferme conviction que tout n’est point fini entre nous. Quoi qu’il arrive dans l’intervalle, j’ai confiance en l’avenir. »

 

Il finissait à peine de prononcer ces mots, qu’on entendit une voix appeler de la maison :

 

« Miss Émily, miss Émily, êtes-vous au jardin ? »

 

Émily sortit de l’ombre des arbres, et aussitôt une servante se précipita vers elle, un télégramme à la main.

 

La jeune fille le regardait avec une vague inquiétude. Dans sa courte expérience, le souvenir du télégraphe était lié à celui des mauvaises nouvelles.

 

Elle ouvrit le papier, le lut et, très pâle, toute tremblante, le laissa tomber à ses pieds.

 

« Lisez, » dit-elle d’une voix faible lorsque Alban, qui le ramassa, voulut le lui rendre.

 

Il lut :

 

« Partez pour Londres sur-le-champ ; miss Létitia est dangereusement malade. »

 

« Votre tante ? demanda-t-il.

 

– Oui, ma tante. »

 

LIVRE DEUXIÈME

À LONDRES

CHAPITRE PREMIER

MISTRESS ELLMOTHER

La capitale de la Grande-Bretagne est, sous certains rapports, absolument différente des autres capitales du monde entier. Dans la population qui inonde ses rues, les extrêmes de l’opulence et de la misère se heurtent plus brusquement qu’ailleurs. Et, le long des rues, la gloire et la honte de l’architecture, le riche hôtel et le bouge infect sont plus proches voisins qu’on n’a coutume de les voir en d’autres pays. Londres est la ville des violents contrastes sociaux.

 

À la fin de la journée, Émily quittait la gare pour se diriger vers le quartier où la perte de sa fortune avait contraint miss Létitia de se réfugier. Chemin faisant, le cab traversa un parc splendide, tout environné de maisons couvertes de sculptures, pour arriver, sans autre transition, à une rangée de cottages construits sur le bord d’un fossé bourbeux, pompeusement appelé le Canal.

 

Émily arrêta sa voiture devant le jardin d’un cottage situé tout en haut de la rue.

 

Ce fut l’unique servante de miss Létitia qui répondit à l’appel de la sonnette.

 

Physiquement, la bonne créature évoquait instantanément l’image de ces femmes dont la nature aurait, certes, fait des hommes sans je ne sais quel malicieux caprice survenu au dernier moment. La domestique de miss Létitia était grande, maigre et gauche. Le développement inusité de ses os frappait à première vue. Ils lui faisaient le front carré, les pommettes saillantes, la mâchoire large et lourde. Dans les profondes cavernes où se cachaient les yeux de cette femme, se lisait une vertu étroite et bornée, à coup sûr fermée à toute indulgence pour les faiblesses d’autrui.

 

Sa maîtresse, qu’elle servait depuis plus d’un quart de siècle, l’appelait « Bony[2] ». Elle acceptait ce sobriquet si cruellement bien trouvé comme une marque d’affection familière, très flatteuse pour une servante. Nul, d’ailleurs, n’était autorisé à se permettre la moindre liberté avec elle. À l’exception de miss Létitia, tout le monde lui disait mistress Ellmother.

 

« Comment va ma tante ? demanda Émily.

 

– Mal.

 

– Pourquoi ne m’a-t-on pas prévenue de sa maladie ?

 

– Parce qu’elle vous aime trop pour vouloir vous tourmenter. « Ne dites rien à Émily, » voilà ce qu’elle répétait tant qu’elle a eu sa tête.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Elle a la fièvre, voilà ce que je veux dire.

 

– Je veux la voir tout de suite, je n’ai pas peur de la contagion.

 

– Il n’y a pas de contagion à craindre, que je sache ; ça n’empêche qu’il ne faut pas que vous la voyiez.

 

– Si ! je veux aller près d’elle.

 

– Miss Émily, je vous résiste pour votre bien. Est-ce qu’à l’heure qu’il est vous ne me connaissez pas assez pour avoir confiance en moi ?

 

– Sans doute, j’ai confiance en vous.

 

– Alors, laissez-moi soigner ma maîtresse, tandis que vous vous installerez confortablement dans votre chambre. »

 

Émily ayant répondu par un refus positif de se soumettre à cette injonction, mistress Ellmother, à bout de ressources, souleva un nouvel obstacle.

 

« Ça ne se peut pas, je vous dis. Comment pourriez-vous voir miss Létitia, puisque le jour ne pénètre pas chez elle ? Savez-vous de quelle couleur elle a maintenant les yeux ? Rouges, la pauvre âme ! rouges comme du homard bouilli ! »

 

À chaque mot de la femme s’accroissait l’angoisse d’Émily.

 

« Écartez-vous, je vous en prie, et laissez-moi entrer auprès d’elle. »

 

Mistress Ellmother, sans bouger d’une ligne, regardait du côté de la porte restée ouverte.

 

« Le docteur est là, dit-elle. Puisque je ne peux vous persuader, questionnez-le lui-même. Entrez, docteur. »

 

Elle ouvrit la porte du salon.

 

« Voici la nièce de ma maîtresse, monsieur. Essayez, s’il vous plaît, de la faire tenir tranquille ; moi je ne peux pas. »

 

Puis ayant placé deux chaises en face l’une de l’autre, elle retourna à son poste, au chevet de la malade.

 

Le docteur Allday était un homme d’âge mûr avec des manières fort calmes et un teint très frais, parfaitement acclimaté à l’atmosphère de souffrances dans laquelle sa destinée l’obligeait à vivre. Il adressa la parole à Émily, sans familiarité déplaisante, mais comme s’il l’avait connue toute sa vie.

 

« C’est un type bien curieux, cette bonne femme-là ! dit-il en regardant mistress Ellmother fermer la porte, je ne crois pas avoir jamais vu pareil entêtement. D’ailleurs, parfaitement dévouée à sa maîtresse et excellente garde-malade, malgré sa gaucherie. Je regrette, miss, de ne pouvoir vous rassurer au sujet de votre tante. La fièvre rhumatismale, aggravée par la situation de cette maison bâtie sur un sol argileux, près d’une eau stagnante, s’est compliquée récemment de délire.

 

– Est-ce un mauvais signe, monsieur ?

 

– Le plus mauvais qui soit ; il indique que le désordre a gagné la région du cœur. Elle souffre aussi d’une inflammation des yeux, mais ce n’est pas là un symptôme alarmant ; on peut, de ce côté, adoucir les souffrances de la patiente par des lotions fraîches et une complète obscurité. Je lui ai souvent entendu parler de vous, surtout depuis que la maladie a pris un caractère sérieux. Vous vous demandez si elle vous reconnaîtra quand vous entrerez dans sa chambre ? Qui sait ? Voici le moment de la journée où le délire s’apaise un peu. Je vais voir si on peut espérer un intervalle lucide. »

 

Il ouvrit la porte, puis revint sur ses pas.

 

« À propos, je dois vous expliquer comment il se fait que je me suis permis de vous envoyer un télégramme. Mistress Ellmother refusait de vous informer de la situation de votre parente. Il en résultait, selon moi, que toute la responsabilité retombait sur les épaules du docteur. La forme qu’affecte le délire de miss Létitia, c’est-à-dire les paroles qui lui échappent quand elle est dans cet état, semblent causer à sa domestique un trouble qui va parfois jusqu’à une frayeur incompréhensible. Elle ne me laisserait même pas pénétrer dans la chambre de sa maîtresse, si cela lui était possible. Mistress Ellmother vous a-t-elle fait bon accueil ?

 

– Loin de là, on dirait que ma présence la gêne et l’irrite.

 

– Juste ce que je prévoyais. Ces vieilles servantes abusent généralement de leur fidélité. Savez-vous ce qu’un spirituel poète, – j’ai oublié son nom, mais il a vécu jusqu’à quatre-vingt-dix ans, – savez-vous ce qu’il disait de l’homme resté à son service pendant plus d’un demi-siècle ? « Ç’a été, trente années durant, le meilleur des domestiques, et les trente années suivantes le plus dur des maîtres. » C’est parfaitement exact. J’en pourrais dire autant de la femme de charge. Le mot est joli, n’est-il pas vrai ? »

 

La valeur du mot fut complètement perdue pour Émily qu’absorbait une pensée unique.

 

« Ma pauvre tante m’a toujours tant aimée ! dit-elle. Peut-être qu’elle me reconnaîtrait, lors même qu’elle ne reconnaît pas les autres visiteurs.

 

– Ce n’est guère probable, répondit le docteur, mais il est difficile de fixer des règles absolues pour les cas de ce genre. J’ai souvent remarqué que les événements dont l’esprit des malades a été frappé alors qu’ils étaient en bonne santé obsèdent leur imagination dès que surviennent la fièvre et le délire. Vous allez me dire : « Je ne suis pas un événement et je ne vois pas trop quel espoir votre observation peut me donner. » Et vous aurez raison. Au lieu de vous parler de mes observations physiologiques, je ferais mieux d’aller voir comment est notre malade. »

 

Le docteur sortit et rentra presque aussitôt.

 

« Elle est tranquille en ce moment, dit-il à Émily ; vous pouvez la voir. Rappelez-vous, je vous prie, qu’avec ses yeux enflammés elle ne saurait vous voir, elle, et que, par conséquent, il ne faut pas toucher aux rideaux. Allez tout de suite, si vous tenez à lui parler. Il se peut qu’elle reconnaisse votre voix. Je reviendrai demain matin. Bien triste ! ajouta-t-il en prenant son chapeau pour partir, extrêmement triste ! »

 

Émily traversa l’étroit petit couloir qui séparait les deux pièces et ouvrit la porte de la chambre à coucher, mais l’implacable mistress Ellmother se tenait sur le seuil et lui barrait le passage.

 

« Non, dit-elle, vous n’entrerez pas ! »

 

À ce moment, la voix affaiblie de miss Létitia se fit entendre.

 

« Bony, qui est là ?

 

– Qu’est-ce que ça vous fait ?

 

– Qui est-ce ?

 

– Miss Émily, puisque vous tenez à le savoir.

 

– Oh ! la pauvre chérie, pourquoi est-elle venue ? Qui donc lui a dit que j’étais malade ?

 

– C’est le docteur.

 

– N’entrez pas, Émily, vous vous feriez du mal sans pouvoir me soulager. Dieu vous bénisse, Dieu vous bénisse, mon enfant ! n’entrez pas !

 

– Là ! dit mistress Ellmother, vous avez entendu, et ça vous suffit, j’espère. Retournez au salon. »

 

Jusqu’ici l’effort nécessaire pour dominer son émotion avait imposé silence à Émily, mais elle parvint à se rendre maîtresse d’elle-même, et à prononcer quelques mots sans fondre en larmes.

 

« Rappelez-vous le passé, ma tante, dit-elle doucement, ne me chassez pas de votre présence, laissez-moi vous soigner, je ne suis venue que pour cela.

 

– C’est moi qui la soigne. Allez au salon, » répéta mistress Ellmother.

 

Tant que dure la vie, l’affection vraie dure avec elle. La mourante céda.

 

« Bony, dit-elle d’une voix faible, je ne puis faire de la peine à Émily. Qu’elle entre ! »

 

Mistress Ellmother essaya une dernière tentative.

 

« Vous contrecarrez vos propres ordres, dit-elle à sa maîtresse ; vous oubliez que le délire peut vous reprendre d’un moment à l’autre. Réfléchissez, miss Létitia, réfléchissez. »

 

Cette semonce n’obtint d’autre réplique que le silence ; la grande taille osseuse de mistress Ellmother bloquait toujours la porte.

 

« Si vous m’y forcez, reprit Émily tranquillement, je vais chercher le docteur en le priant d’intervenir.

 

– Vous êtes décidée ? fit mistress Ellmother du même ton.

 

– Très décidée. »

 

La vieille servante se soumit tout à coup avec un regard qui surprit Émily ; elle s’était attendue à un accès de colère et ne voyait qu’une figure empreinte de douleur et d’une sorte d’effroi.

 

« Je m’en lave les mains, dit mistress Ellmother. Allez donc et subissez les conséquences de votre obstination. »

 

CHAPITRE II

MISS LÉTITIA

Émily avait enfin pénétré dans la chambre, dont la porte se referma aussitôt sur elle. Pendant une minute encore, on entendit le pas lourd de mistress Ellmother le long du corridor et de l’escalier de la cuisine, puis le bruit d’une porte jetée avec violence, et ce fut tout. Un calme absolu régnait dans toute la frêle construction.

 

La lumière incertaine d’une lampe, reléguée dans un coin et abritée par un abat-jour vert, permettait de distinguer le lit entouré de rideaux et à côté une table couverte de verres et de flacons. Sur la cheminée il n’y avait que la pendule, arrêtée pour ménager les nerfs surexcités de la malade. Le parfum de pastilles récemment brûlées alourdissait l’atmosphère.

 

Au bout de quelques secondes, ce silence parut à l’imagination d’Émily le silence de la mort. Elle s’approcha du lit en tremblant.

 

« Ne voulez-vous pas me parler, ma tante ?

 

– C’est vous, Émily ? Qui donc vous a laissée entrer ?

 

– Vous-même me l’avez permis, ma chérie. Avez-vous soif ? Il y a de la limonade sur la table. Vous en donnerai-je ?

 

– Non. Quand on ouvre les rideaux, la lumière tombe sur mes pauvres yeux. Pourquoi êtes-vous ici, mon enfant ? Pourquoi n’êtes-vous pas à la pension ?

 

– Nous sommes en vacances. D’ailleurs j’ai quitté définitivement la pension.

 

– Définitivement ? »

 

Miss Létitia répéta ce mot comme pour en comprendre le sens ; peu à peu la mémoire sembla lui revenir.

 

« Vous deviez prendre un emploi, c’est Cécilia Wyvil qui vous l’a procuré, dit-elle. Ah ! mon amour, que c’est cruel à vous de vous en aller chez un étranger quand vous pourriez vivre avec moi ! »

 

Elle fit une pause et reprit d’un ton brusque :

 

« Quel étranger ? Comment s’appelle-t-il ? Oh ! ma tête ! La mort s’en est-elle emparée avant de prendre le reste du corps ?

 

– Son nom est sir Jervis Redwood.

 

– Je ne le connais pas. Je ne veux pas le connaître. Croyez-vous qu’il vous enverra chercher ? Je m’y oppose, vous ne partirez pas.

 

– Ne vous agitez pas, chère tante ; j’ai refusé de partir, je compte rester avec vous. »

 

Le cerveau enfiévré retenait sa dernière idée.

 

« Vous a-t-il envoyé chercher ? » reprit-elle d’une voix plus forte.

 

Émily répondit cette fois en choisissant ses expressions afin de la calmer. Le résultat fut désastreux. La malade non seulement ne s’apaisa point, mais devint méfiante.

 

« Je ne veux pas être trompée. J’entends savoir tout ce qui se passe. Il vous a envoyé chercher. Qui a-t-il envoyé ?

 

– Sa femme de charge.

 

– Son nom ?… »

 

L’accent de sa voix indiquait une agitation arrivée à son paroxysme.

 

« Ne savez-vous pas que les noms m’intéressent particulièrement ? s’écria-t-elle ; pourquoi m’irriter ? Qui est-ce ?

 

– Personne que vous connaissiez et dont vous ayez le moindre souci, ma tante : mistress Rook. »

 

Cette fois rien ne lui répondit qu’un profond silence.

 

Émily attendit, hésita et enfin avança une main timide pour écarter les rideaux et jeter un coup d’œil sur sa tante. Son geste fut arrêté court par un grand éclat de rire, cet affreux éclat de rire que l’on entend chez les fous. Il se termina subitement dans un long soupir.

 

Trop effrayée pour oser regarder, la jeune fille balbutia, sachant à peine ce qu’elle disait :

 

« Désirez-vous quelque chose, ma tante ? Faut-il que j’appelle ? »

 

La voix de miss Létitia l’interrompit. Était-ce bien sa voix, ce murmure rapide et indistinct ?

 

« Mistress Rook ?… Et qu’importe mistress Rook… aussi bien que son mari ? Bony, Bony, vous vous forgez des chimères ! Quel danger y a-t-il que ces gens reparaissent jamais ? Savez-vous à quelle distance est ce village ? À plus d’une centaine de milles, folle que vous êtes. Le coroner ne nous regarde pas. Il restera dans son district, et le jury aussi. Un subterfuge périlleux ?… Je vous dis, moi, que c’est une fraude pieuse. Et j’ai une conscience délicate, un esprit cultivé. Le journal ? Comment notre journal la trouverait-il, je serais curieuse de le savoir ? Pauvre vieille Bony ! Vous m’amusez, ma parole !… »

 

Le rire lamentable éclata de nouveau pour s’éteindre encore dans un long soupir.

 

Émily avait passé déjà par plus d’une difficulté dans le cours de sa jeune existence ; mais jamais question plus délicate ne s’était présentée plus inopinément à elle. Après ce qu’elle venait d’entendre, avait-elle le droit de rester dans la chambre de sa tante ?

 

Trahie par la fièvre, miss Létitia venait de révéler qu’autrefois un mensonge avait été commis par elle, et confié à sa fidèle vieille servante. Mais la révélation n’avait rien de précis, et on ne pourrait assurément accuser Émily d’avoir abusé de sa situation pour surprendre un secret ! La nature du mensonge, les causes qui l’avaient amené, la personne ou les personnes qu’il concernait, tout cela restait pour elle parfaitement mystérieux. Elle avait appris que sa tante connaissait mistress Rook, voilà tout.

 

Elle n’avait donc jusque-là aucun reproche à se faire ; mais pouvait-elle rester en se promettant de sortir s’il échappait à miss Létitia le moindre mot qui pût affaiblir l’affection et le respect que lui devait sa nièce ? Après quelque hésitation, elle se résolut à rester. Notre conscience dit-elle jamais non quand notre inclination dit oui ? La conscience d’Émily approuva le sentiment qui la portait à ne pas quitter sa tante.

 

Tout le temps que durèrent ces réflexions, le silence n’avait pas été interrompu. Émily commençait à se sentir inquiète. Se glissant timidement entre les rideaux, elle prit la main de miss Létitia. Le contact de sa peau brûlante la fit tressaillir, et elle se dirigeait déjà du côté de la porte pour appeler la bonne, quand le son d’une voix faible la fit revenir en hâte près du lit.

 

« Êtes-vous là, Bony ? » demandait la voix.

 

Létitia redevenait-elle lucide ? Émily essaya d’une réponse simple et nette.

 

« C’est moi qui suis là, moi, votre nièce ; mais voulez-vous que je fasse venir la domestique ? »

 

L’esprit de Létitia voyageait bien loin d’Émily.

 

« Les domestiques ? dit-elle ; tous les domestiques, excepté vous, Bony, ont été renvoyés. Londres est la vraie place qui leur convient. À Londres, pas de voisins curieux, pas de commères bavardes. Enterrez l’horrible vérité à Londres… Vous avez raison sans doute de dire que j’ai l’air tourmentée et défaite. Je hais le mensonge sous toutes ses formes. Pourquoi n’avez-vous pas encore découvert l’adresse de cette vile créature ? Que je la rejoigne seulement et je me charge de faire rougir Sara de son ignominie. »

 

Le cœur d’Émily accéléra ses battements lorsque ce nom, Sara, éclata tout à coup. Sara, – la jeune fille, ainsi que le reste des pensionnaires, le savait bien, – était le prénom de miss Jethro. Était-ce à l’institutrice disgraciée que sa tante venait de faire allusion ? Elle attendit impatiemment la suite, mais en vain ; le silence se refit morne et absolu.

 

Dans l’ardeur anxieuse que lui causait cette énigme entrevue, Émily sentit chanceler ses bonnes résolutions. Le désir de faire parler sa tante devint irrésistible. Indignée contre elle-même, elle se leva et fit quelques pas du côté de la porte pour se mettre à l’abri de la tentation. Mais, malgré elle, quelques mots, soufflés par son avide curiosité, lui montèrent aux lèvres, et, les joues pourpres de honte, elle les laissa échapper.

 

« Sara ? ce n’est là qu’un des noms de cette femme ; son autre nom, vous le connaissez ? »

 

Le murmure rapide et monotone résonna de nouveau, mais non pour répondre à la question d’Émily. Miss Létitia continuait de suivre le fil embrouillé de sa pensée.

 

« Non ! non ! il est trop rusé pour vous. Trop rusé pour moi aussi. Il ne laisse pas traîner ses lettres. Il les détruit toutes. Qu’est-ce que j’ai dit ? qu’il était trop rusé pour nous ? C’est faux ! c’est nous qui sommes trop fines pour lui. Qui est-ce qui a trouvé les morceaux de sa lettre dans le panier ? Qui est-ce qui les a recollés ? Ah ! nous le savons ! nous le savons ! Ne lisez pas, Bony. « Chère miss Jethro ! » Ne me lisez pas ça ! « Miss Jethro » dans ses lettres, et « Sara » quand il se parle à lui-même, au fond du jardin. Qui aurait cru cela de lui, si nous ne l’avions pas vu de nos yeux et entendu de nos oreilles ?… »

 

Il n’y avait plus de doute maintenant sur l’identité de la femme ; mais quel était l’homme dont le souvenir éveillait tant d’amertume ?

 

Cette fois Émily tint courageusement sa résolution de respecter la faiblesse de sa tante. Le moyen le plus rapide d’appeler à son aide mistress Ellmother était de sonner. Sa main n’avait pas touché le cordon de sonnette qu’un faible cri la faisait accourir près de la malade.

 

« J’ai bien soif ! soupirait une voix éteinte, bien soif ! »

 

Émily ouvrit les rideaux, et la lumière de la lampe lui permit de discerner la visière qui protégeait les yeux de miss Létitia, ses joues creuses, ses bras inertes sur la couverture.

 

« Oh ! tante, ne reconnaissez-vous pas ma voix ? ne me reconnaissez-vous pas ? Laissez-moi vous embrasser, ma chérie ! »

 

Prières, caresses inutiles ; elle n’obtint d’autre réponse que ces mots répétés d’un ton plaintif : « Bien soif ! bien soif ! »

 

Émily souleva doucement le pauvre corps torturé et rapprocha le verre des lèvres de la malade qui but la limonade jusqu’à la dernière goutte. Ainsi rafraîchie pour une minute, ayant recouvré un peu de force, elle se remit à parler, entre les bras d’Émily, en s’adressant à la vision que lui présentait son délire.

 

« Pour l’amour de Dieu, veillez sur vos paroles quand elle vous interrogera. Si elle savait ce que nous savons ! Les hommes n’ont-ils point de honte ? La misérable, la vile créature ! »

 

Sa voix, qui allait s’affaiblissant par degrés, n’était plus qu’un chuchotement à peine articulé, et les derniers mots qu’elle prononça furent inintelligibles. Peu à peu s’éteignait l’énergie factice communiquée par la fièvre. La malade resta immobile et muette, véritable image de la mort.

 

Émily l’embrassa encore une fois, la déposa doucement sur ses oreillers ; puis refermant les rideaux, elle alla tirer la sonnette.

 

Mistress Ellmother ne parut pas. Émily dut sortir pour la chercher.

 

CHAPITRE III

MISTRESS MOSEY

Arrivée en haut de l’escalier de la cuisine, Émily remarqua que la porte, qui s’était refermée quand elle était entrée dans la chambre de sa tante, se trouvait maintenant toute grande ouverte. Émily appela mistress Ellmother.

 

Ce fut une voix étrangère qui lui répondit ; les intonations en étaient douces et polies, et contrastaient fort avec la rudesse d’accent de la morose servante de miss Létitia.

 

« Y a-t-il quelque chose, miss, que je puisse faire pour vous servir ? »

 

La personne qui parlait avec cette déférence venait de faire son apparition au bas des degrés. C’était une femme d’un certain âge, douillettement potelée et d’assez jolie figure. Elle regardait Émily avec un sourire aimable.

 

« Je vous demande pardon, repartit la jeune fille, je ne voudrais pas vous déranger. C’est mistress Ellmother qu’il me faudrait. »

 

L’étrangère, à mi-chemin de l’escalier qu’elle montait sans se presser, répliqua :

 

« Mistress Ellmother ? elle n’est pas ici.

 

– Pensez-vous qu’elle revienne bientôt ?

 

– Faites excuse, miss, je ne pense pas qu’elle revienne du tout.

 

– Voulez-vous dire qu’elle a quitté la maison ?

 

– Oui, miss, c’est précisément ça, elle a quitté la maison.

 

– Comment se fait-il ?… s’écria Émily stupéfaite. Veuillez venir par ici, » dit-elle à l’inconnue.

 

La femme la suivit dans le salon.

 

« Pouvez-vous m’expliquer une pareille chose ? demanda Émily.

 

– Non, miss, je ne peux pas.

 

– Puis-je tout au moins m’informer si c’est mistress Ellmother qui vous a demandé de venir ici ?

 

– Oui, miss, je suis venue à sa requête.

 

– Et comment se fait-il qu’elle vous ait fait cette demande ?

 

– Je vous l’expliquerai bien volontiers, miss. Mais d’abord, comme vous me trouvez ici à la place de votre servante habituelle, peut-être ferais-je bien de vous indiquer mes références.

 

– Commencez par me dire votre nom, si vous le voulez bien.

 

– Merci de me le rappeler, miss. Mon nom est Élisabeth Mosey. Je suis bien connue du médecin qui soigne miss Létitia. Le docteur Allday vous garantira ma capacité comme garde-malade, aussi bien que mon honorabilité. Si vous désirez une seconde référence…

 

– Ce serait tout à fait superflu, mistress Mosey.

 

– Je vous remercie bien, miss. J’étais chez moi ce soir quand mistress Ellmother est venue me trouver. « Élisabeth, qu’elle m’a dit, je vais vous demander une faveur au nom de mon ancienne amitié. – Ma chère, que j’ai dit, quoi que ce soit, vous n’avez qu’à ordonner. » Si je vous parais un peu prompte, miss, à promettre sans savoir de quoi il s’agit, je vous prierai de remarquer que mistress Ellmother m’avait rappelé notre ancienne amitié, c’est-à-dire mon défunt mari et un grand service rendu. Il y a eu un moment où, sans qu’il y ait eu rien de notre faute, nous avons été dans la peine. Des gens en qui nous avions confiance s’étaient joués de nous, et nous étions ruinés, si mistress Ellmother ne nous avait prêté toutes ses épargnes. Grâce à Dieu, tout lui a été rendu avant la mort de mon mari. Mais je n’ai jamais cru, et je ne pense pas que vous le croyiez non plus, que nous nous soyons dégagés par là de notre reconnaissance, de sorte qu’il n’y a rien que mistress Ellmother ne puisse me demander. »

 

Mistress Mosey était trop loquace, trop éprise du son de sa douce voix persuasive ; mais, à part ces petites imperfections, l’impression qu’elle produisait était décidément favorable ; de plus, si irréfléchie que pût sembler sa soumission vis-à-vis de mistress Ellmother, on ne pouvait qu’en respecter la cause. Après quelques mots bienveillants en ce sens, Émily la ramena à ce qu’elle voulait savoir.

 

« Mistress Ellmother ne vous a-t-elle donné aucune raison qui puisse motiver son départ dans un pareil moment ?

 

– C’est précisément, miss, ce que je lui ai fait observer à elle-même.

 

– Et que vous a-t-elle répondu ?

 

– Elle a éclaté en sanglots, ce que je ne lui ai jamais vu faire depuis vingt ans que je la connais.

 

– Et elle vous a priée de prendre sa place sur-le-champ ?

 

– Oui, miss, sur-le-champ. Je n’ai pas eu besoin de lui dire mon étonnement, ma figure parlait assez pour moi. À voir et à entendre mistress Ellmother, on la croit dure ; mais, voyez-vous, elle est plus tendre et plus sensible qu’on ne le suppose. « Si vous êtes une véritable amie, qu’elle a crié, ne me demandez pas mes raisons. Ce que je fais, je le fais contrainte et forcée et j’ai le cœur gros de le faire. » À ma place, miss, est-ce que vous auriez insisté pour la faire s’expliquer ? Je n’ai osé lui demander qu’une chose : à qui devais-je me présenter avant de m’installer dans la maison ? Mistress Ellmother m’a parlé alors de vous, puisque votre pauvre tante n’est pas en question.

 

– Semblait-elle fâchée en parlant de moi ?

 

– Non, miss, tout au contraire. Elle a dit : « Vous trouverez miss Émily au cottage. C’est la nièce de miss Létitia. Tout le monde l’aime et tout le monde a raison de l’aimer. »

 

– Elle a réellement dit cela ?

 

– Ce sont ses propres paroles. De plus, avant de me quitter, elle m’a chargé d’un message pour vous. « Si miss Émily est surprise, présentez-lui mes respects et dites-lui de se souvenir de mon dernier mot quand elle a pris ma place au chevet de sa tante. » Je n’ai pas la prétention de comprendre ce que cela signifie, ajouta mistress Mosey, qui attendait avec curiosité mais avec respect les explications qu’Émily allait sans doute lui donner. Je vous fais la commission, miss, telle que je l’ai reçue. Après ça, mistress Ellmother a été de son côté et moi du mien.

 

– Savez-vous où elle est maintenant ?

 

– Non, miss.

 

– N’avez-vous rien de plus à me dire ?

 

– Rien, sauf qu’elle m’a donné mes instructions de garde-malade et que je les ai écrites bien soigneusement. Voyez, miss, tout est noté ; les heures et les médecines.

 

– Suivez-moi donc auprès de la malade, » dit Émily.

 

La nouvelle garde entr’ouvrit doucement les rideaux.

 

« La malade est calme et silencieuse, » dit-elle.

 

Après avoir consulté sa montre, elle examina tour à tour les flacons et ses notes.

 

« Jusqu’ici, rien d’embarrassant, murmura-t-elle en mettant de côté une petite fiole dont elle allait avoir besoin. Vous paraissez bien lasse, miss ; oserai-je vous conseiller de prendre un peu de repos ?

 

– S’il survenait quelque changement, en bien ou en mal, mistress Mosey, naturellement vous viendriez m’appeler.

 

– Certainement, miss. »

 

Émily retourna au salon, non pour dormir, le repos lui était impossible après ce qu’elle avait entendu, mais pour réfléchir. Si incompréhensible que fût pour elle la plus grande partie de ce qui venait de se passer, la jeune fille en pouvait cependant tirer quelques conclusions fort nettes.

 

À l’aide de ce que lui avait dit le docteur de la nature du délire en général, Émily se rendait compte de la conduite énigmatique de mistress Ellmother ; évidemment la fidèle garde savait par expérience quelle route prenaient les divagations de sa maîtresse pendant la fièvre. Cela expliquait pourquoi on avait caché à la jeune fille la maladie de sa tante, pourquoi on lui interdisait l’entrée de sa chambre.

 

Mais c’était surtout le départ précipité de mistress Ellmother qui faisait naître en elle les plus étranges soupçons.

 

La bonne créature avait quitté la maîtresse aimée et servie par elle durant des années, alors qu’elle se débattait contre la mort, et elle avait mis une autre femme à sa place, sans tenir compte des révélations que pourrait faire la malade en proie à la fièvre, plutôt que d’affronter les questions que lui aurait sans doute adressées Émily. Qu’est-ce donc que savait mistress Ellmother ? Quel était ce secret si jalousement gardé ?

 

Pour se servir de ses propres expressions, elle n’avait abandonné miss Létitia que « le cœur bien gros ». De même, si elle avait laissé Émily à la merci d’une étrangère, ce n’était pas par rancune ou mauvaise humeur, mais au contraire en témoignant pour elle le plus sincère attachement. Que ses craintes eussent dépassé la réalité, qu’elle eût redouté des découvertes qu’Émily ne songeait point à faire, cela ne modifiait pas le sens fort clair qui ressortait de sa façon d’agir. On n’en pouvait douter : ce qu’elle craignait par-dessus tout, c’était de voir la jeune fille mise au courant du mystérieux mensonge. Ce mensonge la regardait donc ? La nièce innocente se trouvait mêlée à son insu à une fraude commise jadis par la tante !

 

On ne pouvait s’expliquer autrement la fuite de mistress Ellmother ; placée entre l’alternative de tout révéler à Émily et celle d’abandonner sa maîtresse, c’était la dernière qu’elle avait choisie.

 

La table à écrire de la pauvre miss Létitia était placée près de la fenêtre du salon. Désireuse de se dérober à des pensées offensantes pour celle qui se mourait à quelques pas de distance, Émily se chercha une occupation de nature à ramener un peu de calme dans son cœur. Ne devait-elle pas une lettre à Cécilia ? Certes, cette généreuse amie avait bien droit à être la première informée de ce qui l’empêchait de tenir ses engagements envers sir Jervis.

 

Émily écrivit longuement, mentionnant tous les détails de cette journée jusqu’à l’arrivée du télégramme. Là elle reprenait :

 

« Dès que je fus assez calme pour m’occuper d’affaires, j’allai prévenir mistress Rook de la maladie de ma tante.

 

» Bien qu’elle se soit renfermée dans les formules d’une sympathie banale, je pus finalement constater qu’elle était ravie de ne point m’avoir pour compagne de voyage. Ne croyez pas que j’aie été prise d’une aversion de pure fantaisie contre mistress Rook, ni que vous soyez le moins du monde à blâmer dans l’impression odieusement déplaisante qu’elle m’a produite. Je vous expliquerai tout quand nous nous reverrons. En attendant, je n’ai pas besoin d’ajouter que je lui ai remis pour sir Jervis un billet d’excuses, où je lui donne mon adresse à Londres, en le priant de m’y envoyer vos lettres, s’il se trouve que vous m’en ayez écrit avant de recevoir la mienne.

 

» Le bon M. Alban Morris m’a accompagnée à la gare et m’a recommandée aux soins du chef de train. Nous le croyions sans cœur, vous rappelez-vous ? Nous avions tort. Je ne sais dans quel pays il compte passer ses vacances ; mais, où qu’il aille, je me souviendrai toujours avec reconnaissance de son affectueuse sollicitude et je lui envoie mes vœux de bonheur les plus sincères.

 

» Ma chérie, je ne veux pas attrister votre joyeux séjour dans l’Engadine en m’étendant sur mon chagrin. Vous savez combien j’aime ma tante et quelle tendresse maternelle elle m’a toujours témoignée. Le docteur ne m’a pas caché la vérité. À son âge, il n’y a aucun espoir ; la sœur de mon père, la seule parente qui me reste au monde, ma plus chère amie, est mourante !

 

» Ma seule amie ?… Non, je suis une ingrate de parler ainsi ; je vous ai, et mon unique consolation est de penser à vous.

 

» Dans ma solitude, il me tarde tant de recevoir une lettre de ma douce Cécile ! Personne ici ne viendra me voir, je suis perdue dans cette immense ville où je ne possède pas la moindre relation. Les parents de ma mère sont établis en Australie ; ils ne m’ont pas donné signe de vie pendant toutes ces longues années qui se sont écoulées depuis sa mort. Vous rappelez-vous avec quelle gaieté j’envisageais l’existence qui m’attendait au sortir de pension. Hélas !

 

» Adieu, ma chérie. Quand votre charmant visage se dresse dans mon souvenir, je ne songe plus à désespérer, si noir, si lugubre que soit l’horizon. »

 

Émily venait de fermer cette lettre et d’y mettre l’adresse, quand elle entendit, de l’autre côté de la porte, la voix de la nouvelle garde.

 

« Puis-je vous dire un mot ? » demandait mistress Mosey.

 

En la voyant entrer pâle et tremblante, Émily se sentit défaillir et retomba sur la chaise qu’elle venait de quitter.

 

« Morte ? » s’écria-t-elle.

 

Mistress Mosey la regarda d’un air étonné.

 

« Non, mais je voulais vous prévenir, miss, que votre tante me fait peur.

 

– Vous n’avez pas besoin d’en dire plus ; je sais déjà trop à quel point ma pauvre tante a l’esprit dérangé par la fièvre. »

 

Si troublée, si effarée que fût mistress Mosey, elle n’avait cependant nullement perdu l’usage de sa langue.

 

« Maintes et maintes fois, dit-elle, j’ai soigné des malades de la fièvre. Maintes et maintes fois, elles ont divagué devant moi ; mais jamais, miss, quelle que soit mon expérience, jamais, jusqu’ici, je n’avais entendu…

 

– Ne me répétez rien, interrompit Émily.

 

– Mais il le faut. Dans votre propre intérêt, miss Émily, dans votre propre intérêt. Je ne serai pas assez inhumaine pour vous laisser toute seule cette nuit ; mais si ce délire continue, je vous prierai de chercher une autre garde. C’est affreux, les soupçons qui me viennent dans cette chambre ! Je ne pourrais pas y tenir si je retournais écouter des choses pareilles à ce que dit votre tante depuis plus d’une demi-heure. Mistress Ellmother a exigé de moi l’impossible. Ce n’est pas que d’une manière elle ne m’ait un peu prévenue. « Élisabeth, qu’elle m’a dit, vous savez comme on bat la campagne quand on a la maladie de miss Létitia. N’y faites pas attention. Ça doit entrer par une oreille et sortir par l’autre. Si miss Émily vous fait des questions, vous lui répondrez que vous ne savez rien ; si elle prend peur, vous ne saurez toujours rien. Si elle se met à pleurer, plaignez-la, la pauvre petite, mais n’y faites pas attention. » C’est très bien tout ça, et ça ressemble à de la franchise, n’est-ce pas ? Et pourtant ça ne me préparait guère à l’horreur que je viens d’entendre dans l’autre pièce : cette horreur, c’est… »

 

Elle baissa la voix lugubrement.

 

« C’est un assassinat ! »

 

Déjà fort ébranlée par l’angoisse des heures précédentes, Émily demeura un instant muette et attérée sous l’impression d’effroi que lui causait le récit emphatique de la garde-malade.

 

Satisfaite de cet accablement, mistress Mosey poursuivit avec une solennité théâtrale, jouissant délicieusement d’ailleurs du plaisir de se terrifier elle-même :

 

« Une auberge, miss Émily ! une auberge solitaire, quelque part dans la campagne. Dans cette auberge, une chambre délabrée. Un lit improvisé à chaque bout. Ce sont là les paroles mêmes de votre tante. Et puis, deux hommes couchés, endormis. Dans les deux lits, vous comprenez. Je crois bien qu’elle a dit deux gentlemen, mais je n’en suis pas sûre, et pour rien au monde je ne voudrais vous tromper en me trompant. Miss Létitia bégayait des mots confus, la pauvre âme. Je me fatiguais à essayer de la suivre et de la comprendre. Tout à coup ce terrible mot, « assassinat », bien net, cette fois, lui a échappé de nouveau…

 

– En voilà assez ! interrompit vivement Émily, un peu revenue à elle-même. Je ne veux pas en entendre davantage. »

 

Mais mistress Mosey était trop désireuse de garder son importance après sa très réelle frayeur, pour se laisser intimider.

 

Sans tenir compte de l’ordre d’Émily, elle reprit d’une voix plus haute qu’auparavant. :

 

« Écoutez, miss, écoutez ; je n’ai pas dit ce qu’il y a de plus terrible. Il s’agit donc de deux gentlemen. L’un d’eux a été égorgé ! égorgé, vous m’entendez bien. Et s’il faut en croire votre tante, quel serait son assassin ? C’est l’autre !… Quand vous étiez près de miss Létitia, est-ce qu’elle croyait s’adresser à toute une foule ? À un moment, elle a crié comme quelqu’un qui lance une proclamation : « Cent livres de récompense, bonnes gens, cent livres à celui, quel qu’il soit, qui découvrira le meurtrier ! Cherchez, cherchez partout un petit être chétif qui porte beaucoup de bagues à ses jolies mains blanches. Il n’a d’un homme que la voix, une belle voix sonore… Mes amis, c’est à sa voix que vous reconnaîtrez le misérable, le monstre. » Voilà ses propres paroles, je le répète, voilà ses propres paroles ! L’avez-vous entendue crier à tue-tête ?… Non… Ah ! ma chère jeune lady, tant mieux pour vous !… L’avez-vous entendue crier : « Oh ! l’épouvantable affaire ! il faut l’étouffer ! » Je le jurerais sur ma Bible devant la justice, exclama mistress Mosey dont les accents onctueux se firent subitement aigus. Votre tante a dit : « Il faut étouffer l’affaire ! »

 

L’énergie d’Émily s’était enfin réveillée. Elle traversa la chambre, elle alla prendre la sotte créature par les épaules, la replaça de force sur la chaise qu’elle venait de quitter dans le feu de son récit, et sans prononcer un seul mot, la regarda fixement.

 

Pendant une seconde, mistress Mosey resta pétrifiée.

 

Elle comptait qu’à la fin de sa narration, Émily allait tomber à ses pieds en la conjurant de ne pas l’abandonner, et elle s’était d’avance décidée à se laisser fléchir par les supplications d’une pauvre jeune dame sans appui. C’est là-dessus qu’elle avait tablé, et voilà qu’on la traitait comme une folle !

 

« Comment ! mais vous me brutalisez, fit-elle lamentablement. Si ce n’est pas une pitié ! Dieu m’est témoin que je n’avais que de bonnes intentions ! »

 

Émily desserra l’étreinte de ses doigts.

 

« Vous ne seriez pas la première, dit-elle, qui aurait fait le mal avec d’excellentes intentions.

 

– C’était mon devoir, miss, de vous répéter ce qu’a dit votre tante.

 

– Votre devoir était de fermer l’oreille à des paroles arrachées au délire.

 

– Permettez, je vais m’expliquer…

 

– Non ! pas un mot de plus à ce sujet ne s’échangera entre nous. Je vais vous faire connaître mes intentions. »

 

Maintenant qu’elle avait repris sa lucidité d’esprit, un doute odieux s’insinuait dans son esprit, quoi qu’elle fît pour l’écarter. Ayant elle-même admis, une heure auparavant, qu’il y avait un élément de réalité dans les divagations de miss Létitia, elle ne pouvait pas rejeter avec dédain le rapport de mistress Mosey. Dès lors elle n’avait qu’un parti à prendre : elle se résolut à braver une nuit de solitude près d’un lit d’agonie, plutôt que de laisser à mistress Mosey une seule chance de pénétrer de nouveau dans la chambre de miss Létitia et d’y surprendre ses secrets.

 

« Comptez-vous me retenir longtemps ici, miss ?

 

– Pas une minute de plus qu’il ne vous sera nécessaire pour vous remettre. Je ne vois pas pourquoi vous attendriez ici la visite matinale du docteur. Rien ne s’oppose à ce que vous vous en alliez ce soir même.

 

– Je vous demande pardon, miss, ma conscience s’y oppose. Je vous ai déjà dit que je ne pourrais pas me résigner à vous laisser ici toute seule. J’ai un cœur de femme, moi ! »

 

Et mistress Mosey, attendrie par sa propre générosité, porta son mouchoir à ses yeux.

 

« Je vous suis fort obligée, dit Émily, de vouloir demeurer avec moi, mais…

 

– Mais ça n’empêche pas que vous persistez à me renvoyer ?

 

– Je persiste à croire qu’il n’y a aucune nécessité que vous restiez ici.

 

– À votre aise ! Je n’en suis pas réduite à imposer ma société à personne. »

 

Mistress Mosey avait remis son mouchoir dans sa poche pour déployer plus commodément sa dignité blessée. La tête droite, la démarche raide, elle sortit d’un pas lent et majestueux.

 

Émily demeura seule dans la maison avec la mourante.

 

CHAPITRE IV

MISS JETHRO

Quinze jours après la disparition de mistress Ellmother et le renvoi de mistress Mosey, le ponctuel docteur Allday entrait dans son cabinet de consultation à l’heure précise où il avait coutume de recevoir ses clients.

 

Un froncement passager de ses sourcils, accompagné d’un geste d’impatience, semblait indiquer quelque trouble dans l’humeur, d’ordinaire si placide, du digne homme. De fait, il ne jouissait pas de son habituelle sérénité. Lui, le vieux docteur, cuirassé de froideur et d’indifférence, il subissait le charme qui avait dominé avant lui des êtres aussi dissemblables qu’Alban Morris, Cécilia Wyvil et Francine de Sor : il pensait à Émily.

 

Un coup de sonnette annonça l’arrivée du premier client.

 

Le domestique introduisit une dame de taille élevée, vêtue de noir avec une sombre élégance. Des traits d’un type juif prononcé, beaux et majestueux encore quoique fatigués, se distinguaient facilement sous son voile. Elle marchait avec beaucoup de grâce et de dignité, et elle expliqua le but de sa visite au médecin avec toute l’aisance d’une femme du monde.

 

« Je viens, monsieur, vous demander une consultation ; j’ai certains troubles au cœur. Je vous suis adressée par une personne qui s’est trouvée fort bien de vos bons avis. »

 

Elle posa une carte sur le bureau du docteur, en ajoutant :

 

« Je connais cette dame parce que je suis une de ses locataires. »

 

Le docteur reconnut le nom et posa les questions d’usage. Après un examen attentif, il en vint à une conclusion favorable.

 

« Je puis vous assurer dès maintenant, dit-il, qu’il n’y a pas de motif de vous alarmer au sujet des troubles au cœur.

 

– Je ne me suis jamais alarmée, répondit-elle paisiblement. Une mort subite est une mort très douce ; quand on a ses affaires en ordre, il ne me semble pas qu’on en puisse souhaiter d’autre. Ce que je tenais à savoir, c’est s’il était urgent que j’eusse à penser aux miennes, si insignifiantes qu’elles soient. Ainsi donc, vous pensez que je n’ai rien au cœur ?

 

– Je n’ai pas dit cela, repartit le docteur. Les battements sont très faibles. Prenez la potion que je vais vous prescrire ; faites un peu plus attention à ce que vous mangez et buvez qu’il n’est d’usage aux dames de le faire ; ne montez pas les escaliers rapidement, ne vous fatiguez pas par un exercice violent, et vous pourrez vivre fort âgée.

 

– Dieu m’en préserve ! » dit la dame.

 

Elle s’était détournée et regardait du côté de la fenêtre avec un sourire amer.

 

Le docteur Allday rédigeait son ordonnance.

 

« Pensez-vous faire un long séjour à Londres ? demanda-t-il quand il eut fini.

 

– Je ne suis ici que pour fort peu de temps. Faudra-t-il que je revienne ?

 

– Oui, une fois encore avant votre départ, si cela vous est possible. Quel nom mettrai-je sur l’ordonnance ?

 

– Miss Jethro.

 

– Un nom fort curieux, » dit le docteur.

 

Le sourire amer de miss Jethro glissa de nouveau sur ses lèvres. Sans paraître avoir entendu la remarque du docteur, elle déposa sur la table le prix de la consultation. Au même instant le valet de pied entrait, une lettre à la main.

 

« De la part de miss Émily Brown, dit-il, il n’y a pas de réponse. »

 

Miss Jethro s’apprêtait à sortir. Le domestique tenait poliment ouvert devant elle le battant de la porte.

 

Elle le congédia d’un geste, revint près de la table et, indiquant la lettre du doigt :

 

« Pardon, dit-elle, la personne qui vous écrit n’était-elle pas récemment une des élèves du pensionnat de miss Ladd ?

 

– Elle vient, en effet, de quitter miss Ladd ; êtes-vous de ses amies ?

 

– Je la connais un peu.

 

– Ce serait faire acte de bonté envers la pauvre enfant que de l’aller voir ; elle n’a pas un ami à Londres.

 

– Pardon, il y a sa tante.

 

– Sa tante est morte depuis huit jours.

 

– N’avait-elle pas d’autres parents ?

 

– Pas un seul. Sa situation est assez mélancolique, n’est-il pas vrai ? cette pauvre petite serait absolument abandonnée si je ne lui avais pas envoyé une de mes bonnes. Auriez-vous connu son père ? »

 

Miss Jethro laissa cette question sans réponse.

 

« La jeune fille a-t-elle donc renvoyé les domestiques de sa tante ? demanda-t-elle.

 

– Sa tante ne gardait qu’une seule servante, madame, et cette femme a dispensé Émily du souci de la renvoyer. »

 

Il raconta brièvement en quelles circonstances mistress Ellmother avait quitté son service.

 

« Je ne peux pas m’expliquer une telle lubie, dit-il en guise de conclusion ; et vous ?

 

– Qui vous fait supposer, monsieur, que je puisse vous renseigner sur ce point ? Je n’ai jamais vu cette servante, et sa maîtresse m’était étrangère. »

 

À l’âge du docteur Allday, on ne se laisse pas facilement déconcerter, même par les airs hautains d’une belle personne.

 

« Je pensais que vous aviez connu le père d’Émily, » reprit-il avec flegme.

 

Miss Jethro se leva.

 

« Je ne veux pas abuser de votre temps précieux, dit-elle en saluant.

 

– Veuillez m’accorder encore une minute, » dit le docteur.

 

Toujours aussi calme, il pesa sur le timbre :

 

« Y a-t-il des malades dans le salon d’attente ? demanda-t-il au domestique.

 

– Non, monsieur.

 

– Vous voyez, reprit-il, que j’ai du temps de reste. Le fait est que je m’intéresse fort à cette pauvre petite fille, et il me semblait…

 

– S’il vous semblait que je m’y intéresse également, vous aviez parfaitement raison, interrompit miss Jethro. J’ai connu son père, ajouta-t-elle brusquement.

 

– En ce cas, vous allez me donner le conseil dont j’ai besoin… Ne voulez-vous pas vous asseoir ? »

 

Elle reprit sa chaise en silence. Les mouvements irréguliers qui agitaient le voile dont sa figure était enveloppée indiquaient qu’elle respirait avec peine. Le docteur l’observait attentivement.

 

« Laissez-moi ajouter quelque chose à mon ordonnance, dit-il tout à coup. Vos nerfs, reprit-il, après avoir écrit sa prescription, sont plus malades que je ne le croyais d’abord. À ma connaissance, la maladie la plus difficile à guérir, c’est, l’inquiétude. »

 

L’allusion était claire, mais elle sembla perdue pour miss Jethro. Quels que fussent ses chagrins intimes, elle ne paraissait avoir aucune intention de faire de son médecin son confident.

 

Repliant méthodiquement l’ordonnance, miss Jethro rappela au docteur Allday qu’il voulait lui demander un conseil.

 

« En quoi pourrais-je vous servir ? dit-elle.

 

– Je crains bien, reprit-il, d’abuser de votre patience si je réponds franchement à cette question. »

 

Ayant donné cet avertissement en guise de préface, le docteur se mit à raconter la scène dont le cottage avait été le théâtre durant le bref séjour de mistress Mosey.

 

« Pour rendre justice à cette dinde, je dois dire qu’en quittant Émily, elle est venue me faire sa confession. Naturellement je suis allé trouver la pauvre petite, et, après avoir examiné sa tante, je n’ai eu garde de la laisser seule. Mais quand je suis revenu chez moi le lendemain matin, qui croyez-vous que j’aie trouvé à ma porte ? Mistress Ellmother ! »

 

Il s’arrêta, pensant que miss Jethro ne pourrait manquer de manifester quelque surprise : pas une exclamation, pas un mot ne sortit de ses lèvres.

 

« Mistress Ellmother venait chercher des nouvelles de sa maîtresse, poursuivit le narrateur désappointé. Tous les jours, tant que miss Létitia vécut, elle est venue m’adresser la même question, sans jamais daigner expliquer sa conduite. Le jour des funérailles, elle était à l’église en grand deuil et pleurait amèrement, je puis l’attester. Mais, aussitôt la cérémonie terminée, croiriez-vous qu’elle s’est glissée dehors, sans que miss Émily ou moi puissions lui dire un mot ? Depuis cette époque, nous ne l’avons pas revue et nous n’avons plus entendu parler d’elle. »

 

Il s’interrompit de nouveau. La dame l’écoutait toujours silencieusement sans faire une seule remarque.

 

« Qu’est-ce que vous pensez de ceci ? demanda brusquement le docteur.

 

– J’attends, répondit miss Jethro.

 

– Vous attendez quoi ?

 

– Je ne sais pas encore à quel propos mes conseils pourraient vous être utiles. »

 

Les observations que, dans le cours de sa vie médicale, le docteur avait pu faire sur l’humanité l’avaient amené à conclure que les femmes sont volontiers imprudentes et accordent trop facilement leur confiance au premier venu. Il rangea dès lors miss Jethro parmi les plus remarquables exceptions à cette règle.

 

« Vos conseils, reprit-il, me seraient fort utiles pour guider actuellement Émily. Hier elle m’a annoncé qu’elle se sentait assez forte pour examiner les papiers laissés par sa tante. »

 

Miss Jethro tourna rapidement sur sa chaise et regarda le docteur bien en face.

 

« Il me semble que vous commencez à vous sentir intéressée ? » fit-il avec un sourire.

 

Il n’y eut de la part de son interlocutrice ni assentiment, ni dénégation.

 

« Continuez, dit-elle.

 

– Naturellement je ne saurais lire dans votre pensée ; quant à moi, je redoute les découvertes possibles et j’ai grande envie d’engager Émily à confier l’examen de ces papiers au notaire de sa tante. Dans ce que vous savez de M. Brown, n’y a-t-il rien qui me donne raison ?

 

– Avant que je vous réponde, dit miss Jethro, il serait bon de laisser parler la jeune fille elle-même.

 

– Comment cela ? »

 

Miss Jethro montra l’enveloppe restée intacte sur le bureau.

 

« Voyez, dit-elle, vous n’avez pas encore ouvert la lettre de miss Émily. »

 

CHAPITRE V

LE DOCTEUR ALLDAY

Tout entier à sa pensée de vaincre la réserve de sa visiteuse, le docteur Allday avait entièrement oublié la lettre d’Émily. Il se hâta de l’ouvrir.

 

« Elle a déjà commencé la revue de ses paperasses, dit-il tout en lisant.

 

– Alors je ne saurais vous être utile, » repartit miss Jethro.

 

Elle fit de nouveau mine de sortir. Le docteur tournait la seconde page de sa lettre.

 

« Attendez ! s’écria-t-il, elle a trouvé quelque chose. Et voici ce que c’est. »

 

Il tenait du bout des doigts un petit imprimé qui avait dû être plié entre deux feuillets d’un livre.

 

« Veuillez, dit-il, jeter un coup d’œil sur ce papier.

 

– Que cela m’intéresse ou non ?

 

– Il se peut que vous vous intéressiez au commentaire qu’y ajoute Émily.

 

– Vous comptez me montrer sa lettre ?

 

– Je compte vous la lire. »

 

Miss Jethro prit l’imprimé sans autre observation. Il contenait ce qui suit :

 

MEURTRE

 

Cent livres de récompense.

 

« Le 30 septembre 1877, un meurtre a été commis à l’auberge aux Mains unies, dans le village de Zeeland, Hampshire. La récompense ci-dessus mentionnée sera remise à la personne ou aux personnes dont les révélations amèneront la découverte de l’assassin. Voici son signalement : Nom inconnu. Âge supposé : entre vingt et trente ans. Bien fait et de petite stature. Teint blanc rosé, traits délicats, yeux bleu clair. Cheveux blonds coupés très courts. Point de barbe, d’étroits favoris. Mains blanches, petites et de forme gracieuse ; aux doigts, des bagues de prix. Vêtu d’un élégant costume de touriste gris sombre, avec un sac en bandoulière, comme s’il revenait d’une excursion à pied. La voix est douce, pleine et sonore. Manières engageantes. – Pour toutes communications, s’adresser au chef inspecteur, Office de la police métropolitaine. Londres. »

 

Miss Jethro mit le feuillet de côté sans manifester d’agitation visible.

 

Le docteur prit alors la lettre d’Émily et en lut à haute voix le passage suivant :

 

« … Quand vous aurez parcouru l’imprimé ci-joint, mon ami, je crois que vous éprouverez un soulagement presque égal au mien. Je l’ai trouvé entre les pages d’un livre, en compagnie d’annonces bizarres découpées dans les journaux. Ma pauvre tante collectionnait tous ces faits divers ; elle en avait l’esprit obsédé ; c’était chez elle une sorte de manie. De là, sans doute, ces exclamations incohérentes qui ont effaré la stupide mistress Mosey. Maintenant je ne crains plus de passer en revue le reste des papiers… »

 

Il ne put achever sa phrase. Miss Jethro l’interrompit avec une véhémence qui tranchait singulièrement sur la réserve qu’elle avait gardée jusque-là.

 

« Faites ce que vous disiez, docteur ! s’écria-t-elle. Empêchez-la de pousser ses recherches plus loin. Si elle hésite à vous écouter, insistez, insistez de toute votre énergie ! »

 

Enfin le docteur avait triomphé.

 

« Ç’a été long à venir, dit-il sans se départir de son flegme, mais ce n’en est pas moins bien venu. Allons ! miss Jethro, vous redoutez autant que moi les découvertes possibles d’Émily ; seulement, vous savez, vous, ce que vous redoutez ; moi je suis dans les ténèbres.

 

– Ce que je sais ou ce que je ne sais pas importe peu, répondit-elle avec aigreur.

 

– Pardon, c’est très important, au contraire. Je n’ai aucune autorité sur cette jeune fille. Je ne suis même pas un ami de vieille date. Vous me dites d’insister énergiquement auprès d’elle pour qu’elle n’examine pas les papiers de sa tante. En ce cas, fournissez-moi le droit de pouvoir déclarer en toute sincérité que certaines circonstances connues de moi justifient mon intervention. »

 

Pour la première fois, depuis le commencement de sa visite, miss Jethro leva son voile et attacha sur le docteur un regard pénétrant.

 

« Il me semble que je puis avoir confiance en vous, dit-elle. Écoutez-moi bien. La seule considération qui me décide à ouvrir la bouche, c’est le souci que j’ai de la tranquillité d’Émily. Donnez-moi votre parole d’honneur que vous me garderez le secret.

 

– Je vous la donne.

 

– Il faut d’abord que je sache une chose : vous a-t-elle dit, comme à moi il y a quelques semaines, que son père était mort d’une maladie de cœur ?

 

– Elle me l’a dit, en effet.

 

– Lui avez-vous adressé quelques questions à ce sujet ?

 

– Je lui ai demandé à quelle époque remontait le décès.

 

– Et elle vous l’a dit ?

 

– Elle me l’a dit.

 

– Vous désirez savoir, docteur Allday, quelles découvertes Émily pourrait bien faire dans les papiers de sa tante. Il y aurait d’abord celle-ci : c’est qu’on l’a trompée en lui racontant la mort de son père.

 

– Entendez-vous par là qu’il n’a pas cessé de vivre ?

 

– J’entends qu’elle a été trompée, avec intention, sur le genre de sa mort.

 

– Quel est le misérable qui lui a fait ce mensonge ?

 

– N’offensez pas les morts, monsieur ! Ce mensonge a pu être uniquement inspiré par la tendresse et la compassion. La personne qui l’a pris sur elle n’est autre que la tante d’Émily ; et sa vieille bonne devait être dans la confidence. »

 

Elle se tut. Le docteur resta pensif. Elle se leva.

 

« Vous voilà renseigné maintenant, dit-elle. Rappelez-vous que vous vous êtes engagé sur l’honneur à ne répéter notre conversation à âme qui vive ! »

 

Miss Jethro se dirigeait vers la porte. Le docteur la suivit.

 

« Vous oubliez, dit-il, que je ne sais pas encore comment le père d’Émily a succombé.

 

– C’est vrai ; mais moi, je n’ai rien de plus à vous dire. »

 

Elle salua gravement et disparut, laissant le docteur à son inquiétude et à sa curiosité.

 

Il sonna son domestique. Attendre son heure habituelle de sortie, tandis que le repos d’Émily était à la merci d’un hasard lui semblait intolérable.

 

« Je vais au cottage, dit-il au domestique ; si quelqu’un me demande, dites que je serai de retour dans vingt minutes. »

 

Au moment de sortir il se rappela qu’Émily réclamerait peut-être son imprimé. Tout en le prenant, il lut machinalement les premières lignes et alla ainsi jusqu’au bout ; puis il revint à la date du meurtre.

 

Sa figure rubiconde était devenue toute pâle.

 

« Bonté divine ! s’écria-t-il, le père a été assassiné et cette femme a été mêlée à l’affaire ! »

 

Obéissant à un instinctif besoin d’action, il mit l’imprimé dans son portefeuille, ramassa la carte que sa visiteuse lui avait présentée comme une sorte de référence, et s’éloigna précipitamment.

 

Une fois dans la rue, il héla un cab et se fit conduire non au cottage, mais à l’adresse de miss Jethro.

 

« Partie ! » répondit la servante quand il demanda à voir miss Jethro.

 

Il insista pour parler du moins à la propriétaire de la maison, cette dame qu’il connaissait et qui lui avait adressé sa locataire.

 

« Il n’y a guère plus de dix minutes que miss Jethro était chez moi, lui dit-il, et il paraît qu’elle est partie.

 

– Il n’y a guère plus de dix minutes, répondit la dame, que ce billet m’a été apporté par un gamin. »

 

Le billet avait évidemment été écrit avec une extrême précipitation.

 

« Je suis forcée de quitter Londres à l’improviste. La banknote ci-incluse payera ce que je vous dois. J’enverrai prendre mon bagage. »

 

Le docteur se retira.

 

« Forcée de quitter Londres à l’improviste ! marmottait-il en remontant dans sa voiture. Cette fuite la condamne sans rémission. – Aussi vite que possible ! » cria au cocher le docteur, à qui il tardait de voir Émily.

 

Comme il arrivait devant la porte, le docteur aperçut un gentleman qui sortait de chez miss Émily et qui s’éloignait d’un pas rapide.

 

Il sonna et dit à la servante qui vint lui ouvrir :

 

« Miss Émily vient, je pense, de recevoir une visite ?

 

– Non, monsieur le docteur. Le monsieur qui sort d’ici n’a fait que remettre une lettre.

 

– Il n’a pas demandé à voir miss Émily ?

 

– Non, il s’est informé de la santé de miss Létitia. Quand je lui ai dit qu’elle était morte, il a paru tout saisi et s’en est allé très vite, sans rien dire.

 

– A-t-il donné son nom ?

 

– Non, monsieur le docteur.

 

CHAPITRE VI

MISS LADD

Le docteur trouva Émily absorbée par la lecture de la lettre qu’elle venait de recevoir. L’extrême désir qu’il éprouvait d’épargner à la jeune fille la douloureuse révélation du mensonge qui lui avait dissimulé la fin tragique de son père l’avait rendu exceptionnellement méfiant. Dès lors le nouveau visiteur anonyme lui était suspect ; plus suspecte encore la lettre dont il s’était chargé. Mais Émily leva la tête, et sa figure souriante le rassura avant même qu’elle eût parlé.

 

« Enfin ! voici des nouvelles de ma plus chère amie, dit-elle. Vous rappelez-vous ce que je vous ai dit de Cécilia ? Ceci est une lettre d’elle, une longue, bonne, exquise lettre, venue de l’Engadine et laissée à ma porte par une personne inconnue. Je questionnais justement la domestique à ce propos quand nous avons entendu votre coup de sonnette.

 

– Vous pouvez continuer avec moi l’interrogatoire si le cœur vous en dit. Je me suis croisé avec le gentleman mystérieux devant la porte du jardin.

 

– Comment est-il ?

 

– Grand, mince et brun. Il porte sur sa tête un feutre très farouche, et entre les sourcils, des rides qui n’annoncent pas un caractère angélique. Le type achevé de ces gens qui me sont antipathiques à première vue.

 

– Pourquoi ?

 

– Parce qu’il ne se rase pas.

 

– Il porte sa barbe ?

 

– Oui, une barbe noire et frisée. »

 

Émily frappa des mains.

 

« Se peut-il ? serait-ce Alban Morris ? » s’écria-t-elle.

 

Le docteur la regarda avec un sourire narquois, il venait, pensait-il, de découvrir l’amoureux de cette séduisante petite personne ; il en était sûr, mais non ravi.

 

« Qu’est-ce que M. Alban Morris ?

 

– Le maître de dessin de la pension de miss Ladd. »

 

Les professeurs de n’importe quoi dans les pensionnats de demoiselles n’avaient pas précisément le don d’intéresser le docteur. Revenant à l’objet qui avait déterminé sa visite au cottage, il tira de son portefeuille l’imprimé que lui avait envoyé Émily.

 

« J’ai pensé que vous voudriez ravoir ce papier, dit-il.

 

– Ah ! oui, cette annonce au sujet d’un assassinat ? N’est-il pas étrange que le meurtrier ait échappé, quand son signalement détaillé courait l’Angleterre ? »

 

Elle lut tout haut la description au docteur. Au passage : « Vêtu d’un élégant costume de touriste, gris sombre, » il l’interrompit.

 

« Ce détail était bien inutile, dit-il ; il n’avait qu’à changer de vêtements.

 

– Mais pouvait-il en même temps changer sa voix ? Écoutez ceci : « Une voix douce, pleine et sonore. » Et ceci : « Manières engageantes. » Peut-être me direz-vous qu’il était bien libre d’affecter la grossièreté ?

 

– Je puis, seulement vous assurer une chose, ma chère enfant, c’est qu’il lui aura été facile de se déguiser si bien que quatre-vingt-dix-neuf personnes sur cent seraient incapables de le reconnaître, et cela sans modifier ni sa belle voix sonore ni ses façons aimables.

 

– Comment cela ?

 

– Voyez donc le signalement : « Cheveux coupés courts ; point de barbe ; d’étroits favoris. » Le gredin était bien tranquille, pour peu qu’il eût du temps devant lui ; il n’avait qu’à laisser pousser sa barbe et ses cheveux, et la transformation de sa physionomie était complète. Ne parlons plus de cela, ma chère. Avez-vous poursuivi vos recherches ?

 

– Oui, mais j’ai eu un grand désappointement. Vous ai-je dit où j’avais trouvé l’imprimé ?

 

– Non.

 

– Il était, avec le livre, un fouillis de vieux journaux et une collection de fioles, dans un tiroir de la table de toilette. Naturellement, je m’attendais à des découvertes plus intéressantes. Ma recherche dura cinq minutes. Rien dans le cabinet du coin, sauf quelques livres et des porcelaines. Rien dans le buvard que vous voyez là sur la table, si ce n’est du papier à lettre et de la cire à cacheter. Rien dans les tiroirs, que des notes de fournisseurs, du coton et de la laine à tricoter, et de vieilles photographies. Ma pauvre chère tante a dû détruire tous ses papiers, et si l’imprimé a survécu, c’est qu’il a été oublié derrière les petites bouteilles vides et les petits pots poussiéreux. N’est-ce pas irritant ? »

 

Fort peu irrité, mais au contraire très satisfait, le docteur sollicita la permission de retourner à ses malades et de laisser Émily toute à la lettre de son amie. En s’en allant, il s’aperçut que la porte de la chambre à coucher, située de l’autre côté du couloir, était ouverte.

 

Depuis la mort de miss Létitia, cette pièce n’avait pas été occupée. Bien en vue, en face même de la porte, se trouvait la table de toilette dont lui avait parlé Émily. Le docteur alla jusqu’au seuil, réfléchit, hésita, et revint enfin vers la chambre inhabitée.

 

Il lui semblait avoir aperçu un second tiroir, peut-être négligé d’Émily. Avait-il le droit d’entrer pour dissiper ses doutes ? Serait-il excusable de refouler ses scrupules d’homme bien élevé ? Miss Létitia lui avait souvent parlé de ses affaires personnelles, et il eût été son exécuteur testamentaire si les rapides progrès de la maladie lui avaient permis d’ajouter un codicille à son testament. Moralement donc, sinon légalement, le docteur se regardait comme son représentant, autorisé par conséquent à agir au mieux des intérêts d’Émily.

 

Un coup d’œil lui suffît pour s’assurer qu’aucun tiroir n’avait été oublié.

 

L’armoire ne renfermait que des robes de la pauvre dame ; le buffet était ouvert laissant voir ses rayons dégarnis. Il sortit.

 

Mais il ne fit que deux pas dans le couloir, et revint encore à la table de toilette. Puisqu’il en avait l’occasion, il ne lui semblait pas inutile de vérifier l’innocence des vieilles boîtes et des fioles auxquelles Émily avait fait allusion, non sans un certain dédain.

 

Le tiroir était très profond. Quand le docteur voulut l’amener à lui, il résista.

 

Dans sa disposition à se défier de tout, ce fait lui parut singulier et il écarta l’amas d’objets disparates qui le gênaient afin de pouvoir introduire sa main, puis son bras, jusqu’à l’extrémité du meuble.

 

Une seconde après, ses doigts saisissaient un papier froissé qui s’était trouvé pris entre les rainures. Il ne fut pas difficile de l’extraire de sa cachette ; et le docteur, bien sûr désormais qu’il ne restait rien à découvrir, ne se donna que le temps de replacer pêle-mêle le contenu du tiroir tel qu’il était auparavant, et se hâta de s’éloigner.

 

La voiture l’attendait et, dans le trajet du cottage à son logis, il eut le loisir d’examiner sa trouvaille.

 

Ce chiffon de papier n’était rien moins qu’une lettre adressée à miss Létitia et signée de miss Ladd.

 

Dès le premier coup d’œil, un nom saisit l’attention du docteur.

 

Le nom de miss Jethro.

 

Sans son entrevue du jour même avec sa cliente, le docteur aurait pu douter de son droit à prendre connaissance de la lettre de miss Ladd. Mais, acquitté d’avance de tout reproche d’indélicatesse par la pureté de ses intentions, il lut tout tranquillement :

 

« Chère madame,

 

» Je ne puis que regarder comme providentiel le hasard qui a voulu que votre nièce, en vous écrivant, mentionnât, entre autres petits événements de sa vie de pensionnaire, l’arrivée d’une nouvelle institutrice, miss Jethro.

 

» Le mot surprise exprimerait bien imparfaitement l’émotion que j’ai éprouvée en apprenant par votre lettre que miss Jethro n’était pas digne de se mêler aux jeunes filles confiées à mes soins. Il m’est impossible de supposer qu’une personne de votre caractère pourrait jamais avancer une accusation de ce genre sans des motifs très sérieux. D’autre part, il m’est difficile de modifier mon opinion à l’égard de miss Jethro sans avoir la preuve de ce dont on l’accuse.

 

» Ayant en votre discrétion la même absolue confiance que vous avez eue en la mienne, je joins à ma lettre les références et les certificats que miss Jethro m’a soumis quand elle s’est offerte à remplir une place devenue vacante chez moi.

 

» Je vous prie instamment de ne pas tarder à m’envoyer le résultat de l’enquête que vous avez promis de faire. Quoi qu’il arrive, d’ailleurs, veuillez me retourner les papiers ci-inclus, et croyez-moi, chère madame, même au milieu de mon inquiétude, bien sincèrement à vous.

 

» AMÉLIA LADD. »

 

Si le docteur avait entendu, comme Émily, les paroles irritées que le délire arrachait à miss Létitia, il se serait dit que la pauvre femme avait peut-être été la rivale jalouse de cette miss Jethro qui avait, selon elle, ensorcelé l’inconnu, et que la haine et la rancune nées de cette jalousie avaient sans doute inspiré sa dénonciation ; haine et rancune qui, d’ailleurs, avaient atteint leur but, puisque la sous-maîtresse s’était vue brusquement renvoyée. Mais ne connaissant qu’une face des choses, il se confirma simplement dans sa mauvaise opinion sur miss Jethro et se résolut à garder pour lui sa découverte.

 

CHAPITRE VII

LA LETTRE DE CÉCILIA

La lettre de Cécilia à Émily avait été adressée chez sir Jervis Redwood, « recommandée à ses soins ». Sir Jervis lui-même y avait joint quelques lignes. Les deux plis avaient été mis sous enveloppe cachetée à l’adresse du cottage.

 

Si Alban Morris était bien en effet le messager de sir Jervis, la conclusion à tirer de ce fait causait à Émily autant de surprise que de curiosité.

 

N’eût-il pas eu le désir de la protéger, Alban n’en devait pas moins réaliser son projet de voyage dans le Northumberland ; il avait sans doute gagné la sympathie du baronnet ; peut-être même avait-il été reçu chez lui comme visiteur au moment où la lettre de Cécilia était arrivée.

 

Émily se reporta au dernier jour passé par elle à la pension, et le souvenir de sa conversation avec Alban au sujet de mistress Rook lui revint à l’esprit. Se pouvait-il qu’il fût toujours décidé à éclaircir les soupçons que lui inspirait la femme de charge de sir Jervis ? L’avait-il suivie dans ce but jusqu’à la maison de son maître ?

 

D’un mouvement brusque, presque irrité, Émily reprit la lettre de sir Jervis que, dans son impatience de lire celle de Cécilia, elle avait d’abord laissée de côté.

 

Maintenant, aiguillonnée par une vive curiosité, elle inclinait à croire que de ses deux correspondants, celui qui aurait pour elle le plus d’intérêt pourrait bien être le baronnet.

 

Quand elle eut lu sa lettre, elle fut très désappointée.

 

D’abord son écriture était si abominable qu’on en devinait le sens à grand’peine. Ensuite, il ne faisait pas même la plus légère allusion aux circonstances qui l’avaient amené à confier à Alban la lettre de Cécile.

 

Elle allait jeter décidément la lettre, quand elle y déchiffra l’offre d’un emploi à Londres.

 

Naturellement, sir Jervis avait engagé un secrétaire à la place d’Émily ; mais il ne lui en fallait pas moins une personne capable de seconder, dans la capitale, ses travaux littéraires. Ayant des raisons pour croire que les découvertes des voyageurs modernes dans l’Amérique centrale avaient fait le sujet d’articles de journaux et de revues, il désirait qu’on lui fît des copies de tout ce qu’on pourrait trouver en ce genre au British Museum.

 

Si Émily se sentait de force à contribuer ainsi à l’achèvement de son grand ouvrage, les Villes détruites, elle n’avait qu’à s’adresser à son libraire de Londres, qui lui payerait la rétribution d’usage et lui fournirait toutes les indications dont elle pourrait avoir besoin. Le nom et l’adresse du libraire suivaient, parfaitement illisibles d’ailleurs, sauf ces deux mots : « Bond Street ». Là, l’épître de sir Jervis s’arrêtait court.

 

Émily remit toutes réflexions à ce propos jusqu’à ce qu’elle eût achevé la lecture de la lettre de son amie.

 

Voici, dans son intégrité, le bavardage de Cécilia :

 

« Ma bien chère, ma meilleure amie,

 

» Je vais faire une petite excursion hors des limites de l’Engadine. Deux compagnons de voyage, et des plus aimables, se sont chargés de moi et nous pousserons peut-être jusqu’au lac de Côme.

 

» Ma sœur, dont la santé s’est fort raffermie, reste à Saint-Maurice avec la vieille gouvernante. Dès que nous aurons arrêté la direction de nos mouvements, j’écrirai à Julia afin qu’elle m’expédie les lettres qui pourraient arriver en mon absence. Ma vie dans ce paradis terrestre n’aurait pas une ombre si j’y recevais des nouvelles de mon Émily.

 

» En attendant, nous passons la nuit dans un endroit fort remarquable, mais dont j’ai oublié le nom, et je vous écris mourant d’envie d’avoir de vos nouvelles. Sir Jervis s’est-il déjà jeté à vos pieds ? Vous a-t-il conjurée avec larmes d’accepter le titre de lady Redwood, titre qu’accompagnerait un magnifique douaire ?

 

» Mais vous désirez peut-être apprendre ce que sont mes nouveaux amis. Ma chère, l’un d’eux, qui est une amie, est après vous la plus charmante créature qu’on puisse imaginer. Le monde la connaît sous le nom de lady Janeaway ; moi, qui l’aime, je l’appelle familièrement Doris. Elle me rend mon affection.

 

» Vous comprendrez quel lien étroit de sympathie nous unit quand je vous aurai raconté comment s’est faite notre connaissance.

 

» S’il y a une chose dont j’aie le droit d’être fière, c’est de mon inaltérable appétit, et si j’ai une passion, cette passion se nomme pâtisserie. Lady Doris professe les mêmes sentiments. À la table d’hôte, le jour de notre arrivée, nos sièges se touchaient…

 

» Grand Dieu ! j’ai oublié de vous parler de son mari ! Car elle est mariée, mariée depuis plus d’un mois. Vous ai-je dit qu’elle est mon aînée de deux ans ? Ce mari est lord Janeaway. Un petit homme si doux et si facile à amuser ! Il porte partout avec lui une sale petite boîte d’étain percée de trous, et il s’en va fouillant les buissons, soulevant les pierres, tournant autour des vieilles maisons de bois. Quand il a attrapé quelque abominable insecte, laid à vous donner le frisson, il devient tout rouge de plaisir et dit à sa femme et à moi, avec un gracieux zézaiement : « Voilà ce que j’appelle une excellente journée. » Et comme il obéit à sa femme ! Entre nous soit dit, cette docilité masculine me rend bien fière de mon sexe…

 

» Où en étais-je ? Ah ! oui, à la table d’hôte.

 

» Jamais, Émily, je le déclare avec un respect solennel pour les droits de la vérité, jamais je n’ai mangé un dîner aussi atrocement mauvais, aussi infâme que celui qu’on nous a servi le premier jour à l’hôtel. Pourtant, j’ai patienté jusqu’à la pâtisserie, et sans défiance j’ai mordu dans mon morceau. « Horrible ! horrible ! le comble de l’horrible ! » Je n’ai jamais eu le courage d’avaler cette chose sans nom. J’ai pris mon mouchoir, et, ma foi, j’ai… toussé le morceau. La nouvelle mariée, ma voisine, a vu seule la manœuvre. Elle m’a tendu la main et m’a dit : « Parfait ! Il m’est arrivé exactement la même aventure avant-hier. » Voilà les débuts de mon amitié pour lady Doris Janeaway.

 

» Depuis, grâce à une solennelle entrevue avec le cuisinier principal de l’hôtel, nous nous sommes procuré les moyens de dîner plus convenablement.

 

» Cet intéressant personnage (le cuisinier) est un ex-zouave de l’armée française. Au lieu de s’excuser à nous, il nous a avoué que le goût barbare des voyageurs anglais et américains lui avait enlevé à jamais l’orgueil et la joie que lui causait jadis l’exercice de son art. À l’appui de ce qu’il avançait, il nous a cité deux jeunes Anglais incapables de parler une autre langue que la leur. Les garçons avaient raconté à la cuisine qu’ils s’étaient plaints du déjeuner, surtout des œufs. Là-dessus, notre Français s’était épuisé en des préparations d’œufs aussi exquises que variées. Des œufs à la tripe, au gratin, à la dauphine, à la poulette, à la tartare, à la vénitienne, à la bordelaise, etc., etc. Mais les jeunes gentlemen n’étaient toujours pas contents. L’ex-zouave exaspéré, blessé dans son honneur, outragé dans sa dignité de chef, exigea une explication. – Au nom de tous les saints, qu’est-ce qu’ils voulaient donc pour leur déjeuner ? – Ils voulaient… des œufs bouillis ! – Je n’ai pas de termes, a conclu le zouave, pour exprimer mon mépris de ce que les Anglais appellent un déjeuner. Oh ! Émily, quels dîners nous avons eus dans notre chambre, depuis que nous nous sommes entendues avec cet incomparable cuisinier !

 

» Que pourrais-je vous dire encore ? Vous intéressez-vous, ma chère, aux clergymen jeunes et éloquents ?

 

» Nous en avons un ici qui est la pensée, la joie, le souci, l’admiration, l’adoration de toutes ces dames.

 

» Il est jeune – à peine trente ans. Il a le teint clair, les yeux bleus, de jolies mains et des bagues plus jolies encore. Et puis quelle voix ! quelles manières ! Vous me direz que beaucoup de pasteurs choyés des dames peuvent répondre à ce signalement. J’ai gardé pour la fin ce qui distingue particulièrement celui-ci. Ses beaux cheveux blonds tombent en boucles abondantes sur ses épaules, et sa barbe, une vraie barbe apostolique, descend en ondes soyeuses jusqu’aux derniers boutons de son gilet.

 

» Que vous semble maintenant du révérend Miles Mirabel ?

 

» La vie et les aventures de ce séduisant clergyman sont un éloquent témoignage de sa pieuse résignation au milieu d’épreuves sous le poids desquelles un homme ordinaire aurait succombé.

 

» Il a été clerc chez un avoué et renvoyé de sa place. Il a fait des conférences sur Shakespeare, auxquelles le public a eu l’infamie de ne pas accorder la moindre attention. Il a été secrétaire d’une troupe ambulante de musiciens et s’est vu flibusté par un directeur peu scrupuleux. Il a négocié la construction de chemins de fer à l’étranger et a été renié par un gouvernement sans principes. Il a été traducteur dans une importante maison de librairie et s’est entendu traiter d’ignare par des journalistes gonflés d’envie. Il s’est réfugié dans la critique dramatique et a reçu un congé injurieux de son rédacteur en chef. Tant de souffrances, de désillusions l’ont enfin mené à la seule carrière digne de lui, l’Église ! où l’a fait entrer la protection d’amis influents. Quel changement ! À partir de ce jour, tous ses efforts ont été bénis de la Providence. Deux fois déjà on lui a offert une théière d’argent pleine de souverains. Où qu’il aille, les sympathies l’entourent, et il a son couvert mis à la table d’innombrables familles. Après une tournée sur le continent qui laissera d’immortels souvenirs, il va rentrer en Angleterre, où l’appelle un de ses collègues les plus distingués, lequel collègue préfère un climat plus doux à celui de sa patrie. Il aura donc désormais le privilège envié de représenter le recteur absent dans une cure de campagne, loin des villes, au sein d’une retraite pastorale que peuplent uniquement d’innocents éleveurs de bétail. Puisse le berger être digne du troupeau !

 

» À présent, laissez-moi ajouter que vous aurez occasion de voir et d’entendre ce phénix des prédicateurs.

 

» Je suis au bout de mes nouvelles et je commence à croire, après cette longue lettre, qu’il est temps d’aller me mettre au lit. Ai-je besoin de dire que j’ai parlé bien souvent de vous à Doris et qu’elle désire être votre amie aussi bien que la mienne quand nous serons de retour en Angleterre ?

 

» Adieu donc pour l’instant, ma chérie. Je vous aime tendrement et reste

 

» Votre

 

» CÉCILIA.

 

» P. -S. – J’ai pris une nouvelle et délicieuse habitude. Pour le cas où je me sentirais pendant la nuit des tiraillements d’estomac, je garde une boite de pastilles de chocolat sous mon oreiller. Vous n’avez pas idée quelle consolation c’est pour moi !

 

» Si jamais je rencontre l’homme de mes rêves, je ferai expressément stipuler dans mon contrat de mariage mon droit absolu et perpétuel à ces suaves pastilles. »

 

CHAPITRE VIII

COMPARAISONS

Quel contraste cruel l’heureuse vie de Cécilia faisait avec celle de son amie ! Qui donc, à la place d’Émily, après avoir lu cette lettre insouciante et gaie, ne se fût un instant replié sur soi-même avec un invincible sentiment d’amertume ?

 

Le ressort du caractère est une des qualités les plus précieuses que la nature puisse nous donner. Alors que les plus fermes résolutions sont impuissantes à nous défendre du désespoir, cette force instinctive lui résiste victorieusement. – « Si je reste ici, je ne ferai que pleurer, pensa Émily, mieux vaut sortir. »

 

Les gens quelque peu observateurs qui fréquentent habituellement les parcs de Londres ont pu remarquer le grand nombre de personnes solitaires qui s’efforcent d’égayer leur vie par une promenade. On flâne languissamment autour des corbeilles de fleurs : on reste assis sur un banc pendant des heures ; on examine avec une curiosité patiente ses voisins ; on contemple d’un air résigné les femmes qui passent à cheval et les enfants qui jouent dans les allées.

 

Les hommes essayent parfois d’échapper à cette monotonie en fumant une pipe. Certaines femmes remplacent le dîner absent par quelque biscuit. Ni les uns ni les autres ne sont sociables ; ou ne les voit pas faire connaissance entre eux ; peut-être sont-ils fiers, ou timides, ou moroses ; ou peut-être, désespérés, ayant perdu toute confiance en eux-mêmes, ils désespèrent également d’autrui ; peut-être redoutent-ils la curiosité, et ont-ils des vices à cacher, ou des vertus que blesse la lumière après des années d’obscurité.

 

Émily faisait partie maintenant de cette grande catégorie.

 

Parmi les flâneurs habituels des parcs, cette gracieuse petite personne en noir, dont le visage était protégé par un voile de crêpe, se fit bien vite remarquer des bonnes d’enfants, des solitaires méditatifs et des nomades installés sur les pelouses. La domestique fournie par le bienveillant docteur Allday se chargeait de garder la maison pendant les absences d’Émily ; pas une autre créature vivante dans ce vaste Londres n’avait souci de ce que pouvait devenir la jeune fille. Mistress Ellmother n’avait pas reparu depuis les funérailles, et mistress Mosey n’oubliait pas qu’on l’avait, quoique fort poliment, mise à la porte. À qui Émily aurait-elle pu dire : « Si nous allions faire un tour de promenade ? »

 

Elle avait annoncé la mort de sa tante à miss Ladd et reçu des nouvelles de Francine.

 

La lettre de la maîtresse de pension était sincèrement cordiale et affectueuse. – « Choisissez votre moment, ma chère enfant, et venez me retrouver à Brighton ; le plus tôt sera le mieux. »

 

Émily répugnait, non à accepter l’invitation, mais à retrouver Francine. La riche héritière des Indes occidentales paraissait encore plus raide et plus dure, la plume à la main. Sa lettre disait « qu’elle n’avançait pas dans ses études ; elle les détestait, d’ailleurs, les maîtres choisis pour l’instruire rivalisant de laideur et leur seul aspect lui étant odieux ; miss Ladd lui avait été antipathique à première vue, et le temps ne faisait que confirmer cette fâcheuse impression ; Brighton était toujours le même, la mer toujours la même, les promenades en voiture toujours les mêmes ; un pressentiment secret disait à Francine qu’elle finirait par un esclandre, si Émily ne venait l’aider à s’amuser à Brighton, pendant que la vieille institutrice aurait le dos tourné. »

 

Avec la perspective d’une telle société, la morne solitude de Londres pouvait, en comparaison, être regardée comme un plaisir : Émily écrivit à miss Ladd une lettre pleine de gratitude, mais qui déclinait son invitation.

 

Bien des journées monotones avaient glissé depuis dans le gouffre de l’éternité, mais la lettre de Cécilia évoquait si brusquement l’image du bonheur passé qu’Émily se sentait prête à succomber sous le poids de l’isolement et du chagrin. Elle était brave et avait courageusement refoulé ses larmes ; elle était sortie pour chercher quelque allégement à son ennui, sous un beau ciel lumineux, dans la contemplation de la verdure, des fleurs et des oiseaux. Mais non, la mère Nature, si tendre aux heureux de ce monde, n’est qu’une marâtre pour les cœurs blessés. Bientôt les yeux de la jeune fille se voilèrent ; à peine si elle distinguait sa route. Deux ou trois fois, elle les essuya furtivement sous son voile, quand le regard d’un passant lui faisait craindre d’être remarquée ; puis ses paupières se gonflaient de nouveau.

 

Oh ! ses camarades de pension qui disaient jadis dans leurs moments de tristesse : « Allons près d’Émily, elle saura bien nous égayer ! » si elles pouvaient la voir à présent, la reconnaîtraient-elles ?

 

Lasse d’errer, elle s’assit sur un banc, afin de reprendre ses forces.

 

Le banc était vide et, dans ce coin écarté, on n’entendait même plus le bruit des pas. La solitude de la jeune fille était aussi complète qu’au cottage. Où était Cécilia maintenant ? En Italie, au milieu des lacs et des montagnes, échangeant des plaisanteries avec sa rieuse compagne de voyage !

 

Tandis qu’elle faisait cette douloureuse comparaison, deux jeunes filles de son âge vinrent s’asseoir sur son banc.

 

Tout entières à ce qui les intéressait personnellement, elles ne prirent point garde à cette inconnue vêtue de deuil. C’étaient deux sœurs, et la plus jeune allait se marier.

 

Elles parlaient de leurs toilettes, de leurs cadeaux, comparaient le brillant fiancé de l’une avec le timide amoureux de l’autre, riaient de leurs propres saillies, de leurs joyeux rêves d’avenir, riaient des invités de la noce, riaient de tout. Trop joyeuses pour rester longtemps en place, elles se levèrent subitement, et l’une dit à l’autre : « Ah ! Polly, je suis trop heureuse ! » et elle s’élança dans l’allée en dansant. « Sally ! Sally ! es-tu folle ? » criait Polly. Mais elle riait aux éclats de la « folie » de sa sœur.

 

Émily se leva à son tour et reprit le chemin du logis.

 

La joie bruyante des deux jeunes filles avait excité en elle un sentiment de révolte contre son sort. Oh ! décidément il fallait qu’elle changeât de vie ! il lui fallait un travail, un travail quelconque, qui donnât un autre cours à ses pensées !

 

Ceci la ramena à l’offre de sir Jervis Redwood. Cet inconnu se trouvait ainsi transformé par le caprice du hasard en un ami des heures de détresse, qui pouvait lui donner une place et un rôle dans le laborieux monde des lecteurs du British Museum.

 

Le jour même, Émily écrivit à sir Jervis qu’elle acceptait sa proposition ; le lendemain, elle allait trouver le libraire qui devait lui fournir des renseignements.

 

Elle l’intéressa au point qu’il prit sur lui de modifier les instructions de son client.

 

« Dès qu’il s’agit de ses travaux littéraires, lui dit-il, le vieux savant, qui est sans pitié pour lui-même, ne tient pas compte non plus de la peine des autres. Il faudra vous ménager, miss Émily. Il serait non seulement absurde, mais cruel, d’exiger de vous une fouille dans les vieux journaux, afin d’y rechercher tout ce qui se rapporte au Yucatan depuis que Stéphen a publié ses Voyages dans l’Amérique centrale, il y aura tantôt quarante ans. Commencez par les numéros qui remontent à une date antérieure de cinq ans à la présente année, nous verrons toujours bien ce qu’il en résultera. »

 

Pour suivre ce conseil amical, Émily se fit remettre le volume de 1876.

 

Dès la première heure de travail, elle sentit grandir sa gratitude envers le libraire. Tenir son attention imperturbablement fixée sur le sujet qui intéressait son patron, tandis qu’il lui fallait se garder de lire les menues nouvelles plus intéressantes pour une femme, cet effort mettait sa patience et sa résolution à une rude épreuve. Heureusement pour elle, ses voisins n’étaient pas des oisifs. Ces gens, si absorbés par le travail qu’ils n’avaient pas même levé les yeux quand elle était venue s’installer près d’eux, étaient justement l’exemple qu’il lui fallait. Sans se décourager, durant de longues heures, elle poursuivit sa tâche, si monotone qu’elle lui parût.

 

En rentrant, la jeune fille fut accueillie par des nouvelles qui relevèrent son moral.

 

Le matin même, avant de sortir, elle avait donné des instructions précises pour le cas où, en son absence, certain étranger se présenterait au cottage. Les premières paroles de la domestique aussitôt qu’elle eut ouvert la porte, furent pour lui dire que le gentleman était venu.

 

Cette fois, il avait hardiment laissé sa carte, sur laquelle était tracé le nom attendu : Alban Morris.

 

CHAPITRE IX

ALBAN MORRIS

Après un coup d’œil jeté sur la carte. Émily se tourna vers la servante.

 

« Avez-vous dit à M. Morris quels ordres je vous avais donnés ?

 

– Oui, miss : si vous étiez chez vous, je devais le faire entrer. Peut-être que j’ai eu tort, mais je lui ai expliqué que vous étiez allée lire au Muséum.

 

– Qu’est-ce qui vous fait croire que vous avez eu tort ?

 

– Eh mais, je ne sais pas trop ; c’est que ce monsieur n’a pas dit un mot et qu’il avait un drôle d’air.

 

– L’air fâché ? »

 

La servante secoua la tête.

 

« Non, ce n’est pas ça. Étonné plutôt et intrigué.

 

– Il ne vous a chargé de rien pour moi ?

 

– Il a dit qu’il reviendrait si vous vouliez être assez bonne pour le recevoir. »

 

Une demi-heure après, Alban entrait chez Émily.

 

Il la regarda, attendri. La lumière tombait en plein sur le visage de la jeune fille, qui s’était levée pour le recevoir.

 

« Oh ! que vous avez souffert ! » s’écria Morris.

 

Ce cri lui était échappé ; il n’avait pas été maître de le retenir et ses yeux s’attachaient sur elle avec une douceur compatissante. La sympathie est précieuse à toutes les femmes, et, depuis la mort de sa tante, Émily n’en avait guère rencontré. Même les efforts du bon docteur pour la consoler se ressentaient trop de la banalité de langage que contractent involontairement ceux à qui la routine journalière de la vie offre sans cesse la vue de la douleur et de la mort.

 

Craignant qu’Alban ne se méprît sur la nature de l’émotion que lui causait sa visite, Émily fit un violent effort pour lui parler avec calme.

 

« J’ai été très seule, dit-elle, et je crois que ma figure le doit montrer. Vous êtes de mes rares amis, monsieur Morris. »

 

Des larmes la gagnaient malgré elle, tandis que, debout, le chapeau à la main, il semblait craindre que sa présence lui fût importune.

 

Aux heures de souffrance, le cœur est aisément touché. Elle lui tendit de nouveau la main, qu’il retint doucement entre les siennes.

 

Depuis leur séparation, elle n’avait pas cessé de hanter son souvenir, elle lui était devenue plus chère que jamais. Profondément ému et troublé, il n’osait plus prononcer une parole, de crainte de se trahir. Ce silence plaidait mieux sa cause que le plus éloquent discours. Dans le secret de son âme, Émily s’étonnait d’avoir pu accueillir jadis sa confession avec tant d’insouciance. N’avait-elle pas été bien sévère de lui interdire jusqu’à l’espérance ?

 

Sentant sa propre faiblesse, elle jugea prudent de détourner l’attention d’Alban. Elle lui indiqua une chaise, et commença par le remercier de lui avoir apporté ses lettres. De ce sujet, la transition fut facile pour passer aux raisons qui avaient pu le déterminer à voyager dans le Nord.

 

« Il m’a semblé, dit-elle ; que vous aviez des soupçons sur mistress Rook : me suis-je trompée ?

 

– Non, vous aviez raison.

 

– C’étaient des soupçons sérieux, je suppose ?

 

– Assurément ; sans quoi je n’aurais pas consacré mes vacances à m’assurer s’ils étaient fondés.

 

– Sur quoi portaient-ils, ces soupçons ?

 

– J’aurais regret de vous causer un désappointement… »

 

Elle l’interrompit.

 

« Et vous préférez ne pas répondre à ma question ?

 

– Je préférerais surtout savoir si, de votre côté, vous avez fait quelque supposition.

 

– Oui, monsieur Morris, j’ai supposé que vous aviez fait la connaissance de sir Jervis Redwood.

 

– Et vous avez deviné juste. Pour observer la femme de charge de sir Jervis, il me fallait nécessairement obtenir accès dans sa maison.

 

– Comment avez-vous fait ? Qui vous a procuré une lettre d’introduction ?

 

– Je ne connaissais personne qui pût me rendre ce service. D’ailleurs, la suite des événements a prouvé que cette lettre était inutile. Sir Jervis s’est présenté lui-même, et ce qu’il y a de plus merveilleux, c’est que, dès notre première entrevue, il m’a invité à devenir son hôte.

 

– Sir Jervis s’est présenté lui-même ? répéta Émily avec surprise. Tel que me l’a décrit Cécilia, c’est bien le dernier homme dont j’eusse attendu une démarche de ce genre. »

 

Alban sourit.

 

« Désirez-vous savoir comment la chose s’est faite ?

 

– J’allais vous le demander. »

 

CHAPITRE X

ALBAN CHEZ SIR JERVIS

Alban, au moment de parler, s’arrêta, hésita et finit par faire une singulière requête :

 

« Me pardonnerez-vous mon impolitesse, miss Émily ? dit-il. Je vous demande la permission de me promener de long en large tout en causant ? Je suis, de mon naturel, inquiet et agité, et la marche m’est un calmant. »

 

La figure de la jeune fille s’éclaira pour la première fois d’un sourire.

 

« Comme cela vous ressemble ! » s’écria-t-elle.

 

Alban lui jeta un regard étonné et ravi. Elle venait de trahir l’intérêt excité chez elle par l’originalité de son caractère.

 

« Je n’aurais jamais osé espérer, dit-il, que vous me connaissiez si bien.

 

– Vous oubliez votre histoire. » répliqua-t-elle gravement.

 

Il s’était retiré à une des extrémités de la pièce, la moins encombrée de meubles, et, la tête baissée, les mains derrière le dos, il allait et venait d’un pas régulier. Grâce à la force de l’habitude, rien n’était changé dans la tournure de son langage, mais au cours du récit, il parut quelquefois embarrassé. Cela tenait-il au vague de ses souvenirs, ou craignait-il d’en dire trop ?

 

« Je commence par le commencement, reprit-il. Nous partirons donc, s’il vous plaît, par le chemin de fer, que nous échangerons contre une voiture à un cheval, pour nous arrêter à un village situé dans un trou. C’était l’endroit le plus rapproché de la demeure de sir Jervis, ma destination par conséquent. Je choisis le plus grand des cottages, ou plutôt des huttes, de ce hameau, et j’allai demander à la femme debout sur le seuil si elle pouvait me louer un lit. Elle me crut évidemment ivre ou fou. Je ne perdis pas mon temps à vouloir la persuader. Un enfant dormait dans ses bras. Je commençai par admirer le baby et je finis par faire son portrait. À partir de ce moment, j’étais un membre de la famille, un membre respecté. À côté de la chambre de ces braves gens se trouvait une sorte de niche, où couchait le frère du mari. Ce frère fut renvoyé avec cinq schellings dans la main en guise de consolation, et on m’offrit sa place. J’ai le malheur d’être grand, aussi ai-je dû dormir la tête sur l’oreiller et les pieds en dehors de la fenêtre : une pose aussi agréable que fraîche par les belles nuits d’été. Mais, dès le lendemain, je préparais le piège où sir Jervis devait se laisser choir.

 

– Un piège ? dit Émily, qui n’était pas sûre d’avoir bien entendu.

 

– Je suis allé dessiner en plein air, reprit Alban. Y a-t-il un être humain, avec ou sans titre, qui, passant sa vie dans une campagne solitaire, puisse voir un étranger affairé avec une boîte de couleurs et des brosses, sans examiner son travail ? Trois jours se passèrent, et je ne voyais rien venir. Je suis, par bonheur, très patient. Le quatrième jour, j’étais absorbé par une des tâches les plus ardues que nous offre l’art du paysagiste, celle de peindre des nuages d’après nature. Tout à coup, le silence solennel de la plaine fut troublé par une voix d’homme qui parlait, qui croassait plutôt, à côté de moi. – « La pire maladie de l’existence, disait cette voix, est l’exécrable nécessité de prendre de l’exercice. Je déteste perdre mon temps. Je déteste les belles vues, je déteste le grand air, je déteste les poneys. Veux-tu bien marcher, brute ! » Étant trop occupé pour détourner la tête, j’avais cru naturellement que ce gracieux discours s’adressait à un compagnon. Pas du tout ; la voix croassante avait coutume de se parler à elle-même. Une minute après, passait devant moi un vieillard monté sur un poney au poil rude et hérissé.

 

– Était-ce sir Jervis ?

 

– Il ressemblait surtout à l’idée qu’on se fait généralement du diable.

 

– Oh ! monsieur Morris !

 

– Je vous donne mes impressions pour ce qu’elles valent, miss Émily. Il tenait à la main son chapeau à haute forme, et ses cheveux gris fer se dressaient sur son crâne comme du crin fraîchement cardé ; ses sourcils buissonneux se relevaient sur des tempes, étroites ; ses vilains yeux ronds brillaient d’un éclat méchant ; sa barbe pointue lui cachait le menton ; du cou jusqu’aux chevilles, il était couvert d’un vêtement qui tenait le milieu entre le manteau et la redingote. Pour l’achever, il est boiteux. Je ne doute nullement que sir Jervis ne soit le sosie terrestre de l’aimable personnage que vous savez. « Ah ! un artiste ! Juste l’homme qu’il me faut ! » C’est en ces termes qu’il s’est présenté. Remarquez, je vous prie, que mon amorce avait eu plein succès.

 

– Lui avez-vous donc plu à première vue ?

 

– Non, certes ; je ne crois pas que de sa vie il ait ressenti l’ombre de bienveillance pour qui que ce soit.

 

– Alors, comment vous a-t-il invité à venir chez lui ?

 

– Ça, c’est la partie amusante de l’histoire. Je me suis fait inviter, tout simplement, en traitant le vieux sauvage avec aussi peu de cérémonie qu’il me traitait moi-même. Il s’était penché sur mon esquisse. – « C’est un métier de fainéant que vous faites là, a-t-il dit. – Vous n’êtes pas le premier ignare qui ait fait cette remarque, » répondis-je. Sur ce mot, il piqua sa bête et partit comme un homme peu habitué à s’entendre parler de la sorte ; mais, après réflexion, il tourna bride et revint près de moi. « Entendez-vous quelque chose à la gravure sur bois ? me dit-il. – Oui. – Et à la gravure à l’eau-forte ? – J’en ai fait plusieurs. – Êtes-vous membre de l’Académie ? – Je suis professeur de dessin dans un pensionnat de jeunes filles. – Quel pensionnat ? – Celui de miss Ladd. – Ah ! diable ! alors vous connaissez la demoiselle qui devait être mon secrétaire ? » Je ne sais trop si cela vous semblera flatteur, mais sir Jervis parut considérer ce fait comme une sorte de référence lui garantissant mon honorabilité. En tout cas, il poursuivit son interrogatoire. « Combien de temps resterez-vous dans le pays ? – Je n’ai rien décidé encore. – Je voudrais vous consulter… Vous m’écoutez ?… – Non, je dessine ». – Il poussa une espèce de cri rauque. Je lui demandai s’il était malade. « Malade ? non, je ris. » – C’était un rire diabolique, composé d’une seule syllabe, non pas un « ah ! ah ! » mais un « ah ! » prolongé. Il devenait plus que jamais une incarnation de l’éminent personnage à qui je persiste à croire qu’il ressemble. « Vous avez une jolie impudence ! me dit-il. Où logez-vous ? » La description de ma niche lui causa un tel ravissement qu’il m’invita sur l’heure à aller m’installer dans sa maison. « Je ne pourrais pas aller vous voir dans une étable à porcs ; il faut donc que vous veniez chez moi. Comment vous appelez-vous ? – Alban Morris ; et vous ? – Jervis Redwood. – Faites vos paquets aussitôt que votre barbouillage sera fini, et venez essayer de mon chenil à moi. Vous l’avez mis là, dans un coin du dessin, c’est bien ça. » Je fis mes paquets et j’essayai de son chenil… »

 

Alban s’interrompit.

 

« Je pense que maintenant vous en avez assez de sir Jervis ?

 

– Mais non, pas du tout, répliqua Émily. Vous vous arrêtez au moment le plus intéressant ; je comptais que vous me feriez pénétrer dans l’intérieur de sir Jervis.

 

– Et moi, miss Émily, je pensais que vous alliez me parler du British Museum. Cela vous étonne ? La première fois que je suis venu, on m’a dit que vous étiez à la bibliothèque. Vos lectures sont-elles un mystère ?

 

– Mes lectures ne sont nullement un mystère. Je parcours de vieux journaux, voilà tout.

 

– De vieux journaux !

 

– Oui, je consulte les vieux journaux à partir de l’année 1876.

 

– Ne remontez-vous pas jusqu’à une date antérieure ? dit-il vivement.

 

– Au contraire, je poursuivrai mes recherches en avant, jusqu’à l’époque actuelle. »

 

Il devint subitement pâle et voulut cacher son trouble en détournant son visage du côté de la fenêtre. Mais, durant une seconde, l’émotion l’avait emporté chez lui sur le sang-froid et la jeune fille s’en aperçut.

 

« Qu’ai-je donc dit qui ait pu vous effrayer ? » demanda-t-elle.

 

Il s’efforça de prendre un ton de galanterie enjouée.

 

« Votre empire sur moi a lui-même ses limites, dit-il ; quoi que vous fassiez, vous ne m’effrayerez jamais. Vos recherches dans les vieux papiers ont-elles en vue un objet particulier ?

 

– Sans doute.

 

– Peut-on savoir lequel ?

 

– Puis-je savoir, moi, ce qui vous a troublé ainsi ? » dit-elle d’un ton sec.

 

Il reprit sa marche, puis s’arrêta brusquement devant elle.

 

« Ne soyez pas dure envers moi ; je vous aime tant !… Pardon ! je voulais dire qu’il m’est douloureux d’avoir un secret pour vous. Si, en ce moment, il m’était permis de vous ouvrir mon cœur, je serais un homme plus heureux que je ne le suis. »

 

Elle fut touchée par la sincérité de son accent.

 

« Je ne vous importunerai plus de mes questions, dit-elle avec douceur. Je n’insisterai même pas pour savoir comment vous vous êtes tiré d’affaire chez sir Jervis. »

 

Il saisit avec empressement le moyen ainsi offert de lui témoigner sa gratitude.

 

« Je suis prêt à vous répondre sur mon séjour chez le baronnet. Dites-moi seulement ce qui vous intéresse. »

 

Elle répondit, non sans quelque hésitation :

 

« J’aimerais à être au courant de ce qui s’est passé lorsque vous avez vu mistress Rook. »

 

À la surprise, aussi bien qu’à la grande satisfaction d’Émily, il accéda immédiatement à ce désir.

 

« Nous nous sommes rencontrés, reprit-il, dès le premier soir de mon arrivée dans la maison. Sir Jervis m’avait conduit dans la salle à manger, où miss Redwood se tenait assise, un gros chat noir sur les genoux. Plus âgée, plus grande, plus anguleuse que son frère, avec des yeux de pierre et une peau de parchemin, on eût dit, – passez-moi cette apparente contradiction, – un cadavre vivant. On me présenta, et le cadavre donna signe de vie. Les derniers vestiges d’une bonne éducation reparurent dans son salut et dans son sourire. Mais je vous reparlerai plus longuement de miss Redwood. Sir Jervis me parut décidé à me faire payer son hospitalité par des consultations professionnelles. Il voulut tout d’abord s’assumer si les artistes qui illustrent son merveilleux ouvrage ne lui volaient pas son argent, soit par des prix excessifs, soit en lui fournissant du mauvais travail. Mistress Rook fut expédiée dans son cabinet à la recherche des gravures. Vous rappelez-vous son air pétrifié lorsqu’elle lut la date inscrite sur le médaillon ? Ma vue eut le même effet sur elle. Je la saluai poliment, mais ma politesse la trouva aveugle et sourde. Son maître lui arracha les illustrations des mains en lui ordonnant de sortir. Elle resta immobile comme une borne, les yeux largement dilatés. « Elle ne m’entend seulement pas ! » dit le baronnet. Et, s’adressant à sa sœur : « Essayez de la sonnette, » dit-il. Miss Redwood prit une belle vieille sonnette de bronze posée sur la table à côté d’elle et l’agita. À ce son aigu, mistress Rook porta la main à sa tête, du geste de quelqu’un qui vient d’y recevoir un coup, fit volte-face et sortit enfin. « Il n’y a que ma sœur qui puisse venir à bout de Rook, dit sir Jervis. Rook est timbrée ! » Miss Redwood ne parut pas être de cet avis. « Non, non ! » dit-elle. – Un monosyllabe pour toute réponse, mais un monosyllabe qui contenait un volume de contradictions. Sir Jervis me lança un coup d’œil malin, signifiant, j’imagine, que, selon lui, la maîtresse n’était pas moins timbrée que la domestique. Puis on servit le dîner. Mon attention alors se reporta sur le mari de mistress Rook.

 

– Comment est-il ? demanda Émily.

 

– Réellement je ne saurais le dire : c’est un de ces individus insignifiants qu’on ne regarde jamais deux fois. Ses vêtements sont fripés, sa tête chauve et ses mains tremblantes. C’est tout ce que je me rappelle de lui. On servit à sir Jervis et à moi du poisson salé, du mouton et du chevreau. Miss Redwood prit du bouillon froid, dans lequel M. Rook versa un grand verre de rhum. « Elle n’a plus d’estomac, m’expliqua son frère ; les aliments chauds lui ressortent du gosier dix minutes après y être entrés ; elle ne vit que de cette abominable mixture qu’elle appelle du bouillon au grog. » Miss Redwood avalait son élixir par petites gorgées, tout en me regardant avec un intérêt dont j’eusse été fort en peine de donner la raison. Le dîner fini, elle agita de nouveau l’antique clochette, et le vieux domestique reparut. Elle prit le bras du M. Rook pour s’éloigner, mais elle s’arrêta lorsqu’elle passa devant moi. « Monsieur, venez, s’il vous plait, me trouver dans ma chambre, demain, vers deux heures. » Sir Jervis intervint encore. « Le matin elle est en compote (il ne désignait sa sœur que par le mot elle)… elle ne réussit à se requinquer un peu que vers le milieu de la journée. Le fait est que la mort l’a oubliée. » – Il alluma sa pipe et se mit à méditer sur les hiéroglyphes trouvés dans les ruines du Yucatan. J’allumai moi-même ma pipe et lus le seul livre que j’avais pu dénicher dans la salle, de lugubres récits de naufrages et de désastres maritimes. Quand la pièce fut bien pleine de fumée de tabac, nous nous endormîmes sur nos chaises. Comme ce sommeil n’avait rien de confortable, le réveil ne tarda pas, et chacun alla se mettre au lit. Voilà le rapport véridique de ma première soirée à Redwood Hall.

 

– Poursuivez, je vous prie, dit Émily. Miss Redwood m’intéresse. Naturellement vous avez été exact à son rendez-vous ?

 

– Je m’y rendis de fort mauvaise humeur. Encouragé par une appréciation favorable des gravures soumises à mon jugement, sir Jervis avait résolu de m’utiliser d’une autre manière. « Vous n’avez rien de pressant à faire, me dit-il ; si vous nettoyiez mes tableaux ?… » Je lui jetai mon regard le plus noir, ce fut toute ma réponse. Mon entrevue avec sa sœur devait être pour ma patience une épreuve non moins pénible, quoique d’un genre différent. Dès mon entrée dans son appartement, sans l’ombre de préliminaires, miss Redwood m’apprit pourquoi elle m’avait fait venir. Elle parle d’une voix remarquablement forte pour une femme de cet âge, et d’un ton lent et emphatique : « Monsieur, dit-elle, je vais solliciter une faveur : je vous prie de me raconter ce qu’a fait mistress Rook. » J’étais si parfaitement abasourdi que je la regardai d’un air idiot. Elle poursuivit impitoyablement : « J’ai soupçonné mistress Rook, monsieur, avant qu’elle fût restée une semaine à mon service. Cette femme a des souvenirs qui la terrifient. » Jugez de mon étonnement en voyant que les idées de miss Redwood à ce sujet concordaient si bien avec les miennes. Comme je me taisais, la vieille dame devint plus explicite, mais en conservant toujours dans son langage les formules un peu raides de la courtoisie d’autrefois. « Nous avions décidé, monsieur, que Rook et sa femme occuperaient la chambre à coucher voisine de la mienne, au cas où je me trouverais indisposé pendant la nuit. Mistress Rook, après avoir regardé la simple porte qui sépare les deux pièces, s’informa si je verrais un inconvénient à ce qu’elle s’installât ailleurs. C’est singulier, c’est singulier ! Je vous en prie, monsieur, asseyez-vous, et veuillez me dire quel crime mistress Rook peut bien avoir commis : est-ce un vol ou un meurtre ? »

 

– Quelle terrible vieille ! s’écria Émily. Que lui avez-vous répondu ?

 

– Je lui ai déclaré fort sincèrement que je ne savais rien des secrets de mistress Rook ; sur quoi l’humeur de miss Redwood prit une tournure sarcastique. « Permettez-moi de vous demander, monsieur, si vous étiez aveugle quand notre femme de charge s’est trouvée à l’improviste en face de vous ? – Sir Jervis croit mistress Rook timbrée, dis-je. – Vous défiez-vous de moi, monsieur ? – Nullement, mais en vérité, madame, je ne puis vous donner aucun renseignement. » Elle agita sa main osseuse et parcheminée dans la direction de la porte. Je saluai et j’allais sortir, quand elle me rappela. « Jadis, monsieur, les vieilles femmes avaient coutume de prophétiser. Je vais à mon tour hasarder une prédiction. Vous êtes cause que nous serons privés des services de M. et mistress Rook. Si vous voulez bien rester ici encore un ou deux jours, vous verrez que ces gens-là s’en iront. Remarquez bien que c’est la femme qui voudra partir ; lui n’est qu’un zéro. Je vous souhaite le bonjour. » Me croirez-vous, miss Émily, si je vous dis que cette prédiction s’est réalisée ?

 

– Voulez-vous dire que les Rook ont quitté leur place ?

 

– Ils seraient certainement partis sur-le-champ si le baronnet n’avait exigé d’eux de lui donner un mois de délai, selon l’usage. Les soupçons de sa sœur ne l’avaient pas effleuré. La conduite de la femme de charge prouvait simplement, à l’entendre, qu’elle était timbrée. « Une excellente domestique à part ce léger défaut, me dit-il. Vous verrez que je saurai la remettre dans son bon sens. » Mes réflexions personnelles étaient fort différentes. Je n’avais pas à observer mistress Rook, elle trahissait d’elle-même son angoisse ; ma présence seule la faisait fuir. »

 

Émily, selon sa promesse, ne voulait pas troubler Alban par ses questions, mais involontairement son imagination travaillait.

 

De quoi soupçonnait-il mistress Rook ? Quand sa méfiance s’était éveillée pour la première fois, est-ce qu’il pensait à son père ?

 

Alban poursuivit :

 

« Maintenant, il s’agissait de savoir si, en restant l’hôte de sir Jervis, je pouvais espérer de nouvelles découvertes. Le but de mon voyage était atteint, et je ne me sentais aucune inclination pour l’emploi honorifique de nettoyeur de tableaux. Miss Redwood m’aida à sortir d’incertitude. Elle m’envoya chercher de nouveau. La réalisation de sa prophétie l’avait enchantée. Elle me demanda, avec une ironique modestie, si je comptais leur accorder plus longtemps le plaisir de me garder sous leur toit, après l’émotion que j’avais causée. Je lui répondis que mon intention était de partir le lendemain matin par le premier train. « Cela vous arrangerait-il de vous en aller fort loin d’ici ? » J’avais mes raisons pour aller à Londres et je lui en fis part. « Voulez-vous répéter cela à mon frère quand nous nous mettrons à table ? dit-elle. Et auriez-vous l’obligeance d’ajouter que vous n’avez pas l’intention de jamais revenir dans le Nord ? Comme d’habitude, je prendrai le bras de mistress Rook pour descendre les escaliers, et je ferai en sorte qu’elle ne perde aucune de vos paroles. Je ne veux pas faire une nouvelle prédiction ; j’insinuerai simplement que je sais déjà ce qui va arriver, et je serai charmée, monsieur, que vous puissiez constater de vos propres yeux la justesse de mes prévisions. » Est-il besoin d’ajouter que cette étrange vieille avait, cette fois encore, deviné juste ? Et maintenant, miss Émily, ne serez-vous pas de mon avis si je dis que mon voyage dans le Northumberland n’a pas été inutile ? »

 

Émily dut non sans peine réprimer son envie de faire de nouvelles questions.

 

Alban disait qu’il avait eu ses raisons pour revenir à Londres ; ne pouvait-on lui demander lesquelles ? Mais non, il aurait lui-même indiqué ses motifs s’ils l’avaient concernée, comme elle le supposait d’abord. Mieux valait donc se taire.

 

Rien, en effet, n’aurait fait parler Alban si la jeune fille l’avait interrogé.

 

Ses doutes n’existaient plus : il était dès à présent bien convaincu que mistress Rook avait été la complice du crime commis dans son auberge en 1877. Revenu à Londres pour s’assurer de la réalité de ses soupçons, il les avait vite échangés contre une certitude absolue : le père d’Émily était mort victime d’un assassinat !

 

Les journaux de l’époque, consultés par Alban au British Museum, contenaient tous les détails du meurtre, imprimés en gros caractères de manière à attirer l’attention. Comment détourner celle d’Émily et soustraire la jeune fille à cette cruelle découverte ?

 

Émily avait rompu le silence avant qu’il devînt embarrassant.

 

« Est-ce que vous avez revu mistress Rook le matin de votre départ ? demanda-t-elle.

 

– Cela n’eût servi à rien, répondit Alban. Elle et son mari ont résolu de rester à Redwood, je saurais donc maintenant où les trouver au besoin. En partant, je n’ai vu que sir Jervis. Il tenait toujours à son idée de faire nettoyer ses tableaux gratis. « Si vous ne pouvez pas vous en charger, ne pourriez-vous montrer à mon secrétaire la façon de s’y prendre ? » Il m’a confié que l’infortunée engagée à votre place était une femme âgée, laide et affligée d’un rhume de cerveau perpétuel. Elle saurait fort bien s’acquitter de cette besogne ; car enfin (la remarque est de lui), ce qu’il y a de bon dans les femmes, c’est qu’on peut les faire travailler plus et à meilleur marché que les hommes. Je déclinai l’offre séduisante d’enseigner à une pauvre femme si enchifrenée l’art de nettoyer les peintures. Me voyant inébranlable, sir Jervis manifesta un vif empressement de me dire adieu. Mais, à la dernière minute, il trouva encore moyen de m’utiliser en me chargeant d’une lettre, il économisait un timbre. Celle qui portait votre adresse était arrivée à l’heure du déjeuner et sir Jervis m’avait dit : « Puisque vous allez à Londres, si vous emportiez mon envoi avec vous ? »

 

– A-t-il ajouté qu’il y avait une lettre de lui sous l’enveloppe ?

 

– Non, il m’a remis le pli tout cacheté. »

 

Émily lui plaça sous les yeux le billet de Jervis.

 

« Voilà qui vous dira en quoi consiste mon travail au Muséum. »

 

Il jeta un coup d’œil sur la lettre et offrit avec empressement à Émily de l’aider dans sa tâche.

 

« Moi aussi, j’ai été autrefois un des travailleurs assidus de la salle de lecture. Laissez-moi partager avec vous la besogne ; cela me fera paraître les vacances moins longues. »

 

Il avait un si vif désir de la servir qu’il interrompit ses remerciements.

 

« Prenons chacun une année, dit-il. Vos recherches commenceront à partir de 1876 ?

 

– Oui.

 

– Très bien ! Je prendrai l’année suivante. Vous reprendrez l’année d’après, et ainsi de suite.

 

– Vous êtes bien bon, répondit-elle ; mais je vous prierai de modifier un peu ce plan.

 

– Comment cela ? dit-il vivement.

 

– Si vous vouliez bien me laisser les cinq années allant de 76 à 81 et vous charger de cinq autres allant à reculons, vous me feriez grand plaisir. Sir Jervis me demande des extraits des articles publiés par les journaux depuis quarante ans sur les voyages dans l’Amérique centrale, et je me suis permis d’alléger cette lourde tâche. Mais quand je ferai part du résultat à mon patron, j’aimerais à lui dire que j’ai exploré dix années, au lieu de cinq. Voyez-vous quelque obstacle à cet arrangement ? »

 

Il le repoussa avec obstination, avec une obstination incompréhensible.

 

« Essayons d’abord, dit-il, de mon plan tel quel. Pendant que vous parcourrez 76, je travaillerai 77. Si, après cet essai, vous préférez toujours votre arrangement, je vous obéirai. Est-ce convenu ? »

 

La pénétration instinctive de la jeune fille, aidée par l’accent aussi bien que par les paroles de Morris, discernait quelque raison cachée sous cette opiniâtreté. « Cela ne peut guère être convenu tant que je ne vous aurai pas bien compris, dit-elle. Il semblerait que vous ayez, pour procéder de la façon que vous indiquez, des raisons personnelles. »

 

Elle avait parlé avec sa netteté habituelle, le regard fixé sur les yeux d’Alban. Il fut évidemment déconcerté.

 

« Qui vous fait faire cette supposition ? dit-il.

 

– Ce que j’ai expérimenté sur moi-même. Si j’avais en tête quelque dessein arrêté, je m’y obstinerais, comme vous vous y obstinez.

 

– Cela signifie-t-il, miss Émily, que vous refusez de céder ?

 

– Non, monsieur Morris. Je ne veux pas vous être désagréable pour vous remercier d’être si obligeant. Je m’en rapporte à vous et je ferai comme il vous plaira. »

 

Si Alban avait été moins absorbé par le désir d’épargner à Émily la cruelle angoisse qu’il redoutait pour elle, la subite soumission de la jeune fille lui eût inspiré quelque doute sur sa sincérité. Mais il était si heureux d’avoir obtenu d’elle la concession demandée qu’il se hâta, peut-être un peu trop vite, de prendre congé d’elle, tant il craignait de la voir revenir sur sa résolution.

 

« Vraiment, dit-il, ma visite est déjà d’une inexcusable longueur. Si j’abuse ainsi de votre indulgence, comment pourrais-je espérer me faire recevoir de nouveau ? Nous nous retrouverons demain à la bibliothèque. »

 

Et il partit sans lui laisser le temps de placer un mot.

 

Il n’était pas dehors qu’Émily faisait cette réflexion.

 

« Il y a donc, dans les nouvelles de 77, quelque chose qu’il veut m’empêcher de lire ? »

 

Quant au moyen de satisfaire sa curiosité, il n’exigeait pas une bien grande invention : rien n’était plus aisé que de se procurer le volume qu’Alban avait accaparé pour lui.

 

Pendant deux jours, installés devant leurs pupitres, en face l’un de l’autre, Émily et Alban poursuivirent leur tâche insipide.

 

Le troisième jour, Émily ne vint pas.

 

Était-elle malade ?

 

Pas le moins du monde. Elle était dans une bibliothèque de la Cité, où elle compulsait avec ardeur la série des numéros du Times pour l’année 1877.

 

CHAPITRE XI

EXTRAIT DU « TIMES »

La première journée de recherches d’Émily n’eut aucun résultat.

 

Elle avait commencé à compulser le journal au hasard, sans bien savoir ce qu’elle cherchait. Égarée ainsi par sa propre impatience, elle eut un moment d’indécision.

 

Fallait-il renoncer à son projet, ou tâcher de pénétrer en les devinant les secrets motifs d’Alban ?

 

Cette pensée la préoccupa tout le jour et la poursuivit au lit, où elle l’empêcha de trouver le sommeil. Irritée de ne pouvoir résoudre la difficulté qui gênait sa route, la jeune fille prit la résolution de reprendre son travail au British Museum, retourna son oreiller pour poser sa joue sur le côté frais, et conclut que le mieux était de s’endormir au plus vite.

 

Les animaux, beaucoup plus sages que nous, subissent le sommeil ; il n’y a que l’homme qui veuille lui commander – sans succès d’ailleurs. Fort éveillée sur la face brûlante du traversin, Émily ne dormit pas davantage sur le revers, et continua à rouler dans sa tête les menus incidents de son entrevue avec Alban.

 

Peu à peu sa pensée alla au delà de son inquiétude présente. Alban, en voulant l’empêcher d’examiner certains numéros de journal, n’obéissait-il pas au même mobile qui lui faisait dissimuler la nature de ses soupçons envers mistress Rook ?

 

Tout à coup elle tressaillit, une nouvelle idée venait de surgir dans son esprit.

 

En lui parlant de la catastrophe qui avait forcé M. et Mme Rook à fermer leur auberge, Cécilia avait fait allusion à une enquête judiciaire ouverte pour constater l’identité de la victime. Cette enquête se trouvait-elle mentionnée dans les journaux de l’époque ? Si oui, Alban y aurait-il découvert quelque chose qui se rapporterait à mistress Rook ?

 

Guidée par cette lueur, Émily retourna le lendemain matin à la bibliothèque. Elle savait maintenant dans quelle direction elle devait marcher.

 

Si Cécilia ne lui avait pas donné de date précise, elle lui avait dit du moins que le crime s’était commis en automne. Il fallait donc commencer par le mois d’août.

 

Rien en août. – Et septembre eut le même résultat négatif.

 

Mais, dès le lundi 1er octobre, un premier indice éveilla l’attention d’Émily ; un résumé télégraphique annonçait brièvement le crime. Dans le numéro du mercredi de la même semaine, les progrès de l’enquête étaient minutieusement constatés.

 

Passant sur les remarques préliminaires, Émily lut attentivement les dépositions des témoins.

 

« … Le jury ayant examiné le corps et visité la pièce où le meurtre avait été commis, on introduisit le premier témoin, M. Benjamin Rook, maître de l’auberge à l’enseigne des Mains unies.

 

» Dans la soirée du dimanche 30 septembre 1877, deux gentlemen s’étaient présentés chez M. Rook et avaient frappé tout particulièrement son attention.

 

» L’un de ces deux messieurs était de petite taille. Il avait le teint blanc et rose. Il portait un sac de voyage comme on en a pour une tournée à pied. Ses manières étaient affables et il avait un extérieur des plus avenants. Son compagnon, plus grand, plus âgé, ce qu’on appelle « un bel homme », s’appuyait sur son bras et semblait épuisé.

 

» Ils formaient entre eux un parfait contraste. Le plus jeune était rasé, avec d’étroits favoris. L’autre portait toute sa barbe.

 

» Ne sachant point leurs noms, M. Rook les désignait au coroner en les appelant « le gentleman blond » et « le gentleman noir ».

 

» Il pleuvait au moment où ils s’arrêtèrent à l’auberge et le ciel chargé de nuages annonçait une nuit orageuse.

 

» Le gentleman blond donna à l’hôtelier les explications suivantes :

 

» Il entrait dans le village, quand il avait aperçu le gentilhomme brun, un inconnu pour lui, étendu sur le bord gazonné du chemin, évanoui selon toute apparence. Il avait sur lui un flacon d’eau-de-vie, il avait réussi à en faire avaler quelques gouttes à l’homme, qui s’était ranimé, s’était remis sur ses pieds et avait pu, aidé par lui, marcher jusqu’à l’auberge.

 

» Ceci fut confirmé par un journalier qui passait dans le même instant sur la route pour rentrer chez lui.

 

» Le gentleman noir essaya d’expliquer son accident. Il était sans doute resté trop longtemps sans nourriture ; il n’avait rien pris depuis la pointe du jour, où il avait déjeuné à la hâte et très sommairement. Sa faiblesse n’avait assurément pas d’autre cause ; car il n’était guère sujet aux évanouissements. D’ailleurs, il s’abstint de dire quelle affaire l’avait amené dans le voisinage de Zeeland.

 

» De prime abord, son intention ne fut point de passer la nuit à l’auberge ; il demanda seulement qu’on lui servît à manger et qu’on lui procurât une voiture pour le conduire à la station la plus proche.

 

» Le gentleman blond, que le mauvais temps alarmait, manifesta, lui, le désir de rester chez M. Rook.

 

» Sauf pour le souper qu’il fut facile de préparer, l’aubergiste était dans l’impossibilité de satisfaire aux demandes de ses deux hôtes. Ses clients habituels n’avaient guère le moyen de louer des voitures, et il n’avait à sa disposition de véhicules d’aucune sorte. Quant aux lits, toutes les chambres de sa petite hôtellerie étaient retenues, y compris la chambre occupée habituellement par lui et sa femme. Une exposition de machines et d’outils agricoles venait de s’ouvrir dans les environs, la distribution des prix avait lieu le lundi suivant ; l’auberge était pleine, et la petite ville voisine n’avait même pas de quoi loger maintenant les deux voyageurs.

 

» Ils se regardèrent fort embarrassés. Il ne leur restait qu’à presser le souper et à franchir ensuite la distance de cinq à six milles qui les séparait de la station.

 

» Tandis qu’on préparait le repas, la pluie cessa de tomber. Le gentleman noir, après avoir demandé le chemin du bureau de poste, s’y rendit sans son compagnon.

 

» Il revint au bout de dix minutes et les deux hommes se mirent à table. Le gentleman noir était calme et grave et, au rebours du gentleman blond, fort peu causeur.

 

» La nuit venue, la pluie qui s’était calmée reprit avec violence ; le ciel était noir comme de l’encre.

 

» Un éclair, bientôt suivi d’un grand coup de tonnerre, annonça le commencement d’un orage. Il devenait impossible à des étrangers, absolument ignorants des chemins du pays, de retrouver leur route dans les ténèbres jusqu’à la gare. Avec ou sans chambre à coucher, il leur fallait de toute nécessité passer la nuit là où ils étaient.

 

» L’aubergiste avait déjà cédé sa propre chambre ; il ne restait plus que la cuisine.

 

» À côté de cette cuisine, et séparée par un mur et une porte de communication, se trouvait une dépendance de la maison, dépendance utilisée à la fois comme buanderie et comme chambre de débarras. Parmi les meubles hors de service entassés là pêle-mêle, on découvrit un vieux lit de sangle, sur lequel pourrait s’étendre un des gentlemen. M. Rook ajouta à ce mobilier primitif une table et une cuvette, en vue des ablutions matinales de ses hôtes.

 

» Faute de mieux, les voyageurs acceptèrent la chambre telle quelle.

 

» L’orage s’éloignait, mais la pluie continuait à tomber par lourdes averses. Quelques minutes après onze heures, tout le monde à l’auberge s’était retiré.

 

» Il y eut d’abord entre les deux voyageurs un combat de courtoisie à qui prendrait ou ne prendrait pas le lit de sangle. Le gentleman blond y mit un terme en proposant gaiement de le jouer à pile ou face. Il perdit. Le gentleman noir entra dans la pièce le premier, et le blond le suivit au bout de très peu de temps. M. Rook porta le sac dans la chambre et disposa sur la table ce qui serait nécessaire au jeune homme pour sa toilette du lendemain ; entre autres menus objets, il y avait un rasoir.

 

» Après avoir mis la barre à la porte de la chambre improvisée qui donnait dans la cour, M. Rook verrouilla celle de la cuisine. Cela fait, il ferma également la porte principale de la maison et poussa les volets des fenêtres du rez-de-chaussée. En rentrant dans la cuisine, il constata qu’il était minuit moins dix minutes, puis il se coucha sans plus tarder, ainsi que sa femme.

 

» Rien ne vint troubler le repos de M. Rook et de sa femme pendant toute la nuit.

 

» À sept heures moins un quart, le lendemain, l’hôtelier se leva laissant sa femme encore endormie. Comme ces messieurs lui avaient recommandé de les réveiller de bonne heure, il alla frapper à leur porte. Ne recevant pas de réponse malgré des coups répétés, il entra.

 

» À ce moment de sa déposition, l’émotion provoquée par les souvenirs du témoin fut plus forte que lui.

 

» – Laissez-moi un peu de temps pour me remettre, messieurs, dit-il au jury. J’ai eu une terreur si grande !… Ah ! je m’en ressentirai jusqu’à la fin de mes jours !

 

» Le coroner vint à son aide en lui posant des questions.

 

» – Qu’avez-vous vu en ouvrant la porte ?

 

» – J’ai vu le gentleman noir à moitié sorti de son lit, mort, avec une affreuse blessure à la gorge. J’ai vu un rasoir tout souillé de sang à côté de lui.

 

» – La porte donnant sur la cour était-elle ouverte ou fermée ?

 

» – Toute grande ouverte, monsieur. Quand j’ai été capable de regarder autour de moi, j’ai constaté que l’autre voyageur, le gentleman blond au sac de voyage, n’était plus là.

 

» – Qu’avez-vous fait alors ?

 

» – J’ai fermé la porte de la cour, puis celle de la cuisine et j’ai mis la clef dans ma poche. Puis j’ai été réveiller le garçon et je l’ai envoyé chercher le constable, qui demeure tout près, tandis que je courais chez le docteur dont la maison est à l’autre bout du village. Le docteur a fait partir son domestique à cheval pour prévenir la police de la ville. Quand je suis rentré à l’auberge, le constable était là, et les hommes de la police ont pris en main l’affaire.

 

» – Vous ne savez rien de plus ?

 

» – Non, rien. »

 

CHAPITRE XII

J. B.

« La déposition de M. Rook terminée, on appela les deux employés de la police arrivés les premiers sur le lieu du crime.

 

» Ni l’un ni l’autre n’avaient découvert la moindre trace d’effraction. La montre et la chaîne d’or de la victime furent trouvées sous son oreiller. En examinant ses vêtements, on put constater que sa bourse était intacte et que ses riches boutons de chemise et de manchettes n’avaient pas été touchés. Mais le portefeuille, aperçu par plusieurs témoins non interrogés encore, avait disparu.

 

» On fouilla les poches de la victime, on n’y trouva ni lettres ni cartes. Seulement, deux initiales, J. B., étaient marquées sur son linge.

 

» Il n’avait apporté avec lui aucun bagage. Nul indice de nature à faire deviner son nom ou l’affaire qui l’amenait dans cette localité ne put être saisi.

 

» La police soumit les moindres recoins de la pièce à une recherche minutieuse, dans l’espoir d’y trouver quelque preuve.

 

» Le fugitif, en s’échappant, avait emporté son sac. Mais dans sa précipitation, il avait négligé de ramasser le rasoir, ou bien il n’avait pas osé y toucher. Par contre, tous les petits ustensiles de toilette avaient été enlevés.

 

» M. Rook reconnut le rasoir, ayant remarqué, la veille, le nom de la ville de Liège gravé sur la lame.

 

» On examina la cour. Le sol boueux portait des empreintes de pas qui s’arrêtaient au pied du mur. Mais la grande route avait été récemment empierrée et tout vestige de piste disparaissait même pour les plus habiles limiers. On ne put que lever les empreintes et communiquer par le télégraphe avec les autorités de Londres.

 

» Le docteur, appelé à son tour, n’eut pas d’hésitation quant à la blessure qui avait causé la mort. La veine jugulaire avait été tranchée avec une telle force qu’il était bien difficile d’admettre que cette affreuse blessure fût le résultat d’un suicide. Le corps ne portait aucune trace de violence ou de maladie quelconque.

 

» Le docteur signala une particularité qui pouvait amener à la découverte de l’identité du cadavre. C’étaient deux fausses dents sur le devant de la bouche, à la mâchoire supérieure. Elles étaient si admirablement faites et s’adaptaient si complètement, comme forme et comme couleur, aux dents naturelles, que le témoin ne les avait découvertes qu’en passant, par hasard, le doigt sous la gencive.

 

» Après le docteur on interrogea mistress Rook.

 

» Elle put fournir des renseignements intéressants sur le portefeuille disparu.

 

» Avant de se retirer, les deux gentlemen avaient demandé leur note, ayant l’intention de repartir de grand matin. Le voyageur porteur du sac de voyage paya en argent. L’autre n’avait de monnaie qu’un schelling et une pièce de six pence. Il pria mistress Rook de lui changer une banknote. Elle répondit que ce serait facile, si toutefois il ne s’agissait pas d’une forte somme. Sur quoi, le voyageur ouvrit son portefeuille, que le témoin décrivit minutieusement, et en tira le contenu qu’il posait à mesure sur la table. Il laissa voir ainsi plusieurs billets de banque, et finit par en trouver un de cinq livres, avec lequel il régla son compte. La monnaie lui fut rendue par mistress Rook, dont le mari était occupé, à l’autre bout de la salle, à servir d’autres clients. Mistress Rook remarqua, parmi les banknotes, quelques cartes de visite et une lettre sous enveloppe. Quand il eut reçu sa monnaie, il remit, le tout dans le portefeuille, qu’il plaça dans une des poches de côté de son pardessus.

 

» Le voyageur qui l’avait amené à l’auberge était assis en face de lui et suivait du regard tous ses mouvements. Au moment où les banknotes étaient étalée sur la table, il s’écria en riant : « Serrez donc tout cet argent ! ne tentez pas un pauvre diable comme moi ! »

 

» Mistress Rook n’avait rien entendu d’insolite pendant la nuit ; elle avait dormi aussi profondément que d’habitude et ne s’était réveillée qu’au bruit des coups frappés par son mari à la porte des gentlemen, conformément à leurs instructions.

 

» Trois des occupants de la salle commune confirmèrent la déposition de mistress Rook. C’étaient des gens honorables, bien connus dans cette partie du Hampshire. En outre, deux étrangers étaient de passage dans la maison. Questionnés par le coroner, ils se réclamèrent de leurs patrons, grands manufacturiers de Sheffield et de Wolverhampton, dont le nom seul était une garantie et qui répondirent d’eux.

 

» Le dernier témoin interrogé fut l’épicier du village, qui cumulait les fonctions de débitant avec celles de directeur des postes.

 

» Dans la soirée du 30, un gentleman brun, très barbu, avait frappé à sa porte en lui réclamant une lettre adressée à « J. B., poste restante, Zeeland ». La lettre était arrivée le matin même ; seulement, comme on était au dimanche soir, l’épicier pria le gentleman de repasser le lendemain. Le gentleman répondit que cette lettre devait contenir des nouvelles importantes, qu’il y aurait donc urgence à ce qu’il pût la lire au plus vite. Ainsi pressé, l’épicier fit exception à la règle et délivra la lettre. Le voyageur la lut dans le corridor même, à la lueur de la lampe ; elle devait être fort courte, car la lecture n’en exigea pas une minute. Ses manières, non plus que sa physionomie, n’avaient rien qui pût attirer l’attention. Le témoin fit une remarque sur le temps qui menaçait ; le gentleman répondit : « Oui, je crois que nous allons avoir une mauvaise nuit ! » Et il s’éloigna sans rien ajouter.

 

» Le témoignage de l’épicier n’était pas insignifiant ; il donnait un motif à la présence du défunt à Zeeland. Selon toute probabilité, la lettre vue par mistress Rook dans le portefeuille était bien celle adressée à J. B.

 

» Ici s’est arrêtée l’enquête ; on en livre les détails à la publicité dans l’espoir que quelque lecteur sera à même de fournir des renseignements à la justice. »

 

L’un des numéros suivants du journal apprit à Émily que le mort avait été reconnu par un témoin arrivé tout exprès de Londres.

 

« Henry Forth, valet de chambre, a fait la révélation suivante :

 

» Il avait lu le rapport médical reproduit par la presse, et, comme il se croyait en mesure de constater l’identité du défunt, son maître actuel l’avait envoyé à Zeeland.

 

» Dix jours auparavant, étant sans place, il avait répondu à une offre d’emploi insérée dans les annonces. Le lendemain on lui fit savoir qu’il eût à se rendre à l’hôtel Tracey, Londres, à six heures du soir. Il demanderait M. James Brown. Arrivé à l’hôtel, il ne put voir M. Brown que pendant quelques minutes à peine. M. Brown était en compagnie d’un ami, et, après avoir jeté un coup d’œil sur les certificats du domestique, il lui avait dit : « Je n’ai pas le temps de vous parler ce soir, venez me trouver demain matin, à neuf heures. » Le gentleman qui était là se mit à rire en disant : « Vous ne serez pas levé. » M. Brown répliqua : « Peu importe, il viendra dans ma chambre et me donnera un échantillon de son savoir-faire. » À neuf heures, le lendemain, M. Brown n’étant point descendu encore, on indiqua au témoin le numéro de sa chambre. Il frappa à la porte. De l’intérieur, une voix très endormie marmotta quelque chose d’indistinct, qu’il interpréta comme l’habituel : « Entrez ! » Il entra donc. La table de toilette était à sa gauche, et le lit, un de ses rideaux à demi baissé, à sa droite.

 

» Sur la table se trouvait un verre plein d’eau où baignaient deux fausses dents. M. Brown se dressa brusquement sur son séant, le regarda d’un air furieux, lui demanda comment il se permettait de pénétrer effrontément dans sa chambre, et finalement lui ordonna de sortir. Le témoin, peu accoutumé à ces façons, en fut naturellement blessé et s’éloigna, mais non sans avoir vu distinctement la place vide que les dents postiches étaient destinées à remplir. Peut-être Brown avait-il oublié que ses fausses dents étaient sur la table. Peut-être que lui, le valet de chambre, avait mal compris ce qu’il lui criait de son lit quand il eut frappé à la porte. De toute façon, il semblait assez clair que le gentleman était vivement contrarié de la découverte faite par un étranger.

 

» Cela dit, le témoin fut mis en présence du corps de la victime.

 

» Il reconnut immédiatement le gentleman nommé James Brown, qu’il avait vu deux fois, une fois le soir et une fois le lendemain matin à l’hôtel Tracey. Il déclara d’ailleurs ne rien savoir de la famille, ni du lieu de résidence du défunt. Il s’était plaint au propriétaire de l’hôtel de la brusquerie de son locataire et lui avait demandé s’il connaissait ce M. James Brown. M. Tracey ne le connaissait pas. En consultant le registre, on vit qu’il devait quitter l’hôtel le jour même.

 

» Avant de repartir pour Londres, le témoin produisit d’excellents certificats. Il laissa également l’adresse du maître au service duquel il était depuis trois jours.

 

» La dernière précaution de la police a été de faire photographier le cadavre avant de refermer sur lui le couvercle du cercueil.

 

» Le même jour, le jury prononça son verdict : Homicide volontaire commis sur la personne d’un inconnu. »

 

CHAPITRE XIII

CONFIANCE

La bonne accueillit Émily, à son retour de la bibliothèque, avec un sourire malin.

 

« Il est encore là, miss, dit-elle ; il vous attend. »

 

Émily, en entrant, aperçut Alban Morris qui, plus inquiet que jamais, allait et venait comme un lion en cage.

 

« Votre absence du Muséum m’a fait craindre que vous ne fussiez malade, dit-il. Voilà pourquoi je suis venu. Mais j’aurais dû partir peut-être quand j’ai été rassuré ? je devrais partir maintenant ?

 

– Non, non, prenez une chaise, monsieur Morris, reprit-elle avec calme, et écoutez ma confession. Lorsque vous m’avez quittée l’autre jour, j’avais conçu, à votre exemple, certains soupçons, que j’ai voulu vérifier. »

 

Il restait debout, la main sur le dossier de la chaise.

 

« Des soupçons ? contre moi ?

 

– Contre vous ! Devinez ce qui m’a occupée pendant ces derniers jours ?… Mais non, vous ne devineriez pas. J’ai été à une autre bibliothèque compulser les mêmes numéros de journaux que vous avez accaparés au British Museum.

 

– Comment ?… balbutia Alban avec épouvante.

 

– Oui, j’ai parcouru tous ces numéros. Voilà le secret de mon absence. Maintenant, prenons le thé. »

 

Tout en parlant ainsi avec une parfaite tranquillité, elle se dirigeait vers la cheminée pour tirer le cordon de la sonnette. Elle ne put voir l’effet foudroyant produit sur Alban par ces paroles prononcées avec la légèreté la plus insouciante.

 

« Ainsi, dit-il, vous avez lu ?

 

– J’ai lu l’analyse de l’enquête sur le crime de Zeeland, mon Dieu ! oui. Mais ce n’est pas cela, je présume, que vous vouliez me cacher ?… »

 

L’apparition de la bonne, répondant au coup de sonnette, interrompit Émily et donna à Morris le temps de se remettre.

 

« Le thé aussi vite que possible ! dit Émily à sa servante, et apportez aussi le gâteau. Monsieur Morris, est-il au-dessous de votre dignité d’homme d’aimer le gâteau ?

 

– Il y a quelque chose que je préfère au gâteau, répondit-il, c’est de comprendre ce que j’entends.

 

– Qu’ai-je dit qui ait pu vous irriter ? demanda-t-elle. M’en voulez-vous de ma curiosité féminine ? Êtes-vous fâché que je sois allée sans vous prévenir à la bibliothèque de la Cité ? J’en ai été assez punie, puisque j’y ai perdu mon temps.

 

– Ah ! vous y avez perdu votre temps ?… répliqua-t-il tout interdit.

 

– Sans doute. Mais j’en ai rapporté du moins une conclusion utile.

 

– Quelle conclusion ?

 

– Monsieur Morris, nous devons des excuses à mistress Rook. »

 

La surprise d’Alban, muette jusqu’alors, éclata en entendant ces derniers mots.

 

« Que voulez-vous dire ? » s’écria-t-il.

 

On apportait le thé ; Émily n’eut pas le temps de répondre. Elle remplit les tasses, coupa le gâteau et en présenta une tranche à Alban, qui n’y fit pas même attention.

 

Elle continua :

 

« Nous avons été tous deux fort injustes pour mistress Rook. Cela m’a frappée quand j’ai lu sa déposition dans le procès-verbal du crime. C’est mon nom, le nom de Brown, qui a, naturellement, frappé la pauvre femme, en lui rappelant le meurtre commis dans son auberge. Elle n’a pas réfléchi que ce nom de Brown est commun à quelque dix ou douze mille de nos concitoyens anglais, dont un bon vingtième portent aussi le prénom de James. Je sais, moi, par ma tante, où et comment est mort mon bien-aimé père, mon James Brown à moi, et qu’il n’est pas mort à Zeeland, et qu’il n’est pas mort par un crime. Mais mistress Rook, en lisant l’inscription de mon médaillon, a dû aussi être saisie par la coïncidence des deux dates du décès de mon père et de l’assassinat de son malheureux homonyme. »

 

Alban Morris se taisait, comme abasourdi. Ainsi la jeune fille, même après la lecture des journaux, avait gardé son inaltérable confiance dans la parole de sa tante ! Ainsi cette âme candide n’avait pas admis une minute la possibilité d’un mensonge de la sœur de son père !

 

Alban la regardait incertain, troublé, sans prononcer une parole. Mais voilà qu’elle reprit, en posant sa cuiller :

 

« Dès demain je vais écrire à mistress Rook. »

 

Oh ! pour le coup, Alban eut un sursaut.

 

« Vous allez écrire à cette femme ! s’écria-t-il.

 

– Certainement.

 

– Oh ! non ! non ! ne faites pas cela !

 

– Pourquoi donc ? »

 

Il était trop tard pour rappeler les paroles échappées. Que pouvait d’ailleurs répondre Alban ?

 

Avouer que non seulement il avait lu ce même rapport de police, mais encore qu’il l’avait copié avec soin pour le relire et en peser les moindres détails était maintenant impossible. La tranquillité de la jeune fille dépendait de son silence.

 

Il murmura donc d’une voix indistincte :

 

« Pourquoi vous ne devez pas écrire à mistress Rook ? Eh mais ! vous avez bien vu à quelle femme vous aviez affaire.

 

– Ce n’est pas une raison pour ne pas réparer envers elle une injustice.

 

– Elle est mal élevée et m’a paru tout à fait sans scrupule. Elle pourrait faire de votre lettre un usage imprévu et que vous auriez lieu de regretter.

 

– Est-ce là tout ?

 

– N’est-ce pas suffisant ?

 

– Pas pour moi, je l’avoue. Quand il m’est arrivé d’être injuste envers quelqu’un, quand je sais que je lui dois une réparation, je ne m’arrête pas à la question de savoir si cette personne a, oui ou non, des manières vulgaires. »

 

La patience d’Alban n’était pas encore épuisée.

 

« Je vous donne un conseil que je crois bon, dit-il doucement, et je vous le donne à coup sûr dans une intention dont vous ne pouvez douter. Croyez-moi, n’écrivez pas à cette femme. Je ne me trompe pas sur son compte, soyez-en sûre.

 

– Bref, dit-elle, je dois admettre que les jugements portés par vous sont infaillibles. »

 

En ce moment, un coup de sonnette retentit à la porte du cottage, mais elle était tout animée et n’y prit pas garde.

 

« Je n’ai aucune prétention à l’infaillibilité, dit Alban ; seulement, rappelez-vous que je possède quelque expérience. Le malheur veut que je sois beaucoup plus âgé que vous.

 

– Oh ! si la sagesse se mesure au nombre des années, répliqua-t-elle vivement, nous avons votre amie, miss Redwood, qui est d’âge à être votre grand’mère ; or, elle aussi, elle soupçonnait mistress Rook, et de quoi donc ? de meurtre, ni plus ni moins, parce que la pauvre femme ne s’était pas souciée d’être la voisine de chambre d’une vieille fille quinteuse.

 

– Parlons d’autre chose, je vous prie, » dit Alban, mécontent d’elle et de lui-même.

 

Elle lui lança un coup d’œil moqueur.

 

« Êtes-vous à bout d’arguments ? Est-ce là votre façon de vous tirer d’affaire ? »

 

Il commençait à être plus à bout de patience que d’arguments.

 

« Votre intention est-elle de me fâcher ? Je n’aurais pas cru cela de vous, Émily.

 

– Émily ! » répéta-t-elle d’un air surpris.

 

Il sentit que sa familiarité était inopportune, mais il ne sut point repousser le reproche avec calme :

 

« Je pense à Émily sans cesse. J’ai une affection profonde pour Émily. Ma seule espérance dans la vie, c’est qu’elle y réponde un jour. Mon enfant, ne suis-je pas excusable d’oublier le miss quand vous me tourmentez à plaisir ? »

 

Tout ce qu’il y avait de tendre dans le cœur de la jeune fille répondit à cet appel. Elle allait parler, exprimer ses regrets ; mais il ne lui en laissa pas le temps. Une fois blessé, un homme doux et généreux est lent à s’apaiser. Il se leva brusquement en disant :

 

« Je m’en vais, cela vaudra mieux.

 

– Comme il vous plaira, » répondit-elle, fâchée à son tour.

 

Elle ajouta :

 

« Que vous partiez ou que vous restiez, monsieur Morris, j’écrirai à mistress Rook. »

 

Le coup de sonnette, auquel on n’avait pas fait attention, fut suivi d’un visiteur. C’était le docteur Allday.

 

Le docteur ouvrit la porte juste à temps pour saisir les dernières paroles d’Émily.

 

« Qu’est-ce que c’est, dit-il, que cette mistress Rook, dont vous prononcez le nom d’un ton si animé, ma chère Émily ?

 

– Une personne fort respectable, femme de charge chez sir Jervis. Vous n’avez pas besoin de prendre un air dédaigneux, monsieur Allday ! elle n’a pas été toujours domestique… Elle tenait l’hôtel de Zeeland. »

 

Le docteur, en train, de poser son chapeau sur une chaise, se redressa brusquement.

 

Le nom de Zeeland éveillait en lui le souvenir de l’imprimé et de la visite de miss Jethro.

 

« Mais pourquoi vous échauffez-vous à propos de cette femme ? fit-il.

 

– Parce que je déteste l’injustice, et que monsieur que voilà déteste injustement mistress Rook… Permettez-moi, messieurs, de vous présenter l’un à l’autre : M. le docteur Allday. – M. Alban Morris. »

 

Le docteur reconnut l’homme dont le chapeau de feutre et la barbe bouclée lui avaient fort déplu.

 

Il n’en salua pas moins très courtoisement Alban.

 

Cette mistress Rook était l’ancienne aubergiste de Zeeland : dans les motifs de l’aversion qu’elle inspirait à M. Morris, s’en trouvait-il un qui se reliât au crime commis chez elle, et qui, par conséquent, fût de nature à troubler le repos d’Émily si elle venait à le connaître ? Il n’était pas mauvais de savoir ce qu’était ce M. Morris.

 

« Je suis heureux de faire votre connaissance, monsieur, dit-il en s’inclinant.

 

– Vous êtes bien bon, docteur Allday. »

 

Après cet échange de banalités polies, Alban se rapprocha d’Émily pour lui dire adieu ; il regrettait de lui avoir parlé avec impatience, il désirait de tout son cœur ne point la laisser sous une impression déplaisante.

 

« Me gardez-vous rancune ? » fit-il.

 

Ce fut tout ce qu’il osa dire en présence d’un étranger.

 

« Non, répondit-elle froidement.

 

– Voudriez-vous bien réfléchir encore avant d’agir ?

 

– Certainement, monsieur Morris ; mais cela ne changera rien au résultat. »

 

Le docteur, qui les écoutait, fronça les sourcils, Sur quel objet étaient-ils en désaccord ? Sur quel point Émily refusait-elle de céder ?

 

Ce fut Alban qui rendit les armes.

 

« Vous verrai-je demain au British Museum ? dit-il.

 

– Oui, je pense ; à moins que je ne sois retenue à la maison. »

 

Les sourcils du docteur exprimaient une désapprobation de plus en plus marquée. Que signifiait ce rendez-vous proposé ? et pourquoi au Muséum ?

 

Après le départ d’Alban, le docteur demeura debout, irrésolu. Puis, se décidant tout d’un coup, il se tourna vers Émily.

 

« Ma chère enfant, je vous apporte des nouvelles qui vous étonneront. Avec qui pensez-vous que je viens de causer ? Avec mistress Ellmother !… Ne m’interrompez pas ! Elle s’est mis en tête de rentrer en service. Sa vie oisive l’ennuie, dit-elle. Elle me demandait donc de l’autoriser à donner mon nom comme référence.

 

– Avez-vous consenti ?

 

– Si j’avais consenti, il eût fallu raconter dans quelles circonstances elle avait quitté sa dernière place. Il eût fallu mentir, ou déclarer qu’elle avait abandonné sa maîtresse mourante. Je le lui ai dit nettement, et elle est sortie sans ajouter un mot. Au cas où elle s’adresserait à vous, faites-lui la même réponse. Ou bien refusez de la recevoir, ce qui serait mieux encore.

 

– Et pourquoi refuserais-je de la recevoir ?

 

– Mais à cause de sa conduite envers votre tante, naturellement. Voilà ce que j’avais à vous dire. Maintenant, ma chère Émily, je suis fort pressé, adieu ! »

 

Les docteurs mettent à de rudes épreuves la patience de leurs plus chers amis ; ils sont toujours pressés.

 

Le brusque départ du médecin n’était pas fait pour calmer les nerfs irrités d’Émily. Aussi se mit-elle, par un esprit de contradiction, à chercher des excuses à mistress Ellmother. Peut-être que la vieille bonne avait eu ses raisons, et rien ne l’engagerait mieux à les expliquer qu’un accueil cordial. « Si elle s’adresse à moi, pensa Émily, je la recevrai certainement. »

 

Cette bonne résolution prise, sa pensée se reporta sur Alban. Quelques-uns des mots aigres prononcés par elle dans la chaleur de la discussion lui parurent, toutes réflexions faites, fort peu justifiés, et sa conscience lui en fit des reproches. Elle essaya d’abord d’imposer silence à ce juge grondeur, en rejetant tout le blâme sur Alban ; mais elle ne put y parvenir. Qu’il avait été bon et patient ! Quel mal y avait-il à ce qu’il l’appelât Émily ? S’il lui avait demandé la permission de lui donner son petit nom, elle ne la lui aurait point refusée.

 

En ce moment Alban serait revenu et lui aurait dit : « Ma chère enfant, je voulais vous voir redevenue vous-même : embrassez-moi et faisons la paix ! » aurait-elle pleuré après son départ comme elle pleurait maintenant ?

 

CHAPITRE XIV

MENTOR ET TÉLÉMAQUE

Si les yeux d’Émily avaient pu suivre Alban aussi aisément que sa pensée, elle l’aurait vu s’arrêter court avant d’être arrivé au bout de la rue. Le cœur de l’amoureux était plein de tendresse et de douleur ; le désir de revenir sur ses pas devenait irrésistible : il n’avait qu’à attendre, à quelques pas de la porte, la fin de la visite du docteur.

 

Alban venait de se décider à prendre ce parti, quand il entendit des pas rapides résonner derrière lui.

 

C’était le docteur lui-même.

 

Alban forma en l’apercevant un souhait fort peu charitable : « Que le diable l’emporte ! »

 

« J’ai quelque chose à vous dire, monsieur Morris, fit le docteur. De quel côté allez-vous ?

 

– Je ne vais nulle part, répondit Alban d’un ton fort peu gracieux.

 

– Alors, prenons le tournant qui conduit chez moi. Il n’est guère d’usage que des étrangers, surtout si ces étrangers sont Anglais, se prennent subitement de confiance l’un pour l’autre. Permettez-moi de contrevenir à cette règle. Je voudrais vous parler de miss Émily. Puis-je prendre votre bras ? Merci. À mon âge, les jeunes filles en général, à moins qu’elles ne soient mes clientes, ne m’intéressent guère. Mais cette fillette du cottage – sûrement je dois tomber en enfance – cette fille m’a ensorcelé. Sur mon âme, je ne me tourmenterais pas plus à son sujet si j’étais son père. Et, soit dit en passant, je ne suis pas d’un naturel très tendre. Est-ce que le sort de cet enfant vous touche aussi, monsieur ?

 

– Oui, docteur.

 

– Dans quel sens, je vous prie ?

 

– Vous-même pourquoi vous intéressez-vous à elle, docteur Allday ? »

 

Le médecin eut un soupir ironique.

 

« Vous n’avez donc pas confiance en moi ? Enfin ! je me suis promis de vous donner l’exemple. Gardez votre masque, monsieur ; moi, je vais à visage découvert. Mais, écoutez-moi, si jamais vous répétiez ce que je veux vous dire… »

 

Alban l’interrompit.

 

« Quoi que ce soit que vous puissiez dire, docteur, vos paroles sont confiées à mon honneur. Si vous en doutez, veuillez quitter mon bras, nous n’allons pas dans la même direction. »

 

Le docteur resserra son étreinte.

 

« Ce petit accès de superbe, mon cher monsieur, est juste ce qu’il me fallait pour achever de me mettre à l’aise. Je vais vous parler à cœur ouvert. Répondez maintenant à une question : avez-vous jamais entendu parler d’une personne nommée miss Jethro ? »

 

Alban eut un tressaillement.

 

« Très bien ! fit le docteur, je ne pouvais espérer de réponse plus satisfaisante.

 

– Je connais, dit Alban, une miss Jethro qui a été sous-maîtresse chez miss Ladd et qui a quitté subitement son poste ; je ne sais rien de plus. »

 

Le sourire singulier du docteur reparut de nouveau.

 

« Pour parler en langue vulgaire, vous me semblez fort empressé à vous laver les mains de toute connivence avec miss Jethro.

 

– Je n’ai pas l’ombre d’une raison pour m’intéresser à rien de ce qui la touche.

 

– Ne soyez pas trop affirmatif, mon bon ami. Notre entretien modifiera peut-être vos sentiments. Cette ex-sous-maîtresse, mon cher monsieur, sait comment est mort feu M. Brown. Elle sait aussi qu’on a trompé sa fille à ce sujet. »

 

Alban écoutait avec un mélange de surprise et de doute, qu’il jugea bon de ne pas laisser voir.

 

« Le rapport de l’enquête, reprit-il, parle d’une parente qui a réclamé le corps. Cette parente était-elle la tante de miss Émily ? Est-ce elle qui lui a dissimulé la vérité ?

 

– Je laisse là-dessus le champ libre à vos propres suppositions, dit le docteur. Je suis lié par une promesse qui m’oblige à ne rien répéter de mes renseignements. Mais, à cela près, il se trouve que nous avons le même but et que, par conséquent, nous ferons bien de ne pas nous contrecarrer. Me voici chez moi, entrons ; nous serons plus à notre aise pour causer. »

 

Une fois installé dans son cabinet, le docteur donna l’exemple de la franchise.

 

« Nous ne différons que sur un seul point, dit-il. Nous pensons tous deux – grâce à une commune expérience des femmes – que le meurtrier a eu une femme pour complice. Moi, je crois que la coupable est miss Jethro ; vous pensez, vous, que c’est mistress Rook.

 

– Quand vous aurez lu ma copie du rapport, répondit Alban, je crois que vous vous rangerez à mon avis. Mistress Rook était à même d’entrer dans la chambre des deux voyageurs, pendant le sommeil de son mari, à n’importe quelle heure de la nuit. Le jury a cru à sa parole quand elle a affirmé ne s’être éveillée qu’au matin. Moi, je n’y crois pas.

 

– Je ne refuse pas de me laisser convaincre, monsieur Morris. Mais, dites-moi, comptez-vous poursuivre vos recherches ?

 

– Quand bien même je n’y aurais pas d’autre raison que la satisfaction de ma curiosité, je crois que je continuerais. Mais il s’agit ici de quelque chose de plus sérieux : l’intérêt de miss Émily. J’aurais voulu la préserver de tout contact avec la femme que je soupçonne d’avoir aidé au meurtre de son père. Or, il se trouve que, fort innocemment, elle dérange là-dessus mes idées.

 

– Oui, je sais, fit le docteur, elle veut écrire à mistress Rook, et vous avez été sur le point de vous quereller à ce propos. Rapportez-vous-en à moi pour arranger ce léger dissentiment. Mais je vous avoue que vos excellentes intentions me font un peu peur. Votre enquête, si vous la poursuivez, n’est pas sans présenter quelque danger.

 

– Quel danger ?

 

– Émily est à cent lieues de tout soupçon, c’est évident. Mais, au premier jour, un hasard peut la mettre sur la voie. Savez-vous jusqu’où peut la mener sa curiosité ? Qui sait, d’ailleurs, ce que seront vos découvertes ? Qui sait si elles ne seraient pas terribles pour la jeune fille à qui elles ouvriraient les yeux… Je vous étonne ?

 

– Un peu, je l’avoue.

 

– Dans la vieille histoire de Télémaque, mon cher monsieur, il arrivait souvent à Mentor d’étonner son élève. Présentement, c’est moi qui suis Mentor, sans avoir la langue aussi bien pendue que cet estimable précepteur. Disons la chose en deux mots : le bonheur d’Émily vous est cher ; ne creusez pas la mine où il pourrait s’engloutir. Pour l’amour d’elle, ne feriez-vous point un sacrifice ?

 

– Je ferais tout au monde pour l’amour d’elle.

 

– Eh bien, renoncez à votre enquête, mon cher monsieur, renoncez à votre enquête.

 

– Vous croyez, docteur, qu’il y a là un risque pour son repos, pour la paix de son âme ?

 

– J’en suis sûr.

 

– C’est bien, monsieur, cela suffit. Je renonce à mes recherches.

 

– Ah ! merci ! vous êtes un digne homme et le meilleur ami de cette enfant.

 

– Après vous, docteur. »

 

Là-dessus, les deux hommes se séparèrent, satisfaits l’un de l’autre.

 

Seulement, ils avaient eu le tort de ne pas se demander si le sort n’allait pas contrarier la résolution qu’ils avaient prise. Tous deux intelligents, pleins de bonne foi et pleins d’expérience, ils ne s’étaient pas demandé si la volonté humaine peut faire obstacle à la puissance de la vérité, quand une fois cette vérité a commencé à dérouler les voiles qui la dérobaient à la lumière.

 

Alban avait pris la route de son logis ; mais à mi-chemin il s’arrêta.

 

Son désir d’une prompte réconciliation avec Émily était irrésistible. Il retourna au cottage.

 

Là, un désappointement l’attendait. La servante lui dit que sa jeune maîtresse, prise de migraine, s’était couchée.

 

Alban laissa passer un jour, dans l’espoir qu’Émily lui écrirait. Point de lettre.

 

Il revint le lendemain.

 

Mais décidément le sort était contre lui. Cette fois, Émily était occupée.

 

« Occupée ! comment ? par une visite ? demanda-t-il à la servante :

 

– Oui, monsieur, il y a là une jeune dame nommée miss de Sor. »

 

Où avait-il déjà entendu ce nom ? Tout d’un coup il se rappela que c’était chez miss Ladd. Miss de Sor était cette élève peu attrayante que ses camarades appelaient Francine.

 

Alban jeta un regard d’envie du côté de la fenêtre du salon. Il était si impatient de se retrouver en bons termes avec Émily ! « Et le bavardage d’une petite sotte, pensait-il dédaigneusement, vient retarder encore notre réconciliation ! »

 

Si Alban avait été moins absorbé par une pensée personnelle, il se serait rappelé que les bavardages ne sont pas toujours à dédaigner. Plus d’un a su faire, en son temps, beaucoup de mal.

 

CHAPITRE XV

FRANCINE

« Vous êtes naturellement surprise de me voir ? »

 

Tout en parlant, Francine faisait le tour, du petit salon d’Émily avec une expression de curiosité moqueuse.

 

« Bonté divine ! quelle petite chambre ! et vous vivez là-dedans ?

 

– Qu’est-ce qui vous amène à Londres ? demanda Émily ?

 

– Vous ne le devinez pas, ma chère ? À la pension, qu’est-ce qui me poussait à vous faire des avances ? Pourquoi ai-je continué depuis ? Parce que vous m’irritez… je veux dire parce que vous me dominez… non, ce n’est pas ça, parce que je me déteste moi-même de ne pouvoir m’empêcher de vous aimer. D’ailleurs, peu importent mes raisons. J’ai insisté pour accompagner miss Ladd. Quand cette affreuse femme m’a dit qu’elle avait un rendez-vous chez son homme d’affaires, je me suis écriée : « Moi, je voudrais voir Émily. – Émily ne se soucie point de vous. « – Ça m’est égal, je veux la voir. » Voilà un échantillon de nos entretiens. L’essentiel, pour moi, était d’en arriver à mes fins. Me voilà donc installée ici jusqu’à ce que ma duègne, ayant terminé ses affaires, vienne me reprendre. Voilà, je l’espère, une délicieuse perspective pour vous !

 

– Ne parlez donc pas ainsi, Francine !

 

– Voulez-vous dire que vous êtes contente de me voir ?

 

– Si vous étiez moins sèche et moins amère, je serais toujours très contente de vous voir.

 

– Oh ! chère amie, pardon de mes façons sauvages. Que regardez-vous ? ma robe neuve ?

 

– Elle est d’une bien jolie nuance ! »

 

Francine s’était levée pour étaler sa robe, tournant sur elle-même afin qu’Émily n’en perdit pas une broderie.

 

« Hein ! quelle coupe, ma chère ! Elle vient en droite de Paris, naturellement. On a tout ce qu’on veut avec de l’argent. L’argent est tout, l’argent peut tout,… si ce n’est vous faire apprendre vos leçons.

 

– Est-ce que vous n’avez pas fait de progrès, Francine ?

 

– Mes progrès ! ils vont à reculons, ma bonne amie. Un des maîtres, je suis heureuse de rendre hommage à son intégrité, s’est péremptoirement refusé à s’occuper plus longtemps de moi. « Les élèves » sans cervelle, ça m’est égal, a-t-il dit, j’en ai l’habitude ; mais les élèves sans cœur, non, je ne peux pas les supporter. » Ah ! ah ! ce vieux réfugié moisi est bon observateur, après tout. Pas de cœur ! me voilà peinte en trois mots.

 

– Cela vous rend fière ? dit Émily.

 

– Oui, très fière. Attendez pourtant. Les larmes prouvent, n’est-ce pas, qu’on a quelque chose qui ressemble à un cœur. Eh bien, dimanche dernier, j’ai eu presque les yeux humides. C’est un prédicateur qui a opéré ce miracle. Un monsieur Mirabel… On dirait que ce nom ne vous est pas inconnu ?

 

– En effet, Cécilia m’a parlé de lui.

 

– Est-ce qu’elle serait à Brighton ? En ce cas, la ville fashionable compterait parmi ses habitantes une sotte de plus. Mais non, qu’est-ce que je dis ? elle est en Suisse. Et, d’ailleurs, qu’est-ce que ça me fait ? Seul M. Mirabel m’intéresse et me charme. Il était venu à Brighton pour sa santé, mais il en a profité pour prêcher. Ma chère, dire qu’on se poussait dans l’église serait trop peu, on s’y empilait. C’est le seul homme petit que j’aie jamais pu admirer. Il a des cheveux aussi longs que les miens et une barbe… oh ! une de ces barbes comme on en voit dans les tableaux. Je me souhaite sincèrement son teint et ses mains blanches. Il avait commencé à peine de réciter les commandements que toutes nous étions amoureuses de lui. De lui ou de sa voix, je ne sais au juste. Je voudrais pouvoir vous rendre son accent quand il est arrivé à son cinquième commandement. Il a commencé d’une voix de basse grave et profonde : « Honore ton père… » Après une pause, il a levé les yeux au ciel comme s’il y cherchait le reste du texte. Puis il a repris, en soulignant chaque lettre du premier mot, tant il y mettait d’expression : « Et ta mère ! » Sa voix tremblait, comme si elle eût été pleine de larmes. De ce coup, nous nous sommes toutes senties mères, avec ou sans mioches. Mais l’effet le plus saisissant a été lorsqu’il est monté en chaire. La façon dont il est tombé à genoux en cachant sa figure dans ses mains avait, disait derrière moi une jeune miss, quelque chose de purement séraphique. Il ne nous en a pas fallu davantage pour nous expliquer sa célébrité. Je voudrais pouvoir me rappeler le texte de son sermon…

 

– Ne prenez pas cette peine pour moi, interrompit Émily.

 

– Ma chère, vous en parlez à votre aise, vous ne l’avez ni vu ni entendu.

 

– Et je ne m’en rendrai pas malade, je vous assure.

 

– Il vous conquerra aussi, ma chère. Vous êtes juste à point et je suis convaincue que vous ne tarderez pas à devenir une de ses plus ferventes admiratrices. On le dit si aimable dans l’intimité ! Je meurs d’envie de le connaître… N’a-t-on pas sonné ? Ce doit être une visite. »

 

La servante apportait une carte.

 

« La personne a dit qu’elle reviendrait, miss. »

 

Émily lut le nom écrit sur la carte.

 

« Mistress Ellmother ! s’écria-t-elle.

 

– Quel nom bizarre ! dit Francine. Qui est-ce ?

 

– L’ancienne domestique de ma tante.

 

– Cherche-t-elle une place ? »

 

Émily parcourait les quelques lignes griffonnées au dos de la carte. Les prévisions de M. Allday se réalisaient. Repoussée par le médecin, mistress Ellmother n’avait eu d’autre ressource que de solliciter l’appui d’Émily.

 

« C’est que, si elle est libre, poursuivait Francine, je serai à même de la pourvoir.

 

– Vous ? dit Émily surprise. Comment cela ?

 

– Dites-moi d’abord, vous, si mistress Ellmother cherche à se placer ?

 

– Oui, elle me demande de vouloir bien lui servir de référence, au cas où il se présenterait une place à son gré.

 

– Est-elle honnête, laborieuse, sobre, propre, d’habitudes régulières, d’âge mûr et d’humeur douce ? reprit Francine avec volubilité. Possède-t-elle toutes les vertus et pas un seul défaut ? Ses charmes lui font-ils courir le risque d’attirer trop d’amoureux sur ses talons ? En un mot, est-elle en état de répondre aux exigences de miss Ladd ?

 

– Qu’est-ce que miss Ladd vient faire là-dedans ?

 

– Que vous êtes peu intelligente, Émily ! Mettez la carte de cette femme sur la table et écoutez-moi. »

 

Francine reprit avec une sorte de fierté :

 

« Ne vous ai-je pas dit que l’un de mes professeurs avait refusé de me continuer ses leçons ? Cela ne vous aide-t-il pas à comprendre comment je me suis délivrée du reste de la bande ? Je ne suis plus chez miss Ladd une élève, ma chère. Grâce à ma paresse et à mon détestable caractère, je viens d’être élevée au rang de pensionnaire libre. En d’autres termes, j’honore de ma protection un établissement où je vais jouir d’une chambre à moi et des services d’une domestique spécialement attachée à ma personne. L’arrangement avait été conclu entre mon père et miss Ladd avant même que j’eusse quitté les Indes occidentales. Et cela, je le suppose, à l’instigation de ma mère. Vous avez l’air de ne pas me comprendre ?

 

– En effet, je ne vous comprends pas. »

 

Francine réfléchit un instant.

 

« Peut-être qu’on vous aimait, vous, dans votre famille ? dit-elle.

 

– Oh ! oui, et je les aimais aussi de tout mon cœur.

 

– Vraiment ? Eh bien, pour moi c’est absolument le contraire. Aussi, maintenant qu’ils ont réussi à se débarrasser de moi, il y a peu de probabilités qu’on me rouvre jamais la porte du bercail. Je sais ce que ma mère a dit à mon père aussi sûrement que si je l’avais entendu de mes oreilles : « À son âge, Francine ne fera en pension rien qui vaille. Risquons-en pourtant l’épreuve, je le veux bien ; mais prenez vos précautions avec miss Ladd en cas d’insuccès. Autrement, votre fille nous reviendra comme une pièce fausse. » Voilà le langage de ma tendre mère, reproduit avec une exactitude de sténographe.

 

– C’est votre mère, Francine, ne l’oubliez pas.

 

– Je ne l’oublie pas, soyez tranquille, j’ai pour cela des souvenirs trop cuisants. Là, là, ne vous fâchez pas ! je n’ai pas voulu froisser votre sensibilité. Revenons à ce que nous étions en train de dire. Miss Ladd ne me laisse adopter mon nouveau genre de vie qu’à une condition : ma suivante ne doit pas être une jeune évaporée, mais bien une femme d’âge mûr et de caractère sérieux. Il faut donc que je me soumette au caractère sérieux et à l’âge mûr, sous peine d’être renvoyée aux Indes occidentales par la voie la plus directe… Combien de temps mistress Ellmother a-t-elle vécu auprès de votre tante ?

 

– Vingt-cinq ans et plus.

 

– Bonté divine ! presque toute une vie ! Et pourquoi cette étonnante créature n’est-elle pas restée avec vous ? L’avez-vous renvoyée ?

 

– Certainement non.

 

– Alors pourquoi est-elle partie ?

 

– Je n’en sais rien.

 

– Est-ce qu’elle s’en est allée sans vous donner, d’explications ?

 

– Précisément.

 

– Quand est-elle partie ? Aussitôt que votre tante a été morte, peut-être ?

 

– Cela n’a pas d’importance, Francine.

 

– En d’autres termes, vous ne voulez rien me dire. Je grille de curiosité, et voilà comment je suis reçue ! Ma chère, si vous avez le moindre égard pour moi, faites entrer la femme dès qu’elle viendra chercher votre réponse. J’obtiendrai, je pense, quelque éclaircissement de mistress Ellmother elle-même.

 

– Je ne crois pas qu’elle consente à vous procurer cette satisfaction, Francine.

 

– Attendez et vous verrez. À propos, il est convenu que ma nouvelle indépendance me donne le droit d’accepter des invitations. Connaissez-vous quelques gens aimables auxquels vous pourriez me présenter ?

 

– Je suis bien au monde la dernière personne qui soit en passe de vous servir sous ce rapport. Excepté le bon docteur Allday et… (elle allait ajouter le nom d’Alban Morris, elle s’arrêta court, et y substitua celui de son amie)… et Cécilia, dit-elle, je ne connais absolument personne.

 

– Cécilia… est une sotte ! répéta gravement Francine. Mais, en y réfléchissant, il ne sera peut-être pas inutile que je renoue mes relations avec elle. Son père est membre du Parlement ; il possède en outre un fort beau domaine à la campagne. Voyez-vous, Émily, je me marierai très bien, – grâce à mon argent, – mais à une condition : c’est que je réussirai à m’introduire dans la bonne société. Ne croyez pas que je dépende de mon père ; ma dot est assurée par le testament d’un oncle… Oui, oui, certainement Cécilia pourrait me servir. Pourquoi ne me mettrais-je pas dans ses bonnes grâces, de façon à me faire inviter chez son père, en automne, quand la maison sera pleine d’une joyeuse compagnie ? Connaissez-vous la date de son retour ?

 

– Non.

 

– Comptez-vous lui écrire bientôt ?

 

– Naturellement.

 

– Faites-lui mes tendres compliments, et ajoutez que je lui souhaite de toute mon âme la continuation du plus heureux et du plus charmant voyage.

 

– Francine, vous êtes vraiment révoltante ! Après avoir traité ma meilleure amie de sotte, vous lui faites, dans un but égoïste, d’hypocrites amitiés, et vous vous imaginez que je vais me faire l’instrument bénévole de cette tromperie.

 

– Ne vous faites pas de bile, mon enfant, à quoi bon ? Nous sommes tous égoïstes, chère petite ingénue. La seule différence, c’est que les uns en conviennent franchement, tandis que les autres, plus adroits, savent dissimuler. Il ne me sera pas difficile de trouver le chemin du cœur de Cécilia. La gourmande ! c’est par sa bouche qu’il passe. Maintenant, vous parliez d’un docteur Allday ? A-t-il des réceptions ? Donne-t-il des soirées ? Vient-il chez lui de charmants jeunes gens ?… Chut ! j’ai entendu tinter la sonnette. Allez donc voir qui c’est. »

 

Émily ne jugea pas à propos d’obéir à cette cavalière injonction, mais la servante y suppléa en venant dire que la femme de tout à l’heure était là qui demandait s’il y avait pour elle une réponse.

 

« Faites-la entrer, » dit Émily.

 

La servante disparut pour revenir au bout d’une minute.

 

« Cette personne ne veut pas vous déranger, miss ; elle vous prie de lui faire savoir par moi vos intentions. »

 

Émily traversa la pièce pour aller jusqu’à la porte.

 

« Entrez, mistress Ellmother, dit-elle. Nous avons été si longtemps séparées. Entrez, je vous prie. »

 

CHAPITRE XVI

« BONY »

Mistress Ellmother ne franchit le seuil de la porte, sur l’invitation d’Émily, qu’avec une visible répugnance.

 

« Depuis qu’Émily ne l’avait vue, la vieille servante semblait s’être efforcée de justifier le sobriquet dont l’avait affublée sa maîtresse : elle avait encore maigri. Sa robe flottait sur son corps anguleux ; et les pommettes de ses joues étaient plus saillantes que jamais.

 

Ce ne fut qu’en hésitant qu’elle se décida à prendre la main qu’Émily lui tendait.

 

« J’espère que vous allez bien, miss, » dit-elle.

 

Sa voix bourrue et ses manières tranchantes d’autrefois avaient totalement disparu.

 

– Je vais bien, reprit doucement Émily. Mais vous-même, est-ce que vous avez été malade ?

 

– C’est ma vie d’oisiveté qui me ronge, miss Émily. J’ai besoin de travail, j’ai besoin de me distraire. »

 

Tout en parlant, elle avait jeté les yeux autour d’elle et avait aperçu Francine, qui l’examinait curieusement.

 

« Vous avez de la compagnie, miss Émily ; je m’en vais et je reviendrai une autre fois. »

 

Francine intervint avant qu’elle eût gagné la porte.

 

« Ne partez pas, je désire vous parler.

 

– Vous, miss ! et de quoi donc ? »

 

Les yeux des deux femmes se rencontrèrent ; – l’une bien près du terme de la vie, cachant sous un extérieur fruste et rugueux une âme tendre et fidèle, – l’autre, jeune d’années, mais sans une seule des grâces et des charmes de la jeunesse, aussi dure de cœur que rude de manières.

 

Toutes deux silencieuses, elles restaient face à face, inconscientes de la destinée qui les poussait inexorablement en avant.

 

Émily présenta mistress Ellmother à Francine.

 

« Dans votre intérêt, lui dit-elle, écoutez mademoiselle. »

 

Mistress Ellmother n’eut pas l’air de se soucier le moins du monde de ce qu’une étrangère pouvait avoir à lui communiquer ; ses yeux restaient fixés sur la carte où était écrite sa requête à Émily.

 

Francine, qui l’épiait, devina ce qui se passait en elle. Peut-être fallait-il se concilier la vieille par une petite attention. Elle se tourna donc vers Émily en désignant la carte du geste :

 

« Vous n’avez pas encore, dit-elle, répondu à mistress Ellmother.

 

« Je ferai ce que vous me demandez, dit alors Émily à la vieille bonne ; mais est-il bien prudent de rentrer au service à votre âge ?

 

– Toute ma vie j’ai été habituée à servir, miss Émily, voilà une de mes raisons. Et puis le travail m’aidera peut-être à me débarrasser de mes pensées, voilà l’autre. Si vous pouviez me trouver une place quelque part, ça m’obligerait fièrement.

 

– Et si je vous disais de revenir vivre près de moi ? »

 

La tête de mistress Ellmother retomba accablée sur sa poitrine.

 

« Merci, miss ; merci bien : mais ce serait inutile, voyez-vous.

 

– Pourquoi inutile ? » demanda Francine.

 

Mistress Ellmother ne répondit pas.

 

« Miss de Sor vous adresse la parole, observa doucement Émily.

 

– Et faut-il que je réponde à miss de Sor ? »

 

Francine eut tout à coup l’idée qu’Émily avait reçu les confidences de mistress Ellmother et qu’elle n’affectait d’en rien connaître que pour esquiver des questions gênantes. Mais elle jugea bon de ne point manifester ouvertement sa méfiance.

 

« Je crois pouvoir vous offrir l’emploi que vous désirez, dit-elle à mistress Ellmother. En ce moment je réside à Brighton, chez une dame qui a été la maîtresse de pension d’Émily et j’ai besoin d’une femme de chambre. Êtes-vous disposée à accepter mon offre ?

 

– Certainement, miss.

 

– En ce cas, vous ne pouvez guère vous refuser de répondre à la question habituelle : pourquoi avez-vous quitté votre dernière place ? »

 

Mistress Ellmother se tourna vers Émily :

 

« Avez-vous dit à cette jeune dame combien de temps j’y suis restée, dans cette dernière place ? »

 

Le tour que prenait l’entretien évoquait chez Émily de mélancoliques souvenirs, et la patience féline avec laquelle Francine marchait à son but lui portait sur les nerfs.

 

« Oui, dit-elle, je vous ai rendu justice, j’ai attesté vos longues années de travail et de fidélité. »

 

Mistress Ellmother se tourna vers Francine.

 

« Vous savez donc, miss, que j’ai servi ma défunte maîtresse pendant plus de vingt-cinq ans. Cela, j’espère, vous fera renoncer à votre envie de savoir pourquoi je l’ai quittée. »

 

Francine répliqua avec un sourire hautain :

 

« Eh mais, ma brave femme, ça ne fait que m’intriguer davantage ! Vous passez vingt-cinq ans chez votre maîtresse, puis tout à coup vous l’abandonnez. Un procédé si étrange exige des explications. Réfléchissez, vous en conviendrez vous-même.

 

– Je n’ai pas besoin de réfléchir ; ce que j’avais en tête le jour où je suis partie ne regarde que moi et je ne dirai ce que c’était ni à vous ni à personne. »

 

Le ton de cette réponse de mistress Ellmother rappelait son ancienne manière, et Francine comprit qu’il était nécessaire de céder, au moins en apparence. Quant à Émily, elle demeurait silencieuse, toute au souvenir cruel des derniers jours de la maladie de sa tante.

 

Elle commençait à regretter d’avoir mis Francine en rapport avec mistress Ellmother.

 

« Je ne veux pas insister sur ce qui semble vous être un sujet pénible, reprit Francine d’un ton gracieux. D’ailleurs, je n’avais nulle intention de vous blesser. Vous n’êtes pas fâchée, j’espère ?

 

– Seulement un peu chagrine, miss. Il y a eu un temps où je me serais fâchée, mais ce temps-là est bien loin. »

 

Ceci fut dit d’un ton de résignation douloureuse.

 

Émily avait entendu. Son cœur se serra en comparant le passé et le présent. Cette pauvre bonne vieille qui l’accueillait jadis si cordialement pendant les vacances !… Les larmes lui vinrent aux yeux et l’insistance sans pitié de Francine lui parut une injure personnelle.

 

« Laissez cela, lui dit-elle vivement.

 

– Veuillez, ma chère, me permettre d’arranger à ma guise mes propres affaires, » reprit Francine.

 

Francine poursuivit froidement en s’adressant à la vieille bonne :

 

« Dites-moi, quelles sont vos aptitudes ? Savez-vous coiffer ?

 

– Oui.

 

– C’est que je dois vous prévenir que je suis très difficile.

 

– Ma défunte maîtresse l’était également.

 

– Êtes-vous bonne couturière ?

 

– Aussi bonne que je l’ai jamais été. Seulement, il me faut maintenant des lunettes. »

 

Francine se tourna vers Émily.

 

« Voyez comme nous nous entendons déjà, c’est de bon augure. Je suis une étrange fille, mistress Ellmother ; je me prends à première vue de sympathie ou d’antipathie pour les gens. Vous, c’est la sympathie que vous m’inspirez. J’espère que c’est réciproque. Il ne vous reste plus qu’à plaire à miss Ladd, et certainement je ferai de mon mieux pour qu’il en soit ainsi. Je prierai même miss Ladd de ne pas vous adresser la question défendue.

 

– Dois-je comprendre, miss, que vous me prenez à votre service ?

 

– Encore une fois, répliqua Francine, il me faut, pour vous engager, l’approbation de miss Ladd. Voulez-vous venir à Brighton ? Je vous payerai votre voyage.

 

– Ne vous inquiétez pas de mon voyage, miss. Renoncez-vous à vouloir me faire parler ? Voilà l’essentiel.

 

– Oui. Pourquoi vous tourmenterais-je ? Vous n’êtes pas de celles que l’on confesse.

 

– Je suis en train d’arranger mes robes, reprit mistress Ellmother, parce que, de jour en jour, je deviens plus maigre, – n’est-ce pas, miss Émily ? Cette besogne ne sera pas terminée avant jeudi.

 

– Venez vendredi alors, dit Francine.

 

– Vendredi ! exclama miss Ellmother, vous oubliez que le vendredi est un mauvais jour.

 

– Je l’oublie, certes. Comment pouvez-vous être si absurdement superstitieuse ?

 

– Appelez ça comme vous voudrez, miss. J’ai mes raisons pour croire ce que je crois. Je me suis mariée un vendredi et Dieu sait ce que le mariage a été pour moi ! Superstitieuse ! vraiment ! Si vous saviez ce que j’ai vu ! J’ai eu une sœur qui a fait une fois partie d’un dîner de treize personnes, elle est morte dans le courant de l’année. Si vous voulez vous arranger avec moi, je n’irai pas vous voir avant samedi.

 

– Comme il vous plaira, répondit Francine ; voici l’adresse. Arrivez sur les midi, on vous donnera à déjeuner. N’ayez pas peur, on ne sera pas treize à table !… Mais que ferez-vous s’il vous arrive par malheur de renverser la salière ?

 

– Je prendrai entre le pouce et l’index une pincée, que je jetterai par-dessus mon épaule gauche, repartit gravement mistress Ellmother. Je vous salue, miss. »

 

Émily reconduisit la visiteuse jusqu’au vestibule.

 

Elle en avait assez entendu pour tâcher, du moins, de mettre mistress Ellmother en garde contre l’impitoyable curiosité de Francine.

 

« Croyez-vous que vous pourrez être heureuse chez cette dame ? dit-elle.

 

– Je vous ai déjà dit, miss Émily, que j’ai besoin de fuir mon logis et mes propres pensées ; peu importe où j’irai, pourvu que je réussisse à me distraire. »

 

Mistress Ellmother fit une pause et reprit d’un air pensif :

 

« Si les morts savent ce qui arrive à ceux qu’ils ont laissés se débattre dans ce triste monde, s’ils le savent, il y a une morte qui voit ce que j’endure et qui me plaint. Adieu, miss Émily, ne pensez pas plus de mal de moi que je n’en mérite. »

 

Émily rentra au salon. La seule ressource qui lui restât était de faire appel à la générosité de Francine.

 

« Est-ce bien vrai que vous avez renoncé à votre projet ? lui dit-elle.

 

– Quel projet ? celui de confesser cette vieille folle ?

 

– Ne la tourmentez pas, la pauvre créature, dit Émily. Si bizarre que paraisse sa conduite, je suis sûre qu’elle n’a eu que des motifs honnêtes. Laissez-la garder en paix son inoffensif petit secret.

 

– Oh ! certainement, certainement, répondit Francine en riant.

 

– Pourquoi me parlez-vous de ce ton léger ? Je ne vous crois pas, Francine.

 

– En vérité ?… Mais pardon, ma chère, me voilà comme Cécilia ; je commence à mourir de faim.

 

– Ah ! véritablement, Francine, vous n’avez pas de cœur.

 

– Ceci veut-il dire que je n’aurai à manger que si je parle avec sincérité ? Si encore vous me donniez vous-même l’exemple. Voyons, si je vous promettais de ne jamais rien trahir à mistress Ellmother de ce que vous m’avez dit ?…

 

– Pour la dernière fois, Francine, je veux bien vous répéter que je n’en sais pas plus que vous. Me dire que vous ne me croyez pas équivaudrait à un démenti. Et, dans ce cas, je vous prierais de sortir, car je n’admets pas d’insolence chez moi. »

 

Francine se sentit contrainte de céder, du moins en apparence ; car elle restait persuadée qu’Émily la trompait.

 

« Eh bien, reprit-elle, je crois que vous ne savez rien de la vieille bonne et je vais vous avouer, en toute sincérité, ce que je veux faire. Oui, vraiment, j’entends avoir le dernier mot de votre mistress Ellmother. Elle m’a battue cette fois et je veux ma revanche.

 

– Vous n’y réussirez pas, Francine, soyez-en sûre.

 

– Ma chère, je suis ce que les collégiens appellent un cancre, d’accord. Mais laissez-moi vous dire une chose : je n’ai pas vécu pour rien dans une maison peuplée de domestiques noirs.

 

– Qu’est-ce que cela signifie ?

 

– Vous ne devinerez jamais, mon intelligente amie ; ainsi ne vous tracassez pas la cervelle là-dessus. En attendant, veuillez ne pas oublier les devoirs de l’hospitalité et sonnez, je vous prie, pour qu’on apporte le lunch. »

 

CHAPITRE XVII

LADY DORIS

L’entrée de miss Ladd, arrivant plus tôt qu’on ne pensait, interrompit les deux jeunes filles. La bonne dame avait un peu précipité ses affaires afin de pouvoir passer le reste de la journée avec son élève favorite.

 

En toute circonstance, l’accueil d’Émily pour elle aurait été certainement affectueux ; mais il le fut plus encore parce que la présence d’un tiers lui apportait un réel soulagement : il lui semblait trouver près de l’excellente institutrice un refuge contre Francine.

 

Au moment du départ, miss Ladd renouvela ses instances pour engager Émily à venir à Brighton.

 

« Dernièrement, ma chère, vous m’avez refusé sous je ne sais quel prétexte ; je ne veux plus rien entendre, si vous ne pouvez pas partir aujourd’hui, venez demain. »

 

Elle ajouta en baissant la voix :

 

« Autrement, je croirai que vous êtes comme Francine et que vous avez pour moi de l’antipathie. »

 

C’était là un argument auquel on ne pouvait guère résister ; il fut donc convenu qu’Émily partirait pour Brighton le lendemain.

 

Une fois seule, sa pensée se serait sans doute reportée à mistress Ellmother ou à la singulière allusion de Francine sur son genre de vie aux Indes occidentales, si on ne lui avait apporté deux lettres. L’écriture de l’une lui était inconnue. Elle l’ouvrit la première.

 

C’était une réponse de mistress Rook aux excuses qu’Émily avait absolument voulu lui faire. Heureusement pour la jeune fille, les conseils d’Alban Morris n’avaient pas été tout à fait perdus. La lettre écrite par elle après leur conversation était aimable, mais très brève.

 

La réplique de mistress Rook offrait un mélange de chagrin et de gratitude. La gratitude s’adressait à Émily, naturellement. Le chagrin avait pour objet « son excellent maître ». Sir Jervis déclinait rapidement. Le médecin appelé à son chevet ne manifestait aucune surprise de ce triste état de choses :

 

« Mon client, qui a plus de soixante-dix ans, disait le docteur, passe une grande partie des nuits à écrire ; il refuse de prendre de l’exercice tant que le mal de tête ou les étourdissements ne le contraignent pas de vive force à chercher le grand air. La maladie résulte nécessairement de ce mépris de l’hygiène ; elle ne peut aboutir qu’à la paralysie ou à la mort. »

 

Après avoir mentionné cette opinion alarmante, mistress Rook glissait de sa respectueuse affection pour son maître au souci légitime de ses intérêts personnels. Il serait bien pénible, pour son mari comme pour elle, de se trouver de nouveau sur le pavé. Si le hasard de la destinée les conduisait à Londres, « la bonne miss Émily voudrait-elle lui accorder l’honneur d’une entrevue et quelques bons conseils » ?

 

« Elle pourrait bien faire de votre lettre tel usage que vous auriez sujet de regretter. »

 

Émily se rappela-t-elle cet avertissement de Morris ? Pas le moins du monde. La réponse de mistress Rook la confirmait dans sa première opinion. Elle résolut seulement d’écrire sur-le-champ à Morris : ne fallait-il pas prévenir ce fidèle ami, qui travaillait encore pour elle à la bibliothèque, de la maladie de sir Jervis ? Alors même que le vieillard survivrait, ses travaux littéraires n’en seraient pas moins interrompus et il était présumable que l’emploi de la jeune fille serait supprimé.

 

Bien que l’adresse de la seconde lettre fût de la main de Cécilia, Émily attendit pour l’ouvrir que son propre billet à Morris fût rédigé.

 

« Il viendra demain, pensait-elle, et nous nous ferons des excuses mutuelles. Je regretterai de m’être mise en colère contre lui et il conviendra qu’il s’était mépris sur le compte de mistress Rook. Après quoi nous serons meilleurs amis que jamais. »

 

C’est dans cette heureuse disposition d’esprit qu’elle revint à la lettre de Cécilia, qui, d’un bout à l’autre, ne contenait que de bonnes nouvelles. La guérison de la sœur malade avait fait de si rapides progrès, que les voyageurs comptaient reprendre le chemin de l’Angleterre dans le courant de la quinzaine.

 

« Mon seul regret, ajoutait Cécilia, est qu’il faille me séparer de lady Doris. Elle s’en va à Gènes s’embarquer avec son mari sur le yacht de lord Janeaway pour parcourir la Méditerranée. Quand nous en aurons fini avec le triste mot adieu, quelle hâte j’aurai d’aller vous retrouver ! Ma chérie, vos allusions à votre vie solitaire sont si tristes que j’ai brûlé vos lettres ; cela me brisait le cœur de les relire. Une fois que nous serons à Londres, il n’y aura plus de solitude pour mon amie. Papa doit être délivré de tous ses travaux parlementaires vers le mois d’août et il m’a promis de remplir la maison d’invités plus aimables les uns que les autres, à seule fin de vous distraire.

 

» Et savez-vous qui je compte déjà au nombre de ces hôtes ? Il est célèbre, il est fascinant, il mérite d’occuper une ligne à lui tout seul. C’est…

 

» Le révérend Miles Mirabel !

 

» Lady Doris a découvert que le presbytère de campagne où va s’enfouir ce brillant clergyman n’est qu’à douze milles de chez nous. Dès lors elle s’est empressée d’écrire à M. Mirabel pour me présenter et lui indiquer la date de notre retour. Je pense que le charmant prédicateur pourra jeter un vif intérêt dans notre vie : par exemple, nous pourrions nous éprendre toutes deux de lui, ce qui serait très émouvant.

 

» Y a-t-il quelqu’un, de par le monde, chère Émily, que vous aimeriez voir et que je puisse inviter ? Aurons-nous M. Alban Morris ? Maintenant que je sais comme il s’est montré dévoué pour vous, votre opinion sur lui est devenue la mienne.

 

» Votre lettre parle d’un certain docteur. Quel homme est-ce ? Pensez-vous qu’il me laisserait manger de la pâtisserie s’il devenait également des nôtres ? Je me sens si hospitalière (en votre honneur), que j’inviterais n’importe qui pour peu qu’il possédât le don de vous égayer. Si vous le souhaitez, je ferai venir miss Ladd, escortée de sa bande d’élèves !

 

» Quant à la question amusements, ne vous en inquiétez pas.

 

» Il est déjà convenu avec papa que nous aurons une petite sauterie tous les soirs, excepté les jours où, pour changer, nous préférerons un concert. Pas de lever matinal, pas d’heure fixe pour le déjeuner ; tout ce qu’on pourra imaginer d’exquis à dîner ; et, comme couronnement de ces délices, votre chambre à côté de la mienne, afin que nous puissions bavarder en paix la nuit. Que dites-vous, ma chère, de ce programme ?

 

» Encore une nouvelle, et j’aurai fini.

 

» Figurez-vous que je viens d’être demandée en mariage. Par qui ? Par un jeune gentleman qui est mon vis-à-vis à table d’hôte.

 

» Quand je vous aurai dit qu’il a les cils blancs, les mains rouges et les dents de devant si saillantes qu’il lui est impossible de fermer la bouche, il sera inutile d’ajouter que je l’ai refusé. Depuis ce refus trop mérité, cet être vindicatif me dénigre de la façon la plus révoltante ; L’autre soir, je l’ai entendu qui disait à un de ses amis, précisément sous ma fenêtre : « Gardez-vous d’elle, mon cher, c’est une créature absolument dépourvue de cœur. » L’ami a pris mon parti : « Je ne suis pas de votre avis, je la crois au contraire très bonne et très sensible. – Quelle bêtise ! a repris le calomniateur, elle mange trop pour sentir autrement que par l’estomac. »

 

» Que dites-vous du personnage ? Peut-on prendre plus vilainement avantage de son poste avancé de vis-à-vis durant le dîner ?

 

» Adieu, mon amour, nous allons bientôt nous revoir et savourer le bonheur d’être ensemble. »

 

Émily baisa tendrement la signature de Cécilia. À ce moment surtout, son amie absente faisait un si frappant, si consolant contraste avec Francine !

 

Avant de mettre la lettre de côté, elle relut le passage qui racontait la présentation de Cécilia à M. Mirabel par l’intermédiaire de lady Doris.

 

« Ce M. Mirabel, dont elles semblent toutes engouées, pensait-elle, ne m’inspire pas l’ombre d’intérêt, je ne me sens pas même la curiosité de le voir. »

 

Elle venait de placer la lettre dans son pupitre quand le timbre annonça un visiteur.

 

C’était le docteur Allday.

 

« Vous avez un malade qui vous attend avec impatience ? demanda Émily ; pas une minute à perdre, n’est-ce pas ?

 

– Non, répondit le médecin ; j’ai un peu de temps à moi. Avez-vous des nouvelles de mistress Ellmother ?

 

– Oui.

 

– Est-ce que, par hasard, vous lui auriez écrit ?

 

– J’ai fait mieux que cela, docteur, je l’ai reçue ce matin même.

 

– Et, naturellement, vous avez consenti à lui servir de caution ?

 

– Comme vous me connaissez bien ! »

 

Le docteur Allday était philosophe, il ne se fâcha point.

 

« C’est ce que j’aurais dû attendre, dit-il. C’est l’éternelle histoire de la pomme d’Ève. Défendez à une femme de faire n’importe quoi, et elle le fait, simplement parce que cela lui est défendu. J’essayerai d’une méthode différente avec vous, miss Émily.

 

– Laquelle ?

 

– Puis-je vous adresser une prière ?

 

– Certainement.

 

– Alors, ma chère, écrivez à mistress Rook ! Je vous le demande instamment, vous entendez ? Écrivez à mistress Rook ! »

 

Émily devint tout à coup sérieuse. Sans paraître remarquer la tournure moqueuse du langage du docteur, elle attendit en silence qu’il voulût bien s’expliquer.

 

De son côté, le docteur ne faisait pas mine de s’apercevoir du changement significatif des manières d’Émily, et il poursuivit avec la même bonhomie malicieuse :

 

« M. Morris et moi, nous avons longuement causé de vous, ma chère. M. Morris est un homme fort remarquable. Je vous le recommande comme amoureux. Je l’appuie aussi dans l’affaire Rook… Eh bien ! qu’est-ce que vous avez ? Vous voilà rouge comme une pivoine. Encore un petit accès de colère, hein ?

 

– Dites un grand ! répliqua Émily. Qu’est-ce que c’est que ce prétendu dévouement qui intrigue et complote contre mes sentiments et mes idées ? Oh ! cet Alban Morris, comme il m’a trompée !

 

– Oh ! comme vous connaissez peu le meilleur ami que vous ayez jamais eu ! répliqua le docteur sur le même ton qu’elle. Les femmes se ressemblent toutes ; elles ne comprennent que l’homme qui les flatte. Me ferez-vous le plaisir d’écrire à mistress Rook ? »

 

Émily voulut battre le docteur avec ses propres armes.

 

« Votre aimable plaisanterie vient trop tard, dit-elle. Voilà la réponse de mistress Rook, lisez-la, et… »

 

La jeune fille s’arrêta court : même irritée, elle était incapable d’ingratitude envers l’ami des mauvais jours.

 

« Je ne vous dirai pas à vous, reprit-elle, ce que je pourrais dire à tout autre.

 

– Voulez-vous que je le dise pour vous ? repartit l’incorrigible docteur. « Lisez et rougissez de vous-même. » Voilà ce que vous pensiez, n’est-ce pas ? Je ferais tout au monde pour vous plaire, ma chère enfant. Je vais lire. »

 

Il mit ses lunettes, parcourut la lettre et la rendit à Émily sans qu’un muscle de son visage impassible eût bougé.

 

« Comment trouvez-vous mes lunettes neuves ? dit-il en les tirant gravement de dessus son nez. Dans le cours d’une expérience de trente années, j’ai eu trois clients reconnaissants : c’est un cadeau du troisième. » Émily n’était pas d’humeur à rire et ce fut d’un geste péremptoire que son index désigna la lettre de mistress Rook :

 

« Que pensez-vous de cette lettre ? » dit-elle.

 

Les pensées du docteur exigeaient peu de mots pour s’exprimer.

 

« C’est de la blague ! » fit-il. Sur quoi, il prit son chapeau, fit de la tête un signe affectueux à Émily, et sortit vivement pour aller rejoindre les pouls fiévreux qui attendaient qu’on vînt les palper.

 

CHAPITRE XVIII

MOIRA

Lorsqu’Alban se présenta le lendemain matin, les longues heures de la nuit avaient exercé leur influence calmante sur Émily. Elle se rappelait tristement que le docteur Allday avait ébranlé sa confiance en l’homme qui l’aimait ; par contre, aucun sentiment d’irritation n’accompagnait cette tristesse. Alban remarqua qu’elle le recevait avec sa grâce, mais non son sourire accoutumé, et que ses manières étaient singulièrement graves.

 

« Êtes-vous souffrante ? demanda-t-il.

 

– Non, seulement un peu mélancolique ; j’ai eu une déception, voilà tout. »

 

Il attendit une minute, pensant qu’elle allait lui dire en quoi consistait cette déception, mais elle resta silencieuse et détourna de lui son regard. Était-il donc pour quelque chose dans cette mélancolie ? Le doute lui en vint sans qu’il osât l’exprimer.

 

« Je suppose que vous avez reçu ma lettre ? reprit-elle.

 

– Je venais justement vous en remercier.

 

– C’était pour moi un devoir tout simple de vous avertir de la maladie de sir Jervis. Cela ne mérite pas de remerciements.

 

– Vous m’avez écrit d’une manière si aimable, poursuivit Alban ; l’allusion que vous faites à notre divergence d’opinion est si délicate, si généreuse…

 

– Si j’avais écrit un peu plus tard, dit Émily, le ton de ma lettre aurait bien pu vous sembler moins doux. Mais elle était envoyée lorsque j’ai reçu la visite d’un de vos amis, un ami qui avait quelque chose à me dire après s’être consulté avec vous.

 

– S’agit-il du docteur Allday ?

 

– Oui.

 

– Que vous a-t-il dit ?

 

– Ce que vous lui aviez soufflé. Il a fait de son mieux, mais il venait trop tard. J’avais écrit à mistress Rook et j’avais reçu sa réponse. »

 

Alban jeta à Émily un regard désolé.

 

« Cette misérable femme ! s’écria-t-il, est-elle donc destinée à nous irriter l’un contre l’autre à chaque entrevue ? »

 

Émily lui tendit silencieusement la lettre.

 

Il refusa de la prendre.

 

« Le chagrin que vous m’avez fait ne saurait être réparé de la sorte, dit-il. Vous croyez que la visite du docteur était arrangée entre nous. Or, j’ignorais qu’il dût venir chez vous ; je n’avais aucun intérêt à vous l’envoyer ; de plus, je n’ai nulle intention de me mettre entre vous et mistress Rook.

 

– Je ne vous comprends pas.

 

– Vous me comprendrez mieux quand je vous aurai dit comment s’est terminée ma causerie avec le docteur. J’en ai fini avec les interventions et les conseils. Quels que soient mes doutes et mes soupçons je ne ferai pas un geste, je ne remuerai pas un doigt pour les vérifier. Ne croyez pas que ce soit un sacrifice. Non ! comme vous le disiez tout à l’heure, cela ne mérite pas un remerciement. J’agis par déférence pour le docteur Allday, contre mes convictions, en dépit de mon anxiété. Convictions et anxiété ridicules ! Les hommes nés avec une sensibilité maladive sont leurs propres bourreaux. Mais peu importe que je souffre, pourvu que vous soyez paisible. Je ne vous contrarierai plus. Êtes-vous contente ? »

 

La réponse de la jeune fille, quoique muette, fut expressive : elle lui tendit la main.

 

« Peut-on la baiser cette main tendue ? » demanda-t-il aussi timidement que l’eût fait un écolier à son premier amour.

 

Elle avait envie de rire et envie de pleurer.

 

« Si vous voulez, dit-elle doucement.

 

– Me permettrez-vous de revenir vous voir ?

 

– J’en serai heureuse… à mon retour.

 

– Vous partez donc ?

 

– Je vais cet après-midi à Brighton, chez miss Ladd. »

 

Il était dur de la perdre le jour même où ils commençaient à se comprendre. Un nuage de tristesse passa sur les traits de Morris, et pour calmer son agitation, il se leva, fit quelques tours dans la chambre et s’arrêta enfin près de la fenêtre.

 

« Chez miss Ladd ? répéta-t-il comme frappé d’un souvenir ; n’ai-je pas entendu raconter que miss de Sor passerait ses vacances sous l’aile de miss Ladd ?

 

– Oui, c’est vrai.

 

– C’est bien la même jeune fille qui était ici hier ?

 

– La même. »

 

Cette obsédante terreur de l’avenir, terreur qu’Alban avait avouée, puis raillée, revenait l’assombrir en dépit du sens commun. Francine, simplement parce qu’elle était étrangère, lui inspirait une instinctive et déraisonnable méfiance.

 

« Miss de Sor est une amie de date récente, dit-il ; est-ce que vous avez beaucoup d’affection pour elle ? »

 

Ce n’était point là une question à laquelle il fût facile de répondre franchement sans entrer dans des détails déplaisants, que la délicatesse généreuse d’Émily lui conseillait d’éviter.

 

« Pour vous éclairer là-dessus, dit-elle, il faudrait que je connusse davantage miss de Sor. »

 

Cette réponse évasive ne fit qu’exciter l’inquiétude d’Alban, et il se reprocha de n’être pas entré la veille lorsqu’on l’avait prévenu qu’Émily était occupée. Il aurait eu ainsi l’occasion d’observer Francine.

 

Lors de leur rencontre accidentelle près du kiosque, Francine, le jour de son arrivée, lui avait causé une impression désagréable. Fallait-il se laisser influencer par cet incident ou suivre le prudent exemple d’Émily et attendre de mieux connaître Francine avant de la juger ?

 

« Avez-vous déjà fixé le jour où vous reviendrez à Londres ?

 

– Non, pas encore. Je ne sais au juste le temps que durera ma visite.

 

– Dans une quinzaine de jours, il me faudra retourner à mes classes, qui seront lugubres sans vous. Miss de Sor suivra miss Ladd, je suppose ? »

 

Émily ne pouvait pas plus s’expliquer la subite tristesse d’Alban que le but de ses questions. Elle lui répondit gaiement :

 

« Miss de Sor rentre en pension sous un nouveau titre. Désirez-vous faire plus ample connaissance avec elle ?

 

– Oui, répliqua-t-il gravement, je le désire maintenant que je sais qu’elle est votre amie. »

 

Il était revenu s’asseoir à côté de la jeune fille.

 

« Le temps passe vite dans un séjour agréable ; il se peut que vous restiez à Brighton plus longtemps que vous ne pensez ; en ce cas, nous ne nous reverrions pas de longtemps. S’il arrivait quelque chose… si je pouvais vous être utile, m’écririez-vous ?

 

– Vous savez bien que oui. »

 

Elle le regardait avec inquiétude. Il n’avait guère réussi à lui cacher son trouble : jamais homme ne fut moins capable de dissimulation.

 

« Vous êtes triste, dit-elle doucement, est-ce ma faute ?

 

– Votre faute ! Ne croyez pas cela ! J’ai mes jours de gaieté aussi bien que mes heures de maussaderie ; or, présentement, mon baromètre est descendu au maussade. »

 

Sa voix frémissait d’émotion.

 

« Vous rappelez-vous, Émily, ce que je vous ai dit sous les arbres ? Je crois que nos chemins se croiseront encore, que nos existences… »

 

Il s’interrompit brusquement comme de crainte d’en trop dire et lui tendit la main.

 

« Je me rappelle mieux que vous notre entretien, répondit-elle. Vous disiez : « Arrive que pourra, j’ai confiance en l’avenir. » Cette confiance est-elle toujours entière ? »

 

Il eut un soupir et l’attira doucement à lui pour la baiser au front.

 

Était-ce là sa seule réponse ? La jeune fille ne se sentait pas assez maîtresse d’elle-même pour oser le lui demander.

 

Le même jour Émily arrivait à Brighton.

 

Francine se trouvait seule.

 

Quand le domestique eut introduit Émily, elle lui demanda :

 

« Avez-vous mis ma lettre à la poste ?

 

– Oui, miss. »

 

Elle congédia le domestique du geste et courut à Émily qu’elle embrassa avec emportement.

 

« Savez-vous ce que je viens de faire ? dit-elle ; j’ai écrit à Cécilia, en adressant ma lettre à son père, à la Chambre des communes. J’avais stupidement oublié que vous pourriez m’indiquer son adresse. J’espère que mes prévenances envers la charmante et gourmande fille ne vous désobligent pas. Il me serait si utile d’obtenir l’amitié de gens influents ! Naturellement, je lui ai envoyé quelques tendresses de votre part. Ne prenez pas cet air morose et allons voir votre chambre… Et miss Ladd ? allez-vous me dire. Ne vous inquiétez donc pas d’elle ! Vous la verrez du reste quand elle s’éveillera ! Malade ?… non, elle n’est pas malade. Est-ce que ces vieilles-là sont jamais malades ! Elle fait un somme après le bain, voilà tout. Peut-on se baigner dans la mer, à son âge ? Elle doit terrifier les poissons ! »

 

Émily alla voir sa chambre, puis elle revint dans celle de Francine.

 

Le premier objet qui frappa son regard sur la table de toilette fut une grossière caricature de mistress Ellmother. C’était un simple croquis au crayon, fort incorrect comme dessin, mais terriblement réussi comme ressemblance.

 

« Je ne vous savais pas artiste, » dit Émily avec une légère ironie.

 

Francine eut un rire de dédain et froissa son esquisse qu’elle jeta au panier.

 

« Moqueuse que vous êtes ! dit-elle gaiement, si vous aviez mené une vie aussi ennuyeuse que la mienne à San Domingo, vous vous seriez mise comme moi à gâcher du papier. Oui, si j’avais été comme vous intelligente et travailleuse, j’aurais pu devenir une artiste. J’ai un peu étudié le dessin, puis je m’en suis dégoûtée. J’ai essayé de modeler, le dégoût est venu plus vite encore. Qui pensez-vous que j’avais pour professeur ? Une de nos esclaves.

 

– Une esclave ! s’écria Émily.

 

– Oui, une mulâtresse, si vous voulez que je précise. La fille d’un Anglais et d’une négresse. Dans sa jeunesse – du moins elle l’affirmait, – elle avait été fort belle, une vraie beauté d’un genre particulier. Comme elle était la favorite de son maître, il prit la peine de soigner son éducation. Outre la peinture, le dessin, le modelage, elle savait le chant et la musique. Que de talents pour une esclave qui n’en avait que faire ! Quand son maître mourut, mon oncle l’acheta à la vente de la propriété.

 

– Pauvre femme ! fit Émily.

 

– Mais, ma chère, il n’y a pas à la plaindre. Sapho – c’était son nom – a été payée fort cher quoiqu’elle ne fût plus jeune. Plus tard, elle nous est venue par héritage avec les domaines, et elle s’était prise d’affection pour moi, parce que je ne m’accordais pas avec mes parents. « Je dois à mon père et à ma mère » d’être esclave, disait-elle. Aussi, lorsque je vois des filles affectueuses, cela me fend le cœur. » Sapho offrait un mélange très bizarre. Figurez-vous une femme dont l’âme a deux faces, une noire et une blanche. Pendant des semaines, on trouvait en elle un être cultivé, raffiné. Puis tout à coup avait lieu une rechute et elle devenait aussi négresse que sa mère. Alors, elle s’échappait de la plantation et, au risque de sa vie, se glissait au centre de l’île pour voir les cérémonies barbares, féroces, que célèbrent secrètement les nègres ; ils n’auraient pas hésité à égorger une sang-mélé, une espionne à leurs yeux, s’ils l’avaient découverte. Une fois, je l’ai suivie de loin, mais pas longtemps ; les effroyables hurlements des noirs, les roulements de leurs tambours dans les ténèbres de la forêt m’épouvantèrent et je reculai. Un jour elle fut soupçonnée et cela vint à mes oreilles. Je pus l’avertir à temps, ce qui lui sauva la vie (je me demande ce que je serais devenue sans Sapho pour m’amuser !). À partir de ce moment je crois que cette étrange créature s’est mise à m’aimer. Vous voyez que je puis être équitable, même en parlant d’une esclave.

 

– Je m’étonne seulement que vous ne l’ayez pas amenée avec vous en Angleterre, dit Émily.

 

– D’abord, répondit Francine, elle était la propriété de mon père et non la mienne ; ensuite, elle est morte. Empoisonnée par les noirs, disaient les autres sang-mêlé. Elle-même se croyait ensorcelée.

 

– Que voulait-elle dire ? »

 

Mais Francine ne parut pas se soucier de s’expliquer autrement.

 

« D’idiotes superstitions, ma chère ! Le côté nègre de Sapho avait pris le dessus quand elle fut mourante, voilà tout. Maintenant, dépêchez-vous de sortir, j’entends la vieille sur l’escalier. Allez au-devant d’elle, vous dis-je, je ne veux pas qu’elle entre ici. Ma chambre à coucher est mon seul asile contre miss Ladd ! »

 

Le matin du dernier jour de la semaine, Émily eut un entretien confidentiel au sujet de mistress Ellmother avec miss Ladd, qui calma ses inquiétudes sur les desseins inquisitoriaux de Francine.

 

« Ne craignez donc rien de sérieux de Francine, lui dit-elle. Vous pouvez vous fier à ma prudence et vous en rapporter pour le reste à votre vieille bonne. »

 

Mistress Ellmother arriva ponctuellement au jour indiqué, et on l’introduisit dans l’appartement de miss Ladd. Quant à Francine, elle avait affecté de ne pas vouloir se mêler de l’affaire et était sortie pour faire sa promenade. Émily préféra rester au logis, afin d’apprendre tout de suite le résultat de la conférence.

 

Au bout d’un assez long intervalle, miss Ladd revint au salon lui annoncer qu’elle approuvait les engagements pris avec mistress Ellmother.

 

« Il est un point sur lequel je me suis souvenue de vos désirs, dit-elle ; j’ai arrangé qu’au bout du premier mois de service, si l’on ne se convenait plus de part et d’autre, on pourrait se séparer immédiatement. Je n’ose, ou plutôt je ne peux en faire davantage. Mistress Ellmother est une si brave femme, elle vous est si bien connue, elle est restée si longtemps chez votre tante que je suis heureuse de l’attacher à une jeune fille telle que Francine. En un mot, mistress Ellmother m’inspire toute confiance.

 

– À quelle époque commencera son service ? demanda Émily.

 

– Le lendemain de notre rentrée à la pension, répliqua miss Ladd. Mais vous seriez, je crois, bien aise de la voir ; je vais vous l’envoyer.

 

– Un mot encore. Lui avez-vous demandé pourquoi elle avait quitté ma tante ?

 

– Ma chère enfant, une femme qui est restée vingt-cinq ans dans la même place y a gagné le droit de garder ses secrets. J’imagine qu’elle a de bonnes raisons, mais qu’elle se soucie peu de les expliquer à tout venant. Ne donnez jamais votre confiance à moitié, surtout quand on ressemble à mistress Ellmother. »

 

Mistress Ellmother avait hâte de retourner à Londres par le premier train. Émily ne la retint pas.

 

« Promettez-moi de m’écrire comment vous vous trouvez près de miss de Sor.

 

– Vous dites ça, miss, comme si vous pensiez que je ne serai pas bien.

 

– L’affection est toujours inquiète. Voulez-vous me promettre de m’écrire ? »

 

Mistress Ellmother promit et s’éloigna rapidement. Émily la suivit des yeux tant qu’elle fut en vue.

 

« Si j’étais seulement sûre de Francine !… murmura-t-elle à demi voix.

 

– Qu’est-ce que vous dites ? » fit tout à coup la voix âpre de Francine.

 

Émily n’était pas de ceux que fait reculer un appel à la franchise. Elle répondit sans hésitation.

 

« Je dis : Je voudrais être sûre que vous serez bonne pour mistress Ellmother.

 

– Avez-vous peur que je ne fasse de sa vie une torture ? demanda Francine. D’ailleurs, je ne réponds de rien, ni de l’avenir, ni de moi.

 

– Une fois par hasard, ne sauriez-vous parler sérieusement ?

 

– Une fois par hasard, ne sauriez-vous comprendre la plaisanterie ? »

 

Émily n’ajouta pas un mot, mais en son for intérieur, elle résolut d’abréger de moitié la durée de sa visite à Brighton.

 

FIN DU TOME PREMIER

 

LIVRE TROISIÈME

NETHERWOODS

CHAPITRE PREMIER

DANS LA CHAMBRE GRISE

La maison habitée par miss Ladd et ses élèves avait été bâtie, au commencement du siècle, par un riche marchand, très fier de son argent.

 

Après sa mort, miss Ladd, dont la maison devenait trop étroite pour le nombre croissant de ses élèves, avait pris à bail Netherwoods (c’était le nom du domaine). Les jardins étaient fort beaux, mais il n’y avait point de parc. Les héritiers du marchand eurent à choisir entre la proposition d’un médecin qui offrait de faire de Netherwoods un asile d’aliénés et celle de miss Ladd, directrice d’une pension à la mode. Ils optèrent en faveur de miss Ladd.

 

Le changement de position de Francine put s’effectuer aisément dans cette vaste demeure. Il s’y trouvait toujours des chambres libres, même lorsque les élèves étaient au complet. À la réouverture des classes, Francine eut donc le choix entre un appartement de deux pièces au second étage et un autre de même dimension au rez-de-chaussée. Elle choisit ce dernier.

 

Sa chambre à coucher et son salon se touchaient. Le salon, tapissé d’un papier gris clair et orné de rideaux de même nuance, était en conséquence désigné sous le nom de « la chambre grise ». Il avait une porte-fenêtre qui s’ouvrait sur une terrasse dominant les jardins et les pelouses. Quelques belles gravures d’après Claude Lorrain (elles avaient fait partie de la collection du père de miss Ladd) décoraient les murailles. Le tapis était en harmonie avec les rideaux ; les meubles, en bois presque blanc, concouraient à l’effet général de douceur brillante qui faisait le charme de cette pièce. « Si vous n’êtes pas heureuse ici, avait dit miss Ladd, je désespère de vous. » Et Francine avait répondu : « Oui, c’est très joli, seulement je voudrais que ce fût un peu moins petit. »

 

Vers le 12 août, la pension reprenait ses habitudes. Alban Morris avait deux nouvelles élèves pour remplacer Émily et Cécilia. Mistress Ellmother occupait son poste. L’impression produite par elle à l’office n’avait rien eu de particulièrement favorable ; non pas, assurait la plus jolie des femmes de chambre, parce qu’elle était vieille et laide, mais parce qu’elle ne causait jamais.

 

Le soir du jour de la reprise générale des études, pendant que les pensionnaires couraient sur les pelouses, Francine, qui avait enfin terminé l’arrangement de ses deux chambres, envoya mistress Ellmother prendre un peu de repos, après les fatigues de l’installation.

 

Debout près de sa fenêtre, l’héritière des Indes occidentales se demandait ce qu’elle pourrait bien faire pour tuer le temps. Ayant jeté un coup d’œil sur les fillettes, tout absorbées par le jeu, elle les déclara indignes de l’attention d’une personne distinguée, leur tourna le dos et se mit à examiner l’autre côté de la terrasse.

 

Un homme de haute taille s’y promenait, la tête baissée et les mains dans ses poches. Il fallut peu de temps à Francine pour reconnaître le professeur discourtois qui avait malhonnêtement déchiré le paysage qu’elle s’était donné la peine de sauver d’un plongeon dans l’étang.

 

Elle fit un pas en avant et l’appela. Le promeneur interrompit sa marche et leva la tête.

 

« Vous souhaitez quelque chose ? demanda-t-il.

 

– Sans doute. »

 

Elle fit quelques pas à sa rencontre et l’honora d’un encouragement sous la forme d’un très vilain sourire. Quoique les manières de Morris n’eussent rien d’attrayant, il avait droit à l’indulgence d’une jeune personne désœuvrée. D’abord, c’était un homme ; ensuite il n’était ni aussi vieux que le maître de musique, ni aussi laid que le maître de danse. Troisièmement, enfin, c’était un admirateur d’Émily ; et l’occasion d’éprouver sa fidélité était trop tentante pour qu’on ne s’empressât point de la saisir.

 

« Vous rappelez-vous, monsieur, comme vous avez été impoli le jour où vous dessiniez près du kiosque ? demanda Francine avec un enjouement acide. J’espère que, cette fois, vous vous montrerez plus aimable. D’ailleurs, j’ai un compliment à vous faire. »

 

Il attendait avec un calme exaspérant le compliment promis. Le pli entre ses sourcils était plus accusé que jamais. Sa figure mélancolique et grave portait la trace de souffrances secrètes.

 

« Vous êtes artiste, reprit Francine, et par conséquent homme de goût. Je désire avoir votre avis sur mon salon. La critique est non seulement permise, mais réclamée. Entrez, je vous prie. »

 

Pendant une seconde, il voulut refuser l’invitation, puis, se ravisant, il suivit Francine. Elle avait fait deux visites à Émily, elle allait peut-être devenir son amie. D’ailleurs, Alban se reprochait de n’avoir pas cherché plutôt à l’étudier afin de prévenir Émily contre cette jeune fille, si cela lui semblait nécessaire.

 

« C’est très joli, tout cela, » dit-il en regardant vaguement autour de lui sans que ses yeux s’attachassent à aucun détail, si ce n’est aux gravures.

 

Francine était bien résolue à le séduire. Elle reprit du ton le plus gracieux :

 

« Veuillez vous rappeler, monsieur, que c’est ici ma chambre et vous y intéresser quelque peu.

 

– Que voulez-vous que je vous dise ?

 

– Venez vous asseoir à côté de moi. »

 

Elle lui fit place sur le sofa. Son aspiration favorite, le désir d’exciter l’envie, se trahit bien vite.

 

« Dites-moi quelque chose d’aimable ; vous plairiez-vous dans une chambre comme celle-ci ?

 

– J’aime beaucoup vos gravures ; cela vous suffit-il ?

 

– Cela ne me suffirait pas de la part de tout autre. Mais de la vôtre !… Ah ! mon pauvre monsieur Morris, je sais pourquoi vous n’êtes pas plus affable ; vous souffrez ! La pension a perdu pour vous son plus grand charme en perdant notre chère Émily. »

 

Elle crut que cette sympathie si délicatement exprimée ne produirait tout son effet qu’appuyée d’un long soupir et soupira en conséquence.

 

« Que ne donnerais-je pas pour inspirer un pareil dévouement ! » ajouta-t-elle en forme de conclusion.

 

Francine s’interrompit et déplia lentement son éventail.

 

« Regardez, n’est-ce pas un joli bibelot ? » demanda-t-elle à Alban, affectant de changer de sujet de conversation.

 

Alban se conduisit comme un sauvage, il se mit à parler du temps qu’il faisait.

 

« Quelle chaleur ! nous n’en avons pas eu encore de si forte. Je comprends que vous ayez besoin de votre éventail dans cette fournaise. »

 

Elle dissimula sa mauvaise humeur.

 

« Oui, dit-elle, on trouve la chaleur suffocante quand on arrive de Brighton. Je me sens tout accablée. Mais peut-être aussi ma vie si triste, loin de mon pays, de ma famille, me rend plus accessible aux influences extérieures.

 

– Non ! non ! dit impitoyablement Morris, c’est la situation de la maison qui est cause du mal. Miss Ladd l’a louée au printemps et ne s’est pas aperçue qu’elle est dans une vallée, et que de trois côtés les collines la touchent presque. En hiver, c’est très bien, mais en été, il est des jeunes filles que cette lourde atmosphère affaiblit au point qu’on est obligé de les renvoyer chez elles. »

 

Puis la conversation tomba. Il ne savait plus trop que dire.

 

« Ah ! vous avez là des livres, reprit-il. Peut-on les regarder ?

 

– Tant que vous voudrez. »

 

L’examen des livres confirma Morris dans l’opinion que Francine était trop insignifiante pour jamais devenir dangereuse. Inutile dès lors de rien dire contre elle à Émily.

 

Il laissa les livres et s’empara du premier prétexte qui lui vint à l’esprit pour mettre fin à ce déplaisant tête-à-tête.

 

« Veuillez me permettre de retourner à mon devoir, miss de Sor. Il faut que je corrige les dessins de mes élèves avant la classe de demain. »

 

La vanité blessée de Francine tenta un dernier effort pour toucher le cœur de l’amoureux d’Émily.

 

« Vous me rappelez que j’ai une faveur à solliciter, dit-elle. Je ne suis plus les classes, mais je serais heureuse d’être admise dans la vôtre. Voulez-vous bien de moi pour élève ? »

 

Tout en remerciant Francine de sa flatteuse requête, Alban gagnait la porte ; mais l’obstination de la jeune fille n’était pas encore vaincue.

 

« Mon éducation a été cruellement négligée, reprit-elle ; pourtant, je sais un peu de dessin. Sous ce rapport, vous me trouverez moins ignorante que les autres pensionnaires. »

 

Elle fit une pause pour attendre un compliment qui ne vint pas.

 

« Des leçons d’un artiste tel que vous, continua-t-elle, seraient pour moi d’un grand intérêt. Peut-être je deviendrais votre élève préférée.

 

– Peut-être, » reprit-il.

 

Il ne pouvait guère en dire moins, mais cette phrase si brève suffit pour encourager Francine.

 

« Eh bien ! si vous me donniez tout de suite une première leçon ?

 

– Je ne saurais, tant que vous ne vous êtes pas conformée aux conditions du règlement.

 

– Quel règlement ? Le vôtre ? »

 

Ses yeux disaient clairement qu’en ce cas elle était prête à la plus entière soumission.

 

« Eh ! non, reprit-il, celui de l’établissement. Je vous souhaite le bonsoir, miss. »

 

Elle le suivit du regard tandis qu’il descendait la terrasse. Recevait-il un traitement fixe annuel ? ou bien chaque élève contribuait-elle pour sa part à garnir ses poches ? Si cette dernière hypothèse était la vraie, Francine pourrait se venger.

 

« Le butor ! » murmura-t-elle.

 

CHAPITRE II

SOUVENIRS DE SAN-DOMINGO

La nuit était étouffante. Ne pouvant dormir, Francine restait tranquillement assise sur son lit, occupée à réfléchir. L’objet de ses méditations était tout simplement sa femme de chambre.

 

Qu’était-ce que mistress Ellmother ?

 

Elle avait dit à Émily que son but, en cherchant une nouvelle place, était d’échapper à ses propres pensées. Elle admettait comme articles de foi la croyance légèrement superstitieuse qui désigne le vendredi comme un mauvais jour ; elle y ajoutait l’axiome qu’il est prudent de jeter une pincée de sel par-dessus son épaule quand on a eu la malechance de renverser la salière.

 

En elles-mêmes, ces particularités n’avaient pas grande importance ; mais, par un enchaînement d’idées que Francine ne pouvait comprendre, elles la ramenaient à San-Domingo, aux côtés de Sapho, l’esclave.

 

La jeune fille alluma une bougie, ouvrit son bureau et en retira un vieux livre de comptes.

 

La première page ne contenait que des notes de dépense écrites de sa main. Jadis, pendant une heure d’oisiveté, elle avait voulu conjurer l’ennui en partageant avec sa mère les soins de la maison. Cet accès d’humeur laborieuse s’était éteint au bout de trois jours, et pourtant le reste du livre n’était pas vide ; les pages en étaient couvertes d’une belle écriture fine et régulière.

 

Francine s’était chargée de donner un titre à ce manuscrit ; en tête du deuxième feuillet, elle avait écrit : Les Niaiseries de Sapho.

 

Après avoir parcouru deux ou trois lignes du commencement, elle passa brusquement à la fin du volume où, sur un espace laissé en blanc, se trouvait un autre titre, moins dédaigneux cette fois : Sapho revenue au sens commun.

 

Francine lut la dernière partie du manuscrit de Sapho avec une extrême attention :

 

« Je prie ma chère jeune maîtresse de ne pas s’imaginer que moi, qui ai reçu une bonne éducation, je crois encore à la magie. Quand j’ai écrit, pour lui obéir, tout ce que je lui avais raconté de vive voix, je ne sais quelle fantaisie me poussait. Vous dites, chère maîtresse, que j’ai un côté nègre, hérité de ma mère. C’est peut-être une plaisanterie, mais parfois, je crains que ce ne soit trop vrai.

 

» Prenez donc garde que je ne vous induise en erreur. Il est bien vrai que l’esclave dont je vous ai parlé a langui et succombé après qu’on lui eut jeté un sort à l’aide de l’image de cire faite par ma mère la sorcière. Mais j’aurais dû ajouter que certaines circonstances ont particulièrement favorisé l’œuvre du charme funeste ; le résultat final ne fut point amené par des moyens surnaturels.

 

» Le malheureux était déjà mal portant, et notre maître l’avait envoyé dans une vallée au milieu des terres. Or on m’a dit, et je le crois volontiers, que le climat en est bien différent de celui de nos côtes où le misérable était habitué à vivre. Le régisseur refusa de le croire quand il lui jurait que le séjour dans la vallée serait sa mort, et les autres noirs qui auraient pu le secourir s’écartaient tous de l’ensorcelé.

 

» Ceci, vous le voyez, explique ce qui pourrait paraître incroyable à des esprits cultivés.

 

» Si vous voulez me faire plaisir, vous brûlerez ce petit livre dès que vous en aurez lu le contenu. À tout le moins, que pas d’autres yeux que les vôtres ne voient jamais ces pages. Ma vie serait en danger si les noirs surprenaient jamais mes aveux. »

 

Francine ferma le volume et le remit en place. « Je sais maintenant, se dit-elle, ce qui m’a rappelé San-Domingo. »

 

Lorsqu’elle sonna le lendemain, on fut longtemps sans répondre à son appel.

 

Mistress Ellmother, quand elle entra enfin, s’excusa de son retard involontaire.

 

« C’est la première fois que je m’oublie dans mon lit, miss, depuis ma petite jeunesse. Veuillez me pardonner, cela ne m’arrivera plus.

 

– Est-ce la chaleur qui vous assoupit ? demanda Francine.

 

– Je n’ai eu un brin de sommeil que sur le matin ; c’est ce qui fait que j’étais si pesante au moment de me lever. Mais la température chaude ou froide n’a rien à voir là-dedans. Ce sont les gens riches qui peuvent avoir des fantaisies ; pour nous autres, l’air est partout le même.

 

– Vous avez une bonne santé, mistress Ellmother ?

 

– Mais oui, miss, pourquoi non ? De ma vie je n’ai consulté un médecin…

 

– Peut-être que vous n’avez pas une très flatteuse opinion des docteurs ?

 

– J’aime mieux ne jamais être entre leurs pattes, miss, si c’est cela que vous appelez une flatteuse opinion, répondit mistress Ellmother. Quelle coiffure voulez-vous aujourd’hui ?

 

– La même que celle d’hier. Avez-vous revu miss Émily ? Elle est partie pour Londres le lendemain de votre visite.

 

– Je ne suis pas restée à Londres. Dieu merci, j’ai trouvé un bon locataire.

 

– Où demeuriez-vous alors en attendant de venir ici ?

 

– Je n’ai qu’un endroit où aller, miss, mon village. Une amie que j’ai encore m’y garde un coin pour me reposer à l’occasion. Ah ! quel gentil endroit !

 

– Un endroit comme celui-ci ?

 

– Allons donc ! Il ne lui ressemble pas plus que du fromage à de la craie. Une belle, vaste plaine de bruyères, miss, dans le Cumberland, sans un arbre en vue de quelque côté qu’on se tourne. Je vous promets que le vent y souffle de la bonne façon !

 

– Connaissez-vous ce pays-ci ?

 

– Non ! Quand j’ai quitté le Nord, c’était pour suivre ma maîtresse au Canada. On parle de l’air, il y a quelque chose de vrai dans ce qu’on en dit. Les gens de là-bas doivent vivre cent ans. J’aime le Canada.

 

– Où vous êtes-vous placée ensuite ? »

 

Jusque-là, mistress Ellmother avait paru disposée à la causerie. Cette fois, elle resta silencieuse, soit qu’elle n’eût pas entendu la question de Francine, soit qu’il lui déplût d’y répondre.

 

Francine, suivant son habitude, s’obstina.

 

« Votre dernière place n’a-t-elle pas été auprès de la tante de miss Émily ?

 

– Oui.

 

– La vieille dame habitait-elle Londres ?

 

– Non.

 

– Dans quelle partie de l’Angleterre demeurait-elle ?

 

– Dans le comté de Kent.

 

– Dans les houblonnières ?

 

– Non.

 

– Où cela, alors ?

 

– Dans l’île de Thanet.

 

– Tout près de la côte ?

 

– Oui. »

 

Francine n’osa pas insister davantage. La réserve de mistress Ellmother remporta, au moins pour ce jour-là, sur son opiniâtreté.

 

« Allez donc voir dans le vestibule s’il n’y a pas une lettre pour moi, » dit-elle.

 

Il s’en trouvait une portant le timbre de la Suisse. La candide Cécilia avait été charmée de la lettre de Francine et attendait avec impatience le moment où leurs relations, de courtoises, deviendraient amicales. « Miss de Sor voudrait-elle, laissant toute vaine cérémonie, devenir l’hôte du père de Cécilia dans le courant de l’automne ? La santé de la malade ne leur permettait de revenir en Angleterre que vers la fin du mois. À cette époque, Cécilia espérait apprendre que Francine était libre d’accepter son invitation. Son adresse en Angleterre était à Monksmoor Park, Hants. »

 

La lecture de cette lettre achevée, Francine en tira cette aimable conclusion : « Une sotte peut être très utile, si on sait la conduire. »

 

L’heure du déjeuner la trouvant sans appétit, elle essaya d’une promenade sur la terrasse. Alban Morris avait raison, l’air de Netherwoods, en été, était décidément très lourd.

 

Le lendemain, mistress Ellmother répondit sans délai à l’appel de la sonnette.

 

« Vous avez mieux dormi, cette fois ? demanda Francine.

 

– Non, miss ; je n’ai eu qu’un sommeil plein de rêves. C’est une autre mauvaise nuit.

 

– Lorsque je vous ai vue chez miss Émily, vous parliez de vous débarrasser de vos souvenirs. Le changement de résidence a-t-il produit cet heureux résultat ?

 

– Non. Il y a des gens que leurs souvenirs ne veulent pas lâcher.

 

– Cela arrive surtout quand les souvenirs sont mêlés de remords.

 

– Je croyais, miss, qu’il avait été convenu que vous me laisseriez en repos là-dessus. »

 

Une semaine se passa. Un jour, profitant de l’heure de la récréation, miss Ladd vint frapper à la porte de Francine.

 

« Ma chère, je désire vous parler de mistress Ellmother. Elle a l’air malade.

 

– Croyez-vous, miss Ladd ? Je la trouve pâlie, rien de plus.

 

– C’est cependant sérieux, Francine. Les domestiques me disent qu’elle mange à peine, et elle-même convient que ses nuits sont mauvaises. Hier, d’une des fenêtres de la salle d’études, je la regardais traverser le jardin. Une de nos petites a laissé tomber son dictionnaire ; ce bruit a fait tressaillir la pauvre femme comme une détonation ; elle avait l’air terrifiée. Ses nerfs sont sérieusement atteints. Il faudrait la décider à voir le docteur.

 

– Essayez vous-même. »

 

Mistress Ellmother fut immédiatement appelée.

 

« Mistress Ellmother, dit miss Ladd, depuis quelques jours, je vois avec regret que vous êtes souffrante.

 

– De ma vie je n’ai été souffrante, madame.

 

– On m’assure que vous n’avez aucun appétit.

 

– Je n’ai jamais été grosse mangeuse.

 

– Pour me tranquilliser, ne me feriez-vous pas le plaisir de voir le docteur ?

 

– Le docteur ! Vous pensez que je vais me mettre, à mon âge, à avaler des drogues ! Seigneur ! madame, vous plaisantez, bien sûr ! »

 

Elle éclata de rire, de ce rire nerveux si voisin des larmes. Par un violent effort de volonté, elle réussit à se dominer et reprit : « S’il vous plait, madame, ne vous moquez plus de moi ! » Puis elle disparut.

 

« Qu’en dites-vous maintenant ? fit miss Ladd.

 

– Je ne sais que penser. » dit Francine.

 

Laissée seule, Francine mit ses coudes sur la table, sa figure dans ses mains, et réfléchit profondément. Elle ouvrit son bureau, prit une feuille de papier, puis hésita de nouveau.

 

Tout à coup, comme si la décision lui revenait subitement, elle écrivit d’une main hâtive les quelques lignes suivantes, adressées à la femme de l’agent de son père, à Londres.

 

« Lorsque j’ai été confiée à vos soins, la nuit de mon arrivée des Indes occidentales, vous avez bien voulu me dire que vous me rendriez volontiers quelques menus services, pour peu que cela dépendît de vous. Or, je vous serais infiniment obligée si vous pouviez m’acheter et m’expédier dans le plus bref délai assez de cire à modeler pour faire une petite statuette. »

 

CHAPITRE III

DANS L’OBSCURITÉ

La semaine suivante, Alban Morris se trouvait dans le cabinet de miss Ladd pour lui faire son rapport de professeur ; ils furent interrompus par l’entrée de mistress Ellmother, qui venait remettre un livre que Francine avait emprunté le matin même.

 

« Miss de Sor l’a-t-elle donc déjà fini ? demanda miss Ladd.

 

– Elle ne veut pas le lire, madame ; elle dit que les feuillets infectent l’odeur de pipe. »

 

Miss Ladd se tourna vers Morris en hochant la tête d’un air de menace enjouée :

 

« Je sais qui a lu ce livre en dernier lieu, » dit-elle.

 

Alban s’avoua coupable, d’un regard. C’était le seul professeur du pensionnat qui se permit de fumer.

 

Comme mistress Ellmother repassait près de lui en sortant, il remarqua les traces trop visibles de souffrances que portait son visage émacié.

 

« Cette femme est certainement malade, dit-il. A-t-elle consulté le médecin ?

 

– Elle s’y refuse formellement, répondit miss Ladd. S’il s’agissait de toute autre personne, je surmonterais la difficulté en disant à miss de Sor, dont elle est la domestique particulière, de la renvoyer chez elle. Mais je ne puis agir d’une façon si péremptoire envers une femme à qui Émily s’intéresse. »

 

À partir de ce moment, mistress Ellmother intéressa également Morris. Dans le courant de la journée, comme il se croisait avec elle en traversant un corridor du rez-de-chaussée, il l’interpella.

 

« Je crains que l’air de cette maison ne vous soit malsain, » dit-il.

 

L’irritation que causait à mistress Ellmother la moindre allusion, même détournée, à sa mine défaite, se manifesta nettement dans sa réplique.

 

« J’imagine que vous avez bonne intention, monsieur ; mais je me demande en quoi ça peut vous regarder que l’air d’ici me convienne ou non.

 

– Écoutez-moi une minute, répondit Alban avec bonne humeur. Je ne suis pas tout à fait un étranger pour vous…

 

– Comment cela, s’il vous plaît ?

 

– Je connais une jeune dame qui vous porte une sincère affection.

 

– Miss Émily ?

 

– Justement. Je la respecte, je l’admire et, dans la mesure de mes forces, j’ai taché de lui être utile. »

 

Le visage hagard de mistress Ellmother s’adoucit aussitôt.

 

« Pardonnez-moi mon impolitesse, monsieur, dit-elle. Depuis ma naissance, je ne crois pas avoir eu une heure de maladie ; c’est ce qui fait que je n’aime pas à m’entendre dire qu’un pays quelconque ne convient pas à ma santé. »

 

Alban accepta ses excuses d’une façon qui lui alla au cœur : il lui donna une poignée de main.

 

« Vous êtes bon, monsieur ! dit-elle. Seulement vos pareils sont rares, surtout dans cette maison-ci. »

 

Était-ce là une pointe dirigée contre Francine ?

 

« Votre maîtresse ne vous traite-t-elle pas avec bonté ? » demanda-t-il brusquement.

 

La vieille servante répondit par un froncement de sourcils et par une question aussi franche que celle qu’on lui adressait à elle-même :

 

« Est-ce que par hasard vous aimeriez ma nouvelle maîtresse, monsieur ?

 

– Non, certes !

 

– Alors, donnez-moi une poignée de main. »

 

Elle lui serra la main dans une étreinte éloquente, puis s’éloigna sans plus rien ajouter.

 

C’était là un trait de caractère qu’Alban était homme à apprécier. « Si j’étais une vieille femme, pensait-il, je ressemblerais comme deux gouttes d’eau à mistress Ellmother. Nous aurions pu parler d’Émily si elle avait été moins pressée de me quitter. Quand la reverrai-je maintenant ? »

 

Il devait la revoir cette nuit même en des circonstances qu’il n’oublia jamais.

 

D’après le règlement de Netherwoods, la récréation du soir qui permettait aux jeunes filles de se promener dans le jardin devait être terminée à neuf heures. À ce moment, Alban était libre d’errer sous les arbres et autour du parterre, avant d’aller s’enfermer entre les quatre murs de son étroit logis.

 

Afin de se délasser du lourd ennui que lui causait l’obligation d’enseigner son art à des écolières obtuses ou étourdies, il avait coutume de dessiner pour son propre agrément, assez avant dans la soirée. Il était donc dix heures sonnées lorsque, après avoir rangé ses crayons et allumé sa pipe, il se mit à arpenter lentement l’allée qui conduisait de la serre aux dernières limites des pelouses.

 

Dans le silence absolu de la nuit, on entendait distinctement l’horloge du village sonner les heures et les quarts. La lune ne s’était pas levée, mais la lueur tremblante et mystérieuse des étoiles éclairait faiblement le large espace découvert qui séparait l’habitation des massifs de verdure.

 

Alban s’arrêta, admirant, en véritable artiste qu’il était, cet effet de clair-obscur, si délicat et si charmant. « Y a-t-il un homme vivant capable de peindre cela ? » se disait-il ; et sa mémoire passait en revue les noms des maîtres, surtout des paysagistes anglais des cinquante dernières années.

 

Tandis qu’il évoquait le souvenir de leurs œuvres, la vue d’une femme nu-tête, surgissant tout à coup sur les degrés de la terrasse, vint le faire tressaillir.

 

Cette femme se dirigeait en courant du côté de la pelouse ; elle courait, et cependant sa démarche était chancelante ; selon toute apparence, elle n’était même pas sûre du but qu’elle devait atteindre. De temps en temps elle interrompait sa course pour regarder du côté de la maison.

 

Comme elle se rapprochait d’Alban, il put bientôt entendre le bruit de sa respiration haletante et saccadée. Quelques pas encore, et la lueur des étoiles lui montrait un visage convulsé par la terreur, le visage de mistress Ellmother.

 

Morris s’élança vers elle, mais elle était tombée sur le gazon avant qu’il eût le temps de franchir la courte distance qui les séparait. Quand il la prit dans ses bras pour la relever, elle le regarda avec des yeux égarés tout en essayant vainement de prononcer quelques mots.

 

Alban reprit doucement :

 

« Regardez-moi, mistress Ellmother, ne reconnaissez-vous pas celui avec qui vous avez causé aujourd’hui même ? »

 

Elle lui obéit, mais ses yeux restaient indécis.

 

« Ne reconnaissez-vous pas l’ami de miss Brown ? » reprit-il.

 

Ce nom parut l’aider à reprendre ses sens.

 

« Oui, dit-elle, l’ami d’Émily ; je suis bien contente de rencontrer l’ami d’Émily. »

 

Puis, soudainement, comme alarmée par le son de sa propre voix, elle serra le bras d’Alban, ou plutôt s’y cramponna.

 

« Ai-je dit Émily ? Une servante doit dire miss. La tête me tourne, est-ce que je deviens folle ? »

 

Alban la conduisait lentement à un des sièges rustiques.

 

« Vous avez eu peur, voilà tout ; le repos vous remettra. »

 

Elle jeta un regard inquiet par-dessus son épaule.

 

« Pas ici ! dit-elle, ne restons pas ici ! je me suis sauvée d’un démon enjuponné, je ne veux pas qu’il me retrouve. Enfonçons-nous sous les arbres, monsieur… je ne sais pas votre nom. Dites-le-moi tout de suite ; sans quoi je ne saurais me fier à vous.

 

– Chut ! chut ! Appelez-moi Alban.

 

– Un drôle de nom. Je n’ai jamais entendu ce nom-là. Je ne me fierai pas à vous.

 

– Vous vous méfiez de votre ami, de l’ami d’Émily ? Vous ne le pensez pas, j’en suis sûr. Appelez-moi Morris, si vous le préférez.

 

– Morris ? répéta-t-elle. Oui, on m’a parlé de gens qui s’appelaient Morris. Écoutez ! vos yeux sont jeunes ; la voyez-vous, elle, sur la terrasse ?

 

– Nulle part on ne voit âme qui vive. »

 

Tout en parlant il l’entraînait, et bientôt elle fut assise de façon à pouvoir appuyer sa tête contre un tronc d’arbre.

 

« Quel bon garçon vous êtes ! dit la pauvre créature d’un ton d’admiration sincère : vous avez deviné comme la tête me fait mal. Ne restez pas debout. Vous êtes grand, et elle pourrait vous apercevoir.

 

– Elle ne peut rien voir du tout ; nous sommes entourés d’arbres, par conséquent, en pleine forêt. »

 

Mistress Ellmother ne parut ni rassurée ni satisfaite.

 

« Vous prenez légèrement la chose, dit-elle. Savez-vous qui nous a vus causer ensemble dans le corridor cet après-midi ? Elle, la scélérate, la rusée, la cruelle, l’effrontée scélérate ! »

 

Au milieu des ténèbres qui les environnaient, Alban pouvait tout juste discerner ses gestes ; elle secouait frénétiquement ses poings fermés dans le vide. Pour l’apaiser, il lui adressa de nouveau la parole.

 

« Ne vous agitez pas ainsi ; si elle venait au jardin, elle pourrait vous entendre. »

 

Cet appel à sa terreur réussit.

 

« C’est vrai, » dit-elle d’une voix contenue.

 

Puis subitement, elle se mit à le suspecter lui-même.

 

« Qui est-ce qui ose dire que je suis agitée ? s’écria-t-elle. Agitée ! C’est vous qui l’êtes ! Niez-le donc si vous pouvez ! Monsieur Morris, vos allures ne me vont pas, sachez-le ! Qu’est-ce que vous avez fait de votre pipe ? Je vous ai vu la mettre dans votre poche quand vous m’avez poussée ici, c’est afin qu’elle puisse facilement me dépister ! Vous êtes ligué avec elle ! Elle va venir nous rejoindre ici ; vous savez qu’elle n’aime pas l’odeur du tabac. Est-ce que vous comptez m’enfermer dans une maison de fous ? »

 

Elle s’était dressée sur ses pieds. Il vint à l’esprit d’Alban que cette pipe même lui fournirait le meilleur moyen de la calmer. De simples paroles ne suffisant pas pour impressionner ce cerveau troublé, peut-être les actes obtiendraient-ils plus d’effet. Pour mieux attirer son attention, il lui mit entre les mains sa pipe et sa blague à tabac.

 

« Sauriez-vous bien bourrer une pipe ? demanda-t-il.

 

– Comme si je n’avais pas bourré celle de mon mari des centaines de fois ! répondit-elle avec aigreur.

 

– Très bien ! alors faites-en autant pour moi. »

 

Elle reprit aussitôt sa chaise et remplit soigneusement la pipe. Morris l’alluma et s’installa sur le gazon, où il fuma en conscience pendant quelques instants.

 

« Croyez-vous maintenant que je sois ligué avec elle ? » dit-il en affectant la rudesse d’accent d’un égal de mistress Ellmother.

 

Elle lui répondit comme elle aurait pu le faire à son mari aux jours malheureux de leur vie conjugale.

 

« Là, maintenant, ne grognez pas après moi, tenez-vous tranquille, ça vaudra tout autant. J’ai un peu perdu la tête pendant une ou deux minutes, n’y faites pas attention. Il fait frais ici et on y est en repos, ajouta la pauvre femme d’un air de gratitude. Merci à Dieu de nous avoir enveloppés d’obscurité. On est bien là à côté d’un brave homme comme vous ! Donnez-moi un conseil. Qu’est-ce que je pourrais bien faire ? Je n’ose pas rentrer à la maison. »

 

Elle était désormais assez calme pour que Morris pût raisonnablement espérer d’elle quelques explications.

 

« Étiez-vous avec miss de Sor avant de venir ici ? demanda-t-il. Qu’a-t-elle fait qui ait pu vous effrayer ? »

 

Il n’y eut pas de réponse ; mistress Ellmother s’était levée en sursaut.

 

« Silence ! dit-elle, il me semble avoir entendu remuer quelqu’un tout près de nous. »

 

Alban alla explorer le sentier sinueux qu’ils avaient suivi quelques instants auparavant. Pas une créature vivante, soit sur la terrasse, soit dans les parties éclairées du jardin. À l’ombre des arbres, ses yeux ne lui servaient à rien, la nuit y était absolument noire et impénétrable. Il s’arrêta pourtant, l’oreille tendue, pour saisir le moindre bruit ; pas un son ne lui parvint ; l’air était si calme que les feuilles restaient immobiles le long des branches.

 

Comme il revenait à sa place, le silence fut interrompu par l’horloge du village qui sonnait le quart avant onze heures. Si simple que fût la diversion, elle irrita les nerfs exaspérés de mistress Ellmother. Ébranlée d’esprit et de corps, elle était évidemment à la merci du premier accès de terreur évoqué par son imagination.

 

Morris, rassuré provisoirement contre toute crainte d’espionnage, s’apprêtait à reprendre sa pipe ; mais il changea d’avis. À son insu, mistress Ellmother lui avait suggéré une prudente réserve : ne pourrait-il se faire que les commensaux de l’habitation, fatigués de l’atmosphère brûlante de leurs appartements, vinssent chercher un peu d’air respirable sur la pelouse ? En ce cas, s’il continuait à fumer, l’odeur du tabac pourrait bien guider les curieux jusqu’à sa retraite.

 

« Êtes-vous sûr, bien sûr que nous sommes seuls ? demanda mistress Ellmother.

 

– Tout à fait sûr… Maintenant, dites-moi, étiez-vous sérieuse tout à l’heure en me priant de vous donner un conseil ?

 

– Vous en doutez, monsieur ? Qui donc, excepté vous, serait capable de me venir en aide ?

 

– Je vous aiderai certainement ; mais je ne puis rien, à moins que vous ne me contiez ce qui s’est passé entre vous et miss de Sor. Voulez-vous avoir confiance en moi ?

 

– Oui.

 

– Puis-je compter sur vous ?

 

– Mettez-moi à l’épreuve. »

 

CHAPITRE IV

LES TRAHISONS DE LA PIPE

Alban prit mistress Ellmother au mot.

 

« Je vais me hasarder à deviner, dit-il. Vous quittiez miss de Sor quand je vous ai vue ?

 

– Oui, monsieur Morris. Elle m’avait sonnée, sous prétexte d’examiner mon ouvrage, et, pour la première fois depuis que je suis à son service, elle montrait quelque amabilité. Lorsqu’elle m’a engagée, ses manières ne me déplaisaient pas trop ; mais j’ai de bonnes raisons maintenant de me repentir de mon opinion. Oui ! ce soir, elle m’a laissé voir le pied fourchu ! « Asseyez-vous, me dit-elle, je n’ai rien à lire et je déteste travailler. Causons un peu. » Elle a la langue bien pendue et je n’avais qu’à la laisser aller, en plaçant un mot de temps en temps. Il était l’heure d’allumer la lampe qu’elle bavardait encore. Elle a voulu que l’abat-jour fût baissé, de telle sorte que nous étions à demi dans la lumière, à demi dans les ténèbres. Elle m’a amenée à parler de pays étrangers, en parlant elle-même de celui où elle vivait avant qu’on l’envoyât en Angleterre. Saviez-vous qu’elle vient des Indes occidentales ?

 

– Oui, je sais cela. Continuez.

 

– Une minute, monsieur. Il y a quelque chose que je voudrais vous demander. Croyez-vous à la sorcellerie ?

 

– Je vous avoue que je n’y ai jamais pensé. Est-ce que miss de Sor vous a fait semblable question ?

 

– Oui.

 

– Et qu’avez-vous répondu ?

 

– Pas bien nettement. Je n’ai pas d’idée quant à la sorcellerie. Dans mon jeune temps, il y avait au village une vieille qu’on se montrait. Les gens venaient la voir de loin, des gens riches et bien nés quelquefois. C’était son grand âge qui la rendait si fameuse : elle avait cent ans passés. Un de nos voisins disait qu’elle n’était pas si vieille que ça. On lui a répété le propos. Elle a jeté un mauvais sort sur son troupeau. C’est vrai comme je vous le dis, elle lui a donné la peste, la peste des moutons, et le troupeau a péri tout entier. Je me le rappelle bien. Les uns disaient que les bêtes seraient mortes ni plus ni moins, les autres que c’était un sort. Qui avait raison ? Ce n’est pas moi qui en déciderai.

 

– Avez-vous raconté cette histoire à miss de Sor ?

 

– Elle m’y a contrainte. Ne vous ai-je pas dit à l’instant que je n’étais pas sûre de mes idées sur la sorcellerie ? Elle a fait : « Vous n’osez donc pas dire ce que vous croyez ? » Pour n’avoir pas l’air d’une bête, je lui ai répondu que j’avais mes raisons pour hésiter ; elle a insisté pour les connaître, et j’ai dû les lui donner.

 

– Qu’a-t-elle dit ensuite ?

 

– Elle a dit : « Je sais une histoire de sorcière bien meilleure que la vôtre. » Puis elle a ouvert un petit livre tout rempli d’une fine écriture et s’est mise à lire. En l’écoutant, j’avais la chair de poule. Et le frisson me prend, monsieur, rien que d’y penser. »

 

Un gémissement lui échappa et ses dents s’entrechoquèrent. Si intrigué que fût Morris, il la plaignait trop sincèrement pour la pousser vivement ; mais sa compassion était superflue. On peut, sans violents efforts, résister à la fascination du beau ; la fascination de l’horreur, autrement puissante, ne desserre plus son étreinte dès qu’elle est parvenue à nous envelopper. Malgré elle, mistress Ellmother poursuivit son récit.

 

« C’est arrivé dans les Indes occidentales, reprit-elle, et c’est l’écriture de l’esclave qui remplissait le petit livre. L’esclave parlait de sa mère qui était négresse et sorcière. Le diable lui-même lui avait enseigné la magie en pleine forêt. Les serpents et les bêtes sauvages n’osaient pas la toucher. Elle vivait sans manger. On la vendit et on l’envoya dans une île des Indes occidentales. Elle y rencontra un vieil homme, le plus méchant qui ait jamais existé. Il était instruit et il repassa sa science diabolique à la sorcière noire. Il lui apprit à faire des images de cire. Ces images-là jettent des sorts. Vous y mettez des épingles. À chaque épingle qu’on enfonce, la personne ensorcelée se rapproche davantage de la mort. Il y avait par là un pauvre noir qui avait offensé la sorcière. Elle fit son effigie en cire. Bientôt il perdit le sommeil et l’appétit. Il devint si lâche que le moindre bruit le faisait sauter de peur. Comme moi ! ah ! mon Dieu ! comme moi !

 

– Reposez-vous, dit Alban, ne vous agitez plus.

 

– Je ne m’agite pas, monsieur… Vous croyez qu’une fois l’histoire finie, miss de Sor a fermé son livre ? non, elle avait mieux que ça en réserve pour moi. Je ne sais pas en quoi j’ai pu l’irriter, mais elle me regardait comme si j’avais été la boue de ses souliers. « Si vous êtes trop stupide pour comprendre ce que je viens de vous lire, qu’elle a fait, allez au miroir. Regardez-vous bien et rappelez-vous ce qu’il est advenu de l’esclave ensorcelé. Vous devenez de jour en jour plus pâle et plus maigre : vous tombez d’épuisement comme lui. Vous dirai-je pourquoi ?… » Elle a enlevé brusquement l’abat-jour, a mis la main sous la table et en a retiré une image de cire. Mon image à moi ! Du doigt elle me fit voir trois épingles, qui y étaient déjà piquées. « Une pour vos insomnies, qu’elle a dit, une pour le manque d’appétit, une pour les nerfs ébranlés ! » Je lui ai demandé ce que j’avais fait pour avoir en elle une si cruelle ennemie. Elle m’a répondu : « Souvenez-vous de ce que je désirais savoir de vous lorsque vous êtes entrée à mon service, et maintenant choisissez : ou mourir à petit feu… – je jure que ce sont là ses propres paroles, aussi vrai que j’espère aller au ciel… – ou mourir à petit feu, ou me dire… »

 

Au milieu de son élan, mistress Ellmother s’arrêta court.

 

Dans le premier instant, Morris supposa qu’elle avait perdu connaissance ; mais, en se penchant vers elle, il vit que son attitude n’avait pas changé.

 

« Vous êtes malade ? dit-il.

 

– Non.

 

– Alors, pourquoi n’achevez-vous pas ?

 

– J’ai fini, répondit-elle.

 

– Espérez-vous donc vous débarrasser de moi de la sorte ? reprit-il sévèrement. Vous avez promis d’avoir confiance en moi. Soyez fidèle à votre promesse. Qu’exigeait de vous miss de Sor ?

 

Lorsqu’elle jouissait de la plénitude de ses facultés, mistress Ellmother aurait ouvertement bravé Alban. Mais tout ce que la pauvre créature pouvait faire maintenant, c’était d’en appeler à sa pitié.

 

« Ayez un peu d’indulgence, monsieur, j’ai reçu une telle secousse, que je ne sais plus où j’en suis. Où est mon courage ? Pourquoi suis-je ainsi abattue ? Épargnez-moi monsieur. »

 

Mais dans son intérêt même, il refusa de l’écouter.

 

« Cette odieuse tentative d’intimidation peut se renouveler, dit-il. On pourrait prendre de nouveau, et peut-être d’une façon plus cruelle encore, avantage de l’ébranlement nerveux que vous a causé le climat de cette vallée. Vous ne me connaissez guère si vous avez pu croire que je laisserais une telle œuvre se poursuivre impunément. »

 

Elle fit un dernier effort.

 

« Oh ! monsieur, est-ce là se conduire avec bonté ? Vous dites que vous êtes l’ami d’Émily : ne me pressez pas, pour l’amour de miss Émily elle-même.

 

– Émily ? s’écria Morris. Est-elle donc mêlée à tout ceci ? »

 

Sa voix avait pris une intonation plus douce, qui convainquit mistress Ellmother qu’elle avait touché juste. Dès lors il fallait appuyer sur ce point.

 

« Oui, la chose regarde miss Émily, dit-elle.

 

– Et comment ?

 

– Ne vous inquiétez pas du comment.

 

– Pardon, mais je m’en inquiète.

 

– Et moi je vous dis, monsieur, qu’Émily ne doit rien savoir. »

 

Le soupçon de la vérité effleura pour la première fois l’esprit d’Alban.

 

« Je vous comprends, dit-il ; ce qu’Émily ne doit jamais savoir est justement le secret que miss de Sor voulait vous arracher. Inutile de me dire non. Les motifs de cette fille pour vous effrayer sont désormais aussi évidents pour moi que si elle les avait avoués. Êtes-vous sûre de ne pas vous être trahie quand elle vous a brusquement montré l’image de cire ?

 

– Je serais plutôt morte ! »

 

L’exclamation venait à peine de lui échapper qu’elle la regretta.

 

« Pourquoi, demanda-t-elle, tenez-vous si fort à vous assurer de l’intérêt caché de miss Émily ? On dirait presque que vous savez…

 

– Oui, je sais.

 

– Quoi ? »

 

Le meilleur service qu’Alban pût lui rendre en ce moment était de lui dire la vérité.

 

« Votre secret n’en est pas un pour moi, » dit-il.

 

La colère et la terreur galvanisèrent cette femme si accablée ; pendant une minute elle se retrouva la mistress Ellmother d’autrefois.

 

« Vous mentez ! s’écria-t-elle.

 

– Je dis vrai.

 

– Je ne vous crois pas, je ne veux pas vous croire.

 

– Écoutez-moi ! dans l’intérêt d’Émily, écoutez-moi ! J’ai lu l’histoire du meurtre de l’auberge de Zeeland.

 

– Ça ne signifie rien ! rien du tout ! la victime était un homonyme de son père.

 

– La victime était son père lui-même. Restez assise. Il n’y a là rien qui puisse vous inquiéter. Je sais qu’Émily ignore encore comment son père a succombé. Je sais que vous et votre défunte maîtresse lui avez dissimulé sa terrible fin. Je sais que votre tendresse, votre pitié pour la jeune fille sont des circonstances atténuantes d’un mensonge favorisé par les événements. Eh ! ma pauvre bonne femme, le repos d’Émily ne m’est pas moins cher qu’à vous. Je l’aime plus que ma propre vie. Êtes-vous rassurée à présent ? »

 

Il l’entendit pleurer. Nul calmant ne pouvait être plus efficace en ce moment, pour elle, que les larmes ; aussi n’eut-il garde de la troubler.

 

Quand il la crut à peu près remise, il l’aida à se relever. Ils n’avaient plus rien à se dire, le mieux était de rentrer.

 

« Avant que nous nous séparions, je veux vous donner un conseil, fit Alban. Quittez sur-le-champ le service de miss de Sor. L’état de votre santé vous fournira un prétexte suffisant pour la prévenir dès ce soir. »

 

Il lui offrit le bras, mais mistress Ellmother recula. La seule perspective d’affronter de nouveau la présence de Francine la révoltait. Sur l’assurance d’Alban qu’il lui suffirait de prendre congé par écrit, elle consentit à le suivre.

 

Au moment où ils montaient les marches de la terrasse, ils entendirent l’horloge du village sonner minuit.

 

Une minute plus tard, une autre personne se dirigeait vers la maison par le sentier qu’eux-mêmes venaient de suivre. La précaution d’Alban avait été trop tardive : guidée par la fumée du tabac, Francine avait pu retrouver la trace de mistress Ellmother un instant perdue. Depuis un quart d’heure, cachée derrière un tronc d’arbre, elle écoutait, sans en perdre une syllabe, leur conversation.

 

CHAPITRE V

CHANGEMENT D’AIR

Les habitants de Netherwoods se levaient et se couchaient de bonne heure. Lorsque Alban et mistress Ellmother arrivèrent à la porte, ils la trouvèrent fermée.

 

La seule lumière visible sur toute la façade filtrait à travers les lames de la jalousie d’une des portes-fenêtres de Francine. Alban proposa de frapper à cette fenêtre pour se faire ouvrir ; mais mistress Ellmother s’y refusa énergiquement.

 

« Ils ne peuvent pas être déjà tous couchés ! » dit-elle.

 

Et elle sonna.

 

Une seule personne était encore debout, la maîtresse de la maison elle-même. Les deux retardataires reconnurent sa voix lorsqu’elle leur cria de l’intérieur la question habituelle : « Qui est là ? » La porte ouverte, miss Ladd regarda alternativement mistress Ellmother et Alban, de l’air de quelqu’un qui n’en croit pas ses yeux. Sa surprise, d’ailleurs, fit rapidement place à un accès de gaieté, et elle partit d’un grand éclat de rire.

 

« Fermez la porte, monsieur Morris, dit-elle ; après quoi vous serez peut-être assez bon pour m’expliquer ce que cela signifie. Avez-vous donné une leçon à la clarté des étoiles ? »

 

Mistress Ellmother avait fait un mouvement en avant, si bien que la lumière de la lampe que miss Ladd tenait à la main tombait en plein sur son visage.

 

« Je me sens faible et étourdie, dit-elle ; laissez-moi gagner mon lit.

 

– Excusez-moi, dit doucement miss Ladd, j’ai parlé sans m’apercevoir que vous étiez souffrante. Que puis-je faire pour vous ?

 

– Je vous remercie bien, madame ; il ne me faut qu’un peu de repos. Je vous souhaite le bonsoir. »

 

Alban suivit miss Ladd dans son cabinet. Il avait eu à peine le temps de lui raconter les incidents de sa rencontre avec mistress Ellmother, lorsqu’un coup frappé à la porte vint les interrompre.

 

Francine était rentrée chez elle par la porte-fenêtre de la terrasse, et elle venait présenter des excuses soigneusement préparées. Sa figure aussi était composée et avait une expression de confusion et de peine.

 

« Je vous demande pardon, miss Ladd, de venir vous déranger à pareille heure ; mais le fait est que je suis inquiète au sujet de mistress Ellmother. Je vous ai entendue lui parler à l’instant dans le vestibule. Si elle est réellement malade, c’est moi qui en suis cause.

 

– Comment cela, miss de Sor ?

 

– Je regrette de dire que je l’ai effrayée involontairement tout à l’heure en causant avec elle. Subitement, elle s’est précipitée vers la porte et est sortie en courant. Je croyais qu’elle s’était réfugiée dans sa chambre et n’avais nullement l’idée qu’elle pouvait être au jardin. »

 

Cette assertion audacieusement mensongère contenait un grain de vérité ; il était vrai que Francine avait cru mistress Ellmother retirée dans sa chambre, puisqu’elle l’y avait cherchée. Prise d’une certaine anxiété en voyant la pièce vide, elle s’était avisée de descendre au jardin, avec quel succès, on le sait déjà. Dissimulant habilement cette circonstance, elle mentit d’un air si innocent, qu’Alban y fut pris aussi bien que miss Ladd.

 

Quand on en vint aux explications précises, Francine, qui se sentait en présence d’un témoin, eut soin de ne pas outrager la vérité d’une façon flagrante. Tout en convenant qu’elle avait effrayé sa domestique par des histoires de sorcières comme on en racontait parmi les esclaves du domaine paternel, elle osa prétendre que, somme toute, elle n’avait à se reprocher qu’une mauvaise plaisanterie.

 

Le mensonge, cette fois, devenait évident pour Alban ; mais il garda le silence. Quant à miss Ladd, elle adressa à sa pensionnaire une sévère réprimande, que Francine écouta humblement et dans une attitude remplie de repentir fort convenable. Après quoi, elle sortit, tenant son mouchoir sur des yeux parfaitement secs.

 

Alban put alors revenir, non sans certaines réserves, sur ce qui s’était passé entre lui et mistress Ellmother.

 

« La terreur éprouvée par cette pauvre femme, dit-il, aura eu du moins un bon résultat. Elle reconnaît maintenant qu’elle est malade et que l’air de Netherwoods contribue à sa maladie. Je lui ai conseillé de quitter cette maison. Ne pourrait-on supprimer les délais habituels et la dispenser de revoir miss de Sor ?

 

– Qu’elle ne se tourmente pas à ce sujet, la pauvre créature, repartit miss Ladd. À tout hasard j’avais stipulé que de part et d’autre on pourrait se séparer en s’avertissant huit jours à l’avance. À présent, le moins que puisse faire Francine, c’est de ne mettre aucune opposition au désir de mistress Ellmother. »

 

Le lendemain était un dimanche.

 

Manquant à la règle, qu’elle s’imposait d’ordinaire, de ne s’occuper de choses mondaines que pendant les jours ouvrables, miss Ladd arrangea avec Francine que sa femme de chambre pourrait quitter Netherwoods dès le lundi, si toutefois son état de santé le lui permettait.

 

Mais ici se présentait une difficulté. Mistress Ellmother ne pouvait supporter la fatigue du voyage jusqu’au Cumberland, et son logement de Londres était occupé. Que faire pour lui assurer provisoirement un asile avec un peu de confort ? Miss Ladd en écrivit à Émily et la pria de lui répondre sans retard.

 

Dans le courant de la journée, Alban fut appelé auprès de mistress Ellmother. Elle était anxieuse d’apprendre ce qui s’était passé entre lui et miss Ladd.

 

« Monsieur, avez-vous eu soin de ne pas parler de miss Émily ?

 

– Je n’y ai pas même fait allusion.

 

– Est-ce que vous avez causé avec miss de Sor ?

 

– Non certes.

 

– Prenez garde ! elle tâchera de vous agripper dans un coin pour savoir quelque chose.

 

– Qu’elle essaye ! je lui ferai connaître, et en termes fort clairs, mon opinion sur son compte. »

 

Mistress Ellmother questionna ensuite Alban sur les circonstances qui lui avaient révélé le secret dont elle se croyait seule dépositaire depuis la mort de miss Létitia.

 

Sans l’alarmer inutilement sur le fait de l’intervention du docteur Allday et de miss Jethro, il lui répondit sincèrement pour tout ce qui ne concernait que lui-même. Sa curiosité une fois satisfaite, elle parut fort disposée à s’appesantir sur ce sujet, et indiquant du doigt le chat de miss Ladd profondément endormi à côté de sa soucoupe vide :

 

« Est-ce un péché, monsieur, de désirer être à la place de Tom ? Il ne se tracasse pas plus de la vie présente que de la vie à venir. Si je pouvais seulement faire un bon somme comme lui, après avoir mangé mon dîner, sans plus penser aux gens qui seraient mieux au cimetière qu’en ce monde !… Miss Ladd dit que je suis libre, mais je ne sais seulement pas où aller.

 

– Eh bien, en attendant, qu’est-ce qui vous empêche de suivre, au moins pour aujourd’hui, l’excellent exemple de Tom et de savourer la minute présente dans ce bon fauteuil, sans vous inquiéter du lendemain ? »

 

Le lendemain arriva justifiant la philosophie de Tom et d’Alban. Émily avait répondu télégraphiquement à la lettre de miss Ladd :

 

« Je quitte Londres demain avec Cécilia, disait la dépêche ; nous allons à Monksmoor Park, Hants. Mistress Ellmother veut-elle prendre soin du cottage en mon absence ? Je serai absente un mois. Tout est prêt si elle consent. »

 

Mistress Ellmother accepta la proposition d’Émily avec joie. En attendant le retour de la jeune fille, elle pourrait facilement s’arranger de façon à recouvrer son propre domicile. Ses adieux à miss Ladd furent empreints d’une profonde gratitude, mais rien ne put la décider à prendre congé de Francine.

 

« Soyez bonne pour moi jusqu’au bout, madame, dit-elle, ne prévenez pas miss de Sor que je m’en vais. »

 

Miss Ladd, ne sachant rien des menaces qui avaient causé cette rancune, essaya doucement de faire revenir la brave femme à de meilleurs sentiments.

 

« Miss de Sor a reçu mes reproches avec un véritable regret ; elle se repent de vous avoir effrayée. Hier et aujourd’hui, à plusieurs reprises, elle s’est informée de vous. Allons ! allons ! il faut savoir pardonner ; venez lui dire adieu. »

 

La réponse de mistress Ellmother fut caractéristique :

 

« Une fois à Londres, je lui ferai mes adieux… par le télégraphe. »

 

Ses dernières paroles furent pour Alban.

 

« Si vous en trouvez le moyen, monsieur, tenez-les séparées.

 

– Qui cela ? Miss de Sor et Émily ?

 

– Oui.

 

– Que craignez-vous donc ?

 

– Je ne sais pas.

 

– Alors, il n’y a pas de raison à ce que vous me dites là, mistress Ellmother ?

 

– Peut-être bien que non. Mais ce qu’il y a de sûr, c’est que j’ai peur. »

 

L’heure de la classe d’Alban n’avait pas encore sonné, il resta sur la terrasse.

 

Tous deux parfaitement ignorants de la découverte de Francine, Alban et mistress Ellmother éprouvaient également la même impression de malaise à l’idée d’une intimité possible entre les deux jeunes filles.

 

Indolente, vaniteuse, maligne, fausse, tous ces défauts bien connus de Francine suffisaient assurément pour justifier leur inquiétude, au cas où elle parviendrait jamais à gagner l’amitié de miss Brown. Alban se faisait ces raisonnements, et bien d’autres, sans parvenir à se satisfaire, et surtout sans pouvoir chasser le souvenir du dernier regard de mistress Ellmother.

 

« Un homme doué d’un peu de sens commun dirait que nous sommes dans un état morbide, pensait-il, et les hommes qui ont du sens commun ont quelquefois raison. »

 

Très absorbé par ses réflexions, il ne s’apercevait pas qu’il était dans le voisinage périlleux de la fenêtre de Francine.

 

La jeune fille surgit tout à coup devant lui.

 

« Monsieur Morris, dit-elle, savez-vous pourquoi mistress Ellmother est partie sans me dire adieu ?

 

– Elle craignait probablement, miss de Sor, quelque nouvelle mystification de votre part. »

 

Francine le regarda fixement.

 

« Avez-vous une raison quelconque de me parler de la sorte ?

 

– Il ne me semble pas avoir parlé impoliment, si c’est cela que vous voulez dire.

 

– Non, ce n’est pas cela. Vous paraissez m’avoir prise en haine. Je serais bien aise de savoir pourquoi.

 

– Je déteste la cruauté, et vous avez agi cruellement envers mistress Ellmother.

 

– Et en quoi ai-je été cruelle ?

 

– Vous savez aussi bien que moi, miss de Sor, que je ne puis répondre à cette question. »

 

Francine le regarda de nouveau, les yeux dans les yeux.

 

« Dois-je comprendre que nous sommes ennemis ? demanda-t-elle.

 

– Vous devez comprendre qu’un professeur employé par miss Ladd ne peut pas toujours exprimer ses sentiments avec une absolue franchise, quand il s’adresse à une des pensionnaires de la maison.

 

– Si cette phrase a un sens, monsieur Morris, elle signifie que nous sommes ennemis.

 

– Elle signifie, miss de Sor, que je suis maître de dessin et que je vais faire mon cours. »

 

Francine rentra chez elle soulagée du dernier doute qui l’inquiétait encore : évidemment Morris n’avait aucun soupçon qu’elle eût entendu sa conversation avec mistress Ellmother.

 

Quant à l’usage qu’elle aurait à faire de sa découverte, elle résolut d’attendre et de se laisser guider par les événements. Présentement sa curiosité et son amour-propre se trouvaient satisfaits : elle avait joué mistress Ellmother et ce triomphe lui suffisait jusqu’à nouvel ordre. Tant qu’Émily resterait son amie, ce serait une méchanceté inutile que de lui révéler la terrible vérité. Il est vrai qu’à Brighton il y avait eu entre elles un léger froid ; mais Francine, encore sous l’influence du charme magnétique qu’Émily exerçait sur tout ce qui l’entourait, s’avouait volontiers qu’elle avait été la provocatrice. « J’arrangerai tout cela, pensait-elle, quand nous nous reverrons à Monksmoor Park. »

 

Elle ouvrit son bureau et écrivit à Cécilia la lettre la plus brève mais aussi la plus tendre :

 

« Je suis entièrement à la disposition de ma charmante amie. Son jour sera le mien. Oserais-je ajouter que plus il sera rapproché plus je serai contente. »

 

CHAPITRE VI

« LA DAME VOUS DEMANDE, MONSIEUR »

Les élèves du cours de dessin rangeaient gaiement leurs crayons et leurs boîtes à couleurs ; l’œil du maître, si prompt à découvrir les fautes et les négligences, avait été en défaut pour la première fois depuis qu’on jouissait du plaisir de le connaître. Pas une d’elles n’avait été grondée ; elles avaient ricané, chuchoté, dessiné des caricatures sur la marge de leur papier, aussi librement que si le maître n’eût pas été présent.

 

En réalité, l’esprit d’Alban lui échappait à lui-même. L’entrevue qu’il venait d’avoir avec Francine doublait ses inquiétudes à l’égard d’Émily, sans d’ailleurs en préciser l’objet et sans lui fournir le moindre prétexte qui autorisât son intervention, au cas où les jeunes filles se retrouveraient.

 

Une des domestiques l’arrêta au passage comme il sortait de la salle d’études.

 

Le petit garçon de son hôtesse, chargé d’un message pour lui, était de planton dans le vestibule.

 

« Qu’est-ce qu’il y a encore ? dit Alban avec humeur.

 

– La dame vous demande, monsieur. »

 

Tout en débitant cette annonce sibylline, le gamin lui présentait une carte de visite sur laquelle était tracé le nom de miss Jethro.

 

Elle était venue par le chemin de fer et attendait Alban chez lui.

 

« Dites que je rentre à l’instant, » fit-il.

 

Il resta une seconde debout, son chapeau à la main, abîmé de surprise. Que pouvait bien lui vouloir miss Jethro ? Il se répétait encore mentalement cette question insoluble au moment d’ouvrir la porte de sa chambre.

 

La visiteuse se leva pour saluer Morris avec la grâce et la calme aisance de femme bien élevée qui avaient frappé le docteur Allday dans son cabinet de consultation. Ses beaux yeux mélancoliques se fixèrent sur Alban avec une expression de doux intérêt. Un nuage rosé passant sur son visage en réveilla un instant la beauté flétrie, puis disparut, la laissant plus pâle qu’auparavant.

 

« Je ne me dissimule pas, dit-elle, que je me présente ici dans des circonstances fâcheuses.

 

– Puis-je savoir, miss Jethro, à quelles circonstances vous faites allusion ?

 

– Vous oubliez, monsieur Morris, que j’ai quitté miss Ladd d’une façon qui peut justifier, chez des étrangers, des soupçons malveillants.

 

– Je ne vois pas de quel droit j’aurais un avis sur ce qui ne regarde que vous et miss Ladd. »

 

Miss Jethro s’inclina gravement.

 

« Vous m’encouragez à croire que le but de ma visite sera favorablement interprété. Je viens vous prier de m’écouter, dans l’intérêt de miss Brown. »

 

Après cette première explication, elle mit le comble à la surprise de Morris en lui tendant, comme on ferait d’une lettre d’introduction, une enveloppe marquée au coin du mot Confidentielle.

 

« Il faut vous dire, reprit-elle, qu’il ne me serait pas venu à l’esprit de vous déranger, si cette idée ne m’avait été suggérée par le docteur Allday. Je lui avais écrit d’abord, et c’est sa réponse que vous tenez là. Lisez, je vous prie. »

 

La lettre était datée de Penzance, et le docteur écrivait comme il parlait, sans cérémonie.

 

« Madame, votre lettre m’a été transmise. Je passe mes vacances dans les Cornouailles. D’ailleurs, j’aurais été chez moi que cela n’y changerait rien. J’aurais décliné toute invitation de m’entretenir avec vous au sujet de miss Émily Brown pour les raisons suivantes :

 

» D’abord, quoique je ne me permette pas de douter de l’intérêt affectueux que vous portez à cette jeune fille, je n’aime pas votre manière mystérieuse de le témoigner. Ensuite, lorsque j’ai voulu vous rendre visite à Londres, à l’adresse que vous m’aviez donnée, j’ai appris que vous vous étiez enfuie. Naturellement, je pense ce que je dois de cette façon d’agir ; mais comme je ne puis faire là-dessus que des hypothèses, je n’en dirai pas davantage… »

 

Arrivé là de sa lecture, Morris s’arrêta. « Désirez-vous réellement que j’aille jusqu’au bout ? demanda-t-il.

 

– Sans doute, » répliqua-t-elle tranquillement.

 

Alban continua de lire.

 

« Troisièmement, enfin, j’ai de bonnes raisons de croire que vous êtes entrée chez miss Ladd en vous donnant pour ce que vous n’étiez pas. Après une telle découverte, je n’hésite pas à vous déclarer que n’importe quelle affirmation venant de vous n’aurait aucune valeur pour moi.

 

» Cependant, il ne serait pas juste que mes préventions – vous devez les appeler ainsi – vous empêchassent de rendre service à Émily, si tant est qu’il soit en votre pouvoir de servir ou de desservir quelqu’un. Le professeur de dessin de miss Ladd, M. Alban Morris, est tout dévoué aux intérêts de miss Brown, plus dévoué encore que moi. Quoi que vous ayez pu avoir à me confier, vous pouvez le lui dire à lui, avec cet avantage en plus, qu’il y a chance pour qu’il ajoute foi à vos paroles. »

 

La lettre s’arrêtait là et Alban la rendit en silence.

 

Miss Jethro souligna du doigt les mots : « M. Morris est un homme dévoué aux intérêts de miss Brown. »

 

« Est-ce vrai ? dit-elle.

 

– Parfaitement vrai.

 

– Je ne me plains pas, monsieur Morris, des choses si dures qui me sont dites dans cette lettre ; vous êtes libre de croire, si bon vous semble, que j’ai mérité de les entendre. Attribuez ma déclaration à l’orgueil ou à une répugnance bien naturelle d’abuser de votre temps, mais je n’essayerai pas de me justifier. Seulement, je vous laisse à juger si la femme qui vous a montré cette lettre est capable de mensonge.

 

– Dites-moi ce que je puis faire pour vous, miss Jethro, et soyez assurée d’avance que je ne doute point de votre sincérité.

 

– Mon intention, en venant ici, était de vous prier d’user de votre influence sur miss Émily Brown…

 

– Dans quel but ? fit Alban.

 

– Je n’ai d’autre but que sa tranquillité. Il y a quelques années, le hasard m’a fait faire la connaissance d’un homme qui s’est acquis une certaine célébrité comme prédicateur. Vous avez peut-être entendu parler de M. Miles Mirabel ?

 

– Oui, je connais ce nom.

 

– Je suis en correspondance avec lui, et il me dit qu’il a été présenté à une dame, ancienne élève de miss Ladd, et fille de M. Wyvil, de Monksmoor Park. Il avait fait une visite à M. Wyvil, qui l’a invité à venir passer quelques jours dans son château. L’invitation a été acceptée, et M. Mirabel doit partir lundi, 5 du mois prochain. »

 

Alban écoutait, se demandant en quoi les allées et venues de M. Mirabel pouvaient l’intéresser.

 

Miss Jethro reprit, impassible :

 

« Vous savez peut-être que miss Émily Brown est l’amie intime de miss Wyvil. Elle sera donc au nombre des hôtes de Monksmoor Park. S’il vous était possible de faire surgir quelque obstacle, si vous pouviez exercer là votre influence sans en laisser deviner le motif, dissuadez miss Émily d’accepter aucune invitation de miss Wyvil jusqu’à ce que la visite de M. Mirabel soit terminée.

 

– Qu’a donc de si fâcheux la société de M. Mirabel ?

 

– Je ne dis rien contre lui personnellement.

 

– Émily le connaît-elle déjà ?

 

– Non.

 

– Est-il déplaisant d’humeur et de manières ?

 

– Il est tout l’opposé.

 

– Et vous me demandez de faire obstacle à leur rencontre ! Est-ce bien sérieux, miss Jethro ?

 

– Je ne puis qu’être sérieuse, plus sérieuse que vous ne pensez. Je vous déclare que je parle au nom du repos d’Émily. Me refusez-vous votre intervention ?

 

– Le chagrin du refus me sera épargné, répliqua Morris. À l’heure qu’il est, miss Brown est en route pour Monksmoor Park. »

 

Miss Jethro fit le geste de se lever et retomba sur sa chaise.

 

« Un peu d’eau ! » murmura-t-elle d’une voix éteinte.

 

Lorsqu’elle eut vidé jusqu’à la dernière goutte le contenu du verre qu’Alban lui présentait, miss Jethro parut se ranimer. Elle retira de son sac de voyage un Guide des chemins de fer et l’ouvrit ; mais ses doigts tremblaient si fort qu’il lui fut impossible de trouver la page qu’elle cherchait.

 

« Aidez-moi, dit-elle ; il faut que je m’en aille par le premier train.

 

– Vous allez voir Émily ? dit Alban.

 

– Ce serait inutile, le temps d’intervenir est passé. Voyez le Guide, je vous prie.

 

– Quelle localité dois-je y chercher ?

 

– Vale Régis. »

 

Alban trouva le nom.

 

« Sûrement vous n’êtes pas assez remise pour vous mettre en route, dit-il ; le train part dans dix minutes.

 

– Remise ou non, il faut que je voie M. Mirabel, que j’en appelle à lui ; c’est ma dernière chance.

 

– Avez-vous l’espoir de réussir ?

 

– Pas l’ombre d’espoir. Et pas de moyen d’action sur le personnage lui-même. Cependant je veux essayer.

 

– Par sollicitude pour Émily ?

 

– Par sollicitude pour autre chose encore.

 

– Quoi donc ?

 

– Si vous ne le devinez pas, je n’oserai vous le dire. »

 

Cette singulière réponse surprit Alban ; mais avant qu’il pût en demander le sens, miss Jethro avait disparu.

 

Alban Morris n’était pas de ces gens heureusement doués que l’imprévu ne trouve jamais dénués de ressources. À la suite de cette entrevue bizarre, il demeura longtemps inquiet et désorienté, debout près de la fenêtre, se posant cette éternelle question des âmes faibles (lui-même n’en était pas une pourtant) :

 

« Que dois-je faire ? »

 

LIVRE QUATRIÈME

VILLÉGIATURE

CHAPITRE PREMIER

EN DANSANT

Les fenêtres du grand salon de Monksmoor sont ouvertes du côté de la serre. Des massifs de fleurs et d’arbustes, réunissant toutes les formes du gracieux et du beau, se détachent, caressés par la lueur mélancolique de la lune. Autour de la maison, les ombres sont rayées par les flots de lumière des lustres. La fontaine chante et les rossignols l’accompagnent avec ravissement. Quelquefois on entend des rires de jeunes filles, puis la musique entraînante d’une valse. La jeunesse de Monksmoor Park danse de tout son cœur.

 

Émily et Cécilia sont vêtues de blanc et portent des fleurs dans les cheveux. Francine, qui ne saurait rivaliser de beauté avec elles, les écrase par la splendeur de son costume et proclame qu’elle est riche à l’aide d’une profusion de perles et de diamants. Miss Plym, du presbytère, grasse et blonde, éclate de bonne humeur ; sa taille défie les cuirasses de corset les plus rigides ; ce qui ne l’empêche pas de sauter joyeusement sur ses larges pieds plats. Miss Darnaway, fille d’un officier d’une fortune plus que médiocre, forme avec miss Plym un contraste absolu. Elle est grande, mince et fanée, la pauvre âme. Une destinée cruelle lui a dévolu les fonctions ingrates de bonne d’enfants au sein de sa famille. À certains moments, sa pensée se reporte aux petits frères et petites sœurs dont elle est la docile esclave, et elle se demande avec une sorte de remords qui les console quand ils tombent et qui les endort en leur contant des histoires, pendant qu’elle jouit ainsi des plaisirs et du luxe de cette hospitalière maison.

 

La bonne Cécilia, qui sait combien est morne l’existence de son amie et combien sont rares ses distractions, ne la laisse jamais manquer de cavalier.

 

Il y a trois inappréciables jeunes gens qui sont fort bons danseurs. Ils appartiennent à des familles qui ne se connaissent même pas entre elles, et pourtant ils se ressemblent merveilleusement entre eux. Ils ont tous les trois le même teint rose, les mêmes moustaches jaune paille, les joues pleines, les yeux vagues et le front bas ; ils débitent tous trois avec la même imperturbable gravité des remarques idiotes et des fadeurs imbéciles.

 

Sur deux sofas, vis-à-vis l’un de l’autre, sont assis deux invités qui ne se sont point souciés de rejoindre les joueurs dans la salle voisine.

 

L’un, d’âge mûr, sommeille à demi ; il est l’heureux propriétaire d’une belle fortune en terres ; il possède en outre la précieuse faculté de pouvoir absorber de grandes quantités du fameux porto de M. Wyvil sans attraper la goutte.

 

Et le second ? Oh ! le second, ce n’est rien de moins que le conseiller, le confident, l’ami de toutes les jeunes femmes présentes. Est-il nécessaire après cela de nommer le révérend Miles Mirabel ?

 

Il est installé comme sur un trône, avec place à ses côtés pour deux de ses tendres admiratrices, ce sultan d’un platonique harem !

 

M. Mirabel n’est que caresse, caresse de la voix, caresse aussi de la main. Un de ses bras est assez long pour entourer la circonférence de miss Plym ; l’autre se plie autour de la taille droite et raide de Francine. « On me le permet partout, leur a-t-il dit avec une touchante candeur, pourquoi pas ici ? » Pourquoi pas vraiment quand on a de si beaux yeux bleus, un teint si délicat, et qu’une magnifique chevelure dorée se déroule sur vos épaules ? Les familiarités interdites aux simples mortels sont permises aux anges, surtout lorsque les anges ont assez d’humanité pour être très séduisants. M. Mirabel est irrésistible.

 

D’abord, il est la sérénité même ; il ne voit que le beau côté des choses. Ensuite, sa douceur naturelle l’empêche de jamais contredire qui que ce soit. « Dans mon humble sphère, répète-t-il, j’aime à m’entourer de figures satisfaites. »

 

Le rire, à moins qu’il ne s’agisse d’une plaisanterie risquée, est son élément. La figure grave de miss Darnaway ne se déride jamais ; eh bien, il a parié avec Émily, – non pas de l’argent ni même une paire de gants, mais des fleurs. – il a parié qu’il ferait rire miss Darnaway, – et il a gagné son pari ! et les fleurs d’Émily sont à sa boutonnière, passant curieusement leurs mignonnes têtes dans les interstices de son épaisse barbe blonde.

 

« Faut-il donc que vous m’abandonniez ? » dit-il d’une vois langoureuse à Francine, que vient réclamer un des infatigables danseurs.

 

Elle ne quitte évidemment sa place qu’à regret.

 

Pendant quelques instants personne ne remplace Francine aux côtés de l’aimable révérend ; miss Plym en profite pour poser une question à « l’ami des dames ».

 

« Cher monsieur Mirabel, dites-moi, que pensez-vous de miss de Sor ? »

 

Le « cher M. Mirabel » fait une réponse enthousiaste. Sa profonde expérience des femmes lui suggère qu’avant de se retirer dans leurs chambres, elles se confieront mutuellement ce qu’il pense d’elles ; en conséquence, il a grand soin de ne dire que des choses qui gagnent à être répétées.

 

« Je vois en miss de Sor, déclare-t-il, l’énergie virile de l’homme tempérée par la charmante douceur de la femme. Si cette délicieuse personne se marie, son mari sera, passez-moi l’expression vulgaire, mené par le nez. Mais il n’en souffrira pas, chère miss Plym ; au contraire, il en sera fier ! Si j’assiste à la cérémonie nuptiale, c’est très sincèrement que je lui dirai : Heureux homme ! »

 

Miss Plym admire la merveilleuse pénétration de M. Mirabel ; mais on vient la prier de se rendre au piano, et c’est Cécilia qui prend sa place sur le canapé.

 

Cécilia regarde miss Plym s’éloigner.

 

« Comment trouvez-vous miss Plym ? » demande-t-elle à brûle-pourpoint.

 

M. Mirabel sourit, en montrant une admirable rangée de perles.

 

« Je pensais justement à elle, dit-il de sa douce voix. Miss Plym est si gentille et si grassouillette, si parfaitement douée de toutes les vertus domestiques, qu’elle est pour moi l’idéal d’une fille de clergyman. Vous êtes son amie, n’est-ce pas ? Eh bien, – soit dit entre nous, miss Wyvil, car vous savez à quelle prudence m’oblige ma profession, – je vous avoue que j’ai aussi pour elle l’affection la plus vive. »

 

L’amour-propre flatté de Cécilia se traduit par une faible rougeur qui envahit son délicat visage. Quel honneur d’être la confidente de cet homme charmant ! Elle eût été heureuse de l’en remercier ; mais elle se méfie d’elle-même et garde le silence.

 

Une de ses amies arrive à point pour la tirer d’embarras. C’est Émily, qui, tout essoufflée, s’approche du sofa-trône, suivie par son valseur, lequel la presse de lui accorder « encore un tour », Elle reste inébranlable ; et Cécilia, voyant une œuvre de miséricorde à accomplir, fond sur le danseur devenu libre, pour l’expédier dare dare vers le coin sombre où la pauvre miss Darnaway, triste et délaissée, songe mélancoliquement à la nursery.

 

Pendant ce temps, Émily prend place à côté de Mirabel, dont le bras, ce bras entreprenant, hésite, puis s’avance.

 

« Non, monsieur Mirabel, gardez cela pour d’autres, dit Émily vivement ; vous ne pouvez vous imaginer quel air ridicule cela vous donne, à vous comme à ces demoiselles. Le plus drôle de l’affaire, c’est que vous ne paraissez pas vous en douter. »

 

Pour la première fois de sa vie, le révérend ne trouve pas de réplique. Pourquoi ?

 

Pour une raison fort simple. C’est que, lui aussi, il a ressenti l’attrait magnétique de cette petite créature aimée de tous.

 

Miss Jethro est ainsi doublement vaincue : non seulement elle n’a pas réussi à tenir séparés Émily et Mirabel, mais ils sont déjà bons amis.

 

Le brillant clergyman est pauvre, son intérêt personnel le pousse vers un mariage d’argent ; il a fasciné les héritières de deux pères richissimes, M. Wyvil et M. de Sor ; – et malgré cela il sent qu’une mystérieuse influence est venue se placer entre lui et la fortune.

 

Du côté d’Émily, l’attraction est également ressentie, quoique d’une façon différente. Au milieu de la bande joyeuse qui peuple Monksmoor Park, elle est redevenue la gaie jeune fille d’autrefois, et elle trouve en M. Mirabel le compagnon le plus agréable qu’elle ait jamais rencontré. Après les tristes nuits de veille au chevet d’une mourante, après les lugubres semaines de solitude qui ont suivi, vivre dans ce monde insouciant est pour elle comme si on l’avait brusquement transportée d’une cave sombre et humide en pleine campagne ensoleillée. Cécilia déclare qu’elle a retrouvé la reine du dortoir, la présidente enjouée des banquets clandestins, et Francine qui profane Shakespeare sans le savoir dit : « Émily est de nouveau elle-même. »

 

« Maintenant que votre bras est où il doit être, mon révérend, poursuivit gaiement Émily, j’avouerai volontiers qu’il y a des exceptions à toutes les règles. Par exemple, je le laisserais parfaitement autour de ma taille s’il vous plaisait de faire un tour de valse.

 

– Valser ! voilà un plaisir qui me sera toujours défendu, répondit Mirabel en riant. Valser, je l’avoue en rougissant, cela représente pour moi un homme qui s’étale sur le parquet, qu’on ramasse avec obligeance et à qui on fait respirer des sels. Autrement dit, c’est la chambre qui valse et non pas moi. Je ne puis pas même regarder avec une tête bien solide ces couples emportés dans un rapide tourbillon ; notre charmante maîtresse de maison surtout me la tourne complètement. »

 

Cette allusion à Cécilia fit descendre Émily au niveau des autres jeunes filles. Elle aussi paya son tribut de questionneuse.

 

« Vous m’aviez promis, dit-elle, de me donner votre opinion impartiale sur Cécilia, et je l’attends encore. »

 

L’ami des femmes chercha à éluder la question d’Émily.

 

« La beauté de miss Wyvil m’éblouit, comment pourrais-je être impartial ? D’ailleurs, auprès de vous, je ne pense pas à elle. »

 

Par-dessus son éventail, Émily lui lança un vif coup d’œil, à moitié moqueur, à moitié tendre. Elle en était à son premier essai de coquetterie, le plus amusant de tous les jeux pour une jeune fille, le plus périlleux aussi.

 

Que lui avait donc dit Cécilia dans une de ces délicieuses causeries nocturnes chères au cœur de la jeunesse ? Cécilia lui avait chuchoté : « M. Mirabel vous appelle une adorable réduction de la Vénus de Milo. » Où est la fille d’Ève que ce gracieux compliment n’eût point flattée, qui n’eût point consenti à y répondre par un badinage aimable ?

 

« Vous ne pensez qu’à moi, n’est-ce pas ? dit Émily ; par malheur, vous en avez dit autant à celle qui était ici il n’y a qu’un instant, et vous le répéterez à celle qui me remplacera.

 

– Certes non. Aux autres, je fais des compliments ; à vous, non.

 

– Qu’avez-vous en réserve pour moi, monsieur Mirabel ?

 

– Ce que je viens de vous dire, l’expression de la simple vérité. »

 

Son accent fit tressaillir Émily ; il était grave, il semblait sincère ; l’habituelle gaieté de ses manières avait disparu et sa figure devint anxieuse. Elle ne l’avait jamais vu ainsi.

 

« Me croyez-vous ? » demanda-t-il d’une voix si basse que c’était presque un murmure.

 

La jeune fille essaya de détourner la conversation.

 

« Quand donc aurai-je le plaisir de vous entendre prêcher, monsieur Mirabel ? »

 

Mais il insista : « Me croyez-vous ? »

 

Ses yeux prêtaient à sa parole une expression sur laquelle il était impossible de se méprendre. Embarrassée et contrainte, Émily se détourna ; ce qui fit qu’elle aperçut Francine, qui avait quitté le bal et qui les observait.

 

« Je voudrais vous parler, » dit Francine, avec un geste impératif à l’adresse d’Émily.

 

Mirabel murmura : « N’y allez pas ! » Néanmoins Émily se leva, saisissant ce prétexte de lui échapper.

 

Francine vint au-devant elle, et la saisit par le bras.

 

« Qu’est-ce que vous avez ? demanda Émily.

 

– Si vous mettiez de côté vos coquetteries pour vous rendre utile, est-ce que ce ne serait pas plus convenable ?

 

– Comment cela ?

 

– Ouvrez vos oreilles et écoutez cette crécelle. »

 

D’un doigt méprisant, Francine indiquait l’innocente miss Plym. La fille du recteur possédait toutes sortes de précieuses qualités, mais par malheur elle n’avait pas l’oreille juste. Elle chantait faux et elle jouait à contre-temps.

 

« Qui est-ce qui pourrait danser avec une telle chaudronnerie ? dit Francine. Finissez cette valse pour elle. »

 

Naturellement Émily hésitait.

 

« Comment prendre sa place sans être priée par elle ? »

 

Francine éclata d’un rire dédaigneux.

 

« Avouez donc tout de suite que vous avez envie de retourner près de M. Mirabel.

 

– Croyez-vous que j’aurais répondu à votre appel si de moi-même je n’avais désiré m’éloigner ? »

 

Au lieu de se fâcher de cette réplique faite sur un ton assez aigre, Francine jugea à propos de redevenir aimable.

 

« Venez avec moi, petite poudre à canon, je vais arranger l’affaire. »

 

Elle conduisit Émily au piano et interrompit miss Plym sans même chercher un mot d’excuse.

 

« À votre tour de danser, voilà miss Brown qui s’offre à vous relayer. »

 

Quoique toujours parfaitement placide, Cécilia avait observé cette petite scène, et, lorsque miss Plym et Francine furent hors de la portée de la voix, elle se pencha vers Émily pour lui dire :

 

« Ma chère, je crois réellement que Francine est éprise de M. Mirabel.

 

– Allons donc ! s’écria Émily, il y a une semaine à peine qu’elle le connaît.

 

– En tous cas, répliqua Cécilia avec une vivacité rare chez elle, je vous affirme qu’elle est jalouse de vous. »

 

CHAPITRE II

MANÈGES

Le lendemain matin, M. Mirabel aperçut de sa fenêtre Émily qui se promenait seule au jardin, en attendant le déjeuner. Il descendit la rejoindre.

 

« Permettez-moi de vous dire un mot avant que nous nous revoyions à table, dit-il d’un air grave. Recevez mes excuses, mes regrets, de vous avoir offensée hier soir. »

 

Le regard étonné d’Émily répondit pour elle avant que ses lèvres eussent prononcé une parole.

 

« Qu’ai-je pu dire ou faire, demanda-t-elle, qui vous fasse croire que vous m’avez offensée ?

 

– Ah ! Dieu merci, je respire ! s’écria M. Mirabel avec cette juvénile gaieté qui était un des moyens de sa popularité féminine. Je craignais sérieusement de m’être montré léger avec vous. C’est une terrible confession à faire pour un clergyman, mais il n’en est pas moins vrai que je suis l’homme du monde le plus irréfléchi. Ç’a été toute ma vie mon écueil de ne savoir pas penser avant d’agir. Ayant conscience de ce défaut, je me défie naturellement de moi-même.

 

– Même en chaire ? » fit Émily.

 

Il éclata d’un rire charmé, malgré la malice de l’accent.

 

« J’aime la question, poursuivit-il, elle prouve que nous sommes toujours bons amis. Le fait est que la vue d’une pieuse assemblée au bas de la chaire me produit un effet analogue à celui des feux de la rampe sur un acteur. Après tout, bien que mes confrères répugnent à en convenir, l’art de l’orateur, même de l’orateur sacré, est identique à celui du comédien, moins les décors et les costumes. »

 

Le révérend reprit d’un air caressant :

 

« Disiez-vous vrai hier soir, en exprimant le désir de m’entendre prêcher ?

 

– Certainement.

 

– C’est très aimable à vous. Je ne crois pas qu’un sermon en vaille la peine (encore un mot irréfléchi !) ; mais si vous voulez faire l’effort de vous lever de bon matin dimanche, vous n’aurez qu’à franchir en voiture une distance de douze milles, et vous serez à l’infortuné petit village où j’exerce mon ministère, en l’absence de celui dont l’épouse opulente affectionne le climat de l’Italie. Mes paroissiens travaillent dans les champs toute la semaine, et profitent du dimanche, fort légitimement selon moi, pour faire un somme à l’église. Je tâche de réagir pourtant, non par des prêches, – mes discours ne feraient qu’ennuyer ces bonnes gens, – mais par de petites histoires tirées de la Bible, que je leur raconte en langage familier. Ça dure un quart d’heure au plus et, je suis fier de le dire, quelques-uns d’entre eux, particulièrement les femmes, réussissent à se tenir éveillées. Si vous, mesdames, m’accordez l’honneur d’une visite, il est inutile de vous dire que je ferai de mon mieux. Quel sera l’effet de cette éloquence sur mon malheureux troupeau, c’est ce que je me refuse à prévoir. Pour votre bienvenue, je ferai balayer l’église et préparer un lunch au presbytère : des haricots, du lard et de la bière, c’est tout ce que contient mon garde-manger. Êtes-vous riche, miss Émily ? J’espère que non.

 

– Je crois bien que je suis aussi pauvre que vous, monsieur Mirabel.

 

– Cela m’enchante (nouvelle parole irréfléchie !) ; notre commune pauvreté est un lien de plus entre nous. »

 

Il n’eut pas le temps de broder sur ce thème, la cloche du déjeuner sonnait.

 

Très satisfait du résultat de sa causerie matinale, il offrit galamment son bras à Émily. La veille, en parlant sérieusement, il s’était trop hâté et il avait bien senti sa méprise. Réparer ce faux pas, reprendre exactement sa place dans l’esprit d’Émily, tel avait été son but, fort heureusement atteint. Ce matin-là, l’aimable clergyman fut plus charmant, plus en verve que jamais.

 

Le repas fini, la société se dispersa selon l’usage ; seul M. Mirabel ne quitta point sa chaise, et M. Wyvil, le plus courtois des hommes, crut devoir lui tenir compagnie. Tout ce qu’il jugea pouvoir se permettre fut une timide insinuation :

 

« Avez-vous des projets pour ce matin ? demanda-t-il.

 

– Certain projet qui dépend entièrement de vous, repartit Mirabel ; mais je crains de vous paraître indiscret. Miss Cécilia me dit que vous jouez du violon. »

 

Le modeste M. Wyvil parut très confus.

 

« Bon Dieu ! vous aurais-je importuné ? dit-il. J’étudie dans une pièce retirée, où personne ne peut m’entendre.

 

– Mon cher monsieur, j’aspire à vous entendre, au contraire ! La musique est ma passion, et le violon mon instrument favori. »

 

M. Wyvil le conduisit à sa chambre, tout rouge de plaisir. Depuis la mort de sa femme, sa passion pour la musique trouvait peu d’encouragement autour de lui. Ses filles et ses amis se gardaient, avec un soin peut-être excessif, de le déranger quand il jouait. Et, il faut bien le dire, ses filles et ses amis, au point de vue de l’art, n’avaient pas tout à fait tort.

 

Jusqu’ici on n’a prêté qu’une attention insuffisante à un phénomène social de nature vraiment incompréhensible. Nous sommes saturés de biographies d’artistes ; la manière dont leur vocation se manifeste dès le premier âge, les obstacles suscités par des familles aveugles, l’infatigable courage, le dévouement qui leur conquièrent enfin la gloire et la fortune, rien n’y est oublié. Mais combien peu d’écrivains ont pris la peine d’observer ces individualités étonnantes qui sont emportées par une attraction irrésistible vers la poésie, la peinture ou la musique, qui surmontent toutes les difficultés, qui bravent tous les désenchantements, – et qui cependant ne possèdent pas l’ombre d’une seule des facultés auxquelles se reconnaissent les vocations. Ici, la nature, « l’infaillible nature », est prise en flagrant délit de contradiction avec elle-même ; elle produit donc des hommes qui ont la rage de courir et n’ont pas de jambes, des femmes stériles, de qui l’amour maternel pourrait suffire à une douzaine d’enfants.

 

Il eût été difficile de découvrir un musicien plus complètement dépourvu que M. Wyvil de sens musical ; ce qui n’empêchait pas que, depuis vingt ans, il mettait son orgueil et son bonheur à ne pas laisser s’écouler un jour sans tirer de son violon quelques accords désastreux.

 

Plus d’une heure durant, il joua, il joua sans merci pour l’insatiable Mirabel.

 

« Est-ce que je ne vous fatigue pas ? » dit-il alors.

 

Non ! l’intrépide amateur en voulait encore et encore.

 

Toutefois, dans une pause où M. Wyvil s’était levé pour chercher un cahier de musique, Mirabel, comme par hasard, prononça le nom d’Émily.

 

« La plus adorable fille que j’aie encore vue ! dit M. Wyvil avec chaleur. Je ne suis pas surpris que ma fille l’aime tant. Elle mène une vie bien solitaire, la pauvre petite, et je suis bien aise de la voir s’égayer un peu ici.

 

– Fille unique ? demanda Mirabel.

 

– Elle est du moins seule au monde. »

 

Et il expliqua la situation d’Émily.

 

Mais ce n’était pas là tout ce que le révérend désirait. Avait-elle usé d’une simple manière de parler en se déclarant aussi pauvre que Mirabel, ou lui avait-elle dit la triste vérité ? Il réussit à tirer la chose au clair avec autant de délicatesse que de précision.

 

M. Wyvil, renseigné par sa fille, lui apprit que le revenu d’Émily ne montait même pas à deux cents livres par an.

 

Après quoi, il ouvrit son cahier.

 

« Naturellement, vous connaissez cette sonate ?… »

 

Et déjà le violon avait repris sa place sous son menton et l’archet caressait les cordes.

 

Mirabel, en apparence absorbé par la musique, débattait en lui-même la nécessité de sacrifier ses inclinations à ses intérêts. S’il demeurait plus longtemps sous le même toit qu’Émily, il en arriverait sûrement à cette impardonnable folie : offrir le mariage à une fille pauvre. La seule issue qui put le sauver d’un tel entraînement, c’était l’absence. Il avait promis qu’après être retourné à Vale Régis le dimanche, il viendrait retrouver dès le lundi ses amis de Monksmoor. Cette promesse imprudente, il comprenait maintenant qu’il ne devait pas la tenir.

 

Il s’était arrêté à cette résolution quand tout à coup la terrible activité de l’archet de M. Wyvil fut suspendue par l’entrée d’un tiers. C’était la femme de chambre de Cécilia qui apportait à son maître un gentil billet plié en triangle.

 

Fort étonné, M. Wyvil ouvrit le papier et lut les quelques lignes qui suivent, tracées par la main de sa fille :

 

« Bien cher papa, on me dit que M. Mirabel est avec vous et, comme il s’agit d’un secret, j’écris ce que je ne puis aller vous dire. Émily a reçu ce matin une lettre bizarre qui l’intrigue et m’inquiète. Quand vous serez libre, nous vous serions bien obligées de venir nous dire comment Émily doit répondre. »

 

Mirabel, profilant de la diversion, allait discrètement s’échapper. Wyvil le retint par la manche.

 

« Ce n’est rien, lui dit-il, rien de pressé du moins, je réglerai cela tout à l’heure en cinq minutes. Mais, auparavant, terminons la sonate ».

 

CHAPITRE III

UNE CONSULTATION

Son violon à part, M. Wyvil avait le caractère sérieux et solide. Dans sa vie privée, aussi bien que dans sa vie politique, c’était un homme d’un sens très juste et très droit.

 

Comme membre du Parlement, il donnait un exemple qui aurait pu être suivi avec avantage par beaucoup de ses collègues : d’abord il s’abstenait de pousser à la chute des ministères, en multipliant les questions et les discours ; ensuite, il était capable de discerner entre son devoir envers son pays et son devoir envers son parti. Quand la Chambre agissait politiquement, c’est-à-dire quand il était question de complications au dehors ou de réformes au dedans, il suivait son chef de file ; quand elle agissait socialement, c’est-à-dire quand elle s’occupait des intérêts du peuple, il n’obéissait qu’à sa conscience. La dernière fois que le sempiternel épouvantail russe provoqua un démêlé, il vota docilement avec les conservateurs. Mais lorsque la question d’ouvrir le dimanche au public les musées et les galeries de peinture fit éclater la guerre dans les deux camps, il passa aux libéraux, sans souci de la discipline parlementaire.

 

Le même bon sens pratique se manifestait dans les incidents journaliers de sa vie intime. Les domestiques paresseux et sans scrupules s’apercevaient que le plus doux des maîtres pouvait faire preuve d’une vigoureuse et salutaire sévérité. En outre, Cécilia et sa sœur savaient par expérience qu’à l’occasion le « non » du plus indulgent des pères était aussi sévère que celui du plus impitoyable tyran qui ait jamais gouverné un intérieur.

 

Appelé en conseil par sa fille et son hôte, M. Wyvil leur donna un avis parfaitement judicieux ; il n’y eut pas de sa faute si la mauvaise chance se chargea de démontrer plus tard qu’il avait été mal inspiré.

 

La lettre que Cécilia recommandait à l’attention de son père venait de Netherwoods et avait été écrite par Alban Morris.

 

Il débutait en assurant à Émily qu’il avait pour unique but de la servir, bien qu’il ne fût guère en mesure de la convaincre et de l’éclairer. Là-dessus, il racontait son entrevue avec miss Jethro. Quant à Francine, Alban se bornait à dire qu’elle avait produit sur lui une impression peu favorable ; il ne jugeait donc pas qu’il fût bon pour Émily de s’en faire une amie.

 

Sur la dernière feuille, quelques lignes étaient ajoutées ; mais à celles-là Émily n’était pas embarrassée de répondre. Elle avait donc replié la page pour ne pas laisser d’autres yeux que les siens voir comment le pauvre professeur de dessin avait terminé ce message d’abord si confus.

 

« Je vous souhaite, chère, tout le bonheur possible parmi vos nouveaux amis : mais n’oubliez pas l’ami d’autrefois, le vieil ami qui pense à vous nuit et jour et ne rêve que de vous revoir. Le petit monde où je vis est, en votre absence, un monde fort maussade. Ne m’écrirez-vous pas pour me donner un peu d’espérance ? »

 

M. Wyvil sourit en voyant la page repliée qui cachait la signature.

 

« Je suppose, dit-il, que je dois considérer comme établi que celui qui vous écrit a vraiment vos intérêts à cœur. Puis-je savoir ce qu’il est ? »

 

Émily répondit volontiers à cette question et M. Wyvil poursuivit son interrogatoire.

 

« Et la dame mystérieuse au nom étrange, que savez-vous d’elle ? »

 

Émily raconta ce qu’elle savait, sans pourtant parler de la vraie cause du renvoi de miss Jethro. Plus tard, ce lui fut un souvenir précieux d’avoir tenu secret l’aveu mélancolique qui l’avait si fort troublée lors de sa dernière nuit passée à la pension.

 

M. Wyvil relut encore la lettre d’Alban.

 

« Savez-vous comment miss Jethro a fait la connaissance de M. Mirabel ?

 

– J’ignorais même qu’ils se connussent.

 

– Croyez-vous que si M. Morris vous avait parlé au lieu d’écrire, il se serait montré plus communicatif ? »

 

Cécilia était restée jusque-là un véritable modèle de discrétion ; mais, en voyant Émily hésiter, la tentation l’emporta.

 

« Il n’y a pas le moindre doute, papa, dit-elle avec assurance.

 

– Cécilia dit-elle vrai ? » demanda M. Wyvil.

 

Ainsi rappelée au souvenir de son incontestable influence sur Alban, Émily, si elle voulait être franche, n’avait qu’une réponse à faire. Elle convint donc que Cécilia disait vrai.

 

Sur quoi, M. Wyvil lui conseilla de suspendre tout jugement jusqu’à ce qu’elle fût mieux informée.

 

« Écrivez à M. Morris, dit-il, que vous attendez de le voir pour lui dire ce que vous pensez de miss Jethro.

 

– Je ne compte pas le revoir de longtemps, repartit Émily.

 

– Eh mais, dit M. Wyvil, vous pouvez voir M. Morris dès qu’il lui plaira de venir ici. Je vais lui écrire pour le prier de vous faire une visite, et vous pourrez joindre mon invitation à votre lettre.

 

– Oh ! monsieur, que vous êtes bon !

 

– Cher père, c’est là justement ce que j’allais vous demander. »

 

L’excellent possesseur de Monksmoor parut fortement étonné.

 

« À propos de quoi tout cela ? dit-il. M. Morris est un gentleman et – je crois pouvoir ajouter, miss Émily, – un de vos bons amis. Qui donc aurait droit plus que lui à faire partie de nos hôtes ? »

 

Cécilia retint son père qui se préparait à sortir.

 

« Je suppose que nous ne devons pas demander à M. Mirabel ce qu’il sait de miss Jethro ?

 

– Ma fille, à quoi songez-vous là ? À quel titre nous permettrions-nous de questionner M. Mirabel à ce sujet ?

 

– C’est si inquiétant, papa ! Il doit y avoir quelque raison pour qu’on veuille empêcher Émily et M. Mirabel de se voir ; ce n’est pas une simple fantaisie de miss Jethro ; elle paraissait très convaincue, très pénétrée.

 

– Miss Jethro n’a pas cru devoir nous expliquer ses raisons, Cécilia. Peut-être cela viendra-t-il plus tard. Attendons. »

 

Restées seules, les jeunes filles discutèrent la décision possible d’Alban lorsqu’il recevrait l’invitation de M. Wyvil.

 

« Il sera trop content, assurait Cécilia, de trouver une occasion de vous revoir.

 

– Je doute qu’il se soucie de me revoir au milieu d’étrangers, répliqua Émily. D’ailleurs, vous oubliez qu’il n’est pas libre. Comment pourrait-il quitter son cours ?

 

– Très facilement. La classe ne se tient jamais le samedi, jour de congé ; donc, s’il s’arrange pour partir de bonne heure, il nous arrivera ici à temps pour le lunch, et rien ne l’empêche de rester ensuite jusqu’à lundi ou mardi.

 

– Et qui le remplacera à la pension ?

 

– Miss Ladd, naturellement, si vous l’en priez. Écrivez-lui en même temps qu’à M. Morris. »

 

Aussitôt les lettres écrites et les ordres donnés afin qu’on préparât une chambre à l’hôte attendu, Émily et Cécilia retournèrent au salon, où les membres mûrs et graves de la société s’étaient partagé les occupations sérieuses : les hommes lisaient des journaux et les dames travaillaient à l’aiguille. Plus loin, dans la serre, la sœur de Cécilia était languissamment étendue sur une chaise longue placée dans un coin embaumé et fleuri. Chez certaines jeunes personnes, la paresse affecte volontiers l’attitude d’une touchante souffrance. Le docteur avait beau affirmer que, grâce aux bains de Saint-Maurice, miss Julia était guérie, miss Julia se refusait à en croire le docteur.

 

« Venez donc dans le jardin avec Émily et moi, lui dit Cécilia.

 

– Émily et vous ne savez ni l’une ni l’autre ce que c’est que d’être malade ! » répondit Julia.

 

Sans insister davantage, les deux jeunes filles la quittèrent pour aller se joindre au groupe qui prenait ses ébats en plein air.

 

Francine avait pris possession de Mirabel et le condamnait au rude labeur de la balancer sur l’escarpolette. À l’arrivée de Cécilia et d’Émily, il avait fait un mouvement comme pour s’éloigner, mais il s’était vu péremptoirement rappelé à l’ordre.

 

« Plus haut ! criait miss de Sor de sa voix impérieuse, je veux monter plus haut que toutes les autres. »

 

Mirabel se soumit avec une résignation dont il fut récompensé par un tendre regard.

 

« Il est obéissant ! fit tout bas Cécilia. Dame ! il sait qu’elle est riche. Mais se décidera-t-il à l’épouser ? c’est la question.

 

– J’en doute, fit Émily avec un léger sourire ; vous êtes au moins aussi riche que Francine, et vous avez d’autres attraits que l’argent. »

 

Cécilia secoua la tête.

 

« M. Mirabel est très gentil, dit-elle, très gentil, j’en conviens ; mais je ne voudrais pas de lui pour mari. Et vous ? »

 

Émily comparait mentalement Mirabel et Alban.

 

« Moi ? pour rien au monde ! » s’écria-t-elle.

 

Le lendemain était le jour fixé pour le départ de Mirabel. Ses admiratrices l’accompagnèrent jusqu’à la porte, devant laquelle stationnait la voiture de M. Wyvil.

 

Au moment où l’aimable voyageur s’installait confortablement sur les coussins, il reçut un bouquet de fleurs lancé par la blanche main de Francine.

 

« N’oubliez pas de nous revenir lundi ! » lui cria-t-elle.

 

Mirabel s’inclina avec un sourire et un remerciement ; mais il ne la regardait pas, il tenait ses yeux attachés sur Émily, immobile sur la première marche du perron.

 

Francine avait suivi la direction de son regard. Elle devint soudain fort pâle, et ses lèvres se contractèrent convulsivement ; mais elle ne prononça pas une syllabe.

 

CHAPITRE IV

LE MEETING

Le lundi, un garçon de charrue de Vale Régis se présentait à Monksmoor.

 

Le personnage ne méritait assurément aucune attention ; mais, grâce au message dont il était porteur, sa vue suffît à jeter un voile de mélancolie sur toute la maison. Mirabel, manquant à la parole donnée, se servait du garçon de charrue en guise de héraut, pour aller proclamer ce désastre.

 

« À son grand chagrin, écrivait l’aimable clergyman, d’importantes affaires le retenaient dans sa paroisse. Il ne pouvait donc que solliciter l’indulgence de M. Wyvil et le prier de transmettre ses regrets – sur papier parfumé – à ces dames. »

 

Tout le monde crut aux affaires paroissiales. Tout le monde, excepté Francine.

 

« M. Mirabel a pris un prétexte quelconque pour ajourner sa visite, cela ne m’étonne pas, » dit-elle, en jetant un coup d’œil significatif du côté d’Émily.

 

Émily jouait avec un des chiens et lui faisait exécuter les tours de son répertoire. Absorbée par le soin de poser un morceau de sucre en équilibre sur le nez du caniche, elle ne fit aucune attention à Francine.

 

Cécilia, en sa qualité de maîtresse de maison, crut devoir intervenir.

 

« Voilà une singulière remarque, dit-elle. Voulez-vous faire entendre que c’est nous qui avons fait fuir M. Mirabel ?

 

– Je n’accuse personne, repartit Francine avec aigreur.

 

– Cela veut dire qu’elle s’en prend à tous, » dit gaiement Émily en s’adressant au chien.

 

Francine reprit, en toisant Émily d’une façon plus accentuée encore que la première fois :

 

« Quand certaines personnes sont déterminées à attirer les hommes dans leurs filets, qu’ils s’en soucient ou non, la seule ressource courtoise qui reste à ces malheureux, c’est de prendre la fuite. »

 

Cette agression réussit à irriter la douce Cécilia elle-même.

 

« De qui parlez-vous ? s’écria-t-elle vivement.

 

– Ma chère, dit Émily, est-il besoin de le demander ? »

 

Tout en parlant, avec un regard qui visait Francine, elle donnait au chien le signal attendu. Aussitôt le morceau de sucre fut lancé en l’air et prestement rattrapé dans une large gueule. Toute l’assistance applaudit ; ce qui mit fin à l’escarmouche à peine entamée.

 

Parmi les lettres apportées par le courrier, ce matin-là, se trouvait la réponse d’Alban. Les prévisions d’Émily se réalisaient : retenu à Netherwoods par ses devoirs de professeur, Alban, tout comme Mirabel, envoyait ses regrets et ses excuses.

 

Le billet adressé à Émily par Alban ne contenait plus une seule allusion à miss Jethro ; il était fort laconique ; il commençait et finissait à la première page.

 

Morris s’était-il senti froissé de l’attitude réservée prise par Émily sur le conseil de M. Wyvil ? ou bien souffrait-il si cruellement de se voir retenu contre son gré à la pension, qu’il n’avait pas eu le courage d’écrire une longue lettre ? Cette dernière supposition était de Cécilia. Émily ne fit aucun effort pour décider laquelle des deux était la véritable. Elle parut seulement un peu triste et, pour la première fois depuis que Cécilia la connaissait, presque superstitieuse.

 

« Je n’aime pas cette réapparition de miss Jethro, dit-elle. Si le mystère dont s’enveloppe cette femme s’éclaircit jamais, ce sera pour m’apporter une douleur, et je crois qu’au fond du cœur Alban Morris est du même avis.

 

– Demandez-lui ce qu’il en pense, dit Cécilia.

 

– Il est si bon, si désireux de m’épargner la moindre inquiétude, qu’il ne voudra pas convenir que j’ai deviné juste. »

 

Vers le milieu de la semaine, le cours habituel de la vie des habitants de Monksmoor fut interrompu par les devoirs parlementaires du maître de la maison.

 

Cette ardeur à prononcer et à écouter des discours, qui est un des traits caractéristiques de la race anglaise, y compris ses cousins des États-Unis, s’était emparée des électeurs de M. Wyvil. Un meeting devait se réunir dans la ville voisine, et on espérait bien que le député viendrait y passer en revue la politique intérieure et extérieure des dernières années.

 

« Je vous en prie, dit l’excellent homme à ses hôtes, ne pensez pas à m’accompagner. La ventilation du hall est fort insuffisante, et tous les discours qu’on y prononcera, le mien inclus, ne valent pas la peine qu’on les écoute. »

 

Cet avertissement qu’inspirait la plus généreuse humanité ne rencontra qu’ingratitude. Les hommes s’intéressaient « aux sujets que devaient traiter les orateurs », et les dames étaient bien résolues à ne pas rester seules au logis.

 

Ayant combiné leurs toilettes en vue de charmer un grand nombre de spectateurs, ces intrépides politiciennes causèrent bravement du meeting durant tout le trajet. La plus délicieuse des surprises les attendait sur la place du marché. Parmi le menu fretin qui attendait sous la marquise du hall, se trouvait le personnage distingué qui portait le titre de révérend et le nom de Mirabel.

 

Francine fut la première à l’apercevoir. Elle s’élança comme une flèche sur le perron et lui tendit la main.

 

« Voilà une surprise ! s’écria-t-elle. Êtes-vous venu ici… »

 

Elle allait dire : pour me voir ? mais, s’apercevant qu’elle était entourée de curieux, elle s’arrêta et baissa la voix.

 

« Donnez-moi le bras, murmura-t-elle ; j’ai si peur dans la foule ! »

 

Elle se cramponna au bras de Mirabel, suivant tous ses gestes d’un regard jaloux. Était-ce une erreur de son imagination ? il lui sembla que le sourire du jeune homme avait un charme plus angélique que jamais quand il adressa la parole à Émily.

 

Mais la séance commençait. Naturellement, les amis de M. Wyvil avaient des places réservées sur la plate-forme. Francine, maintenant son droit de possession sur Mirabel, s’assit à côté de lui. Mais ce mouvement la força de lâcher, pendant une minute, le bras de son captif, et le fat en profita pour offrir, auprès d’eux, à Émily, une chaise restée libre. Il poussa même la démence jusqu’à donner à cette odieuse rivale une information qu’il aurait dû réserver à Francine.

 

« Le comité, dit-il, insiste pour me faire parler ; mais ne craignez pas que je vous fatigue ; mon discours sera le plus court de tous. »

 

Aucun des premiers orateurs inscrits ne manifesta la moindre compassion pour l’assistance. Le président fut verbeux. Les deux hommes politiques qui lui succédèrent n’avaient pas l’ombre d’une idée ; ce qui ne les empêcha pas de parler à tort et à travers, dans un langage aussi intéressant que fleuri. Ce flot insipide coulait de leurs lèvres comme l’eau du robinet d’une fontaine.

 

La chaleur dégagée par la foule entassée dans un espace relativement étroit devenait intolérable. Des cris : « Assez ! assez ! » furent lancés de divers coins de la salle à l’honorable personnage qui avait la parole et qui en abusait. Le président crut devoir intervenir. Un des assistants vociféra derrière lui : « De l’air ! » et du bout de sa canne brisa un carreau de vitre. Il fut récompensé de cet exploit par de vifs applaudissements.

 

À ce moment critique, Mirabel se leva.

 

Dès le début, il obtint le silence par un reproche indirect à la prolixité du précédent orateur.

 

« Regardez l’horloge, messieurs, et ne m’accordez que dix minutes ; je ne vous prendrai pas une seconde de plus. »

 

Les hourras qui suivirent cette déclaration furent entendus de la rue, et les gamins, en grimpant sur les épaules les uns des autres jusqu’au carreau brisé, interceptèrent le peu d’air respirable momentanément obtenu.

 

Après avoir présenté sa motion en termes d’une brièveté discrète, Mirabel conquit son auditoire à l’aide des procédés qu’employait jadis lord Palmerston à la Chambre des communes ; il conta des anecdotes et fit des plaisanteries à la portée des plus primitives intelligences. Le charme de sa voix et de ses manières compléta son succès. Juste à la dixième minute, il se rasseyait, au milieu des cris : « Encore ! continuez ! continuez ! »

 

Francine fut la première à lui serrer la main dans un élan de muette admiration. Toujours poli, il rendit la tendre pression ; mais son regard cherchait Émily.

 

La jeune fille n’avait pas laissé échapper une plainte ; mais, accablée par l’excessive chaleur, elle allait se trouver mal ; ses lèvres étaient blanches et ses yeux se fermaient. Mirabel s’élança vers elle.

 

« Permettez-moi de vous emmener, dit-il, sans quoi vous allez perdre connaissance. »

 

Francine fut aussitôt debout pour les suivre. Quelques spectateurs, que la passion politique n’absorbait pas au point de leur faire oublier ce qui se passait autour d’eux, se mirent à rire de ce mouvement passionné de Francine.

 

« Laissez donc tranquilles le pasteur et la jeune dame, lui crièrent-ils ; vous savez bien : on ne s’amuse qu’à deux, jamais à trois ! »

 

M. Wyvil s’interposa et les fit taire ; une dame, placée derrière Francine, lui céda sa chaise, afin de la mettre à l’abri des regards curieux.

 

L’ordre ainsi rétabli, les orateurs reprirent la suite de leurs intéressants discours.

 

À l’issue du meeting, on trouva Mirabel et Émily, debout près de la porte, attendant leurs amis. Et M. Wyvil jeta fort innocemment de l’huile sur le feu qui consumait déjà Francine. – Ayant à force de cordiales insistances obtenu que le jeune clergyman les accompagnât à Monksmoor, il lui offrit une place dans sa voiture à côté d’Émily.

 

Dans la soirée, lorsqu’on se retrouva autour de la table du dîner, il s’était fait chez miss de Sor un changement qui surprit tout le monde, excepté Mirabel : Francine était d’une humeur charmante. Elle fut même particulièrement aimable pour miss Brown qui lui faisait vis-à-vis.

 

« Avez-vous parlé politique avec M. Mirabel ? » lui dit-elle de l’air le plus gracieux.

 

Émily accepta non moins gracieusement les avances qui lui étaient faites.

 

« Est-ce que vous lui auriez parlé politique à ma place ? répliqua-t-elle en riant.

 

– À votre place, j’aurais eu le plus aimable des compagnons de route. Quel dommage que je ne sois pas de celles que la chaleur rend malades ! »

 

Mirabel, qui était tout près, répondit à ce coup d’encensoir par un salut, mais il s’éloigna pour ne pas se mêler à la conversation.

 

Émily ne dissimula pas qu’elle avait causé, avec l’aimable clergyman, de ses propres aventures. Prévenue par Cécilia que, dans sa jeunesse, Mirabel s’était livré à des métiers fort différents, elle était curieuse de connaître les raisons qui avaient pu le pousser à entrer dans les ordres.

 

Francine écoutait avec un air candide, mais avec la conviction intime qu’Émily la trompait. N’importe ! le récit terminé, elle fut plus aimable que jamais. Elle complimenta Émily sur la nuance et la coupe de sa robe, puis fit honneur au dîner avec un entrain que Cécilia seule surpassait ; elle divertit Mirabel en lui contant des anecdotes sur les prêtres de San-Domingo, et, pour finir, s’intéressa si vivement à la fabrication des violons, anciens et modernes, que M. Wyvil promit de lui faire voir sa fameuse collection d’instruments de musique.

 

Sa bienveillance universelle se répandit jusque sur la pauvre miss Darnaway et son petit peuple de frères et sœurs. Elle écouta, avec tous les dehors de la sympathie, l’histoire détaillée de leurs maladies et de leurs convalescences, de leurs accidents et de leurs traits d’esprit. Tous étaient des enfants d’une intelligence exceptionnelle. « Oui, tous, je vous assure, chère miss de Sor, même le baby qui n’a que dix mois ! »

 

Quand les dames se levèrent de table, toutes se répandirent en éloges sur Francine ; elle avait été le charme et la joie de la soirée.

 

Pendant que Wyvil exhibait ses violons, Mirabel profita de ce que l’attention était ailleurs pour prendre en particulier Émily.

 

« Avez-vous dit ou fait quelque chose qui ait pu offenser miss de Sor ? lui demanda-t-il.

 

– Non, rien assurément, dit Émily surprise d’une telle question. Qu’est-ce qui vous ferait croire pareille chose ?

 

– C’est que je cherche un motif au changement de son attitude, répliqua Mirabel, changement si étrange, surtout vis-à-vis de vous.

 

– Eh bien, qu’est-ce que vous en concluez ?

 

– Qu’elle rumine quelque méchanceté.

 

– Que peut-elle faire ?

 

– Je ne sais ; mais ce qui me paraît évident, c’est qu’elle s’efforce d’avance de détourner les soupçons. Son amabilité de commande n’a pas d’autre but. Méfiez-vous. »

 

Le lendemain, l’attention d’Émily fut en éveil, mais tout se passa comme la veille. Francine s’abstint de laisser échapper le moindre indice de jalousie, elle ne chercha pas à accaparer Mirabel, et ni par un geste, ni par un mot, ni même par un regard, elle ne témoigna, à Émily rien qui ressemblât à de l’hostilité.

 

Le surlendemain, à Netherwoods, Alban Morris recevait une lettre anonyme, ainsi conçue :

 

« Certaine jeune personne à qui l’on sait que vous portez beaucoup d’intérêt vous oublie en votre absence. Si vous êtes assez bon enfant pour vous laisser supplanter sans une plainte, c’est très bien ; sinon, hâtez-vous de venir à Monksmoor avant qu’il soit trop tard. »

 

CHAPITRE V

EN CUISINANT

Le jour qui suivit le meeting fut marqué par le départ d’une grande partie des hôtes de l’hospitalière maison Wyvil.

 

Miss Darnaway était rappelée à son poste de bonne d’enfants. Le vieux squire, qui rendait si bien justice au vin de Porto du château, rentrait chez lui afin d’y recevoir à son tour une nombreuse société.

 

Une perte plus grave vint enfin affliger Monksmoor. Les trois jeunes danseurs avaient contracté des engagements qui les obligeaient à porter leur activité dans d’autres salons. Tous trois dirent du même ton traînard : « Désolé de vous quitter ! » Tous trois se rendirent à la gare vêtus d’un costume d’une teinte et d’une laideur identiques ; tous trois ne différaient d’avis que sur un seul point : chacun d’eux était fermement convaincu qu’il fumait les meilleurs cigares de Londres.

 

Le lendemain de tous ces départs eût été lugubre, s’il ne fût resté Mirabel.

 

Après le déjeuner, miss Julia, la malade, s’était installée sur le canapé, en compagnie d’un roman. Son père, dans une autre partie de la maison, y profanait le bel art de la musique sur le plus expressif de ses instruments.

 

Resté seul avec Émily, Cécilia et Francine, Mirabel eut une heureuse inspiration.

 

« Nous voilà abandonnés à nos seules ressources, dit-il ; distinguons-nous en cherchant et en inventant pour aujourd’hui quelque divertissement nouveau. Mesdames, vous avez la parole. Que la maîtresse du logis commence. »

 

Toujours modeste, miss Wyvil réclama l’aide de ses camarades de pension. En sa qualité d’aînée de la bande joyeuse, Francine eut à donner son avis la première.

 

C’est alors qu’on s’aperçut que l’humeur variable de cette fantasque jeune fille s’était de nouveau modifiée. Miss de Sor sortit de son accablement pour dire d’une voix dolente :

 

« Peu m’importe ce que nous ferons ou ne ferons pas !… Aimeriez-vous une promenade à cheval ? »

 

La seule, mais irréfutable objection que l’on pût faire à cette distraction, c’est qu’elle n’était pas nouvelle.

 

C’était au tour d’Émily, et on attendait quelque chose d’aussi ingénieux qu’imprévu ; mais elle aussi déçut toutes les espérances.

 

« Allons nous asseoir sons un arbre, dit-elle, et prions M. Mirabel de nous raconter une histoire. »

 

Mirabel prit sur lui de décliner cette flatteuse proposition.

 

« Songez, dit-il, que j’ai ma part d’intérêt dans les plaisirs de la journée. Or, personne ne peut exiger de moi que mon talent de narrateur me divertisse moi-même. J’en appelle à miss Wyvil et la supplie de ne pas m’exclure des plaisirs communs. »

 

C’était le tour de Cécilia. Elle rougit et parut mal à l’aise.

 

« Je crois bien que j’ai une idée, déclara-t-elle en hésitant légèrement. Voici : vous viendrez tous avec moi jusqu’à la loge du garde… »

 

Elle s’arrêta court.

 

« Et que ferions-nous à la loge du garde ? demanda Mirabel.

 

– Nous demanderions à la femme du garde de nous prêter sa cuisine, poursuivit Cécilia.

 

– De nous prêter sa cuisine, fort bien, répéta Mirabel ; mais que ferons-nous dans cette cuisine ? »

 

Cécilia les mains croisées sur ses genoux, répondit doucement, sans lever les yeux :

 

« Nous préparerions nous-mêmes notre lunch. »

 

C’était bien là un amusement inédit dans le vrai sens du mot. Son goût pour la bonne chère avait si heureusement inspiré la charmante Cécilia que tous les membres du conseil, y compris Francine, applaudirent. Étant fort jeunes, les membres en question affrontaient sans terreur la perspective de manger eux-mêmes leur cuisine d’amateurs. Il n’y avait plus d’embarras que sur la confection du menu.

 

« Moi, je saurais faire une omelette, dit Cécilia.

 

– S’il est possible de se procurer du poulet froid, dit Émily à son tour, je ferai suivre l’omelette d’une mayonnaise.

 

– Il y a des clergymen de l’église d’Angleterre capables de confectionner des pommes de terre frites, et je suis du nombre de ces élus, reprit Mirabel. Qu’aurons-nous ensuite ? Un pouding ? Miss de Sor, êtes-vous à la hauteur d’un pouding ? »

 

Francine laissa voir une nouvelle face de son caractère parfaitement ignorée jusqu’alors, le côté humble et timide.

 

« Je suis confuse d’avouer que je serais incapable de préparer quoi que ce soit, dit-elle ; il vous faudra me laisser ne rien faire. »

 

Mais Cécilia était dans son élément, et son plan d’opérations était assez vaste pour que Francine pût y rentrer.

 

« Vous laverez la salade, ma chère, dit-elle, et vous éplucherez des olives pour la mayonnaise d’Émily. Pas de lâche découragement ! D’ailleurs vous aurez une compagne d’infortune ; je vais envoyer chercher miss Plym au presbytère ; elle me hachera du persil et des échalotes pour mon omelette. Émily, quelle délicieuse matinée nous allons avoir ! »

 

Ses adorables yeux bleus brillaient de contentement et elle embrassa Émily avec transport.

 

« Je suis folle de joie ! disait-elle.

 

– Folle ! quand vous avez des devoirs si graves, une telle responsabilité, des ordres si sérieux à donner à votre cuisinière ! »

 

Cécilia reprit aussitôt son sang-froid, et s’assit pour écrire toute une liste de comestibles, dont chaque article du règne végétal ou animal était souligné quatre ou cinq fois. Ce document rédigé, elle se leva solennellement pour sonner la cuisinière, et non moins solennellement alla conférer dans un coin avec elle.

 

Dix minutes après, sur le chemin qui conduisait à la loge du garde, on put voir la jeune maîtresse de maison marchant à la tête d’une procession de domestiques chargés des éléments du lunch. Francine la suivait, serrée de près par miss Plym, qui prenait au sérieux sa responsabilité et réclamait des instructions précises sur la manière de hacher le persil. Mirabel et Émily venaient les derniers, en traînards ; c’étaient les seuls dont l’esprit ne fut pas déjà, plus ou moins, dans la cuisine.

 

« Jouer à la dînette ne semble pas avoir pour vous beaucoup de charmes, observa Mirabel.

 

– Je pensais à ce que vous m’avez dit de Francine, reprit Émily.

 

– Je puis vous dire quelque chose de plus. Hier je vous ai prévenue qu’elle ruminait une méchanceté ; aujourd’hui je suis convaincu que la chose est faite.

 

– Et faite contre moi ?» demanda Émily.

 

Mirabel ne répondit pas directement. Il ne pouvait guère expliquer à la jeune fille qu’elle s’était fort innocemment exposée à la haine jalouse de Francine.

 

« Le temps, dit-il, débrouillera ce que nous ne comprenons pas maintenant.

 

– Vous me semblez accorder au temps une grande confiance, monsieur Mirabel.

 

– Une très grande confiance, c’est vrai. Le temps est l’ennemi implacable de toute dissimulation. Un secret, si soigneusement enfoui qu’il soit, est tôt ou tard destiné à reparaître au grand jour.

 

– Est-ce là une règle sans exception ?

 

– Oui, dit-il avec assurance, sans exception. »

 

En ce moment, Francine s’arrêtait et tournait la tête de leur côté. Jugeait-elle que l’entretien d’Émily et de Mirabel avait duré assez longtemps ? Miss Plym, toujours absorbée par la question du persil, s’approcha d’Émily pour la consulter à son tour. Toutes deux s’éloignèrent ensemble, laissant à Mirabel toute liberté de rejoindre Francine.

 

Au premier coup d’œil jeté sur elle, Mirabel devina les efforts que lui coûtait la lutte contre un trouble qu’il est de la dignité de la femme de ne point trahir. Avant même qu’un seul mot eût été échangé entre eux, il pestait contre le tête-à-tête que lui imposait le départ d’Émily.

 

« Ah ! que j’envie la gaieté de votre caractère ! lui dit brusquement Francine. Moi, je suis triste ou de mauvaise humeur, sans savoir de quoi et pourquoi… Est-ce que vous ne pensez jamais à l’avenir, dites ?

 

– Le plus rarement possible, miss de Sor. On a en général, dans ma condition, un assez bel avenir. Moi, je n’ai pas d’avenir du tout. »

 

Il parlait fort gravement, ayant conscience d’une invincible sensation de gêne et d’embarras. Quand bien même il eût été le plus modeste des hommes, il lui eût été difficile de ne pas lire sur les traits de Francine qu’elle était follement éprise de lui.

 

Lorsque Francine et Mirabel avaient été présentés l’un à l’autre, elle appartenait encore tout entière aux instincts égoïstes de sa mauvaise nature. Elle s’était dit : « Il y a là pour moi une belle situation à me faire. À l’aide de mon argent, cet homme deviendrait célèbre, et la plus haute société anglaise serait heureuse d’accueillir la femme de Mirabel. »

 

Puis, à mesure que les jours passaient, un sentiment violent prenait la place de ces visées toutes personnelles. Mirabel avait, sans le vouloir, inspiré à Francine une passion qui maîtrisait cette nature farouche. Des espérances tumultueuses s’agitaient en elle. Des aspirations d’amour, qui lui avaient été jusqu’alors absolument inconnues, bouleversaient son cœur. La haine s’y mêlait pour les aviver ; la haine pour une rivale qu’elle voulait écarter et briser à tout prix et par n’importe quels moyens ; la lettre anonyme envoyée la veille n’en était qu’un faible préliminaire.

 

Sans attendre que Mirabel lui eût offert son bras, Francine le saisit et le serra contre sa poitrine. Elle marchait lentement, la tête tournée vers son compagnon, de façon qu’il pût sentir son souffle courir sur sa joue.

 

« Écoutez, lui dit-elle, il y a entre votre position et la mienne une étrange similitude. Quoi de plus morne aussi que mon avenir ? Je suis loin du sol natal ; mon père et ma mère se soucient peu de jamais me revoir. On me parle de ma belle fortune ? De quelle utilité peut-elle être à une pauvre créature seule au monde comme moi ? Mais, voyons, si j’écrivais à Londres, à mon tuteur, et si je lui demandais de disposer de cet argent stérile en faveur d’un homme de haut mérite ? de vous, par exemple ?

 

– Oh ! miss de Sor !…

 

– Eh bien, quoi ? quel mal y a-t-il à exprimer le désir de vous voir riche et prospère ?

 

– Je vous prie de ne pas même parler d’une chose pareille.

 

– Que vous êtes orgueilleux ! dit-elle d’un ton soumis. Je vous assure qu’il m’est cruel de vous sentir dans ce misérable village. C’est là une place indigne de vous, de votre talent ! Et vous me dites que je ne dois pas vous parler de ma sympathie ! Feriez-vous la même réponse à Émily, si elle vous exprimait le souhait de vous voir occuper dans le monde le rang qui vous est dû ?

 

– Je lui répondrais exactement comme à vous.

 

– Il est certain, au fait, monsieur Mirabel, que sa sincérité à elle ne vous embarrassera jamais comme la mienne. Émily sait garder ses secrets.

 

– Lui en faites-vous donc un crime ?

 

– Cela dépend de vos sentiments à son égard.

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Supposez qu’on vous apprend qu’elle est fiancée… »

 

La froideur et la gravité de Mirabel fondirent tout à coup ; il regardait Francine avec une angoisse à peine dissimulée.

 

« Parlez-vous sérieusement ? demanda-t-il.

 

– J’ai dit : « Supposez. » Je ne sais pas au juste si elle est absolument engagée.

 

– Que savez-vous, alors ? que savez-vous ?

 

– Oh ! quel intérêt vous portez à Émily ! Êtes-vous donc de ceux qui admirent cette merveille ? »

 

L’expérience que Mirabel avait des femmes lui suggéra le moyen de faire parler Francine : il garda le silence. Ce procédé simple lui réussit.

 

« Croyez-moi si vous voulez, reprit-elle vivement, je connais un homme qui est amoureux d’elle. Il a eu fréquemment l’occasion de le lui témoigner, et il en a profité. Vous plairait-il de savoir qui c’est ?

 

– J’aime à entendre tout ce qu’il vous plait de me dire. »

 

Il faisait son possible pour garder le ton d’un calme poli, et il aurait peut-être réussi à tromper un homme. L’oreille plus fine de la femme devina sa sourde colère et en prit avantage.

 

« Je crains bien, reprit Francine, que l’opinion bienveillante que vous avez d’Émily ne reçoive un choc pénible quand je vous aurai dit qu’elle encourageait qui ?… Un professeur de la pension ! Il est bien vrai qu’une jeune fille dans sa situation, c’est-à-dire sans le sou, n’a guère le droit de se montrer difficile. Naturellement, elle ne vous a jamais parlé de M. Alban Morris ?

 

– Non, pas que je sache. »

 

Cinq mots seulement, mais ils suffirent à Francine.

 

Alban Morris n’avait plus qu’à venir et à se présenter. S’il aimait réellement Émily, la lettre anonyme l’amènerait bientôt à Monksmoor. Et alors,… on verrait !

 

Francine avait dit ce qu’elle voulait. Elle laissa tomber le bras de Mirabel.

 

« Voici la loge, dit-elle gaiement, et, ma parole, il me semble que Cécilia a déjà arboré son tablier ! Vite ! vite ! à l’ouvrage ! et soyons tout à notre lunch. »

CHAPITRE VI

LA SONDE JETÉE

Mirabel laissa Francine entrer seule dans la loge ; il se sentait inquiet, troublé, et il voulait retrouver son équilibre avant de paraître devant Émily.

 

Le jardin du garde était situé derrière la maisonnette. En ouvrant la barrière, Mirabel aperçut, au détour de l’allée, un petit pavillon dans lequel il ne vit personne ; il y entra et s’assit pour réfléchir en paix.

 

Il avait jusque-là réussi à se dissimuler à lui-même la force du sentiment qui l’entraînait vers Émily. C’en était fait maintenant de cette illusion. Lui, l’homme léger et superficiel, il aimait, il aimait d’un amour profond et sérieux ! et il le sentait à l’angoisse avec laquelle il se posait cette question : « A-t-elle dit vrai, cette fille jalouse ?

 

Comment le savoir ? Interroger ouvertement Émily serait prendre une liberté qu’elle ne saurait ni permettre ni pardonner. Dans tous leurs entretiens, il avait pu constater qu’elle commandait un langage scrupuleusement réservé, et il n’avait eu garde de s’en écarter pendant leur tête-à-tête le jour du meeting. La gaieté et la bonne humeur d’Émily ne le trompaient pas ; il savait au contraire qu’il y avait là un symptôme fâcheux pour sa cause. Certes il espérait bien la toucher encore au cœur, mais pour cela il fallait attendre un moment favorable. Jusque-là, il n’avait rien de mieux à faire que de se montrer aussi insouciant et aussi gai que possible. Peut-être l’amènerait-il ainsi à faire d’elle-même allusion à Alban Morris.

 

Comme Mirabel se levait pour rentrer à la loge, le petit terrier du garde, qui rôdait dans le jardin, passa devant le pavillon. À la vue d’un étranger, il montra les dents et se mit à gronder.

 

Subitement, Mirabel recula jusqu’au mur, en tremblant de tous ses membres ; ses yeux, dilatés par la terreur, ne quittaient pas le chien.

 

La petite bête, toute triomphante d’effrayer ainsi un homme, aboyait à se rompre les côtes.

 

Mirabel unit par crier : « À moi ! au secours ! »

 

Un journalier, occupé dans le jardin, accourut à toutes jambes. Mais il s’arrêta court, la bouche fendue par un large rire, en voyant ce monsieur terrifié par un petit chien.

 

« Passez, monsieur, il n’y a pas de danger, » dit-il.

 

Et il écartait le chien d’un geste menaçant. Mirabel se hâta de sortir.

 

« Voilà un fameux poltron ! » grommela le paysan.

 

En arrivant à la maison du garde, Mirabel tremblait encore et il attendit pour se présenter qu’il fût remis de son trouble. Tout en essuyant ses cheveux, trempés de sueur, il repassait dans son esprit un souvenir qui faisait passer un frisson glacé dans ses veines.

 

« Depuis cette abominable nuit, murmurait-il, la moindre chose me bouleverse. »

 

Il fut accueilli par les moqueries des jeunes filles :

 

« Quelle honte ! les pommes de terre étaient là, toutes prêtes, et personne pour les faire frire ! »

 

Mirabel reprit le masque de l’enjouement avec le courage désespéré de l’acteur qui fait rire son auditoire, tandis que la détresse sévit à son foyer. Il étonna la femme du garde par la science et l’art suprêmes avec lesquels il mania la poêle à frire. L’omelette de Cécilia avait la consistance et la saveur d’un morceau de cuir bouilli ; la mayonnaise d’Émily n’était qu’un affreux liquide jaunâtre ; mais les pommes de terre dorées, croustillantes, délicieuses, relevèrent au plus haut degré la popularité de Mirabel.

 

« Décidément, dit Cécilia avec mélancolie, il est le seul d’entre nous qui sache faire la cuisine ! »

 

Quand on quitta la table pour se promener dans le parc, Francine demeura avec Cécilia et miss Plym. Convaincue que le terrain était bien préparé pour que la guerre se déclarât entre Émily et Mirabel, elle était enchantée de les laisser ensemble.

 

Les mésaventures du lunch avaient ranimé la gaieté d’Émily. Sa sauce manquée lui causait tout autre chose qu’un regret douloureux, et elle riait encore de son médiocre succès.

 

« Puis-je vous demander ce qui vous fait si joyeuse ? dit Mirabel.

 

– Je pensais à notre dette de reconnaissance envers M. Wyvil, répondit-elle. S’il n’avait pas su vous persuader de revenir à Monksmoor, nous n’aurions jamais contemplé le célèbre Mirabel tenant la queue de la poêle et notre lunch n’aurait pas eu un seul plat présentable. »

 

Mirabel s’efforça vainement de se mettre à ce diapason de bonne humeur. Les doutes éveillés par Francine venaient détruire toutes ses résolutions de prudence et le décidèrent à brusquer les choses.

 

« Bien que j’aie été fort sensible à la bonté de notre hôte, répondit-il, si vous n’aviez pas été ici, je serais retourné chez moi.

 

– Alors, dit-elle gaiement, si les affaires de la paroisse sont négligées, c’est moi qui en serai responsable.

 

– En vérité, serai-je le seul qui ait négligé son devoir pour l’amour de vous ? Je me demande, par exemple, si les professeurs de votre pension ont jamais eu le courage de vous infliger de mauvaises notes. »

 

Cette question, qui évoquait pour Émily le souvenir d’Alban, fit monter le rouge à ses joues. Elle détourna la conversation.

 

« Quand allez-vous nous quitter ? dit-elle.

 

– C’est demain samedi ; il faut que je parte demain, comme d’habitude.

 

– Votre paroisse délaissée ne vous fera pas un mauvais accueil, j’espère. »

 

Il fit un effort désespéré pour reprendre le ton dégagé qui lui était habituel.

 

« Je suis sûr, dit-il, de conserver ma popularité tant qu’il restera un baril plein dans ma cave et quelques pièces de six pence dans ma poche. L’opinion publique de ma paroisse ne réclame rien d’autre que de la bière et un peu de monnaie. »

 

Après un silence il reprit :

 

« Notre excellent ami m’a engagé à revenir encore quand je serai quitte de mes fonctions pastorales. Puis-je espérer que je vous retrouverai ici la semaine prochaine ?

 

– Les affaires de votre paroisse ne souffriront-elles pas de toutes ces absences ? demanda Émily en souriant.

 

– Les affaires de ma paroisse, puisque vous me forcez à en convenir, n’ont jamais été pour moi qu’un prétexte.

 

– Un prétexte de quoi ?

 

– Un prétexte de ne pas rester à Monksmoor. J’espérais préserver ma tranquillité d’âme. L’expérience ne m’a pas réussi. Il ne m’est décidément pas possible de vivre loin de vous. »

 

Elle tenait à ne pas le prendre au sérieux.

 

« Douce flatterie, assurément ! mais avec moi, c’est peine perdue.

 

– Je n’ai aucune intention de vous flatter, répliqua-t-il gravement. Mais j’ai eu tort de vous parler ainsi, et je vous prie de me pardonner. »

 

Puis, tout à coup, il ajouta :

 

« Si je reviens lundi, est-ce que je ne trouverai pas là quelqu’un de vos amis ?

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Je m’informais simplement si M. Wyvil n’attend pas quelque nouveau visiteur. »

 

En ce moment, la voix de Cécilia se fit entendre derrière eux, appelant Émily. Les deux promeneurs se détournaient en même temps pour lui répondre ; ils se trouvèrent en présence de M. Wyvil, qui, de sa voix aimable, dit à Émily :

 

« J’ai pour vous des nouvelles auxquelles vous ne vous attendiez pas. Un télégramme de Netherwoods m’annonce que M. Alban Morris a obtenu un congé et qu’il sera ici demain. »

 

CHAPITRE VII

RIVALITÉ

On était au samedi soir, et à la demi-heure qui précède le dîner.

 

Cécilia et Francine, M. Wyvil et Mirabel flânaient dans la serre. Au salon, Émily causait avec Alban.

 

Il avait manqué le premier train, mais il était arrivé à temps pour s’habiller et saluer ses hôtes avant qu’on se mît à table.

 

S’il avait pu parler de la lettre anonyme, Alban aurait dit que son premier mouvement aurait été de la déchirer et d’affirmer son absolue confiance en Émily par sa persistance à décliner l’invitation de M. Wyvil. Mais, quoi qu’il en eût, chaque mot du misérable billet lui était revenu sans cesse et obstinément à la mémoire. Cette obsession l’avait irrité d’abord, et puis sa jalousie avait enfin éclaté.

 

Il s’était dit alors qu’il avait agi à la légère en relisant l’invitation qui le rapprochait d’Émily et qu’il était de son devoir d’aller chez M. Wyvil et de juger, par ses yeux de ce qui s’y passait.

 

Comme ces arguments ne satisfaisaient pas sa conscience, Alban avait calmé ce censeur grognon par un compromis : il avait consulté miss Ladd. L’avis de cette excellente personne avait été absolument ce qu’il attendait : elle avait pris aussitôt les arrangements nécessaires pour lui laisser toute liberté du samedi au mardi.

 

Il dut répéter à Émily l’explication que sa dépêche avait donnée à M. Wyvil :

 

« J’ai trouvé, dit-il, un remplaçant de bonne volonté, et j’ai été heureux de profiter de cette occasion de vous revoir. »

 

Émily l’observait attentivement tandis qu’il parlait ; elle crut remarquer quelque contrainte dans ses manières et, avec sa franchise habituelle, elle lui avoua que sa froideur la mettait, elle aussi, un peu mal à l’aise.

 

« Je me demande, ajouta-t-elle, si le soupçon qui m’a tourmentée repose sur une cause réelle.

 

– Quel soupçon ? demanda Alban.

 

– Je crains que ma lettre, répondant à celle où vous m’entreteniez de miss Jethro, ne vous ait offensé. »

 

Dès lors Alban pouvait se permettre de parler sans réticences. Il convint que la lettre d’Émily avait été pour lui une déception.

 

« J’espérais que moi-même j’aurais mieux fait de me tenir tranquille. Cependant je voudrais à l’occasion… »

 

Il s’interrompit. Son attention était attirée du côté de la serre. Émily suivit la direction de son regard et s’aperçut qu’il était fixé sur Mirabel. La lettre anonyme hantait toujours l’esprit d’Alban.

 

Laissant sa phrase inachevée, il demanda brusquement à Émily :

 

« Qu’est-ce que vous pensez de ce clergyman ?

 

– Il me plait beaucoup, répondit-elle, sans l’ombre d’embarras, M. Mirabel est un fort agréable causeur, et ses succès mondains ne l’ont pas trop gâté. Je suis sûre qu’il vous plaira aussi, » ajouta-t-elle.

 

La physionomie d’Alban répondait peu à cette assurance-là ; mais l’attention d’Émily fut détournée par Francine qui venait les rejoindre, curieuse d’observer de ses yeux le résultat de ses manœuvres.

 

Morris la soupçonnait déjà fortement d’être l’auteur de la lettre, et lorsqu’elle fut tout près d’eux et qu’il se leva pour la saluer, au premier regard qu’ils échangèrent, une sorte d’indéfinissable instinct l’avertit que ses soupçons étaient allés droit au but.

 

Au fond de la serre, Mirabel, toujours prévenant, cueillait des fleurs pour Cécilia.

 

La jeune fille profita de son éloignement pour demander à son père lequel des deux messieurs devait lui donner le bras quand on passerait du salon à la salle à manger, M. Morris ou M. Mirabel ?

 

« M. Morris, naturellement, répondit-il. D’abord, c’est le dernier venu de nos hôtes ; puis, socialement parlant, son rang est au moins égal à celui de notre ami. En lui montrant sa chambre, je me suis informé s’il était parent d’un homme qui portait le même nom et qui a été jadis mon camarade à l’Université. C’est le fils cadet de ce vieux camarade. Sa famille est ruinée, mais je l’ai connue dans la plus haute situation et fort recherchée. »

 

M. Mirabel revint avec les fleurs au moment où l’on annonçait le dîner.

 

« Vous conduirez Émily, » lui dit Cécilia qui sortait de la serre.

 

Au salon, on trouva Alban qui offrait déjà le bras à Émily.

 

« Papa vous donne à moi, monsieur Morris, » dit Cécilia en riant.

 

Alban hésitait, ne comprenant qu’à demi. Mirabel intervint avec la bonne grâce qui le caractérisait :

 

« M. Wyvil vous réserve l’honneur d’accompagner sa fille. »

 

Alban n’avait pas sans doute le naturel reconnaissant, car sa figure devint sombre, presque menaçante, lorsqu’il vit l’élégant clergyman se pencher vers Émily, qui suivait M. Wyvil et Francine. Quant à Cécilia, qui avait jeté un regard furtif sur la physionomie morose de son cavalier, elle enviait mentalement le sort paisible de sa sœur qui dînait copieusement dans sa chambre, sous le couvert protecteur d’une migraine pleine d’à-propos.

 

À table, sentant d’instinct qu’Alban Morris devait être manié avec beaucoup de délicates précautions, Mirabel s’abstint d’abord de prendre la parole. Mais, entre le potage et le poisson, il fit à Émily, sur le ton de la plus intime confidence, un aveu plein d’intérêt : « Je me suis pris de goût pour votre ami M. Morris, dit-il. J’ai la faiblesse d’aimer ou de détester les gens à première vue, et il avait éveillé chez moi la plus vive sympathie. Cause-t-il volontiers ?

 

– Je dirais même qu’il cause très bien, si vous n’étiez pas là, » repartit gracieusement Émily.

 

Mirabel n’était pas de ceux qui se laissent battre par une femme en matière de compliments. Désignant d’un geste plein de déférence Alban qui lui faisait vis-à-vis, il dit :

 

« Écoutons-le. »

 

La proposition, naturellement, était du goût d’Émily, et elle servait le dessein de Mirabel, en lui permettant d’être tout entier à ce qui se passait autour de lui.

 

Alban, comme un homme bien élevé qu’il était, avait déjà maîtrisé sa mauvaise humeur, et, désireux d’effacer une première impression peut-être défavorable, il se mit en frais d’esprit et d’amabilité. La douce Cécilia pardonna et oublia bien vite l’attitude maussade qui l’avait froissée. M. Wyvil était ravi de trouver ces manières séduisantes dans le fils de son vieil ami, Émily jouissait secrètement du succès de son fidèle et fervent adorateur. Enfin, Francine constatait avec satisfaction que Morris laissait voir ses sentiments de façon assez claire pour décourager un rival.

 

Ces appréciations variées, mais toutes bienveillantes, tant que l’adversaire d’Alban resta silencieux, commencèrent à se modifier lorsque Mirabel, habile stratégiste, jugea bon d’entrer en lice.

 

Une remarque d’Alban lui offrit l’occasion qu’il cherchait. Il commença par approuver la remarque ; puis il la reprit, et la commenta, la broda à sa façon, brillant et familier à la fois, éloquent et amusant. Bref il prit, comme on dit, le dé de la conversation, sans que personne songeât à s’en plaindre, si ce n’est Alban, réduit à lui donner seulement la réplique. Mais, dès qu’Alban interrompait Mirabel, le charmant causeur s’arrêtait aussitôt ; s’il le contredisait, le modeste clergyman disait de sa voix suave : « Je dois me tromper. » Et il continuait à discuter en se plaçant toujours au point de vue de son rival. Jamais homme du monde plus parfait ne s’était assis à la table de M. Wyvil, pas un mot vif, pas un geste impatient ne lui échappait.

 

Plus cette singulière lutte se prolongeait, plus Alban perdait de terrain. Cécilia ne l’écoutait plus qu’avec indifférence, Émily s’attristait, Francine s’exaspérait, et M. Wyvil, captivé, passait visiblement à l’ennemi.

 

Lorsque, le dîner achevé, on attela la voiture qui devait reconduire, au clair de la lune, le pasteur à son troupeau, le triomphe de Mirabel était complet. Il avait su se servir d’Alban comme d’un repoussoir pour mettre en relief le charme de sa parole et son irréprochable courtoisie, qualités qu’on lui connaissait bien, mais qu’on n’avait pas encore vu briller d’un aussi vif éclat.

 

Du moins, Mirabel parti, le dimanche promettait de se passer en paix, grâce à son absence. La matinée cependant eut aussi son nuage.

 

Francine avait passé une mauvaise nuit. Rien de bon pour ses desseins n’était résulté de la présence d’Alban à Monksmoor, au contraire ; il n’avait réussi qu’à rehausser par le contraste les séductions de Mirabel aux yeux d’Émily. Est-ce que cette lutte inégale allait aboutir à la victoire de celui qu’elle ne voulait supérieur que pour elle ?

 

Francine, inquiète, était levée bien avant que le couvert du déjeuner fût mis. Si elle pouvait conseiller et guider Alban !

 

Sa chambre donnait sur la façade de la maison, et Morris passait justement sous sa fenêtre.

 

Elle n’hésita pas une minute, elle sortit vivement et le rejoignit.

 

« Bonjour, monsieur Morris. »

 

Il leva son chapeau sans parler, sans même la regarder.

 

« Nous avons les mêmes goûts, au moins sur un point, poursuivit-elle gracieusement ; nous aimons tous deux à respirer l’air frais d’une belle matinée avant de nous mettre à table.

 

– Oui, » répondit Alban avec ce que la politesse a de plus laconique.

 

Toute autre jeune fille se fût découragée ; Francine continua imperturbablement :

 

« Ce n’est pas ma faute, monsieur Morris, si nous ne sommes pas meilleurs amis. Pour une raison quelconque, vous semblez vous méfier de moi. Réellement, je ne sais comment j’ai pu mériter cette injure.

 

– Êtes-vous bien sûre de l’ignorer ? » demanda-t-il en fixant sur elle ses yeux pénétrants.

 

Le visage déjà dur de Francine devint absolument rigide ; ses yeux, loin de se baisser, se levèrent sur ceux de Morris avec un éclair de défi.

 

Ainsi, pensait-elle, Alban ne s’y était pas mépris, il la tenait pour celle qui avait écrit le venimeux billet anonyme !

 

Une vieille femme momifiée par la pratique d’un demi-siècle de fourberies n’aurait pas soutenu le choc de cette découverte avec un calme plus diabolique que cette jeune fille de vingt ans.

 

« Peut-être aurez-vous la bonté de vous expliquer plus clairement, dit-elle.

 

– Mon explication est d’une clarté plus que suffisante, répondit-il avec flegme.

 

– Alors il faudra que je me résigne à rester dans les ténèbres. Je voulais cependant vous servir et servir Émily. J’avais à vous mettre en garde contre quelqu’un qui peut vous nuire à tous deux. Daignerez-vous maintenant me prêter quelque attention ?

 

– Désirez-vous une réponse sincère, miss de Sor ?

 

– J’insiste même pour l’obtenir.

 

– Eh bien, non, je ne suis pas disposé à vous écouter.

 

– Puis-je savoir au moins pourquoi ? Ou bien devrais-je, cette fois encore, rester dans l’ignorance ?

 

– Vous resterez, s’il vous plaît, livrée à votre propre ingéniosité. »

 

Francine le regarda fixement, la bouche contractée par un sourire vipérin.

 

« Un de ces jours, monsieur Morris, je vous prouverai que mon ingéniosité justifiera cette flatteuse confiance. »

 

Cela dit, elle lui tourna le dos et rentra dans la maison.

 

Par bonheur, dans le cours de cette journée, quelques mots de la douce Émily accomplirent ce que les odieuses insinuations de la méchante Francine n’auraient pu faire.

 

Émily et Alban marchaient, l’après-midi, dans les allées solitaires et ombreuses du parc. Émily dit tout à coup :

 

« Ah ça ! mon cher monsieur Alban, vous n’allez pas être jaloux de notre spirituel ami, je suppose ? Il me plaît fort, j’admire comme il sied son verbiage ; mais…

 

– Mais vous ne l’aimez pas, dites ? vous ne l’aimez pas ? »

 

La vivacité de l’interruption fit sourire Émily.

 

« Il n’y a pas de danger ! dit-elle en riant.

 

– Même si vous vous aperceviez qu’il est amoureux de vous ?

 

– Même en ce cas. Êtes-vous content, homme ombrageux ?

 

– Oh ! oui.

 

– Et vous me promettez de ne plus être impoli avec M. Mirabel ?

 

– C’est pour lui que vous me demandez cela ?

 

– C’est pour moi. Je souffre quand vous n’êtes pas vous-même et que des étrangers peuvent vous méconnaître. »

 

La joie de l’entendre parler ainsi transfigura le jeune homme : toute sa jeunesse refleurissait sur son mâle visage. Il avait pris la main d’Émily, mais son émotion lui coupait la parole.

 

« Eh bien, reprit-elle, M. Mirabel peut-il compter sur vos égards ?

 

– Oui, oui ! et même sur mon admiration, si cela vous fait plaisir. Oh ! Émily, vous commencez donc à m’aimer un peu ?

 

– Je n’en sais trop rien.

 

– Comment faire pour le savoir ?

 

– Ah ! oui, comment ?… »

 

Elle ne dit pas autre chose, mais son frais et doux sourire et l’incarnat velouté de ses joues parlaient avec assez d’éloquence.

 

CHAPITRE VIII

MALVEILLANCE

Le lundi, Mirabel était de retour à Monksmoor et la discorde reparaissait avec lui.

 

Alban avait passé la matinée à faire le croquis d’une échappée du parc, qu’il destinait à Émily. Son travail achevé, il vint au salon et y trouva Cécilia et Francine.

 

« Miss Brown n’est pas là ? » demanda-t-il.

 

Sa question s’adressait à Cécilia ; ce fut Francine qui répondit.

 

« Il ne faut pas déranger Émily, dit-elle.

 

– Pourquoi ?

 

– Elle est avec M. Mirabel, dans le jardin des roses. Je les ai vus causer ensemble ; ils m’ont paru fort animés et tout à fait absorbés par leur entretien. Ne troublons pas leur doux tête-à-tête. »

 

Cécilia reprit, en haussant les épaules :

 

« Ne faites pas attention, monsieur Morris, aux malices de cette jeune folle. Allons, si vous voulez, retrouver nos amis ; ils seront, j’en suis sûre, charmés de nous voir.

 

– Eh bien, risquez-en l’épreuve, dit Francine en se levant, et vous verrez si j’avais tort. »

 

Sur ce trait du Parthe, elle sortit d’un air de dédain.

 

« Francine dit parfois, à propos de rien, de véritables méchancetés, reprit paisiblement Cécilia. Croyez-vous qu’elle comprenne la portée de ses paroles, monsieur Morris ?

 

– Permettez-moi de ne pas vous dire ma pensée là-dessus, miss Cécilia. Je ne serais peut-être pas impartial pour miss de Sor ; elle m’est fort peu sympathique. »

 

Alban se respectait trop pour tenter l’épreuve malignement suggérée par Francine ; et cependant ses pensées, plus difficiles à réprimer, erraient dans la direction du parterre. Il n’était pas jaloux, mais il se sentait triste. Émily n’aurait-elle pas dû se souvenir que les femmes sont à la merci des apparences ? Si Mirabel avait réellement quelque chose d’important à lui confier, il lui eût été bien facile d’éviter les venimeux commentaires de Francine en mettant Cécilia en tiers dans leur causerie.

 

Il paraissait contrarié, il avait jeté son album avec dépit. Cécilia, fort embarrassée, cherchait ce qu’elle pourrait bien dire pour le distraire. La pensée lui vint de parler de miss Jethro et de cette lettre énigmatique d’Alban dont Émily et elle s’étaient si fort préoccupées.

 

« Monsieur Morris, fit-elle, Émily vous a-t-elle dit qu’elle m’avait montré votre première lettre ? »

 

Il tressaillit comme un homme brusquement réveillé.

 

« Je vous demande pardon ! de quelle lettre s’agit-il ?

 

– De celle où vous faisiez part à Émily de l’étrange démarche de miss Jethro. Émily était si intriguée, si surprise qu’elle me l’a fait lire et que nous avons fini par consulter mon père. Avez-vous reparlé de miss Jethro à Émily ?

 

– Oui, mais ce sujet m’a paru lui être pénible.

 

– Et vous n’avez découvert rien de nouveau ?

 

– Non, le mystère est plus impénétrable que jamais. »

 

Comme il parlait encore, il aperçut au fond de la serre Mirabel qui se dirigeait vers le salon. La vue de celui que miss Jethro avait désiré si vivement éloigner d’Émily lui suggéra une idée soudaine ; il éleva la voix de façon à être entendu de la serre.

 

« La seule chance qui reste d’obtenir là-dessus un éclaircissement serait de nous adresser à M. Mirabel.

 

– Je serai trop heureux, dit Mirabel en s’approchant, s’il m’est possible d’être utile à miss Wyvil et à M. Morris. »

 

Ce disant, Mirabel entrait dans le salon en adressant à Cécilia le plus irrésistible de ses sourires.

 

Surprise de le voir surgir ainsi à l’improviste, la jeune fille ne trouva pas un mot à lui répondre, ce qui servait à merveille les intentions d’Alban.

 

« Nous causions, dit-il tranquillement, d’une dame de votre connaissance.

 

– Vraiment ? Puis-je vous demander son nom ?

 

– Miss Jethro. »

 

Il n’échappa à Mirabel ni une exclamation ni un tressaillement ; mais son visage devint subitement livide, et sa pâleur révélait aux yeux les moins exercés, à ceux mêmes de Cécilia, un homme en proie à une folle épouvante.

 

« Asseyez-vous, monsieur, lui dit Alban ; vous paraissez souffrir. »

 

Mirabel repoussa la chaise d’un geste silencieux.

 

« Je crains, reprit Alban, d’avoir inconsciemment touché à un sujet pénible pour vous. Excusez-moi, je vous prie. »

 

Ces paroles tirèrent Mirabel de sa torpeur ; il fallait de toute nécessité qu’il s’expliquât. Il était bien trop fin pour songer à nier ce qui sautait aux yeux, c’est-à-dire la violente émotion que lui avait causée le nom de miss Jethro.

 

« Ce nom que vous avez prononcé, dit-il d’une voix lente, m’a ramené à une phase cruelle de ma vie ; je regrette l’impressionnabilité nerveuse que je vous ai laissé voir.

 

– Si j’avais su ! dit Alban, qui ne le quittait pas des yeux.

 

– Oh ! cher monsieur, je ne saurais vous en vouloir ! dit Mirabel de son air le plus aimable. Mais serait-il indiscret de ma part de vous demander comment vous avez connu miss Jethro ?

 

– Je l’ai vue d’abord à la pension de miss Ladd, répondit Alban. Elle y a été employée, quoique fort peu de temps, comme sous-maîtresse ; son départ a été très brusque et quelque peu mystérieux… »

 

Il s’interrompit ; mais Mirabel ne disant pas un mot, il dut poursuivre.

 

« Au bout de quelques mois, miss Jethro a reparu à Netherwoods, ou plutôt aux environs. Elle est venue alors me voir.

 

– Simplement pour renouer connaissance avec vous ? » demanda Mirabel avec une vivacité anxieuse.

 

Avait-il donc quelque raison de redouter les renseignements que miss Jethro avait pu donner sur son compte ?

 

Alban ne se croyait nullement tenu au secret ; de plus, il était décidé à user de tous les moyens pour connaître le mot de l’énigme. Il répéta donc en quelques phrases ce que sa lettre avait appris à Émily : miss Jethro avait manifesté la plus vive appréhension à la pensée d’une rencontre possible entre Mirabel et miss Émily.

 

Mirabel écouta Morris sans faire une seule observation.

 

« À présent, conclut Alban, pouvez-vous m’expliquer ce que signifie tout ce mystère ?

 

– En vérité, monsieur Morris, je n’en sais absolument rien.

 

– Ah ! en vérité ? » fit Alban.

 

Il semblait prendre son parti de ne rien savoir. Mais la curiosité des femmes ne se résigne pas si facilement.

 

Cécilia avait, de plus, une autre raison pour intervenir : l’intérêt qu’elle portait à Émily.

 

« Ainsi, dit-elle au clergyman, vous ne pouvez nous expliquer pourquoi miss Jethro voulait à toute force prévenir un rapprochement entre vous et Émily Brown ?

 

– Je suis aussi ignorant de ses raisons que vous pouvez l’être vous-même, miss Wyvil. »

 

À son tour, Alban revint à la charge.

 

« En me quittant, dit-il, miss Jethro a manifesté l’intention où elle serait de vous engager à décliner l’invitation de M. Wyvil. Est-ce qu’elle l’a fait ?

 

– Elle l’a fait, dit Mirabel. Mais, ajouta-t-il, le nom de miss Brown n’a point été prononcé. En me priant de remettre ma visite, elle me le demandait comme un service personnel, pour des raisons qui ne concernaient qu’elle. Seulement, reprit-il en s’inclinant devant Cécilia, j’avais moi-même des raisons pour ne pas retarder l’honneur d’être présenté à M. Wyvil et à sa fille, et, comme vous savez, j’ai passé outre. »

 

Disait-il la vérité ? Rien n’était moins certain ; mais on ne pouvait non plus affirmer le contraire.

 

« Maintenant, reprit Mirabel avec quelque hésitation, voulez-vous me permettre de vous faire une question à mon tour ? Est-ce que miss Émily est informée de cette étrange affaire ?

 

– Certainement, répondit Morris.

 

– Ah ! fort bien, » dit Mirabel.

 

Et, tout à coup, se frappant le front :

 

« Ah ! fit-il, j’avais oublié la commission dont miss Brown m’avait chargé près de vous. Elle désirait savoir si votre croquis était terminé. Je vais aller lui dire que vous êtes de retour. »

 

Il s’inclina et sortit précipitamment.

 

Le premier mouvement d’Alban fut de le suivre, mais il vint se rasseoir à côté de Cécilia. « Non, pensait-il, je ne dois pas paraître douter de la loyauté d’Émily. »

 

Mirabel était déjà au jardin des roses. Émily continuait d’arranger une guirlande de fleurs que Cécilia devait porter le soir même dans ses cheveux. Seulement, tout à l’heure elle était seule ; à présent Francine était auprès d’elle.

 

« Pardonnez-moi de vous avoir fait faire des pas inutiles, dit Émily à Mirabel. Miss de Sor vient de m’apprendre que M. Morris a terminé son croquis et qu’il est en ce moment au salon. Pourquoi ne l’avez-vous pas ramené ?

 

– Il causait avec miss Wyvil. »

 

Mirabel répondait distraitement, les yeux fixés sur Francine. Il lui avait d’abord jeté un de ces regards qui disent clairement aux importuns : « Qu’êtes-vous venu faire ici ? » Mais Francine ne bougeait pas.

 

« Vous ne faites pas un tour de jardin, miss de Sor ? » demanda-t-il.

 

La question était impertinente ; Francine resta impassible.

 

« Non, je reste auprès d’Émily, » dit-elle.

 

Mirabel ne pouvait que se soumettre. Mais son inquiétude était telle qu’il se résigna à dire en présence de Francine ce qui n’était destiné qu’aux seules oreilles d’Émily.

 

Il reprit hardiment :

 

« Au moment où j’ai rejoint miss Wyvil et M. Morris, savez-vous, miss Émily, de qui ils parlaient ?

 

– De qui ?

 

– De miss Jethro. »

 

Émily eut un tressaillement et laissa tomber les fleurs sur ses genoux.

 

Mirabel poursuivit :

 

« Oui, M. Morris m’a conté l’étrange intervention de cette personne, mais je me demande s’il m’a bien tout dit. Peut-être s’est-il montré plus confiant avec vous. Ne vous a-t-il répété aucune parole de miss Jethro de nature à m’aliéner votre estime ?

 

– Non, vraiment, monsieur. Je ne crois pourtant pas que M. Morris m’ait rien caché… Mais, ajouta-t-elle en se levant, voici ma coiffure fleurie achevée, et je vais le lui demander à lui-même.

 

– Oh ! merci ! » dit Mirabel.

 

Et il lui baisa la main avec effusion.

 

Émily s’éloigna rapidement dans la direction du château.

 

Dès qu’elle fut hors de vue, Francine se rapprocha de Mirabel, toute frémissante de rage comprimée.

 

« Je suis là, vous savez, monsieur Mirabel, » dit-elle.

 

Mirabel ne daigna pas lui répondre.

 

« Je voulais vous dire qu’il ne faut pas m’en vouloir si je vous ai vu baiser la main d’Émily. »

 

Mirabel restait debout, les yeux fixés sur cinq ou six roses qu’Émily avait laissées sur sa chaise avec un air aussi profondément absorbé que s’il eût été seul.

 

« Est-ce que je ne vaux pas même la peine qu’on s’aperçoive que j’existe ? » demanda Francine.

 

Elle le prit par le bras et éclata d’un rire aigre.

 

« Dites-moi, mon cher monsieur, êtes-vous donc si certain qu’Émily soit éprise de vous ? »

 

Mirabel, encore sous l’impression de la bonne grâce d’Émily, n’était guère disposé à subir les insolences de Francine.

 

« Me faire aimer d’Émily, dit-il, serait le plus cher de mes vœux.

 

– À merveille ! reprit-elle, et voilà que toutes les chances se déclarent pour vous ; M. Morris part demain et va vous laisser le champ libre. »

 

Il reprit imperturbablement :

 

« Sa présence est-elle pour moi un si terrible obstacle ? Émily ménage l’excellent jeune homme et ne voudrait pour rien au monde le blesser ; mais elle ne l’aime pas. Son cœur est entièrement libre. Elle peut disposer d’elle-même… Qu’avez-vous donc, miss de Sor ? » dit-il en s’interrompant.

 

Les traits, ordinairement assez durs, de Francine, avaient pris une telle expression de menace qu’il en fut épouvanté.

 

« Prenez garde, monsieur ! murmura-t-elle entre ses dents.

 

– Francine, qu’avez-vous ? que voulez-vous dire ?

 

– Je veux dire, non pas : Prenez garde à vous ! mais seulement : Prenez garde à elle ! »

 

Il fut véritablement effrayé, effrayé de l’accent, du sourire, du regard, qui commentaient ces sombres paroles. Il était allé trop loin. Il était évident qu’il avait exposé Émily à des représailles qui, de la part de cette fille farouche, iraient peut-être aussi loin qu’on pouvait le craindre.

 

« Eh bien, vous vous taisez ? reprit-elle.

 

– En vérité, dit-il changeant de ton, je me demande s’il est possible que vous ayez pu prendre au sérieux, et presque au tragique, une simple plaisanterie ?

 

– Comment ? ce que vous me disiez d’Émily ?…

 

– Avez-vous pu admettre, une seule minute, que j’aurais la fatuité d’affirmer avec cet aplomb l’amour éperdu d’Émily pour ma personne ? Quand vous m’avez demandé si je croyais à cet amour, j’ai pensé que vous vous moquiez de moi et je vous ai répondu sur le même ton en l’exagérant encore.

 

– Est-ce bien vrai, cela ? dit Francine en se radoucissant. – Elle ne demandait qu’à être trompée. – Pourquoi lui avez-vous baisé la main, alors ?

 

– Permettez-moi, Francine, de baiser la vôtre, et sachez que baiser la main d’une femme ne tire pas à conséquence ; c’est une simple forme de remerciement et de politesse.

 

– Ainsi vous n’aimez pas Émily ?

 

– Pas plus qu’elle ne m’aime ; je pense.

 

– Non, elle ne vous aime pas, mais elle ne vous en fait pas moins des avances, et si vous lui demandiez d’être votre femme, j’imagine qu’elle ne refuserait pas.

 

– Je me garderai bien de lui adresser une telle requête.

 

– Pourquoi ? Elle est assez jolie, et les hommes sont attirés et charmés par les façons engageantes de filles avides de plaire qui se laissent si volontiers adorer.

 

– Pourquoi je ne ferais pas d’elle ma femme ? Par cette raison que je suis pauvre et qu’elle est pauvre, qu’il serait insensé à moi de marier nos deux misères.

 

– Est-ce donc elle qui vous a avoué sa pauvreté ? Oui, peut-être, en vous peignant la vie triste et solitaire qu’elle mène dans sa pauvre petite maison.

 

– Elle ne m’a rien dit d’elle-même. Ce que je sais, je l’ai appris par M. Wyvil.

 

– Ah ! vous étiez bien informé !… Et qu’est-ce que M. Wyvil vous a dit ?

 

– Qu’elle avait perdu sa mère tout enfant, et que son père était mort subitement d’une maladie de cœur, il y a quelques années.

 

– Oh ! c’est là ce qu’il sait, M. Wyvil ! Il est joliment informé !… Mais qui vient là ? »

 

Celui qui venait là, c’était un simple garçon jardinier.

 

« Que voulez-vous ? lui demanda Mirabel.

 

– Monsieur, c’est une commission pour vous.

 

– De qui ?

 

– De miss Brown. Elle rentre au château avec miss Cécilia et M. Morris, et elle vous prie de venir la rejoindre au petit salon. »

 

L’enfant salua gauchement et se retira.

 

« Ah ! c’est par trop d’effronterie ! s’écria Francine. Ne peut-elle vous laisser tranquille ?

 

– Quelle mouche vous pique ? Elle veut me faire part de ce que lui a dit M. Alban. »

 

Il se leva, point fâché de se dérober à l’irritable Francine. Mais elle ne lâchait pas ainsi sa proie.

 

« Après ce que vous m’avez dit, vous n’allez pas obéir au premier signe de cette péronnelle, je suppose ?

 

– Eh mais ! la simple courtoisie…

 

– Non ! vous n’irez pas, vous dis-je !

 

– Et que va-t-elle penser ?

 

– Soyez tranquille. J’y vais, moi, et je lui porterai vos excuses. Moi aussi, j’ai à lui parler. »

 

Et, laissant sur le banc Mirabel interdit, Francine s’éloigna à grands pas dans la direction du château.

 

Retournons avant elle près d’Émily.

 

« Ah ! la voici enfin ! s’écria Cécilia en la voyant entrer. Qu’est-ce qui a donc pu vous retenir si longtemps dans le jardin des roses ?

 

– Il faut, reprit en riant Morris, que M. Mirabel ait été plus palpitant que jamais ! À deux reprises, il vous a accaparée !

 

– Et il est probable que je vais le rappeler tout à l’heure pour la troisième fois, ajouta gaiement Émily.

 

– Et ne peut-on savoir, demanda Cécilia, quel est le sujet de ces intéressantes causeries ?

 

– Rien de plus simple, repartit Émily. Il a commencé par m’entretenir d’une parente qu’il affectionne vivement, sa sœur. »

 

Cécilia parut quelque peu surprise. « Il a une sœur ! Pourquoi ne nous en parle-t-il jamais, à nous ?

 

– C’est qu’il ne pense à elle qu’avec tristesse. Sa sœur endure une vie de souffrances ; depuis des années la maladie la retient prisonnière dans sa chambre. M. Mirabel lui écrit constamment. Ses lettres de Monksmoor semblent l’avoir intéressée, la pauvre âme. Il lui a parlé de moi, et elle lui a répondu en m’engageant de la façon la plus aimable à l’aller voir un de ces jours.

 

– Et dites-moi, cette sœur de M. Mirabel est-elle plus jeune ou plus âgée que lui ?

 

– Plus âgée.

 

– Est-elle mariée ?

 

– Elle est veuve.

 

– Est-ce qu’elle vit chez son frère ? demanda Alban.

 

– Non, elle habite une maison qu’elle possède dans le Northumberland.

 

– Serait-elle voisine de sir Jervis Redwood ?

 

– Je ne crois pas. Sa propriété est située près des côtes.

 

– A-t-elle des enfants ? fit Cécilia.

 

– Non, elle est seule. »

 

Émily reprit :

 

« Maintenant, je passe à ce que m’a dit M. Mirabel quand il est venu me retrouver en vous quittant. Il était inquiet. M. Morris lui avait parlé de miss Jethro, et il craint qu’elle n’ait porté contre lui quelque accusation qu’on n’ait pas voulu lui répéter. Est-ce que cela est, monsieur Alban ?

 

– Pas le moins du monde, dit Alban. Je n’ai rien dissimulé à M. Mirabel.

 

– C’est bien ce que je pensais ; mais je lui ai promis de venir m’en assurer. Et, avec votre permission, Cécilia, je vais l’envoyer chercher par ce garçon qui passe là dans l’allée. »

 

Elle appela le jeune jardinier et le dépêcha à Mirabel.

 

Alban et Cécilia se disposaient à monter dans leurs chambres pour changer de toilette. Émily retint encore Alban.

 

« Un mot encore, monsieur Alban, dit-elle. Et, – à moi, – est-ce que vous n’avez rien caché de ce que vous a dit miss Jethro ?

 

– Non vraiment, dit Alban, qui ne put s’empêcher de rougir.

 

– Ah !… il est fâcheux alors que vous l’ayez laissé partir sans vous donner plus d’explications. Je veux absolument tâcher d’en obtenir par moi-même.

 

– Comment ferez-vous ? demanda Alban troublé.

 

– Je peux m’adresser directement à miss Jethro.

 

– Vous ne savez seulement pas où elle demeure.

 

– Je le saurai. Je ne peux pas supporter l’idée d’être abusée. M. Mirabel me donnera peut-être cette adresse de miss Jethro. »

 

En ce moment, Francine avait ouvert la porte du petit salon. Elle avait entendu les derniers mots d’Émily.

 

« Encore miss Jethro ! s’écria-t-elle. Qu’est-ce donc, bon Dieu ! que cette miss Jethro dont tout le monde parle ici ?

 

– Vous voilà, Francine, dit Émily ; eh bien, et M. Mirabel ? Il ne vient pas ?

 

– Ne vous impatientez pas, il va venir. Mais auparavant j’ai quelques mots à vous dire. »

 

Alban et Cécilia, assez satisfaits de se soustraire aux interrogations trop pressantes d’Émily, laissèrent les deux jeunes filles.

 

« Vous avez quelque chose à me dire, Francine ? demanda Émily.

 

– Oui, je voulais d’abord vous engager à vous montrer un peu moins coquette et moins légère, ma chère amie.

 

– Plaît-il ? fit Émily avec hauteur.

 

– Vous auriez pourtant, continua Francine, des sujets de réflexions moins frivoles et plus graves. Je vous entendais dire à l’instant que vous ne pouviez supporter la pensée qu’on vous abusât. Eh bien, sans vous en douter, vous êtes, depuis des années, la victime d’un cruel mensonge, sous le masque de la compassion.

 

– Que voulez-vous dire ? S’agit-il de miss Jethro ? Vous ne la connaissez pas, vous demandiez tout à l’heure qui elle était.

 

– Je ne parle pas de miss Jethro, je ne sais rien d’elle et me soucie peu d’en savoir quelque chose.

 

– De qui parlez-vous alors ?

 

– De votre père. »

 

CHAPITRE IX

LA FUITE

Mirabel rentrait au château ; il était assez perplexe. Il se demandait s’il ne ferait pas bien de quitter Monksmoor et de laisser la place à la jalouse Francine, avec l’espoir qu’Émily accepterait l’invitation de sa sœur et qu’il la verrait plus librement sous un autre toit.

 

Comme il entrait dans le hall, un cri douloureux, jeté par une femme, frappa son oreille. Au même instant, M. Wyvil, traversant le corridor, se trouvait en présence de sa fille qui sortait, tout affolée, de la chambre d’Émily. Elle pouvait à peine prononcer une parole.

 

« Partie ! partie ! » c’est tout ce qu’elle put dire.

 

M. Wyvil prit sa fille dans ses bras.

 

« Qui est parti ? demanda-t-il.

 

– Émily ! Émily nous a quittés ! Elle vient de recevoir d’affreuses nouvelles, et elle est partie.

 

– Quelles nouvelles ? Comment lui sont-elles parvenues ?

 

– Je ne sais pas. J’étais allée au petit salon pour lui montrer mes roses…

 

– Était-elle seule ?

 

– Oui, et elle semblait hors d’elle. Elle m’a dit : « Laissez-moi ! j’ai reçu d’affreuses nouvelles, il faut que je retourne chez moi. » Elle m’a embrassée, et elle a couru s’enfermer dans sa chambre. Ah ! j’aurais dû la suivre et ne pas la quitter.

 

– Est-elle restée seule longtemps ?

 

– Je ne sais pas. Je voulais aller vous trouver ; et puis l’inquiétude m’a prise. J’ai frappé à sa porte, je suis entrée… Partie ! elle était partie ! »

 

M. Wyvil sonna et confia Cécilia aux soins de sa femme de chambre. Sur ces entrefaites, Mirabel l’avait rejoint dans le corridor, et tous deux descendirent ensemble pour se consulter avec Alban.

 

Morris voulut partir sur-le-champ pour aller s’enquérir de la fugitive à la station du chemin de fer.

 

M. Wyvil alla aux informations.

 

Le portier de la grille avait vu passer Émily. Elle courait plutôt qu’elle ne marchait. Alarmé par cette allure insolite, il s’était permis de l’interpeller. « Y a-t-il quelque malheur, miss ? » Il n’en avait reçu aucune réponse. La jeune fille se dirigeait du côté de la station.

 

M. Wyvil interrogea les domestiques, mais sans résultat.

 

Émily avait reçu de mauvaises nouvelles ; par quelle voie ces nouvelles lui étaient-elles donc parvenues ? C’est ce que chacun se demandait. Le courrier ne venait à Monksmoor qu’une seule fois par jour, et cela dans la matinée. Avait-on vu quelque messager spécial, porteur d’une lettre pour Émily ? Les domestiques étaient certains qu’aucun étranger n’avait pénétré dans la maison. Il fallait donc en conclure que les nouvelles avaient été transmises de vive voix ; mais par qui ? Ici encore on ne trouvait nulle trace de l’oiseau de mauvais augure. On n’avait pas reçu de visites et on n’attendait pas de nouveaux invités.

 

Alban revint à la gare. Il était arrivé à la station quelques instants après le départ du train de Londres. L’employé de service reconnut Émily à la description que lui fit Alban : elle avait pris un billet pour Londres. Le chef de gare, qui avait ouvert à la jeune fille la portière de son wagon, se souvenait qu’elle paraissait très émue.

 

Alban, sous le nom de miss Wyvil, avait télégraphié à Émily la dépêche suivante : « Veuillez nous envoyer quelques mots ; nous sommes bien inquiets. Pouvons-nous vous servir en quelque chose ? »

 

Alban, s’excusant auprès de M. Wyvil d’abréger sa visite, annonça son intention d’aller à Londres par le premier train.

 

On lui parla de l’enquête commencée.

 

« Il faudrait savoir, dit-il, quelle est la personne qui a entretenu miss Brown en dernier lieu. Nous l’avons, miss Cécilia et moi, laissée seule avec miss de Sor. »

 

Francine venait de rentrer d’une promenade solitaire dans le parc, et était en train de changer de robe. Elle avait témoigné une vive surprise en apprenant le brusque départ d’Émily.

 

Quand elle descendit, son calme faisait un singulier contraste avec les figures inquiètes de ceux qui l’entouraient. Sa promenade paraissait lui avoir fait grand bien ; elle rayonnait.

 

« Combien de temps êtes-vous restée avec miss Brown ? lui demanda M. Wyvil.

 

– Un quart d’heure tout au plus.

 

– Il n’y a eu rien de particulier dans votre conversation ?

 

– Non, rien. »

 

Alban jugea bon d’intervenir.

 

« Avez-vous dit ou fait quelque chose dont miss Brown ait pu s’offenser ? demanda-t-il.

 

– La question est un peu étrange, dit Francine.

 

– N’avez-vous pas d’autre réponse à me faire ?

 

– Non ! non ! non ! » cria-t-elle avec une sorte de fureur.

 

Tant qu’il n’y avait eu que M. Wyvil pour la questionner, Francine s’était prêtée de bonne grâce et sans embarras à l’interrogatoire ; mais lorsque Alban s’en était mêlé, elle n’avait plus été maîtresse d’elle-même. Elle se souvenait qu’il l’avait déjà soupçonnée d’avoir écrit la lettre anonyme. Alban, qui se défiait de son antipathie contre elle, ne voulait pas la juger sans preuves ; mais sa conviction intime fut aussitôt que, d’une façon incompréhensible, mais certaine, elle était pour quelque chose, sinon pour tout, dans la fuite d’Émily.

 

La réponse à son télégramme n’était pas encore arrivée quand Morris prit congé de ses hôtes. Pour Cécilia, l’attente devenait intolérable. Mirabel, oublieux du rôle de consolateur qui l’avait rendu si populaire parmi ses fidèles, ne trouvait pas un mot qui pût adoucir l’angoisse de la charmante fille de M. Wyvil. Il était trop inquiet lui-même pour distribuer avec son abondance ordinaire les belles phrases toutes faites qui lui avaient valu sa réputation d’éloquence. Le sentiment éveillé en son cœur par Émily était le seul sincère que Mirabel eût jamais connu.

 

Vers le soir, le télégramme si longtemps désiré arriva enfin. Il ne contenait que ces mots :

 

« En sûreté chez moi. Ne vous tourmentez pas à mon sujet. J’écrirai bientôt. »

 

LIVRE CINQUIÈME

AU COTTAGE

CHAPITRE PREMIER

ÉMILY SOUFFRE

Mistress Ellmother, à qui avait été confiée la garde de la résidence d’Émily, était en train de prendre sa tasse de thé, lorsqu’à sa vive surprise elle entendit le bruit d’un cab qui s’arrêtait devant la porte.

 

Puis un violent coup de sonnette retentit.

 

Elle ouvrit et se trouva en face d’Émily.

 

Un seul regard jeté sur ce jeune et cher visage suffit à la brave domestique.

 

« Bonté divine ! s’écria-t-elle, qu’y a-t-il encore ? »

 

Émily ne lui répondit pas un mot. Elle la conduisit en silence dans la chambre où était morte miss Létitia.

 

Sur le seuil, mistress Ellmother eut une certaine hésitation.

 

« Pourquoi m’amenez-vous ici ? demanda-t-elle.

 

– Pourquoi, mistress Ellmother, vouliez-vous m’interdire l’entrée de cette chambre ? dit Émily.

 

– Moi, miss, j’ai voulu vous interdire l’entrée d’une chambre ?

 

– Oui, quand je suis revenue de pension ici pour soigner ma tante. Ah ! vous vous souvenez à présent. »

 

Elle prit la main de mistress Ellmother, et la regardant en face :

 

« Est-il vrai, je vous le demande ici même où votre maîtresse a rendu le dernier soupir, est-il vrai que vous m’ayez trompée au sujet de la mort de mon père ? »

 

Il y eut un mortel silence.

 

Mistress Ellmother tremblait affreusement ; sa bouche s’ouvrait, laissant pendre la lèvre inférieure. Ses yeux, dilatés par la terreur, firent le tour de l’appartement.

 

« Est-ce son fantôme qui vous a dit ça ? murmura-t-elle. Où est-il, son fantôme ? Miss, la chambre tourne, tourne ! l’air me siffle dans les oreilles ! »

 

Émily s’élança pour la soutenir. Mais la vieille femme, toute chancelante et se cramponnant à sa chaise, criait, en levant ses grandes mains osseuses avec un geste d’égarement :

 

« N’approchez pas ! n’approchez pas ! Vous me faites peur ! »

 

Émily recula de quelques pas. Mistress Ellmother essuya la sueur froide qui lui inondait le visage.

 

« Vous parliez de la mort de votre père, dit-elle. Eh bien, quoi ? Votre père… on sait cela… votre père est mort subitement.

 

– Subitement, oui ; mais de quelle mort ?

 

– De quelle mort ?… répéta machinalement la pauvre femme.

 

– Mon père est mort assassiné dans l’auberge de Zeeland ! »

 

Elle s’était tournée, en parlant, vers le lit, comme si elle s’adressait à celle dont elle avait entendu là les demi-révélations arrachées par le délire.

 

Ce lui fut une sensation odieuse ; elle ne put la supporter et se précipita hors de la chambre.

 

En rentrant au salon, Émily aperçut le portrait de son père suspendu par miss Létitia au-dessus de la cheminée. Elle tomba épuisée sur le canapé et enfouit sa tête dans les coussins, sans lutter plus longtemps contre les larmes.

 

« Oh ! mon père ! mon cher, bon, tendre père ! mon premier, mon meilleur ami ! Assassiné ! Oh ! Dieu, où était votre justice quand vous avez laissé commettre un tel crime ? »

 

Une main se posa sur son épaule, une voix dit : « Taisez-vous, enfant, Dieu sait ce qu’il fait. »

 

Émily leva la tête, mistress Ellmother l’avait suivie, et se tenait debout devant elle.

 

« Ah ! ma pauvre bonne, dit la jeune fille dont le cœur se fondait, pardonnez-moi, je vous ai effrayée tout à l’heure.

 

– C’est passé, ma chère miss. Je suis vieille et ma vie a été rude. Une vie rude vous en apprend long. Aussi je ne me plains pas de la mienne. – Tout à coup le frisson la reprit. – Me croirez-vous ? J’ai prévenu ma défunte maîtresse de ce qui arrive aujourd’hui. Oui, devant le cercueil de votre père, je l’ai prévenue. « Cachez la vérité si ça vous est possible, que je lui ai dit ; mais un jour notre enfant saura que nous l’avons trompée. L’une de nous vivra assez pour voir ce jour-là. » Et c’est moi qui ai vécu ! je n’ai pas pu me sauver dans la tombe ! »

 

Des larmes lentes coulaient sur ses joues.

 

Émily lui prit affectueusement les mains : « Remettez-vous, » lui disait-elle avec douceur.

 

Mistress Ellmother s’apaisa, en effet, peu à peu.

 

« Si j’osais vous demander ?… reprit-elle timidement. Comment donc avez-vous fait la terrible découverte ? Est-ce le hasard ? ou si quelqu’un vous a dit ?… »

 

Mais déjà la pensée d’Émily était loin de mistress Ellmother. Elle quitta le canapé, pressant de la main son cœur, qui battait à coups violents et douloureux.

 

« Le premier devoir de ma vie ! dit-elle ; je pense au premier devoir de ma vie ! Je suis calmée à présent, je suis résignée. Mais, hélas ! jamais, jamais plus, la mémoire de mon bien-aimé père ne pourra être ce qu’elle a été jusqu’ici ! Désormais, ce qui dominera tout, c’est l’atroce souvenir du crime… Ce crime n’a pas été puni, l’homme a échappé aux juges. Ah ! si j’avais su ! il ne m’aurait pas échappé, à moi, il ne m’échappera pas ! »

 

Elle s’interrompit ; ses yeux s’arrêtèrent sur la vieille servante :

 

« Que me disiez-vous donc ? Ah ! vous vouliez savoir comment j’ai tout appris. Ceci me ramène à Netherwoods. M. Alban Morris… »

 

Mistress Ellmother se recula effarée.

 

« Oh ! vous n’allez pas dire du mal de lui ! de lui qui a été si bon pour moi ! le meilleur des hommes !…

 

– Je le croyais tel, je ne le crois plus.

 

– C’est vous qui dites une pareille chose ! vous !

 

– Oui, moi. Il avait toute mon affection, et il s’est associé au mensonge, et de quelle façon ? dans quel moment ?… Il m’a entendu parler avec insouciance d’un journal qui racontait le meurtre de mon père, et il n’a pas ouvert la bouche pour arrêter cette profanation ! Tenez, ne parlons plus de cela. Revenons, revenons par la pensée à Netherwoods. Un soir, Francine de Sor vous a effrayée par je ne sais quel récit, et vous vous êtes enfuie au jardin… Tenez-vous donc tranquille ! À votre âge, faut-il que je vous donne l’exemple du sang-froid ?

 

– C’est que… pardon, miss ! je voudrais vous demander… où se trouve-t-elle, en ce moment, Francine de Sor ?

 

– Elle est encore à la villa que je viens de quitter.

 

– Et où ira-t-elle ensuite ? Est-ce qu’elle retournera chez miss Ladd ?

 

– Je le suppose. Mais quel intérêt peut avoir pour vous ce que fait ou ne fait pas miss de Sor ?

 

– Je ne vous interromprai plus, miss. C’est vrai, ce soir-là, je m’étais sauvée dans le jardin. Et, sans doute, elle nous y aura découverts, M. Morris et moi. Dans l’obscurité, comment a-t-elle pu faire ?

 

– Elle a été guidée par l’odeur de la fumée de tabac ; elle connaissait le fumeur ; elle l’avait vu ce matin même causer avec vous. Et tout ce que vous vous êtes dit, elle me l’a répété ! Ah ! n’est-il pas bien cruel de devoir à la méchanceté d’une fille haineuse ces révélations sur la mort de mon père, alors que vous, ma vieille amie, et l’homme qui prétendait m’aimer, vous étiez d’accord pour me laisser dans l’ignorance ?

 

– Ce sont là des paroles bien amères, miss !

 

– Ce sont des paroles justes.

 

– Non. Elles ne doivent pas être justes pour M. Morris. Elles ne sont pas justes pour moi. Dieu sait que si votre tante m’avait écoutée, vous auriez tout su. Je l’ai priée, suppliée, je me sais mise à genoux, je l’ai avertie, comme je vous disais tout à l’heure, que ça finirait mal. Rien n’y a fait. Est-il besoin de vous rappeler à quel point miss Létitia était volontaire et opiniâtre ? Elle m’a donné le choix entre mon congé immédiat et définitif et le silence. J’ai cédé. Pas une autre femme qu’elle n’aurait pu me faire plier. Je suis obstinée aussi, miss, vous me l’avez dit souvent ; mais l’obstination de votre tante l’a emportée sur la mienne. Je l’aimais trop, je ne pouvais pas lui dire non. D’ailleurs, si vous me demandez à qui revient la première idée d’un mensonge, je vous dirai que ce n’est pas à votre tante ; on l’y a poussée en l’effrayant à votre sujet.

 

– Qui cela ?

 

– Votre parrain, le grand chirurgien de Londres qui venait si souvent chez votre père.

 

– Sir Richard ?

 

– Sir Richard, c’est bien ça. Il a déclaré qu’avec votre santé chancelante, il ne répondait pas des suites d’une telle secousse pour vous. Dès lors il a fait tout ce qu’il a voulu. Après avoir gagné miss Létitia qu’il accompagnait à l’enquête, il a gagné le coroner et les journalistes ; il a veillé à ce que le nom de votre tante ne parût point dans les journaux ; il s’est chargé du cercueil, de l’enterrement, il a écrit le certificat. Il n’y avait que lui, lui ! Tout le monde obéissait au doigt et à l’œil. Pensez donc ! le fameux médecin ! »

 

Émily reprit :

 

« Mais les domestiques et les voisins ont sûrement hasardé quelques questions sur cette mort, sur ce meurtre ?

 

– Des centaines ! mais qu’est-ce que ça faisait à sir Richard ? Personne ne bronchait devant lui. Sans compter que la chance le favorisait. D’abord, pour commencer, un nom qu’on voit partout : qui est-ce qui pourrait démêler votre pauvre père des milliers d’autres James Brown ? Ensuite, la maison et les terres revenaient à l’héritier mâle, comme ils appelaient le cousin avec qui votre père s’était brouillé. Cet héritier avait amené ses gens avec lui, des étrangers, et, bien avant que vous eussiez quitté vos amis, la maison était vide de tous les vieux domestiques, forcés de se placer où ils avaient pu, très loin souvent. Sous ce rapport nous étions bien tranquilles. Pourtant ma conscience me tracassait. Sitôt que je vous ai vue rétablie, je suis revenue à la charge près de miss Létitia. « Il n’y a plus de rechute à craindre maintenant, dites-lui la vérité bien doucement, mais dites-la-lui ! » voilà ce que je disais. Mais votre tante vous aimait trop, elle n’avait pas le courage de vous causer une telle douleur. Cette fois, c’est par les larmes qu’elle m’a vaincue, et aussi en me rappelant quel homme impressionnable était votre père, si impressionnable que le chagrin de la mort de sa femme avait déterminé une fièvre cérébrale. – « Émily lui ressemble, disait-elle, vous-même en êtes frappée ; elle a la constitution nerveuse, la sensibilité maladive de son père. Avec tous les ménagements imaginables, nous pouvons lui porter un coup dont elle ne se relèverait pas. » C’est comme ça que ma maîtresse me parlait, miss, et peu à peu je me suis prise des mêmes terreurs. Ah ! ma chère miss, blâmez-moi, c’est justice sans doute, mais n’oubliez pas tout ce que j’ai souffert. J’ai fui le lit d’agonie de ma pauvre maîtresse, parce que ça m’effrayait de penser que son délire vous ferait peut-être tout deviner. J’ai vécu avec l’appréhension des questions et des reproches que vous pourriez m’adresser. Regardez ce que je suis devenue. »

 

La pauvre femme cherchait son mouchoir, mais sa main tremblante s’embarrassait dans les plis de la robe.

 

« Je n’ai seulement pas la force de m’essuyer la figure, dit-elle faiblement. Oh ! tâchez de me pardonner, miss. »

 

Émily avait passé ses bras autour du cou de la vieille.

 

« C’est à vous de me pardonner, » lui dit-elle les yeux pleins de larmes.

 

Pendant quelques minutes, elles demeurèrent ainsi immobiles et silencieuses. À travers les fenêtres ouvertes donnant sur le petit jardin leur venait un son à peine perceptible, celui du frémissement des feuilles qu’agitait la brise.

 

Soudain ce silence fut troublé par le bruit aigre de la sonnette. Toutes deux tressaillirent.

 

Le cœur d’Émily battait avec violence.

 

« Qui cela peut-il être ?

 

– Dirai-je que vous ne recevez personne ? demanda mistress Ellmother en se levant.

 

– Oui ! oui ! »

 

Émily entendit la porte s’ouvrir, un bruit de voix dans le corridor. Mistress Ellmother reparut. Comme elle ne disait pas un mot, ce fut Émily qui lui adressa la parole.

 

« C’est une visite ?

 

– Oui, miss.

 

– Avez-vous dit que je ne veux voir personne ?

 

– Je ne pouvais pas lui dire ça.

 

– Et pourquoi ?

 

– Ne soyez pas dure pour lui, ma chère maîtresse. C’est M. Alban Morris. »

 

CHAPITRE II

MISS LADD CONSEILLÈRE

Mistress Ellmother, assise près du feu mourant de la cuisine, réfléchissait profondément, et ses réflexions n’atténuaient guère son anxiété.

 

Elle avait attendu Alban à la porte du cottage afin d’échanger avec lui quelques mots lorsqu’il quitterait Émily ; mais la seule vue de l’amer désespoir empreint sur les traits de l’artiste lui avait fermé les lèvres.

 

Ensuite elle était allée jeter un coup d’œil à l’intérieur du salon. Très pâle, Émily restait immobile sur le canapé dans un complet accablement de corps et d’âme.

 

« Ne me parlez pas, murmura-t-elle, je suis à bout de forces. »

 

Évidemment sa manière de juger Alban n’avait pas changé. Ils s’étaient heurtés, irrités l’un l’autre ; ils s’étaient brouillés, peut-être pour toujours.

 

Saisie de compassion, mistress Ellmother prit doucement la jeune fille dans ses bras robustes encore, la porta comme un enfant sur son lit, et ne la quitta que quand elle la vit endormie.

 

Pendant les heures silencieuses de la nuit, les pensées de la brave servante allèrent du passé au présent et du présent à un avenir qui lui paraissait bien sombre. Peu à peu elle se sentit effrayée de sa responsabilité.

 

Mais quel être humain pouvait-elle appeler à son aide ?

 

Le beau monde de Monksmoor lui était étranger. Quant au docteur Allday, Émily avait dit : « Ne l’envoyez pas chercher ; il me tourmenterait de ses questions, et je veux être calme. »

 

Mistress Ellmother ne voyait plus qu’une seule personne qui pût répondre à son appel : miss Ladd.

 

Rien n’eût été plus simple que de demander à l’excellente demoiselle de venir consoler et conseiller l’élève si tendrement aimée. Mais mistress Ellmother visait à un double but : elle avait décidé que la froide cruauté de la perfide amie d’Émily ne resterait pas impunie. Toute impuissante que fût une pauvre vieille femme, elle était au moins capable de dire la vérité. Après l’avoir entendue, miss Ladd déciderait si une aussi odieuse fille devait être plus longtemps sa commensale et sa pensionnaire.

 

Se sentir le droit d’agir ainsi et s’y résoudre était une chose ; formuler clairement sa pensée, raconter ce qui s’était passé dans une lettre, en était une autre, et de beaucoup la plus ardue. Après avoir déchiré plusieurs essais infructueux, mistress Ellmother se résigna à communiquer avec miss Ladd par le moyen du télégraphe. Sa dépêche était ainsi conçue :

 

« Miss Émily est bien malheureuse ; moi j’ai à dire ce qui ne peut pas s’écrire, Voudriez-vous venir ? »

 

Dans le courant de l’après-midi, mistress Ellmother fut appelée à la porte par le coup de sonnette d’un visiteur.

 

Les dehors de cet étranger la disposèrent tout de suite en sa faveur. C’était un monsieur fort bien de sa personne, aux manières aimables, et dont la voix pleine et mélodieuse caressait agréablement l’oreille.

 

« J’arrive de chez M. Wyvil, dit-il, et j’apporte une lettre de sa fille, miss Cécilia. »

 

Le visiteur demanda avec componction :

 

« Puis-je m’informer de la santé de miss Émily ?

 

– Il s’en faut, monsieur, qu’elle soit bonne ! dit mistress Ellmother ; elle est tellement souffrante qu’elle garde le lit. »

 

À cette réplique, le visage de l’inconnu exprima un chagrin, une sympathie si sincères, que mistress Ellmother en fut attendrie.

 

« Ma maîtresse, continua-t-elle, a eu déjà une terrible secousse. J’espère qu’il n’y a pas de mauvaises nouvelles dans la lettre de la jeune lady ?

 

– Tout au contraire, miss Wyvil lui écrit pour la prévenir qu’elle viendra ici ce soir même. Seriez-vous assez bonne pour me dire si miss Émily a vu un médecin ?

 

– Elle ne veut pas en entendre parler, monsieur. Nous avons pour proche voisin un docteur, qui de plus est un de ses amis. Malheureusement je suis seule dans la maison, je n’ose pas quitter ma maîtresse, et je ne peux aller le prévenir.

 

– Permettez-moi d’y aller à votre place, » dit vivement Mirabel ; – car on a déjà sans doute reconnu le révérend.

 

La figure de mistress Ellmother s’éclaira.

 

« Ce serait bien bon de votre part, si cela ne vous ennuyait pas trop.

 

– Ma bonne dame, rien ne peut m’ennuyer dès qu’il s’agit de servir votre jeune maîtresse. Le nom, l’adresse du docteur ? et qu’est-ce que j’aurai à lui dire ?

 

– Il y a une chose à laquelle il faut qu’il fasse attention, reprit mistress Ellmother ; le docteur ne doit pas venir ici comme médecin, miss Émily refuserait de le voir. »

 

Mirabel avait compris.

 

« Je n’oublierai pas la recommandation. Veuillez dire à votre maîtresse que je suis venu ; mon nom est Mirabel, je repasserai demain. »

 

Il s’éloigna en hâte pour faire sa commission.

 

Mais quand il arriva chez le médecin, celui-ci venait de partir, appelé hors de Londres pour un cas grave. On ne l’attendait que fort tard dans l’après-midi.

 

Mirabel laissa un mot en ajoutant qu’il reviendrait le soir.

 

La personne qui succéda à Mirabel à la porte du petit cottage n’était autre que l’amie fidèle en qui mistress Ellmother avait instinctivement placé sa confiance. Aussitôt le télégramme reçu et parcouru, miss Ladd s’était décidée à y répondre de vive voix.

 

« Si vous avez de mauvaises nouvelles à me donner, dit-elle, parlez, parlez sur-le-champ, ne me tenez pas en suspens, je n’aurais pas la force de le supporter ; ma vie de fatigues constantes commence à m’être bien lourde ! je deviens irritable et faible.

 

– J’ai beaucoup de choses à dire avant que vous voyiez miss Émily, répliqua mistress Ellmother, mais il n’y a pas à vous alarmer ; seulement ma pauvre vieille tête se met à tourner quand je veux réfléchir et je ne sais par quel bout entamer mon histoire.

 

– Parlez-moi d’abord d’Émily, » dit miss Ladd.

 

Mistress Ellmother raconta alors l’arrivée imprévue de sa jeune, maîtresse la veille et leur orageuse explication.

 

« C’est bien, interrompit miss Ladd ; je vais aller tout de suite auprès d’Émily.

 

– Pardon, madame, dit mistress Ellmother, n’auriez-vous pas mon télégramme sur vous ?

 

– Sans doute ; le voici.

 

– Voudriez-vous en relire la dernière ligne ? »

 

Miss Ladd jeta les yeux sur la dépêche et revint aussitôt à sa chaise.

 

« Ce que vous avez à me confier se rapporte-t-il à quelque personne de ma connaissance ? demanda-t-elle.

 

– Madame, ça se rapporte à miss de Sor et je crains que cela ne vous fasse de la peine.

 

– Qu’est-ce que je vous disais en entrant ? reprit miss Ladd. Parlez nettement et vite et tâchez de commencer par le commencement. »

 

Mistress Ellmother raconta comment elle avait excité la curiosité de Francine dès le premier jour où Émily l’avait présentée. Elle dit son entrée au service de l’impérieuse jeune fille, la scène de Netherwoods, la figure de cire, l’entretien surpris par Francine aux écoutes derrière un tronc d’arbre, et enfin la révélation qu’elle avait faite à la pauvre Émily.

 

Miss Ladd était rouge d’indignation.

 

« Êtes-vous bien sûre de ce que vous avancez là ? dit-elle.

 

– J’en suis sûre, madame ; j’espère n’avoir point fait mal en vous dénonçant miss de Sor pour ce qu’elle est.

 

– Vous avez bien fait, bien fait, répéta miss Ladd. Si cette misérable fille ne trouve pas moyen de se disculper devant moi, je regarderai comme une honte de la garder dans ma maison, et je vous remercie de me l’avoir fait connaître. Elle va rentrer à Netherwoods ; elle se justifiera ou elle quittera la pension séance tenante. Quelle cruauté ! quelle duplicité ! Au cours de ma vie, j’ai vu bien des jeunes filles, jamais rien d’approchant. Maintenant, laissez-moi aller près de ma petite Émily. »

 

Mistress Ellmother conduisit l’excellente dame jusqu’au seuil de la chambre, puis alla faire un tour de jardin, car l’effort de volonté qu’elle venait de s’imposer lui avait causé un violent mal de tête.

 

« Une bouffée d’air frais me remettra, » pensait-elle.

 

Le petit jardin du cottage communiquait avec l’étroite plate-bande de la façade. Comme elle suivait lentement l’allée qui faisait ainsi le tour de la maison, elle entendit sur la route des pas qui s’arrêtèrent près de la porte. Un coup d’œil jeté à travers les barreaux de la grille lui suffit pour reconnaître dans ce passant Alban Morris.

 

« Entrez, monsieur, » fit-elle toute réjouie de le revoir.

 

Alban franchit le seuil de la porte, et mistress Ellmother, en le voyant de près, fut frappée et même effrayée du changement de son visage.

 

« Oh ! monsieur, s’écria-t-elle, quel chagrin elle vous cause ! Ne la prenez pas au mot. Ayez bon courage, monsieur ! Vous savez, les jeunes filles, ça change vite de sentiment. »

 

Alban lui tendit la main.

 

« Il ne faut pas que je parle d’elle, si je veux supporter mon malheur comme un homme. J’ai reçu de rudes coups avant celui-là, ils n’avaient pas suffisamment émoussé chez moi la faculté de souffrir. Mais, grâce à Dieu, elle n’a point conscience des tortures qu’elle inflige. Je me suis oublié hier, je lui ai riposté un peu rudement. Je veux lui en demander pardon. Oh ! je ne songe pas à lui imposer ma présence ; non, je lui ai écrit. Auriez-vous l’obligeance de lui remettre ma lettre ? Adieu et merci. Je pars, miss Ladd m’attend à Netherwoods.

 

– Miss Ladd est ici, monsieur, en ce moment même.

 

– Ici, à Londres ?

 

– Oui, monsieur, dans la chambre de miss Émily.

 

– Dans sa chambre ? Émily est-elle donc malade ?

 

– Elle va mieux, monsieur. Désirez-vous voir miss Ladd ?

 

– Oui, certes ; j’ai, pour mon compte, quelque chose d’important à lui dire. Puis-je l’attendre au jardin ?

 

– Pourquoi pas au salon, monsieur ?

 

– Le salon me rappelle des jours heureux. Plus tard, peut-être, je regagnerai assez de courage pour affronter la vue de cette pièce, mais maintenant elle me ferait mal. »

 

Si miss Émily ne se raccommode pas avec un aussi brave garçon, pensait mistress Ellmother en rentrant dans la maison, l’enfant que j’ai élevée n’est qu’une fille sans cœur. Mais elle pardonnera, j’en suis sûre.

 

Une demi-heure après, miss Ladd rejoignait Alban sur la pelouse en miniature qui représentait le jardin du cottage.

 

« Je vous apporte la réponse d’Émily à votre lettre, dit-elle, lisez-la avant de vous occuper de moi. »

 

Les yeux d’Alban parcoururent rapidement les quelques lignes du billet.

 

« Je vous remercie de votre lettre. Je n’ai pas été offensée de la vivacité de votre défense. Mais je ne peux pas me faire à cette idée que vous, mon ami, vous m’avez laissée parler avec cette insouciance du récit de l’assassinat de mon père ! »

 

Alban tendit silencieusement la lettre à miss Ladd.

 

« Gardez-la, dit-elle. Je sais ce que vous écrit Émily et je lui ai dit ce que je vous répète à vous : elle a tort, absolument tort. Le malheur des natures ardentes comme la sienne, c’est qu’elles vont du premier coup aux extrêmes. Elle n’a vu qu’une seule face de la question et se refuse obstinément à en considérer une autre. Elle est aveugle.

 

– Ce n’est pas sa faute ! » dit Alban.

 

Miss Ladd le regarda avec une véritable admiration.

 

« C’est vous qui défendez Émily ? fit-elle.

 

– Je l’aime. »

 

Le cœur de miss Ladd s’émut comme celui de mistress Ellmother.

 

« Fiez-vous à l’action du temps, monsieur Morris, reprit-elle. Actuellement, voici le danger pour Émily : elle est capable de je ne sais quelle folie. Elle déclare que son devoir est de chercher le meurtrier et de le livrer à la justice ! N’est-ce pas inouï ?

 

– Non, c’est tout naturel, dit Alban.

 

– Ah ! vous trouvez ?…

 

– Sans doute. L’amour qu’elle portait à son père n’est pas mort avec son père.

 

– Alors vous l’encourageriez dans ce dessein insensé.

 

– De grand cœur, si elle voulait me le permettre.

 

– Tenez ! laissons ce sujet, monsieur Morris. Vous aviez, je crois, quelque chose à me dire ?

 

– Je voulais vous prier d’accepter ma démission de professeur de dessin à Netherwoods. »

 

Miss Ladd ne fut pas seulement surprise, il se mêla à sa surprise une certaine méfiance. Après ce qu’Alban venait de lui dire, n’était-il pas capable de méditer un projet aussi absurde que désespéré dans l’espoir de rentrer en grâce auprès d’Émily ?

 

« Avez-vous en vue quelque place plus avantageuse ? demanda-t-elle.

 

– Non, et je n’y songe pas. Je ne me sens pas en état de donner mon attention à des élèves plus ou moins indifférentes.

 

– Est-ce là votre seule raison pour me quitter ?

 

– C’est une de mes raisons.

 

– La seule qu’il vous convienne d’avouer, n’est-ce pas ?

 

– Oui.

 

– Je serai fort chagrine de vous perdre, monsieur Morris.

 

– Croyez bien, miss Ladd, que votre bienveillance n’a pas été accordée à un ingrat.

 

– Voulez-vous me permettre d’ajouter un mot inspiré uniquement par mon amitié pour vous ? J’espère que vous ne commettrez pas d’imprudence.

 

– Je ne vous comprends pas, miss Ladd.

 

– Si fait, monsieur Morris, vous me comprenez très bien. »

 

Miss Ladd lui donna une poignée de main et retourna près d’Émily.

 

Alban revint à Netherwoods pour y continuer son service jusqu’à ce qu’on se fût procuré un autre maître de dessin.

 

Miss Ladd l’y suivit par un autre train. Émily savait que la présence de la directrice était indispensable dans sa maison, et elle n’aurait pas voulu la retenir au cottage, mais il fut convenu qu’elles ne cesseraient de s’écrire et que la chambre d’Émily serait toujours prête à Netherwoods au cas où la fantaisie lui prendrait de venir l’occuper.

 

CHAPITRE III

CLAIRVOYANCE DU DOCTEUR

Ce soir-là, mistress Ellmother fit le thé plus tôt qu’à l’ordinaire. Se voyant seule avec Émily, l’idée lui vint que l’occasion était bonne de plaider la cause d’Alban. Elle se trompait ; le moment était on ne peut plus mal choisi. À peine le nom de l’artiste lui eut-il échappé qu’un regard de sa jeune maîtresse lui coupa la parole.

 

Émily avait à lui parler d’autre chose, ou plutôt d’une autre personne, – de miss Jethro.

 

Mistress Ellmother se récria à son tour.

 

« Ne revenez pas à cette vieille histoire ! dit-elle. En quoi ça vous regarde-t-il, miss Jethro ?

 

– Cela m’intéresse plus que vous ne le pensez. Je sais maintenant pourquoi elle a été contrainte de quitter la pension.

 

– Pardon, miss ! c’est impossible.

 

– Elle a quitté la pension, continua Émily, pour un motif très grave : miss Ladd a découvert que ses références étaient fausses.

 

– Bonté divine ! qui est-ce qui a pu vous dire ça ?

 

– Vous voyez que je suis au courant. J’ai demandé à miss Ladd comment elle avait eu cette information, elle n’a pu me répondre : elle avait promis le secret au dénonciateur… Eh bien, je ne le lui ai pas dit à elle, mais je vous le dis à vous : je crois connaître le nom de cette personne.

 

– Non, ça ne se peut pas, repartit mistress Ellmother avec une obstination exaspérée. Comment pourriez-vous le connaître ?

 

– Désirez-vous que je vous répète ce que j’ai entendu dans la pièce voisine le jour où ma tante se mourait ?

 

– Laissez cela, miss Émily, pour l’amour de Dieu, laissez cela !

 

– Croyez-vous que cela me soit possible ? Il m’est odieux de soupçonner ma tante, et cela sur des indices fournis par son délire. Si vous m’aimez, dites-moi la vérité.

 

– Aussi vrai que j’espère aller au ciel, miss Émily, je n’en sais pas plus long que vous, je ne peux que supposer et deviner. Ma maîtresse ne se fiait à moi que tout juste. Vous savez, j’ai souvent la langue un peu rude, ça l’avait offusquée, elle ne m’a plus rien dit.

 

– Sur quoi l’aviez-vous offensée ?

 

– Si je vous raconte ça, il faudra parler de votre père.

 

– Oh ! oui, oui ! parlez-moi de lui !

 

– Il n’y a rien, dans ce que j’ai à vous dire, absolument rien qui soit à blâmer dans votre père. Si je n’en avais pas la certitude, vous n’obtiendriez pas un mot de moi. Mais quoi ! il pouvait être le roi des hommes… ça n’empêche qu’il était amoureux de miss Jethro… Qu’est-ce que vous avez ? »

 

Émily pensait à sa conversation nocturne avec la sous-maîtresse renvoyée.

 

« Rien ! fit-elle, continuez.

 

– S’il n’avait pas voulu tenir la chose secrète, reprit mistress Ellmother, votre tante ne se serait jamais mis dans la tête qu’il y avait du mal dans cette liaison, puisqu’il ne voulait pas l’avouer. Je conviens qu’au commencement, je l’ai aidée dans sa surveillance ; mais c’est parce que j’avais la conviction qu’elle ne trouverait rien contre le maître. Il avait coutume de s’absenter assez souvent pendant quelques jours ; c’était pour aller voir miss Jethro. Mais nous n’avions pas pu dénicher son adresse. Plus tard, votre tante a fini par l’apprendre, je ne sais par quel moyen. Elle dépensait beaucoup d’argent à payer des canailles qui épluchaient par le menu toute la vie de miss Jethro. Je suis obligée de le dire, miss Létitia portait une haine de vieille fille à la belle jeune femme qui avait su captiver son frère. Je n’oserais compter combien de fois nous avons farfouillé dans les lettres que le maître, trop confiant, oubliait de mettre sous clef. Mais, un jour, j’ai lu un passage de son journal qui m’a fait rougir de moi-même. Je l’ai montré à miss Létitia, en lui déclarant qu’il ne fallait plus compter que je me mêlerais encore de ses vilaines manigances. Je n’ai pas gardé copie de ce passage, mais je me le rappelle, comme par cœur : « Il n’y a rien que de pur dans le profond sentiment que j’ai voué à la femme que j’aime ; rien qui puisse diminuer mon amour pour mon enfant ; rien dont j’aie à rougir devant ma fille. » – Allons, voilà que je vous ai fait pleurer !… Tenez, miss, je vous ai dit tout ce que je pouvais vous dire. Laissez-moi m’en aller à ma besogne, à présent ; ça vaudra mieux. »

 

Et elle sortit précipitamment.

 

Cependant le soir était venu, et le docteur ne paraissait pas. N’avait-il donc pu disposer de quelques minutes ? ou bien le monsieur si obligeant avait-il, malgré son empressement, oublié sa commission ?

 

Ce soupçon faisait injure à Mirabel qui, selon sa promesse, était retourné chez le médecin. Il l’avait trouvé cette fois.

 

Introduit à son tour dans le cabinet de consultation, Mirabel avait reçu du docteur le meilleur accueil. Seulement, dès qu’il avait énoncé l’objet de sa visite, les manières de M. Allday avaient subi une altération bizarre.

 

Il regardait Mirabel d’un ai