Portrait of Cooper

 

 

 

James Fenimore Cooper

 

 

 

LE LAC ONTARIO

(THE PATHFINDER)

 

 

 

1840

Traduction d’A. J. B. DEFAUCONPRET

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

PRÉFACE. 4

CHAPITRE PREMIER. 6

CHAPITRE II. 25

CHAPITRE III. 45

CHAPITRE IV. 62

CHAPITRE V. 80

CHAPITRE VI. 101

CHAPITRE VII. 117

CHAPITRE VIII. 141

CHAPITRE IX. 163

CHAPITRE X. 181

CHAPITRE XI. 204

CHAPITRE XII. 231

CHAPITRE XIII. 248

CHAPITRE XIV. 278

CHAPITRE XV. 298

CHAPITRE XVI. 321

CHAPITRE XVII. 338

CHAPITRE XVIII. 356

CHAPITRE XIX. 383

CHAPITRE XX. 426

CHAPITRE XXI. 452

CHAPITRE XXII. 465

CHAPITRE XXIII. 488

CHAPITRE XXIV. 517

CHAPITRE XXV. 540

CHAPITRE XXVI. 555

CHAPITRE XXVII. 568

CHAPITRE XXVIII. 585

CHAPITRE XXIX. 602

CHAPITRE XXX. 618

À propos de cette édition électronique. 628

 

PRÉFACE.

Le plan de cet ouvrage s’est présenté à l’esprit de l’auteur il y a plusieurs années, quoique l’invention des détails soit d’une date récente. L’idée de rassembler des marins et des sauvages au milieu d’incidents qu’on peut supposer devoir faire connaître le caractère des grands lacs de l’Amérique, ayant été mentionnée à l’éditeur, celui-ci obtint de l’auteur une sorte de promesse d’exécuter ce projet quelque jour, ce qu’il fait aujourd’hui, quoique un peu tard et imparfaitement.

 

Dans le principal personnage de cette légende, le lecteur pourra reconnaître un ancien ami dans de nouvelles circonstances[1]. Si la manière dont se montre cette vieille connaissance sous un nouveau point de vue ne diminue pas la faveur qu’il a obtenue du public, ce sera un grand plaisir pour l’auteur, car il prend à l’individu en question presque autant d’intérêt que celui qu’inspirerait la réalité. Ce n’est pourtant pas une tâche facile de présenter le même individu dans quatre ouvrages différents, et de soutenir le caractère particulier indispensable pour son identité, sans courir le risque de fatiguer le lecteur par une sorte d’uniformité. Cette épreuve a été différée si longtemps, autant par doute qu’elle pût réussir que par toute autre cause. Dans une telle entreprise, comme dans toutes les autres, « c’est la fin » qui doit « couronner l’œuvre. »

 

Le caractère indien offre si peu de variété, que j’ai cherché à éviter de trop appuyer sur ce point dans la présente occasion, et je crains même qu’on ne trouve plus de nouveauté que d’intérêt dans la réunion de l’Indien et du marin.

 

Le novice pourra regarder comme un anachronisme de placer des navires sur l’Ontario au milieu du XVIIIe siècle ; mais à cet égard, les faits justifieront ce qu’on pourrait croire la licence d’une fiction. Quoique les bâtiments mentionnés dans cet ouvrage puissent n’avoir jamais existé sur ce lac ni ailleurs, on sait que d’autres navires ont vogué sur cette mer intérieure à une époque plus éloignée que celle qui vient d’être indiquée, et ils leur ressemblaient assez pour former une autorité suffisante pour les introduire dans un ouvrage de fiction. C’est un fait dont on ne se souvient pas généralement, quoiqu’il soit bien connu, qu’il se trouve, le long des grands lacs, des endroits isolés qui remontent, comme établissements, aussi loin que la plupart des anciennes villes d’Amérique, et qui étaient le siège d’une espèce de civilisation long-temps avant que la plus grande partie même des États les plus anciens fussent tirés du désert.

 

L’Ontario a été de notre temps la scène d’importantes évolutions navales. Des flottes ont manœuvré sur ces eaux qui, il y a un siècle, étaient aussi désertes que des eaux peuvent l’être, et le jour n’est pas éloigné où la totalité de cette vaste suite de lacs deviendra le siège d’un empire, et offrira tout l’intérêt que peut inspirer la société humaine. Un regard jeté en passant, même dans un ouvrage de fiction, sur ce qu’était il y a si peu de temps cette vaste région, doit aider à se procurer les connaissances qui peuvent seules faire apprécier justement les voies merveilleuses par lesquelles la Providence prépare un chemin à la civilisation dans toute l’étendue du continent américain.

 

CHAPITRE PREMIER.

« Le gazon sera mon autel de parfums ; cette arche dont tu couvres ma tête, ô Seigneur, sera mon temple, l’air des montagnes deviendra la fumée de mon encensoir, et mes pensées silencieuses seront mes seules prières. »

 

MOORE.

 

 

Il ne faut que des yeux pour concevoir l’idée de sublimité qui se rattache à une vaste étendue. Les pensées les plus abstraites, les plus perçantes, peut-être les plus châtiées du poète s’accumulent sur son imagination quand il jette un regard sur les profondeurs d’un vide sans limites. Il est rare que le novice voie avec indifférence l’étendue de l’océan, et l’esprit trouve, même dans l’obscurité de la nuit, un parallèle à cette grandeur qui semble inséparable d’images que les sens ne peuvent atteindre. C’était avec un sentiment semblable d’admiration respectueuse, née de la sublimité, que les différents personnages qui doivent commencer les premiers à figurer dans cette histoire, regardaient la scène qui s’offrait à leurs yeux. Ils étaient quatre ; deux de chaque sexe. Ils avaient réussi à monter sur des arbres empilés, déracinés par une tempête, pour mieux voir les objets qui les entouraient. C’est encore l’usage du pays d’appeler ces endroits wind-rows[2]. En laissant la clarté du ciel pénétrer dans les retraites obscures et humides de la forêt, ils forment une sorte d’oasis dans l’obscurité solennelle des bois de l’Amérique. Celui dont nous parlons en ce moment était sur le haut d’une petite éminence ; mais, quoique peu élevée, elle offrait à ceux qui pouvaient en occuper le sommet, une vue très-étendue, ce qui arrive rarement au voyageur dans les bois. Comme c’est l’ordinaire, l’espace n’était pas grand ; mais comme ce wind-row était situé sur le faîte de la hauteur, et que la percée pratiquée par le vent s’étendait sur la déclivité, il offrait à l’œil des avantages assez rares. La physique n’a pas encore déterminé la nature du pouvoir qui souvent désole ainsi dans les bois des endroits semblables ; les uns les attribuant aux tourbillons qui produisent des trombes sur l’océan, tandis que d’autres en cherchent la cause dans le passage subit et violent de courants de fluide électrique ; mais les effets qui en résultent dans les bois sont généralement connus. À l’entrée de la percée dont il est ici question, cette influence invisible avait empilé les arbres sur les arbres d’une manière qui avait permis aux deux hommes, non-seulement de monter à environ trente pieds au-dessus du niveau de la terre, mais, avec un peu de soins et d’encouragement, d’engager et d’aider leurs compagnes plus timides à les y accompagner. Les énormes troncs que la force du coup de vent avait renversés, brisés comme des fétus de paille, entrelacés ensemble, et dont le feuillage exhalait encore l’odeur de feuilles à demi desséchées, étaient placés de manière que leurs branches pouvaient offrir aux mains un appui suffisant. Un grand arbre avait été complètement déraciné, et ses racines élevées en l’air avec la terre qui en remplissait les interstices, fournit une sorte de plate-forme aux quatre aventuriers, quand ils eurent atteint cette élévation.

 

Le lecteur ne doit s’attendre à rien trouver qui lui fasse reconnaître des personnes de condition dans la description que nous allons faire de ce groupe. C’étaient des voyageurs dans le désert ; et quand ils ne l’auraient pas été, ni leurs habitudes préalables, ni la position qu’ils occupaient dans la société, ne les auraient accoutumés aux besoins du luxe du monde. Deux d’entre eux, un homme et une femme, faisaient partie des anciens propriétaires du sol, c’est-à-dire étaient Indiens et appartenaient à la tribu bien connue des Tuscaroras. Leurs compagnons étaient un homme que tout son extérieur annonçait comme ayant passé sa vie sur l’océan, et dans un rang peu élevé au-dessus de celui de simple matelot, et une fille qui ne paraissait pas d’une classe fort supérieure à la sienne, quoique sa jeunesse, la douceur de sa physionomie, et un air modeste, mais animé, lui prêtassent ce caractère d’intelligence et d’esprit qui ajoute tant de charmes à la beauté. En cette occasion son grand œil bleu réfléchissait le sentiment de sublimité que cette scène faisait naître en elle, et ses traits aimables offraient cette expression pensive que toutes les fortes émotions, même quand elles causent le plaisir le plus agréable, impriment sur la physionomie des êtres ingénus et réfléchis.

 

Et véritablement cette scène était de nature à faire une impression profonde sur l’esprit de quiconque en aurait été spectateur. Vers l’ouest, – et c’était de ce côté, le seul où l’on pût découvrir quelque chose, que nos quatre voyageurs avaient le visage tourné, – l’œil dominait sur un océan de feuilles riches et glorieuses de la verdure vive et variée d’une vigoureuse végétation, et nuancées de toutes les teintes qui appartiennent au 42e degré de latitude septentrionale. L’orme avec sa cime pleine de grâce, les belles variétés de l’érable, la plupart des nobles espèces de chênes des forêts d’Amérique, le tilleul à larges feuilles, entremêlaient leurs branches supérieures, et formaient un large tapis de feuillage en apparence interminable, qui s’étendait vers le soleil couchant et qui bornait l’horizon en se confondant avec les nuages, comme les vagues et le firmament semblent se joindre à la base de la voûte du ciel. Çà et là, par quelque accident des tempêtes, ou par un caprice de la nature, une petite clairière au milieu des géants de la forêt permettait à un arbre de classe inférieure de monter vers le ciel, et d’élever sa tête modeste presque au niveau de la surface de verdure qui l’entourait. De ce nombre étaient le bouleau, arbre qui n’est pas méprisé dans des contrées moins favorisées, le tremble à feuilles agitées, différentes espèces de noyers, et plusieurs autres, qui ressemblaient au vulgaire ignoble, jeté par les circonstances en présence des grands de la terre. Çà et là aussi, le tronc droit et élevé du pin perçait la vaste voûte, et surgissait bien au-dessus, comme un grand monument élevé par l’art sur une plaine de feuilles.

 

C’était la vaste étendue de cette vue, et la surface presque non interrompue de verdure, qui contenait le principe de grandeur. La beauté se trouvait dans les teintes délicates, rehaussées par de fréquentes gradations de jour et d’ombre ; et le repos solennel de la nature inspirait un sentiment voisin du respect.

 

– Mon oncle, – dit la jeune fille surprise mais charmée à son compagnon, dont elle touchait le bras plutôt qu’elle ne s’y appuyait pour donner de la stabilité à son pied léger mais ferme, – ceci est comme une vue de cet océan que vous aimez tant.

 

– Voilà ce que c’est que l’ignorance et l’imagination d’une fille, Magnet[3], – terme d’affection que le marin employait souvent pour faire allusion aux attraits personnels de sa nièce ; – personne qu’une jeune fille ne songerait à comparer cette poignée de feuilles à la mer Atlantique. On pourrait attacher toutes ces cimes d’arbres à la jaquette de Neptune, et ce ne serait pour lui qu’un bouquet.

 

– Il y a dans ce que vous dites, mon oncle, plus d’imagination que de vérité, à ce que je crois. Regardez là-bas ! il doit y avoir des milles et des milles, et cependant vous ne voyez que des feuilles. Que verriez-vous de plus en regardant l’océan ?

 

– De plus ? – répéta l’oncle en faisant un geste d’impatience du coude que sa nièce touchait, car il avait les bras croisés, et les mains enfoncées dans une veste de drap rouge, suivant la mode du temps. – C’est de moins que vous voulez dire. Où sont vos vagues écumantes, votre eau bleue, vos brisants, vos baleines, vos trombes, et votre roulis perpétuel des ondes dans cette miniature de forêt, mon enfant ?

 

– Et où sont vos cimes d’arbres, votre silence solennel, vos feuilles odoriférantes et votre belle verdure, sur l’océan, mon oncle ?

 

– Verdure ! fadaise, ma nièce. Vous n’y entendez rien, sans quoi vous sauriez que l’eau verte est le fléau d’un marin.

 

– Mais la verdure des arbres est une chose toute différente. – Écoutez ! ce son est le souffle de l’air, qui respire entre les arbres.

 

– Il faudrait entendre le vent du nord-ouest respirer en pleine mer, enfant, pour parler de l’haleine du vent. Mais où y a-t-il des vents réguliers et des ouragans, des moussons et des vents alizés dans ce bouquet d’arbres ? Et quels sont les poissons qui nagent sous cette croûte de feuilles ?

 

– L’endroit où nous sommes prouve clairement qu’il y a eu ici des tempêtes, mon oncle ; et s’il ne se trouve pas de poissons sous ces arbres, il y existe des animaux.

 

– Je n’en sais trop rien, – répondit l’oncle avec le ton dogmatique d’un marin. – On nous contait à Albany bien des histoires des animaux sauvages que nous rencontrerions ; et cependant nous n’avons encore rien vu qui pût effrayer un veau marin. Je doute qu’aucun de vos animaux de l’intérieur des terres puisse se comparer à un requin des basses latitudes.

 

– Voyez ! – s’écria la nièce plus occupée de la beauté sublime de cette forêt interminable que des arguments de son oncle, – voilà là-bas une fumée qui s’élève par-dessus les arbres. – Croyez-vous qu’elle sorte d’une maison ?

 

– Je la vois, je la vois ; il y a dans cette fumée un air d’humanité qui vaut un millier d’arbres. Il faut que je la fasse voir à Arrowhead[4], qui peut passer devant un port sans s’en douter. Là où il y a de la fumée, il est probable qu’il se trouve une caboose.

 

En terminant ces mots, le vieux marin tira une main de sa veste, et toucha légèrement sur l’épaule l’Indien, qui était debout près de lui, et lui montra la petite colonne de fumée qui s’échappait du sein du feuillage, à la distance d’environ un mille, et qui, se divisant en filaments presque imperceptibles, disparaissait dans l’atmosphère. Le Tuscarora était un de ces guerriers à noble physionomie qu’on rencontrait plus souvent il y a un siècle qu’aujourd’hui, parmi les aborigènes de ce continent ; et quoiqu’il eût assez fréquenté les colons pour avoir acquis quelque connaissance de leurs habitudes et même de leur langue, il n’avait presque rien perdu de la grandeur sauvage et de la dignité calme d’un chef d’Indiens. Les relations qu’il avait eues avec le vieux marin avaient été amicales, quoique mêlées de réserve, car l’Indien avait été trop accoutumé à voir les officiers des différents postes militaires où il avait été, pour ne pas s’apercevoir que son compagnon n’occupait parmi eux qu’un rang subalterne. Dans le fait, la supériorité tranquille de la réserve du Tuscarora avait été si imposante, que Charles Cap, – tel était le nom du vieux marin, – même dans son humeur la plus dogmatique ou la plus facétieuse, n’avait osé s’avancer jusqu’à la familiarité dans les rapports qu’ils avaient ensemble depuis plus de huit ans. Cependant la vue de la fumée avait frappé le marin comme l’apparition inattendue d’une voile en pleine mer, et pour la première fois il s’était hasardé à lui toucher l’épaule, comme nous venons de le dire.

 

L’œil vif du Tuscarora aperçut à l’instant la petite colonne de fumée, et pendant une minute il resta légèrement levé sur la pointe des pieds, les narines ouvertes, comme le chevreuil qui sent une piste, et les yeux aussi fixes que ceux du chien d’arrêt bien dressé qui attend le coup de fusil de son maître. Retombant alors sur ses pieds, une exclamation à voix basse, de ce ton doux qui forme un si singulier contraste avec les cris sauvages d’un guerrier indien, se fit à peine entendre, et, du reste, il ne montra aucune émotion. Sa physionomie était calme, et son œil, noir et perçant comme celui d’un aigle, parcourait tout ce panorama de feuillage, comme pour saisir, d’un seul regard, toutes les circonstances qui pouvaient l’éclairer. L’oncle et la nièce savaient fort bien que le long voyage qu’ils avaient entrepris pour traverser une large ceinture de déserts sauvages, n’était pas sans danger ; mais ils ne pouvaient décider si un signe qui annonçait la présence d’autres hommes dans leurs environs, était un bon ou un mauvais augure.

 

– Il faut qu’il y ait près de nous des Onéidas ou des Tuscaroras, Arrowhead, – dit Cap à l’Indien. – Ne ferions-nous pas bien d’aller les joindre, afin de passer commodément la nuit dans leur wigwam ?

 

– Pas de wigwam ici, – répondit Arrowhead avec son air tranquille, – trop d’arbres.

 

– Mais il faut qu’il y ait là des Indiens ; et il s’y trouve peut-être quelques-unes de vos anciennes connaissances, Arrowhead.

 

– Point de Tuscaroras, – point d’Onéidas, – point de Mohawks. – Feu de face-pâle.

 

– Comment diable ? – Eh bien ! Magnet, voilà qui surpasse la philosophie d’un marin. Nous autres, vieux chiens de mer, nous pouvons distinguer la chique d’un soldat de celle d’un matelot, et le nid d’un marin d’eau douce du hamac d’un élève de marine ; mais je ne crois pas que le plus ancien amiral au service de Sa Majesté puisse distinguer la fumée d’un vaisseau de ligne de celle d’un bâtiment charbonnier.

 

L’idée qu’il se trouvait des êtres humains dans leur voisinage, dans cet océan de feuilles, avait rendu plus vives les couleurs qui paraient les joues de la jeune fille et donné un nouvel éclat à ses yeux. Elle se tourna vers son oncle avec un air de surprise, et lui dit en hésitant, – car tous deux avaient souvent admiré les connaissances ou peut-être pourrions-nous dire l’instinct du Tuscarora : – Un feu de face-pâle ! sûrement, mon oncle, il ne peut savoir cela.

 

– C’est ce que j’aurais juré il y a dix jours, mon enfant ; mais à présent, je ne sais trop qu’en croire. – Puis-je prendre la liberté de vous demander, Arrowhead, pourquoi vous croyez que cette fumée est la fumée d’une face-pâle, et non celle d’une peau rouge ?

 

– Bois vert, – répondit le guerrier avec le même calme qu’un pédagogue expliquerait une règle d’arithmétique à son élève embarrassé. – Beaucoup d’humidité, beaucoup de fumée ; – beaucoup d’eau, fumée noire.

 

– Mais, sauf votre pardon, Arrowhead, cette fumée n’est pas noire, et il n’y en a pas beaucoup. À mes yeux, en ce moment, elle est aussi légère et aussi fantastique qu’aucune fumée qui soit jamais sortie du goulot de la bouilloire à thé d’un capitaine de vaisseau, quand il ne reste pour faire le feu que quelques copeaux dans la cale.

 

– Trop d’eau, – répondit Arrowhead en secouant la tête. – Tuscarora trop malin pour faire du feu avec de l’eau. Face-pâle, trop de livres, et brûle tout. Beaucoup de livres, peu de savoir.

 

– Eh bien ! cela est raisonnable, j’en conviens, – dit Cap, qui n’était pas grand admirateur de la science. – C’est un sarcasme qu’il lâche contre vos lectures, Magnet ; car le chef juge sensément des choses à sa manière. – Et maintenant, Arrowhead, à quelle distance croyez-vous que nous soyons de l’étang d’eau douce que vous appelez le Grand Lac, vers lequel nous nous dirigeons depuis tant de jours ?

 

Le Tuscarora regarda le marin avec un air de supériorité calme, et lui répondit :

 

– Ontario, semblable au ciel. – Encore un soleil, et le grand voyageur le verra.

 

– J’ai été un grand voyageur, je ne puis le nier ; mais de tous mes voyages, c’est celui-ci qui a été le plus long, le moins profitable, et qui m’a enfoncé davantage dans les terres. Mais si cette mare d’eau douce est si près, et qu’elle soit aussi grande qu’on le dit, on pourrait croire qu’une paire de bons yeux devrait l’apercevoir, car de l’endroit où nous sommes, il semble qu’on découvre tout jusqu’à environ trente milles.

 

– Regardez, dit Arrowhead, étendant un bras devant lui avec une grâce tranquille ; – l’Ontario !

 

– Mon oncle, vous êtes habitué à crier : Terre[5] ! mais non à crier : Eau ! et vous ne la voyez pas, dit sa nièce en riant comme les jeunes filles rient des paroles en l’air qui leur échappent.

 

– Quoi ! supposez-vous que je ne reconnaîtrais pas mon élément naturel, – s’il se trouvait à portée de la vue ?

 

– Mais votre élément naturel est l’eau salée, mon cher oncle, et l’Ontario est de l’eau douce.

 

– Cela pourrait faire quelque différence pour un marin novice, mon enfant ; mais cela n’en fait pas la moindre pour un vieux loup de mer comme moi. Je reconnaîtrais de l’eau quand ce serait dans la Chine.

 

– L’Ontario, – répéta Arrowhead avec emphase, en étendant encore la main vers le nord-ouest.

 

Cap regarda le Tuscarora presque avec un air de mépris, et c’était la première fois que cela lui arrivait depuis qu’il le connaissait. Cependant il suivit des yeux la direction du bras et de l’œil du guerrier, qui semblait indiquer un point dans le firmament, un peu au-dessus de la plaine de feuilles.

 

– Oui, oui, c’est à quoi je m’attendais, quand j’ai quitté la côte pour venir chercher une mare d’eau douce, – dit Cap en levant les épaules, en homme qui a pris une décision, et qui croit inutile d’en dire davantage. – L’Ontario peut être là, ou, quant à cela, au fond de ma poche. J’espère que lorsque nous y serons arrivés, nous y trouverons assez d’espace pour manœuvrer notre canot. Mais, Arrowhead, s’il y a des faces-pâles dans le voisinage, il me semble que je voudrais être à portée de les héler.

 

Le Tuscarora fit une inclination de tête, et tous quatre descendirent en silence des racines de l’arbre déraciné. Quand ils eurent regagné le sol, Arrowhead leur annonça son intention d’avancer vers le feu pour reconnaître qui étaient ceux qui l’avaient allumé, et il engagea sa femme et ses deux autres compagnons à retourner sur le canot qu’ils avaient laissé dans la rivière voisine, et d’y attendre son retour.

 

– Comment ? chef ! cela pourrait être convenable s’il s’agissait d’aller sonder, et que nous eussions le bord au large, – dit le vieux Cap ; – mais dans des eaux inconnues comme celles-ci, je crois qu’il n’est pas sûr de laisser le pilote s’éloigner trop loin du navire : ainsi donc, avec votre permission, je vous tiendrai compagnie.

 

– Que désire mon frère ? – demanda l’Indien gravement, mais sans avoir l’air d’être offensé d’une méfiance qui était assez évidente.

 

– Votre compagnie, Arrowhead, et rien de plus. J’irai avec vous et je parlerai à ces étrangers.

 

Le Tuscarora y consentit sans difficulté, et il ordonna de nouveau à sa petite femme, toujours patiente et soumise, et dont les grands et beaux yeux noirs ne se fixaient presque jamais sur son mari sans exprimer le respect, la crainte et l’amour, de retourner vers le canot. Mais ici Magnet éleva une difficulté. Quoiqu’elle eût de la résolution et une énergie extraordinaire, quand les circonstances l’exigeaient, elle n’était qu’une femme, et l’idée d’être abandonnée par ses deux protecteurs au milieu d’un désert qui venait de lui paraître interminable, lui devint si pénible, qu’elle exprima le désir de suivre son oncle.

 

– Après être restée si long-temps dans le canot, l’exercice me fera du bien, – ajouta-t-elle, tandis que le sang reparaissait peu à peu sur des joues qui avaient pâli en dépit de ses efforts pour être calme ; – et, il peut se trouver des femmes avec ces étrangers.

 

– Venez donc, mon enfant ; il n’y a qu’une encablure de distance, et nous serons de retour une heure avant le coucher du soleil.

 

Avec cette permission, la jeune fille, dont le nom véritable était Mabel Dunham, se disposa à partir, tandis que Rosée-de-Juin, comme se nommait la femme d’Arrowhead, se mettait en marche vers le canot, trop habituée à l’obéissance, à la solitude et à l’obscurité des forêts, pour faire aucune objection.

 

Les trois autres qui étaient encore dans le wind-row, se frayèrent un chemin à travers ce labyrinthe compliqué, et gagnèrent le bois en se dirigeant du côté convenable. Il ne fallut pour cela qu’un coup d’œil à Arrowhead ; mais le vieux Cap, avant de se fier à la sombre obscurité des bois, reconnut la situation d’où partait la fumée par le moyen d’une boussole de poche.

 

– Cette manière de gouverner un navire à vue de nez, Magnet, peut convenir assez bien à un Indien ; mais un bon marin connaît la vertu de l’aiguille aimantée, – dit Cap en marchant sur les talons du léger Tuscarora. – L’Amérique n’aurait jamais été découverte, croyez-en ma parole, si Colomb n’avait eu que des narines. – Ami Arrowhead, avez-vous jamais vu une machine comme celle-ci ?

 

L’Indien se retourna, jeta un regard sur la boussole que Cap tenait de manière à diriger sa marche, et répondit :

 

– C’est l’œil d’une face-pâle : le Tuscarora voit dans sa tête, Eau-salée ; – c’est ainsi que l’Indien nommait le vieux marin. – Tout œil à présent, – point de langue.

 

– Il veut dire, mon oncle, que nous devons garder le silence. Il se méfie peut-être des gens que nous allons rencontrer.

 

– Oui, c’est la mode des Indiens pour aller à leur poste. Vous voyez qu’il a examiné l’amorce de son mousquet, et je ne ferai pas mal de jeter un coup d’œil sur celle de mes pistolets.

 

Sans montrer aucune alarme de ces préparatifs auxquels elle s’était accoutumée par son long voyage dans le désert, Mabel marchait d’un pas aussi léger et aussi élastique que celui de l’Indien, et suivait de près ses deux compagnons. Pendant le premier demi-mille, on ne prit aucune autre précaution qu’un silence rigoureux ; mais quand ils arrivèrent plus près de l’endroit où ils savaient qu’un feu était allumé, il devint nécessaire d’en prendre davantage.

 

Comme c’est l’ordinaire, la vue n’était arrêtée sous les branches dans la forêt que par les grands troncs droits des arbres. Tout ce qui sentait l’effet de la végétation avait cherché à s’élever vers l’air et la lumière ; et sous ce dais de feuillage, on marchait, en quelque sorte, comme sous une immense voûte naturelle soutenue par des myriades de colonnes rustiques. Cependant ces colonnes ou ces arbres servaient souvent à cacher l’aventurier, le chasseur ou l’ennemi ; et Arrowhead, tout en s’approchant rapidement de l’endroit où ses sens exercés et presque infaillibles lui disaient que les étrangers devaient être, marchait graduellement plus légèrement, redoublait de vigilance, et se cachait avec plus de soin.

 

– Voyez, Eau-salée, – dit-il à Cap d’un air de triomphe, en lui montrant un endroit à travers les arbres, – voilà le feu des faces-pâles.

 

– De par le ciel, le drôle a raison, – murmura Cap ; – les voilà, rien n’est plus sûr, et ils font leur repas aussi tranquillement que s’ils étaient dans la grande chambre d’un vaisseau à trois ponts.

 

Arrowhead n’a raison qu’à demi, dit Mabel en baissant la voix, car il y a deux Indiens et seulement un homme blanc.

 

– Faces-pâles, – dit le Tuscarora en levant deux doigts ; – homme rouge, – en n’en levant qu’un seul.

 

– Eh bien ! – dit Cap, il est difficile de dire qui a tort ou raison. L’un est certainement un blanc, et c’est un jeune gaillard bien bâti, ayant un air actif et respectable ; un autre est une peau rouge aussi décidément que la peinture ou la nature peuvent la faire ; mais le troisième est gréé de manière qu’on ne saurait dire si c’est un brick ou un schooner[6].

 

– Faces-pâles, – répéta Arrowhead, levant encore deux doigts ; – peau rouge, ajouta-t-il, en n’en levant qu’un seul.

 

– Il faut qu’il ait raison, mon oncle, car ses yeux semblent ne jamais le tromper. Mais le plus urgent est de savoir si ce sont des amis ou des ennemis. Ce sont peut-être des Français.

 

– En les hélant, nous nous en assurerons, – dit Cap. – Mettez-vous derrière cet arbre, Magnet, de peur que ces drôles ne se mettent dans la tête de lâcher une bordée sans pourparler. Je saurai bientôt sous quel pavillon ils croisent.

 

Cap approcha ses deux mains de sa bouche, de manière à former un porte-voix, et il allait les héler comme il l’avait projeté, quand un mouvement rapide de la main d’Arrowhead prévint son intention en dérangeant l’instrument.

 

– Homme rouge, Mohican, – dit le Tuscarora ; – bon. – Faces-pâles, yengeese[7].

 

– Ce sont d’heureuses nouvelles, – murmura Mabel, à qui la perspective d’une querelle dans le désert ne plaisait guère. – Approchons sur-le-champ, mon oncle, et faisons-nous connaître comme amis.

 

– Bon, – dit le Tuscarora ; – homme rouge, froid et prudent ; face-pâle, toujours pressé, tout feu. – Que la Squaw[8] marche en avant !

 

– Quoi ! – s’écria Cap avec surprise ; – envoyer la petite Magnet en avant en vedette, tandis que deux fainéants, comme vous et moi, nous mettrons en panne pour voir quelle sorte d’atterrage elle fera ! Si j’y consens, je veux être…

 

– C’est le plus sage, mon oncle, – dit la généreuse fille, – et je n’ai aucune crainte. Nul chrétien, en voyant une femme s’approcher seule, ne ferait feu sur elle, et ma présence sera un gage de paix. Souffrez que j’aille en avant, comme Arrowhead le propose, et tout ira bien. Nous n’avons pas encore été vus, et si les étrangers sont surpris, du moins ils ne concevront aucune alarme.

 

– Bon, – dit Arrowhead, qui ne cacha point l’approbation qu’il donnait au courage de Mabel.

 

– Ce n’est pas agir en marin, – dit Cap ; – mais nous sommes dans les bois, et personne ne le saura. Si vous croyez, Mabel, que…

 

– J’en suis sûre, mon oncle ; et d’ailleurs vous serez assez près pour me défendre.

 

– Eh bien ! prenez donc un de mes pistolets, et…

 

– J’aime mieux compter sur mon âge et ma faiblesse, – dit la jeune fille en souriant, tandis que les sentiments qui l’animaient rehaussaient les couleurs de son teint. – Parmi des chrétiens, la meilleure sauvegarde d’une femme est le droit qu’elle a à leur protection. D’ailleurs, je ne connais pas le maniement des armes, et je n’ai nulle envie de l’apprendre.

 

L’oncle ne fit plus aucune objection, et après avoir reçu du Tuscarora quelques instructions de prudence, Mabel s’arma de tout son courage, et s’avança seule vers ce groupe qui était assis près du feu. Quoique son cœur battît vivement, son pas était ferme, et sa marche n’annonçait aucune répugnance. Un silence semblable à celui de la mort régnait dans la forêt, car ceux dont elle s’approchait étaient trop occupés à satisfaire ce grand besoin naturel, la faim, pour qu’ils songeassent à autre chose qu’à l’affaire importante dont il s’agissait. Cependant, quand Mabel fut à une centaine de pieds du feu, elle marcha sur une branche sèche qui se cassa sous son pied, et ce léger bruit suffit pour que l’Indien que Arrowhead avait déclaré un Mohican, et l’individu sur le pays duquel Cap n’avait osé prononcer, fussent debout aussi vite que la pensée. Tous deux jetèrent un regard sur les mousquets qui étaient appuyés contre un arbre, mais ils ne firent pas un mouvement pour les prendre, quand ils aperçurent une jeune fille. L’Indien dit quelques mots à son compagnon, se rassit, et continua son repas aussi tranquillement que s’il n’y fût survenu aucune interruption. L’autre quitta le feu, et alla à la rencontre de Mabel.

 

Tandis qu’il s’avançait, celle-ci vit que c’était à un homme de même couleur qu’elle-même qu’elle allait avoir à parler, quoique son costume fût un si étrange mélange de celui des deux races, qu’il fallait en être fort près pour en être certain. Il était de moyen âge, mais sa physionomie, qui, sans cela, n’aurait pu passer pour belle, avait un caractère de franchise et d’honnêteté qui assura sur-le-champ Mabel qu’elle ne courait aucun danger. Elle s’arrêta pourtant, obéissant, sinon à la loi de la nature, du moins à celle de ses habitudes, qui faisaient qu’il lui répugnait de montrer trop d’empressement à s’approcher d’un homme dans les circonstances où elle se trouvait.

 

– Ne craignez rien, jeune femme, – lui dit le chasseur, car son costume indiquait qu’il suivait cette profession ; – vous rencontrez dans ce désert des chrétiens, des hommes qui savent traiter avec bienveillance tous ceux qui sont disposés à la paix et à la justice. Je suis bien connu dans tout ce pays, et peut-être un de mes noms est-il parvenu jusqu’à vos oreilles. Les Français et Peaux-Rouges de l’autre côté des Grands-Lacs m’appellent la Longue-Carabine ; les Mohicans, tribu pleine d’honneur et de droiture, pour le peu qui en reste, Œil-de-Faucon ; et les troupes et les chasseurs de ce côté de l’eau, Pathfinder[9], parce qu’on ne m’a jamais vu manquer le bout d’une piste, quand il y avait à l’autre, soit un Mingo, soit un ami qui avait besoin de moi.

 

Il parlait ainsi, non comme pour se vanter, mais en homme qui savait que, sous quelque nom qu’il fût connu, il n’avait pas à en rougir. L’effet que ce discours produisit sur Mabel fut instantané. Dès qu’elle eut entendu le dernier sobriquet, elle joignit les mains avec vivacité et répéta :

 

– Pathfinder !

 

– C’est le nom qu’on me donne ici, jeune femme ; et bien des grands seigneurs portent des titres qu’ils n’ont pas à moitié si bien mérités, quoique, pour dire la vérité, je sois plus fier de trouver un chemin où il n’y en a point, que d’en trouver un où il existe. Mais les troupes régulières n’y regardent pas de bien près, et la moitié du temps elles ne savent pas quelle est la différence entre un chemin et une piste, quoique l’un soit l’affaire de l’œil, et que pour suivre l’autre, il faille quelque chose de plus que l’odorat.

 

– En ce cas, vous êtes l’ami que mon père a promis d’envoyer à notre rencontre ?

 

– Si vous êtes la fille du sergent Dunham, le grand prophète des Delawares n’a jamais dit rien de plus vrai.

 

– Je suis Mabel Dunham ; et mon oncle, qui se nomme Cap, est là-bas derrière les arbres avec un Tuscarora, dont le nom est Arrowhead. Nous n’espérions vous trouver qu’après être arrivés sur les bords du Lac.

 

– Je voudrais que vous eussiez eu pour guide un Indien ayant plus de justice dans l’esprit. Je ne suis pas ami des Tuscaroras ; ils se sont trop éloignés des tombes de leurs pères pour songer toujours au Grand-Esprit, et Arrowhead est un chef ambitieux. La Rosée-de-Juin est-elle avec lui ?

 

– Sa femme l’accompagne, et il n’existe pas une créature plus humble et plus douce.

 

– Oui, et elle a le cœur bien placé, ce qui est plus que ceux qui le connaissent ne diront d’Arrowhead. Eh bien ! il faut accepter ce que la Providence nous envoie pendant que nous suivons la piste de la vie. Je pense qu’on aurait pu trouver un plus mauvais guide que le Tuscarora, quoiqu’il ait trop du sang des Mingos pour un homme qui fréquente souvent les Delawares.

 

– En ce cas, il est peut-être heureux que nous vous ayons rencontrés.

 

– Dans tous les cas, cela n’est pas malheureux, car j’ai promis au sergent que je conduirais sa fille au fort en sûreté, dût-il m’en coûter la vie. Nous nous attendions à vous rencontrer avant votre arrivée aux Cataractes, où nous avons laissé notre canot ; mais nous avons pensé que nous ne ferions pas mal de faire quelques milles en avant, pour voir si vous n’aviez pas besoin de nos services ; et nous n’avons pas tort, car je ne crois pas qu’Arrowhead soit l’homme qu’il faut pour traverser le courant.

 

– Voici mon oncle et le Tuscarora, – dit Mabel, – et nous pouvons à présent nous réunir tous.

 

Comme elle finissait de parler, Cap et Arrowhead, qui voyaient que la conférence se passait à l’amiable, s’approchèrent, et quelques mots suffirent pour les instruire de tout ce que la jeune fille venait d’apprendre. Ils allèrent alors rejoindre les deux individus qui étaient restés près du feu.

 

CHAPITRE II.

« Oui, tant que le plus humble fils de la nature en a gardé le temple sans souillure, les plus belles vues de la terre sont à lui ; il est monarque, et son trône s’élève au milieu des deux. »

 

WILSON.

 

 

Le Mohican continua son repas, mais le second homme blanc ôta son bonnet, se leva et salua poliment Mabel Dunham. Il était, jeune, bien portant, avait un air mâle, et portait un costume qui, quoiqu’il annonçât moins positivement sa profession que celui de Cap, indiquait un homme habitué à l’eau. En ce siècle, les vrais marins formaient une classe entièrement séparée des autres ; leurs idées, leur langage habituel et leurs vêtements indiquant aussi évidemment leur métier, que les opinions, les discours et la robe flottante d’un Turc indiquent un Musulman. Quoique Pathfinder ne fût pas encore d’un âge avancé, Mabel l’avait envisagé avec une fermeté qui pouvait être la suite de la précaution qu’elle avait prise de préparer ses nerfs à cette entrevue ; mais quand ses yeux rencontrèrent ceux du jeune homme, ils se baissèrent en voyant, ou en s’imaginant voir, le regard d’admiration qu’il fixa sur elle en la saluant. Dans le fait, chacun d’eux sentit pour l’autre cet intérêt que la similitude d’âge, de condition, et de bonne mine, est faite pour inspirer à une jeunesse ingénue dans la situation nouvelle où ils se trouvaient tous deux.

 

– Voici, – dit l’honnête Pathfinder à Mabel en souriant, – voici les amis que votre digne père a envoyés à votre rencontre. Celui-ci est un grand Delaware, un homme qui s’est fait autant d’honneur qu’il a eu d’embarras pendant sa vie. Son nom indien convient parfaitement à un chef, mais comme cette langue n’est pas facile à prononcer pour ceux qui n’y sont pas initiés, nous l’avons traduit par le Grand-Serpent. Mais n’allez pas supposer, d’après ce nom, qu’il soit plus traître que ne doit l’être un Indien ; cela veut dire seulement qu’il est prudent, et qu’il connaît les ruses qui conviennent à un guerrier. – Arrowhead que voilà, sait ce que je veux dire.

 

Pendant que Pathfinder parlait ainsi, les deux Indiens se regardaient l’un l’autre. Le Tuscarora s’approcha et parla au Mohican d’un air qui paraissait amical.

 

– J’aime à voir cela, – dit Pathfinder ; – la rencontre amicale de deux peaux-rouges dans ces bois, maître Cap, est comme deux bâtiments amis qui se hèlent sur l’Océan. Mais à propos d’eau, cela me rappelle mon jeune ami que voici, Jasper Western. Il doit s’y connaître un peu, vu qu’il a passé toute sa vie sur l’Ontario.

 

– Je suis charmé de vous voir, l’ami, – dit Cap en serrant cordialement la main du jeune marin d’eau douce, – quoique vous deviez avoir encore quelque chose à apprendre, vu l’école à laquelle vous avez été élevé. – Voici ma nièce Mabel. Je l’appelle Magnet pour une raison dont elle ne se doute pas ; mais il est possible que vous ayez reçu assez d’éducation pour la deviner, car je suppose que vous avez quelque prétention à connaître la boussole.

 

– La raison s’en comprend aisément, – répondit le jeune homme, ses yeux noirs et vifs fixés involontairement sur le visage de la jeune fille, qui rougissait. – Je suis sûr que le marin qui se dirige par votre aimant, ne fera jamais un mauvais atterrage.

 

– Ah ! je vois que vous employez quelques-uns de nos termes, et vous vous en servez convenablement et avec intelligence. Je crains pourtant qu’au total vous n’ayez vu plus d’eau verte que de bleue.

 

– Il n’est pas étonnant que nous sachions quelques-unes des phrases qui appartiennent à la terre, puisque nous la perdons rarement de vue vingt-quatre heures de suite.

 

– Tant pis, jeune homme, tant pis ! Très-peu de terre doit plus que suffire à un marin. Or, si la vérité était connue, maître Western, je suppose qu’il y a plus ou moins de terre tout autour de votre lac ?

 

– Et n’y a-t-il pas plus ou moins de terre tout autour de l’Océan, – mon oncle ? – demanda Mabel avec vivacité ; car elle craignait que le vieux marin n’affichât trop tôt son humeur dogmatique, pour ne pas dire pédantesque.

 

– Non, mon enfant ; il y a plus ou moins d’Océan tout autour de la terre. C’est ce que je dis aux gens qui demeurent sur la terre, jeune homme. Ils vivent, pourrait-on dire, au milieu de la mer, sans le savoir, et en quelque sorte par souffrance, l’eau étant de beaucoup le plus puissant et le plus étendu des deux éléments. Mais il n’y a pas de bornes à la vanité dans ce monde ; car un drôle qui n’a jamais vu l’eau salée, s’imagine souvent en savoir plus que celui qui a doublé le cap de Horn. Non, non, cette terre n’est véritablement qu’une île, et tout ce qu’on ne peut pas appeler ainsi, est de l’eau.

 

Western avait beaucoup de déférence pour un marin de l’Océan, sur lequel il avait bien des fois vivement désiré de faire voile ; mais il éprouvait aussi une affection naturelle pour la magnifique nappe d’eau sur laquelle il avait passé sa vie, et qui n’était pas sans beauté à ses yeux.

 

– Ce que vous dites, monsieur, – répondit-il avec modestie, – peut être vrai quant à l’Atlantique ; mais ici, sur l’Ontario nous avons du respect pour la terre.

 

– C’est parce que vous êtes toujours resserrés par la terre, – répliqua le vieux marin, en riant de tout son cœur. – Mais voici Pathfinder, comme on l’appelle, qui nous apporte un plat dont le fumet est appétissant, et qui nous invite à en prendre notre part : or je conviens qu’il n’y a pas de venaison sur mer. – Maître[10] Western, la civilité pour une jeune fille, à votre âge, est chose aussi facile que d’embraquer le mou de la drisse du pavillon de poupe ; et si vous voulez avoir l’œil sur l’assiette et le gobelet de bois de ma nièce, tandis que je partagerai la gamelle de Pathfinder et de nos amis indiens, je ne doute pas qu’elle ne s’en souvienne.

 

Maître Cap en dit plus qu’il ne le savait alors ; mais si Jasper eut attention de pourvoir à tous les besoins de Mabel, dans leur première entrevue, il est certain qu’elle s’en souvint long-temps. Il avança le bout d’un tronc d’arbre pour lui servir de siège, lui présenta une tranche délicieuse de venaison, remplit son gobelet d’une eau pure puisée dans une source, et s’asseyant en face d’elle, il fit du chemin dans son estime par la manière franche et aimable avec laquelle il lui donna des soins ; hommage qu’une femme désire toujours de recevoir, mais qui n’est jamais si flatteur ni si agréable que lorsqu’il est offert par la jeunesse à la jeunesse, par le sexe le plus fort au sexe le plus doux. Comme la plupart de ceux qui passent leur temps loin de la société du beau sexe, le jeune Western fut ardent, sincère et obligeant dans toutes ses attentions ; et quoiqu’il y manquât ce raffinement de convention dont Mabel ne remarqua peut-être pas l’absence, elles avaient ces qualités attrayantes qui le remplacent bien suffisamment. Laissant ces deux jeunes gens sans expérience, et sans autres maîtres que la nature, faire connaissance ensemble, plutôt par leurs sensations que par l’expression de leurs pensées, nous nous occuperons de l’autre groupe, dans lequel Cap, avec cette aisance à prendre soin de lui-même qui ne le quittait jamais, était déjà devenu un des principaux acteurs.

 

Tous quatre avaient pris place autour d’un grand plat de bois, dont l’usage devait être commun, et qui contenait des tranches de venaison grillée ; la conversation se ressentait naturellement du caractère différent de ceux qui y prenaient part. Les Indiens étaient silencieux et fort occupés ; l’appétit des aborigènes Américains pour la venaison paraissait être insatiable. Les deux hommes blancs étaient plus communicatifs, et chacun d’eux montrait de l’opiniâtreté dans ses opinions. Mais comme cet entretien servira à faire connaître au lecteur certains faits qui pourront rendre plus claire la narration qui va suivre, il est à propos de le rapporter.

 

– Vous devez sans doute trouver de la satisfaction à vivre comme vous le faites, monsieur Pathfinder, – dit Cap, quand l’appétit des voyageurs fut assez rassasié pour qu’ils commençassent à chercher les meilleurs morceaux. – Elle offre quelques-unes des chances que nous aimons, nous autres marins ; et si les nôtres sont toutes eau, les vôtres sont toutes terre.

 

– Nous avons aussi de l’eau dans nos voyages et nos marches, nous autres hommes des frontières ; nous manions la rame et la javeline presqu’autant que le mousquet et le couteau de chasse.

 

– Oui, mais maniez-vous les bras des vergues, les boulines, la roue du gouvernail et la ligne de sonde, les garcettes de ris et les drisses des vergues ? L’aviron est sans doute une bonne chose dans un canot, mais à quoi sert-il dans un navire ?

 

– Je respecte tout homme dans sa profession, et je puis croire que toutes les choses dont vous parlez ont leur usage. Un homme qui a vécu, comme moi, dans un grand nombre de tribus différentes, comprend la différence des coutumes. La manière dont le Mingo se peint le corps n’est pas la même que celle du Delaware ; et celui qui s’attendrait à voir un guerrier vêtu comme une squaw serait désappointé. Je ne suis pas encore très vieux, mais j’ai vécu dans les bois, et j’ai quelque connaissance de la nature humaine. Je n’ai jamais beaucoup cru au savoir de ceux qui demeurent dans les villes, car je n’en ai jamais vu un seul qui eût l’œil sûr pour tirer un coup de mousquet, ou pour trouver une piste.

 

– C’est ma manière de raisonner, monsieur Pathfinder, juste à un fil de caret près. Se promener dans les rues, aller le dimanche à l’église et entendre un sermon, n’ont jamais fait un homme d’un être humain. Envoyez un jeune homme sur le vaste Océan, si vous voulez lui ouvrir les yeux ; et qu’il regarde les nations étrangères, ou ce que j’appelle la face de la nature, si vous voulez qu’il comprenne son propre caractère. Voilà mon frère le sergent, c’est un aussi brave homme à sa manière, que quiconque a jamais broyé un biscuit sous ses dents ; mais qu’est-il, après tout ? rien qu’un soldat. Il est vrai qu’il est sergent, mais c’est une sorte de soldat, comme vous le savez. Lorsqu’il voulut épouser la pauvre Bridget, ma sœur, je dis à celle-ci ce qu’il était, et ce qu’elle pouvait attendre d’un tel mari. Mais vous savez ce que c’est qu’une fille dont l’amour a tourné la tête. Il est vrai que le sergent s’est élevé dans sa profession, et l’on dit que c’est un homme d’importance dans le fort ; mais sa femme n’a pas assez vécu pour voir son avancement, car il y a maintenant quatorze ans qu’elle est morte.

 

– La profession d’un soldat est toujours honorable, pourvu qu’il ne se batte que pour la justice, – dit Pathfinder ; – et comme les Français ont toujours tort, et Sa Majesté et ses colonies toujours raison, je suppose que ce sergent à la conscience aussi tranquille qu’il jouit d’une bonne réputation. Je n’ai jamais dormi plus tranquillement qu’après avoir combattu contre les Mingos, quoique ce soit une loi pour moi de combattre toujours en homme blanc et jamais en Indien. Le Grand-Serpent que voilà a ses manières, et moi j’ai les miennes ; et pourtant nous avons combattu côte à côte bien des fois sans que jamais l’un de nous trouvât à redire aux manières de l’autre. Je lui dis qu’il n’y a qu’un ciel et un enfer, malgré toutes ses traditions, quoique différents chemins conduisent à l’un et à l’autre.

 

– Cela est raisonnable et il doit vous croire, quoique je pense que la plupart des chemins qui conduisent à l’enfer sont sur la terre. La mer est ce que ma pauvre sœur Bridget avait coutume d’appeler une place de purification, et l’on est à l’abri des tentations dès qu’on est hors de vue de terre. Je doute qu’on puisse en dire autant en faveur de vos lacs dans ce pays.

 

– Que les villes et les établissements conduisent au péché, j’en conviens ; que les hommes ne soient pas toujours les mêmes, même dans le désert, je dois l’avouer aussi ; car la différence entre un Mingo et un Delaware se reconnaît aussi clairement que celle qui existe entre le soleil et la lune. Quoi qu’il en soit, ami Cap, je suis charmé que nous nous soyons rencontrés, quand ce ne serait que pour que vous puissiez dire au Grand-Serpent qu’il y a des lacs dont l’eau est salée. Nous avons été assez souvent du même avis depuis que nous avons fait connaissance, et si le Mohican[11] a seulement en moi moitié de la confiance que j’ai en lui, il croit tout ce que je lui ai dit sur les manières des hommes blancs et sur les lois de la nature ; mais il m’a toujours paru qu’aucune peau-rouge ne croit aussi sincèrement que le voudrait un honnête homme ce qu’on lui dit des grands lacs d’eau salée et des rivières qui coulent contre le courant.

 

– Cela vient de ce qu’on prend les choses par le mauvais bout, – répondit Cap avec un signe de condescendance. – Vous avez pensé à vos lacs et à vos rapides comme à un navire, et à l’Océan et aux marées comme à un canot. Ni Arrowhead ni le Grand-Serpent ne doivent douter de ce que vous leur avez dit sur ces deux points, quoique j’avoue que moi-même j’ai quelque peine à avaler l’histoire qu’il existe des mers intérieures, et surtout qu’il y ait des mers d’eau douce. J’ai fait ce long voyage autant pour mettre mes yeux et mon palais en état de prononcer sur ces faits que pour obliger le sergent et Magnet, quoique le premier ait été le mari de ma sœur et que j’aime l’autre comme si elle était ma fille.

 

– Vous avez tort, ami Cap, vous avez grand tort de ne pas croire fermement à la puissance de Dieu en toute chose, – répondit Pathfinder avec chaleur. – Ceux qui vivent dans les établissements et dans les villes se font une idée étroite et injuste du pouvoir de sa main ; mais nous, qui passons notre temps en sa présence, comme on peut le dire, nous voyons les choses tout différemment ; – je veux dire ceux de nous qui sont de la nature d’hommes blancs. Une peau-rouge a ses idées, ce qui est juste ; et si elles ne sont pas exactement les mêmes que celles d’un homme blanc chrétien, il n’y a pas de mal à cela. Cependant il y a des choses qui appartiennent entièrement à l’ordre établi par la providence de Dieu, et ces lacs d’eau douce et d’eau salée en font partie. Je ne prétends pas expliquer ces choses, mais je pense qu’il est du devoir de tous d’y croire. Quant à moi, je suis de ceux qui croient que la main qui a fait l’eau douce peut faire l’eau salée.

 

– Tenez à cela, ami Pathfinder, – dit Cap, non sans quelque énergie ; – en ce qui concerne une foi ferme et convenable, je ne tourne le dos à personne quand je suis à flot. Quoique plus accoutumé à carguer les huniers et les perroquets et à mettre ou établir les voiles convenables qu’à prier, quand l’ouragan arrive, je sais que nous ne sommes que de faibles mortels, et je me flatte de rendre honneur à qui honneur est dû. Ce que je veux dire, et je l’insinue plutôt que je ne le dis, se borne à ceci, – qui, comme vous le savez tous, est simplement une intimation de ma pensée, – qu’étant accoutumé à voir l’eau en grande masse salée, je serais charmé de la goûter pour pouvoir me convaincre qu’elle est douce.

 

– Dieu a accordé le lick[12] aux bêtes fauves, et il a donné à l’homme, blanc ou peau-rouge, la source délicieuse où il peut étancher sa soif. Est-il déraisonnable de penser qu’il ne puisse pas avoir donné des lacs d’eau pure à l’ouest, et des lacs d’eau impure à l’est ?

 

Le ton simple, quoique véhément, de Pathfinder imposa à Cap malgré son humeur dogmatique, quoiqu’il n’aimât pas l’idée de croire un fait qu’il avait pendant tant d’années opiniâtrement déclaré ne pouvoir être vrai. Ne voulant pas céder sur ce point, et ne pouvant répondre à un raisonnement auquel il n’était pas accoutumé, et qui possédait au même degré la force de la vérité, de la foi et de la probabilité, il fut charmé de pouvoir se débarrasser de ce sujet par une évasion.

 

– Eh bien ! eh bien ! ami Pathfinder, – dit-il, – nous n’en dirons pas davantage, et comme le sergent vous a envoyé pour nous servir de pilote sur votre lac, nous goûterons l’eau quand nous y serons arrivés. Seulement faites attention à ce que je vais vous dire : – Je ne dis pas que l’eau n’en puisse pas être douce à la surface, ce qui arrive quelquefois sur l’Atlantique, près de l’embouchure des grands fleuves ; mais comptez-y bien, je vous montrerai le moyen de goûter l’eau qui se trouve à quelques brasses de profondeur, ce à quoi vous n’avez jamais songé, et alors nous en saurons davantage.

 

Pathfinder ne parut pas avoir d’objection à changer de sujet d’entretien ; et il dit après un court intervalle de silence :

 

– Les dons que nous avons reçus du ciel ne nous inspirent pas trop d’amour-propre. Nous savons que ceux qui vivent dans les villes et près de la mer…

 

– Dites plutôt sur la mer.

 

– Sur la mer, si vous le voulez, – ont des occasions qui nous manquent à nous autres habitants du désert. Cependant nous connaissons nos talents, et ils sont ce que je regarde comme des talents naturels. Or, mes talents à moi consistent à savoir me servir du mousquet et suivre une piste, soit pour chasser, soit pour observer ; car quoique je puisse manier la javeline et la rame, ce n’est pas ce dont je me pique particulièrement. Jasper, ce jeune homme que voilà, qui est à causer avec la fille du sergent, est une créature différente ; car on peut dire qu’il respire l’eau, en quelque sorte, comme un poisson. Les Indiens et les Français du côté du nord l’appellent Eau-douce, à cause de ses talents à cet égard. Il est plus habile à manier la rame et la ligne, qu’à faire du feu sur une piste.

 

– Après tout, il faut qu’il y ait quelque chose dans les talents dont vous parlez. Ce feu, par exemple, j’avoue qu’il a bouleversé toutes mes connaissances en marine. Arrowhead que voilà, a dit que la fumée était produite par du feu allumé par une face-pâle, et c’est une science qui me paraît égale à celle de gouverner un bâtiment pendant une nuit obscure, le long d’un banc de sable.

 

– Ce n’est pas un grand secret, – répondit Pathfinder en riant intérieurement de tout son cœur, quoique son habitude de circonspection l’empêchât de faire aucun bruit ; – ce n’est pas un grand secret. Rien n’est plus facile pour nous, qui passons notre temps à la grande école de la Providence, que d’apprendre ses leçons. Nous ne serions pas plus utiles que des souches de bois pour suivre une piste ou porter un message dans le désert, si nous n’apprenions bientôt ces petites distinctions. Eau-douce, comme nous l’appelons, aime tellement l’eau, qu’il a ramassé, pour allumer notre feu, quelques branches vertes ou humides, quoiqu’il n’en manque pas de sèches, éparses sur la terre, et le bois humide produit une fumée noire, comme je suppose que vous le savez même vous autres qui vivez sur mer. Ce n’est pas un grand secret, mais tout est mystère pour ceux qui n’étudient pas les voies du Seigneur avec humilité et reconnaissance.

 

– Cet Arrowhead doit avoir d’excellents yeux, pour s’apercevoir d’une si légère différence.

 

– Ce serait un pauvre Indien sans cela. Non, non ; nous sommes en temps de guerre, et pas une peau-rouge n’est en marche dans le désert sans se servir de tous ses sens. Chaque peau a sa propre nature, et chaque nature a ses lois comme sa peau. Il se passa plusieurs années avant que je fusse complètement instruit dans les plus hautes branches d’une éducation de forêt ; car il n’est pas dans la nature d’une peau-blanche d’apprendre aussi aisément les connaissances d’une peau-rouge, que celles qui, comme je le suppose, sont particulièrement destinées aux peaux-blanches, quoique je n’aie qu’un bien petit nombre de ces dernières, vu que j’ai passé la plupart de mon temps dans le désert.

 

– Vous avez bien profité de vos études, maître Pathfinder, car vous paraissez entendre parfaitement toutes ces choses ; je suppose qu’il ne serait pas bien difficile à un homme régulièrement élevé sur mer d’apprendre ces bagatelles, s’il pouvait seulement se résoudre à s’y appliquer un peu.

 

– Je n’en sais rien. L’homme blanc a autant de peine à prendre les habitudes d’un Indien, qu’une peau-rouge à se faire aux manières d’une peau-blanche. Quant à la nature réelle, mon opinion est qu’aucun d’eux ne peut véritablement prendre celle de l’autre.

 

– Et pourtant nous autres marins qui parcourons tellement le monde, nous disons qu’il n’y a qu’une nature pour l’homme, n’importe qu’il soit chinois ou hollandais. Quant à moi, je suis assez de cet avis, car j’ai trouvé qu’en général toutes les nations aiment l’or et l’argent, et que la plupart des hommes aiment à fumer.

 

– En ce cas, vous autres marins, vous connaissez peu les peaux-rouges. Avez-vous jamais entendu un de vos Chinois chanter son chant de mort, tandis qu’on lui enfonce des éclats de bois dans la chair, qu’on la lui coupe avec des couteaux, qu’on entoure son corps d’un feu ardent, et qu’il a la mort en face ? Jusqu’à ce que vous me trouviez un Chinois ou un chrétien qui puisse faire tout cela, vous ne pouvez me montrer un homme blanc qui ait la nature d’une peau-rouge, quelque vaillant qu’il ait l’air d’être, et quand même il aurait lu tous les livres qui ont jamais été imprimés.

 

– Ce n’est qu’entre eux que les sauvages jouent ces tours infernaux, – dit Cap, en jetant autour de lui un coup d’œil inquiet sous les arches d’une forêt qui lui paraissait sans fin ; – aucun homme blanc n’est jamais condamné à subir de pareilles épreuves.

 

– C’est sur quoi vous vous trompez encore, – répliqua Pathfinder en choisissant avec sang-froid un morceau délicat de venaison pour sa bonne bouche ; – car, quoiqu’il n’appartienne qu’à la nature d’une peau-rouge de supporter bravement ces tortures, la nature d’une peau-blanche peut-être réduite à l’agonie par de pareils tourments, et elle l’a été plus d’une fois.

 

– Heureusement, – dit Cap, faisant un effort pour donner à sa voix son ton ordinaire, – il n’est pas probable qu’aucun des alliés de Sa Majesté essaie d’exercer de si infernales cruautés sur aucun des sujets de Sa Majesté. Je n’ai pas servi long-temps dans la marine royale, c’est la vérité ; mais j’y ai servi, et c’est quelque chose ; et quant à servir à bord de corsaires, et à s’emparer de bâtiments ennemis et de leurs cargaisons, j’en ai eu ma bonne part. Mais j’espère qu’il n’y a pas de sauvages alliés aux Français de ce côté du lac, et je crois que vous m’avez dit que l’Ontario est une grande nappe d’eau.

 

– Elle est grande à nos yeux, – répondit Pathfinder, sans chercher à cacher le sourire qui animait des traits sur lesquels le soleil avait imprimé une teinte de rouge foncé, – quoique je pense qu’il peut y avoir des gens qui la trouvent petite, et dans le fait, elle est petite si l’on veut tenir l’ennemi loin de soi ; car l’Ontario a deux bouts, et l’ennemi qui n’ose le traverser, ne manque pas d’en faire le tour.

 

– Ah ! voilà ce qui résulte de vos maudites mares d’eau douce, – murmura Cap en toussant assez fort pour se repentir de son indiscrétion. – Personne n’a jamais entendu parler d’un pirate ou d’un bâtiment quelconque, étant au bout de l’Atlantique et en faisant le tour.

 

– L’Océan n’a peut-être pas de bouts ?

 

– Non, – ni bouts, ni côtés, ni fond. La nation qui est bien amarrée sur une des côtes de l’Atlantique n’a rien à craindre de celle qui est à l’ancre sur l’autre, quelque sauvage qu’elle soit, à moins qu’elle ne connaisse l’art de construire des vaisseaux. Non, non ; le peuple qui habite les côtes de l’Océan n’a que peu de chose à craindre pour sa peau ou pour sa chevelure. Un homme peut se coucher le soir dans ces pays avec l’espoir de retrouver le lendemain matin ses cheveux sur sa tête, à moins qu’il ne porte perruque.

 

– Ce n’est pas la même chose ici ; mais je n’entrerai dans aucun détail, car je ne veux pas effrayer la jeune fille, quoiqu’elle paraisse écouter Eau-douce avec assez d’attention. Cependant, sans l’éducation que j’ai reçue, je croirais qu’en ce moment, et dans l’état où se trouve la frontière, un voyage d’ici au fort n’est pas sans risque. Il y a à peu près autant d’Iroquois de ce côté de l’Ontario que de l’autre. – C’est même pour cette raison, ami Cap, que le sergent nous a engagés à venir à votre rencontre pour vous montrer le chemin.

 

– Quoi ! les drôles osent-ils croiser si près des canons des forts de Sa Majesté ?

 

– Les corbeaux ne se rassemblent-ils pas autour de la carcasse du daim, quoique le chasseur ne soit qu’à vingt pas ? Les Iroquois viennent ici aussi naturellement. Plus ou moins de blancs passent sans cesse entre les établissements et les forts, – et ils sont sûrs de retrouver leur piste. Le Grand-Serpent est venu d’un côté de la rivière, et moi j’ai suivi l’autre, pour tâcher de voir où les coquins sont en embuscade, tandis que Jasper amenait le canot en hardi marinier qu’il est. Le sergent lui avait parlé de sa fille les larmes aux yeux ; il lui avait dit qu’il l’aimait, combien elle était douce et obéissante ; et je crois que le jeune homme se serait jeté seul dans un camp de Mingos, plutôt que de ne pas nous accompagner.

 

– Nous l’en remercions, – nous l’en remercions, et je n’en penserai que mieux de lui pour cet empressement. Mais je suppose qu’il n’a pas couru grand risque, après tout ?

 

– Seulement le risque de recevoir un coup de mousquet, tandis qu’il remontait un fort courant avec son canot et un autre en enfilant un coude sur la rivière, ses yeux attachés sur les tournants. De tous les voyages dangereux, il n’y en a pas qui le soit davantage que sur une rivière bordée d’embuscades ; et ce danger Jasper l’a couru.

 

– Et pourquoi diable le sergent m’a-t-il fait faire un voyage de cent cinquante milles d’une manière si étrange ? Donnez-moi du large, mettez-moi l’ennemi en vue, et je jouerai avec lui, à sa manière, aussi long-temps qu’il le voudra, à longues bordées, ou bord à bord. Mais recevoir un coup de fusil comme une tourterelle endormie, cela ne convient pas à mon humeur. Si ce n’était pour la petite Magnet que voilà, je virerais de bord à l’instant, je retournerais le plus tôt possible à York, et je laisserais l’Ontario devenir ce qu’il pourra, eau douce ou eau salée.

 

– Cela ne rendrait pas vos affaires meilleures, ami marin, car la route pour vous en retourner est plus longue et presque aussi dangereuse que celle pour aller au fort. Ayez confiance en nous, et nous vous y conduirons en sûreté, ou nous perdrons nos chevelures.

 

Cap portait ses cheveux en queue, serrée et entourée d’une peau d’anguille, tandis que le haut de sa tête était presque chauve, et il passa machinalement la main sur le tout, comme pour s’assurer que chaque chose était à sa place. C’était pourtant au fond un homme brave, et il avait affronté la mort avec sang-froid mais non sous la forme effrayante qu’elle présentait dans la relation brève mais animée de son compagnon. Cependant il était trop avancé pour reculer, et il résolut de payer de hardiesse, quoiqu’il ne pût s’empêcher de donner à part soi quelques malédictions à l’indiscrétion imprudente avec laquelle son beau-frère le sergent l’avait mis dans un tel embarras.

 

– Je ne doute pas, – dit-il quand ces pensées eurent le temps de se présenter à son esprit, – que nous n’entrions dans le port en sûreté. À quelle distance pouvons-nous être du fort à présent ?

 

– À quinze milles et guère plus ; et ce sont des milles qui seront bientôt faits, du train dont coule la rivière, si les Mingos nous laissent passer tranquillement.

 

– Et je suppose que nous aurons des bois à bâbord et à tribord comme jusqu’ici ?

 

– Comment ?

 

– Je veux dire que nous aurons encore à marcher à travers ces maudits arbres ?

 

– Non, non. Vous monterez sur le canot, et l’Oswego a été débarrassé par les troupes de tout le bois flottant. Nous descendrons la rivière, et le courant en est rapide.

 

– Et qui diable empêchera ces Mingos dont vous parlez, de nous cribler de leurs balles quand nous doublerons un promontoire, ou que nous aurons à manœuvrer pour éviter des rochers ?

 

– Le Seigneur, – celui qui en a si souvent aidé d’autres dans de plus grandes difficultés. Bien des fois ma tête aurait été dépouillée de ses cheveux et de sa peau, si le Seigneur n’avait combattu pour moi. Jamais je n’entreprends une escarmouche sans penser à ce puissant allié, qui peut faire dans un combat plus que tous les bataillons du 60e, quand on les mettrait en une seule ligne.

 

– Oui, oui, tout cela est assez bien pour un escarmoucheur ; mais nous autres marins, nous aimons le large, et nous commençons l’action sans avoir autre chose dans l’esprit que l’affaire dont il s’agit, – bordées sur bordées, – ni arbres ni rochers pour épaissir l’eau.

 

– Ni Seigneur non plus, j’ose dire, si la vérité était connue. Croyez-en ma parole, maître Cap, la bataille n’en va pas plus mal quand on a le Seigneur de son côté. Regardez la tête du Grand-Serpent ; vous pouvez voir la cicatrice qui passe le long de son oreille gauche : rien qu’une balle sortie de cette longue carabine l’empêcha d’être scalpé ce jour-là ; car le couteau avait commencé sa besogne, et une demi-minute de plus l’aurait laissé sans chevelure. Quand le Mohican me serre la main et me dit que je lui ai rendu un service d’ami en cette affaire, je lui réponds que c’est le Seigneur qui m’a conduit au seul endroit d’où je pouvais lui être utile, et qui m’a fait connaître par la fumée le danger qu’il courait. Il est bien certain que, lorsque je fus en bonne position, je finis l’affaire de ma propre volonté ; car un ami sous le tomahawk fait qu’un homme pense vite et agit de même, et ce fut ce qui m’arriva ; sans quoi l’esprit du Grand-Serpent serait en ce moment à chasser dans le pays de ses pères.

 

– Allons, allons, Pathfinder, cet entretien est pire que d’être écorché de l’avant à l’arrière ; nous n’avons plus que quelques heures de jour, et nous ferions mieux de nous laisser aller en dérive sur le courant dont vous parlez. – Magnet, ma chère, n’êtes-vous pas prête à lever l’ancre ?

 

Mabel tressaillit, rougit et se prépara à partir à l’instant. Elle n’avait pas entendu une seule syllabe de la conversation que nous venons de rapporter, car Eau-douce, comme on appelait le plus communément le jeune Jasper, lui avait fait la description du port encore éloigné auquel elle se rendait, lui avait parlé d’un père qu’elle n’avait pas vu depuis son enfance, et lui avait peint la manière de vivre de ceux qui sont en garnison dans les postes des frontières. Elle y avait pris un profond intérêt sans s’en apercevoir ; et elle avait trop entièrement donné son attention aux choses dont on lui parlait, pour en accorder aucune aux objets moins agréables dont les autres s’entretenaient. Les apprêts du départ mirent fin à toute conversation ; et comme ils n’étaient pas très-chargés de bagage, tous furent prêts à partir en quelques minutes. Cependant à l’instant où ils allaient se mettre en marche, Pathfinder, à la grande surprise même des deux Indiens, ramassa une bonne quantité de branches dont la plupart étaient humides, et les jeta sur le feu, afin de produire une fumée aussi noire et aussi épaisse qu’il était possible.

 

– Quand vous voulez cacher votre piste, Jasper, – dit-il, – la fumée, lorsque vous quittez votre campement, peut vous servir au lieu de vous nuire. S’il y a une douzaine de Mingos à dix milles d’ici, quelques-uns sont sur les hauteurs ou sur les arbres pour chercher à apercevoir quelque fumée. Qu’ils voient celle-ci, et grand bien leur fasse ; je leur permets de profiter de nos restes.

 

– Mais ne pourront-ils pas découvrir notre piste et la suivre ? – demanda le jeune homme, qui était plus attentif aux dangers de leur situation depuis qu’il avait rencontré Mabel. – Nous laisserons une large piste d’ici à la rivière.

 

– Plus elle sera large, mieux cela vaudra. Quand ils seront arrivés à la rivière, il faudra qu’ils soient plus malins que des Mingos pour deviner si le canot l’a remontée ou l’a descendue. L’eau est la seule chose de la nature qui puisse faire perdre entièrement une piste, et l’eau même ne le fait pas toujours quand la piste laisse de l’odeur. Ne voyez-vous pas, Eau-douce, que, si quelques Mingos ont trouvé nos traces au-dessous de la cataracte, ils avanceront vers cette fumée, et concluront naturellement que ceux qui ont commencé par remonter la rivière, continueront de même ? Tout ce qu’ils peuvent savoir à présent, c’est qu’une troupe a quitté le fort, et il faudrait plus que l’esprit d’un Mingo pour s’imaginer que nous soyons venus jusqu’ici uniquement pour le plaisir de nous en retourner le même jour, et au risque de nos chevelures.

 

– Certainement, – dit Jasper, qui causait à part avec Pathfinder, en retournant vers le wind-row, – ils ne peuvent rien savoir de la fille du sergent, car le plus grand secret a été gardé à cet égard.

 

– Et ils n’en apprendront rien ici, – ajouta Pathfinder en faisant remarquer à son compagnon qu’il marchait avec le plus grand soin sur les traces laissées sur les feuilles par le petit pied de Mabel, afin de les effacer par les siennes, – à moins que ce vieux poisson d’eau salée n’ait promené sa nièce en long et en large dans le wind-row, comme un chevreau qui saute autour de la chèvre.

 

– Du bouc, vous voulez dire.

 

– N’est-ce pas un original sans copie, Eau-douce ? Je puis m’entendre avec un marin comme vous, et je ne trouve rien de bien contraire dans nos occupations, quoique les vôtres soient sur les lacs, et les miennes dans les bois. – Écoutez, Jasper, – continua Pathfinder riant sans bruit à son ordinaire, – si nous essayions la trempe de sa lame, et que nous le fissions sauter par-dessus la cataracte ?

 

– Et que deviendrait la jolie nièce pendant ce temps ?

 

– Oh ! il ne pourra lui arriver aucun mal ; elle fera à pied le tour du portage. Mais vous et moi nous pouvons tâter ainsi ce marin de l’Atlantique, et nous nous connaîtrons mieux ensuite. Nous verrons si son briquet produit du feu, et nous lui apprendrons quelque chose de nos tours des frontières.

 

Le jeune Jasper sourit, car il n’était pas fâché de trouver l’occasion de s’amuser en jouant un tour à quelqu’un, et le ton dogmatique de Cap l’avait un peu piqué. Mais l’image des traits aimables de Mabel, de sa forme agile et légère, et de son sourire attrayant, était comme un bouclier entre son oncle et l’épreuve qu’il s’agissait de lui faire subir.

 

– La fille du sergent sera peut-être effrayée, – dit-il.

 

– Pas du tout, pour peu qu’elle ait du sang du sergent dans ses veines. Elle n’a pas l’air d’être fille à s’effrayer aisément. Laissez-moi faire, Eau-douce ; je me charge seul de toute l’affaire.

 

– Non, Pathfinder, non ; vous ne feriez que vous noyer tous deux. Si le canot passe la cataracte, il faut que j’y sois.

 

– À la bonne heure. – Fumerons-nous la pipe du consentement au marché ?

 

– C’est convenu.

 

Il ne fut plus question de ce sujet, car ils arrivaient en ce moment au canot, et quelques mots suffirent pour décider de beaucoup plus grands intérêts.

 

CHAPITRE III.

« Avant que ces champs fussent défrichés et cultivés, nos rivières remplissaient leurs rives ; la mélodie des eaux se faisait entendre sous le dôme vert de nos bois sans limites ; des torrents se précipitaient, des ruisseaux murmuraient et des sources jaillissaient sous l’ombre. »

 

BRYANT.

 

 

On sait généralement que les rivières qui se jettent dans l’Ontario du côté du midi sont pour l’ordinaire étroites, profondes et coulent lentement. Il y a pourtant des exceptions à cette règle, car beaucoup de rivières ont des rapides, ou des rifts, comme on les appelle dans la langue du pays, et quelques-unes ont même des cataractes. Du nombre de ces dernières était celle sur laquelle nos aventuriers voyagent maintenant. L’Oswego est formé par la jonction de l’Onéida et de l’Onondaga, qui tous deux sortent des lacs, il poursuit sa course à travers un pays légèrement sillonné de vallons et de hauteurs pendant huit à dix milles, et arrive enfin sur le bord d’une sorte de terrasse naturelle, d’où il fait une chute de dix à quinze pieds en tombant sur un autre niveau, où il glisse ou coule avec le silence furtif d’une eau profonde jusqu’à ce qu’il verse son tribut dans l’immense réservoir de l’Ontario. La pirogue sur laquelle Cap, sa nièce et Arrowhead étaient venus du fort Stanwix, dernier poste militaire sur le Mohawk, était près du rivage, et toute la compagnie y entra, à l’exception de Pathfinder, qui resta à terre pour pousser le léger esquif en pleine eau.

 

– Jasper, – dit l’homme des bois au jeune marin des lacs, qui avait dépossédé Arrowhead de la barre, et pris la place qui lui appartenait comme pilote, – mettez l’arrière du canot en avant, comme si nous voulions remonter la rivière. Si quelques-uns de ces infernaux Mingos trouvent notre piste et la suivent jusqu’ici, ils ne manqueront pas d’examiner les traces que la pirogue aura laissées sur la boue, et quand ils verront qu’elle avait le nez tourné contre le courant, ils ne s’imagineront pas que nous le suivons.

 

Ce conseil fut suivi, et poussant vigoureusement la pirogue, Pathfinder, qui était dans la force de l’âge et plein d’agilité, fit un saut et tomba légèrement sur l’avant de l’esquif sans en déranger l’équilibre. Dès qu’il eut atteint le milieu de la rivière, on fit virer la pirogue qui commença à suivre sans bruit le courant.

 

L’esquif sur lequel Cap et sa nièce s’étaient embarqués pour leur long et aventureux voyage, était un de ces canots d’écorce que les Indiens sont dans l’habitude de construire et qui par leur grande légèreté et l’aisance avec laquelle on peut les conduire, sont admirablement adaptés à une navigation dans laquelle on rencontre souvent des bas-fonds, des bois flottants et d’autres obstacles semblables. Les deux hommes qui en composaient le premier équipage l’avaient souvent porté plusieurs centaines de toises quand le bagage en avait été retiré, et il n’avait pas fallu plus que la force d’un homme pour le soulever. Il était pourtant long et même large pour une pirogue, ce qui le rendait très-volage, c’était son principal défaut. Quelques heures de pratique y avaient pourtant remédié en grande partie, et Mabel et son oncle avaient si bien appris à se prêter à ses mouvements, qu’ils maintenaient alors leurs places avec un sang-froid parfait ; et le poids de trois hommes de plus ne parut même pas la mettre à une épreuve trop forte, car étant large et à fond plat, elle ne calait pas beaucoup plus. Elle était bien construite, les bois en étaient petits et assujettis par des courroies, et la pirogue, quoique si légère et si peu sûre à l’œil, était probablement en état de porter deux fois autant de monde qu’elle en avait en ce moment.

 

Cap était assis sur un banc bas au centre du canot. Le Grand-Serpent était à genoux près de lui. Arrowhead et sa femme occupaient des places en avant d’eux, le premier ayant abandonné son poste à l’arrière. Mabel était à demi couchée sur une partie de son bagage derrière son oncle, tandis que Pathfinder et Eau-douce se tenaient debout, l’un sur l’avant, l’autre sur l’arrière, chacun ayant en main une rame qu’il savait manier sans bruit. La conversation avait lieu à voix basse, car tous commençaient à sentir la nécessité de la prudence en s’approchant du fort et quand ils n’étaient plus cachés par les bois.

 

L’Oswego, en cet endroit, était une rivière peu large mais profonde, et son courant sombre était bordé par de grands arbres dont la cime le couvrait et qui, en certains endroits, interceptaient presque la lumière du ciel. Çà et là quelque géant de la forêt s’était courbé presque horizontalement sur la rivière, ce qui rendait beaucoup de soin nécessaire pour éviter d’en toucher les branches, tandis que les branches inférieures des arbustes et des petits arbres étaient presque partout plongées dans l’eau. Le tableau qui a été si bien tracé par notre admirable poète, et que nous avons placé comme épigraphe en tête de ce chapitre, se réalisait en cet endroit. La terre engraissée par les débris de la végétation, la rivière qui remplissait ses rives presque à déborder, le dôme vert de bois sans limites, se présentaient à l’œil aussi visiblement que la plume de Bryant les retrace à l’imagination. C’était le spectacle d’une nature riche et bienveillante avant qu’elle eût été soumise aux désirs et aux besoins de l’homme, abondante, pleine de promesses et n’étant pas dénuée du charme du pittoresque, même dans son état le plus sauvage. On se rappellera que la scène de cette histoire se passe en 175-, c’est-à-dire, longtemps avant que la spéculation eût fait entrer aucune des parties occidentales de New-York dans les bornes de la civilisation ou dans les projets des aventuriers. À cette époque reculée, il y avait deux grands canaux de communication militaire entre la portion habitée de la colonie de New-York et les frontières du Canada, l’un par les lacs Champlain et Georges, l’autre par le Mohawk, Wood-Creek, l’Oneida et les rivières dont nous venons de parler. Le long de ces deux lignes des postes militaires avaient été établis, mais il n’en existait aucun sur un espace de cent milles entre le dernier fort à la source du Mohawk et l’Oswego, ce qui comprenait la plus grande partie de la distance que Cap et Mabel venaient de parcourir sous la protection d’Arrowhead.

 

– Je désire quelquefois le retour de la paix, – dit Pathfinder, – temps où l’on peut parcourir les forêts sans chercher d’autres ennemis que les animaux et les poissons. Combien de jours heureux le Grand-Serpent et moi nous avons passés sur les bords des rivières, vivant de venaison, de saumon et de truites sans penser à un Mingo ou à une chevelure ! je voudrais quelquefois que cet heureux temps revînt, car ce n’est pas ma véritable nature de tuer mes semblables. Je suis sûr que la fille du sergent ne me prend pas pour un misérable qui se plaît à outrager l’humanité.

 

En faisant cette remarque, qui était une sorte de demi-question, Pathfinder regarda derrière lui. L’ami le plus partial aurait à peine donné l’épithète d’agréables à ses traits durs et brûlés par le soleil ; cependant Mabel trouva quelque chose d’attrayant dans son sourire par suite de la droiture et de la simplicité ingénue qui brillait sur toute sa physionomie.

 

– Je ne crois pas que mon père aurait envoyé un homme comme ceux dont vous parlez pour conduire sa fille dans le désert, – répondit Mabel en souriant à son tour avec la même franchise, mais avec bien plus de douceur.

 

– Non, il ne l’aurait pas fait ; non. Le sergent est un homme qui a le cœur sensible. – Nous avons fait ensemble bien des marches, soutenu bien des combats, nous tenant épaule à épaule comme il le disait ; quoique j’aime à avoir la liberté de mes membres quand je suis près d’un Français ou d’un Mingo.

 

– Vous êtes donc le jeune ami dont mon père a si souvent parlé dans ses lettres.

 

– Son jeune ami ? – Il est vrai que le sergent a l’avantage de trente ans sur moi. – Oui, il est plus âgé de trente ans, et par conséquent il vaut d’autant mieux que moi.

 

– Non pas aux yeux de sa fille peut-être, ami Pathfinder, – dit Cap, dont la gaieté commença à renaître quand il vit l’eau couler autour de lui. – Les trente ans dont vous parlez passent rarement pour un avantage aux yeux des filles de dix-neuf ans.

 

Mabel rougit, et en détournant la tête pour éviter les regards de ceux qui étaient sur l’avant, elle rencontra les yeux admirateurs du jeune homme qui était sur l’arrière, et pour dernière ressource elle baissa les siens sur l’eau qui coulait près d’elle. Précisément en cet instant un bruit sourd arriva par une avenue formée par les arbres, porté par un vent léger qui rida à peine la surface de la rivière.

 

– Ce son a quelque chose d’agréable, – dit Cap, en dressant les oreilles comme un chien qui entend aboyer dans le lointain ; – c’est le bruit du ressac sur les côtes de votre lac, je suppose ?

 

– Non, non, – répondit Pathfinder, – c’est seulement la rivière qui tombe par-dessus quelques rochers à un demi-mille plus loin.

 

– Y a-t-il une cataracte sur cette rivière ? – demanda Mabel, ses joues devenant encore plus vermeilles.

 

– Du diable ! – s’écria Cap, – monsieur Pathfinder, ou vous monsieur Eau-douce, – car il commençait à nommer ainsi Jasper pour paraître se prêter plus cordialement aux usages des frontières, – ne feriez-vous pas mieux de vous rapprocher du rivage ? Ces cataractes sont en général précédées de tournants. Autant vaudrait se jeter tout à coup dans le Maelstrom[13] que de s’exposer à ces pompes aspirantes.

 

– Fiez-vous à nous, ami Cap, fiez-vous à nous, – répondit Pathfinder ; – il est vrai que nous ne sommes que des marins d’eau douce, et je ne puis même me vanter d’en être un du premier ordre ; mais nous connaissons les rifts et les cataractes ; et en descendant celle-ci, nous tâcherons de ne pas faire tort à notre réputation.

 

– En la descendant ! – s’écria Cap. – Comment diable ! songez-vous à descendre une cataracte dans cette coquille d’œuf ?

 

– Bien certainement. Le chemin est par-dessus la cataracte, et il est bien plus facile de la descendre, que de décharger le canot et de le transporter à la main avec tout ce qu’il contient par un portage d’un mille.

 

Mabel pâlit, et se tourna vers le jeune marin debout sur l’arrière ; car un nouveau son semblable au premier se fit entendre en ce moment ; il parut plus effrayant, maintenant que la cause en était connue.

 

– Nous avons pensé, – dit tranquillement Jasper, – qu’en mettant à terre les femmes et les deux Indiens, nous trois, hommes blancs et accoutumés à l’eau, nous pourrions sans danger faire passer le canot par-dessus la cataracte, comme cela nous arrive souvent.

 

– Et nous avons compté sur votre aide, ami marin, – dit Pathfinder, regardant Jasper par-dessus l’épaule en clignant de l’œil, – car vous êtes accoutumé à voir les vagues s’élever et s’abaisser ; et à moins qu’il n’y ait quelqu’un pour lester le canot, tous les affiquets de la fille du sergent tomberont à l’eau et seront perdus.

 

Cap se trouva embarrassé. L’idée de passer par-dessus une cataracte avait quelque chose de plus sérieux pour lui que pour un homme qui n’aurait aucune expérience dans tout ce qui concerne la mer et les navires, car il connaissait la force de l’eau et la faiblesse de l’homme quand il en éprouve la furie ; cependant sa fierté se révoltait à l’idée de quitter le canot, tandis que d’autres, non-seulement sans crainte, mais avec le plus grand sang-froid, proposaient d’y rester. Malgré ce sentiment d’amour-propre, et quoiqu’il eût par nature et par habitude du courage et de la fermeté dans le danger, il est probable qu’il aurait déserté son poste, si l’image de sauvages se faisant un trophée de chevelures humaines ne se fût assez fortement emparée de son imagination pour lui faire regarder un canot comme une sorte de sanctuaire.

 

– Mais que ferons-nous de Magnet ? – demanda-t-il, son affection pour sa nièce lui inspirant un autre scrupule. – Nous ne pouvons la mettre à terre s’il se trouve dans les environs des Indiens ennemis.

 

– Nul Mingo ne sera près du portage, – dit Pathfinder avec un ton de confiance ; – c’est un endroit trop public pour qu’ils viennent y jouer leurs tours infernaux. La nature est la nature, et celle d’un Indien est de se trouver où on l’attend le moins. N’ayez pas peur de le rencontrer sur un sentier battu, car il désire tomber sur vous quand vous n’êtes pas prêt à lui résister, et ces brigands se font un point d’honneur de vous tromper de manière ou d’autre. – Avancez vers le rivage, Eau-douce. Nous débarquerons la fille du sergent sur cette souche, et elle pourra gagner la terre à pied sec.

 

Jasper obéit ; et au bout de quelques minutes, il ne restait dans le canot que Pathfinder et les deux marins. Malgré l’orgueil de sa profession, Cap aurait volontiers suivi les autres, mais il n’aimait pas à montrer une telle faiblesse en présence d’un marin d’eau douce.

 

– Je prends tout le monde à témoin, – dit-il, tandis que ceux qui venaient de débarquer commençaient à s’éloigner, – que je ne regarde cette affaire que comme une manœuvre de canot dans les bois. Il ne faut pour cela aucune expérience en marine, et un novice peut y réussir aussi bien que le plus vieux marin.

 

– Ne méprisez pourtant pas trop la cataracte de l’Oswego, – dit Pathfinder. – Ce n’est certainement pas celle du Niagara, ni du Tennessee, ni du Cahoos, ni celle du Canada, mais elle suffit bien pour agiter les nerfs d’un commençant. Que la fille du sergent monte sur ce rocher, et elle verra de quelle manière nous autres habitants des bois nous passons par-dessus un obstacle, quand nous ne pouvons passer par-dessous. – Allons, Eau-douce, la main ferme et l’œil sûr ; car tout dépend de vous, vu que nous ne pouvons compter maître Cap que pour un passager.

 

Le canot s’éloignait du rivage tandis qu’il parlait ainsi. Mabel courut à la hâte et en tremblant vers le rocher que Pathfinder avait désigné, en parlant à son compagnon du danger auquel son oncle s’exposait sans nécessité, et les yeux fixés sur le jeune et vigoureux Jasper, qui était debout sur l’arrière du canot, et qui en dirigeait tous les mouvements. Mais dès qu’elle fut arrivée à un endroit d’où l’on pouvait voir tomber la cataracte, elle poussa un cri involontaire qu’elle étouffa sur-le-champ, et se couvrit les yeux. Un instant après, elle les ouvrit pourtant, et elle resta immobile comme une statue tandis qu’elle contemplait ce spectacle. Les deux Indiens s’assirent sur un tronc d’arbre, regardant la rivière d’un air indifférent. La femme d’Arrowhead s’approcha de Mabel, et parut considérer les mouvements du canot avec cette sorte d’intérêt que prend un enfant aux sauts d’un bateleur.

 

Dès que le canot eut regagné le courant, Pathfinder se mit à genoux sur l’avant et continua à manier la rame, mais lentement, et de manière à ne pas nuire aux manœuvres de son compagnon. Celui-ci était toujours debout sur l’arrière, et comme il avait l’œil fixé sur quelque objet au-delà de la cataracte, il était évident qu’il cherchait l’endroit convenable pour la passer.

 

– Plus à l’ouest, Eau-douce, – cria Pathfinder, – plus à l’ouest, – là où vous voyez l’eau écumer. Mettez en ligne la cime du chêne mort avec le tronc de l’arbre rompu.

 

Eau-douce ne répondit rien, car la pirogue était au centre du courant, l’avant dirigé vers la cataracte, et la force augmentée du courant en avait déjà accéléré la course. Cap, en ce moment, aurait bien volontiers renoncé à toute la gloire qu’on pouvait acquérir par cet exploit, pour être en sûreté sur le rivage. Il entendait le mugissement de l’eau, semblable au bruit du tonnerre dans le lointain, mais augmentant et se rapprochant de moment en moment. Il voyait la ligne de l’eau couper la forêt en dessous, le long de laquelle cet élément courroucé semblait s’étendre et briller, comme si les gouttes qui le composaient allaient perdre leur principe de cohésion.

 

– La barre dessous ! la barre dessous ! – s’écria-t-il, n’étant plus maître de son inquiétude, tandis que l’embarcation arrivait sur le bord de la cataracte.

 

– Oui, oui, la barre dessous, – dit Pathfinder, regardant derrière lui avec son rire silencieux, – nous allons en dessous, rien n’est plus certain. – La barre au vent, Eau-douce ! – Au vent toute !

 

Le reste fut comme le passage invisible du vent. Jasper donna le coup de rame nécessaire pour imprimer à la pirogue la direction convenable, et pendant quelques secondes il sembla à Cap qu’il était porté sur l’eau bouillante d’une vaste chaudière. Il sentit la pirogue plonger de l’avant, vit l’eau écumante se précipiter avec fureur à ses côtés, tandis que le léger esquif qu’il montait était secoué comme si c’eût été une coquille d’œuf ; et, presque au même instant, il découvrit, avec autant de joie que de surprise, que la pirogue conduite par la rame de Jasper flottait dans une eau tranquille au-delà de la cataracte.

 

Pathfinder continuait à rire ; mais s’étant relevé, il prit un pot d’étain et une cuillère de corne, et se mit à mesurer gravement l’eau que la pirogue avait embarquée dans le passage de la cataracte.

 

– Quatorze cuillerées, Eau-douce, quatorze cuillerées bien mesurées. Vous devez convenir que je vous ai vu vous contenter de dix après un pareil saut.

 

– Maître Cap appuyait si fort contre le courant, – répondit Jasper très-sérieusement, – que j’ai eu la plus grande peine à gouverner la pirogue.

 

– Cela peut être ; je n’en doute pas, puisque vous le dites, mais je vous ai vu vous contenter de dix.

 

Cap toussa alors d’une manière formidable. Il passa sa main sur sa queue, comme pour s’assurer qu’elle était en sûreté, et regarda en arrière pour voir le danger qu’il venait de courir. Il est aisé d’expliquer comment ce péril avait été évité. La plus grande partie de l’eau tombait perpendiculairement de dix à quinze pieds ; mais près du centre, la force du courant avait tellement usé le haut du rocher, que l’eau, en tombant par un étroit passage, ne décrivait qu’un angle de quarante à quarante-cinq degrés. C’était le long de ce passage, encore difficile, que la pirogue avait glissé parmi des pointes de rochers, des tournants, et des masses d’écume, qui, à des yeux inexpérimentés, auraient paru devoir assurer la destruction d’un si frêle esquif. Mais sa légèreté même avait été la cause de sa sûreté. Portée sur la crête des vagues, dirigée par un œil attentif et un bras vigoureux, elle avait passé comme une plume d’une masse d’écume à une autre, et à peine une goutte d’eau était-elle entrée dans l’intérieur. Il y avait quelques rochers à éviter ; il fallait suivre exactement la ligne convenable, et la force du courant faisait le reste[14].

 

Dire que Cap était étonné, ce ne serait pas exprimer la moitié de ses sentiments. Il était dans un état de stupéfaction ; car la crainte profonde que la plupart des marins ont des rochers, venait ajouter à l’admiration que lui inspirait la hardiesse de cet exploit. Il ne voulut pourtant pas exprimer tout ce qu’il sentait, de peur de trop accorder à l’eau douce et à la navigation intérieure ; et à peine eut-il assuré sa voix en toussant comme nous l’avons dit, qu’il reprit son ton ordinaire de supériorité.

 

– Je conviens que vous connaissez bien le canal, monsieur Eau-douce ; et après tout, connaître le canal, dans un pareil endroit, c’est le point principal. J’ai eu avec moi des patrons de chaloupe qui descendraient aussi cette cataracte, s’ils connaissaient seulement le canal.

 

– Ce n’est pas assez de connaître le canal, ami marin, – dit Pathfinder ; il faut aussi des nerfs et des connaissances pour tenir la pirogue droite, et pour éviter les rochers. Il n’y a pas dans tout le pays d’autre marin qu’Eau-douce que voilà, qui puisse descendre en toute sûreté la cataracte de l’Oswego, quoique quelques-uns çà et là aient pu y réussir par hasard. Je ne puis le faire moi-même qu’avec l’aide de la Providence, et il faut l’œil et la main de Jasper pour être sûr de faire le passage à sec. – Quatorze cuillerées, après tout, ne sont pas grand’chose ; quoique j’eusse désiré qu’il n’en prît que dix, vu que la fille du sergent nous regardait.

 

– Cependant vous lui disiez quelquefois comment il devait gouverner.

 

– C’était fragilité humaine ; – un peu trop de la nature des peaux-blanches. Si le Grand-Serpent eût été sur le canot, il n’aurait pas ouvert la bouche pour faire connaître une seule de ses pensées. Un Indien sait retenir sa langue ; mais nous autres hommes blancs nous nous imaginons toujours être plus sages que les autres. Je commence à me guérir de cette faiblesse ; mais il faut du temps pour déraciner l’arbre qui a une croissance de plus de trente ans.

 

– Je ne fais pas grand cas de cette affaire, monsieur ; je n’en fais même aucun, pour parler franchement. Ce ne sont que quelques éclaboussures, en comparaison de ce qu’on éprouve en passant sous le pont de Londres. Et pourtant c’est ce que font tous les jours des centaines de personnes, et souvent les dames les plus délicates du pays. Sa Majesté le Roi a passé lui-même sous le pont de Londres.

 

– Eh bien ! je ne me soucie pas d’avoir dans mon canot ni des dames délicates, ni sa Majesté le Roi, quand je descends la cataracte de l’Oswego, vu qu’il ne faut que se tromper de la largeur d’un canot d’un côté ou de l’autre pour se noyer. – Eau-douce, nous aurons à faire descendre au frère du sergent la cataracte du Niagara, pour lui montrer ce qu’on sait faire sur la frontière.

 

– Du diable ! vous plaisantez sûrement. Il n’est pas possible qu’un canot d’écorce descende une pareille cataracte.

 

– Vous ne vous êtes jamais plus trompé de votre vie, maître Cap. Rien n’est plus facile. J’ai vu de mes propres yeux bien des canots la descendre ; et si nous vivons assez l’un et l’autre, j’espère vous convaincre que la chose est possible. Quant à moi, je crois que le plus grand navire qui ait jamais flotté sur l’Océan pourrait la descendre, s’il pouvait une fois entrer dans les courants.

 

Cap ne remarqua pas le coup d’œil que Pathfinder échangea avec Eau-douce, et il garda le silence quelque temps ; car, pour dire la vérité, il n’avait jamais soupçonné la possibilité de descendre la cataracte du Niagara, quelque faisable que la chose doive paraître à chacun, en y réfléchissant une seconde fois ; la véritable difficulté étant de la remonter.

 

Ils arrivèrent alors à l’endroit où Jasper avait laissé sa pirogue, cachée dans des buissons, et ils s’embarquèrent, Cap, sa nièce et Jasper sur un canot ; Pathfinder, Arrowhead et sa femme sur l’autre. Le Mohican s’était déjà avancé à pied le long de la rivière avec la circonspection et l’adresse des Indiens, pour voir s’il ne trouverait aucune trace des ennemis.

 

Les joues de Mabel ne reprirent toutes leurs couleurs que lorsque le canot eut regagné le courant, qu’il descendit avec une rapidité accélérée de temps en temps par la rame de Jasper. Elle avait vu la pirogue descendre la cataracte avec un degré de terreur qui l’avait rendue muette ; mais sa frayeur n’avait pas été assez forte pour l’empêcher d’admirer le sang-froid du jeune homme qui dirigeait cette évolution. Dans le fait, une personne moins vive et moins sensible aurait été frappée de l’air calme et hardi avec lequel Jasper avait accompli cet exploit. Il était resté ferme sur ses pieds pendant la descente ; et il était évident pour ceux qui étaient à terre qu’il avait employé fort à temps son adresse et sa force pour écarter la pirogue d’un rocher par-dessus lequel l’eau jaillissait en jets, tantôt laissant voir la pierre brune, tantôt la couvrant d’une nappe limpide, comme si quelque mécanisme avait réglé les efforts de cet élément. La langue ne peut pas toujours exprimer ce que voient les yeux ; mais Mabel en avait vu assez, même dans ce moment de crainte, pour joindre à jamais dans son esprit l’image de la pirogue entraînée dans sa descente rapide, et celle de l’intrépide pilote. Elle admit ainsi dans son cœur ce sentiment insidieux qui attache si fortement la femme à l’homme, en trouvant une sûreté additionnelle à être sous sa protection. Pour la première fois depuis son départ du fort Stanwix, elle se trouvait complètement tranquille sur la frêle nacelle dans laquelle elle voyageait. Comme la seconde pirogue était près de la sienne, et que Pathfinder s’y trouvait de son côté, ce fut principalement lui qui soutint la conversation, Jasper parlant rarement à moins qu’on ne lui adressât la parole, et montrant en conduisant son canot une circonspection qui aurait été remarquée par un homme habitué à la confiance insouciante qui lui était ordinaire, s’il se fût trouvé là un pareil observateur.

 

– Nous connaissons trop bien la nature d’une femme pour songer à faire descendre une cataracte par la fille du sergent, – dit Pathfinder à Cap en regardant Mabel. – J’ai pourtant connu quelques femmes dans ce pays qui s’en inquiéteraient comme de rien.

 

– Magnet a la timidité de sa mère, – répondit Cap, et vous avez bien fait de vous prêter à sa faiblesse. Il faut vous souvenir que cette jeune fille n’a jamais été sur mer.

 

– Non, non ; il était facile de le voir, au lieu que par votre intrépidité vous avez montré combien peu vous vous en inquiétiez. J’avais une fois avec moi un blanc-bec, qui se jeta hors du canot juste à l’instant où il descendait, et vous pouvez juger comment il s’en trouva.

 

– Que devint le pauvre diable ? – demanda Cap, ne sachant trop ce qu’il devait penser du ton de son compagnon, qui avait quelque chose de si sec, malgré sa simplicité, qu’une tête moins obtuse que celle du vieux marin aurait douté de sa sincérité. – Un homme qui a passé sur cette cataracte peut prendre intérêt à lui.

 

– C’était un pauvre diable, comme vous le dites, un pauvre homme des frontières, qui était venu pour nous montrer son savoir, à nous autres pauvres ignorants. Vous demandez ce qu’il devint ? Il tomba sens dessus dessous au bas de la cataracte, comme cela serait arrivé à une maison de justice ou à un fort.

 

– S’ils avaient sauté hors d’un canot, – dit Jasper en riant, quoiqu’il fût évidemment plus disposé que son ami à laisser oublier le passage de la cataracte.

 

– Il a raison, – reprit Pathfinder en regardant Mabel ; car les deux canots étaient alors si rapprochés, qu’ils se touchaient presque ; – il a certainement raison. – Mais la fille du sergent ne nous a pas encore dit ce qu’elle pense du saut que nous venons de faire.

 

– Il était aussi hardi que dangereux. En le voyant, j’aurais désiré qu’il n’eût pas été tenté ; mais à présent qu’il a réussi, je puis en admirer la hardiesse et la dextérité.

 

– Ne croyez pourtant pas que nous l’ayons fait pour nous faire valoir aux yeux d’une femme. Il peut être agréable aux jeunes gens de gagner la bonne opinion les uns des autres en faisant des choses qui peuvent paraître hardies et louables ; mais ni Eau-douce ni moi nous ne sommes de cette trempe. Ma nature, – ce dont le Grand-Serpent serait peut-être un meilleur témoin, – n’a pas autant de coudes qu’une rivière ; c’est une nature droite, et il n’est pas probable qu’elle puisse me conduire dans une vanité de cette espèce, quand j’ai à remplir un devoir. Quant à Eau-douce, il aimerait mieux descendre la cascade de l’Oswego sans témoins que devant une centaine de paires d’yeux. Je le connais, je l’ai beaucoup fréquenté, et je suis sûr qu’il n’est ni glorieux ni fanfaron.

 

Mabel récompensa son guide par un sourire qui servit à maintenir quelque temps les deux canots l’un près de l’autre ; car la vue de la jeunesse et de la beauté était si rare sur cette frontière éloignée, que cet habitant des bois lui-même sentait son cœur touché par la fraîcheur et l’amabilité de cette jeune fille.

 

– Nous avons fait pour le mieux, – continua-t-il, nous avons tout fait pour le mieux. Si nous eussions transporté à bras d’hommes le canot et les bagages par le portage, nous aurions perdu beaucoup de temps, et rien n’est aussi précieux que le temps, quand on se méfie des Mingos.

 

– Mais à présent nous ne pouvons avoir presque rien à craindre. Nos canots vont bien, et vous nous avez dit qu’en deux heures nous serons au fort.

 

– Il sera bien adroit, l’Iroquois qui aura un cheveu de votre tête : car nous nous sommes tous promis, par égard pour le sergent, et je crois pouvoir dire à présent, pour vous-même, de vous conduire près de lui sans qu’il vous arrive malheur. – Mais dites-moi donc, Eau-douce, qu’y a-t-il là-bas dans la rivière à l’endroit où elle fait un coude, – là-bas, sous les buissons, – je veux dire sur le rocher ?

 

– C’est le Grand-Serpent ; il nous fait des signes que je ne comprends pas.

 

– Oui, c’est le Grand-Serpent, – aussi sûr que je suis une peau-blanche ; et il nous fait signe d’approcher de son rivage. Quelque chose va mal, sans quoi un homme ayant sa fermeté et son discernement ne se donnerait pas cette peine. Courage ! Nous sommes hommes, et il faut faire face à ces diables, comme cela convient à notre couleur et à notre nature. Ah ! je n’ai jamais vu résulter rien de bon d’une fanfaronnade. Je me vantais que nous étions en sûreté, et voilà que le danger vient me donner le démenti.

 

CHAPITRE IV.

« L’art, voulant le disputer à la nature, disposa un cabinet de verdure formé d’un lierre qui étendait ses bras de tous côtés, et que l’églantier odoriférant entrelaçait de ses branches. »

 

SPENSER.

 

 

L’Oswego, au-delà de la cataracte, devient plus rapide qu’auparavant. Il y a des endroits où il coule avec le silence tranquille d’une eau profonde ; mais il s’y trouve beaucoup de bas-fonds et de tournants, et à cette époque où tout était encore dans son état naturel, il se trouvait plusieurs passages qui n’étaient pas tout à fait sans danger. Ceux qui conduisaient les canots n’avaient pas de grands efforts à faire pour le descendre, si ce n’est dans les endroits où la rapidité du courant et les rochers exigeaient beaucoup d’attention. Alors, non-seulement la vigilance, mais le sang-froid, la promptitude et la vigueur du bras devenaient nécessaires pour éviter le péril. Le Mohican savait tout cela, et il avait judicieusement choisi un endroit où la rivière avait un cours paisible pour intercepter les canots, afin de pouvoir entrer en communication avec ceux à qui il désirait parler.

 

Pathfinder, ayant reconnu son ami, donna sur-le-champ un vigoureux coup de rame, et fit tourner l’avant de sa pirogue vers le rivage, en faisant signe à Jasper d’en faire autant. En une minute les deux pirogues furent près de terre, à portée des buissons qui étendaient leurs branches sur la rivière, tous observant un profond silence, les uns par crainte, les autres par circonspection habituelle. Quand ils arrivèrent près de l’Indien, celui-ci leur fit signe de s’arrêter, et alors il eut avec Pathfinder une conférence courte mais importante, en employant la langue des Delawares.

 

– Le chef n’est pas habitué à voir des ennemis dans un tronc mort, – dit Pathfinder. – Pourquoi nous a-t-il dit de nous arrêter ?

 

– Les Mingos sont dans les bois.

 

– C’est ce que nous avons cru depuis deux jours. Comment le chef le sait-il ?

 

Le Mohican lui montra le godet d’une pipe de pierre.

 

– Je l’ai trouvé, – ajouta-t-il, – sur une piste toute fraîche, conduisant à la garnison. – Car il était d’usage alors sur toute cette frontière, de donner ce nom à tout poste militaire, quand même il n’aurait pas eu de garnison.

 

– Ce peut être le godet d’une pipe appartenant à un soldat. Plusieurs d’entre eux se servent de pipes de peaux-rouges.

 

– Regardez, – dit le Grand-Serpent, – lui montrant encore l’objet qu’il avait trouvé.

 

Ce godet de pipe était en pierre ; il avait été creusé avec grand soin, travaillé avec talent, et au centre était gravée une petite croix latine avec une exactitude qui ne permettait pas de méconnaître cet emblème.

 

– Cela nous annonce des diableries et de la scélératesse, – dit Pathfinder, qui était imbu de toute l’horreur de cette colonie pour ce symbole sacré, horreur qui s’incorpora tellement avec les préjugés du pays, en confondant les hommes et les choses, qu’elle a laissé des traces assez fortes sur le sentiment moral du peuple, pour qu’on le retrouve encore même aujourd’hui. – Nul Indien, – continua-t-il, – ne s’aviserait de graver un pareil signe sur la pipe, s’il n’avait été perverti par les prêtres astucieux du Canada. Je vous garantis que le drôle y adresse une prière toutes les fois qu’il songe à tromper un innocent ou à commettre un acte de scélératesse.

 

– Cette pipe semble avoir servi récemment, Chingachgook.

 

– Le tabac y brûlait encore quand je l’ai trouvée.

 

– Nous sommes serrés de près, chef. – Où était la piste ?

 

Le Mohican lui montra un endroit qui n’était pas à cent toises de celui où ils étaient.

 

L’affaire commença alors à prendre un air très-sérieux, et les deux principaux guides conférèrent ensemble pendant plusieurs minutes. Ils se rendirent ensuite à l’endroit indiqué, et examinèrent la piste avec le plus grand soin. Après que cet examen eut duré un quart d’heure, l’homme blanc s’en retourna seul, et l’homme rouge disparut dans la forêt.

 

La physionomie de Pathfinder avait pour expression ordinaire la simplicité, la droiture et la sincérité, mêlées à un air de confiance en lui-même, qui en donnait beaucoup à ceux qui étaient confiés à ses soins ; mais en ce moment une ombre d’inquiétude se faisait remarquer sur ses traits, et tous ses compagnons en furent frappés.

 

– Qu’y a-t-il donc, ami Pathfinder ? – demanda Cap, ne permettant à sa voix naturellement ferme et sonore que le ton de précaution qui convenait mieux aux dangers du désert ; – l’ennemi croise-t-il entre nous et le port ?

 

– Que dites-vous ?

 

– Quelques-uns de ces scaramouches bigarrés ont-ils jeté l’ancre à la hauteur du havre dans lequel nous voulons entrer, avec l’espoir de nous couper quand nous nous y présenterons !

 

– Ce peut être tout ce que vous dites, ami Cap ; mais vos paroles ne me rendent pas plus savant, et, dans des temps difficiles, plus on parle clairement et mieux on se fait comprendre. Je n’entends rien à vos ports et à vos ancres ; mais ce que je sais, c’est qu’il y a une infernale piste de Mingos à cent toises d’ici, et aussi fraîche que de la venaison non salée. Si un seul de ces démons y a passé, il en a passé une douzaine ; et ce qu’il y a de pire, c’est qu’ils sont allés du côté du fort, et que personne n’entrera dans la clairière qui l’entoure, sans que quelques-uns de leurs yeux perçants le découvrent, et alors les balles suivront, bien certainement.

 

– Ledit fort ne peut-il leur lâcher une bordée et balayer tout ce qui est à la distance d’une encablure ?

 

– Les forts de ce côté-ci ne ressemblent pas aux forts des établissements. Deux ou trois petites pièces de canon à l’embouchure de la rivière, voilà tout ce qu’il y a ici. Et quant à tirer ce que vous appelez des bordées contre une douzaine de Mingos cachés derrière des arbres dans la forêt, ce serait de la poudre perdue. Nous n’avons qu’une marche à suivre, et elle n’est pas sans difficulté. Nous sommes placés avec jugement en cet endroit, la hauteur des rives et les buissons cachant les deux canots à tous les yeux, excepté à ceux des rôdeurs qui pourraient se trouver en face de nous de l’autre côté de la rivière. Nous pouvons donc rester ici sans avoir beaucoup à craindre pour le moment. Mais comment engager ces démons incarnés à remonter la rivière ? – Ah ! je l’ai trouvé. – Oui, je l’ai trouvé, et si cela ne nous sert à rien, cela ne pourra nous nuire. – Eau-douce, voyez-vous ce châtaignier dont la cime est si touffue, au dernier coude que fait la rivière ? je veux dire celui qui est sur notre côté de la rivière.

 

– Près du pin renversé ?

 

– Précisément. Prenez le briquet et l’amadou, courez avec précaution le long du rivage, et allumez un feu à côté. La fumée les fera peut-être courir au-dessus de nous. Pendant ce temps nous descendrons la rivière jusqu’à cette pointe là-bas, et nous chercherons un autre abri par-derrière. Il n’en manque pas dans ces environs, comme le prouvent toutes les embuscades qu’on y fait.

 

– J’y cours, Pathfinder, – répondit Jasper. – Dans dix minutes le feu sera allumé.

 

– Et cette fois-ci, Eau-douce, n’épargnez pas le bois humide, – reprit Pathfinder en riant à sa manière particulière ; – quand on a besoin de fumée, le bois humide la rend plus épaisse.

 

Le jeune homme connaissait trop bien son devoir pour différer son départ sans nécessité. Mabel voulut dire quelques mots sur le risque qu’il courait, mais il n’y fit pas attention et courut rapidement pour s’acquitter de sa mission. Les autres se préparèrent sur-le-champ à changer de position, car on pouvait voir les pirogues de l’endroit où Jasper allait allumer un feu. Cependant rien ne pressait, et l’on y mit le temps et les précautions nécessaires. On tira les pirogues du milieu des buissons et on les laissa suivre le courant jusqu’à ce qu’elles fussent arrivées à un endroit d’où l’on ne pouvait plus voir le châtaignier au pied duquel Jasper devait allumer un feu ; et tous les yeux se tournèrent de ce côté.

 

– Voilà la fumée ! – s’écria Pathfinder, un courant d’air chassant une petite colonne qui s’élevait en spirale au-dessus du lit de la rivière : – une bonne pierre, un petit morceau d’acier et des feuilles sèches, et il ne faut pas long-temps pour avoir du feu. J’espère qu’Eau-douce aura l’esprit de ne pas oublier le bois vert, à présent qu’il peut nous être utile.

 

– Trop de fumée, trop d’astuce, – dit Arrowhead d’un ton sentencieux.

 

– Cela est vrai comme l’Évangile, Tuscarora ; mais les Mingos savent qu’ils sont dans le voisinage de soldats, et que les soldats, dans une halte, pensent à leur dîner plus qu’au danger et à la prudence. Non, non, qu’il empile du bois humide et qu’il nous fasse force fumée, on l’attribuera à la stupidité de quelque Écossais ou Irlandais qui pense à sa bouillie de farine d’orge ou à ses pommes de terre plus qu’aux embûches et aux mousquets des Indiens.

 

– Je croirais pourtant, – dit Mabel, – d’après tout ce que nous avons entendu dire dans les villes, que sur cette frontière les soldats sont habitués aux ruses de leurs ennemis, et qu’ils sont devenus presque aussi rusés que les peaux-rouges elles-mêmes.

 

– Non, non ; l’expérience ne les rend guère plus sages. Ils font des tours à droite et à gauche et se forment en pelotons et en bataillons dans la forêt comme s’ils étaient à la parade dans leur pays, dont ils aiment tant à parler. Une seule peau-rouge a plus de ruses dans sa nature que tout un régiment venu de l’autre côté de l’eau, – je veux dire plus de ruses des bois. Mais en bonne conscience, voilà bien assez de fumée ; je crois que Jasper a jeté la rivière sur son feu pour en produire, et il est à craindre que les Mingos ne croient qu’un régiment tout entier est sorti du fort. Nous ferons bien de chercher un autre abri.

 

Pathfinder ayant dégagé la pirogue de quelques branches qui la retenaient, le coude que faisait la rivière cacha bientôt à leurs yeux l’arbre et la fumée. Heureusement une petite dentelure du rivage s’offrit à eux à quelques toises de la pointe qu’ils venaient de doubler, et les deux pirogues y entrèrent à l’aide de leurs rames.

 

Nos voyageurs n’auraient pu trouver un endroit plus favorable à leurs projets que celui qu’ils occupaient en ce moment. La terre était bordée d’épais buissons dont les branches s’étendaient sur l’eau et y formaient un dais de feuillage. Au fond de cette petite crique, le rivage était couvert de sable, et la plupart d’entre eux y descendirent afin d’être plus à leur aise. On ne pouvait les apercevoir que d’un seul point, – en face d’eux sur la rive opposée. Ils couraient pourtant peu de danger d’être découverts même de ce côté, car les buissons y étaient encore plus épais, et la terre, par derrière, était si humide et si marécageuse, qu’il était difficile d’y marcher.

 

– Cet abri est bon, – dit Pathfinder après avoir bien examiné sa position, – mais il peut être nécessaire de le rendre encore meilleur. Maître Cap, je ne vous demande que de garder le silence et de ne faire aucun usage de tout ce que vous avez appris sur mer, tandis que le Tuscarora et moi nous nous occuperons à nous mettre en garde contre tout danger.

 

Il entra dans les buissons à peu de distance avec l’Indien, et ils y coupèrent plusieurs grosses branches d’aunes et d’autres arbres, en prenant le plus grand soin de ne faire aucun bruit. Ils enfoncèrent ensuite le bout de ces branches dans la boue en avant des pirogues, l’eau n’étant pas profonde, et en dix minutes ils placèrent ainsi un écran entre eux et le point qui pouvait leur être dangereux. Ils mirent autant d’adresse que de promptitude à faire cet arrangement, qui fut essentiellement favorisé par la forme du rivage, par la dentelure qui s’y trouvait, par le peu de profondeur de l’eau, et par la courbure des branches supérieures des buissons vers la rivière. Pathfinder eut l’adresse de choisir des branches dont le haut se courbait de même, et dans un tel endroit il en trouva aisément, et il les coupa à quelque distance en dessous de la courbure, qu’il laissa seulement toucher l’eau, de sorte que ce petit buisson artificiel n’avait pas l’air de croître dans l’eau, ce qui aurait pu donner des soupçons, mais qu’en passant vis-à-vis, on aurait pensé qu’il était formé d’arbustes qui avaient crû horizontalement sur le bord de la rive, avant de s’être dirigés en haut vers la lumière. En un mot, tout avait été disposé avec tant de soin et d’intelligence, qu’il aurait fallu un œil doué d’une méfiance extraordinaire pour regarder cet endroit comme ayant été préparé pour s’y cacher.

 

– Jamais je ne me suis trouvé dans un si bon abri, – dit Pathfinder après avoir examiné son ouvrage du dehors. – Les feuilles de nos arbres touchent celles des branches qui nous couvrent la tête, et le peintre qui a été récemment dans la garnison ne saurait dire lui-même lesquelles appartiennent à la nature, et lesquelles sont les nôtres. – Mais chut ! voici Eau-douce qui revient, et en garçon sensé qu’il est, il marche dans l’eau pour cacher sa piste. Nous verrons bientôt si notre abri est bon ou non.

 

Jasper en revenant de sa mission ne trouvant plus les pirogues où il les avait laissées, en conclut sur-le-champ qu’elles avaient doublé la pointe pour se mettre hors de vue de l’endroit où il avait allumé le feu. Ses habitudes de précaution lui suggérèrent sur-le-champ celle de marcher dans l’eau, afin qu’il n’existât aucune communication visible entre les traces qu’ils avaient laissées sur le rivage, et l’endroit où il croyait qu’ils s’étaient réfugiés. Si les Indiens du Canada retournaient sur leur propre piste, découvraient celle de Pathfinder et du Grand-Serpent, et suivaient ensuite celle du premier jusqu’à la rivière, là toutes traces seraient perdues, l’eau ne pouvant en conserver aucune. Il avait donc marché dans l’eau jusqu’aux genoux, jusqu’à la pointe, et dès qu’il l’eut tournée, il continua à suivre de même le bord de la rivière, cherchant à découvrir l’endroit où les pirogues étaient cachées.

 

Ceux qui étaient derrière les buissons, pouvaient, en s’approchant des feuilles, trouver des interstices par où ils voyaient ce qui se passait en dehors ; mais ceux qui en étaient même à une petite distance, n’avaient pas cet avantage ; et quand même ils auraient aperçu quelque petite ouverture, ce qu’ils auraient vu n’aurait pas offert des dimensions suffisantes pour distinguer les objets. Ceux qui étaient sur les pirogues, et qui suivaient des yeux tous les mouvements de Jasper, virent évidemment qu’il cherchait l’endroit où ils s’étaient retirés. Dès qu’il eut tourné la pointe, et qu’il ne vit plus le feu qu’il avait allumé, il s’arrêta, et commença à examiner le rivage avec grand soin. Il avançait huit à dix pas, et puis s’arrêtait pour recommencer ses recherches. L’eau devenant plus profonde qu’auparavant, il se rapprocha du rivage pour marcher plus aisément, et il passa si près du buisson artificiel, qu’il aurait pu le toucher avec la main. Il ne s’aperçut pourtant de rien, et il allait passer outre, quand Pathfinder, écartant deux branches, lui dit à voix basse d’entrer.

 

– Cela va assez bien, – dit Pathfinder, en riant à sa manière ; – quoiqu’il y ait de la différence entre les yeux d’une face-pâle et ceux d’une peau-rouge, je gagerais avec la fille du sergent que voici, une corne de poudre contre une ceinture de wampum, que tout le régiment de son père passerait devant nous sans se douter de notre ruse. Mais si les Mingos entraient dans le lit de la rivière et arrivaient à l’endroit où Eau-douce était tout à l’heure, je tremblerais que nous ne fussions découverts. Cependant leurs yeux mêmes y seraient trompés de l’autre rive, et cela peut nous être utile.

 

– Ne pensez-vous pas après tout, – lui dit Cap, – que le plus sage serait de lever l’ancre, de déployer toutes les voiles, et de descendre la rivière, dès que nous serons assurés que ces coquins sont derrière nous. Nous autres marins, nous disons qu’une chasse de l’arrière est une longue chasse.

 

– Ayant avec moi la jolie fille du sergent, je ne voudrais pas, pour toute la poudre qui est dans le magasin du fort, bouger d’ici avant d’avoir des nouvelles du Grand-Serpent. Il ne s’agirait de rien de moins que la captivité ou la mort. Si une jeune biche pouvait parcourir la forêt comme de vieux daims, nous pourrions abandonner les pirogues ; car, en faisant un circuit, nous arriverions au fort avant le jour.

 

– Prenons donc ce parti, – s’écria Mabel, se levant tout à coup, et parlant avec énergie. – Je suis jeune, active, habituée à l’exercice, et j’ai plus d’une fois lassé mon cher oncle à la promenade. Que personne ne me regarde donc comme un obstacle à ce projet ; je ne puis souffrir qu’aucun de vous expose sa vie pour moi.

 

– Non, non, jeune fille ; nous ne vous regardons ni comme un obstacle, ni comme rien de ce que vous ne devez pas être ; et nous consentirions à courir deux fois le même risque pour rendre service au sergent et à sa fille. – N’est-ce pas ce que vous pensez, Eau-douce ?

 

– Pour lui rendre un service ! – à elle ! – Rien au monde ne pourra me décider à quitter Mabel Dunham avant qu’elle soit en sûreté dans les bras de son père.

 

– Bien dit, mon garçon ; bravement et honnêtement répondu ; et je m’y joins cœur et main. – Non, non ; vous n’êtes pas la première femme que j’aie conduite à travers le désert, et il n’est jamais arrivé de malheur qu’à une seule. – C’était un jour bien malheureux, mais nous pouvons espérer de ne jamais en revoir un semblable.

 

Mabel regarda ses deux protecteurs l’un après l’autre, ses beaux yeux humides de larmes ; et prenant une main à chacun d’eux, elle répondit d’une voix émue :

 

– Je ne dois pas vous exposer au péril pour moi. Mon père vous remerciera ; je vous remercie, Dieu vous récompensera ; mais ne courez aucun risque sans nécessité. – Je puis marcher ; j’ai bien des fois fait plusieurs milles par quelque caprice de jeune fille ; pourquoi ne ferais-je pas un effort quand il s’agit de ma vie, quand il y va des vôtres qui sont bien plus précieuses ?

 

– C’est une vraie colombe, Jasper, – dit Pathfinder, qui ne lâcha la main qu’il tenait que lorsque Mabel, par modestie naturelle, jugea à propos de la retirer. – Nous apprenons dans les bois, Mabel, à être rudes et même durs, mais la vue d’une créature comme vous fait renaître en nous les sentiments de notre jeunesse, et nous rend meilleurs pour le reste de notre vie. J’ose dire que Jasper vous en dira autant ; car, comme moi dans la forêt, il n’a rencontré sur l’Ontario que bien peu de femmes qui fussent en état comme vous de lui adoucir le cœur et d’y rappeler l’amour de ses semblables. – Parlez, Jasper, cela n’est-il pas vrai ?

 

– Je doute qu’on pût trouver quelque part beaucoup de femmes comme Mabel Dunham, – répondit galamment le jeune homme ; une honnête sincérité brillant dans ses yeux, qui parlaient plus éloquemment que sa langue. – Vous n’avez pas besoin de dire qu’on ne trouverait pas sa pareille dans les forêts et sur les lacs, on la chercherait inutilement dans les établissements et dans les villes.

 

– Nous ferions mieux de quitter les pirogues, – dit Mabel avec quelque embarras ; – je sens qu’on n’est plus en sûreté ici.

 

– Vous ne le pouvez pas, dit Pathfinder ; – cela vous est impossible. Il faudrait faire une marche de plus de vingt milles, pendant la nuit, et marcher à travers des racines, des souches, des arbres renversés et des marécages. Nous laisserions après nous une piste trop large, et nous aurions à nous battre, après tout, avant d’arriver au fort. Non ; il faut attendre ici le Mohican.

 

Telle paraissant être la détermination de celui de qui tous les autres, dans leur situation présente, attendaient des conseils, on n’en dit pas davantage sur ce sujet, et la compagnie se divisa en groupes. Arrowhead et sa femme s’assirent à part sous les buissons, et causèrent à voix basse, quoique l’Indien parlât d’un ton sévère, et elle lui répondait avec cet air de soumission abjecte qui indique la situation dégradée de la femme d’un sauvage. Pathfinder et Cap occupaient une pirogue, et parlaient de leurs diverses aventures sur terre et sur mer ; tandis que Jasper et Mabel étaient sur l’autre, leur intimité faisant plus de progrès en une heure qu’elle n’en aurait fait dans un an dans d’autres circonstances. Malgré leur situation, par rapport à l’ennemi, le temps coulait rapidement pour eux, et ils furent surpris quand Cap leur apprit combien avait duré leur entretien.

 

– Si seulement on pouvait fumer, – ajouta le vieux marin, – on serait ici assez commodément ; car, pour rendre au diable ce qui lui est dû, nos pirogues sont dans un mouillage qui défierait tous les vents. La seule chose dont je me plaigne, c’est d’être privé d’une pipe.

 

– La fumée du tabac nous trahirait, – répondit Pathfinder. – À quoi bon prendre tant de précautions contre les yeux des Mingos, si nous apprenons à leurs nez où ils peuvent nous trouver ? Non, non ; résistez à vos désirs, et apprenez une vertu d’une peau-rouge, qui passera une semaine sans manger, pour s’emparer d’une chevelure. – N’avez-vous rien entendu, Eau-douce ?

 

– C’est le Grand-Serpent qui arrive.

 

– Eh bien ! voyons si les yeux d’un Mohican valent mieux que ceux d’un jeune homme qui vit sur le lac.

 

Le Mohican venait du même côté par où Jasper était arrivé, mais dès qu’il eut tourné la pointe, et qu’il fut caché à ceux qui pouvaient être plus haut sur la rivière, au lieu de continuer à avancer, il s’approcha du rivage et regarda en arrière, en se cachant avec la plus grande précaution dans les buissons, de manière à ne pouvoir être aperçu de ce côté.

 

– Le Grand-Serpent voit les coquins, – dit Pathfinder à voix basse ; – comme je suis un chrétien et un homme blanc, ils ont mordu à l’hameçon, et dressé une embuscade à la fumée.

 

Un accès de rire, joyeux quoique silencieux, lui coupa la parole, et poussant Cap du coude, ils continuèrent à suivre tous les mouvements de Chingachgook dans un profond silence. Le Mohican resta dix bonnes minutes aussi immobile que le rocher sur lequel il était ; et alors il parut qu’il avait vu quelque chose qui l’intéressait, car il se retira à la hâte, regarda avec attention et inquiétude le long du bord de la rivière, et la descendit ensuite d’un pas rapide, en ayant soin de noyer les traces de ses pieds. Il était évidemment pressé et inquiet, tantôt regardant derrière lui, tantôt jetant un coup d’œil sur chaque endroit du rivage où il croyait que les pirogues pouvaient être cachées.

 

– Appelez-le, – dit Jasper, pouvant à peine contenir son impatience, – appelez-le, ou il sera trop tard. Le voilà qui passe devant nous.

 

– Pas encore, pas encore ; rien ne presse, soyez-en sûr, sans quoi le Grand-Serpent ramperait sur le ventre. – Que le Seigneur nous aide et nous apprenne la sagesse ! je crois que Chingachgook lui-même, dont la vue est aussi fidèle que l’odorat d’un chien, a passé sans nous apercevoir, et qu’il ne découvrira pas l’abri que nous nous sommes pratiqué.

 

Son triomphe était prématuré, car à peine avait-il prononcé ces mots, que l’Indien, qui était déjà à quelques pieds plus bas dans la rivière, s’arrêta tout à coup, fixa ses yeux perçants sur le buisson transplanté, fit à la hâte quelques pas en arrière, et, séparant deux branches, se montra au milieu d’eux.

 

– Ce sont ces maudits Mingos ? – dit Pathfinder dès que son ami fut assez près pour qu’il pût lui parler sans imprudence.

 

– Iroquois, – répondit l’Indien laconique.

 

– N’importe, Iroquois, Mingos, Mengwes, diables ou furies, c’est à peu près la même chose ; j’appelle tous ces coquins Mingos. – Venez ici, chef, et causons raisonnablement.

 

Ils se mirent à part et eurent un entretien dans le dialecte des Delawares. Lorsque leur conversation fut terminée, Pathfinder rejoignit les autres et leur fit part de tout ce qu’il venait d’apprendre.

 

Le Mohican avait suivi la piste des ennemis jusqu’à quelque distance du fort ; mais ceux-ci ayant aperçu la fumée du feu allumé par Jasper, retournèrent à l’instant sur leurs pas. Chingachgook, qui courait le plus grand risque d’être découvert, fut alors obligé de chercher un abri pour s’y cacher jusqu’à ce qu’ils fussent passés. Il fut peut-être heureux pour lui que les sauvages fussent si fortement occupés de leur découverte, qu’ils ne firent pas l’attention ordinaire aux traces qui pouvaient se trouver dans la forêt. Quoi qu’il en soit, ils passèrent rapidement près de lui, au nombre de quinze, tous marchant légèrement sur les pas l’un de l’autre, et il put continuer à les suivre de loin. Après avoir été à l’endroit où les traces des pas de Pathfinder et du Mohican s’étaient jointes à leur propre piste, les Iroquois suivirent les premières jusqu’à la rivière, où ils arrivèrent à l’instant même où Jasper venait de disparaître derrière la pointe. La fumée étant alors en pleine vue, les sauvages s’enfoncèrent dans les bois, et cherchèrent à s’approcher du feu sans être vus. Chingachgook profita de ce moment pour descendre la rivière, et tourner ainsi la pointe, ce qu’il crut avoir fait sans être découvert. Là, il s’arrêta, comme nous l’avons déjà dit, et y resta jusqu’à ce qu’il vît les ennemis près du feu, où ils ne firent pourtant pas un long séjour.

 

Le Mohican ne pouvait juger des motifs des Iroquois que par leurs actions. Il pensa qu’ils avaient deviné que ce feu était un stratagème et n’avait été allumé que pour les tromper ; car, après avoir examiné les lieux à la hâte, ils s’étaient séparés, les uns étant rentrés dans les bois, tandis que sept à huit, suivant les traces de Jasper le long du rivage, étaient arrivés à l’endroit où les pirogues s’étaient approchées de la terre. Que feraient-ils ensuite, c’était ce qu’on ne pouvait que conjecturer, car le Grand-Serpent avait pensé que l’affaire était trop pressante pour tarder plus long-temps à aller rejoindre ses amis. D’après quelques indices qu’il avait puisés dans leurs gestes, il croyait pourtant probable qu’ils suivraient le cours du fleuve, mais il ne pouvait en être certain.

 

Pendant que Pathfinder faisait ce récit à ses deux compagnons, les idées naturelles à la profession des deux autres hommes blancs prirent nécessairement l’ascendant dans leur esprit, et ils cherchèrent dans leurs habitudes des moyens de salut.

 

– Faisons sortir d’ici les pirogues sur-le-champ, – s’écria Jasper avec vivacité ; – le courant est fort, et en maniant vigoureusement nos rames, nous serons bientôt hors de la portée de ces drôles.

 

– Et cette pauvre fleur, dont le bouton s’est épanoui dans les clairières, – dit Pathfinder, dont le style avait pris une couleur poétique pendant son long séjour chez les Delawares, – se flétrira-t-elle dans la forêt ?

 

– Nous mourrons tous auparavant, – s’écria le jeune homme, une couleur généreuse lui montant jusqu’au front. – Mabel et Rosée-de-Juin peuvent se coucher au fond de la pirogue, tandis que nous ferons notre devoir comme des hommes.

 

– Oui, vous savez manier la rame et l’aviron, Eau-douce, j’en conviens ; mais un maudit Mingo est encore plus actif à mal faire. Les pirogues sont légères, mais la balle d’un mousquet court encore plus vite.

 

– Il est du devoir d’hommes qui, comme nous, ont fait une promesse solennelle à un père plein de confiance, de courir ce risque.

 

– Mais il n’est pas de leur devoir d’oublier la prudence.

 

– La prudence ! on peut porter la prudence au point d’oublier son courage.

 

Ils étaient debout sur le rivage, Pathfinder appuyé sur sa carabine, dont la crosse touchait à terre, tandis que ses deux mains en entouraient le canon à la hauteur de ses épaules. Tandis que Jasper lui lançait ce sarcasme aussi sévère que peu mérité, le rouge foncé des joues de son compagnon ne prit pas une teinte plus vive, mais le jeune homme s’aperçut que ses doigts serraient le fer de sa carabine avec la force d’une vis. Ce fut le seul signe d’émotion qu’il donna.

 

– Vous êtes jeune, et vous avez la tête chaude, – répondit Pathfinder avec une dignité qui fit sentir sa supériorité morale à ceux qui l’entendaient ; – mais j’ai passé ma vie dans de semblables dangers, et l’impatience fougueuse d’un jeune homme ne l’emportera pas sur mon expérience et mon sang-froid. Quant au courage, je ne répondrai point par un mot irréfléchi et prononcé avec colère, à un mot inspiré par la colère et le manque de réflexion, car je sais que vous êtes fidèle à votre poste, suivant vos connaissances ; mais croyez-en l’avis d’un homme qui a fait face aux Mingos quand vous n’étiez encore qu’un enfant, et apprenez qu’il est plus facile de déjouer leur astuce par la prudence, que d’en triompher par la folie.

 

– Je vous demande pardon, Pathfinder, – dit Jasper repentant, en lui serrant une main que le premier ne chercha pas à retirer ; – je vous demande pardon humblement et sincèrement. C’était une folie et une indignité à moi de parler comme je l’ai fait à un homme dont le cœur, quand il s’agit de soutenir une bonne cause, est connu pour être aussi ferme que les rocs des bords de l’Ontario.

 

Pour la première fois, la couleur des joues de Pathfinder prit une teinte plus foncée, et l’air de dignité solennelle qu’il avait pris par suite d’une impulsion purement naturelle, disparut sous l’expression de sincérité franche qui était le fonds de son caractère. Il serra la main de son jeune ami aussi cordialement que si nulle corde n’avait été discordante entre eux, et ses sourcils qui s’étaient légèrement froncés, se relâchèrent, et permirent à ses yeux de reprendre leur air de bonté ordinaire.

 

– Fort bien, Jasper, fort bien, – dit-il en riant, – je n’ai pas de rancune, et personne n’en aura pour moi. Ma nature est celle d’un homme blanc, et c’est de ne pas avoir de rancune. Il aurait pu être dangereux d’en dire la moitié autant au Grand-Serpent, quoique ce soit un Delaware, car il faut que la couleur produise son effet, et…

 

Il s’interrompit en se sentant touché sur l’épaule. Mabel était debout dans le canot, le corps penché en avant, un doigt sur les lèvres, les yeux fixés sur une ouverture entre les branches, et tenant d’une main une ligne à pêcher, du bout de laquelle elle avait légèrement touché l’épaule de Pathfinder. Celui-ci baissa la tête devant une autre percée qu’il s’était ménagée, et dit ensuite à demi-voix à Jasper :

 

– Les maudits Mingos ! – À vos armes, mes amis, mais soyez immobiles comme des troncs d’arbres morts.

 

Jasper s’avança rapidement, mais sans bruit, vers la pirogue et employa une douce violence, pour obliger Mabel à se placer dans une attitude qui lui cachait tout le corps, quoiqu’il eût plus difficilement réussi s’il eût voulu lui faire baisser la tête de manière à ce qu’elle ne pût suivre les mouvements de leurs ennemis. Il prit alors son poste près d’elle, arma son fusil, et se tint prêt à faire feu. Arrowhead et Chingachgook s’approchèrent des buissons en rampant comme des serpents, et prêts à se servir de leurs armes ; tandis que la femme du premier baissa la tête sur ses genoux, la couvrit de sa robe de calicot, et resta ainsi passive et immobile. Cap tira ses pistolets de sa ceinture, en ayant l’air de ne pas trop savoir ce qu’il avait à faire. Pathfinder ne fit pas un mouvement. Dès le commencement, il avait pris une position favorable tant pour faire feu sur les ennemis que pour les surveiller, et il avait trop de fermeté pour que le cœur ou la main lui manquât dans un moment si critique.

 

L’instant était vraiment alarmant. Quand Mabel avait touché l’épaule de son guide, trois Iroquois venaient de se montrer, marchant dans la rivière, à environ cent toises de nos voyageurs, et ils s’étaient arrêtés pour reconnaître les environs. Tous étaient nus jusqu’à la ceinture, et avaient le corps chamarré des couleurs qui annonçaient une expédition guerrière. Il était évident qu’ils étaient indécis sur la marche qu’ils devaient suivre pour trouver les fugitifs. Ils semblaient vouloir, l’un descendre la rivière, l’autre la remonter, et le troisième montrait la rive opposée. En un mot, ils doutaient encore de ce qu’ils devaient faire.

 

CHAPITRE V.

« La mort est ici ; la mort est là ; la mort menace partout. »

 

SHELLEY.

 

 

Les fugitifs ne pouvaient juger des intentions de leurs ennemis que par leurs gestes, et par les signes qu’ils donnaient d’une fureur causée par le désappointement. Il était clair qu’une partie d’entre eux étaient déjà revenus sur leurs pas, et que par conséquent le stratagème du feu allumé n’avait pas réussi. Mais cette réflexion devenait sans importance dans un moment où nos amis se trouvaient menacés d’être découverts par les trois Iroquois qui avaient suivi le cours de la rivière. Toutes ces idées se présentèrent, comme par intuition, à l’esprit de Pathfinder, et il sentit la nécessité de prendre sur-le-champ une détermination, et d’agir tous de concert. Sans faire aucun bruit, il fit signe aux deux Indiens et à Jasper de s’approcher de lui, et il leur parla à voix basse ainsi qu’il suit :

 

– Soyons sur nos gardes, tenons-nous prêts. Ces coquins ne sont que trois, et nous sommes cinq, dont quatre peuvent compter pour de bons guerriers dans une telle escarmouche. – Eau-douce, ayez soin de ce drôle, qui a le corps peint des couleurs de la mort. – Vous, Chingachgook, vous ajusterez le chef, et Arrowhead aura l’œil sur le plus jeune. Point de méprise ; car deux balles dans le même corps, ce serait prodiguer nos munitions, dans un moment où la fille du sergent est en danger. Je me tiendrai en réserve, en cas d’accident, car il peut arriver un autre de ces reptiles, et une de vos mains peut manquer de fermeté. Ne faites feu que lorsque j’en donnerai le signal. Il ne faut brûler aucune amorce qu’à la dernière extrémité, car le reste de ces mécréants est sans doute encore à portée d’entendre le bruit d’un coup de mousquet. – Jasper, si les coquins venaient nous attaquer par derrière, du côté du rivage, poussez la pirogue dans le courant, et faites force de rames pour conduire au fort la fille du sergent, si Dieu le permet.

 

Dès que Pathfinder eut donné ces instructions à ses amis, l’approche des Iroquois rendit nécessaire un profond silence. Comme ils marchaient dans l’eau en descendant la rivière, ils se tenaient nécessairement près des buissons, et nos voyageurs s’aperçurent bientôt, au bruit des broussailles et des branches, qu’une autre troupe d’Indiens côtoyait le rivage derrière eux, en marchant du même pas que les trois premiers. La distance qui existait entre les branches enfoncées dans la boue et le véritable rivage fit que les deux groupes de sauvages purent se voir quand ils furent en face des fugitifs. Ils s’arrêtèrent en même temps, et commencèrent une conversation qui passait en quelque sorte sur la tête de nos amis, qui n’étaient cachés que par des branches et des feuilles qu’un vent un peu fort aurait écartées, ce qui les aurait infailliblement découverts. Heureusement la ligne de vision des deux troupes de sauvages, l’une dans l’eau, l’autre sur un rivage élevé, portait leurs yeux au-dessus des buissons naturels et factices, dont les feuilles se mêlaient de manière à ne donner aucun soupçon. La hardiesse de cet expédient fut peut-être même ce qui les empêcha d’être découverts à l’instant. La conversation qui eut lieu entre les Indiens fut animée, mais ils parlaient avec précaution, comme s’ils eussent craint qu’on ne pût les entendre. Ils parlaient un dialecte que Pathfinder et ses deux compagnons entendaient, et Jasper lui-même en comprit une bonne partie.

 

– L’eau a effacé leurs traces, – dit un de ceux qui étaient dans la rivière ; – et il se trouvait si près du buisson artificiel, qu’il aurait pu être percé par la fouine[15], qui était au fond de la pirogue de Jasper. – L’eau l’a si bien effacée, qu’un chien yengeese ne pourrait la suivre.

 

– Les faces-pâles ont quitté le rivage dans leurs pirogues, – dit un de ceux qui étaient sur la terre.

 

– Impossible. Les mousquets de nos guerriers, qui sont plus bas, ne manquent pas leur coup.

 

Pathfinder jeta un regard expressif sur Jasper, et serra les dents pour étouffer le léger bruit de sa respiration.

 

– Que mes jeunes gens regardent comme s’ils avaient des yeux d’aigle, – dit un vieux guerrier du nombre de ceux qui marchaient dans l’eau. – Nous avons passé une lune entière sur le chemin de la guerre, et nous n’avons gagné qu’une seule chevelure. Il y a une jeune fille parmi eux, et quelques-uns de nos braves n’ont pas de femme.

 

Mabel heureusement ne comprit pas ces mots ; mais Jasper fronça le sourcil, et ses joues devinrent pourpres de fureur.

 

Les sauvages ne parlèrent plus, mais le bruit des feuilles et des branches annonça bientôt que la troupe qui était sur la terre s’était remise en marche et s’éloignait. Mais ceux qui étaient dans l’eau restaient encore, et examinaient les bords du rivage avec des yeux qui semblaient des charbons ardents. Au bout de deux ou trois minutes, ils commencèrent à descendre la rivière, mais pas à pas, et comme des hommes qui cherchent quelque chose qu’ils ont perdu. Ils passèrent enfin le buisson artificiel, et Pathfinder ouvrit la bouche pour jouir de ce rire silencieux, que la nature et l’habitude lui avaient rendu particulier. Son triomphe ne fut pourtant que momentané, car, en ce moment même, celui qui marchait le dernier jeta un coup d’œil en arrière, s’arrêta tout à coup, et son regard fixé sur le buisson artificiel annonça le fait effrayant que quelque chose avait éveillé ses soupçons.

 

Il fut peut-être heureux pour les voyageurs que l’Indien qui avait donné ces signes redoutables de méfiance, était jeune et avait encore à se faire une réputation. Il connaissait l’importance de la discrétion et de la modestie dans un guerrier de son âge, et il craignait surtout le ridicule et le mépris qui seraient la suite d’une fausse alarme. Au lieu de rappeler ses compagnons, il retourna sur ses pas, et tandis que les deux autres continuaient à descendre la rivière, il s’approcha doucement du buisson qui semblait lui fasciner les yeux. Quelques-unes des feuilles exposées au soleil penchaient un peu sur leur tige, et cette légère déviation des lois ordinaires de la nature avait frappé l’œil de l’Indien ; car les sens du sauvage deviennent si subtils et si perçants, surtout quand il est en expédition guerrière, que la bagatelle la plus insignifiante est souvent un fil qui le conduit à son but.

 

La circonstance qui avait fait naître les soupçons du jeune Indien lui parut à lui-même si peu de chose, que ce fut pour lui un nouveau motif pour ne pas vouloir informer ses compagnons de sa découverte. S’il en faisait réellement une, il en aurait plus de gloire en ne la partageant avec personne ; et dans le cas contraire, il pourrait échapper à ces railleries qu’un jeune Indien craint toujours. Il connaissait trop bien les dangers d’une embuscade et d’une surprise pour ne pas s’approcher à pas lents et avec précaution ; et par suite du délai qui résulta de toutes ces causes combinées, les deux troupes d’Indiens étaient déjà à cinquante ou soixante toises en avant, quand il fut assez près du buisson pour le toucher.

 

Malgré leur situation critique, les fugitifs avaient les yeux fixés sur la physionomie agitée du jeune Iroquois, dont le cœur était alors partagé par des sentiments bien différents. D’abord il était enflammé de l’espoir d’obtenir un succès que n’avaient pu remporter quelques-uns des guerriers les plus expérimentés de sa tribu, et de s’assurer une gloire qui avait été rarement le partage d’un Indien de son âge, ou d’un guerrier dans sa première expédition. Venaient ensuite les doutes, car un vent léger relevait les feuilles penchées, et elles semblaient avoir repris leur fraîcheur. Enfin la crainte de quelque danger caché n’était pas sans influence, et se peignait aussi sur ses traits. Le changement que la chaleur avait produit sur les feuilles des branches dont le bout était enfoncé sous l’eau, était si léger, qu’en les touchant avec la main, il s’imagina avoir été trompé. Enfin voulant sortir de doute, il écarta deux branches, fit un pas en avant, et vit devant lui les fugitifs, semblables à autant de statues. Il tressaillit, ses yeux brillèrent, mais il n’eut pas le temps de pousser un cri ; Chingachgook avait déjà levé son tomahawk, et il le fit tomber sur sa tête avec une force terrible. L’Iroquois leva les mains, fit un saut en arrière, et tomba dans l’eau dans un endroit où le courant l’emporta, tandis qu’il se débattait encore dans l’agonie de la mort. Le Delaware fit un vigoureux effort pour lui saisir un bras, afin de s’emparer de sa chevelure, mais il n’y put réussir, et les eaux entraînèrent le cadavre qui les ensanglantait.

 

Tout cela se passa en moins d’une minute, et ces événements furent si soudains et si inattendus, que des hommes moins habitués que Pathfinder et ses compagnons à la guerre des forêts, n’auraient su ce qu’ils devaient faire.

 

– Il n’y a pas un moment à perdre, – dit Jasper en arrachant les branches, et parlant avec vivacité, quoique à demi-voix. – Faites comme moi, maître Cap, si vous voulez sauver votre nièce ; et vous, Mabel, couchez-vous au fond du canot.

 

À peine avait-il prononcé ces mots, qu’il sauta dans la rivière et saisit l’avant du léger esquif pour le tirer en pleine eau, tandis que Cap le poussait par-derrière, mais côtoyant le rivage d’assez près pour ne pouvoir être vu par les sauvages qui étaient en avant, et remontant la rivière pour tâcher de doubler la pointe, qui les cacherait plus sûrement aux yeux de leurs ennemis. La pirogue de Pathfinder était la plus voisine du rivage, et il fut nécessairement le dernier à le quitter. Le Mohican sauta sur le rivage, et s’enfonça dans la forêt pour épier les mouvements de l’ennemi, tandis qu’Arrowhead faisait signe à Pathfinder de tirer l’avant du canot, et de suivre Jasper. Tout cela fut l’ouvrage d’un instant ; mais quand Pathfinder eut doublé la pointe et atteint le courant, il sentit un changement soudain dans le poids qu’il traînait, et s’étant retourné il vit que le Tuscarora et sa femme n’étaient plus dans la pirogue. L’idée d’une trahison se présenta sur-le-champ à son esprit, mais ce n’était pas l’instant d’y réfléchir, car les cris de rage qu’il entendit pousser plus bas sur la rivière, lui donnèrent à penser que le courant avait déjà porté le corps du jeune Indien jusqu’à l’endroit où ses deux camarades étaient arrivés. Un coup de fusil se fit entendre, et il vit ensuite que Jasper, après avoir doublé la pointe, cherchait à traverser la rivière, debout sur l’arrière de son canot, tandis que Cap était assis sur l’avant ; tous deux travaillant à en accélérer la marche par de vigoureux coups de rames. Un regard, une pensée, un expédient, se suivaient rapidement dans un homme qui connaissait toutes les vicissitudes des guerres de cette frontière aussi bien que Pathfinder. Sautant sur l’arrière de sa pirogue, il la fit entrer dans le courant par un vigoureux coup de rame, et commença aussi à traverser la rivière, mais à un point beaucoup plus bas que son compagnon, de sorte que son corps devenait comme un point de mire pour les mousquets des ennemis ; et il savait fort bien que le désir de prendre une chevelure serait l’idée qui prendrait l’ascendant dans leur esprit.

 

– Continuez à remonter le courant, Jasper, – s’écria-t-il tout en donnant de longs et vigoureux coups de rame, – et tâchez d’aborder sous ces buissons d’aunes sur l’autre rive. Veillez avant tout à la sûreté de la fille du sergent, et laissez au Grand-Serpent et à moi le soin de ces coquins de Mingos.

 

Jasper agita sa rame en l’air pour lui annoncer qu’il l’avait entendu, tandis que les coups de mousquets se succédaient rapidement, tous dirigés contre l’homme qui se trouvait seul sur le canot le plus voisin des sauvages.

 

– Oui, oui, videz vos mousquets comme des idiots que vous êtes, – dit Pathfinder, qui, ayant passé une si grande partie de sa vie dans la solitude des forêts, avait pris l’habitude de parler seul ; – usez votre poudre sans pouvoir ajuster un seul coup, et donnez-moi le temps de mettre toise sur toise d’eau entre vous et moi. Je ne vous dirai pas d’injure comme un Delaware ou un Mohican ; car ma nature est la nature d’un homme blanc, et non celle d’un Indien ; et se vanter en combattant ne convient pas à un guerrier chrétien, mais je puis dire ici, pendant que je suis seul, que vous ne valez guère mieux que les habitants des villes qui tirent sur des moineaux dans un verger. – Voilà qui vaut mieux, – ajouta-t-il en secouant la tête, une balle lui ayant emporté une mèche de cheveux ; mais le plomb qui manque son but d’un pouce, n’est pas plus utile que celui qui ne sort jamais du fusil. – Bravo, Jasper ! il faut que la fille du sergent soit en sûreté, quand nous devrions laisser ici nos chevelures !

 

Pathfinder était alors au centre de la rivière, et ses ennemis étaient presqu’en face de lui. Le second canot, grâce aux bras vigoureux de Cap et de Jasper, était sur le point d’arriver à l’autre rive, précisément à l’endroit qui leur avait été indiqué. Le vieux marin jouait alors bravement son rôle, car il se trouvait sur son élément, il aimait sincèrement sa nièce, il n’était pas sans attachement pour sa propre personne, et il avait souvent vu le feu, quoiqu’il eût certainement acquis son expérience dans une espèce de guerre toute différente. Encore quelques coups de rame, et la pirogue fut sous les buissons. Jasper se hâta de faire débarquer Mabel, et, pour le moment, les trois fugitifs furent en sûreté.

 

Il n’en était pas de même de Pathfinder. Sa hardiesse et son dévouement l’avaient placé dans une position très-dangereuse, et le péril augmenta encore par le fait qu’au moment où il était le plus près des ennemis, les Iroquois qui étaient sur le rivage, vinrent se joindre à ceux qui étaient dans la rivière. L’Oswego, en cet endroit, avait environ une encablure de largeur, et la pirogue se trouvant au milieu, il n’était qu’à une cinquantaine de toises des mousquets qui faisaient un feu presque continuel ; ce qui est la distance ordinaire pour cette arme.

 

Dans cette extrémité, le sang-froid et la fermeté de Pathfinder lui furent très-utiles. Il savait qu’il ne pouvait devoir sa sûreté qu’à un mouvement constant, car un objet stationnaire, à cette distance, aurait été touché presqu’à chaque coup. Le mouvement seul ne suffisait même pas ; car, accoutumés à la chasse du daim, ses ennemis savaient sans doute comment l’ajuster de manière à l’atteindre s’il continuait à courir dans la même direction. Il était donc obligé de changer sans cesse la marche de sa pirogue, tantôt suivant le courant avec la rapidité d’une flèche, tantôt l’arrêtant tout à coup pour gagner une ou deux toises dans la largeur de la rivière. Heureusement les Iroquois ne pouvaient recharger leurs mousquets dans l’eau, et les buissons épais qui bordaient partout le rivage, ne leur permettaient pas de voir les fugitifs quand ils étaient sur le rivage. Aidé par ces circonstances, et ayant reçu le feu de tous ses ennemis, Pathfinder gagnait peu à peu de la distance, tant en descendant le courant, qu’en cherchant à le traverser ; mais un nouveau danger se présenta à lui tout à coup par l’apparition de la troupe qui avait été laissée plus bas sur la rivière pour la surveiller.

 

C’étaient les guerriers dont il avait été question dans la courte conversation que nous avons rapportée. Ils n’étaient pas moins de dix, et, connaissant tous leurs avantages, ils s’étaient postés dans un endroit où l’eau se précipitait sur des rochers et des bas fonds, de manière à former un rapide, ou un rift, comme on l’appelle dans ce pays. Pathfinder vit que, s’il entrait dans ce rift, il serait forcé d’approcher d’un point que les Iroquois occupaient, car le courant avait une force irrésistible, et les rochers ne permettaient aucun autre passage. La mort ou la captivité aurait donc été le résultat de cette tentative. Il fit tous ses efforts pour gagner la rive occidentale, tous les ennemis étant sur l’autre. Mais cet espoir était au-dessus du pouvoir humain ; et en essayant de traverser le courant, il aurait ralenti le mouvement de sa pirogue, et fourni à l’ennemi le moyen de mieux l’ajuster. Dans cet embarras pressant, il prit sa détermination avec son sang-froid et sa promptitude ordinaire, et fit ses préparatifs sur-le-champ. Au lieu de chercher à gagner le canal entre les rochers, il se dirigea vers l’endroit où l’eau était la plus basse ; et dès qu’il y fut arrivé, il saisit sa carabine, sauta dans l’eau, et passa d’un rocher a l’autre en s’avançant vers la rive occidentale. La pirogue abandonnée tourna dans tous les sens dans le rift furieux, tantôt passant par-dessus un rocher, tantôt s’emplissant d’eau, tantôt se vidant ; et enfin elle arriva sur le rivage à quelques toises de l’endroit où les Iroquois s’étaient postés.

 

Pendant ce temps, Pathfinder était loin d’être hors de danger ; car, pendant la première minute, l’admiration de sa promptitude et de sa hardiesse, vertus si éminentes dans l’esprit d’un Indien, frappa ses ennemis d’immobilité ; mais la soif de la vengeance et le désir d’obtenir un trophée sanglant, l’emportèrent bientôt sur ce sentiment momentané et les tira de leur stupeur. Les coups de mousquet recommencèrent et les balles sifflèrent autour de la tête du fugitif au milieu du tumulte des eaux. Cependant il était comme un homme dont la vie est protégée par un charme ; car, quoique ses vêtements fussent percés en plusieurs endroits, il n’avait pas reçu une seule blessure.

 

Pathfinder était obligé quelquefois de marcher dans une eau qui lui venait jusqu’aux coudes ; alors il tenait sa carabine et ses munitions élevées au-dessus du courant. Il finit par se fatiguer, et il ne fut pas fâché de trouver un petit rocher qui s’élevait assez au-dessus de l’eau pour que le sommet en fût parfaitement à sec. Il y plaça sa corne à poudre, et se mit lui-même par derrière, pour mettre son corps en partie à l’abri des balles. La rive occidentale n’était guère qu’à cinquante pieds, mais l’eau noire et tranquille, quoique rapide, qui coulait dans ce canal, prouvait suffisamment qu’il ne pourrait le passer qu’à la nage.

 

Les Indiens cessèrent quelques instants de tirer ; ils s’étaient rassemblés autour de la pirogue, et y ayant trouvé des rames, ils se préparèrent à traverser la rivière.

 

– Pathfinder, – cria une voix du milieu des buissons de la rive gauche, à l’endroit qui était le plus près du rocher.

 

– Que voulez-vous, Jasper ?

 

– Prenez courage. – Vous avez des amis à votre portée, et pas un Mingo ne passera la rivière sans payer cher sa témérité. Ne feriez-vous pas mieux de laisser votre carabine sur le rocher, et de venir nous joindre à la nage avant que les coquins puissent mettre la pirogue à flot ?

 

– Le véritable homme des bois ne quitte jamais son arme tant qu’il a de la poudre dans sa corne et une balle dans sa poche. Je n’ai pas tiré un coup de fusil d’aujourd’hui, Eau-douce, et je n’aime pas l’idée de me séparer de ces reptiles, sans leur laisser de quoi se souvenir de mon nom. Un peu d’eau ne fera pas mal à mes jambes ; et comme je reconnais ce coquin d’Arrowhead parmi ces vagabonds, je désire lui payer la récompense qu’il a si fidèlement gagnée. – Vous n’avez pas amené la fille du sergent ici à portée de leurs balles, j’espère.

 

– Elle est en sûreté, quant à présent du moins. Mais tout dépend pour nous de conserver la rivière entre nous et nos ennemis. Ils doivent connaître notre faiblesse à présent, et s’ils traversent la rivière, je ne doute pas qu’il n’en reste une partie sur l’autre rive.

 

– Toute cette affaire de canots touche à votre nature plus qu’à la mienne, jeune homme ; et cependant je défierais à la rame le meilleur Mingo qui ait jamais percé un saumon de sa lance.

 

– Mais s’ils passent la rivière au-delà du rift, ne pouvons-nous la passer en deçà, et jouer ainsi aux barres avec ces loups ?

 

– Non, parce que, comme je l’ai déjà dit, une partie d’entre eux resteront de l’autre côté de l’eau. D’ailleurs, voudriez-vous exposer Mabel aux mousquets des Iroquois ?

 

– Il faut sauver la fille du sergent, Eau-douce, – répondit Pathfinder avec une énergie calme. – Vous avez raison ; elle n’est pas d’une nature qui l’autorise à exposer sa jolie tête et son corps délicat au mousquet d’un Mingo. Que pouvons-nous donc faire ? Il faut les empêcher de passer la rivière avant une heure ou deux, s’il est possible, et nous ferons de notre mieux pendant l’obscurité.

 

– Je suis d’accord avec vous, et je dis aussi si cela est possible. Mais sommes-nous assez forts pour y réussir ?

 

– Le Seigneur est avec nous, Jasper, et il n’est pas raisonnable de supposer que la Providence abandonnera tout à fait une créature comme la fille du sergent dans ce péril. Il n’y a pas une barque entre la cataracte et la garnison, à l’exception de ces deux pirogues ; et je crois qu’il sera contre la nature de ces peaux-rouges de vouloir passer l’eau en face de deux bouches à feu comme ma carabine et votre mousquet. Je ne veux pas me vanter, Jasper, mais on sait sur toute cette frontière que mon Tue-daim[16] manque rarement son coup.

 

– Tout le monde rend justice à vos talents, Pathfinder, ici et au loin ; mais il faut du temps pour charger un mousquet ; et en ce moment vous n’êtes pas sur la terre, couvert par un bon abri, et pouvant combattre avec votre avantage ordinaire. – Si vous aviez ma pirogue, ne pourriez-vous point passer sur cette rive sans que votre carabine fût mouillée ?

 

– L’aigle peut-il voler, Jasper ? – répondit Pathfinder, en riant à sa manière ; et jetant un coup d’œil sur l’autre rive, il ajouta : – Mais il serait imprudent de vous exposer sur l’eau ; car je vois que ces mécréants commencent à vouloir en revenir à la poudre et aux balles.

 

– Vous pourrez l’avoir sans que personne coure aucun risque. Maître Cap est allé à la pirogue, et de là il jettera dans la rivière une branche d’arbre pour voir si le courant qui passe en cet endroit, la portera vers ce rocher. – Tenez, la voilà sur l’eau. Si elle vient ici, vous lèverez le bras, et Cap lâchera la pirogue. Et si elle passait sans que vous pussiez la prendre, le tournant qui est là-bas la porterait vers cette rive, et il me serait facile de m’en emparer.

 

Jasper parlait encore quand la branche, augmentant de vitesse à proportion de celle du courant, arriva rapidement près du rocher et passa à côté de Pathfinder, qui la saisit et la leva en l’air, en signe de succès. Cap aperçut ce signal, et il lança le canot dans le courant avec toute l’intelligence et la précision qu’on pouvait attendre d’un vieux marin. La pirogue suivit la même direction que la branche, et passa à la portée de Pathfinder, qui s’en empara.

 

– Cela a été imaginé avec le jugement d’un homme des frontières, Jasper ; mais vous avez votre nature qui vous dirige sur l’eau, comme la mienne dans les bois. À présent, que ces Mingos arment leurs mousquets, et ajustent bien, car voici probablement la dernière chance qu’ils auront de tirer sur un homme sans abri.

 

– Poussez diagonalement la pirogue vers le rivage, sautez-y ensuite, et couchez-vous au fond. C’est une folie de courir des risques sans nécessité.

 

– J’aime à faire face en homme à mes ennemis quand ils m’en donnent l’exemple, – répondit Pathfinder avec fierté. – Je ne suis pas une peau-rouge, et il est dans la nature d’un blanc de combattre à découvert, plutôt que de se mettre en embuscade.

 

– Et Mabel ?

 

– Vous avez raison, Jasper, vous avez raison, il faut sauver la fille du sergent, et, comme vous le dites, courir des risques sans nécessité, c’est une folie qui ne convient qu’à la jeunesse. – Croyez-vous pouvoir mettre la main sur la pirogue là où vous êtes ?

 

– Il n’y a nul doute, si vous la poussez vigoureusement.

 

Pathfinder y employa toutes ses forces ; la légère nacelle franchit rapidement l’espace qui la séparait du rivage, et Jasper la saisit dès qu’elle en fut assez proche. Mettre la pirogue en sûreté et choisir une position convenable dans les buissons, ce ne fut que l’affaire d’un instant, après quoi ils se serrèrent la main cordialement comme deux amis qui se revoient après une longue absence.

 

– À présent, Jasper, nous allons voir si un de ces Mingos osera traverser l’Oswego tandis que Tue-daim lui montre les dents. La rame, l’aviron et la voile vous vont peut-être mieux que le mousquet, mais vous avez un cœur brave et une main ferme, et cela compte pour quelque chose dans un combat.

 

– Mabel me trouvera entre elle et ses ennemis.

 

– Oui, oui, il faut que la fille du sergent soit protégée. Je vous aime pour votre propre compte, Jasper ; mais je vous en aime encore mieux parce que vous pensez à une créature si faible dans un moment où vous avez besoin de toutes vos forces pour vous-même. – Mais voyez ! voilà trois de ces coquins qui entrent dans la pirogue. Il faut qu’ils croient que nous avons pris la fuite. À coup sûr ils n’oseraient risquer de traverser la rivière précisément en face de Tue-daim.

 

Il est bien certain que les Indiens semblaient disposés à passer l’Oswego ; car Pathfinder et son ami s’étant soigneusement cachés, les Iroquois croyaient qu’ils avaient cherché à leur échapper. C’était le parti que la plupart des blancs auraient pris ; mais Mabel était confiée à leurs soins, et ils connaissaient trop bien le genre de guerre des forêts pour ne pas savoir que ce n’était qu’en défendant le passage de la rivière qu’il était probable qu’ils pourraient la sauver.

 

Comme l’avait dit Pathfinder, trois guerriers étaient dans la pirogue ; deux, leur mousquet en main, un genou en terre, et prêts à faire feu ; l’autre, debout sur l’arrière et tenant la rame. Ce fut ainsi qu’ils quittèrent le rivage, après avoir eu la précaution de faire d’abord remonter la barque le long du rivage, afin de passer la rivière au-dessus du rift, dans un endroit où l’eau était comparativement tranquille. Il fut aisé de voir que le sauvage qui tenait la rame, connaissait parfaitement ce métier, car le léger esquif volait sur la surface comme une plume dans l’air.

 

– Ferai-je feu ? – demanda Jasper à voix basse, en tremblant, d’impatience.

 

– Pas encore, Eau-douce, pas encore ; ils ne sont que trois, et si maître Cap qui est là-bas sait se servir des pistolets qu’il a à sa ceinture, nous pouvons même les laisser débarquer, et ce sera le moyen de recouvrer notre embarcation.

 

– Mais Mabel ?

 

– Il n’y a rien à craindre pour la fille du sergent. Vous m’avez dit qu’elle est en sûreté dans le tronc creux d’un arbre, dont l’entrée est cachée par des ronces, et si vous m’avez bien décrit la manière dont vous avez fait disparaître toute piste, elle pourrait y rester un mois et se moquer des Mingos.

 

– On n’est jamais certain de rien. Je voudrais l’avoir amenée plus près d’ici.

 

– Et pourquoi, Eau-douce ? Pour mettre sa jolie petite tête et son cœur qui bat sans doute, à portée des balles des Mingos ? Non, non ; elle est mieux où elle est, parce qu’elle y est plus en sûreté.

 

– De quoi peut-on être sûr ? Nous pensions être bien cachés derrière le buisson que nous avions planté, et pourtant nous avons été découverts.

 

– Et le coquin de Mingo a été bien payé de sa curiosité, comme le seront ces drôles qui…

 

Pathfinder s’interrompit, car on entendit en ce moment le bruit d’un coup de fusil. L’Indien qui était debout sur l’arrière de la pirogue, fit un saut en l’air, et tomba dans l’eau avec la rame qu’il tenait en main. Une légère guirlande de fumée sortit des buissons de la rive orientale, et se perdit bientôt dans l’atmosphère.

 

– C’est le Grand-Serpent qui a sifflé, – dit Pathfinder d’un ton de triomphe. – Jamais cœur plus brave et plus fidèle n’a battu dans le cœur d’un Delaware. J’aurais préféré qu’il se fût tenu coi ; mais il ne pouvait connaître notre position, il ne pouvait la connaître.

 

Dès que le canot eut perdu son guide, il flotta au gré du courant, et ne tarda pas à être entraîné dans les rapides. Les deux Indiens qui y restaient, jetaient autour d’eux des regards égarés, mais ils n’avaient aucun moyen de résister à la force de l’élément furieux. Il fut peut-être heureux pour Chingachgook que toute l’attention des Iroquois fût fixée sur la situation de leurs deux compagnons, sans quoi il lui aurait été très-difficile, sinon impossible de leur échapper. Mais pas un d’entre eux ne remua, si ce n’est pour chercher quelque abri ; et tous les yeux étaient fixés sur la pirogue. En moins de temps qu’il n’en a fallu pour décrire ces derniers incidents, on vit le fragile esquif tourner et danser dans le rapide ; et les deux sauvages, pour tâcher d’en conserver l’équilibre, s’étaient étendus dans le fond. Cet expédient ne leur réussit pas longtemps, car la pirogue, frappant contre un rocher, chavira, et les deux guerriers furent jetés dans la rivière. L’eau est rarement profonde dans les rapides, à l’exception des endroits où elle s’est creusé un canal, et ils n’avaient pas à craindre d’être noyés ; mais ils perdirent leurs armes, et ils furent obligés de regagner la rive occidentale, moitié à la nage, moitié en marchant dans l’eau, suivant les circonstances. La pirogue finit par s’arrêter sur un rocher au milieu de la rivière, de sorte que, pour le moment, elle ne pouvait être utile à aucun des deux partis.

 

– Voici l’instant favorable, Pathfinder, – dit Jasper, tandis que les deux Indiens avaient la plus grande partie du corps exposé en marchant dans l’eau. – J’ajuste le premier, chargez-vous du second.

 

Son coup partit comme il achevait ces mots, mais tout ce qui venait de se passer l’avait tellement agité qu’il n’eut pas la main sûre ; aucun des deux fugitifs ne fut blessé, et ils levèrent les bras en l’air en signe de dérision. Pathfinder ne tira point.

 

– Non, non, Eau-douce, – répondit-il, – je ne cherche pas à répandre le sang sans nécessité. Ma balle est bien couverte de cuir, ma carabine soigneusement bourrée, et je réserve ma charge pour un besoin urgent. Je déteste les Mingos, et c’est justice, vu que j’ai passé si longtemps avec les Delawares ; mais je ne tire sur aucun d’eux sans être sûr que sa mort conduira à quelque chose d’utile. Jamais je n’ai tué un daim à plaisir. En vivant la plupart du temps seul avec Dieu dans le désert, on s’accoutume à reconnaître la justice de ces sentiments. Contentons-nous d’une vie pour le moment ; l’occasion se présentera peut-être d’employer Tue-daim pour le service du Grand-Serpent, qui a fait une chose hasardeuse en apprenant si clairement à ces diables rampants qu’il est dans leur voisinage. – Comme je suis un pécheur, en voici un qui rôde là-bas le long du rivage comme un des enfants de la garnison qui se cache derrière un arbre tombé pour tirer sur un écureuil.

 

Comme Pathfinder montrait du doigt l’Indien dont il parlait, Jasper l’eut bientôt aperçu. Un des jeunes guerriers iroquois, brûlant du désir de se distinguer, s’était écarté de ses compagnons et s’avançait vers les buissons dans lesquels Chingachgook s’était caché ; et comme celui-ci était trompé par l’apathie apparente de ses ennemis et occupé des préparatifs de quelque autre projet, l’Iroquois avait gagné une position d’où il pouvait voir le Mohican. On ne pouvait en douter aux dispositions qu’il faisait pour tirer, car, de la rive occidentale, on ne pouvait voir Chingachgook. Le rapide passait devant un coude formé par l’Oswego, et la formation de la rive orientale décrivait une courbe si étendue, que le Mohican était très-près de ses ennemis en ligne droite, quoiqu’il en fût à plusieurs centaines de pieds, en suivant les sinuosités du rivage. Chingachgook, l’Iroquois et les deux blancs formaient alors à peu près les trois angles d’un triangle équilatéral dont chaque côté pouvait avoir un peu moins de cent toises.

 

– Le Grand-Serpent doit être là quelque part, – dit Pathfinder, qui ne perdait pas de vue un instant le jeune guerrier. – Il faut pourtant qu’il soit étrangement hors de ses gardes pour se laisser approcher de si près par un maudit Mingo qui donne des signes si manifestes de sa soif de sang.

 

– Voyez, – dit Jasper, – voilà le corps de l’Indien que le Mohican vient de tuer. Le courant l’a porté sur un rocher, et il a la tête et les épaules hors de l’eau.

 

– Cela est probable, Eau-douce, très-probable. La nature humaine ne vaut guère mieux qu’un tronc mort flottant sur l’eau, quand le souffle qui l’animait l’a abandonné. Au surplus cet Iroquois ne fera plus de mal à personne, mais ce jeune rôdeur paraît déterminé à avoir la chevelure de mon meilleur ami, de mon ami le plus éprouvé.

 

Il s’interrompit pour lever sa carabine, arme dont la longueur était extraordinaire, et l’ayant appuyée contre son épaule il fit feu. L’Iroquois, sur la rive opposée, ajustait Chingachgook à l’instant où le fatal messager de Tue-daim arriva. Son coup partit, mais en l’air, et il tomba sous les buissons, grièvement blessé, sinon tué.

 

– Le reptile se l’est attiré lui-même, – dit Pathfinder, appuyant par terre la crosse de sa carabine, et commençant à la recharger avec grand soin. – Chingachgook et moi nous nous connaissons depuis mon enfance, et nous avons combattu côte à côte sur le Horican, sur le Mohawk, sur l’Ontario et dans toutes les passes qui séparent notre pays de celui des Français ; et l’idiot s’imaginait-il que je resterais les bras croisés en voyant mon meilleur ami tué dans une embuscade ?

 

– Nous avons rendu au Grand-Serpent un aussi grand service que celui que nous en avons reçu. Mais voyez, Pathfinder, les drôles sont inquiets. Ils reculent et cherchent des abris à présent qu’ils voient que nos balles peuvent passer l’eau.

 

– Ce coup n’est pas grand’chose, Jasper, ce n’est pas grand’chose. Demandez à qui vous voudrez du 60e régiment, et il vous dira ce que Tue-daim peut faire et ce qu’il a fait ; et cela dans un moment où les balles nous sifflaient aux oreilles comme des grêlons. – Non, non, ce n’est pas grand’chose, et ce vagabond inconsidéré se l’est attiré lui-même.

 

– Est-ce un chien ou un daim, qui vient vers nous à la nage ?

 

Pathfinder tressaillit, car il vit clairement que quelque chose traversait la rivière au-dessus du rapide, vers lequel la force du courant le faisait pourtant avancer graduellement. Un second regard les convainquit tous deux que c’était un homme, et un Indien, quoiqu’on ne le vît pas d’abord assez distinctement pour en être sûr. Ils craignirent quelque stratagème, et ils suivirent des yeux avec la plus grande attention tous les mouvements de l’étranger.

 

– Il pousse quelque chose devant lui en nageant, – dit Jasper, – et sa tête ressemble à un buisson flottant à la dérive.

 

– C’est quelque diablerie indienne, Eau-douce ; mais la franchise chrétienne déjouera leur astuce.

 

À mesure que l’inconnu s’approchait, les deux amis commencèrent à douter de la justesse de leurs premières idées ; mais ce ne fut que lorsqu’il eut traversé les deux tiers de la rivière que la vérité leur fut connue.

 

– Sur ma vie, c’est le Grand-Serpent ! – s’écria Pathfinder en riant sans aucun bruit, mais de si bon cœur que les larmes lui en vinrent aux yeux. – Il a attaché des branches sur sa tête pour la cacher, et a placé par-dessus sa corne à poudre ; il a lié son mousquet à la pièce de bois qu’il pousse devant lui, et il vient rejoindre ses amis. Ah ! combien de fois lui et moi nous avons joué de pareils tours, en face de Mingos qui avaient soif de notre sang, dans les environs de Ty !

 

– Je ne sais trop si c’est lui, Pathfinder. Je ne reconnais aucun de ses traits.

 

– Ses traits ? Qui cherche des traits dans une peau-rouge ? Non, non, c’est la peinture qui parle, et personne qu’un Delaware ne porterait celle qui le couvre. Il porte ses couleurs, Jasper, comme votre barque sur le lac porte la croix de Saint-George, et comme les Français déploient au vent leurs serviettes de table avec toutes les taches d’arêtes de poisson et de tranches de venaison qui s’y trouvent. À présent, vous pouvez voir son œil, et c’est bien l’œil d’un chef. Mais, Eau-douce, féroce comme il l’est dans le combat, impassible comme il le semble parmi les feuilles, – ici Pathfinder appuya légèrement un doigt sur le bras de son compagnon, – je l’ai vu verser des larmes comme une pluie. Il y a un cœur et une âme sous cette peau-rouge, soyez-en bien sûr ; quoique ce soient un cœur et une âme d’une nature différente de la nôtre.

 

– Personne qui connaît le chef n’en a jamais douté.

 

– Moi, j’en suis sûr, – répliqua Pathfinder avec fierté, – car j’ai vécu avec lui dans l’affliction et dans la joie. Dans l’une, j’ai trouvé un homme, quoique cruellement frappé ; dans l’autre, j’ai vu un chef qui sait que les femmes de sa tribu ne sont jamais plus aimables que lorsqu’elles peuvent se livrer à une légère gaieté. – Mais chut ! c’est trop ressembler aux gens des établissements que de dire du bien de l’un à l’oreille d’un autre, et le Grand-Serpent a l’oreille fine. Il sait que je l’aime et que je dis du bien de lui derrière son dos ; mais un Delaware a de la modestie dans sa nature, quoiqu’il se vante comme un fanfaron quand il est attaché au poteau.

 

Le Grand-Serpent atteignit alors le rivage, précisément en face de ses deux compagnons, dont il fallait qu’il connût exactement la position avant de quitter la rive orientale. En sortant de l’eau, il se secoua comme un chien, et fit l’exclamation ordinaire : – Hugh !

 

CHAPITRE VI.

« Ces saisons, en changeant, Père tout-puissant, ne sont que la divinité sous différentes formes. »

 

THOMSON.

 

 

Pathfinder s’avança vers le chef dès qu’il eut gagné la terre, et lui parla dans la langue de sa tribu.

 

– Avez-vous eu raison, Chingachgook, – lui dit-il d’un ton de reproche, – de dresser une embuscade, vous seul, à une douzaine de Mingos ? Il est vrai que Tue-daim trompe rarement mon attente, mais il y a loin d’une rive de l’Oswego à l’autre, et ce mécréant ne montrait guère que sa tête et ses épaules au-dessus des buissons ; de sorte qu’une main et un œil peu exercés auraient pu ne pas atteindre le but. Vous auriez dû songer à cela, chef, vous auriez dû y songer.

 

– Le Grand-Serpent est un guerrier mohican, il ne voit ses ennemis que lorsqu’il est sur le sentier de la guerre ; et ses pères ont frappé les Mingos par-derrière, depuis que les eaux ont commencé à couler.

 

– Je connais votre nature, chef, et je la respecte. Personne ne m’entendra me plaindre qu’une peau-rouge ait la nature d’une peau-rouge. Mais un guerrier a besoin de prudence comme de valeur, et si ces démons d’Iroquois n’avaient pas été occupés à regarder leurs compagnons qui étaient dans l’eau, la piste que vous leur auriez laissée aurait été chaude.

 

– Que va donc faire le Grand-Serpent ? – demanda Jasper, qui remarqua en ce moment que le chef avait quitté brusquement Pathfinder, et s’était approché du bord de l’eau, avec l’air de vouloir se jeter encore une fois dans la rivière. – J’espère qu’il n’est pas fou au point de retourner sur l’autre rive pour y aller chercher une bagatelle qu’il peut avoir oubliée ?

 

– Non, non, il est au fond aussi prudent que brave, quoiqu’il se soit tellement oublié dans sa dernière embuscade. – Écoutez-moi, Jasper, – ajouta-t-il en le tirant à part, tandis qu’il entendait le Mohican se jeter dans l’eau, – écoutez-moi ; Chingachgook n’est ni un homme blanc ni un chrétien, comme nous, c’est un chef mohican qui a sa nature, et à qui ses traditions disent ce qu’il doit faire ; et celui qui vit avec des gens qui ne sont pas strictement de la même nature que lui, fait mieux de laisser ses compagnons se conduire d’après leur nature et leurs coutumes. Un soldat du roi jurera, boira, et il est à peu près inutile de vouloir l’en empêcher ; un homme riche voudra avoir ses aises, une belle dame ses plumes ; et vous ne réussirez pas à les y faire renoncer. Or, la nature et les inclinations d’un Indien sont encore bien plus fortes, et il n’y a nul doute que Dieu ne les lui ait données dans de sages vues, quoique ni vous ni moi nous ne puissions les pénétrer.

 

– Mais que veut-il donc faire ? Voyez ! le Mohican nage vers le corps qui s’est arrêté sur ces roches. Quel peut être son but en s’exposant ainsi ?

 

– L’honneur, la gloire, la renommée ; de même que de grands personnages quittent leurs demeures tranquilles au-delà des mers, où, comme ils le disent, le cœur n’a rien à désirer, – c’est-à-dire le cœur qui peut se contenter de vivre dans une clairière, – pour venir ici manger du gibier et se battre contre les Français.

 

– Je vous comprends. Votre ami est allé prendre la chevelure du défunt.

 

– C’est sa nature, et il faut le laisser faire. Nous sommes blancs, et nous ne pouvons mutiler le corps d’un ennemi mort ; mais aux yeux d’une peau-rouge, c’est un honneur de le faire. Cela peut vous paraître singulier, Eau-douce, mais j’ai entendu des hommes blancs ayant un grand nom et une grande réputation manifester des idées aussi étranges sur l’honneur. Oui, je l’ai entendu.

 

– Un sauvage sera toujours un sauvage, Pathfinder, n’importe quelle compagnie il fréquente.

 

– Il est fort bien à nous de le dire ; mais je vous dis, moi, que l’honneur blanc n’est pas toujours conforme à la raison ni à la volonté de Dieu. J’ai passé des jours entiers à réfléchir à tout cela dans les bois, et j’en suis venu à penser que, comme la Providence gouverne tout, elle a donné à chacun sa nature dans quelque vue sage et raisonnable. Si les Indiens n’étaient bons à rien, elle n’aurait pas créé les Indiens, et je suppose que si vous pouviez pénétrer jusqu’au fond des choses, vous verriez que les Mingos eux-mêmes ont été créés dans quelque but sage et convenable, quoique j’avoue qu’il est hors de mon pouvoir de dire quel est ce but.

 

– Le Grand-Serpent s’expose terriblement aux mousquets des ennemis pour s’emparer d’une chevelure ! Cela peut faire tourner contre nous la fortune de ce jour.

 

– Ce n’est pas ce qu’il pense, Jasper. D’après les idées du Grand-Serpent, il y a plus d’honneur à prendre cette chevelure, qu’à laisser un champ de bataille couvert de morts qui conservent leurs cheveux sur leurs têtes. Or, il y avait ce beau jeune homme, capitaine dans le 60e régiment, qui, dans la dernière escarmouche que nous eûmes avec les Français, sacrifia sa vie en tâchant de leur enlever une pièce de canon de trois livres de balle : il croyait que l’honneur le lui ordonnait. Et j’ai vu un jeune enseigne dangereusement blessé s’entourer le corps de son drapeau, s’endormir dans son sang, et s’imaginer qu’il était couché sur quelque chose de plus doux que même des peaux de buffle.

 

– Oui, oui, je conçois qu’on attache du mérite à conserver son drapeau.

 

– Ces chevelures sont le drapeau de Chingachgook ; il les conservera pour les montrer aux enfants de ses enfants. – Que dis-je ? – ajoute Pathfinder d’une voix mélancolique, – il ne reste aucun rejeton du tronc du vieux Mohican. – Il n’a ni enfants à qui il puisse porter ses trophées, ni tribu à honorer par ses exploits. Il est resté seul dans le monde, et pourtant il est fidèle à sa nature, à ses habitudes. Vous devez convenir, Eau-douce, qu’il y a en cela quelque chose de convenable, quelque chose qui mérite honneur et respect.

 

De grands cris s’élevèrent en ce moment parmi les Iroquois, et ils furent suivis de plusieurs coups de mousquet. Le désir d’empêcher le Mohican de s’emparer de son trophée devint si violent, qu’ils entrèrent dans l’eau, et plusieurs avancèrent même jusqu’à une centaine de pieds du rift écumant, comme s’ils eussent voulu en braver la fureur pour aller attaquer leur ennemi. Chingachgook resta impassible ; il exécuta sa tâche avec la promptitude et la dextérité qu’il devait à une longue habitude, et se retira sans avoir été blessé, brandissant en l’air son trophée sanglant, et poussant le cri de guerre avec ses intonations les plus effrayantes. Pendant une minute les arches des bois silencieux, et la longue percée formée par le cours de la rivière, retentirent de cris si terribles que Mabel baissa la tête d’épouvante, et que son oncle pensa un instant à prendre la fuite.

 

– Cela surpasse tout ce que j’ai déjà entendu dire de ces misérables, – dit Jasper en se bouchant les oreilles d’horreur et de dégoût.

 

– C’est leur musique, – Eau-douce, – répondit Pathfinder sans la moindre émotion. – Cela leur tient lieu de tambours et de fifres, de trompettes et de clairons ; ils aiment de pareils sons, car ils excitent en eux la férocité et la soif du sang. Ils me paraissaient horribles dans ma première jeunesse, mais à présent ils sont pour mes oreilles comme le chant d’un oiseau. Les cris de tous ces reptiles, fussent-ils assez nombreux pour couvrir tout le terrain entre la cataracte et la garnison, ne feraient pas aujourd’hui la moindre impression sur mes nerfs. Je ne le dis pas pour me vanter, Jasper, car celui qui laisse entrer la lâcheté par ses oreilles, doit avoir le cœur bien faible, pour ne rien dire de plus, les cris et le bruit étant faits pour alarmer les femmes et les enfants, plutôt que les hommes qui chassent dans la forêt et qui font face à leurs ennemis. – J’espère que le Grand-Serpent est satisfait à présent, car le voici qui revient avec la chevelure pendue à sa ceinture.

 

Jasper détourna la tête avec dégoût, tandis que le Mohican sortait de l’eau ; mais Pathfinder regarda son ami en homme qui avait pris le parti de voir avec une indifférence philosophique les choses qui étaient sans importance. Tandis que le Delaware s’enfonçait dans les buissons pour tordre le peu de vêtements qu’il portait, et en faire sortir l’eau, et pour mettre son mousquet en état de lui rendre de nouveaux services, il jeta un regard de triomphe sur ses compagnons, et tout signe d’émotion causée par ce dernier exploit disparut de sa physionomie.

 

– Jasper, – reprit Pathfinder, – allez trouver maître Cap et priez-le de venir se joindre à nous. Nous avons peu de temps pour tenir conseil, et il faut que nous arrêtions un plan à la hâte, car ces Mingos ne tarderont pas à chercher les moyens de nous assaillir.

 

Le jeune homme partit, et quelques minutes après ils étaient tous quatre réunis près du rivage, mais bien cachés à leurs ennemis, quoiqu’ils pussent eux-mêmes les surveiller, afin de régler leur propre conduite d’après les mouvements des Iroquois.

 

Le jour était alors tellement avancé qu’il ne restait plus que quelques minutes à s’écouler avant que la nuit arrivât, et elle promettait d’être très-obscure. Le soleil venait de se coucher, et le crépuscule d’une basse latitude fait bientôt place aux ténèbres. La principale espérance des fugitifs se fondait sur cette circonstance, quoiqu’il en résultât quelque danger, car l’obscurité, en favorisant leur fuite, leur cacherait aussi les mouvements de leurs ennemis astucieux.

 

– Le moment est arrivé, mes amis, – dit Pathfinder, – de tracer nos plans avec sang-froid, afin que nous agissions de concert et en pleine connaissance de ce que nous avons à faire. Dans une heure de temps, il fera aussi noir dans ces bois qu’à minuit ; et si nous devons arriver au fort, il faut que ce soit à la faveur de cette circonstance. Que nous direz-vous à ce sujet, maître Cap ? Car quoique vous n’ayez pas beaucoup d’expérience des combats et des retraites dans les bois, votre âge vous donne le droit de parler le premier dans le conseil.

 

– Et ma proche parenté avec Mabel doit aussi compter pour quelque chose.

 

– Je n’en sais rien ; je n’en sais rien. L’affection est affection, soit qu’elle vienne par nature, ou qu’elle soit la suite du jugement ou de l’inclination. Je ne dirai rien du Grand-Serpent qui a passé l’âge de songer aux femmes ; mais quant à Jasper et à moi, nous sommes prêts à nous placer entre la fille du sergent et les Mingos comme son père pourrait le faire lui-même. – Dis-je plus que la vérité, Eau-douce ?

 

– Mabel peut compter sur moi jusqu’à la dernière goutte de mon sang, – répondit Jasper, parlant bas, mais avec chaleur.

 

– Fort bien, fort bien, – reprit l’oncle, – nous ne discuterons pas le sujet, puisque nous paraissons tous disposés à la servir de notre mieux, et les actions valent mieux que les paroles. À mon avis, ce que nous avons à faire, c’est de nous embarquer dans la pirogue dès qu’il fera assez noir pour que les vigies de l’ennemi ne puissent nous apercevoir, et de faire voile vers le port aussi vite que le vent et la marée le permettront.

 

– Cela est aisé à dire, mais plus difficile à faire, – répondit le guide ; – nous serons plus exposés sur la rivière que dans les bois ; et ensuite il y a au-dessous de nous le rift de l’Oswego, et je ne suis pas sûr que Jasper lui-même puisse y diriger une pirogue en sûreté pendant l’obscurité. Que nous direz-vous, Eau-douce, en ce qui concerne votre jugement et votre dextérité ?

 

– Je pense comme maître Cap, qu’il faut nous servir de la pirogue. Mabel n’est pas en état de marcher dans les marécages et au milieu des racines d’arbres, par une nuit telle que celle-ci paraît devoir être ; et quant à moi, je me trouve toujours le cœur plus assuré et l’œil meilleur sur l’eau que sur la terre.

 

– Vous avez toujours le cœur assuré, Jasper, et je crois que vous avez l’œil assez bon pour un homme qui a vécu si longtemps au grand soleil, et si peu dans les bois. Ah ! si l’Ontario avait des arbres, ce serait une plaine à réjouir le cœur et l’œil d’un chasseur. – Il y a du pour et du contre à ce que vous dites, mes amis. Le pour, c’est que l’eau ne laisse pas de traces…

 

– Pas de traces ! – s’écria Cap d’un ton dogmatique ; – qu’appelez-vous donc le sillage ?

 

– Continuez, dit Jasper, – maître Cap croit être sur l’Océan. L’eau ne laisse pas de traces, disiez-vous.

 

– Elle n’en laisse aucune, Jasper ; ici du moins, car je ne prétends pas dire ce qui peut arriver sur la mer. Ensuite une pirogue est légère et facile à conduire quand elle suit le courant, et le mouvement n’en fatiguera pas les membres délicats de la fille du sergent. Mais d’un autre côté, la rivière n’a d’autre abri que la voûte des cieux ; le rift est difficile à passer même en plein jour, et il y a par eau six milles bien mesurés d’ici à la garnison. Ensuite une piste n’est pas facile à trouver dans les bois pendant l’obscurité. – Je suis vraiment embarrassé, Jasper, pour donner mon avis sur le parti à prendre.

 

– Si le Grand-Serpent et moi nous nous mettions à la nage pour aller chercher la seconde pirogue et l’amener ici ? il me semble que l’eau serait le parti le plus sûr.

 

– Oui, si ! – Et cependant cela pourrait se faire quand il fera un peu plus obscur. Eh bien ! eh bien ! prenant en considération la fille du sergent et sa nature, je ne suis pas certain que ce ne soit pas le meilleur parti. Et cependant, si nous n’avions pas de femme avec nous, ce serait comme une partie de chasse pour des hommes braves et vigoureux de jouer à cache-cache avec ces mécréants qui sont sur l’autre rive. Eh bien ! Jasper, – continua le guide, dans le caractère duquel il n’entrait rien qui sentît la vaine gloire ou l’effet théâtral, – entreprenez-vous d’amener ici la pirogue ?

 

– J’entreprendrai tout ce qui peut servir et protéger Mabel.

 

– C’est un sentiment louable, et je suppose que c’est votre nature. Le Grand-Serpent, qui est déjà presque nu, pourra vous aider ; et ce sera en outre ôter à ces démons un moyen de nous nuire.

 

Ce point matériel étant réglé, on se prépara à exécuter le projet qui venait d’être arrêté. Les ombres de la nuit tombaient rapidement sur la forêt, et lorsque tout fut prêt, on ne pouvait plus distinguer aucun objet sur la rive opposée. Le temps pressait, car les Indiens rusés pouvaient imaginer bien des expédients pour traverser une rivière si peu large, et il tardait à Pathfinder de pouvoir partir. À l’instant où Jasper et le Delaware entrèrent dans l’eau, le guide alla chercher Mabel dans l’endroit où elle s’était cachée, et lui dit d’aller avec son oncle le long du rivage jusqu’en face du rapide. Il s’embarqua ensuite dans la pirogue qui restait en sa possession, pour la conduire au même endroit.

 

Il y réussit sans difficulté. Il fit approcher la pirogue du rivage ; Mabel et son oncle s’y embarquèrent et y prirent leurs places ordinaires, tandis que Pathfinder, debout sur l’arrière, tenait une branche d’arbre pour empêcher la pirogue d’être entraînée par le courant. Un intervalle d’inquiétude pénible s’écoula, tandis qu’ils attendaient le résultat de l’entreprise hardie de leurs deux compagnons.

 

Nos deux aventuriers eurent à passer à la nage un canal rapide et profond avant d’atteindre une partie du rift qui leur permit de toucher la terre du pied. Cette partie de leur entreprise fut bientôt achevée, et Jasper et le Grand-Serpent sentirent le fond en même temps. S’étant assuré le pied, ils se prirent par la main et marchèrent avec lenteur et précaution du côté où ils supposaient trouver la pirogue. Mais l’obscurité était déjà si profonde, qu’ils reconnurent bientôt que le sens de la vue ne les aidait guère, et qu’ils devaient faire leur recherche avec cette sorte d’instinct qui permet à l’homme vivant dans les bois de trouver son chemin quand le soleil est couché, qu’aucune étoile ne se montre, et que tout semble un chaos à quiconque n’est pas habitué aux labyrinthes des forêts. Dans ces circonstances Jasper se laissa conduire par le Mohican, que ses habitudes rendaient plus propre à servir de guide. Il n’était pourtant pas facile de marcher dans un élément courroucé à une pareille heure, et de conserver un souvenir exact des localités. Lorsqu’ils se crurent au milieu de la rivière, ils ne voyaient plus aucune des deux rives, et ils ne pouvaient les distinguer que par des masses d’obscurité plus épaisses, quelques cimes d’arbres seulement se dessinant faiblement sur l’horizon. Une ou deux fois nos aventuriers changèrent de direction, en se trouvant tout à coup dans une eau profonde, car ils savaient que la pirogue s’était arrêtée dans la partie du rift où il y avait le moins d’eau. En un mot, avec ce fait pour toute boussole, ils marchèrent dans l’eau, de côté et d’autre, près d’un quart d’heure, et à la fin de ce temps, qui commençait à paraître interminable au jeune homme, ils ne semblaient pas être plus près du but de leur entreprise qu’au moment de leur départ. À l’instant où le Delaware allait s’arrêter pour proposer à son compagnon de retourner à terre pour mieux s’assurer de la direction qu’ils devaient suivre, il vit un homme marchant dans l’eau, presque à portée de son bras, et il comprit sur-le-champ que les Iroquois avaient formé le même projet qu’eux.

 

– Mingo ! – dit-il à l’oreille de Jasper, qui était à son côté ; – le Grand-Serpent va donner à son frère une leçon de ruse.

 

Le jeune marin entrevit l’étranger, et la vérité se présenta aussi à son esprit. Sentant la nécessité de laisser le soin de tout au Mohican, il se tint en arrière, tandis que son ami avançait du côté par où l’Iroquois avait disparu. Il le revit bientôt, et il avançait vers eux en droite ligne. Les eaux faisaient un tel vacarme en cet endroit, qu’on pouvait parler sans danger, et le chef, tournant la tête, dit à la hâte à son compagnon :

 

– Fiez-vous à l’astuce du Grand-Serpent.

 

– Hugh ! – s’écria l’Iroquois, et il ajouta dans sa propre langue : – J’ai trouvé la pirogue, mais je n’ai personne pour m’aider. Suivez-moi, et nous l’enlèverons du rocher.

 

– Volontiers, – répondit Chingachgook, qui connaissait ce dialecte. – Conduisez-nous, nous vous suivrons.

 

L’Iroquois, ne pouvant distinguer la voix ni l’accent au milieu du bruit du rapide furieux, marcha en avant sans répondre ; les deux amis le suivirent, et tous trois arrivèrent bientôt près de la pirogue. L’Iroquois la prit par un bout, Chingachgook au centre, et Jasper à l’autre bout ; car il était important que leur ennemi ne pût voir que l’un de ses nouveaux associés était un homme blanc, découverte qui aurait pu être occasionnée par le peu de vêtements que Jasper avait conservés, aussi bien que par la couleur de sa peau.

 

– Levez ! – dit l’Iroquois avec le laconisme ordinaire aux Indiens ; et sans de bien grands efforts la pirogue fut soulevée, tenue un moment en l’air pour la vider et remise sur l’eau avec soin. Tous trois continuaient à la tenir, de peur que la force du courant ne l’entraînât. L’Iroquois, qui tenait l’avant, se dirigea du côté de la rive orientale, vers l’endroit où ses amis attendaient son retour.

 

Comme le Delaware et Jasper sentaient qu’il devait y avoir plusieurs autres Iroquois dans le rapide, puisque leur apparition n’avait causé aucune surprise à celui qu’ils avaient rencontré, ils reconnurent la nécessité d’une extrême circonspection. Des hommes moins hardis et moins déterminés auraient cru courir un trop grand risque en se hasardant ainsi au milieu de leurs ennemis ; mais ils étaient inaccessibles à la crainte et habitués au péril, et ils sentaient si bien la nécessité d’empêcher leurs ennemis de se mettre en possession de la pirogue, qu’ils se seraient exposés à des périls encore plus grands pour y réussir. Jasper surtout regardait la possession ou la destruction de cette pirogue comme si importante à la sûreté de Mabel, qu’il avait tiré son couteau pour en couper l’écorce, et la mettre ainsi hors de service pour le moment, si quelque événement forçait le Mohican et lui à abandonner leur prise.

 

Cependant l’iroquois, qui était en avant, marchait lentement dans l’eau, traînant après lui la pirogue et les deux compagnons qui le suivaient fort à contre-cœur. Chingachgook leva une fois son tomahawk, et fut sur le point de briser le crâne de l’Indien qui n’avait aucun soupçon ; mais il craignit que le cri qu’il pousserait en mourant, ou la vue de son corps, qui pouvait être porté sur le rivage, ne donnât l’alarme, et il changea de résolution par prudence. Il regretta son indécision le moment d’après, car il vit arriver près d’eux quatre autres Iroquois, qui s’étaient aussi occupés à chercher la pirogue.

 

Après l’exclamation laconique de satisfaction qui caractérise les sauvages, ils s’empressèrent tous de s’approcher de la pirogue, car ils en sentaient l’importance tant pour aller attaquer l’ennemi, que pour assurer leur retraite. L’augmentation du nombre des Iroquois était si inattendue et leur donnait une supériorité si complète, que pour un moment l’astuce et la dextérité du Grand-Serpent lui-même furent en défaut. Les cinq Iroquois, qui semblaient parfaitement entendre leur affaire, faisaient hâte pour arriver vers leur rive, sans s’arrêter pour dire un seul mot. Dans le fait, leur but était d’aller prendre des rames, dont ils s’étaient préalablement assurés, et d’y placer trois ou quatre guerriers avec tous leurs mousquets et leurs cornes à poudre ; car la difficulté de transporter ces objets sans les mouiller les avait seule empêchés de passer la rivière à la nage dès que la nuit était tombée.

 

Cette petite troupe, composée d’amis et d’ennemis, arriva ainsi au bord du courant oriental, où l’eau, comme à celui qui régnait le long de la rive occidentale, était trop profonde pour être traversée sans nager. Là, une courte pause eut lieu ; elle était nécessaire pour déterminer de quelle manière on ferait arriver la pirogue au rivage. Un des quatre Iroquois qui venaient de paraître était un chef, et la déférence habituelle que l’Indien américain a pour le mérite, l’expérience et le titre de chef, fit que tous gardèrent le silence et attendirent qu’il parlât.

 

Cette halte ajouta beaucoup au danger que les deux intrus, et surtout Jasper, couraient d’être découverts. Le dernier avait eu la précaution de jeter son bonnet au fond de la pirogue et comme il n’avait ni jaquette ni chemise, il en devenait moins probable qu’on le reconnût dans l’obscurité. Sa position à l’arrière de la pirogue aidait aussi un peu à le cacher, les Iroquois se tenant assez naturellement en avant, et étant tournés vers le rivage. Il n’en était pas de même de Chingachgook : il était littéralement au milieu de ses ennemis les plus mortels, et il pouvait à peine remuer sans en toucher quelqu’un. Cependant il ne montrait aucune émotion, quoique tous ses sens fussent en garde, et qu’il fût prêt soit à s’échapper, soit à frapper un coup quand l’occasion l’exigerait. En s’abstenant avec soin de tourner la tête vers ceux qui étaient derrière lui, il diminuait les chances d’être découvert, et il attendait, avec la patience inépuisable d’un Indien, l’instant où il devrait agir.

 

– Que tous mes jeunes gens, à l’exception de deux, l’un à chaque bout de la pirogue, fassent la traversée à la nage et aillent préparer leurs armes, – dit le chef Iroquois, – et que les deux autres poussent la pirogue.

 

Les Indiens obéirent en silence, laissant à l’arrière de la pirogue Jasper, et à l’avant l’Iroquois qui avait trouvé cette légère nacelle. Chingachgook s’enfonça si profondément dans l’eau, que les autres passèrent près de lui sans l’apercevoir. Le bruit des nageurs, le remuement de leurs bras, et les appels qu’ils se faisaient les uns aux autres annoncèrent bientôt que les quatre Indiens qui avaient joint le premier étaient dans le canal. Dès qu’il en fut certain, le Grand-Serpent releva la tête, reprit son ancienne place, et commença à croire que le moment d’agir était arrivé.

 

Un homme moins habitué à se maîtriser lui-même que ce vieux guerrier, aurait probablement alors frappé le coup qu’il méditait. Mais il pensa qu’il pouvait rester encore des Iroquois dans le rapide, et il avait trop d’expérience pour risquer quelque chose sans nécessité. Il laissa l’Indien qui était à l’avant de la pirogue la tirer en pleine eau, et tous trois se mirent alors à la nage, en se dirigeant vers la rive orientale. Mais au lieu d’aider la pirogue à couper le courant en ligne droite, dès que Chingachgook et Jasper furent arrivés à l’endroit où le courant avait le plus de force, ils cherchèrent à imprimer à l’esquif un mouvement en ligne oblique, afin de retarder sa course. Ils ne le firent pas tout d’un coup, avec l’imprudence qu’aurait probablement eue un homme civilisé qui aurait eu recours à cette ruse ; mais ce fut avec une lenteur et une circonspection qui firent croire d’abord à l’Iroquois qui était à l’avant, qu’il n’avait à lutter que contre la violence du courant. Tandis qu’ils exécutaient cette manœuvre, la pirogue allait en dérivant, et, au bout d’une minute, elle se trouva par une eau encore plus profonde au bord du rapide. L’Iroquois s’aperçut enfin alors que quelque chose d’extraordinaire retardait la marche de la pirogue. Il se retourna tout à coup, et il vit que la résistance qu’il éprouvait était causée par les efforts de ses compagnons.

 

Cette seconde nature qui doit sa naissance à l’habitude, apprit sur-le-champ à l’Iroquois qu’il était seul avec deux ennemis. Fendant l’eau avec rapidité, il serra d’une main le gosier de Chingachgook, et les deux Indiens, abandonnant la pirogue, se saisirent l’un et l’autre comme des tigres. Au milieu des ténèbres, et flottant dans un élément si dangereux pour l’homme, quand il est aux prises avec un ennemi, ils semblaient avoir tout oublié, si ce n’est leur animosité mutuelle et le désir qu’avait chacun d’eux de triompher de l’autre.

 

Jasper était alors maître de la pirogue, qui volait sur l’eau comme une plume poussée par le vent. Sa première idée fut d’aller à la nage au secours du Mohican ; mais l’importance de s’assurer de la pirogue se présenta alors à son esprit, quoiqu’il entendît la respiration pénible des deux guerriers qui cherchaient mutuellement à s’étouffer ; et il se dirigea, avec toute la rapidité possible, vers la rive occidentale, où il ne tarda pas à arriver. Après une courte recherche, il découvrit ses amis, reprit ses vêtements, et raconta ensuite en peu de mots tout ce qui venait de se passer.

 

Un profond silence suivit ce récit. Chacun écoutait avec attention, dans l’espoir d’entendre quelque son qui annoncerait le résultat de la lutte entre les deux Indiens, si elle n’était pas encore terminée ; mais on n’entendit que les mugissements continuels du rapide : la politique des sauvages, qui étaient sur la rive opposée, étant de garder un profond silence.

 

– Prenez cette rame, Jasper, – dit Pathfinder d’un ton calme, quoique ceux qui l’écoutaient trouvassent le son de sa voix plus mélancolique que de coutume ; il ne serait pas prudent de rester plus longtemps.

 

– Mais le Grand-Serpent ?

 

– Il est entre les mains de ce qu’il appelle le Grand-Esprit ; il vivra ou il mourra, suivant les intentions de la Providence. Nous ne pouvons rien faire pour lui, et nous aurions trop à risquer en restant ici les bras croisés, comme des femmes qui bavardent sur leur détresse. La nuit nous est précieuse, et…

 

Un cri perçant et prolongé partit de l’autre rive, et interrompit le guide.

 

– Que signifie ce hurlement ? – demanda Cap. – Il ressemble plus au cri infernal des démons qu’à rien de ce qui peut sortir du gosier d’un homme et d’un chrétien.

 

– Ils ne sont pas chrétiens, et ils ne prétendent ni ne désirent l’être ; mais en les nommant des démons, vous ne vous êtes guère trompé. Ce cri est un cri de joie, et c’est comme vainqueurs qu’ils l’ont poussé. Il n’y a nul doute que le corps du Grand-Serpent, mort ou vif, ne soit entre leurs mains.

 

– Et nous… ! – s’écria Jasper, qui éprouva une sorte de regret généreux en songeant que ce malheur ne serait peut-être point arrivé s’il n’avait pas abandonné son compagnon.

 

– Nous ne pouvons être d’aucune utilité au chef, mon garçon ; et il faut que nous quittions cet endroit le plus promptement possible.

 

– Quoi ! sans faire un effort pour le sauver ! sans même savoir s’il est mort ou vivant !

 

– Jasper a raison, – dit Mabel, faisant un effort pour parler, car elle avait la voix tremblante et étouffée. – Je n’ai aucune crainte, mon oncle, et je resterai volontiers ici jusqu’à ce que nous sachions ce qu’est devenu notre ami.

 

– Cela paraît raisonnable, Pathfinder, – dit Cap ; – un vrai marin ne peut abandonner son camarade, et je vois avec plaisir qu’un sentiment aussi louable existe parmi des marins d’eau douce.

 

– Bah ! bah ! – répliqua le guide avec impatience, en poussant la pirogue en pleine eau, – vous ne savez rien, et vous ne craignez rien. Si vous faites cas de votre vie, songez à gagner le fort, et laissez le Mohican entre les mains de la Providence. – Hélas ! hélas ! le daim qui va trop souvent au lick rencontre enfin le chasseur.

 

CHAPITRE VII.

« Est-ce bien là l’Yarrow ? Est-ce cette onde fugitive dont mon imagination a conservé si fidèlement un tableau qui n’était qu’un songe, qu’une image qui a disparu ? Que n’ai-je près de moi quelque ménestrel dont la harpe fasse entendre des sons joyeux, pour chasser de l’air ce silence qui remplit mon cœur de mélancolie ! »

 

WORDSWORTH.

 

 

La scène n’était pas sans sublimité. La généreuse et ardente Mabel sentit son sang couler plus rapidement dans ses veines, et monter à ses joues quand la pirogue entra dans le courant pour partir. Les nuages s’étant dissipés, les ténèbres étaient moins épaisses, mais les bois qui croissaient sur les bords de la rivière, et dont les arbres couvraient de leurs branches une partie du lit de l’Oswego, en rendaient les rives si obscures, que les fugitifs étaient à l’abri de toute découverte. Ils étaient pourtant loin d’éprouver un sentiment de sécurité parfaite, et Jasper lui-même, qui commençait à trembler pour Mabel, jetait des regards inquiets autour de lui à chaque son extraordinaire qui sortait du sein de la forêt. Il ne maniait la rame que légèrement et avec la plus grande précaution, car le moindre bruit au milieu du silence de la nuit, et dans un tel endroit, aurait pu faire connaître leur position aux oreilles vigilantes des Iroquois.

 

Toutes ces circonstances rendaient plus imposante la situation de Mabel, et faisaient de ce moment celui de sa courte existence où elle avait été le plus agitée. Pleine d’ardeur, habituée à avoir confiance en elle-même, soutenue par la fierté que lui inspirait l’idée qu’elle était fille d’un soldat, on ne pouvait dire qu’elle éprouvât l’influence de la crainte ; cependant son cœur battait plus rapidement que de coutume, ses beaux yeux bleus avaient une expression de détermination qui était perdue dans les ténèbres, et toutes ses sensations ajoutaient à la sublimité réelle de cette scène et des événements de cette nuit.

 

– Mabel, – lui dit Jasper d’une voix retenue, tandis que les deux pirogues étaient si près l’une de l’autre, qu’il pouvait toucher de la main celle sur laquelle elle était, – j’espère que vous n’avez aucune crainte, et que vous comptez sur nos soins et sur notre détermination à vous protéger ?

 

– Je suis fille d’un soldat, comme vous le savez, Jasper Western, et je devrais rougir si j’avais à avouer quelque crainte.

 

– Comptez sur moi, comptez sur nous tous. Votre oncle, Pathfinder, le Mohican, – s’il était ici, le pauvre diable, – et moi, nous courrons tous les risques plutôt qu’il ne vous arrive aucun mal.

 

– Je vous crois, Jasper, – répondit Mabel, sa main jouant dans l’eau sans qu’elle y songeât. – Je sais que mon oncle m’aime, et qu’il ne pensera jamais à lui qu’après avoir pensé à moi, et je crois que vous êtes tous les amis de mon père, et disposés à aider sa fille. Mais je n’ai ni le corps ni l’esprit aussi faibles que vous pouvez vous l’imaginer, car, quoique je ne sois qu’une fille des villes, et que, comme la plupart des autres, je sois un peu disposée à voir du danger où il n’y en a point, je vous promets, Jasper, que je ne vous empêcherai par aucune folle crainte de faire votre devoir.

 

– La fille du sergent a raison, – dit Pathfinder, – et elle est digne d’avoir pour père le brave Thomas Dunham. Ah ! combien de fois votre père et moi nous avons harcelé les flancs et l’arrière de l’ennemi, pendant des nuits aussi obscures que celle-ci, et quand nous ne savions pas si nous ne tomberions pas dans une embuscade le moment d’après ! J’étais à son côté quand il fut blessé à l’épaule, et le brave homme vous racontera, quand vous le verrez, de quelle manière nous réussîmes à passer une rivière qui était derrière nous, et à sauver sa chevelure.

 

– Je le sais déjà, répondit Mabel avec plus d’énergie peut-être qu’il n’était prudent dans leur situation. – J’ai les lettres dans lesquelles il en a parlé, et je vous remercie du fond du cœur du service que vous lui avez rendu. Dieu s’en souviendra, Pathfinder, et il n’y a pas de preuve de reconnaissance que vous ne puissiez demander à sa fille, et qu’elle ne soit disposée à vous donner.

 

– Oui, oui, c’est ainsi que parlent toutes ces douces et bonnes créatures. J’en ai vu quelques-unes, et j’ai entendu parler de quelques autres. Le sergent lui-même m’a parlé de ses jeunes années ; de la manière dont il a fait la cour à votre mère ; des contrariétés et des désappointements qu’il a éprouvés, et du succès qu’il a enfin obtenu.

 

– Ma mère n’a pas vécu assez longtemps pour l’indemniser de tout ce qu’il avait fait pour obtenir sa main, – dit Mabel, dont les lèvres tremblaient pendant qu’elle parlait ainsi.

 

– C’est ce qu’il m’a dit. L’honnête sergent ne m’a rien caché, car, étant mon aîné de tant d’années, il me regardait dans nos excursions en quelque sorte comme son fils.

 

– Et peut-être ne serait-il pas fâché que vous le fussiez réellement, – dit Jasper, d’un ton peu d’accord avec cette tentative de plaisanterie.

 

– Et quand cela serait, Eau-douce, où serait le mal ? il sait ce que je vaux quand il s’agit de suivre une piste, et il m’a vu en face des Français. – J’ai quelquefois pensé que nous devrions tous chercher une femme ; car l’homme qui vit entièrement dans les bois, sans autre compagnie que ses ennemis et les animaux qu’il chasse, perd quelque chose de la nature de son espèce, après tout.

 

– D’après l’échantillon que j’ai vu, – dit Mabel, – je pourrais dire que ceux qui vivent longtemps dans les bois n’y apprennent pas les vices et la fausseté des villes.

 

– Il n’est pas facile, Mabel, de vivre toujours en présence de Dieu et de ne pas sentir le pouvoir de sa bonté. J’ai assisté au service de l’église dans les forts, et j’ai fait tout mon possible, comme cela convient à un bon soldat, pour me joindre aux prières qu’on y faisait ; car quoique je ne sois pas enrôlé au service du roi, j’ai toujours combattu pour lui. J’ai donc fait tout ce que j’ai pu pour adorer Dieu à la manière des garnisons ; mais il ne m’a jamais été possible de faire naître en moi les sentiments solennels que j’éprouve quand je suis seul avec Dieu dans la forêt. Là, il me semble que je suis face à face avec mon maître ; tout ce qui m’entoure est frais et pur comme sortant de ses mains, et il n’y a ni formes ni doctrines qui viennent glacer le cœur. Non, non ; les bois sont le véritable temple après tout, car là les pensées prennent des ailes, et peuvent s’élever même au-dessus des nuages.

 

– Vous dites la vérité, Pathfinder, – dit Cap, – et c’est une vérité que connaissent tous ceux qui vivent beaucoup dans la solitude. Par exemple, pourquoi les marins sont-ils, en général, si religieux et si consciencieux dans tout ce qu’ils font, si ce n’est parce qu’ils sont si souvent seuls avec la Providence, et qu’ils ont si peu de rapports avec les iniquités qui se passent sur terre ? Bien des fois j’ai fait mon quart, tantôt sous l’équateur, tantôt dans l’Océan méridional, quand les nuits sont éclairées par les feux célestes, et je puis vous dire, mes amis, que c’est le moment qui fait songer un homme à faire ses relèvements en ce qui concerne sa conscience. Bien des fois, en pareilles circonstances, j’ai mis des enfléchures à la mienne au point que ses haubans et ses vides en craquaient. Je conviens donc avec vous que si l’on veut trouver un homme vraiment religieux, il faut le chercher sur la mer ou dans les bois.

 

– Je croyais, mon oncle, qu’en général on ne supposait pas aux marins beaucoup de respect pour la religion.

 

– C’est une infernale calomnie, ma nièce. Demandez à un marin quelle est sa véritable opinion privée de vos hommes de terre, prédicateurs et autres, et vous apprendrez de lui l’autre côté de la question. Je ne connais aucune chose qui ait été aussi calomniée que les marins à cet égard ; et tout cela parce qu’ils ne restent pas à terre pour se défendre et payer le clergé. Peut-être ne sont-ils pas aussi forts sur la doctrine que quelques hommes de terre ; mais quant à tout ce qui est l’essentiel du christianisme, le marin bat l’homme de terre haut la main.

 

– Je ne réponds pas de tout cela, maître Cap, – répliqua Pathfinder, – mais j’ose dire qu’il peut s’y trouver quelque chose de vrai. Je n’ai besoin ni du tonnerre ni des éclairs pour me rappeler mon Dieu ; et je ne suis jamais si disposé, dans mes troubles et mes tribulations, à penser à toutes ses bontés, que par un jour calme, solennel et tranquille dans la forêt, où sa voix se fait entendre à mes oreilles dans le craquement d’une branche morte ou dans le chant d’un oiseau, aussi bien qu’on l’a jamais entendue dans les tempêtes ou les ouragans. Qu’en dites-vous, Jasper ? vous avez à essuyer des tempêtes aussi bien que maître Cap, et vous devez savoir quelque chose des sensations qu’elles font éprouver.

 

– Je crois que je suis trop jeune et trop inexpérimenté pour parler beaucoup d’un pareil sujet, – répondit Jasper avec modestie.

 

– Mais vous avez des sensations, – dit Mabel avec vivacité, – vous ne pouvez – personne ne peut vivre au milieu de pareilles scènes, et ne pas sentir combien il doit de confiance à Dieu.

 

– Je ne ferai pas injure à mon éducation en disant que de pareilles idées ne m’occupent pas quelquefois, mais je crains que ce ne soit ni aussi souvent ni autant que cela devrait être.

 

– Tout cela n’est que de l’eau douce, – dit Cap avec force. – Vous ne devez pas trop attendre de ce jeune homme, Mabel. – Je crois, monsieur Jasper, qu’on vous donne quelquefois un nom qui fait entendre tout cela. N’est-ce pas Eau-de-Vie ?

 

– C’est Eau-douce, – répondit tranquillement Jasper, qui, en naviguant sur le lac, avait acquis quelque connaissance du français comme de plusieurs dialectes indiens. – C’est un nom que les Iroquois m’ont donné pour me distinguer de quelques-uns de mes compagnons qui avaient voyagé sur mer, et qui aimaient à raconter aux Indiens des histoires de leurs grands lacs d’eau salée.

 

– Et pourquoi non ? J’ose dire qu’ils ne font en cela aucun mal aux sauvages. S’ils ne les civilisent pas, ils ne les rendent pas plus barbares qu’ils ne le sont. Oui, oui, Eau-douce ; cela doit vouloir dire de l’eau-de-vie blanche, qui n’est pas grand’chose après tout, et qu’on peut bien appeler deuce[17], car c’est une drogue infernale.

 

– Eau-douce signifie sweet water ou de l’eau bonne à boire, et c’est ainsi que les Français expriment fresh water, – répondit Jasper, un peu piqué de la manière dont Cap expliquait son sobriquet, tout oncle de Mabel qu’il était.

 

– Et comment diable font-ils water d’Eau-douce, quand cela veut dire brandy ou eau-de-vie en français ? Ce peut être le français qu’on parle ici, mais ce n’est pas celui qu’on parle à Burdoux[18] ? et dans les autres ports de France. Eau, parmi les marins, signifie toujours brandy ; et eau-de-vie, brandy d’un haut degré. Je ne vous fais pas un reproche de votre ignorance, jeune homme, elle est naturelle dans votre situation, et vous ne pouvez y rien faire. Si vous voulez revenir avec moi et faire un voyage ou deux sur l’Atlantique, cela vous sera utile pour tout le reste de votre vie ; et Mabel que voilà, et toutes les autres jeunes filles vivant près de la côte en penseront mieux de vous, quand vous vivriez assez pour devenir aussi vieux que les arbres de cette forêt.

 

– Non, non, – dit le guide, aussi franc que généreux, – Jasper ne manque point d’amis dans ce pays, je puis vous l’assurer. Voir le monde, suivant ses habitudes, pourrait lui faire autant de bien qu’à un autre, mais personne n’en pensera plus mal de lui s’il ne nous quitte jamais. Eau-douce, ou Eau-de-Vie, comme il vous plaira, est un brave jeune homme sur qui l’on doit compter, et je dors toujours aussi profondément quand il est chargé de veiller que si j’étais moi-même de garde ; oui, et c’est plus profondément que je dois dire. La fille du sergent, que voilà, ne pense sûrement pas qu’il soit nécessaire que Jasper aille en mer pour devenir un homme digne d’être estimé et respecté.

 

Mabel ne répondit rien à ce propos, et elle tourna même la tête vers la rive occidentale, quoique l’obscurité ne rendît pas ce mouvement naturel nécessaire pour cacher son visage. Mais Jasper se crut obligé de dire quelque chose. Sa fierté se révoltait de l’idée de passer pour ne pas être en état de commander le respect de ses compagnons, ou d’obtenir les sourires des jeunes filles de même condition que lui. Cependant il ne voulait rien dire à l’oncle de Mabel qui pût lui paraître désagréable, et son empire sur lui-même lui faisait peut-être encore plus d’honneur que sa modestie et sa vivacité.

 

– Je n’ai pas de prétention à ce que je ne possède pas, – dit-il, – et je conviens que je ne connais ni l’Océan ni la navigation. Nous naviguons sur nos lacs à l’aide des astres et de la boussole, passant d’un cap à un autre, et n’ayant guère besoin de chiffres et de calculs, nous n’en faisons pas usage. Mais nous avons pourtant nos prétentions, comme je l’ai souvent entendu dire à des hommes qui avaient passé des années sur l’Océan. D’abord nous avons toujours la terre en vue, très fréquemment nous l’avons sous le vent, et c’est ce qui fait de bons marins comme je l’ai souvent entendu dire. Nos coups de vent sont soudains et violents, et nous sommes obligés, à toute heure du jour, de chercher à nous réfugier dans nos ports.

 

– Vous avez vos sondes, dit Cap.

 

– La sonde nous sert peu, et nous la jetons rarement.

 

– En pleine mer.

 

– J’ai entendu parler de pareilles choses, mais j’avoue que je n’en ai jamais vu.

 

– Comment diable, jeune homme ! vous ne pouvez avoir la moindre prétention à être un marin. Qui diable a jamais entendu parler d’un marin qui ne connût pas la pleine mer ?

 

– Je ne prétends à aucune connaissance particulière…

 

– Si ce n’est à descendre des cataractes et des rifts, Jasper. Et à cet égard, maître Cap, vous devez convenir vous-même qu’il n’est pas sans mérite. Suivant moi, chacun doit être estimé ou blâmé suivant sa nature. Si maître Cap n’est bon à rien quand il s’agit de descendre la cataracte de l’Oswego, je tache de me souvenir qu’il est utile quand il est hors de vue de la terre ; et si Jasper est inutile hors de vue de la terre, je n’oublie pas qu’il a l’œil sûr et la main ferme pour descendre une cataracte.

 

– Mais Jasper n’est pas inutile, – ne le serait jamais hors de vue de terre, – s’écria Mabel, en donnant à sa voix un éclat qui fit tressaillir ses auditeurs au milieu du silence solennel de cette scène extraordinaire. – Ce que je veux dire, – ajouta-t-elle, – c’est qu’on ne peut être inutile là quand on est si utile ici, quoique je conçoive qu’il ne connaît pas les navires comme mon oncle.

 

– Oui, soutenez-vous l’un l’autre dans votre ignorance, – dit Cap en ricanant. – Nous autres marins, nous sommes tellement écrasés par le nombre quand nous sommes à terre, qu’il est rare que nous puissions obtenir ce qui nous est dû. Mais quand il s’agit de vous défendre ou de transporter vos marchandises, on nous appelle à assez grands cris.

 

– Mais, mon oncle, les hommes de terre ne viennent pas attaquer nos côtes, de sorte que les marins n’ont à combattre que des marins ?

 

– Voilà ce que c’est que l’ignorance ! – Où sont tous les ennemis qui ont débarqué dans ce pays, Français et Anglais ? Permettez-moi de vous le demander, ma nièce ?

 

– Oui sans doute, où sont-ils ? s’écria Pathfinder. – Personne ne peut le dire que nous autres qui demeurons dans les bois, maître Cap. J’ai souvent suivi leur ligne de marche à l’aide de leurs ossements blanchis par la pluie, et j’ai retrouvé leur piste par leurs tombeaux bien des années après qu’ils avaient disparu eux et leur orgueil. Généraux et soldats, tous sont ainsi épars dans le pays comme autant de preuves de ce que sont les hommes quand ils se laissent conduire par l’amour d’une grande renommée et par le désir d’être plus que leurs semblables.

 

– Je dois dire, maître Pathfinder, que vous énoncez des opinions un peu remarquables pour un homme qui vit de sa carabine, reniflant rarement sans sentir la poudre à fusil, et ne sortant de son gîte que pour poursuivre un ennemi.

 

– Si vous croyez que je passe mes jours à faire la guerre à mes semblables, vous ne connaissez ni moi ni mon histoire. L’homme qui vit dans les bois et sur la frontière, doit courir la chance des choses au milieu desquelles il demeure. Je n’ai encouru aucune responsabilité à cet égard, n’étant qu’un humble guide, un chasseur sans pouvoir. Ma véritable profession est de chasser pour l’armée, soit quand elle est en campagne, soit en temps de paix, quoique je sois plus spécialement engagé au service d’un officier, qui est maintenant absent dans les établissements, où je ne le suivrai jamais. Cependant je dois faire face à l’ennemi aussi bien qu’un autre ; et quant à un Mingo, je le regarde comme on regarde un serpent, c’est-à-dire, comme une créature sur laquelle il faut appuyer le talon, quand l’occasion favorable s’en présente.

 

– Fort bien, fort bien ; je me suis mépris sur votre profession. Je l’avais crue aussi régulièrement belliqueuse que celle du maître canonnier d’un vaisseau. Voilà mon beau-frère, il a été soldat depuis l’âge de seize ans, et il regarde son métier comme aussi respectable à tous égards que celui de marin, question que je crois à peine mériter d’être discutée avec lui.

 

– Mon père a dû apprendre qu’il est honorable de porter les armes, – dit Mabel, – car son père avait été soldat avant lui.

 

– Oui, oui, – dit Pathfinder, – la nature du sergent est en général martiale, et il regarde la plupart des choses de ce monde par-dessus le canon de son fusil. Une de ses idées est de préférer le fusil du roi à une longue carabine. L’habitude donne aux hommes de pareils préjugés, et c’est peut-être le défaut le plus commun de la nature humaine.

 

– À terre, je vous l’accorde, – dit Cap ; – je ne suis jamais revenu d’un voyage sans faire la même remarque. Or, à mon dernier retour, je trouvai à peine à New-York un seul homme qui eût en général la même idée que moi des choses. Chacun de ceux que je rencontrais semblait avoir halé toutes ses idées dans le point du vent, et quand il en déviait tant soit peu, c’était ordinairement pour virer de bord le plus court possible, vent arrière, et tenir le plus près du vent sur l’autre bord.

 

– Comprenez-vous cela, Jasper ? – demanda à demi-voix Mabel en souriant au jeune homme, qui maintenait sa pirogue si près de l’autre, qu’il était presque à côté d’elle.

 

– Il n’y a pas assez de différence entre l’eau douce et l’eau salée, pour que nous, qui y passons notre vie, nous ne puissions nous entendre. Ce n’est pas un grand mérite, Mabel, de comprendre le langage de sa profession.

 

– La religion même, – continua Cap, – n’est pas amarrée précisément au même endroit qu’elle l’était dans ma jeunesse. On la traite à terre comme toute autre chose ; on la hale en dessus par secousses, comme un cordage, et il n’est pas surprenant que ce cordage se trouve parfois engagé. Tout semble changer, excepté la boussole, et elle a elle-même ses variations.

 

– Eh bien ! – dit Pathfinder, – je croyais la religion et la boussole stationnaires.

 

– Elles le sont en mer, sauf les variations. La religion en mer est exactement aujourd’hui la même chose que lorsque j’ai touché du goudron pour la première fois. Quiconque a la crainte de Dieu devant les yeux, ne peut le contester. Je ne puis voir aucune différence entre l’état de la religion à bord d’un bâtiment à présent, et dans le temps où je suis entré dans la marine ; mais il n’en est pas de même à terre, il s’en faut de beaucoup. Comptez sur ma parole, maître Pathfinder, il est difficile de trouver un homme, – j’entends un homme de terre, – qui envisage ces choses comme il les envisageait il y a quarante ans.

 

– Et cependant Dieu n’a pas changé, ses œuvres n’ont pas changé, sa sainte parole n’a pas changé ; tous ceux qui doivent bénir et honorer son nom n’auraient pas dû changer davantage.

 

– C’est ce qui n’est point arrivé à terre, et c’est ce qu’on peut en dire de pire. Je vous dis que tout est en mouvement sur la terre, quoiqu’elle ait l’air si solide. Si vous plantez un arbre et que vous le laissiez pour faire un voyage de trois ans, vous ne le reconnaissez plus à votre retour. Les villes s’agrandissent, de nouvelles rues s’élèvent ; les quais changent de face ; en un mot, tout est changement sur terre. Au contraire, un navire revient d’un voyage dans les Indes-Orientales, tel qu’il était parti, sauf la peinture, les avaries et les accidents de la mer.

 

– Cela n’est que trop vrai, maître Cap, et c’est bien dommage. – Ah ! tout ce qu’on appelle améliorations a détérioré la face du pays. On coupe et l’on détruit tous les jours les glorieux ouvrages de Dieu, et la main de l’homme semble se lever en mépris de sa puissante volonté. On dit qu’il existe des signes effrayants à l’ouest et au sud des grands lacs de ce que nous pouvons attendre ; mais je n’ai pas encore été dans ces régions.

 

– Que voulez-vous dire ? demanda Jasper.

 

– Je veux parler de ces endroits marqués par la vengeance du ciel, ou qui peut-être sont destinés à donner une leçon solennelle aux dévastateurs inconsidérés qui se trouvent dans ce pays. On les appelle prairies, et j’ai entendu d’assez honnêtes Delawares, que je n’ai jamais connus, déclarer que la main de Dieu s’est tellement appesantie sur ces vastes terrains qu’il n’y croît pas un seul arbre. C’est un terrible fléau qui a frappé une terre innocente, et il ne peut avoir d’autre but que de montrer quelles suites effrayantes peut avoir un désir inconsidéré de détruire.

 

– Et cependant j’ai vu des colons qui aiment ces endroits sans arbres, parce que cela leur évite la peine du défrichement. Vous aimez votre pain, Pathfinder, et cependant le blé ne peut mûrir à l’ombre.

 

– Mais on voit naître l’honnêteté, des désirs simples et l’amour de Dieu, Jasper. Maître Cap vous dira lui-même qu’une plaine sans arbres ressemble à une île déserte.

 

– Quant à cela, – dit Cap, – les îles désertes ne sont pas sans utilité, car elles servent à rectifier le point. Si l’on consulte mon goût, je ne chercherai jamais querelle à une plaine parce qu’elle est sans arbres. Comme la nature a donné à l’homme des yeux pour voir et un soleil pour l’éclairer, je ne vois pas trop à quoi sert un arbre, si ce n’est pour la construction des navires, et de temps à autre d’une maison, surtout quand il ne porte ni fruits ni singes.

 

Le guide ne répondit à cette remarque qu’en tirant de son gosier un son sourd destiné à enjoindre le silence à ses compagnons. Pendant que la conversation que nous venons de rapporter avait lieu à voix basse, les pirogues entraient peu à peu dans le courant qui bordait la rive occidentale, car on n’employait les rames que pour les maintenir dans la direction convenable. La force de ce courant variait beaucoup, l’eau y étant tranquille en certains endroits, tandis qu’en d’autres il coulait à raison de deux et même de trois milles par heure, et dans les rifts il prenait une rapidité effrayante pour l’œil qui n’y était pas habitué. Jasper pensait qu’ils pouvaient, en suivant ce courant, arriver à l’embouchure de la rivière en deux heures de temps, à compter du moment où ils avaient quitté le rivage, et Pathfinder et lui étaient convenus de ne pas accélérer la marche des pirogues, du moins jusqu’à ce qu’elles eussent passé les endroits les plus dangereux. Ils avaient eu soin de ne parler qu’à voix basse car, quoique le repos d’une solitude profonde régnât dans cette vaste forêt, la nature, avec ses mille langues, y parlait le langage éloquent de la nuit dans un désert. L’air soupirait à travers des milliers d’arbres, l’eau murmurait partout et mugissait en certains endroits, le long des rivages, et l’on entendait de temps en temps le bruit d’une branche qui, agitée par le vent, en touchait une autre. Aucun des sons appartenant à la vie ne se faisait plus entendre. Une fois, à la vérité, Pathfinder avait cru entendre le hurlement d’un loup dans le lointain, car il y en avait qui rôdaient dans cette forêt ; mais c’était un son douteux et momentané et qui pouvait n’être que l’effet de l’imagination. Cependant quand il recommanda le silence à ses compagnons, son oreille toujours vigilante venait d’entendre le bruit particulier d’une branche sèche qui se brise, et, si elle ne l’avait pas trompé, ce bruit venait de la rive occidentale. Tous ceux qui sont accoutumés à ce son particulier comprendront combien l’oreille l’entend aisément, et combien il est facile de distinguer le pas qui rompt une branche sèche de tous les autres bruits d’une forêt.

 

– Un homme marche sur le rivage, – dit Pathfinder à Jasper, ne parlant ni très-bas ni assez haut pour pouvoir être entendu à quelque distance. – Ces maudits Iroquois auraient-ils traversé la rivière avec leurs armes sans avoir un canot ?

 

– Ce peut être le Mohican. Il nous suivrait certainement le long de cette rive, car il sait où nous trouver. Permettez-moi d’approcher du rivage pour m’en assurer.

 

– Allez, Eau-douce, allez ; mais maniez la rame avec prudence, et pour rien au monde ne vous hasardez sur le rivage sans bien savoir ce que vous faites.

 

– Cela est-il prudent ? – s’écria Mabel avec une vivacité qui lui fit oublier la nécessité de parler bas.

 

– Non, certainement, si vous parlez si haut, – répondit le guide. – Après avoir été si longtemps à n’entendre que des voix d’hommes, j’aime le son de la vôtre, qui est douce et agréable ; mais il n’est pas à propos de la faire entendre trop librement en ce moment. Votre père, le brave sergent, vous dira, quand vous le verrez, que le silence est une double vertu sur une piste. – Allez, Jasper, et n’oubliez pas que vous avez une réputation de prudence à soutenir.

 

Dix minutes d’inquiétude suivirent le départ de Jasper, qui disparut dans l’obscurité sans faire plus de bruit que s’il eût été englouti dans le courant, et avant que Mabel eût pu se persuader qu’il se hasardât seul à une entreprise que son imagination lui représentait comme particulièrement dangereuse. Pendant ce temps l’autre pirogue continua à suivre le courant sans que personne parlât, on pourrait même presque dire sans que personne respirât, tant chacun désirait entendre le moindre son qui pourrait partir du rivage. Mais il régnait toujours le même silence qu’auparavant, un silence solennel et l’on pourrait dire sublime. L’eau qui frappait contre quelques obstacles et les branches que le vent agitait, produisaient le seul bruit qui interrompît le sommeil de la forêt. Enfin on entendit encore, quoique faiblement, quelques branches sèches se briser, et Pathfinder crut entendre le son étouffé de quelques voix.

 

– Je puis me tromper, – dit-il, – car l’imagination se figure souvent ce que le cœur désire, mais ce son me paraît être celui de la voix du Grand-Serpent.

 

– Les morts reviennent-ils chez les sauvages ? – demanda Cap.

 

– Oui, oui, et ils chassent aussi ; mais ce n’est que dans le pays des esprits. Une peau-rouge n’a plus rien de commun avec la terre quand le souffle de la vie a abandonné son corps. Il n’est pas dans sa nature de rôder autour de son wigwam quand son heure est passée.

 

– Je vois quelque chose sur l’eau, – dit Mabel à voix basse ; car ses yeux n’avaient pas cessé de chercher à percer à travers l’obscurité depuis que Jasper avait disparu.

 

– C’est la pirogue, – dit le guide avec joie. – Tout va bien, sans quoi nous aurions revu Jasper plus tôt.

 

Une minute après, les deux embarcations, qui ne devinrent visibles l’une pour l’autre que lorsqu’elles se furent approchées, étaient bord à bord, et l’on reconnut Jasper debout sur l’arrière de la sienne. Un autre homme était assis sur l’avant, et le jeune homme ayant, par un vigoureux coup de rame, placé le visage de son compagnon en face de Pathfinder et de Mabel, ils reconnurent le Delaware.

 

– Chingachgook ! mon frère ! – s’écria le guide, le tremblement de sa voix annonçant l’intensité de son émotion. – Chef des Mohicans, mon cœur nage dans la joie. Nous avons bien souvent combattu ensemble ; mais je craignais que cela ne nous arrivât plus.

 

– Hugh ! – Les Mingos sont des squaws. Trois de leurs chevelures sont suspendues à ma ceinture. Ils ne savent pas comment frapper le Grand-Serpent des Delawares. Leurs cœurs n’ont pas de sang, et ils pensent à prendre le sentier du retour, à travers les eaux du Grand-Lac.

 

– Avez-vous été parmi eux, chef ? Et qu’est devenu le guerrier que vous combattiez dans la rivière ?

 

– Il est devenu poisson ; il est au fond avec les anguilles ; ses frères peuvent amorcer leurs hameçons pour le pêcher. – Pathfinder, j’ai compté les ennemis, et j’ai touché leurs mousquets.

 

– Ah ! je pensais bien qu’il serait trop audacieux, dit le guide en anglais. – Il s’est hasardé au milieu d’eux, et il nous rapporte toute leur histoire. Parlez-moi, Chingachgook, et je rendrai ensuite nos amis aussi savants que nous.

 

Le Mohican lui fit part à voix basse, dans son dialecte, de tout ce qu’il avait découvert depuis que Jasper l’avait laissé luttant dans l’eau avec un Iroquois. Il ne parla plus du destin de son ennemi, l’usage des guerriers indiens n’étant pas de se vanter quand ils font une relation destinée à instruire leurs auditeurs. Dès qu’il fut vainqueur dans cette lutte terrible, il nagea vers la rive orientale ; il y aborda avec précaution, et, protégé par l’obscurité, il se mêla aux Iroquois sans être reconnu ni même soupçonné. On lui demanda une fois qui il était ; il répondit – Arrowhead, – et on ne lui fit plus aucune question. Par les remarques qu’il entendit, il apprit que l’expédition des Iroquois avait eu pour but spécial de s’emparer de Mabel et de son oncle sur le rang duquel ils s’étaient mépris. Il en apprit suffisamment aussi pour prouver la justesse du soupçon qu’Arrowhead les avait trahis ; mais il n’était pas facile de deviner quel avait été le motif de sa perfidie, puisqu’il n’avait pas encore reçu la récompense de ses services.

 

De tout ce qu’il venait d’apprendre, Pathfinder ne communiqua à ses compagnons que ce qu’il jugea le plus propre à diminuer leurs appréhensions, et il leur dit en même temps que c’était le moment de redoubler d’efforts, pendant que les Iroquois n’étaient pas encore sortis de l’état de confusion causé par les pertes qu’ils avaient faites.

 

– Je ne doute pas que nous ne les trouvions dans le rift, – continua-t-il, – et il faudra alors les passer ou tomber entre leurs mains. La distance jusqu’au fort n’est pas bien grande, et j’ai presque envie de monter à terre avec Mabel afin de l’y conduire par des sentiers que je connais, et de laisser les pirogues courir leur chance sur le rift.

 

– Cela est impossible, Pathfinder, – dit Jasper avec vivacité ; – Mabel n’est pas assez forte pour rôder dans les bois par une nuit comme celle-ci. Mettez-la dans ma pirogue, et je perdrai la vie, ou je la conduirai en sûreté au-delà du rift, malgré l’obscurité.

 

– Je n’en doute pas, Eau-douce, et personne ne doute de votre désir d’être utile à la fille du sergent. Mais c’est l’œil de la Providence, et non le vôtre, qui peut lui faire passer le rift de l’Oswego par une nuit si obscure.

 

– Et qui la conduira en sûreté au fort, si elle y va par terre ? La nuit n’est-elle pas aussi noire sur le rivage que sur l’eau ? Ou croyez-vous que je connaisse mon métier moins bien que vous ne connaissez le vôtre ?

 

– C’est bien parlé, jeune homme. Mais, si je perdais mon chemin dans l’obscurité, – et je crois que personne ne peut dire que cela me soit jamais arrivé, – mais quand je le perdrais, tout ce qui en résulterait, ce serait d’avoir à passer une nuit dans la forêt ; au lieu qu’un coup de rame donné mal à propos sur le rift, ou un roulis subit de la pirogue, vous jetterait tous deux dans la rivière ; et il est plus que probable que la fille du sergent n’en sortirait jamais vivante.

 

– Je laisse à Mabel le soin d’en décider. Je suis certain qu’elle sera plus tranquille dans la pirogue.

 

– J’ai beaucoup de confiance en tous deux, – dit Mabel, – et je n’ai nul doute que chacun de vous ne fasse tout ce qui sera en son pouvoir pour prouver à mon père son affection pour lui. Mais j’avoue que je n’aimerais pas à quitter la pirogue quand nous savons qu’il y a dans la forêt des ennemis comme ceux que nous avons vus. Au surplus, c’est mon oncle qui en décidera.

 

– Je ne me soucie point des bois, – dit Cap, – quand j’ai devant moi un bon courant comme celui-ci ; d’ailleurs, maître Pathfinder, pour ne rien dire des sauvages, vous oubliez les requins.

 

– Les requins ! Qui a jamais entendu parler de requins dans une forêt ?

 

– Par requins j’entends des loups, des ours. – Qu’importe le nom que vous donniez à un animal, s’il a le pouvoir et la volonté de mordre ?

 

– Seigneur, Seigneur ! craignez-vous aucune des créatures qui se trouvent dans les bois de l’Amérique ? Le léopard est un animal qui mérite attention, j’en conviens ; mais ce n’est rien entre les mains d’un chasseur expérimenté. Parlez des Mingos et de leurs diableries, à la bonne heure, mais ne nous donnez pas une fausse alarme, avec vos ours et vos loups.

 

– Oui, oui, maître Pathfinder, tout cela est fort bon pour vous qui connaissez probablement le nom de toutes les créatures que vous pourriez rencontrer. L’habitude fait tout, et elle donne de la hardiesse à un homme qui, sans cela, pourrait avoir peur. J’ai vu des marins, dans les basses latitudes, nager pendant des heures entières au milieu de requins de quinze à vingt pieds de longueur, sans s’en mettre plus en peine qu’un paysan ne songe aux autres villageois qui sortent avec lui de l’église le dimanche.

 

– Cela est fort extraordinaire ! – s’écria Jasper, qui, dans le fait, n’avait pas encore acquis cette qualité essentielle dans sa profession, la faculté d’inventer un conte. – J’avais toujours entendu dire que c’était courir à une mort certaine que de se hasarder dans l’eau près d’un requin.

 

– J’oubliais de dire qu’ils avaient toujours soin de se munir d’une barre du cabestan ou d’un anspect, pour rabattre le nez des requins, s’ils devenaient importuns. Non, non, je n’ai aucun goût pour les loups et les ours, quoique à mes yeux une baleine soit à peu près le même genre de poisson qu’un hareng séché et salé. Mabel et moi, nous nous en tiendrons aux pirogues.

 

– Mabel ferait bien d’en changer, – dit Jasper. La mienne est vide, et Pathfinder lui-même conviendra que, sur l’eau, mon œil est plus sûr que le sien.

 

– Je l’avouerai volontiers ; l’eau est votre nature, et personne ne niera que vous ne l’ayez perfectionnée au plus haut point. Vous avez raison de croire que la fille du sergent sera plus en sûreté dans votre pirogue que dans la mienne, et quoique je fusse très-charmé de la garder près de moi, j’ai sa sûreté trop à cœur pour ne pas lui donner mon avis avec franchise. Placez votre pirogue le long de la mienne, Jasper, et je vous remettrai ce que vous devez regarder comme un trésor précieux.

 

– C’est ainsi que je le regarde, – répondit le jeune homme, qui ne perdit pas un instant pour faire avancer sa pirogue ; et Mabel, y ayant passé, s’assit sur les bagages, qui en faisaient toute la charge.

 

Dès que cet arrangement fut terminé, les pirogues se tinrent à quelque distance l’une de l’autre, et l’on prit les rames, mais avec le plus grand soin pour ne faire aucun bruit en s’en servant. Toute conversation cessa, car, comme on approchait du redoutable rift, chacun songeait à l’importance de ce moment. Il était presque certain que leurs ennemis chercheraient à arriver avant eux en cet endroit, et il paraissait si peu probable qu’on essayât de le passer pendant la profonde obscurité qu’il faisait, que Pathfinder était convaincu qu’un parti d’Iroquois était posté de chaque côté de la rivière pour les attaquer quand ils débarqueraient. Il n’aurait donc pas fait la proposition de conduire Mabel par terre, s’il n’avait été sûr de se faire de cette circonstance un moyen de déjouer les plans des Iroquois. Au surplus, d’après le plan qui avait été adopté, tout dépendait du talent de ceux qui guidaient les pirogues, car si ces frêles esquifs avaient touché contre un rocher, quelque pointe les aurait fendus, ou ils auraient chaviré, et alors venait le danger pour tous, et surtout pour Mabel, d’être noyés ou de tomber entre les mains de leurs ennemis. La plus grande circonspection devenait donc indispensable, et chacun était trop absorbé dans ses propres pensées pour éprouver le désir de parler plus que les circonstances ne l’exigeaient.

 

Tandis que les pirogues glissaient silencieusement sur la rivière, les mugissements du rapide annonçaient qu’ils s’en approchaient, et il fallut tout le courage de Cap pour le faire rester à sa place au milieu de ces sons de mauvais augure, et d’une obscurité qui permettait à peine d’entrevoir les contours des bois qui s’étendaient sur les deux rives, et la voûte sombre du ciel qui lui couvrait la tête. L’impression que lui avait faite la cataracte n’était pas effacée, et son imagination, grossissant les dangers, lui présentait ceux du rapide comme étant les mêmes que ceux du saut de douze à quinze pieds qu’il avait fait le même jour, et les lui faisait même paraître encore plus grands par l’influence du doute et de l’incertitude. Le vieux marin se trompait pourtant ; car le rift et la cataracte de l’Oswego diffèrent considérablement, le premier n’étant qu’un rapide qui coule sur des rochers et des bas-fonds, tandis que l’autre mérite réellement le nom qu’il porte.

 

Mabel n’était certainement pas sans crainte, mais sa situation était si nouvelle, et elle avait tant de confiance dans son guide, qu’elle conservait un sang-froid qu’elle n’aurait peut-être pas gardé si elle eût eu une idée plus juste de la vérité, ou qu’elle eût mieux connu la faiblesse de l’homme quand il a à lutter contre la force et le pouvoir de la nature.

 

– C’est là l’endroit dont vous avez parlé, – dit-elle à Jasper, – quand les mugissements du rift se firent entendre distinctement et de plus près à son oreille.

 

– Oui, et je vous prie d’avoir confiance en moi, Mabel. Nous ne sommes pas d’anciennes connaissances ; mais bien des jours s’écoulent en un seul dans ces déserts ; il me semble déjà que je vous connais depuis plusieurs années.

 

– Et il ne me semble pas que vous soyez un étranger pour moi, Jasper. Je compte sur votre talent comme sur votre désir de m’être utile.

 

– Nous verrons, nous verrons. – Pathfinder est dans le rapide trop près du centre de la rivière ; elle a son lit plus près de la rive orientale ; mais il est impossible que je me fasse entendre de lui. – Tenez-vous ferme à la pirogue, Mabel, et ne craignez rien.

 

Le moment d’après, le courant entraîna la pirogue dans le rift, et, pendant trois ou quatre minutes, Mabel, plus étonnée qu’alarmée, ne vit autour d’elle que des nappes d’écume et n’entendit que le rugissement des eaux. Vingt fois la pirogue parut sur le point d’aller heurter une vague en tourbillon qui brillait même au sein de cette obscurité, mais autant de fois le bras vigoureux de celui qui en dirigeait les mouvements la remit sur sa route sans accident. Une fois seulement, Jasper parut perdre tout son pouvoir sur son esquif, qui ne fit que tourner pendant quelques secondes, mais un effort désespéré le remit sous ses ordres ; il le fit rentrer dans le canal dont il s’était écarté, et il fut bientôt récompensé de son travail et de ses soins en voyant sa pirogue flotter sur une eau tranquille et profonde au-delà du rift, à l’abri de tout danger, et sans avoir embarqué la moindre quantité d’eau.

 

– Tout est fini, Mabel, – s’écria le jeune homme avec joie ; – le danger est passé, et vous pouvez à présent espérer de voir votre père cette nuit même.

 

– Dieu soit loué ! Et c’est à vous, Jasper, que je dois ce bonheur.

 

– Pathfinder a le droit de réclamer une bonne part de ce mérite. – Mais où est donc l’autre pirogue ?

 

– Je vois quelque chose sur l’eau près de nous. – N’est-ce pas la pirogue de nos amis ?

 

Quelques coups de rames conduisirent Jasper près de l’objet en question. C’était bien la seconde pirogue, mais vide et sens dessus dessous. Dès qu’il se fut assuré du fait, il chercha ses compagnons. À sa grande joie, il découvrit bientôt Cap, suivant le courant à la nage, car il préférait le risque de se noyer à celui de tomber entre les mains des sauvages. Il l’embarqua, non sans peine, dans la pirogue, et ne fit pas d’autres recherches, convaincu que Pathfinder gagnerait le rivage en marchant dans l’eau, qui n’était pas très-profonde en cet endroit, plutôt que d’abandonner sa chère carabine.

 

Le reste du passage fut court, quoique fait dans l’obscurité. Après un court intervalle, on entendit un bruit sourd qui ressemblait à celui du tonnerre dans le lointain, auquel se joignait encore celui du bouillonnement des eaux. Jasper dit à ses compagnons que le bruit qu’ils entendaient était celui du ressac du lac. Des pointes de terre basse se présentaient devant eux, et la pirogue entrant dans une baie formée par l’une d’elles, s’arrêta sur une rive sablonneuse. Le changement qui suivit fut si grand et si précipité, que Mabel sut à peine ce qui se passait. Cependant, au bout de quelques minutes, elle avait passé devant plusieurs sentinelles, une porte s’ouvrit, et elle se trouva dans les bras d’un père qui était presque un étranger pour elle.

 

CHAPITRE VIII.

« Une terre d’amour et de lumière, sans soleil, sans lune, sans nuit ; où le fleuve se forme d’une eau vive, et la lumière, d’un rayon pur et céleste : une terre de vision, qui paraîtrait un songe tranquille et éternel. »

 

QUEEN’S WAKE.

 

 

Le repos qui succède à la fatigue, et qui suit un sentiment de sécurité nouvellement éclos, est généralement doux et profond. Ce fut ce qu’éprouva Mabel, qui ne quitta son humble couchette, – lit tel que pouvait l’attendre la fille d’un sergent, dans un fort situé sur une frontière éloignée, – que longtemps après que la garnison avait obéi à l’appel ordinaire des tambours et s’était rassemblée pour la parade du matin. Le sergent Dunham, chargé de surveiller ces devoirs ordinaires et journaliers, s’était acquitté de ses fonctions et commençait à penser à son déjeuner, avant que sa fille eût quitté sa chambre et fût sortie pour respirer l’air frais, étonnée, charmée et reconnaissante de sa nouvelle situation.

 

À l’époque dont nous parlons, le fort de l’Oswego était un des postes de l’extrême frontière des possessions anglaises en Amérique. Il n’y avait pas longtemps qu’il était occupé, et il avait pour garnison un bataillon d’un régiment écossais dans l’origine, mais dans lequel plusieurs Américains avaient été reçus depuis son arrivée, innovation qui avait facilité la nomination du père de Mabel au grade humble, mais chargé de responsabilité, du plus ancien sergent. Quelques jeunes officiers, nés dans les colonies, se trouvaient aussi dans ce corps. Le fort, comme la plupart des places de ce genre, était plus propre à résister à une attaque de sauvages qu’à soutenir un siège régulier ; mais la grande difficulté de transporter de l’artillerie pesante rendait ce dernier événement si peu probable, qu’elle s’était à peine présentée à l’esprit des ingénieurs qui en avaient tracé les défenses. Quelques pièces d’artillerie de campagne étaient dans la cour du fort, prêtes à être transportées partout où l’on pourrait en avoir besoin, et une couple de gros canons en fer figuraient au sommet de deux angles avancés, comme un avis donné aux téméraires d’en respecter le pouvoir.

 

Quand Mabel, quittant la hutte commode et retirée où son père avait obtenu la permission de la placer, sortit pour respirer l’air du matin, elle se trouva au pied d’un bastion qui l’invita à y monter, en lui promettant de lui montrer tout ce que l’obscurité de la nuit précédente avait caché à ses yeux. Montant la rampe couverte de gazon, la jeune fille, dont l’esprit était aussi actif que les pieds, se trouva tout à coup sur un point d’où la vue pouvait apercevoir, au moyen de quelques coups d’œil jetés de différents côtés, tout ce qui était nouveau pour elle dans sa nouvelle situation.

 

Au sud s’étendait la forêt à travers laquelle elle avait voyagé pendant tant de journées pénibles, et qu’elle avait trouvée si remplie de dangers. Elle était séparée de la palissade par une ceinture de clairière, terrain où l’on avait abattu les arbres pour élever les constructions militaires que Mabel avait autour d’elle. Ce glacis, car tel était de fait son usage, pouvait contenir une centaine d’acres de terre, mais avec lui cessait tout signe de civilisation. Par derrière, tout était forêt, – cette forêt épaisse et interminable, que les souvenirs de Mabel pouvaient lui retracer, avec ses lacs cachés, ses rivières d’une eau sombre, et son monde de nature.

 

Se tournant d’un autre côté, notre héroïne sentit sa joue rafraîchie par une brise agréable qu’elle n’avait pas éprouvée depuis qu’elle avait quitté la côte. Là, une nouvelle scène s’offrit à elle, et quoiqu’elle s’y attendit, ce ne fut pas sans un tressaillement, et une exclamation indiquant le plaisir, que les yeux de la jeune fille en admirèrent la beauté. Au nord, à l’est, à l’ouest, de tous les côtés en un mot, sur la moitié de ce nouveau panorama, elle apercevait une vaste nappe d’eau. La couleur de cette eau n’était pas ce vert qui caractérise en général les eaux d’Amérique, ni le bleu foncé de l’Océan ; c’était une légère teinte d’ambre qui nuisait à peine à sa limpidité. Nulle terre n’était en vue, à l’exception de la côte adjacente, qui s’étendait à droite et à gauche, formant une ligne non interrompue de forêts, avec de grandes baies et des pointes et des promontoires peu élevés. Cependant une grande partie du rivage était couverte de rochers dans les cavernes desquelles l’eau s’engouffrait quelquefois avec un bruit sourd semblable à un coup de canon tiré dans l’éloignement. Nulle voile ne se montrait sur sa surface ; on n’y voyait sauter ni baleine ni aucun autre poisson ; nul signe d’utilité ne récompensait l’œil longtemps fixé sur son immense étendue. C’était une scène qui présentait d’une part des forêts paraissant sans fin, et de l’autre une eau semblant également interminable. La nature semblait s’être plu à placer deux de ses principaux agents en relief à côté l’un de l’autre ; l’œil se tournant du large tapis de feuilles, à la masse non moins large du fluide ; des soulèvements doux mais perpétuels du lac, au calme et à la solitude poétique de la forêt, avec autant d’étonnement que de plaisir.

 

Mabel Dunham, dont le caractère était aussi naturel que celui de la plupart de ses concitoyennes à cette époque, et qui était aussi franche et aussi ingénue que pouvait l’être une jeune fille dont le cœur était affectueux et sincère, était pourtant capable de sentir la poésie de cette belle terre que nous habitons. À peine pouvait-on dire qu’elle eût reçu de l’éducation, car dans ce temps et dans ce pays la plupart des personnes de son sexe ne recevaient guère que les premiers rudiments de l’instruction fort simple qu’on leur donnait en Angleterre ; cependant elle avait appris beaucoup plus de choses qu’il n’était ordinaire à une jeune fille de sa condition ; et dans un sens, elle faisait certainement honneur à ceux qui lui avaient servi de maîtres. La veuve d’un officier qui avait autrefois fait partie du même régiment que son père, s’était chargée d’elle à la mort de sa mère, et grâce aux soins de cette dame, Mabel avait acquis des goûts et des idées qui, sans cela, n’auraient jamais pris racine en elle. Elle avait été reçue dans cette famille, moins comme domestique que comme humble compagne, et les résultats s’en faisaient sentir dans sa mise, dans son langage et dans ses sentiments, quoique, sous ces différents rapports, elle ne fût pas tout à fait au niveau de ce qu’on appelle une dame. Elle avait perdu les habitudes et les manières communes de sa première condition, sans avoir atteint un degré d’élégance qui la rendît peu propre à la situation que sa naissance et sa fortune devaient probablement lui faire occuper dans le monde. Du reste, toutes les qualités particulières et distinctives qu’elle possédait appartenaient à son caractère naturel.

 

D’après ce que nous venons de dire, le lecteur apprendra sans surprise que Mabel vit la nouvelle scène qui s’offrit à ses yeux avec un plaisir bien supérieur à celui que produit un étonnement vulgaire. Elle en appréciait les beautés ordinaires comme la plupart du monde l’avait fait ; mais elle était capable d’en sentir aussi la sublimité, ainsi que cette douce solitude, cette grandeur calme, et ce repos éloquent qui règnent toujours dans la vue des grands tableaux de la nature quand la main et le travail de l’homme n’y ont pas encore touché.

 

– Quel beau spectacle ! – s’écria-t-elle, sans savoir qu’elle parlait, tandis qu’elle était debout sur le bastion, la tête tournée vers le lac, d’où partait une légère brise dont la fraîcheur faisait sentir son influence à son corps et à son esprit. – Quel beau spectacle ! et pourtant comme il est singulier !

 

Ces paroles, ainsi que la suite de ses idées, furent interrompues par quelqu’un qui lui appuyait un doigt sur l’épaule. Mabel se retourna, croyant que c’était son père, et elle vit Pathfinder. Il était appuyé sur sa longue carabine, et riait à sa manière accoutumée, tandis qu’étendant le bras, il lui montrait ce panorama de terre et d’eau.

 

– Vous voyez nos domaines, – lui dit-il, – ceux de Jasper et les miens. Le lac est pour lui, les bois sont pour moi. Il se vante quelquefois de l’étendue de ses domaines, mais je lui dis que mes arbres occupent sur la surface de cette terre autant de place que toute son eau. Eh bien, Mabel, vous êtes également faite pour tout ce que vous voyez, car il me semble que ni les marches de nuit, ni la peur des singes ou des cataractes, n’ont nui à la fraîcheur de votre teint.

 

– Pathfinder veut se montrer sous un nouveau jour, puisqu’il fait des compliments à une jeune folle.

 

– Folle, Mabel ! non, non ; pas le moins du monde. La fille du sergent ne ferait pas honneur à son digne père, si elle était capable de dire ou de faire ce qu’on pourrait raisonnablement appeler une folie.

 

– Il faut donc qu’elle ait soin de ne pas accorder trop de confiance à la flatterie. Mais je me réjouis de vous revoir parmi nous, Pathfinder ; car, quoique Jasper ne parût pas fort inquiet, je craignais qu’il ne vous fût arrivé quelque accident, ainsi qu’à votre ami, sur ce terrible rift.

 

– Il nous connaît l’un et l’autre, et il était bien sûr que nous ne nous noierions pas, ce qui n’est pas dans ma nature. Il est bien vrai qu’il aurait été difficile de nager avec une longue carabine à la main ; et soit à la chasse, soit en marchant contre les sauvages ou les Français, Tue-daim et moi nous avons été trop longtemps en compagnie ensemble pour nous séparer aisément. Non, non ; nous avons marché dans l’eau jusqu’au rivage, l’eau étant assez basse en cet endroit sur le rift pour le permettre, et nous sommes arrivés à terre nos armes à la main. Cependant il nous a fallu choisir un moment propice pour le faire, à cause de ces maudits Iroquois ; mais nous savions que lorsque ces chiens de vagabonds verraient les lanternes que le sergent ne manquerait pas d’envoyer à votre canot, ils se hâteraient de décamper, de peur de recevoir la visite de quelques soldats de la garnison. Nous nous assîmes donc tranquillement sur un rocher environ une heure, jusqu’à ce que le danger fût passé. La patience est la plus grande vertu pour un homme qui vit dans les bois.

 

– Je suis bien charmée de vous voir en sûreté. Quoique bien fatiguée, l’inquiétude que je ressentais pour vous m’a longtemps empêchée de m’endormir.

 

– Que Dieu vous bénisse et vous protège, Mabel ! Mais c’est comme vous pensez toutes, vous autres jeunes filles qui avez un bon cœur. Je dois pourtant dire que, de mon côté, j’ai été bien content quand j’ai vu les lanternes s’avancer vers l’eau, car c’était une preuve que vous étiez en sûreté. Nous autres chasseurs et guides, nous sommes un peu brusques, mais nous avons nos idées et nos sentiments aussi bien qu’un général d’armée. Jasper et moi nous serions morts avant qu’il vous arrivât aucun malheur ; oui, nous serions morts.

 

– Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour moi, Pathfinder ; je vous en remercie du fond du cœur, et comptez que mon père le saura. Je lui en ai déjà dit une partie, mais j’ai encore un devoir à remplir à ce sujet.

 

– Bon, bon, Mabel ; le sergent sait fort bien ce que c’est que les bois et les peaux-rouges, et il n’y a pas grand besoin de lui parler de tout cela. Eh bien ! vous avez vu votre père ? Trouvez-vous dans ce brave vieux soldat l’espèce d’homme que vous vous attendiez à rencontrer ?

 

– J’ai trouvé un père chéri, qui m’a reçue comme un père doit recevoir une fille. – Y a-t-il longtemps que vous le connaissez ?

 

– C’est suivant la manière dont on compte le temps. Je n’avais que douze ans quand le sergent me prit pour suivre une piste, et il y a de cela un peu plus de vingt-deux ans. Nous avons vu ensuite bien des combats, et comme c’était avant que vous fussiez au monde, vous n’auriez pas eu de père, si la carabine n’eût été dans ma nature.

 

– Expliquez-vous.

 

– La chose est toute simple, et il ne faudra pas beaucoup de paroles. Nous étions en embuscade ; le sergent reçut une blessure sérieuse, et il aurait perdu sa chevelure, sans une sorte d’instinct qui me fit me servir de ma carabine. Quoi qu’il en soit, nous réussîmes à l’emporter, et il n’y a pas aujourd’hui dans tout le régiment un seul homme qui ait de plus beaux cheveux, pour son âge, que le sergent.

 

– Vous avez sauvé la vie de mon père, Pathfinder ! – s’écria vivement Mabel, serrant sans y penser une de ses mains dures et nerveuses entre les deux siennes. – Que Dieu vous récompense de cette bonne action, comme de toutes les autres que vous avez faites !

 

– Je ne dis pas tout à fait cela, quoique je croie que je lui ai sauvé sa chevelure. Un homme peut vivre après l’avoir perdue ; je ne puis donc dire que je lui ai sauvé la vie. Jasper pourrait le dire de vous, car sans son œil et son bras le canot n’aurait jamais traversé le rift en sûreté, par une nuit comme la dernière. Sa nature est pour l’eau, comme la mienne pour la chasse et la piste. Le voilà là-bas dans cette crique, regardant les canots et ayant l’œil sur son cher petit navire. À mon avis, il n’y a pas dans tout ce pays un plus beau garçon que Jasper Western.

 

Pour la première fois depuis qu’elle avait quitté sa chambre, Mabel jeta un regard au-dessous d’elle, et elle vit ce qu’on pourrait appeler le premier plan du tableau qu’elle avait étudié avec tant de plaisir. L’Oswego jetait ses eaux sombres dans le lac entre deux rives assez hautes, celle du côté de l’est étant pourtant plus élevée, et s’avançant plus loin vers le nord que celle du côté de l’ouest. Le fort s’élevait sur cette dernière, et immédiatement au-dessous étaient quelques huttes construites avec des troncs d’arbres, et qui, ne pouvant gêner la défense de la place, étaient destinées à contenir les objets qu’on importait ou exportait d’un port de l’Ontario dans un autre. Deux pointes basses, décrivant une courbe, et couvertes de sable, s’étaient formées avec une régularité surprenante par les forces opposées des vents du nord et du courant rapide de l’Oswego, et elles formaient dans cette rivière deux criques où l’on était à l’abri des tempêtes du lac ; celle qui se trouvait à l’occident s’avançait le plus avant dans la terre, et comme elle avait plus d’eau que l’autre, c’était pour le fort une sorte de petit port pittoresque. C’était sur le rivage étroit qui séparait cette crique du port, qu’on avait élevé les bâtiments grossiers dont il vient d’être parlé.

 

Des bateaux et des canots étaient tirés sur le sable, et l’on voyait dans la crique le petit bâtiment qui donnait à Jasper le droit d’être considéré comme un marin. Il était gréé en cutter, et pouvait être du port de quarante tonneaux. Il était construit et peint avec tant de soin, qu’il avait presque l’air d’un bâtiment de guerre, quoiqu’il n’eût pas de gaillards ; et il était si parfaitement gréé et si bien installé pour le service qu’il avait à faire, que cela ne pouvait même échapper à Mabel. Les formes en étaient admirables ; un constructeur de vaisseau plein de talent en avait envoyé le plan d’Angleterre, à la demande expresse de l’officier qui en avait surveillé la construction. L’air belliqueux que lui donnait la couleur foncée dont il était peint, et la longue flamme qu’il portait, annonçaient qu’il appartenait au roi. On le nommait le Scud[19].

 

– Voilà donc le bâtiment de Jasper ? – dit Mabel, dans l’esprit de qui l’idée du capitaine du petit bâtiment ne se séparait pas de celle du cutter. – Y en a-t-il d’autres sur ce lac ?

 

– Les Français en ont trois, dont ils disent que l’un est un véritable vaisseau, tel qu’on en voit sur l’Océan ; le second un brick, et l’autre un cutter, qu’ils appellent en leur langue l’Écureuil. Cet Écureuil semble avoir une antipathie naturelle pour le Scud, car Jasper va rarement sur le lac sans que l’Écureuil soit sur ses talons.

 

– Et Jasper est-il homme à fuir devant un Français, même sous la forme d’un écureuil, et cela sur l’eau ?

 

– À quoi sert la valeur, quand on n’a pas les moyens de l’employer ? Jasper est brave, toute la frontière le sait ; mais il n’a d’autre canon qu’un petit obusier, et pour tout équipage deux matelots et un mousse. J’étais avec lui dans un de ses voyages, et il s’aventura bien assez, car il nous conduisit si près de l’ennemi qu’on commença à tirer. Mais les Français ont des canons, et ils ne mettent jamais le nez hors de Frontenac sans avoir une vingtaine d’hommes sur leur cutter. Non, non, le Scud a été construit pour voler sur l’eau, et le major dit qu’il ne veut pas lui faire prendre une humeur querelleuse en lui donnant des hommes et des armes, de peur qu’il ne le prenne au mot, et qu’il ne se fasse couper les ailes. Je ne m’entends guère à tout cela, car ce n’est pas ma nature ; mais j’en vois la raison, – oui, j’en vois la raison, quoique Jasper ne la voie pas.

 

– Ah ! voici mon oncle qui vient voir cette mer intérieure ; et il n’en paraît pas plus mal pour avoir nagé.

 

Cap, qui avait annoncé son arrivée par un couple de hem ! vigoureux, parut en ce moment sur le bastion ; et après avoir fait un signe de tête à sa nièce et à son compagnon, il commença à examiner avec soin la vaste nappe d’eau qu’il avait sous les yeux. Pour le faire plus à son aise, il monta sur un des vieux canons de fer, et croisa les bras sur sa poitrine, en se balançant le corps comme s’il avait senti le roulis d’un bâtiment. Pour compléter le tableau, il avait à la bouche une pipe à court tuyau.

 

– Eh bien, maître Cap, – lui demanda innocemment Pathfinder, qui n’avait pas découvert l’expression de mépris qui se peignait graduellement sur les traits du vieux marin ; – n’est-ce pas une belle nappe d’eau, et ne mérite-t-elle pas bien le nom de mer ?

 

– C’est donc là ce que vous appelez votre lac ? – dit Cap, montrant avec sa pipe l’horizon septentrional ; – je vous le demande, est-ce là réellement votre lac ?

 

– Bien certainement. Et si l’on s’en rapporte au jugement d’un homme qui a vécu sur les bords de plusieurs autres, c’est un bel et bon lac.

 

– Précisément ce que j’attendais, un étang pour les dimensions, et un charnier[20] pour le goût. Il est inutile de voyager sur terre pour voir quelque chose qui ait pris toute sa croissance et qui soit utile. Je savais à quoi tout cela aboutirait.

 

– Qu’avez-vous à reprocher à l’Ontario, maître Cap ? C’est un grand lac, agréable à voir, et dont l’eau n’est pas trouvée mauvaise par ceux qui ne peuvent se procurer de l’eau de fontaine.

 

– Vous appelez cela un grand lac, – dit Cap, décrivant encore un demi-cercle avec sa pipe ; – en ce cas, je vous demanderai ce que vous y trouvez de grand ? Jasper lui-même convient qu’il n’a qu’une vingtaine de lieues d’un rivage à l’autre.

 

– Mais, mon oncle, – dit Mabel, – on ne voit aucune terre si ce n’est de notre côté. Ce lac paraît à mes yeux exactement comme l’Océan.

 

– Cette miniature d’étang comme l’Océan ! Et c’est ainsi que parle une fille qui a de véritables marins dans sa famille ! Fadaises, Magnet, fadaises. Que voyez-vous là qui ait la moindre ressemblance à la mer ?

 

– Ce que j’y vois, mon oncle ? De l’eau – et puis de l’eau, – et encore de l’eau, – pendant des milles et des milles, et aussi loin que l’œil puisse atteindre.

 

– Et n’y a-t-il pas de l’eau, – et puis de l’eau, – et encore de l’eau, – pendant des milles et des milles, dans les rivières sur lesquelles vous avez navigué en pirogue, et aussi loin que l’œil puisse atteindre par-dessus le marché ?

 

– Oui, mon oncle ; mais les rivières ont leurs rives ; elles sont étroites, et des arbres croissent sur leurs bords.

 

– Et ne sommes-nous pas ici sur une rive, les soldats ne l’appellent-ils pas le bank[21] du lac ? ne voyez-vous pas des arbres par milliers ? et vingt lieues ne sont-elles pas un espace assez étroit en bonne conscience ? Qui diable a jamais entendu parler des banks de l’Océan, à moins qu’il ne s’agisse de bancs cachés sous l’eau ?

 

– Mais, mon oncle, on ne peut voir à travers ce lac comme à travers une rivière.

 

– C’est en quoi vous vous trompez, Magnet. L’Amazone, l’Orénoque, la Plata, sont des rivières, et pourtant on ne peut voir à travers. – Écoutez-moi, Pathfinder ; je doute fort que cette languette d’eau soit même un lac ; elle me paraît n’être qu’une rivière. Je vois que vous n’êtes pas très-forts en géographie dans vos bois.

 

– C’est vous qui vous trompez en cela, maître Cap. Il y a une rivière, et une noble rivière à chaque bout du lac, mais l’eau qui est devant vous est l’Ontario ; et quoiqu’il ne soit pas dans ma nature de vivre sur un lac, il y en a peu, à mon avis, qui valent mieux que celui-ci.

 

– Et si nous étions sur le bord de la mer à Rockaway, mon oncle, qu’y verrions-nous de plus qu’ici ? Là comme ici il y a un rivage et des arbres.

 

– C’est de la perversité, Magnet, et une jeune fille doit parer[22] tout ce qui ressemble à de l’obstination. D’abord l’Océan a des côtes, mais non des banks, à moins que ce ne soit le grand banc de Terre-Neuve, qui est hors de vue de la terre, et vous ne prétendrez pas que ce bank-ci soit hors de vue de la terre ni même sous l’eau.

 

Comme Mabel ne pouvait soutenir une opinion si extravagante, Cap continua, sa physionomie commençant à s’animer du plaisir de triompher dans une discussion :

 

– Et ensuite ces arbres-ci ne supportent pas la comparaison avec ceux de Rockaway. Les côtes de l’Océan offrent des villes, des fermes, des maisons de campagne, et dans quelques pays des monastères, des châteaux et des phares. – Oui, surtout des phares. On ne voit ici rien de tout cela. Non, non, maître Pathfinder, je n’ai jamais entendu parler d’une mer sur les côtes de laquelle on ne trouve plus ou moins de phares, tandis qu’ici il n’y a pas même un fanal.

 

– On y trouve ce qui vaut mieux, – oui, ce qui vaut mieux ; une forêt, de nobles arbres, un temple digne de Dieu.

 

– Oui, une forêt peut convenir à un lac ; mais à quoi servirait l’Océan, si toute la terre qui l’entoure n’était qu’une forêt ? Les navires seraient inutiles, car on peut faire flotter le bois. Ce serait la fin du commerce ; et que serait un monde sans commerce ? Je suis de l’avis de ce philosophe qui a dit que la nature humaine a été inventée en faveur du commerce. Je suis même surpris, Magnet, que vous puissiez penser que cette eau ressemble à celle de la mer. J’ose dire qu’il n’y a pas une baleine dans tout votre lac, maître Pathfinder.

 

– Je n’en ai jamais entendu parler, je l’avoue ; mais je ne suis pas juge des animaux qui vivent dans l’eau, à moins que ce ne soient les poissons des rivières et des ruisseaux.

 

– Pas un cachalot, – pas un marsouin, – pas même un pauvre diable de requin ?

 

– Je ne prendrai pas sur moi de dire qu’il s’y en trouve. Ma nature n’est pas dans l’eau, maître Cap.

 

– Ni hareng, ni albatros, ni poisson volant, – continua Cap, les yeux fixés sur le guide, pour voir jusqu’à quel point il pouvait s’avancer. – Avez-vous dans ce lac des poissons qui puissent voler ?

 

– Des poissons qui puissent voler ! Maître Cap, maître Cap, ne croyez point, parce que nous vivons sur la frontière, que nous ne nous fassions pas une idée de la nature et de ce qu’il lui a plu de faire ? Je sais qu’il y a des écureuils qui volent, mais…

 

– Un écureuil voler ! – Comment diable, maître Pathfinder, vous imaginez-vous avoir près de vous un mousse qui n’en est qu’à son premier voyage ?

 

– Je ne connais pas vos voyages, maître Cap, quoique je suppose que vous en avez fait beaucoup. Mais quant à ce qui tient à la nature des bois, je puis dire ce que j’ai vu en face de qui que ce soit.

 

– Et vous voulez que je croie que vous avez vu un écureuil voler ?

 

– Si vous désirez connaître le pouvoir de Dieu, maître Cap, vous croirez cela et beaucoup d’autres choses semblables, car vous pouvez être bien certain que c’est la vérité.

 

– Et pourtant, Pathfinder, – dit Mabel en le regardant avec une douceur si amicale, que, quoiqu’il vît qu’elle s’amusait à ses dépens, il le lui pardonnait de tout son cœur, – vous qui parlez avec tant de respect du pouvoir de la Divinité, vous paraissez douter qu’un poisson puisse voler.

 

– Je n’ai pas dit cela, je ne l’ai pas dit ; et si maître Cap est disposé à certifier le fait, quelque invraisemblable qu’il paraisse, je ferai tous mes efforts pour le croire : car je pense qu’il est du devoir de chacun de croire au pouvoir de Dieu, quelque difficile que cela puisse être.

 

– Et pourquoi mon poisson ne peut-il avoir des ailes aussi bien que votre écureuil ? – demanda Cap avec plus de logique que de coutume. – Qu’un poisson puisse voler, et qu’il vole réellement, c’est ce qui est aussi vrai que raisonnable.

 

– C’est là précisément la seule difficulté qu’il y ait à croire cette histoire. Il ne semble pas raisonnable de donner à un animal qui vit dans l’eau des ailes qui paraissent ne pouvoir lui être d’aucune utilité dans cet élément.

 

– Et supposez-vous que les poissons soient assez ânes pour voler dans l’eau quand une fois ils ont des ailes ?

 

– Je ne connais rien à tout cela ; mais qu’un poisson vole dans l’air, c’est ce qui me semble encore plus contraire à sa nature que de voler dans son élément, – dans lequel il est né et a été élevé, comme on pourrait dire.

 

– Voilà ce que c’est que des idées rétrécies, Magnet. Le poisson vole hors de l’eau pour fuir les ennemis qu’il y trouve ; et vous voyez là non seulement le fait, mais ce qui en est la cause.

 

– Je suppose donc que cela soit vrai, – dit le guide fort tranquillement ; – leur vol est-il bien long ?

 

– Pas aussi long que celui des pigeons, peut-être, mais assez pour prendre le large. Quant à vos écureuils, ami Pathfinder, nous n’en parlerons plus, car je suppose que vous n’en avez parlé que pour faire un contre-poids à mes poissons en faveur des bois. – Mais qu’est-ce que je vois là-bas à l’ancre sous la montagne ?

 

– C’est le cutter de Jasper, mon oncle, répondit vivement Magnet. – Je crois que c’est un très-joli bâtiment, et il se nomme le Scud.

 

– Oui, il peut être assez bon pour un lac, mais c’est une pauvre affaire. Il a un beaupré fixe ! et qui a jamais vu mettre un beaupré à demeure sur un pareil cutter ?

 

– Ne peut-il pas y avoir quelque bonne raison pour cela sur un lac comme celui-ci, mon oncle ?

 

– Sans doute. Il ne faut pas oublier que ce n’est pas l’Océan, quoiqu’il y ressemble tellement.

 

– Ah, ah, mon oncle ! l’Ontario ressemble donc à l’Océan, après tout ?

 

– À vos yeux et à ceux de Pathfinder, ma nièce, mais pas du tout aux miens. Placez-moi au milieu de cette mare d’eau, par la nuit la plus noire, et dans le plus petit canot, et je vous dirai sur-le-champ que ce n’est qu’un lac. Quant à cela, la Dorothée, – c’était le nom de son bâtiment, – le découvrirait aussi vite que moi. Je crois qu’elle ne ferait pas plus d’une couple de courtes bordées sans apercevoir la différence entre l’Ontario et la vieille Atlantique. J’ai une fois fait entrer ce brick dans une des grandes baies de l’Amérique méridionale, et il s’y est comporté aussi gauchement que le ferait un idiot dans une église remplie d’une nombreuse congrégation. Et Jasper fait voile sur ce bâtiment ? Il faut que je fasse une croisière avec lui avant de vous quitter, Magnet. Je ne veux pas qu’il soit dit que je suis venu en vue de cet étang sans y aller faire une excursion.

 

– Eh bien, vous n’aurez pas longtemps à attendre, – dit Pathfinder, – car le sergent est à la veille de s’embarquer avec un détachement pour aller relever un poste aux Mille-Îles ; et comme je l’ai entendu dire qu’il avait dessein d’emmener Mabel avec lui, vous pourrez lui faire compagnie.

 

– Cela est-il vrai, Magnet ?

 

– Je le crois, – répondit Mabel, une rougeur si imperceptible qu’elle échappa aux regards de ses compagnons lui montant au visage ; – mais j’ai eu si peu de temps pour causer avec mon père, que je n’en suis pas tout à fait sûre. Au surplus, le voici, et vous pouvez le lui demander à lui-même.

 

Malgré son humble rang, la physionomie du sergent Dunham avait un caractère qui commandait le respect. Il était d’une grande taille, grave, sérieux, et il mettait de l’exactitude et de la précision dans toutes ses actions comme dans sa manière de penser. Cap lui-même, dogmatique et hautain, comme il l’était avec tout ce qui n’était pas marin, ne se permettait pas les mêmes libertés avec le vieux soldat qu’avec ses autres amis. On avait souvent remarqué que Duncan de Lundie, laird écossais qui commandait le fort, avait plus d’égards pour le sergent Dunham que pour tous les sous-officiers ; car l’expérience et les services rendus avaient autant de valeur, aux yeux du vétéran-major, que la naissance et la fortune. Quoique le sergent n’espérât point de s’élever jamais plus haut dans son état, il se respectait assez, lui et son grade actuel, pour agir toujours de manière à attirer l’attention ; et la nécessité où il était de voir souvent ses inférieurs, dont il avait à réprimer les passions et les penchants par un air de réserve et de dignité, avait donné un tel coloris à toute sa conduite, que très-peu d’entre eux pouvaient se soustraire à son influence. Tandis que les capitaines le traitaient avec bonté et comme un ancien camarade, les lieutenants se hasardaient rarement à combattre ses opinions sur des points militaires, et l’on remarquait que les enseignes lui montraient une déférence qui allait presque jusqu’au respect. Il n’était donc pas étonnant que son arrivée coupât court à la conversation singulière que nous venons de rapporter, quoiqu’on eut souvent observé que Pathfinder était le seul homme d’un rang inférieur sur cette frontière qui se permît de traiter le sergent comme son égal, et de prendre avec lui le ton de familiarité cordiale d’un ami.

 

– Bonjour, frère Cap, – dit le sergent, lui faisant le salut militaire en s’avançant d’un air grave sur le bastion. – Les devoirs que j’ai à remplir le matin ont été cause que j’ai eu l’air de vous oublier ainsi que Mabel ; mais à présent j’ai une heure ou deux à ma disposition, et nous pourrons faire connaissance. Ne remarquez-vous pas en ma fille, mon frère, une forte ressemblance avec celle que nous avons perdue depuis longtemps ?

 

– Mabel est l’image de sa mère, comme je l’ai toujours dit, sergent, avec une petite dose de la fermeté de vos nerfs ; quoique, à cet égard, les Cap n’aient jamais manqué de ressort et d’activité.

 

Mabel jeta un regard timide sur les traits graves et austères de son père, auquel elle avait toujours pensé avec cette affection que des enfants dont le cœur est bon conservent pour les parents dont ils sont éloignés ; et comme elle vit que les muscles de son visage étaient agités, malgré la roideur méthodique de ses manières, elle avait envie de se jeter dans ses bras et de pleurer ; mais il avait l’extérieur si froid et si réservé, et elle s’y était si peu attendue, qu’elle n’aurait osé hasarder cette liberté quand même ils eussent été seuls.

 

– Vous avez fait, pour l’amour de moi, un voyage long et pénible, mon frère, et nous tâcherons que rien ne vous manque ici tant que vous serez avec nous.

 

– On dit que vous êtes sur le point de recevoir des ordres pour lever l’ancre, sergent, et pour aller suspendre votre hamac dans une partie du monde où il y a, dit-on, mille îles ?

 

– Pathfinder, ceci est quelqu’un de vos oublis.

 

– Non, non, sergent, je n’ai rien oublié ; mais il ne me semblait pas nécessaire de cacher vos intentions à un homme qui est presque votre chair et votre sang.

 

– Tous les mouvements militaires doivent s’exécuter avec le moins de bruit possible, – répondit le sergent avec un ton de reproche, mais en donnant au guide un petit coup sur l’épaule d’un air amical. – Vous avez passé une trop grande partie de votre vie en face des Français pour ne pas connaître le prix du silence. Mais n’importe, le fait doit bientôt être connu, et il n’est pas très-nécessaire à présent de chercher à le cacher. Oui, nous allons faire partir avant peu un détachement pour relever un poste sur le lac, quoique je ne dise pas que c’est celui des Mille-Îles, et il est possible que j’en fasse partie. En ce cas, j’emmènerai Mabel avec moi pour me faire la soupe, et j’espère, mon frère, que vous ne mépriserez pas l’ordinaire d’un soldat pour un mois ou environ.

 

– Cela dépendra de la nature de votre marche. Je n’aime ni les bois ni les marécages.

 

– Nous ferons voile à bord du Scud. C’est un service auquel nous ne sommes pas étrangers, et qui doit plaire à un homme accoutumé à l’eau.

 

– À l’eau de la mer, oui, mais non à l’eau d’un lac. Quoi qu’il en soit, si vous n’avez personne pour gouverner votre espèce de cutter, je ne refuse pas de vous accompagner. Mais je regarde toute cette affaire comme du temps perdu, car c’est se moquer des gens que d’appeler naviguer faire une course sur un étang.

 

– Jasper est très en état de gouverner le Scud, mon frère, et je ne puis dire que nous ayons besoin de vos services à cet égard ; mais nous serons très-charmés d’avoir le plaisir de votre compagnie. Vous ne pouvez retourner aux établissements avant qu’on y envoie quelque détachement, et il n’est pas probable que cela arrive avant mon retour. – Eh bien ! Pathfinder, voici la première fois que je vois suivre la piste des Mingos sans que vous marchiez à la tête.

 

– Pour être franc avec vous, sergent, – répondit le guide, non sans quelque embarras, et avec une différence remarquable dans le coloris de son visage, sur lequel l’air et le soleil avaient empreint un rouge uniforme, – je n’ai pas senti que cela fût dans ma nature, – ce matin. En premier lieu, je sais fort bien que les soldats du 55e régiment ne sont pas gens à atteindre les Iroquois dans les bois, et que ceux-ci n’ont pas attendu pour se laisser entourer, quand ils ont su que Jasper était arrivé dans le fort. Ensuite un homme peut prendre un peu de repos après un été tout entier de travail pénible, sans qu’on puisse l’accuser de mauvaise volonté. Enfin le Grand-Serpent n’est point avec les soldats, et s’il est possible de trouver les mécréants, vous pouvez vous fier à sa haine contre eux, qui est encore plus forte que la mienne, et à ses yeux qui valent presque les miens. Il n’aime pas plus que moi ces vagabonds ; et quant à moi, je puis dire que mes sentiments pour les Mingos sont ceux de la nature d’un Delaware greffée sur un sauvageon chrétien. Non, non, j’ai voulu pour cette fois laisser l’honneur de cette expédition au jeune enseigne qui la commande. S’il n’y perd pas sa chevelure, il pourra se vanter de sa campagne en écrivant à sa mère quand il sera de retour. J’ai voulu jouer le rôle de fainéant une fois dans ma vie.

 

– Et personne n’y a plus de droit, – répondit le sergent avec un ton de bonté, – si de longs et fidèles services sont un titre pour obtenir un congé. Mabel n’en pensera pas plus mal de vous pour préférer sa compagnie à la piste des sauvages, et j’ose dire qu’elle sera charmée de vous offrir à déjeuner, si vous êtes en appétit. N’allez pourtant pas croire, Mabel, que Pathfinder soit dans l’habitude de laisser les drôles qui viennent rôder autour du fort battre en retraite sans avoir entendu le son de sa carabine.

 

– Si je pensais qu’elle le crût, sergent, quoique je ne sois pas amateur des évolutions de parade, j’appuierais Tue-daim sur mon épaule, et je sortirais du fort avant qu’elle eût le temps de froncer les sourcils. Non, non, Mabel me connaît trop bien, quelque nouvelle que soit notre connaissance ; car nous n’avons pas manqué de Mingos pour enjoliver la courte marche que nous avons faite ensemble.

 

– Il me faudrait de fortes preuves, Pathfinder, pour me faire mal penser de vous en quoi que ce soit, et surtout dans le genre dont il s’agit, – dit Mabel, empressée d’écarter toute idée contraire qu’il aurait pu avoir conçue. – Le père et la fille vous doivent tous deux la vie, je crois, et soyez bien sûr que ni l’un ni l’autre ne l’oubliera jamais.

 

– Je vous remercie, Mabel, je vous remercie de tout mon cœur. Mais je ne veux pas prendre avantage de votre ignorance, et je vous dirai que je ne crois pas que les Mingos vous eussent fait tort d’un seul cheveu de votre tête si, par suite de leurs manigances infernales, vous fussiez tombée entre leurs mains. Ma chevelure et celles de maître Cap, de Jasper et du Grand-Serpent, auraient bien certainement été séchées à la fumée ; mais quant à la fille du sergent, non, non, ils ne lui auraient pas enlevé un cheveu de la tête.

 

– Et pourquoi supposerais-je que des sauvages, connus pour n’épargner ni femmes ni enfants, auraient eu pour moi plus de merci que pour tout autre ? Je sens que je vous dois la vie, Pathfinder.

 

– Je vous dis, Mabel, qu’ils ne vous auraient fait aucun mal. Pas un de ces diables de Mingos ne vous aurait arraché un cheveu de la tête. Tout méchants que je les crois, ces vampires, je ne les soupçonne pas d’une pareille scélératesse. Ils auraient pu vous engager, et même vous forcer à devenir la femme d’un de leurs chefs ; mais je suis convaincu que vous n’aviez rien de plus à craindre.

 

– Eh bien, c’est à vous, en ce cas, que je suis redevable d’avoir échappé à ce malheur, – dit Mabel, serrant la main de l’honnête guide de manière à l’enchanter. – Devenir la femme d’un sauvage serait pour moi pire que la mort.

 

– C’est sa nature, sergent, – s’écria Pathfinder, se tournant vers son ancien camarade, et tous ses traits brillant de satisfaction ; – et il faut qu’elle suive sa nature. J’ai dit au Grand-Serpent qu’aucune chrétiennisation ne fera, même d’un Delaware, une peau blanche, et que ni les hurlements ni les cris de guerre ne changeront une face-pâle en peau-rouge. C’est la nature d’une jeune fille née de parents chrétiens, et il faut qu’elle la conserve.

 

– Vous avez raison, Pathfinder ; et quant à Mabel Dunham, elle la conservera. – Mais il est temps de déjeuner ; si vous voulez me suivre, frère Cap, je vous ferai voir comment nous autres pauvres soldats nous vivons sur cette frontière éloignée.

 

CHAPITRE IX.

« Dites-moi, mes compagnons d’exil, l’habitude ne rend-elle pas cette vie plus agréable que celle qu’on mène dans le sein de la pompe et du luxe ? Cette forêt n’est-elle pas moins dangereuse qu’une cour où règne l’envie ? Nous ne sentons ici que la peine encourue par Adam. »

 

Comme il vous plaira.

 

SHAKESPEARE.

 

 

Le sergent Dunham n’était pas coupable de jactance en s’exprimant comme on l’a vu dans les derniers mots du chapitre qui précède. Quoique le poste où il se trouvait fût situé sur l’extrême frontière, ceux qui y demeuraient avaient une table qui, sous bien des rapports, aurait pu faire envie aux princes et aux rois. À l’époque dont nous parlons, et même un demi-siècle plus tard, toute cette vaste région qu’on a nommée l’Ouest, ou les Nouveaux-Pays, depuis la guerre de la révolution, était comparativement un désert, mais un désert rempli de toutes les productions de la nature qui appartenaient particulièrement à ce climat, à l’exception de l’homme et des animaux domestiques. Le peu d’Indiens qui en parcouraient les forêts n’occasionnaient pas une diminution sensible du gibier ; et les garnisons éparses, jointes à quelques chasseurs qui se montraient çà et là sur cette vaste surface, n’y produisaient pas plus d’effet que l’abeille sur le champ de sarrasin, ou l’oiseau-mouche sur la fleur.

 

Les merveilles que la tradition nous a transmises sur le nombre d’animaux, d’oiseaux et de poissons qu’on trouvait alors dans ce pays, et particulièrement sur les bords des grands lacs, sont appuyées sur le témoignage d’hommes encore vivants, sans quoi nous pourrions hésiter de les rapporter ; mais ayant été nous-même témoin oculaire de quelques-uns de ces prodiges, nous nous acquitterons de notre devoir comme historien avec la confiance que peut donner la certitude. L’Oswego était particulièrement bien placé pour remplir amplement le garde-manger d’un épicurien. Des poissons de toute espèce abondaient dans cette rivière, et le pêcheur n’avait qu’à jeter sa ligne dans l’eau pour en retirer une perche ou quelque autre membre de cette immense famille de poissons qui peuplaient alors les eaux de cette latitude fertile, comme l’air, au-dessus de ces marécages, fourmillait d’insectes. On pêchait dans les lacs une variété de ce poisson si connu, le délicieux saumon du nord de l’Europe, auquel elle était à peine inférieure. Il s’y trouvait la même affluence des divers oiseaux de passage qui fréquentent les eaux et les forêts, et l’on voyait quelquefois dans les grandes baies que forment les dentelures des rives de l’Ontario des centaines d’acres d’eau couverts d’oies et de canards. Les daims, les ours, les écureuils, et d’autres quadrupèdes, parmi lesquels l’élan se montrait quelquefois, aidaient à compléter le total de ce que la nature fournissait libéralement aux postes situés sur l’extrême frontière, pour les indemniser des privations qu’ils souffraient nécessairement.

 

Dans un endroit où une nourriture, qui aurait été regardée ailleurs comme un grand luxe, était si abondante que personne n’en était privé, le dernier des individus qui se trouvaient dans le fort de l’Oswego se nourrissait de gibier qui aurait fait l’orgueil d’une table parisienne. C’est donc un objet de commentaire sur les caprices du goût et sur la bizarrerie des désirs humains, que le fait que la nourriture qui, en d’autres pays, aurait été un sujet d’envie, devenait un objet de répugnance et de dégoût. Les vivres réguliers de l’armée, qu’il était nécessaire de ménager, attendu la difficulté de les faire venir de si loin, gagnaient dans l’estime du soldat, et il était toujours prêt à renoncer à sa venaison, à ses canards, à ses pigeons et à son saumon, pour se régaler de lard, de navets cordés et de choux à demi-crus.

 

La table du sergent Dunham se ressentait naturellement de l’abondance et du luxe de la frontière, comme de ses privations. Un saumon grillé fumait sur un plat de bois ; des tranches de venaison exhalaient un fumet appétissant, et plusieurs mets froids, tous composés de venaison, avaient été placés sur la table en l’honneur des nouveaux venus et pour prouver l’hospitalité du vieux soldat.

 

– Vous ne paraissez pas être à demi-ration dans cette partie du globe, sergent, – dit Cap, après s’être initié dans les mystères des différents mets. – Votre saumon aurait suffi pour satisfaire un Écossais.

 

– Il ne suffit pourtant pas, frère Cap ; car sur deux à trois cents hommes qui composent cette garnison, il n’y en a pas une demi-douzaine qui ne jureraient pas que ce poisson n’est pas digne d’être mangé. Il y en a même qui n’ont jamais goûté de venaison chez eux, à moins qu’ils n’aient braconné, et qui font fi de la cuisse de daim la plus grasse qu’on puisse avoir ici.

 

– C’est la nature des chrétiens, – dit Pathfinder, – et j’ose dire qu’elle ne leur fait pas honneur. Une peau-rouge ne montre jamais aucun dégoût, et il est toujours content de la viande qu’on lui donne, qu’elle soit grasse ou maigre, ours ou daim, cuisse de dindon ou aile d’oie sauvage. Il faut le dire à la honte de nous autres hommes blancs, nous regardons les bienfaits de la Providence sans reconnaissance, et nous considérons des bagatelles comme des choses importantes.

 

– Il en est ainsi du 55e, j’en réponds, – dit le sergent, – quoique je ne puisse en répondre de même quant au christianisme. Le major Duncan de Lundie jure lui-même quelquefois qu’un gâteau de farine d’orge vaut mieux qu’une perche de l’Oswego, et soupire après un verre d’eau de ses montagnes d’Écosse quand il a à sa disposition toute celle de l’Ontario pour étancher sa soif.

 

– Le major Duncan a-t-il une femme et des enfants ? – demanda Mabel, dont les pensées se portaient naturellement sur son propre sexe dans sa nouvelle situation.

 

– Non, ma fille, mais on dit qu’il a une fiancée dans son pays. Il paraît qu’elle préfère attendre plutôt que de s’exposer aux privations et aux souffrances du service dans ce pays sauvage, ce qui n’est nullement conforme aux idées que je me fais des devoirs d’une femme, frère Cap. Votre sœur pensait tout différemment, et s’il avait plu à Dieu de nous la conserver, vous la verriez en ce moment assise sur l’escabelle que sa fille occupe.

 

– J’espère, sergent, que vous ne pensez pas à faire de Mabel la femme d’un soldat ? – dit Cap d’un ton grave. – Notre famille en a déjà fourni son contingent, et il est temps qu’elle songe de nouveau à la mer.

 

– Je ne songe à choisir un mari pour ma fille ni dans le 55e ni dans aucun autre régiment, mon frère, je puis vous l’assurer, quoique je pense qu’il est temps de la marier convenablement.

 

– Mon père !

 

– Il n’est pas dans leur nature, sergent, de parler de ces choses-là si à découvert, – dit Pathfinder. – L’expérience m’a appris que celui qui veut suivre la piste d’une jeune fille ne doit pas crier à tue-tête derrière elle ce qu’il désire. Ainsi donc, s’il vous plaît, nous parlerons d’autre chose.

 

– Eh bien ! frère Cap, j’espère que ce cochon de lait rôti, quoique froid, ne vous déplaît pas ? Il paraît être de votre goût.

 

– Oui, oui. Donnez-moi une viande civilisée, si vous voulez que je mange. La venaison est fort bonne pour vos marins d’eau douce, mais nous autres, marins de l’Océan, nous aimons ce que nous connaissons.

 

Pathfinder remit sur la table son couteau et sa fourchette, et, après un de ses accès de rire silencieux, dit avec un air de curiosité :

 

– Ne regrettez-vous pas la peau, maître Cap ? ne regrettez-vous pas la peau ?

 

– Je crois certainement, Pathfinder, qu’il n’en aurait été que meilleur avec sa jaquette ; mais je suppose que, dans vos bois, c’est la mode de servir ainsi le cochon de lait.

 

– Eh bien ! eh bien ! on peut avoir fait le tour du monde et ne pas tout savoir. – Si vous aviez été chargé d’écorcher cette créature, maître Cap, vos doigts s’en seraient ressentis. – C’est un porc-épic.

 

– Sur ma foi, il me semblait bien que ce n’était pas de bon et vrai porc. Mais je pensais qu’ici, dans les bois, un porc même pouvait perdre quelque chose de ses bonnes qualités. Il me paraissait raisonnable que le cochon d’eau douce ne fût pas tout à fait aussi bon que le cochon d’eau salée. Mais à présent je suppose que c’est la même chose pour vous, sergent ?

 

– Pourvu que je ne sois pas chargé de l’écorcher, frère Cap. – Pathfinder, j’espère que vous n’avez pas trouvé Mabel récalcitrante pendant la marche ?

 

– Non, non, sergent. Si Mabel est seulement à moitié aussi satisfaite de Jasper et de Pathfinder que Pathfinder et Jasper sont contents d’elle, nous serons amis pour tout le reste de notre vie.

 

En parlant ainsi, il leva les yeux sur elle avec une sorte de curiosité fort innocente de savoir ce qu’elle pensait à ce sujet. Mais à l’instant même, et avec une délicatesse naturelle qui prouvait qu’il était bien loin de vouloir, en homme grossier, pénétrer les sentiments secrets d’une femme, il les baissa sur son assiette comme s’il eût regretté sa hardiesse.

 

– Eh bien ! eh bien ! il faut nous souvenir que les femmes ne sont pas des hommes, – répliqua le sergent, – et avoir égard à leur caractère et à leur éducation. Un conscrit n’est pas un vétéran. On sait qu’il faut plus longtemps pour faire d’un homme un bon soldat que pour en faire toute autre chose, et il doit falloir aussi un temps plus qu’ordinaire pour former une fille de sergent.

 

– Voilà une nouvelle doctrine, sergent, – s’écria Cap avec quelque vivacité. – Nous autres vieux marins, nous sommes portés à croire qu’on pourrait faire six soldats, oui, et six excellents soldats, en moins de temps qu’il n’en faut pour faire l’éducation d’un seul marin.

 

– Oui, oui, frère Cap, je sais quelque chose de l’opinion que les marins ont d’eux-mêmes, – répondit le sergent avec un sourire aussi agréable que le comportait l’austérité de ses traits ; – car j’ai été plusieurs années en garnison dans un port de mer. Vous et moi, nous avons déjà conversé sur ce sujet, et je crains que nous ne soyons jamais d’accord. Mais si vous voulez savoir quelle différence il y a entre un véritable soldat et un homme dans ce que j’appellerai l’art de nature, venez voir un bataillon du 55e à la parade cette après-midi ; et quand vous serez de retour à York, examinez un régiment de milice faisant les plus grands efforts pour exécuter les mêmes manœuvres.

 

– À mon avis, sergent, la différence sera peu de chose. Il n’y en aura pas plus qu’entre un brick et un senau. Tous vos soldats sont la même chose : – habit écarlate, – plumet, – poudre à fusil, – terre de pipe.

 

– C’est ainsi qu’en juge un marin, Monsieur, – dit le sergent avec un air de dignité ; – mais peut-être ne savez-vous pas qu’il faut un an pour apprendre à un soldat à manger ?

 

– Tant pis pour lui. Les miliciens savent manger dès le premier jour ; car j’ai souvent entendu dire que dès leur première marche ils dévorent tout ce qu’ils trouvent sur leur chemin ; en supposant qu’ils ne fassent que cela.

 

– Je suppose qu’ils ont leur nature comme les autres hommes, – dit Pathfinder, pour tâcher de maintenir la paix, que la prédilection obstinée de chacun des deux frères pour sa profession menaçait évidemment de rompre ; – et quand un homme tient sa nature de la Providence, il est ordinairement inutile de vouloir la changer. Le 55e est un régiment très-judicieux, sergent, en ce qui est de savoir manger, car je le sais pour avoir vécu si longtemps en sa compagnie ; mais j’ose dire qu’il peut se trouver des corps de milice qui le dépasseraient en ce genre.

 

– Mon oncle, dit Mabel, si vous avez fini de déjeuner, je vous prierai de remonter avec moi sur le bastion. Je n’ai pas encore à moitié vu le lac, et il ne serait pas convenable qu’une jeune fille courût seule dans le fort dès le premier jour de son arrivée.

 

Cap comprit le motif de cette proposition, et comme il avait au fond une amitié véritable pour son beau-frère, il consentit à ajourner ses arguments jusqu’à ce qu’ils eussent été un peu plus longtemps ensemble ; car l’idée de renoncer à ses opinions ne se présenta pas un instant à l’esprit d’un homme d’un caractère si dogmatique et si opiniâtre. Il accompagna donc sa nièce, laissant tête à tête le sergent et Pathfinder. Dès que son adversaire eut battu en retraite, Dunham, qui ne comprenait pas si bien la manœuvre de sa fille, se tourna vers son ami, et lui dit avec un sourire qui avait un certain air de triomphe :

 

– L’armée, Pathfinder, ne s’est pas encore rendu justice, et n’a jamais su faire valoir ses droits ; et quoique la modestie convienne à l’homme, n’importe qu’il porte un habit rouge ou noir, ou qu’il soit en manches de chemises, je n’aime pas à laisser échapper une occasion de glisser un mot en sa faveur. – Eh bien, mon ami, – ajouta-t-il en prenant une main de son compagnon et en la serrant cordialement, – comment trouvez-vous ma fille ?

 

– Vous avez lieu d’en être fier, sergent ; oui, vous devez être fier d’être père d’une jeune fille si belle, ayant de si bonnes manières. J’ai vu bien des femmes, j’en ai vu qui étaient belles ; j’en ai vu qui étaient de grandes dames ; mais je n’en ai jamais trouvé qui m’aient paru avoir reçu de la Providence tant de dons différents.

 

– Et je puis vous dire, Pathfinder, qu’elle n’a pas moins bonne opinion de vous. Dès hier soir, elle n’a fait que me parler de votre sang-froid, de votre courage, de votre bonté surtout, car la bonté compte pour plus de moitié auprès des femmes, mon ami. – Ainsi donc la première inspection a été satisfaisante de part et d’autre. Brossez votre habit, donnez un peu d’attention à votre extérieur, et elle est à vous, cœur et main.

 

– Je n’ai rien oublié de ce que vous m’avez dit, sergent, et je ne m’épargne aucune peine raisonnable pour me rendre aussi agréable aux yeux de Mabel, qu’elle commence à le devenir aux miens. J’ai nettoyé et fourbi Tue-daim ce matin dès que le soleil s’est levé, et suivant moi cette carabine n’a jamais été plus brillante qu’en ce moment.

 

– Cela est d’accord avec vos idées de chasse, Pathfinder. Toute arme à feu doit briller et étinceler au soleil. Je n’ai jamais pu voir aucune beauté dans un fusil dont le canon est terne.

 

– Lord Howe pensait autrement, sergent ; et pourtant il passait pour un bon soldat.

 

– Cela est vrai. Sa Seigneurie fit ternir tous les canons de fusil de son régiment ; mais qu’en est-il résulté de bon ? On lit aujourd’hui son épitaphe dans l’église anglaise d’Albany. Non, non, mon digne ami ; il faut qu’un soldat soit un soldat, et il ne doit jamais rougir de porter les signes et symboles de son honorable profession. – Avez-vous beaucoup causé avec Mabel pendant que vous étiez ensemble dans la pirogue ?

 

– Il n’y en avait pas beaucoup d’occasions, sergent ; et quand il s’en présentait, je me trouvais tellement au-dessous d’elle en idées, que je craignais de lui parler d’autre chose que de ce qui appartient à ma nature.

 

– Vous avez moitié raison et moitié tort, mon ami. Les femmes aiment une conversation légère, quoiqu’elles se plaisent à y prendre la principale part. Vous savez que je suis un homme dont la langue ne se presse pas de donner un corps à la première pensée frivole qui s’offre à son esprit ; eh bien ! il y avait des jours où je voyais que la mère de Mabel n’en pensait pas plus mal de moi quand je dérogeais à ma dignité. Il est vrai que j’avais alors vingt-deux ans de moins qu’aujourd’hui ; et qu’au lieu d’être le plus ancien sergent du régiment, j’en étais le plus jeune. Un air de dignité est utile et imposant en ce qui concerne les hommes mais si l’on veut paraître tout à fait estimable aux yeux d’une femme, il faut avoir, dans l’occasion, un peu de condescendance.

 

– Ah ! sergent, je crains bien que cela ne me réussisse jamais.

 

– Pourquoi vous décourager ainsi dans une affaire sur laquelle je croyais que nous étions d’accord tous deux ?

 

– Nous étions d’accord que, si Mabel se trouvait ce que vous disiez qu’elle était, et qu’elle pût voir de bon œil un chasseur et un guide qui ne sait rien de plus, je renoncerais en partie à une vie errante, et je tâcherais de m’humaniser avec ma femme et des enfants. Mais depuis que j’ai vu Mabel, j’ai eu de fâcheux pressentiments.

 

– Que veut dire cela ? – s’écria le sergent d’un ton austère ; – vous ai-je mal compris ? Ne m’avez-vous pas dit qu’elle vous avait plu ? – Mabel est-elle fille à tromper l’attente qu’on en a conçue ?

 

– Ah ! sergent, ce n’est pas de Mabel que je me méfie, c’est de moi-même. Je ne suis, après tout, qu’un pauvre et ignorant homme des bois, et peut-être, dans le fait, ne vaux-je pas autant que vous et moi nous le pensons.

 

– Si vous doutez de votre jugement, Pathfinder, je vous prie de ne pas douter du mien. Ne suis-je pas habitué à juger du caractère des autres ? n’est-ce pas mon devoir spécial ? suis-je homme à me tromper ? Adressez-vous au major Duncan, Monsieur, s’il vous faut des garanties à cet égard.

 

– Mais nous sommes d’anciens amis, sergent ; nous avons combattu côte à côte une douzaine de fois, et nous nous sommes rendu l’un à l’autre bien des services. Or, en pareil cas, les hommes sont portés à penser trop avantageusement l’un de l’autre, et je crains que la fille ne voie pas un simple et ignorant chasseur d’un œil aussi favorable que le père.

 

– Bon, bon, vous ne vous connaissez pas vous-même, Pathfinder, et vous pouvez vous en rapporter à mon jugement. D’abord, vous avez de l’expérience, et comme c’est principalement ce qui manque à toute jeune fille, nulle jeune fille ayant de la prudence ne peut manquer de faire attention à cette qualité. Ensuite vous n’êtes pas un de ces fats qui se donnent des airs, du moment qu’ils ont rejoint le régiment ; vous êtes un homme qui avez vu du service, et vous en portez les marques. J’ose dire que vous avez été exposé au feu trente ou quarante fois, en comptant les escarmouches et les embuscades.

 

– Tout cela est vrai, sergent, tout cela est vrai. Mais à quoi cela me servira-t-il pour gagner le cœur d’une jeune fille ?

 

– Cela vous vaudra le gain de la journée. L’expérience est aussi utile en amour qu’en guerre. D’ailleurs, vous êtes un sujet du roi aussi honnête et aussi loyal qu’aucun dont il puisse se vanter ; – que Dieu le protège !

 

– Cela peut être aussi, sergent, cela peut être ; mais je crains que je ne sois trop brusque, trop âgé, trop sauvage, pour gagner le cœur d’une jeune fille comme Mabel, qui n’est pas habituée à nos manières de la forêt, et qui peut regarder les établissements comme convenant mieux à sa nature et à ses inclinations.

 

– Ce sont de nouveaux fâcheux pressentiments pour vous, mon ami ; et je suis surpris que vous ne les ayez pas encore fait passer la revue jusqu’ici.

 

– C’est peut-être parce que je n’avais jamais senti combien peu je vaux avant d’avoir vu Mabel. J’ai conduit des femmes aussi belles à travers la forêt, et je les ai vues dans les périls et dans la joie ; mais elles étaient toujours trop au-dessus de moi pour que je pusse penser à elles autrement qu’à de faibles créatures que j’étais tenu de protéger et de défendre. Or, à présent, le cas n’est pas le même : Mabel et moi, nous sommes à peu près sur le même niveau, et il me semble que je suis entraîné par un poids que je ne puis soutenir, en me trouvant tellement au-dessous d’elle. Je voudrais avoir dix ans de moins, sergent, avec des traits plus avenants et plus propres à plaire à une jeune et jolie fille.

 

– Tranquillisez-vous, mon brave ami, et reposez-vous-en sur ma connaissance du sexe. Mabel vous aime déjà à moitié, et quinze jours passés là-bas avec elle parmi les îles feront le reste. Elle me l’a presque dit elle-même hier soir.

 

– Cela est-il possible, sergent ? – s’écria le guide, à la modestie duquel il répugnait de se regarder sous un jour si favorable ; – cela peut-il être vrai ? Je ne suis qu’un pauvre chasseur, et je vois que Mabel est digne d’être l’épouse d’un officier. Croyez-vous qu’elle puisse renoncer à la vie des établissements, à faire des visites, à aller à l’église, pour demeurer ici dans la forêt avec un guide, un chasseur ? Ne finira-t-elle point par regretter ses anciennes habitudes, et par être fâchée de ne pas avoir un meilleur mari ?

 

– Un meilleur mari, Pathfinder, serait difficile à trouver. Quant aux usages des établissements, la liberté dont elle jouira dans ces forêts les lui fera bientôt oublier ; et Mabel a assez de courage pour vivre sur la frontière. Je n’ai pas tracé le plan de ce mariage sans y réfléchir autant qu’un général à celui d’une campagne. D’abord, j’avais songé à vous faire entrer dans le régiment, afin que vous pussiez me remplacer quand je me retirerai ; mais en y réfléchissant, il m’a semblé, Pathfinder, que vous n’étiez pas tout à fait ce qu’il faut pour ce poste. Si pourtant vous n’êtes pas soldat dans tous les sens du mot, vous l’êtes dans sa meilleure entente, et je sais que vous jouissez de l’estime de tous les officiers du corps. Aussi longtemps que je vivrai, Mabel peut demeurer avec moi, et vous auriez toujours un gîte, en revenant de faire une marche ou de suivre une piste.

 

– Tout cela est fort agréable à penser, sergent, pourvu que Mabel ait le même désir que nous. Mais, hélas ! je ne crois pas qu’un homme comme moi puisse jamais plaire à ses yeux. Si j’étais plus jeune et mieux tourné, comme Jasper Western, par exemple, je pourrais avoir une chance ; oui sans doute, j’en pourrais avoir quelqu’une.

 

– Voilà pour Jasper Eau-douce, et pour tous les jeunes gens qui sont dans le fort et en dehors, – s’écria le sergent en faisant claquer ses doigts ; – si vous n’êtes pas positivement plus jeune, vous en avez l’air ; oui, sans doute, et vous avez meilleure mine que le capitaine du Scud.

 

– Comment dites-vous ? – demanda Pathfinder en regardant son compagnon avec un air de doute, comme s’il eût craint de ne pas avoir bien compris ce qu’il venait de dire.

 

– Je dis que si vous n’êtes pas plus jeune en nombre d’années et de jours, vous êtes plus endurci, plus solide que Jasper et tous les autres, et qu’il restera plus de vous dans trente ans que de tout le reste mis ensemble. Une bonne conscience vous conservera jeune toute votre vie.

 

– Jasper a une aussi bonne conscience qu’aucun jeune homme que je connaisse, sergent, et à cet égard il est probable qu’il durera autant que qui que ce soit.

 

– Ensuite, vous êtes mon ami, mon ami juré, constant, éprouvé.

 

– Oui, il y a près de vingt ans que nous sommes amis, sergent ; avant que Mabel fût née.

 

– Oui sans doute, avant la naissance de ma fille. Et comment pourrait-elle refuser d’épouser un homme qui était l’ami de son père avant qu’elle fût née ?

 

– Nous n’en savons rien, sergent ; nous n’en savons rien. Chacun aime son semblable : les jeunes, les jeunes ; les vieux, les vieux.

 

– Non pas quand il s’agit de femmes, Pathfinder. Je n’ai jamais vu un vieillard refuser d’épouser une jeune femme. D’ailleurs, tous les officiers du fort vous estiment et vous respectent, comme je l’ai déjà dit, et elle sera flattée de plaire à un homme qui plaît à tout le monde.

 

– J’espère n’avoir d’autres ennemis que les Mingos, – répondit le guide en passant la main sur sa chevelure d’un air pensif ; – j’ai toujours tâché de faire du bien aux autres, ce qui doit procurer des amis, quoique cela n’arrive pas toujours.

 

– Et l’on peut dire que vous voyez la meilleure compagnie, car Duncan de Lundie lui-même se plaît avec vous, et vous passez quelquefois des heures avec lui ; de tous les guides, c’est en vous qu’il a le plus de confiance.

 

– Oui, oui, et des hommes d’un rang plus élevé ont voyagé bien des fois à mon côté et conversé avec moi comme si j’eusse été leur frère ; mais jamais leur compagnie ne m’a enorgueilli, car je sais que les bois mettent souvent de niveau des hommes qui seraient bien loin d’être égaux dans les établissements.

 

– Et vous êtes connu pour être le meilleur tireur qui ait jamais lâché un coup de fusil dans tout ce pays.

 

– Si c’était un motif pour être aimé de Mabel, je n’aurais pas tout à fait raison d’en désespérer. Et pourtant, sergent, je pense quelquefois que j’en suis redevable à Tue-daim autant qu’à mon adresse. C’est certainement une carabine merveilleuse, et elle pourrait produire le même effet entre les mains d’un autre.

 

– Cela prouve l’humble opinion que vous avez de vous-même, Pathfinder ; mais nous avons vu trop souvent d’autres manquer leur coup en se servant de votre arme, tandis que vous abattiez le gibier avec les fusils des autres, pour que je puisse être d’accord avec vous sur ce point. Il doit y avoir une partie de tir un de ces jours ; vous pourrez y montrer votre adresse, et Mabel pourra alors se faire une juste idée de votre mérite.

 

– Serait-ce jouer de franc jeu, sergent ? Chacun sait que Tue-daim manque rarement son coup, et doit-on faire une épreuve semblable, quand on sait d’avance quel doit en être le résultat ?

 

– Allons, allons, je vois qu’il faudra que je me charge de faire la cour à ma fille pour vous. Pour un homme qui, dans une escarmouche, est toujours au milieu de la fumée, vous êtes l’amoureux le plus timide que j’aie jamais vu. Souvenez-vous que Mabel sort d’une race hardie, et qu’elle admirera dans un homme ce que sa mère y a admiré avant elle.

 

Le sergent se leva alors et se rendit où ses devoirs l’appelaient, sans faire aucune apologie à Pathfinder, la manière intime dont celui-ci vivait avec toute la garnison rendant cette formalité inutile.

 

La conversation qui précède doit avoir fait connaître au lecteur un des motifs que le sergent Dunham avait eus pour faire venir sa fille sur la frontière. Quoique privé des caresses qui la lui avaient rendue si chère pendant les deux premières années de son veuvage, il avait conservé pour elle un attachement qui, pour ne pas s’épancher en grandes démonstrations, n’en était pas moins vif. Accoutumé à commander sans qu’on lui répliquât, et à obéir lui-même sans répliquer davantage, il était peut-être trop disposé à croire que sa fille épouserait sans répugnance l’homme qu’il pourrait lui choisir pour mari, car il était loin d’avoir envie de faire violence à ses inclinations. Le fait était que peu de personnes connaissaient intimement Pathfinder sans le regarder comme un homme doué de qualités extraordinaires. Toujours le même, joignant à la fidélité une grande simplicité d’esprit ; plein de prudence, quoique inaccessible à la crainte ; le premier à prendre part à toutes les entreprises justes, ou que du moins l’opinion du temps regardait comme telles ; mais ne s’engageant jamais dans aucune qui aurait pu appeler le blâme sur sa conduite, ou le faire rougir lui-même. Il n’était pas possible de vivre longtemps avec cet être, qui, à sa manière, pouvait passer pour une espèce de type de ce qu’était Adam avant sa chute, sans éprouver pour lui un respect et une admiration qui l’élevaient au-dessus de sa situation dans le monde. On remarquait qu’aucun officier ne passait jamais près de lui sans le saluer, comme s’il eût été son égal, et que ses inférieurs lui adressaient la parole avec autant de confiance et de liberté que s’il eût été leur camarade. Sa singularité la plus surprenante était l’indifférence complète avec laquelle il regardait toutes les distinctions qui ne dépendaient pas du mérite personnel. Il respectait ses supérieurs par habitude ; mais on l’avait vu plus d’une fois corriger leurs méprises et blâmer leurs vices avec une intrépidité qui prouvait quelle importance il attachait aux points les plus essentiels, et combien un jugement naturel est au-dessus de celui qui n’est dû qu’à l’éducation. En un mot, celui qui aurait cru que l’homme n’est pas capable de distinguer entre le bien et le mal, sans l’aide de l’instruction, aurait été ébranlé dans sa croyance par le caractère extraordinaire de cet habitant de la frontière. Ses sentiments semblaient avoir la fraîcheur de la forêt dans laquelle il passait une si grande partie de son temps ; et nul casuiste n’aurait pu prononcer plus équitablement dans tout ce qui avait rapport au juste et à l’injuste. Il n’était pourtant pas sans préjugés, quoiqu’ils fussent en petit nombre, et qu’ils prissent le coloris du caractère et des habitudes de l’individu, et ils étaient si profondément enracinés, qu’ils formaient en lui une sorte de seconde nature. Mais le trait le plus frappant de l’organisation morale de Pathfinder était un sentiment intime de justice qui ne le trompait jamais. Ce noble trait, sans lequel nul homme ne peut être véritablement grand, et avec lequel tout homme est respectable, avait probablement une influence secrète sur tous ceux qui fréquentaient souvent sa compagnie ; car on avait vu des soldats, du nombre des plus mauvais sujets de la garnison, et n’ayant aucun principe, à leur retour d’une expédition avec lui, parler un langage moins grossier, montrer des sentiments plus analogues aux siens, et prouver qu’ils avaient profité de son exemple. Comme on pouvait l’attendre, avec une qualité si élevée, sa fidélité était un roc inébranlable, et la trahison était classée parmi les choses qui lui étaient impossibles. Jamais il ne reculait devant les ennemis, et jamais, dans toutes les circonstances qui admettaient une alternative, on ne l’avait vu abandonner un ami. Les amis particuliers d’un tel homme étaient naturellement ceux qui lui ressemblaient. Ses compagnons, quoique plus ou moins déterminés par le hasard, étaient en général de premier ordre, quant aux facultés morales ; car il semblait posséder un instinct de discernement qui le portait, probablement sans qu’il s’en aperçût lui-même, à s’attacher de préférence à ceux dont le caractère offrait une récompense plus satisfaisante à son amitié. En un mot, un homme accoutumé à étudier ses semblables disait de Pathfinder qu’il était un bel exemple de ce que pouvait être un homme doué d’un esprit juste et pur ; ne se laissant jamais tenter par des désirs désordonnés ou ambitieux ; suivant le penchant de ses sentiments innocents au milieu de la grandeur solitaire et de la noble influence de la nature ; ne se laissant égarer par aucun des abus de la civilisation qui peuvent porter au mal, et n’oubliant jamais l’Être tout-puissant dont l’œil pénètre dans les bois aussi bien que dans les villes.

 

Tel était l’homme que le sergent Dunham avait choisi pour être l’époux de sa fille. En faisant ce choix, il s’était peut-être laissé guider, moins par un examen attentif et judicieux des bonnes qualités de l’individu, que par sa prédilection personnelle ; et cependant personne ne pouvait connaître Pathfinder aussi intimement que lui, sans accorder à l’honnête guide une haute place dans son estime, par suite des qualités qu’il possédait. Que sa fille pût faire quelque objection sérieuse à ce mariage, c’était ce qui ne s’était jamais présenté à l’esprit du vieux soldat ; et d’une autre part, il y voyait une perspective de grands avantages pour lui-même, avantages qui se rattachaient au déclin de ses jours et au soir de sa vie qu’il passerait au milieu de ses petits-enfants qui lui seraient aussi chers que ceux dont ils auraient reçu le jour. Il avait d’abord fait cette proposition à son ami, qui l’avait écoutée avec plaisir. Mais le sergent était charmé de le voir alors entrer dans ses vues avec une ardeur proportionnée aux craintes et aux doutes que lui inspirait son humble méfiance de lui-même.

 

CHAPITRE X.

« Ne croyez pas que je l’aime, quoique je fasse une demande pour lui ; ce n’est qu’un homme quinteux – Il parle bien pourtant. – Mais que me font de vaines paroles ? »

 

ANONYME.

 

 

Une semaine se passa dans la routine ordinaire d’une garnison. Mabel commençait à s’habituer à une situation qu’elle avait trouvée d’abord non-seulement nouvelle, mais un peu ennuyeuse ; et les officiers et les soldats accoutumés peu à peu à la présence d’une jeune fille dont l’air et la mise avaient cette noblesse modeste qu’elle avait puisée dans la famille de sa protectrice, la fatiguaient moins par une admiration mal cachée, qu’ils ne la charmaient par un respect dont elle reportait la cause à son père, quoique dans le fait il dût être attribué à son air décent et modeste, encore plus qu’à leur déférence pour le digne sergent.

 

Les connaissances qu’on peut faire dans une forêt, ou dans des circonstances extraordinaires, trouvent bientôt leurs bornes. Une semaine de séjour dans le fort de l’Oswego suffit pour apprendre à Mabel quels étaient ceux qu’elle pouvait voir, et ceux qu’elle devait éviter. L’espèce de position neutre qu’occupait son père, qui n’était pas officier, et que son grade élevait au-dessus des soldats, écartait d’elle deux grandes classes de militaires, diminuait par conséquent le nombre de ceux qu’elle était obligée de voir, et rendait plus facile le choix qu’elle avait à faire. Elle découvrit pourtant qu’il y avait quelques individus, même parmi ceux qui pouvaient aspirer à une place à la table du commandant, qui étaient disposés à oublier le rang subalterne du sergent, en faveur de la taille bien tournée et du visage attrayant qu’ils trouvaient chez lui, et au bout des deux ou trois premiers jours elle avait déjà des admirateurs parmi les officiers. Le quartier-maître surtout, homme de moyen âge, qui avait goûté plus d’une fois les douceurs du mariage, mais qui était alors veuf, était évidemment disposé à augmenter son intimité avec le sergent, quoique leurs devoirs les rapprochassent déjà souvent. Les plus jeunes de ses compagnons de table ne manquèrent pas de remarquer que cet officier, qui était un Écossais, nommé Muir, rendait au sergent des visites plus fréquentes qu’il n’y avait été accoutumé : un sourire ou une plaisanterie en l’honneur de – la fille du sergent, – étaient pourtant tout ce qu’on se permettait ; mais – Mabel Dunham – devint un toast que l’enseigne et même le lieutenant ne dédaignaient pas de proposer.

 

À la fin de la semaine, le commandant de la garnison, le major Duncan de Lundie, un soir, après que la retraite eut été battue, envoya chercher le sergent Dunham, en lui donnant à entendre qu’il s’agissait d’une affaire qui exigeait une entrevue personnelle. Le major demeurait dans une hutte mobile qui, étant placée sur des roulettes, pouvait se transporter dans telle partie de la cour du fort qu’il le jugeait à propos. Elle en occupait alors presque le centre, et ce fut là que le sergent trouva son officier supérieur. Il fut admis en sa présence sans aucun délai, et sans être obligé de faire le pied de grue dans une antichambre. Dans le fait il y avait peu de différence entre les logements des officiers et ceux des soldats, si ce n’est que les premiers étaient plus spacieux ; de sorte que Mabel et son père étaient presque aussi bien logés que le commandant.

 

– Entrez, sergent, entrez, mon bon ami ! – dit Lundie d’un ton cordial, tandis que le subalterne se tenait dans une attitude respectueuse à la porte d’une pièce servant de bibliothèque et de chambre à coucher dans laquelle on l’avait introduit ; – entrez, et asseyez-vous sur cette escabelle. Je vous ai fait venir pour une discussion qui n’aura rapport ni aux revues ni aux feuilles de paie. Il y a bien des années que nous sommes camarades, et un temps si long doit compter pour quelque chose, même entre un major et son sergent d’ordonnance, entre un Écossais et un Yankee. Asseyez-vous, vous dis-je. – La journée a été belle, sergent.

 

– Oui, sans doute, major Duncan, – répondit Dunham, qui, tout en obéissant à l’ordre qu’il avait reçu de s’asseoir, avait trop d’expérience pour oublier le degré de respect qu’il devait montrer à son commandant ; – la journée a été très-belle, et nous pouvons en espérer encore de semblables en cette saison de l’année.

 

– Je le désire de tout mon cœur. Tout promet une belle récolte ; et vous verrez que les soldats du 55e sont presque aussi bons fermiers que bons soldats. Je n’ai jamais vu en Écosse les pommes de terre croître mieux que celles que nous avons plantées.

 

– Elles promettent une bonne récolte, et, sous ce rapport, un hiver plus agréable que le dernier.

 

– La vie fait des progrès dans tout ce qui est agréable, sergent, ainsi que dans le besoin qu’on en éprouve. Nous devenons vieux, et je crois qu’il est temps de songer à une retraite et de vivre pour moi. Je sens que mes jours d’activité touchent à leur fin.

 

– Le roi, – que Dieu le protège ! – a encore bien des services à recevoir de vous, major.

 

– Cela peut être ; surtout s’il lui reste à donner une place de lieutenant-colonel.

 

– Le jour où cette commission sera donnée au major Duncan de Lundie, sera un honneur pour le 55e.

 

– Et celui où Duncan de Lundie la recevra, en sera un pour lui. Mais si vous n’avez jamais eu le rang de lieutenant-colonel, sergent, vous avez eu une bonne femme ; et après le rang, c’est ce qui peut rendre un homme le plus heureux.

 

– Oui, major, j’ai été marié, mais je suis veuf depuis bien longtemps, et il ne me reste que mon amour pour le roi et pour mes devoirs.

 

– Quoi ! comptez-vous donc pour rien cette jeune et jolie fille, à membres si bien arrondis, à joues de roses, que je vois depuis quelques jours dans le fort ? Fi donc, sergent ! Tout vieux que je suis, je serais presque capable d’aimer cette petite friponne, et d’envoyer au diable le grade de lieutenant-colonel.

 

– Nous savons tous où est le cœur du major Duncan. Il est en Écosse, où une belle dame est disposée à le rendre heureux dès que le sentiment de ses devoirs lui permettra d’y retourner.

 

– Ah ! l’espoir est toujours une perspective éloignée, sergent, – répondit le major, un nuage de mélancolie passant sur ses traits, – et la bonne Écosse n’est pas près d’ici. Eh bien ! si nous n’avons en ce pays ni bruyères ni farine d’orge, nous y avons de la venaison qui ne nous coûte qu’une charge de poudre et une balle, et du saumon aussi abondamment qu’à Berwick sur la Tweed. Est-il vrai, sergent, que nos soldats se plaignent de ce qu’on leur sert trop de venaison et de pigeons depuis quelque temps ?

 

– Non pas depuis quelques semaines, major ; car les daims et les oiseaux, dans cette saison, ne sont pas en aussi grand nombre dans les environs qu’ils l’ont été. Ils commencent seulement à se plaindre du saumon. Mais j’espère que l’été se passera sans que nous ayons aucun embarras sérieux quant aux vivres. Il est pourtant vrai que les Écossais qui font partie de la garnison parlent plus qu’il ne serait prudent de leur privation de farine d’orge, et murmurent de temps en temps contre notre pain de froment.

 

– Ah ! c’est la nature humaine, sergent ; la simple et pure nature écossaise. Un gâteau de farine d’orge, pour dire la vérité, est un morceau friand, et il y a des moments où je voudrais moi-même en avoir une tranche.

 

– Si ce désir devient trop importun, major, – je parle des soldats, Monsieur, car je ne voudrais pas parler avec si peu de respect de Votre Honneur, – si les soldats, dis-je, viennent à regretter sérieusement une nourriture naturelle, je vous conseillerais humblement de faire importer ici de la farine d’orge ou d’en faire préparer dans ce pays, et je crois que nous n’en entendrons plus parler. – Il n’en faudrait pas beaucoup pour opérer une cure, Monsieur.

 

– Vous êtes un railleur malin, sergent ; mais je ne voudrais pas jurer que vous avez tort. Après tout, il peut y avoir dans le monde des choses plus appétissantes que la farine d’orge, et entre autres vous avez une fille qui est très-appétissante, Dunham.

 

– La fille est comme sa mère, major Duncan, et elle peut passer l’inspection, – dit le sergent avec fierté. – Ni l’une ni l’autre n’ont été élevées avec quelque chose de meilleur que de bonne farine américaine. – Oui, oui, la fille peut passer l’inspection.

 

– J’en répondrais moi-même. – Eh bien ! autant en venir au fait tout d’un coup, et conduire mon corps de réserve en première ligne. – Davy Muir, le quartier-maître, sergent, est disposé à prendre votre fille pour femme, et il m’a chargé d’entamer cette affaire avec vous de crainte de compromettre sa dignité ; et je puis ajouter que la moitié de nos jeunes officiers portent sa santé et parlent d’elle du matin au soir.

 

– C’est beaucoup d’honneur pour elle, Monsieur, – répondit le père d’un air roide ; – mais j’espère qu’ils trouveront bientôt quelque chose qui méritera mieux la peine d’en parler. – Je me flatte de la voir la femme d’un honnête homme dans quelques semaines d’ici, Monsieur.

 

– Oui, Davy est un honnête homme, et c’est plus qu’on n’en pourrait dire de beaucoup de quartiers-maîtres, à ce que je pense, sergent, – dit le major avec un léger sourire. – Eh bien ! puis-je dire au jouvenceau que Cupidon a blessé que l’affaire est à peu près arrangée ?

 

– Je remercie Votre Honneur ; mais Mabel est promise à un autre.

 

– Comment diable ! cela fera sensation dans le fort. Cependant je ne suis pas fâché de l’apprendre, sergent ; car, pour être franc avec vous, je ne suis point partisan des mariages inégaux.

 

– Je pense comme Votre Honneur, et je n’ai nul désir de voir ma fille femme d’un officier. Si elle peut s’élever au même rang qu’occupait sa mère avant elle, cela doit satisfaire toute fille raisonnable.

 

– Et puis-je demander, sergent, quel est l’heureux mortel que vous avez dessein de nommer votre gendre ?

 

– C’est Pathfinder, Votre Honneur.

 

– Pathfinder ?

 

– Lui-même, major ; et en vous le nommant, je vous fais toute son histoire. Personne n’est mieux connu sur cette frontière que mon honnête, mon brave, mon sincère ami.

 

– Tout cela est assez vrai ; mais, après tout, est-il l’espèce d’homme qu’il faut pour rendre heureuse une fille d’une vingtaine d’années ?

 

– Pourquoi non, Votre Honneur ? Il est à la tête de sa profession. Il n’y a pas un guide, pas un éclaireur attaché à l’armée qui ait la moitié de la réputation de Pathfinder, ou qui la mérite à moitié autant.

 

– J’en conviens, sergent, mais la réputation d’un éclaireur est-elle tout à fait celle qui peut gagner le cœur d’une jeune fille ?

 

– Parler des caprices des jeunes filles, major Duncan, c’est, dans mon humble opinion, à peu près comme si l’on parlait du jugement d’une nouvelle recrue. Si nous prenions pour modèle les mouvements d’un malotru gauche et mal bâti, nous ne pourrions jamais former un bataillon sur une bonne ligne.

 

– Mais il n’y a rien de gauche ni de mal bâti dans votre fille ; on ne trouverait pas, même dans la vieille Angleterre, une femme de sa classe qui ait une meilleure tournure. – Pense-t-elle comme vous sur cette affaire ? Je dois le supposer, puisque vous dites que vous l’avez promise.

 

– Nous n’avons pas encore conversé sur ce sujet, major ; mais, d’après plusieurs petites circonstances que je pourrais citer, je pense que c’est comme si elle y avait formellement consenti.

 

– Et quelles sont ces circonstances, sergent ? – demanda le major, qui commençait à prendre plus d’intérêt à cette affaire qu’il n’en avait d’abord éprouvé. – Étant garçon moi-même, comme vous le savez, j’avoue que j’ai quelque curiosité de connaître quelque chose de l’esprit d’une femme.

 

– Eh bien ! major, quand je lui parle de Pathfinder, elle me regarde toujours en face ; elle renchérit sur tout le bien que j’en puis dire, et cela franchement, ouvertement, comme si elle le regardait déjà presque comme son mari.

 

– Hum ! – Et vous croyez que ce sont là des preuves certaines des sentiments de votre fille ?

 

– Sans doute, major, car tout cela me frappe comme étant naturel. Quand un soldat me regarde en face en louant son officier, – car, sauf votre pardon, les soldats s’avisent quelquefois de critiquer leurs supérieurs, – et quand je vois un homme me regarder dans les yeux en faisant l’éloge de son capitaine, je me dis toujours qu’il est franc et qu’il pense ce qu’il dit.

 

– N’y a-t-il pas une forte différence d’âge entre Pathfinder et votre jolie fille ?

 

– Oui sans doute, Votre Honneur. Pathfinder marche vers la quarantaine, et Mabel a la perspective de tout le bonheur qu’une femme peut goûter avec un mari plein d’expérience. J’avais même quarante ans passés quand j’épousai sa mère.

 

– Mais est-il probable que la jaquette verte de chasse et le bonnet de peau de renard de notre digne guide plairont autant aux yeux de votre fille que l’élégant uniforme du 55e régiment ?

 

– Peut-être non, Monsieur ; et en ce cas elle aura le mérite de ne pas suivre son propre goût, ce qui rend toujours une jeune femme plus sage et plus prudente.

 

– Et ne craignez-vous pas que votre fille ne reste veuve encore bien jeune ? Toujours au milieu des bêtes sauvages et des Indiens qui le sont encore plus, on peut dire que Pathfinder est à chaque instant en danger pour sa vie.

 

– Chaque balle a sa destination, Lundie, – répondit le sergent, car le major aimait qu’on lui donnât ce nom dans ses moments de condescendance, et quand il n’était pas occupé de ses devoirs militaires ; – et pas un homme du 55° ne peut se croire à l’abri des chances d’une mort soudaine. À cet égard, Mabel ne gagnerait rien à prendre un autre mari. D’ailleurs, si je puis parler librement sur un tel sujet, je doute que Pathfinder meure jamais dans un combat, ou par suite de quelqu’une des chances de sa vie dans les forêts.

 

– Et pourquoi cela, sergent ? – demanda le major, regardant Dunham avec cette sorte de respect qu’un Écossais de ce temps était plus disposé que ceux d’aujourd’hui à avoir pour les connaissances mystérieuses. – Il est aussi exposé au danger qu’un soldat, peut-être même davantage : pourquoi donc serait-il plus sûr d’y échapper ?

 

– Je ne crois pas que Pathfinder s’imagine avoir plus de chances de sûreté qu’un autre, major, mais il ne mourra jamais d’une balle. Je l’ai vu si souvent manier sa carabine avec le même sang-froid que si c’eût été une houlette de berger, quand les balles nous sifflaient aux oreilles, et dans des circonstances si extraordinaires, que je ne crois pas que la Providence veuille qu’il périsse de cette manière. Et pourtant, s’il y a un homme dans les domaines de Sa Majesté qui mérite réellement cette mort glorieuse, c’est Pathfinder.

 

– C’est ce qu’on ne peut savoir, sergent, – répondit Lundie d’un air grave et pensif ; – et moins on en parle, mieux cela vaut peut-être. Mais votre fille – Mabel, je crois que vous l’appelez ; – Mabel sera-t-elle aussi disposée à accepter pour mari un homme qui, après tout, n’est qu’à la suite de l’armée, qu’un militaire qui en fait partie ? Il n’y a aucun espoir de promotion pour le guide, sergent.

 

– Il est déjà à la tête de sa profession, Votre Honneur. D’ailleurs Mabel a pris sa résolution sur cette affaire. Et comme vous avez eu la bonté de me parler de M. Muir, j’espère que vous voudrez bien lui dire qu’il doit la regarder comme ayant un billet de logement à vie.

 

– Fort bien ; c’est votre affaire. Et maintenant, – sergent Dunham !

 

– Major Duncan ! – répondit le sergent, se levant en faisant le salut militaire.

 

– Vous savez que mon intention est de vous envoyer aux Mille-Îles pour un mois. Tous les anciens sous-officiers y ont fait leur tour de service, – tous ceux à qui je puis me fier du moins, – et le vôtre est enfin arrivé. Il est vrai que le lieutenant Muir réclame le droit de commander cette expédition ; mais comme il est quartier-maître, je n’aime pas à rien changer à des arrangements bien organisés. – A-t-on fait le tirage des hommes ?

 

– Tout est prêt, major. Le tirage est fait, et j’ai appris que le canot qui est arrivé la nuit dernière a apporté un message pour annoncer que le détachement qui est là-bas attend celui qui doit le relever.

 

– Cela est vrai, et il faut que vous mettiez à la voile après-demain matin, sinon demain soir. Peut-être serait-il plus prudent de profiter de l’obscurité.

 

– C’est ce que pense Jasper, major Duncan ; et je ne connais personne à qui l’on puisse mieux s’en rapporter, en pareille affaire, qu’au jeune Jasper Western.

 

– Jasper Eau-douce, – dit Lundie en souriant, – doit-il partir avec vous ?

 

– Votre Honneur doit se rappeler que le Scud ne quitte jamais le port sans lui.

 

– Vous avez raison, mais toutes les règles ont des exceptions. N’ai-je pas vu un marin dans le fort depuis quelques jours ?

 

– Oui, major, c’est mon beau-frère Cap qui a accompagné ma fille ici.

 

– Ne pourrait-on pas le mettre à bord du Scud, pour cette fois, et laisser ici Jasper ? La variété d’une croisière sur le lac plairait à votre beau-frère, et vous jouiriez davantage de sa compagnie.

 

– J’avais dessein de vous demander la permission de l’emmener avec moi, major ; mais il faut que ce soit comme volontaire. Jasper est un trop brave garçon pour le priver de son commandement sans raison. D’ailleurs, je crois que Cap a trop de mépris pour l’eau douce, pour remplir sa place convenablement.

 

– Vous avez raison, sergent, je laisse tout cela à votre discrétion. En y réfléchissant une seconde fois, Eau-douce doit conserver son commandement. Vous comptez aussi prendre Pathfinder avec vous ?

 

– Si vous le trouvez bon, major, il y aura du service pour les deux guides, la peau-rouge et l’homme blanc.

 

– Je crois que vous avez raison. Eh bien, sergent, je vous souhaite du bonheur dans cette entreprise, et souvenez-vous qu’à la fin de votre commandement, le poste doit être abandonné et détruit. Il nous aura alors rendu le service que nous en attendions, ou nous aurons tout à fait manqué notre but, et c’est une position trop dangereuse pour chercher à s’y maintenir sans nécessité. Vous pouvez vous retirer.

 

Le sergent fit le salut d’usage, tourna sur ses talons comme s’ils eussent été des pivots, et il tirait la porte après lui quand son commandant le rappela.

 

– J’avais oublié une chose, sergent. Nos jeunes officiers m’ont demandé un tir, et c’est à demain que ce divertissement a été fixé. Tout compétiteur sera admis, et les prix seront une poudrière de corne garnie en argent, une bouteille de cuir garnie de même, et une calèche de soie pour une dame. Ce dernier prix permettra à celui qui l’obtiendra de montrer sa galanterie, en en faisant l’offrande à la dame qu’il aime le mieux.

 

– Tout cela est fort agréable, Votre Honneur, surtout pour celui qui réussira. Sera-t-il permis à Pathfinder de disputer ces prix ?

 

– Je ne vois pas comment on pourrait l’exclure du nombre des compétiteurs s’il lui plaît de se présenter ; mais j’ai remarqué depuis quelque temps qu’il ne prend aucune part à ces divertissements ; peut-être parce qu’il connaît son adresse sans égale.

 

– C’est cela, major. Le brave garçon sait qu’il n’y a pas un homme sur toute la frontière qui soit en état de lutter contre lui, et il ne veut pas nuire aux plaisirs des autres. Je crois qu’on peut en toute chose se fier à sa délicatesse, Monsieur. Je crois qu’il faut le laisser agir à sa discrétion.

 

– Il le faut en cette occasion, sergent ; il restera à voir s’il réussira aussi bien que dans les précédentes. – Bonsoir, Dunham.

 

Le sergent se retira, laissant Duncan de Lundie livré à ses propres pensées. Les sourires qui se montraient de temps en temps sur une physionomie dont l’expression ordinaire était martiale et sévère, prouvaient qu’elles n’étaient pas désagréables, quoique la sévérité y reparût par moments. Une demi-heure pouvait être écoulée quand on frappa à la porte, et à peine eut-il prononcé le mot – Entrez ! – qu’un homme de moyen âge, en costume militaire, mais dont l’uniforme ne paraissait pas avoir reçu tous les soins qu’en prend ordinairement un officier, entra dans la chambre, et le major le salua sous le nom de M. Muir.

 

– Je viens, comme vous me l’avez permis, pour connaître mon sort, major Duncan, – dit le quartier-maître avec un accent écossais fortement prononcé, dès qu’il se fut assis sur le siège qui lui avait été offert. – Pour vous dire la vérité, cette jeune fille fait autant de ravage dans la garnison que les Français en ont fait devant Ty. Je n’ai jamais vu une déroute si complète en si peu de temps.

 

– Sûrement, Davy, vous n’avez pas dessein de me faire croire qu’une semaine a vu allumer une telle flamme dans un cœur jeune et simple comme le vôtre. Sur ma foi, ce serait encore pire que votre affaire d’Écosse, quand on disait que le feu qui vous consumait intérieurement était si violent qu’il avait pratiqué dans votre corps un trou par lequel toutes les jeunes filles pouvaient voir quelle était la valeur des combustibles enflammés.

 

– Il faut que vous plaisantiez, major Duncan, comme votre père et votre mère avant vous, quand même l’ennemi serait dans le camp. Je ne vois rien de bien extraordinaire à ce que des jeunes gens suivent la pente de leurs désirs et de leurs inclinations.

 

– Mais vous avez si souvent suivi celle des vôtres, Davy, que je croyais qu’à présent vous ne pouviez plus y trouver l’attrait de la nouveauté. En comptant l’affaire d’Écosse dont je viens de parler, vous avez déjà été marié quatre fois.

 

– Seulement trois, major ; aussi vrai que j’espère avoir une quatrième femme. Mon nombre n’est pas encore complet. Non, non, rien que trois.

 

– Je crois que vous oubliez le mariage sans ministre, Davy.

 

– Et pourquoi y songerais-je, major ? Les cours de justice ont décidé que ce n’était pas un mariage ; que faut-il de plus ? Cette femme avait profité d’une légère disposition amoureuse, qui est peut-être une faiblesse dans ma constitution, pour m’entraîner dans une liaison qui a été déclarée illégale.

 

– Si je m’en souviens bien, Muir, on disait dans le temps qu’il y avait deux côtés à envisager dans cette question.

 

– Toute chose a deux côtés, mon cher major, et j’en ai connu qui en avaient trois. Mais la pauvre femme est morte ; il n’y avait pas d’enfants ; ainsi il n’en est rien résulté, après tout. Ensuite, j’ai été particulièrement malheureux avec ma seconde femme ; je dis seconde, par déférence pour vous, major, et d’après la fausse supposition qu’il y avait un premier mariage. Mais que ce fût le second ou le premier, j’ai été particulièrement malheureux avec Jeanie Graham, car elle est morte sans enfants dans le cours du premier lustre de notre union. – Je crois que si elle avait vécu, je n’aurais jamais songé à prendre une autre femme.

 

– Mais comme elle est morte, vous en avez épousé ensuite deux autres, et vous désirez en prendre une troisième.

 

– On ne doit jamais nier la vérité, major Duncan, et je suis toujours prêt à l’avouer. Mais il me semble, Lundie, que vous avez l’air mélancolique par une si belle soirée ?

 

– Non, Muir ; pas absolument mélancolique, mais un peu pensif. Je pensais aux jours de ma jeunesse, lorsque moi fils du laird, et vous fils du ministre, nous gravissions ensemble nos montagnes natales, heureux, sans soucis, et nous inquiétant peu de l’avenir ; et il s’en est suivi quelques idées, qui peuvent être un peu pénibles, sur la manière dont cet avenir s’est développé pour moi.

 

– À coup sûr, Lundie, vous n’avez pas à vous en plaindre ; vous vous êtes élevé au rang de major, et vous ne tarderez pas à être lieutenant-colonel, s’il faut en croire les lettres que nous recevons ; tandis que moi, je ne suis qu’un pauvre diable de quartier-maître, n’ayant qu’un grade de plus que lorsque mon honorable père me présenta ma première commission.

 

– Et vos quatre femmes ?

 

– Trois, Lundie, trois seulement qui l’étaient légitimement, même d’après les lois saintes et libérales de notre pays.

 

– Soit ! n’en supposons que trois. Vous savez, Davy, – continua le major, reprenant sans s’en apercevoir le dialecte et l’accent de son pays, ce qui arrive aux Écossais les mieux élevés, quand ils parlent d’un sujet qui leur tient au cœur, – vous savez que mon choix est fait depuis longtemps, quelles longues espérances j’ai nourries, combien il m’en a coûté pour attendre pendant tant d’années l’heureux moment où je pourrai appeler mon épouse une femme tellement adorée ; tandis que vous, sans fortune, sans nom, sans naissance, sans mérite, – je veux dire sans mérite particulier…

 

– Ne dites pas cela, Lundie ; les Muir sont d’un sang particulièrement bon.

 

– Eh bien ! sans autre chose qu’un sang particulièrement bon, vous avez épousé quatre femmes…

 

– Seulement trois, Lundie ; si vous en comptez quatre, vous affaiblirez notre ancienne amitié.

 

– Comptez-les comme il vous plaira, Davy, et vous en trouverez plus que votre part légitime. Nous avons donc passé notre vie bien différemment, du moins sous le rapport du mariage : vous devez en convenir, mon ancien ami.

 

– Et quel est celui qui y a le plus gagné, major, à parler aussi franchement que lorsque nous étions enfants ?

 

– Je ne désire rien cacher. J’ai passé ma vie dans un espoir différé, et la vôtre s’est écoulée…

 

– Non dans un espoir réalisé, major Duncan ; je vous l’assure sur mon honneur. À chaque nouvelle épreuve, j’ai cru mieux réussir, mais l’homme est né pour le désappointement. Ah ! tout est vanité dans ce monde, Lundie, et il n’y a en rien plus de vanité que dans le mariage.

 

– Et cependant vous êtes prêt à passer votre cou dans le nœud coulant pour la cinquième fois.

 

– Je désire vous faire observer que ce ne sera que la quatrième, major, – dit le quartier-maître, et sa physionomie s’animant en même temps de tout l’enthousiasme d’un jeune homme, il ajouta : – Mais cette Mabel Dunham est un rara avis. Nos filles d’Écosse sont jolies, agréables ; mais il faut convenir qu’elles sont bien au-dessous de celles de ces colonies.

 

– Vous ferez bien de vous rappeler votre commission et votre sang, Davy. Je crois que toutes vos quatre femmes…

 

– Je voudrais, mon cher Lundie, que vous fussiez un peu plus fort en arithmétique. Trois fois un font trois.

 

– Eh bien ! toutes trois étaient, je crois, des femmes d’un sang particulièrement bon.

 

– Précisément, toutes trois, comme vous le dites, étaient de bonnes familles, et les alliances étaient sortables.

 

– Et la première de toutes étant fille du jardinier de mon père, cette alliance ne l’était pas. Mais ne craignez-vous pas, en épousant la fille d’un sous-officier qui sert dans le même corps que vous, de voir diminuer votre importance dans le régiment ?

 

– Ce dont vous parlez a été mon côté faible toute ma vie, major Duncan ; car je me suis toujours marié sans égard pour les conséquences. Chacun a son péché favori, et je crois que le mariage est le mien. – Mais à présent que nous avons discuté ce qu’on peut appeler les principes de l’alliance, je vous demanderai si vous m’avez rendu le service de parler au sergent de cette petite affaire.

 

– Oui, Davy ; et je suis fâché, pour vos espérances, d’avoir à vous dire que je ne vous vois pas beaucoup de chance de réussir.

 

– Je ne réussirais pas ! un officier, et par-dessus le marché un quartier-maître, ne réussirait pas auprès de la fille d’un sergent !

 

– C’est précisément ce que je vous dis, Davy.

 

– Et pourquoi cela, Lundie ? Aurez-vous la bonté de répondre à cette question ?

 

– Parce que la fille est promise. La parole est donnée, la main accordée, la foi jurée. – Non ! je veux être pendu si je crois un mot de ce dernier point ; mais le fait est qu’elle est promise.

 

– Eh bien ! c’est un obstacle, il faut l’avouer, major. Mais c’est peu de chose si le cœur de la fille est libre.

 

– Sans doute ; et je crois probable que c’est le cas dont il s’agit ; car le prétendu me paraît être le choix du père plutôt que celui de la fille.

 

– Et qui peut être ce prétendu, major ? – demanda le quartier-maître avec cette philosophie tranquille que donne l’habitude. – Je ne me rappelle aucun aspirant convenable qui puisse me barrer le chemin.

 

– Non, vous êtes le seul aspirant convenable sur la frontière, Davy. Au surplus, l’heureux mortel est Pathfinder.

 

– Pathfinder, major !

 

– Ni plus ni moins, Davy Muir. Pathfinder est son nom. Mais, pour calmer un peu votre jalousie, je vous dirai qu’à mon avis du moins c’est un mariage conçu dans le cerveau du père plutôt que dans le cœur de la fille.

 

– C’est ce que je pensais, – s’écria le quartier-maître, respirant plus librement. – Cela me semblait impossible, avec mon expérience de la nature humaine.

 

– Et particulièrement de la nature des femmes, Davy.

 

– Il vous faut votre plaisanterie, Lundie, n’importe qui en souffre. Mais je ne croyais pas possible que je me trompasse sur les inclinations de cette jeune fille, et je crois pouvoir prononcer hardiment qu’elles s’élèvent fort au-dessus de la condition de Pathfinder. – Quant à cet homme lui-même… eh bien, on verra avec le temps !

 

Le major, qui se promenait dans sa chambre, s’arrêta tout à coup, regarda son compagnon en face avec une expression comique de surprise sérieuse, et s’écria : – Dites-moi franchement, Davy Muir, supposez-vous qu’une jeune fille comme Mabel Dunham puisse concevoir un penchant sérieux pour un homme ayant votre âge, votre extérieur, et je puis ajouter votre expérience ?

 

– Allez, allez, Lundie, vous ne connaissez pas le sexe, et voilà pourquoi vous n’êtes pas encore marié dans votre quarante-cinquième année. Il y a longtemps que vous êtes garçon, major.

 

– Et quel peut être votre âge, lieutenant Muir, si je puis me permettre une question si délicate ?

 

– Quarante-sept ans, je n’ai pas envie de le nier, Lundie ; et si j’obtiens Mabel, ce sera juste une femme par deux lustres. Mais je ne croyais pas que le sergent Dunham eût l’esprit assez humble pour songer à donner une jolie fille comme la sienne à un homme tel que Pathfinder.

 

– Ce n’est pas un songe, Davy : le sergent est aussi sérieux qu’un soldat prêt à passer par les verges.

 

– Fort bien, fort bien, major, nous sommes d’anciens amis, et nous devons savoir lâcher et recevoir un brocard, quand nous ne sommes pas de service. Il est possible que le digne sergent n’ait pas compris mes demi-mots, sans quoi il n’aurait jamais songé à un tel mariage. Il y a une aussi vaste différence entre l’épouse d’un officier et la femme d’un guide, qu’entre l’antiquité de l’Écosse et celle de l’Amérique. – Je suis aussi d’un sang très-ancien.

 

– Croyez-en ma parole, Davy, votre antiquité ne vous rendra pas de grands services dans cette affaire ; et quant à votre sang, il n’est pas plus ancien que vos os. Je vous ai fait part de la réponse du sergent, et vous voyez que mon influence, sur laquelle vous comptiez tellement, ne peut rien faire pour vous. Buvons un coup à notre ancienne connaissance, Davy ; et ensuite vous ferez bien de songer au détachement qui part demain, et d’oublier Mabel Dunham aussitôt qu’il vous sera possible.

 

– Ah, major ! j’ai toujours trouvé plus facile d’oublier une femme qu’une maîtresse. Quand un couple est une fois marié, tout est fini, peut-on dire, jusqu’à ce que la mort vienne opérer une séparation ; et il me semble peu respectueux de troubler le repos des morts en songeant trop à eux. Au contraire, il y a tant d’inquiétudes, tant d’espérances, tant de félicité à venir, avec une maîtresse, que l’esprit en est toujours occupé.

 

– C’est précisément l’idée que je me fais de votre situation, Davy ; car je n’ai jamais supposé que vous attendiez quelque bonheur de plus avec l’une ou l’autre de vos femmes. J’ai pourtant entendu parler d’hommes assez stupides pour espérer qu’ils seraient heureux avec leur femme, même au-delà du tombeau. – Je bois au succès de votre nouvel amour, lieutenant Muir, ou à la prompte guérison de cette maladie ; et je vous invite à veiller sur vous-même avec plus de soin à l’avenir ; sans quoi, vous pourrez encore vous laisser entraîner par la violence d’un accès semblable.

 

– Bien des remerciements, mon cher major. Et moi, je bois à l’hymen qui couronnera une ancienne passion dont je connais quelque chose. – Ce whisky est de la vraie rosée de montagnes, Lundie, et il réchauffe le cœur en faisant penser à notre bonne Écosse. – Quant aux hommes dont vous venez de parler, ils ne pouvaient avoir eu que chacun une femme, car s’ils en avaient eu plusieurs, ces femmes, d’après leurs actions pendant leur vie, auraient pu prendre différents chemins après leur mort ; je pense donc qu’un mari raisonnable doit se contenter de passer en ce monde, avec une femme, le temps qui lui est accordé sans rêver à des choses qui sont hors de sa portée. – Je vous suis infiniment obligé, major Duncan, de cette preuve d’amitié, comme de toutes celles que vous m’avez déjà données ; et si vous pouviez en ajouter encore une autre, je croirais que vous n’avez pas tout à fait oublié le compagnon des jeux de votre enfance.

 

– Eh bien, Davy, si la demande est raisonnable, et telle qu’un officier supérieur puisse l’accorder, faites-la-moi connaître.

 

– Si vous pouviez me trouver quelque petit service à faire aux Mille-Îles, pendant une quinzaine ou environ, je crois que l’affaire en question pourrait s’arranger à la satisfaction de toutes les parties. Faites attention, Lundie, que Mabel est la seule fille blanche qui soit à marier sur toute cette frontière.

 

– Il y a toujours du service pour un homme chargé de votre emploi, dans un petit poste comme dans un grand ; mais celui dont il s’agit peut être fait par le sergent aussi bien que par le quartier-maître-général et même mieux.

 

– Mais pas mieux que par un officier. Il y a en général beaucoup de désordre avec les sous-officiers.

 

– J’y réfléchirai, Muir, répondit le major en riant, – et vous aurez ma réponse demain matin. Vous aurez demain une bonne occasion de vous montrer avec avantage aux yeux de votre belle. Vous êtes bon tireur, et il y a des prix à gagner. Décidez-vous à déployer votre adresse, et qui sait ce qui peut arriver avant le départ du Scud ?

 

– Je suppose que nos jeunes gens voudront s’essayer la main à ce divertissement, major ?

 

– Je le pense de même, et quelques vieux officiers aussi, si vous vous y présentez. Et pour que vous ne soyez pas seul, Davy, je tirerai moi-même un coup ou deux ; et vous savez que j’ai quelque réputation en ce genre.

 

– Cela pourrait réussir. Le cœur d’une femme, major Duncan, peut s’attaquer de différentes façons, et quelquefois d’une manière que les règles de la philosophie pourraient rejeter. Quelques femmes exigent qu’on établisse devant elles, en quelque sorte, un siège régulier, et elles ne capitulent que lorsque la place ne peut tenir plus longtemps ; d’autres aiment à être emportées d’assaut ; et il y en a dont on ne peut venir à bout qu’en les faisant donner dans quelque embuscade. La première manière est la plus honorable, celle peut-être qui convient le mieux à un officier ; mais je crois que la troisième est la plus agréable.

 

– Opinion que vous devez à l’expérience, je n’en doute nullement. Mais que dites-vous de l’assaut ?

 

– Cela peut réussir à des hommes plus jeunes que nous, Lundie, – répondit le quartier-maître en se levant, et en faisant à son commandant un clin d’œil expressif, liberté qu’il se permettait souvent, par suite d’une longue intimité. – Chaque âge a les qualités qui lui sont propres, et à quarante-sept ans je crois qu’on fait bien de compter un peu sur la tête. Je vous souhaite le bon soir, major Duncan, absence de tout accès de goutte, et un sommeil doux et rafraîchissant.

 

– Je vous en souhaite autant, monsieur Muir, et je vous remercie. N’oubliez pas la passe d’armes de demain.

 

Le quartier-maître se retira, laissant Lundie dans sa bibliothèque, libre de réfléchir sur ce qui venait de se passer. Le temps avait tellement habitué le major Duncan au caractère et à l’humeur du lieutenant Muir, que la conduite de cet officier ne lui semblait pas aussi étrange qu’elle le paraîtra peut-être au lecteur. Dans le fait, tandis que tous les hommes sont assujettis à une loi commune qu’on appelle nature, la variété de leurs penchants, de leurs manières de voir et de sentir, et des formes que prend leur égoïsme, est inépuisable.

 

CHAPITRE XI.

« Ordonnez au faucon, avant qu’il soit affaité, de se percher sur votre poing, ou au chien non dressé de suivre la piste du daim ; forcez l’homme libre à porter des fers contre sa volonté, ou celui qui est dans la tristesse à écouter un conte joyeux ; c’est temps perdu, vous n’y réussirez pas. Ainsi l’amour n’apprend pas à unir les cœurs par la force ; il ne joint que ceux qu’une douce sympathie rapproche. »

 

Miroir pour les Magistrats.

 

 

Il n’arrive pas souvent que l’espoir soit récompensé par la jouissance aussi complètement que les vœux des jeunes officiers de la garnison furent comblés par le temps qu’il fit le lendemain. Il peut se faire que ce ne soit que l’effet de la bizarrerie ordinaire de l’esprit humain, mais les Américains sont assez portés à s’enorgueillir des choses que des hommes intelligents trouveraient sans doute d’une qualité très-inférieure, tandis qu’ils oublient ou qu’ils déprécient les avantages qui les mettent certainement au niveau, sinon au-dessus du plus grand nombre de leurs semblables. Parmi ces avantages est le climat, qui, au total, et sans vouloir lui attribuer une perfection chimérique, est infiniment plus agréable et tout aussi salubre que celui de bien des pays dont les habitants parlent le plus haut pour se plaindre du nôtre.

 

À l’époque dont nous parlons, les chaleurs de l’été se faisaient peu sentir à Oswego, comme on appelait le fort situé à l’embouchure de la rivière du même nom ; car l’ombre de la forêt, se joignant à la fraîcheur des brises qui venaient du lac, diminuait l’influence du soleil au point de rendre les nuits toujours fraîches, tandis que la chaleur des jours était rarement étouffante.

 

On était alors en septembre, mois pendant lequel les vents venant de la côte paraissent souvent s’ouvrir un chemin à travers les terres pour arriver jusqu’aux grands lacs ; et ceux qui naviguent sur ces mers intérieures sentent quelquefois l’influence favorable qui caractérise les vents de l’Océan, et qui, en leur donnant une nouvelle vigueur au moral et au physique, leur inspire en même temps une nouvelle ardeur. C’était par un jour semblable que la garnison d’Oswego s’était rassemblée pour voir ce que son commandant avait appelé en plaisantant « une passe d’armes. » Lundie était un homme instruit, – du moins dans sa profession, – et il se faisait un plaisir de diriger l’esprit des jeunes gens qui étaient sous ses ordres vers les lectures les plus convenables à l’état qu’ils avaient embrassé. Il avait une bibliothèque bien choisie et assez considérable pour la situation dans laquelle il se trouvait, et il prêtait volontiers ses livres à tous ceux qui le désiraient. Entre autres fantaisies que ces lectures avaient introduites dans la garnison, était un goût pour cette sorte d’amusement qui allait avoir lieu, et auquel quelques chroniques du temps de la chevalerie avaient donné une teinte romanesque qui était assez en harmonie avec l’humeur et les dispositions de soldats en garnison dans un fort isolé, situé dans un pays éloigné et sauvage. Mais tandis que la plupart ne songeaient qu’au plaisir, ceux qui étaient chargés de ce devoir ne négligeaient pas la sûreté du poste. Un homme placé sur les remparts du fort, et regardant cette vaste étendue d’eau tranquille et brillante qui bornait la vue du côté du nord, et la forêt paisible et en apparence sans bornes qui formait l’autre côté de ce panorama, se serait cru dans un séjour de paix et de sécurité. Mais Duncan de Lundie ne savait que trop que les bois pouvaient à chaque instant faire paraître plusieurs centaines de sauvages résolus à détruire le fort et à massacrer tout ce qui s’y trouvait, et que les eaux du lac offraient un chemin facile par lequel des ennemis plus civilisés, mais presque aussi astucieux, les Français, pouvaient approcher du fort à l’improviste. Il envoya donc des détachements, commandés par des vétérans qui se souciaient peu des plaisirs de la journée, faire des patrouilles dans la forêt, et une compagnie entière resta sous les armes dans le fort, comme si l’on eût su qu’un ennemi de force supérieure était dans les environs. Avec ces précautions, les autres, tant soldats qu’officiers, ne songèrent plus qu’aux plaisirs que leur promettait cette matinée.

 

L’endroit qui devait être la scène du divertissement était une sorte d’esplanade sur le bord du lac, un peu à l’ouest du fort. On avait choisi ce terrain pour y faire la parade, parce qu’il avait l’avantage d’être protégé en arrière par le lac, et sur un de ses flancs par le fort. On y avait abattu tous les arbres et déraciné toutes les souches. On ne pouvait donc y être attaqué, quand on y faisait l’exercice, que de deux côtés seulement ; et comme on avait pratiqué au-delà une grande clairière au sud et à l’ouest, les ennemis auraient été obligés de se montrer hors des bois avant de pouvoir s’approcher assez pour être dangereux.

 

Quoique les armes régulières du régiment fussent des mousquets, une cinquantaine de fusils de chasse parurent en cette occasion. Chaque officier en avait un pour son amusement ; il y en avait qui appartenaient à des Indiens de tribus alliées aux Anglais, et il s’en trouvait toujours quelques-uns dans les forts ; les guides ou éclaireurs en avaient aussi, et le régiment en gardait un certain nombre qu’on prêtait à ceux qui allaient chasser dans la forêt pour procurer des vivres à la garnison. Parmi ceux qui portaient cette arme en ce moment, cinq ou six individus étaient particulièrement connus comme s’en servant si bien, qu’ils avaient acquis de la célébrité sur toute la frontière, une douzaine passaient pour avoir une adresse plus qu’ordinaire, et plusieurs autres auraient été regardés comme de fort bons tireurs partout ailleurs que dans la situation où ils se trouvaient placés.

 

La distance était cinquante toises, et l’on devait se servir du fusil, sans fourchette. Le but était une planche, sur laquelle divers cercles étaient peints en blanc, suivant l’usage, avec un point blanc au centre. Les premières épreuves d’adresse commencèrent par des défis entre les plus humbles des compétiteurs, qui désiraient montrer leur dextérité avant le divertissement général. Des soldats y figurèrent, et ce prélude eut peu d’intérêt pour les spectateurs, parmi lesquels il ne se trouvait encore aucun officier.

 

La plupart des soldats étaient écossais, le régiment ayant été levé à Stirling et dans les environs ; mais, de même que le sergent Dunham, bien des Américains y avaient été reçus depuis son arrivée dans les colonies. Ceux-ci étaient naturellement les meilleurs tireurs, et au bout d’une demi-heure, il fut universellement reconnu qu’un jeune homme, né dans la colonie de New-York, mais d’extraction hollandaise, qui portait le nom euphonique de Van Vattenburg, et qu’on appelait familièrement Follock, s’était montré le plus expert de tous ceux qui avaient fait l’essai de leur adresse. Au moment où l’opinion générale venait de se déclarer à ce sujet, le capitaine le plus ancien, suivi de la plupart des officiers et des dames du fort, entra sur l’esplanade. Une vingtaine de femmes de plus humble condition les suivaient, et l’on distinguait parmi elles la jolie fille du sergent Dunham, qui joignait à des joues vermeilles et à une physionomie intelligente et animée un costume aussi propre que simple, qui lui allait à ravir.

 

Parmi toutes ces femmes, il n’y en avait que trois qui fussent officiellement reconnues comme ayant droit au titre de dames. C’étaient les épouses de trois officiers, matrones graves, dont tout l’extérieur offrait un singulier mélange des habitudes prises dans la simplicité des mœurs de la moyenne classe de la société avec les idées qu’elles se formaient de la supériorité de la profession de leurs maris, des droits qu’elles avaient d’après les grades de chacun d’eux, et des devoirs de l’étiquette. Les autres étaient femmes de sous-officiers. Mabel, comme l’avait dit le quartier-maître, était strictement la seule qui pût avoir des prétentions au mariage, car, quoiqu’il se trouvât aussi dans le fort une douzaine de jeunes filles, elles ne pouvaient encore être classées que parmi les enfants, aucune d’elles n’étant d’âge à prétendre aux honneurs conjugaux.

 

On avait fait quelques préparatifs pour la réception du beau sexe. Des bancs, formés de planches clouées sur des pieux enfoncés dans la terre, avaient été établis sur le bord du lac, et à côté était un poteau auquel les prix étaient suspendus. On avait eu soin de réserver le premier banc pour les trois dames et leurs filles ; le second fut occupé par Mabel et par les femmes et filles des sous-officiers ; les autres se placèrent en arrière sur le troisième, et celles qui ne purent y trouver place restèrent debout. Mabel, qui avait déjà été admise dans la société des femmes des officiers, mais seulement comme une humble compagne, devint le but de leurs regards, car plus elles avaient une haute idée de leur rang, surtout dans une garnison, plus elles appréciaient sa modestie.

 

Dès qu’on vit à leurs places cette partie importante des spectateurs, le major Duncan ordonna que le divertissement commençât, de la manière qui était prescrite dans les ordres qu’il avait donnés antérieurement. Huit à dix des meilleurs tireurs de la garnison s’avancèrent alors vers l’endroit d’où l’on devait tirer. Les soldats y étaient admis comme les officiers, et ceux mêmes qui ne se trouvaient dans le fort que comme visiteurs n’en étaient pas exclus. Comme on pouvait l’attendre d’hommes dont les amusements et une variété agréable dans leur nourriture dépendaient de leur adresse à tirer, ils touchèrent tous le point central. D’autres qui leur succédèrent, eurent la main et l’œil moins sûrs ; mais presque tous envoyèrent leur balle dans un des cercles qui entouraient le point du milieu.

 

Suivant les règles de ce divertissement, personne ne pouvait passer à la seconde épreuve sans avoir réussi dans la première ; et l’adjudant de la place, qui remplissait les fonctions de maître des cérémonies, ou de maréchal de « la passe d’armes, » appela les noms de tous ceux qui avaient touché le point central, pour les avertir de se préparer à la seconde épreuve, et annonça en même temps que ceux qui ne se seraient pas présentés pour tirer au blanc seraient nécessairement exclus des épreuves suivantes. En ce moment, le major Duncan, le quartier-maître Muir et Jasper Western arrivèrent à l’endroit d’où l’on tirait, tandis que Pathfinder se promenait tranquillement à côté ; il ne portait pas sa chère carabine, circonstance si extraordinaire que tous les spectateurs la regardèrent comme une preuve qu’il n’avait pas dessein de disputer l’honneur de cette journée. Chacun fit place au major Duncan, qui, couchant son fusil avec nonchalance, fit feu sur-le-champ. Sa balle alla frapper à quelques pouces du but.

 

– Le major Duncan est exclu des épreuves suivantes, – cria l’adjudant à voix haute. Les anciens officiers et le vieux sergent comprirent fort bien que le major avait manqué le but volontairement. Mais les jeunes gens et les soldats n’en furent que plus encouragés par cette preuve de l’impartialité avec laquelle les règles de ce divertissement étaient observées, rien n’étant si attrayant qu’une justice rigoureuse, comme rien n’est si rare que de la voir administrer ainsi.

 

– Maintenant, c’est votre tour, Eau-douce, – dit David Muir, – et si vous ne battez pas le major, je dirai que votre main est plus propre à la rame qu’au fusil.

 

Les joues de Jasper étaient pourpres ; il se mit en place, jeta un regard sur Mabel, dont il vit la tête penchée en avant, comme pour mieux voir le résultat de l’épreuve qu’il allait faire, appuya, sans beaucoup de soin, le canon de son fusil sur la paume de sa main gauche, en leva le bout un instant d’une main ferme, et tira. Sa balle traversa exactement le centre du point blanc, ce qui était de beaucoup le meilleur coup qui eût encore été tiré, puisque les autres n’avaient fait qu’en effleurer les bords.

 

– Bravo, maître Jasper, – dit Muir dès que le résultat eut été proclamé. C’est un coup qui aurait pu faire honneur à une tête plus âgée et à un œil plus exercé. Je crois pourtant que vous avez eu un peu de bonheur, car vous n’avez pas ajusté avec un soin bien particulier. Vous pouvez avoir de la vivacité dans le mouvement, Eau-douce, mais vous n’avez ni science ni philosophie dans le maniement de votre arme. – Maintenant, je vous prie, sergent Dunham, d’inviter toutes ces dames à faire une attention toute particulière, car je vais faire ce qu’on peut appeler un usage intellectuel de ce fusil. Jasper aurait tué son adversaire, j’en conviens, mais il n’y aurait pas eu la moitié autant de satisfaction à recevoir son feu, que si le coup eût été tiré scientifiquement.

 

Pendant ce temps, il se préparait à son épreuve scientifique, mais il ne voulut en venir au fait que lorsqu’il vit les yeux de Mabel, comme ceux de toutes les autres femmes, fixés sur lui avec curiosité. Comme les autres se tenaient à une certaine distance, par respect pour son rang, il n’avait près de lui que son commandant, et il lui dit avec son ton familier :

 

– Vous voyez, Lundie, qu’on peut gagner quelque chose à exciter la curiosité d’une femme. C’est un sentiment très-actif que la curiosité, et, en la piquant convenablement, elle peut finir par conduire à de plus douces innovations.

 

– Vous avez raison, Davy ; mais vous nous faites tous attendre pendant que vous faites vos préparatifs ; et voici Pathfinder qui s’approche pour prendre une leçon de votre plus grande expérience.

 

– Eh bien ! Pathfinder, et vous aussi, vous êtes venu pour vous faire une idée de la philosophie d’un coup de feu ? Je ne désire pas cacher ma lumière sous un boisseau ; et vous êtes le bienvenu à tout ce que vous voudrez apprendre. – N’avez-vous pas envie d’essayer vous-même de tirer un coup ?

 

– Moi, quartier-maître ! à quoi bon ? Je n’ai besoin d’aucun des prix ; et quant à l’honneur, j’en ai déjà assez, si c’en est un de tirer mieux que vous. Je ne suis pas une femme pour porter une calèche.

 

– Fort vrai, mais vous pourriez trouver une femme, – une femme précieuse à vos yeux, pour la porter.

 

– Allons, Davy, – dit le major, – tirez, ou battez en retraite. L’adjudant s’impatiente.

 

– Le département du quartier-maître et celui de l’adjudant sont rarement d’accord ensemble, Lundie ; mais je suis prêt. – Pathfinder, mettez-vous un peu à l’écart, pour que les dames puissent voir.

 

Le lieutenant Muir se mit en place dans une attitude d’élégance étudiée, leva lentement son fusil, le baissa, répéta plusieurs fois ces manœuvres, et enfin lâcha son coup.

 

– La balle n’a pas touché la planche, – s’écria l’adjudant, qui n’avait pas beaucoup de goût pour la science lente du quartier-maître, – la balle n’a pas même touché la planche.

 

– Impossible ! s’écria Muir, le visage rouge d’indignation et de honte. – Cela est impossible, adjudant. De ma vie je n’ai fait une pareille maladresse. J’en appelle aux dames pour obtenir un meilleur jugement.

 

– Les dames ont fermé les yeux quand vous avez tiré, – dit un plaisant de la garnison, – vos longs préparatifs les avaient alarmées.

 

– Je n’en crois rien, – s’écria le quartier-maître, s’échauffant de plus en plus. – C’est une calomnie contre les dames et contre mon adresse ; c’est une conspiration pour priver un homme de ce qui lui est dû à juste titre.

 

– C’est un coup perdu, Muir, dit le major en riant, – et il faut vous résigner tranquillement à ce malheur.

 

– Non, non, major, dit enfin Pathfinder ; – le quartier-maître est bon tireur, quand il y met le temps, et qu’il n’est pas à trop longue distance, quoique, pour un service réel, il ne soit rien d’extraordinaire. Sa balle a couvert celle de Jasper, comme on le verra en y regardant.

 

Le respect qu’on avait pour les talents de Pathfinder, et l’idée qu’on avait de l’excellence de sa vue, firent que, dès qu’il eut parlé, tous les spectateurs commencèrent à se méfier de leur propre opinion. Une douzaine d’entre eux coururent vers la planche pour vérifier le fait, et ils reconnurent que la balle du quartier-maître avait si exactement passé par le trou fait par la balle de Jasper, qu’il fallut un examen très-minutieux pour s’assurer du fait. Mais il devint incontestable quand on trouva la balle de Muir couvrant celle de Jasper dans le trou fait par celle-ci à la souche d’arbre à laquelle la planche était attachée.

 

– Je vous avais bien dit, Mesdames, – dit le quartier-maître en s’avançant vers elles, – que vous alliez voir l’influence de la science sur l’artillerie. Le major Duncan rit de l’idée de faire entrer les mathématiques pour quelque chose dans l’art de tirer au blanc ; mais je lui dis que la philosophie colore, agrandit, perfectionne, dilate et explique tout ce qui appartient à la nature humaine, qu’il s’agisse de tirer au blanc ou de prononcer un sermon. En un mot, la philosophie est la philosophie, et c’est dire tout ce que le sujet exige.

 

– Je suppose que vous ne comprenez pas l’amour dans votre liste, – dit la femme d’un capitaine, qui connaissait l’histoire des mariages du quartier-maître, et qui avait recours à la malice d’une femme contre celui qui avait fait un monopole de son sexe. – Il semble que la philosophie a peu de chose de commun avec l’amour.

 

– Vous ne parleriez pas ainsi, Madame, si votre cœur en avait fait plusieurs épreuves. C’est l’homme ou la femme qui a eu le plus d’occasions de perfectionner ses affections qui peut le mieux parler d’un pareil sujet. Et, croyez-moi, de tous les genres d’amour, l’amour philosophique est le plus durable comme le plus raisonnable.

 

– Vous recommanderiez donc l’expérience comme un perfectionnement de l’amour ?

 

– Votre esprit subtil a saisi mon esprit au vol. Les plus heureux mariages sont ceux où la jeunesse, la beauté et la confiance d’une part s’appuient sur la sagacité, la modération et la prudence de l’âge, – de l’âge moyen, j’entends ; car je ne nierai pas que certain mari ne puisse être trop vieux pour certaine femme. – Et voici la charmante fille du sergent Dunham qui approuvera ces sentiments, j’en suis sûr ; car son caractère de discrétion est déjà bien connu dans la garnison, quoiqu’elle n’y ait encore passé que bien peu de temps.

 

– La fille du sergent Dunham est un tiers qui convient à peine dans un entretien entre vous et moi, lieutenant Muir, – répondit la dame, voulant soutenir sa dignité ; – et pour changer de sujet, voilà Pathfinder qui va essayer si la chance lui sera favorable.

 

– Je proteste, major, – s’écria Muir en courant, les deux bras levés pour donner plus de force à ses paroles, vers l’endroit d’où l’on tirait, – je proteste, Messieurs, et de la manière la plus forte, contre toute permission donnée ou à donner à Pathfinder, de se servir de Tue-daim dans cette passe d’armes. Pour ne rien dire de la longue habitude qu’il a de cette carabine, elle est hors de toute proportion avec les fusils de chasse du gouvernement.

 

– Tue-daim prend du repos, quartier-maître, – répondit Pathfinder avec sang-froid ; – et personne ne songe à le troubler. Je n’avais pas dessein de brûler une amorce aujourd’hui, mais le sergent Dunham m’a dit que je manquerais d’égards envers sa jolie fille, que j’ai conduite ici, si je me tenais en arrière en cette occasion. Je vais donc me servir du fusil de Jasper, comme vous pouvez le voir, et il n’est pas meilleur que le vôtre.

 

Le lieutenant Muir n’eut plus d’objection à faire. Pathfinder se mit en place, et tous les yeux se fixèrent sur lui. L’air et l’attitude de ce célèbre guide avaient quelque chose d’extrêmement remarquable lorsqu’il redressa sa grande taille et coucha son fusil pour tirer, montrant autant d’empire sur lui-même que de connaissance du pouvoir du corps humain et de l’arme dont il allait se servir. Grand et même musculeux, la charpente de son corps aurait été regardée comme presque parfaite s’il n’eût été entièrement dénué de chair. La corde à fouet était à peine plus roide que ses bras et ses jambes, et tous ses membres offraient trop d’angles à la vue pour que l’œil pût en approuver les proportions. Cependant tous ses mouvements avaient quelque chose de gracieux parce qu’ils étaient naturels, et comme ils étaient toujours accompagnés de calme et de régularité, ils lui donnaient un air de dignité qui répondait à l’idée qu’on se faisait généralement de son mérite et de ses services. Ses traits brûlés par le soleil prouvaient la vie dure et active qu’il menait, et ses mains nerveuses, qui annonçaient la force, montraient en même temps qu’elles n’étaient ni endurcies ni déformées par des travaux ignobles. Quoique personne n’aperçût en lui ces qualités douces et insinuantes qui peuvent gagner le cœur d’une femme, pas une femme ne fixait les yeux sur lui quand il allait tirer sans donner une approbation silencieuse à son air mâle et à la liberté de ses mouvements. La pensée excédait à peine la rapidité avec laquelle il ajustait son but. Et en cette occasion, quand une légère fumée s’éleva au-dessus de sa tête, la crosse de son fusil touchait déjà la terre, sa main en entourait le canon, et son visage était animé par son rire silencieux ordinaire.

 

– Si l’on osait énoncer une telle idée, – dit le major, – je dirais que Pathfinder n’a pas touché la planche.

 

– Ne dites pas cela, major, – répondit le guide, – ce serait un peu trop risquer. N’ayant pas chargé le fusil, je ne puis savoir ce qui s’y trouvait, mais si c’est une balle, je réponds qu’elle couvre celles du quartier-maître et de Jasper, ou mon nom n’est pas Pathfinder.

 

De grands cris qui se firent entendre près de la planche annoncèrent la vérité de cette assertion.

 

– Ce n’est pas tout, – dit Pathfinder, s’avançant à pas lents vers les bancs occupés par les femmes ; – ce n’est pas tout. Si la balle a seulement effleuré la planche, je consens que ce soit un coup manqué. Le quartier-maître a entamé le bois, mais vous verrez que ma balle n’a pas élargi le trou.

 

– Cela est vrai, Pathfinder, très-vrai, dit Muir, qui se tenait à peu de distance de Mabel, quoiqu’il n’osât lui parler en présence des femmes des officiers ; – le quartier-maître a entamé le bois, et il a par là rendu le passage plus facile à votre balle.

 

– Eh bien ! quartier-maître, voilà qu’on place le clou, nous verrons qui l’enfoncera le plus avant dans la planche de vous ou de moi. Car, quoique je ne songeasse pas à faire voir aujourd’hui ce que peut faire un fusil, je ne tournerai le dos à aucun homme porteur d’une commission du roi George. Chingachgook est en expédition, sans quoi il aurait pu m’obliger à faire voir quelques-uns des mystères de notre art ; mais quant à vous, quartier-maître, si vous passez heureusement par l’épreuve du clou, la pomme de terre vous arrêtera.

 

– Vous êtes un peu fanfaron ce matin, Pathfinder, mais vous verrez que vous n’avez pas affaire à un blanc-bec fraîchement arrivé des établissements ou des villes ; soyez-en bien sûr.

 

– Je le sais, quartier-maître, je le sais parfaitement, et je ne nie pas votre expérience. Vous avez passé bien des années sur les frontières, et il s’est écoulé le temps de la vie ordinaire d’un homme depuis que j’ai entendu parler de vous dans les colonies et même parmi les Indiens.

 

– Non, non, – s’écria Muir, – vous me faites injustice. Je n’ai pas vécu aussi longtemps que vous le prétendez.

 

– Je vous rendrai justice, lieutenant, quand même vous l’emporteriez sur moi à l’épreuve de la pomme de terre. Je répète que vous avez passé l’espace d’une bonne vie humaine, pour un soldat, dans des endroits où l’on se sert tous les jours du mousquet ; et je sais que vous êtes un bon tireur ; mais, malgré tout cela, vous n’êtes pas un vrai chasseur au tir. Quant aux fanfaronnades, j’espère que je ne cherche pas à me vanter ; mais les talents que la Providence nous a donnés nous appartiennent, et c’est l’insulter que de les nier. La fille du sergent, que voici, sera juge entre nous, si vous voulez vous en rapporter à un aussi joli juge.

 

Pathfinder avait pris Mabel pour arbitre parce qu’elle lui plaisait, et que le rang était presque sans aucun prix à ses yeux : mais la présence de trois femmes d’officiers fit hésiter le lieutenant Muir. Il aurait bien voulu se maintenir constamment sous les yeux et dans l’imagination de celle qui était l’objet de ses désirs ; mais ses anciens préjugés avaient encore trop d’influence sur lui, et peut-être était-il d’ailleurs trop circonspect pour lui faire ouvertement la cour sans avoir une sorte de certitude de réussir. Il avait une entière confiance dans la direction du major Duncan, mais il savait que si le bruit se répandait qu’il avait été refusé par la fille d’un sous-officier, ce serait un obstacle sérieux à ce qu’il pût prétendre par la suite à la main d’une femme d’une condition égale à la sienne. Cependant, malgré ces doutes et cette hésitation, Mabel lui paraissait si jolie, elle rougissait d’une manière si charmante, elle souriait si agréablement, enfin elle présentait un tableau si attrayant de beauté, de jeunesse et de modestie, qu’il ne put résister à la tentation de se placer en première ligne dans son imagination, et de trouver ainsi le moyen de lui parler ensuite librement.

 

– Il en sera ce que vous voudrez, Pathfinder, – répondit-il, dès que ses doutes eurent fait place à une détermination. – Que la fille du sergent, – sa charmante fille, j’aurais dû dire, – soit arbitre entre nous, et c’est à elle que sera offert le prix que vous ou moi nous devons certainement remporter. – Vous le voyez, mesdames, il faut contenter Pathfinder, sans quoi nous nous serions assurément soumis à l’arbitrage d’une dame de votre honorable compagnie.

 

L’appel des compétiteurs mit fin à cette conversation, et au bout de quelques instants la seconde épreuve commença. La pointe d’un clou ordinaire, dont la tête était peinte en blanc, fut légèrement enfoncée dans la planche, et le tireur devait le toucher ou il perdait tout droit aux épreuves suivantes. Personne ne pouvait prendre part à celle-ci sans avoir réussi dans la première.

 

Il se trouvait sept aspirants aux honneurs de cette épreuve. L’un d’eux, qui avait effleuré le blanc dans l’épreuve précédente, se retira des rangs, préférant se contenter de la réputation qu’il avait acquise, plutôt que de risquer de la perdre en échouant dans une épreuve plus difficile. Trois autres tirèrent successivement ; leurs balles percèrent la planche près du clou, mais aucune ne le toucha. Le quatrième candidat fut le quartier-maître, qui, après avoir pris toutes ses attitudes affectées, emporta une petite partie de la tête du clou, et planta sa balle tout à côté de la pointe. Cela ne parut pas un exploit très-extraordinaire, mais il donnait au candidat le droit de figurer à l’épreuve suivante.

 

– Vous avez sauvé votre lard, comme on dit dans les établissements, quartier-maître, – dit Pathfinder en riant tout bas, – mais il faudrait longtemps pour bâtir une maison avec un marteau qui ne vaudrait pas mieux que le vôtre. Jasper que voici vous montrera comment il faut frapper un clou, ou il a perdu quelque chose de sa bonne vue et de la fermeté de sa main. Vous-même, lieutenant, vous auriez fait mieux, si vous n’aviez pas tant songé à prendre des attitudes militaires. Tirer est un don naturel, et il faut s’en servir d’une manière naturelle.

 

– Nous verrons, Pathfinder. Ce que j’ai fait n’est pas mal tirer sur un clou. Je doute qu’il se trouve dans le 55e un autre marteau, comme vous l’appelez, qui puisse en faire autant.

 

– Jasper n’appartient pas au 55e ; mais voilà son marteau qui frappe.

 

Pathfinder parlait encore quand la balle de Jasper frappa droit sur le clou, et l’enfonça dans la planche jusqu’à un pouce de la tête.

 

– Soyez prêts à river le clou, – cria Pathfinder eu prenant sur-le-champ la place de son ami. – Ne mettez pas un nouveau clou ; je puis voir celui-ci, quoique la peinture soit effacée, et tout ce que je puis voir, je puis le toucher à la distance de cinquante toises, quand ce ne serait que l’œil d’un moustique. – Préparez-vous à river le clou !

 

Le coup partit, la balle alla à sa destination, et le clou fut enfoncé bien avant dans le bois, et sa tête couverte de plomb aplati.

 

– Eh bien, Jasper, – dit Pathfinder, laissant retomber à terre la crosse de son fusil, et reprenant le fil de son discours, comme s’il n’eût attaché aucune importance à ce qu’il venait de faire, – vous vous perfectionnez tous les jours, mon garçon. Encore quelques excursions dans la forêt avec moi, et le meilleur tireur de toute la frontière y regardera à deux fois avant de jouter contre vous. Le quartier-maître tire bien, mais il n’ira jamais plus loin, au lieu que vous, avec les dons que vous tenez de la Providence, vous pouvez un jour défier quiconque a jamais tenu un fusil.

 

– Allons donc. – s’écria Muir, – appelez-vous seulement bien tirer, détacher nettement une partie de la tête d’un clou, quand c’est la perfection de l’art ? Quiconque a les sentiments les moins raffinés et les moins élevés sait pourtant que la délicatesse des touches est ce qui fait connaître le grand maître ; au lieu que les coups de marteau d’enclume sont donnés par des mains grossières et inexpertes. S’il est vrai que lorsqu’on manque son coup peu importe que ce soit d’une ligne ou d’un mille, Pathfinder, vous devez convenir que lorsqu’on atteint son but, peu importe qu’on blesse ou qu’on tue.

 

– Suffit, suffit, – dit le major ; – le meilleur moyen de décider la question, c’est de passer à la troisième épreuve, et ce sera celle de la pomme de terre. Vous êtes Écossais, monsieur Muir, et vous feriez meilleure chère avec un gâteau de farine d’orge ou un chardon ; mais la loi des frontières a prononcé en faveur du légume américain, et ce sera la pomme de terre.

 

L’air du major Duncan annonçant quelque impatience, David Muir avait trop de tact pour différer plus longtemps l’épreuve par de nouveaux discours, et il se prépara à répondre à l’appel. Pour dire la vérité, le quartier-maître avait fort peu de confiance en lui-même pour cette nouvelle épreuve, et il n’aurait pas été si empressé à se mettre au nombre des compétiteurs, s’il avait cru qu’elle dût avoir lieu. Mais le major Duncan, qui, avec ces manières tranquilles écossaises, avait quelque chose de cette singularité piquante qu’on appelle humour, l’avait fait ajouter secrètement au programme du divertissement, afin de le mortifier ; car, étant lui-même un laird d’Écosse, il n’aimait pas qu’un de ses officiers voulût faire honte à son régiment en contractant un mariage inégal. Dès que tout fut préparé, Muir fut appelé et l’adjudant prit en main la pomme de terre. Mais comme ce genre de divertissement peut être nouveau pour le lecteur, quelques mots d’explication ne seront probablement pas inutiles pour le lui faire comprendre. On choisit une grosse pomme de terre ; et un homme, placé à une dizaine de toises de l’endroit d’où l’on tire, la prend en main et la jette en l’air à un signal donné. Il faut alors que la balle du tireur la traverse avant qu’elle retombe à terre.

 

Le major avait tenté plus de cent fois cet exploit difficile, et n’y avait jamais réussi qu’une seule. Un espoir aveugle, destiné à être désappointé, le porta à l’essayer de nouveau. La pomme de terre fut jetée en la manière accoutumée ; il tira, et elle retomba sans avoir été touchée.

 

– Demi-tour à droite, et hors des rangs, quartier-maître, – dit le major, souriant de la réussite de son projet. – La calèche de soie appartiendra nécessairement à Jasper Eau-douce ou à Pathfinder.

 

– Et comment cela finira-t-il, major ? – demanda le dernier. – Aurons-nous l’épreuve des deux pommes de terre, ou l’affaire sera-t-elle décidée par le centre et la peau ?

 

– Par le centre et la peau, à moins que les balles ne passent à égale distance du centre ; auquel cas, l’épreuve des deux pommes de terre aurait lieu.

 

– C’est un moment terrible pour moi, Pathfinder, – dit Jasper en s’avançant pour prendre sa place.

 

Pathfinder le regarda avec attention, et priant le major d’avoir un instant de patience, il prit à part son jeune ami, de manière à ce que personne ne pût les entendre.

 

– Vous semblez prendre cette affaire à cœur, Jasper ? – lui dit-il, les yeux fixés sur ceux du jeune homme.

 

– Je dois avouer, Pathfinder, que jamais je n’ai tant désiré le succès.

 

– Désirez-vous donc tellement l’emporter sur moi, – moi, votre ancien ami, votre ami éprouvé, – et dans ce que je puis appeler mon métier ? Tirer est ma nature, et nulle main ordinaire ne peut égaler la mienne.

 

– Je le sais, Pathfinder, je le sais ; et cependant…

 

– Cependant quoi, Jasper ? parlez franchement ; vous parlez à un ami.

 

Jasper serra les lèvres, passa une main sur ses yeux, rougit et pâlit tour à tour, comme une jeune fille qui avoue son amour, et enfin, serrant la main de son compagnon, il lui dit d’un ton calme, comme si la fermeté l’avait emporté sur toutes autres sensations :

 

– Je donnerais un de mes bras, Pathfinder, pour pouvoir offrir cette calèche à Mabel Dunham.

 

Le chasseur baissa les yeux, et retourna à pas lents vers l’endroit d’où il venait, ayant l’air de réfléchir sur ce que Jasper lui avait appris.

 

– Vous ne pourriez réussir aux deux pommes de terre ? – dit-il tout à coup.

 

– Non, certainement, et c’est ce qui m’inquiète.

 

– Quelle créature est l’homme ! il désire des choses qui ne sont pas dans sa nature, et il ne songe pas aux dons qu’il a reçus de la Providence ! – N’importe, n’importe ! – Prenez votre poste, Jasper, car le major attend, – et écoutez-moi. – Il faut que je touche la peau, c’est le moins que je puisse faire, sans quoi, je n’oserais plus me montrer dans la garnison.

 

– Je suppose qu’il faut me résigner à mon destin, – dit Jasper, changeant encore alternativement de couleur ; – mais je ferai tous mes efforts, dussé-je en mourir !

 

– Quelle pauvre chose est l’homme ! – dit encore Pathfinder en s’éloignant de quelques pas pour laisser à son ami une place suffisante pour tirer ; – il oublie les talents qu’il a reçus ; et il porte envie à ceux des autres.

 

La pomme de terre fut jetée en l’air, Jasper fit feu, et de grands cris précédèrent l’annonce qui fut faite que la balle avait traversé le point central, ou en était passée si près que la différence n’était pas sensible.

 

– Voici un compétiteur digne de vous, Pathfinder, – s’écria le major avec transport, pendant que le guide se mettait en place, – je suppose que nous verrons l’épreuve des deux pommes de terre.

 

– Quelle pauvre chose est l’homme ! – répéta encore Pathfinder, qui semblait à peine faire attention à ce qui se passait autour de lui, tant il était absorbé dans ses réflexions. – Jetez !

 

L’adjudant jeta la pomme de terre, et l’on remarqua que le coup partit à l’instant où elle semblait stationnaire avant de retomber ; car le guide semblait avoir pris un soin tout particulier pour la bien ajuster. Mais le désappointement et la surprise se peignirent sur les traits de ceux qui ramassèrent la pomme de terre.

 

– Les deux balles ont-elles passé par le même trou ? – demanda le major.

 

– La peau, la peau, – répondit-on ; – elle n’a fait qu’emporter la peau !

 

– Que signifie cela, Pathfinder ? Jasper Eau-douce doit-il remporter les honneurs de la journée ?

 

– La calèche est à lui, – répondit le chasseur en secouant la tête, et il se retira tranquillement en murmurant encore : – Quelle créature est l’homme ! jamais satisfait des dons qu’il a reçus de la Providence, et désirant toujours ceux qu’elle ne lui a pas accordés !

 

Comme la balle de Pathfinder n’avait pas traversé la pomme de terre, et n’avait fait qu’en emporter la peau, le prix fut décerné à Jasper sur-le-champ. La calèche était entre ses mains, quand le quartier-maître s’approcha de lui, et avec un air de cordialité, félicita son heureux rival de sa victoire.

 

– Mais à présent que la calèche est à vous, – ajouta-t-il, – et qu’elle ne peut vous servir à rien, puisque vous ne pouvez en faire ni une voile, ni même une banderole, je suppose, Eau-douce, que vous ne seriez pas fâché d’en avoir la valeur en bon argent du roi.

 

L’argent ne peut l’acheter, lieutenant, – répondit Jasper, dont les yeux étincelaient de joie. – J’aime mieux avoir gagné cette calèche que d’avoir obtenu cinquante nouvelles voiles pour le Scud.

 

– Allons donc, Jasper, vous devenez fou comme tous les autres. J’irai jusqu’à vous offrir une demi-guinée de cette bagatelle plutôt que de savoir quelle sera à traîner dans la chambre de votre cutter, et qu’elle finira par orner la tête de quelque squaw.

 

Quoique Jasper ne sût pas que Muir ne lui avait pas offert la moitié de la valeur réelle de la calèche, il écouta cette proposition avec indifférence. Secouant la tête d’un air négatif, il s’avança vers les bancs où les femmes étaient assises, et sa présence fit quelque sensation ; car chacune des épouses des officiers avait résolu d’accepter ce présent, si la galanterie de Jasper le portait à le lui offrir. Mais la méfiance que Jasper avait de lui-même, quand ce n’eût pas été l’admiration qu’une autre lui inspirait, ne lui aurait pas permis de songer à offrir un présent à aucune des dames qu’il regardait comme étant tellement au-dessus de lui.

 

– Mabel, – dit-il, – cette calèche est pour vous, à moins que…

 

– À moins que… Jasper ? – répéta Mabel, perdant sa timidité naturelle, par suite du désir qu’elle avait de faire cesser l’embarras qu’il éprouvait évidemment. Cependant tous deux rougirent de manière à trahir les sentiments qu’ils éprouvaient…

 

– À moins que vous ne la regardiez d’un œil trop indifférent, parce qu’elle vous est offerte par un homme qui peut ne pas avoir le droit d’espérer que son présent sera accepté.

 

– Je l’accepte, Jasper ; et ce sera un souvenir des dangers que j’ai courus en votre compagnie, ainsi que des soins que vous avez pris de moi, et dont je suis très-reconnaissante, comme de ceux de Pathfinder.

 

– Ne pensez pas à moi, – s’écria le guide, – ne pensez pas à moi ; c’est un coup de bonheur de Jasper, et c’est un présent de Jasper. Croyez bien ce que je vous dis. Mon tour peut venir un autre jour ; le mien et celui du quartier-maître, qui semble envier la calèche du jeune homme. Je ne conçois pourtant pas quel besoin il peut en avoir, puisqu’il n’a pas de femme.

 

– Et Jasper Eau-douce a-t-il une femme ? demanda le lieutenant Muir – Vous-même, Pathfinder, en avez-vous une ? Je puis en avoir besoin pour m’aider à me procurer une femme ; ou pour me souvenir que j’en ai eu une ; ou pour prouver mon admiration pour le beau sexe ; ou parce que c’est un vêtement de femme ; ou pour quelque autre motif également respectable. Ce n’est pas l’être irréfléchi qui est le plus estimé par celui qui pense, et permettez-moi de vous le dire, il n’y a pas de meilleur signe qui puisse prouver qu’un homme a été bon mari pour sa première femme, que de le voir en chercher promptement une autre, après l’avoir perdue. L’amour est un don de la Providence, et ceux qui ont aimé fidèlement une femme, prouvent jusqu’à quel point ce don leur a été accordé, en en aimant une autre le plus tôt possible.

 

– Cela se peut ; cela peut être. Je n’ai point de pratique en pareille chose, et je ne puis vous contredire. Mais Mabel que voici, la fille du sergent, en croira vos paroles. Allons, Jasper, quoique nous n’ayons plus rien à faire, allons voir ce que les autres pourront faire avec leurs fusils.

 

Pathfinder et ses compagnons se retirèrent, car le divertissement allait recommencer. Cependant les dames n’étaient pas assez occupées du tir pour oublier la calèche. Elle passa de main en main, on en examina la soie, on critiqua la forme et l’ouvrage, enfin on discuta à demi-voix la question de savoir s’il convenait qu’une si belle parure passât en la possession de la fille d’un sous-officier.

 

– Vous serez peut-être disposée à vendre cette calèche, Mabel, quand vous l’aurez eue quelques jours en votre possession, – dit la femme du capitaine, – car vous ne pouvez jamais la porter.

 

– Il est possible que je ne la porte pas, Madame, – répondit notre héroïne avec modestie, – mais je n’ai pas dessein de la vendre.

 

– J’ose dire que le sergent Dunham ne vous met pas dans la nécessité de vendre vos vêtements, mon enfant ; mais cependant c’est de l’argent perdu que de conserver une parure que vous ne pouvez jamais porter.

 

– J’aime à conserver le présent d’un ami, Madame.

 

– Mais le jeune homme n’en aurait que meilleure opinion de vous, pour votre prudence, quand il aura oublié son triomphe d’un jour. C’est une jolie calèche, et il ne faut pas qu’elle soit perdue.

 

– Je n’ai pas dessein de la perdre, Madame, mais je désire la garder.

 

– Comme il vous plaira, mon enfant. Les filles de votre âge négligent souvent leur avantage réel. Souvenez-vous pourtant, si vous vous déterminez à disposer de cette calèche, qu’elle est retenue, et que je ne la prendrai pas si vous l’avez portée une seule fois.

 

– Oui, Madame, – répondit Mabel de la voix la plus douce possible, quoique ses yeux brillassent comme des diamants, et que ses joues eussent pris la teinte de deux roses, tout en plaçant la calèche sur sa tête, comme pour l’essayer ; et au bout d’une minute elle l’en retira.

 

Le reste du divertissement n’offrit rien d’intéressant. On tira en général assez bien, mais les compétiteurs n’étaient pas comparables à ceux qui les avaient précédés, et ils furent bientôt abandonnés à eux-mêmes, car les dames et les officiers s’étant retirés, les autres femmes et le reste des spectateurs suivirent leur exemple. Mabel s’en retournait le long des petits rochers qui bordent le lac, portant sa jolie calèche sur un doigt encore plus joli ; quand Pathfinder la rencontra, il portait encore le fusil dont il venait de se servir, mais il n’avait pas l’air d’aisance franche qui lui était ordinaire, et son œil inquiet se promenait de côté et d’autre. Après quelques mots insignifiants sur la belle nappe d’eau qui s’étendait devant eux, il se tourna tout à coup vers elle, ses traits exprimant un vif intérêt, et il lui dit :

 

– Jasper vous a gagné cette calèche, Mabel, sans mettre beaucoup à l’épreuve ses dons naturels.

 

– Il l’a gagnée légitimement, Pathfinder.

 

– Sans doute, sans doute ; sa balle a traversé la pomme de terre, et personne ne pouvait en faire davantage, quoique d’autres eussent pu en faire autant.

 

– Mais personne n’en a fait autant, – s’écria Mabel avec une vivacité qu’elle regretta sur-le-champ, car elle vit à l’air du guide qu’il était également mortifié de cette remarque et du sentiment qui l’avait inspirée.

 

– C’est vrai, Mabel, c’est vrai ; personne n’en a fait autant alors. Mais, – et pourtant je ne vois pas de raison pour renier les dons que je tiens de la Providence. – Sans doute, Mabel, personne n’en a fait autant là-bas, mais vous allez voir ce qu’on peut faire ici ; – voyez-vous les mouettes qui volent au-dessus de nos têtes ?

 

– Certainement, elles sont en trop grand nombre pour que je ne les voie pas.

 

– Voyez-vous comme elles se croisent en volant ? – ajouta-t-il en armant son fusil et en le levant. – Eh bien ! deux à la fois, – deux avec une seule balle ! – Regardez !

 

Le coup partit à l’instant où deux de ces oiseaux se trouvaient sur la même ligne, quoiqu’à plusieurs pieds l’un de l’autre, et la balle, rapide comme la pensée, traversa le corps des deux victimes : En voyant les mouettes tomber dans le lac, Pathfinder appuya sur la terre la crosse de son fusil, se mit à rire à sa manière particulière, et ses traits ne conservèrent aucune trace de mécontentement ou de mortification.

 

– C’est quelque chose que cela, Mabel ; c’est quelque chose, quoique je n’aie pas de calèche à vous donner. Au surplus, demandez à Jasper ; je lui laisse le soin de tout vous dire, car il n’y a pas une langue plus vraie et un cœur plus franc dans toute l’Amérique.

 

– Ce n’est donc pas la faute de Jasper, s’il a gagné le prix ?

 

– Ce n’est pas ce que je veux dire, il a fait de son mieux, et il a réussi. Pour un homme dont la nature est l’eau plutôt que la terre, Jasper a une adresse peu commune, et l’on ne pourrait être mieux soutenu que par lui sur terre et sur eau. C’est ma propre faute, Mabel, s’il a gagné la calèche ; mais cela ne fait aucune différence, – pas la moindre, puisque la calèche a pris le bon chemin.

 

– Je crois que je vous comprends, Pathfinder, – dit Mabel, rougissant en dépit d’elle-même ; et je regarde la calèche comme un présent que je vous dois ainsi qu’à Jasper.

 

– Ce ne serait pas lui rendre justice, Mabel. Il a gagné la calèche, et il avait le droit de la donner. Tout ce que vous pouvez croire, c’est que, si je l’avais gagnée, elle aurait été offerte à la même personne.

 

– Je m’en souviendrai, Pathfinder, et j’aurai soin que les autres connaissent votre adresse, comme vous venez d’en donner une preuve en ma présence sur ces pauvres oiseaux.

 

– Que le Seigneur vous protège, Mabel, vous n’avez pas plus besoin sur toute cette frontière de parler de ce que je puis faire avec un fusil, que de l’eau qui est dans le lac, ou du soleil qui brille dans le firmament. Chacun sait ce dont je suis capable à cet égard, et ce serait perdre vos paroles, comme si vous parliez français à un ours d’Amérique.

 

– Vous croyez donc que Jasper savait que vous lui faisiez un avantage dont il a profité avec si peu de délicatesse ? – dit Mabel, la couleur qui avait donné tant de lustre à ses yeux abandonnant ses joues peu à peu, et laissant à sa physionomie un air grave et pensif !

 

– Je ne dis pas cela ; j’en suis fort loin. Nous oublions toutes les choses que nous savons, quand nous ne songeons qu’à nos désirs. Jasper sait que je puis faire passer une balle à travers deux pommes de terre, comme je viens de le faire à travers ces deux oiseaux, et il sait aussi que personne sur cette frontière n’en peut faire autant. Mais ayant devant les yeux la calèche et l’espoir de vous en faire présent, il a été porté en ce moment à avoir une meilleure opinion de lui-même qu’il ne l’aurait peut-être dû. Non, non, il n’y a pas un atome de bassesse dans Jasper Eau-douce, quoique ce soit la nature de tous les jeunes gens de souhaiter de se rendre agréables aux yeux des jeunes et jolies filles.

 

– Je tâcherai d’oublier tout, excepté les bontés que vous avez eues tous deux pour une pauvre fille qui n’a plus de mère, – dit Mabel, cherchant à maîtriser une émotion qu’elle savait à peine comment expliquer. – Croyez-moi, Pathfinder, il est impossible que j’oublie jamais tout ce que vous avez fait pour moi, – vous et Jasper, et je suis très-sensible à cette nouvelle preuve de votre affection. Tenez, voici une épingle d’argent, je vous l’offre comme un souvenir que je vous dois la vie et la liberté.

 

– Que ferai-je de cela, Mabel ? – demanda le chasseur étonné, tenant en main ce petit bijou. – Je n’ai ni boucles ni boutons, car je ne me sers que de courroies de cuir, et elles sont faites de bonne peau de daim. – Ce bijou est joli, mais il était plus joli où il était qu’il ne pourra l’être sur moi.

 

– Attachez-le à votre chemise de chasse, et il vous siéra bien. Souvenez-vous, Pathfinder, que c’est un gage d’amitié entre nous, et un signe que je ne puis jamais vous oublier, ni les services que vous m’avez rendus.

 

Mabel lui dit adieu en souriant, et, bondissant légèrement, elle disparut bientôt derrière le fort.

 

CHAPITRE XII.

« De sombres masses s’offrent à la vue qui doute encore, le long des murs assiégés et des bords hérissés d’armes de la rivière, tandis que la clarté incertaine des astres cherche a pénétrer à travers les vapeurs. »

 

BYRON.

 

 

Quelques heures après, Mabel était sur le bastion qui dominait le lac et la forêt, et semblait occupée de profondes pensées. La soirée était douce et calme, et l’on avait mis en question si le détachement destiné aux Mille-Îles pourrait partir cette nuit, faute de vent. Les provisions, les armes et les munitions étaient déjà à bord, et l’on y avait même transporté les effets de Mabel. Mais les hommes qui devaient s’embarquer étaient encore à terre, parce qu’il n’y avait pas d’apparence que le cutter pût mettre à la voile. Jasper avait toué le Scud hors de la crique et l’avait fait remonter assez haut pour pouvoir traverser l’embouchure de la rivière, quand il le jugerait à propos, mais il y restait sur une ancre. Les hommes désignés pour partir se promenaient sur le rivage, ne sachant s’ils partiraient ou non.

 

Au divertissement du matin avait succédé une tranquillité qui était en harmonie avec la belle scène que Mabel avait sous les yeux. Elle en sentait l’influence sur ses sensations, quoiqu’elle fût probablement trop peu accoutumée à les analyser pour en connaître la cause. Tout ce qui l’environnait était aimable et calmant, tandis que la grandeur solennelle de la forêt silencieuse et la vaste étendue du lac tranquille y prêtaient un caractère de sublimité qui aurait pu manquer à d’autres scènes. Pour la première fois, Mabel s’aperçut que l’empire que les villes et la civilisation avaient pris sur ses habitudes s’affaiblissait d’une manière sensible, et elle commença à penser qu’une vie passée au milieu d’objets comme ceux qui l’entouraient pouvait être heureuse. Jusqu’à quel point l’expérience des dix derniers jours venait à l’aide de cette soirée calme, et contribuait à faire naître en elle cette nouvelle conviction, c’est ce qu’on peut soupçonner plutôt qu’affirmer à l’époque où est arrivée cette histoire.

 

– Un beau coucher du soleil, Mabel, – dit la voix de son oncle, si près de son oreille qu’elle tressaillit. – Un beau coucher du soleil pour un rivage d’eau douce, mais il serait à peine remarquable en mer !

 

– La nature n’est-elle pas toujours la même, sur un rivage ou en mer, sur les bords d’un lac comme celui-ci ou sur l’Océan ? Le soleil ne brille-t-il pas également sur tous, mon cher oncle, et pouvons-nous ne pas avoir autant de reconnaissance pour les bienfaits de la Providence sur cette frontière éloignée, que dans notre île de Manhattan ?

 

– La fille est tombée sur quelqu’un des livres de sa mère, quoique je doute que le sergent ait fait une seconde marche avec une pareille friperie dans son bagage. – La nature n’est-elle pas la même ? Vous imaginez-vous, Mabel, que la nature d’un soldat soit la même que celle d’un marin ? Vous avez des parents dans les deux professions, et vous devez être en état de me répondre.

 

– Mais, mon oncle, j’entends la nature humaine, le…

 

– Et moi aussi, ma nièce, j’entends la nature humaine d’un marin et la nature humaine d’un de ces drôles du 55e, sans même en excepter votre propre père. Ils ont eu ici ce matin un tir, – une pétarade, je devrais dire : – quelle différence si c’eût été un tir sur mer ! On aurait tiré des bordées chargées à boulet contre un objet à un demi-mille de distance tout au moins ; et les pommes de terre, s’il y en avait eu à bord, ce qui n’est pas très-probable, seraient restées dans les marmites du cuisinier. Le métier de soldat peut être très-honorable, Mabel, mais un œil expérimenté voit bien des folies et des faiblesses dans un de ces forts. Quant à ce lac en miniature, vous en connaissez déjà mon opinion, et je ne veux rien décrier. Un vrai marin ne décrie jamais rien ; mais du diable si je regarde cet Ontario, comme ils l’appellent, autrement que comme l’eau que contient le charnier d’un navire. Regardez, Mabel, si vous voulez savoir quelle est la différence entre l’Océan et un lac, un seul regard vous le fera comprendre. Ceci est ce qu’on peut appeler un calme, attendu qu’il ne fait pas de vent, quoique, pour dire la vérité, je ne croie pas que vos calmes sur un lac soient aussi calmes que ceux que nous avons sur l’Océan.

 

– Il n’y a pas un souffle d’air, mon oncle. Il me semble impossible que des feuilles soient plus immobiles que ne le sont en ce moment celles de cette forêt.

 

– Les feuilles, mon enfant ! qu’est-ce que c’est que des feuilles ? Il n’y en a pas sur l’Océan. Si vous voulez savoir s’il fait un calme plat ou non, essayez une chandelle moulée, – la flamme d’une chandelle à la baguette étant trop vacillante. – et alors vous pouvez être sûre s’il fait du vent ou s’il n’en fait point. Si vous étiez dans une latitude où l’air serait assez tranquille pour vous gêner la respiration, vous pourriez croire que c’est un calme On est souvent à demi-ration d’air dans les latitudes calmes. – Mais je vous le dis encore, regardez cette eau. On dirait du lait dans une terrine, sans plus de mouvement qu’il n’y en a dans une futaille avant que le bondon en soit ôté. Sur l’Océan l’eau n’est jamais tranquille, quelle que puisse être la tranquillité de l’air.

 

– L’eau de l’Océan n’est jamais tranquille, mon oncle ! Quoi ! pas même dans un calme ?

 

– Certainement non, mon enfant. L’Océan respire comme un être vivant, et son sein palpite sans cesse, comme disent les poètes, quoiqu’il ne fasse pas plus d’air qu’on n’en trouverait dans un siphon. Personne n’a jamais vu l’Océan tranquille. Il se hausse et se baisse comme s’il avait des poumons.

 

– Mais ce lac n’est pas tout à fait tranquille : vous pouvez voir une légère agitation sur le rivage, et même entendre de temps en temps l’eau frapper contre les rochers.

 

– Tout cela n’est que de l’infernale poésie. On peut appeler, si l’on veut, le bouillonnement de l’eau la marée, et le lavage des ponts d’un bâtiment le ressac : mais l’Ontario n’est pas plus l’Atlantique qu’une pirogue de Powles Hook n’est un vaisseau de ligne. Ce n’est pas que je veuille rien dire contre ce Jasper. Il ne lui manque que de l’instruction pour devenir un homme.

 

– Le croyez-vous donc un ignorant, mon oncle ? – demanda Mabel en arrangeant ses cheveux ; et pour le faire elle fut obligée de détourner le visage. – Jasper me paraît beaucoup plus instruit que la plupart des jeunes gens de sa classe. Il a peu lu, car les livres ne sont pas communs dans cette partie du monde ; mais il a beaucoup réfléchi, du moins à ce qu’il me semble, pour un jeune homme.

 

– Il est ignorant, – ignorant comme doivent l’être tous ceux qui naviguent sur une eau comme celle-ci. Il sait faire un nœud plat et un nœud d’anguille, j’en conviens, mais il ne sait pas plus faire un cul-de-port ou même un nœud plat que vous ne sauriez caponner une ancre. Non, non, Mabel ; nous avons tous deux quelques obligations à Jasper et à Pathfinder, et j’ai réfléchi à la manière dont je pourrais leur être utile, car je regarde l’ingratitude comme tout ce qu’il y a de plus bas au monde. Certaines gens disent que c’est le vice d’un roi ; moi je soutiens que c’est celui d’un cochon : car invitez un cochon à dîner avec vous, et il vous mangera pour son dessert.

 

– Vous avez raison, mon cher oncle, et nous devons faire tout ce qui nous est possible pour leur prouver à tous deux combien nous apprécions les services qu’ils nous ont rendus.

 

– C’est parler en fille de votre mère, ma nièce, et de manière à faire honneur à la famille Cap. J’en ai donc trouvé un moyen qui conviendra à toutes les parties ; et dès que nous serons de retour de cette petite excursion sur le lac, et que je serai prêt à repartir, j’ai dessein de leur en faire la proposition.

 

– Cela est si obligeant de votre part, mon cher oncle, et cela est si juste ! – Puis-je vous demander quelles sont vos intentions ?

 

– Je ne vois pas de raison pour vous en faire un secret, Mabel, mais il n’est pas besoin d’en parler à votre père, car le sergent a ses préjugés et il pourrait nous susciter des difficultés. Ni Jasper ni son ami Pathfinder ne peuvent jamais rien faire ici, et je me propose de les conduire sur la côte et de les emmener en mer. En quinze jours de temps Jasper aura trouvé ses jambes de mer, et un voyage d’un an fera de lui un homme. Il est possible qu’il faille plus de temps à Pathfinder, et même qu’il ne parvienne jamais à être inscrit sur un rôle d’équipage ; cependant on peut faire quelque chose de lui, surtout comme vigie, car il a d’excellents yeux.

 

– Croyez-vous qu’aucun d’eux y consente, mon oncle ? – demanda Mabel en souriant.

 

– Croyez-vous que je les prenne pour des idiots ? Quel être raisonnable refuserait son avancement ? Laissez Jasper faire son chemin, et le gaillard peut mourir capitaine de quelque petit brick.

 

– Et en serait-il plus heureux pour cela, mon oncle ? Pourquoi vaudrait-il mieux pour lui qu’il fût capitaine d’un bâtiment à voiles carrées que de tout autre ?

 

– Bon, bon, Magnet, vous n’entendez rien à ce dont vous parlez. Laissez-moi le soin de tout cela, et j’arrangerai tout convenablement. Ah ! voici justement Pathfinder. Je ferai aussi bien de lui laisser entrevoir mes intentions en ce qui le concerne. L’espoir est ce qui nous encourage le plus à faire des efforts.

 

Cap fit un signe de tête à sa nièce et cessa de parler. Pathfinder s’avança, mais non avec l’air de franchise et d’aisance qui lui était ordinaire. Il semblait être embarrassé, sinon douter de l’accueil qu’il recevrait.

 

– Un oncle et une nièce sont une assemblée de famille, – dit le guide en approchant d’eux, – et la compagnie d’un étranger peut ne pas être agréable.

 

– Vous n’êtes pas un étranger pour nous, maître Pathfinder, – répondit Cap, – et nous ne pouvons voir personne avec plus de plaisir. Nous parlions de vous il n’y a qu’un instant, et quand des amis parlent d’un absent, il peut deviner ce qu’ils en disent.

 

– Je ne demande à connaître aucun secret ; chacun a ses ennemis, et j’ai les miens ; mais je ne vous compte pas dans ce nombre, maître Cap ; non, ni la jolie Mabel que voici. Quant aux Mingos, je n’en dirai rien, mais n’ont-ils pas une juste cause de me haïr ?

 

– C’est ce dont je répondrais, Pathfinder ; car je suis convaincu que vous êtes bien intentionné et plein de droiture. Mais il y a un moyen de vous soustraire à l’animosité de ces Mingos, et si vous voulez l’adopter, personne ne vous l’indiquera plus volontiers que moi, et sans rien vous demander pour cet avis.

 

– Je ne désire pas avoir d’ennemis, Eau-salée ; – car Pathfinder, presque sans s’en apercevoir, commençait à adopter le nom que donnaient à Cap les Indiens qui fréquentaient le fort ; – je ne désire pas avoir d’ennemis, et je suis prêt à enterrer la hache avec les Mingos comme avec les Français. Mais vous savez qu’il dépend d’un être plus puissant que nous de changer les cœurs de manière à ne laisser à un homme aucun ennemi.

 

– En levant l’ancre et en m’accompagnant sur la côte, à notre retour de la courte croisière que nous allons commencer, vous vous trouverez hors de portée d’entendre le cri de guerre des Indiens, et leurs balles ne pourront vous atteindre.

 

– Et qu’y pourrai-je faire ? Chasserai-je, dans vos villes ? Suivrai-je la piste des gens qui vont au marché ou qui en reviennent ? Dresserai-je des embuscades aux chiens et aux volailles ? Vous n’êtes pas ami de mon bonheur, maître Cap, si vous voulez m’enlever à l’ombre des bois, pour m’exposer au grand soleil des défrichements.

 

– Mon dessein n’est pas de vous laisser dans les établissements, Pathfinder ; je veux vous conduire sur la mer, et ce n’est que là qu’un homme peut respirer librement. Mabel vous dira que telle était mon intention avant que je vous en eusse dit un seul mot.

 

– Et quel résultat Mabel croit-elle qu’aurait un tel changement ? Elle sait que chaque homme a sa nature, et qu’il est aussi inutile de vouloir s’en donner une autre que de résister à celle qu’on a reçue de la Providence. Je suis un chasseur, un éclaireur, un guide, Eau-salée, et il ne m’appartient pas de contrecarrer la volonté du ciel au point de vouloir devenir autre chose. Ai-je raison, Mabel, ou êtes-vous assez femme pour désirer de me voir changer de nature ?

 

– Je ne désire aucun changement en vous, Pathfinder, – répondit Mabel avec une franchise et une sincérité cordiale qui allèrent directement au cœur du chasseur, et quelque admiration que mon oncle ait pour la mer, quelques avantages qu’il croie devoir résulter de ce changement, je ne pourrais désirer de voir le meilleur et le plus noble chasseur des bois transformé en amiral. Restez ce que vous êtes, mon brave ami, et ne craignez rien, si ce n’est la colère de Dieu.

 

– Entendez-vous cela, Eau-salée ? Entendez-vous ce que dit la fille du sergent ? Et elle a trop de sincérité, trop de droiture ; oui, et elle est trop jolie pour ne pas penser ce qu’elle dit. Tant qu’elle sera contente de moi comme je suis, je n’irai pas contre ma nature en cherchant à être autre chose que ce que la Providence m’a fait. Ici, dans une garnison, je puis paraître inutile ; mais quand nous serons là-bas dans les Mille-Îles, il peut y avoir quelque occasion de prouver qu’une carabine sur laquelle on peut compter est quelquefois un présent de Dieu.

 

– Vous devez donc être de la partie ? – dit Mabel au guide avec un si doux sourire, qu’il l’aurait suivie jusqu’au bout du monde. – À l’exception de la femme d’un soldat, je serai la seule personne de mon sexe, et je ne m’en trouverai que plus en sûreté si vous êtes du nombre de nos protecteurs.

 

– Le sergent vous protégera, Mabel ; il vous protégerait quand même vous ne seriez pas de son sang. Tout le monde vous protégera. Mais je crois que votre oncle aimera une expédition de cette sorte, quand nous serons sous voiles et qu’il se verra au milieu de cette mer intérieure.

 

– Votre mer intérieure n’est pas grand’chose, maître Pathfinder, et je n’en attends absolument rien. J’avoue pourtant que je voudrais connaître le but de cette croisière, car on n’aime pas à être inutile, et mon beau-frère le sergent a la bouche close comme un franc-maçon. Savez-vous ce qu’on se propose, Mabel ?

 

– Pas le moins du monde, mon oncle. Je n’ose faire aucune question à mon père sur ce qui a rapport à son service, car il me répondrait que cela ne regarde pas une femme. Tout ce que je puis dire, c’est que nous partirons dès que le vent le permettra, et que nous devons être absents environ un mois.

 

– Pathfinder pourra peut-être m’en dire un mot. J’en serais charmé, car un voyage sans objet n’est jamais agréable à un vieux marin.

 

– Le port où nous allons, et l’objet que nous nous proposons, ne sont pas un grand secret, Eau-salée, quoiqu’il soit défendu d’en parler dans la garnison. Du reste, je ne suis pas soldat, et je puis me servir de ma langue comme bon me semble, quoique je me flatte qu’on n’a pas à me reprocher des discours frivoles et inutiles. Or, comme nous devons partir dans si peu de temps, et que vous devez tous deux être du voyage, autant vaut que vous sachiez où l’on va vous conduire. Je suppose que vous savez qu’il y a un endroit appelé les Mille-Îles, maître Cap ?

 

– Oui, un endroit qu’on appelle ainsi, quoique je suppose que ce ne sont pas de véritables îles comme on en trouve sur l’Océan, et que le mot mille signifie deux ou trois, comme les morts et les blessés après une grande bataille.

 

– Mes yeux ne sont pas mauvais, Eau-salée ; et pourtant j’ai souvent inutilement essayé de compter ces mêmes îles.

 

– Oui, oui, j’ai connu des gens qui ne pouvaient compter que jusqu’à un certain nombre. Vos véritables oiseaux de terre ne reconnaissent pas même leurs nids quand ils approchent du rivage. Combien de fois j’ai vu la côte, les maisons et les églises, quand les passagers ne pouvaient voir que de l’eau ! Je ne conçois pas qu’on puisse réellement perdre la terre de vue sur l’eau douce. Cela ne me paraît ni raisonnable, ni possible.

 

– Vous ne connaissez pas nos lacs, maître Cap, ou vous ne parleriez pas ainsi ; avant d’arriver aux Mille-Îles, vous concevrez une autre idée de ce que la nature a fait dans ce désert.

 

– J’ai même des doutes que vous ayez une île véritable dans tout ce pays. Suivant moi, une île, – ce que j’appelle une île bony fidy[23] – ne peut se trouver dans l’eau douce.

 

– Nous vous en montrerons des centaines : peut-être pas un mille, mais autant que l’œil en puisse voir, sans que la langue puisse les compter.

 

– Et quelle sorte de chose sont-elles ?

 

– De la terre entièrement entourée d’eau.

 

– Oui, mais quelle terre et quelle eau ? Je réponds que lorsque la vérité sera bien connue, il se trouvera que ce n’est autre chose que des péninsules, des promontoires, ou des continents ; mots auxquels j’ose dire que vous n’entendez que peu de chose ou rien. Mais que ce soient des îles ou non, maître Pathfinder, quel est le but de cette croisière ?

 

– Comme vous êtes le frère du sergent, que Mabel est sa fille, et que nous devons tous trois être du voyage, je crois qu’il n’y a aucun mal à vous donner une idée de ce que nous allons faire. – Comme vous avez été si longtemps dans la marine, maître Cap, vous avez sans doute entendu parler d’un port nommé Frontenac ?

 

– Qui n’en a pas entendu parler ? Je ne dirai pas que j’y sois jamais entré, mais j’ai souvent passé à sa hauteur.

 

– En ce cas, vous allez vous trouver en pays de connaissance ; quoique je ne comprenne pas comment vous avez jamais pu y arriver de l’Océan. Quoi qu’il en soit, il est bon que vous sachiez que les grands lacs forment une chaîne, l’eau passant de l’un dans l’autre depuis l’Érié, qui est une nappe d’eau à l’ouest aussi grande que l’Ontario. Eh bien ! l’eau sort de l’Érié et arrive à une petite montagne par-dessus laquelle elle passe…

 

– Je voudrais bien savoir comment diable elle peut le faire.

 

– Fort aisément, maître Cap, – répondit Pathfinder en riant à sa manière. Si j’avais dit que l’eau montait sur la montagne, c’eût été contre nature ; mais nous ne regardons pas comme une grande affaire pour l’eau de descendre d’une montagne, – j’entends pour l’eau douce.

 

– Bien, bien ; mais vous parlez de l’eau d’un lac descendant du haut d’une montagne ; c’est à quoi la raison montre les dents, si la raison a des dents.

 

– Nous ne disputerons pas là-dessus ; mais ce que j’ai vu, je l’ai vu. J’ignore si la raison a des dents, mais la conscience en a, et elles savent se faire sentir. Après être arrivée dans l’Ontario, toute l’eau de tous les lacs passe dans la mer par le moyen d’une rivière ; et dans la partie la plus étroite, où l’eau n’est ni lac ni rivière, sont les îles en question. Or, Frontenac est un poste des Français au-dessus de ces mêmes îles, et comme ils occupent un fort en dessous, ils font remonter leurs provisions et leurs munitions par la rivière jusqu’à Frontenac, pour les distribuer aux sauvages le long des bords de l’Ontario et des autres lacs, afin de les mettre en état de faire leurs diableries et d’enlever des chevelures chrétiennes.

 

– Et notre présence empêchera-t-elle ces horreurs ? – demanda Mabel.

 

– Peut-être oui, peut-être non ; comme la Providence le voudra. Lundie, comme on appelle le commandant de cette garnison, a envoyé un détachement aux Mille-Îles pour intercepter quelques-unes des barques françaises, et c’est pour la seconde fois qu’on va le relever. Jusqu’à présent ils n’ont pas fait grand’chose, quoiqu’on ait pris deux bateaux chargés de divers objets pour les Indiens. Mais la semaine dernière il est arrivé un messager qui a apporté de telles nouvelles que le major a résolu de faire un dernier effort pour surprendre ces coquins. Jasper connaît la route, et nous serons en bonnes mains, car le sergent est prudent, et personne ne le vaut pour une embuscade. Oui, il est aussi prudent qu’alerte.

 

– Est-ce là tout ? – dit Cap d’un ton méprisant. – À voir tous les préparatifs qu’on faisait, je m’imaginais qu’il s’agissait d’une croisière contre les contrebandiers, et qu’en y prenant part on pouvait gagner honnêtement quelque argent. Mais je suppose qu’il n’y a pas de parts de prises sur l’eau douce ?

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Je suppose que le roi prend tout, dans ces affaires de détachements et d’embuscades, comme vous les appelez ?

 

– Je ne sais rien de tout cela, maître Cap. Je prends ma part du plomb et de la poudre qui tombe entre nos mains, et je n’en dis rien au roi. Et pourtant il serait temps que je songeasse à avoir une maison et quelques meubles.

 

Pathfinder n’osa pas regarder Mabel en faisant cette allusion directe à son changement de vie, et pourtant il aurait donné tout au monde pour savoir si elle l’écoutait et pour voir quelle était l’expression de sa physionomie ; mais Mabel ne se doutait guère du sens de cette allusion, et ses traits n’offraient pas le moindre embarras quand elle tourna les yeux vers la rivière sur laquelle on commençait à voir quelque mouvement à bord du cutter.

 

– Jasper va mettre le cutter plus au large, – dit le guide, dont les regards furent attirés du même côté par la chute de quelque objet pesant sur le pont ; – il voit sans doute quelque signe de vent, et il veut être prêt à en profiter.

 

– Oui, et nous allons avoir l’occasion de prendre une leçon de navigation, – dit Cap en ricanant ; – il y a une manière de mettre un bâtiment sous voile, qui fait reconnaître un bon marin aussi bien que quoi que ce soit. C’est comme un soldat qui boutonne son habit : on peut voir s’il commence par le haut ou par le bas.

 

– Je ne dirai pas que Jasper vaut vos marins de là-bas, – dit Pathfinder, dans l’esprit duquel un indigne sentiment de jalousie ou d’envie ne trouvait jamais entrée ; – mais c’est un luron plein d’adresse, et il manie son bâtiment aussi bien qu’on peut le désirer, du moins sur ce lac. Vous ne l’avez pas trouvé trop gauche, maître Cap, à la cataracte de l’Oswego, où l’eau douce réussit à descendre d’une montagne sans beaucoup de difficulté.

 

Cap ne fit d’autre réponse qu’une éjaculation de mécontentement, et il s’ensuivit un silence général, tous ceux qui étaient sur le bastion suivant des yeux les mouvements du cutter avec un intérêt bien naturel, puisqu’ils allaient dans si peu de temps passer sur son bord. Il faisait encore un calme plat, et la surface du lac brillait des derniers rayons du soleil. Le Scud avait été toué jusqu’à une ancre de jet placée à cinquante toises au-delà des pointes de l’embouchure, et il y avait assez d’espace pour manœuvrer dans la rivière qui formait le havre du fort d’Oswego ; mais le manque total d’air empêchait toute manœuvre, et il fut bientôt évident que ce léger bâtiment devrait traverser le passage à l’aide de ses avirons. Pas une voile ne fut déployée, mais dès que l’ancre fut dérapée, on entendit tomber les avirons dans l’eau, et le cutter commença à avancer vers le centre du courant. En y arrivant les efforts des mariniers cessèrent, et le petit bâtiment dériva dans la passe étroite ; il avait un mouvement rapide et, en moins de cinq minutes, le Scud se trouva au-delà des deux pointes sablonneuses qui interceptaient les eaux du lac. Le bâtiment continua à s’éloigner de terre jusqu’au moment où on le vit flotter sur la surface du lac, à un bon quart de mille au-delà du cap peu élevé qui formait l’extrémité orientale de ce qu’on pouvait appeler le havre extérieur ou la rade. Là l’influence du courant de la rivière cessait, et le cutter devint stationnaire.

 

– Ce bâtiment me semble très-beau, mon oncle, – dit Mabel qui n’avait pas perdu de vue le Scud un seul instant, pendant qu’il changeait de position. – J’ose dire que vous pouvez trouver des défauts dans sa construction et dans la manière dont il est manœuvré ; mais moi qui ne suis qu’une ignorante, je trouve l’une et l’autre parfaites.

 

– Oui, oui ; il suit assez bien un courant, et c’est ce que ferait un copeau de bois. Mais si vous en venez aux détails, un vieux marin comme moi n’a pas besoin de lunettes pour y découvrir des défauts.

 

– Eh bien ! maître Cap, – dit Pathfinder, qui entendait rarement déprécier les talents de Jasper sans être tenté de prendre sa défense, – j’ai entendu des vieux marins d’eau salée, des marins ayant de l’expérience, avouer que le Scud est un aussi joli petit bâtiment qu’on en puisse voir flotter. Je ne m’y connais pas ; mais on peut avoir ses idées sur un navire, quand même elles seraient fausses, et il me faudrait plus d’un témoin pour me persuader que Jasper ne tient pas le sien en bon ordre.

 

– Je ne dis pas que ce cutter soit tout à fait mal construit ; mais il a des défauts, maître Pathfinder, et de grands défauts.

 

– Et quels sont ces défauts, mon oncle ? Si Jasper les connaissait, il serait charmé d’y remédier.

 

– Quels sont ces défauts ? Il y en a cinquante ; il y en a cent, devrais-je dire, des défauts matériels et très-importants.

 

– Indiquez-les, mon oncle. Pathfinder en fera mention à son ami.

 

– Indiquez-les ! ce n’est pas une petite affaire que de compter les étoiles, par la simple raison qu’elles sont en si grand nombre. Les indiquer ! vraiment ! Eh bien ! ma jolie nièce, miss Magnet, que pensez-vous de ce guy ? À mes yeux ignorants, il semble au moins d’un pied trop élevé ; ensuite la flamme est engagée, et… et… oui, de par le diable, il y a une garcette largue au hunier ; je ne serais pas surpris qu’il ne se formât une coque au câble à l’écubier, si l’on venait à mouiller l’ancre en ce moment. Des défauts ! sur ma foi pas un marin ne pourrait regarder ce cutter un instant sans lui en trouver autant qu’à un domestique qui demande son compte.

 

– Cela peut être très-vrai, mon oncle, mais je doute que Jasper les connaisse. Je crois qu’il y remédierait, Pathfinder, si on les lui montrait.

 

– Laissez à Jasper le soin de son cutter, Mabel ; laissez-lui en le soin. C’est là qu’est sa nature ; et je vous réponds que personne ne lui apprendra ce qu’il doit faire pour empêcher le Scud de tomber entre les mains des Français de Frontenac, ou de leurs infernaux alliés, les Mingos. Qui s’embarrasse si la flamme est engagée ou si le guy est d’un pied trop haut, maître Cap, pourvu que le Scud navigue bien, et qu’il évite les Français ? Ici sur les lacs, je parierai pour Jasper contre tous les marins de la côte ; mais je ne dis pas que sa nature le porte à l’Océan, car il n’en a jamais fait l’épreuve.

 

Cap sourit avec un air de condescendance ; mais il ne jugea pas nécessaire de pousser plus loin la critique en ce moment. Son air devint graduellement plus hautain et plus méprisant, quoiqu’il désirât alors paraître indifférent à une discussion sur des points auxquels son antagoniste ne connaissait absolument rien.

 

En ce moment le foc fut largué et hissé, et bientôt la toile s’enfla vers la terre, quoique la surface de l’eau n’offrît encore aucun indice de vent. Quelque faible que fût l’impulsion, le léger esquif y céda, et une minute après on vit le Scud traverser le courant de la rivière avec un mouvement si facile et si modéré qu’à peine l’apercevait-on. Quand il en fut sorti, il entra dans un remous et se porta rapidement vers la terre, sous l’éminence sur laquelle était le fort, et là Jasper jeta l’ancre.

 

– Pas mal, – murmura Cap dans une sorte de soliloque, – pas trop mal, quoiqu’il eût pu mettre sa barre à tribord au lieu de la mettre à bâbord, car un bâtiment doit toujours venir au vent bord au large, qu’il soit à une lieue de terre ou seulement à une encablure ; car cela a un air soigneux, et l’air est quelque chose dans ce monde.

 

– Jasper est un garçon adroit, – dit à son beau-frère le sergent Dunham, qui survint tout à coup ; – et nous comptons sur son habileté pour cette expédition. Mais venez tous ; nous n’avons plus qu’une demi-heure pour nous embarquer, et les canots seront prêts à nous recevoir dès que nous serons prêts à y monter.

 

À cette nouvelle, chacun s’en alla de son côté pour recueillir les bagatelles qui n’avaient pas encore été envoyées à bord. Quelques coups de tambour donnèrent le signal aux soldats, et en une minute tout fut en mouvement.

 

CHAPITRE XIII.

« C’est le moment où le farfadet alarme l’esprit timide, où les sorcières se rassemblent pour marmotter leurs charmes, où le cauchemar tourmente le rêveur insensé, et où les fées dansent sur le gazon. »

 

COTTON

 

 

L’embarquement d’un si faible détachement n’était pas une affaire qui pût causer beaucoup de délai ou d’embarras. Toute la troupe confiée aux soins du sergent Dunham ne consistait qu’en dix soldats et deux caporaux. Cependant on apprit bientôt que le lieutenant Muir devait accompagner l’expédition, mais il ne partait que comme quartier-maître, et quelques fonctions de cette place servaient de prétexte à son départ, ce qui avait été arrangé entre son commandant et lui. À ce nombre il fallait ajouter Pathfinder, Cap, Jasper et les matelots de celui-ci, dont l’un était presque un enfant. Le total des hommes ne montait donc pas à vingt, en y comprenant le mousse de quatorze ans, et il n’y avait d’autre femme que Mabel et la femme d’un soldat.

 

Le sergent Dunham conduisit ses hommes à bord sur un grand bateau, et retourna ensuite à terre pour recevoir ses dernières instructions et faire partir son beau-frère et sa fille. Après avoir montré à Cap le canot sur lequel il devait monter avec Mabel, il se rendit au fort pour avoir une dernière entrevue avec son commandant. Le major était sur le bastion dont il a si souvent été parlé, et nous l’y laisserons quelques instants avec le sergent pour retourner sur le rivage.

 

Il faisait presque nuit quand Mabel se trouva dans le canot qui devait la conduire à bord du cutter. La surface du lac était si tranquille qu’on n’avait pas eu besoin de faire entrer les bateaux et canots dans la rivière pour y prendre leur fret, et tous les embarquements se firent sur le rivage du lac où l’eau était aussi unie que celle d’un étang. On ne pouvait y remarquer la respiration de l’Océan et la palpitation de son sein, comme Cap l’avait dit ; car l’Ontario est tout différent en cela de la mer, et le vent ne l’agite pas sur un point tandis que le calme règne sur l’autre. La distance n’est pas assez grande pour le permettre, et c’est une remarque ordinaire de tous les marins que l’eau monte et baisse plus vite sur tous les grands lacs de l’Ouest que sur toutes les mers de notre connaissance. Quand le canot quitta la terre, ce n’était donc pas le mouvement qu’on sent ordinairement en pareille circonstance qui aurait pu apprendre à Mabel qu’elle était sur une si grande nappe d’eau. Il fallut à peine une douzaine de coups d’avirons pour mettre le canot le long du cutter.

 

Jasper était prêt à recevoir ses passagers, et comme le pont du Scud ne s’élevait que de deux à trois pieds au-dessus de l’eau, il ne lui fut pas difficile de les faire monter à bord. Il conduisit sur-le-champ Mabel et sa compagne dans la chambre qui leur était destinée, et elles en prirent possession. Tout l’entrepont formait quatre appartements, ce petit bâtiment ayant été expressément construit dans la vue de pouvoir servir au transport des officiers et des soldats avec leurs femmes et leurs familles. La chambre de l’arrière était un petit appartement contenant quatre lits, et il avait l’avantage d’avoir de petites fenêtres pour y admettre l’air et le jour. Il était toujours destiné aux femmes quand il s’en trouvait à bord, et comme il n’était occupé alors que par Mabel et sa compagne, il était assez spacieux pour qu’elles s’y trouvassent à l’aise. La grande chambre offrait plus de place, et était éclairée par le haut. C’était là que logeaient le quartier-maître, le sergent, Cap et Jasper, Pathfinder se plaçant dans telle partie du bâtiment que bon lui semblait, la chambre des femmes exceptée. Les caporaux et les soldats occupaient l’espace situé sous la grande écoutille, et l’équipage était logé comme de coutume sur l’avant du bâtiment. Quoique le cutter ne fût pas tout à fait du port de cinquante tonneaux, il y avait amplement place pour tous ceux qui étaient à bord, car il aurait pu au besoin recevoir trois fois le même nombre d’hommes.

 

Dès que Mabel eut pris possession de sa chambre, réellement jolie et commode, elle ne put s’empêcher de faire la réflexion agréable que c’était spécialement pour elle que Jasper avait pris tant de soin à la préparer. Remontant ensuite sur le pont, elle y trouva tout en mouvement. Les hommes couraient çà et là cherchant leurs havresacs et leurs autres effets : mais l’habitude et la méthode rétablirent bientôt l’ordre, et le silence qui succéda devint presque imposant, car il se rattachait à l’idée d’aventures à courir et de préparatifs pour s’y exposer.

 

L’obscurité commençait alors à rendre indistincts les objets qui étaient sur le rivage. La terre n’offrait aux yeux qu’une masse noire formée par les contours de la forêt, et qu’on ne distinguait du ciel que parce que le firmament était un peu moins sombre. Cependant les astres commencèrent bientôt à paraître avec leur lustre tranquille ordinaire, et amenèrent avec eux le sentiment de repos qui accompagne communément la nuit. Cette scène avait quelque chose d’agitant et de calmant en même temps, et Mabel éprouvait cette double influence. Pathfinder était à côté d’elle, appuyé, suivant sa coutume, sur sa longue carabine, et elle crut, malgré l’obscurité croissante de la nuit, pouvoir distinguer des lignes creusées sur ses traits plus profondément que d’ordinaire par ses réflexions.

 

– Des expéditions comme celle-ci ne peuvent être une grande nouveauté pour vous, Pathfinder, – lui dit-elle, – mais je suis étonnée de voir les soldats tellement silencieux et pensifs.

 

– On apprend cela en faisant la guerre aux Indiens. Vos miliciens sont, en général, grands parleurs et petits faiseurs ; mais le soldat qui a eu souvent affaire aux Mingos sait ce que vaut une langue prudente. Une armée silencieuse dans les bois est doublement forte, et celle qui fait du bruit doublement faible. Si la langue faisait les soldats, il n’y en aurait pas de meilleurs que les femmes qui suivent l’armée.

 

– Mais nous ne formons pas une armée et nous ne sommes pas dans les bois. Il ne peut y avoir aucun danger à craindre des Mingos à bord du Scud.

 

– Demandez à Jasper comment il est parvenu au commandement de ce cutter, et vous aurez une réponse à votre question. Personne n’est en sûreté contre les Mingos s’il ne connaît pas bien leur nature, et même alors il faut qu’il agisse d’après la connaissance qu’il en a, sans jamais s’en écarter. – Oui, oui, demandez à Jasper comment il est devenu capitaine du Scud.

 

– Et comment l’est-il devenu ? – demanda Mabel avec un air d’intérêt et d’empressement qui fit plaisir au cœur simple et franc de son compagnon, qui n’était jamais plus content que lorsqu’il trouvait l’occasion de dire quelque chose à l’avantage de son jeune ami. – Il est honorable pour lui d’avoir obtenu cette place à son âge.

 

– C’est très-vrai, mais il le méritait et plus encore ; une frégate n’aurait pas été trop pour payer tant de courage et de sang-froid, s’il y avait eu un pareil navire sur l’Ontario, comme il n’y en a point et comme il n’est pas probable qu’il y en ait jamais.

 

– Mais vous ne me dites pas comment il a obtenu le commandement de ce cutter ?

 

– C’est une longue histoire, Mabel ; et votre père, le sergent, peut vous la raconter beaucoup mieux que moi, car il y était présent, tandis que j’étais bien loin à suivre une piste. Jasper n’entend rien à conter une histoire, j’en conviens. Je l’ai entendu questionner plus d’une fois sur cette affaire, et jamais il n’a pu en rendre un bon compte, quoique tout le monde sache que c’était une belle chose. Non, non, Jasper ne vaut rien pour raconter cette histoire ; ses meilleurs amis doivent l’avouer. Le Scud était presque tombé entre les mains des Français et des Mingos, quand Jasper le sauva d’une manière que personne n’aurait jamais tentée sans avoir autant de promptitude dans l’esprit que de courage dans le cœur. Mais votre père vous racontera tout cela mieux que moi ; questionnez-le, un jour que vous n’aurez rien de mieux à faire. Quant à Jasper, il est inutile de le tourmenter à ce sujet, il n’en ferait que du galimatias, car il ne sait pas conter une histoire.

 

Mabel résolut de demander à son père ce soir même tous les détails de cette affaire, car elle pensa qu’elle ne pouvait trouver rien de mieux à faire que d’écouter l’éloge d’un jeune homme qui était mauvais historien de ses propres exploits.

 

– Le Scud restera-t-il avec nous quand nous serons arrivés, – demanda-t-elle après avoir réfléchi un instant si elle pouvait convenablement faire cette question, – ou serons-nous abandonnés à nous-mêmes ?

 

– Ce sera suivant l’occasion. Il est rare que Jasper laisse son cutter oisif quand il y a quelque chose à faire, et nous pouvons attendre de lui de l’activité. Mais ma nature a si peu de rapport à l’eau et aux navires, à moins que ce ne soit sur les rapides et les cataractes et dans une pirogue, que je n’ai pas la prétention d’y rien connaître. Au surplus tout ira bien avec Jasper, je n’en ai aucun doute. Il peut trouver une piste sur l’Ontario aussi bien qu’un Delaware dans une forêt.

 

– Et notre Delaware, – le Grand-Serpent, – pourquoi n’est-il pas ici avec nous ?

 

– Votre question aurait été plus naturelle si vous aviez dit : Pourquoi êtes-vous ici, Pathfinder ? – Le Grand-Serpent est à sa place, et moi je ne suis pas à la mienne. – Il est parti avec deux ou trois autres pour fureter le long des bords du lac, et il viendra nous rejoindre aux Mille-Îles pour nous faire part de tout ce qu’il aura pu apprendre. Le Serpent est trop bon soldat pour oublier son arrière quand il fait face à l’ennemi. C’est bien dommage, Mabel, que votre père ne soit pas né général, comme quelques-uns des Anglais qui sont venus parmi nous ; car je suis certain qu’il ne laisserait pas un Français dans le Canada d’ici à huit jours s’il pouvait les traiter à sa manière.

 

– Aurons-nous donc à faire face à des ennemis ? demanda Mabel, – une légère idée des dangers de l’expédition se présentant à son esprit pour la première fois. – Est-il probable que nous ayons un engagement ?

 

– Si nous en avons un, Mabel, il y aura plus d’un bras prêt et disposé à vous défendre. Mais vous êtes fille d’un soldat, et nous savons tous que vous en avez le courage. Que la crainte d’une bataille n’empêche pas vos jolis yeux de se fermer cette nuit.

 

– Je me sens plus brave ici au milieu des bois, Pathfinder, que je ne l’étais au milieu des villes, quoique j’aie toujours tâché de me rappeler ce que je dois à mon père.

 

– Oui, comme faisait votre mère avant vous. – Pathfinder, me disait le sergent, vous trouverez ma fille semblable à sa mère. Non, non, ce ne sera pas une femme à trembler, à crier, et à désorganiser un homme quand il a besoin de toutes ses facultés. Elle encouragerait plutôt son mari, et l’aiderait à maintenir sa bravoure quand il serait le plus entouré de dangers. – Oui, voilà ce que me disait le sergent avant que j’eusse encore levé les yeux sur vos jolis traits.

 

– Et pourquoi mon père vous a-t-il parlé ainsi, Pathfinder ? – demanda Mabel avec un peu de vivacité. – Peut-être pensait-il que vous auriez meilleure opinion de moi si vous ne mépreniez pas pour une sotte poltronne, comme tant de femmes aiment à le paraître.

 

Tromper, – à moins que ce ne fût des ennemis armés, – cacher même une seule pensée, étaient si peu d’accord avec le caractère de Pathfinder, qu’une question si simple ne l’embarrassa pas peu. Une sorte d’instinct, qu’il lui aurait presque été impossible d’expliquer, lui faisait sentir qu’il ne serait pas convenable de dire la vérité ouvertement ; et la dissimuler ne convenait ni à ses habitudes, ni à sa droiture naturelle. Dans cet embarras, il prit un moyen terme, ne révélant point ce qu’il ne croyait pas devoir dire, mais ne le cachant pas tout à fait.

 

– Il faut que vous sachiez, Mabel, – répondit-il, – que le sergent et moi, nous sommes d’anciens amis, et que dans plus d’une bataille sanglante, nous avons combattu côte à côte, – ou sinon littéralement côte à côte, moi un peu en avant, comme il convenait à un éclaireur, et votre père à la tête de sa troupe, comme cela convenait mieux à un soldat du roi. C’est notre manière à nous autres escarmoucheurs de penser peu au combat quand les coups de mousquet ne se font plus entendre ; et soit la nuit autour de nos feux, soit pendant nos marches, nous causons des choses que nous aimons, comme vous autres jeunes filles vous conversez de vos idées et vos opinions, pour vous amuser quand vous êtes ensemble. Or, il était naturel que le sergent, ayant une fille comme vous, l’aimât par-dessus toute autre chose, et par conséquent qu’il en parlât plus souvent que de tout autre sujet de conversation ; – tandis que moi, n’ayant ni fille, ni sœur, ni mère, ni rien que le Delaware à aimer, je répondais Amen à tout ce qu’il me disait ; et c’est ainsi, Mabel, que j’ai naturellement appris à vous aimer même avant de vous avoir vue ; – oui, c’est ce qui m’est arrivé, rien que pour avoir tant entendu parler de vous.

 

– Et à présent que vous m’avez vue, – dit Mabel en souriant, d’un ton aisé et naturel qui prouvait qu’elle ne regardait ce que venait de dire le guide, que comme l’expression d’une affection paternelle ou fraternelle, – vous commencez sans doute à reconnaître la folie de concevoir de l’amitié pour quelqu’un avant de le connaître autrement que par ouï-dire.

 

– Ce n’était pas de l’amitié, – ce n’était pas de l’amitié que j’ai conçue pour vous, Mabel. Je suis ami des Delawares, et je l’ai été depuis mon enfance, mais mes sentiments pour eux ou pour le meilleur d’entre eux, ne sont pas ceux que le sergent m’a appris à avoir pour vous, et surtout à présent que je commence à mieux vous connaître. Je pense quelquefois qu’il n’est pas bon qu’un homme qui est sans cesse occupé à remplir les fonctions de guide, d’éclaireur et même de soldat, se prenne d’amitié pour des femmes, et particulièrement pour de jeunes femmes, car il me semble que cela diminue en lui le goût des entreprises et détourne ses idées de ses occupations naturelles.

 

– Vous ne voulez sûrement pas dire, Pathfinder, que votre amitié pour moi vous rendrait moins hardi, moins disposé à combattre les Français que vous ne l’étiez auparavant ?

 

– Non pas ! non pas ! si vous étiez en danger, par exemple, je crois que mon audace pourrait aller jusqu’à la folie. Mais avant que nous fussions devenus si intimes, comme je puis le dire, j’aimais à songer à mes battues dans les bois pour trouver une piste, à mes marches, à mes embuscades, à mes combats et à mes autres aventures ; mais à présent mon esprit s’en occupe moins. Je songe davantage aux casernes, aux soirées passées à converser, à des idées qui ne se rattachent pas à des scènes de sang et de danger ; à des jeunes filles, à leur sourire aimable, à leur voix douce et enjouée, à leurs traits agréables et à leurs manières attrayantes. Je dis quelquefois au sergent que sa fille et lui gâteront un des meilleurs guides et des éclaireurs les plus expérimentés de la frontière.

 

– Point du tout, Pathfinder ; ils tâcheront de rendre parfait ce qui est déjà si voisin de la perfection. Vous ne nous connaissez pas si vous vous imaginez que l’un ou l’autre de nous désire vous voir changer en la moindre chose. Restez ce que vous êtes, c’est-à-dire un guide consciencieux, intrépide, intelligent, digne de toute confiance, plein de droiture et d’intégrité, et ni mon père ni moi nous ne pourrons jamais avoir une autre opinion de vous que celle que nous en avons à présent.

 

Il faisait trop obscur pour que Mabel pût voir sur les traits de Pathfinder ce qui se passait dans son âme ; mais elle avait le visage tourné vers lui, et quoiqu’elle lui parlât avec une chaleur égale à sa franchise, c’était d’un ton à montrer qu’elle n’éprouvait aucun embarras à exprimer ses pensées, et combien ses paroles étaient sincères. Il est vrai que sa physionomie était un peu animée ; mais c’était parce qu’elle se sentait entraînée par la force de la vérité ; du reste, pas un de ses nerfs ne tressaillait, pas un de ses membres ne tremblait, et le battement de son pouls n’était pas accéléré. En un mot, son air et ses manières annonçaient une jeune fille franche et sincère faisant à un homme la déclaration de l’estime et de l’affection qu’elle sentait que ses services et ses bonnes qualités méritaient, sans cette émotion qui accompagne toujours le sentiment intime d’une inclination qui pourrait conduire à un aveu plus doux.

 

Mais Pathfinder avait trop peu d’expérience pour comprendre des distinctions semblables, et son humilité naturelle se trouva encouragée par ce qu’il venait d’entendre. Ne voulant ni ne pouvant peut-être en dire davantage, il s’éloigna d’elle, resta environ dix minutes, appuyé sur sa carabine, à regarder les étoiles en silence, et descendit ensuite sous le pont.

 

Pendant ce temps, l’entrevue dont nous avons déjà parlé avait lieu sur un bastion du fort entre le major Duncan et le sergent.

 

– Les havresacs des soldats ont-ils été inspectés ? demanda le major après avoir jeté les yeux sur un rapport par écrit que lui avait remis le sergent, mais que l’obscurité ne lui permettait pas de lire.

 

– Oui, major, et tout est en règle.

 

– Les munitions ? les armes ?

 

– Tout est en ordre et prêt pour le service.

 

– Vous avez pris les hommes portés sur le rôle ?

 

– Sans une seule exception. On n’en pourrait trouver de meilleurs dans tout le régiment.

 

– Vous avez besoin de nos meilleurs hommes, sergent. Cette épreuve a déjà été faite trois fois sous les ordres de trois de nos enseignes qui m’avaient flatté d’un succès complet, et elle a toujours échoué. Après tant de préparatifs et de dépenses, je n’aime point à abandonner entièrement le projet ; mais cet effort sera le dernier, et la réussite dépendra principalement de vous et de Pathfinder.

 

– Vous pouvez compter sur tous deux, major Duncan. Le service dont vous nous avez chargés n’est pas au-dessus de notre expérience et de nos habitudes, et j’espère que nous nous en acquitterons bien. Je sais que Pathfinder n’y manquera en rien.

 

– On peut y compter avec certitude. C’est un homme extraordinaire, Dunham, un homme qui m’a longtemps paru inexplicable, mais qui, à présent que je le connais bien, m’inspire autant de respect qu’aucun général au service de Sa Majesté.

 

– J’espère, major, que vous en viendrez à regarder le mariage que je projette entre ma fille et lui comme une chose que je dois désirer et exécuter.

 

– Quant à cela, sergent, le temps nous l’apprendra, – répondit le major en souriant, quoique l’obscurité ne permît pas au sergent de s’en apercevoir. – Une femme est quelquefois plus difficile à gouverner qu’un régiment d’infanterie. À propos, vous savez que le quartier-maître, qui voudrait aussi être votre gendre, doit vous accompagner. J’espère que vous lui laisserez du moins une chance égale d’obtenir les bonnes grâces de votre fille.

 

– Si le respect pour son grade ne me l’enjoignait pas, major, votre désir suffirait.

 

– Je vous remercie, sergent ; nous avons servi trop longtemps ensemble, et nous devons savoir nous apprécier l’un l’autre dans nos différents grades. Comprenez-moi bien pourtant. Tout ce que je vous demande pour David Muir, c’est de lui laisser le champ libre avec impartialité, mais sans aucune faveur. En amour, comme en guerre, un homme ne doit être redevable de ses victoires qu’à lui-même. Êtes-vous sûr que les rations ont été convenablement calculées ?

 

– J’en réponds, major ; mais quand cela ne serait pas, nous ne pouvons manquer de vivres, ayant avec nous deux chasseurs comme Pathfinder et le Grand-Serpent.

 

– Cela ne suffit pas, Dunham, – s’écria le major d’un ton un peu vif. – On reconnaît là votre naissance en Amérique et vos habitudes américaines. Un soldat de Sa Majesté ne doit compter pour ses vivres que sur le commissariat, et je désire qu’aucune partie de mon régiment ne donne l’exemple du contraire.

 

– Vous n’avez qu’à parler pour être obéi, major Duncan ; et pourtant si j’osais…

 

– Parlez librement, sergent, vous parlez à un ami.

 

– C’était seulement pour vous dire que je vois que les soldats écossais aiment la venaison autant que le lard, depuis qu’elle devient plus rare.

 

– Cela peut être vrai ; mais ce qu’ils aiment et ce qu’ils n’aiment pas n’ont rien de commun avec un système ; une armée ne doit compter que sur ses commissaires. Les irrégularités des troupes provinciales ont déjà nui trop souvent au service du roi, pour qu’il soit permis d’y fermer les yeux plus longtemps.

 

– Le général Braddock, Votre Honneur, aurait pu prendre une leçon du colonel Washington.

 

– Ne me citez pas toujours votre Washington. Vous autres provinciaux, vous vous soutenez les uns les autres comme si vous formiez une confédération.

 

– Je pense que Sa Majesté n’a pas de sujets plus loyaux que les Américains, major.

 

– À cet égard, Dunham, je crois que vous avez raison, et je me suis peut-être exprimé avec un peu trop de chaleur. Au surplus je ne vous regarde pas comme un soldat provincial, sergent ; car, quoique vous soyez né en Amérique, jamais meilleur soldat n’a appuyé un mousquet sur son épaule.

 

– Et le colonel Washington, Votre Honneur ?

 

– Eh bien ! et le colonel Washington aussi peut être un soldat utile. C’est le prodige américain ; et je suppose que je dois croire tout ce que vous me dites de lui. – Vous n’avez aucun doute sur l’habileté de Jasper Eau-douce ?

 

– Il a fait ses preuves, major, et il s’est montré en état de faire tout ce qu’on peut exiger de lui.

 

– Eau-douce est un nom français. – Il a passé une grande partie de son enfance dans les colonies françaises. – N’a-t-il pas du sang français dans les veines, sergent ?

 

– Pas une goutte, Votre Honneur. Il est fils d’un de mes anciens camarades, et sa mère sortait d’une honnête et loyale famille de cette province même.

 

– Pourquoi donc est-il resté si longtemps parmi les Français ? – D’où lui vient ce nom d’Eau-douce ? j’ai appris aussi qu’il parle la langue du Canada.

 

– Tout cela s’explique aisément, major. L’enfant fut laissé sous la garde d’un de nos mariniers dans l’ancienne guerre, et il se prit à l’eau comme un canard. Votre Honneur sait que nous n’avons pas, sur notre rive de l’Ontario, ce qu’on peut appeler un port ; et naturellement il passa la plus grande partie de son temps sur l’autre côte, où les Français ont eu quelques navires depuis une cinquantaine d’années, et il apprit d’eux à parler leur langue sans y penser ; enfin son sobriquet lui a été donné par les Indiens du Canada qui aiment à appeler un homme par un nom qui indique ses facultés.

 

– Un maître français n’est pas ce qu’il faut pour l’instruction d’un marin anglais.

 

– Jasper Eau-douce a appris sa profession sous un véritable marin anglais, major Duncan ; sous un homme qui avait servi sous le pavillon du roi, et qu’on peut appeler complètement instruit ; c’est-à-dire qui était né dans les colonies, et qui n’en valait pas moins pour cela, j’espère, major.

 

– Peut-être non, sergent, peut-être non, mais ce n’est pas dire qu’il en valût mieux. Quant à ce Jasper, je conviens qu’il s’est bien conduit, et depuis que je lui ai donné le commandement du Scud, personne n’aurait pu se comporter avec plus de courage et de loyauté.

 

– Je vois avec regret, monsieur, que vous avez quelques doutes sur la fidélité de Jasper.

 

– Il est du devoir d’un soldat chargé de garder un poste éloigné et important comme celui-ci, de ne jamais se relâcher de sa vigilance, Dunham. Nous avons à combattre deux des ennemis les plus astucieux, chacun à leur manière, que ce monde ait jamais produits, – les Indiens et les Français ; et il faut avoir les yeux ouverts sur tout ce qui pourrait nous nuire.

 

– J’espère que Votre Honneur me juge digne de connaître les motifs particuliers que vous pouvez avoir pour vous méfier de Jasper, puisque vous m’avez jugé digne de commander cette expédition.

 

– Si j’hésite à vous révéler tout ce que je puis savoir, Dunham, ce n’est point parce que je me méfie de vous, c’est parce qu’il me répugne de faire circuler des bruits fâcheux contre un jeune homme que j’ai estimé jusqu’ici. – Vous devez avoir bonne opinion de Pathfinder, sans quoi vous ne songeriez pas à lui donner votre fille ?

 

– Je répondrais sur ma vie de l’honneur de Pathfinder, monsieur, – répondit le sergent d’un ton ferme, et avec un air de dignité qui frappa le major ; – un homme comme lui ne sait pas même comment on peut commettre une trahison.

 

– Je crois que vous avez raison, sergent, et pourtant l’avis que j’ai reçu a ébranlé toutes mes anciennes opinions. Je viens de recevoir une lettre anonyme dans laquelle on me conseille de me tenir sur mes gardes contre Jasper Western, ou Jasper Eau-douce, comme on l’appelle ; on ajoute qu’il s’est vendu à l’ennemi, et l’on me promet de m’envoyer bientôt des détails plus amples et plus précis.

 

– On ne doit faire aucune attention, en temps de guerre, à des lettres sans signature, major.

 

– Ni en temps de paix, Dunham. En affaires ordinaires, personne ne peut avoir une plus mauvaise opinion que moi de quiconque écrit une lettre anonyme ; c’est une preuve de lâcheté, de bassesse, et souvent même de calomnie. Mais ce n’est pas tout à fait la même chose quand il s’agit d’opérations militaires ; et d’ailleurs on m’indique des circonstances qui paraissent suspectes.

 

– Sont-elles de nature à être communiquées à un sous-officier, major ?

 

– Oui, quand on lui accorde la confiance que j’ai en vous, Dunham. On me dit, par exemple, que les Iroquois ont laissé échapper votre fille et son escorte, uniquement pour augmenter ma confiance en Jasper, et qu’on attache beaucoup plus d’importance à Frontenac à la prise du Scud avec le sergent Dunham et son détachement, et au renversement total de notre projet favori, qu’à la capture d’une jeune fille et à la chevelure de son oncle.

 

– Je comprends, major, je comprends ; mais je n’en crois pas un seul mot. Si Jasper est un traître, Pathfinder peut à peine être fidèle ; et quant à ce dernier, je me méfierai de Votre Honneur aussi aisément que de lui.

 

– Mais Jasper n’est point Pathfinder après tout, sergent, et j’avoue que j’aurais plus de confiance en lui, s’il ne parlait pas français.

 

– Ce n’est point une recommandation à mes yeux, Votre Honneur peut en être bien sûr ; mais il a appris le français en quelque sorte par nécessité ; et avec votre permission, il ne faut pas trop se presser de le condamner pour cela ; s’il parle français, ce n’est pas sa faute.

 

– C’est un jargon infernal et qui n’a jamais fait de bien à personne, – je veux dire à un sujet de l’Angleterre, car, quant aux Français, je suppose qu’il faut bien qu’ils aient une langue ou une autre pour pouvoir parler ensemble. J’aurais beaucoup plus de confiance en ce Jasper s’il ne savait pas cette langue. En un mot, cette lettre me donne de l’inquiétude, et si j’avais quelqu’un à qui je pusse confier le cutter, je trouverais quelque prétexte pour le retenir ici. Je vous ai déjà parlé de votre beau-frère, sergent : c’est un marin, n’est-ce pas ?

 

– Un vrai marin de l’Océan, major, mais il a des préjugés contre l’eau douce. Je doute qu’on pût le déterminer à risquer sa réputation sur un lac ; et d’ailleurs je suis certain qu’il ne trouverait jamais le poste des Mille-Îles !

 

– Cela est assez probable ; d’ailleurs, il ne connaît pas la navigation difficile de ce lac. – Il vous faudra double vigilance, Dunham ; je vous donne plein pouvoir, et si vous surprenez ce Jasper dans quelque trahison, faites-en justice sommaire.

 

– Étant au service de la couronne, major, il est justiciable d’une cour martiale.

 

– Vous avez raison. Eh bien ! en ce cas, chargez-le de fers des pieds à la tête, et renvoyez-le ici sur son cutter. Après avoir été aux Mille-Îles, je suppose que votre beau-frère sera en état de le ramener ici.

 

– Je ne doute pas, major Duncan que nous ne soyons en état, lui et moi, de faire tout ce qui sera nécessaire, si Jasper, se montre ce que vous craignez qu’il ne soit : mais je crois que je pourrais sans risque garantir sa fidélité sur ma vie.

 

– Votre confiance me plaît, elle parle en sa faveur. – Mais cette lettre infernale ! – elle a un tel air de vérité ! il s’y trouve même tant d’autres faits vrais !

 

– Je crois que Votre Honneur a dit qu’il y manque une signature : c’est une grande omission pour un homme honnête.

 

– Vous avez raison, Dunham, et personne qu’un coquin, – un lâche coquin, – n’écrirait une lettre anonyme en affaires privées. Mais en guerre, c’est autre chose. On a de fausses dépêches, et il est reconnu qu’en général l’artifice peut se justifier.

 

– Sans doute, major, mais par artifice vous entendez les embuscades, les surprises, les fausses attaques, et même l’espionnage. Mais je n’ai jamais entendu parler d’un vrai soldat qui voulût miner sourdement la réputation d’un jeune homme honnête par un pareil moyen.

 

– J’ai vu dans le cours de ma vie d’étranges événements et des hommes encore plus étranges. – Mais adieu, sergent, je ne vous retiendrai pas plus longtemps. Vous êtes sur vos gardes, et je vous recommande une vigilance infatigable. Je crois que Muir songe à quitter le service incessamment, et si vous réussissez complètement dans cette entreprise, toute mon influence sera employée pour vous obtenir sa place, à laquelle vous avez de justes droits.

 

– Je vous remercie humblement, major Duncan, – répondit d’un ton froid le vieux sergent, qui avait bien des fois reçu de pareils encouragements depuis vingt ans. – J’espère que je ne déshonorerai jamais mon grade, quel qu’il puisse être. Je suis ce que la nature et la Providence m’ont fait, et je m’en contente.

 

– Vous n’avez pas oublié l’obusier ?

 

– Jasper l’a pris à bord ce matin.

 

– Soyez prudent et ne vous fiez pas à lui sans nécessité. Faites votre confident de Pathfinder ; il peut nous être utile pour découvrir les complots qui peuvent se tramer. Son honnête simplicité lui facilitera les moyens de tout observer, parce qu’elle écartera de lui tout soupçon. – Il faut qu’il nous soit fidèle, lui.

 

– Quant à lui, major, j’en réponds sur ma tête, et même sur mon grade dans le régiment ; je l’ai vu trop souvent à l’épreuve pour douter de lui.

 

– De toutes les sensations, Dunham, la plus pénible est la méfiance, quand elle tombe sur un homme à qui l’on est forcé de se confier. Vous avez pensé aux pierres à fusil de rechange ?

 

– On peut s’en rapporter à un vieux sergent pour de pareils détails, major.

 

– Eh bien ! donnez-moi la main, Dunham. Que Dieu vous protège, et puissiez-vous réussir ! – Oui, Muir a dessein de se retirer du service, – et soit dit en passant, laissez-le courir sa chance près de votre fille, car ce mariage faciliterait mes opérations pour votre avancement. On se décide plus facilement à la retraite avec une compagne comme Mabel, que lorsqu’on est dans un triste veuvage, sans avoir rien à aimer que soi-même, – et que ce soi-même est Davy Muir.

 

– J’espère, major, que ma fille fera un choix prudent, et je crois qu’elle est déjà à peu près décidée en faveur de Pathfinder. Cependant je la laisserai sa maîtresse, quoique je pense que l’insubordination est le plus grand crime après la mutinerie.

 

– Examinez avec soin les munitions et faites-les sécher dès que vous serez à bord. L’humidité du lac peut y avoir pénétré. – Adieu encore une fois, sergent. Surveillez Jasper, et concertez-vous avec Muir en ce cas de difficulté. J’espère que vous reviendrez triomphant d’aujourd’hui en un mois.

 

– Dieu bénisse Votre Honneur. S’il m’arrive quelque chose, major Duncan, je compte sur vous pour rendre justice à la réputation d’un vieux soldat.

 

– Comptez-y bien, Dunham, ce sera compter sur un ami. – De la vigilance. Songez que vous allez vous trouver dans la gueule du lion, – que dis-je, du lion ? dans celle de tigres perfides, et sans appui que vous-même. Faites compter et examiner les pierres à fusil tous les matins, – et… Adieu, Dunham, adieu.

 

Le sergent toucha avec le respect convenable la main que lui tendait son commandant, et ils se séparèrent. Lundie rentra dans sa maison mobile, et Dunham, sortant du fort, descendit sur le rivage et prit un canot.

 

Le major n’avait dit que la vérité, en peignant la méfiance comme la plus pénible des sensations. De tous les sentiments de l’esprit humain, c’est celui qui se déploie de la manière la plus perfide, qui est le plus insidieux dans ses attaques, et qui cède le moins facilement à un caractère généreux. Tant que le doute existe, on peut tout soupçonner. Les pensées n’ayant pas de faits certains pour mettre des bornes à leurs divagations, il est impossible de dire quelle sera l’étendue des conjectures, et jusqu’où la crédulité les suivra. Ce qui avait commencé par paraître innocent prend la teinte du crime, et dès que l’esprit est possédé par la méfiance, celui qui en est l’objet ne peut rien faire ni rien dire, sans que la crainte et le doute n’y mêlent leur coloris et ne le défigurent. Si cela est vrai dans des circonstances ordinaires, cela le devient doublement quand une grande responsabilité, une affaire de vie ou de mort, pèse sur celui que la méfiance agite, comme par exemple un commandant militaire, ou l’agent de grands intérêts politiques. On ne doit donc pas supposer que le sergent, après avoir quitté le major, ait pu oublier les injonctions réitérées qu’il venait d’en recevoir. Il avait en général une haute opinion de Jasper, mais la méfiance s’était insinuée entre sa confiance en lui, et les obligations que lui imposait son devoir. Comme il sentait que tout dépendait maintenant de sa propre vigilance, il était, en arrivant sur Le Scud, dans les dispositions nécessaires pour ne laisser passer aucune circonstance suspecte sans y faire attention, ni aucun mouvement inusité du jeune marin sans en faire le sujet d’un commentaire mental. Naturellement, il envisageait les choses sous le jour que leur prêtait son caractère particulier, et ses précautions, comme sa méfiance, se ressentaient de ses habitudes, de ses opinions et de son éducation.

 

Le Scud leva l’ancre dès qu’on vit partir du rivage le canot qui amenait le sergent, car on n’attendait plus que lui ; et dès qu’il fut à bord, le cap du cutter fut tourné vers l’est, à l’aide des avirons. Les soldats aidèrent à cette manœuvre, et le léger bâtiment fut bientôt dans le courant de la rivière, où on le laissa avancer en dérivant jusqu’à ce qu’il se trouvât de nouveau en pleine eau. Il ne faisait encore presque aucun vent, la brise presque insensible, venant du lac, qui avait enflé la voile peu avant le coucher du soleil, étant entièrement tombée.

 

Pendant tout ce temps, un silence extraordinaire régnait à bord du cutter. Il semblait que tous ceux qui s’y trouvaient sentissent qu’ils commençaient une entreprise dont l’issue était incertaine, et que l’obscurité de la nuit, les devoirs qu’ils avaient à remplir, l’heure et la manière de leur départ, donnassent un air de solennité à leurs mouvements. La discipline venait aussi à l’aide de ces sentiments. La plupart gardaient un silence complet, et ceux qui parlaient ne le faisaient qu’à voix basse et rarement. Le cutter avança ainsi lentement dans le lac, aussi loin que le courant de la rivière put le conduire ; alors il resta stationnaire, en attendant l’arrivée de la brise de terre. Il s’ensuivit un intervalle d’une demi-heure, et pendant tout ce temps le Scud resta aussi immobile qu’une pièce de bois flottant sur l’eau. Pendant que les petits changements dont nous venons de parler avaient lieu dans la situation du bâtiment, toute conversation, malgré le silence général, n’avait pas été interrompue ; car le sergent Dunham, après s’être assuré que sa fille était avec sa compagne sur l’arrière du pont, conduisit Pathfinder dans la chambre de l’arrière, en ferma la porte avec le plus grand soin, après avoir bien examiné si l’on ne pouvait les entendre, et entama l’entretien ainsi qu’il suit :

 

– Il y a bien des années, mon cher ami, que vous avez commencé à éprouver avec moi les fatigues et les dangers des bois.

 

– Oui, sergent, oui sans doute. C’est ce qui me fait quelquefois craindre d’être trop vieux pour Mabel, qui n’était pas encore née quand nous combattîmes ensemble les Français pour la première fois.

 

– Que cela ne vous effraie pas, Pathfinder : j’avais plus que votre âge quand j’obtins le consentement de sa mère, et Mabel est une fille ferme et réfléchie, et elle considérera le caractère d’un homme plus que toute autre chose. Un jeune homme comme Jasper Eau-douce, par exemple, n’aurait aucune chance avec elle, quoiqu’il soit jeune et bien fait.

 

– Jasper pense-t-il à se marier ? – demanda le guide d’un ton fort simple, mais avec un air empressé.

 

– J’espère que non ; du moins pas avant que chacun soit convaincu qu’il est propre à posséder une femme.

 

– Jasper est un brave garçon, un jeune homme qui a de grands talents à sa manière ; il peut prétendre à une femme tout aussi bien qu’un autre.

 

– Pour être franc avec vous, Pathfinder, c’est précisément pour vous parler de lui que je vous ai amené ici. Le major Duncan a reçu certaines informations qui le portent à soupçonner qu’Eau-douce nous trompe et est à la solde de nos ennemis ; et je désire avoir votre opinion sur ce sujet.

 

– Je ne vous comprends pas bien.

 

– Je vous dis que le major soupçonne Jasper d’être un traître, un espion des Français, ou ce qui serait encore pire, de s’être vendu pour nous trahir. Il a reçu une lettre qui l’en informe, et il m’a chargé d’avoir l’œil ouvert sur tous ses mouvements ; car il craint que nous ne rencontrions les ennemis au moment où nous nous y attendrons le moins, et cela par le moyen de Jasper.

 

– Duncan de Lundie vous a dit cela, sergent Dunham !

 

– Oui, Pathfinder, il me l’a dit ; et quoiqu’il me répugne de croire quelque chose de mal de Jasper, je ne sais quoi semble me dire de me méfier de lui. – Croyez-vous aux pressentiments ?

 

– À quoi, sergent ?

 

– Aux pressentiments. – C’est une sorte de connaissance secrète des événements à venir. Les Écossais de notre régiment y croient très-fortement, et mon opinion de Jasper change si vite que je commence à craindre qu’il n’y ait de la vérité dans leur doctrine.

 

– Mais vous avez parlé de Jasper avec Duncan de Lundie, et c’est ce qu’il vous a dit qui vous a donné des doutes.

 

– Pas du tout ; pas le moins du monde. Pendant que je causais avec le major, je pensais d’une manière toute contraire, et j’ai cherché de tout mon pouvoir à le convaincre qu’il était injuste envers Jasper. Mais je vois qu’il n’y a pas moyen de tenir contre un pressentiment, et je crains qu’après tout il n’y ait des motifs de soupçon.

 

– Je ne connais rien aux pressentiments, sergent ; mais je connais Jasper Eau-douce depuis son enfance, et j’ai autant de foi en son honnêteté, que j’en ai en la mienne et en celle du Grand-Serpent lui-même.

 

– Mais le Grand-Serpent a ses ruses et ses embuscades dans la guerre aussi bien qu’un autre.

 

– C’est sa nature, sergent ; c’est ce qui est le propre de son peuple. Ni peau-rouge, ni face-pâle ne peut renier sa nature ; mais Chingachgook n’est pas homme à sentir un pressentiment contre personne.

 

– Je crois cela, et ce matin même je n’aurais pas pensé mal de Jasper. Il me semble, Pathfinder, depuis que j’ai conçu ce pressentiment, que Jasper ne fait pas sa besogne sur le pont d’une manière naturelle, comme c’était sa coutume, mais qu’il est silencieux, fantasque, pensif, comme un homme qui a un poids sur la conscience.

 

– Jasper ne fait jamais grand bruit, et il me dit que les bâtiments où l’on en fait le plus sont en général ceux où la manœuvre se fait le plus mal. Maître Cap est d’accord sur ce point. – Non, non, je ne croirai rien de tout ce qu’on pourra dire contre Jasper jusqu’à ce que j’en voie des preuves. – Faites venir votre frère, sergent ; car se coucher avec de la méfiance contre quelqu’un, c’est comme se coucher avec une masse de plomb sur le cœur. Je n’ai pas foi en vos pressentiments.

 

Le sergent, quoiqu’il sût à peine dans quelle vue, consentit à cette demande, et Cap vint prendre sa place au conseil. Comme Pathfinder était plus calme que son compagnon, et qu’il était fortement convaincu de l’innocence de l’accusé, il prit le premier la parole.

 

– Nous vous avons prié de venir ici, maître Cap, pour vous demander si vous avez remarqué quelque chose d’extraordinaire ce soir dans la conduite de Jasper.

 

– Prenant en considération que nous sommes sur l’eau douce, je ne vois rien de bien extraordinaire dans ses manœuvres, quoiqu’on put en trouver plusieurs fort irrégulières sur la côte.

 

– Oui, oui, nous savons que vous ne serez jamais d’accord avec lui sur les manœuvres à faire à bord de ce cutter ; mais c’est sur un autre point que nous désirons votre opinion.

 

Pathfinder expliqua alors les soupçons que le major Duncan avait conçus contre Jasper, et qu’il avait en quelque sorte inoculés au sergent.

 

– Ce jeune homme parle français, n’est-ce pas ? – dit Cap.

 

– On dit qu’il le parle mieux qu’il n’est commun de le faire, – répondit le sergent d’un ton grave. – Pathfinder sait que cela est vrai.

 

– Je ne le nierai pas, – dit le guide ; – je ne le nierai pas ; du moins on me l’a dit comme un fait. – Mais cela ne prouverait rien contre un Mississagua, et bien moins encore contre un garçon comme Jasper. Moi-même je parle le dialecte des Mingos, l’ayant appris pendant que j’étais prisonnier de ces reptiles : mais qui osera dire que je suis leur ami ? Ce n’est pourtant pas que je sois leur ennemi, suivant les idées indiennes, mais je conviens que je le suis conformément aux notions du christianisme.

 

– Fort bien, Pathfinder, – reprit le sergent ; – mais Jasper n’apprit pas le français étant prisonnier, il l’apprit dans sa jeunesse, quand l’esprit reçoit aisément des impressions qui prennent ensuite un caractère permanent ; quand la nature a, en quelque sorte, un pressentiment qui lui fait voir de quel côté tourneront ses inclinations.

 

– Cette remarque est très-juste, – dit Cap, – car c’est à cette époque de la vie que nous apprenons tous le catéchisme, et toutes les améliorations morales. L’observation du sergent prouve qu’il connaît la nature humaine, et je suis parfaitement d’accord avec lui. C’est une chose damnable pour un jeune homme qui navigue ici sur cette mare d’eau douce, de parler français. Si c’était sur l’Atlantique, où un marin a quelquefois occasion de converser en cette langue avec un pilote, je n’y attacherais pas tant d’importance, quoiqu’on doive toujours voir avec soupçon, même sur l’Océan, un marin qui la connaît trop bien ; mais ici, sur l’Ontario, je pense que c’est une circonstance très-suspecte.

 

– Mais il faut, – dit Pathfinder, – que Jasper parle français aux gens qui habitent la côte opposée, ou qu’il garde le silence, puisqu’il ne s’y trouve que des Français.

 

– Vous n’avez pas dessein, Pathfinder, de me dire que la France est là-bas sur la côte opposée, – s’écria Cap, poussant son pouce par-dessus son épaule dans la direction du Canada ; – qu’un côté de cet étang d’eau douce est la province d’York, et que l’autre est le royaume de France ?

 

– Je veux dire que c’est ici la province d’York, et que là-bas c’est le Haut-Canada ; – que de ce côté, on parle anglais, hollandais et indien ; et de l’autre français et indien. Les Mingos eux-mêmes ont pris plusieurs mots français dans leur dialecte, et ce n’est pas un perfectionnement.

 

– Rien n’est plus vrai. – Et quelle sorte de gens sont les Mingos ? – demanda le sergent en appuyant une main sur l’épaule de son ami, pour donner plus de poids à une remarque dont la vérité avait un grand prix à ses yeux ; – personne ne le sait mieux que vous, et je vous demande quelle sorte de gens ils sont.

 

– Jasper n’est pas un Mingo, sergent ?

 

– Il parle français, et il pourrait bien être Mingo à cet égard. – Frère Cap, ne pouvez-vous pas rappeler quelque mouvement de ce malheureux jeune homme dans l’exercice de sa profession ce soir, qui semble indiquer un projet de trahison ?

 

– Pas distinctement, sergent, quoique, pour la moitié du temps, il ait commencé toute sa besogne par le mauvais bout. Il est vrai que, voyant un de ses hommes lover une manœuvre à rebours, je demandai à Jasper ce qu’il faisait, et qu’il me répondit que cet homme cueillait une corde. Je ne prétends pas que cela voulût dire quelque chose, car c’est peut-être ainsi que les Français appellent lover une manœuvre ; et j’ose dire qu’ils lovent du mauvais sens la moitié de leurs manœuvres courantes. Ensuite Jasper lui-même amarra la drisse du foc dans le gréement, au lieu de l’amarrer à un taquet du mât, comme cela se pratique, – au moins dans la marine anglaise.

 

– Il est possible, dit Pathfinder, que Jasper, ayant passé tant de temps de l’autre côté du lac, ait pris des Canadiens quelques idées sur la manière de manœuvrer son bâtiment, mais ce n’est là ni trahison, ni mauvaise foi. J’ai moi-même plus d’une fois pris une idée des Mingos, quoique mon cœur soit toujours avec les Delawares. Non, non, Jasper n’est pas un traître. Le roi pourrait lui confier sa couronne aussi bien qu’à son fils aîné, qui, devant la porter à son tour, doit être le dernier à désirer de la voler.

 

– Ce sont de belles paroles, maître Pathfinder, mais c’est une pauvre logique, – dit Cap. – D’abord, Sa Majesté le roi ne peut prêter sa couronne, cela étant contraire aux lois du royaume qui exigent qu’il la porte toujours afin que sa personne sacrée soit connue, précisément comme la rame d’argent est nécessaire à un officier du shérif à bord d’un bâtiment. Ensuite, la loi déclare que c’est un acte de haute trahison, si le fils aîné de Sa Majesté désire jamais la couronne, ou engendre un enfant autrement qu’en légitime mariage, attendu que, dans l’un comme dans l’autre cas, l’ordre de succession serait dérangé. Ainsi, ami Pathfinder, vous voyez que, pour bien raisonner, il est nécessaire de mettre sous voiles sur le bon bord. La loi est la raison, la raison est la philosophie, et la philosophie est un bon ancrage ; d’où il résulte que les couronnes sont réglées par la loi, la raison et la philosophie.

 

– Je n’entends pas grand’chose à tout cela, maître Cap ; mais pour que je croie que Jasper Western est un traître, il faut que j’en voie les preuves de mes deux yeux, et que je les touche du bout du doigt.

 

– Vous avez encore tort en cela, Pathfinder, car il y a une manière de prouver une chose d’une manière plus certaine que par là vue et le toucher, et c’est par les circonstances.

 

– Cela peut être dans les établissements, mais il n’en est pas de même ici, sur la frontière.

 

– Cela est dans la nature, et elle règne sur tout. Nos sens nous assurent qu’Eau-douce est en ce moment sur le pont, et en y montant, chacun de nous peut le voir et le toucher ; mais si l’on apprenait par là suite qu’un fait a été communiqué aux Français précisément en ce moment, et que ce fait fût de telle nature que nul autre que Jasper n’aurait pu le leur communiquer, nous serions tenus de croire qu’il leur a fait cette communication et que nos yeux et nos doigts nous ont trompés. Tout homme de loi vous dira cela.

 

– Cela n’est ni juste ni possible, puisque ce serait le contraire du fait.

 

– Cela est beaucoup plus que possible, mon digne guide ; c’est la loi, la loi positive et absolue du royaume ; et nous devons la respecter et y obéir. Je ferais pendre mon propre frère sur un pareil témoignage. – Je n’entends rien dire au détriment de la famille, sergent.

 

– Dieu sait jusqu’à quel point cela s’applique à Jasper ; mais quant à la loi, je crois que maître Cap a raison, Pathfinder, les circonstances l’emportant de beaucoup sur les sens en pareilles occasions. Il faut avoir grand soin de le surveiller, et ne laisser échapper rien de ce qui pourrait être suspect.

 

– Je me rappelle à présent, – reprit Cap, – une circonstance qui est arrivée à l’instant où nous venions de monter à bord ce soir. Elle est extrêmement suspecte, et elle peut mettre un poids dans la balance contre Jasper. Il amarrait de ses propres mains le pavillon du roi, et tandis qu’il avait l’air de regarder Mabel et la femme du soldat et qu’il donnait ordre qu’on les conduisît ici, il amena le pavillon royal.

 

– Ce pouvait être un accident, – répondit le sergent, – car pareille chose m’est arrivée à moi-même ; d’ailleurs la drisse passe dans une poulie, et le pavillon aurait été bien ou mal placé suivant la manière dont le jeune homme l’aurait hissé.

 

– Une poulie ! – s’écria Cap avec une sorte d’indignation ; – je voudrais, sergent Dunham, pouvoir vous déterminer à employer les termes convenables. Un clan de drisse de pavillon n’est pas plus une poulie[24] que votre hallebarde n’est une pique d’abordage. Mais à présent que vous m’avez fait part de vos soupçons, je regarde toute cette affaire de pavillon comme une circonstance, et je ne l’oublierai pas. – J’espère qu’on songera au souper, quand même la cale serait remplie de traîtres.

 

– On ne l’oubliera pas, frère Cap. – Mais je compte sur votre aide pour gouverner ce bâtiment, si quelque circonstance m’obligeait à mettre Jasper aux arrêts.

 

– Je ne vous manquerai pas au besoin, sergent ; et, ce cas arrivant, vous verrez probablement ce que ce cutter est en état de faire ; car jusqu’à présent ce n’est guère qu’une affaire de conjecture.

 

– Quant à moi, – dit Pathfinder, – je tiens ferme à l’espoir de l’innocence de Jasper, et je vous engage à agir franchement en lui demandant à lui-même sur-le-champ s’il est traître ou non. Je soutiendrai Jasper Western contre tous les pressentiments et toutes les circonstances du pays.

 

– Cela ne peut aller ainsi, – répliqua le sergent. – C’est sur moi que pèse la responsabilité de toute cette affaire, et je désire, – j’enjoins même, qu’il n’en soit parlé à personne à mon insu. Nous aurons tous trois les yeux ouverts, et nous tiendrons note convenable des circonstances.

 

– Oui, oui, – dit Cap ; – les circonstances, après tout, sont ce qu’il nous faut. Une circonstance vaut cinquante faits. Je sais que telle est la loi du royaume, et bien des gens ont été pendus par suite des circonstances.

 

La conversation se termina, et tous trois retournèrent sur le pont, chacun d’eux disposé à envisager la conduite de Jasper sous le jour qui convenait le mieux à ses habitudes et à son caractère.

 

CHAPITRE XIV.

« Ce fut un tel homme, si faible, si abattu, si lourd, si pâle, si consterné, qui tira les rideaux du lit de Priam au milieu de la nuit, pour lui annoncer que la moitié de Troie était en flammes. »

 

SHAKESPEARE.

 

 

Pendant tout ce temps, les choses se passaient ailleurs à la manière accoutumée. Jasper, comme le lac et son petit navire, semblait attendre la brise de terre, et les soldats, habitués à se lever de bonne heure, étaient tous descendus dans leur poste sous la grande écoutille. Il ne restait donc sur le pont que l’équipage du cutter, M. Muir et les deux femmes. Le quartier-maître cherchait à se rendre agréable à Mabel, et notre héroïne, peu inquiète de ses attentions, qu’elle attribuait en partie à la galanterie ordinaire aux militaires, en partie peut-être à son joli minois, jouissait d’une scène qui lui offrait les charmes de la nouveauté.

 

Les voiles avaient été hissées ; mais pas un souffle d’air ne se faisait encore sentir, et les eaux du lac étaient si tranquilles qu’on ne sentait pas le moindre mouvement sur le cutter. Il avait été porté par le courant de la rivière jusqu’à un bon quart de mille de la terre, et il y restait, beau par la symétrie de ses formes, mais immobile comme s’il eût été affourché. Le jeune Jasper était sur l’arrière, assez près de Mabel pour entendre sa conversation avec le lieutenant Muir, mais trop modeste, trop timide, et trop attentif à ses devoirs pour essayer d’y prendre part. Les beaux yeux bleus de Mabel suivaient tous ses mouvements avec une expression d’attente et de curiosité, et plus d’une fois le quartier-maître avait à répéter ses compliments avant qu’elle les entendît, tant elle était attentive aux petits événements qui se passaient sur le cutter, et nous pourrions ajouter, tant elle était indifférente à l’éloquence du lieutenant. Enfin M. Muir lui-même garda le silence. Presque au même instant un aviron tomba dans un canot sous le fort, et le bruit en arriva aussi distinctement à bord du Scud que s’il eût été produit sur le pont. On entendit alors un léger murmure, semblable à un soupir de la nuit, et le foc commença à battre. Ces sons bien connus furent suivis par une légère bande du bâtiment, et enfin toutes les voiles se gonflèrent.

 

– Voici la brise, Anderson, – cria Jasper au plus âgé de ses matelots ; – prenez la barre.

 

Cet ordre fut exécuté. La barre fut mise au vent ; l’avant du cutter commença à plonger, et au bout de quelques minutes on entendit l’eau murmurer sur l’avant, le Scud glissant sur le lac à raison de cinq milles par heure. Tout cela se passa dans un profond silence, et bientôt Jasper ordonna de filer un peu l’écoute et de longer la côte.

 

Ce fut en ce moment que le sergent, son beau-frère et le guide, sortant de la chambre sous l’arrière, reparurent sur le pont.

 

– Vous n’avez pas envie, Jasper, de vous tenir trop près de nos voisins les Français ? – dit Muir, qui saisit cette occasion pour renouer la conversation. – Eh bien ! ce n’est pas moi qui blâmerai votre prudence, car je n’aime pas le Canada plus que vous.

 

– Je serre cette côte à cause du vent, M. Muir. La brise de terre est toujours plus fraîche près du rivage, pourvu que vous n’en soyez pas assez voisin pour que les arbres l’arrêtent. Nous avons la baie de Mexico à traverser, et notre route actuelle nous met assez au large.

 

– Je suis charmé que ce ne soit pas la baie du Mexique, – dit Cap ; – c’est une partie du monde que je ne me soucierais pas de traverser sur un de vos bâtiments de lacs. – Votre cutter obéit-il au gouvernail, maître Eau-douce ?

 

– Il gouverne bien, maître Cap ; mais il aime comme un autre à s’élancer dans le vent quand il a une grande vitesse.

 

– Je suppose que vous avez ce qu’on appelle des ris, quoique vous puissiez à peine avoir occasion de vous en servir.

 

L’œil de Mabel découvrit le sourire qui brilla sur la physionomie de Jasper ; mais elle seule remarqua cette expression momentanée de surprise et de mépris.

 

– Nous avons des ris, et les occasions de les prendre ne nous manquent pas, – répondit-il. – Avant que nous arrivions, maître Cap, peut-être en trouverons-nous une de vous montrer comment nous les prenons, car il se brasse quelque chose du côté de l’est ; et même sur l’Océan le vent ne peut sauter plus promptement que sur l’Ontario.

 

– Voilà ce que c’est que de ne pas s’y mieux connaître. J’ai vu sur l’Atlantique le vent tourner comme la roue d’une voiture, de manière à faire trembler les voiles pendant une heure, et le bâtiment restait parfaitement immobile, parce qu’il ne savait de quel côté tourner.

 

– Nous n’avons certainement point ici des changements si soudains, – répondit Jasper avec douceur, – quoique nous soyons exposés à en éprouver à l’improviste. J’espère pourtant que cette brise de terre nous conduira jusqu’aux premières îles ; après quoi nous courrons moins de risque d’être vus et poursuivis par les croiseurs de Frontenac.

 

– Croyez-vous, Jasper, que les Français aient des espions sur le lac ? demanda Pathfinder.

 

– Nous savons qu’ils en ont. Il y en avait un à la hauteur d’Oswego la nuit de lundi dernier : c’était une pirogue ; il toucha à la pointe orientale, et y débarqua un Indien et un officier. Si vous eussiez été hors du fort cette nuit-là à votre ordinaire, nous en aurions arrêté au moins un.

 

Il faisait trop noir pour remarquer la couleur qui anima les joues basanées du guide quand il entendit ces mots, car il se reprocha d’avoir passé cette nuit dans le fort, retenu trop tard pour en sortir par la voix douce de Mabel qui chantait des ballades à son père, et par le plaisir qu’il goûtait en contemplant des traits qui avaient tant de charmes pour lui. L’intégrité dans ses pensées comme dans ses actions étant le caractère distinctif de cet homme extraordinaire, il sentit qu’une sorte de honte devait s’attacher à lui dans cette occasion ; mais la dernière pensée qui se serait présentée à son esprit eût été celle de chercher à nier ou à excuser sa négligence.

 

– J’en conviens, Jasper, j’en conviens, – répondit-il humblement ; – si j’avais été hors du fort cette nuit, – et je ne me rappelle aucune raison suffisante pour y être resté, – ce que vous venez de dire aurait pu arriver.

 

– C’est la soirée que vous avez passée avec nous, Pathfinder, – remarqua Mabel innocemment. – Bien certainement un homme qui passe une si grande partie de son temps dans les bois et en face de l’ennemi, est bien excusable de donner quelques heures à un ancien ami et à sa fille.

 

– Non, non, je n’ai guère fait que fainéanter depuis mon retour à la garnison, – répondit le guide en soupirant, – et il est juste que Jasper me le rappelle. Le fainéant mérite un reproche ; – oui, il le mérite.

 

– Un reproche, Pathfinder ? Je n’ai jamais songé à vous dire rien de désagréable, bien moins encore à vous faire un reproche, parce qu’un espion et un Indien nous ont échappé. Maintenant que je sais où vous étiez, je trouve votre absence la chose la plus naturelle du monde.

 

– Je ne vous en veux pas, Jasper, je ne vous en veux pas de ce que vous m’avez dit ; je l’avais mérité.

 

– Cela n’est pas amical, Pathfinder.

 

– Donnez-moi la main, mon garçon, donnez-moi la main. Ce n’est pas vous qui m’avez donné cette leçon, c’est ma conscience.

 

– Fort bien, fort bien, – dit Cap ; – mais à présent que cette affaire est arrangée à la satisfaction des parties, peut-être nous direz-vous comment on a pu savoir que des espions soient venus si récemment dans notre voisinage ; cela ressemble étonnamment à une circonstance.

 

Tout en faisant cette question, le marin appuya doucement un pied sur celui du sergent, toucha le guide du coude et cligna de l’œil, quoique l’obscurité ne permît pas de voir ce signe.

 

– On l’a su parce que le Grand-Serpent a trouvé leur piste le lendemain matin ; et c’étaient les traces d’une botte militaire et d’un moccasin ; et un de nos chasseurs a vu ensuite la pirogue se diriger vers Frontenac.

 

– La piste conduisait-elle vers le fort, Jasper ? – demanda Pathfinder d’un ton si doux qu’il ressemblait à celui d’un écolier qui vient de recevoir une réprimande.

 

– Nous ne l’avons pas jugé ainsi, quoiqu’elle ne traversât pas la rivière. Nous la suivîmes jusqu’à la pointe orientale, à l’embouchure de la rivière, d’où l’on pouvait voir ce qui se passait dans le port.

 

– Et pourquoi n’avez-vous pas mis à la voile pour lui donner la chasse ? – demanda Cap. – Il faisait une bonne brise mardi matin, une brise à l’aide de laquelle ce cutter aurait pu filer neuf nœuds par heure.

 

– Cela peut se faire sur l’Océan, maître Cap, mais non sur l’Ontario. L’eau ne laisse pas de piste, et un Mingo ou un Français défierait le diable dans une chasse.

 

– Qu’a-t-on besoin de piste, quand on peut voir le bâtiment qu’on chasse ? – s’écria Cap, – et Jasper dit qu’on a vu la pirogue. Peu importerait qu’il y eût une vingtaine de vos Mingos et de vos Français, avec un bon bâtiment de construction anglaise dans leurs eaux. Je vous promets, maître Eau-douce, que si vous m’aviez appelé ledit mardi matin, nous aurions bientôt atteint ces drôles.

 

– J’ose dire, maître Cap, que les avis d’un vieux marin tel que vous n’auraient pas fait de mal à un jeune marin comme moi ; mais c’est une longue chasse, une chasse sans espoir que celle d’une pirogue d’écorce.

 

– Vous n’auriez eu besoin que de le serrer de près pour le jeter à la côte.

 

– À la côte, maître Cap ! vous n’entendez aucunement notre navigation sur ce lac, si vous croyez facile de forcer une pirogue de se jeter à la côte. Pour peu qu’ils se trouvent pressés, ils rament de toutes leurs forces dans la direction du vent, et avant que vous ayez le temps d’y songer, ils ont gagné sur vous un mille ou deux.

 

– Vous n’avez pas envie de me faire croire, maître Jasper, qu’il se trouve quelqu’un qui ait assez envie de se noyer pour s’embarquer sur ce lac dans une de ces coquilles d’œuf, pour peu qu’il fasse du vent ?

 

– J’ai souvent traversé l’Ontario sur une pirogue même quand il en faisait beaucoup. Quand elles sont bien conduites, ce sont des embarcations qui craignent moins l’eau que celles que nous connaissons.

 

Cap prit alors à part son beau-frère et Pathfinder, et les assura que ce que Jasper venait de dire des espions était une « circonstance, et une forte circonstance, » qui par conséquent méritait leur attention particulière ; et ce qu’il disait des pirogues était si invraisemblable, qu’il avait l’air de se moquer de ceux à qui il parlait. Il ajouta que Jasper faisait avec tant de confiance la description des deux individus qui avaient débarqué, que c’était une assez bonne preuve qu’il en savait sur leur compte plus qu’on ne pouvait en apprendre d’après leur piste. Quant aux moccasins, les hommes blancs en portaient dans cette partie du monde aussi bien que les Indiens, et il en avait lui-même acheté une paire ; et pour les bottes, ce n’était pas ce qui faisait particulièrement le soldat. Une grande partie de cette logique fut perdue pour le sergent, et pourtant elle produisit quelque effet sur son esprit. Il lui parut assez étrange qu’on eût découvert des espions si près du fort, sans qu’il en eût rien su lui-même, et il ne croyait pas que cette branche de connaissances fût précisément dans la sphère de celles de Jasper. Il était vrai que le jeune marin avait été chargé de prendre à bord du Scud des espions, soit pour les conduire à quelque point de la côte, soit pour les en ramener ; mais il savait, à n’en pouvoir douter, que le capitaine du cutter, en ces occasions, ne jouait qu’un rôle très secondaire, et qu’il ne savait pas plus que les hommes de son équipage quelle était la mission des individus qu’il recevait sur son bord. Enfin il ne concevait pas pourquoi lui seul avait été instruit de la dernière visite de deux espions. Quant à Pathfinder, il se reprochait, avec son humilité ordinaire, d’avoir manqué de vigilance, et il faisait un mérite à Jasper d’avoir obtenu la connaissance d’un fait qu’il aurait dû connaître lui-même. Il ne trouvait pas extraordinaire que le jeune marin eût appris les faits qu’il avait rapportés, mais il lui semblait que c’était pour lui-même une chose nouvelle, pour ne pas dire honteuse, de ne les apprendre qu’en ce moment.

 

– Quant aux moccasins, maître Cap, – dit-il, quand une courte pause dans la conversation l’engageât à parler, – il est très vrai que les faces-pâles peuvent en porter tout aussi bien que les peaux-rouges ; mais sur le pied de l’un ils ne laissent jamais la même trace que sur le pied de l’autre. Un œil exercé peut distinguer la piste d’un Indien de celle d’un Européen, n’importe qu’elle soit tracée par une botte ou par un moccasin. Il faudra de meilleures preuves que celle-ci pour me persuader que Jasper soit un traître.

 

– Vous conviendrez, Pathfinder, qu’il existe des traîtres dans le monde, – répliqua Cap avec une logique excellente.

 

– Je n’ai jamais connu un Mingo à qui vous puissiez vous fier, quand il a intérêt à vous trahir. Tromper semble être leur nature, et je pense quelquefois qu’on devrait en avoir pitié, au lieu de les en punir.

 

– Pourquoi donc ne pas croire que ce Jasper puisse avoir la même faiblesse ? Un homme est un homme, et la nature humaine est quelquefois une pauvre chose, comme je l’ai appris par expérience. Oui, je puis dire par expérience ; du moins je parle d’après ma propre nature humaine.

 

Ce fut le commencement d’une autre longue conversation dans laquelle on argumenta sur la probabilité de la culpabilité ou de l’innocence de Jasper. À force de raisonnements, le sergent et son beau-frère finirent par se convaincre à peu près qu’il était coupable, tandis que Pathfinder prit la défense de son jeune ami avec plus de chaleur que jamais, et soutint qu’on ne pouvait sans injustice l’accuser de trahison. Il n’y a en cela rien qui s’écarte du cours ordinaire des choses ; car il n’y a pas de moyen plus certain pour se pénétrer l’esprit d’une idée quelconque, que de chercher à la défendre ; et l’on peut classer parmi le nombre de nos opinions les plus obstinées, celles qui sont le résultat de discussions dans lesquelles nous affectons de chercher la vérité, tandis que, par le fait, nous ne faisons que fortifier un préjugé. Le sergent était alors arrivé à une situation d’esprit qui le disposait à voir avec méfiance tout ce que pourrait faire le jeune marin, et il en vint bientôt à partager l’opinion de son beau-frère, en pensant que la connaissance que Jasper avait acquise de l’arrivée des espions était une branche d’information qui n’entrait pas dans le cercle régulier de ses devoirs, et que c’était une circonstance.

 

Tandis que cette affaire se discutait près de la lisse du couronnement, Mabel était assise silencieusement près du capot d’échelle, M. Muir était descendu sous le pont pour être plus libre, et Jasper était debout à peu de distance, les bras croisés et ses yeux se portant alternativement des voiles aux nuages, des nuages aux contours ténébreux de la côte, de la côte au lac, et revenant ensuite aux voiles. Notre héroïne commença alors à entrer en communication avec ses propres pensées. Les événements de son voyage, les incidents qui avaient marqué le jour de son arrivée au fort, sa réunion avec un père qui était presque un étranger pour elle, la nouveauté de sa situation, et son voyage sur le lac, offraient à son esprit une perspective rétrograde qui semblait s’étendre à plusieurs mois. À peine pouvait-elle croire qu’elle avait si récemment quitté la ville et toutes les habitudes de la vie civilisée ; et elle était surtout surprise que tout ce qui était arrivé pendant qu’elle descendait l’Oswego eût laissé si peu d’impression sur son esprit. Ayant trop peu d’expérience pour savoir que les événements accumulés dans un court espace produisent le même effet que le temps, et que la succession rapide des objets qui passent devant nous dans un voyage leur donne de la dignité et de l’importance ; elle cherchait à se rappeler les jours et les dates pour être certaine qu’il n’y avait guère plus de quinze jours qu’elle connaissait Jasper, Pathfinder et son père. Le cœur de Mabel était au-dessus de son imagination, quoiqu’elle ne manquât point de cette dernière faculté, et elle se demandait comment elle se sentait une si forte affection pour des êtres qu’elle ne connaissait que depuis si peu de temps ; car elle n’était pas assez habituée à analyser ses sensations pour comprendre la nature des influences différentes qu’elle avait éprouvées. Son âme pure ne connaissait pas encore la méfiance ; elle n’avait aucun soupçon des vues de ses amants, et une des dernières idées qu’elle aurait pu admettre aurait été qu’un de ses compagnons pût être traître à son roi ou à son pays.

 

L’Amérique, à l’époque dont nous parlons, était remarquable par son attachement à la famille allemande qui occupait alors le trône de la Grande-Bretagne ; car, comme cela arrive dans toutes les provinces, les vertus et les qualités qu’on proclame et qu’on encense près du centre du pouvoir deviennent, dans l’éloignement, un article de foi pour les hommes ignorants et crédules. Cette vérité est aussi évidente aujourd’hui à l’égard des prodiges de la république qu’elle l’était alors à l’égard de ces maîtres éloignés dont il était toujours bon d’applaudir le mérite, mais dont c’était un acte de haute trahison, de révéler les défauts. C’est par suite de cette dépendance mentale que l’opinion publique est si fort à la merci des intrigants ; et le monde, tout en se vantant follement de ses connaissances et de ses améliorations, n’aperçoit la vérité sur tous les points qui touchent les intérêts de ceux qui sont élevés au pouvoir, qu’à travers un prisme qui peut servir les vues particulières de ceux dont la main fait mouvoir les fils. Pressés par les Français qui entouraient alors les colonies britanniques d’une ceinture de forts et d’établissements qui leur donnaient complètement les sauvages pour alliés, il aurait été difficile de dire si les colons américains aimaient plus les Anglais qu’ils ne haïssaient les Français, et ceux qui vivaient alors auraient regardé comme un événement tout à fait hors du cercle des probabilités l’alliance qui eut lieu une vingtaine d’années plus tard entre les sujets cisatlantiques de l’Angleterre et l’ancienne rivale de la couronne britannique. En un mot, les opinions, comme les modes, s’exagèrent dans une province ; et la loyauté, qui ne formait à Londres qu’une partie d’un système politique, devenait à New-York une foi qui pouvait presque faire mouvoir des montagnes. Le mécontentement était donc une faute rare, et la trahison qui aurait eu pour but de favoriser la France ou les Français aurait surtout été odieuse aux yeux des colons. La dernière chose dont Mabel aurait pu soupçonner Jasper, était donc précisément le crime dont il était alors secrètement accusé ; et si quelques autres près d’elle souffraient les tourments de la méfiance, elle du moins avait le cœur rempli de la confiance généreuse d’une femme. Jusqu’alors son oreille n’avait pas entendu le plus léger murmure qui pût ébranler ce sentiment qu’elle avait accordé au jeune marin presque dès le premier instant de leur connaissance, et jamais son esprit ne lui aurait suggéré de lui-même une idée qui y fût contraire. Les tableaux du passé et du présent qui s’offraient si rapidement à son imagination active ne présentaient donc aucune ombre qui pût tomber sur aucun de ceux à qui elle prenait intérêt ; et avant qu’elle eût passé un quart d’heure dans les réflexions que nous venons de décrire, la scène qui l’entourait ne lui offrait qu’un sujet de satisfaction sans mélange.

 

La saison et la nuit, pour les peindre sous leurs couleurs véritables, étaient de nature à stimuler les sensations que la nouveauté a coutume de faire éprouver à la jeunesse unie à la santé et au bonheur. Le temps était chaud, ce qui n’arrive pas toujours en ce pays, même pendant l’été. La brise qui venait de la terre apportait avec elle la fraîcheur et les parfums de la forêt. Le vent était loin d’être vif, quoiqu’il le fût assez pour faire marcher rapidement le Scud, et peut-être pour commander l’attention dans l’incertitude qui accompagne toujours plus ou moins l’obscurité. Jasper semblait pourtant voir cet état de choses avec satisfaction, comme on en pourra juger par une courte conversation qu’il eut alors avec Mabel.

 

– Si nous continuons à voguer ainsi, Eau-douce, – dit notre héroïne, qui s’était déjà habituée à le nommer ainsi, – nous ne pouvons tarder à arriver à notre destination.

 

– Votre père vous a-t-il dit où nous allons ?

 

– Mon père ne m’a rien dit. Il a trop l’esprit de sa profession, et il est encore trop peu habitué à avoir une fille près de lui, pour me parler de pareilles choses. – Est-il défendu de dire où nous allons ?

 

– Ce ne peut être bien loin ; car soixante à soixante-dix milles nous conduiraient dans le Saint-Laurent, et les Français pourraient rendre ce fleuve trop chaud pour nous. D’ailleurs nul voyage ne peut être bien long sur ce lac.

 

– C’est ce que dit mon oncle Cap. Quant à moi, l’Ontario et l’Océan me paraissent à peu près semblables.

 

– Vous avez donc été sur l’Océan, tandis que moi, qui me donne le nom de marin, je n’ai jamais vu l’eau salée ! Vous devez avoir au fond du cœur un grand mépris pour un marin comme moi, Mabel Dunham.

 

– Mon cœur ne contient rien de semblable, Jasper Eau-douce. Quel droit aurais-je, moi jeune fille sans connaissance et sans expérience, de mépriser qui que ce soit, et vous surtout, Jasper, vous qui jouissez de la confiance du major et qui avez le commandement d’un bâtiment comme celui-ci ? Je n’ai jamais été sur l’Océan, mais je l’ai vu ; et je le répète, je ne vois aucune différence entre ce lac et l’Atlantique.

 

– Ni entre ceux qui font voile sur l’un et sur l’autre ? Votre oncle a dit tant de choses contre nous autres marins d’eau douce, que je craignais que nous ne fussions à vos yeux que des gens qui prétendent être ce qu’ils ne sont pas.

 

– Soyez sans inquiétude à cet égard, Jasper. Je connais mon oncle, et quand il est à York, il parle contre les gens qui vivent à terre comme il le fait ici contre ceux qui naviguent sur un lac. Non, non, ni mon père ni moi nous n’attachons aucune importance à de telles opinions. Si mon oncle parlait franchement, vous verriez qu’il a même une plus mauvaise opinion d’un soldat que d’un marin qui n’a jamais vu la mer.

 

– Mais votre, père, Mabel, a meilleure opinion des soldats que de qui que ce soit, puisqu’il désire que vous deveniez la femme d’un soldat.

 

– Jasper Eau-douce ! – moi la femme d’un soldat ! – Mon père le désire ! – Pourquoi le désirerait-il ? – Quel soldat y a-t-il dans la garnison que je puisse épouser, – qu’il puisse désirer que j’épouse ?

 

– On peut aimer assez une profession pour croire qu’elle couvre mille imperfections.

 

– Mais il n’est pas vraisemblable qu’on aime assez sa profession pour oublier toute autre chose. Vous dites que mon père désire me marier à un soldat ; et pourtant il n’y a pas un soldat à Oswego à qui il est probable qu’il voulût me donner pour femme. Je suis dans une position assez étrange, car, je ne suis pas d’un rang à pouvoir devenir la femme d’un officier, et cependant, vous-même, Jasper, vous conviendrez que je suis au-dessus d’un simple soldat.

 

En s’exprimant avec cette franchise, Mabel rougit, sans savoir pourquoi ; mais l’obscurité empêcha son compagnon de s’en apercevoir. Elle sourit pourtant, comme si elle eût senti qu’un pareil sujet, quoique embarrassant, méritait d’être traité à fond. Quant à Jasper, il paraît qu’il n’envisageait pas la position de Mabel sous le même point de vue.

 

– Il est vrai, – dit-il, – que vous n’êtes pas une dame dans l’acception ordinaire de ce mot.

 

– Ni dans aucun sens, – s’écria-t-elle vivement ; – à cet égard, j’espère que je suis sans vanité. La Providence m’a fait naître fille d’un sergent, et je suis contente de rester dans la situation dans laquelle je suis née.

 

– Mais chacun ne reste pas dans la situation dans laquelle il est né, Mabel : les uns s’élèvent plus haut, les autres tombent plus bas. Bien des sergents sont devenus officiers et même généraux, et je ne vois pas pourquoi la fille d’un sergent ne pourrait pas devenir la femme d’un officier.

 

– Quant à la fille du sergent Dunham, – répondit-elle en riant, – la meilleure raison que j’en voie, c’est qu’il n’est pas probable qu’aucun officier veuille en faire sa femme.

 

– Vous pouvez le croire, mais il y a dans le 55e des gens qui sont mieux instruits. Il s’y trouve certainement un officier qui désire vous avoir pour femme.

 

Avec la rapidité de l’éclair, les pensées de Mabel se portèrent sur quatre ou cinq officiers de ce corps que leur âge et leurs inclinations semblaient rendre susceptibles d’avoir conçu un tel désir ; et nous ne serions pas historien fidèle si nous ne disions pas qu’une vive émotion de plaisir s’éleva momentanément dans son sein à l’idée d’être élevée au-dessus d’un rang que, malgré ses protestations de contentement, elle sentait qu’elle avait été trop bien élevée pour tenir avec toute satisfaction. Mais cette émotion fut aussi passagère que soudaine, car Mabel avait des sentiments trop purs et trop louables pour n’envisager le mariage que sous le rapport mondain des avantages de la fortune et du rang. Cette émotion d’un instant avait été produite par les habitudes factices de la société, mais les idées plus sages qui y succédèrent étaient le résultat de son caractère et de ses principes.

 

– Je ne connais, – dit-elle, – aucun officier du 55e régiment, ni d’aucun autre, qui pût vouloir faire une telle folie, et je ne crois pas que je fusse assez folle pour épouser un officier.

 

– Folle, Mabel !

 

– Oui, Jasper, folle. Vous savez aussi bien que moi ce que le monde en penserait ; et je serais fâchée, très-fâchée de voir mon mari regretter un jour d’avoir cédé à une fantaisie, au point d’épouser la fille d’un homme dont le rang était si inférieur au sien.

 

– Votre mari, Mabel, pensera probablement à la fille plus qu’au père.

 

Mabel parlait avec vivacité, quoique la sensibilité de son cœur eût sa part dans ses discours ; mais après cette dernière observation de Jasper elle garda le silence près d’une minute avant de prononcer un seul mot. Elle reprit alors la parole, mais d’un ton moins enjoué, et une oreille attentive aurait même cru pouvoir y reconnaître un léger accent de mélancolie.

 

– Le père et la fille devraient vivre ensemble de manière à ne pas avoir deux cœurs, ou deux manières de sentir et de penser. Je crois qu’un intérêt commun en toutes choses est aussi nécessaire entre le mari et la femme qu’entre les autres membres de la même famille. Par-dessus tout, ni le mari ni la femme ne doivent avoir une cause extraordinaire de malheur, le monde n’en fournissant déjà qu’un trop grand nombre de lui-même.

 

– Dois-je donc comprendre, Mabel, que vous refuseriez d’épouser un officier, uniquement parce qu’il serait officier ?

 

– Avez-vous le droit de me faire cette question, Jasper ? – demanda Mabel en souriant.

 

– Aucun autre droit que celui que peut donner le plus vif désir de vous voir heureuse, et il est possible que ce droit soit très-faible. Mon inquiétude a augmenté en apprenant l’intention de votre père de vous déterminer à épouser le lieutenant Muir.

 

– Mon père ne peut avoir conçu une idée si ridicule et si cruelle en même temps.

 

– Serait-ce donc une cruauté de désirer que vous fussiez l’épouse d’un quartier-maître ?

 

– Je vous ai dit ce que je pense à ce sujet, et je ne puis trouver des expressions plus fortes. Mais après vous avoir répondu avec tant de franchise, Jasper, j’ai le droit de vous demander comment vous avez appris que mon père pense à une pareille chose.

 

– Il m’a dit lui-même qu’il vous a choisi un mari. Il me l’a dit pendant les diverses conversations que nous avons eues ensemble, tandis qu’il surveillait le transport des approvisionnements à bord du Scud ; et c’est de M. Muir lui-même que je tiens qu’il s’est offert pour votre époux. En rapprochant ces deux confidences, j’en ai tiré la conclusion dont je viens de vous faire part.

 

– N’est-il pas possible, Jasper, – dit Mabel, quoiqu’elle parlât lentement, et comme par une sorte d’impulsion involontaire, – n’est-il pas possible que mon père pensât à un autre ? Il ne résulte pas de ce que vous m’avez dit qu’il ait voulu parler de M. Muir.

 

– Cela ne me paraît pas vraisemblable d’après tout ce qui s’est passé. Que fait ici le quartier-maître ? On n’a jamais jugé nécessaire de l’envoyer avec les autres expéditions semblables. Non ; il désire vous avoir pour femme, et votre père y a consenti. Vous devez voir, Mabel, que M. Muir ne s’occupe ici que de vous.

 

Mabel ne répondit, rien ; son instinct de femme lui avait déjà appris qu’elle était un objet d’admiration pour le quartier-maître, mais elle n’avait jamais supposé qu’il la portât au point dont parlait Jasper. Elle avait aussi soupçonné, d’après quelques discours de son père, qu’il songeait sérieusement à la marier, mais nul raisonnement n’aurait pu la porter à en conclure qu’il avait fixé son choix sur M. Muir. Elle ne le croyait même pas encore, quoiqu’elle fût loin de soupçonner la vérité. Son opinion était que les remarques accidentelles que son père avait faites en causant avec elle, et dont elle avait été frappée, prenaient leur source dans un désir général de la voir établie, plutôt que dans un sentiment de préférence pour un individu particulier. Elle renferma pourtant ces pensées dans son cœur, car le respect pour elle-même et la réserve naturelle à son sexe lui firent sentir que les convenances ne permettaient pas qu’elle continuât plus longtemps une pareille discussion avec un jeune homme comme Jasper. Après un intervalle de silence assez long pour devenir embarrassant pour les deux parties, elle lui dit donc, afin de changer de conversation :

 

– Une chose dont vous pouvez être bien certain, Jasper, – et c’est la seule chose qu’il me reste à dire à ce sujet, – c’est que le lieutenant Muir, fût-il colonel, ne sera jamais le mari de Mabel Dunham ; – et maintenant parlez-moi de votre voyage. Quand finira-t-il ?

 

– Cela est incertain ; une fois sur l’eau, nous sommes à la merci du vent et des vagues. Pathfinder vous dira que celui qui commence à chasser le daim le matin, ne peut assurer où il passera la nuit.

 

– Mais nous ne chassons pas un daim, et nous ne sommes pas au matin ; ainsi l’axiome de Pathfinder ne nous est pas applicable.

 

– Quoique nous ne chassions pas un daim, nous cherchons un but qui peut être aussi difficile à atteindre. Je ne puis vous en dire plus que je ne vous en ai déjà dit, car notre devoir est d’avoir la bouche close. Je crains pourtant de ne pas vous garder assez longtemps à bord du Scud pour vous montrer ce qu’il est en état de faire en cas de besoin.

 

– Je crois qu’une femme qui épouse un marin est peu sage, – dit tout à coup Mabel, et presque involontairement.

 

– C’est une étrange opinion. – Pourquoi pensez-vous ainsi ?

 

– Parce que la femme d’un marin est certaine d’avoir pour rivale le bâtiment de son mari. – Mon oncle Cap pense aussi qu’un marin ne doit jamais se marier.

 

– Il veut dire les marins d’eau salée, – dit Jasper en riant. – S’il pense que les femmes ne sont pas assez bonnes pour ceux qui font voile sur l’Océan, il pensera qu’elles conviennent à ceux qui voguent sur les lacs. J’espère, Mabel, que vous ne vous formez pas une opinion de nous autres marins d’eau douce d’après ce qu’en dit maître Cap.

 

– Navire ! – cria l’individu dont le nom venait d’être prononcé. – Canot ! – aurait été plus juste.

 

Jasper courut sur l’avant, et effectivement, un point à peine visible se faisait voir à environ cinquante toises en avant du cutter, et presque par son bossoir du vent. Dès le premier coup d’œil, il reconnut que c’était une pirogue, car quoique l’obscurité empêchât de distinguer les couleurs, l’œil qui s’était habitué à la nuit pouvait discerner les formes à une petite distance ; et l’œil qui, comme celui de Jasper, s’était familiarisé depuis longtemps avec tout ce qui peut flotter sur l’eau, ne pouvait manquer de découvrir les contours nécessaires pour en venir à la conclusion qu’il tira.

 

– Ce peut être un ennemi, – dit le jeune homme, et il est à propos de l’attendre.

 

– Il rame de toutes ses forces, – dit Pathfinder ; – Il a dessein de traverser la ligne que suit le Scud, et de suivre le vent. S’il y réussit, vous pourriez aussi bien donner la chasse à un daim avec des souliers à neige.

 

– Lofez ! – cria Jasper à l’homme qui tenait la barre ; – lofez tout ! – Bien ! ferme ! comme cela.

 

Le matelot obéit, et comme le Scud fendait alors l’eau avec rapidité, en une ou deux minutes, il laissa l’embarcation si loin sous le vent que la fuite lui devint impossible. Jasper prit alors lui-même la barre, et la tenant avec soin et dextérité, il s’approcha assez près de la pirogue pour y jeter un grappin. Obéissant à l’ordre qui leur fut donné, les deux personnes qui s’y trouvaient montèrent à bord du cutter, et dès qu’elles y furent, on reconnut Arrowhead et sa femme.

 

CHAPITRE XV.

« Quelle est cette perle que le riche ne peut acheter, que le savant est trop fier pour demander, mais que le pauvre, celui que chacun méprise, cherche et obtient, et souvent même trouve sans la chercher ? Dites-le-moi, – et je vous dirai ce que c’est que la vérité. »

 

COOPER.

 

 

La rencontre d’Arrowhead ne causa aucune surprise à la majorité de ceux qui en furent témoins. Mais Mabel et tous ceux qui savaient de quelle manière ce chef avait quitté Cap et ses compagnons, conçurent à l’instant des soupçons, ce qui était plus facile que de s’assurer s’ils étaient fondés. Pathfinder était le seul qui pût s’entretenir aisément avec les prisonniers, – car on pouvait alors les regarder comme tels. Il prit donc Arrowhead à part, et il eut avec lui une longue conversation pour savoir quels motifs cet Indien avait eus pour abandonner ceux qu’il s’était chargé de conduire, et ce qu’il avait fait depuis ce temps.

 

Le Tuscarora subit cet interrogatoire, et y répondit avec le stoïcisme d’un Indien. Relativement à son départ, il s’excusa d’une manière fort simple et qui paraissait assez plausible. Quand il avait vu, dit-il, que leur cachette avait été découverte par les Iroquois, il avait naturellement cherché à pourvoir à sa sûreté en s’enfonçant dans les bois ; car il ne doutait pas que tous ceux qui n’en feraient pas autant, ne fussent massacrés dans quelques instants. En un mot, il s’était enfui pour sauver sa vie.

 

– Fort bien, – répondit Pathfinder, feignant de croire l’Indien ; – mon frère a agi prudemment ; mais pourquoi sa femme l’a-t-elle suivi ?

 

– Les femmes des faces-pâles ne suivent-elles pas leurs maris ? Pathfinder ne tournerait-il pas la tête en arrière pour voir si la femme qu’il aimerait le suit ?

 

Cette question était adressée au guide tandis qu’il était dans une disposition d’esprit à en admettre toute la force ; car Mabel, avec tous ses charmes, commençait à être constamment présente à son esprit. Le Tuscarora, quoiqu’il n’en pût deviner la raison, vit que son excuse était admise, et il resta debout avec une dignité calme, attendant quelque autre question.

 

– Cela est raisonnable et naturel, – dit Pathfinder en anglais, retournant à cette langue pour se parler à lui-même ; – cela est naturel et peut-être vrai. Il est tout simple qu’une femme suive l’homme à qui elle a donné sa foi, car le mari et la femme ne sont qu’une seule chair. Mabel elle-même aurait probablement suivi le sergent, s’il eût été présent et qu’il eût battu en retraite de cette manière, et il n’y a aucun doute qu’elle n’eût suivi de même son mari. – Vos paroles sont justes, Tuscarora, – ajouta-t-il en reprenant le dialecte de l’Indien, – vos paroles sont justes et honnêtes ; mais pourquoi mon frère a-t-il été si longtemps sans venir au fort ? Ses amis ont souvent pensé à lui, mais ils ne l’ont jamais vu.

 

– Si la daine suit le daim, le daim ne doit-il pas suivre la daine ? répondit le Tuscarora eu souriant et en appuyant un doigt d’un air expressif sur l’épaule de son compagnon. – La femme d’Arrowhead l’a suivi, et Arrowhead a suivi sa femme. Elle avait perdu son chemin, et elle était forcée de préparer le dîner dans un wigwam qui n’était pas le sien.

 

– Je vous comprends. Elle est tombée entre les mains des Mingos, et vous avez suivi leur piste.

 

– Pathfinder peut voir une raison comme il voit la mousse des arbres ; il a dit la vérité.

 

– Et depuis combien de temps avez-vous délivré votre femme, et comment y avez-vous réussi ?

 

– Il y a deux soleils. Rosée-de-Juin ne fut pas longtemps à venir quand son mari lui eut fait connaître le chemin.

 

– Bien, bien ; tout cela semble naturel et conforme au mariage. – Mais, Tuscarora, d’où vous vient cette pirogue, et pourquoi vous dirigez-vous vers le Saint-Laurent et non vers le fort ?

 

– Arrowhead sait distinguer ce qui est à lui de ce qui appartient à un autre. Cette pirogue est la mienne, je l’ai trouvée sur le sable près du fort.

 

– Cela paraît raisonnable, – pensa le guide, – car la pirogue est bien la sienne, et nul Indien n’aurait hésité à la reprendre. Il est pourtant extraordinaire que nous n’ayons vu au fort ni ce drôle, ni sa femme ; car la pirogue doit avoir quitté la rivière avant nous.

 

Cette idée, qui s’était présentée rapidement à son esprit, prit bientôt la forme d’une question.

 

– Pathfinder sait qu’un guerrier peut être sensible à la honte. Dans le fort, le père m’aurait demandé sa fille, et je ne pouvais la remettre entre ses mains. J’ai envoyé Rosée-de-Juin chercher la pirogue, et personne ne lui a parlé. Une femme Tuscarora n’aime pas à parler à des hommes étrangers.

 

Tout cela était encore plausible et conforme au caractère et aux coutumes des Indiens. Suivant l’usage, Arrowhead, avant de quitter le Mohawk, avait reçu la moitié de la récompense qui lui avait été promise, et s’il s’était abstenu de demander le surplus, ce semblait être une preuve de son respect scrupuleux pour les droits mutuels des deux parties qui font un marché, ce qui distingue la moralité d’un sauvage aussi souvent que celle d’un chrétien. Aux yeux d’un homme ayant autant de droiture que Pathfinder, Arrowhead s’était conduit avec une délicatesse convenable, quoiqu’il eût été plus conforme à la franchise du guide d’aller trouver le père et de lui dire la vérité. Cependant, accoutumé aux manières des Indiens, il ne vit rien qui s’écartât de la marche ordinaire des choses dans le parti que le Tuscarora avait pris.

 

– Tout cela coule comme l’eau qui suit la pente du terrain, Arrowhead, – lui dit-il après un instant de réflexion ; – la vérité m’oblige d’en convenir. C’était la nature d’une peau-rouge d’agir ainsi, quoique je pense que ce n’eût pas été celle d’une face-pâle. Vous ne vouliez pas voir le chagrin du père de la jeune fille.

 

Arrowhead inclina tranquillement la tête, comme pour convenir du fait.

 

– Mon frère me dira encore une chose, – continua Pathfinder, – et il n’y aura plus de nuage entre son wigwam et la maison forte des Yengeese. Si son souffle peut dissiper ce reste de brouillard, ses amis le regarderont quand il sera assis devant son feu, et il pourra les regarder en face, et ils déposeront leurs armes et oublieront qu’ils sont des guerriers. – Pourquoi la pirogue d’Arrowhead était-elle tournée vers le Saint-Laurent, où il n’y a que des ennemis à rencontrer ?

 

– Pourquoi la grande pirogue de Pathfinder et de ses amis était-elle tournée du même côté ? – demanda l’Indien avec sang-froid. – Un Tuscarora peut se tourner du même côté qu’un Yengeese.

 

– Pour dire la vérité, Arrowhead, nous suivons ici une sorte de piste, – c’est-à-dire nous sommes sur l’eau pour le service du roi, et nous avons le droit d’être ici, quoique nous n’ayons pas celui de dire pourquoi nous y sommes.

 

– Arrowhead a aperçu la grande pirogue, et il aime à voir la face d’Eau-douce. Il allait ce soir vers le soleil pour retourner à son wigwam ; mais voyant que le jeune marin allait de l’autre côté, il a tourné vers la même direction. Eau-douce et Arrowhead ont suivi ensemble la dernière piste.

 

– Tout cela peut être vrai, Tuscarora, et vous êtes le bienvenu. Vous mangerez de notre venaison, et puis nous nous séparerons. Le soleil s’est couché derrière nous, et nous marchons rapidement l’un et l’autre. Mon frère s’éloignera trop de son wigwam, à moins qu’il ne se tourne de l’autre côté.

 

Pathfinder alla rejoindre ses compagnons, et leur fit part des réponses faites par l’Indien à ses questions. Il paraissait porté à croire qu’Arrowhead avait dit la vérité, quoiqu’il convînt qu’il était prudent de prendre des précautions quand il s’agissait d’un Tuscarora. Mais ceux qui l’écoutaient, à l’exception de Jasper, semblèrent moins disposés à ajouter foi aux explications de l’Indien.

 

– Il faut que ce drôle soit mis aux fers sur-le-champ, frère Dunham, – s’écria Cap, – et qu’il soit placé sous la garde du capitaine d’armes, s’il existe un tel officier dans la marine d’eau douce ; et il faudra convoquer un conseil de guerre dès que nous serons entrés dans le port.

 

– Je crois qu’il est prudent de le garder ici, – dit le sergent, – mais il est inutile de le mettre aux fers tant qu’il sera à bord du cutter. Demain matin nous prendrons de plus amples informations.

 

On fit avancer Arrowhead, et on lui apprit la décision qui venait d’être prise. Il écouta d’un air grave et ne fit aucune objection ; au contraire il montra cette dignité calme et réservée avec laquelle les aborigènes américains savent se résigner à leur destin. Il resta debout à l’écart, observant avec attention et sang-froid tout ce qui se passait sur le pont. Jasper fit orienter la voile, et le Scud reprit sa course rapide.

 

L’instant approchait de commencer le quart, et c’était l’heure où il est d’usage de se retirer pour la nuit. Il ne resta donc bientôt plus sur le pont que le sergent, Cap, Jasper et deux hommes de l’équipage ; Arrowhead et sa femme y restèrent aussi ; le premier toujours à l’écart avec un air de réserve hautaine ; et Rosée-de-Juin montrant, dans son attitude passive, l’humilité pleine de douceur qui caractérise la femme indienne.

 

– Arrowhead, – dit le sergent avec un ton plein de bonté, à l’instant où il allait lui-même quitter le pont, – il y a place pour votre femme dans la chambre de ma fille, qui veillera à ce qu’il ne lui manque rien ; et voilà une voile sur laquelle vous pouvez vous coucher.

 

– Je remercie mon père ; les Tuscaroras ne sont pas pauvres ; ma femme prendra mes couvertures dans le canot.

 

– Comme vous le voudrez, mon ami. Nous avons jugé nécessaire de vous retenir, mais non de vous enfermer ou de vous maltraiter. Envoyez votre squaw dans la pirogue pour y prendre les couvertures, et si vous voulez l’y suivre, vous me donnerez les rames. – Il peut y avoir sur le Scud des yeux qui se ferment. – ajouta-t-il à demi-voix à Jasper, – et il ne sera pas mal de mettre les rames en sûreté.

 

Jasper fit un signe d’assentiment, et Arrowhead, qui ne paraissait pas avoir la moindre idée de résistance, obéit à cet ordre ainsi que sa femme. Tandis qu’ils étaient dans la pirogue, on entendit l’Indien adresser à sa femme une verte réprimande qu’elle écouta avec une soumission tranquille, réparant à l’instant une erreur qu’elle avait commise, en prenant une couverture au lieu d’une autre qui convenait mieux à son tyran.

 

– Allons, Arrowhead, dépêchez-vous, – dit le sergent, qui était debout sur le plat-bord, regardant les deux Indiens qui mettaient trop de lenteur dans leurs mouvements au gré de l’impatience d’un homme qui avait envie de dormir. – Il se fait tard, et nous autres soldats nous avons quelque chose qu’on appelle le réveil. – Qui se couche de bonne heure se lève de bon matin.

 

– Arrowhead vient, – répondit le Tuscarora en se plaçant sur l’avant de sa pirogue. D’un seul coup de son couteau bien affilé il coupa la corde qui attachait la pirogue au cutter, ce qui laissa le léger esquif d’écorce, qui perdit à l’instant son aire, presque stationnaire. Cette manœuvre fut exécutée si rapidement et avec tant de dextérité que la pirogue était déjà par la hanche du vent avant que le sergent s’en fût aperçu, et complètement dans ses eaux avant qu’il eût eu le temps d’en avertir ses compagnons.

 

– La barre dessous ! – s’écria Jasper, en filant l’écoute du foc de ses propres mains, et le cutter vint rapidement au vent, toutes ses voiles fouettant, ou s’élançant dans le lit du vent, comme disent les marins, de sorte qu’il se trouva bientôt à cent pieds au vent de sa première position. Avec quelque adresse et quelque promptitude qu’on eût fait ce mouvement, il ne fut ni plus prompt ni plus adroit que ceux du Tuscarora ; avec une intelligence qui annonçait quelque connaissance en navigation, il avait saisi sa rame, et déjà sa pirogue fendait l’eau à l’aide des efforts de sa femme. Il se dirigeait vers le sud-ouest sur une ligne qui le conduisait également au vent et à la côte, et qui l’éloignait assez du cutter pour éviter le danger de le rencontrer quand il prendrait l’autre bord. Avec quelque rapidité que le Scud se fût élevé au vent et quelque chemin qu’il eût fait en avant, Jasper savait qu’il était nécessaire de masquer les voiles de l’avant avant qu’il eût perdu toute son aire ; et il ne se passa pas deux minutes depuis le moment où l’on avait mis la barre dessous avant que le léger bâtiment eût les voiles de l’avant sur le mât et fît rapidement une abatée pour permettre à ses voiles de s’enfler sur l’autre bord.

 

– Il nous échappera ! – s’écria Jasper, dès qu’il aperçut la situation respective du cutter et de la pirogue. – Le rusé coquin rame de toutes ses forces au vent, et le Scud ne pourra jamais l’atteindre.

 

– Vous avez un canot, – dit le sergent, montrant toute l’ardeur d’un jeune homme pour poursuivre le fugitif ; – lançons-le à la mer, et donnons-lui la chasse.

 

– Cela serait inutile, – répondit Jasper. – Si Pathfinder eût été sur le pont, nous aurions pu avoir une chance, mais à présent il ne nous en reste aucune. Il faudrait trois à quatre minutes pour mettre le canot à la mer, et ce temps est plus que suffisant pour les projets d’Arrowhead.

 

Cap et le sergent reconnurent cette vérité, et elle aurait été presque aussi évidente pour un homme qui n’aurait rien connu à la navigation. La côte était à moins d’un demi-mille de distance, et la pirogue glissait déjà dans l’ombre du rivage de manière à montrer qu’il atteindrait la terre avant que le cutter en fût à mi-chemin. On aurait pu s’emparer de la pirogue, mais c’eût été une prise inutile, car Arrowhead, à travers les bois, pouvait plus probablement arriver à la côte opposée sans être découvert, que s’il eût encore eu le moyen de se hasarder sur le lac, quoiqu’il dût par là s’exposer lui-même à plus de fatigue. La barre fut de nouveau mise au vent, quoique à contre-cœur, et le cutter vira vent arrière sur place, et revint à sa route sur l’autre bord comme si c’eût été par instinct. Jasper exécuta toutes ces manœuvres dans un profond silence, ses aides connaissant leur besogne, et lui prêtant leur assistance avec une sorte d’imitation machinale. Pendant ce temps, Cap tira le sergent par un bouton de son habit, et l’ayant conduit à un endroit où l’on ne pouvait les entendre, il commença à ouvrir ainsi le trésor de ses pensées :

 

– Écoutez-moi, frère Dunham, – dit-il la figure allongée, – voici une affaire qui exige de mûres réflexions et beaucoup de circonspection.

 

– La vie d’un soldat, frère Cap, est une vie de réflexion et de circonspection ; si nous en manquions sur cette frontière, nos chevelures pourraient nous être enlevées pendant notre premier sommeil.

 

– Mais je regarde cette capture d’Arrowhead comme une circonstance, et je puis ajouter, son évasion comme une autre. Ce Jasper Eau-deuce ferait bien d’y songer.

 

– Ce sont véritablement deux circonstances, frère, mais elles ne portent pas dans le même sens. Si c’est une circonstance contre Jasper que l’Indien se soit échappé, c’en est une en sa faveur qu’il ait été pris.

 

– Oui, oui, mais deux circonstances ne se détruisent pas l’une l’autre comme deux négations. Si vous voulez suivre l’avis d’un vieux marin, sergent, vous n’avez pas un moment à perdre pour prendre les mesures nécessaires pour la sûreté du bâtiment et de tout ce qui est à bord. Ce cutter fend l’eau en ce moment à raison de six nœuds par heure, et comme les distances sont si peu de chose sur cette mare, nous pouvons tous nous trouver cette nuit dans un port français, et demain matin dans une prison française.

 

– Cela peut être assez vrai, frère ; mais que me conseillez-vous ?

 

– Suivant moi, vous devriez mettre aux arrêts sur-le-champ ce maître Eau-deuce, l’envoyer sous le pont sous la garde d’une sentinelle, et me charger du commandement du bâtiment. Vous avez le droit de faire tout cela, puisque le cutter appartient au roi, et que vous êtes, pour le moment, l’officier commandant des troupes qui sont à bord.

 

Le sergent Dunham réfléchit plus d’une heure à cette proposition, car, quoiqu’il mît assez de promptitude pour agir quand il avait une fois pris son parti, il était habituellement réfléchi et circonspect. L’habitude qu’il avait de surveiller la police générale de la garnison lui avait fait connaître le caractère de Jasper, et il avait été longtemps disposé à avoir une bonne opinion de lui. Mais ce poison subtil, le soupçon, s’était glissé dans son cœur, et l’on craignait tellement les artifices et les manœuvres des Français, que, surtout après l’avis qu’il avait reçu du major, il n’est pas étonnant que le souvenir de plusieurs années de bonne conduite ne pût l’emporter sur l’influence de la méfiance qu’il venait de concevoir. Cependant le sergent encore indécis résolut de consulter le lieutenant Muir, dont il était tenu de respecter l’opinion comme étant son officier supérieur, quoiqu’il en fût indépendant pour le moment. C’est une malheureuse circonstance quand, un homme qui est dans l’embarras en consulte un autre qui désire être dans ses bonnes grâces, car alors il arrive presque toujours que celui-ci fera tous ses efforts pour penser de la manière qu’il croira la plus agréable à celui qui lui demande son avis. Dans le cas dont il s’agit, il fut aussi malheureux, pour la considération impartiale du sujet, que ce fût Cap, et non le sergent, qui fît l’exposé de l’affaire ; car le vieux marin ne se gêna nullement pour faire sentir au quartier-maître de quel côté il désirait que la balance penchât. Le lieutenant Muir était trop bon politique pour offenser le père et l’oncle d’une jeune fille qu’il désirait et qu’il espérait épouser quand même le cas lui eût paru douteux ; mais à la manière dont Cap lui présenta l’affaire, il fut porté à croire réellement qu’il était à propos de confier temporairement à Cap le commandement du Scud par mesure de précaution contre toute trahison. L’opinion qu’il énonça à ce sujet détermina celle du sergent, et l’exécution n’en fut pas différée un seul instant.

 

Sans entrer dans aucune explication, le sergent Dunham se borna à annoncer à Jasper qu’il était de son devoir de lui retirer temporairement le commandement du cutter pour le donner à son beau-frère. Un mouvement de surprise, aussi naturel qu’involontaire, échappa au jeune homme ; et le sergent se hâta d’ajouter d’un ton calme que le service militaire était souvent d’une nature qui exigeait le secret ; que ce cas se présentait en ce moment, et que l’arrangement dont il s’agissait était devenu indispensable. Quoique l’étonnement de Jasper ne diminuât point, le sergent s’étant abstenu avec soin de faire aucune allusion à ses soupçons, il était trop habitué à la subordination militaire pour ne pas se soumettre à cette décision, et il annonça de sa propre bouche à son équipage qu’il fallait regarder maître Cap comme commandant le cutter jusqu’à nouvel ordre. Quand pourtant on lui dit que le cas exigeait que non seulement lui, mais son principal aide, qu’à cause de la longue connaissance qu’il avait du lac on nommait ordinairement le pilote, descendissent sous le pont, il s’opéra sur ses traits un changement subit qui annonçait une forte agitation intérieure ; mais il réussit à la maîtriser aussitôt au point que Cap lui-même ne put dire ce que signifiait l’expression de sa physionomie. Cependant, comme c’est l’ordinaire quand la méfiance existe, il ne tarda point à y donner l’interprétation la plus défavorable.

 

Dès que Jasper et le pilote furent descendus sous le pont, le factionnaire placé au bas de l’écoutille reçut un ordre secret de les surveiller tous deux avec grand soin, et de ne laisser remonter ni l’un ni l’autre sur le pont sans en avoir donné avis au commandant. Toutes ces précautions étaient fort inutiles, car Jasper et son aide se jetèrent à l’instant sur leurs lits et ils ne les quittèrent pas de toute la nuit.

 

– Et maintenant, sergent, – dit Cap dès qu’il se trouva maître du pont, – ayez la bonté de m’informer vers quel point nous devons nous diriger, et quelle distance nous avons à parcourir, afin que je puisse veiller à ce que ce cutter ait toujours le cap tourné du bon côté.

 

– Je n’en sais rien, frère Cap, – répondit Dunham, qui ne fut pas peu embarrassé par cette question. – Nous devons nous rendre au poste des Mille-Îles. Là, nous débarquerons, nous relèverons le détachement qui s’y trouve déjà, et nous recevrons des informations pour notre conduite future. C’est presque mot pour mot ce qui se trouve dans mes instructions par écrit.

 

– Mais vous pouvez me donner une carte, quelque chose qui me fasse connaître les gisements et les distances, afin que je puisse connaître la route.

 

– Je ne crois pas que Jasper se servît jamais de rien de semblable.

 

– Quoi ! pas une carte, sergent Dunham !

 

– Pas même un bout de plume. Nos marins naviguent sur le lac sans avoir besoin de carte.

 

– Comment diable ! il faut que ce soient de véritables Yahoux. Et supposez-vous, sergent Dunham, que je puisse trouver une île au milieu de mille sans en connaître le nom ni la position, sans savoir où elle est située et à quelle distance ?

 

– Quant au nom, frère Cap, vous n’avez pas besoin de vous en inquiéter, car pas une seule de ces Mille-Îles n’a un nom : il n’est donc pas possible de faire une méprise à cet égard. Pour la position, n’y ayant jamais été moi-même, je ne puis vous l’indiquer, et je ne crois pas que cela soit d’une grande importance, pourvu que nous puissions la trouver. Peut-être un des hommes de l’équipage pourra-t-il nous en indiquer la route.

 

– Un moment, sergent, un moment s’il vous plaît. Si je dois commander ce bâtiment, ce sera, sauf votre permission, sans tenir de conseils de guerre avec le cuisinier et le mousse. Un capitaine de navire est un capitaine de navire, et il doit avoir une opinion à lui, bonne ou mauvaise, n’importe. Je suppose que vous connaissez assez le service pour comprendre qu’il est plus convenable à un commandant d’aller mal que de n’aller nulle part. Dans tous les cas, le lord grand-amiral ne pourrait commander une yole avec dignité s’il fallait qu’il consultât le patron chaque fois qu’il veut aller à terre. Non, monsieur ; si je coule à fond je coulerai à fond, mais, goddam ! ce sera en vrai marin et avec dignité.

 

– Mais, frère Cap, je ne désire pas que vous couliez à fond nulle part, si ce n’est au poste des Mille-Îles où nous devons nous rendre.

 

– Fort bien, sergent, fort bien ; mais plutôt que de demander un avis, j’entends un avis direct et à découvert, à un matelot, ou à tout autre qu’à un officier du gaillard d’arrière, j’aimerais mieux faire le tour de vos Mille-Îles et les reconnaître toutes l’une après l’autre, jusqu’à ce que nous trouvions le port pour lequel nous sommes frétés. Mais il y a une manière d’obtenir une opinion sans montrer de l’ignorance, et je m’arrangerai de telle sorte que je tirerai de ces hommes tout ce qu’ils peuvent savoir, tout en leur donnant une haute idée de mon expérience. Nous sommes quelquefois obligés de prendre une longue vue en mer quand nous n’avons aucun objet devant les yeux, et de jeter souvent la sonde avant de trouver le fond. Je suppose que vous savez dans l’armée, sergent, que la première chose est d’avoir les connaissances désirables dans sa profession, et la seconde, de paraître les avoir. Quand j’étais jeune, j’ai fait deux voyages avec un capitaine qui commandait son bâtiment à peu près d’après cette dernière méthode, et quelquefois les choses n’en vont pas plus mal.

 

– Je sais que nous sommes à présent sur la bonne route, – dit le sergent ; – mais dans quelques heures nous serons près d’un cap, et il faudra avancer avec plus de précaution.

 

– Laissez-moi sonder l’homme qui est à la barre, frère, et vous verrez ce que j’en aurai tiré au bout de quelques minutes.

 

Cap et le sergent se mirent en marche vers l’arrière, et ils furent bientôt près du matelot qui tenait la barre ; Cap ayant un air calme et tranquille comme un homme qui a pleine confiance en son intelligence.

 

– L’air est fort agréable cette nuit, mon garçon, lui dit Cap, comme en passant, avec l’air de condescendance que daigne prendre quelquefois un officier à bord d’un bâtiment en parlant à un matelot favori. – Vous avez sans doute ici une brise de terre semblable toutes les nuits ?

 

– Dans cette saison de l’année, monsieur, – répondit l’homme en touchant son chapeau par respect pour son nouveau commandant et pour un parent du sergent Dunham.

 

– Je suppose que ce sera la même chose parmi les Mille-Îles ? Le vent restera le même, malgré la terre que nous aurons tout autour de nous ?

 

– Quand nous arriverons plus à l’est, monsieur, le vent changera probablement ; car alors nous n’aurons plus la brise de terre.

 

– Oui, oui, voilà ce que c’est que votre eau douce : elle joue toujours quelque tour qui est contre nature. Au milieu des îles des Indes occidentales, on est toujours aussi certain d’avoir une brise de terre que d’avoir une brise de mer. À cet égard il n’y a aucune différence, quoiqu’il soit tout naturel qu’il y en ait une ici sur cet étang d’eau douce. Sans doute, mon garçon, vous connaissez parfaitement toutes ces mille îles ?

 

– Que Dieu vous protège, monsieur, personne ne les connaît, ni rien de ce qui les concerne, et pas un de nos plus anciens marins du lac ne pourrait dire le nom d’une seule. Je crois même qu’elles n’ont pas plus de nom qu’un enfant mort sans être baptisé.

 

– Êtes-vous de la religion catholique romaine ? – demanda le sergent d’un ton brusque.

 

– Non, sergent, ni d’aucune autre ; je suis un généraliseur en fait de religion, et je ne trouble pas la tête des autres de ce qui ne trouble pas la mienne.

 

– Hum ! un généraliseur. C’est sans doute le nom d’une de ces nouvelles sectes qui sont le fléau du pays, – murmura Dunham, dont le grand-père avait été quaker, le père presbytérien, et qui était entré lui-même dans l’église anglicane en entrant dans l’armée.

 

– Je suppose que vous vous nommez Jack ? – reprit Cap.

 

– Non, monsieur ; je me nomme Robert.

 

– Jack ou Bob[25], c’est à peu près la même chose, nous employons indifféremment ces deux noms dans la marine. Eh bien ! Bob, il y a sans doute un bon ancrage devant le poste où nous allons ?

 

– Sur ma foi, monsieur, je ne le sais pas plus qu’un Mohawk, ou un soldat du 55e.

 

– N’y avez-vous donc jamais jeté l’ancre ?

 

– Jamais, monsieur ; le capitaine Eau-douce amarre toujours le bâtiment au rivage.

 

– Mais en approchant de la ville, vous avez sans doute toujours la sonde en main, et vous avez soin de la graisser de suif.

 

– Ville ! – suif ! – Sur ma foi, monsieur, il n’y a pas plus de ville que sur votre menton, et pas la moitié autant de graisse.

 

Le sergent sourit en grimaçant, mais son beau-frère ne s’aperçut pas de ce mouvement de gaieté.

 

– Quoi ! point d’église, point de phare, point de fort ! – Il y a du moins une garnison, comme vous appelez Oswego ?

 

– Demandez-le au sergent Dunham, si vous désirez le savoir, monsieur. Je crois que toute la garnison est à bord du cutter.

 

– Mais en entrant parmi les îles, Bob, quel canal préférez-vous ? Est-ce celui que vous avez pris la dernière fois, ou est-ce… ou en est-ce un autre ?

 

– Je ne saurais le dire, monsieur ; je n’en connais aucun.

 

– J’espère que vous ne dormez pas en tenant la barre, drôle ?

 

– Non, monsieur, je dors sous le pont. Quand nous approchons des îles, maître Eau-douce fait descendre tout le monde, et ne garde avec lui sur le pont que le pilote, de sorte que nous ne connaissons pas plus la route que si nous n’y avions jamais été. Il l’a toujours fait en arrivant comme en partant ; et quand il s’agirait de ma vie, je ne pourrais rien vous dire ni du canal ni de la route à suivre, une fois que nous serons près des îles. Personne n’y connaît rien, excepté Jasper et le pilote.

 

– Voici encore une circonstance, sergent, – dit Cap à son beau-frère, en le tirant un peu à part. – Il n’y a personne à bord que je puisse sonder, car dès la première fois que je jette la sonde, elle ne rapporte qu’ignorance. Comment diable trouverai-je la route du poste où nous devons aller ?

 

– Bien sûrement, frère Cap, il est plus facile de faire cette question que d’y répondre. N’y a-t-il pas moyen de vous en assurer par l’art de la navigation ? Je croyais que vous autres marins d’eau salée vous étiez en état de venir à bout d’une pareille vétille. J’ai lu bien des relations de la découverte de différentes îles par des navigateurs.

 

– Oui, sans doute, frère, oui, sans doute, et la découverte dont il s’agit serait la plus grande de toutes ; car ce ne serait pas seulement la découverte d’une île, mais celle d’une île entre mille. Je pourrais trouver une aiguille sur le pont, tout vieux que je suis, mais je doute fort que je pusse la trouver dans une meule de foin.

 

– Cependant les marins du lac ont une méthode pour trouver les endroits où ils veulent aller.

 

– Si je vous ai bien compris, sergent, ce poste, ce fort en bois, est particulièrement caché ?

 

– Sans doute, et l’on a pris le plus grand soin pour empêcher l’ennemi d’en avoir connaissance.

 

– Et vous croyez que moi, étranger sur votre lac, je trouverai ce poste sans carte, sans en connaître la route, la distance, la longitude, la latitude, et sans avoir besoin de sonder ! – Oui, de par tous les diables, et sans suif pour la sonde ! Permettez-moi de vous demander si vous croyez qu’un marin trouve sa route à l’aide de son nez comme les chiens de Pathfinder ?

 

– Eh bien ! frère, il est encore possible que vous appreniez quelque chose en questionnant de nouveau le jeune homme qui est à la barre. J’ai peine à croire qu’il soit aussi ignorant qu’il veut le paraître.

 

– Hum ! ceci à l’air d’une autre circonstance. Dans le fait, l’affaire commence à être tellement pleine de circonstances, qu’on sait à peine comment établir une preuve ; mais nous verrons bientôt ce que ce jeune gaillard peut savoir.

 

Cap et le sergent allèrent reprendre leur poste près de la roue, et le premier recommença ses questions.

 

– Connaissez-vous la latitude et la longitude de l’île où nous allons, mon garçon ?

 

– La quoi, monsieur ?

 

– La latitude ou la longitude, – l’une ou l’autre, ou toutes deux, peu m’importe laquelle. Je ne vous fais cette question que pour voir quelle sorte d’instruction on donne aux jeunes gens sur cette mare d’eau douce.

 

– Peu m’importe aussi laquelle, monsieur, car je ne connais ni l’une ni l’autre, et je ne sais ce que vous voulez dire.

 

– Quoi ! vous ne savez pas ce que c’est que la latitude ?

 

– Non, monsieur, – répondit le jeune homme en hésitant ; – je crois pourtant que c’est un mot français qui signifie les lacs supérieurs.

 

– Whe-e-e-ew ! – ce n’est qu’ainsi que nous pouvons peindre aux yeux le sifflement que Cap fit entendre en tirant son haleine avec un bruit semblable à celui d’une touche d’orgue qui se casse. – La latitude, un mot français signifiant les lacs supérieurs ! – Et dites-moi, jeune homme, savez-vous ce que c’est que la longitude ?

 

– Je crois que oui, monsieur. – C’est cinq pieds six pouces ; la taille requise pour les soldats dans le service du roi.

 

– Voilà une longitude promptement calculée pour vous, sergent. – Et vous avez aussi une idée de ce que sont les degrés, les minutes et les secondes ?

 

– Oui, monsieur ; les degrés sont les grades des officiers supérieurs ; et quant aux minutes et aux secondes, ce sont les longues lignes de lock et les courtes. Nous savons tout cela aussi bien que les marins d’eau salée.

 

– Le diable m’emporte, frère Dunham, si je crois que la foi puisse marcher sur ce lac, quoiqu’on dise qu’elle peut faire marcher des montagnes. – Eh bien mon garçon, vous savez ce que c’est que l’azimuth ; vous êtes en état de mesurer les distances et de vous servir du compas ?

 

– Quant au premier objet, monsieur, je n’en ai jamais entendu parler ; mais nous connaissons tous les distances, car nous les mesurons d’une pointe à une autre ; et pour le compas, je puis vous en nommer tous les points : – nord, nord quart nord-est, nord nord-est, nord-est quart de nord, nord-est, nord-d’est quart d’est, est…

 

– Assez, assez ! vous amènerez un changement de vent, si vous continuez de cette manière. – Je vois clairement, sergent, – ajouta-t-il en baissant la voix et en l’emmenant d’un autre côté, – que nous n’avons rien à attendre de ce drôle. Je continuerai à courir cette bordée encore une couple d’heures, ensuite nous mettrons en panne ; nous consulterons la sonde, et nous nous gouvernerons suivant les circonstances.

 

Le sergent, qui, pour forger un mot, était fort idiosyncraniste, n’y fit aucune objection, et comme le vent avait faibli, ce qui arrive souvent à mesure que la nuit avance, et qu’il n’y avait aucun obstacle immédiat à la navigation, il prit pour lit une voile jetée sur le pont et dormit bientôt du sommeil profond d’un soldat. Cap continua à se promener sur le pont, car c’était un homme dont le corps de fer défiait la fatigue, et il ne ferma pas les yeux de toute la nuit.

 

Il faisait grand jour quand le sergent s’éveilla, et l’exclamation qui lui échappa en se levant quand il eut regardé autour de lui, fut d’un ton plus haut qu’il n’était ordinaire à un homme trop bien dressé pour souffrir qu’on l’entendît. Le temps était entièrement changé, la vue arrêtée par des vapeurs errantes qui bornaient l’horizon visible au diamètre d’environ un mille, l’eau du lac en fureur et couverte d’écume, et le Scud avait mis à la cape. Une courte conversation avec son beau-frère l’initia dans le secret de tous ces changements soudains.

 

D’après le compte que Cap lui rendit, le vent avait fait place à un calme vers minuit, à l’instant où il pensait à mettre en panne pour sonder, car quelques îles commençaient à se montrer en avant. À une heure le vent commença à souffler du nord-est, accompagné d’une forte bruine, et il avança vers le nord-ouest, sachant que la côte de New-York était dans la direction opposée. À une heure et demie il serra le clin foc, prit un ris dans la brigantine et en fit autant dans le grand foc. À deux heures il fut obligé de prendre un second ris dans la brigantine. Enfin à deux heures et demie il avait pris le ris de cape à la brigantine et mis à la cape.

 

– Je ne puis nier que le petit cutter ne se comporte bien, – ajouta Cap, – mais le vent a la force d’une pièce de canon de quarante-deux. Je ne me faisais pas une idée qu’il y eût de tels courants d’air sur cette mare d’eau douce, quoique je m’en soucie comme d’un fil de caret, car cela donne à votre lac un air plus naturel, et – crachant avec un air de dégoût quelques gouttes d’eau que le vent avait fait jaillir du haut d’une vague dans sa bouche – si cette eau infernale avait seulement une pointe de sel, on s’y trouverait bien.

 

– Avez-vous fait route longtemps dans cette direction, frère Cap ? – demanda le soldat prudent.

 

– Environ trois heures, et pendant les deux premières le cutter galopait comme un cheval de course. Mais à présent nous sommes au large ; car, pour vous dire la vérité, n’aimant guère le voisinage des dites îles, quoiqu’elles soient au vent, je pris moi-même la barre et j’en éloignai le bâtiment d’une lieue ou deux. À présent nous sommes sous leur vent, j’en réponds. Je dis sous leur vent, car quoiqu’on puisse désirer d’être au vent d’une île et même d’une demi-douzaine, le mieux, quand il y en a un millier, est de s’en écarter sur-le-champ et de glisser sous leur vent le plus tôt possible. Non, non, elles sont là, là-bas dans les brouillards, et elles peuvent y rester pour ce que Charles Cap s’en soucie.

 

– Comme la côte au nord n’est qu’à cinq ou six lieues de nous, mon frère, et que je sais qu’il se trouve une grande baie de ce côté, ne serait-il pas à propos de consulter quelque homme de l’équipage sur notre position, à moins que nous ne fassions venir Jasper et que nous ne le chargions de nous reconduire à Oswego ? Car il est impossible que nous arrivions au poste des Mille-Îles avec un vent diamétralement contraire.

 

– Plusieurs raisons sérieuses, puisées dans ma profession, s’élèvent contre toutes vos propositions, sergent. La principale, c’est qu’un aveu d’ignorance fait par un commandant anéantirait toute discipline. – Je vous vois secouer la tête, mon frère, mais n’importe ; rien ne fait chavirer la discipline comme un aveu d’ignorance. J’ai connu autrefois un capitaine de bâtiment qui suivit une fausse route pendant huit jours plutôt que de convenir qu’il avait fait une méprise ; et il est étonnant combien il gagna dans l’opinion de son équipage, uniquement parce qu’on ne le comprenait pas.

 

– Cela peut réussir sur l’eau salée, frère Cap, mais il en sera difficilement de même sur l’eau douce. Plutôt que de voir les hommes que je commande jetés sur la côte du Canada, je regarderai comme mon devoir de lever les arrêts auxquels j’ai mis Jasper.

 

– Pour qu’il nous conduise dans le port de Frontenac ? Non, mon frère, non. Le Scud est en bonnes mains, et il apprendra quelque chose de la navigation. Nous avons du large, et il n’y a qu’un fou qui pourrait songer à s’approcher d’une côte par le vent qu’il fait. Je virerai de bord à chaque quart, et alors nous serons à l’abri de tout danger, sauf la dérive ; et avec un bâtiment léger comme celui-ci, ayant des bords plus élevés et n’étant pas chargé du haut, ce dernier péril n’est presque rien. Reposez-vous sur moi, sergent, et je vous garantis sur la réputation de Charles Cap que tout ira bien.

 

Le sergent Dunham fut obligé de céder. Il avait une grande confiance dans les connaissances nautiques de son beau-frère, et il espéra qu’il donnerait tous ses soins au cutter, et qu’il justifierait ainsi la bonne opinion qu’il avait conçue de lui. D’ailleurs comme la confiance croît en se nourrissant de ce qui l’a fait naître, il avait alors une telle crainte d’une trahison, qu’il aurait confié n’importe à qui, de préférence à Jasper, le salut du cutter et de tout ce qu’il portait. La vérité nous oblige en outre à faire connaître un autre motif de sa conduite. Le service dont il avait à s’acquitter aurait dû être confié de droit à un officier, et le major Duncan avait causé beaucoup de mécontentement parmi ceux de son corps en en chargeant un homme qui n’avait que l’humble grade de sergent. Dunham sentait donc que son retour à Oswego sans avoir même atteint le point de sa destination porterait à sa réputation un coup dont elle se relèverait difficilement, et que ce serait un motif pour donner son commandement à un officier d’un grade supérieur.

 

CHAPITRE XVI.

« Glorieux miroir, où la face du Tout-Puissant s’encadre de tempêtes ; en tout temps calme ou agité, – séjour des brises, des ouragans et des orages ; glaçant le pôle, ou bouillonnant sous la zone torride ; – sans bornes, sans fin et sublime – image de l’éternité – trône de l’être invisible – du limon duquel sont formés les monstres de l’abîme ; chaque zone t’obéit ; et tu avances redoutable, insondable et unique. »

 

BYRON.

 

 

Quand le jour avança, tous ceux qui se trouvaient à bord du cutter se montrèrent sur le pont, excepté ceux qui n’avaient pas la liberté d’y monter. Comme les lames n’étaient pas encore très-fortes, on en conclut qu’on était encore sous le vent des îles ; mais il était évident à tous ceux qui connaissaient le lac, qu’on allait éprouver un de ces coups de vent d’automne qui sont fréquents dans cette région. La terre n’était visible d’aucun côté, et l’horizon présentait de toutes parts ce vide sombre qui offre à l’œil la sublimité du mystère. Les lames étaient courtes et écumantes, et se brisaient nécessairement plus promptement que les longues lames de l’Océan, tandis que l’eau, au lieu de montrer cette belle couleur qui rivalise avec la teinte foncée du firmament méridional, paraissait verte et courroucée, quoiqu’il lui manquât ce lustre que lui donnent les rayons du soleil.

 

Les soldats se lassèrent bientôt de cette vue ; ils disparurent l’un après l’autre, et il ne resta sur le pont que l’équipage très-peu nombreux, le sergent, Cap, Pathfinder, le quartier-maître et Mabel. Un nuage couvrait le front de la jeune fille, qui avait appris le véritable état des choses, et qui s’était inutilement hasardée à solliciter le rétablissement de Jasper dans le commandement du cutter. Une nuit passée, partie à se reposer, partie à réfléchir, paraissait avoir confirmé Pathfinder dans son opinion de l’innocence de son jeune ami, et il avait aussi intercédé en sa faveur sans rien obtenir.

 

Quelques heures se passèrent ainsi ; le vent et l’eau du lac prenaient graduellement plus de force, et enfin la violence du roulis devint telle, que Mabel et le quartier-maître furent aussi obligés de quitter le pont. Cap vira de bord plusieurs fois, et il était manifeste que la dérive portait le Scud vers la partie la plus large et la plus profonde du lac. Des lames furieuses le battaient avec une force à laquelle un bâtiment d’une forme et d’une construction supérieures pouvait seul résister longtemps. Tout cela ne causait pourtant aucune inquiétude à Cap. Comme le chien de chasse qui dresse les oreilles quand il entend donner du cor, et le cheval de bataille, qui trépigne et hennit de plaisir au son du tambour, cette scène éveilla tout ce qu’il y avait de mâle en lui ; et au lieu de prendre le ton d’un critique dogmatique et hautain, de trouver à redire aux moindres bagatelles, et d’exagérer des choses sans importance, il commença à se montrer ce qu’il était réellement, un vieux marin ayant acquis de l’expérience. L’équipage apprit bientôt à respecter ses connaissances, et quoiqu’on ne sût pas la cause de la disparition du maître et du pilote, qui n’avait pas été rendue publique, on obéissait implicitement aux ordres du nouveau commandant.

 

– Après tout, frère Dunham, je vois qu’il y a quelque vigueur dans cette goutte d’eau douce, – dit-il vers midi, en se frottant les mains de satisfaction d’avoir encore une fois à lutter contre les éléments. – Le vent paraît être un brave vent à l’ancienne mode, et les lames ont une singulière ressemblance avec celles du détroit des Florides. Cela me plaît, sergent, cela me plaît, et j’aurai du respect pour votre lac, s’il peut rester ainsi seulement vingt-quatre heures.

 

– Terre ! cria le matelot qui était en vigie sur l’avant.

 

Cap y courut sur-le-champ, et bien certainement on apercevait la terre à travers le brouillard à environ un demi-mille de distance, le cutter voguant en droite ligne de ce côté. Son premier mouvement était de virer de bord et s’éloigner de la terre. Mais le sergent l’arrêta.

 

– En approchant un peu plus, – dit-il avec sang-froid – quelqu’un de nous peut reconnaître cet endroit. La plupart de nos matelots connaissent la côte américaine du lac, et ce serait gagner quelque chose que de savoir où nous sommes.

 

– Vous avez raison, et pour peu que cela soit possible, nous continuerons la même route. Que vois-je là-bas, un peu par notre bossoir du vent ? cela a l’air d’un cap peu élevé ?

 

– Par Jupiter ! c’est le fort d’Oswego ! – s’écria le vieux soldat, dont l’œil exercé reconnut les contours des lignes militaires qui échappaient aux yeux moins expérimentés en ce genre de son compagnon.

 

Le sergent ne se trompait pas. C’était bien le fort, quoiqu’on ne pût l’entrevoir qu’indistinctement à travers la bruine qui tombait, comme si c’eût été le crépuscule du soir ou les vapeurs du matin. Les remparts en terre, bas et couverts de verdure, les sombres palissades que la pluie faisait paraître plus sombres que jamais, les toits de deux ou trois maisons, le grand pavillon solitaire avec ses drisses auxquelles le vent faisait décrire une ligne courbe qui paraissait immuable, se firent bientôt distinguer, quoiqu’on ne vît aucun signe de vie animée. La sentinelle même était dans sa guérite, et l’on crut d’abord que personne ne s’apercevrait que le Scud était en vue. Mais la vigilance d’une garnison de frontière ne s’était pas endormie. Quelqu’un avait probablement fait cette découverte intéressante. On vit bientôt quelques hommes paraître sur les points les plus élevés, et, au bout de quelques instants, tous les remparts donnant sur le lac furent couverts d’êtres humains.

 

C’était une scène dont le caractère sublime était singulièrement relevé par le pittoresque. La fureur de la tempête avait un air de durée qui rendait facile de croire qu’elle en formerait un trait permanent. Le vent sifflait sans intermission, et l’eau y répondait par le bruit menaçant de ses lames ; la bruine qui tombait, offrait à l’œil un milieu qui ressemblait beaucoup à un léger brouillard, adoucissant et rendant mystérieux les objets qu’il laisse apercevoir ; tandis que le sentiment d’ardeur que fait naître souvent un coup de vent sur l’eau, contribuait à ajouter aux influences plus douces du moment. La forêt, noire et interminable, sortait du sein de l’obscurité, tandis que les échantillons particuliers et pittoresques de la vie humaine qu’on entrevoyait dans le fond, offraient à l’œil un refuge quand il se fatiguait de la vue des objets plus imposants de la nature.

 

– Ils nous voient, – dit le sergent, – et ils s’imaginent que nous sommes revenus à cause de la tempête et que nous sommes tombés sous le vent du port. – Oui, voilà le major Duncan lui-même sur le bastion du nord-est ; je le reconnais à sa taille, et aux officiers qui l’entourent.

 

– Nous pourrions bien nous décider à supporter quelques railleries, sergent, s’il nous était possible d’entrer dans la rivière et d’y jeter l’ancre. En ce cas, nous pourrions aussi envoyer à terre ce maître Eau-douce, et purifier ainsi notre bâtiment.

 

– Oui sans doute, mais tout pauvre marin que je suis, je sais que c’est une chose impossible ; il n’y a pas un bâtiment qui puisse marcher au vent, sur ce lac, par un tel ouragan, et il n’y a pas de bon ancrage dans la rade par un temps comme celui-ci.

 

– Je le sais et je le vois, sergent, et quelque agréable que soit la vue de la terre pour vous autres qui n’êtes pas marins, il faut que vous y renonciez. Quant à moi, je ne suis jamais si heureux, dans un gros temps, que lorsque j’ai la certitude qu’elle est derrière moi.

 

Le Scud se trouvait alors si près de terre qu’il devint indispensable de remettre le cap au large, et les ordres nécessaires furent donnés. On établit le tourmentin sur l’avant, on amena le pic, on mit la barre au vent ; et le petit bâtiment, qui semblait jouer comme un canard avec les éléments, commença son abatée, prit un peu de vitesse, obéit à son gouvernail, et se mit bientôt à voler sur le sommet des lames. Tandis qu’il suivait si rapidement sa route, quoiqu’on vît encore la terre à bâbord, le fort et les groupes de soldats qui étaient sur les remparts disparurent dans l’obscurité. Il fallut alors manœuvrer de manière à serrer le vent, et le cutter recommença à tracer sa route fatigante.

 

Des heures se passèrent sans qu’il survînt aucun changement. Le vent augmentait encore de force, et Cap fut enfin obligé de convenir lui-même que c’était un bel et bon ouragan. Vers le coucher du soleil il fit encore virer le Scud pour l’écarter de la côte septentrionale pendant l’obscurité ; et à minuit, quelques questions indirectes qu’il avait faites à l’équipage lui ayant donné une sorte de connaissance générale de l’étendue et de la forme du lac, il crut en être à peu près au centre entre les deux rives. La hauteur et la longueur des lames, ajoutant à l’impression que lui avait faite la force du vent, il faut ajouter ici que Cap commença alors à sentir pour l’eau douce un respect qu’il aurait cru impossible vingt-quatre heures auparavant. Lorsque la nuit tomba, la fureur du vent devint telle, qu’il trouva impossible d’y résister, les lames tombant sur le pont du cutter en si lourdes masses, qu’elles le faisaient trembler jusqu’au centre, et qu’elles menaçaient de l’écraser sous leur poids, quoiqu’il fut particulièrement bien construit. Tout l’équipage du Scud déclara qu’il n’avait jamais éprouvé une pareille tempête, et c’était la vérité ; car Jasper, connaissant parfaitement toutes les rivières, tous les promontoires et toutes les criques du lac, aurait fait approcher son cutter du rivage longtemps auparavant, et l’aurait mis en sûreté dans un bon mouillage. Mais Cap ne voulut pas consulter le jeune marin, qui était toujours sous le pont, et il résolut d’agir en cette occasion comme il l’aurait fait sur l’Océan.

 

À une heure du matin on établit de nouveau le tourmentin. On amena encore le pic, et le cutter arriva vent arrière. Quoiqu’il ne restât alors presque rien de la voilure qui pût recevoir le vent, le Scud prouva noblement qu’il méritait le nom qu’il portait [26] ; car il courut réellement pendant huit heures, presque avec la rapidité des mouettes qui décrivaient des cercles autour du bâtiment, comme si elles eussent craint de tomber dans la chaudière bouillante du lac. L’arrivée du jour ne produisit guère de changement, nul autre horizon n’étant visible que le cercle étroit d’eau et de ciel que la bruine permettait d’apercevoir, comme nous l’avons déjà dit, et les éléments semblaient dans une confusion semblable à celle du chaos. Pendant tout ce temps, l’équipage et les passagers du cutter étaient nécessairement des êtres passifs ; Jasper et le pilote étaient toujours sous le pont, mais le mouvement du cutter étant devenu plus doux, tous les autres étaient remontés sur le pont. On avait déjeuné en silence, et l’on se regardait les uns les autres comme pour se demander quelle serait la fin de cette lutte entre les éléments. Cependant Cap était parfaitement calme ; son visage s’épanouissait, sa marche devenait plus ferme et son air était plus assuré à mesure que la tempête devenait plus furieuse, et exigeait qu’il déployât plus de connaissance de sa profession et plus de force morale. Il était debout sur l’avant, les bras croisés, se balançant le corps avec l’instinct d’un marin, tandis que ses yeux étaient fixés sur le sommet des lames qui venaient se briser sur le cutter avec la même rapidité que si elles eussent fait partie de la bruine que le vent chassait devant lui. En ce moment, un des hommes de l’équipage s’écria tout à coup : – Une voile !

 

L’Ontario était une solitude si complète, qu’on se serait à peine attendu à trouver un bâtiment sur ses eaux. Le Scud lui-même, aux yeux de ceux qui étaient à son bord, ressemblait à un voyageur isolé dans la forêt, et cette rencontre était comme celle de deux chasseurs solitaires sous le vaste dais de feuilles qui couvrait tant de millions d’acres de terre en Amérique. Le temps qu’il faisait servait à rendre cette circonstance encore plus romantique et presque surnaturelle. Cap seul regarda cette scène avec des jeux exercés ; encore ses nerfs de fer tressaillirent-ils, par suite des sensations que firent naître en lui les traits étranges qu’elle présentait.

 

Ce bâtiment était à environ deux encâblures en avant du Scud ; il se trouvait par le bossoir du vent de ce cutter, et il suivait une route qui rendait probable que le Scud en passerait à quelques toises. C’était un bâtiment à voiles carrées, et en le voyant à travers le brouillard causé par la tempête, l’œil le plus expérimenté n’aurait pu découvrir la moindre imperfection dans sa construction ni dans ses agrès. Les seules voiles qu’il portât étaient son grand hunier au bas ris, et deux petites voiles de cap, l’une sur l’avant, l’autre de l’arrière. Cependant la force du vent était si grande, qu’il était couché sur le flanc toutes les fois qu’une vague ne le redressait pas ; et à son sillage, qui pouvait être de quatre nœuds par heure, il paraissait avoir du largue dans ses voiles.

 

– Le drôle doit bien connaître sa situation, – dit Cap, tandis que le cutter avançait vers le bâtiment étranger avec une vitesse presque égale à celle du vent, – car il court hardiment vers le sud, où il s’attend à trouver un port ou un bon mouillage. Nul homme, dans son bon sens, n’en ferait autant, à moins d’y être forcé comme nous, sans parfaitement savoir où il va.

 

– Nous avons fait une longue route, – dit le marin à qui cette remarque avait été adressée. – C’est le bâtiment du roi de France, lai My-calm[27], et il se dirige vers le Niagara où il y a un port et une garnison française.

 

– Oui, – c’est bien agir en Français. Il cherche à se mettre à l’abri dans un port, du moment qu’il aperçoit le pavillon anglais.

 

– Il ne serait pas malheureux pour nous que nous pussions suivre son exemple, – reprit le marin en secouant la tête, – car nous allons entrer dans le fond d’une baie qui est au bout du lac, et Dieu sait si nous pourrons jamais en sortir.

 

– Bon, bon, bon ! nous ne manquons pas de large, et nous avons sous nos pieds une bonne membrure anglaise. Nous ne sommes pas des johnnys (crapauds[28]), pour aller nous cacher derrière une pointe ou un fort à cause d’une bouffée de vent. – Attention à la barre, timonier !

 

Cet ordre fut donné à cause d’un danger qui paraissait imminent. Le Scud avançait en droite ligne vers l’avant du bâtiment français, et la distance qui l’en séparait n’était plus que d’environ cinquante toises ; il y avait lieu de douter qu’il pût passer.

 

– Bâbord la barre, timonier ! – s’écria Cap ; – bâbord tout, passez à l’arrière du bâtiment !

 

On voyait l’équipage du Montcalm s’assembler sur le pont du côté au vent, et quelques mousquets furent pointés, comme pour ordonner à celui du Scud de s’écarter de la route que ce bâtiment suivait. Mais tout se borna à des gestes menaçants, car les lames étaient trop fortes pour qu’on pût recourir aux ressources ordinaires de la guerre. L’eau sortait de la bouche de deux ou trois petites pièces de canon qui étaient à bord du Montcalm, et personne ne songeait à les démarrer pour s’en servir par une pareille tempête. Les flancs noirs du bâtiment français brillaient en sortant d’une vague, et semblaient sourciller. Tout son équipage poussait de grands cris, mais le vent qui sifflait à travers les agrès ne permettait pas de les entendre.

 

– Qu’ils crient à s’égosiller ! – grommela Cap, – il ne fait pas un temps à se dire des secrets à l’oreille. Bâbord la barre, timonier, bâbord !

 

L’homme qui tenait la barre obéit, et la lame suivante poussa le Scud si près de la hanche du Montcalm, que Cap lui-même recula d’un pas, craignant que le cutter, au premier élan de l’avant, n’enfonçât son beaupré dans les bordages de l’autre bâtiment. Mais cet accident n’arriva point : se relevant comme une panthère qui va faire un bond, le Scud s’élança de l’avant, et l’instant d’après il avait déjà dépassé la poupe du bâtiment ennemi, les vergues des deux navires ayant failli se toucher.

 

Le jeune officier qui commandait le Montcalm sauta sur le couronnement, et, avec cette noble politesse qui fait pardonner bien des choses à ses concitoyens, ôta son chapeau et salua en souriant, tandis que le Scud passait à son arrière. Il y avait du savoir-vivre et de la bonhomie dans cet acte de courtoisie, dans un moment où toute autre communication était impossible ; mais il fut perdu pour Cap, qui, fidèle à son instinct, lui montra le poing en murmurant :

 

– Oui, oui, vous êtes diablement heureux que je ne commande pas un bâtiment armé en guerre, sans quoi je vous aurais renvoyé dans le port pour réparer vos avaries. Sergent, il veut se moquer de nous.

 

– C’était une civilité, frère Cap, – répondit Dunham, en baissant la main qu’il avait portée à son chapeau pour rendre au Français le salut militaire, – c’était une civilité, et c’est tout ce qu’on peut attendre d’un Français. Que voulait-il dire par là ? C’est ce que personne ne peut savoir.

 

– Ce n’est pas sans dessein qu’il est sur ce lac par un pareil temps. Eh bien ! qu’il s’enfuie dans son port, s’il peut y arriver, et nous resterons maîtres du lac, en vrais marins anglais.

 

Ces paroles étaient une sorte de forfanterie, car Cap regardait avec un œil d’envie la membrure noire du Montcalm, son hunier bordé, et ses agrès qui se dessinaient encore à la vue, mais qui s’effaçaient peu à peu et qui disparurent bientôt dans le brouillard, comme une apparition sans réalité. Il aurait volontiers suivi ce bâtiment dans ses eaux s’il l’eût osé, car, pour dire la vérité, la perspective d’avoir une seconde nuit à passer sur le lac, par une tempête semblable, ne lui était pas fort agréable. Mais la fierté que lui inspirait sa profession ne lui permettait pas de laisser apercevoir son inquiétude, et ceux qui étaient sous ses ordres comptaient sur ses connaissances et sur ses talents, avec cette confiance aveugle et implicite qui marche souvent à la suite de l’ignorance.

 

Quelques heures se passèrent, et l’obscurité revint, pour augmenter les périls du Scud. L’ouragan ayant momentanément perdu quelque chose de sa force, Cap s’était décidé à mettre de nouveau au plus près, et pendant toute la nuit il tint son cutter à la cape, allant nécessairement en avant, mais virant de temps en temps, de crainte de trop approcher de la terre. Il est inutile de rapporter tous les incidents de cette nuit ; ils furent les mêmes que ceux de tout autre ouragan. Il y avait le tangage du bâtiment, le bouillonnement de l’eau, le rejaillissement des vagues, les chocs qui semblaient devoir briser le cutter quand il tombait dans le creux des lames, le sifflement perpétuel du vent, et une dérive effrayante, ce qui était le danger le plus sérieux.

 

Pendant cette seconde nuit, Cap dormit profondément quelques heures. Le jour commençait à paraître, quand il se sentit tirer par l’épaule, et s’étant éveillé, il vit Pathfinder debout à côté de lui. Pendant toute la tempête, il s’était rarement montré sur le pont, sa modestie naturelle lui disant que les marins seuls devaient se mêler de la conduite d’un bâtiment, et il était disposé à accorder à ceux qui en étaient chargés la même confiance qu’il exigeait lui-même de ceux à qui il servait de guide dans la forêt. Il crut pourtant qu’une intervention lui était permise en ce moment, et il le fit avec ce ton de franchise et de simplicité qui le caractérisait.

 

– Le sommeil est agréable, maître Cap, – dit-il dès que celui-ci eut les yeux bien ouverts ; – il est plein de douceur, et je le sais par expérience ; mais la vie est encore plus douce. Regardez autour de vous, et dites-moi si c’est le moment où le capitaine d’un bâtiment ne doive pas être sur ses jambes.

 

– Quoi donc ! maître Pathfinder, quoi donc ! – s’écria Cap à l’instant où il se réveillait ; – allez-vous aussi vous mettre du côté des grondeurs ? À terre, j’admirais la sagacité que vous montriez à parcourir les bois sans boussole, et depuis que vous êtes sur l’eau, votre confiance dans les autres m’a fait autant de plaisir que celle que vous aviez en vous-même auparavant. Je ne m’attendais guère à recevoir de vous un pareil avis.

 

– Quant à ce qui me concerne, maître Cap, je sens quelle est ma nature, et je crois qu’elle n’interviendra jamais avec celle d’un autre. Mais le cas peut être différent à l’égard de Mabel Dunham. Elle a aussi sa nature, je le sais ; mais c’est une nature plus délicate que la nôtre, comme cela doit être. C’est donc pour elle que je vous parle, et non pour moi.

 

– Oui, oui, je commence à comprendre. Mabel n’est qu’une fille, mon digne ami, mais elle est fille d’un soldat, elle est nièce d’un marin, et elle ne doit pas se laisser effrayer par un coup de vent. – Montre-t-elle de la crainte ?

 

– De la crainte ? non. Mabel est femme, mais elle est raisonnable et elle garde le silence. Je ne l’ai pas entendue dire un seul mot relativement à ce qui se passe ici. Je crois pourtant, maître Cap, qu’elle préférerait que Jasper Eau-douce fût remis à la place qui lui convient, et que les choses reprissent leur ancienne situation. – C’est la nature humaine.

 

– Sans doute, sans doute, j’en réponds ; – c’est penser comme une fille, et comme une Dunham. – Tout vaut mieux qu’un vieil oncle, et chacun en sait plus qu’un vieux marin. Tout cela est la nature humaine, maître Pathfinder, mais du diable si je suis homme à dévier d’une brasse à bâbord ou à tribord pour toute la nature humaine qui peut se trouver dans une mijaurée d’une vingtaine d’années ; – non, – ajouta-t-il en baissant un peu la voix, – ni pour tout ce qu’on pourrait en mettre en parade dans le 55e régiment d’infanterie de Sa Majesté. Je n’ai point passé quarante ans sur mer pour venir sur une mare d’eau douce apprendre ce que c’est que la nature humaine. – Mais comme cet ouragan est opiniâtre ! Il fait autant de vent en ce moment que si le vieux Borée avait pris en main son soufflet. – Et qu’est-ce que je vois là-bas sous le vent ? – ajouta-t-il en se frottant les yeux ; c’est la terre, aussi sûr que je me nomme Cap, et une terre dont la côte est élevée.

 

Pathfinder ne répondit rien, mais secouant la tête, il examina avec attention la physionomie de son compagnon, tandis que la sienne exprimait une vive inquiétude.

 

– C’est la terre, aussi certain que ce bâtiment est le Scud. – Une côte sous le vent, et cela à une lieue de nous, avec une aussi jolie chaîne de brisants que l’on peut eu trouver sur toute la côte de Long-Island.

 

– Et cela est-il encourageant ou décourageant ? – demanda Pathfinder.

 

– Ah ! – encourageant ! – décourageant ! – Non, cela n’a rien d’encourageant ; mais quant au découragement, rien ne doit décourager un marin. Jamais vous n’êtes découragé ni effrayé dans les bois, Pathfinder ?

 

– Je ne dirai pas cela, – je ne le dirai pas. Quand le danger est grand, il est dans ma nature de le voir, de l’apprécier et de tâcher de l’éviter ; sans quoi ma chevelure serait depuis longtemps dans le wigwam d’un Mingo. Mais sur ce lac, je ne puis voir de piste, et je sens qu’il est de mon devoir de me soumettre ; cependant je crois que nous devrions nous souvenir qu’il y a une personne comme Mabel sur ce bord. – Mais voici son père qui vient, et son cœur lui parlera naturellement pour son enfant.

 

– Frère Cap, – dit le sergent en arrivant, – d’après ce que je viens d’entendre dire à deux hommes de l’équipage, je crois que notre situation devient très-sérieuse. Ils disent que le cutter ne peut porter plus de voiles, et que la dérive est si grande, que nous échouerons sur la côte dans une heure ou deux. J’espère que leur crainte les trompe ?

 

Cap ne répondit rien. Il jeta un coup d’œil sur la terre d’un air sinistre, et regarda ensuite au vent avec un air de férocité comme s’il eût voulu lui chercher querelle.

 

– Il serait peut-être à propos, frère, – continua le sergent, – de faire venir Jasper et de le consulter sur ce qu’il y a à faire. Il n’y a pas de Français à craindre ici ; et en toute circonstance il nous empêchera d’être noyés, s’il est possible.

 

– Oui, oui, ce sont ces maudites circonstances qui ont fait tout le mal. – Eh bien ! faites venir le drôle ! qu’il vienne ! Quelques questions faites avec adresse tireront de lui la vérité, je vous en réponds.

 

Dès que ce consentement fut obtenu, on envoya chercher Jasper, et il arriva à l’instant même. Son air, son maintien, ses traits, tout son extérieur, annonçaient sa mortification, ce que ceux qui l’observaient prirent pour la honte d’avoir été découvert. Dès qu’il fut sur le pont, il jeta à la hâte autour de lui un regard inquiet, comme pour s’assurer de la situation du cutter, et ce regard suffit pour lui en dévoiler tout le danger. Il commença par regarder au vent, comme c’est l’usage de tout marin ; puis ses yeux firent le tour de l’horizon, et enfin il aperçut la haute terre sous le vent, et toute la vérité lui fut révélée.

 

– Je vous ai envoyé chercher, maître Jasper, – dit Cap en croisant les bras et en se balançant le corps avec toute la dignité du gaillard d’avant, – pour que vous nous appreniez quelque chose sur le havre qui est sous le vent. Nous supposons que vous n’avez pas assez de rancune pour vouloir nous noyer tous, particulièrement les femmes ; et j’espère que vous serez assez homme pour nous aider à conduire ce cutter en quelque lieu de sûreté jusqu’à ce que ce coup de vent soit passé.

 

– J’aimerais mieux mourir que de voir arriver le moindre accident à Mabel Dunham, – s’écria Jasper avec vivacité.

 

– Je le savais, – s’écria Pathfinder en frappant doucement de la main sur l’épaule de son jeune ami ; – je le savais ; Jasper est aussi fidèle que le meilleur compas qui ait jamais tracé une ligne de bornage, ou qui ait jamais ramené un homme d’une fausse piste. C’est un péché mortel de penser autrement.

 

– Humph ! – dit Cap, – j’ai dit particulièrement les femmes ; – comme si elles couraient un danger particulier ! N’importe, jeune homme, nous nous entendrons en parlant comme deux francs marins. – Connaissez-vous quelque port sous notre vent ?

 

– Il n’en existe aucun. – Il y a une grande baie à cette extrémité du lac, mais personne de nous ne la connaît, et il est très-difficile d’y entrer.

 

– Et cette côte sous le vent, elle n’a rien de particulier pour la recommander, je suppose ?

 

– C’est un désert jusqu’à l’embouchure du Niagara d’un côté, et jusqu’à Frontenac de l’autre. On m’a dit qu’au nord et à l’ouest on ne trouve pendant mille milles que forêts et prairies.

 

– Dieu soit loué ! En ce cas il ne peut s’y trouver de Français. – Et y a-t-il beaucoup de sauvages dans ces environs ?

 

– Les Indiens se trouvent partout, quoiqu’ils ne soient nulle part très-nombreux. On peut en rencontrer par hasard une troupe sur quelque point que ce soit de la côte, et l’on pourrait y passer des mois sans en voir un seul.

 

– Il faut donc en courir la chance, quant à ces misérables. Mais pour vous parler franchement, maître Western, si cette petite affaire désagréable avec les Français n’avait pas eu lieu, quel parti prendriez-vous à présent à l’égard du cutter ?

 

– Je suis beaucoup plus jeune marin que vous, maître Cap, – répondit Jasper, – et je ne puis guère me permettre de vous donner un avis.

 

– Bien, bien, nous savons tout cela. Dans un cas ordinaire cela pourrait être, mais le cas présent sort de l’ordre commun ; c’est une circonstance, et une circonstance qui, sur cette mare d’eau douce, offre ce qu’on peut appeler des particularités. Ainsi donc, tout bien considéré, vous pourriez donner un avis même à votre père. Dans tous les cas vous pouvez parler, et je jugerai de vos opinions d’après mon expérience.

 

– Je crois, monsieur, qu’avant que deux heures se soient écoulées, le cutter devra jeter l’ancre.

 

– Jeter l’ancre ! – sur ce lac ! – ici !

 

– Non, monsieur ; – plus loin, là-bas, près de la terre.

 

– Vous ne voulez pas dire, maître Eau-douce, que vous jetteriez l’ancre près d’une côte sous le vent pendant un ouragan ?

 

– C’est précisément ce que je ferais, monsieur, si je voulais sauver mon bâtiment.

 

– Whe…e…ew ! – C’est une doctrine qui sent l’eau douce. – Écoutez, jeune homme ; j’ai été un animal marin, enfant et homme fait, pendant quarante et un ans, et je n’ai jamais entendu parler d’une pareille chose. Je jetterais par-dessus le bord tous mes apparaux de mouillage avant de commettre une pareille ânerie.

 

– C’est ce que nous faisons sur ce lac quand nous sommes serrés de près, – répondit Jasper. – Nous ferions sans doute mieux si l’on nous eût mieux enseignés.

 

– Oui, en vérité, vous feriez mieux. – Non, non, personne ne me déterminera jamais à agir ainsi contre tous mes principes. Je n’oserais jamais me montrer dans Sundy-Hook si je me rendais coupable d’un pareil trait d’ignorance. Sur ma foi, Pathfinder que voilà a plus de connaissances en navigation que cela n’en annonce. – Vous pouvez retourner sous le pont, maître Eau-douce.

 

Jasper salua et se retira tranquillement. Cependant, avant de descendre, on remarqua qu’il jeta encore un regard sur l’horizon au vent et un autre sur la terre sous le vent, et qu’il s’en alla l’inquiétude peinte sur tous ses traits.

 

CHAPITRE XVII.

« Il répète encore ses subtilités déjà réfutées ; c’est par de nouvelles subtilités qu’il répond à de nouvelles objections ; il les défend encore en s’enfonçant dans des sables mouvants ; il meurt en discutant, et la contestation cesse. »

 

COWPER.

 

 

Comme la femme du soldat était malade, Mabel était seule dans la chambre de l’arrière quand Jasper y rentra ; car, par un acte de faveur spéciale du sergent, il lui avait été permis de reparaître dans cette partie du bâtiment. Nous donnerions trop de simplicité au caractère de notre héroïne si nous disions que la mise aux arrêts de ce jeune homme n’avait fait naître en elle aucun mouvement de méfiance, mais nous ferions injure à la sensibilité et à la générosité de son cœur si nous n’ajoutions que cette méfiance était bien faible et qu’elle ne fut que passagère. Et en ce moment, lorsqu’elle le vit s’asseoir près d’elle la physionomie rembrunie par l’inquiétude que lui causait la situation du cutter, tout soupçon disparut de son esprit, et elle ne vit plus en lui qu’une victime de l’injustice.

 

– Vous souffrez que cette affaire vous pèse trop sur l’esprit, Jasper, – lui dit-elle avec cet oubli de soi-même qui trahit souvent les sentiments secrets d’une jeune personne, quand un vif et généreux intérêt a pris l’ascendant dans son cœur ; – il n’est personne vous connaissant qui vous croie ou puisse vous croire coupable. Pathfinder dit qu’il répondrait de vous sur sa vie.

 

– Et vous, Mabel, – répliqua le jeune homme les yeux étincelants, vous ne voyez donc pas en moi un traître comme votre père le croit ?

 

– Mon père est soldat, Jasper, et il est obligé d’agir en soldat. La fille de mon père n’a pas de pareils devoirs à remplir, et elle pensera de vous ce qu’elle doit penser d’un homme qui lui a déjà rendu tant de services.

 

– Mabel, je ne suis point habitué à converser avec une jeune fille comme vous, ni à dire à personne tout ce que je pense et tout ce que je sens. Je n’ai jamais eu de sœur ; j’étais encore enfant quand je perdis ma mère, de sorte que je ne sais guère ce que votre sexe aime ou non à entendre, et je…

 

Mabel aurait donné tout au monde pour entendre la fin de cette phrase, mais Jasper ne la finit pas, et la retenue naturelle à son sexe l’empêcha de montrer sa curiosité. Elle attendit en silence qu’il s’exprimât.

 

– Je veux dire, Mabel, reprit le jeune homme, après une pause qu’il trouva assez embarrassante, – que je ne suis pas habitué aux manières et aux opinions d’une femme comme vous, et qu’il faut vous imaginer tout ce que je voudrais ajouter.

 

Mabel avait assez d’imagination pour cela, mais il y a des sentiments que les femmes aiment à entendre exprimer avant de s’y abandonner elles-mêmes, et notre héroïne avait une idée vague que ceux de Jasper pouvaient appartenir à cette classe. Elle préféra donc, avec cette présence d’esprit qui est l’apanage de son sexe, changer de conversation, plutôt que de la laisser continuer d’une manière si gauche et si peu satisfaisante.

 

– Dites-moi une chose, Jasper, et je serai contente, – dit-elle avec une fermeté qui annonçait la confiance qu’elle avait en elle-même et en son compagnon ; – vous ne méritez pas les cruels soupçons qui ont été conçus contre vous ?

 

– Non, Mabel, – répondit le jeune marin en la regardant avec un air de franchise et de simplicité qui aurait écarté toute méfiance, si elle en avait eu réellement ; – aussi vrai que j’espère en la merci du Ciel, je ne les mérite pas.

 

– Je le savais ! – s’écria-t-elle vivement ; – je l’aurais juré ! Et cependant mon père n’a pas dessein d’être injuste. – Mais que cela ne vous inquiète pas, Jasper.

 

– Il y a en ce moment tant de sujets d’inquiétude, que je pense à peine à celui-là.

 

– Jasper !

 

– Je ne voudrais pas vous alarmer, Mabel, mais je voudrais qu’on pût faire changer votre oncle d’idées sur les mesures qu’exige en ce moment la position du Scud. Cependant il est plus âgé et plus expérimenté que moi, et il doit peut-être avoir plus de confiance en son jugement que dans le mien.

 

– Croyez-vous donc que le bâtiment soit en danger ?

 

– Je le crains ; du moins c’est ce que penseraient tous ceux qui connaissent le lac. Mais un vieux marin de l’Océan peut connaître des moyens d’écarter le péril.

 

– Tout le monde s’accorde à dire que personne n’est aussi en état que vous de commander le Scud, Jasper. Vous connaissez le lac, vous connaissez le cutter ; vous devez donc être le meilleur juge de notre situation véritable.

 

– Mon inquiétude pour vous, Mabel, peut me rendre plus craintif que d’ordinaire ; mais pour vous parler franchement, je ne vois qu’un moyen d’empêcher le cutter de faire naufrage d’ici à deux ou trois heures, et votre oncle refuse de l’employer. Après tout, ce peut être l’effet de mon ignorance, car, comme il le dit, l’Ontario n’est que de l’eau douce.

 

– Vous ne pouvez croire que cela fasse aucune différence, Jasper. Songez à mon père, songez à vous-même, songez à tous ceux dont la vie dépend d’un mot que vous prononcerez à temps pour les sauver.

 

– Je pense à vous, Mabel, et c’est plus, infiniment plus, que tous les autres mis ensemble, – répondit le jeune homme avec une force d’expression et une énergie dans les yeux qui en disaient encore plus que les mots qu’il prononçait.

 

Le cœur de Mabel battit vivement, et un rayon de satisfaction et de reconnaissance brilla sur ses joues couvertes de rougeur ; mais l’alarme était trop vive et trop sérieuse pour céder à de plus heureuses pensées. Elle n’essaya pas de réprimer un regard de gratitude, mais elle en revint sur-le-champ au sentiment qui avait naturellement l’ascendant dans son esprit.

 

– Il ne faut pas souffrir que l’obstination de mon oncle occasionne un si grand malheur, – s’écria-t-elle. – Remontez à la hâte sur le pont, Jasper, et priez mon père de descendre dans cette chambre.

 

Tandis que Jasper montait sur le pont, Mabel écoutait les sifflements du vent et le bruit des lames qui se brisaient contre le cutter, avec une crainte qu’elle n’avait jamais connue jusqu’alors. Ayant naturellement une grande fermeté d’âme, elle n’avait pas encore songé qu’elle pût courir quelque danger, et depuis le commencement de la tempête, elle avait passé son temps à travailler à des ouvrages d’aiguille que sa situation permettait. Mais à présent que ses inquiétudes étaient sérieusement éveillées, elle ne manqua pas de remarquer la force de la tempête, dont elle ne s’était pas formé une idée. Une couple de minutes qui s’écoulèrent avant l’arrivée du sergent, lui parurent une heure, et elle respirait à peine quand elle le vit entrer accompagné de Jasper. Aussi rapidement que sa langue put l’exprimer, elle informa son père de l’opinion qu’avait Jasper de leur situation, et elle le conjura par la tendresse qu’il avait pour elle et par le soin qu’il devait prendre de sa propre vie et de celle de ses soldats, d’intervenir auprès de son oncle pour le déterminer à céder le commandement du cutter à celui qui en était le commandant naturel.

 

– Jasper est fidèle, mon père, – ajouta-t-elle avec force ; – et quand il ne le serait pas, quel motif aurait-il pour nous faire faire naufrage dans cette partie éloignée du lac, au risque de notre vie à tous, et même de la sienne ? Je garantis sa fidélité sur ma vie.

 

– Tout cela est fort bien pour une jeune fille effrayée, – répondit le père flegmatique ; – mais cela pourrait n’être ni prudent ni excusable dans un homme chargé du commandement d’une expédition. Jasper peut penser que le risque qu’il court de se noyer est compensé par la chance de se sauver s’il peut gagner la terre.

 

– Sergent Dunham !

 

– Mon père !

 

Ces deux exclamations partirent en même temps, mais elles furent prononcées d’un ton qui annonçait deux sentiments différents. Dans Jasper la surprise dominait ; dans Mabel, c’était le reproche. Mais le vieux militaire était trop accoutumé à avoir affaire à des subordonnés, pour y donner beaucoup d’attention, et, après un moment de réflexion, il continua comme si aucun d’eux n’eût parlé.

 

– Et mon frère Cap n’est pas homme à trouver bon qu’on veuille lui apprendre son devoir à bord d’un bâtiment.

 

– Quoi ! mon père, quand la vie de chacun de nous est dans le plus grand danger !

 

– Précisément pour cela. Commander un navire par un beau temps, cela n’est pas bien difficile ; c’est quand les choses vont mal que le bon officier se fait reconnaître. Charles Cap n’est pas homme à quitter le gouvernail, parce que le bâtiment est en danger. D’ailleurs, Eau-douce, il dit que votre proposition a quelque chose de suspect, et qu’elle ressemble à un projet de trahison plutôt qu’à un avis raisonnable.

 

– Il peut penser ainsi ; mais qu’il envoie chercher le pilote, et qu’il entende son opinion. On sait que je ne l’ai pas vu depuis hier soir.

 

– Il me semble que c’est parler raisonnablement, et cette épreuve sera faite. – Suivez-moi sur le pont, afin que tout se passe franchement et loyalement.

 

Jasper obéit, et Mabel prenait tant d’intérêt à ce qui allait se passer, qu’elle se hasarda à monter jusqu’au capot d’échelle, où elle était suffisamment à l’abri de la violence du vent et du rejaillissement des lames. Elle s’y arrêta, entièrement absorbée dans l’attention qu’elle donnait à cette scène.

 

Le pilote arriva bientôt, et il n’y avait pas à se méprendre à l’air d’inquiétude qu’il montra dès qu’il eut jeté un regard autour de lui. Il est vrai que le bruit que le Scud se trouvait dans une situation dangereuse s’était répandu sous le pont. Mais le danger, au lieu d’être exagéré suivant la coutume, avait été peint en couleurs fort au-dessous de la réalité. On lui laissa quelques minutes pour examiner et réfléchir, après quoi on lui demanda ce qu’il croyait que la prudence conseillait de faire.

 

– Je ne vois qu’un moyen de sauver le cutter, – répondit-il sans hésiter, – et c’est de jeter l’ancre.

 

– Quoi ! sur ce lac ? – ici ? – s’écria Cap, répétant la question qu’il avait déjà faite à Jasper.

 

– Non pas ici ; mais plus près de la côte, contre la première ligne des brisants.

 

Cette réponse ne laissa aucun doute à Cap que Jasper et le pilote ne s’entendissent secrètement pour faire faire naufrage au bâtiment, dans l’espoir de s’échapper. Il traita donc l’opinion du second avec le même mépris qu’il avait montré pour celle du premier.

 

– Je vous dis, frère Dunham, – répondit Cap au sergent qui l’engageait à faire attention à cette coïncidence d’opinions entre l’ancien maître du cutter et son pilote ; – je vous dis qu’aucun marin honnête ne donnerait un pareil avis. Jeter l’ancre près d’une côte sous le vent, pendant un ouragan, serait un acte de folie dont je ne pourrais jamais me justifier aux yeux des assureurs, en quelque circonstance que ce soit, tant qu’il me restera un haillon de voile ; mais jeter l’ancre près des brisants, ce serait le comble de la démence.

 

– C’est Sa Majesté qui est l’assureur du Scud, frère Cap ; et moi je suis responsable de la vie des soldats qui sont sous mes ordres. Ces deux hommes connaissent mieux que nous le lac Ontario ; et comme ils chantent tous deux la même chanson, cette circonstance leur donne quelque droit à être crus.

 

– Mon oncle ! – dit Mabel avec vivacité ; mais un signe de Jasper l’engagea à ne rien ajouter de plus.

 

– Nous dérivons si rapidement sur les brisants, – dit le jeune marin, qu’il est inutile de parler beaucoup sur ce sujet. Une demi-heure doit décider l’affaire de manière ou d’autre. Mais j’avertis maître Cap que celui de nous qui a le pied le plus sûr, ne sera pas en état de se maintenir un instant sur ses jambes sur le pont de ce bâtiment, dès qu’il se trouvera au milieu des brisants. Je ne doute même guère qu’il ne coule à fond avant d’en avoir passé la seconde ligne.

 

– Et comment jeter l’ancre y remédiera-t-il ? – s’écria Cap avec fureur, comme s’il eût voulu rendre Jasper responsable des effets de l’ouragan, comme de l’opinion qu’il avait énoncée.

 

– Il n’en résulterait du moins rien de pire, – répondit Jasper avec douceur. – En gouvernant de manière à prendre la mer debout, nous diminuerions la dérive ; et quand même nous chasserions sur nos ancres parmi les brisants, ce serait avec le moins de danger possible. J’espère, maître Cap, que vous me permettrez, ainsi qu’au pilote, de tout préparer pour le mouillage des ancres. C’est une mesure de précaution qui peut être utile, et qui ne peut faire aucun mal.

 

– Eh bien ! prenez vos bittures et disposez vos ancres pour le mouillage, si bon vous semble ; j’y consens de tout mon cœur. Nous sommes dans une situation que rien de cette sorte ne peut empirer. Sergent, un mot, s’il vous plaît.

 

Cap conduisit son beau-frère à l’écart, et avec plus de sensibilité dans son ton et dans son air qu’il n’en montrait ordinairement, il lui ouvrit son cœur sur leur véritable situation.

 

– C’est une fâcheuse affaire pour la pauvre Mabel, – dit-il en se mouchant et avec un léger tremblement dans la voix. – Vous et moi, sergent, nous sommes vieux, et habitués à voir la mort de près ; et notre métier nous endurcit à de pareilles scènes ; mais la pauvre Mabel… C’est une excellente fille, et j’avais espéré la voir établie et mère de famille avant que son heure sonnât. Eh bien ! il faut prendre le mal comme le bien dans tous les voyages, et la seule objection sérieuse qu’un vieux marin puisse convenablement faire contre un naufrage, c’est que cet accident lui arrive sur une infernale mare d’eau douce.

 

Le sergent Dunham était brave, et il avait montré son intrépidité dans des dangers qui semblaient plus effrayants que celui-ci ; mais dans toutes ces occasions, il avait eu le moyen de se défendre contre ses ennemis, au lieu qu’en ce moment il ne pouvait résister à celui qui le menaçait. Il était beaucoup moins inquiet pour lui que pour sa fille, car il sentait quelque chose de cette confiance en soi qui abandonne rarement un homme ferme et vigoureux qui s’est habitué à faire de grands efforts dans des positions difficiles ; mais, quant à Mabel, il ne voyait pour elle aucun moyen de salut, et sa tendresse paternelle lui fit prendre la résolution de périr avec elle, s’il ne pouvait la sauver.

 

– Croyez-vous que le danger soit inévitable ? – demanda-t-il à Cap d’un ton ferme, quoique non sans agitation.

 

– Vingt minutes nous conduiront au milieu des brisants ; et regardez vous-même, sergent, quelle chance peut avoir le plus vigoureux de nous dans cette chaudière qu’on voit bouillir sous le vent ?

 

Cette vue n’avait rien d’encourageant. Le Scud était alors à un mille de la côte, et le vent y portait en ligne droite avec une violence qui ne permettait pas de songer à mettre plus de voiles dehors, dans la vue de s’élever de la côte en courant au plus près. La petite partie de la brigantine qui était déployée, et qui ne servait qu’à maintenir l’avant du cutter assez près du vent pour empêcher les lames de se briser sur son bord, tremblait à chaque grain, comme si les rubans solides qui la retenaient eussent été sur le point de se rompre. La bruine avait cessé de tomber ; mais l’air, jusqu’à une centaine de pieds au-dessus de la surface du lac, était plein de vapeurs qui ressemblaient à un brouillard brillant par-dessus lequel le soleil dardait ses rayons glorieux du haut d’un firmament sans nuages. Jasper remarqua ce changement, et prédit qu’il annonçait la fin prochaine de la tempête, quoiqu’une heure ou deux dussent décider du destin du cutter. Du côté de la terre, la vue était plus effrayante que jamais. Les brisants s’étendaient jusqu’à près d’un demi-mille du rivage, et dans tout cet espace l’eau était blanche d’écume, et l’air était rempli de vapeurs si épaisses qu’on pouvait à peine distinguer la terre qui était au-delà. On voyait seulement qu’elle était élevée, ce qui est rare sur les bords de l’Ontario, et qu’elle était couverte du manteau vert de l’interminable forêt.

 

Tandis que Cap et le sergent regardaient cette scène en silence, Jasper était activement occupé sur l’avant du navire. Dès qu’il eut reçu la permission de reprendre ses anciennes fonctions, il appela à lui quelques soldats, et avec leur aide et celle de son équipage, il prit à la hâte les mesures qui avaient été différées trop longtemps. Sur ces eaux étroites, les ancres ne sont jamais mises à postes, ni les câbles détalingués, ce qui évita à Jasper beaucoup de travail qu’il aurait eu à faire à bord d’un bâtiment en mer. Les deux ancres de bossoir furent bientôt prêtes à être mouillées, les bittures des câbles furent prises, et ensuite les travailleurs regardèrent autour d’eux. Il n’y avait aucun changement en mieux dans le temps ; le cutter continuait à dériver peu à peu, il lui était impossible de gagner au vent.

 

Après avoir encore examiné le lac de tous côtés, Jasper donna de nouveaux ordres, de manière à prouver combien il croyait que le temps pressait. Deux ancres à jet furent placées sur le pont pour empenneler les grandes ancres, et tout fut préparé pour les mouiller dès que le moment l’exigerait. Ces préparatifs achevés, les manières de Jasper changèrent. Son activité forcée lui avait donné un air d’agitation affairée ; il prit alors un air calme, quoique toujours inquiet ; il quitta l’avant du bâtiment, que les lames balayaient chaque fois que le Scud plongeait en avant, ayant été obligé de travailler avec ses aides la moitié du temps le corps dans l’eau, et il s’avança vers l’arrière où l’on était plus à sec. Il y trouva Pathfinder, qui était debout près de Mabel et du quartier-maître. La plupart des autres individus qui se trouvaient à bord étaient encore sous le pont, les uns cherchant sur leurs lits quelque soulagement à leurs souffrances physiques, et les autres pensant un peu tard à leurs péchés. Pour la première fois peut-être depuis que sa quille avait touché l’eau de l’Ontario, la voix de la prière se fit entendre à bord du Scud.

 

– Jasper, – lui dit le guide, – je n’ai été d’aucune utilité ici ce matin, car, comme vous le savez, ce n’est pas ma nature d’être sur un bâtiment comme celui-ci ; mais s’il plaît à Dieu que la fille du sergent arrive à terre vivante, la connaissance que j’ai de la forêt pourra la conduire en sûreté jusqu’au fort.

 

– Le fort est bien loin, Pathfinder, – dit Mabel, car ils étaient si près, que ce que disait l’un était entendu par tous les autres, – et je crains qu’aucun de nous ne le revoie jamais.

 

– Le chemin de la forêt ne serait pas sans risque, Mabel, et nous ne pourrions aller en droite ligne, – répondit Pathfinder ; – mais quelques personnes de votre sexe en ont traversé de plus mauvais dans ces déserts. – Jasper, il faut que vous ou moi, ou tous les deux, nous prenions ce canot d’écorce, car c’est la seule chance qu’ait Mabel de pouvoir passer à travers les brisants.

 

– Je ferais tout au monde pour sauver Mabel, – répondit Jasper avec un sourire mélancolique ; – mais il n’existe pas un seul homme, Pathfinder, qui puisse conduire un canot à travers ces brisants par un ouragan comme celui-ci. J’aurais de l’espoir en jetant l’ancre, car c’est par ce moyen que nous avons une fois sauvé le Scud dans un danger presque aussi grand.

 

– Mais s’il faut jeter l’ancre, Jasper, – dit le sergent, – pourquoi ne pas le faire sur-le-champ ? Chaque pied que nous fait perdre la dérive nous servirait d’autant quand nous serons probablement à chasser sur nos ancres.

 

Jasper s’approcha du sergent, lui prit la main, et la serra de manière à indiquer un sentiment profond et presque irrésistible.

 

– Sergent Dunham, – lui dit-il, – vous êtes un digne homme, quoique vous m’ayez injustement traité dans toute cette affaire. Vous aimez votre fille ?

 

– Vous n’en pouvez douter, Eau-douce, – répondit le sergent d’une voix étouffée.

 

– Voulez-vous lui donner – nous donner à tous – la seule chance de salut qui nous reste ?

 

– Que faut-il que je fasse jeune homme ? – J’ai agi d’après mon jugement. – Que voulez-vous que je fasse ?

 

– Soutenez-moi cinq minutes contre maître Cap, et tout ce qu’on peut faire pour sauver le Scud sera fait.

 

Le sergent hésita, car il tenait trop fortement à ses idées de discipline pour revenir aisément sur des ordres régulièrement donnés. Il n’aimait pas davantage à avoir l’air de vaciller dans ses intentions, et il avait un profond respect pour les connaissances nautiques de son beau-frère. Pendant qu’il délibérait encore, Cap quitta le poste qu’il avait occupé quelque temps à côté de l’homme qui tenait la barre, et s’avança vers eux.

 

– Maître Eau-douce, – dit-il dès qu’il fut assez près pour se faire entendre, – je viens vous demander si vous connaissez ici près quelque endroit où l’on puisse faire échouer ce cutter sur le rivage. Le moment est arrivé où il ne nous reste que cette cruelle alternative.

 

Ce moment d’indécision de la part de Cap assura le triomphe de Jasper. Regardant le sergent, il en reçut un signe qui lui promit tout ce qu’il désirait, et il ne perdit pas un de ces instants qui devenaient si précieux.

 

– Prendrai-je la barre ? – demanda-t-il à Cap, – et chercherai-je à gagner une crique qui est là-bas sous le vent ?

 

– Faites-le, – répondit Cap en toussant pour se dégager le gosier, car il se sentait écrasé sous une responsabilité que son ignorance de la navigation du lac lui rendait encore plus pesante. – Faites-le, Eau-douce, car pour être franc avec vous, je ne puis voir rien de mieux à faire. – Il faut échouer ou couler à fond.

 

Jasper n’en demanda pas davantage. Il sauta sur l’arrière et saisit la barre. Le pilote avait été instruit d’avance de ce qu’il devait faire, et à un signe de son jeune commandant, la seule voile qu’on eût conservée depuis longtemps fut serrée. Jasper mit la barre au vent ; un bout de voile d’étai fut largué sur l’avant, et le léger cutter, comme s’il eût senti qu’il était alors gouverné par une main qu’il connaissait, fit une abattée et tomba dans le creux des lames. Cet instant de danger fut bientôt passé ; et le moment d’après, le petit bâtiment s’avança vers les brisants avec une rapidité qui menaçait de le voir bientôt brisé sur les écueils. La distance était si courte que cinq à six minutes suffirent pour tout ce que désirait Jasper. Il mit la barre dessous, et l’avant du Scud revint au vent, malgré la violence de l’eau, avec autant de grâce que le cygne varie la ligne de ses mouvements sur la surface d’un étang. Un signe de Jasper mit tout en activité sur l’avant. On laissa tomber à la mer une ancre à jet de chaque côté du cutter pour servir d’empennelures aux grandes ancres. La force du courant fut alors visible pour tous les yeux, et même pour ceux de Mabel, car les deux câbles filèrent avec rapidité en se roidissant. Jasper laissa mouiller ses deux grandes ancres, en filant les câbles presque jusqu’au bout. Ce n’était pas une tâche très-difficile que de fixer une coquille aussi légère que le Scud avec de bonnes ancres et des câbles de premier brin ; et en moins de dix minutes, à partir du moment où Jasper avait pris le gouvernail, le cutter présentait le cap à la lame avec ses deux câbles en barbe, roides comme des barres de fer.

 

– Cela n’est pas bien, maître Jasper, – s’écria Cap avec colère, dès qu’il se fut aperçu du tour qui lui avait été joué, – cela est fort mal, monsieur. Je vous ordonne de couper les câbles et de faire échouer le cutter sans un instant de délai.

 

Personne ne parut pressé d’exécuter cet ordre, car depuis que Jasper avait repris le commandement, son équipage était disposé à n’obéir qu’à lui. Voyant que tous les matelots restaient immobiles, et croyant le cutter dans le plus grand danger, Cap se tourna vers Jasper, et, après quelques réprimandes faites d’un ton courroucé, et qu’il est inutile de rapporter ici, il ajouta :

 

– Pourquoi n’avez-vous pas gouverné vers la crique dont vous parliez ? Pourquoi avez-vous porté sur ce cap qui briserait le bâtiment et ferait périr tout ce qui se trouve à bord si nous y touchions ?

 

– Et vous voulez à présent couper les câbles, – dit Jasper avec un peu d’ironie, – pour nous faire toucher à ce cap et faire périr tout ce qui se trouve à bord ?

 

– Sondez et voyez quelle est la dérive ! – cria Cap aux hommes de l’équipage qui étaient sur l’avant.

 

Un signe de Jasper fit qu’on obéit sur-le-champ, et tous ceux qui étaient sur le pont accoururent à l’instant pour voir quel en serait le résultat. Le plomb n’eut pas plus tôt touché le fond que la ligne se tendit, et au bout d’environ deux minutes, on reconnut que le cutter avait dérivé de toute sa longueur vers le cap. Jasper prit un air grave, car il savait fort bien que rien ne pouvait sauver le cutter s’il entrait une fois dans le tourbillon formé par les brisants qu’on voyait paraître et disparaître à la distance d’une encablure.

 

– Traître ! – s’écria Cap, menaçant d’un doigt le jeune marin ; – votre vie en répondra. – Oui, – ajouta-t-il après une pause d’un instant, – si j’étais à la tête de cette expédition, sergent, je le ferais pendre à l’instant à cette vergue, de crainte qu’il n’échappât à l’eau.

 

– Modérez-vous, frère, modérez-vous, – répondit Dunham. Jasper paraît avoir tout fait pour le mieux, et les choses ne vont peut-être pas aussi mal que vous le croyez.

 

– Pourquoi n’a-t-il pas gouverné vers la crique dont il parlait ? – Pourquoi nous a-t-il amenés ici au vent de ce maudit cap et dans un endroit où les brisants n’ont que la moitié de la largeur qu’ils ont ailleurs, comme s’il était pressé de nous noyer tous ?

 

– J’ai gouverné vers ce rocher précisément parce que les brisants sont plus étroits en cet endroit, – répondit Jasper avec calme, quoiqu’il n’eût pu entendre de sang-froid le langage tenu par le vieux marin.

 

– Avez-vous dessein de dire à un vieux marin comme moi que le cutter puisse exister cinq minutes au milieu de ces brisants ?

 

– Non, monsieur. Je crois qu’il coulerait à fond s’il était poussé sur leur première ligne, et je suis sûr que s’il pénétrait plus avant il n’en arriverait que des débris sur le rivage. Mais j’espère qu’il évitera tous les brisants.

 

– Avec une dérive de toute sa longueur par minute ?

 

– L’empennelure n’a pas encore produit son effet, et je n’espère même pas qu’elle tire le bâtiment entièrement d’affaire.

 

– Sur quoi donc comptez-vous ? Croyez-vous amarrer un cutter, en avant et en arrière, sur la Foi, sur l’Espérance et sur la Charité ?

 

– Non, monsieur, mais je compte sur le sous-courant. J’ai gouverné vers ce cap parce que je savais qu’il y est plus fort qu’en tout autre endroit, et parce que nous pouvons y arriver plus près de la terre sans entrer dans l’enceinte des brisants.

 

Jasper parlait avec véhémence quoique sans montrer aucun ressentiment ; ses paroles produisirent sur Cap un effet marqué : mais le sentiment qui dominait en lui était la surprise.

 

– Un sous-courant ! – répéta-t-il ; – qui diable a jamais entendu parler d’empêcher le naufrage d’un bâtiment par le moyen d’un sous-courant ?

 

– Il est possible que cela n’arrive jamais sur l’Océan, monsieur, mais nous l’avons vu arriver ici.

 

– Jasper a raison, frère Cap, – dit le sergent, – car, quoique je ne prétende pas y entendre grand’chose, j’ai souvent entendu les marins du lac en parler. Je crois que nous ferons bien de nous fier à Jasper pour nous tirer de ce danger.

 

Cap murmura et jura, mais comme il n’y avait pas de remède, il fut forcé d’y consentir. On demanda alors à Jasper d’expliquer ce qu’il entendait par le sous-courant, et il le fit ainsi qu’il suit : L’eau poussée vers le rivage par le vent était obligée de regagner son niveau en retournant dans le lac par quelques secrets canaux. Elle ne pouvait le faire à la surface, où le vent et les vagues la poussaient constamment vers la terre. Elle formait donc en-dessous une sorte de tourbillon par le moyen duquel elle retournait dans son ancien lit. On avait donné à ce courant inférieur le nom de sous-courant, et comme son action se faisait nécessairement sentir à un bâtiment qui tirait autant d’eau que le Scud, Jasper comptait sur l’aide de cette réaction pour empêcher ses câbles de se rompre. En un mot ces deux courants inférieur et supérieur se neutralisaient l’un l’autre.

 

Quelque simple et ingénieuse que fût cette théorie, la pratique ne la confirmait pas encore. La dérive continuait, quoiqu’elle diminuât sensiblement à mesure que les ancres à jet qui étaient empennelées sur des ancres de bossoir commençaient à produire leur effet. Enfin, l’homme qui tenait la sonde annonça l’heureuse nouvelle que les ancres avaient cessé de chasser, et que le Scud était venu à l’appel de ses ancres. En ce moment, la première ligne des brisants n’était qu’à environ cent pieds du cutter, et en paraissait même beaucoup plus près quand les vagues, en se retirant, emportaient l’écume qui les couvrait. Jasper s’élança en avant, jeta un regard par-dessus les bossoirs, et sourit d’un air de triomphe, en montrant les câbles. Au lieu d’être tendus, comme auparavant, au point de ressembler à des barres de fer, ils étaient lâches et courbes de manière à prouver évidemment à l’œil de tout marin que le cutter s’élevait et s’abaissait avec les vagues, à mesure qu’elles arrivaient, avec la même aisance qu’un bâtiment qui se trouve dans le lit du courant de la marée, quand la pression de l’eau oppose une réaction au pouvoir du vent.

 

– C’est le sous-courant ! – s’écria-t-il en bondissant le long du pont pour aller dresser la barre, afin que le cutter fût mieux à l’appel de ses ancres ; – la providence nous a placés précisément dans le sous-courant, et il n’y a plus aucun danger.

 

– Oui, oui, la providence est un bon marin, – murmura Cap, – et elle aide souvent les ignorants à se tirer de danger. Sous-courant ou sur-courant, le vent a diminué de force ; et heureusement pour nous tous, les ancres ont trouvé un bon fond. Mais cette infernale eau douce a des manières qui sont contre nature.

 

Les hommes sont rarement disposés à se disputer dans la bonne fortune ; c’est dans la mauvaise qu’ils deviennent querelleurs et caustiques. La plupart de ceux qui étaient à bord étaient convaincus que l’expérience et la dextérité de Jasper les avaient préservés d’un naufrage, et l’on ne fit aucune attention aux opinions et aux remarques de Cap.

 

Il est vrai qu’il y eut encore une demi-heure de doute et d’incertitude, et pendant ce temps on laissa le plomb de sonde à l’eau. Alors le sentiment de sécurité devint général, et les hommes fatigués s’endormirent, ne songeant plus à la mort qu’ils avaient vue de si près.

 

CHAPITRE XVIII.

« Cet être entièrement fait de soupirs et de larmes, de foi et de service, de fantaisie et de passion, d’adoration et de désirs, d’humilité et de patience, de pureté et d’épreuves. »

 

SHAKESPEARE.

 

 

Il était midi quand l’ouragan se calma, et sa violence cessa aussi subitement qu’elle avait commencé. En moins de deux heures avant que le vent fût tombé, la surface du lac, quoique encore agitée, n’était plus couverte d’écume ; et après un autre espace de temps elle présentait la scène qu’offre ordinairement une eau mise en mouvement, mais non rendue furieuse par la force d’une tempête. Les vagues continuaient à se porter sur la côte, quoique l’eau ne se détachât plus de leur cime ; et quoique la hauteur des lames fût plus modérée, on voyait encore les lignes des brisants. Tous ces signes de violence étaient dus à l’impulsion que les eaux avaient reçue du vent avant qu’il eût cessé.

 

L’eau du lac encore soulevée, et une brise légère qui venait de l’est, opposant des obstacles sérieux au départ, on renonça à toute idée de mettre à la voile cette après-midi. Jasper, qui avait tranquillement repris le commandement du Scud, s’occupa à lever les ancres, et à tout disposer pour l’appareillage dès que le temps le permettrait, et en attendant il se tint au mouillage sur une seule ancre. Pendant ce temps, ceux qui n’avaient pas à s’occuper de ces préparatifs, cherchèrent les moyens d’amusement que les circonstances permettaient.

 

Comme c’est l’usage de tous ceux qui ne sont pas habitués à vivre enfermés dans un bâtiment, Mabel jetait un regard d’envie sur le rivage, et elle ne fut pas longtemps sans exprimer le désir qu’il fût possible de s’y rendre. Pathfinder, qui était près d’elle en ce moment, l’assura que rien n’était plus facile, puisqu’ils avaient sur le pont une pirogue, genre d’esquif le plus propre à traverser un ressac. Après avoir douté et hésité suivant l’usage, on en appela au sergent, et son avis ayant été favorable, on se disposa à mettre ce projet à exécution.

 

Le sergent Dunham, sa fille et Pathfinder s’embarquèrent donc dans la pirogue. Accoutumée à ce genre de nacelle, Mabel s’assit au centre sans aucune crainte ; le sergent prit sa place sur l’avant, et le guide resta debout sur l’arrière pour remplir les fonctions de pilote. Il était presque inutile d’employer la rame pour accélérer le mouvement de la pirogue, car les vagues, encore fortes, la poussaient en avant avec une violence qui permettait à peine de la diriger. Mabel se repentit plus d’une fois de sa témérité avant d’atteindre le rivage, mais Pathfinder l’encourageait en montrant tant de sang-froid et de confiance, qu’une femme même aurait hésité à avouer son inquiétude. Notre héroïne n’était pas poltronne, et quoiqu’elle sentît la nouveauté de sa situation en traversant un ressac, elle y trouvait aussi un nouveau plaisir. Elle souriait en voyant son léger esquif s’élancer rapidement porté sur la crête d’une vague, et diminuer de vitesse quand elle se retirait, comme s’il eût été honteux d’avoir été vaincu à la course. Quelques minutes se passèrent ainsi ; car, quoique le cutter fût à plus d’un quart de mille de la terre, il ne lui fallut pas plus longtemps pour franchir cet espace.

 

Dès que le sergent fut débarqué, il embrassa cordialement sa fille, car il était assez soldat pour se trouver toujours plus à son aise sur la terre ferme que sur l’eau. Comme il avait son fusil, il annonça ensuite à sa fille qu’il allait passer une heure à chasser dans le bois.

 

– Pathfinder restera avec vous, – ajouta-t-il, – et je ne doute pas qu’il ne vous raconte quelques-unes des traditions de cette partie du monde, et de ses aventures avec les Mingos.

 

Le guide sourit, promit d’avoir grand soin de Mabel, et en quelques minutes le père gravit une hauteur et disparut dans la forêt. Pathfinder et notre héroïne prirent une autre direction, et montant sur un promontoire escarpé, ils arrivèrent sur une pointe d’où la vue s’étendait sur un vaste panorama. Mabel s’y assit sur un fragment de rocher, tandis que son compagnon, sur les nerfs duquel nulle fatigue ne semblait faire impression, se tenait debout auprès d’elle, appuyé, comme de coutume, et non sans quelque grâce, sur sa longue carabine. Plusieurs minutes se passèrent en silence, Mabel ne songeant qu’à admirer le tableau qui s’offrait à ses yeux.

 

L’endroit où ils s’étaient arrêtés était assez élevé pour commander la vue d’une vaste étendue du lac du côté du nord. Cette nappe d’eau, dont l’œil n’atteignait pas la fin, brillait sous les rayons du soleil, et montrait encore quelques restes de la violente agitation causée par la tempête. La terre, d’un autre côté, prescrivait des bornes au lac, en forme d’un immense croissant qui disparaissait dans l’éloignement au sud-est et au nord. Aussi loin que la vue pouvait s’étendre, on n’apercevait qu’une forêt, et pas le moindre signe de civilisation n’interrompait la magnificence uniforme et imposante de la nature. Le vent avait poussé le Scud au-delà de cette ligne de forts dont les Français cherchaient alors à entourer les possessions anglaises dans le nord de l’Amérique ; car, suivant les canaux de communication entre les grands lacs, ils avaient établi leurs postes sur les bords du Niagara, tandis que les aventuriers anglais étaient arrivés à plusieurs lieues à l’ouest de cette célèbre rivière. Le cutter était mouillé sur une seule ancre, en dehors des brisants ; et de l’endroit où était Mabel, il ressemblait à un de ces jouets bien travaillés, destinés à être mis sous verre, plutôt qu’à un bâtiment devant avoir à lutter contre les éléments, comme il venait de le faire si récemment. La pirogue, tirée sur la côte assez loin pour qu’elle fût hors de la portée des vagues, paraissait un point sur le sable.

 

– Nous sommes ici bien loin des habitations humaines ! – s’écria Mabel, après avoir longtemps examiné ce tableau, dont les principaux traits se faisaient remarquer d’eux-mêmes à son imagination toujours active. – C’est vraiment ce qu’on peut appeler une frontière.

 

– Y a-t-il des scènes plus belles que celle-ci près de la mer et autour des grandes villes ? – demanda Pathfinder avec l’intérêt qu’il prenait toujours à un pareil sujet.

 

– Je ne le crois pas. On y trouve sans doute plus de causes pour songer à ses semblables, mais peut-être moins pour songer à Dieu.

 

– Oui, Mabel, c’est précisément ce que je pense. Je ne suis qu’un pauvre chasseur, je le sais ; on ne m’a rien appris ; j’ignore tout ; mais je sens que Dieu est aussi près de moi dans la forêt, qu’il l’est du roi dans son palais.

 

– Qui peut en douter ? – s’écria Mabel, surprise de l’énergie du ton de son compagnon, et oubliant la vue qu’elle admirait pour jeter un regard sur ses traits basanés, mais respirant la franchise. – Oui, je crois qu’on se sent plus près de Dieu dans un endroit comme celui-ci, que lorsque l’esprit est distrait par tout ce qu’on voit dans les villes.

 

– Vous dites tout ce que je voudrais dire moi-même, Mabel ; mais je ne serais pas en état de le dire si bien, et vous me rendez honteux de vouloir faire part aux autres de ce que je sens à ce sujet. J’ai côtoyé ce lac avant la guerre pour chercher des pelleteries, et je suis déjà venu ici ; non pas précisément en cet endroit, car nous débarquâmes là-bas, où vous voyez ce chêne desséché qui s’élève encore au-dessus de ce bouquet de sapins.

 

– Comment pouvez-vous vous rappeler si exactement de telles bagatelles ?

 

– Ce sont nos rues et nos maisons, nos églises et nos palais. – Me les rappeler ! Je pris une fois un rendez-vous avec le Grand-Serpent pour nous trouver près d’un certain pin six mois après, quand nous en étions à plus de trois cents milles. Cet arbre était – et il est encore, à moins que la Providence ne l’ait frappé de la foudre, – au milieu d’une forêt à cinquante milles de tout établissement, mais dans un endroit extraordinaire par le nombre de castors qui s’y trouvaient.

 

– Et vous vous êtes rencontrés en cet endroit le jour convenu ?

 

– Le soleil se lève-t-il et se couche-t-il ? – Quand j’y arrivai, j’y trouvai le Grand-Serpent appuyé contre l’arbre. Il avait les jambes et les moccasins couverts de boue, car il s’était empêtré dans un marécage, et ce n’était pas sans peine qu’il s’en était tiré. Mais, comme le soleil, qui se lève le matin par-dessus les montagnes de l’orient et qui se couche le soir derrière celles de l’occident, il avait été fidèle au lieu et au jour. – Ne craignez rien de Chingachgook ; il n’a jamais manqué ni un ami, ni un ennemi.

 

– Et où est-il à présent ? Pourquoi n’est-il pas avec nous ?

 

– Il suit la piste des Mingos, et j’aurais dû en faire autant, sans une grande infirmité humaine.

 

– Vous ne paraissez avoir aucune infirmité, Pathfinder ; et je n’ai jamais vu un homme qui semblât si peu sujet aux faiblesses de la nature humaine.

 

– Si vous voulez parler de force et de santé, Mabel, la Providence m’a regardé d’un œil favorable, quoique je pense que le grand air, une vie active, et la nourriture simple qu’on prend dans la forêt, font qu’on a rarement besoin d’un docteur. Mais je suis homme, après tout, – oui, je sens que je suis homme dans quelques-uns de mes sentiments.

 

Mabel parut surprise, et nous ne ferions qu’ajouter un trait caractéristique de son sexe, si nous disions que ses traits exprimaient aussi la curiosité ; mais sa langue fut plus discrète.

 

– Il y a quelque chose d’attrayant dans la vie que vous menez, Pathfinder, – s’écria-t-elle, une teinte d’enthousiasme se peignant sur ses joues. – Je sens que je deviens rapidement une fille de la frontière, et que je commence à aimer le silence imposant des bois. Les villes à présent me semblent monotones ; et comme mon père passera probablement le reste de ses jours ici, où il a déjà vécu si longtemps, je commence à sentir que je serais heureuse d’y rester avec lui et de ne plus retourner sur les bords de la mer.

 

– Les bois ne sont jamais silencieux, Mabel, pour ceux qui peuvent entendre ce qu’ils disent. J’y ai voyagé seul bien souvent sans éprouver le besoin d’aucune compagnie ; et quant à la conversation, ceux qui savent comprendre leur langage ne manquent pas de discours raisonnables et instructifs.

 

– Je crois, Pathfinder, que vous êtes plus heureux seul, que lorsque vous vous trouvez avec vos semblables.

 

– Je ne dirai pas cela ; – ce n’est pas exactement ce que je veux dire. J’ai vu le temps où je pensais que Dieu me suffisait dans la forêt, et où je ne désirais que sa bonté et sa protection. Mais d’autres sentiments ont pris le dessus, et je suppose que la nature veut être la maîtresse. – Toutes les autres créatures s’apparient, Mabel, et l’homme a été destiné à en faire autant.

 

– Et n’avez-vous jamais songé à prendre une femme pour partager votre destin ? – lui demanda Mabel avec ce ton de simplicité qui naît de la pureté du cœur, et avec ce sentiment d’intérêt qui est inné dans son sexe. – Il me semble qu’il ne vous manque qu’une maison où vous puissiez retourner après vos courses, pour rendre votre vie parfaitement heureuse. Si j’étais homme, quel plaisir j’aurais à parcourir ces forêts à mon gré, et à faire voile sur ce beau lac !

 

– Je vous comprends, Mabel ; et que Dieu vous récompense de songer au bonheur d’êtres aussi humbles que nous le sommes. Oui, nous avons nos plaisirs, mais nous pourrions être plus heureux ; – je crois que nous pourrions être plus heureux.

 

– Plus heureux ! et comment, Pathfinder ? Avec cet air pur, cette forêt bien ombragée, ce lac magnifique, une bonne conscience, et tout ce qu’il faut pour satisfaire les besoins véritables, on doit se trouver aussi heureux qu’on peut l’être en ce monde.

 

– Chaque créature a sa nature, Mabel, et l’homme a aussi la sienne, – répondit le guide en jetant un coup d’œil à la dérobée sur sa jolie compagne, dont les joues étaient animées par l’ardeur des sentiments que faisait naître en elle la nouveauté de sa situation, – et il faut bien y obéir. – Voyez-vous ce pigeon, qui vient de s’abattre là-bas sur le rivage, – sur la même ligne que le châtaignier renversé ?

 

– Certainement, c’est, avec nous, la seule créature vivante qu’on voie dans cette vaste solitude.

 

– Non pas, Mabel, non pas. La Providence n’a donné la vie à aucun être pour qu’il vive seul. Voici sa compagne, qui vole à tire-d’aile. Elle était sur l’autre rive, mais elle ne sera pas longtemps séparée de lui.

 

– Je vous comprends, Pathfinder, – dit Mabel en souriant, mais avec le même calme que si elle eût causé avec son père. – Mais un chasseur peut trouver une compagne même dans cette région sauvage. Les femmes indiennes sont bonnes et affectueuses. Telle était la femme d’Arrowhead ; et pourtant son mari fronçait les sourcils plus souvent qu’il ne souriait.

 

– Non, Mabel, non, il n’en résulterait rien de bon ; il faut que les races et les pays se rapportent, pour qu’on puisse être heureux. Si je pouvais trouver une créature comme vous, qui voulût consentir à être la femme d’un chasseur, et qui ne méprisât point mon ignorance et mon manque d’éducation, toutes mes fatigues passées me paraîtraient comme le bondissement d’un daim, et tout mon avenir comme doré par le soleil.

 

– Une créature comme moi ! une fille de mon âge et aussi indiscrète que moi serait difficilement une femme qui convînt à l’éclaireur le plus hardi et au chasseur le plus adroit qu’on puisse trouver sur toute cette frontière.

 

– Ah ! Mabel, je crains de n’avoir fait que perfectionner la nature d’une peau-rouge avec celle d’une face-pâle. La réputation que vous me faites m’assurerait une femme dans chaque wigwam d’Indien.

 

– Bien certainement, Pathfinder, vous ne voudriez jamais songer à choisir pour femme une fille aussi ignorante, aussi frivole, aussi vaine, et aussi inexpérimentée que moi. – Elle aurait ajouté, – et aussi jeune, – mais un instinct de délicatesse arrêta au passage ces dernières paroles.

 

– Et pourquoi non, Mabel ? Si vous ignorez les usages des frontières, vous savez mieux qu’aucun de nous les anecdotes et les coutumes des villes. Quant à frivole, je ne sais pas ce que ce mot signifie ; mais, s’il veut dire belle, hélas ! je crains que ce ne soit pas un défaut à mes yeux. Vous n’êtes pas vaine, cela se voit à la manière dont vous écoutez mes sottes histoires de chasse et de piste ; et pour l’expérience, elle viendra de reste avec les années. D’ailleurs, Mabel, je crois que les hommes pensent fort peu à tout cela quand ils songent à prendre une femme.

 

– Pathfinder, vos discours… vos regards… Bien sûrement tout ceci n’est qu’une plaisanterie.

 

– Rien ne me plaît tant que d’être près de vous, Mabel ; et je dormirais mieux la nuit prochaine que je ne l’ai fait depuis huit jours, si je pouvais croire que cette conversation vous est aussi agréable qu’à moi.

 

Nous ne dirons pas que Mabel Dunham ne croyait pas posséder les bonnes grâces du guide. L’instinct et la sagacité de son sexe le lui avait déjà fait découvrir ; et peut-être avait-elle pensé qu’il se mêlait à l’estime et aux égards qu’il lui témoignait quelque chose de cette affection que le sexe le plus fort ne peut sans grossièreté se dispenser de montrer en certaines occasions au sexe le plus faible ; mais l’idée qu’il songeât sérieusement à la prendre pour femme ne s’était jamais présentée à son imagination. En ce moment pourtant une lueur de la vérité frappa son esprit, et les manières de son compagnon en furent peut-être la cause plus que ses discours. Ses traits prirent un air grave et sérieux quand elle leva les yeux sur la physionomie franche et ouverte du guide ; mais quand elle lui adressa la parole, le pouvoir attractif de ses accents pleins de douceur eut plus d’empire sur lui que la force répulsive de ses paroles.

 

– Il faut que vous et moi nous nous entendions bien, Pathfinder, – lui dit-elle, – et qu’il n’existe aucun nuage entre nous. Vous êtes trop franc et trop sincère pour ne pas obtenir en retour de la franchise et de la sincérité. Bien certainement tout ce que vous venez de me dire n’est pas sérieux. Vous n’avez pu vouloir me parler que de l’amitié qu’un homme sage et ayant votre caractère peut avoir pour une jeune fille comme moi ?

 

– Je crois que cela est tout naturel, Mabel ; oui, je le crois. Le sergent m’a dit qu’il avait des sentiments semblables pour votre mère ; et je crois avoir remarqué quelque chose de pareil dans les jeunes gens à qui j’ai de temps en temps servi de guide dans le désert. Oui, oui, j’ose dire que cela est assez naturel, et c’est ce qui fait que ces sentiments viennent si aisément, ce qui est une grande satisfaction pour moi.

 

– Ce que vous dites me met mal à l’aise, Pathfinder, parlez plus clairement, ou que ce sujet d’entretien soit banni pour toujours. Vous ne pouvez vouloir dire… vous ne pouvez désirer me donner à entendre… – Ici la parole manqua à Mabel, et elle fut quelques instants sans pouvoir se décider prononcer les mots qu’elle désirait si vivement d’ajouter. Mais enfin, s’armant de tout son courage, et déterminée à tout savoir le plus tôt et le plus clairement possible, elle continua : – Je veux dire, Pathfinder, que vous ne pensez sûrement pas sérieusement à me prendre pour femme ?

 

– J’y pense, Mabel, c’est cela, c’est précisément cela, et vous avez mis la chose sous un meilleur point de vue que je n’aurais été en état de le faire, avec mes manières des forêts et ma nature des frontières. Le sergent et moi nous avons conclu l’affaire, si elle vous est agréable, comme il pense que cela est probable ; quoique, quant à moi, je doute que je puisse plaire à une jeune fille qui mérite le meilleur mari que l’Amérique puisse produire.

 

Les traits de Mabel exprimèrent tout à coup la surprise, et par une transition aussi subite, cette expression passa de la surprise à la peine.

 

– Mon père, – s’écria-t-elle, – mon père a pensé que je deviendrais votre femme !

 

– Oui, Mabel ; oui en vérité. Il a même pensé que cela pouvait vous être agréable, et il m’a presque porté à croire que cela pouvait être vrai.

 

– Mais vous, vous-même, bien sûrement vous vous souciez fort peu que cette singulière attente se réalise ou non ?

 

– Comment dites-vous ?

 

– Je veux dire que vous avez parlé de ce mariage pour faire plaisir à mon père plutôt que pour autre chose, et que, quelle que soit ma réponse, vous n’en serez pas sérieusement contrarié.

 

Le guide fixa les yeux sur ceux de Mabel, et il était impossible de se méprendre à l’admiration ardente qui était peinte dans tous les traits de sa physionomie ingénue.

 

– Je me suis souvent cru heureux, Mabel, lorsque je parcourais les bois après une heureuse chasse, respirant l’air pur des montagnes, et plein de vigueur et de santé ; mais je sens à présent que ce n’était que sottise et vanité près du plaisir que j’aurais à savoir que vous avez meilleure opinion de moi que de beaucoup d’autres.

 

– Oui, sans doute, Pathfinder, j’ai meilleure opinion de vous que de beaucoup d’autres. Je ne sais même si je ne devrais pas dire que j’en ai une meilleure que de qui que ce soit ; car je sais à peine en qui l’on pourrait trouver plus de véracité, de justice, d’honnêteté, de courage et de simplicité.

 

– Ah ! Mabel, de telles paroles dans votre bouche sont douces et encourageantes ; et le sergent, après tout, ne se trompait pas autant que je le craignais.

 

– Au nom de tout ce qu’il y a de plus sacré, Pathfinder, qu’il n’y ait pas de méprise entre nous dans une affaire si importante. Je vous estime et je vous respecte presque autant que mon propre père ; mais il est impossible que je devienne jamais votre femme ; que je…

 

Le changement qui s’opéra sur les traits du guide fut si grand et si subit, que dès que Mabel vit sur la physionomie de son compagnon l’effet produit par ce qu’elle venait de dire, elle s’interrompit à l’instant, malgré le vif désir qu’elle avait de s’expliquer très-clairement ; car la répugnance qu’elle avait à causer quelque peine à un de ses semblables suffisait pour lui fermer la bouche. Tous deux furent quelques minutes sans parler. Le désappointement de Pathfinder allait presque jusqu’à l’angoisse ; il semblait étouffer, et il porta la main à son cou comme s’il eût voulu apporter du soulagement à quelque souffrance physique. Mabel fut alarmée des mouvements presque convulsifs dont il était agité.

 

– Pathfinder, – s’écria-t-elle, – je puis m’être exprimée plus fortement que je n’en avais l’intention, car une pareille chose est possible, et l’on dit que les femmes ne sont jamais bien sûres de ce qu’elles veulent. Ce que je désirais vous donner à entendre, c’est qu’il n’est pas probable que vous et moi nous devions jamais penser l’un à l’autre sous le point de vue du mariage.

 

– Je n’y pense pas, – je n’y penserai jamais plus, Mabel, – répondit Pathfinder du ton d’un homme qui est à peine délivré d’une obstruction qui l’empêchait de parler ; – non, non, je n’y penserai jamais plus ni à vous, ni à aucune autre, sous ce point de vue.

 

– Mon cher Pathfinder, n’attachez pas à mes paroles plus d’importance que moi. Un tel mariage serait imprudent, peut-être contre nature.

 

– Oui, contre nature. – C’est ce que j’ai dit au sergent, mais il n’a pas voulu me croire.

 

– Oh ! c’est encore pire que je ne le croyais ! – Donnez-moi la main, Pathfinder ; – prouvez-moi que vous ne me haïssez pas ! Que je vous voie encore me regarder en souriant.

 

– Vous haïr, Mabel ! – moi, vous haïr ! vous regarder en souriant ! – hélas !

 

– Donnez-moi votre main, cette main si brave et si fidèle ; – les deux ! Pathfinder, les deux ! Je serai malheureuse jusqu’à ce que je sois certaine que nous sommes encore amis, et tout ceci n’a été qu’une méprise.

 

– Mabel, – dit le guide en regardant en face la généreuse fille dont les jolis doigts tenaient ses mains dures et nerveuses, et en riant à sa manière silencieuse, tandis que l’angoisse était peinte sur des traits qui semblaient incapables de tromper, même quand ils étaient agités par des sentiments qui se combattaient ; – Mabel, c’est le sergent qui a eu tort.

 

Il ne put maîtriser plus longtemps les sensations qu’il cherchait à cacher. De grosses larmes coulèrent le long de ses joues, ses doigts se portèrent encore à son cou, et sa poitrine se soulevait comme si elle eût été agitée de convulsions.

 

– Pathfinder, – s’écria Mabel, – mettez-moi à toute autre épreuve. – Parlez-moi !… – un seul mot, Pathfinder, un sourire, quelque chose qui me prouve que vous me pardonnez.

 

– Le sergent s’est trompé, – s’écria le pauvre guide, souriant au milieu de son agonie, de manière à effrayer sa compagne par ce mélange contre nature d’angoisses et de légèreté de cœur. – Je le savais ; je le lui ai dit. – Oui, le sergent s’est trompé, après tout.

 

– Nous pouvons être amis, si nous ne pouvons être mari et femme, – reprit Mabel, presque aussi hors d’elle-même que son compagnon, et sachant à peine ce qu’elle disait, – nous pouvons toujours être amis et nous le serons toujours.

 

– Je pensais bien que le sergent se trompait – dit Pathfinder, après avoir fait un grand effort pour se rendre maître de lui-même, – car je ne croyais pas que ma nature pût plaire à une jeune fille élevée à la ville. Il aurait mieux valu qu’il ne me fît pas entrer d’autres idées dans la tête, et il aurait mieux valu aussi que vous n’eussiez pas été si aimable et si confiante avec moi. – Oui, cela aurait mieux valu.

 

– Si je croyais, par quelque erreur de ma part, vous avoir donné, quoique involontairement, des espérances, Pathfinder, je ne me le pardonnerais jamais, car, soyez-en bien sûr, j’aimerais mieux souffrir moi-même que de vous causer la moindre souffrance.

 

– C’est cela, Mabel, c’est justement cela. Ce sont des discours semblables, prononcés d’une voix si douce, à laquelle je ne suis pas habitué dans la forêt, qui ont fait tout le mal. Mais à présent je vois les choses telles qu’elles sont ; je commence à comprendre la différence qu’il y a entre vous et moi, et je tâcherai d’étouffer mes pensées et de retourner dans les bois chercher du gibier ou des ennemis, comme je le faisais auparavant. Ah, Mabel ! j’ai suivi une fausse piste depuis que je vous ai vue.

 

– Mais vous trouverez la véritable ; vous oublierez tout ceci, et vous ne penserez plus à moi que comme à une amie qui vous doit la vie.

 

– Ce peut être la manière des villes, mais je doute que ce soit la nature des bois. Quand nous apercevons une belle vue, nous autres, nous ne pouvons en détacher nos yeux ; et quand notre cœur a conçu un sentiment honnête et convenable, il lui est bien difficile d’y renoncer.

 

– Mais je n’ai rien de commun avec une belle vue, et m’aimer n’est pas en vous un sentiment convenable. Vous oublierez tout cela quand vous réfléchirez sérieusement que je ne vous conviens nullement pour femme.

 

– C’est ce que je disais au sergent, mais il m’a soutenu le contraire. Je savais que vous étiez trop jeune et trop belle pour un homme de mon âge qui n’a jamais été beau même étant jeune. Ensuite votre nature n’est pas la mienne ; et la hutte d’un chasseur ne pourrait être une demeure convenable pour une jeune fille qui a été élevée en quelque sorte parmi les chefs. Si j’étais plus jeune et plus beau, comme Jasper Eau-douce, par exemple…

 

– Ne pensez pas à Jasper Eau-douce, – s’écria Mabel avec un ton d’impatience ; – nous pouvons parler d’autre chose.

 

– Jasper est un digne garçon, Mabel, oui, et un beau garçon, – répondit le guide innocemment, en la regardant comme s’il eût douté de son jugement, en l’entendant parler légèrement de son ami. – Si j’avais été la moitié aussi bien tourné que Jasper, je n’aurais pas eu à moitié près les mêmes craintes, et elles auraient pu ne pas être si bien fondées.

 

– Ne parlons pas de Jasper, – dit Mabel, la rougeur lui montant aux joues ; – il peut valoir son prix sur une rivière ou sur le lac, mais il ne vaut pas assez pour que nous nous en occupions ici.

 

– Je crois, Mabel, qu’il vaut mieux que l’homme qui sera probablement votre mari, quoique le sergent dise que cela ne peut jamais avoir lieu. Mais puisque le sergent s’est trompé une fois, il peut se tromper une seconde.

 

– Et qui doit probablement être mon mari, Pathfinder ? ceci est à peine moins étrange que ce que vous me disiez tout à l’heure.

 

– Je sais qu’il est naturel de chercher de préférence son semblable ; et quand on a beaucoup fréquenté des femmes d’officier, de désirer d’en épouser un. Mais, Mabel, je sais que je puis vous parler franchement, et j’espère que ce que j’ai à vous dire ne vous fera pas de peine ; car à présent que je sais ce que c’est que d’être désappointé dans ce genre de sentiment, je ne voudrais causer de chagrin à personne sur un pareil sujet ; non, pas même à un Mingo. Mais le bonheur ne se trouve pas plus sûrement sous un beau pavillon que sous une tente de grosse toile ; et quoique les logements des officiers soient quelque chose de plus attrayant que le reste des casernes, le mari et la femme rencontrent souvent le malheur dans l’intérieur de leurs appartements.

 

– Je n’en doute nullement, Pathfinder ; et si j’avais à en décider, j’aimerais mieux vous suivre dans une hutte dans les bois pour y partager votre destin, quel qu’il pût être, que d’entrer dans la demeure d’un officier pour y rester comme sa femme.

 

– Ce n’est pas ce qu’espère Lundie, Mabel ; ce n’est pas ce qu’il dit.

 

– Et que m’importe Lundie ? il est major du 55e, il peut commander à ses soldats de tourner à droite ou à gauche, et de marcher où bon lui semble ; mais il ne peut me forcer à épouser le premier ou le dernier de ses officiers. D’ailleurs, comment pouvez-vous connaître les désirs de Lundie sur un pareil sujet ?

 

– De sa propre bouche. Le sergent lui avait dit qu’il désirait m’avoir pour gendre, et le major, étant un ancien et un véritable ami, m’a parlé franchement à ce sujet, et m’a demandé en propres termes s’il ne serait pas plus généreux à moi de laisser un officier réussir auprès de vous, que de chercher à vous faire partager la fortune d’un chasseur. J’avouai qu’il avait raison, mais quand il me dit qu’il s’agissait du quartier-maître, je ne voulus pas y consentir. Non, non, Mabel ; je connais parfaitement David Muir, et quoiqu’il puisse faire de vous une dame, il n’en fera jamais une femme heureuse. Je vous parle pour votre intérêt seul, car je vois clairement à présent que le sergent a fait une méprise.

 

– Mon père en a commis une très-grande, s’il a dit ou fait quelque chose qui puisse vous causer de la peine, Pathfinder ; et j’ai pour vous une si grande estime et une amitié si sincère que sans une seule… je veux dire que personne ne doit craindre que le lieutenant Muir ait la moindre influence sur moi. J’aimerais mieux rester ce que je suis jusqu’au dernier jour de ma vie, que de devenir une dame au prix d’un mariage avec lui.

 

– Je ne crois pas que vous disiez ce que vous ne pensez pas, Mabel.

 

– Particulièrement dans un tel moment, sur un pareil sujet, et surtout en vous parlant, Pathfinder. Non ; que le lieutenant Muir cherche des femmes où il pourra, mon nom n’en grossira jamais la liste.

 

– Je vous en remercie, Mabel, je vous en remercie ; car quoiqu’il n’y ait plus d’espoir pour moi, je ne serais jamais heureux si vous épousiez le quartier-maître. Je craignais que son grade ne pût compter pour quelque chose à vos yeux ; oui, je le craignais, car je connais l’homme. Ce n’est pas la jalousie qui me fait parler ainsi, c’est la vérité. Je vous dis que je connais l’homme. Si vous vous preniez de fantaisie pour un jeune homme qui le méritât, comme Jasper Western, par exemple…

 

– Pourquoi toujours parler de Jasper. Pathfinder ? il n’a rien de commun avec notre amitié. Parlons de vous, et de la manière dont vous avez dessein de passer l’hiver.

 

– Parler de moi, Mabel ! je n’ai jamais été bon à grand’chose, si ce n’est à suivre une piste, ou à tirer un coup de carabine ; et je vaux encore moins depuis que j’ai découvert la méprise du sergent ; il est donc inutile de parler de moi. Il m’a été fort agréable d’être près de vous si longtemps, et même de m’imaginer que le sergent ne se trompait pas, mais à présent tout est dit. Je descendrai le lac avec Jasper, et alors nous trouverons assez de besogne, ce qui chassera de mon esprit des pensées inutiles.

 

– Et vous oublierez tout ce qui vient de se passer, – vous m’oublierez. – Non, vous ne m’oublierez pas, Pathfinder, mais vous reprendrez vos anciennes occupations et vous cesserez de penser qu’une jeune fille doive troubler la paix de votre cœur.

 

– Je ne le savais pas auparavant, Mabel ; mais je vois qu’une jeune fille a plus d’influence sur la vie d’un homme que je n’aurais pu le croire. Avant que je vous connusse, l’enfant nouveau-né ne pouvait dormir plus tranquillement que moi. Dès que ma tête était posée sur une racine ou sur une pierre, ou quelquefois sur une peau, tout était perdu pour mes sens, à moins que je ne rêvasse pendant la nuit à ma besogne de la veille ou à celle du lendemain. Je dormais jusqu’à ce que le moment de me lever fût arrivé, et les hirondelles n’étaient pas plus sûres de prendre leur vol au soleil levant que je ne l’étais d’être sur mes jambes à l’heure que je le voulais. Tout cela semblait ma nature, et je pouvais y compter même au milieu d’un camp de Mingos, car j’ai fait dans mon temps des excursions jusque dans les villages de ces vagabonds.

 

– Et vous retrouverez tout cela, Pathfinder, car un homme si prudent et si sensé ne voudra pas perdre son bonheur pour une pure fantaisie. Vous rêverez encore à vos chasses, aux daims que vous aurez tués et aux castors que vous aurez pris.

 

– Hélas ! Mabel, je ne désire plus rêver de ma vie. Avant que nous nous fussions rencontrés, j’avais une sorte de plaisir en rêvant que je suivais les chiens, que je découvrais une piste des Iroquois, que je dressais une embuscade, que je combattais dans une escarmouche, et j’y trouvais de la satisfaction ; c’était ma nature. Mais tout cela n’a plus de charmes pour moi depuis que j’ai fait connaissance avec vous. Ce n’est plus à de pareilles choses que je pense dans mes songes. La dernière nuit que nous passâmes au fort, je rêvai que j’avais une cabane dans un bosquet d’érables à sucre, et au pied de chacun de ces arbres était une Mabel Dunham et les oiseaux qui étaient sur leurs branches chantaient des ballades au lieu du chant que la nature leur a donné. Les daims s’arrêtaient pour les écouter. Je pris Tue-daim pour tirer sur un faon, mais l’amorce ne prit pas. Le faon se mit à me rire en face aussi agréablement qu’une jeune fille qui est en humeur de gaieté, et ensuite il s’enfuit en bondissant, et il se retournait de temps en temps comme pour voir si je le suivais.

 

– Ne parlons plus de tout cela, Pathfinder, – dit Mabel en essuyant ses yeux, car la simplicité franche avec laquelle il laissait voir jusqu’à quel point l’amour s’était enraciné en lui, faisait une impression pénible sur son cœur. – Maintenant allons chercher mon père ; il ne peut être loin, car je viens de l’entendre tirer un coup de fusil à peu de distance.

 

– Le sergent a eu tort. – Oui, il a eu tort. – Doit-on essayer d’unir la tourterelle avec le loup ?

 

– Je vois mon père qui vient, – dit Mabel. – Prenons un air heureux et content, Pathfinder ; c’est celui que doivent avoir deux amis ; et gardons notre secret.

 

Il y eut un intervalle de silence. On entendit le bruit de quelques branches sèches qui se cassaient sous les pieds du sergent, et bientôt on le vit sortir du bois et gravir la hauteur. Dès qu’il fut arrivé, il regarda successivement avec attention Pathfinder et sa fille, et dit ensuite à celle-ci :

 

– Mabel, vous êtes jeune et vous avez le pied léger ; allez ramasser l’oiseau que je viens de tuer. Il est tombé dans les broussailles dans ce bouquet de sapins qui termine le bois du côté du rivage. Et comme Jasper fait le signal pour annoncer qu’il va remettre à la voile, ne vous donnez pas la peine de remonter ici, nous vous rejoindrons sur le bord de l’eau.

 

Mabel obéit et descendit la montagne avec la vitesse et l’élasticité de la jeunesse et de la santé. Mais malgré la légèreté de sa course elle se sentait un poids sur le cœur ; et dès que le bois l’eut dérobée aux yeux de son père et du guide, elle se jeta au pied d’un arbre et pleura à chaudes larmes. Le sergent la suivit des yeux avec l’orgueil d’un père jusqu’à ce qu’elle eût disparu, et il se tourna alors vers son compagnon avec un sourire qui indiquait autant de familiarité intime que ses habitudes le permettaient.

 

– Elle a la légèreté de sa mère, – lui dit-il, – avec quelque chose de la force de son père. Je pense moi-même que la mère n’était pas tout à fait aussi bien que la fille ; mais les Dunham, hommes ou femmes, ont toujours été regardés comme une belle race. – Eh bien ! Pathfinder, je suppose que vous n’avez pas laissé échapper l’occasion et que vous lui avez parlé clairement ? Les femmes aiment la franchise dans les affaires de cette sorte.

 

– Je crois que Mabel et moi nous nous entendons enfin, sergent, – répondit le guide, regardant d’un autre côté pour ne pas rencontrer les yeux de son ami.

 

– Tant mieux ! il y a des gens qui s’imaginent qu’un peu de doute et d’incertitude donne du piquant à l’amour ; mais moi je suis de ceux qui pensent que plus la langue s’exprime clairement, plus l’esprit comprend aisément. – Mabel a-t-elle été surprise ?

 

– Je crois qu’elle l’a été, sergent ; oui, elle a été attaquée par surprise.

 

– Eh bien ! les surprises en amour sont comme les embuscades en guerre, et elles ne sont pas moins permises. Mais il n’est pas aussi facile de dire quand une femme est surprise que quand cela arrive à l’ennemi. – Mabel ne s’est pas enfuie, mon digne ami ?

 

– Non, sergent, elle n’a pas cherché à s’échapper ; je puis le dire en toute conscience.

 

– J’espère pourtant qu’elle n’a pas montré trop d’empressement. Sa mère a été réservée et a fait des façons pendant un mois au moins. Mais après tout la franchise est une recommandation pour une femme comme pour un homme.

 

– C’est cela, c’est cela. Et le jugement aussi.

 

– Vous ne devez pas attendre trop de jugement dans une jeune fille, Pathfinder, mais il viendra avec l’expérience. On pourrait ne pas nous pardonner aussi aisément, à vous ou à moi, mon digne ami, si nous commettions une méprise ; mais à l’égard d’une fille de l’âge de Mabel, on ne doit pas faire un effort pour avaler un moucheron, de crainte d’avaler un chameau.

 

Le lecteur fera attention que le sergent n’était pas fort en hébreu.

 

Les muscles du visage du guide étaient agités pendant que le sergent parlait ainsi, quoiqu’il eût alors repris une partie de ce stoïcisme habituel qu’il devait probablement à son long commerce avec les Indiens. Il baissait et levait les yeux alternativement, et il y eut un instant où l’expression de ses traits aurait pu faire croire qu’il allait se livrer à un des accès de ce rire intérieur qui lui était particulier ; mais ils en prirent une autre au même moment, et c’était presque celle de l’angoisse. C’était ce mélange extraordinaire d’une vive agonie mentale avec une gaieté simple et naturelle, qui avait le plus frappé Mabel dans l’entrevue que nous venons de décrire. Une douzaine de fois elle avait été tentée de croire qu’elle n’avait fait qu’une légère impression sur l’esprit du guide, quand elle le voyait se livrer avec une simplicité presque enfantine à des images de bonheur et de gaieté ; mais elle avait repoussé promptement cette idée en découvrant en lui des émotions si pénibles qu’elles semblaient lui déchirer l’âme. Il est vrai qu’à cet égard Pathfinder était un enfant. Sans aucune expérience dans les voies du monde, jamais il ne songeait à cacher une de ses pensées, et son esprit recevait et réfléchissait toutes les émotions avec la simplicité et la promptitude du premier âge ; l’enfant prêtant à peine son imagination souple à une impression passagère plus facilement que cet être si simple dans tous ses sentiments personnels ; tandis qu’il était si ferme, si stoïcien, si sévère dans tout ce qui concernait ses occupations habituelles.

 

– Vous parlez vrai, sergent, – répondit Pathfinder ; – une méprise dans un homme comme vous est une chose plus sérieuse.

 

– Vous finirez par trouver Mabel franche et sincère. Donnez-lui seulement un peu de temps.

 

– Hélas, sergent !

 

– Un homme de votre mérite ferait impression sur un rocher. Donnez-lui du temps, mon ami.

 

– Sergent Dunham, nous sommes d’anciens compagnons de campagnes, de campagnes comme on en fait dans ces bois, et nous nous sommes rendu tant de services l’un à l’autre, que nous pouvons nous parler librement. Quel motif avez-vous eu pour croire qu’une fille comme Mabel pourrait jamais se prendre d’inclination pour un homme comme moi ?

 

– Quel motif, mon cher ami ? un millier, et d’excellents motifs. Entre autres, les services et les campagnes dont vous parlez ; d’ailleurs n’êtes-vous pas mon camarade juré et éprouvé depuis longtemps ?

 

– Tout cela sonne fort bien pour vous et pour moi, sergent, mais ce n’est pas la même chose pour votre jolie fille. Elle peut penser que les campagnes dont vous parlez ont détruit le peu de bonne mine que je pouvais avoir autrefois ; et je ne sais si être un ancien ami de son père est un grand titre pour obtenir l’affection particulière d’une jeune fille. Qui se ressemble s’assemble, c’est moi qui vous le dis ; et ma nature n’est pas tout à fait la nature de Mabel Dunham.

 

– Ce sont de vos scrupules de modestie, Pathfinder, et ce n’est pas ce qui vous avancera dans les bonnes grâces de ma fille. Les femmes n’ont pas de confiance dans les hommes qui se méfient d’eux-mêmes, et elles préfèrent ceux qui ne doutent de rien. La modestie est une excellente chose dans une recrue, et surtout dans un enseigne qui vient de rejoindre son régiment ; car cela l’empêche de se moquer des sous-officiers avant qu’il sache rien de ce qu’il a à faire ; peut-être n’est-elle pas hors de place dans un commissaire des guerres ou dans un ministre de l’évangile ; mais c’est le diable quand elle s’empare d’un vrai soldat ou d’un amant. Conservez-en le moins possible si vous voulez gagner le cœur d’une femme. Quant à votre doctrine de qui se ressemble s’assemble, elle n’a pas le sens commun dans les affaires de cette sorte. Si cela était vrai, les femmes aimeraient les femmes et les hommes les hommes. Non, non ; il faut dire : qui se ressemble ne s’assemble pas ; et vous n’avez rien à craindre de Mabel à cet égard. Voyez le lieutenant Muir, il a déjà eu cinq femmes, à ce qu’on dit, et il n’y a pas en lui plus de modestie que dans un chat à neuf queues[29].

 

– Que le lieutenant Muir fasse blanc de son épée tant qu’il voudra, il ne sera jamais le mari de Mabel Dunham.

 

– C’est une remarque sensée, Pathfinder, puisque j’ai décidé que vous serez mon gendre. Si j’étais moi-même officier, il aurait pu avoir une chance ; mais le temps a fermé la porte entre ma fille et lui, et je n’entends pas l’ouvrir, quoique ce soit celle d’un pavillon d’officier.

 

– Il faut que nous laissions Mabel suivre sa fantaisie, sergent. Elle est jeune, rien ne lui pèse sur le cœur ; et à Dieu ne plaise que je veuille faire tomber le poids d’une feuille sur un esprit qui n’est que bonheur et gaieté !

 

– Lui avez-vous parlé à cœur ouvert ? – demanda le sergent d’un ton aigre.

 

Pathfinder était trop véridique pour répondre négativement à cette question ; mais il avait trop d’honneur pour vouloir trahir Mabel et l’exposer au ressentiment d’un père qu’il savait être sévère et irritable.

 

– Nous nous sommes ouvert nos cœurs, – répondit-il, – et quoique celui de Mabel en soit un dans lequel tout homme pourrait aimer à lire, j’y ai vu peu de chose qui pût me donner une plus haute opinion de moi.

 

– Elle n’a pas osé vous refuser – refuser le plus ancien ami de son père ?

 

Pathfinder détourna le visage pour cacher l’angoisse qu’il sentait devoir s’y peindre, et lui répondit du ton calme qui lui était habituel :

 

– Mabel est trop polie pour faire un refus, ou pour dire une injure à un chien. D’ailleurs, je ne lui ai pas fait la question de manière à recevoir un refus direct.

 

– Et vous imaginez-vous que ma fille vous sauterait au cou avant de savoir quelles étaient vos intentions positives ? Si elle eût agi ainsi, elle n’aurait pas été la fille de sa mère, et je douterais qu’elle fût la mienne. Les Dunham aiment la franchise, mais ce ne sont pas des sauteurs. Laissez-moi conduire cette affaire, Pathfinder, et elle ne souffrira aucun délai inutile. Je parlerai à ma fille ce soir même, et je le ferai en votre nom, comme étant le principal intéressé.

 

– N’en faites rien sergent, n’en faites rien ; laissez cette affaire entre Mabel et moi, et je crois que nous finirons par nous entendre. Les jeunes filles sont des oiseaux craintifs ; elles n’aiment ni qu’on les presse trop, ni qu’on leur parle avec dureté. – Laissez cette affaire entre Mabel et moi.

 

– J’y consens à une condition, Pathfinder ; et c’est que vous me promettrez, sur l’honneur d’un éclaireur, de lui parler clairement et sans détour à la première occasion convenable.

 

– Je le ferai, sergent ; oui, je le ferai, pourvu que vous me promettiez de ne pas vous mêler de cette affaire. À cette condition, je vous promets, oui, je vous promets de demander à Mabel si elle veut m’épouser, quand même elle devrait me rire au nez en entendant cette question.

 

Le sergent Dunham fit volontiers la promesse qui lui était demandée ; car il s’était fortement pénétré de l’idée qu’un homme qu’il estimait et qu’il respectait tellement lui-même, ne pouvait manquer d’être agréable à sa fille. Il avait épousé une femme beaucoup plus jeune que lui, et la différence d’âge entre Mabel et le guide n’était rien à ses yeux. Mabel avait une éducation fort supérieure à la sienne, et il ne sentait pas la différence que cette circonstance mettait entre le père et la fille : car c’est un des traits les plus désagréables du commerce du savoir avec l’ignorance, du goût avec l’impéritie, de l’esprit cultivé avec le manque d’intelligence, que les qualités élevées sont souvent soumises au jugement de ceux qui sont hors d’état de les apprécier. Le sergent Dunham ne pouvait donc être un bon juge des sentiments de sa fille, ni former une conjecture très-probable sur la direction qu’ils prendraient, ce qui est souvent déterminé par l’impulsion et la passion plutôt que par la raison. Cependant le digne soldat ne se trompait pas autant qu’on pourrait le juger au premier aperçu, en calculant les chances qui pouvaient être favorables à Pathfinder. Connaissant toutes les qualités estimables de cet homme, sa fidélité, sa droiture, son dévouement, son courage, son désintéressement, il n’était nullement déraisonnable de supposer qu’un tel caractère produirait une impression favorable sur le cœur d’une femme, quand elle aurait eu le temps de bien l’apprécier ; mais son erreur avait été de croire que sa fille apprendrait, en quelque sorte, par intuition, tout ce que vingt ans de liaison lui avaient appris à lui-même.

 

Tandis que les deux amis descendaient la montagne pour se rendre sur les bords du lac, la conversation ne languit pas. Le sergent chercha toujours à convaincre le guide que sa méfiance de lui-même l’avait seule empêché d’obtenir un succès complet près de Mabel, et qu’il n’avait qu’à persévérer pour réussir. Mais Pathfinder était naturellement trop modeste, et il avait été trop complètement découragé dans sa dernière entrevue avec Mabel, quoiqu’elle y eût mis toute la délicatesse possible, pour croire tout ce que son compagnon lui disait. Cependant, le père employa tant d’arguments pour le persuader, qu’ils finirent par lui paraître plausibles ; et il trouvait si agréable de penser que Mabel pouvait encore être à lui, que le lecteur doit apprendre, sans trop de surprise, que cette enfant de la nature ne regarda plus la conduite récente de Mabel tout à fait sous le même jour qu’auparavant. Il est vrai qu’il ne croyait pas tout ce que le sergent lui disait, mais il commençait à penser que la timidité d’une jeune fille, et l’ignorance où elle pouvait être de ses propres sentiments, avaient pu porter Mabel à lui parler comme elle l’avait fait.

 

– Le quartier-maître n’est pas dans les bonnes grâces de Mabel, – dit Pathfinder en réponse à une remarque du sergent. – Elle ne le regardera jamais que comme un homme qui a déjà eu quatre ou cinq femmes.

 

– Ce qui est plus que sa part légitime. Un homme peut se marier deux fois sans blesser les bonnes mœurs et la décence, j’en conviens : mais quatre fois, c’est impardonnable.

 

– Je croirais même que se marier une seule fois est ce que maître Cap appelle une circonstance, – dit Pathfinder en riant à sa manière tranquille ; car son esprit avait déjà repris quelque chose de son élasticité.

 

– Oui, sans doute, mon ami, et si ce n’était pas Mabel qui doit être votre femme, je vous conseillerais de rester garçon. Mais la voici. Chut ! la discrétion est le mot d’ordre.

 

– Hélas ! sergent, je crains que vous ne fassiez encore une méprise !

 

CHAPITRE XIX.

« Cette place était un heureux séjour champêtre, offrant une vue variée. »

 

MILTON.

 

 

Mabel les attendait sur le rivage, et la pirogue fut aussitôt mise à l’eau. Pathfinder fit traverser le ressac à ses compagnons avec la même dextérité qu’il l’avait déjà fait, et ils arrivèrent près du Scud sans avoir même reçu une goutte d’eau du rejaillissement des vagues.

 

L’Ontario est comme un homme d’un caractère vif, prompt à se mettre en colère, mais s’apaisant aussi vite. L’eau était déjà calme, et quoique des brisants bordassent la côte aussi loin que la vue pouvait s’étendre, ils n’étaient indiqués que par des lignes brillantes, semblables à ces cercles qui se forment sur l’eau d’un étang, quand on y a jeté une pierre. Le câble du Scud se montrait à peine au-dessus de l’eau, et Jasper avait déjà hissé ses voiles pour être prêt à partir aussitôt que la brise de terre qu’il attendait, les enflerait.

 

Le soleil se couchait lorsque la brigantine s’enfla, et que le cutter commença à fendre l’eau. Le vent était léger et venait du sud, et le cap du bâtiment était tourné vers la côte méridionale dans la vue de se reporter à l’est le plus tôt possible. La nuit suivante fut calme, et le sommeil de ceux qui se couchèrent, profond et tranquille.

 

Il y eut quelque difficulté relativement au commandement du cutter, car il existait encore de la méfiance contre Jasper ; mais l’affaire se termina par un arrangement fait à l’amiable. Cap conserva un pouvoir de surveillance, et le jeune homme fut chargé de commander les manœuvres, mais sauf le contrôle et l’approbation du vieux marin. Jasper y consentit plutôt que d’exposer Mabel à de nouveaux dangers ; car, à présent que la tempête était calmée, il ne doutait pas que le Montcalm ne se mît à la recherche du Scud. Il eut pourtant la discrétion de ne pas faire connaître ses craintes à cet égard, car le fait était que les mesures qu’il croyait les plus propres à échapper à l’ennemi, étaient précisément celles qui pouvaient éveiller de nouveaux soupçons contre lui dans l’esprit de ceux qui avaient le pouvoir de contre-carrer ses projets. Jasper croyait que le jeune et brave officier français qui commandait le Montcalm quitterait son mouillage sous le fort du Niagara dès que le vent le permettrait, et remonterait le lac pour s’assurer de ce que le Scud était devenu, en tenant le milieu du lac afin d’embrasser du regard une plus grande étendue d’eau ; et il pensait que, de son côté, le plus prudent était de longer la côte, non seulement pour éviter la rencontre du bâtiment ennemi, mais encore parce qu’il aurait une chance de passer sans être aperçu, si ses mâts et ses agrès se confondaient dans l’éloignement avec les objets qui étaient sur le rivage. Il préférait la côte du sud parce que c’était celle du vent, et celle que l’ennemi s’imaginerait moins qu’il suivrait, parce qu’elle conduisait nécessairement près des établissements français, et qu’il aurait à passer devant un des postes les plus forts que la France occupât dans cette partie du monde.

 

Heureusement Cap ignorait tout cela, et l’esprit du sergent était trop occupé des détails de la mission militaire qu’il avait à remplir, pour songer à ceux qui appartenaient plus particulièrement à une autre profession. Personne ne mit donc opposition aux desseins de Jasper, et avant le matin il avait tranquillement repris peu à peu toute son autorité, donnait ses ordres sans consulter personne, et l’équipage y obéissait avec confiance et sans hésiter.

 

Dès que le jour parut, tout le monde se rassembla sur le pont et, comme c’est l’usage, tous les regards se portèrent à l’horizon du côté de l’orient, à mesure que les objets sortaient de l’obscurité, et que le panorama s’étendait en proportion de l’augmentation de la lumière. À l’est, à l’ouest et au nord, on ne voyait que l’eau, qui brillait sous les rayons du soleil levant ; mais au sud, on apercevait la ceinture des forêts qui enchâssaient alors l’Ontario dans un cercle de verdure. Tout à coup une ouverture se montra en avant, et les murs massifs d’une espèce de château-fort entouré de fortifications extérieures, et muni de bastions et de palissades se firent voir sur un promontoire situé sur le bord d’une large rivière. À l’instant où le fort devint visible, une espèce de petit nuage s’éleva au-dessus, et l’on reconnut bientôt que c’était le pavillon blanc de la France.

 

À ce spectacle désagréable, Cap poussa une exclamation, et jeta à son beau-frère un coup d’œil annonçant la méfiance.

 

– La nappe sale suspendue en l’air, vrai comme je m’appelle Charles Cap, – murmura-t-il ensuite ; – et nous serrons cette maudite côte, comme si c’était notre femme et nos enfants que nous revoyions au retour d’un voyage dans les Indes ! – Écoutez, Jasper, êtes-vous à la recherche d’une cargaison de grenouilles pour vous tenir si près de cette Nouvelle-France ?

 

– Je longe la côte, monsieur, dans l’espoir de passer le bâtiment ennemi sans être aperçu, car je crois qu’il doit être ici quelque part sous le vent.

 

– Oui, oui, cela sonne bien, et j’espère que le résultat sera ce que vous dites. – Je me flatte qu’il n’y a pas ici de sous-courant.

 

– Nous sommes maintenant près d’une côte, mais le vent vient de terre, – répondit Jasper en souriant, – et je pense que vous conviendrez, maître Cap, qu’un fort sous-courant met le câble à l’aise. – Nous devons tous la vie à un sous-courant de ce lac.

 

– Balivernes françaises ! grommela Cap à demi-voix, quoiqu’il s’inquiétât fort peu que Jasper l’entendit ; – donnez-moi un honnête, franc et loyal courant anglo-américain, qui se montre au grand jour, au lieu d’un de vos lâches coquins de sous-courants, qui se cachent sous la surface de l’eau et qu’on ne peut ni voir ni sentir. Si l’on pouvait savoir la vérité, j’ose dire qu’on verrait que l’affaire de ce sous-courant qui nous a sauvés, dit-on, était une chose arrangée.

 

– Du moins, frère, – dit le sergent, – nous avons maintenant une bonne occasion de reconnaître le poste ennemi de Niagara, car je suppose que c’est le fort que nous voyons. Soyons tout yeux en passant vis-à-vis, et souvenons-nous que nous sommes presque en face de l’ennemi.

 

L’avis du sergent n’était pas très-nécessaire. C’était une nouveauté que de voir un endroit occupé par des êtres humains au milieu de cette vaste scène d’une nature déserte, et elle inspirait un intérêt suffisant pour exciter l’attention. Le vent avait assez fraîchi pour que le Scud fendît l’eau avec une grande rapidité ; et Jasper mollit un peu la barre à l’ouverture de la rivière, et lofa comme pour entrer dans l’embouchure de ce beau détroit. En ce moment un bruit sourd et éloigné, apporté par le vent, et suivant le cours de la rivière, se fit entendre : on aurait dit que c’étaient les sons les plus graves de quelque orgue immense, et ils semblaient même de temps en temps faire trembler la terre.

 

– C’est un bruit comme celui du ressac sur une longue côte, – dit Cap dans un instant où ces sons frappaient ses oreilles avec plus de force que jamais.

 

– Oui, oui, – dit Pathfinder, – c’est un ressac comme nous en avons dans ce pays. Il n’y a pas là de sous-courant, maître Cap. Toute l’eau qui frappe contre les rochers qu’on voit là-bas, s’y arrête, ou du moins ne songe pas à s’en retourner en arrière. C’est la voix du Niagara que vous entendez, tandis qu’il tombe du haut de ces montagnes.

 

– Personne n’aura l’impudence de prétendre que cette grande et belle rivière tombe du haut de ces montagnes.

 

– C’est pourtant ce qu’elle fait, maître Cap, et cela faute d’escalier pour en descendre, parce qu’elle ne trouve pas d’autre route pour aller plus loin. C’est la nature telle que nous l’avons ici, quoique j’ose dire que vous avez mieux sur la mer. Ah, Mabel ! comme cela serait agréable si nous pouvions faire dix à quinze mille en nous promenant, et remonter le long des bords de cette rivière jusqu’à ces montagnes pour y voir les merveilles que Dieu y a faites !

 

– Vous avez donc vu cette célèbre cataracte, Pathfinder ?

 

– Si je l’ai vue, Mabel ? oui, je l’ai vue, et vous pouvez dire que c’est une vue imposante. Le Grand-Serpent et moi nous étions à épier ce que faisait la garnison de ce fort, quand il me dit que les traditions de sa tribu parlaient d’une grande cataracte dans ces environs, et il me proposa d’aller voir cette merveille. J’en avais entendu parler par quelques soldats du 60e, qui est mon corps naturel, et non le 55e, avec lequel j’ai eu tant de rapports depuis ce temps ; mais il y a de si terribles menteurs dans tous les régiments, que je croyais à peine la moitié de ce qu’ils m’avaient dit. Eh bien ! nous nous mîmes en marche, et nous pensions être conduits par nos oreilles, en entendant quelque chose de ce vacarme qui nous étourdit aujourd’hui. Mais non, la nature n’avait pas en ce moment sa voix de tonnerre comme ce matin. C’est ce qui arrive dans la forêt, maître Cap ; il y a des moments où Dieu semble se montrer armé de tout son pouvoir ; il y en a d’autres où tout est calme comme si son esprit répandait la tranquillité sur toute la terre. Eh bien ! nous arrivâmes tout d’un coup sur le bord de la rivière, à quelque distance au-dessus de la cataracte, et un jeune Delaware, qui était avec nous, ayant trouvé un canot d’écorce, voulut entrer dans le courant pour gagner une île qui était au centre de la lutte et de la confusion de l’eau. Nous lui dîmes que c’était une folie, et nous cherchâmes à lui faire sentir qu’il était mal de tenter la Providence en s’exposant inutilement au danger. Mais les jeunes Delawares sont à peu près comme les jeunes soldats, pleins de vanité, et aimant à courir des risques. Tout ce que nous lui dîmes ne put le détourner de son dessein, et il partit. Il me semble, Mabel, que lorsqu’une chose est réellement grande et puissante, elle a une majesté tranquille qui est toute différente du bourdonnement et de la vanité des plus petites, et c’est ce qui arrive à ces rapides. La pirogue n’y fut pas plus tôt engagée, qu’elle partit avec la rapidité de l’oiseau qui vole dans les airs, et tout le talent du jeune Delaware ne put résister au courant. Il fit pourtant les plus grands efforts pour sauver sa vie, se servant de la rame jusqu’au dernier moment, comme le daim qui se jette à l’eau pour éviter les chiens. D’abord il commença à traverser le courant avec tant de rapidité, que nous crûmes qu’il réussirait dans son entreprise ; mais il avait mal calculé la distance, et quand il en fut convaincu, il chercha à remonter la rivière, et fit des efforts qui étaient terribles à voir. J’aurais eu pitié de lui, quand même c’eût été un Mingo. Pendant quelques instants ses efforts furent si frénétiques, qu’il l’emporta sur le courant ; mais la nature a ses bornes, il ne put les continuer, et il perdit pouce à pouce et pied à pied tout ce qu’il avait gagné. Il arriva alors à un endroit où l’eau avait l’air lisse et verte, comme si elle eût été formée de millions de fils d’eau tous tendus par-dessus un énorme rocher ; et enfin partant comme une flèche, il disparut à nos yeux, l’avant de la pirogue se baissant assez pour nous faire voir ce qu’il deviendrait. Quelques années après, je rencontrai un Mohawk qui avait vu toute l’affaire de l’autre côté de la cataracte, et il me dit que le Delaware avait continué à agiter sa rame en l’air jusqu’au moment où il avait disparu au milieu de l’écume de la cataracte.

 

– Et que devint ce malheureux ? – demanda Mabel, à qui l’éloquence naturelle et simple du guide avait inspiré un vif intérêt.

 

– Il est sans doute allé dans l’heureux pays où les esprits de sa tribu s’amusent à chasser, car, quoiqu’il fût vain et téméraire, il avait de la droiture et de la bravoure. Sa folie a été cause de sa mort ; mais le Manitou des peaux-rouges a pitié de ses créatures aussi bien que le Dieu des chrétiens.

 

Un coup de canon fut tiré en ce moment du fort, et le boulet passa en sifflant au-dessus du mât du cutter, ce qui était un avertissement de ne pas en approcher davantage. Jasper était au gouvernail, et il s’éloigna en souriant comme s’il se fût mis peu en peine de ce salut discourtois. Le Scud était alors dans le courant, et il fut bientôt assez loin pour ne pas avoir à craindre la répétition de cette démonstration d’hostilité. Dès que le bâtiment fut en face de la rivière, Jasper s’assura que le Montcalm n’y était pas à l’ancre, et un matelot qu’il avait fait monter sur le mât vint lui faire le rapport qu’on ne voyait aucune voile sur le lac. Jasper espéra alors que sa précaution avait réussi et que le commandant français avait tenu le milieu du lac tandis qu’il en longeait la côte.

 

Pendant toute la journée le vent resta au sud, et le cutter continua sa route à environ une lieue de la terre, filant six à huit nœuds par heure sur une eau parfaitement tranquille. Quoique la scène eût un trait de monotonie, – la vue perpétuelle de la forêt, – elle n’était pas sans intérêt. Divers promontoires se présentaient, et en passant de l’un à l’autre, le Scud traversait des baies si profondes qu’elles méritaient presque le nom de golfe. Mais l’œil n’apercevait nulle part des signes de civilisation. De temps en temps une rivière versait son tribut dans le grand réservoir du lac, mais la vue pouvait en suivre les rives pendant plusieurs milles dans l’intérieur des terres sans rencontrer autre chose que des arbres ; et même de grandes baies qui ne communiquaient à l’Ontario que par d’étroits canaux, se montraient et disparaissaient sans offrir aucune trace d’habitation humaine.

 

De tous ceux qui se trouvaient à bord, Pathfinder était celui qui voyait cette scène avec le plus de plaisir. Ses yeux se repaissaient de cette perspective de forêt sans bornes, et quoiqu’il trouvât fort agréable d’être près de Mabel et d’écouter sa douce voix, plus d’une fois, pendant le cours de cette journée, il désira être sous les arches formées par les érables, les chênes et les tilleuls, dans ces solitudes où ses habitudes l’avaient porté à croire qu’on pouvait seulement trouver un bonheur solide et durable. Cap voyait les choses sous un aspect tout différent. Il se plaignit plusieurs fois de n’apercevoir ni tours, ni phares, ni fanaux, ni rades couvertes de bâtiments. Il protesta qu’il ne se trouvait pas dans le monde entier une côte semblable ; et prenant à part le sergent il l’assura gravement que ce pays ne pourrait jamais prospérer puisqu’on y négligeait les ports, que les rivières y restaient désertes et sans utilité, et que la brise même avait une odeur de forêt, ce qui faisait douter de sa salubrité.

 

Les sentiments des divers individus qui étaient à bord du Scud n’en arrêtaient pas la marche ; et quand le soleil se coucha, il avait déjà fait cent milles en s’avançant vers Oswego, le sergent Dunham croyant alors de son devoir de s’y rendre pour recevoir les nouvelles instructions que le major Duncan pourrait avoir à lui donner. Dans cette intention Jasper continua toute la nuit à longer la côte, et quoique le vent commençât à manquer vers le matin, il dura assez pour le conduire jusqu’à une pointe qu’on savait n’être qu’à environ deux lieues du fort. Là, une brise légère commença à venir du nord, et le cutter s’écarta un peu de la terre afin de pouvoir prendre le large si le vent augmentait ou s’il passait à l’est.

 

Lorsque le jour parut, le cutter avait l’embouchure de l’Oswego sous le vent, à la distance d’environ deux milles, et à l’instant où l’on tira dans le fort le coup de canon du matin, Jasper ordonna de mollir les écoutes et de porter vers le port. En ce moment un cri parti de l’avant attira tous les regards sur la pointe qui renfermait la côte orientale de l’embouchure de la rivière ; et là, précisément hors de la portée des canons du fort, et ses voiles réduites à ce qu’il en fallait pour rester stationnaire, était le Montcalm, attendant évidemment le retour du Scud.

 

Passer devant ce bâtiment était impossible, car, en portant plus de voiles, il aurait pu couper la route du Scud en quelques minutes, et les circonstances exigeaient une prompte décision. Après une courte consultation, le sergent changea encore une fois de projet, et résolut de gagner le plus promptement possible le poste qui était sa première destination, se fiant sur la vitesse du cutter pour laisser l’ennemi en arrière de manière à ce qu’il ne pût avoir connaissance de ses mouvements.

 

Le Scud déploya toutes ses voiles et s’orienta au plus près du vent dans le plus court délai possible. On tira les canons du fort, et les remparts furent couverts de soldats. Mais ces démonstrations inutiles étaient tout ce que Lundie pouvait faire en faveur du cutter. De son côté, le Montcalm tira aussi quelques coups de canon par bravade, arbora le pavillon français, et se mit en chasse sous toutes voiles possibles.

 

Pendant plusieurs heures, les deux bâtiments fendirent l’eau avec toute la rapidité possible, courant de courtes bordées au vent pour conserver le port sous leur vent, l’un pour tâcher d’y entrer, l’autre pour lui en couper la route.

 

À midi, on ne voyait plus que le sommet des mâts du bâtiment français sous le vent du cutter, le premier n’étant pas à beaucoup près aussi bon voilier que le second au plus près du vent ; et le Scud avait en avant quelques îles derrière lesquelles Jasper pensa qu’il serait possible de passer pour cacher à l’ennemi les mouvements futurs du cutter. Quoique Cap, le sergent, et surtout le lieutenant Muir, à en juger par ses discours, se méfiassent encore beaucoup du jeune marin, et qu’on ne fût pas très-loin de Frontenac, cet avis fut suivi, car le temps pressait, et le quartier-maître observa sagement que Jasper ne pouvait guère les trahir sans entrer ouvertement dans le port ennemi, ce qu’ils seraient toujours à temps d’empêcher, puisque le seul croiseur que les français eussent en ce moment sur le lac était sous le vent à eux, et par conséquent ne pouvait leur nuire pour le moment.

 

Libre d’exécuter son projet, Jasper fit bientôt voir ce qu’il était en état de faire. Il passa derrière les îles, les laissa à l’ouest et s’en éloigna, n’ayant rien en vue ni dans ses eaux, ni sous le vent. Au coucher du soleil, le cutter rencontra la première des îles qui se trouvent dans le grand détroit formant de ce côté la sortie du lac, et avant qu’il fît nuit, il avançait dans les étroits canaux conduisant au poste où il devait se rendre. Cependant à neuf heures Cap insista pour qu’on jetât l’ancre, car le labyrinthe d’îles devenait si compliqué, qu’il craignait, à chaque espace d’eau libre, de se trouver sous les canons d’un fort français. Jasper y consentit sans peine, ayant pour instructions spéciales de ne jamais s’approcher du poste sans prendre les mesures nécessaires pour qu’aucun homme de l’équipage n’en pût connaître exactement la route ou la situation, de crainte qu’un déserteur n’en donnât avis à l’ennemi.

 

Le Scud jeta l’ancre dans une petite baie retirée où il aurait été difficile de le trouver pendant le jour, et où il était parfaitement caché. Tout le monde alors descendit sous le pont pour prendre du repos, à l’exception d’une sentinelle. Cap s’était tellement fatigué depuis deux jours, qu’il dormit longtemps et profondément, et il ne s’éveilla de son premier sommeil que quand le jour commença à paraître. Cependant à peine ouvrit-il les yeux que son instinct nautique l’avertit que le cutter avait levé l’ancre. Montant à la hâte sur le pont, il trouva le Scud voguant au milieu des îles, tandis qu’il n’y avait sur le pont que Jasper et le pilote, excepté la sentinelle, qui ne s’était pas mêlée de mouvements qui avaient dû lui paraître aussi réguliers que nécessaires.

 

– Que veut dire ceci, maître Jasper ? – s’écria-t-il avec colère ; – avez-vous le projet de nous faire enfin entrer dans le port de Frontenac pendant que nous sommes tous endormis ?

 

– J’exécute mes ordres, maître Cap. Le major Duncan m’a ordonné de ne jamais m’approcher de ce poste sans avoir envoyé tout le monde sous le pont. Il ne veut pas avoir dans ces eaux plus de pilotes que le service du roi ne l’exige.

 

– Whe-e-ew ! j’aurais fait une belle affaire de me jeter au milieu de ces buissons et de ces rochers sans avoir personne sur le pont ! Sur ma foi ! un pilote régulier d’York ne se tirerait pas d’un pareil canal.

 

– J’ai toujours pensé, monsieur, – dit Jasper en souriant, – que vous auriez mieux fait de laisser le cutter entre mes mains, jusqu’à ce qu’il fût arrivé à sa destination.

 

– Nous l’aurions fait, Jasper ; nous l’aurions fait sans les circonstances. Mais ces circonstances sont des choses très-sérieuses, et tout homme prudent doit y faire attention.

 

– Eh bien ! monsieur, j’espère que nous en sommes à la fin. Nous arriverons au poste en moins d’une heure, si le vent continue ; et alors vous serez en sûreté contre toutes circonstances que je pourrais occasionner.

 

– Humph !

 

Cap ne trouva rien à répliquer ; et tout paraissant indiquer que Jasper était de bonne foi, il ne lui fut pas difficile de se décider à le laisser agir comme il le voudrait. Dans le fait, il n’aurait pas été facile à l’homme le plus susceptible relativement aux circonstances, de s’imaginer que le Scud était là dans le voisinage immédiat d’un port occupé depuis aussi longtemps que Frontenac et aussi bien connu sur toute la frontière. Le nombre des îles pouvait ne pas monter littéralement à mille ; mais elles étaient assez nombreuses et assez petites pour déjouer tous les calculs, quoiqu’il s’en trouvât de temps en temps une plus grande que les autres. Jasper avait quitté ce qu’on pouvait appeler le grand canal, et, à l’aide d’une bonne brise et d’un courant favorable, il traversait des passages quelquefois si étroits qu’à peine aurait-on cru que le Scud pût y passer sans que ses agrès touchassent aux arbres ; et dans d’autres moments, il passait dans de petites baies où le cutter semblait enterré dans les buissons, les forêts et les rochers. L’eau était si transparente que la sonde était inutile, et comme la profondeur en était partout à peu près la même, il y avait peu de risque à courir, quoique Cap, avec ses habitudes de mer, fût dans une crainte perpétuelle que le bâtiment ne touchât.

 

– J’y renonce, Pathfinder, j’y renonce, – s’écria enfin le vieux marin, quand le Scud sortit en sûreté du vingtième de ces canaux étroits dans lesquels Jasper l’avait conduit si hardiment. – C’est défier la science même de la navigation et en envoyer au diable toutes les lois et les règles.

 

– Non, non, Eau-salée, c’est la perfection de l’art. Vous voyez que Jasper n’hésite jamais. Comme un chien qui a le nez bon, il court la tête haute, comme si son flair ne pouvait le tromper. J’en réponds sur ma vie, Eau-douce nous en tirera à la fin, comme il l’aurait fait dès le commencement si on l’eût laissé faire.

 

– Sans pilote, sans sonde, sans bouées, sans phares, sans…

 

– Sans piste, – dit Pathfinder en l’interrompant, – car c’est là pour moi la partie la plus mystérieuse de l’affaire. Tout le monde sait que l’eau ne laisse pas de piste, et pourtant voilà Jasper qui avance aussi hardiment que s’il avait sous les yeux des traces de moccasins sur les feuilles aussi visibles pour lui que pour nous le soleil.

 

– Du diable si je crois qu’il ait même une boussole.

 

– Range à hâle bas le foc ! – cria Jasper qui ne faisait que sourire des remarques de son compagnon. – Hâle-bas ! – tribord la barre ! – Tribord tout. Bien. Rencontrez la barre doucement ; maniez-la légèrement. À présent sautez à terre avec l’amarre ; non, jetez-la, nous avons du monde à terre pour la recevoir.

 

Tout cela se passa si rapidement, qu’à peine les spectateurs eurent-ils le temps de remarquer les différentes évolutions. On lança le bâtiment au vent, jusqu’à faire fasier la grande voile ; après quoi, à l’aide seulement du gouvernail, il fut placé le long d’un quai naturel de rocher, auquel il fut solidement amarré. En un mot, on était arrivé au poste, et les soldats du 55e furent accueillis par leurs camarades avec la satisfaction naturelle à des soldats qu’on vient relever d’un service peu agréable.

 

Mabel sauta sur le rivage avec un plaisir qu’elle ne chercha pas à dissimuler, et son père y conduisit ses soldats avec un empressement qui prouvait combien il était las du cutter. Le Poste, comme les soldats du 55e appelaient cet endroit, semblait promettre des jouissances à des hommes qui avaient été enfermés plusieurs jours dans un aussi petit bâtiment que le Scud. Aucune de ces îles n’était très-haute, quoiqu’elles fussent toutes assez élevées au-dessus du niveau de l’eau pour que le séjour en fût sûr et salubre. Toutes étaient plus ou moins boisées, et la plupart, à cette époque, étaient encore couvertes d’une forêt vierge. Celle sur laquelle le poste avait été établi était petite et ne contenait guère qu’une vingtaine d’acres de terre. Par quelque accident, arrivé peut-être plusieurs siècles auparavant, elle avait perdu une partie de ses arbres, et une clairière revêtue d’herbe en couvrait à peu près la moitié de la surface. L’officier qui avait choisi cet endroit pour en faire un poste militaire, pensait qu’une source qui s’y trouvait avait attiré autrefois l’attention des Indiens, et les avait portés à venir fréquemment dans cette île quand ils s’occupaient de la chasse ou de la pêche du saumon, ce qui avait empêché une seconde pousse d’arbres et donné aux herbes le temps de pousser de fortes racines et de se rendre maîtresses du terrain. Quelle qu’en pût être la cause, l’effet en était de rendre cette île beaucoup plus belle que celles qui l’entouraient, et de lui donner un air de civilisation qui manquait encore à une très-grande partie de cette vaste région.

 

Les rives de l’Île-du-Poste étaient complètement bordées de grands buissons, et l’on avait eu grand soin de les conserver, parce qu’ils servaient d’écran pour cacher les personnes et les choses qui se trouvaient dans l’intérieur. À la faveur de cet abri et des arbres qui couvraient une bonne moitié de l’île, on y avait construit sept à huit huttes peu élevées pour servir de logement à l’officier et aux soldats, de magasin pour les approvisionnements, de cuisine, etc. Ces huttes étaient construites en troncs d’arbres, suivant l’usage, et couvertes d’écorces, matériaux qu’on avait apportés d’une île plus éloignée, de peur que les marques du travail de l’homme n’éveillassent l’attention. Comme elles avaient été habitées pendant plusieurs mois, elles étaient commodes autant que peuvent l’être des habitations de cette espèce.

 

À l’extrémité orientale de cette île, il y avait pourtant une petite péninsule d’environ un acre de terre, qui était complètement boisée, et sous les arbres de laquelle croissaient des broussailles si épaisses, qu’il était impossible de voir à travers tant que les branches conservaient leurs feuilles. Près de l’isthme étroit qui rattachait ce terrain au reste de l’île, on avait bâti un petit fort en bois, et l’on avait eu soin de ne pas le laisser sans quelques moyens de résistance. On avait choisi pour le construire des troncs d’arbres assez gros pour qu’ils fussent à l’épreuve du boulet ; on les avait équarris, et ils étaient joints de manière à ne laisser aucun point faible. Les fenêtres étaient des meurtrières, la porte petite et épaisse, le toit formé de grosses pièces de bois comme les murailles, et couvert d’écorces pour empêcher la pluie de pénétrer dans l’intérieur. Le rez-de-chaussée était destiné, suivant l’usage, à conserver les munitions et les approvisionnements ; le premier étage servait en même temps de logement et de citadelle, et un grenier fort bas était divisé en deux ou trois chambres où une quinzaine d’hommes pouvaient coucher. Tous ces arrangements étaient excessivement simples ; mais ils suffisaient pour mettre les soldats à l’abri d’une surprise. Les arbres s’élevant de tous côtés beaucoup plus haut que cet édifice, il était invisible pour tous ceux qui n’étaient pas dans l’intérieur de l’île. Des meurtrières des étages supérieurs, on pouvait voir la clairière, quoique les broussailles cachassent plus ou moins la base de l’édifice.

 

Ce fort n’ayant été construit que dans la vue de pouvoir s’y défendre, on avait eu soin de le placer assez près de la source dont nous avons parlé, pour qu’on pût y puiser de l’eau à l’aide d’un seau et d’une corde en cas de siège. Pour faciliter cette opération, les étages supérieurs s’avançaient de quelques pieds au-delà du rez-de-chaussée, et la communication entre les différents étages avait lieu par le moyen d’échelles. Si nous ajoutons que ces forts étaient destinés à servir de lieu de retraite en cas d’attaque, le lecteur pourra se faire une idée assez correcte des arrangements que nous désirons lui expliquer.

 

Mais c’était la situation de cette île qui en faisait le principal mérite comme position militaire. Placée au milieu d’un groupe de vingt autres, il n’était pas facile de la trouver, car les barques pouvaient en passer à très-peu de distance, et s’imaginer qu’elle faisait partie de quelque autre, les canaux qui l’en séparaient étant si étroits, qu’il était presque impossible de décider si quelques-unes étaient des îles ou des presqu’îles, même quand on se trouvait au centre de ce groupe dans le dessein exprès de le reconnaître. La petite baie qui servait de havre à Jasper avait surtout son entrée si bien cachée par des îles couvertes d’arbres et de buissons que l’équipage du Scud, revenant un jour de pêcher dans les canaux voisins, avait passé plusieurs heures à la chercher avant de pouvoir la trouver. En un mot, cet endroit convenait admirablement à l’usage qu’on voulait en faire, et les avantages qu’il possédait naturellement en avaient été augmentés autant que le permettaient les moyens limités d’un poste sur la frontière.

 

L’heure qui suivit l’arrivée du Scud n’en fut une de repos pour personne. Le détachement qu’on venait relever n’avait rien fait qui mérite d’être cité ; et, fatigués de ce qui leur paraissait un exil, tous ceux qui le composaient étaient impatients de retourner à Oswego. Dès que l’officier qui commandait eut remis au sergent ses instructions et le commandement du poste, il passa à bord du Scud avec tous ses hommes, et Jasper, qui aurait volontiers passé la journée sur l’île, reçut ordre de mettre à la voile sur-le-champ, le vent étant favorable. Mais auparavant, le lieutenant Muir, Cap et le sergent eurent un entretien particulier avec l’officier qui allait partir, afin de lui faire part des soupçons qu’ils avaient conçus contre Jasper. Après leur avoir promis d’avoir les yeux ouverts sur sa conduite, l’officier s’embarqua, et il ne s’était pas écoulé trois heures depuis son arrivée quand Jasper mit à la voile.

 

Mabel avait pris possession de la hutte destinée à son père, et c’était la meilleure de toutes, étant celle qui était toujours occupée par le commandant. Pour diminuer le travail, on fit d’une hutte voisine la cuisine et la salle à manger, où les principaux membres du détachement devaient prendre ensemble leurs repas que la femme du soldat était chargée de préparer. Mabel put ainsi faire dans la hutte du sergent tous les petits arrangements domestiques qui pouvaient lui être commodes ainsi qu’à son père et que les circonstances permettaient ; et pour la première fois depuis son arrivée sur la frontière, elle se sentit fière de sa demeure. Dès qu’elle se fut acquittée de ces importants devoirs, elle alla faire une promenade dans l’île, et, traversant la petite clairière, elle prit un sentier conduisant à la seule pointe de l’île qui ne fût pas entièrement couverte de buissons. Là elle regarda l’eau limpide, sur laquelle on voyait à peine une ride, réfléchit à la nouvelle situation dans laquelle elle était placée, chercha, non sans quelque agitation, à se rappeler tous les événements qui s’étaient passés depuis quelques jours, et se livra à des conjectures sur l’avenir.

 

– Vous êtes un objet admirable dans un admirable endroit, miss Mabel, – lui dit David Muir, qui parut tout à coup à son côté ; et ce n’est pas moi qui dirai que vous n’êtes pas le plus admirable des deux.

 

– Je ne vous dirai pas, monsieur Muir, que de pareils compliments ne me sont pas agréables, – répondit Mabel, – car vous ne croiriez peut-être pas que je vous dis la vérité ; mais je vous dirai que s’il vous plaisait de m’adresser quelques remarques d’une nature différente, je pourrais en conclure que vous me supposez assez d’intelligence pour les comprendre.

 

– Votre esprit, charmante Mabel, est aussi poli que le canon du mousquet d’un soldat, et votre conversation n’est que trop sage et trop discrète pour un pauvre diable qui a passé ici quatre ans au milieu des bouleaux, au lieu de recevoir de leurs branches cette discipline qui a la vertu de faire entrer les connaissances dans la tête. – Mais je suppose, miss Mabel, que vous n’êtes pas fâchée d’appuyer encore une fois votre joli pied sur la terre ferme.

 

– Je pensais ainsi il y a deux heures, monsieur Muir ; mais le Scud paraît si beau quand on le voit à travers une de ces percées voguer sur le lac, que je regrette presque de ne plus être à bord.

 

En finissant ces mots, elle agita son mouchoir pour répondre à un signe d’adieu que lui faisait Jasper, qui ne cessa de la regarder que lorsque son cutter eut doublé une pointe derrière laquelle il disparut.

 

– Les voilà partis, et je ne dirai pas que la joie les accompagne, mais puissent-ils faire un heureux voyage ! car s’il leur arrivait malheur, nous serions en danger de passer l’hiver ici, à moins que nous n’ayons l’alternative d’être conduits au château de Québec. Ce Jasper Eau-douce est un jeune drôle dont on ne sait trop que penser, et il court sur lui dans la garnison des bruits qui me font peine. Votre respectable père, et votre presque aussi respectable oncle n’ont pas la meilleure opinion de lui.

 

– J’en suis fâchée, monsieur Muir ; mais je ne doute pas que le temps ne détruise toute leur méfiance.

 

– Si le temps pouvait seulement détruire la mienne, charmante Mabel, – répliqua le quartier-maître, je ne porterais pas envie à notre commandant en chef. – Je crois que si les circonstances me décidaient à quitter le service, le digne sergent pourrait fort bien mettre mes souliers[30].

 

– Si mon père est digne de mettre vos souliers, monsieur Muir, – dit Mabel avec un plaisir malin, j’ose dire que vous ne l’êtes pas moins de mettre les siens.

 

– Comment diable ! miss Mabel, voudriez-vous me réduire au grade de sous-officier ?

 

– Non, vraiment, monsieur ; je ne pensais nullement à l’armée pendant que vous me parliez. Je songeais combien vous me rappeliez mon père par votre expérience et votre prudence, et combien vous étiez en état d’être comme lui à la tête d’une famille.

 

– Comme nouveau marié, charmante Mabel, mais non comme père ou comme chef naturel. Mais je vois ce que c’est, et j’aime vos reparties, car elles étincellent d’esprit. L’esprit ne me déplaît pas dans une jeune femme, pourvu que ce ne soit pas l’esprit d’une pie-grièche. – Ce Pathfinder est un homme fort extraordinaire, s’il faut dire la vérité.

 

– Il faut dire de lui la vérité, ou ne pas en parler, monsieur Muir. Pathfinder est mon ami, – mon ami très-particulier ; et l’on ne peut en ma présence en dire aucun mal que je ne sois prête à nier.

 

– Je n’ai nulle envie d’en dire aucun mal, je vous assure ; mais je doute qu’il y ait beaucoup de bien à en dire.

 

– Il est du moins excellent tireur, – dit Mabel en souriant. – Ce n’est pas vous qui pouvez le nier.

 

– Qu’il jouisse du bonheur de tous ses exploits en ce genre, si bon vous semble ; mais il est ignorant comme un Mohawk.

 

– Il peut ne pas savoir le latin ; mais il sait l’iroquois mieux que personne ; et c’est la langue la plus utile des deux dans cette partie du monde.

 

– Si Lundie lui-même me demandait ce que j’admire le plus de votre personne ou de votre esprit, belle et caustique Mabel, je ne saurais que lui répondre. Mon admiration se partage si également à cet égard, qu’elle accorde la palme tantôt à l’une, tantôt à l’autre. Ah ! feu mistress Muir était aussi un modèle en ce genre.

 

– La dernière mistress Muir, dites-vous, monsieur ? – demanda Mabel en le regardant d’un air innocent.

 

– Ah ! c’est quelque bavardage de Pathfinder. Je gage que le drôle a cherché à vous persuader que j’ai déjà eu plus d’une femme ?

 

– En ce cas, il aurait perdu son temps, monsieur ; car personne n’ignore que vous avez eu le malheur d’en perdre quatre.

 

– Trois seulement, – aussi vrai que je me nomme David Muir. La quatrième est un vrai scandale ; – ou pour mieux dire, charmante Mabel, elle est encore in petto, comme on le dit à Rome, ce qui, en affaire d’amour, veut dire dans le cœur.

 

– Eh bien ! je suis charmée de ne pas être cette quatrième personne in petto ni autrement, car je n’aimerais pas à être un scandale.

 

– Ne craignez rien à cet égard, charmante Mabel, car si vous étiez la quatrième, les autres seraient oubliées, et votre beauté, votre mérite, vous élèveraient sur-le-champ à être la première. Ne craignez pas d’être la quatrième en rien.

 

– Cette dernière assurance a quelque chose de consolant, monsieur Muir, – dit Mabel en riant, – car j’avoue que j’aimerais beaucoup mieux n’être qu’au quatrième rang en beauté, que d’être la quatrième femme de qui que ce soit.

 

À ces mots, elle le quitta brusquement et s’éloigna en courant, laissant le quartier-maître réfléchir sur le succès qu’il avait obtenu. Elle s’était décidée à user de ses moyens de défense avec toute la liberté que peut se permettre une femme, tant parce que M. Muir avait pour elle depuis quelque temps des attentions si marquées qu’il avait besoin d’être sérieusement repoussé, qu’à cause de ses insinuations contre Jasper et Pathfinder. Quoiqu’elle eût de l’esprit et de la vivacité, elle était loin d’être impertinente ; mais elle crut que les circonstances l’autorisaient à lui parler comme elle l’avait fait. Elle pensa donc, en le quittant, qu’elle était délivrée pour toujours de soins affectés qui lui étaient souverainement désagréables. Mais elle ne connaissait pas assez David Muir. Accoutumé aux rebuffades, et doué de persévérance, il ne vit aucune raison de désespérer, quoique la manière moitié menaçante, moitié satisfaite de lui-même, dont il secoua la tête en la regardant tandis qu’elle s’en allait, pût indiquer des desseins aussi sinistres qu’ils étaient déterminés. Pendant qu’il était à réfléchir, Pathfinder s’approcha, et il arriva près de lui sans avoir été aperçu.

 

– Ne courez pas après elle, quartier-maître, ne courez pas après elle, – lui dit-il en riant à sa manière ; – elle est jeune et alerte, et il faut un pied agile pour l’atteindre. – On dit que vous songez à l’épouser ?

 

– Et l’on m’a dit la même chose de vous ; mais ce serait une telle présomption que j’ai peine à le croire.

 

– Je crains que vous n’ayez raison ; oui, je le crains. Quand je pense à ce que je suis, au peu que je sais, à la vie que j’ai menée, je sens que je n’ai pas le droit de songer un seul instant à une créature si bien élevée, si aimable, si enjouée, si délicate.

 

– Vous oubliez de dire si jolie, – dit Muir l’interrompant.

 

– Oui, et si jolie, j’aurais dû le dire avec ses autres qualités ; car le jeune faon, à l’instant où il apprend à bondir, n’est pas plus agréable aux yeux du chasseur que Mabel ne l’est aux miens. Je crains véritablement que toutes les pensées que j’ai élevées jusqu’à elle n’aient été vaines et présomptueuses.

 

– Si vous pensez ainsi de vous-même, et d’après la modestie qui vous est naturelle, mon cher ami, mon devoir, comme votre ancien compagnon de campagnes, m’oblige de vous dire…

 

– Quartier-maître, – dit le guide en le regardant en face, – nous nous sommes vus souvent derrière les remparts du fort, mais nous avons été fort peu ensemble dans les bois ou en face de l’ennemi.

 

– En garnison ou sous la tente, c’est toujours la même campagne, et vous devez le savoir, Pathfinder. Ensuite mon devoir m’oblige souvent à rester à portée des magasins et des approvisionnements, quoique ce soit contre mon inclination, comme vous pouvez le supposer, puisque vous avez vous-même l’amour des combats. Mais si vous aviez entendu ce que Mabel vient de me dire de vous, vous ne penseriez pas une minute de plus à chercher à vous rendre agréable à cette mijaurée insolente.

 

Pathfinder regarda le quartier-maître avec attention, car il était impossible qu’il ne prît pas intérêt à l’opinion que Mabel pouvait avoir de lui ; mais il avait l’âme trop noble et trop généreuse pour demander à savoir ce qu’un autre avait dit de lui. Il garda donc le silence ; mais Muir ne voulut pas être désappointé par le respect que le guide avait pour lui-même et pour les convenances ; car, croyant avoir affaire à un homme aussi simple qu’il était franc, il avait résolu de profiter de sa crédulité pour se débarrasser d’un rival. Il reprit donc la parole dès qu’il s’aperçut que sa retenue était plus forte que sa curiosité.

 

– Il convient que vous sachiez son opinion, – continua-t-il, – car je crois qu’un homme doit être instruit de ce que ses amis et ses connaissances pensent de lui. Ainsi, pour vous prouver le cas que je fais de votre caractère et de vos sentiments, je vous rapporterai en aussi peu de mots qu’il me sera possible tout ce qu’elle m’a dit. Vous savez que les yeux de Mabel ont un air malin et même méchant quand elle veut tirer à boulets rouges sur quelqu’un.

 

– Ses yeux m’ont toujours paru doux et attrayants, lieutenant Muir, quoique j’avoue qu’ils rient quelquefois. Oui, je les ai vus rire, et de tout leur cœur, et avec une véritable bienveillance.

 

– Eh bien ! c’était justement cela. Ses yeux riaient de toute leur force, et au milieu de toute sa gaieté elle s’écria… – J’espère que je ne blesse pas votre sensibilité, Pathfinder ?

 

– Je n’en sais rien, quartier-maître, je n’en sais rien. La bonne opinion de Mabel a beaucoup plus d’importance pour moi que celle de beaucoup d’autres.

 

– En ce cas, je serai discret, et je ne vous en dirai pas davantage. Dans le fait, pourquoi rapporterait-on à quelqu’un ce que ses amis disent de lui, quand on sait que ce qu’on a à lui dire ne serait pas agréable à entendre ? Je n’ajouterai pas un seul mot à ce que je vous ai déjà dit.

 

– Je ne puis vous faire parler, lieutenant, si vous n’en avez pas la fantaisie. D’ailleurs il vaut peut-être mieux que je ne sache pas quelle opinion Mabel a de moi, puisque vous me donnez à entendre que cette opinion ne m’est pas favorable. Hélas ! si nous pouvions être ce que nous désirons, au lieu de n’être que ce que nous sommes, il y aurait une grande différence dans nos caractères, dans nos connaissances et dans notre extérieur. On peut être rude, grossier, ignorant, et pourtant heureux si on ne le sait pas ; mais il est dur de voir exposé au grand jour tout ce qui nous manque juste à l’instant où nous voudrions le moins en entendre parler.

 

– C’est précisément le rationale de l’affaire, comme disent les Français ; et c’est ce que je disais à Mabel quand elle m’a quitté si précipitamment. Vous avez remarqué la manière dont elle s’est enfuie lorsque vous approchiez ?

 

– Cela était remarquable, – répondit Pathfinder, respirant longuement et serrant le canon de sa carabine comme si ses doigts eussent voulu s’enfoncer dans le fer.

 

– Cela était plus que remarquable, cela était flagrant. C’est le mot propre, et le dictionnaire ne pourrait en fournir de meilleur après une heure de recherche. Eh bien ! il faut que vous sachiez, Pathfinder, – car je ne puis raisonnablement vous refuser la satisfaction de savoir cela, – il faut que vous sachiez que la donzelle a décampé de cette manière pour ne pas entendre ce que j’avais à lui dire pour votre justification.

 

– Et que pouviez-vous avoir à dire en ma faveur, quartier-maître ?

 

– Vous devez sentir que je me suis gouverné d’après les circonstances, et que je ne me suis pas lancé dans des généralités, mais je me préparais à répondre à des détails par des détails. Si elle vous jugeait bizarre, à demi sauvage, et ayant les manières des frontières, je pouvais lui dire, comme vous le savez, que cela venait de ce que vous avez vécu sur une frontière étrange, et mené dans les forêts une vie à demi sauvage ; et alors toutes ses objections devaient cesser, ou il fallait qu’elle cherchât querelle à la Providence.

 

– Et lui avez-vous dit tout cela, quartier-maître ?

 

– Je ne ferai pas serment que j’aie employé ces paroles, mais c’était l’idée qui dominait dans mon esprit. Elle s’impatienta et ne voulut pas entendre la moitié de ce que j’avais à lui dire, et elle décampa comme vous l’avez vu de vos propres yeux, comme si son opinion était bien décidée et qu’elle ne voulût pas en écouter davantage. Je crois que son esprit a pris une détermination.

 

– Je le crains, lieutenant, je le crains, et son père s’est mépris, après tout. Oui, le sergent a commis une cruelle erreur.

 

– En bien ! Pathfinder, faut-il pour cela vous désoler, et perdre la réputation que vous vous êtes faite depuis tant d’années. Prenez cette carabine dont vous vous servez si bien et allez dans les bois avec elle. Il n’y a pas une femme dans le monde qui mérite qu’on ait le cœur gros pour elle une minute. J’en parle par expérience. Croyez-en la parole d’un bomme qui a eu deux femmes, et qui connaît leur sexe ; les femmes, après tout, sont à peu près la sorte de créatures que nous ne nous imaginons pas qu’elles sont. Si vous désirez réellement mortifier Mabel, vous en avez réellement une aussi bonne occasion qu’aucun amant rejeté puisse le souhaiter.

 

– Mon dernier désir, lieutenant, serait de mortifier Mabel.

 

– Eh bien ! c’est pourtant à quoi vous arriverez à la fin ; car il est dans la nature humaine de désirer causer des sensations pénibles à ceux qui nous causent de pénibles sensations. Mais jamais vous ne pouvez trouver une si belle occasion que celle qui s’offre en ce moment pour vous faire aimer de vos amis, et c’est un moyen certain pour forcer nos ennemis à nous porter envie.<