Vinceslas Eugène Dick

 

 

 

L’ENFANT MYSTÉRIEUX

 

 

 

(1880 – 1890)

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

Prologue

Première partie

I. Une veillée chez Pierre Bouet.

II. Un poisson du bon Dieu.

III. Un festin du temps passé.

IV. Une histoire de loup-garou.

V. Sinistre prédiction.

VI. Antoine Bouet le beau parleur.

VII. Parrain et marraine.

VIII. La sorcière de l’Argentenay.

IX. L’horoscope.

Deuxième partie

I. Dix-sept ans après.

II. L’île à Deux-Têtes.

III. Tamahou.

IV. Où Tamahou et Antoine se font d’aimables confidences.

V. Où Pierre Bouet s’occupe de son magot.

VI. Où Ambroise Campagna commence à n’avoir plus peur.

VII. Le rapt.

VIII. Ambroise en campagne.

IX. Où la mère Démone passe un vilain quart d’heure.

Troisième partie

I. Le contrebandier.

II. Dans la gueule du lion.

III. Où Tamahou l’échappe belle.

IV. Où la Démone revient d’une excursion aux portes de l’enfer.

V. Les nouveaux Robinsons.

VI. Où le fisc vient fourrer son nez.

VII. Où l’on perd l’espoir à bord de « L’

VIII. Où le père Bouet se monte la tête.

IX. Les frères Pape.

X. Un coup de fusil aux avant-postes.

XI. Où la Démone passe de main en main.

XII. Dans lequel Antoine, roulé et déçu, prend une terrible résolution.

XIII. Le fratricide.

Quatrième partie  Le doigt de Dieu.

I. Au pouvoir de l’ennemi.

II. Exploits… chevaleresques de Ti-Toine.

III. La Dame blanche.

IV. Un mot sur le magnétisme. – Le spleen anglais.

V. Un naufrage providentiel.

VI. Où Ti-Toine reçoit une fessée n°1. – Conjectures.

VII. Mari et femme.

VIII. Père, mère et fille.

IX. Le coffret.

X. Remords et peur.

XI. Où Antoine danse une gigue macabre et où la Démone meurt… de joie.

Épilogue

À propos de cette édition électronique

 

Prologue

 

Par une belle matinée du mois de juillet 1839, les cloches de la cathédrale de Québec sonnaient à toute volée, conviant l’aristocratie de la ville à une brillante cérémonie.

 

Ce jour-là, en effet, Richard Walpole, jeune et riche négociant anglais, épousait mademoiselle Eugénie Latour, une des plus éclatantes beautés de la haute société canadienne-française.

 

Le temps était déjà loin où de mesquines rivalités nationales creusaient un abîme entre les deux grandes races qui se partagent le sol du Canada. L’apaisement était venu d’abord, bientôt suivi de cette estime mutuelle que se doivent les peuples destinés à marcher côte à côte, sous l’égide d’une même constitution. Puis, de l’estime, on était passé à l’amitié ; tant et si bien que l’on vit, spectacle consolant, les descendants de deux nations ennemies qui s’étaient longtemps combattues ne pas rougir de contracter ensemble d’indissolubles alliances.

 

De cette époque, la France et l’Angleterre firent plus que se donner la main, en Amérique : elles échangèrent l’anneau des fiançailles.

 

La cérémonie fut des plus imposantes. Toute la fashion québecquoise encombrait l’immense nef, faisant des vœux sincères pour le bonheur du couple sympathique qui prononçait en ce moment le serment d’éternel amour.

 

À l’issue de l’office, les jeunes époux montèrent dans une splendide voiture de gala, tirée par quatre chevaux, et, suivis d’un nombreux cortège, prirent le chemin du Cap-Rouge, où se trouvait la maison de campagne de M. Walpole.

 

Puis, pendant huit jours, ce ne furent que fêtes, cavalcades, bals et festins. La gentry et le haut commerce s’en donnèrent à cœur-joie, – rompant ainsi avec la singulière coutume anglaise qui veut que les premiers jours qui suivent le mariage se passent en wagon de chemin de fer ou sur le pont d’un bateau à vapeur.

 

Bref, on s’amusa beaucoup, et le jeune ménage faisait ses premiers pas dans la voie matrimoniale de façon à présager que le voyage de la vie serait une succession d’enchantements.

 

Hélas ! combien ainsi débutent joyeusement pour finir dans les larmes ! Que d’aurores brillantes qui sont suivies, à la chute du jour, d’épouvantables orages !

 

Une année ne s’était pas écoulée, que des nuages menaçants assombrissaient déjà le ciel pur de cette félicité conjugale. Madame Walpole, qui venait de donner le jour à une charmante petite fille – baptisée à la cathédrale catholique sous le nom d’Anna – Madame Walpole, disons-nous, était restée souffrante, sujette à de fréquentes attaques nerveuses, et d’une impressionnabilité alarmante.

 

D’un autre côté, Richard recevait de mauvaises nouvelles d’Angleterre. Son père était malade et le mandait près de lui.

 

Le jeune négociant n’attendait que le rétablissement de sa femme pour se rendre à ce désir. Mais un jour une lettre lui arriva, portant le timbre de Londres, qui ne lui laissa d’autre alternative qu’un départ précipité.

 

Son père, dont il était le fils unique, se mourait.

 

Richard fit promettre à sa femme de le venir rejoindre dès que l’état de sa santé le permettrait ; puis, confondant la mère et la fille dans un même embrassement, il partit, le cœur hanté par de sinistres appréhensions.

 

Elles ne devaient que trop se réaliser.

 

Le fils arriva trop tard en Angleterre pour recevoir le dernier soupir du père… Mais ceci n’était que la première station de la voie douloureuse.

 

Richard venait à peine de rendre à son père les honneurs suprêmes et de terminer les démarches légales nécessitées par l’immense succession que lui laissait le regretté défunt, qu’à son tour il tomba gravement malade.

 

Une main étrangère dut écrire à sa femme la lettre laconique que voici :

 

« Madame, Votre mari se meurt à l’hôtel Walpole. Vous aurez peut-être encore le temps de le voir vivant si vous embarquez sans retard. Dr. Kimbrey. »

 

Ce message foudroyant arriva à destination le 14 septembre 1840, dans la soirée.

 

Dès le lendemain, madame Walpole et sa fille, à peine âgée de trois mois, prenaient passage sur le Swedenborg, grand navire norvégien, qui leva l’ancre à huit heures du soir.

 

Depuis la veille, la pauvre jeune femme affolée vivait dans un état de surexcitation nerveuse qui ne pouvait manquer d’amener une crise suprême.

 

Aussi la malheureuse n’eut-elle pas plus tôt perdu de vue les hautes murailles de sa ville natale, qu’elle dut se retirer dans sa cabine, en proie à une défaillance qui ne lui laissa que de rares instants de lucidité.

 

La maladie empira avec une rapidité terrible, et le voile de la mort ne tarda pas à s’étendre sur cette figure si jeune et si belle.

 

Vers dix heures, l’infortunée mère fit signe qu’on lui donnât sa fille. Elle lui mit au cou un médaillon suspendu à un cordon de soie ; puis, s’emparant d’un petit coffret d’ébène à portée de sa main, elle le déposa à côté de l’enfant, accompagnant cette action d’un geste suppliant, qui fut compris.

 

Alors, elle retomba sur sa couche, immobile et blanche comme de la cire…

 

Le capitaine et le pilote, seuls témoins de cette navrante tragédie, n’en pouvaient croire leurs yeux et restaient pétrifiés.

 

Cependant, il fallut bien se rendre à l’évidence et prendre les mesures nécessaires pour que l’enfant n’eût pas à souffrir de l’absence de femme à bord.

 

Le pilote ordonna de virer de bord et de jeter l’ancre.

 

On était alors à quelque distance de l’île Madame, en face de Saint-François, petite paroisse de l’île d’Orléans.

 

Le temps s’était couvert et de gros nuages aux flancs pleins de tempêtes s’accumulaient dans l’ouest.

 

La nuit s’annonçait mal.

 

– Vite ! une chaloupe à la mer, ordonna le pilote : le second et quatre matelots vont aller porter cet enfant à la première famille venue, sur l’île d’Orléans. Je verrai, à mon retour, à ce qu’il soit rendu aux siens. Quant à la morte, nous aviserons demain.

 

On s’empressa d’obéir. La petite fille fut enveloppée avec soin et confiée au second ainsi que le coffret si explicitement désigné par la défunte.

 

Puis la chaloupe s’éloigna et disparut bientôt dans l’obscurité.

 

Trois heures plus tard, elle était de retour, mais presque remplie d’eau et ayant eu fort à faire pour lutter contre la bourrasque, qui commençait alors à prendre les proportions d’une véritable tempête.

 

Le second rapporta que, voyant approcher le gros temps et craignant de ne pouvoir, s’il tardait trop, regagner le navire, il avait confié l’enfant à un pêcheur, dont le fanal avait heureusement attiré son attention.

 

– Très bien ! dit le pilote. Quand je serai de retour, je ferai les démarches nécessaires pour le retrouver.

 

Pendant ces pourparlers, la tourmente se déchaînait sur le navire avec une fureur indicible. Il fallut lever l’ancre et fuir devant elle.

 

Trois jours entiers, la tempête fit rage, semant sur les écueils du golfe Saint-Laurent de bien nombreuses épaves. Quant au Swedenborg, on n’en eut plus de nouvelles.

 

Première partie

 

I. Une veillée chez Pierre Bouet.

 

Le soir du 15 septembre 1840, Pierre Bouet fumait tranquillement sa pipe dans un coin, pendant que Marianne, sa chère moitié, lavait la vaisselle et desservait la table.

 

Le bonhomme venait de souper et s’absorbait béatement dans la nicotine, avec autant de voluptueuse gravité qu’un Osmanli plongé dans l’extase du Kief. Il regardait sans les voir les nuages capricieux que chassaient ses grosses lèvres, laissant errer sa pensée libre de tout contrôle, comme un honnête mortel à qui les soucis sont inconnus.

 

En effet, Pierre Bouet n’avait pas de soucis, – sauf peut-être un seul… que bien des gens regardent plutôt comme une faveur signalée : il n’avait pas d’enfants.

 

À part ce petit désagrément, Pierre Bouet vivait heureux et se trouvait content de son sort.

 

Et, ma foi, il n’avait pas tort.

 

Ses foins étaient engrangés en bon ordre depuis un mois ; il avait terminé le jour même la récolte de son avoine et de son seigle, sans oublier celle du sarrasin, des pois et d’une notable quantité de blé, dont les gerbes dorées bondaient sa batterie. Ses patates restaient encore en terre, il est vrai, mais elles avaient une magnifique apparence, et les gelées n’étaient pas à craindre.

 

Que fallait-il de plus à Pierre Bouet, un des cultivateurs les plus aisés de Saint-François, – petite paroisse fièrement campée sur la pointe orientale de l’île d’Orléans ?

 

Il était donc heureux… du moins autant que l’insatiable nature humaine le comporte ; et n’eût été cette chagrinante pensée que tout ce bien-être dont il jouissait passerait, après sa mort, faute d’héritier direct, à des collatéraux, Pierre Bouet n’aurait pas échangé son sort contre un empire.

 

Mais, hélas ! il fallait bien prendre son parti de cette éventualité, car décidément Marianne – qui allait avoir cinquante ans – ne suivrait pas l’exemple de la Sarah biblique…

 

Ce soir-là donc, Bouet, installé dans son coin privilégié, fumait sa pipe, comme nous l’avons dit, tandis que Marianne vaquait aux soins du ménage.

 

Les deux époux, absorbés dans leur occupation respective, n’échangeaient pas une parole.

 

Ce ne fut que lorsque Marianne eut fini d’enlever la vaisselle du souper, d’essuyer la table, sur laquelle elle étendit un tapis de toile cirée, et que, s’étant munie de son tricot, elle se fut assise, que Pierre Bouet sortit de sa torpeur. Il aspira coup sur coup une demi-douzaine de bouffées de fumée et appela :

 

– Hé ! bonne femme ? Celle-ci releva la tête.

 

– Qu’est-ce que c’est, Pierrot ? dit-elle.

 

– Quel jour c’est-il aujourd’hui ?

 

– C’est aujourd’hui mercredi, donc.

 

– C’est pas ça que je te demande : quel quantième du mois ?

 

– Ah ! dame, j’en sais rien ; tout ce que je peux dire, c’est que c’était le douze, dimanche.

 

– Le douze, dimanche ?… Eh bien ! ça fait pour aujourd’hui…

 

– Ça fait…

 

– Le quinze, ratatinette ! Compte un peu, voir : le douze, dimanche ; le treize, lundi ; le quatorze, mardi, et…

 

– Le quinze, mercredi… c’est pourtant vrai !

 

– Et le quinze de septembre encore !

 

– Mais oui. Comme ça passe vite ! Il se fit un silence de quelques secondes. Les deux époux semblaient un peu embarrassés, avec une pointe d’émotion dans le regard. Le père Bouet reprit le premier :

 

– Il y a juste cinquante ans que tu es dans le monde, ma pauvre vieille, car c’est aujourd’hui ta fête.

 

– Déjà ?

 

– Comme je te le dis, Marianne, et je te la souhaite de tout mon cœur.

 

Le brave cultivateur se leva et s’en fut embrasser cordialement son épouse sur les deux joues.

 

– Ah ! mon homme ! ne put que dire la bonne Marianne, dont les yeux étaient humides.

 

– Oui, oui… les années passent vite, grommela Bouet, pour donner le change à sa propre émotion ; nous nous en allons, Marianne, nous nous en allons…

 

– Hélas ! oui : cinquante ans ! il passe midi, murmura la vieille.

 

– Sans compter que j’en ai cinquante-cinq, moi !… Encore, si nous ne partions pas tout entiers… si nous laissions quelqu’un après nous ! continua le mari, poursuivant une pensée qui l’obsédait depuis longtemps.

 

– Que veux-tu ?… Dieu ne l’a pas voulu, répliqua tristement l’épouse.

 

– J’aurais donné dix ans de ma vie pour un enfant ! s’écria Pierre Bouet, en se rasseyant et bourrant sa pipe.

 

– Et moi donc ! exclama Marianne.

 

Nouveau silence. Les deux vieux évoquaient dans leur esprit les vives espérances, les alertes joyeuses et les déceptions réitérées que ce tenace désir de paternité leur avait values. Les cinquante ans de Marianne fermaient maintenant pour toujours la route à toutes ces illusions, qui n’avaient pas été sans charmes, pour ne laisser comme réalité que le foyer vide et le petit berceau à l’état de rêve évanoui.

 

Pierre Bouet lança un véritable nuage de fumée et reprit d’une voix amère :

 

– Et dire, ratatinette ! qu’il y a des fainéants et des propres à rien dont les maisons sont pleines d’enfants !… Vois, par exemple, mon garnement de frère, Antoine. Ça vous a mangé un beau bien en moins de vingt ans ; ça vit on ne sait comment ; c’est plaideur, dépensier, sans talents, sans religion et, par-dessus tout ça, ivrogne comme une éponge… Eh bien ! ça vous a un gars et une fille qui sont pris comme des sapins. C’est pas juste, à la fin des fins !

 

– Pierre, Pierre, interrompit doucement la pieuse Marianne, ce que tu dis là n’est pas bien, mon homme. Il faut se contenter de ce que le bon Dieu nous envoie et ne pas envier le bien d’autrui. Antoine est père de deux enfants, c’est vrai, mais il n’a pas, comme nous, toujours du pain dans la huche.

 

– À qui la faute, je te le demande ? Il a eu autant de terre que moi sous les pieds. Si, au lieu de faire le beau parleur et de fêter avec ses pareils de l’Argentenay, où il a pris femme, il avait charrié du fumier sur ses clos et rechaussé ses patates en temps, se verrait-il à la poche au jour d’aujourd’hui ?… Pas vrai, Marianne ?

 

– Pour ça, il n’y a pas à dire ; mais…

 

– Et penser que je me suis échiné, et toi aussi, du matin au soir pour ce vaurien-là, qui héritera de nous, faute d’avoir à qui donner le fruit de nos sueurs !… Ça me chacote, vois-tu, ma vieille.

 

– Quand on est mort, on n’a plus besoin de rien : à quoi bon se chagriner, mon pauvre Pierre ?

 

– Au fait, tu as raison : n’y pensons plus… Et, d’ailleurs, c’est mon frère, après tout.

 

Pierre Bouet se rasséréna, avec cette philosophie insouciante particulière aux natures bien faites. Le brave homme avait, comme cela, de temps à autre, des accès de mauvaise humeur contre son frère unique Antoine, qu’il accusait de paresse et de manque de prévoyance ; mais, une fois la crise passée, Pierre Bouet redevenait lui-même, c’est-à-dire le meilleur des hommes.

 

La veillée s’écoula sans autres incidents. Vers dix heures, Pierre se leva, alluma un fanal, se munit d’une poche et d’un petit baquet où grouillaient des centaines de vers de terre, puis il sortit, annonçant à sa femme qu’il serait de retour dans une couple d’heures. Marianne continua de tricoter.

 

II. Un poisson du bon Dieu.

 

Où allait Pierre Bouet, à une heure aussi avancée de la nuit ?

 

C’est ce que nous n’allons pas tarder à savoir.

 

Mais, d’abord, il nous faut dire un mot d’une petite industrie exercée par un certain nombre d’insulaires d’Orléans, notamment ceux de Saint-François, et leurs voisins de Sainte-Famille, sur la rive nord.

 

Le poisson abonde dans les parages de cette partie de l’île. L’anguille et l’esturgeon, surtout, vers les approches de l’automne, se rendent en phalanges serrées sur les longues battures de vase de Sainte-Famille et sur les fonds sablonneux qui forment l’estuaire du fleuve vis-à-vis Saint-François. Il y a là des pêches miraculeuses à faire pour ceux qui se lèvent tôt et se couchent tard, c’est-à-dire pour les vaillants qui ne reculent pas devant la tâche de faire une fois le jour et une fois la nuit la visite de leurs lignes, à dix ou quinze arpents de chez eux.

 

Bien peu, il nous faut l’avouer, résistent longtemps à ce surcroît de fatigue, et la plupart, après quelques jours de pêche, renoncent à la mer pour ne s’occuper que de la terre.

 

Il n’en était pas ainsi de Pierre Bouet.

 

Depuis de longues années, il menait de front les deux besognes, perdant une couple d’heures de sommeil chaque nuit, mais en revanche gagnant d’assez jolis bénéfices avec le poisson qu’il allait vendre lui-même, dans sa chaloupe, sur les marchés de Québec.

 

Le père Bouet avait sur la grève, éparpillées jusqu’à la marée basse, une dizaine de lignes dormantes. C’est là qu’il se rendait deux fois dans les vingt-quatre heures pour changer ses appâts.

 

Nous voilà édifiés maintenant sur la cause de sa sortie nocturne et sur la destination des singuliers engins dont nous l’avons vu se munir.

 

Pierre Bouet, s’éclairant de son fanal, prit la direction de la côte qui borde l’île à quelque distance des maisons. Arrivé sur la crête, il inspecta du regard la batture, pour bien s’assurer que la mer était basse et ses lignes découvertes.

 

Puis il se disposa à descendre.

 

Mais, à ce moment, une assez forte rafale, qui faillit éteindre sa lumière, l’arrêta court.

 

– Hum ! dit-il, nous aurons du gros temps tout à l’heure. Les nuées courent dans le nord-est comme des guevales qui auraient le lutin à leurs trousses. On est mieux à terre qu’en mer par des nuits comme celle-là.

 

Et cette pensée pleine de bon sens le porta à inspecter le fleuve.

 

La lune venait de se dégager. Bouet put donc voir distinctement deux ou trois gros vaisseaux qui descendaient vent arrière, leurs hautes voiles carguées et sur leurs seuls huniers de misaine.

 

– En voilà qui sont prudents et ont flairé le grain ! murmura-t-il… Ah ! mais que fait donc celui-là ?

 

Celui-là, c’était un grand navire noir qui, lofant tout à coup à peu de distance de la bouée de l’île Madame, venait de serrer toutes ses voiles et de jeter l’ancre.

 

– Un accident ! s’écria Pierre Bouet avec une singulière émotion ; oui, c’est un accident, bien sûr, car on ne mouille pas avec un bon vent en poupe, sans une raison majeure.

 

Il regarda encore quelque temps, mais la lune se cachant de nouveau ne lui permit plus de voir que les feux de position du navire immobile.

 

– Ah ! bah ! se dit Bouet, c’est quelque pauvre matelot qui sera tombé par-dessus bord. Que Dieu ait son âme. Et il se remit en marche.

 

La mer était alors tout à fait basse, laissant à découvert cinq ou six arpents de galets raboteux, enduits d’une vase gluante et coupés ci et là de grandes zones de sable, ou gisaient les lignes de Pierre Bouet.

 

C’est donc sur cette interminable batture que ce dernier s’engagea, décrivant des zigzags pour jeter en passant un coup d’œil sur chacun de ses engins de pêche, se réservant de les appâter au retour, car il avait pour habitude de commencer par ceux du large.

 

La brillante lumière de son fanal piquait étrangement l’obscurité de la nuit, et cette espèce de feu follet décrivant de folles arabesques sur la grève déserte avait des allures véritablement fantastiques.

 

Le bonhomme allait toujours, projetant la clarté de sa lanterne en avant de lui pour éclairer ses pas. Mais, chose extraordinaire, son esprit était bien loin de sa besogne. Au lieu de supputer, comme d’habitude, les chances de sa marée et le plus ou moins d’anguilles qui allaient emplir sa glacière, le vieux pêcheur, au contraire, pensait obstinément à ce grand navire à l’ancre dont il voyait distinctement les feux tricolores, à deux milles de là.

 

Pourquoi ce gros voilier, qui tout à l’heure filait si bien vent arrière, avait-il soudain viré de bord, cargué ses voiles et mouillé à quelques encablures de la bouée ?…

 

Pierre Bouet ne pouvait s’en rendre compte ; mais il pressentait quelque malheur, quelque drame, peut-être ! Et ses pressentiments ne le trompaient jamais, se disait-il.

 

Telles étaient les réflexions de l’honnête insulaire, au moment même où il achevait de renouveler les appâts de sa ligne la plus près du fleuve – non toutefois sans avoir empoché quelques belles anguilles – lorsque tout à coup il se redressa, comme s’il eût vu un serpent accroché à l’une de ses empeignes.

 

Immobile d’abord, il ne tarda pas à s’approcher du bord de l’eau et à scruter le fleuve de toute la puissance de son regard.

 

Un bruit lointain de rames se faisait entendre, venant du large. Parfois même, le son encore mal défini d’une voix humaine dominait le sifflement de la brise.

 

Évidemment une embarcation faisait force de rames vers la terre, luttant péniblement contre la violence du vent et du courant.

 

Pierre Bouet ne respirait plus. Toutes ses facultés se concentraient dans ses yeux et ses oreilles.

 

Mais bientôt, plus de doutes ! La chaloupe – car c’en est une – apparaît dans la zone lumineuse du fanal ; elle approche ; elle atterrit.

 

Un homme, tenant un paquet dans ses bras, saute sur les rochers et s’avance précipitamment vers Bouet ahuri, que l’étonnement rive aux galets. Sans crier gare ! cet homme remet au pêcheur, qui le laisse faire, le singulier paquet, ainsi qu’un petit coffret assez lourd, puis regagne au pas de course son embarcation, en baragouinant quelque chose dans une langue que Bouet prend pour de l’anglais.

 

Et vogue la galère ! voilà la chaloupe repartie, la vision évanouie au sein de la rafale, qui redouble d’intensité !

 

Pierre Bouet n’en revenait pas. – Il faut avouer qu’il y avait de quoi ! Immobile et hagard, les bras chargés du mystérieux fardeau qu’on venait de lui confier si prestement, il regardait tout stupide les vagues qui déferlaient à ses pieds avec un bruit grandissant.

 

Tout à coup, ô miracle ! le paquet s’agita faiblement et un vagissement en sortit.

 

Bouet tressaillit jusqu’à la moelle des os et faillit tomber à la renverse. Une seconde, il se crut fou ou le jouet d’un rêve.

 

Mais le sentiment de la réalité le domina vite et une chaude bouffée de sang lui monta au visage, en même temps que son vieux cœur s’emplissait d’une immense tendresse.

 

– Un enfant ! s’écria-t-il, un enfant ! Oh ! Et rapprochant de ses lèvres l’informe paquet de linge où palpitait une petite créature du bon Dieu, il le baisa fiévreusement. Puis, sans plus s’occuper de ses lignes, et abandonnant aux vagues sa « pochetée » d’anguilles, il prit son élan vers la côte bondissant comme un jeune homme et répétant sans cesse :

 

– Un enfant ! un petit enfant ! C’était un spectacle étrange que celui de cette course folle sur la grève déserte et de cette lanterne violemment secouée dans la nuit noire. On eût dit un feu follet exécutant quelque diabolique sarabande.

 

Pierre Bouet, haletant, épuisé, les cheveux collés aux tempes par la sueur, arriva chez lui comme une bombe.

 

– Marianne… Marianne… un enfant ! fut tout ce qu’il put dire, en déposant son précieux fardeau sur les genoux de sa femme.

 

Puis il se laissa choir sur une chaise, à moitié mort et soufflant comme un phoque.

 

Marianne jeta un cri de surprise. Mais l’instinct de la femme dominant aussitôt tout autre sentiment, elle écarta fébrilement les langes et mit à découvert la petite figure d’un enfant endormi.

 

– Ah ! mon Dieu ! fit-elle, c’en est un, en effet. Oh ! la chère petite créature ! Et les baisers d’aller un train !…

 

Ce qui réveilla le nouveau venu, qui se prit à pleurer.

 

Jamais musique ne parut plus harmonieuse aux oreilles des braves époux. Ils se regardaient les yeux humides, rayonnant de bonheur, comme si cette voix d’enfant venait de ressusciter leurs espérances tant de fois déçues.

 

Cependant, Marianne changea le poupon, lui fit boire un peu de lait sucré et l’installa commodément près du poêle. C’était une délicieuse fillette d’environ trois mois, un chérubin rose et blond, à faire pâmer d’aise l’homme le moins désireux de paternité. Elle portait à son cou, suspendu à une cordelette de soie, un médaillon renfermant le portrait en buste d’une belle jeune femme.

 

Et c’était tout ! Pas le moindre bout de papier indiquant sa provenance. Seulement, les langes de fine toile et richement travaillés ne laissaient aucun doute sur la situation aisée des parents. Ces langes étaient marqués aux initiales A.W. – fil d’Ariane tout à fait insuffisant pour faire pénétrer le secret de cette mystérieuse affaire.

 

Il y avait bien le coffret confié à Bouet en même temps que l’enfant ; mais, chose inexplicable, ce coffret, en bois des îles incrusté de marqueterie et plaqué aux angles de moulures d’argent repoussé, n’avait ni clef ni serrure. Impossible, par conséquent, de l’ouvrir sans le briser à coups de hache ; et il ne fallait pas songer à détruire un bijou de cette valeur.

 

On en était donc réduit à parcourir, sans grand profit, tout le vaste champ des conjectures. Ce qui n’empêcha pas le ménage Bouet d’accueillir comme un don précieux de la Providence la pauvre petite abandonnée qui, comme la Vénus païenne de l’antiquité, venait d’être apportée par les vagues.

 

Après que les questions, les réponses, les redites, les explications se furent croisées pendant longtemps et que maints projets d’avenir eurent été échafaudés, les époux songèrent à prendre quelque repos.

 

Marianne s’endormit en répétant pour la centième fois :

 

– C’est un miracle !

 

Pierre Bouet, lui, murmurait avec une demi-conviction, qui allait s’enracinant de plus en plus :

 

– La chaloupe est une vision… J’ai pris l’enfant à mes lignes : c’est un poisson du bon Dieu !

 

III. Un festin du temps passé.

 

Le lendemain, quand Pierre Bouet s’éveilla, il faisait grand jour, – circonstance qui ne lui était jamais arrivée depuis qu’il avait l’âge d’homme.

 

Son premier soin, en prenant possession de ses esprits, fut d’aller constater qu’il n’avait pas rêvé et qu’un enfant de chair et d’os se trouvait réellement dans le berceau improvisé qu’il avait sous les yeux.

 

Il s’approcha sur la pointe des pieds, souleva doucement la couverture blanche et toussa de satisfaction en voyant sa petite protégée dormant d’un calme sommeil.

 

– Allons ! se dit-il, il n’y a pas à regimber : l’enfant existe bien réellement, et pour sûr ce n’est pas Marianne qui me l’a donné… D’où diantre peut-il venir ?

 

Cette réflexion porta naturellement la pensée de Bouet sur le grand navire noir de la nuit précédente.

 

Il sortit pour examiner le fleuve.

 

Mais l’étrange vaisseau avait disparu, et, à l’endroit qu’il avait quitté, on ne voyait plus que la mer moutonnant sous la poussée d’un vent furieux.

 

Sans savoir pourquoi, le brave homme se trouva tout ému de cette disparition ; il lui sembla que le bâtiment évanoui emportait quelque chose de sa petite fille d’adoption.

 

Il rentra pensif et presque attristé.

 

Cependant, une voisine étant venue d’aventure chez les Bouet, la nouvelle ne tarda pas à se répandre dans le village que la tempête avait jeté un enfant au rivage et que le vieux pêcheur l’avait trouvé.

 

On conçoit l’émotion !…

 

Ce fut l’étincelle tombant sur une traînée de poudre. Toutes les commères, à vingt arpents à la ronde, se mirent en campagne et défilèrent devant la petite, imaginant sur son compte les histoires les plus invraisemblables, allant jusqu’à lui attribuer une origine surnaturelle. On parla de loups-garous, de sorts, de chasse-galerie, de tout enfin ce qui a valu aux insulaires d’Orléans leur réputation inattaquable de sorciers.

 

Bref, la matinée entière se passa en racontars et commentaires de cette espèce, et la liste des suppositions fut épuisée, sans qu’on approchât de la vérité touchant la manière dont la fillette avait fait son entrée chez le père Bouet.

 

Ce dernier s’en tenait à son premier récit, tout en opinant cependant dans son for intérieur pour l’intervention directe d’En-Haut ; mais sa manière de voir était encore bien trop naturelle pour des gens épris du merveilleux, et la grande majorité des commères murmurait, branlant la tête : « On ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y a queuque chose : ça n’a pas pu se passer comme ça ! »

 

Quoiqu’il en fût, le curé étant venu à son tour, on procéda dans l’après-midi à la cérémonie du baptême, avec les conditions d’usage. Le digne prêtre, dans l’incertitude si l’enfant avait déjà reçu ou non ce premier des sacrements, ne crut pas devoir laisser cette âme innocente courir le risque des nimbes célestes.

 

La fillette fut donc conduite à l’église, suivie d’une véritable procession de femmes. De mémoire de bedeau, jamais on n’avait vu tant de monde à un baptême. Aussi, mis en verve par une telle assistance, celui qui était en fonction cette année-là fit-il rendre à sa cloche ses sons les plus fulgurants.

 

On les entendit de l’île Madame, à travers le fracas de la tourmente.

 

Le parrain n’était autre que maître Antoine Bouet, huissier de la paroisse et frère unique du père adoptif ; et la marraine, dame Eulalie, née Picard, épouse assez peu chérie du susdit maître Antoine.

 

Les choses se firent avec une solennité pleine d’entrain.

 

Seulement, lorsqu’il s’agit de donner un nom à la petite néophyte, une difficulté s’éleva. Antoine avait un faible pour Françoise, tandis que sa femme tenait pour Georgianna.

 

Tous deux n’en voulaient pas démordre.

 

M. le curé dut trancher la question.

 

– La chose serait bien vite réglée, dit-il, si c’était un garçon : nous l’appellerions Moïse, qui veut dire « sauvé des eaux. » Mais, comme il s’agit d’une fille, choisissons un nom en rapport avec les circonstances de la nuit dernière… Pourquoi ne l’appellerions-nous pas, par exemple, comme cette grande sainte, mère de Marie, qui a préservé de tant de naufrages ?… Pourquoi ne pas l’appeler Anne ?

 

– Oui, oui, c’est cela… murmura-t-on à la ronde.

 

– Au moins, mettons Anna : c’est plus joli, fit la marraine, qui avait décidément un faible pour les noms en a.

 

– Soit, répondit le prêtre.

 

La cérémonie se termina sans autre incident, et le cortège reprit le chemin de la maison. Tout y était en branle. La mère Bouet, assistée de voisines complaisantes, cuisait, fricotait, rissolait, que c’était merveille. Une partie de la basse-cour avait été égorgée. Il n’y avait même pas jusqu’à un petit porc plein d’avenir et pouvant encore raisonnablement compter sur plusieurs mois de gaudriole, qui n’eût été impitoyablement sacrifié en vue du festin de Gamache qui se préparait. Vers six heures, la table se dressa. On lui avait ajouté une rallonge considérable, faite de planches étendues sur des barils vides de farine et recouvertes de belles nappes de toile du pays. Le couvert était mis pour trente invités : il vint quarante soupeurs plus affamés les uns que les autres. Il en arriva même de l’Argentenay, sur la rive nord de l’île. Mais ce surcroît de monde n’embarrassa pas les maîtres du logis, habitués qu’ils étaient à ces sortes de surprises. On improvisa une seconde table avec de nouvelles planches, et les non-invités furent aussi bien accueillis que le reste de la compagnie. Puis, quand tout le monde fut installé, au moment du premier coup de fourchette, le père Bouet fit faire la tournée d’usage à une respectable cruche de ce bon rhum du temps, qui n’a plus son pareil aujourd’hui.

 

Chacun prit son petit coup, et la cruche revint vide, – ce qui ne l’empêcha pas de reparaître plusieurs fois durant le souper, plus pleine que jamais.

 

Ce fut alors que commença le festin.

 

Il nous faudrait ici la plume de Rabelais pour décrire cet engloutissement pantagruélique, cette absorption incroyable de volailles farcies, de pommes de terre frites, cette effrayante consommation de rôtis de lard gros comme des pavés, de croquignoles larges comme des barrières…

 

C’est que nos pères savaient manger, ratatinette ! c’est que, comparés aux nôtres, leurs estomacs étaient de véritables malstroms en miniature où disparaissait en un clin d’œil, pour chacun d’eux, ce qui aujourd’hui constituerait le repas de quatre hommes ordinaires.

 

Oh ! les beaux convives que nos pères, et quels fiers buveurs ils faisaient !

 

Pendant trois heures entières, on se bourra d’aliments. Quand la masse ingérée faisait mine de ne plus vouloir prendre le chemin de l’estomac, on lui dépêchait un verre de rhum qui la mettait à la raison ; et, haut les fourchettes ! on continuait comme de plus belle.

 

La moitié, au moins, du petit cochon si prématurément enlevé à sa gaudriole y passa – sans compter un mouton tout entier, dont il ne resta que les ossements, une douzaine d’odalisques de la basse-cour, avec leur sultan, et une vingtaine de tourtières grandes comme des fonds de tonnes.

 

De quoi nourrir une compagnie de grenadiers pendant huit jours !

 

Néanmoins, comme toute chose en ce monde, cette débauche de mâchoires finit… par finir. Couteaux et fourchettes commencèrent par ralentir leur jeu, pour finalement reposer inoffensifs sur les assiettes vides.

 

Le fricot était terminé. Mais on ne se leva pas de table, pour cela. L’inépuisable cruche fit encore une fois le recensement des convives, versant à chacun une dernière rasade de rhum.

 

Puis vinrent les histoires.

 

D’abord anodines et d’une gaieté fortement épicée, elles ne tardèrent pas à prendre une tournure plus en rapport avec la prédilection ordinaire des narrateurs et auditeurs. De drolatiques, elles devinrent sérieuses, puis extraordinaires, puis tout à fait lugubres.

 

Ce fut Antoine Bouet, l’huissier beau parleur, l’avocat du village, qui les amena sensiblement sur ce terrain, où il était chez lui.

 

Ambroise Campagna venait de terminer une histoire dans laquelle un quêteux avait jeté un sort aux bêtes à cornes de son oncle, Baptiste Morency ; et, comme il était quelque peu esprit fort, ce Campagna, il n’avait pas manqué d’ajouter :

 

– Vous en croirez ce que vous voudrez ; mais, pour moi, je trouve que tous ces contes-là, c’est des bêtises.

 

– Des bêtises ! interrompit vivement Antoine ; tu en parles bien à ton aise, Ambroise Campagna. Il pourrait bien t’en cuire, mon garçon, pour refuser ainsi de croire aux châtiments que le bon Dieu nous envoie par l’entremise de ses pauvres.

 

Il faut dire ici, par parenthèse, que ce finaud d’Antoine avait toujours le nom de Dieu à la bouche, bien qu’il fût moins croyant que n’importe qui.

 

– C’est vrai ! murmura-t-on, Ambroise aura queque chose.

 

– Remarque, ami Ambroise, que je ne te le souhaite pas, au moins, reprit Antoine ; mais si jamais il t’arrivait comme à ce pauvre Jean Plante, de l’Argentenay…

 

– Qu’est-ce qui est arrivé à Jean Plante ? demanda-t-on avec une curiosité inquiète.

 

– Voilà ! fit solennellement Antoine, flatté d’avoir mis la puce à l’oreille de son auditoire et, se renversant sur son siège dans l’attitude du conteur qui se dispose à produire de l’effet.

 

– Si nous allumions avant de commencer ! fit observer une voix.

 

– Oui ! oui ! bourrons les pipes ! répondit-on de partout. Antoine est beau parleur et en a pour longtemps. D’ailleurs, on goûte mieux une histoire en tirant une touche.

 

Pipes, calumets, brûle-gueules et blagues à tabac sortirent avec entrain de toutes les poches, et ce fut enveloppé, comme Jupiter tonnant, d’un nuage de fumée, qu’Antoine Bouet commença son récit.

 

IV. Une histoire de loup-garou.

 

Jean Plante, de l’Argentenay, dit-il, était comme Ambroise Campagna : il ne croyait pas aux loups-garous, il riait des revenants, il se moquait des sorts. Quand on en parlait devant lui, il ne manquait jamais de dire avec un gros ricanement :

 

– Je voudrais bien en rencontrer un de vos revenants ou de vos loups-garous : c’est moi qui vous l’arrangerais de la belle manière !

 

Propos inconvenants, vous l’avouerez, et qu’on ne devrait jamais rencontrer dans la bouche d’un chrétien qui respecte les secrets du bon Dieu !

 

Ne va pas croire, au moins, Ambroise, que je dis ça pour toi. Je parle en général.

 

Il faut vous dire que Jean Plante vivait alors – il y a de ça une vingtaine d’années – dans un vieux moulin à farine situé en bas des côtes de l’Argentenay, à pas moins de dix arpents de la plus proche habitation. Il avait avec lui, pendant le jour, son jeune frère Thomas, pour lui aider à faire les moulanges ; mais, la nuit, il couchait tout fin seul au second étage.

 

C’est qu’il n’était pas peureux, Jean, et qu’on aurait bien couru toute l’île avant de trouver son pareil !

 

Il était, en outre de ça, pas mal ivrogne, et colère en diable quand il se trouvait chaud, – ce qui lui arrivait sept jours sur huit. Dans cet état, je vous assure qu’il ne faisait pas bon le regarder de travers ou lui dire un mot plus haut que l’autre ; le méchant homme était capable de vous flanquer un coup de la grande faux que l’on voyait toujours accrochée près de son lit.

 

Or, il arriva qu’un après-midi où Jean Plante avait levé le coude un nombre incalculable de fois, un quêteux se présenta au moulin et lui demanda la charité pour l’amour du bon Dieu.

 

– La charité, fainéant ?… Attends un peu, je te vas la faire, la charité ! cria Jean Plante, qui courut sur le pauvre homme et lui donna un grand coup de pied dans le derrière.

 

Le quêteux ne dit pas mot ; mais il braqua sur le meunier une paire de z’yeux qui aurait dû le faire réfléchir. Puis il descendit tranquillement l’escalier et s’en alla.

 

Au pied de la côte du moulin, le quêteux rencontra Thomas qui arrivait avec une charge d’avoine.

 

– La charité, pour l’amour du bon Dieu ? demanda-t-il poliment, en ôtant son vieux chapeau.

 

– Va au diable : j’ai pas le temps ! répondit durement Thomas, qui se mit à fouetter ses bœufs.

 

Comme tout à l’heure, le quêteux ne souffla mot ; mais il étendit lentement sa main droite du côté du moulin et disparut au milieu des arbres.

 

Ici le narrateur fit une pause habile pour exciter davantage la curiosité de son auditoire, lequel, pourtant, suspendu aux lèvres d’Antoine Bouet, n’avait pas besoin de cet aiguillon. Puis il secoua la cendre de sa pipe sur son pouce et reprit :

 

Le quêteux n’avait pas plus tôt fait ce geste que, cric ! crac ! le moulin s’arrêta net.

 

Jean lâcha un juron et s’en fut voir ce qu’il y avait. Mais il eut beau examiner la grand-roue, les petites roues d’engrenage, et tout le bataclan… rien. Tout paraissait en ordre. L’eau ne manquait pas non plus.

 

Il appela son frère :

 

– Hé ! Thomas !

 

– Ensuite ?

 

– Le moulin est arrêté.

 

– Je le vois bien.

 

– De quoi est-ce que ça dépend ?

 

– J’en sais rien.

 

– Comment, t’en sais rien ! Mais, c’est qu’il faut le savoir, mon garçon !

 

– C’est pas mon affaire, à moi. Regarde ce qu’il a, ton moulin.

 

– Ah ! ah ! c’est pas ton affaire !… On va voir ça, mon garçon. Rempoche-moi un peu d’avoine que tu viens de jeter dans la moulange : il y a des pierres dedans, je le gagerais.

 

– Y a pas de cailloux dans mon avoine. Je les aurais vus, je suppose.

 

– T’as pas la vue bonne, aujourd’hui. Rempoche tout de suite, ou sinon…

 

– Viens-y donc pour voir ! répondit aigrement Thomas.

 

Mais il n’eut pas plus tôt aperçu les yeux gris, tout pleins d’étincelles, de son frère Jean, qu’il se baissa immédiatement et se mit en devoir de vider le grand entonnoir où, comme vous savez, on jette le grain destiné à être moulu.

 

La meule se trouva à découvert.

 

Jean se baissa à son tour, tâta, palpa, fit toutes les simagrées imaginables…

 

Rien !

 

– C’est pas mal drôle, tout de même, cette affaire-là, marmotta-t-il entre ses dents : tout est en ordre, et, cependant, le moulin ne veut pas marcher.

 

– Je sais ce que c’est ! fit tout à coup Thomas, en se frappant le front.

 

– Si tu le sais, dis-le donc, imbécile.

 

– C’est le maudit quêteux de tout à l’heure qui lui a jeté un sort.

 

– Cré bête ! tiens, v’là où je les loge, moi, les sorts, ricana Jean Plante, en allongeant à son frère un maître coup de pied.

 

Ce pauvre Thomas, il en souleva de terre et alla retomber sur les mains à dix pieds plus loin.

 

Quand il se releva, il était bleu de colère et il courut tout droit sur Jean. Mais le meunier, qui pouvait en rosser une demi-douzaine comme celui-là, lui prit les poignets et l’arrêta court.

 

– Halte-là ! mon gars, dit-il ; on ne lève pas la main sur Jean Plante, ou il en cuit.

 

Thomas vit bien qu’il n’était pas le plus fort. Il ne répondit point, et pleurant de rage, il alla ramasser son chapeau. Puis il sortit en montrant le poing à son frère et en lui disant d’un ton de menace :

 

– Quand tu me reverras !…

 

Jean resta donc seul.

 

Tout le reste de l’après-midi, il l’employa à essayer de faire marcher son moulin ; mais, bernique ! la grand-roue faisait un tour, puis, crac ! la mécanique s’arrêtait net.

 

– On verra demain ce qui l’empêche d’aller, se dit à la fin Jean Plante. En attendant, fêtons, puisqu’il n’y a pas autre chose à faire.

 

Et notre homme installa sa cruche sur la table et se mit à boire, que c’était une bénédiction. Un verre de rhum n’attendait pas l’autre, si bien qu’à minuit, il était soûl comme trois cent mille Polonais.

 

Il songea alors à se coucher.

 

C’est une chose facile à faire quand on est à jeun et qu’un bon lit nous attend ; mais, lorsque les jambes refusent le service, il faut s’y prendre à plusieurs fois avant de réussir. Or, cette nuit-là, le meunier avait les siennes molles comme de la laine. Il se cognait à tous les meubles et prenait des embardées qui l’éloignaient toujours de sa paillasse.

 

Finalement il se fâcha.

 

– Ah ! ça ! dit-il en se disposant à essayer une dernière fois, de ce coup-là, je me lance pour la mort ou pour la vie.

 

Et il prit son élan, les bras en avant. Mais ce ne fut pas sa couchette qu’il atteignit : ce fut la porte de l’escalier, qui était restée ouverte.

 

Jean roula jusqu’en bas comme un paquet de linge et se trouva dehors, à la belle étoile.

 

Essayer de remonter ? Impossible. Il fallut donc passer la nuit là, au beau milieu du bois et avec la terre dure pour paillasse.

 

Aussi, quoique saoul, Jean ne put fermer l’œil. Il s’amusa à compter les étoiles et à voir les nuages glisser sur la lune.

 

Vers environ deux heures du matin, un grand vent du nord s’éleva, qui, s’engouffrant dans la cage de l’escalier, éteignit la chandelle restée allumée dans le moulin.

 

– Merci, monsieur le vent, dit Jean Plante : vous êtes plus ménager que moi, vous soufflez ma chandelle.

 

Et il se mit à ricaner. Mais son plaisir ne dura pas longtemps.

 

La lumière reparut au bout de cinq minutes, et, pendant une bonne heure, elle se promena d’une fenêtre à l’autre, comme si une main invisible l’eût fait marcher. En même temps, il arrivait de l’intérieur du moulin des bruits de chaînes, des gémissements, des cris étouffés, que c’était à faire dresser les cheveux sur une tête chauve et à croire que tous les diables d’enfer faisaient sabbat là-dedans. Puis, quand ce tapage effrayant eut cessé, ce fut autre chose. Des feux follets bleus, verts, livides, rouges, se mirent à danser et courir sur le toit, d’un pignon à l’autre. Il y en eut même qui vinrent effleurer la figure du pauvre ivrogne, au point qu’ils lui roussirent un peu la chevelure et la barbe. Enfin, pour combler la mesure, une espèce de grand chien à poil roux, haut de trois pieds, au moins, rôdait au milieu des arbres, s’arrêtant parfois et dardant sur le meunier deux gros yeux qui brillaient comme des charbons enflammés.

 

Jean Plante avait froid dans le dos et les cheveux droit-à-pic sur la tête, comme des broches à tricoter.

 

Il essaya plusieurs fois de se relever pour prendre sa course vers les maisons ; mais la terreur le paralysait autant que l’ivresse, et il ne put en venir à bout qu’au petit jour, alors que toutes les épouvantes de la nuit avaient disparu.

 

Avec la clarté, Jean retrouva son courage et se moqua de ce qu’il avait vu. Pourtant il lui resta une certaine souleur, qui l’empêcha d’abord d’en rire bien franchement. Mais il n’eut pas plus tôt lampé deux ou trois bons verres, qu’il redevint gouailleur comme la veille et se mit à défier tous les revenants et tous les loups-garous du monde de venir lui faire peur.

 

La journée se passa en essais inutiles pour faire repartir le moulin. Il était ensorcelé tout de bon, car il n’y eut pas tant seulement moyen de lui faire faire de suite deux tours de roue.

 

Jean vit approcher le soir avec une certaine défiance. Il avait beau se dire qu’il avait rêvé la nuit précédente… son esprit n’était pas en repos. Mais, comme l’orgueil l’empêchait de monter aux maisons, où l’on n’aurait pas manqué de le railler, il coucha bravement au moulin, – non toutefois sans avoir soigneusement fermé portes et fenêtres.

 

Tout alla bien jusqu’à minuit.

 

Jean se flattait que les scènes de la veille ne se renouvelleraient pas et qu’il pouvait compter sur un bon somme. Mais, ding ! ding ! le douzième tintement de l’horloge n’avait pas fini de résonner, que le tapage recommença. Pan ! un coup de poing ici ; boum ! un coup de pied là… Puis des lamentations !… puis des grincements de chaînes !… puis des éclats de rire… des chuchotements… des lueurs soudaines… des souffles étranges qui passaient dans la chambre… un charivari à faire mourir de frayeur !

 

Jean, lui, se fâcha blanc. Il bondit sur sa faux, et, jurant comme un possédé, il fureta dans toutes les chambres du moulin, sans même en excepter le grenier.

 

Mais, chose curieuse, quand le meunier arrivait dans un endroit, le bruit y cessait aussitôt pour se reproduire à la place qu’il venait de quitter.

 

C’était à en devenir fou.

 

De guerre lasse, Jean Plante regagna son lit et ramena les couvertures par-dessus sa tête – ce qui ne l’empêcha pas de grelotter de fièvre tout le reste de la nuit.

 

Cela dura ainsi pendant une semaine.

 

Le soir de la huitième journée – qui se trouvait être le propre jour de la Toussaint – Jean veillait encore seul au moulin. Il n’avait pas été à la messe, sous prétexte qu’il faisait trop mauvais, aimant mieux passer son temps à buvasser et braver le bon Dieu.

 

Il était pourtant bien changé, le pauvre homme. Sa figure bouffie et ses yeux brillants de fièvre disaient assez quelle affreuse semaine d’insomnie il avait passée.

 

Au dehors, le vent du nord-est faisait rage, fouettant les vitres avec une petite pluie fine, qui durait depuis le matin. Pas la moindre lune au firmament. Une nuit noire comme de l’encre !

 

Jean était accoté sur la table, en face de son éternelle cruche, qu’il regardait d’un air hébété. La chandelle fumait, laissant retomber sur le suif le bout de sa longue mèche charbonnée. Il faisait noir dans la chambre.

 

Tout à coup, l’horloge sonna onze heures.

 

Jean Plante tressaillit et fit mine de se lever. Mais l’orgueil le fit retomber sur sa chaise.

 

– Il ne sera pas dit que je céderai… murmura-t-il d’une voix farouche. Je n’ai pas peur, moi !… non, je n’ai peur de rien !

 

Et il se versa à boire d’un air de défi.

 

Minuit arriva. L’horloge se mit à sonner lentement ses douze coups : ding ! ding ! ding !…

 

Jean ne bougea pas. Il comptait les coups et regardait partout, les yeux grands comme des piastres.

 

Au dernier tintement, flac ! une rafale de vent ouvrit violemment la porte, et le grand chien roux de la première nuit entra.

 

Il s’assit sur son derrière, près du chambranle, et se mit tranquillement à regarder Jean Plante, sans détourner la vue une seule seconde.

 

Pendant cinq bonnes minutes, le meunier et le chien se mirèrent comme ça, – le premier, plein d’épouvante et les cheveux droits sur la tête ; le second, calme et menaçant.

 

À la fin, Jean n’y put tenir. Il se leva et voulut moucher la chandelle pour mieux voir.

 

La chandelle s’éteignit sous ses doigts.

 

Jean chercha vite un paquet d’allumettes, qui devait se trouver sur la table.

 

Le paquet d’allumettes n’y était plus.

 

Alors il eut véritablement peur et se mit à reculer dans la direction de son lit, observant toujours l’animal immobile.

 

Celui-ci se leva lentement et commença à se promener de long en large dans la chambre, se rapprochant peu à peu du lit.

 

Ses yeux étaient devenus brillants comme des tisons, et il les tenait toujours fixés sur le meunier.

 

Quand il ne fut plus qu’à trois pas de Jean Plante, le pauvre homme perdit la tête et sauta sur sa faux.

 

– C’est un loup-garou ! cria-t-il d’une voix étranglée.

 

Et, ramenant avec force son arme, il en frappa furieusement l’animal.

 

Aussitôt, il arriva une chose bien surprenante. Le moulin se prit à marcher comme un tonnerre, pendant qu’une lueur soudaine envahissait la chambre.

 

Thomas Plante venait de surgir, tenant entre ses doigts une allumette enflammée.

 

Le grand chien avait disparu !

 

Sans souffler mot, Thomas ralluma la chandelle. Puis, apercevant son frère qui tenait toujours sa faux :

 

– Ah ! ça ! dit-il, qu’est-ce que tu faisais donc là, à la noirceur ?… Deviendrais-tu fou, par hasard ?

 

Jean, livide et hagard, ne répondait pas. Il regardait Thomas, à qui il manquait un bout de l’oreille droite.

 

– Qui t’a arrangé l’oreille comme ça ? demanda-t-il, enfin, d’une voix qui n’était plus qu’un souffle.

 

– On me l’a coupée ! répondit durement Thomas.

 

Jean se baissa et ramassa par terre un bout d’oreille de chien, encore saignant.

 

– C’était donc toi ! murmura-t-il.

 

Et, portant la main à son front, il éclata de rire. Jean Plante était fou !

 

V. Sinistre prédiction.

 

Ici, Antoine le beau parleur se tut et, se levant avec une dignité lugubre, alla rallumer sa pipe au poêle.

 

Quant aux auditeurs, ils restèrent pendant quelques minutes sous le coup de l’émotion profonde causée par ce récit ; puis enfin Ambroise Campagna, presque aussi impressionné que les autres, hasarda l’observation suivante :

 

– Comme ça, tu crois que Thomas avait été changé en loup-garou par le quêteux ?

 

– Je fais plus que le croire, j’en suis sûr, répliqua Antoine.

 

– Rien ne le prouve, cependant.

 

– Non ?… Et son absence inexplicable de huit jours ?… Et ce bout d’oreille qui lui manquait, comptes-tu ça pour rien ?

 

– Thomas a dit dans le temps qu’il était allé à Québec chercher de l’ouvrage et qu’il s’était fait mordre ce bout d’oreille-là par un Irlandais, dans une chicane.

 

Antoine se mit à rire narquoisement.

 

– La belle histoire ! dit-il. Comme si ce garçon-là aurait été assez bête pour avouer sa métempiscose !

 

– Dame !…

 

– Et, d’ailleurs, reprit Antoine en baissant la voix, je peux bien vous dire ça, à vous autres qui êtes mes amis : une personne qui a été loup-garou ne s’en souvient pas, – si bien qu’il peut s’en trouver parmi ceux qui m’écoutent qui ont eu ce malheur-là sans le savoir.

 

– C’est-il possible ?… Ah ! mon Dieu ! firent les convives, en s’entre-regardant avec terreur.

 

– Comme je vous le déclare, répondit solennellement le conteur. Puis, employant sa formule favorite :

 

– Au moins, n’allez pas vous figurer que je soupçonne quelqu’un en particulier. Je parle d’une chose possible, – et tout est possible en ce monde.

 

– Et il n’en reste rien, une fois revenu au naturel ? demanda une voix.

 

– Oh ! si peu de chose… répondit Antoine d’un ton mystérieux.

 

– Quoi, encore ?

 

– Une bagatelle… J’ai presque envie de ne pas vous le dire, car ça vous portera peut-être à des soupçons mal placés.

 

– Non, non, parle.

 

– C’est bon, puisque vous le voulez. Voilà. Une fois que le loup-garou est délivré – c’est-à-dire qu’un chrétien baptisé lui a tiré du sang – il reste d’abord une marque chez l’homme au même endroit où l’animal a été blessé. Vous l’avez vu pour Thomas, quand son frère l’eut délivré en coupant un bout de l’oreille à ce satané grand chien qui lui fit si peur.

 

– Oui, oui, c’est vrai.

 

– En outre de ça, il y a d’autres signes. Parfois, c’est une vague ressemblance avec l’animal, les dents de l’œil plus longues que d’ordinaire, la lèvre d’en haut pendante comme une babine de chien ; d’autres fois, c’est une touffe de poils parmi les cheveux, ou les ongles recourbés en forme de griffes. Enfin, il y a une masse de petites indications connues seulement de certaines personnes qui s’y entendent.

 

Antoine appuya sur ces derniers mots, laissant augurer par là que lui-même ne serait nullement embarrassé de reconnaître des ex-loups-garous dans bon nombre de ses concitoyens de l’île.

 

On voit d’ici ce qui arriva… Chacun jeta un regard furtif sur son voisin, dans la crainte ou… l’espoir peut-être d’y découvrir quelques-uns des signes énumérés par Antoine.

 

Puis, cet impérieux besoin de curiosité satisfait, on se remit à questionner le conteur.

 

– À propos de Jean Plante, qu’est-ce qui lui serait arrivé s’il n’avait pas tiré du sang au loup-garou ?

 

– Hum ! hum ! toussa Antoine.

 

– Tu ne réponds pas ?

 

– Il serait arrivé que Thomas courrait encore les bois de l’île, déguisé en bête, – à moins que le bon Dieu ne lui eût fait rencontrer le quêteux qui lui avait jeté un sort.

 

– Et si ce quêteux-là était mort avant lui ? insista le questionneur.

 

– Tu en veux savoir trop long, mon ami : ça ne porte pas chance, répondit le beau parleur, mis au pied du mur. Au moins, ajouta-t-il aussitôt comme correctif, ne vas pas te figurer que je te souhaite la moindre chose : je suis trop bon chrétien pour ça, Dieu merci.

 

Le curieux n’osa poursuivre et se tut. Ce fut un jeune garçon de Sainte-Famille, engagé chez Baptiste Morency, qui reprit l’entretien.

 

– Ça me chiffonne de savoir si Jean Plante en eut pour longtemps de sa folie ? hasarda-t-il avec timidité.

 

Antoine se tourna successivement vers ses deux voisins de droite et de gauche, et répondit :

 

– Il y a ici deux respectables habitants de l’Argentenay : demande-leu ça, mon garçon.

 

– Jean Plante est mort fou ! grondèrent ensemble les deux Argentenayens, d’une voix effroyablement creuse.

 

– Pas possible ! le pauvre homme ! fit-on autour des tables.

 

– Il vécut un an après l’affaire du moulin, reprit Antoine… Mais quelle vie ! Tout le monde en avait peur et se sauvait de lui, comme d’un possédé. C’est qu’aussi il n’était pas agréable à rencontrer, surtout la nuit. Toujours armé de sa faux, il courait les champs et les bois, cherchant des loups-garous et massacrant tous les gros chiens qu’il pouvait approcher, – à tel point que ces pauvres bêtes, de tant loin qu’elles l’apercevaient, se sauvaient à toutes pattes, jappant de peur. Un matin, on le trouva mort dans le haut du clos du bonhomme La Poche-à-l’anguille – le propre père de mon épouse.

 

– Ça t’écorcherait-il la bouche de dire le père Picard ? riposta une voix aigre, qui n’était autre que l’organe de dame Eulalie.

 

– Psit ! Picard ou Poche-à-l’anguille, c’est tout un et ça loge dans la même culotte. Faites pas attention, madame mon épouse, répliqua tranquillement Antoine.

 

– Si l’on peut donner un sobriquet pareil à un chrétien ! glapit la femme, en dardant sur son mari des regards furibonds.

 

– Un chrétien, cette vieille trogne-là ! repartit irrévérencieusement le beau parleur, qui se leva de table.

 

Tous les convives l’imitèrent, empêchant ainsi l’épouse de répliquer vertement et coupant court à une scène conjugale qui se renouvelait fréquemment.

 

On se répandit un peu partout. Les femmes entourèrent le berceau de la petite Anna et se mirent à discourir bruyamment sur son compte, – chacune lui trouvant quelques traits de ressemblance avec ses propres enfants. Quant aux hommes, ils passèrent dans la cuisine, où bientôt l’épaisse fumée de leurs pipes les déroba presque complètement à la vue. La mère Bouet, elle, assistée de plusieurs ménagères de bonne volonté, desservait les tables, afin de permettre aux danses de s’organiser dans la chambre qu’elles encombraient. Bientôt, les sons aigres d’une chanterelle de violon, alternant avec le roulement sonore d’une dorée vigoureusement frottée, se firent entendre, dominant la tapageuse conversation de ces dames. C’était le ménétrier du village qui accordait son instrument. Ce fut bientôt fait. Alors, un véritable torrent de gammes, de trilles, d’arpèges – en quadruples croches – envahit la maison, pendant que le plancher était ébranlé d’une manière continue par de vigoureux battements de pieds qui tenaient la mesure. Il y avait de quoi électriser un paralytique.

 

Ce n’était rien moins que le susdit ménétrier, qui pour mettre la danse en train et se faire le bras, exécutait la gigue la plus échevelée de son répertoire.

 

– Allons danser pour faire descendre notre souper, se dirent les jeunes gens.

 

– Les gens priés en place ! cria bientôt une voix autorisée. La grand-chambre fut vite prise d’assaut, et des merveilles de chorégraphie ne tardèrent pas à s’étaler au milieu d’un cercle joyeux de spectateurs. Aux gigues succédèrent des cotillons, puis des reels à quatre et à neuf, puis des triomphes, puis des foins, puis des horn-pipes, puis… toutes sortes de choses, enfin ! Si bien qu’au petit jour, on jouait encore du jarret et que le pauvre violoneux n’en pouvait plus, tout gorgé qu’il fût d’un rhum généreux. La danse dut cesser, faute de mesure pour la guider, et chacun se disposa au départ. Une demi-heure après, il ne restait plus, en fait d’étrangers à la maison, que maître Antoine Bouet et sa digne épouse. Tout en faisant ses apprêts et en causant à bâtons rompus, le beau parleur reluquait la petite Anna dans son berceau, avec la persistance d’un homme qui a quelque chose sur le cœur et n’ose pas le dire. Son frère Pierre finit par s’en apercevoir.

 

– Ah ça ! lui fit-il remarquer, qu’as-tu donc à lorgner ma petite fille ?… On dirait, ma parole, que tu lui trouves quelque chose qui te chacote ?…

 

Oh ! non, non… fit distraitement Antoine. Ne vas pas croire…

 

– Si, si… je m’aperçois bien que tu la regardes drôlement.

 

– Ce n’est rien : une idée… une simple idée !

 

– Quelle idée ?

 

– À quoi bon ?… puisque je te dis que c’est une pure supposition.

 

– Dis toujours.

 

– Au fait, c’est un service à te rendre. Eh bien ! mon pauvre Pierre, cette enfant-là a une triste destinée écrite sur la figure.

 

– Hein ? firent ensemble le père et la mère Bouet.

 

– Hélas ! oui, continua Antoine d’un ton dolent. Je me trompe fort, ou elle deviendra…

 

– Quoi donc ?

 

– Loup-garou ! acheva le terrible pronostiqueur.

 

– Loup-garou ! Seigneur Jésus ! gémit Marianne.

 

– Loup-garou, ma petite Anna ! s’exclama Pierre, qui s’approcha du berceau, comme pour défendre l’enfant.

 

– Oh ! pas maintenant, mais plus tard… Dieu sait quand.

 

– Tu veux rire, Antoine. C’est mal de nous mettre comme ça dans l’inquiétude, à propos de rien.

 

– Pierre, je ne ris jamais de ces choses-là, reprit Antoine avec solennité. En bon frère, je crois devoir t’avertir, voilà tout.

 

Les deux vieillards étaient atterrés. Ils se regardaient avec des yeux où se lisaient mille appréhensions.

 

– Mais que faire, mon Dieu ? s’écria le mari.

 

– Écoute-moi, Pierre. Commence par tuer tout à l’heure ton gros chien : c’est une bonne prudence.

 

– Tuer Pataud… Y penses-tu ? Et pourquoi faire ?

 

– Pour en faire du savon et laver l’enfant avec, deux fois par jour.

 

– Et ça la préservera ?

 

– Du moins, jusqu’à nouvel ordre.

 

– Pauvre Pataud ! Une si bonne bête ! C’est égal, il y passera. Mais, du diable si je comprends pourquoi un petit chérubin comme Anna se voit menacé de devenir loup-garou !

 

– As-tu oublié comment elle est arrivée ici, dans les bras d’un fantôme ?

 

– Un fantôme ! tu crois que c’était un fantôme ?

 

– Tiens ! comme si un chrétien en chair et en os s’amuserait à courir le fleuve, par des nuits de tempête, et à distribuer des enfants !

 

– C’est bien curieux, en effet, murmura le père Bouet tout songeur. Antoine souhaita le bonjour à son frère et sortit, flanqué de sa femme. Arrivé au bas du perron, il se retourna pour crier :

 

– Au moins, Pierrot, ne vas pas te figurer que je veux du mal à la petite : je l’aime, au contraire, comme si elle était ma vraie nièce.

 

Et il gagna le chemin royal, entraînant l’estimable Eulalie et riant d’un mauvais rire.

 

– Dis-moi donc un peu pourquoi tu lui fais tuer son chien ? demanda la digne femme.

 

– Pourquoi ? ricana Antoine. Dame ! c’est peut-être bien pour empêcher cette bête féroce-là de me dévorer quand il me prend fantaisie d’aller, la nuit, compter les poules ou les moutons de mon richard de frère. Qu’en dites-vous, madame ?

 

Et Antoine se prit à ricaner de plus belle.

 

VI. Antoine Bouet le beau parleur.

 

Cet Antoine Bouet était décidément un fier coquin, il n’y a pas à le cacher. Et, puisque nous avons lâché ce gros mot, complétons la biographie du personnage. Aussi bien, il est appelé à jouer dans l’histoire que nous racontons un rôle trop proéminent, pour que nous ne fassions pas connaître son caractère jusque dans ses moindres replis.

 

De dix ans moins âgé que son frère, Antoine Bouet présente avec lui un contraste frappant, non seulement sous le rapport du physique, mais encore, et surtout, du côté moral. Lorsque Pierre est un petit vieillard rondelet, large d’épaules et court de jambes, Antoine, lui, n’offre de développement que dans le sens de la longueur ; quand le premier ne laisse voir sur toute sa grassouillette personne que des lignes arrondies, des contours moelleux, le second, au contraire, est fait d’angles saillants ou rentrants, énergiquement accusés sous une peau sèche et brune ; autant l’aîné a le regard bienveillant et l’expression enjouée, autant le cadet se distingue par un œil dur et une physionomie renfrognée. De même, sous le rapport moral, autant celui-là est gai et naturellement porté aux entraînements du cœur, autant celui-ci se plaît à paraître lugubre et à n’écouter que la voix de ses intérêts ou de ses passions.

 

Ils sont enfin l’antipode l’un de l’autre.

 

Et pourtant, seuls enfants d’un cultivateur à l’aise, ayant hérité chacun d’une moitié du patrimoine paternel amplement suffisante pour les faire vivre tous deux hors des atteintes du besoin, combien de raisons n’ont-ils pas eues pour que leurs penchants et leur humeur se soient développés semblablement, soumis qu’ils ont été aux mêmes influences !

 

Mais non. Pierre est resté laborieux, sage, économe, content de son lot et le faisant valoir le plus possible ; tandis qu’Antoine, pris de la fièvre du mouvement, a voulu faire son petit voyage aux États-Unis et tâter de la vie des manufactures.

 

Il avait environ vingt-six ans quand cette terrible maladie de yankisme s’abattit sur ses épaules, – et des milliers de nos compatriotes savent par expérience qu’on ne résiste guère à une affection comme celle-là.

 

Il afferma donc son bien, vendit un clos pour se faire de l’argent de poche, et le voilà parti pour la grande République, cet Eldorado des jeunes gens à humeur vagabonde qui se figurent naïvement que la Fortune, chez l’étranger, est moins marâtre qu’au pays.

 

Antoine ne tarda pas à dégringoler du haut de ses illusions. Ce fut quand, après avoir épuisé sa première mise de fonds, il se trouva en face d’une cruelle nécessité : le travail. Jusque là, il avait cru vaguement qu’aux États-Unis l’argent se gagnait à estropier la langue anglaise et à respirer l’âcre fumée des usines. Aussi, la chute fut-elle rude pour un garçon qui n’avait jamais fait autre chose, dans son pays, que se promener d’une paroisse à l’autre dans le cabriolet paternel et courir les veillées, à la recherche des jolies filles.

 

Toutefois, l’orgueil lui tint lieu de courage, et, pendant quatre années, Antoine végéta dans les manufactures de la Nouvelle-Angleterre, travaillant dur, gagnant peu et dépensant tout. À peine se put-il amasser de quoi payer ses frais de route, lorsque, la désillusion étant complète, il songea au retour.

 

Une autre mésaventure l’attendait au pays. Il n’avait pas mis le pied dans son île natale, qu’on lui apprit la fuite de son fermier, quelques jours auparavant. Ce drôle, après avoir épuisé la terre confiée à ses soins par une culture sans assolement et sans engrais, n’avait trouvé rien de mieux à faire, en apprenant la prochaine arrivée du propriétaire, que de vendre secrètement tout ce qu’il put et de prendre la poudre d’escampette.

 

Le voilà donc bien avancé, notre ami Antoine, avec un patrimoine diminué, une terre épuisée et tout un matériel de culture disparu dans les poches d’un filou ! C’était bien la peine, ma foi, d’aller au-delà de la ligne quarante-cinq apprendre à nasiller une langue étrangère et à faire de la brique !

 

L’ex-manufacturier fut donc obligé de recourir à une fâcheuse extrémité, qui est ordinairement l’indice du commencement de la décadence chez un cultivateur : il dut emprunter sur hypothèque.

 

C’était ouvrir la porte aux embarras d’argent et aux rentes à payer. Un emprunt en appelle un autre, jusqu’à ce qu’enfin les intérêts accumulés ne peuvent plus être soldés et que la terre passe au laminoir du shérif, pour en sortir… amincie de la belle façon.

 

Antoine n’arriva pas là de suite ; mais les choses allaient leur petit bonhomme de chemin dans cette direction, et rien n’était fait pour en enrayer la marche funeste.

 

Dix ans se passèrent de la sorte. Au lieu de travailler ferme et de chercher à améliorer sa culture, Antoine se laissait tout doucement entraîner vers la ruine complète. Insouciant comme un homme qui n’a pas à s’occuper de l’avenir, il passait une bonne partie de son temps en promenades avec des amis de l’Argentenay ou en ripailles dans ce joyeux coin de l’île d’Orléans.

 

Et, comme si cette manière de vivre n’écornait pas encore assez vite son avoir, maître Antoine, dont le caractère s’aigrissait de jour en jour, se fit recevoir huissier et se jeta à corps perdu dans la chicane. Normand comme ses ancêtres, il se prit à adorer Thémis et à chérir les procès. Jamais on ne vit plaideur plus endiablé – et pourtant Dieu sait s’il s’en trouve de formidables dans nos campagnes avoisinant Québec ! Il plaidait pour tout, pour tous et à cause de tout. Une barrière restée ouverte, une clôture à laquelle il manquait une perche, un chien qui lui aboyait aux mollets, un ruisseau dont un des méandres envahissait sa terre… tout était pour lui matière à procès. La fabrique de la paroisse, le conseil municipal, les commissaires d’écoles, les inspecteurs de voirie, le gardien d’enclos lui-même n’avaient qu’à se bien tenir et à marcher droit, car Antoine les guettait, et, au moindre écart, vlan ! le papier timbré leur arrivait sous larges enveloppes.

 

Les avocats de Québec étaient dans la jubilation et ne parlaient de rien moins que de faire une souscription entre eux pour présenter à Antoine Bouet un témoignage non équivoque de leur estime.

 

Ce n’était pas tout. À force de manipuler les assignations, les brefs de saisies et autres belles choses écrites sur papier timbré d’huissier, Antoine était passé jurisconsulte. On le consultait comme un oracle, et il ne manquait jamais d’envenimer les questions les plus simples, de manière à en faire surgir de bons gros procès. Beau parleur, habile et finaud, rien ne lui était plus aisé que de circonvenir les crédules habitants de son entourage et de se faire passer à leurs yeux pour un homme de grande capacité.

 

Disons enfin, pour terminer cette courte biographie, que le digne huissier ne se possédait pas de satisfaction, lorsqu’il avait quelque ordre à porter ou quelque saisie à faire. Mais la joie, chez lui, se traduisait d’une drôle de façon. Elle était toute intérieure et nullement sur la figure ou dans les manières. Ce qui faisait que jamais maître Antoine n’avait la mine plus lugubre et la parole moins encourageante, que dans ces circonstances-là.

 

Quand on le voyait passer tout gourmé dans sa grande redingote râpée, la physionomie vent debout et fredonnant quelque complainte larmoyante, on pouvait se dire à coup sûr : « Antoine a quelque grosse saisie à faire aujourd’hui, car il a pris sa figure des dimanches. »

 

Au reste, le terrible huissier n’en avait guère d’autre à cette époque. Soit que ses implacables fonctions eussent déteint sur son moral, ou soit plutôt qu’en vieillissant son caractère naturellement morose se fût développé outre mesure, toujours est-il qu’Antoine Bouet était devenu tout à fait lugubre, au moment où nous le mettons en scène.

 

Il voyait tout en noir et faisait ses délices à prédire toutes sortes de malheurs. Les grains avaient-ils bonne apparence et balançaient-ils au soleil d’août leurs épis lourds et jaunissants ?… « – Hum ! hum ! grommelait-il, ça pousse trop bien : gare la grêle ou la gelée ! »

 

Un habitant possédait-il quelque belle bête, par exemple un superbe cheval, admiré et envié des connaisseurs ?… Le fatidique Antoine ne manquait pas de dire : « – Trop beau pour une brute ! Il aura le souffle ou attrapera des écarts, un de ces jours… »

 

Comptait-on sur la pluie pour faire lever les semences ?… Le prophète annonçait une longue sécheresse ! Fallait-il du soleil après des orages répétés ?… Allons donc ! on en avait pour quinze jours de ce déluge !

 

Singulier homme ! Il n’était jamais à court quand il lui fallait décourager.

 

C’est avec des dispositions semblables qu’il prit femme, cinq ans à peu près avant l’époque où commence notre récit.

 

Nous devons à la vérité de dire que, si cet événement amena du changement chez lui, ce ne fut pas pour le mieux – bien au contraire. C’est en vain que la douce Eulalie chercha à mettre un peu de rose dans le noir de ce caractère : elle y perdit sa logique et ses glapissements ; en vain aussi qu’elle donna à ce père ténébreux un gros garçon et une fille dodue à fendre avec l’ongle : Antoine n’en devint que plus lugubre.

 

Disons ici, à la louange de cette femme estimable, qu’elle ne pouvait rien pour amener la guérison morale de son mari : car l’envie ne se guérit pas, – et Antoine Bouet était mordu au cœur par ce terrible serpent.

 

La prospérité de son frère – tandis que lui-même marchait vers la ruine – l’exaspérait. Il ne lui pardonnait pas d’être laborieux, économe, bon cultivateur. Les belles tiges de blé, de seigle et d’avoine qui se balançaient dans les champs de Pierre, tout à côté de ses clos incultes ou mal entretenus, à lui, paraissaient à ses yeux comme autant d’accusateurs lui reprochant son incurie ; et il ne pouvait voir les beaux grands bestiaux et les superbes moutons paissant dans l’herbe haute et drue de la prairie voisine, sans maudire le bonheur insolent de son aîné.

 

Hâtons-nous d’ajouter toutefois que ces manifestations haineuses étaient tout intérieures et ne se traduisaient jamais au dehors. Hypocrite autant que méchant, Antoine était, au contraire, le premier à féliciter son heureux frère de cette prospérité qui lui donnait le cauchemar.

 

C’est qu’en homme de loi entendu, le coquin n’ignorait pas que Pierre n’ayant pas d’enfants et ne pouvant emporter ses biens dans l’autre monde, les dits biens devaient fatalement lui revenir, à lui Antoine – sauf peut-être la part de Marianne. Mais Marianne étant elle-même sans parents connus, il y avait mille à parier contre un que tout le magot resterait dans la famille Bouet, c’est-à-dire dans les poches du frère cadet.

 

Cette considération était plus que suffisante pour faire prendre patience à un homme habile comme notre huissier. Aussi se montrait-il, vis-à-vis du détenteur d’un héritage si chaudement convoité, non seulement serviable et empressé, mais encore d’une obséquiosité hors ligne.

 

Tel était, par le gros et le menu, Antoine Bouet le beau parleur.

 

VII. Parrain et marraine.

 

À peine de retour chez eux, Antoine et sa femme échangèrent un regard terrible. C’était la première fois qu’ils se trouvaient seuls depuis l’étonnante nouvelle de la matinée, et il est facile d’imaginer s’ils en avaient gros sur le cœur.

 

Ce fut la femme qui engagea le combat.

 

– Eh bien ! monsieur l’homme de loi, êtes-vous content de votre journée ? demanda-t-elle avec une ironie des plus aigres.

 

Le mari ne répondit pas. Il se promenait d’un air farouche, tirant de sa pipe d’épais nuages de fumée.

 

– Vous devriez être content, continua l’épouse : vous voilà dans les honneurs, et avec une jolie petite nièce, par-dessus le marché.

 

L’époux accéléra sa marche, mais ne desserra pas encore les dents.

 

– Faudrait être bien difficile, assurément, poursuivit l’impitoyable Eulalie… Un amour d’enfant qui vous évitera plus tard le trouble d’hériter de votre frère.

 

Pour le coup, Antoine bondit. La botte l’avait atteint en pleine poitrine.

 

– Va au diable ! rugit-il, en lançant contre le poêle sa pipe, qui se brisa comme verre.

 

Ce fut au tour d’Eulalie de se taire. Elle avait mis l’eau sur la roue du moulin : le moulin allait tourner.

 

– Le gueux ! le scélérat ! se prit à grommeler Antoine, tout en arpentant nerveusement la pièce, me voler ainsi !… me dépouiller !… m’arracher le pain de la bouche !… réduire mes enfants à la famine !… Et pour qui ? pour une va-nu-pieds, une quêteuse, une canaille, un marmot du diable venu on ne sait d’où !… Ah ! ça ne se passera pas ainsi, satané corbillard ! ou j’y perdrai mon nom.

 

La douce Eulalie écoutait dans le ravissement. Il lui semblait que son propre cœur se dégonflait en entendant son cher époux épancher le sien.

 

Cependant, comme ce dernier se taisait, elle eut peur de ne l’avoir pas assez aiguillonné et qu’il en restât là.

 

– Il est bien temps, reprit-elle, oui, il est bien temps, en vérité, de t’apercevoir que ton frère veut te piller… Il y a belle lurette que je te dis de veiller au grain et d’empêcher ce bêta de Pierre de te jouer quelque vilain tour.

 

– Est-ce que je pouvais prévoir ?… voulut répliquer Antoine.

 

– Oui, tu devais t’en douter ! glapit la doucereuse épouse. Ne savais-tu pas, par hasard, que ce vieux fou-là a déjà voulu adopter la petite Josephte à Pierriche, sous prétexte que ses père et mère venaient de mourir ?

 

– Eh bien ! je ne l’ai pas empêché, peut-être ?

 

– Fallait faire de même pour l’autre, pour cette petite jean f… qu’est laide à jouer avec !

 

Bêtasse ! comme si ç’avait dépendu de moi et que je me fusse trouvé, la nuit dernière, à épier les chaloupes qui distribuaient des marmots ! Dis donc des choses qui ont le sens commun.

 

– C’est ça, nigaud, chante-moi pouilles parce que je prends tes intérêts et ceux de tes enfants. Ah ! ce qui t’arrive, tu le mérites bien, et je m’en moque pas mal.

 

– Ce qui m’arrive est en dehors des prévisions humaines, et il faut être folle comme toi pour m’en rendre responsable.

 

– Ça n’empêche pas que le bien de ton frère nous échappe et qu’avant peu il va nous falloir prendre la poche et le traîneau, malgré toutes tes finesses et tes beaux discours. Un bel avenir, allez, pour tes enfants !

 

Antoine eut un éclair dans le regard. Cet homme sans cœur et sans entrailles avait pourtant un bon sentiment, un seul, réfugié au plus profond de son être : il aimait ses enfants.

 

Le chacal, lui-même, a de la tendresse pour sa progéniture.

 

– Les petits ! s’écria-t-il, ils ne pâtiront pas, j’en réponds. Satané corbillard ! je voudrais bien voir mes enfants manquer de pain, tandis qu’une étrangère se gaudirait avec l’héritage de la famille… Non ! non ! pareille honte n’arrivera pas… ou il y aura du bouillon, je le promets.

 

Eulalie se mit à rire avec ironie.

 

– On le connaît, ton bouillon, dit-elle : des queues d’échalotes avec de l’eau claire.

 

– Laisse… laisse mijoter, ma femme, répondit Antoine d’une voix sombre. Dans le bouillon que je servirai à la petite sorcière de cette nuit, il y a d’abord les maladies naturelles : la scarlatine, la rougeole, la grippe et autres ingrédients de cette nature, qui viendront se placer d’eux-mêmes dans la marmite ; puis, si cela ne suffit pas, ajouta-t-il avec un geste de menace, j’y joindrai certaines petites combinaisons de mon cru qui me débarrasseront bien de cette aventurière et lui feront lâcher mon héritage légitime.

 

– Là ! là ! Antoine, ne va pas si loin. Il est vrai que la mauvaise chance nous poursuit et que nous nous serions bien passés de la filleule qui nous arrive ; mais faut en prendre son parti. Tu t’accoutumeras toi-même à l’idée de voir le bien de ta famille passer en d’autres mains que les tiennes. Il faut faire la charité, après tout !

 

La digne marraine laissa tomber négligemment, d’un ton doucereux, cette phrase mortelle sur la sourde irritation de son époux, avec la certitude qu’elle produirait de l’effet.

 

Eulalie ne se trompait pas. Elle connaissait bien son homme. Celui-ci s’arrêta et donnant un grand coup de poing sur la table :

 

– Jamais ! s’écria-t-il avec une extrême véhémence, jamais – souviens-toi de ça – je ne consentirai à me laisser dépouiller de ce qui m’appartient en toute justice. Quand à s’arrêter un seul instant à la pensée que le temps amènera du changement dans mes idées, c’est pure folie. Au contraire, plus je deviendrai pauvre, plus je subirai de privations, plus aussi je m’attacherai à cet héritage, qui est notre seule planche de salut, si nous ne voulons pas tendre la main comme des quêteux. Demander l’aumône ?… voir mes enfants quêter ou à la merci du public ?… Misère ! avant que pareille chose arrive, Antoine Bouet aura fait joliment du grabuge quelque part, je ne dis que ça !

 

La terrible menace cachée sous cette dernière phrase de son époux amena un beau sourire sur les lèvres d’Eulalie. La brave femme s’enleva doucement, sur les ailes de l’espérance, jusqu’aux nuages dorés du troisième ciel, et, de là, elle crut voir sa petite filleule, en haillons et dépossédée, traînant sur l’île d’Orléans une existence misérable. À cette vision séraphique, son cœur s’inonda d’une joie sereine et elle eut une vague envie d’embrasser Antoine.

 

Pourtant elle réprima vite ce désir extravagant et reprit :

 

– D’ailleurs Pierre est encore plein de vie, et Marianne n’a pas l’air, non plus, de vouloir mourir de sitôt. Ces gueux-là sont capables de nous enterrer, oui-dà !

 

– Je ne dis pas non… grommela Antoine : il ne nous manquerait plus que ça !

 

– Nos enfants n’en resteraient pas moins pour faire valoir nos droits, qu’en dis-tu ? continua Eulalie.

 

– Incontestablement.

 

– Dans ce cas-là, reprit délibérément la brave femme, faisons-nous pas de bile et laissons grandir notre chère filleule. Pour moi, Antoine, je t’assure que je n’ai pas gros comme ça de haine contre ce chérubin-là et que j’irai l’embrasser tous les jours, jusqu’à ce que…

 

– Si tu pouvais l’étouffer !… interrompit à voix basse le digne parrain.

 

– Jusqu’à ce que quelque déplorable accident la prive de mes caresses ! acheva la non moins digne marraine, en riant aux éclats de sa lugubre facétie.

 

En ce moment, un pas lourd qui faisait craquer l’escalier conduisant au grenier interrompit la conversation des époux ; bientôt ce bruit s’accompagna d’une sorte de bêlement aigu, allant toujours crescendo jusqu’aux notes les plus extrêmes de la gamme ; puis enfin la porte de la montée s’ouvrit et une espèce de maritorne en jupe courte apparut, tenant dans ses bras un affreux bambin de trois ou quatre ans.

 

Ce dernier n’était autre que le fils aîné de maître Antoine Bouet.

 

– Ce cher petit, déjà éveillé ! s’écria la tendre Eulalie en se précipitant vers l’enfant.

 

– Viens embrasser ton père, Ti-Toine ! dit à son tour le mari.

 

Et tous deux de se disputer le marmot, pour avoir ses premiers baisers. Mais le marmot, encore tout ensommeillé, n’entendait pas le badinage ce matin-là, paraît-il, car il redoubla ses bêlements et ne répondit aux avances des auteurs de ses jours que par des coups de poings et des ruades.

 

Il fallut, pour l’apaiser, lui fourrer dans la bouche une miche de pain trempée dans la crème. Alors, mais seulement alors, il livra aux lèvres de ses père et mère ses joues barbouillées.

 

– Vois-tu, le gaillard, si ça vous a déjà un appétit ! s’exclama Antoine avec orgueil.

 

– Hélas ! ce n’est que trop vrai ! soupira Eulalie. Puis elle ajouta aussitôt, en baissant la voix et regardant fixement son mari : pourvu qu’il y ait toujours de quoi le satisfaire, son appétit !

 

Le père courba la tête, et un nuage sombre envahit sa figure.

 

Cette rusée Eulalie, comme elle savait bien piquer son homme à la bonne place et avec quelle délicatesse de main elle vous retournait le couteau dans la plaie !

 

Le coup porté, elle abandonna Antoine à ses réflexions, et s’adressant à la Maritorne :

 

– Javotte !

 

– Quoi ce que c’est ?

 

– Maria-Claudia dort encore ?

 

Maria-Claudia, c’était la dernière née, un poupon de dix-huit mois.

 

– Qui ça ? la petite ? demanda Javotte, moins entichée que sa maîtresse des noms en a.

 

– Tu le sais bien, ébécile.

 

– Ma foé, il est ben temps qu’elle dorme, après avoir braillé toute la nuit, que j’en ai encore les oreilles étourdies.

 

– Faut pas la bourrasser, Javotte ; prends-y garde, à cette pauvre chatte.

 

– Je la bourrasse point ; mais c’est tout de même embêtant, allez, d’entendre à cœur de nuit : hè ! hè ! hè !

 

Comme pour confirmer l’assertion de la servante, une série de hè ! hè ! hè ! modulés sur un ton des plus aigus, se fit entendre au grenier, où couchait mademoiselle Maria-Claudia.

 

– Va me la chercher, Javotte, la chère ange ; je veux qu’elle se réjouisse avec le reste de la famille de l’arrivée, chez son oncle Pierre, d’une petite cousine, une belle enfant comme elle.

 

– Une cousine, ça ! s’écria brusquement Antoine, qui prit la balle au bond… Je te défends, entends-tu bien, Eulalie, je te défends d’accoutumer les enfants à appeler cousine ce mioche de malheur.

 

– Eh ! mon Dieu, comment veux-tu donc qu’ils l’appellent ?

 

– Je veux qu’ils ignorent son existence, jusqu’à ce que j’aie pourvu à ce qu’elle ne leur nuise pas dans l’avenir. Et, en prononçant ces paroles menaçantes, Antoine Bouet prit son chapeau et sortit, en proie à une sombre colère.

 

Eulalie ne le retint pas. Elle savourait à longs traits le malin plaisir d’avoir enfin échauffé tout de bon la bile à monsieur son mari.

 

VIII. La sorcière de l’Argentenay.

 

Antoine alla droit à son écurie, y sella un cheval et partit au grand trot dans la direction du nord.

 

Après avoir traversé, sur sa propre terre, une zone de forêt, il se trouva dans les clos du versant septentrional de l’île.

 

À une vingtaine d’arpents de la lisière du bois, espacées sur le rebord de la côte bordant la rive, blanchissaient les maisons de l’Argentenay, patrie, comme on le sait, de dame Eulalie.

 

Antoine pressa sa monture et, en un temps de galop, il se trouva à l’entrée d’un bouquet d’aubépine, où il pénétra et disparut.

 

Quelques secondes après, il mit pied à terre, attacha son cheval à une longe, qui semblait être fixée là à dessein, puis il se faufila à travers les branches épineuses.

 

Il ne tarda pas à se heurter contre le mur dégradé d’une sorte de masure à moitié perdue dans le feuillage. Une porte basse se trouva à portée de sa main. Il y frappa deux coups.

 

Aussitôt un bruit de meubles glissant sur un plancher raboteux se fit entendre, suivi d’un pas lourd s’approchant de la porte.

 

– Qui est là ? demanda une voix cassée.

 

– Antoine, répondit le visiteur.

 

– Ah ! ah ! je t’attendais… fit-on de l’intérieur.

 

En même temps, un verrou glissa dans ses crampons, et la porte s’ouvrit.

 

Antoine se trouva en face d’une vieille femme, qui s’effaça pour le laisser passer et referma aussitôt la porte.

 

– Ah ! ah ! fit de nouveau la vieille, il paraît qu’on a encore besoin de la mère Démone, puisqu’on revient la voir après une si longue absence.

 

– La mère, il y a du nouveau… dit le visiteur d’une voix brève.

 

– Allons donc ! ricana la bonne femme, est-ce que ton frère se serait laissé mourir, le cher homme ?… Mais assieds-toi, mon petit, et raconte ça à maman.

 

En même temps, la vieille désignait à Antoine un méchant escabeau installé contre la muraille et près d’une table de bois brut.

 

Antoine se laissa tomber sur le siège indiqué et se recueillit un instant.

 

Laissons-le pour une minute à ses réflexions et disons un mot du logis et de son occupante.

 

La mère Démone était ainsi nommée par les gens de l’île à cause de la superstitieuse terreur qu’elle inspirait. Il n’y avait pas une personne de sa connaissance qui ne lui attribuât un pouvoir surnaturel et ne lui décernât sans conteste un brevet de sorcellerie. Selon la croyance populaire, elle pouvait à son gré évoquer les mauvais esprits de l’autre monde pour les faire servir à ses desseins, ou les forcer à retirer les maléfices qu’ils avaient jetés sur quelqu’un. Devant sa puissance, les donneurs de sorts n’étaient que des farceurs et les loups-garous, des chiens de mascarades. Il n’y avait pas jusqu’aux esprits forts, jusqu’aux incrédules, sans trop se rendre compte de leur faiblesse et sans s’expliquer leur crainte – à moins qu’elle n’eût pour cause l’horrible physique de la sorcière.

 

C’était une petite vieille d’âge indéfinissable, mais à coup sûr dépassant quatre-vingts ans. Les affreuses mégères du peintre espagnol Goya et les sorcières de Macbeth n’étaient que de charmantes jeunes filles, comparées à la Démone. Seules, peut-être, les plus abominables d’entre les hideuses mendiantes de la Vieille-Castille pouvaient lutter avec elle de fantastique laideur.

 

C’était quelque chose de stupéfiant, d’indescriptible. Le front semblait absent, tant il fuyait vers l’occiput. Les sourcils, blancs, longs et buissonneux, avaient l’air de deux haies d’aubépine en fleurs penchées sur deux gouffres, qui étaient les orbites. Au fond de ces abîmes roulaient, comme des globes de feu verdâtre, deux petits yeux sans cesse en mouvement et d’une âpreté de regard qui faisait mal. Et le nez ?… oh ! le nez ! c’est cela qu’il fallait voir… à distance ! Il s’avançait, formidable et rigide comme un minaret renversé, jusqu’en bas de la bouche, qu’il masquait complètement, pour se joindre au menton, venu au-devant de lui. C’était sous cette arcade étrange, que se trouvait l’ouverture buccale, à distance respectable. Tapissez maintenant ce visage d’une peau tannée, criblée, ratatinée ; ornez la lèvre supérieure et le menton d’une folle barbiche ressemblant à de la moisissure de fromage, et… faites un violent effort d’esprit pour vous représenter cette figure impossible…

 

Vous n’y arriverez pas.

 

Car ce qui donnait un cachet d’horreur inimaginable à la physionomie de la Démone c’était l’expression – une de ces expressions diaboliques, moitié rictus moitié ricanement, que l’on ne voit qu’en rêve, alors que le cauchemar nous couvre d’une sueur froide.

 

La Démone était à l’Argentenay depuis un temps immémorial. Les plus vieux de la paroisse ne se rappelaient pas l’avoir vue jeune. Elle n’avait ni famille ni parents. On ne connaissait pas son lieu d’origine, ni rien de ce qui avait précédé sa venue dans l’île. Seulement, un beau matin, on l’avait trouvée installée entre les quatre pans d’une masure abandonnée, qu’elle recouvrit à la grosse et où le propriétaire ne chercha pas à la déranger.

 

Depuis cette époque, elle vivait isolée dans son taudis, inspirant à tout le monde une terreur salutaire qui faisait respecter son repos. Ce n’est pas à elle, bien certainement, que les gamins et les farceurs de l’endroit eussent joué des tours. Sa mauvaise réputation lui rapportait au moins ce profit-là.

 

Comment vivait-elle, et de quoi vivait-elle ?

 

Ah ! dame, il ne lui fallait pas grand-chose pour nourrir sa chétive personne, et d’ailleurs elle ne manquait pas de ressources pour se faire un petit pécule.

 

Aux amoureux assez hardis pour pénétrer dans son repaire, elle disait ce qui se passait dans le cœur de leurs prétendues ; à celles-ci, en retour, elle racontait les infidélités de ceux-là. Moyennant six sous, elle tirait aux cartes et se chargeait de faire retrouver les objets perdus, d’établir des pronostics sur les personnes et les choses, d’annoncer le retour d’un parent regretté ou le départ plus ou moins prochain d’un enfant prodigue, d’ouvrir tout grand enfin le livre de l’avenir sous les yeux du consultant.

 

Mais la mère Démone ne se contentait pas de dire ainsi la bonne aventure ; elle avait un talent bien autrement recherché : elle enlevait les sorts, jetés sur le monde ou les animaux par les quêteux malfaisants ou autres personnes douées du mauvais œil.

 

Ce remarquable pouvoir – possédé par infiniment peu de privilégiés – lui valait une clientèle étendue et une grande considération. C’était le plus beau fleuron de sa couronne satanique.

 

Si nous ajoutons qu’elle connaissait la vertu de tous les simples de l’île, depuis le plantain vainqueur des foulures, jusqu’à la racine de garçon, qui se joue des efforts ; qu’elle arrêtait le sang, même à distance ; qu’elle faisait disparaître le mal de dent, rien qu’à y penser ; qu’elle guérissait les cancers avec des crapauds et la consomption avec de l’urine ; qu’enfin elle ramanchait les os sensés déboîtés, tout comme si elle eût été le septième fils consécutif d’un même père et d’une même mère, – nous aurons à peu près terminé la nomenclature des talents variés de la mère Démone.

 

Et maintenant, pour fermer la parenthèse, disons vite que le misérable logis de la vieille était séparé en deux pièces, par une cloison branlante. La première pièce, ayant vue sur le chemin, servait aux clients ordinaires ; la seconde, au contraire, ne recevant aucun jour de l’extérieur, était réservée aux rares intimes qui avaient à traiter des affaires d’une nature particulière. Une chandelle de suif y brûlait constamment. C’était là que la Démone broyait ses herbages, triturait ses onguents et demandait à sept paquets de cartes ayant chacun une des couleurs de l’arc-en-ciel le secret de l’avenir.

 

C’est par cette pièce privilégiée qu’était entré Antoine Bouet, comme on l’a vu.

 

L’huissier s’était donc assis près de la table et ne se pressait pas d’entamer l’entretien, tout beau parleur qu’il fût.

 

La mère Démone dut lui venir en aide.

 

– Voyons, dit-elle, mon petit, pas de façons et dis un peu à maman ce qui t’amène… Pierre t’aurait-il fait donation, par hasard ?

 

Antoine ne répondit que par un regard furieux et un grognement.

 

– Non ! reprit la vieille. Alors, c’est toi qui t’es donné à lui, peut-être ?

 

– Vous êtes folle, la mère, et vous avez tort de railler, repartit brusquement Antoine : il s’agit de choses sérieuses, ne le devinez-vous pas ?

 

– Comment veux-tu que je le devine ?

 

– Hé ! c’est votre métier.

 

– Sans doute. Mais je n’ai pas mes cartes dans les mains, là, vois-tu. Raconte-moi plutôt la chose, sans me forcer à fatiguer mes pauvres yeux.

 

– Ma foi, non ; je veux mettre votre science à une épreuve décisive.

 

– Douterais-tu de mes capacités, par hasard ?

 

– Ce n’est pas cela ; mais…

 

– Me prends-tu pour une menteuse ?

 

– Pas le moins du monde. Cependant…

 

– Il n’y a pas de cependant : tu me fais injure, Antoine ; tu ne crois qu’à demi en moi et tu veux tendre un piège à ta vieille amie. C’est mal, mon fils ; tu es ingrat.

 

– Encore une fois, la mère, je ne doute aucunement de votre grande expérience dans le maniement des cartes et de la faculté que vous possédez d’y lire comme dans un livre ouvert ; mais, je vous l’ai dit, il s’agit d’une question de vie ou de mort pour moi, et j’ai besoin d’une certitude.

 

La vieille se redressa et fixant sur Antoine ses yeux vipérins :

 

– Une certitude ! s’écria-t-elle… tu veux une certitude !… Ah ! malheureux, quelle tentation tu me donnes de te la fournir terrible et complète, cette assurance que tu exiges si imprudemment ! Mais non… les yeux des hommes ordinaires ne sont pas faits pour voir et leurs oreilles pour entendre les choses que je puis évoquer. Tes cheveux blanchiraient de peur en une minute, mon pauvre Antoine, si seulement je voulais écouter la drôle d’idée qui me trotte dans la tête.

 

– Quelle idée ? fit le beau parleur, un peu ému.

 

La Démone se leva et redressant sa taille de naine :

 

– Apprends, mon petit, qu’il m’est aussi facile de faire surgir sous tes yeux les sept grands diables d’enfer, que de jouer avec le feu du ciel lui-même.

 

Et, en disant ces mots, la vieille alluma rapidement à la chandelle un papier contenant une poudre noirâtre, puis elle tourna plusieurs fois sur elle-même, tenant à la main cette singulière fusée.

 

Aussitôt la pièce se trouva envahie par des flammes vaporeuses, vertes, rouges, bleuâtres, qui se mirent à danser pendant quelques secondes d’une manière fantastique, puis s’éteignirent, laissant une forte odeur de souffre.

 

La chandelle, après avoir pétillé bruyamment, s’était éteinte, elle aussi : de telles sortes qu’à des clartés fulgurantes succéda sans transition une obscurité profonde.

 

Pour le coup, Antoine frissonna sérieusement. Il n’avait rien compris des manœuvres de la vieille.

 

Celle-ci ralluma la chandelle.

 

– Eh bien ! qu’en dis-tu, petit ? fit-elle avec un ricanement satanique.

 

– Je vous crois, la mère, je vous crois ! répondit vivement Antoine.

 

– À la bonne heure !

 

– Tout ce que je vous demande, c’est de répondre franchement à une question.

 

– Va.

 

– Avez-vous confiance vous-même en ce que disent vos cartes ?

 

– Une confiance absolue, mon fils. C’est si bien le cas que si elles m’annonçaient que ma cahute va brûler aujourd’hui, je déménagerais de suite, sans chercher à empêcher le feu de prendre.

 

– Bien vrai ?

 

– Aussi vrai que tu es là devant moi.

 

Antoine regarda la Démone. Une véritable sincérité se lisait dans ses yeux.

 

– En ce cas, dit-il aussitôt, prenez vos sept jeux de cartes et apprêtez-vous à les faire parler.

 

– Tu veux donc que je tire en grand ?

 

– Oui.

 

– Tu sais que c’est six sous par jeu ?

 

– Tenez, voilà un écu.

 

– Peste ! es-tu riche un peu ?

 

– Je ne le suis pas, mais je veux le devenir. Faites de votre mieux.

 

– Tu seras content, mon petit. Et la vieille, après avoir soigneusement serré la pièce d’argent, se mit en devoir d’organiser ses jeux de cartes. Après qu’elle les eut bizarrement étendus sur la table, observant un ordre de couleurs déterminé, elle se retourna vers Antoine.

 

– Que veux-tu savoir ? demanda-t-elle.

 

– Je veux savoir d’abord ce qui s’est passé chez mon frère pendant la nuit d’hier.

 

– C’est-à-dire que tu veux t’assurer si mes cartes le savent aussi bien que toi.

 

– Je ne dis pas non.

 

– C’est bien ; tu vas être satisfait dans une minute. La Démone raffermit ses lunettes sur son terrible nez et se prit à examiner les cartes qui couvraient toute la table. Tantôt elle les changeait de place ; tantôt elle promenait ses doigts osseux d’une rangée à l’autre, établissant entre les figures de chaque jeu de mystérieuses corrélations, qui lui arrachaient parfois des murmures inintelligibles. Un temps assez long s’écoula ainsi. Tout à coup la vieille poussa un cri de surprise :

 

– Ah !

 

Puis elle ajouta, en regardant Antoine avec une fixité singulière :

 

– Par les cornes du diable, c’est-il possible ?

 

– Quoi ? demanda l’huissier, qui devint pâle.

 

– Un enfant ! s’écria la Démone, ton frère a un enfant !

 

– Un garçon ou une fille ? demanda anxieusement Antoine.

 

– Une fille ! répondit la tireuse de cartes, après avoir jeté un coup d’œil sur la table. Puis elle continua, comme se parlant à elle-même :

 

– Oh ! la jolie blondine, avec ses grands yeux bleus et sa petite bouche rose !… je la vois à l’âge de quinze ans, un peu pâle, un peu triste, mais si mignonne dans sa taille élancée, si gentille sous sa chevelure d’or, – le vrai portrait de sa mère, qu’elle porte à son cou.

 

Le beau parleur était atterré.

 

– D’où vient cette enfant ? reprit-il.

 

– De la mer… Oh !

 

– Quoi donc ?

 

– Il y a un mystère… un horrible mystère, que mes cartes elles-mêmes ne sauraient pénétrer à présent, du moins.

 

– Quand le pourront-elles ?

 

– Ah ! dame… je ne sais trop, mais certainement pas avant que la fillette ait atteint sa dix-septième année.

 

– C’est bien long, et vous serez peut-être alors… dans l’autre monde, ma pauvre vieille. La Démone eut un ricanement nerveux.

 

– Sois sans inquiétude, dit-elle, j’enterrerai encore la moitié de la paroisse, et quand ta filleule…

 

– Quoi, vous savez cela aussi ?

 

– Les cartes me l’ont dit : elles ne me cachent rien. Quand donc ta filleule aura ses dix-sept ans, tu reviendras me consulter, car elle courra alors un grand danger, un danger de mort.

 

L’œil d’Antoine s’alluma.

 

– Pas auparavant ? fit-elle avec un regret féroce.

 

– Pas auparavant, répondit la vieille, après s’être de nouveau penchée sur les cartes étalées. À moins, continua-t-elle en regardant fixement son interlocuteur, à moins que tu ne veuilles aider le hasard… Il arrive tant d’accidents dans cette pauvre vie !

 

Antoine blêmit et baissa les yeux sous le regard acéré de la Démone.

 

– Ce serait jouer gros jeu ! murmura-t-il.

 

– Oui, trop gros jeu… pour le moment, poursuivit à voix basse la tireuse de cartes, tenant toujours sa prunelle verdâtre rivée sur l’huissier. Il vaut mieux attendre l’époque indiquée par l’oracle, d’autant plus que Pierre ayant encore de longues années à vivre, rien n’est pressé de ce qui concerne la petite.

 

Antoine ne trouva rien à dire à cette dernière considération et se leva pour partir. Mais, à ce moment, on frappa à la porte donnant sur le chemin.

 

– Qu’est-ce ? fit l’huissier.

 

– Attends-moi ici, pendant que je vais aller voir qui m’arrive. J’ai dans mon idée que tu vas avoir une surprise nouvelle.

 

La vieille alla ouvrir. Un homme entra.

 

C’était Pierre Bouet.

 

IX. L’horoscope.

 

Après le départ d’Antoine, Pierre Bouet et sa femme demeurèrent un moment silencieux, sous le coup d’une même préoccupation.

 

La petite Anna – cette enfant de leurs rêves, cette délicieuse fillette qui dormait souriante dans son berceau – la petite Anna était menacée d’un horrible malheur !

 

Chacun des deux époux se faisait cette sinistre réflexion et envisageait avec une tendresse effrayée ce point noir signalé par le beau parleur à l’horizon de l’avenir. Quoi ! ce pauvre petit être, déjà privé de ses parents par quelque mystérieuse infortune, avait encore une dette à payer à la fatalité ! son innocence ne trouverait pas grâce devant l’inexorable justice de Dieu !

 

Quelle occulte et néfaste influence avait donc présidé à sa naissance, pour que le Souverain Juge ne désarmât pas sa colère en face de ce chérubin de la terre, aussi pur que ceux du ciel !

 

Telles étaient les pensées que retournaient dans leur cœur les bonnes gens, sincèrement émues, et qui se lisaient couramment dans leurs yeux inquiets.

 

Pierre s’arracha le premier à ces tristes idées. S’approchant brusquement du berceau où dormait l’enfant, il embrassa une boucle blonde échappée du bonnet de la petite et se retira sur la pointe des pieds, suivi de son chien.

 

En voyant sortir Pataud, Marianne devina ce qui allait se passer et ouvrit la bouche pour retenir son mari ; mais une réflexion subite étouffa la voix dans sa gorge, et elle se prit à sangloter.

 

– C’est pour l’enfant… se dit-elle. Pauvre chien ! Et elle s’éloigna de la fenêtre, ne voulant pas voir mourir l’animal. Pendant que la tendre Marianne se désolait ainsi, Pierre se dirigeait rapidement vers sa grange. Pataud gambadait à ses côtés, sans songer le moins du monde qu’il marchait au supplice. La brave bête se savait la conscience nette et n’avait pas la plus petite appréhension. C’était un magnifique terre-neuve, au poil noir et frisé, dont les miroitements rappelaient l’aile du corbeau. Fort comme un bœuf, aussi vigilant que toutes les oies du Capitole ensemble, doux et caressant aux amis, mais montrant vite les dents aux gens malintentionnés, cet excellent Pataud rendait beaucoup de services à son maître, qui l’aimait fort et ne l’aurait vendu à aucun prix. Aussi n’est-il pas besoin de se demander s’il en coûtait à Pierre Bouet de tuer ce fidèle compagnon de ses sorties nocturnes sur la batture, le dévoué gardien de sa propriété ! Certes, si une impérieuse nécessité n’eût exigé ce sacrifice, ou si seulement le bonhomme eût trouvé un biais pour se soustraire à une aussi pénible obligation, il n’est pas douteux que Pataud aurait pu compter encore sur une longue existence. Mais il s’agissait d’Anna ! le bonheur à venir de cette chère petite était en jeu !… Plus d’hésitations : à mort, Pataud !

 

Le père Bouet se disait bien à lui-même toutes ces choses fort raisonnables, mais ça n’empêchait pas le cœur de lui chavirer un peu en songeant à ce qu’il allait faire.

 

Arrivé à la grange, Pierre ouvrit la porte de la batterie et y pénétra, toujours suivi de l’insoucieux terre-neuve.

 

Un vieux licou, servant d’attache aux chevaux, se trouvait là d’aventure, suspendu à une cheville. Bouet s’en empara, y fit un nœud coulant à l’une des extrémités, puis lança l’autre par-dessus une poutre, de façon à pouvoir la ressaisir.

 

La potence était prête.

 

– Ici, Pataud ! commanda-t-il ensuite, affermissant sa voix. Pataud obéit avec empressement ; mais il n’eut pas plutôt le nœud coulant passé autour du cou, qu’il comprit de quoi il s’agissait et se prit à gémir doucement, en fixant sur son maître ses grands yeux intelligents et éplorés. Pierre hésita. Ce regard lui alla au cœur et fit trembler sa main. Pourtant, il fallait en finir… La corde fut tirée brusquement et l’animal perdit pied de ses pattes de devant. Il cessa alors de se plaindre et se résigna courageusement à son sort. Pierre allait l’enlever tout à fait ; mais, à ce moment, le chien évolua et se trouva face à face avec lui… Deux grosses larmes coulaient des yeux de la brave bête, dont le regard profond s’attacha sur son bourreau… Pierre lâcha tout, secoué par une puissante émotion.

 

– Non, mon pauvre chien, tu ne mourras pas de ma main ! s’écria-t-il en se précipitant sur Pataud ahuri et lui enlevant le licou qui l’étouffait ; non, il ne sera pas dit que tu m’auras sauvé la vie un jour que je me noyais et que j’aurai payé ton dévouement par une mort affreuse !… Viens, Pataud : advienne que pourra !

 

Le chien ne se le fit pas dire deux fois et, se secouant comme un barbet mouillé, il courut lécher les mains qui avaient failli lui jouer un si mauvais tour.

 

Pierre retourna à la maison et déclara carrément à Marianne qu’il ne se sentait pas le cœur de tuer Pataud, ni de charger un autre de la besogne. Il était résolu de lui laisser la vie à tous risques.

 

Marianne, partagée entre la satisfaction de garder le brave animal et la crainte superstitieuse d’attirer des sorts à sa fille d’adoption, ne savait que dire et branlait la tête.

 

Mais Pierre était ce matin-là en pleine révolte contre les idées reçues ; il ne croyait plus que vaguement aux loups-garous et se moquait presque des sorts, le malheureux !

 

– Au diable, Antoine et ses prédictions ! dit-il avec énergie. Je garde mon chien.

 

– Oui, mais s’il allait arriver malheur à la petite ? objecta Marianne.

 

– Dieu ne le voudra pas. Puisqu’il nous l’a donnée, ce n’est pas pour nous la reprendre ou pour lui faire courir les bois, déguisée en bête féroce.

 

– C’est aussi mon avis… Tout de même, tu ne ferais peut-être pas mal d’aller consulter la sorcière de l’Argentenay.

 

– La Démone ?

 

– Oui. Conte-lui la chose sans faire semblant de rien… Elle en sait long, la vieille, sur ce chapitre-là.

 

– Tu as raison, ma femme… Le temps d’atteler Bob, et j’y cours. Pierre fit comme il le disait. Et voilà pourquoi il entrait chez la mère Démone, juste au moment où son frère se disposait à en sortir.

 

Comme on le pense bien, Antoine n’eut garde de s’absenter. Il allait, sans nul doute, assister à une conversation des plus intéressantes et, qui sait ?… peut-être à des confidences qui le mettraient sur la piste de ce cachottier de Pierre.

 

Il se blottit donc près de la cloison qui séparait en deux pièces le misérable logis, et là, retenant son souffle, il colla tantôt un œil, tantôt une oreille, contre une fente qui lui permettait de tout voir et de tout entendre.

 

– Bonjour, la mère, dit en entrant le visiteur, comment ça va-t-il ?

 

– Ça va bien, et toi ?

 

– Bien, merci, comme vous voyez.

 

– Assieds-toi, mon garçon ; qu’est-ce qu’il y a pour ton service ?

 

Pierre se gratta la nuque, ne sachant trop de quelle façon entamer l’entretien.

 

– Il y a, dit-il, après une courte pause, il y a qu’il m’est arrivé une drôle de chose, l’avant-dernière nuit…

 

– Ah bah ! quoi donc ?

 

– Vous allez voir ça… Mais d’abord, êtes-vous seule ? reprit Bouet, en baissant la voix.

 

– Toute fin seule, mon fiston. Tu peux parler et parler fort, car j’ai l’oreille dure. On n’est plus à l’âge de quinze ans, vois-tu.

 

– Ah ! pour ça, non, c’est sûr. Voici la chose. J’étais donc allé voir à mes lignes, mercredi dans la nuit, comme de coutume. Vous savez s’il en faisait un temps !… Une bourrasque, ratatinette ! à ne pas mettre un chien dehors. J’avais fini d’appâter ma ligne du large et je me disposais à revenir, quand, flic et flac ! j’entends ramer sur le fleuve. Je m’arrête, tout surpris ; j’avance au bord de l’eau, dirigeant vers le large la lumière de mon fanal… Qu’est-ce que je vois arriver sur moi ? Devinez.

 

– Une chaloupe ?

 

– Tiens, qui vous l’a dit ?

 

– Personne… Mais puisqu’on ramait à bord, ce n’était pas une charrette, je suppose !

 

– C’est, ma foi, vrai. Je continue : vous n’êtes pas au plus creux. J’étais là tout bête, regardant cette étrange apparition, quand tout à coup la chaloupe aborde près des crans, où la mer se brisait en millions de morceaux. Un homme saute à terre, vient droit à moi et me remet… Pour le coup, je vous défie de le dire…

 

– Un enfant !

 

Pierre resta la bouche ouverte, regardant la Démone avec des yeux démesurés.

 

– Quelqu’un vous l’a dit ? s’écria-t-il.

 

– Je n’ai pas vu une âme depuis trois grands jours, répondit tranquillement la vieille.

 

– Alors, vous êtes sorcière ?

 

– Dame, tu ne le sais donc pas !

 

Et la Démone fixa sur Pierre ses yeux verdâtres, avec une indéfinissable expression d’orgueil. Celui-ci frissonna.

 

– On me l’avait assuré, mais je n’y croyais qu’à demi, murmura-t-il en tremblant.

 

– Ah ! fit la vieille.

 

– À présent, j’en suis sûr.

 

– Tant mieux, mon garçon. C’est qu’il ne fait pas bon être incrédule avec moi.

 

– Je ne le suis plus, ma bonne dame. Pour l’amour du bon Dieu, n’allez pas me jeter un sort : je mettrais à présent ma main au feu pour soutenir que vous êtes sorcière.

 

– C’est fort heureux pour toi. Allons, continue ton histoire et ne parlons plus de cela. Pierre exhala un soupir de soulagement et reprit :

 

– Bon… où en étais-je ?… Ah ! j’avais fini. Pourtant, non… Je voulais encore vous demander un conseil à l’égard de la petite.

 

– C’est une fille en effet.

 

– Oui, et une fière, allez !

 

– Parle.

 

– Je voudrais savoir sa destinée… comme qui dirait sa bonne aventure.

 

– Ou sa mauvaise… murmura la vieille. Puis plus haut : tu veux que je tire aux cartes ?

 

– Oui, c’est bien cela.

 

– En grand, avec les sept jeux aux couleurs du spectre, ou en petit, avec un seul jeu ? C’est six sous par jeu.

 

– Les sept jeux en disent-ils plus long ?

 

– La belle demande !

 

– Alors, tirez en grand. Voici un trente sous et un douze. La vieille saisit de ses doigts crochus les deux pièces de monnaie, les examina minutieusement, puis les mit dans sa poche en grommelant :

 

– Vieux pingre ! pas un sou de plus.

 

Elle alla chercher ses tarots dans l’autre appartement, et, quand elle eut fini de les arranger, elle se retourna vers Pierre :

 

– Que veux-tu savoir ? demanda-t-elle.

 

– Tout ce que vous pourrez me dire, répondit Bouet : d’où elle vient ?… si elle a son père et sa mère ? s’ils viendront me la réclamer ?… si elle vivra ou mourra de maladie ?… enfin, sa destinée, quoi ?

 

– En voilà beaucoup à la fois, et je ne puis répondre maintenant à toutes ces questions, du moins à celles qui concernent le passé. Car, vois-tu, mon lot, à moi, c’est l’avenir. Plus tard, quand la fillette aura atteint un certain âge, il me sera possible de découvrir son origine.

 

– Quel âge, à peu près ?

 

– Sa dix-septième année.

 

– Elle vivra donc ? s’écria Pierre joyeusement.

 

– Oui, mais à une condition, répondit la sorcière avec solennité.

 

– Quelle condition ? Dites, oh ! dites vite. Si cette condition dépend de moi, elle sera remplie.

 

– Réponds d’abord à mes questions.

 

– Faites.

 

– Aimes-tu bien cette petite fille ?

 

– Plus que ma vie.

 

– Tu comptes, je suppose, lui laisser tes biens après ta mort ? Pierre hésita.

 

– Réponds, et surtout n’essaie pas de me tromper, insista la tireuse de cartes.

 

– Eh bien ! oui, articula nettement Pierre Bouet.

 

– Même au détriment de ton frère Antoine ?

 

– Antoine a eu autant que moi de notre défunt père ; s’il a gaspillé son héritage, tant pis pour lui.

 

– Ainsi, tu ne lui laisseras rien de rien ?

 

– On verra dans le temps… répondit Pierre, que l’insistance de la vieille commençait à inquiéter. Celle-ci s’en aperçut, et voulant le rassurer :

 

– Tu peux parler sans crainte, dit-elle ; je suis comme un confesseur, moi : jamais un mot de ce qui se dit ici n’est répété à qui que ce soit. Autrement, vois-tu, j’aurais perdu depuis longtemps la confiance de mes clients – et, Dieu merci, j’en ai un grand nombre.

 

– Alors, puisque c’est comme ça, vous pouvez marcher.

 

– Bien, mon fils ; songe que si je te questionne, c’est pour ton bien et celui de ta fille d’adoption.

 

– Allez, allez.

 

– Tes arrangements sont-ils faits ?

 

– Ma foi, je n’y ai pas encore songé.

 

– C’est de bon augure… Il faut continuer à n’y pas songer jusqu’à nouvel ordre, jusqu’à…

 

– Jusqu’à quel temps ?

 

– Jusqu’à ce que la petite atteigne sa dix-septième année.

 

– Ah ! bon Dieu, mais j’ai le temps de mourir dix fois d’ici là !

 

– Sois sans crainte. Mes cartes, qui ne se trompent jamais, te promettent une longue vie.

 

Cette assurance audacieuse ne laissa pas que de faire grand plaisir au brave cultivateur.

 

– Vrai ? dit-il ; ratatinette ! mon excellente dame, je vous remercie tout de même. En pouvez-vous dire autant de la Marianne ?

 

– Ta femme ?

 

– Oui, oui, mon épouse, mon uxor, comme disent ces savants notaires.

 

– Elle en a pour une bonne pipe, elle aussi, répondit la Démone, après avoir examiné ses cartes.

 

– Voyez donc ! fit naïvement Pierre Bouet. Je vas lui causer une furieuse joie en lui apprenant cette nouvelle-là.

 

Il fit une pause. La vieille semblait absorbée dans l’étude des jeux multicolores éparpillés sur la table. Tout à coup, elle se redressa et demanda brusquement :

 

– Combien vaut ta terre ?

 

– Toute nue ou avec le tremblement ?

 

– En bloc ?

 

– Dame !… je ne la donnerais pas pour trois mille piastres, bien sûr.

 

– Et combien as-tu d’argent de prêté ?

 

– Hum ! hum ! c’est que…

 

– Réponds ; il le faut, si tu tiens au bonheur de la petite Anna.

 

– Trente-sept cent cinquante piastres, répondit sans hésiter le père adoptif. Un frôlement soudain ébranla la cloison, comme cette phrase était prononcée. Pierre se retourna brusquement.

 

– Ce n’est rien, mon fiston, dit la Démone avec un singulier sourire ; c’est mon gros chat qui a des puces.

 

– Ah ! tant mieux, j’avais cru…

 

– Mimie ! tiens-toi tranquille ! glapit la vieille, s’adressant au prétendu matou. Puis, envisageant son client avec solennité, elle reprit :

 

– Pierre Bouet, écoute bien ce que dit l’horoscope des sept jeux aux couleurs du spectre : ta fille vivra heureuse jusqu’à l’âge de dix-sept ans, mais à la condition expresse que, d’ici là, tu ne fasses en sa faveur aucun testament ni arrangement en vue de lui laisser tes biens. As-tu bien compris ?

 

– Parfaitement. Et quand elle entrera dans sa dix-septième année ?

 

– Tu pourras agir à ta guise. Souviens-toi pourtant que cette année-là sera terrible pour elle.

 

– Pourquoi donc ?

 

– Parce qu’un malheur la menacera, une série d’accidents que je ne puis préciser.

 

– Des maladies ?

 

– Non pas : autre chose. Mais je n’en puis dire davantage aujourd’hui. Il ne faut pas irriter l’oracle.

 

– Et, ces accidents, n’y aura-t-il pas moyen de les prévenir ? demanda Pierre après un court silence.

 

– Peut-être… Enfin, tu reviendras me voir dans le temps, c’est-à-dire vers la fin de juin 1857. Je te dirai ce qu’il faudra faire.

 

– Mais qui vous dit ?… commença Bouet, tout interloqué.

 

– Ne t’inquiète pas, mon fils, interrompit la sorcière : ce n’est pas moi qui manquerai au rendez-vous que je t’assigne. Hé ! bon Dieu, j’ai à peine quatre-vingts ans ! acheva-t-elle avec un lugubre ricanement.

 

Le pauvre insulaire demeurait tout interdit, ne sachant que penser d’une assurance aussi imperturbable.

 

– Me donnes-tu ta parole que tu reviendras ici en juin 1857 ? reprit la vieille.

 

– Si je suis vivant, oui, je reviendrai, répondit Pierre Bouet, qui se leva pour partir.

 

– À la bonne heure, mon garçon ! Tu peux vivre en paix jusqu’à cette date ; ta fille n’a rien à redouter.

 

– Pas même la possibilité de tourner en loup-garou ?

 

– Qui t’a prédit cela ?

 

– Antoine.

 

– Ah ! ah ! fit la Démone, dont un singulier sourire plissa les lèvres. J’empêcherai cela par mes conjurations. Tu pourras rassurer ton excellent frère à cet égard.

 

– Je n’y manquerai pas, allez ! répliqua vivement Pierre, avec une pointe d’ironie.

 

Puis, se coiffant de son bonnet de laine et soulevant la clanche de la porte :

 

– Comme ça, il est inutile aussi que je tue mon chien, pas vrai, la mère ?

 

– Pourquoi tuer ton chien ?

 

– Pour en faire du savon et laver la petite avec.

 

– C’est encore Antoine, je suppose, qui t’a conseillé cela ?

 

– Oui.

 

– Le bon frère que cet Antoine ! il prévoit tout. C’était une des premières précautions à prendre. Mais, du moment que je me charge d’empêcher les sorts d’arriver à ta petite fille d’adoption, tu peux dormir tranquille et garder ton chien.

 

– Ah ! grand merci, mère Démone… C’est que je n’aurais pas pu m’y résoudre, voyez-vous ! Allons, adieu !

 

– Au revoir, mon garçon ! à l’année 1857 !

 

Pierre Bouet regagna sa voiture et reprit au grand trot le chemin de Saint-François.

 

Quant à Antoine, il demeura longtemps encore en tête-à-tête avec la sorcière, et ce ne fut que tard dans la journée qu’il rentra chez lui.

 

Deuxième partie

 

I. Dix-sept ans après.

 

Dix-sept ans se sont écoulés depuis les événements que nous venons de raconter.

 

Cette longue suite d’hivers a bien un peu secoué ses neiges périodiques sur la tête des personnages de notre histoire ; en les effleurant de son aile de fer, le Temps a bien creusé par-ci par-là une ride sur des figures qui n’en avaient pas au moment où nous les avons vues pour la dernière fois ; mais, à part ces inévitables ravages, nous retrouvons tout notre monde plein de vie, agité des mêmes passions, caressant les mêmes rêves d’avenir.

 

Chose étrange, en effet, le corps a beau vieillir, s’user, tomber en décrépitude, l’attachement aux choses de la terre, lui, semble rajeunir ; la voix de l’intérêt n’en acquiert que plus de force ; l’ambition – cette passion sénile qui grandit à mesure que s’opère la décadence corporelle – n’en devient que plus insatiable.

 

Il y a toujours prétexte aux aspirations humaines. Quand ce n’est pas pour soi que l’on travaille, que l’on s’échine, que l’on se martelle le cerveau, on le fait pour ses descendants, pour ceux qui devront continuer l’œuvre commencée, transmettre aux âges futurs le fruit des semences arrosées de nos sueurs.

 

Que voulez-vous ?… L’homme est ainsi fait, et il n’y a pas moyen d’en changer le moule.

 

De tous nos personnages, celui qui paraît le plus sentir le poids des dix-sept années par-dessus lesquelles nous avons sauté à pieds joints est sans contredit Pierre Bouet. Non pas qu’il soit devenu un valétudinaire perclus de rhumatismes et appuyant sur une canne son corps tremblant et courbé vers la terre ; mais plutôt parce que nous l’avons quitté déjà parvenu aux confins extrêmes de l’âge mûr, et qu’en redescendant la pente de la vie, les années comptent double.

 

Pierre Bouet est maintenant un vieillard de soixante-douze ans. Il est encore cependant alerte et dispos, bien que moins solide à l’ouvrage qu’au temps jadis. Ses cheveux grisonnent à peine, et il les a aussi abondants qu’un jeune homme.

 

Si le bonheur idéal existait ici-bas, au lieu d’être une décevante chimère, nous pourrions écrire hardiment que Pierre Bouet en jouit à cœur-que-veux-tu ; mais soyons moins absolu et disons que le bonhomme est le mortel le plus heureux de la création, – ce qui est bien déjà quelque chose ! Appuyé d’un côté sur la bonne vieille Marianne, sa compagne toujours chère, et de l’autre sur sa fille Anna, qu’il idolâtre, le père Bouet achève paisiblement le chemin de la vie, sans la moindre inquiétude sur la fin du voyage.

 

Sa prospérité ne s’est pas ralentie un instant. Au contraire, le petit capital qu’il a péniblement amassé dans ses jours de vigueur s’est plus que doublé par la seule accumulation des rentes ; et, bien qu’il ne se livre plus à la pêche et qu’il se fasse aider pour les travaux des champs, le père Bouet n’en continue pas moins de voir son magot s’arrondir.

 

Quant à Marianne, c’est toujours la sage ménagère que nous avons connue ; mais elle a singulièrement vieilli, elle aussi, l’excellente femme. Elle porte pourtant encore assez allègrement ses soixante-sept hivers, et n’était une invincible faiblesse dans les jambes, on la verrait comme autrefois faire seule le service intérieur de la maison. Néanmoins, cette impotence qui la force à laisser tout le gros de la besogne à la servante Joséphine, ne l’empêche pas de manier son éternel tricotage. C’est là pour elle une grande consolation, car la pauvre vieille s’en voudrait beaucoup de rester inoccupée, ne serait-ce qu’une heure par jour.

 

Au reste, ce travail machinal, inconscient presque du tricot lui permet de regarder tout à son aise, et vingt fois en une minute, une jolie enfant de dix-sept ans environ qui va et vient dans la maison, dirigeant avec une rare habileté les mille détails du ménage.

 

Avons-nous besoin de dire que cette jeune intendante n’est autre que l’enfant mystérieux des premiers chapitres de cette histoire, la filleule d’Antoine le beau parleur, la petite Anna, enfin !

 

Il y a bien loin de la mignonne poupée du 15 septembre 1840 à la belle jeune fille que nous avons maintenant sous les yeux. La petite figure ronde et rosée d’autrefois est devenue le galbe pur et l’ovale parfait d’un visage de femme, tandis que les tons vifs de la peau ont fait place à la pâleur chaudement teintée qui caractérise les races latines. Les boucles folichonnes qui se jouaient jadis sur le front de l’enfant se sont transformées en opulentes tresses blondes sur la tête de la jeune fille, encadrant la plus ravissante physionomie du monde, où de grands yeux bleus mélancoliques trempèrent la sévérité d’un front élevé et l’expression un peu grave d’une bouche aux lèvres carminées. De même, la taille ronde et épaisse du bébé que nous avons connu s’est amincie, s’est développée, a acquis cette grâce féline, cette morbidesse de l’Andalouse, que ne désavouerait pas elle-même la plus élégante senorita de Grenade.

 

C’est dire qu’Anna est admirablement belle.

 

Faisant à peine les premiers pas dans les sentiers fleuris de l’adolescence, sur le seuil de cette vie nouvelle qui s’ouvre pour la jeune fille à l’époque de la puberté, elle possède déjà toutes les séductions de la femme, jointes aux grâces naïves de l’enfant. La nature semble avoir épuisé pour elle les trésors de ses faveurs, car elle a fait Anna bonne autant que belle. La lame est digne du fourreau.

 

Inutile de se demander si Pierre Bouet et sa femme n’ont rien négligé pour donner à un pareil bijou la ciselure de l’éducation, pour inculquer dans ce jeune cœur les principes de piété bien entendue, sans lesquels une femme n’a pas d’auréole. Dès l’âge de six ans, la petite fut mise à l’école du village, qu’elle fréquenta jusqu’à la date de sa première communion. Puis ce fut au tour des bonnes religieuses de Sainte-Famille, qui complétèrent l’œuvre commencée, en ayant soin de ne pas omettre les connaissances pratiques : travaux d’aiguille, théories culinaires, etc., que tout couvent ne devrait jamais négliger.

 

Quand elle sortit du pensionnat, à quinze ans, Anna n’était pas sans doute une savante, mais elle avait une bonne instruction élémentaire, amplement suffisante pour le milieu où elle était appelée à vivre.

 

D’ailleurs il n’est pas bon, en thèse générale, que les femmes en sachent trop long : elles perdent en qualités pratiques ce qu’elles gagnent en science.

 

La fille adoptive de Pierre Bouet n’eut pas à éviter cet écueil, car elle aimait d’instinct la vie simple des champs, et ce fut avec un contentement sincère qu’elle reprit sa place au foyer de la famille.

 

Depuis lors, c’est-à-dire depuis deux années environ, l’existence de la jeune fille est douce comme une idylle de Théocrite, heureuse comme celle des bergères chantées par les poètes. Quand vient le temps de la fenaison, elle jette sur sa chevelure blonde un ample chapeau de paille et suit les travailleurs aux champs. Là, pendant que les engagés abattent à grands coups de faux les foins mûrs, que son père étend et retourne le précieux fourrage, que la servante Joséphine, armée d’un râteau, réunit en longues rangées parallèles celui qui est assez sec, Anna se livre à de douces rêveries, mollement étendue sur le revers gazonné du ruisseau où chantent les eaux de drainage. Elle respire avec ivresse les senteurs odorantes du foin coupé et livre à la brise d’août les nattes épaisses de ses cheveux. Le caquetage des oiseaux, pillards audacieux qui viennent se disputer le millet jusque sous les pieds des moissonneurs, le cliquetis des pierres à aiguiser sur les faux sonores, le chant de quelque jeune gars dans la prairie voisine, les aboiements des chiens qui se répondent à plusieurs arpents de distance… tout cela lui semble un concert qui doit être agréable à l’oreille de Dieu, lui fait chérir davantage la vie paisible de la campagne.

 

Quelquefois aussi, – mais seulement lorsque le père Bouet a le dos tourné et ne peut la voir, – Anna s’empare d’un râteau, trop pesant pour ses blanches menottes, et se met vaillamment à l’ouvrage. Le sang ne tarde pas à rougir ses joues et la fatigue à paralyser ses poignets… Il faut en rester là… Tout de même, la petite est bien heureuse : elle a travaillé aux foins !

 

Puis c’est l’automne qui arrive, avec ses épis dorés que balance le vent du nord, ses vergers qui ploient sous les fruits les plus appétissants, ses légumes multiformes qui garnissent les plates-bandes. Anna aide à la cueillette de toutes ces richesses. Elle ne dédaigne pas de manier la faucille, et elle a, ma foi, un faux air de druidesse antique lorsqu’elle circule au milieu des épis, son instrument sur l’épaule. Il ne manquerait, pour compléter l’illusion, que de remplacer la faucille de fer par une serpette d’or. Enfin, quand est venu le tour des fruits, il n’est pas rare de la trouver perchée au beau milieu des branches, faisant pleuvoir autour d’elle pommes ou prunes, et jetant aux échos du verger les notes joyeuses de sa voix d’enfant.

 

Tel est le tableau que présente la famille de Pierre Bouet au moment où nous reprenons la plume, – tableau rustique, mais doucement éclairé par la lumière d’un bonheur paisible.

 

Rien ne trouble donc la sérénité de cette maison bénie où la vieillesse et l’adolescence cheminent insoucieusement vers l’avenir, appuyées l’une sur l’autre. Il y a belle lurette, – comme dirait notre ancienne connaissance Eulalie – que les fatidiques prédictions de la mère Démone ont été oubliées ; ou, du moins, si Pierre Bouet s’en souvient encore, à coup sûr il n’en tient pas compte et ne s’en soucie pas plus que de Colin-tampon.

 

Toutefois, soit concession aux idées superstitieuses, soit obéissance à l’horoscope d’autrefois, le riche cultivateur n’a pas encore fait de testament. Il a attendu, comme il s’y était engagé vis-à-vis de la Démone, que sa fille adoptive ait atteint sa dix-septième année pour prendre à son égard les arrangements légaux qui lui permettront d’hériter, après la mort des bonnes gens.

 

Or, suivant toute apparence, Anna doit être née vers la mi-juin 1840, puisqu’elle semblait avoir trois mois lorsqu’elle fut remise à Pierre Bouet, dans la nuit fameuse du 15 septembre de la même année.

 

En choisissant donc le 25 juin 1857 pour aller chez le notaire, les époux Bouet accordent une marge suffisante aux erreurs de calcul et sont à peu près sûrs que les dix-sept ans d’Anna seront sonnés.

 

Au moment où nous voilà arrivés, trois jours séparent à peine nos personnages de cette date…

 

Nous sommes au jeudi, 22 juin.

 

Antoine Bouet et la mère Démone ne paraissent pas donner signe de vie.

 

Est-ce le calme trompeur qui précède l’éruption du volcan ?…

 

C’est ce que nous ne tarderons pas à connaître.

 

II. L’île à Deux-Têtes.

 

Le navigateur qui laisse le port de Québec et descend le Saint-Laurent rencontre d’abord, sur sa gauche, l’île d’Orléans, charmante terre de plus de six lieues de longueur et dont les hauts coteaux sont couronnés de verdure ; puis, un peu plus au sud, un chapelet d’îlots qui s’étend jusqu’aux Piliers, sur un parcours d’une vingtaine de milles.

 

À part la Grosse-Île, station de quarantaine, l’île aux Grues, où la population est assez dense, et une couple d’autres qui n’ont que de rares habitants, ces îlots sont déserts et ensevelis dans l’ombre de leurs épaisses forêts de sapins. Seuls, les pieds du chasseur ou de quelque marin surpris par le gros temps foulent parfois les grèves sablonneuses de ces délicieux oasis de la mer. Et, pourtant, que de jolis points de vue, que d’aspects variés, que de sites champêtres n’offrent pas ces modestes petites îles où la nature est encore dans toute sa sublime virginité !

 

Voici d’abord, presque en face de Saint-François, l’île Madame et l’île aux Reaux, deux sœurs siamoises que relie, à marée basse, une étroite bande de rochers disséminés, quelques arpents plus bas, l’île à Deux-Têtes, dont la forme singulière, vue de quelque distance sur le fleuve, rappelle assez bien les deux bosses du dos d’un chameau ; au sud-est, c’est la Grosse-Île ; enfin, s’effaçant dans le lointain bleuâtre, l’île Sainte-Marguerite, l’île aux Grues, l’île au Canot, l’île aux Corneilles, l’île aux Oies, puis les Piliers.

 

Mais, comme nous venons de le dire, deux au moins de ces dernières îles sont habitées ; aussi nos remarques ne doivent-elles pas leur être appliquées dans tout ce qu’elles comportent.

 

C’est à l’île à Deux-Têtes, la troisième du premier groupe, que nous trouvons surtout cette solitude complète, cette nature vierge, ces sites empreints de sauvage poésie, qui charment les yeux et l’imagination.

 

Cet îlot, qui n’a guère plus de deux milles de tour, semble constitué par deux bastions de roches volcaniques, surgis brusquement du sein du fleuve et reliés en contrebas par une courtine de granit, – le tout recouvert d’une couche assez mince de terre végétale et boisé d’essences diverses, mais surtout résineuses.

 

Tout autour de ces hauts rochers et de ces escarpements abruptes règne une plage de sable fin où viennent s’ébattre les oiseaux chanteurs, tandis que la batture de galets sert de point de ralliement au gibier de bouche : canards, outardes, bécassines et alouettes.

 

Cet ensemble de majesté et de grâce, ce mélange du terrible et du charmant a je ne sais quoi d’attrayant qui provoque, d’imposant qui émeut.

 

L’homme n’a pas encore défloré tout à fait ce joli atome du globe, et l’on y reconnaît presque fraîche l’empreinte géante de la main du Créateur.

 

…………………………

 

Le 23 juin 1857, à peu près vers deux heures du matin, un flat[1] monté par un seul homme doublait la pointe de Saint-François, se dirigeant vers le groupe d’îles que nous venons de passer rapidement en revue.

 

La nuit, sans être claire, était cependant assez transparente, grâce aux étoiles qui brillaient dans un ciel d’une pureté d’émeraude ; mais l’absence de la lune donnait aux objets ces formes vagues, noyées dans la pénombre, que leur prête le brouillard pendant le jour. En revanche, pas un souffle n’agitait l’air, et le fleuve était calme comme un lac d’huile.

 

La petite embarcation filait rapidement, sous l’impulsion de deux rames, que maniait avec beaucoup d’habileté le nocturne voyageur.

 

Bientôt elle fut en vue de l’île Madame, dont la masse sombre se dessinait droit en face sur le bleu foncé du firmament. Le navigateur tira alors ses rames et laissa tomber sa tête dans ses mains, pendant que le courant de baissant entraînait le flat vers l’île aux Reaux.

 

Au bout de cinq minutes de réflexion, l’homme releva la tête, et la figure maigre d’Antoine Bouet se trouva éclairée en plein par les étoiles.

 

C’était bien, en effet, le beau parleur !

 

Il venait de passer la soirée en conférence avec la mère Démone, et c’est au sortir de chez elle qu’il s’était élancé sur le fleuve.

 

Quel pouvait donc être le motif qui le faisait ainsi courir la nuit dans les parages de l’île Madame ?

 

C’est ce que nous allons apprendre, si nous voulons bien prêter l’oreille à l’étrange monologue qu’il est en train de se débiter :

 

– Satané corbillard ! faut-il être bête comme moi pour n’avoir pas songé à cela plus tôt ?… Au lieu de fouiller l’île Madame et l’île aux Reaux, où il vient tous les étés un tas de monde pour la pêche, j’aurais dû commencer par l’île à Deux-Têtes… c’est évident. Là, point de curieux, pas même un chien… Quel plus bel endroit pour cacher un trésor ?… Des rochers à pic ! des précipices à donner le vertige ! un fouillis de broussailles et de sapinage à faire perdre la tramontane au diable lui-même !… C’est là, bien sûr, que ce malin de Fournier a dû enfouir son magot, et c’est là que je le trouverai, satanée trompette du jugement dernier !

 

Antoine se tut et reprit ses rames. Le courant entraînait rapidement le flat vers l’île aux Reaux, et le chercheur de trésor, n’ayant plus maintenant l’intention d’y aborder, dût regagner le large. Ce fut l’affaire de quelques coups de rames, et un quart d’heure ne s’était pas écoulé qu’Antoine laissait à sa droite cette seconde île et voyait distinctement les énormes massifs de l’île à Deux-Têtes se dresser sur le fleuve, à un demi-mille de distance.

 

– Allons ! se dit le beau parleur, en croisant de nouveau ses avirons sur les plats-bords du flat, c’est ici le moment de prendre ses mesures… Voyons d’abord si je me souviens parfaitement des instructions de la mère Démone… Il y a une vingtaine d’années que Fournier arriva un beau jour à Saint-François, retour de Californie… Il devait rapporter un fort sac, quoiqu’il se soit dit pauvre dans le temps… Mais chacun savait que ce Fournier était un finaud et qu’il avait mis son trésor en lieu sûr… Pourtant rien ne transpira à cet égard, et on eut beau épier ses démarches… bernique ! Il allait bien à la pêche le long des îles, mais il débarquait rarement et rentrait chaque soir chez lui.

 

Que penser ?… On finit par se dire qu’il était possible, après tout, que Fournier n’eût pas réussi dans le pays de l’or.

 

Oui-dà ! Si la mère Démone n’eût pas été du monde, ce malin de Fournier était bien capable de le faire accroire et d’emporter son secret en mourant ; mais c’est qu’elle y était, la vieille !… si bien qu’elle a fini par découvrir que le trésor existe, en beaux lingots tout neufs… Seulement, faut savoir où.

 

Les cartes disent que ça doit être dans une de ces trois îles, pas loin du rivage et à proximité d’une talle de cinq bouleaux, formant un W, en tirant des lignes d’un tronc à l’autre. Le trésor est enfoui juste à l’endroit où les lignes prolongées de la première et de la dernière branche des V se rejoignent… C’est clair, cela, ou les cartes ne sont plus les cartes, satané chien !

 

Il n’y a donc plus qu’à trouver ces maudits bouleaux, disposés en W. L’île Madame a été parcourue inutilement d’un bout à l’autre ; j’ai déjà jeté un coup d’œil sur l’île aux Reaux, où je voulais retourner aujourd’hui…

 

Mais non ! c’est à l’île à Deux-Têtes qu’est le magot… Quelque chose me le dit… Enfin, j’en aurai le cœur net ; et, si je ne trouve rien, satané massacre !…

 

Antoine s’arrêta un instant, puis il acheva avec un geste de suprême menace :

 

– Tant pis pour cette Anna de malheur : elle disparaîtra ! En ce moment, l’embarcation se trouvait à quelques encablures du bout nord de l’île à Deux-Têtes. Antoine nagea vigoureusement et, dix minutes plus tard, il abordait dans une sorte de crique, abritée contre les vents d’est et d’ouest par d’énormes rochers à pic. Tout au fond de cette rade naturelle, le flot venait mourir sur une étroite plage de sable, qu’il submergeait entièrement dans les hautes marées. Puis c’était encore des quartiers de roc superposés, envahis par les mousses, couronnés de sapins trapus et violemment écartés pour former une profonde ravine, où coulait une eau limpide comme le cristal. Les rameaux entrecroisés des arbres qui bordaient chaque côté de cette crevasse lui faisaient une voûte sombre, à travers laquelle les rayons du soleil ne pouvaient pénétrer. De l’entrée, l’œil lui-même ne voyait pas plus loin qu’à une dizaine de pieds, dans ce couloir obscur. Le chercheur de trésor, qui venait de débarquer avec un pic et une pelle sur l’épaule, y jeta en passant un regard curieux et ne put s’empêcher de murmurer :

 

– Satané corbillard ! en voilà un drôle de trou !… Ce n’est pas moi qui m’y hasarderais la nuit !

 

Mais il n’était pas venu sur l’île à Deux-Têtes pour en admirer les curiosités naturelles. Il se mit donc de suite à escalader les rochers qui se dressaient sur sa droite, et bientôt, après s’être aidé des branches et des arbustes, il prit pied sur une sorte de plateau, d’où la vue embrassait tout l’horizon du nord.

 

La première chose que fit Antoine, une fois orienté, fut de voir quelle espèce d’arbres dominait autour de lui.

 

Hélas ! ce n’étaient partout que des troncs à écorce grise ou brune ! Pas un seul de ces feuillets d’un blanc jaunâtre qui enveloppent la tige élégante des bouleaux ne rompait la monotonie du paysage.

 

– Toujours ces maudits sapins ! grommela avec colère le beau parleur. C’est à en devenir enragé. Ah ça ! le bouleau était donc bien rare quand le bon Dieu a fait le monde !

 

Tout en pestant de la sorte, Antoine s’était engagé sous le couvert du bois et marchait rapidement vers le milieu de l’île. Bientôt il lui fallut descendre une pente assez douce, qui le rapprocha insensiblement du niveau de l’eau. Il se trouva alors sur un terrain plus égal, et le bois franc commença à remplacer le bois mou.

 

Ce furent d’abord des chênes, quelques érables, puis des trembles, puis enfin des bouleaux.

 

Antoine poussa un cri de joie.

 

Bondissant d’un arbre à l’autre, décrivant les zigzags les plus étranges, il arriva en quelques minutes au pied d’un escarpement, qu’il lui fallut gravir.

 

C’était la tête méridionale de l’île.

 

En haut se continuait le bois de bouleaux, mais avec des dispositions moins symétriques, des arrangements plus capricieux.

 

Le trésor devait être là, s’il était quelque part.

 

À peine arrivé sur le rebord de ce nouveau plateau, Antoine jeta un regard fiévreux autour de lui ; puis, étouffant aussitôt une exclamation de bonheur, il reprit sa course.

 

À une couple d’arpents en face, l’intrépide chercheur venait d’apercevoir un groupe de cinq gros bouleaux, dont les cimes aiguës se détachaient en vigueur sur l’azur du ciel.

 

Antoine, tout haletant, bondissait comme un lévrier ; il approchait ; il allait toucher de la main les bienheureux arbres…

 

Mais, à ce moment, une voix terrible lui cria d’un rocher voisin :

 

– Arrête, ou tu es mort !

 

En même temps, le craquement sec d’une batterie d’arme à feu déchira l’air.

 

III. Tamahou.

 

Le tonnerre tombant à ses pieds n’eût pas plus surpris Antoine.

 

Il s’arrêta net et jeta un regard anxieux dans la direction d’où semblait être partie la voix.

 

Ce qu’il vit n’était certes pas fait pour le rassurer.

 

Un homme de haute taille se tenait debout sur une éminence, à quelques pas de là, le couchant en joue avec une longue carabine.

 

Cet homme devait être un Sauvage, à en juger par son teint cuivré, ses pommettes saillantes, ses cheveux relevés en touffe sur le sommet de la tête, et surtout le bizarre accoutrement qu’il portait. Une vieille couverture de laine lui tenait lieu de manteau, et ses jambes étaient enveloppées de mitasses frangées de poils de porc-épic. Sur la partie de la tête entourant la touffe, un mouchoir rouge à carreaux était enroulé comme un turban, en guise de coiffure.

 

– Que viens-tu faire ici ?… qui es-tu ? demanda le Sauvage, de sa même voix terrible et tenant toujours son arme abaissé dans la direction d’Antoine.

 

Ce dernier, en proie à la plus violente terreur, ne put que balbutier quelques mots inintelligibles.

 

– Réponds vite, ou je tire ! continua l’inconnu, en mettant un doigt sur la détente.

 

L’imminence du péril tira Antoine de sa torpeur. Il tomba à genoux et joignant les mains :

 

– Ne tirez pas, mon ami ! ne tirez pas !… Je vais vous dire…

 

– Parle, alors…

 

– Je suis un pauvre pêcheur égaré, que le courant a entraîné jusqu’ici.

 

– Où est ton canot ?

 

– Là, du côté nord de l’île.

 

– Es-tu seul ?

 

– Tout fin seul.

 

Le Sauvage, qui venait d’abaisser son fusil, l’épaula de nouveau.

 

– Tu mens ! cria-t-il ; tu vas mourir !

 

– Je vous jure… commença vivement Antoine.

 

– Tu mens ! te dis-je. Si tu n’étais qu’un pêcheur en quête de poisson, pourquoi courais-tu ici, comme un fou, vers ma cabane ?

 

– Je voulais… je prenais de l’exercice… C’est qu’il ne fait pas chaud, savez-vous, avant soleil levé !… Brrrrou !

 

Et le beau parleur, sans s’en apercevoir, épongea son front couvert de sueur.

 

– Tu vois bien que tu mens ! répliqua l’autre, d’une voix sardonique. D’ailleurs, la langue des blancs ne sait pas faire autre chose ; elle est fourchue comme celle du serpent. Mais on n’en impose pas à Tamahou. Tu venais pour surprendre ma retraite et me livrer aux hommes noirs de la reine.

 

– Pourquoi faire, mon Dieu ?

 

– Pour qu’ils me pendent ou me fassent mourir lentement dans leurs grandes bâtisses de pierre… Aoh ! mais c’est qu’ils ne me tiennent pas encore et que j’en refroidirai plus d’un avant d’avoir la corde au cou. Que les manitous détournent de moi leurs faces, si je ne dis pas vrai !

 

– Mais mon cher ami… insinua Antoine.

 

– Quant à toi, poursuivit violemment le Sauvage, je vais t’apprendre à t’occuper de mes affaires. Adresse ta prière au Grand-Esprit, et dépêches-toi, car je ne t’accorde que cinq minutes de vie.

 

– Ah ! mon Dieu ! quel mal vous ai-je donc fait en venant sur cette île, que je croyais déserte ? larmoya le pauvre insulaire de Saint-François, complètement terrifié.

 

– Tu es venu m’espionner.

 

– Jamais de la vie, monsieur le Sauvage ! Que le ciel m’écrase si…

 

– Le temps marche : tu n’as plus que quatre minutes à toi ! se contenta de répondre gravement le singulier juge.

 

– Mais, puisque je vous dis que je ne vous connaissais ni d’Ève ni d’Adam, avant de vous avoir rencontré tout à l’heure ! se récria Antoine, avec la persistance de l’innocent faussement accusé.

 

– Plus que trois minutes ! fit la voix solennelle du Sauvage.

 

Le malheureux chercheur de trésor se tut, comprenant enfin que ses lamentations demeureraient vaines. Il se prit à regarder bien en face sa position.

 

Cette position était effrayante.

 

Il se trouvait complètement au pouvoir du bandit qui le tenait au bout du canon de son fusil. Pas le moindre secours à attendre ! Aucune chance de s’échapper ! Nul moyen d’attendrir le meurtrier ! Et, avec cela, seulement trois minutes pour réfléchir !

 

Il y avait de quoi devenir fou.

 

Mais il arrive souvent, dans ces crises suprêmes, où quelques secondes balancent la vie d’un homme, que les facultés se concentrent brusquement et font jaillir de leur choc désespéré l’étincelle qui sauve, en éclairant.

 

C’est ce qui eut lieu pour Antoine.

 

Au moment où les trois minutes étant écoulées, le Sauvage penchait la joue sur la crosse de son fusil, allongeait l’index vers la détente et allait tirer, l’huissier s’écria tout d’une haleine :

 

– Arrêtez ! et je vous donne assez d’argent pour vous acheter de l’eau-de-feu, de la poudre et du plomb, tant que vous en voudrez !

 

Une vague réminiscence lui était venue tout à coup que les Sauvages aiment passionnément les boissons spiritueuses, qu’ils nomment eau-de-feu, et il recourait à ce moyen in extremis de persuasion.

 

Il n’avait pas tort. Tamahou laissa vivement retomber son arme, et une flamme extraordinaire passa dans ses yeux.

 

– Dis-tu vrai ? fit-il avec agitation.

 

– Vous allez en juger, répondit Antoine, qui poussa un immense soupir de soulagement et se remit sur ses jambes.

 

– Parle vite, et tu es sauvé, si tu ne me trompes pas.

 

– Écoutez, mon ami… Mais, auparavant, déposez votre arme, si vous voulez que la langue ne me fourche pas. On ne dit jamais la vérité en face d’un canon de fusil.

 

Le Sauvage parut comprendre la justesse de cette observation, car il s’exécuta aussitôt.

 

– Voici la chose, reprit Antoine, que le désarmement de son interlocuteur parut mettre singulièrement à l’aise : il y a ici même, sous nos pieds, un trésor suffisant pour acheter toute l’eau-de-feu que contient la ville de Québec.

 

– Un trésor ? fit Tamahou, qui ne semblait pas comprendre parfaitement.

 

– Oui, un trésor, mon ami… c’est-à-dire de l’or et de l’argent à remuer à la pelle.

 

– Qui te l’a dit ?

 

– Une sorcière de l’île d’Orléans pour qui les entrailles de la terre n’ont pas de secrets.

 

Tamahou parut impressionné. Cette qualification de sorcière valait à elle seule plus que tous les arguments du monde.

 

Il réfléchit un instant, puis relevant la tête et regardant Antoine avec une sorte de timidité :

 

– Et cette sorcière a fait une médecine qui lui a révélé que le trésor était enterré ici ?

 

– Oui… c’est-à-dire qu’elle n’a pas désigné l’île à Deux-Têtes, mais qu’elle m’a affirmé que le trésor doit se trouver près d’une talle de cinq bouleaux, sur l’un des trois îlots qui avoisinent l’île d’Orléans, où elle demeure.

 

– Aoh ! fit le sauvage, complètement radouci.

 

– Vous voyez donc que j’avais de bonnes raisons pour courir, en apercevant les cinq arbres que voici, et que je n’avais aucune mauvaise intention à votre égard.

 

– C’est vrai, je me suis trompé. Le Grand-Esprit seul ne se trompe jamais.

 

– Il faut avouer que votre erreur a été bien près de me coûter cher… Mais, enfin, n’en parlons plus et donnons-nous la main.

 

Tamahou hésita.

 

– Tu es l’ami de la sorcière ? dit-il.

 

– Son plus grand ami.

 

– Et c’est elle qui t’a envoyé ?

 

– Oui.

 

– C’est bon. Tu lui feras faire une médecine pour que Tamahou échappe à ceux qui le poursuivent.

 

– Je vous le promets. Les deux hommes, qui s’étaient rapprochés, se tendirent la main, et la paix fut conclue. Alors commença le grand œuvre, le déterrement du trésor. Mais disons, avant de poursuivre, de quelle façon étaient disposés les cinq bouleaux si heureusement découverts par Antoine Bouet. Ils formaient deux lignes à peu près parallèles, à la distance d’environ six pieds l’une de l’autre. La première ligne se composait de trois arbres énormes, couronnant une sorte de cap qui terminait le plateau de ce côté-là. Quelques-unes de leurs racines, après s’être élancées au-delà de la saillie du cap, se contournaient en dessous, pour aller s’enfoncer dans les crevasses des rochers qui servaient d’assises au promontoire.

 

On eût dit un enchevêtrement de boas.

 

Trois pieds à peine séparaient chacun de ces arbres.

 

Les deux bouleaux de la seconde rangée – situés, comme nous l’avons vu, six pieds en arrière – étaient plus petits que leurs chefs de file enfoncés en pleine terre, mais la même distance existait entre eux.

 

Tout, dans cette disposition fortuite, était donc conforme aux indications de la Démone.

 

Le trésor n’avait qu’à se bien tenir !

 

En effet, puisque la cartomancie donnait à la sorcière raison sur un point, pourquoi lui ferait-elle faux bond sur un autre ?

 

Voilà ce qu’Antoine se disait, tout en prenant ses mesures, c’est-à-dire en tirant des lignes sur le sol d’un arbre à l’autre, de manière à former un W, puis en prolongeant la première et la dernière branche des V jusqu’à les faire opérer leur jonction en arrière.

 

Jamais arpenteur ne fit mieux les choses.

 

Antoine frappa de son pic le sommet de cet angle et s’écria :

 

– Le trésor est ici ! Tamahou avait assisté à ce singulier travail sans y prendre part. Debout contre un arbre voisin et majestueusement drapé dans sa couverte crasseuse, il n’avait laissé lire sur sa figure impassible aucun étonnement, bien que son esprit fût agité d’une étrange façon.

 

Pour lui, en effet, toutes les simagrées d’Antoine paraissaient des invocations à quelque divinité inconnue, veillant comme l’antique dragon des Hespérides sur le trésor de l’île à Deux-Têtes. Les lignes cabalistiques tirées sur le gazon, les mesures prises avec soin, et même jusqu’au geste solennel de son compagnon frappant de son pic un point déterminé du sol, tout cela était dans l’ordre aux yeux du Sauvage. Il s’agissait de se rendre la gardienne favorable : les jongleries ne devaient pas être épargnées.

 

Tout en étant donc sous le coup d’un respect superstitieux, Tamahou ne s’était pas autrement ému et avait attendu avec un flegme de sagamo la fin des préparatifs.

 

Dès qu’Antoine se fut écrié : « Le trésor est ici ! » il quitta lentement son poste et s’avança.

 

– À l’œuvre, compère ! lui dit le beau parleur, dont l’œil brillait de fièvre. Pendant que je ferai jouer le pic, vous vous escrimerez avec la pelle et rejetterez hors du trou la terre que j’y aurai détachée. Allons, dépêchons-nous… il y va de notre fortune !

 

Tamahou, sans prononcer une parole, prit la pelle apportée par Antoine et se mit à creuser.

 

L’autre entamait déjà le gazon à grands coups de pic.

 

Il était alors un peu plus de quatre heures du matin. Le disque rouge-feu du soleil surgissait lentement des hauteurs dentelées de la côte sud, et ses rayons traversaient presque horizontalement le feuillage du plateau, pour aller se jouer sur les travailleurs. Une légère brise commençait à s’élever, venant de l’ouest ; elle faisait onduler doucement les rameaux sonores des bouleaux, mais elle était impuissante à sécher le front trempé de sueur des deux compères.

 

C’était un étrange spectacle, qu’aurait reproduit volontiers le fantastique pinceau de Salvator Rosa.

 

Après une demi-heure d’un travail acharné, Antoine et son compagnon durent prendre un instant de repos. Leurs vêtements étaient collés sur leur peau ruisselante et les veines de leur cou gonflées à se rompre.

 

Tamahou avait dû même faire un sacrifice pénible : il s’était dénanti de sa couverte, qui gisait lamentablement sur le gazon, à quelques pas de là. Le pauvre homme avait alors apparu dans un costume à effrayer les oiseaux de proie et à faire rire un recorder en fonctions. Imaginez des mitasses, devenues hauts-de-chausses, et montant jusque sous les bras, puis une sorte de sarrau tout en loques, d’une étoffe impossible à définir, recouvrant la partie supérieure du tronc et retombant en franges multiformes jusqu’à la hauteur des reins… Ajoutez à cela la coiffure que vous savez, faisant diadème à la figure grotesquement impassible du pauvre Sauvage… et songez un peu à ce que ça devait être !

 

Le lugubre Antoine lui-même faillit presque sourire à cette apparition carnavalesque ; mais la fièvre d’or qui le consumait l’empêcha vite de se livrer à cet excès de passion, et il préféra supputer mentalement la valeur de son trésor.

 

Quant à Tamahou, il était à cent lieues de se douter qu’il ne fût pas mis comme un cockney d’Hyde-Park, et il se cambrait aussi fièrement sous ses guenilles, qu’un mendiant castillan drapé dans ses haillons.

 

Après cinq minutes de répit, les travailleurs se remirent à l’œuvre. Bientôt leur tête seule émergea d’une excavation de six pieds carrés, au fond de laquelle le pic continuait à s’enfoncer furieusement, pendant que la pelle, de beaucoup plus calme, rejetait méthodiquement les débris au dehors.

 

Tout à coup, Antoine s’arrêta. Son outil venait de rencontrer une surface résistante, résonnant creux.

 

– Le voilà ! le voilà ! s’écria le chercheur, d’une voix étranglée.

 

– Aoh ! fit Tamahou. Es-tu sûr ?

 

– Sûr et certain. Hardi ! compagnon ; enlève vite la terre qui recouvre le coffre, pendant que je vais déblayer autour.

 

Et le beau parleur, fou d’émotion, se prit à donner le long des parois inférieures de la fosse de si furieux coups de pic, que tout en tremblait. Le promontoire entier résonnait comme un bronze creux.

 

– Hardi ! mon brave, hardi ! vocifère Antoine… nous y sommes !… nous le tenons !… Ah ! satané corbillard ! quelle fortune !… Ce coffre est aussi grand que la fosse !

 

Et le pic de frapper ! et le cap de résonner avec des bruits de canon qui détonne !

 

Soudain – ô miracle ! – un formidable craquement se fait entendre ; la terre paraît trembler, et le coffre ensorcelé se dérobe sous les pieds des travailleurs, les entraînant avec lui dans les entrailles de la falaise !

 

C’est à peine s’ils ont eu le temps de jeter un cri. Quelques instants s’écoulent ; puis le son d’une voix rauque monte de l’abîme, en même temps qu’un bruit étrange de terre et de rochers qui dégringolent.

 

– Aoh ! grommelle la voix.

 

– Satané coffre ! murmure un autre organe souterrain.

 

– Pas mort, toi non plus ? demande Tamahou.

 

– Pas tout à fait. Et vous ? gémit Antoine.

 

– Je n’en suis pas sûr. C’est peut-être ici l’enfer du Grand-Esprit.

 

– Ce maudit trou n’en vaut guère mieux.

 

– C’est la fée du trésor qui nous a punis.

 

– Au diable les trésors et les fées. Tâchons pour le moment de sortir d’ici. Où sommes-nous ?

 

– Dans la terre.

 

– Connu. Mais dans quelle partie ? à combien de profondeur ? Voyons ça.

 

Et Antoine se tire péniblement d’un amas de terre qui l’ensevelit jusqu’à mi-corps. Il tâte à droite et à gauche les parois de la fosse où il vient de choir d’une façon si inattendue. Ses doigts ne rencontrent que le roc vif. Il répète la même opération en avant de lui. Là, il trouve le vide – un vide obscur, humide, impénétrable.

 

– Par ici ! crie-t-il à son compagnon.

 

Tamahou, qui vient aussi de se dégager, s’approche en tâtonnant.

 

– Je veux être pendu, dit-il avec humeur, si nous n’allons pas rencontrer quelque esprit dans ce trou noir.

 

– Viens toujours, mon garçon, réplique le beau parleur. On va savoir à quoi s’en tenir dans une minute.

 

Les deux hommes, l’un suivant l’autre, s’engagent alors dans une sorte de boyau souterrain, haut de six pieds et large de trois environ, s’ouvrant devant eux en pente douce et conduisant Dieu sait où.

 

Ils font ainsi une dizaine de pas, puis sont forcés de s’arrêter en face d’une muraille de rochers à pic.

 

C’est le boyau qui se termine là, en cul-de-sac.

 

Que faire ? Va-t-il falloir retourner en arrière et se retrouver dans la fosse abandonnée tout à l’heure.

 

Antoine veut au moins constater à l’évidence l’impossibilité d’aller plus loin. Il tâte, sonde, palpe les parois qui l’entourent… Rien. Pas d’issue !

 

– Allons ! se dit-il, c’est pire que je ne pensais. Est-ce que, par hasard, nous serions condamnés à crever de faim dans ce maudit cachot ?

 

Tamahou, lui, attend impassible le résultat des recherches de son compagnon. Son stoïcisme d’Indien ne lui permet pas de s’émouvoir, bien qu’il se croie sûrement sur la route qui mène aux plaines de chasse du Grand-Esprit.

 

C’en était fait !

 

Antoine, après de vaines tentatives pour trouver une issue, allait retourner sur ses pas, lorsque son pied gauche, en s’écartant pour faire volte-face, ne rencontra que le vide.

 

Le beau parleur faillit tomber et ne réussit à garder son équilibre qu’en s’arc-boutant du bras gauche contre la paroi rocheuse.

 

Mais cet incident lui donna un vague espoir. Il se baissa et se mit à sonder de la main la solution de continuité du sol.

 

Une ouverture triangulaire, assez grande pour livrer passage à un homme, béait dans l’angle du cul-de-sac.

 

L’obscurité seule avait empêché de l’apercevoir.

 

Antoine s’y engagea bravement, les pieds en avant.

 

Tamahou l’imita sans se faire prier.

 

Les deux hommes se glissèrent ainsi dans la fissure l’espace d’une minute. Puis Antoine tomba sur ses pieds, en s’écriant :

 

– Nous voilà sauvés ! Le beau parleur venait de déboucher dans une grotte assez spacieuse, faiblement éclairée par un jour lointain.

 

Tamahou ne tarda pas à le rejoindre, mais il n’eut pas plutôt regardé autour de lui, qu’il poussa un cri de stupeur :

 

– Ma cabane !

 

IV. Où Tamahou et Antoine se font d’aimables confidences.

 

Pour bien comprendre l’exclamation d’étonnement échappée à Tamahou et ne pas être tenté de crier à l’invraisemblance, il faut que le lecteur remonte avec nous de quelques jours en arrière, jusqu’au cinq de ce mois de juin où nous en sommes rendus.

 

Ce jour-là – ou plutôt ce soir-là, car c’était vers huit heures de relevée – il venait frais sur le fleuve et la mer se brisait en un violent ressac le long des falaises qui relient le cap Brûlé au cap Tourmente. Ce dernier promontoire surtout voyait ses assises de granit assaillies par une multitude de lames courtes, affolées, se heurtant en tous sens, se soulevant en milliers de pyramides ou se façonnant en aigrettes blanches, comme si un immense feu souterrain les eût mises en ébullition.

 

La mer n’est jamais bonne au pied de ce bastion géant des Laurentides ; mais le soir du 5 juin 1857, soit qu’elle flairât la tempête, soit que le flot eût peine à combattre le jusant, elle était véritablement affreuse, et pas une petite embarcation n’eût osé s’aventurer à travers son clapotis.

 

Et pourtant, aussitôt que vint la nuit, un observateur accroché au flanc nord-est du cap aurait pu voir un léger canot d’écorce, monté par un seul homme, surgir tout à coup d’une anfractuosité de la falaise et s’élancer hardiment vers la haute mer.

 

Le canot, vigoureusement pagayé, se cabra sur la lame, dansa au milieu du ressac, vit les aigrettes liquides déborder sa fine proue, mais il passa tout de même et se perdit bientôt dans l’obscurité.

 

L’audacieux canotier qui le montait n’était autre que Tamahou, fuyant les recherches des agents de la police, qui avaient mandat de l’arrêter.

 

Tamahou était un Sauvage montagnais, depuis longtemps en rapports avec les officiers de la Compagnie de l a Baie d’Hudson, établis à la Malbaie. Chasseur remarquable et trappeur habile, il avait réalisé d’assez jolis bénéfices par la vente de ses peaux ; mais une insurmontable passion pour les liqueurs alcooliques et les violences dont il s’était rendu coupable en état d’ivresse avaient forcé les agents de la Compagnie à se défaire d’un aussi dangereux employé.

 

Tamahou éprouva un furieux dépit de ce contretemps et jura de se venger.

 

L’occasion ne se montra que trop tôt.

 

En effet, à quelques jours de là, l’agent même qui avait renvoyé le Montagnais dut se rendre à un poste de traite assez éloigné, en compagnie d’un homme à son service.

 

Le malheur voulut qu’il rencontrât Tamahou sur sa route et qu’il s’adressât à lui pour un renseignement. La réponse du Sauvage fut un coup de fusil en pleine poitrine, qui étendit raide mort le malheureux agent.

 

Voilà pourquoi Tamahou affrontait une mer affolée et se dirigeait nuitamment vers le sud.

 

La police était à ses trousses depuis un grand mois et l’avait suivi des rives du lac Ha-Ha aux Laurentides. Là, elle avait perdu sa trace au milieu de ce fouillis de montagnes, de forêts et de vals, où le diable lui-même égarerait ses diablotins.

 

Tamahou eut donc le temps de respirer et profita de ce répit pour se construire le canot d’écorce que nous venons de voir bondir comme un dauphin sur le fleuve déchaîné.

 

Pendant deux heures entières, le Sauvage lutta contre le vent et la mer. Enfin, il aborda sur une île, qu’il jugea déserte.

 

C’était l’île à Deux-Têtes.

 

Après une nuit passée à l’endroit même où il avait pris terre – la seule nuit peut-être de calme sommeil qu’il eût goûtée depuis son meurtre – Tamahou cacha son canot dans les broussailles du rivage et parcourut en tous sens son nouveau domaine pour constater s’il en était bien l’unique habitant.

 

L’île était absolument déserte.

 

– Aoh ! se dit le Sauvage, c’est ici que j’élèverai ma cabane. Les hommes noirs seront plus habiles que les renards du lac Ha-Ha, s’ils suivent ma piste jusque sur cette île déserte.

 

Et, sans plus se soucier des moyens d’existence qu’il trouverait sur cet îlot perdu, Tamahou se mit en frais d’installation. Il découvrit, près de l’extrémité méridionale de l’île et proche de la mer, une grotte naturelle creusée, par les vagues probablement, dans le roc de la falaise.

 

Seules, les hautes marées équinoxiales devaient battre maintenant cette partie du promontoire, car une dune de sable, couverte de bois flotté, indiquait à cinquante pieds de là le maximum d’élévation atteint par le flot en temps ordinaire.

 

Le Montagnais en fit ce qu’il appelait pompeusement sa cabane et y transporta son canot d’écorce, son mince bagage et ses armes.

 

La grotte où s’était établi Tamahou consistait d’abord en une excavation à peu près circulaire, haute d’environ sept pieds et pouvant en avoir le double de diamètre. Cette excavation semblait être le résultat d’une profonde fissure de la falaise, dont la partie supérieure, hors des atteintes de la mer, s’était bouchée petit à petit par la terre éboulée, les racines et les détritus de toutes sortes transportés par le vent, tandis que les vagues avaient incessamment agrandit l’extrémité inférieure.

 

Une ouverture, à peine assez grande pour livrer passage à un homme, donnait accès dans cette singulière caverne.

 

Puis, faisant suite à la première, venait une seconde grotte plus petite, moins élevée et affectant une forme oblongue, dont l’axe obliquait vers le nord.

 

Les deux pièces communiquaient ensemble par une étroite crevasse – couloir humide travaillé dans le roc par la main capricieuse de la nature.

 

La voûte de ces cavernes constituait une partie du plateau où, dans un précédent chapitre, nous avons vu Antoine Bouet courir comme un fou vers les bouleaux qui en couronnaient le rebord et s’arrêter net à la voix menaçante de Tamahou. Or, l’endroit choisi pour déterrer le prétendu trésor indiqué par la Démone se trouvait être précisément au-dessus d’une profonde fissure qui, partant du fond de la dernière grotte, courait vers le nord jusqu’en arrière des bouleaux.

 

Cette mince voûte avait cédé sous les furieux coups de pic de notre ami Antoine, entraînant dans sa chute les travailleurs et une masse considérable de terre.

 

Tamahou ne soupçonnait pas l’existence de cette espèce de boyau, faisant suite à son logis. Aussi fut-il très étonné de se retrouver comme ça, tout à coup, chez lui, sans être entré par la porte, et s’écria-t-il avec ahurissement :

 

– Ma cabane !

 

– Comment… ta cabane ? répliqua Antoine.

 

– Eh ! oui, c’est ma cabane… reprit le Sauvage, en se baissant pour palper un objet gisant sur le sol. Je la connais bien, je suppose, puisque je l’habite depuis quinze jours. Tiens, voici mon filet pour prendre de la boitte ! voilà deux oiseaux que j’ai abattus hier sur la grève ! Et là, dans ce coin, sur une tablette de roc, il y a mes lignes, de la poudre, du plomb, deux couteaux, une petite provision de tabac… Tu vois bien que c’est ma cabane !

 

– Je ne conteste pas… Mais comment se fait-il… ? murmura le beau parleur.

 

– Cela se fait qu’au lieu d’être entrés par la porte, nous avons culbuté dans une crevasse qui nous y a conduits. Suis-moi : tu vas comprendre.

 

Tamahou s’approcha alors d’une des parois de la grotte et s’effaça pour se faufiler dans une nouvelle fissure où tremblait un rayon de lumière.

 

Antoine en fit autant, et les deux hommes débouchèrent aussitôt dans une seconde caverne, mais plus grande et abondamment éclairée par une échancrure de la falaise, à travers laquelle se voyait et s’entendait la mer déferlant sur le rivage.

 

– Ah ! satané corbillard ! la vue du fleuve me fait du bien ! s’écria Antoine, en respirant bruyamment.

 

– Hum ! toussa le Montagnais, à moi aussi !

 

– Et c’est ici que tu demeures ?

 

– Oui.

 

– Depuis quinze jours, m’as-tu dit ?

 

– Depuis la nouvelle lune.

 

– Où étais-tu auparavant ?

 

Tamahou étendit son bras vers le nord.

 

– Là-bas, dans la forêt, dit-il.

 

– Avec les tiens ?

Le Sauvage fit signe que oui.

 

– Pourquoi les as-tu quittés ? demanda Antoine, après un court silence.

 

Tamahou hésita. Puis, paraissant prendre brusquement un parti :

 

– Écoute, dit-il… Mais auparavant jure-moi sur les os de ton père que tu ne me trahiras pas.

 

– Je te le jure.

 

– Bien. Si tu me trompais, la balle de mon fusil irait te chercher jusque sur la grande île. Maintenant, ouvre tes oreilles, car je vais te confier un secret qui peut me faire pendre : j’ai tué un homme.

 

– Vrai ? fit le beau parleur en reculant d’un pas.

 

– Je ne te l’aurais pas dit si j’eusse pu vivre ici sans le secours de personne. Mais le gibier est rare et ma provision de poudre s’épuise… J’ai besoin de quelqu’un pour renouveler mes munitions et m’acheter des engins de pêche sur la terre ferme. Voilà pourquoi je me confie à toi. Iras-tu vendre le pauvre Sauvage exilé de ses terres de chasse ?

 

– Non, certes ! répondit fortement Antoine qui, depuis quelques secondes, semblait en proie à une étrange préoccupation.

 

– Alors, tu es disposé à m’aider et à faire ce que je te demande ?

 

– Je t’achèterai tout ce qu’il te faut et t’apporterai moi-même ces objets dans mon flat.

 

– Aoh ! tu es un ami et j’ai bien fait de t’épargner la vie. Le confident de la mère Démone ne répondit pas. Il paraissait retourner dans sa tête quelque idée diabolique, à en juger par les éclairs fauves qui jaillissaient de ses yeux.

 

Tout à coup, il se redressa, et regardant Tamahou bien en face :

 

– Si je ne te laisse manquer de rien, dit-il ; si je t’apporte de la viande, de la farine, du sel, une marmite, des munitions, tout ce que tu veux avoir, enfin, me rendras-tu un service ?

 

– Tamahou sera ton chien, si tu fais cela ! répondit aussitôt le sauvage.

 

– Quelque soit la nature du service ? insista Antoine.

 

– Je ferai tout, tout. J’irai tuer tes ennemis, si tu en as, jusque dans leurs cabanes.

 

– Jure ! dit le beau parleur.

 

– Sur les ossements de mes ancêtres, je le jure. Un nouveau silence coupa la conversation des deux hommes. Le misérable Antoine hésitait encore à confier au Sauvage le plan qui venait de surgir dans son esprit relativement à son éternel cauchemar, sa filleule Anna.

 

Dans la voie du crime, c’est le premier pas qui coûte…

 

Antoine allait le faire, ce terrible premier pas.

 

– Allons ! dit-il enfin, le sort en est jeté : il faut que l’obstacle à ma fortune disparaisse, ou je ne serai qu’un gueux toute ma vie… J’ai assez tardé, combattu… même ; si j’eusse trouvé le trésor de Fournier, je n’en serais pas venu là ; mais la fatalité qui s’acharne sur moi ne l’a pas voulu… Tant pis ! que les scrupules aillent aux cinq cents diables ! je veux que mes enfants aient du pain !

 

Et, s’asseyant sur une saillie du roc, le beau parleur fit signe à Tamahou de l’imiter.

 

Le Sauvage prit une pipe, la bourra consciencieusement et l’alluma avec un briquet et de l’amadou ; puis, s’asseyant par terre les jambes croisées, il attendit gravement.

 

Que se passa-t-il entre ces deux compères également doués pour le mal, éminemment faits pour s’entendre ?… Quels noirs complots tramèrent-ils dans le secret des grottes de l’île à Deux-Têtes ?

 

C’est ce que nous ne tarderons pas à savoir, car le temps est proche où les événements prédits par la mère Démone doivent recevoir leur accomplissement.

 

Antoine ne regagna Saint-François qu’à la tombée de la nuit.

 

V. Où Pierre Bouet s’occupe de son magot.

 

Le surlendemain du jour où se sont accomplis les événements rapportés dans le précédent chapitre, le père Bouet et sa femme, assis l’un près de l’autre dans la cuisine de leur maison, causent à voix basse.

 

Il est huit heures du soir, et la nuit s’étend sur la campagne. Ce n’est pas tout à fait l’obscurité, car le ciel d’un azur sans nuage garde encore les derniers reflets de l’astre qui s’en va ; mais ce sont ces teintes crépusculaires qui commencent à noyer les contours des objets, puis qui, s’épaississant peu à peu, finissent par les envelopper d’une gaze à peine translucide.

 

Les travailleurs sont encore aux champs. Ils profitent des quelques beaux jours qui viennent de se succéder pour achever leurs hersages, mettre la dernière main aux semailles et terminer la toilette de leurs terres, avant de les abandonner aux influences diverses qui favorisent l’œuvre mystérieuse de la germination.

 

Au dehors tout est silence, et le village semblerait endormi si, de temps à autre, une voix d’enfant ne réveillait les échos du soir et si, de loin en loin, on ne voyait une femme, armée de chaudières, enjamber prestement la clôture du chemin et gagner les clos pour traire ses vaches.

 

Assis à côté l’un de l’autre, les époux Bouet sont donc engagés dans une conversation à voix basse.

 

– Vois-tu, bonne femme, dit le mari, je ne serai tranquille qu’après avoir terminé ces arrangements.

 

– On dirait, à t’entendre, que tu sens ta mort ! répond en souriant Marianne.

 

– Si l’on peut dire ! Je n’ignore pas que je ne suis plus à l’âge de quinze ans… Mais le coffre est encore solide, ratatinette ! et le bon Dieu, qui m’a fait vivre près de trois-quarts de siècle, m’accordera bien un robinet d’une couple d’années pour voir ma fille mariée à celui qu’elle aime et faire sauter sur mes genoux un de ses enfants.

 

– Où est-il à présent ?

 

– Le Charles à Anna ?

 

– Oui, son prétendu.

 

– Sur la grande mer, parbleu !… c’est-à-dire non… Il doit s’en revenir avec sa goélette.

 

– Ah ! mon Dieu !… Et les gros temps qu’on a eus ces jours derniers !

 

– Psitt !… il en a vu d’autres que ça depuis qu’il navigue. Ce n’est pas lui qui se laisse surprendre par la tempête.

 

– Mais il devrait être de retour à cette heure !

 

– Tu badines ! Il a dit comme ça qu’il arriverait à la fin de juin ou au commencement de juillet, selon que les affaires de son commerce iraient bien ou mal.

 

– C’est vrai… je me rappelle.

 

– Alors, faut pas se faire de bile avant le temps. Il y a bien assez de cette pauvre Anna qui se chacote pour rien.

 

– Oui, elle est bien triste, la chère enfant.

 

– Toutes les jeunes filles sont comme ça quand leur amoureux est loin. Ça s’en ira comme s’en va la brume au premier vent du matin. Laisse arriver le Charles… et tu verras.

 

– En attendant, elle pâtit, la pauvre ange, et ça me chavire le cœur.

 

– Faut pas s’attrister inutilement, ma bonne Marianne. C’est son dernier voyage, il l’a promis.

 

– Tant mieux ! car c’est trop inquiétant d’avoir un mari sans cesse éloigné et en danger de périr. Je lui aurais plutôt refusé ma fille, s’il n’avait pris cet engagement-là.

 

– C’est ce que je lui ai dit, moi aussi. Mais tu sais comme il est fier. Il ne voudrait pas épouser Anna, sans apporter autant qu’elle, crainte de passer pour avoir recherché sa bourse.

 

– Ça leur fera un joli magot, sais-tu ?

 

– Ils le méritent, ma femme, car ce sont de bons enfants. Nos biens ne seront jamais mieux placés qu’entre leurs mains.

 

– Et ton frère ?

 

– Antoine ?

 

– Oui.

 

– En voilà un fainéant et un gaspillard qui guette mon sac, sans que ça paraisse ! Mais, ratatinette ! Pierre Bouet n’est pas si bête qu’il en a l’air… Antoine peut se téter les pouces : je ne suis pas pour dépouiller ma fille d’adoption, mon enfant légitime, celle qui fait la joie de ma vieillesse, pour encourager les vices d’un pareil grugeur. Pas si fou !… C’est qu’il avalerait mes épargnes en quelques années, le coquin !

 

– Je ne dis pas non ; mais, mon pauvre Pierre, il ne faut pas oublier qu’il a des enfants et que ce n’est pas leur faute si leur père est un panier percé.

 

– Hem !

 

– La terre d’Antoine est couverte d’impothèques et va être vendue d’un jour à l’autre.

 

– Tant mieux pour lui ! il sera obligé de travailler.

 

– Mais s’il ne travaille pas ?

 

– Il crèvera de faim.

 

– Et les enfants ?

 

– Hem ! hem !

 

– Ce sont nos neveux.

 

– Je ne conteste pas.

 

– S’ils allaient pâtir, manquer de pain ?

 

– Ils viendront manger ici.

 

– Jamais Antoine ne consentira.

 

– Alors…

 

– Alors ?…

 

Un court silence. Puis Bouet paraît prendre une brusque détermination.

 

– Tiens, vieille, dit-il, je n’aime pas à voir souffrir les enfants, quand bien même ils ne m’appartiennent pas ; je dirai au notaire de marquer cinq cents piastres pour Ti-Toine, à prendre sur ma part.

 

– J’en ferai autant pour Maria.

 

– Mais, attention ! il ne faut pas qu’Antoine sache un mot de cela, car il serait capable de se fier là-dessus et de continuer à paresser en attendant notre succession.

 

– Je me garderai bien de lui en souffler mot, et nous recommanderons le secret au notaire.

 

– C’est ça. De façon que nos testaments seront d’abord…

 

– Au dernier vivant les biens.

 

– Oui, mais à la condition expresse que la part du premier mourant retourne à Anna, lorsque l’autre lèvera le pied.

 

– Bien sûr. Nous ferons chacun un testament pareil, de telle manière que la petite aura tout, en fin de compte.

 

– Oui, sauf toutefois les mille piastres données aux enfants d’Antoine.

 

– Comme de raison.

 

Nouveau silence.

 

Le père Bouet se lève, allume sa pipe, fait quelque pas dans la pièce, puis s’arrêtant tout à coup :

 

– Ah ! mais dis donc, Marianne…

 

– Quoi ?

 

– C’est drôle, mais j’ai quasiment l’idée que nous arrangeons mal nos affaires.

 

– Comment ça, vieux ?

 

– Eh bien ! oui… une supposition…

 

– Fais.

 

– Suppose pour un moment que je crève le premier…

 

– Ce n’est pas à craindre.

 

– Suppose toujours. Dans ce cas, tu hérites de moi, mais la petite est au moins sûre de ma moitié, quand tu seras venue me rejoindre.

 

– Naturellement.

 

– Bon. Suppose maintenant que tu meures à ton tour, sans avoir fait un nouveau testament : qui va mettre la main sur ta part ?

 

– Hé ! la petite !

 

– Mais non.

 

– Mais oui.

 

– En vertu de quel acte ? Pas du testament que nous ferons demain, dans tous les cas, puisque ce sera à moi que tu auras laissé tes biens…

 

– Après ?

 

– Et que je n’y serai plus pour remplir la condition de les remettre à Anna.

 

– C’est ma foi vrai. Voyez donc un peu !

 

– Hein ! Ce n’est pas si simple que ça paraissait.

 

– Comment faire, alors ? Le père Bouet devient perplexe. Cette difficulté inattendue le chiffonne beaucoup, car il ne voit pas trop comment la tourner. Sa marche s’accélère ; les bouffées succèdent aux bouffées, d’une seconde à l’autre plus épaisses, plus pressées ; mais aucun expédient ne lui vient à l’esprit. Marianne, de son côté, laisse inactives les aiguilles de son tricot et jongle, les yeux tournés vers le plafond.

 

Cinq minutes se passent ainsi.

 

On entend la voix des travailleurs qui arrivent des champs. Anna elle-même va sans doute rentrer d’un instant à l’autre. Il faut prendre une décision, pendant que tout le monde est absent.

 

– Ratatinette ! faut-il être bête ! s’écrie tout à coup le père Bouet, en s’approchant de Marianne.

 

– Tu dis ?… fait cette dernière, en se remettant vivement à tricoter, avec l’effarement d’une personne surprise en flagrant délit.

 

– Je dis que ça prend moi pour n’avoir pas de jarnigoine.

 

Explique-toi.

 

– C’est bien simple. Je viens de pêcher une idée, que j’aurais dû avoir tout de suite, et qui nous eût tiré d’embarras en un clin d’œil.

 

– Quelle idée ?

 

– Mon Dieu ! celle de faire chacun notre testament directement en faveur de la petite, sans nous occuper du survivant.

 

– En effet, pourquoi pas, puisque tout est pour elle, sauf toutefois les mille piastres des enfants ?

 

– Sans doute. Comme cela, pas de chacoterie à redouter après notre mort.

 

– Pas la moindre.

 

– Allons ! c’est dit, n’est-ce pas ?

 

– C’est entendu. Le notaire peut venir quand il voudra.

 

– Je l’ai mandé pour demain après les vêpres. Mais, chut ! voilà nos gens qui arrivent.

 

Les échos du voisinage se renvoyaient, en effet, une rumeur grandissante. C’était des chants, des apostrophes, des coups de fouets, mêlés de mugissements, d’aboiements et de bruits de roues sur le sol durci du chemin.

 

Les cris les plus disparates se confondaient : « Pigeon ! Barré ! marche donc ! – Hue ! Bob ! – Dia ! Cendrée ! – Holà ! Grisette ! – Belée, ma sacrée paresseuse ! »

 

Tout cela entrecoupé du claquement sonore des mises de fouets et de ce sifflement particulier usité pour aiguillonner les bêtes de somme.

 

Le père Bouet se rendit au-devant de ses engagés, alors occupés à défaire les attelages de leurs chevaux près de la grange et à remiser les instruments aratoires.

 

Une voix lui cria des bâtiments voisins :

 

– Hé ! Pierre, comment ça va-t-il ?

 

Le père Bouet se retourna et vit son frère Antoine en train lui aussi de dételer un cheval et une paire de bœufs, avec l’aide de son aîné.

 

– Pas mal, et toi ? répondit le bonhomme. As-tu fini tes hersages ?

 

– Il me reste encore une petite pièce dans mes terres fortes.

 

– Moi, j’ai fini ; il n’y a plus qu’à laisser pousser.

 

– Oh ! toi !… murmura Antoine, en disparaissant sous la porte de son écurie.

 

Quand les deux engagés et la servante Joséphine furent rentrés dans la maison et que la table eut été dressée, le père Bouet demanda :

 

– Où donc est Anna ?

 

– En effet… où est-elle ? dit à son tour la vieille Marianne. Elle est partie vers cinq heures pour aller lire sous le gros noyer du bord de la côte… et il est près de neuf.

 

– Je cours voir ! s’écria le bonhomme, en proie à une vive inquiétude.

 

Et, prenant à la hâte son bonnet de laine, il franchit rapidement les deux arpents qui séparaient la maison de la côte.

 

Arrivé sous un gigantesque noyer, dont les branches touffues s’étendaient presque jusqu’à terre, il regarda autour de lui.

 

Personne. Le livre de la jeune fille – Voyages du capitaine Cook – gisait par terre, en face d’un banc de bois brut adossé à l’arbre ; mais pas autre chose… pas même une frange de son fichu !

 

Le père Bouet eut froid au cœur, sans trop savoir pourquoi, et voulant se faire une raison : « Je suis fou, dit-il : elle est allée chez Francillon pour lui montrer à broder. Cette pauvre veuve, elle a bien besoin qu’on lui aide… Seule avec six enfants ! »

 

Tout en faisant ces réflexions, le bonhomme enjambait les clôtures et, courant malgré son âge, se rendait au domicile de la veuve.

 

Cette femme déclara n’avoir pas tant seulement vu le bout du nez de la petite demoiselle.

 

Bouet sentit ses jambes se dérober sous lui. Sans répondre un mot, il quitta la Francillon et continua ses recherches jusqu’au presbytère même.

 

Personne n’avait vu Anna ! Alors le père Bouet revint chez lui, en proie au plus violent désespoir.

 

– Ma fille ! ma fille est perdue ! s’écria-t-il en s’affaissant sur un siège.

 

Marianne, malgré la faiblesse de ses jambes, se trouva debout.

 

– Quoi ! tu ne la ramènes pas ! dit-elle, les yeux dilatés par la terreur.

 

– Personne n’en a eu connaissance… Elle est perdue !… nous ne la reverrons jamais ! répondit sourdement Pierre Bouet, dont les bras pendaient inertes le long de sa chaise.

 

– Perdue ! gémit Marianne, en portant les mains à son front. Ah ! Seign… ! Elle ne put achever et tomba lourdement sur le plancher de la cuisine. On la transporta aussitôt sur son lit, et une voiture fut dépêché au médecin le plus proche.

 

Pendant toute la nuit, les recherches continuèrent sans résultat. Le lendemain, la paroisse entière était en émoi. On organisa des battues en règle et, huit jours durant, l’île fut fouillée de sa pointe orientale à sa pointe occidentale.

 

Les braves habitants de Saint-François, qui partageaient sincèrement la douleur de leur plus aimé concitoyen, firent noblement les choses. Antoine Bouet, entre autres, le frère désolé de l’homme si lourdement atteint, se distingua par sa dévorante activité. Il ne se donna ni repos ni trêve pendant cette semaine de patrouilles à travers l’île. Dirigeant une escouade de jeunes gens, il ne laissa pas un seul recoin inexploré et s’attira l’admiration de tous par la sincérité de son chagrin.

 

Mais, hélas ! tout fut inutile…

 

Anna demeura introuvable.

 

VI. Où Ambroise Campagna commence à n’avoir plus peur.

 

Une semaine après la disparition d’Anna – c’est-à-dire le premier dimanche de juillet suivant – vers huit heures du soir, la maison de Pierre Bouet était envahie par une foule silencieuse et émue.

 

On attendait une grande visite – celle du bon Dieu. Le curé de la paroisse devait, en effet, administrer le viatique à Marianne, dont la situation très grave inspirait de sérieuses alarmes.

 

La pauvre femme n’avait recouvré la connaissance, que pour se voir envahie par une fièvre, qui n’avait fait qu’augmenter depuis son apparition. Aussi, redoutant une crise pour la nuit qui approchait, le médecin avait-il cru devoir informer le père Bouet de la gravité du cas et lui recommander de prendre ses précautions, en vue d’un résultat fatal.

 

Le notaire était venu, après les vêpres, recevoir le testament de la malade – circonstance dont avait profité Pierre Bouet pour faire aussi le sien ; c’était maintenant au tour du curé de régler une affaire autrement importante, la grande affaire du salut. Déjà, dans le lointain, on entendait le tintement de la clochette précédant le ministre du culte ; le bruit des voitures roulant sur le chemin grandissait de seconde en seconde ; bientôt il devint tonnerre et cessa brusquement en face de la maison.

 

Une minute s’écoula ; puis soudain tous les genoux fléchirent, toutes les têtes se courbèrent : le prêtre entrait.

 

Il n’y a rien de grand comme ces scènes, si majestueuses dans leur simplicité. On les voit tous les jours, sans s’y habituer ; on y assiste toute sa vie, sans parvenir à se défendre de l’austère émotion qu’elles produisent !

 

Quand la cérémonie fut terminée, quand la voiture qui ramenait le curé chez lui eut cessé de faire entendre son roulement, les lèvres, jusqu’alors muettes, se prirent à chuchoter. Des groupes se formèrent ci et là, dans la cuisine, devisant à voix basse sur la disparition d’Anna, cause de la soudaine maladie de cette pauvre Marianne.

 

Pierre Bouet, abîmé dans une morne douleur, était resté près du lit de sa femme, qu’il n’avait pas quittée, du reste, depuis la fatale soirée du 24 juin.

 

Les conjectures et les suppositions pouvaient donc aller leur train, sans risque d’être retenues par la crainte d’aviver inutilement la plaie saignante ouverte au cœur du bonhomme.

 

Aussi ne se faisait-on pas scrupule d’émettre les avis les plus fantastiques.

 

– On ne m’ôtera pas de l’idée que la petite se retrouvera, disait Ambroise Campagna. Après tout, une créature ne disparaît pas comme ça d’une paroisse, sans qu’on puisse seulement savoir quel bord elle a pris.

 

– C’est-y pas sacrant ! répliquait Olivier Asselin. Faudrait alors qu’elle se fût évanouie en fumée !

 

– Ou encore que la chasse-galerie l’eût enlevée dans un de ses tourbillons ! continuait un troisième.

 

– Ou encore que les gens qui l’ont apportée ici fussent revenus la chercher ! supposait un quatrième. Et les têtes de hocher, avec des airs mystérieux.

 

– Ça ne serait pas juste, ça ! fit remarquer Ambroise Campagna, répondant à la dernière conjecture. Pierre a élevé cette enfant, comme si c’eût été sa propre fille ; il l’a fait éduquer en vraie demoiselle ; il s’est mis en quatre pour la rendre heureuse, et, au jour d’aujourd’hui, on viendrait la lui reprendre, sans même dire merci ! Encore une fois, ça ne serait pas juste, sacrable de mille commerces ! Pas vrai, Antoine ?

 

Le beau parleur, ainsi interpellé, releva vivement la tête et parut secouer une invincible torpeur. Sa figure anguleuse, sur laquelle un profond chagrin semblait avoir mis son empreinte, s’anima un instant. Il demanda d’une voix creuse :

 

– Quoi ?

 

– Je dis que si c’est les gens de la chaloupe-fantôme qui ont enlevé la petite, ils ont fait là un vilain coup, qui ne les mènera pas en paradis.

 

– Tu as la berlue, Ambroise. Tu sais bien que, si une chaloupe était venue à Saint-François en plein jour, on l’aurait vue.

 

– Elle pouvait être cachée dans la rivière Bellefine[2], en attendant la nuit.

 

– Va donc ! Ne te souviens-tu pas que j’ai pris à cet égard tous les renseignements possibles ? D’ailleurs, Anselme Théberge, qui descendait de Québec avec sa chaloupe pleine de passagers, n’a-t-il pas déclaré qu’il n’avait rencontré aucune embarcation remontant le fleuve, le soir de la disparition ?

 

– C’est vrai, ça : j’y étais, répondit Asselin.

 

– Tu vois ! reprit Antoine, en s’adressant à Campagna.

 

– Oui, j’admets qu’une chaloupe se dirigeant vers Québec n’aurait pu manquer d’être vue par Anselme, répondit ce dernier. Mais si cette chaloupe eût pris l’autre côté, se fût dirigée vers les îles, par exemple ?

 

À cette supposition, fort plausible, pourtant, le parrain d’Anna sentit un frisson lui courir de la plante des pieds à la racine des cheveux.

 

– Vers les îles !… y songes-tu ? se récria-t-il.

 

– Pourquoi pas ? demanda tranquillement Ambroise.

 

– Pourquoi pas ?… Dame ! parce que… enfin, tu as de drôles d’idées !

 

– Eh ! sacrable de tonnerre ! faut toujours bien que cet enfant-là soit quelque part ! Qui empêche qu’on ne l’ait entraîné là ?

 

– Où… là ?

 

– À l’île Madame, à l’île aux Reaux, à l’île à Deux-Têtes… n’importe laquelle.

 

– À l’île à Deux-Têtes ?… Cette bêtise ! Pourquoi plus à l’île à Deux-Têtes qu’ailleurs ?

 

– Tiens ! comme si j’avais parlé de l’île à Deux-Têtes plus que des autres.

 

Antoine se mordit les lèvres. Il s’aperçut qu’il venait de faire un pas de clerc et répondit aussitôt :

 

– Au fait, Ambroise, la chose est possible, quoique infiniment peu probable. Ne vas pas croire au moins que je voudrais négliger une seule chance de succès dans les recherches que nous avons entreprises. C’est tellement le cas, que j’ai une proposition à te faire.

 

– Une proposition ! Laquelle ?

 

– Tu aimes bien Pierre, n’est-ce pas ? et tu serais disposé à tout faire pour lui rendre sa fille ?

 

– C’est-il pas sacrant ! Pierre m’a souvent rendu service, et ce n’est pas Ambroise Campagna qui en perdra le souvenir.

 

– Bien. Dans ce cas, aide-moi à faire une dernière tentative pour recouvrer la petite.

 

– Tout de suite, Antoine.

 

– Alors, attelle ton cheval, sans plus tarder : nous allons chez la Démone.

 

À ce nom redouté, un frisson courut dans le groupe des causeurs.

 

– La Démone ! murmura Ambroise, avec une émotion involontaire.

 

– Oui, la Démone, répondit tranquillement le beau parleur.

 

– C’est que, vois-tu…

 

– Quoi donc ?

 

– Elle n’a pas une trop bonne réputation.

 

– C’est une jeteuse de sorts ! dirent les autres.

 

– Qu’importe, pourvu qu’elle nous dise où est la petite ?

 

– Tu as raison, Antoine. Je ne te cacherai pas que cette démarche me répugne, mais c’est égal ! je peux bien faire un sacrifice pour un ami comme Pierre. Allons-y.

 

– Mets un rameau bénit dans ta poche, dit Olivier Asselin : ça préserve du diable.

 

– Donne.

Asselin se dirigea vers une branche de sapin clouée au-

 

dessus de la croix traditionnelle, en cassa un bout et l’apporta à Ambroise.

 

– Merci, dit ce dernier. Maintenant, je suis prêt, ajouta-t-il.

 

– Va atteler. Nous partons tout de suite, répondit Antoine, en se levant. Trois quarts d’heure plus tard, les deux insulaires heurtaient à la porte de la sorcière. Celle-ci n’était pas encore couchée et demanda aussitôt :

 

– Qui est là ?

 

– Des amis de Pierre Bouet, cria le beau parleur à travers le trou de la serrure. La porte s’ouvrit aussitôt.

 

– Eh ! bonsoir, mes fils, dit la vieille. Qui vous amène si tard ?… Il arrive minuit, savez-vous !

 

– Nous venons vous consulter, la mère, répondit Antoine.

 

– Me consulter ?… Ah ! ah !… Une belle heure, ma foi, pour rendre des oracles ! C’est à minuit que les esprits rôdent dans les campagnes et qu’ils sont plus faciles à apprivoiser. Que voulez-vous savoir, mes enfants ?

 

– Nous voulons savoir ce qu’est devenue la fille à Pierre Bouet.

 

– La fille à Pierre Bouet, cette petite blonde jetée sur les rivages de l’île par une nuit de tempête ?

 

– Précisément, la mère. Elle a aujourd’hui dix-sept ans. La vieille tressaillit ou feignit de tressaillir.

 

– Qui êtes-vous, demanda-t-elle avec autorité, vous qui cherchez à pénétrer les secrets du monde intermédiaire ?

 

– Moi, je suis le frère de Pierre Bouet, répondit Antoine.

 

– Et, moi, son ami, ajouta Ambroise. La Démone s’était levée, comme en proie à une grande surexcitation. Elle marcha quelque temps dans la pièce, redressant sa taille exiguë et marmottant des paroles incohérentes. Finalement elle s’arrêta en face des deux hommes et fixant sur eux ses prunelles verdâtres :

 

– Il est dans la nature, dit-elle, des choses que les yeux de l’homme ne sont pas faits pour voir, ni ses oreilles pour entendre. Les esprits familiers les révèlent parfois à de rares privilégiés, mais frappent impitoyablement les curieux qui veulent y mettre le nez. Malheur donc à ceux qui s’obstinent dans leur entêtement aveugle et cherchent à s’introduire dans ce monde mystérieux, intermédiaire entre le ciel et la terre ! Malheur aux incrédules qui doutent de la puissance de ces esprits et prétendent expliquer toute chose au point de vue naturel ! Malheur surtout à ceux qui, n’ayant pas la foi, viennent jusque dans leur sanctuaire braver les confidents de ces divinités sublunaires ! Leurs animaux périront, atteints de maladies étranges, que l’art se déclarera impuissant à guérir ; leurs plus beaux champs d’avoine et de seigle se transformeront en clos incultes, et la mort ira s’asseoir au foyer de leur famille !

 

Les deux hommes semblaient pétrifiés et courbaient malgré eux la tête, sous cette apostrophe singulière. Ambroise Campagna, surtout, n’était rien moins que rassuré et se rapprochait à petits pas de la porte, comme pour fuir une apparition de l’autre monde.

 

– Allons-nous-en ! glissa-t-il à l’oreille de son compagnon.

 

Mais Antoine parut se raidir contre la vague terreur qui l’envahissait, et répliqua bravement :

 

– Un mot, la mère ?

 

– Encore ? fit celle-ci.

 

– Faut-il donc renoncer à nos recherches ? Anna est-elle décidément perdue pour toujours ?

 

– Va demander au feu de l’enfer de rendre ses damnés ! Va prier les gouffres de la mer de remettre vivants sur le pont des navires les victimes qu’ils ont englouties ! Va dire au requin de lâcher la proie que ses dents ont broyée !… Mais n’espère pas une minute que les esprits malins qui voltigent dans les brumes du fleuve ramènent jamais dans les bras de Pierre Bouet l’enfant vouée dès sa naissance aux ténèbres des nuits sans lune !

 

Et, après avoir prononcé ces paroles énigmatiques, la sorcière fit de la main un geste impérieux.

 

– Maintenant, dit-elle, allez-vous-en et ne reparaissez plus ! Les deux hommes ne se le firent pas répéter et sortirent précipitamment.

 

Une fois qu’ils furent en plein air et à quelque distance de la masure, Antoine dit à son compagnon :

 

– Hein ! qu’en penses-tu ? n’avais-je pas raison de croire la petite à jamais perdue ?

 

– Que le diable emporte cette vieille guenille de femme ? grommela Ambroise, encore ému de ce qu’il venait d’entendre.

 

– Chut ! les sorcières ont l’oreille fine.

 

– Ça m’est égal.

 

– Malheureux ! ne crains-tu pas ?

 

– Je n’ai plus peur… je ne veux plus avoir peur. Un homme est un homme, après tout. Qu’elle me jette des sorts, si elle le veut : ça ne m’empêchera pas de dire que cette furie-là a une vilaine frimousse et que je la crois capable de bien des choses.

 

– Doucement, Ambroise, doucement.

 

– J’en mettrais ma main dans le feu… Vois-tu, Antoine, il est impossible que le bon Dieu donne à une créature humaine une figure aussi repoussante, si elle n’a pas une âme à l’équipollent.

 

– Cette idée !… On voit tous les jours les meilleures gens du monde porteurs de physionomies impossibles.

 

– C’est vrai. Mais ces personnes-là ne sont que laides ou ridicules, tandis que la tireuse de cartes, elle, est véritablement effrayante et me fait l’effet du diable en personne.

 

– Ta ! ta ! ta ! mon pauvre Ambroise, la peur te fait déraisonner. La Démone est loin d’être un Enfant-Jésus, mais c’est une bonne vieille qui n’a jamais fait de mal à personne.

 

– Pas de mal à personne ?… Hum ! on n’en sait rien. Dans tous les cas, cette espèce de guenon-là est loin de m’inspirer confiance. Ça ne va jamais à la messe, ni à confesse, ni même à l’église.

 

– La belle affaire ! quand tu auras son âge – au moins cent ans – tu ne penseras guère à courir les chemins.

 

– Qui sait ?… elle n’a peut-être pas même été baptisée ?

 

– Pour ça, oui : j’ai vu un chapelet accroché au-dessus de son lit.

 

– Quand cela ?… Tu es donc dans son intimité ?

 

– Satané chien ! si l’on peut dire ! Dieu merci, je me respecte, et c’est par pur adon que j’ai vu ce chapelet, il y a longtemps déjà… plusieurs années.

 

Quelque chose comme un vague soupçon traversa l’esprit d’Ambroise Campagna ; mais il ne s’y arrêta pas dans le moment et se contenta de murmurer, tout en fouettant son cheval :

 

– Enfin, n’empêche ! La vieille m’a tout l’air d’en savoir plus long qu’elle n’en veut dire… Si les amis sont de mon opinion, on fouillera d’abord les îles ; puis, si l’on revient bredouille, ma foi !… il faudra bien qu’elle parle !

 

Antoine blêmit dans l’obscurité, mais il ne répondit rien. La voiture roula encore quelques temps sur le chemin de Saint-François, puis elle s’arrêta devant l’allée conduisant chez Pierre Bouet. Un groupe d’hommes et de femmes causaient à voix basse, à quelque distance de la maison. En reconnaissant les deux nouveaux arrivants, qui descendaient de voiture, cinq ou six des femmes se précipitèrent à leur rencontre.

 

– Vous ne savez pas la nouvelle ? dirent-elles toutes à la fois.

 

– Quelle nouvelle ?

 

– Eh bien ! Marianne est morte !

 

– Morte ? s’écria douloureusement Ambroise.

 

– Il y a une demi-heure.

 

– Morte ! fit à son tour Antoine, mais d’un ton bien différent.

 

– Oui, oui, morte ! tout ce qu’il y a de plus morte ! répétèrent avec ensemble les commères.

 

Antoine murmura quelques mots inintelligibles et s’élança vers la maison, suivi de près par Ambroise Campagna.

 

VII. Le rapt.

 

Il est temps de faire connaître à nos lecteurs ce qu’était devenue la fille adoptive de Pierre Bouet.

 

Ainsi que l’avait dit Marianne, à cinq heures elle avait quitté la maison et s’était dirigée, à travers les quinconces du jardin, vers un gros noyer dont les rameaux touffus s’étendaient en éventail, sur le rebord même de la côte.

 

De cet endroit, l’œil embrasse un panorama splendide. En face, et presque aux pieds du spectateur, les vagues de la marée haute viennent déferler sur une plage de sable fin ou se briser en millions de paillettes cristallines contre les rochers de la batture. Plus loin, par delà le fleuve, s’étagent les habitations, les champs et les bois de la rive sud, avec les cimes bleuâtres des Alléganys, pour arrière-plan. Puis, vers l’orient, s’éparpillent les îlots que nous avons décrits – gracieux archipel où semble planer un mystique parfum de poésie et que l’imagination se représente gardant encore la majesté virginale de la création. Enfin, pour animer ce tableau, des navires de tout tonnage et de tout gréement se succèdent ou se croisent incessamment sur le fleuve, les uns venus d’outre-mer, chargés des produits européens, les autres partis des ports du Canada et lestés des dépouilles de nos forêts. Ils se poursuivent, se rattrapent, se dépassent, comme une troupe folâtre de gigantesques oiseaux ; bientôt ils s’engagent derrière le rideau d’îles semées sur leur route, pendant quelque temps encore, on voit glisser les hautes voiles des grands trois-mâts le long des cimes dentelées des montagnes ; puis ce ne sont plus que les flèches de cacatois, ornées de leurs flammes ; enfin… tout disparaît.

 

Anna se plaisait à ce spectacle sans cesse renouvelé, mais toujours attrayant. Aussitôt que les occupations du ménage lui laissaient un peu de répit, elle prenait un livre et se rendait sous les gros noyer. Là, assise sur un banc que lui avait fabriqué le père Bouet lui-même, elle passait de douces heures en tête-à-tête avec ses auteurs favoris ; ou bien, abandonnant sa lecture, elle laissait errer sa pensée au milieu des nuages du souvenir et se perdait dans de longues rêveries.

 

Ces retours vers le passé avaient pour résultat invariable de la plonger dans une vague mélancolie, dont elle ne se rendait pas bien compte elle-même. Et, chose étrange, cette enfant qui n’avait jamais connu son propre père, qui ne possédait de sa mère qu’un portrait-miniature grand comme l’ongle, se prenait alors à désirer passionnément de les voir, à éprouver pour eux une invincible tendresse. Quelque chose d’innommé s’agitait dans son âme, qui lui disait que ses mystérieux parents vivaient encore et qu’un jour ils lui seraient rendus. Elle s’absorbait si complètement dans cette illusion, se repaissait si souvent de cette chimère, qu’elle en arrivait à se faire de son père une idée arrêtée et à lui donner une figure parfaitement distincte des autres figures connues ; quant à sa mère, elle se croyait sûre de se la représenter exactement, grâce au médaillon qu’elle portait toujours à son cou, et, s’imaginait sincèrement avoir déjà vu ses traits.

 

Mais, hélas ! la pauvre enfant n’était pas aussitôt revenue au monde réel, que toutes ces chères illusions s’évanouissaient, pour ne laisser place qu’à cette vague mélancolie dont nous venons de parler. Elle s’était trop souvent fait raconter par le père Bouet tous les détails de la nuit mémorable du 15 septembre 1840, pour ne pas reconnaître l’inanité de ses espérances. Aussi, à part ces instants de rêverie où son âme caressait la douce chimère de revoir un jour ses parents véritables, Anna se contentait-elle du bonheur présent et accordait-elle toute sa tendresse à ses parents adoptifs.

 

Nous nous trompons probablement un peu en disant : toute sa tendresse, car la conversation de Pierre Bouet avec sa femme – conversation que nous avons rappelée dans l’avant-dernier chapitre – a dû faire comprendre au lecteur qu’une troisième personne occupait aussi une bonne place dans le cœur de la jeune fille.

 

Comme nous aurons occasion de faire plus ample connaissance avec ce personnage, bornons-nous, pour le quart d’heure, à dire que c’était un jeune marin de Saint-François, du nom de Charles Hamelin, capitaine et propriétaire d’une goélette qui faisait le trafic avec les provinces maritimes. L’automne précédent, le capitaine Hamelin avait eu le bonheur de sauver d’un naufrage certain Pierre Bouet et sa fille, revenant de Québec en chaloupe. Inutile d’ajouter que le bonhomme lui avait voué une reconnaissance éternelle et que le jeune marin était devenu le commensal de la maison, pendant l’hiver qui suivit ; inutile aussi de conclure qu’Hamelin avait agi de façon à mériter la confiance des parents et l’amour de la jeune fille, puisque nous avons entendu Marianne elle-même l’appeler le prétendu d’Anna.

 

Cette courte explication donnée, reprenons notre récit.

 

Dans l’après-midi du 24 juin, vers cinq heures à peu près, Anna s’était installée, suivant son habitude, sous les ombrages de son cher noyer.

 

Le temps était superbe, la brise caressante, la mer presque haute et déferlant sur le rivage avec ce bruit monotone qui endort la pensée.

 

Plusieurs voiliers remontaient le fleuve, en tirant de courtes bordées dans un chenal rétréci jusqu’à la bouée de l’île Madame, puis en louvoyant de la rive sud aux battures de l’île d’Orléans, une fois cet obstacle dépassé.

 

Ils venaient dans ce dernier cas virer de bord à peu de distance en amont de l’observatoire d’où la jeune fille les suivait de l’œil ; le bruit éclatant de leurs voiles battant au vent lui arrivait avec les bouffées de la brise ; il lui semblait même parfois entendre le chant monotone des matelots hâlant sur les amures des vergues.

 

Sans trop savoir pourquoi, Anna suivait avec un intérêt singulier les manœuvres de ces vaisseaux, et ce n’est qu’après les avoir vus faire leur abattée sur bâbord et s’éloigner vers le large, qu’elle portait son attention ailleurs.

 

Plus d’un de ces navires, à la carène entièrement noire, lui rappela ce grand vaisseau de même couleur entrevu par le père Bouet au milieu de cette nuit de tempête où elle, Anna, était mystérieusement débarquée sur les rochers de Saint-François.

 

Mais tous défilèrent et disparurent, sans qu’un seul jetât l’ancre, comme l’avait fait le navire-fantôme, en face de cette partie de l’île.

 

Et chacun arracha à l’orpheline un soupir involontaire, qui pouvait se traduire par ces mots : « Ce n’est pas lui ! »

 

Sur ces entrefaites, le soleil se coucha derrière les hauteurs du septentrion, et les premières ombres du crépuscule envahirent la grève. Une rumeur grandissante annonçait le retour des travailleurs aux habitations. Il était plus de huit heures du soir.

 

La jeune fille se leva vivement.

 

– Ah ! mon Dieu ! se dit-elle, déjà la nuit ! Comme je me suis oubliée ! et que vont penser papa et maman ?… Ils seront inquiets, bien sûr. Rentrons vite.

 

Tout en parlant ainsi, Anna voulut jeter un dernier regard sur le fleuve : mais un cri étouffé jaillit aussitôt de ses lèvres… Une tête d’homme, une tête hideuse, bizarrement coiffée à la sauvage, émergeait du bord de la côte, entre deux arbustes.

 

La jeune fille allait jeter un nouveau cri et prendre la fuite, mais elle n’en eut pas le temps : la tête fut suivie du corps d’un homme, et cet homme bondit comme un chat sur l’enfant terrifiée, qu’il bâillonna en un tour de main. Puis, avec la même agilité, le ravisseur redescendit la pente abrupte de la côte qu’il venait d’escalader, portant comme une plume le corps inanimé d’Anna.

 

Tout ceci s’était passé en moins de temps qu’il ne nous en a fallu pour l’écrire.

 

Arrivé au pied de la falaise, l’homme prit sa course sous le couvert des arbres, se dirigeant vers le bout de l’île. Il déboucha bientôt dans une anse obscure de la côte, au fond de laquelle était échoué un canot. Coucher la jeune fille évanouie au fond de cette embarcation et pousser au large fut pour le ravisseur l’affaire d’une seconde.

 

Puis Tamahou – car c’était lui – s’empara d’un aviron et se mit à pagayer vigoureusement dans la direction du sud-est. Arrivé à une certaine distance du rivage, et avant de sortir de la zone d’ombre épaisse projetée par l’île, le Sauvage se coucha à son tour, et le canot parut abandonné, dérivant avec le reflux vers la haute mer.

 

Il était alors près de neuf heures du soir – juste au moment où Bouet se mettait à la recherche de sa fille. L’obscurité se faisait profonde, et les grandes ombres projetées par les îles autour d’elles se confondaient presque avec la teinte noirâtre du fleuve. Le canot se détachait à peine comme un point plus sombre sur cette surface où s’épaississait de minute en minute le voile de la nuit… Bientôt il se fondit dans les ténèbres croissantes et disparut entièrement.

 

Une heure plus tard, il abordait à l’île à Deux-Têtes, en face des grottes.

 

Tamahou sauta sur le rivage, chargé de son fardeau vivant, d’où s’exhalait des plaintes inarticulées. Parvenu au pied des falaises, à deux pas de l’ouverture servant de porte à son logis, le Sauvage mit Anna sur ses jambes et lui dit d’un ton bourru :

 

– Écoute, femme, et cesse de pleurnicher, si tu tiens à ta peau. C’est ici la cabane où tu vivras dorénavant. Des personnes qui s’intéressent à toi t’y ont préparé un logement digne d’une princesse… Entre !

 

Et, comme la jeune fille ne bougeait pas, Tamahou lui saisit brutalement les coudes et lui cria dans les oreilles :

 

– Misérable face pâle, vas-tu bien obéir ? On n’entre qu’un par un dans ma cabane, et c’est toi qui dois passer la première, entends-tu !

 

La pauvre enfant, plus morte que vive, se laissa pousser dans l’ouverture et s’arrêta aussitôt, ne sachant où poser le pied dans cet antre aussi noir qu’une fosse à loups.

 

– Marche encore ! gronda le Sauvage. C’est ici ma chambre ; la tienne est plus loin.

 

Et il guida sa victime dans le couloir rocheux faisant communiquer les deux grottes. Arrivé là, Tamahou battit le briquet et se mit en devoir d’allumer une vieille lampe de fer, accrochée à l’une des parois. Puis, quand ce fut fait, il s’écria :

 

– Hein ! ma fille, tu n’auras pas à te plaindre de ton logis, j’espère ?… Un bon lit de fougère, une couverture chaude, une voûte épaisse pour abri, du sable fin sous les pieds !… qu’en dis-tu ? Allons, bonne nuit, mon enfant, et surtout prends garde d’empêcher papa de dormir par tes criailleries, car il n’aime pas qu’on dérange son sommeil, le papa !

 

Et Tamahou, mis en belle humeur par le succès de son expédition, se retira en ricanant.

 

Quant à la malheureuse orpheline, elle se laissa choir sur son grabat et en mordit la couverture pour étouffer ses sanglots.

 

VIII. Ambroise en campagne.

 

Une semaine entière s’écoula sans amener aucun changement dans la position de notre héroïne.

 

En butte aux mauvais traitements de son ravisseur ; forcée de préparer les aliments malpropres de Tamahou et de lui aider dans la confection de ses engins de pêche ; privée surtout de la sereine lumière des beaux jours d’été et de l’influence réparatrice du bonheur de la campagne, elle souffrit autant de l’âme que du corps, pendant cette longue détention.

 

Tous les jours le Sauvage s’absentait, la laissant seule dans la grotte la plus éloignée ; mais, alors, il avait le soin de fermer la crevasse de communication avec une énorme pierre, de sorte que la pauvre enfant demeurait plongée dans une obscurité presque complète. Des visions terribles s’emparaient de son esprit, déjà ébranlé par les circonstances qui avaient accompagné son enlèvement. Elle avait beau se demander pourquoi on l’arrachait ainsi des bras de ses parents d’adoption, pourquoi on la tenait captive sur un îlot du fleuve et quel intérêt pouvait avoir Tamahou à la dérober, comme il le faisait, à tous les regards… Aucune explication plausible ne lui venait à l’idée, et force lui était de s’en prendre à ces nuageuses histoires de sorcellerie, comme il en court tant sur la vaporeuse île d’Orléans.

 

Une nuit – c’était le lundi, 4 juillet – vers environ trois heures du matin, un sifflement aigu retentit à l’ouverture extérieure des grottes.

 

Tamahou bondit sur ses pieds et, s’emparant de son fusil, alla voir de quoi il s’agissait, sans cependant se montrer.

 

Le même sifflement se répéta, mais plus doux et modulé d’une certaine façon.

 

Le Sauvage parut, cette fois, abandonner toute préoccupation et s’élança vers le dehors.

 

Un homme surgit aussitôt d’une anfractuosité de la falaise et s’avança vers Tamahou.

 

Cet homme était Antoine.

 

– Ah ! c’est toi, compère ? dit tranquillement le Montagnais.

 

– Oui, j’arrive à l’instant. Il y a du nouveau.

 

– Qui donc ?

 

– L’île à Deux-Têtes sera fouillée aujourd’hui, après l’île Madame et l’île aux Reaux.

 

– Dans quel but ?

 

– Dans le but de retrouver une jeune fille qui a mystérieusement disparu de Saint-François, il y a huit jours.

 

– Ah ! ah ! auraient-ils éventé la mèche, Antoine ?

 

– Je ne crois pas. Tout de même, tu ferais bien de prendre tes précautions et de dissimuler adroitement l’ouverture de ta cabane.

 

– Sois sans crainte. Toi et les tiens, vous passerez et repasserez ici, sans même soupçonner que cette partie de la falaise est creuse.

 

– Je m’en rapporte à toi. Tu ferais bien aussi de masquer le trou que nous avons creusé là-haut.

 

– C’est fait.

 

– Bien : maintenant je ne crains plus rien. Je pourrai conduire moi-même les hommes de Saint-François jusqu’à deux pas de celle qu’ils cherchent, sans aucune appréhension.

 

– Nous serons muets comme des poissons sous nos rochers. Je bâillonnerai l’enfant aussitôt que je vous entendrai venir.

 

– C’est une précaution absolument nécessaire : elle pourrait attirer l’attention par ses cris.

 

– De plus, je la garrotterai… On ne sait pas de quoi sont capables les femmes, quand elles ont de mauvaises idées en tête.

 

– Tu es la prudence en personne, mon brave Tamahou.

 

– On n’est jamais trop sage.

 

– C’est vrai. D’ailleurs, tes peines te seront amplement payées. Tu connais nos conventions : si tu fais en sorte qu’Anna demeure introuvable jusqu’à la mort de ses parents adoptifs, je te donnerai assez d’argent pour que tu puisses payer ton passage aux États-Unis ou ailleurs et dépister ainsi la police de la reine.

 

– Justement… Mais, d’ici là, tu me fourniras des provisions et autres articles indispensables à mon existence ici.

 

– C’est bien là notre marché. Maintenant, écoute, Tamahou : la moitié de ton salaire est gagné !

 

– Tu dis ?

 

– Je dis que, sur les deux personnes dont tu dois attendre le départ pour l’autre monde, il y en a une de morte.

 

– Aoh… déjà ?… Le mari ou la femme ?

 

– La femme. Elle a succombé, cette nuit même, à une maladie contractée subitement lors de la disparition de sa fille.

 

Tamahou se frotta les mains en ricanant avec cynisme.

 

– Hé ! hé ! fit-il, ça commence bien !

 

– J’ai bon espoir que l’autre ne tardera pas à la suivre, ajouta Antoine, en baissant le ton. Ce pauvre Pierre, il est trop fort en sang pour supporter longtemps de pareilles épreuves.

 

– Un malheur ne vient jamais seul ! dit sentencieusement Tamahou.

 

Les deux complices échangèrent encore quelques paroles ; puis Antoine regagna son flat, tiré sur le sable, à un arpent de là.

 

Cinq minutes plus tard, il disparaissait au milieu des brumes du fleuve.

 

Tamahou rentra dans la grotte. Mais, comme il allait reprendre son somme interrompu, un bruit de sanglots étouffés lui arriva.

 

– Silence, chienne ! hurla-t-il. Que je t’entende seulement une fois de toute la journée, et je te fais ton affaire ! Le bruit cessa, et Dieu seul sut quel effort désespéré dut faire la malheureuse Anna pour commander à sa douleur.

 

C’est qu’en se glissant dans la grotte de son tyran, après la sortie de ce dernier, elle avait entendu une partie de la conversation rapportée plus haut et qu’elle avait appris la foudroyante nouvelle de la mort de sa mère adoptive.

 

La pauvre enfant était désormais doublement orpheline !

 

…………………………

 

Vers le milieu de l’après-midi de ce même jour, Tamahou, qui était absent depuis une couple d’heures, rentra précipitamment. Il passa aussitôt dans l’appartement, ou plutôt le cachot de sa prisonnière, et lui dit en s’emparant d’un large foulard :

 

– Écoute, face pâle, et surtout retiens bien mes paroles : les gens de ta paroisse arrivent… Ils vont fouiller l’île, dans l’espoir de te retrouver…

 

Anna tressaillit violemment et se dressa sur son séant.

 

– Mais, foi de Sauvage ! continua le misérable, si tu jettes un cri, si tu fais un geste pour leur signaler ta présence, je t’enfonce dans le cœur ce poignard que tu vois à ma ceinture.

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! gémit la pauvre jeune fille, se tordant les bras.

 

– Je te le jure ! reprit Tamahou, et un Montagnais ne trahit jamais son serment. Pour surcroît de précaution, je vais te mettre dans l’impossibilité de te condamner toi-même à la mort.

 

En prononçant ces dernières paroles, il assujettit brusquement le foulard sur la bouche d’Anna et lui enroula une corde solide autour des membres.

 

Ainsi ficelée, la prisonnière était dans l’impossibilité absolue de faire le moindre mouvement.

 

Le Sauvage se faufila dans la première grotte et boucha aussitôt la fissure de communication, au moyen de la grosse pierre dont il avait l’habitude de se servir à cet effet.

 

L’ouverture extérieure, donnant sur le flanc de la falaise, fut aussi murée avec soin.

 

Cela fait, Tamahou attendit.

 

Une rumeur vague, composée de paroles et de cris d’appel, parvenait jusqu’à lui. Cette rumeur ne tarda pas à s’accroître et à se rapprocher. Bientôt elle devint assourdissante et se compliqua de piétinements, d’exclamations et du craquement sec des branches mortes foulées aux pieds.

 

Tamahou était toujours immobile, l’oreille et l’œil au guet.

 

Enfin, une sorte d’ébranlement de la voûte des cavernes annonça au Sauvage que les chercheurs se trouvaient précisément au-dessus de sa tête, non loin des cinq bouleaux qui couronnent le cap à cet endroit.

 

Il redoubla d’attention. Mais le bruit avait cessé. Les excursionnistes semblaient s’être arrêtés et tenir conseil.

 

Quelques minutes s’écoulèrent, pendant lesquelles Tamahou n’entendit qu’un brouhaha confus. Puis une voix cria :

 

– Voici Ambroise qui arrive. Quelles nouvelles, Ambroise ?

 

– Pas grand-chose, répondit celui auquel s’adressait la question.

 

– Tu vois bien que la Pâquet, du bout de l’île, a rêvé et qu’elle n’a pas vu de canot le soir que la petite a disparu ! fit observer la première voix.

 

– La Pâquet ! Mais elle dort en plein jour ! Comment voulez-vous qu’elle ne rêve pas la nuit ? répliqua un nouvel organe, facile à reconnaître pour appartenir à Antoine Bouet.

 

– La Pâquet n’a pas rêvé et un canot a dû, en effet, quitter Saint-François pour les îles, dans la soirée du 24 juin ! s’écria Ambroise.

 

– Qui te fait dire cela ?

 

– Une chose bien simple : c’est que je viens d’en trouver un caché dans un tronc d’arbre creux, à une couple d’arpents d’ici.

 

À cette déclaration, Tamahou tressaillit et crispa ses doigts sur le canon de sa carabine ; mais il ne bougea pas autrement.

 

– Pas possible ! s’écria-t-on de toutes parts.

 

– Comme je vous le dis.

 

– Tu radotes, Ambroise ! ricana la voix du beau parleur. Tu auras pris quelques vieux canot d’écorce, oublié là par des sauvages, pour une embarcation capable de tenir la mer.

 

– Je ne radote pas le moins du monde… Le canot est en bon ordre ; il est même encore humide, ce qui prouve qu’on s’en est servi depuis peu.

 

– Bah ! le suintement de l’arbre où il a été enfermé…

 

– Pas du tout. L’arbre ne peut resuer, puisque c’est une énorme souche à moitié brûlée.

 

Il se fit un silence sur le plateau, pendant qu’au-dessous des sentiments bien divers s’agitaient. Tamahou, pâle et les dents serrées, retenait son souffle pour mieux entendre. Anna, au contraire, se tordait dans ses liens et faisait des efforts inouïs pour jeter un cri d’appel à ses compatriotes de là-haut – efforts bien impuissants, du reste, et qui n’aboutissaient qu’à resserrer davantage les cordes enroulées autour de ses membres.

 

– Eh bien ! à quelle conclusion en arrives-tu ? demanda Antoine, au bout de quelques secondes.

 

– Mon avis est qu’il faut continuer nos recherches, répondit Campagna.

 

– Mais nous avons fouillé l’île d’un bout à l’autre !

 

– Recommençons en nous éparpillant.

 

– C’est ça ! dirent plusieurs voix. Mais, d’abord, allons examiner ce canot.

 

– Allons ! Les piétinements s’éloignèrent ; les pas cessèrent de se faire entendre, et Tamahou put enfin respirer librement. Il s’écoula deux heures. Le soleil baissait visiblement, et la nuit n’allait pas tarder à venir.

 

Soudain une voix cria par une fissure de la porte extérieure :

 

– Tu peux être tranquille : nous partons !

 

Anna fit un soubresaut terrible…Elle venait de reconnaître la voix de son parrain, Antoine Bouet !

 

IX. Où la mère Démone passe un vilain quart d’heure.

 

Quand l’expédition conduite par Ambroise arriva à Saint-François, après l’inutile battue que l’on sait, il faisait nuit noire.

 

La petite flottille, composée d’une dizaine d’embarcations, se dispersa en vue du rivage, et chacun rentra chez soi, bien persuadé que la fille de Pierre Bouet était irrévocablement perdue.

 

Campagna seul, entêté comme un Normand, gardait encore une lueur d’espoir, bien faible il est vrai, mais suffisante néanmoins pour stimuler l’énergie chez un homme de sa trempe. Il se rappelait l’étrange conduite de la Démone, la nuit précédente, et ne pouvait s’expliquer ses paroles énigmatiques autrement que par une complicité mystérieuse dans la disparition d’Anna, ou du moins par une connaissance plus grande qu’elle ne le voulait laisser paraître des faits arrivés.

 

– Faudra voir ! faudra voir ! avait-il murmuré souvent dans le cours de la journée, résumant ainsi une pensée sans cesse présente à son esprit.

 

De son côté, Antoine n’était pas sans avoir deviné le projet d’Ambroise. Certaines paroles échappées à ce dernier, depuis la veille, ses allures déterminées et la conduite qu’il avait prise des nouvelles recherches ne laissaient pas le moindre doute sur son intention de pousser les choses aussi loin que possible… jusqu’à même forcer la tireuse de cartes à dire la vérité.

 

Or, la vérité, pour Antoine, ce n’était ni plus ni moins que l’anéantissement complet d’espérances longuement caressées, avec la ruine, le déshonneur, et peut-être une condamnation sévère, pour conséquences. Il fallait donc empêcher, coûte que coûte, la Démone de parler, et c’était cette nécessité impérieuse qui faisait, depuis le matin, le sujet des préoccupations du beau parleur.

 

Lui aussi, à l’instar d’Ambroise, se répétait souvent à lui-même : « Faudra voir ! faudra voir !… Je ne me suis pas avancé si loin, pour reculer au moment d’atteindre le but ! »

 

Comme on le voit, cette excellente mère Démone n’était pas précisément sur un lit de roses. Le châtiment arrivait pour elle, et de quelque côté qu’il vînt, il allait être terrible. Sa réputation de sorcière et la puissance occulte qui lui avaient servi d’égide jusqu’alors ne pourraient rien contre la ferme détermination d’Ambroise Campagna, ni contre les justes alarmes de son complice.

 

Mais n’anticipons pas, et laissons les événements se dérouler d’eux-mêmes sous nos yeux.

 

À peine le beau parleur eut-il pris congé de ses compagnons, dont quelques-uns – Ambroise et autres – étaient restés attroupés sur la grève, qu’il gagna le pied des côtes et disparut au milieu des arbres. En face de lui serpentait un sentier de pied, qui, après avoir atteint la cime, conduisait directement à sa maison.

 

Un sentier pareil, mais plus large et mieux entretenu, existait à deux arpents vers la gauche, aboutissant chez Pierre Bouet, non loin de ce gros noyer où la pauvre Anna avait si souvent passé de douces heures.

 

C’est par ce dernier chemin qu’Ambroise et les cinq ou six hommes restés auprès de lui devaient escalader la côte.

 

Antoine, au lieu de continuer sa marche en avant, fit un brusque crochet à gauche et, rampant comme un Indien sous le feuillage assombri, alla s’embusquer derrière une talle d’aulnes, sur le parcours de ce chemin.

 

Il n’était pas installé là depuis une minute, qu’un bruit de voix lui annonça l’approche de ses camarades de tout à l’heure. Le bruit s’accentua, les paroles devinrent distinctes, et le complice de la Démone put bientôt entendre le bout de conversation suivant :

 

– Ainsi, tu crois, Ambroise, que cette femme en sait long sur le compte de la petite ?

 

– J’en suis sûr, mes amis, et, si vous voulez m’en croire, nous la ferons parler malgré elle.

 

– Comment s’y prendre ?

 

– J’ai mon plan. Consentez seulement à m’accompagner dans une couple d’heures d’ici, quand tout le monde sera couché, et je vous promets que la vieille nous révélera des choses surprenantes.

 

– Tu penses donc véritablement que la vieille n’est pas étrangère à la disposition d’Anna ?

 

– Je le jurerais.

 

– Ça ne serait pas étonnant : une sorcière est capable de tout !

 

– Sorcière ?… hem ! Je la crois plutôt une méchante femme… Enfin, n’importe ! sorcière ou non, je n’en ai pas peur ; je me moque de ses maléfices.

 

– Ambroise !

 

– C’est comme ça, mes amis ! Si vous avez peur, vous autres ; si vous avez assez peu de cœur pour laisser un homme comme Pierre Bouet dans le pétrin, sans vouloir tant seulement essuyer un peu de frayeur pour le tirer de là, eh bien ! j’irai tout seul, foi de Campagna !

 

– Cré tonnerre ! il ne sera pas dit qu’une vieille femme m’aura fait reculer : je te suis !

 

– Moi aussi !

 

– Moi aussi ! Toutes les voix répétèrent cet engagement, et la petite troupe disparut à un coude du sentier. Antoine se releva d’un bond et prit sa course vers la petite route qui menait chez lui. Cinq minutes lui suffirent pour gravir la côte, et il tomba comme une bombe dans la cuisine de sa maison, où dame Eulalie, qui sommeillait sur une chaise, éprouva presqu’une attaque de nerfs à la vue d’une semblable irruption.

 

– En voilà une arrivée ! glapit-elle… Me réveiller de la sorte, moi qui ai les nerfs sensibles !

 

– Silence ! commanda Antoine. Il s’agit bien de vos nerfs, madame, quand nous sommes sur le point d’être pendus !

 

– Pendus ?

 

– Ou pour le moins exilés… si vous ne préférez toutefois passer votre vie au pénitencier, ma chère épouse !

 

– L’exil ! le pénitencier !… Que me chantes-tu là, Antoine ?

 

Eulalie regarda son seigneur et maître avec des yeux grands comme des écus ; puis élevant ses bras vers le plafond :

 

– Il est fou… ou saoul ! gémit-elle.

 

– Ni fou, ni saoul, madame, et vous l’allez voir de suite, répondit Antoine.

 

– À la bonne heure ! Parle donc, alors.

 

– Eh bien ! ouvre tes oreilles bien grandes, car je ne te cache pas que le cas est grave. Ambroise Campagna, Johnny Fiset, Cyprien Thivierge, et d’autres encore, se rendent cette nuit chez la Démone, dans l’intention de la faire jaser.

 

– Quoi ! ils se douteraient ?…

 

– C’est ce gueux d’Ambroise, à qui le diable torde le cou, qui s’est fourré dans la tête que la vieille peut dire où se trouve notre filleule.

 

– Mais elle ne dira rien, la sorcière ! Pas si bête !

 

– La Démone parlera.

 

– Hein ! tu dis ?…

 

– Je dis que la mère Démone, ayant à choisir entre sa peau et sa chemise, optera pour sa peau.

 

– Ce qui signifie ?…

 

– Qu’ils ont l’intention de la forcer, par des menaces et même par la torture, à avouer tout ce qu’elle sait relativement à cette affaire de disparition.

 

– Ah ! mon Dieu !… Mais, alors, nous sommes perdus, mon pauvre Antoine ! La vieille folle va se couvrir avec toi… Elle va tout dire.

 

– Je n’en suis que trop certain.

 

– Il faut l’en empêcher ; il faut la faire disparaître ; il faut la…

 

Ici, l’estimable Eulalie eut un moment d’hésitation, nous devons l’avouer. Elle ne prononça même pas le mot terrible qui lui vint aux lèvres, il nous faut encore en convenir. Mais son regard s’aiguisa d’une façon implacable et rencontra le regard non moins féroce de son mari.

 

Les deux époux se comprirent, et le mot devint inutile. Antoine se contenta de répondre :

 

– Pas moyen de faire autrement !… Je le regrette ; mais, après tout, elle n’est plus d’âge à espérer une longue vie ; et, d’ailleurs, elle commençait à devenir gênante, qu’en dis-tu ?

 

– C’est la pure vérité. Antoine n’ajouta pas un mot et se dirigea vers la porte. Au moment d’en franchir le seuil, pour se rendre où l’appelait son affreuse mission, il jeta un dernier regard à sa femme. Celle-ci se rapprocha de quelques pas et, ouvrant les doigts de ses deux mains, elle les rapprocha avec un mouvement d’une signification horrible…

 

– Serre comme il faut, dit-elle, et longtemps… Les vieilles ont parfois la vie dure ! Le beau parleur ne répondit pas et sortit précipitamment.

 

Après une course d’une demi-heure dans les terres labourées et à travers bois, Antoine se trouva en vue de la masure de la mère Démone. Le ciel était noir comme de l’encre. Pas une étoile n’y brillait. Un simple fragment de lune, en forme de croissant, apparaissait de temps à autre par les déchirures des nuages… L’atmosphère, d’une pesanteur chaude, annonçait l’orage…

 

Une belle nuit pour commettre un crime !

 

Le beau parleur se faufila à travers les buissons épineux du jardin et heurta la porte basse que nous connaissons. Une minute s’écoula, puis cette porte s’ouvrit, en faisant grincer ses gonds rouillés.

 

Antoine s’y engouffra aussitôt.

 

– Hé ! hé ! c’est encore toi, mon fils ? ricana la vieille.

 

Viens-tu me reprocher de t’avoir mis dehors la nuit dernière ? Et, comme son complice ne répondait pas :

 

– Tu ne dis rien ? Je me trompe, alors. Tu viens plutôt me complimenter sur la manière dont j’ai joué mon rôle ?… C’est bien cela. Hé ! hé ! la mère Démone n’est pas manchote : vous l’a-t-elle roulé un peu, ce curieux d’Ambroise ? Ça lui apprendra à fourrer son nez dans les affaires de ses amis.

 

Antoine, debout en face de la tireuse de cartes, ne desserra pas encore les dents ; mais ses yeux, dont une expression étrange agrandissait les prunelles, ne quittaient pas la vieille une seule seconde.

 

La Démone s’aperçut enfin de cette insistance. Elle eut peur et fit un pas en arrière.

 

– Ah ! ça ! dit-elle, es-tu devenu fou depuis ta dernière visite ? Qu’as-tu à me lorgner ainsi ?

 

– J’ai… que tout va être découvert cette nuit et qu’il vous faut déguerpir ! répondit sourdement le misérable.

 

– Déguerpir !… et pour aller où ?

 

– Dans l’autre monde.

 

– Dans l’autre monde !… Tu veux donc me tuer ?

 

– Je suis venu pour cela.

 

La Démone se prit à trembler.

 

– Tu veux plaisanter, Antoine, je le sais, répliqua-t-elle ; mais, par les cornes du diable ! tu as une manière de faire les choses capable de donner le frisson à une personne qui ne te connaîtrait pas comme je te connais.

 

– Je vous jure, la mère, que je suis très sérieux.

 

– Allons donc, mon petit Antoine ! ne pousse pas plus loin une mystification qui me déplaît. Je suis trop âgée pour servir de jouet aux jeunesses.

 

– Mais, vieille bourrique, puisque je te dis que tu vas mourir !… Ne me croiras-tu que lorsque j’aurai ton vilain cou entre mes dix doigts ?

 

La tireuse de cartes vit, cette fois, que sa vie était en grave péril et que son complice ne plaisantait pas le moins du monde. Une terreur épouvantable fit perler des sueurs froides sur son front, et cette femme presque centenaire se cramponna à l’existence avec l’énergie du désespoir.

 

– Antoine, mon petit Antoine, supplia-t-elle en tombant sur ses genoux de squelette, ne fais pas cela ! laisse-moi mourir de ma belle mort !… J’ai si peu de temps à jouir de la vie !

 

– Je ne peux pas ! répondit Antoine d’une voix sombre. Il faut qu’un de nous deux périsse, et ce sera toi.

 

– Je m’éloignerai de la paroisse ! je laisserai même le pays, si ta sûreté l’exige !

 

– Il est trop tard !… Les voilà qui arrivent, peut-être !… Allons, fais vite ton acte de contrition.

 

– Accorde-moi jusqu’à demain !

 

– Impossible.

 

– Donne-moi une heure pour me reconnaître !

 

– Non.

 

– Une demi-heure !

 

– Pas une minute ! En prononçant ces derniers mots, Antoine fit un pas en avant pour saisir sa victime ; mais la sorcière s’était levée vivement et avait sauté en arrière, avec une prestesse de chat. En un clin d’œil, elle ouvrit la porte qui faisait communiquer les deux pièces et s’élança dans la chambre qui avait vue sur le chemin. D’un mouvement plus rapide que la pensée, elle mit la main sur le loquet de la porte de sortie et allait l’ouvrir, lorsque les doigts osseux d’Antoine lui étreignirent le cou.

 

Le misérable l’avait rattrapée en deux bonds.

 

Alors, il se passa une scène terrible, quoique silencieuse. L’assassin, maintenant la vieille suspendue à ses deux mains enserrées autour du cou, l’étrangla froidement. Puis, quand les spasmes d’agonie cessèrent, que les jambes ne s’agitèrent plus dans le vide, il laissa retomber le corps sur le plancher.

 

Cela fait, il tira du lit de la victime une méchante paillasse, en dispersa le contenu le long des cloisons et y mit le feu.

 

Cinq minutes plus tard, tout flambait. Ambroise Campagna, qui venait d’arriver, poussa un juron formidable et dit à ses compagnons :

 

– On nous a devancés… Il est trop tard ! Cette fois, la petite Anna est bien décidément perdue !

 

Troisième partie

 

I. Le contrebandier.

 

– Lof ! lof !… La barre sous le vent !

 

– Ça y est, capitaine.

 

– Bon ! Maintenant, amène le foc et la misaine !

 

– Tout de suite… le temps de hâler sur les drisses… C’est fait.

 

– Bien, mes amis. Tenez-vous prêts à amener aussi la grand-voile, quand nous serons en plein vent… Amène partout !

 

– Ohé ! ohé !… Voilà, capitaine.

 

– Toi, Jean, laisse courir un peu… Les autres, attention à l’ancre, et vite !… Une ! deusse ! Let go !

 

Largue la pioche ! Ces commandements et ces répliques se faisaient entendre pendant la nuit du vingt juillet, à quelques encablures de l’île à Deux-Têtes et à bord d’une goélette lourdement chargée, venue du bas du fleuve. L’Espérance – tel était son nom – après avoir serré successivement toutes ses voiles avait couru sur son erre l’espace d’une centaine de pieds contre le vent d’est, puis jeté l’ancre en face de la petite crique où nous avons vu, il y a près d’un mois, Antoine Bouet aborder dans son flat. La nuit était noire, et c’est à peine si de la goélette on pouvait distinguer les sombres massifs de la partie nord de l’île, en face de laquelle s’était opéré le mouillage. Il fallait donc que le capitaine connût parfaitement ces parages, pour y manœuvrer avec autant d’aisance, en pleine obscurité.

 

L’Espérance, en effet, n’en était pas à son premier atterrissage près des rochers de l’île à Deux-Têtes. Les deux années précédentes, par des nuits semblables, elle avait jeté l’ancre au même endroit ; puis elle était repartie avant le jour, se dirigeant vers Québec, avec un chargement de poisson et d’huile.

 

Pourquoi ces escales nocturnes, et pourquoi ce mystère dans ses allées et venues ?

 

Ah ! dame ! c’est que le fisc a l’œil aussi vigilant que le bras long, et que l’Espérance n’était pas tout à fait en règle avec cette belle institution. L’audacieuse petite goélette, tout en conservant des allures extrêmement débonnaires, n’était rien moins que la plus hardie contrebandière du Saint-Laurent et se moquait sous cape de tous les douaniers de Sa Majesté, au Canada. L’accise ne lui faisait pas peur, et elle se souciait comme de Colin-Tampon de ce monument de sagesse appelé par nos législateurs : tarif douanier.

 

Le gouvernement du Canada avait bien établi le long du fleuve, aux principaux endroits d’escale, des agents du fisc, chargés de visiter les vaisseaux suspects et de constater de visu s’ils ne portaient pas autre chose que ce qui était mentionné dans leur acte de connaissement ; mais la goélette endiablée leur glissait entre les doigts comme une anguille et semblait douée de quelque pouvoir magique, qui la rendait invisible aux moments voulus. Fine voilière et d’une solidité de charpente à tenir la mer en tout temps, l’Espérance pouvait défier la vigilance la plus active. Quand tous les honnêtes navires prenaient la voie ordinaire, c’est-à-dire longeaient la rive sud, pour se rendre à Québec, la contrebandière, elle, se faufilait le long des échancrures de la côte nord, ne marchant que la nuit, se cachant le jour dans les fjords ou les baies les plus inexplorées. L’attendait-on au loin ? Elle louvoyait par le travers de la baie de Mille-Vaches ! Était-elle guettée à la Traverse de Saint-Roch ? On aurait pu la trouver mouillée tranquillement à l’abri des hauts massifs de l’île à Deux-Têtes !

 

Telle était une de ces courses pleines d’émotion fournies par l’Espérance, au moment où, dans la nuit du 20 juillet, nous faisons assister le lecteur à son arrivée.

 

Comme sa contrebande consistait presque exclusivement en boissons spiritueuses, dont les droits venaient d’être fortement augmentés, nous ne surprendrons personne en disant que, de la quille au pont, de l’étrave aux cabines de l’arrière, elle était bondée de barils et de tonneaux. Il s’exhalait de cette cargaison les odeurs les plus équivoques, les parfums les moins définis. C’étaient des effluves d’huiles, des senteurs de poisson, des arômes de gin, – le tout confondu, mêlé, sans caractère précis, à déconcerter le nez le plus subtil, même celui d’un douanier.

 

Un beau désordre régnait dans cette cale à tout mettre ; mais ce désordre n’était qu’un effet de l’art ; il n’était qu’apparent et servait à masquer une répartition intelligente.

 

À peine la goélette fut-elle maintenue par sa maîtresse ancre, qu’une chaloupe s’en détacha et vint atterrir au fond de la crique.

 

Des trois hommes qui la montaient, un seul sauta à terre, tandis que les deux autres maintenaient la chaloupe à flot.

 

L’homme qui venait de débarquer – un beau grand garçon de vingt-cinq ans à peu près – s’avança avec précaution vers le tunnel de verdure formé par le ravin entrevu par Antoine Bouet, lors de son premier voyage. Il démasqua le foyer d’une lanterne sourde et disparut bientôt sous les rameaux entrelacés des sapins.

 

Après avoir avancé d’une quinzaine de pas en ligne directe, le visiteur tourna brusquement à gauche et disparut sous une voûte de rochers en surplomb, au-dessus du ravin. C’était une sorte de cache naturelle, complètement ensevelie et masquée par la verdure environnante. Elle pouvait mesurer huit ou six verges en tous sens. On eût dit que les eaux du torrent, à une époque reculée, s’étaient ruées pendant des siècles sur cette partie du roc, l’avaient entamée, creusée, jusqu’à ce que, rencontrant un granit inattaquable, elles avaient dû se frayer un chemin par une autre voie, filtrer à travers les fissures qui béaient encore aux parois, puis se creuser vers la mer le sillon rocheux que venait de parcourir l’homme à la lanterne.

 

Celui-ci promena sa lumière autour de lui, examina tous les enfoncements et se rendit même compte de la disposition de certaines pierres détachées, qui jonchaient le sol. Cela fait, il déposa sa lanterne par terre et se dirigea vers un trou profond, s’ouvrant sur la droite de la cache.

 

Un sourire de satisfaction illuminait sa figure.

 

Arrivé en face du trou, l’homme se baissa et y disparut jusqu’à mi-corps, cherchant avec ses mains quelque chose qu’il s’attendait à rencontrer de suite, sans doute, car il semblait y aller à coup sûr.

 

Ses mains ne touchèrent que les parois humides de l’excavation !

 

L’homme retira ses épaules du trou et, d’un bond, se trouva sur pied.

 

– Quelqu’un est venu ! s’écria-t-il d’une voix sourde ; nous sommes découverts !

 

Et, sortant précipitamment de la cache, il s’engagea dans le ravin, pour rejoindre la chaloupe. Mais, à ce moment, une forte détonation réveilla tous les échos du voisinage, et une balle vint ricocher sur les pierres, à quelques pouces du visiteur nocturne.

 

Ce coup de fusil semblait partir de la crête même du couloir rocheux, au fond duquel cheminait notre inconnu, à en juger par la forte odeur de poudre brûlée qui se répandit jusqu’à lui.

 

– Faut-il être bête pour manquer un homme de si près ! ricana-t-il, en sortant aussitôt un pistolet de sa poche et tirant au jugé.

 

Un éclat de rire strident répondit seul à ce nouveau coup de feu. Puis tout rentra dans le silence.

 

Le marin ne s’amusa pas à attendre la riposte de son mystérieux adversaire. Hâtant le pas, il rejoignit ses camarades de la chaloupe.

 

Ceux-ci, du reste, avaient entendu les deux détonations et arrivaient au pas de course.

 

– Qu’est-ce qu’il y a donc ? demandèrent-ils à la fois.

 

– Il y a que notre cache a été découverte et que le découvreur vient de me flanquer un coup de fusil ! répondit tranquillement l’homme à la lanterne.

 

– Vous êtes blessé, capitaine ? firent vivement les deux autres.

 

– Pas le moins du monde, mes amis, répliqua celui que l’on venait d’appeler capitaine, – et qui n’était autre effectivement que le commandant de l’Espérance. – Le gaillard qui m’a canardé presque à bout portant peut se vanter d’être un fier maladroit…

 

– C’est fort heureux pour vous, interrompit un des matelots.

 

– À moins qu’il n’ait trop bu de l’eau-de-vie que nous avions laissée dans la cache, acheva le capitaine.

 

– Quoi, le petit baril ?…

 

– Disparu, enlevé, bu probablement.

 

– Halloh !… Mais c’est grave, ça !

 

– Très grave.

 

– Qu’allons-nous faire ?

 

– Tonnerre d’un nom !… fouiller l’île et nous emparer du curieux.

 

– Mais s’il y en a plusieurs ?… si c’est une famille, par exemple ?

 

– Nous aviserons avant d’opérer le débarquement. L’essentiel, pour le quart d’heure, est de savoir à qui nous avons affaire.

 

– À vos ordres, capitaine.

 

– Vous allez retourner à bord et dire au second Marcel de ne garder que Jean avec lui et de m’envoyer une couple de fusées, l’une bleue, l’autre rouge. La fusée rouge indiquera que tout va bien sur l’île et qu’il n’y a pas à s’occuper de nous ; la fusée bleue, au contraire, devra le mettre sur ses gardes, et il s’apprêtera à lever l’ancre au moindre indice, pour gagner la côte nord, le long des caps. Est-ce entendu ?

 

– Compris, capitaine.

 

– Maintenant, allez vite et prenez vos armes à bord. Pour moi, je vais me dégourdir un peu, en vous attendant. Vous me trouverez ici ou dans le voisinage.

 

Les deux matelots s’éloignèrent. Resté seul, le capitaine se prit à arpenter la petite plage de la crique, réfléchissant à l’étrange événement de tout à l’heure. Il avait beau tourner et retourner dans son esprit la tentative de meurtre dont il avait failli être la victime, aucune explication satisfaisante ne se présentait…

 

– Bah ! fit-il insoucieusement, quand bien même on découvrirait aujourd’hui le secret de la cache, le mal ne serait pas grand : c’est ma dernière expédition, Dieu merci !… Oui, mais il faut la mener à bonne fin… J’ai là une cargaison qui me coûte les yeux de la tête et qui est toute ma fortune… Si tout cela allait être confisqué !… Brrrou ! rien qu’à y penser, je me sens froid dans le dos et le cœur me chavire… Chère Anna ! elle serait perdue pour moi… oui perdue, car je ne l’épouserais pas sans être moi-même aussi riche qu’elle. Les mauvaises langues de l’île gloseraient-elles de la belle façon ! Non, non, la Providence ne m’abandonnera pas au dernier moment, et j’arriverai à bon port – à moins de trahison, s’entend. Mais qui donc pourrait me trahir à Saint-François ?… Je n’y ai pas un ennemi, que je sache. Au contraire, je me sens aimé de toutes ces braves gens… Allons, quelle mouche m’a donc piqué, que me voilà tout songeur, comme si j’avais à mes trousses la légion entière des douaniers de Québec !… Chassons ces vilaines idées et pensons plutôt aux joies du retour !

 

Tout en monologuant de la sorte, le jeune capitaine avait doublé une des pointes qui enserrent la crique et s’était engagé machinalement sur la grève qui regarde l’île aux Reaux.

 

Il continua de marcher ainsi pendant une dizaine de minutes, sans s’apercevoir qu’il s’éloignait notablement de son point de départ.

 

Un quartier de lune brillait de temps à autre entre de grandes masses de nuages et inondait d’une vague clarté la grève solitaire. Les grands arbres allongeaient leur ombre sur le sable jaune ; et le capitaine prenait un singulier plaisir à rêver ainsi, seul, loin de tout regard importun, à l’objet de ses continuels rêves… Et puis, cette douce mélancolie du retour au pays, à la paroisse, au foyer, que chaque voyageur a plus ou moins ressentie, le prenait au cœur et le berçait sur ses vagues langoureuses…

 

Il marchait, il marchait toujours.

 

Le sable doux et fin de la plage étouffait le bruit de ses pas. Quant à l’agression de tout à l’heure, il n’y pensait seulement plus : car chez lui l’insouciance du marin s’alliait au courage de l’homme fortement trempé.

 

Arrivé en face des premiers contreforts méridionaux de l’île, le capitaine fut soudain distrait de ses pensées par la vue d’une lumière qui brillait à quelques distance en avant de lui.

 

Cette lumière, bien faible, du reste, semblait filtrer à travers les parois rocheuses de la falaise et projetait une vague traînée blanche jusque sur le sable de la grève.

 

– Tiens ! les grottes seraient-elles habitées maintenant ? se dit le capitaine, en s’arrêtant. Au fait, pourquoi pas ? continua-t-il dans sa pensée : il me semble que le coup de fusil de tout à l’heure n’a pas été tiré par les anges. Voilà justement l’affaire : mon assassin est là !

 

Aussitôt cette conclusion arrêtée, le marin prit son parti. Il visita soigneusement les capsules de son revolver et se disposa à aller reconnaître son ennemi inconnu.

 

Mais, à ce moment même, un cri perçant retentit dans les grottes – cri de femme affolée, suprême appel au secours. Le capitaine tressaillit de la tête aux pieds et s’élança dans la direction des falaises.

 

II. Dans la gueule du lion.

 

– Cette voix ! murmurait le capitaine, tout en courant. Mais il n’eut guère le temps de s’abandonner à ses réflexions, car le trajet était court. En moins d’une demi-minute, le jeune homme avait le nez dans la fissure où tremblait le rayon de lumière observé quelques instants auparavant. De là, il entendit parfaitement une voix irritée qui proférait les plus horribles menaces, auxquelles on ne répondait que par des sanglots. Évidemment, il y avait là deux personnes, dont l’une semblait être une femme, à en juger par le timbre de sa voix, et l’autre un homme, qui abusait de sa force. C’en fut assez pour votre chevalier errant.

 

– Attends un peu, coquin ! grommela-t-il, en cherchant à renverser une lourde pierre qui fermait l’entrée de la fissure. Mais la pierre ne bougea même pas.

 

Le marin eut beau redoubler d’efforts, s’arc-bouter de toutes les façons, rien n’y fit : l’énorme bloc demeura immobile. On l’eût dit assujetti à l’intérieur par de puissants étais.

 

– Tonnerre d’un nom ! comment faire ? se dit le marin. Du train qu’il y va, cet animal est capable de tout, même d’un meurtre.

 

En effet, comme pour confirmer les craintes du jeune homme, les éclats de voix et les sanglots redoublèrent à l’intérieur, pendant que le mot : grâce ! retentissait à chaque seconde, avec des intonations d’agonie.

 

– Misérable ! rugit le capitaine, en se précipitant avec une force surhumaine contre la pierre qui le séparait de la femme en détresse, misérable ! que je te rejoigne, et tu vas en voir de belles !

 

Ses genoux se raidirent, ses bras se crispèrent, sa poitrine haleta ; mais l’infernale pierre tint bon, ne reculant que de quelques lignes.

 

Il s’arrêta, épuisé par un aussi violent effort. La colère et l’impuissance lui donnaient des vertiges.

 

– Allons ! un peu de calme, se dit-il en s’étreignant le front… ou je vais commettre quelque bonne grosse bêtise… Mais cette voix ! cette voix !… Oh ! si je ne la savais pas en sûreté chez son père adoptif, je jurerais que c’est elle !… Quelle folie ! Allons, encore une fois, du calme, tonnerre ! il y a là une femme en péril, qu’il faut sauver.

 

Renonçant alors à l’idée de pénétrer par la force jusqu’à la malheureuse qui appelait au secours, le capitaine colla son œil contre la fissure et chercha à voir ce qui se passait dans les grottes.

 

Une étroite ouverture triangulaire, non obstruée par la pierre servant de porte, lui permit d’embrasser la première de ces grottes.

 

Elle était vide. La seconde, au contraire, laissait échapper des gerbes lumineuses par le couloir de communication.

 

C’était là que se passait le drame, là que se mêlaient les cris et les sanglots. Mais ni l’un ni l’autre des acteurs ne se voyaient.

 

Le commandant de l’Espérance, rendu prudent par l’inutilité de ses efforts, passa le canon de son revolver dans le trou resté libre, le dirigea vers le couloir lumineux et demeura immobile, attendant une occasion favorable.

 

– Montre-toi seulement le bout du nez, mon animal, et ton affaire est faite ! disait-il mentalement au brutal inconnu.

 

Cependant, le tapage continuait dans la grotte du fond. Le mari ou l’amant de la femme éplorée avait tour à tour dans la voix des accents de prière et de féroces intonations de commandement. La femme ne faisait que gémir et ne répondait pas. Ce qui semblait exaspérer son compagnon et le faisait se griser avec ses propres imprécations.

 

Entre autres phrases débitées d’une voix sourde, le capitaine saisit celles-ci, qui furent pour lui un trait de lumière, un véritable coup de foudre :

 

– Mais, ne sais-tu pas, jeune fille, que je suis seul au monde à connaître ta retraite… que tes parents, tes amis de Saint-François te croient morte depuis le jour où tu as disparu !… qu’on a fait inutilement toutes les recherches possibles pour te retrouver !… Ignores-tu cela ?… Tu n’existes plus que pour moi : il faut que tu sois la femme de Tamahou.

 

– Jamais ! se récria la voix féminine ; jamais ! je me tuerai plutôt.

 

– Écoute, reprenait l’homme avec irritation : je t’ai respectée, je t’ai logée jusqu’à présent, sans compensation de ta part… C’est fini : je te veux et je t’aurai ! Mes nerfs étaient amollis par la fatigue et la crainte, mais le baril d’eau-de-feu que j’ai volé ce matin à ton amoureux m’a remis du cœur au ventre. Me voilà redevenu le Tamahou d’autrefois, le terrible Tamahou des rives de la Mistassini.

 

La jeune femme avait poussé un cri étouffé, qui eut un effrayant écho en dehors des grottes.

 

Tamahou poursuivit, avec un sinistre ricanement :

 

– Quant à cet amoureux qui cache sa contrebande dans les trous les plus invisibles de l’île à Deux-Têtes et sur lequel tu as jeté ton dévolu, n’y compte plus, ma fille, car je viens de lui flanquer un coup de fusil, comme il débarquait de sa goélette. Il est là-bas, couché dans le ravin du nord de l’île.

 

En entendant ces cruelles paroles, Anna – que tout le monde a reconnu, sans doute – poussa un cri terrible et perdit connaissance.

 

Un hurlement de rage lui répondit du dehors, accompagné d’une forte détonation et de coup furieux sur le bloc de granit qui fermait l’entrée des grottes.

 

Le capitaine avait reconnu, dans la femme agonisante, son Anna bien-aimée ! Il se ruait comme un fou sur les pierres de la falaise, déchirant ses poings aux arêtes, bondissant comme un lion en cage.

 

– Ah ! maudit ! maudit ! haletait-il, que j’arrive à toi, que je brise cette pierre, et nous allons rire !… Attends ! attends ! il faudra toujours bien que j’entre d’une manière ou d’une autre !

 

Un cri aigu : « Charles ! » lui répondit de l’intérieur, pendant que Tamahou passait comme la foudre dans la première grotte et s’emparait de son fusil.

 

– Oui, Anna, c’est moi !… Ne crains rien, j’arrive ! exclama le capitaine Hamelin, redoublant d’efforts impuissants.

 

Un sinistre ricanement, suivi d’un coup de fusil presque à bout portant, fut la réponse à ces efforts.

 

La balle alla s’aplatir contre la pierre d’entrée, et une épaisse fumée satura l’air des grottes.

 

Le commandant de l’Espérance riposta avec son revolver, mais sans effet, lui aussi, car Tamahou s’était effacé le long de la paroi latérale.

 

Il y eut une courte trêve – les deux ennemis reconnaissant, l’un, qu’il était inexpugnable, l’autre, qu’il n’arriverait jamais à forcer le lourd bloc de granit derrière lequel il trépignait.

 

Ce fut le Sauvage qui, le premier, reprit les opérations :

 

– Eh bien ! mon brave capitaine, dit-il avec un ricanement goguenard, qu’attends-tu pour arriver jusqu’à ta belle fiancée, comme tu viens de le promettre ?… Je suis ici pour te faire les honneurs du logis… Mais hâte-toi, car je connais un certain Tamahou, fort joli garçon, qui pourrait bien te couper l’herbe sous le pied. Imagine-toi que ce gaillard-là est tombé amoureux, lui aussi, de la jolie fille de Saint-François et qu’il a poussé l’indélicatesse jusqu’à l’enlever et la transporter dans sa cabane !… Fi ! le vilain séducteur !… Enfin, que veux-tu, beau capitaine ?… Je l’aimais comme la prunelle de mes yeux, – et ce que le libre enfant des bois convoite, il le lui faut ! Vous autres, chiens de blancs, vous n’êtes que de vieilles femmes et vous tremblez sans cesse… Allons, dépêche-toi, craintif amoureux, car si, dans cinq minutes, la petite face pâle n’est pas en ton pouvoir, je m’en empare, foi de Montagnais !

 

Toute cette tirade fut débitée d’une voix narquoise, presque aimable, mais elle cachait une ironie terrible. Tamahou, sous l’influence des spiritueux, n’était jamais plus à craindre que lorsqu’il badinait.

 

Heureusement, le bouillant capitaine n’entendit rien de cet odieux persiflage. Dès les premiers mots du Sauvage, il avait escaladé la falaise, comme un chat, s’aidant des pieds et des mains, s’accrochant aux saillies du roc, se suspendant aux racines, en proie à une idée qui venait de surgir dans son cerveau enflammé.

 

– Un levier ! s’était-il dit, si j’avais un levier, cette maudite pierre céderait ! Et il avait aussitôt grimpé tout droit au-dessus de lui, en vrai gibier qu’il était.

 

Une fois sur le plateau, il avisa une forte branche, sur un des cinq bouleaux que le lecteur connaît. Elle se trouvait bien à une dizaine de pieds du sol, mais cette circonstance n’embarrassa pas le capitaine. Il se hissa rapidement sur le tronc lisse du bouleau, atteignit la branche, s’y suspendit par les mains et en gagna l’extrémité libre. Une fois là, il se haussa jusqu’à mi-corps, par un brusque effort des poignets, puis se laissa retomber à la longueur de ses bras…

 

L’effet attendu se produisit : la branche cassa près du tronc. Mais un autre effet – inattendu, celui-là – se produisit en même temps : c’est que le capitaine, en touchant le sol, s’y engouffra, comme si une trappe se fût dérobée sous ses pieds.

 

Absolument comme dans les contes de fées ! Par un étrange hasard, le commandant de l’Espérance venait de choir justement dans le trou ouvert par Antoine, quelque temps auparavant. Or, les branchages et le gazon que Tamahou avait disposés à la hâte sur cette fosse endiablée n’avaient pu résister au choc, et le capitaine venait tout bonnement de passer à travers.

 

Charles Hamelin fut quelque temps avant de se remettre de cette chute inattendue. Il ne comprenait absolument rien à ce qui venait de lui arriver et se demandait sérieusement s’il ne rêvait pas.

 

Cependant, sous l’influence du cauchemar ou éveillé, il ne perdit pas la tête. Étendant les mains en avant de lui, il hasarda quelques pas dans le sombre boyau où s’était engagé le beau parleur, après une déconfiture semblable.

 

Le résultat fut le même, c’est-à-dire que le capitaine se vit bientôt arrêté par le fond du cul-de-sac. Mais, ce que n’avait pu voir Antoine et ce qu’il distingua parfaitement, lui, ce fut une vague lueur estompant à ses pieds la lourde obscurité du boyau.

 

Hamelin se baissa et se mit à sonder ce qui lui semblait être une percée à travers la falaise. C’était bien une ouverture, et une ouverture suffisante – on l’a vu – pour livrer passage à un homme de taille ordinaire… Seulement, au lieu de conduire à l’air libre, ce nouveau boyau s’enfonçait dans l’intérieur du cap.

 

Le capitaine, n’ayant pas le choix, s’y laissa hardiment glisser et déboucha, en un clin d’œil, dans la caverne où, quelques instants auparavant, il aurait donné sa vie pour arriver.

 

C’était là que gisait, garrottée et presque évanouie, la malheureuse Anna !

 

Deux cris, mêlés de joie et de douleur, s’échangent… Mais, avant qu’une seule autre parole ait été prononcée, Tamahou surgit de la grotte voisine… Comme un furieux, il se rue sur le capitaine Hamelin, le frappe violemment à la tête, le renverse… Alors, courbé sur son adversaire vaincu, l’écrasant de son genou, l’étouffant de sa main gauche, il tire un poignard de sa ceinture et le tenant levé au-dessus de la poitrine du marin :

 

– J’ai ta vie ! hurle-t-il.

 

– Pas encore ! réplique le capitaine, cherchant à prendre son revolver.

 

Mais l’arme a roulé à terre pendant la lutte ; elle gît à trois pieds de là, trop loin pour être atteinte, trop près pour ne pas être aperçue du Sauvage.

 

Tamahou, qui a vu le geste et le désappointement de son ennemi, fait entendre son ricanement diabolique.

 

– Aoh ! tu vois bien que tu es à ma merci et que tu vas mourir !… et mourir sous les yeux de ta belle, encore ! Et il brandit son poignard, comme pour le frapper.

 

Anna poussa un cri déchirant… Le capitaine ferme involontairement les yeux… Mais le poignard ne s’abaisse pas… Une idée infernale a traversé la tête de Tamahou.

 

– Aoh ! fait-il de nouveau, s’adressant à la jeune fille toute pâle d’effroi, veux-tu sauver la vie de cet homme ?

 

– Oui, oh ! oui !… Que faut-il que je fasse ? Dites ! répond avec précipitation celle-ci.

 

– Me jurer que tu seras ma femme.

 

– Jamais !

 

– Alors, il va mourir.

 

Et le poignard dessine dans l’air une menaçante arabesque.

 

– Arrêtez ! arrêtez ! s’écrie Anna, folle de terreur.

 

Le Sauvage se retourne à demi et, sans déranger son arme :

 

– Consens-tu ? demande-t-il.

 

– Anna, je vous défends de dire oui ! articule fortement le capitaine. Aussi vrai que je m’appelle Charles Hamelin, si vous consentez à une pareille monstruosité, je me tuerai sous vos yeux.

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! sanglote la malheureuse enfant, se tordant dans ses liens. Cette fois, rien ne pouvait sauver le capitaine… Le poignard s’abattit, rapide… Cependant, il n’atteignit pas encore son but.

 

Par un effort surhumain, le commandant de l’Espérance venait de dégager son bras gauche et d’arrêter net le poignet de Tamahou, dans son puissant essor…

 

Mais la lutte ne pouvait être longue… Le Montagnais, fou de rage, hurlant comme un possédé, retint le bras droit du capitaine sous son genou gauche et unit ses deux mains pour vaincre la résistance de sa victime. Le poignard s’abaissait, s’abaissait, lentement, irrésistiblement… Une sueur abondante coulait des tempes du capitaine, dont les veines saillaient comme un réseau de cordes… Anna, la langue paralysée, se sentait mourir…

 

– À moi ! à moi ! cria le malheureux Hamelin, dans un suprême effort.

 

Miracle !… Comme si cet appel d’agonie eût été entendu du dehors, la pierre d’entrée de l’autre grotte fut violemment renversée, et trois hommes, trois démons, bondirent sur Tamahou, qui fut saisi, arraché, réduit à l’impuissance, en moins de temps qu’il ne nous en a fallu pour l’écrire.

 

C’étaient les marins de l’Espérance qui arrivaient à la rescousse.

 

III. Où Tamahou l’échappe belle.

 

Le capitaine Hamelin, passablement malmené, mais sans blessures sérieuses, se releva aussitôt.

 

Après quelques mots de remerciement à ses braves matelots, son premier soin fut de couper les liens qui garrottaient sa fiancée et de lui procurer les secours que nécessitait son état.

 

La pauvre jeune fille était complètement brisée par la douleur physique et par l’effroyable scène de tout à l’heure. Elle essaya pourtant de se mettre sur son séant, mais elle dut y renoncer, moulue qu’elle était par tout son corps. Le capitaine et les matelots se dépouillèrent d’une partie de leurs habits et lui improvisèrent une couche plus confortable que son grabat, – ce qui parut lui procurer un peu de soulagement.

 

Elle put alors répondre d’une voix entrecoupée aux mille questions qui se pressaient sur les lèvres de Charles Hamelin. Celui-ci, agenouillé près de sa couche, lui tenait ses mains et l’enveloppait d’un regard où se lisaient les sentiments les plus divers : tendresse, colère et, par-dessus tout, stupéfaction.

 

– Anna, Anna, disait-il, c’est donc bien vous ! c’est donc bien toi que je retrouve ici !… Ta voix ne m’a pas trompé ! mes yeux ne m’abusent pas !

 

– Hélas ! oui, c’est bien moi ! gémit la malheureuse… En quel lieu et en quel état nous revoyons-nous !

 

– C’est à n’y pas croire… Je me figure que nous faisons tous deux un mauvais rêve et que nous allons nous éveiller, moi dans la cabine de ma goélette, vous dans votre jolie chambrette de chez ce bon père Bouet.

 

– Si c’est un rêve, voilà bien longtemps qu’il dure ! sanglota la jeune fille… Il me semble que je n’ai pas vu la lumière du jour depuis des mois…

 

– En effet, comment se fait-il ?… Depuis quand êtes-vous ici ?

 

– Depuis le 24 juin.

 

– Et nous sommes au 20 juillet ! Ah ! le misérable qui a commis une action aussi infâme, il me faut tout son sang ! Je veux lui arracher moi-même le cœur et me repaître de son agonie !… Je veux…

 

– Attendez, mon ami, fit doucement la jeune fille, retenant le capitaine prêt à bondir sur Tamahou : laissez-moi tout vous dire, tout vous raconter, avant de prendre une résolution.

 

– Soit, Anna, parlez ; ne me cachez rien. La fille adoptive de Pierre Bouet fit alors le récit de ses aventures, depuis la soirée du 24 juin, où elle fut enlevée, jusqu’à l’arrivée de son courageux sauveur. Elle glissa légèrement sur les souffrances de toutes sortes qu’elle eut à endurer de la part de Tamahou ; mais elle ne voulut rien omettre des circonstances relatives aux démarches faites par les gens de Saint-François pour la retrouver. Hamelin l’interrompit à cet endroit de son récit :

 

– Vous dites, ma chère Anna, que vos amis de l’île d’Orléans sont venus jusqu’ici même, sur le plateau qui domine ces grottes ?

 

– Oui, il y a environ quinze jours.

 

– Comment se fait-il qu’ils n’aient pas exploré les grottes ?

 

– Oh ! l’ouverture en était adroitement dissimulée et à l’abri de toutes les recherches…

 

– Pourquoi n’avez-vous pas crié, appelé au secours, révélé votre présence d’une façon ou d’une autre ?

 

– Tout cela m’était impossible : j’étais liée et bâillonnée solidement.

 

– Oh ! le bandit !… Mais, alors, ce monstre de Sauvage s’attendait donc à des perquisitions !

 

– Oui, quelqu’un l’avait prévenu, dans la nuit !

 

– Quelqu’un de Saint-François ?

 

– Mon Dieu, oui… Je l’ai cru, du moins.

 

– Avez-vous reconnu cet homme… Voyons, ma chère Anna, il est très important que vous rappeliez vos souvenirs, car l’individu en question a dû être l’instigateur de votre enlèvement.

 

Anna ouvrit la bouche pour parler, mais, faisant un violent effort sur elle-même, elle garda le silence.

 

– Eh ! quoi ! Anna, vous vous taisez ! vous ne voulez pas nommer le traître qui est venu de nuit avertir votre bourreau !

 

– J’ai pu me tromper, j’ai dû me tromper : ce serait trop horrible.

 

– C’est donc un ami, un parent, peut-être ?

 

– Mon Dieu ! cet homme, qui ne savait pas être entendu de moi, apportait une si affreuse nouvelle – la mort de ma mère adoptive – que j’en perdis presque la tête le reste de la journée… Si bien qu’au départ des gens de Saint-François, quand il vint dire à son complice, par une fissure de la porte : Nous partons, tu peux être tranquille ! j’ai dû me tromper sur le timbre de sa voix.

 

– C’est possible. Mais, enfin, dites toujours…

 

– Non, décidément, je ne puis faire part de mes soupçons, avant qu’ils se confirment… Je me reprocherais toute ma vie une erreur qui entacherait la réputation d’un homme que je dois respecter, si je ne l’aime pas.

 

Le capitaine eut un geste d’impatience.

 

– Voilà de la générosité bien mal placée, ma chère Anna, je le crains. Peu importe ! je n’insiste plus, et, tout en vous admirant je ne puis m’empêcher de vous blâmer, car le nom de ce misérable simplifierait beaucoup les recherches… Quoi qu’il en soit, nous finirons bien par débrouiller cet écheveau, quand toute ma petite fortune devrait y passer.

 

– À quoi bon ! répliqua, en joignant les mains, la pieuse jeune fille. Remercions plutôt la Providence qui me tire de cette douloureuse épreuve.

 

– Anna, répondit le marin ému, vous êtes une sainte et je devrais m’agenouiller devant vous ; mais je ne suis, moi, qu’un mortel ordinaire, sujet aux passions qui bouleversent l’âme, et j’ai bien peur de ne pouvoir, comme vous, étouffer la voix qui gronde dans ma poitrine et me crie : Vengeance !

 

– Mon cher Charles, la vengeance appartient à Dieu : lui seul sait manier cette arme redoutable.

 

Le capitaine ne répondit pas. Se penchant vers un des matelots confiés à la garde du prisonnier, il lui dit quelques mots à voix basse. Puis tout haut :

 

– Mes amis, il s’agit maintenant de confectionner une sorte de brancard pour transporter cette jeune dame jusqu’à la chaloupe. Je compte sur votre habileté.

 

– Oh ! capitaine, nous ferons de notre mieux, soyez-en sûr.

 

– Bien. Allez, mes marsouins. Je vous rejoindrai tout à l’heure. Les matelots obéirent, emportant maître Tamahou, qui n’avait encore ni bougé, ni desserré les dents.

 

Charles et Anna restèrent seuls. Pendant une bonne demi-heure, ils s’entretinrent, passant en revue les événements extraordinaires survenus depuis peu : l’apparition de ce Sauvage inconnu de tous, le rapt accompli selon toute apparence pour le compte d’un autre, la mort de Marianne arrivée comme un coup de foudre, enfin les recherches opérées jusque sur des îlots déserts…

 

Tous deux demeurèrent convaincus que le vrai coupable ne pouvait être Tamahou, que ce dernier n’avait été que le bras qui exécute, tandis que la tête, l’auteur de l’enlèvement, restait à trouver… Mais, quel était ce mystérieux ennemi ?… Qui avait intérêt à ce qu’Anna disparût ?…

 

Chacun des deux interlocuteurs avait, sans nul doute, ses soupçons plus ou moins fondés là-dessus ; mais, par une entente tacite, ni l’un ni l’autre ne laissa rien percer de ce qu’il pensait.

 

Quand cette conversation fut épuisée, le capitaine sortit des grottes, priant la jeune fille de l’attendre quelques minutes, pendant qu’il irait donner ses derniers ordres pour le retour à bord.

 

Il pouvait être trois heures du matin.

 

L’obscurité, moins profonde, se laissait pénétrer par cette vague clarté qui précède l’aube. La mer, tout à fait haute, battait la grève de ses grosses volutes blanches, tandis qu’au large la brise fraîchissante la faisait moutonner, comme si elle eût été en ébullition.

 

– Hum ! toussa le capitaine, une belle nuit pour l’Espérance ! Décidément, j’avais tort de m’alarmer.

 

Tout en faisant cette réflexion, Hamelin, se dirigeait rapidement vers le nord, longeant le pied de la falaise. Il arriva bientôt à un coude de rocher, formant saillie. Derrière cet angle se tenaient les matelots, avec leur prisonnier. Une torche de sapin, fichée dans le sable, éclairait la scène.

 

– A-t-il parlé ? demanda rapidement le capitaine.

 

– Pas un traître mot, répondit un des marins : c’est à le croire muet comme une écrevisse.

 

– Ah ! ah ! voyons si je serai plus heureux.

 

S’approchant de Tamahou :

 

– À nous deux, coquin ! lui dit-il, les dents serrées par une colère soudaine. Les rôles sont changés ; c’est toi maintenant qui es en mon pouvoir… Je t’avertis que tu n’as plus affaire à une jeune fille sans défense et que si tu barquines le moindrement…

 

Un geste de menace acheva la phrase. Tamahou croisa son regard dédaigneux avec celui du marin, mais il ne tressaillit même pas.

 

– Quand je vous disais que ça n’a pas de langue, ce chien de mer-là ! fit observer le matelot qui avait déjà parlé.

 

– Je la lui délierai bien, moi, la langue, riposta Hamelin. Puis, s’adressant de nouveau à l’impassible Sauvage :

 

– Assassin ! bandit ! lui cria-t-il d’une voix sifflante qui trahissait une rage concentrée, avant de mourir, il faut que tu parles, que tu dises pourquoi tu as volé cette jeune fille.

 

– Pourquoi je l’ai volée ! ricana Tamahou, encore abasourdi par les fumées de l’ivresse. Hé ! mais, apparemment, parce qu’elle m’avait tombé dans l’œil…

 

– Infâme !

 

– Et que j’en voulais faire l’ornement de ma cabane.

 

– Tu mens, misérable ! Cette jeune fille, tu ne l’avais jamais vue… Tu n’as commis une action aussi lâche, que parce qu’une personne de Saint-François t’en avait chargé… Le nom de cet homme ?

 

Le Sauvage garda le silence, trop fier pour mentir, trop brave pour trahir.

 

– Parleras-tu ? rugit Hamelin, bondissant sur le prisonnier et le secouant rudement.

 

– Frappe, frappe, noble capitaine : il n’y a pas de danger ! se contenta de répondre Tamahou, montrant ses mains liées.

 

Le capitaine, un peu honteux, se releva d’un saut et se mit à arpenter la plage pendant une minute… Puis revenant vers les matelots :

 

– Pas de niaiserie, dit-il, et pas de fausse générosité ! il faut que cet homme parle, il nous faut le nom de son complice.

 

– C’est cela : oui, oui ! firent les marins ; nous allons lui délier la langue.

 

– Avez-vous un moyen ?

 

– Nom d’un cabestan ! ce serait beau de voir que les gabiers de l’Espérance n’eussent pas, dans leur soute aux idées, de quoi faire parler les muets ! répondit un des matelots, grand gaillard efflanqué comme un poteau de télégraphe et, pour cette raison, surnommé la Gaffe.

 

– Eh bien ! la Gaffe, je te donne carte blanche.

 

– Ça va être vite fait. Approche ici un peu, Francis. As-tu les fusées ?

 

– Oui.

 

– Arrache une des mèches.

 

– Voilà.

 

– Bien. Insinue-moi-la délicatement entre les pouces de ce gentleman… Y es-tu ?

 

– J’y suis.

 

– C’est bon. Quelques tours de ficelle maintenant pour épicer ces deux bouts d’amarre-là…

 

– Ça y est. La Gaffe sortit alors de sa blague à tabac un étui de fer-blanc, dans lequel il prit une allumette, puis simulant le geste de la frotter sur sa cuisse, il dit au Sauvage toujours immobile :

 

– Le nom de ton complice ?

 

Pas de réponse.

 

– Une ! fit la Gaffe, en frictionnant son allumette. Puis il répéta :

 

– Le nom de ton complice ?

 

Même silence.

 

Deusse ! articula le matelot, en approchant le souffre enflammé de la mèche.

 

Saisissant alors de la main gauche les bras liés de Tamahou, il demanda une dernière fois :

 

– Qui t’a chargé d’enlever la jeune fille ?… Le nom ?… Parle, et tu auras la vie sauve.

 

Les sourcils du Sauvage se froncèrent ; une légère rougeur envahit sa figure ; mais il demeura immobile et aucun son ne s’échappa de ses lèvres.

 

– Tant pis, tête de loup marin ! gronda la Gaffe… Fallait parler !… Troisse !

 

Et il mit le feu à la mèche, qui se prit à siffler.

 

Au même instant, une voix de femme cria :

 

– Arrêtez ! arrêtez !

 

Toutes les têtes se retournèrent. Anna surgit du coude de la falaise et, se précipitant sur la mèche enflammée, la vaillante fille l’arracha d’un seul coup.

 

– Ah ! Charles, dit-elle, vous m’avez trompée !… Comment pouvez-vous avoir le cœur de torturer un de vos semblables, un homme sans défense ?

 

– Ma chère Anna, répondit le capitaine, vous oubliez que j’étais sans défense, moi aussi, il n’y a pas une heure !… D’ailleurs, il est des circonstances où la générosité est hors de mise…

 

– Jamais !

 

– Et où l’on doit savoir hurler avec les loups. Cet homme possède un secret qu’il nous faut lui arracher, coûte que coûte… Il s’agit de votre bonheur à venir, de votre honneur, peut-être, mademoiselle ! acheva le jeune homme, un peu dépité.

 

– Ne m’en voulez pas, mon bon Charles, si j’insiste ; mais abandonnez cet homme à la justice de Dieu, qui saura bien l’atteindre tôt ou tard… Fuyons cette île maudite et rendez la liberté à ce malheureux. Il a été dur pour moi, sans doute ; il m’a souvent fait peur avec ses éclats de voix et ses menaces… Mais, au moins, ajouta-t-elle plus bas, il m’a respectée !… N’est-ce là rien, Charles ?

 

– Vous le voulez, Anna ?

 

– Je vous en supplie.

 

– C’est bien : vous allez être obéie ! déclara le capitaine, avec une politesse un peu froide. Matelots, déliez ce misérable et… qu’il aille se faire pendre ailleurs !

 

Puis il ajouta, s’adressant à Anna :

 

– Puissions-nous ne pas avoir à nous repentir de notre générosité !

 

Les matelots obéirent à contrecœur et mirent Tamahou sur ses jambes. Cela fait, la Gaffe, qui jurait tout bas comme un païen, le conduisit un peu à l’écart et lui cria dans les oreilles :

 

– File, et plus vite que ça, mon visage de cuivre !… Si jamais je te rencontre !… Un grand coup de pied acheva la phrase.

 

Tamahou se retourna comme un tigre, prêt à bondir… Mais il se contint, et faisant un geste de suprême menace, il disparut dans la nuit sombre.

 

– Maintenant, à la chaloupe, mes amis ! cria le capitaine : nous n’avons pas une minute à perdre. Quand on s’empare d’une bête féroce et qu’elle nous échappe, il n’est pas bon de muser et d’attendre son retour.

 

– Vous avez raison, capitaine, grommela la Gaffe : ça me dit que nous avons fait là une bonne grosse bêtise… Décampons, c’est le plus sûr.

 

Anna, fatiguée par l’exploit qu’elle venait d’accomplir, fut déposée sur le brancard construit par les matelots, et la petite troupe se mit en marche vers le nord, longeant les arbres qui bordent la grève.

 

Vingt minutes plus tard, on débouchait dans la crique où les matelots avaient pris terre.

 

La chaloupe n’y étaient plus.

 

Machinalement, tous les regards se portèrent vers l’endroit où l’Espérance devait se balancer sur ses ancres, à quelques encablures au large.

 

Mais la goélette, comme la chaloupe, avait disparu ! En escaladant les rochers, les marins purent la voir, à un mille de là, filant, vent arrière et les voiles en ciseaux, dans la direction de Québec. Alors un même cri s’échappa de toutes les poitrines :

 

– Trahis !… nous sommes trahis !

 

IV. Où la Démone revient d’une excursion aux portes de l’enfer.

 

On se rappelle le cri de désespoir échappé à Ambroise Campagna, lorsqu’il vit la masure de la mère Démone flambant comme une botte de paille.

 

On nous a devancés, avait-il dit… Cette fois, la petite Anna est bien décidément perdue !

 

Ces deux phrases indiquent suffisamment que le brave jeune homme voyait là s’évanouir sa dernière espérance de retrouver la fille de son ami Bouet ; elles ne laissent pas de doute sur la conviction enracinée chez lui que les auteurs du rapt n’étaient autres que la vieille sorcière et maître Antoine.

 

Or, le beau parleur, ayant eu vent, selon toute probabilité, de ce qui se tramait contre lui, venait de faire disparaître sa complice, en mettant le feu à l’officine où elle tripotait ses maléfices.

 

Pendant quelques secondes, Ambroise demeura immobile, se rongeant les poings de colère. Puis une voix demanda :

 

– Qui peut nous avoir devancés ?

 

– Suffit ! je m’entends… répondit Campagna.

 

– Qui sait si la vieille n’est pas là-dedans, qui brûle comme une sorcière qu’elle est ? observa une autre personne.

 

– Bien sûr qu’elle y est ! grommela Ambroise : c’est même ça qui me chiffonne.

 

– Peut-être serait-il encore temps de la sauver ! hasarda un troisième.

 

– Es-tu fou, Cyprien ? fit-on… Holà !… Aïe !… que fais-tu Ambroise ?… Au secours !… Il est perdu !

 

Ces exclamations avaient, certes, leur raison d’être. En effet, à la supposition qu’il serait peut-être temps de sauver la Démone, Campagna n’avait fait « ni un ni deux »… Il s’était élancé dans la maison, enfonçant la porte d’un coup de pied, et avait disparu au milieu des nuages de fumée.

 

Dix secondes, dix siècles, s’écoulèrent ; puis on vit surgir Campagna par la porte opposée, tenant dans ses bras un informe paquet, qui n’était rien moins que le corps de la sorcière.

 

Toute cette scène – l’arrivée sur les lieux, les phrases échangées et le sauvetage – s’était accomplie en moins de deux minutes ; et pourtant le vieux toit de pieux entrelacés de chaume s’effondra aussitôt qu’Ambroise fut sorti.

 

Il était grand temps… Mais à quoi bon ce coup de bravoure ? La Démone était morte, sans aucun doute, à moins que les sorcières ne soient à l’épreuve du feu.

 

Voilà ce que disaient les compagnons d’Ambroise, tout en lui reprochant amicalement sa folle témérité.

 

Sans s’occuper de leurs observations, Ambroise déposa sur le gazon le corps de la vieille, acheva d’éteindre le feu qui avait pris à ses jupes et en dégrafa le corsage, de manière à laisser pénétrer librement l’air dans la poitrine. Cela fait, il pratiqua, pendant cinq bonnes minutes, la respiration artificielle – opération qu’il avait vu tenter avec succès sur un noyé, par le médecin de l’Île.

 

Cette opération, très simple, du reste, consiste à rapprocher les coudes en avant de la poitrine, puis à les projeter en arrière, de façon à simuler aussi exactement que possible le jeu naturel des poumons.

 

De temps à autre, Campagna penchait son oreille sur le cœur de la vieille, cherchant à surprendre le moindre battement, le plus faible indice de vie. Puis il reprenait son mouvement de va-et-vient avec les coudes. Les autres frictionnaient, frictionnaient, avec la plus louable émulation.

 

Un docteur en médecine n’eût pas mieux fait.

 

Mais, hélas ! la tireuse de cartes avait, sans doute, rendu son dernier horoscope, car, malgré ces soins intelligents, aucun tressaillement n’agita ses vieux membres, aucun souffle ne vint à ses lèvres.

 

L’arrivée de voisins et voisines sur le lieu de l’incendie – arrivée qui s’annonça par les exclamations les plus variées – obligea Ambroise à suspendre la médication.

 

Il enleva le corps dans ses bras et dit à ses compagnons :

 

– Sauvons-nous… Je ne veux pas qu’on nous voit ici.

 

– Mais… fit observer Cyprien Langlois, tu n’es pas, je suppose, pour emporter ce cadavre ?

 

– Je ne l’abandonnerais pas pour cent louis, au contraire.

 

– Tu es drôle… Qu’en veux-tu faire ?

 

– Ce que j’en veux faire ?… L’instrument de la justice divine.

 

– Comprends pas.

 

– Je n’ai pas le temps de t’expliquer… Plus tard… Mais fuyons vite, sans être vus.

 

Et Campagna, pressant dans ses grands bras le corps inanimé de la Démone, comme si c’eût été un trésor, prit sa course dans la direction de la forêt.

 

Cyprien l’entendit murmurer :

 

– On ne sait pas… J’ai vu des noyés revenir à la vie, après deux heures de mort apparente. Langlois répondit, tout en emboîtant le pas :

 

– Oh ! pour ça, mon garçon, elle est bien morte, j’en réponds. On arriva sans encombre à la lisière du bois. Ambroise commanda une nouvelle halte. Il déposa son sujet près d’un arbre et recommença, sur nouveaux frais, l’opération de tout à l’heure. Les autres crurent, cette fois, qu’il avait un « coup de marteau » et le laissèrent faire, sans lui aider.

 

Le fait est que maître Campagna y mettait de l’acharnement et que, par cette nuit noire, il avait pas mal les allures d’un vampire.

 

On le laissa donc opérer seul, non toutefois sans se tenir à une distance respectable et sans jeter des regards furtifs sur le bois sombre, où, la nuit, errent les loups-garous et les esprits follets.

 

– Nous aurions fait mieux de rester chez nous, murmura Cyprien Langlois à l’oreille de Johnny Fiset. Ambroise fait des choses !…

 

– Crédienne ! à qui le dis-tu ! Je donnerais bien de quoi pour me voir dans mon lit.

 

– Sauvons-nous.

 

– Non pas. J’ai peur, mais je reste. Je n’ai pas envie de mettre tous les loups-garous à mes trousses.

 

– Au fait… soupira Langlois, ils n’y manqueraient pas, par une nuit comme celle-ci. Les deux amis restèrent donc, mais ils n’étaient pas gros, satané corbillard ! Cependant, Ambroise Campagna, qui opérait en toute conscience depuis un temps assez long, s’arrêta tout à coup. Quelque chose comme un tressaillement avait traversé le corps de la Démone. Il alluma vivement une allumette et l’approcha des lèvres de la… morte. Les lèvres s’agitaient imperceptiblement ! Il colla son oreille sur le cœur…

 

Le cœur paraissait être le siège d’une sorte d’ébranlement ; il semblait travailler sourdement à sa propre résurrection !

 

Ambroise joignit les mains et s’écria :

 

– Elle vit !… Merci, mon Dieu ! Une demi-heure plus tard, la Démone reposait dans un bon lit, chez Ambroise Campagna. Ce lit avait été installé dans l’endroit le moins visible de la maison, au fin fond du grenier, car il entrait dans les plans du sauveur de la sorcière que tout le monde crût à sa mort.

 

Au moment de se séparer de ses compagnons, Ambroise leur dit :

 

– Mes amis, je vous demande le secret le plus absolu sur les événements de cette nuit… Il s’agit de choses plus importantes que vous ne le pensez… Jurez-moi de ne pas souffler mot de ceci à personne… à personne au monde, vous entendez ?

 

– Nous le jurons ! firent les insulaires.

 

– Bien. Maintenant, séparez-vous et inventez une histoire quelconque pour expliquer votre absence.

 

– Sois tranquille : on se tirera d’affaire sans bavarder.

 

– Merci. Au revoir.

 

– Bonne nuit. Ambroise ferma sa porte au loquet et remonta vite auprès de la moribonde, où se trouvait déjà sa vieille mère, l’unique habitante de la maison, à part lui, en temps ordinaire. Ambroise était garçon, vieux garçon même, car il allait avoir quarante ans. Le teint blanc, quoique un peu bronzé, les cheveux blonds, les traits accentués, mais corrects et de joviale expression, il aurait pu, sans doute, trouver femme plutôt dix fois qu’une, s’il avait voulu, parmi les filles à marier de Saint-François ; mais il avait préféré vivre seul avec sa mère, veuve depuis douze ans, et garder sa chère liberté. Car il était d’humeur un peu vagabonde, ce grand garçon. Cultivateur, pêcheur, marin, il faisait un peu de tout, ne s’arrêtant à la même besogne que juste le temps indispensable pour ne pas la finir tout à fait. Aussi ne se faisait-il pas de rentes, oh ! non !… Mais, enfin, il vivait bien, tout de même, d’autant plus que sa mère et lui n’étaient pas exigeants. Tel était Ambroise Campagna, le deuxième voisin à main droite, en regardant le fleuve, de notre vieille connaissance Pierre Bouet.

 

Le premier voisin n’était autre que la mère du capitaine Hamelin, encore une veuve, encore une femme qui avait à pleurer la perte d’un époux, dans une de ces noyades malheureusement trop fréquentes à l’île d’Orléans.

 

Ambroise se rendit donc auprès de la moribonde qu’il venait d’arracher aux flammes.

 

Si elle n’était pas morte, elle n’en valait guère mieux. Froide, exsangue, raidie sur sa couche, elle respirait péniblement. Des soubresauts agitaient son maigre corps et, de temps à autre, ses yeux s’ouvraient démesurément, puis se refermaient soudain, comme pour fuir quelque vision terrible.

 

Vers l’aube, elle parut s’assoupir ; mais son sommeil ne dura guère plus d’une demi-heure. L’agitation la reprit avec un redoublement d’intensité… Ses mains, sans cesse en mouvement, ne faisaient que tirer les couvertures, comme pour les ramener sur sa tête… Puis les pieds se mirent de la partie, se trémoussant alternativement, pendant que la poitrine était soulevée par une respiration courte et comateuse.

 

Le cerveau s’engageait…

 

C’était la crise, la lutte suprême entre la vie et la mort !

 

Cela dura près de quinze jours, avec des alternatives de mieux et de pire, qu’Ambroise suivait avec une étrange anxiété. Il semblait que ce grand garçon, transformé en garde-malade, eût identifié sa vie avec la vie de la Démone, tant il mettait d’âpreté à combattre la maladie de sa patiente.

 

Quand les choses avaient l’air de prendre bonne allure, le digne homme devenait tout épanoui et murmurait, se frottant les mains.

 

– Allons ! encore un peu de temps, et je saurai tout… Elle parlera… Pourvu qu’il ne soit pas trop tard !

 

Mais, dans les phases critiques que dut traverser la malade, il en était tout autrement, et Campagna jurait comme un troupier.

 

– Cré nom ! grommelait-il, le diable s’en mêle, c’est sûr… Il attend sa proie et s’impatiente… Cette vieille païenne est capable de crever sans ouvrir la bouche.

 

Et le pauvre garçon se décourageait, s’arrachant les cheveux et maudissant le sort, qui tenait muette la seule langue de femme qu’il eût voulu voir déliée.

 

Une nuit, cependant, Ambroise éprouva une violente émotion et eut une lueur d’espoir.

 

Il était une heure du matin. Campagna, qui avait provisoirement transporté son lit auprès de la malade, afin de recueillir ses premières paroles, Campagna, disons-nous, se roulait dans ses draps, ne pouvant dormir. Soit qu’il fît trop chaud, soit que le flot de ses pensées le tînt éveillé, il avait les yeux grands ouverts, il jonglait…

 

Tout à coup, la vieille s’agita sur sa couche et se prit à marmotter des mots sans suite et mal articulés : « La mort… l’enfer… pénitence… Antoine… Oh ! »

 

Ses mains s’agitèrent, comme pour chasser une apparition ; elle se tordit sur son lit ; une sueur abondante mouilla ses cheveux blancs… Puis elle parut se calmer et tomba bientôt dans un sommeil de plomb.

 

Le lendemain, quand Ambroise voulut l’interroger, elle ne put lui répondre, mais son regard avait moins d’égarement, et il y avait une lueur de raison dans sa fixité.

 

Le jeune homme se reprit à espérer…

 

Le mieux se déclarait, et la centenaire allait vivre.

 

Depuis lors, il ne la perdit pas de vue une seule heure et ne cessa de la questionner sur la fille adoptive de Pierre Bouet.

 

La vieille s’habituait à ce nom d’Anna, qui semblait arriver jusqu’à son intelligence et y faire naître un travail remémoratif.

 

Enfin, une nuit – celle du 21 au 22 juillet – vers deux heures du matin, la Démone se redressa dans son lit, se mit sur son séant et, portant les deux mains à son front, s’écria d’une voix terrifiée :

 

– Vite !… Le voilà !… Il vient ! il vient !… Le Sauvage !… L’île à Deux-Têtes !… Pauvre Anna ! Puis elle retomba sur sa couche, en proie à une crise effrayante. Ambroise Campagna sauta à bas de son lit, s’habilla à la hâte, prit son fusil et s’élança vers la grève. Un quart d’heure plus tard, sa chaloupe, toutes voiles hautes, filait vers l’île à Deux-Têtes. La Démone avait parlé !

 

V. Les nouveaux Robinsons.

 

Revenons maintenant à nos amis de l’île à Deux-Têtes, que nous avons laissés dans une position assez critique, comme se levait le soleil du 20 juillet.

 

Plus de goélette ! plus de chaloupe !…

 

L’une fuyant vers Québec, toutes voiles déployées, à la barbe de son capitaine et de la majeure partie de l’équipage ! l’autre disparue, enlevée, d’une façon encore plus mystérieuse, puisqu’elle venait à peine d’être solidement ancrée, à l’abri de la bourrasque, dans la petite baie !

 

Le capitaine et ses matelots, après avoir jeté le cri d’alarme rapporté dans l’avant-dernier chapitre, gardèrent un morne silence, suivant des yeux la silhouette de leur pauvre vaisseau qui s’effaçait peu à peu dans les brumes du matin.

 

Puis, quand ce ne fut plus qu’une tache grisâtre au milieu des embruns du fleuve, Hamelin se laissa choir sur un rocher, en proie au plus profond accablement.

 

– Oh ! mes pressentiments !… murmura-t-il… Ruiné ! me voilà ruiné !… Je fais naufrage juste en arrivant au port ! Et il s’étreignit le front, de ses mains crispées.

 

En présence d’une douleur si étrange et si inexplicable pour elle, Anna demeura d’abord frappée d’étonnement ; mais sa vaillante nature secoua vite cette impression rapide. S’approchant du capitaine, elle lui parla avec douceur et tendresse, trouvant dans son cœur toutes les raisons imaginables pour lui prouver que le départ de l’Espérance pouvait être le résultat d’une erreur, d’un accident survenu, d’ordres mal interprétés, mais non d’une trahison et d’un crime ; qu’il n’y avait pas là, après tout, de quoi se désoler outre mesure ; que la goélette se retrouverait certainement ; que, la chaloupe fût-elle perdue irrémédiablement, ce n’était pas là un malheur suffisant pour abattre un homme fort… et que sais-je, encore ?

 

Hélas ! la pauvre enfant ne se doutait guère que son fiancé jouait, depuis longtemps, la hardie, mais terrible partie de la contrebande, et que, selon toute probabilité, il venait de la perdre.

 

Quoi qu’il en soit, Hamelin parut se rendre au généreux raisonnement de l’orpheline, bien qu’au plus profond de son être, il sentît un invincible découragement succéder à ses illusions d’autrefois. Non pas qu’il tînt à la fortune pour les jouissances égoïstes qu’elle procure ! mais, s’il avait joué gros jeu et risqué beaucoup, c’était pour assurer une heureuse vieillesse à sa mère et acquérir le droit d’épouser l’héritière de Pierre Bouet, sans s’exposer à des soupçons et des commérages, dont sa fierté ombrageuse n’aurait pu s’accommoder.

 

Et voilà que, par une fatalité inouïe, après avoir vaincu tous les obstacles, esquivé tous les périls, au moment même où il allait jouir en paix du fruit de ses expéditions audacieuses, une trahison inexplicable le livrait à sa vieille ennemie, la Douane.

 

Car le commandant de l’Espérance ne s’était pas un instant fait illusion en voyant sa goélette déplacée de son mouillage et filant vers Québec : la contrebandière, avec sa riche cargaison, était bel et bien tombée entre les mains des douaniers !

 

Seulement, il ne s’expliquait pas comment la chose s’était faite avec tant de secret et de rapidité. Il fallait de toute nécessité que quelque chaloupe douanière, avertie par un traître au fait des agissements de l’Espérance, fût venue s’embusquer dans les parages de l’île à Deux-Têtes et, de là, eût guetté une occasion favorable pour opérer – occasion que le débarquement du capitaine et de trois de ses hommes n’avait que trop tôt fournie.

 

Tels étaient les pensées et les raisonnements qui se heurtaient dans la tête de Charles Hamelin, pendant qu’affaissé sur le sol, il écoutait les bonnes paroles d’Anna. Pensées et raisonnements qui n’étaient pas de nature à lui relever le moral, il faut l’avouer !

 

Quant aux matelots, groupés à l’écart, ils respectaient la tristesse de leur capitaine et paraissaient aussi affectés que lui, mais d’une façon différente.

 

Une sourde colère, mêlée de stupéfaction, se lisait dans leurs regards fixés vers le point du fleuve où disparaissait l’Espérance. Les poings serrés, silencieux, et plantés fermes sur leurs jambes, ils avaient l’air de n’en pas croire leurs yeux et de trouver la plaisanterie un peu forte… On aurait dit qu’ils s’attendaient d’une minute à l’autre à voir la goélette virer de bord et tirer des bordées pour revenir à l’île.

 

Mais elle s’envola tout à fait, comme nous avons dit, et la Gaffe exhala un formidable juron, qu’amortit heureusement un non moins formidable soupir :

 

– Cré nom !… c’est qu’elle est partie pour de bon, oui-dà !

 

– C’te bêtise ! ricana sèchement Francis : comme si une honnête goélette pouvait s’amuser à jouer des tours à ses matelots !

 

– Et la chaloupe ?

 

– Partie aussi, donc !

 

– De sorte que nous voilà prisonniers, comme Robinson Crusoé dans son île ?

 

– Tout juste.

 

– Que penses-tu de cela, Francis ?

 

– Et toi, Thomé ?

 

– Oh ! moi, je pense que ça ne sent pas bon ! répondit le troisième matelot, hochant la tête.

 

– Pas bon ? pas bon ? gronda la Gaffe, en serrant les poings avec une colère contenue : je vous dis, moi, que ça pue, que ça pue la douane, la police, et tout le tremblement, nom d’une drisse de pavillon hollandais !

 

De toute évidence, cette conclusion énergique, les deux camarades de la Gaffe la partageaient entièrement, car ils ne répondirent pas, se contentant de mâcher leur chique avec fureur.

 

Le capitaine s’était levé, d’ailleurs, et, après avoir inspecté une dernière fois le fleuve, il s’approcha d’eux.

 

– Mes amis, dit-il, la goélette est partie, la chaloupe disparue… Comment ? pourquoi ?… Je n’en sais rien et n’ai pas à m’en occuper pour le moment. L’essentiel est de sortir d’ici le plus vite possible : n’est-ce pas votre avis ?

 

– Sans doute, capitaine, répondirent les matelots.

 

– La première chose à faire, suivant moi, reprit Hamelin, qui semblait avoir recouvré toute son énergie, est de chercher une embarcation dans l’île. S’il ne s’en trouve pas, eh bien, nous aviserons.

 

– Il doit toujours bien y avoir le flat ou le canot du Sauvage, observa Francis.

 

Ce mot de Sauvage fit froncer le sourcil au capitaine et tressauter la Gaffe. Tous deux se rappelèrent alors que Tamahou avait à se venger et qu’il n’était que temps de prendre ses précautions contre lui.

 

Ils se rapprochèrent d’un même mouvement et se parlèrent à voix basse.

 

– Eh bien ! la Gaffe, qu’as-tu à me dire ?

 

– Ce que vous pensez vous-même, capitaine, que nous avons fait une grosse bêtise en lâchant ce bouledogue.

 

– Nous aurions dû, au moins, prendre ses armes et le mettre dans l’impossibilité de nuire.

 

– C’est clair ; mais qui pouvait penser ?…

 

– Tu as raison. À présent, nous voilà en son pouvoir : il est trop tard.

 

– Qui sait ?… Tenez, capitaine, veillez sur la jeune fille, avec Thomé et Francis : moi, je cours aux grottes, en fouillant un peu l’île.

 

– Prends au moins un compagnon.

 

– Merci, capitaine : je préfère aller seul. À deux, nous nous nuirons mutuellement.

 

– Va donc, mon brave la Gaffe ; mais sois prudent : un malheur est vite arrivé.

 

– Oh ! soyez tranquille, et veillez plutôt sur vous autres, en vous installant, sans plus tarder, dans la cache.

 

– Au fait, je ne vois pas de meilleur endroit pour le moment. Tu nous retrouveras là.

 

– C’est dit. À tantôt, capitaine !

 

– Bonne chance ! La Gaffe s’enfonça dans les massifs de sapins, et le capitaine rejoignit ses deux autres compagnons. En quelques paroles, il les eut bientôt mis au courant de la situation, qui était grave. En effet, bien qu’ils fussent quatre hommes courageux pour défendre Anna, ils ne s’en trouvaient pas moins à la merci d’un ennemi mortel, parfaitement armé et connaissant en détail le moindre fourré de l’île, lorsque eux étaient absolument sans armes de longue portée – le revolver du capitaine étant resté dans les grottes. De plus, ils n’avaient rien à manger et pas la plus mince perspective de se procurer des vivres avant de traverser le fleuve. Or, quand le pourraient-ils, si la Gaffe ne découvrait aucune embarcation dans sa tournée ? Les matelots convinrent qu’ils naviguaient sur une mer plus mauvaise qu’ils ne l’auraient cru et promirent de veiller au grain. On s’occupa de suite des précautions à prendre, en cas d’agression. Anna fut transportée dans la cache et put reposer sur un bon lit de fougère. Puis on barricada, au moyen de branchages et de grosses pierres, l’ouverture de cette excavation ayant vue sur la crête du ravin. Cela fait, Francis et Thomé se placèrent en sentinelles sur les points les plus élevés du plateau, armés tous deux de solides gourdins et abondamment pourvus de cailloux.

 

Puis l’on attendit le retour de la Gaffe.

 

Le brave matelot devait se trouver alors en plein pays ennemi, car il y avait plus d’une heure qu’il était parti, et il faisait grand jour.

 

Se faufilant comme une couleuvre entre les sapins touffus et pressés les uns contre les autres, la Gaffe était d’abord parvenu sans encombre jusqu’à cet endroit du plateau septentrional où il s’abaisse en pente douce et se rapproche du niveau de la haute mer.

 

Là, il fit une courte halte pour inspecter les lieux.

 

Devant lui s’étendait une quinzaine d’arpents de prairie, plantée confusément de toutes sortes d’arbres, mais où le regard pouvait assez facilement pénétrer. Il pouvait voir sur sa droite, en contrebas, le tapis grisâtre de la grève qui fait face à l’île aux Reaux, intercepté ci et là par des bouquets de grandes aulnes ou de genévriers sauvages. Mais la grève de gauche, un peu plus éloignée, était complètement masquées par un épais rideau de chênes, entremêlés d’arbustes et de hautes fougères.

 

La Gaffe eut un instant de perplexité.

 

Allait-il prendre à droite et tâcher d’atteindre les grottes par une course hardie et à découvert, trompant ainsi l’attente probable de Tamahou, qui devait supposer naturellement plus de prudence chez ses ennemis ?

 

Ne valait-il pas mieux, au contraire, gagner la grève de l’est et explorer, sous le couvert protecteur des arbres, cette partie moins connue de l’île ?

 

Le matelot s’arrêta à ce dernier projet, comme offrant plus de sécurité et aussi plus de chance de trouver l’embarcation du Sauvage, et – qui savait ? – peut-être même la propre chaloupe du bord.

 

Il coupa donc en diagonale le plan incliné qui s’abaissait devant lui et s’engagea résolument, quoique avec les plus grandes précautions pour ne pas être vu, sous la longue ligne de chênes alignés en face du rivage oriental, comme une muraille de verdure.

 

Sa course l’amena bientôt au pied du contrefort méridional de l’île, sans avoir rien rencontré de suspect.

 

Là encore, la Gaffe eut à choisir entre deux alternatives : grimper sur le plateau et se rendre aux grottes en « piquant au plus court », ou bien suivre le pied des falaises, en les contournant à l’ouest, de manière à compléter ainsi l’exploration des rivages de l’île.

 

Il adopta de préférence cette dernière voie, ne voulant pas négliger la plus faible chance de découvrir, soit la chaloupe, soit le canot du Sauvage.

 

Abandonnant donc la région boisée, la Gaffe prit la grève et longea les falaises, se cachant derrière chaque angle, se faufilant dans toutes les fissures, explorant le plus petit recoin.

 

Rien ! Pas le moindre vestige d’embarcation ! pas la plus légère trace de Tamahou ?

 

Seulement, dans une anse profonde qui s’enfonçait jusque sous une voûte de rochers, vers l’angle sud-est de l’île, le marin fit une étrange découverte…

 

C’étaient deux sillons parfaitement visibles, creusés dans le sable par la quille d’une chaloupe, qu’on avait traînée jusque là, puis redescendue vers la mer. De nombreuses pistes, fortement imprimées de chaque côté de ces sillons, ne laissaient aucun doute à cet égard.

 

La Gaffe pensa avaler sa chique.

 

– Oh ! oh ! se dit-il, ça m’a tout l’air de sentir furieusement la douane par ici… Voilà bien le repaire de nos pirates. Ah ! si l’on avait pu savoir !…

 

Oui ! mais, justement, l’on n’avait pu savoir, et le mal était fait.

 

Sur cette conclusion, notre marin se remit en route, fouilla, inspecta, étudia tout, jusqu’à ce qu’il fut arrivé à quelque distance des grottes.

 

Pas plus de Tamahou que sur la main ! pas plus d’embarcation qu’au sommet du cap Tourmente !

 

La Gaffe, passablement intrigué, s’avança encore d’une vingtaine de pas, se collant contre la muraille de rochers ; puis, rencontrant une légère saillie, il se blottit derrière et demeura coi.

 

Dix verges au plus le séparaient alors du château-fort de l’ennemi. Quelques pousses de bouleaux nains, émergées des fissures de la falaise, lui permettaient d’avancer un peu la tête et d’entrevoir l’ouverture que lui et ses camarades avaient franchie, la nuit précédente.

 

Tout paraissait tranquille et désert. Mais la Gaffe n’était pas homme à se payer d’apparences, et il attendit une bonne demi-heure avant de risquer un mouvement. Rien ne bougea. Aucun bruit, si faible qu’il soit possible à un bruit de l’être, ne se fit entendre.

 

Enhardi par ce silence, et de plus un peu agacé par une si longue attente, la Gaffe sortit de sa cachette et se glissa comme une ombre jusqu’à l’entrée même des grottes.

 

Il serrait dans ses mains deux gros cailloux, prêt à assommer le Sauvage, s’il se montrait à l’improviste et armé. Mais il n’eut pas besoin d’en venir là, car Tamahou, ivre mort sans doute, ne donna pas le moindre signe de vie.

 

Ce que voyant, la Gaffe risqua un œil, puis deux, dans la fissure, qu’il s’attendait à trouver fermée et barricadée.

 

Chose étrange ! la porte était grande ouverte, et la grosse pierre qui en tenait lieu ordinairement, appuyée contre la paroi latérale, semblait inviter le visiteur à entrer.

 

En homme bien élevé, la Gaffe ne se le fit pas dire deux fois et pénétra hardiment dans la première grotte…

 

Elle était déserte !

 

D’un bond, il sauta dans la seconde…

 

Vide aussi !

 

Pas une arme, pas une bouchée, pas le moindre ustensile, pas même le plus grossier morceau de linge !

 

Tamahou avait déménagé, c’était évident.

 

Maître la Gaffe, qui s’attendait à tout en faisant irruption chez l’ennemi, ne s’attendait pas à celle-là. Aussi demeura-t-il tout interloqué et, pour la seconde fois, faillit avaler sa chique.

 

Cependant, il n’en fit rien et préféra se livrer à une minute de réflexion. De cette minute de réflexion naquit le syllogisme suivant – lequel nous prouve que la Gaffe avait la logique serrée, quand il le voulait :

 

– Ou il a laissé l’île, ou il ne l’a pas laissée…

 

Il, c’était Tamahou.

 

Satisfait de ces prémisses irréprochables, le brave matelot s’approuva lui-même, en se donnant un coup de poing sur le genou. Puis il continua aussitôt :

 

– S’il est parti, tant mieux : que le diable l’emporte !… S’il n’est pas parti, c’est qu’il est resté et que… Ah ! mais, le gueux ! le requin ! le cachalot ! il m’a joué le tour et fusille peut-être, à l’heure qu’il est, mes camarades et mon capitaine… Vite, courons !

 

Et la Gaffe, à cette conclusion qu’il venait d’arracher des pattes de son syllogisme, bondit hors des grottes et, prenant par le plus court, arriva comme une bombe auprès des siens.

 

Ces derniers, le croyant poursuivi, se mirent sur la défensive. Mais lui :

 

– Vous ne l’avez pas vu ?

 

– Qui ça ?

 

– Le Sauvage ?

 

– Non. Et toi ?

 

– Moi, non plus.

 

– Et bien ! qu’y a-t-il alors et pourquoi cette course ? demanda le capitaine.

 

– Il y a, répondit la Gaffe tout hors d’haleine, il y a que je le croyais ici occupé à vous fusiller.

 

– Allons donc ! Tu n’as rien découvert ?

 

– Rien de rien, pas la queue de rien. La cambuse est vide et l’homme a levé l’ancre. S’il n’a pas quitté l’île en canot ou autrement, je vous engage à vous défier, car cette disparition inexplicable ne vaut pas grand-chose pour nous, j’en ai peur.

 

– Au diable ! fit le capitaine ; c’est assez nous occuper de cet homme… Pensons plutôt à nous et aux moyens de sortir de cette prison. Ainsi, pas une embarcation ?

 

– Pas une ! répondit la Gaffe.

 

– Et pas moyen de gagner Saint-François autrement ?

 

– Je ne dis pas ça, capitaine… Il y a plusieurs moyens, au contraire : d’abord, nous pouvons construire un radeau et nous laisser dériver sur l’île aux Reaux…

 

– Et une fois là ?

 

– Une fois là, nous cherchons une chaloupe, un flat, un canot, n’importe quoi.

 

– Je crains bien qu’il n’y en ait pas plus qu’ici.

 

– C’est aussi mon opinion.

 

– Alors ?…

 

– Alors, en cas de non réussite, nous rembarquons sur notre radeau et filons à l’île Madame.

 

– Bien. Mais qui nous dit qu’à l’île Madame ?…

 

– Oh ! je ne jurerais de rien… Dans tous les cas, nous serons aussi avancés qu’ici.

 

– C’est vrai. Mais tout cela prendra du temps, et nous avons déjà le ventre passablement vide.

 

– Nom d’un cabestan ! à qui le dites-vous !

 

– N’as-tu pas d’autre plan ?

 

– Si, si, j’en ai un autre.

 

– Lequel ?

 

– Je puis traverser à la nage et vous ramener une chaloupe de l’île d’Orléans.

 

– Non, non, pas de ça : le trajet est trop long et trop dangereux. Merci, tout de même, mon brave marsouin.

 

– Vous avez tort, capitaine : il faudra toujours bien en venir là, – à moins qu’un heureux hasard ne fasse passer un vaisseau quelconque à notre portée, s’entend.

 

– Espérons cela, mes amis. Attendons du moins jusqu’à demain, et si personne ne vient nous délivrer, eh bien ! nous partirons en radeau.

 

– Entendu ! firent les marins. Construisons toujours le susdit bachot : ça nous occupera et nous fera oublier la faim.

 

Le capitaine rentra dans la cache, et les matelots se mirent sérieusement à l’œuvre, à l’exception toutefois de la Gaffe, qui travaillait mollement et semblait avoir l’esprit ailleurs. À différentes reprises même, il abandonna la besogne pour pousser quelque pointe dans l’intérieur de l’île. Bref, il ne partageait aucunement la confiance de ses camarades à l’égard du Sauvage.

 

Pourtant, la journée s’écoula sans incident et, le soir venu, comme le radeau était fini, chacun se coucha de bonne heure, pour être sur pied dès l’aube.

 

La Gaffe, seul, prétextant qu’il n’avait pas sommeil, se chargea de veiller à la sûreté générale. Il grimpa sur une hauteur, dans le voisinage de la cache, et s’accroupit au milieu d’un buisson de petits sapins, de manière à tout voir sans être vu.

 

Une ample provision de cailloux gonflait sa vareuse, et un solide gourdin se trouvait à sa portée. Dans cette posture et ainsi lesté, la Gaffe attendit avec la patience d’un fakir.

 

Aucune alerte jusqu’à environ une heure du matin. La nuit était noire, l’air calme, le feuillage silencieux. Pas un bruit dans les environs.

 

Mais alors, soudain, sans que la Gaffe eût entendu seulement le froissement de deux rameaux de sapins l’un contre l’autre, une raie de feu sillonna l’obscurité, en face de lui, sur la crête du ravin ; et une forte détonation réveilla tous les échos.

 

Un cri de douleur, parti de la cache, répondit à ce coup de feu.

 

Puis ce furent des exclamations, des piétinements, des bruits de pierre se heurtant aux rochers, aux branches d’arbres, ou traversant le feuillage.

 

Une dizaine de minutes s’écoulèrent ainsi, pendant lesquelles chevrotines et cailloux s’échangèrent dans l’obscurité de la nuit.

 

Enfin, une voix terrible se fit entendre au milieu de ce fracas. C’était la voix de la Gaffe.

 

– Attrape, animal ! hurlait le matelot. Et le bruit sourd de la chute d’un corps suivit de près cette injonction assez peu polie.

 

Le silence se fit comme par enchantement, et l’on entendit la Gaffe qui ajoutait, sur un ton plus élevé :

 

– Ça t’apprendra, ô fils de la nature, à te frotter contre les marins de l’Espérance ! Puis il héla :

 

– Accourez, vous autres, les loups de mer !

 

Le capitaine et Thomé répondirent seuls à cet appel. Ils trouvèrent leur brave camarade en train de désarmer Tamahou, étendu sanglant à ses pieds.

 

Quant à Francis, il avait une chevrotine dans l’épaule et geignait comme un veau.

 

Après que la Gaffe eut expliqué comment, dès le premier coup de feu, il s’était coulé dans le ravin, puis avait fait un détour pour cerner l’ennemi et venir l’assommer tranquillement d’un bon coup de bâton, la petite troupe regagna la cache, où Anna se mourait d’inquiétude et Francis, de peur.

 

On rassura l’une et l’on examina la blessure de l’autre. Heureusement, la chevrotine n’avait guère pénétré dans les chairs, et le capitaine l’eut bientôt extraite avec la pointe de son canif.

 

Dès lors, chacun put respirer en toute confiance, et le reste de la nuit s’écoula paisiblement.

 

Au petit jour, tout le monde se trouva sur pied, et la première chose qu’on fit fut d’aller constater si le Sauvage était bien mort.

 

Mort, Tamahou ?… Allons donc !… Il passa justement, à cette minute précise, à deux encablures de l’endroit où il était tombé, pagayant son canot avec une aisance incomparable.

 

Il portait ses peintures de guerre, et de longues plumes de héron, retenues par son mouchoir à carreaux rouges, lui faisaient un énorme diadème.

 

– Au revoir ! cria-t-il en montrant le poing au capitaine et à ses matelots, qui le regardaient glisser sur le fleuve, avec une stupeur mêlée d’admiration.

 

La Gaffe s’oublia même jusqu’à dire :

 

– C’est un coquin, mais tout de même un rude gaillard !

 

– Digne d’être matelot ! ajouta Thomé, renchérissant sur son collègue. Tamahou s’éloigna dans la direction du cap Tourmente, et les naufragés se disposèrent au départ, à leur tour. La marée n’avait plus guère qu’une heure de montant. Le radeau flottait dans la petite baie. Il fallait se hâter. Anna, soutenue par le capitaine et Francis, fut conduite jusqu’auprès de l’embarcation improvisée…

 

On allait l’y installer, lorsque la voix de la Gaffe se fit entendre joyeusement :

 

– Arrêtez !… Une voile à bâbord ! L’embarquement fut suspendu, et chacun regarda dans la direction indiquée. Une grande chaloupe, toutes voiles dehors, s’approchait rapidement, tenant le cap sur l’île à Deux-Têtes. Dix minutes plus tard, elle abordait en face du groupe, au milieu duquel se tenait Anna, la fille adoptive de Pierre Bouet. Un homme, penché en dehors du bordage pour mieux voir, la gouvernait. Anna le reconnut de suite, et battant des mains :

 

– Ambroise Campagna ! dit-elle.

 

– Enfin ! enfin ! je vous retrouve ! cria l’insulaire, lançant sa casquette en l’air, dans un élan de joie émue.

 

Vers environ quatre heures, alors que le soleil commençait à dorer les coteaux de l’île d’Orléans, la chaloupe abordait en face de chez Pierre Bouet, ramenant l’orpheline et les naufragés de l’Espérance.

 

VI. Où le fisc vient fourrer son nez.

 

L’avant-veille au soir, vers environ dix heures, une grande chaloupe, qui descendait le fleuve, vint virer de bord près de l’extrémité sud de l’île à Deux-Têtes. Elle louvoyait contre une assez forte brise de vent d’est et, poussée par ses quatre voiles bordées presque à plat, elle filait comme un dauphin sur la mer agitée, ne s’attardant pas à suivre le contour des vagues, mais les divisant et les renversant sous sa fine étrave, à la façon d’une double charrue.

 

Les grosses volutes blanches qui se déroulaient sous son avant et la pluie d’étincelles liquides qui en jaillissait montraient assez que cette embarcation était une fine marcheuse. Et, véritablement, elle faisait plaisir à voir, fortement penchée sur son flanc de tribord et laissant derrière elle un sillon lumineux, pendant que son immense voilure recevait d’aplomb le souffle puissant du nord-est.

 

Des huit hommes qui la montaient, trois étaient assis à l’arrière, sur le banc en forme de fer à cheval, tandis que les cinq autres se tenaient respectueusement à l’écart, entre le mât de misaine et le grand mât.

 

Parmi les premiers, un homme de haute taille, à l’air martial, tenait la barre. Il était vêtu d’un long par-dessus boutonné jusqu’au menton et coiffé d’une casquette de marin.

 

Disons de suite que cet homme était le capitaine de la police riveraine, à Québec.

 

Son voisin de droite – un gaillard qui n’avait pas l’air d’avoir froid aux yeux, lui non plus – portait un costume bleu à boutons jaunes, qui « sentait la douane à plein nez », comme aurait dit la Gaffe.

 

Effectivement, c’était un officier de douane.

 

Quant à l’autre, assis à la gauche du capitaine et serré dans sa redingote comme dans un fourreau de parapluie, il n’avait pas l’attitude militaire de ses compagnons, bien qu’il en eût la taille. Long, sec, maigre, efflanqué, l’œil sombre, la lèvre amère, parlant peu, absorbé dans ses réflexions, il avait un faux air de détective ou de conspirateur.

 

Ce n’était pourtant ni l’un ni l’autre : c’était… devinez qui… Oh ! mais non, vous n’arriveriez pas. – Eh bien ! c’était maître Antoine Bouet, en… peau et en os.

 

Que diantre faisait-il en pareille compagnie ? Sa fortune, parbleu ! Et rondement, s’il vous plaît.

 

Le jour même, il avait informé le collecteur de la douane, à Québec, qu’il pouvait faire tomber entre ses mains une goélette contrebandière, avec sa cargaison, moyennant une prime raisonnable.

 

On tomba vite d’accord, et Judas-Antoine, sûr de ses trente deniers, dénonça formellement l’Espérance, comme pratiquant la contrebande sur une grande échelle.

 

Grâce à une lettre du capitaine Hamelin, adressée à Pierre Bouet, ces jours derniers, et dont le beau parleur réussit à prendre connaissance, il put indiquer à peu près sûrement au collecteur le lieu de débarquement des marchandises fraudées et la nuit où s’opérerait ce débarquement.

 

En dénonçant ainsi le capitaine Hamelin, Antoine faisait d’une pierre deux coups : d’abord il réalisait un joli bénéfice ; puis il se vengeait d’un homme qu’il haïssait de tout l’amour que lui témoignait sa filleule Anna.

 

Voilà pourquoi nous le trouvons, dans la soirée du 19 juillet, en compagnie des agents de l’autorité.

 

La chaloupe continua de descendre le fleuve jusque par le travers nord de l’île aux Oies, laissant successivement sur sa droite la Grosse-Île, l’île Sainte-Marguerite, l’île aux Grues, l’île aux Corneilles et l’île au Canot ; mais, une fois là, elle rencontra le courant de montant et dut virer de bord, pour revenir vent arrière à l’île à Deux-Têtes.

 

Vers environ une heure du matin, elle abordait, toujours guidée par Antoine, en face de la partie sud-est de l’île, à une centaine de pieds de hautes falaises qui semblaient n’avoir aucune solution de continuité.

 

Cependant, le beau parleur sauta à terre, suivi des deux officiers, et se dirigea vers cette muraille de rochers infranchissables. Arrivé à une dépression complètement masquée par des vignes sauvages, il se retourna vers ses compagnons.

 

– Vous avez des allumettes ? demanda-t-il.

 

– J’ai mieux que cela, répondit le capitaine de police, en démasquant le foyer d’une lanterne sourde.

 

– Très bien ! fit Antoine ; approchez et voyez par vous-mêmes si la chaloupe sera ici en sûreté.

 

Il entrouvrit alors le rideau de vigne et laissa passer les deux officiers.

 

– Superbe ! s’écrièrent ceux-ci. Nous ferons de cette cachette notre quartier général.

 

Les rayons de la lanterne éclairaient une sorte de four naturel, profondément creusé sous la falaise et pouvant aisément contenir la chaloupe et les hommes qui la montaient.

 

L’embarcation fut immédiatement dégrée et traînée jusque-là, laissant dans le sable ce sillon fortement imprimé que notre ami la Gaffe observa le lendemain.

 

Puis les hommes s’installèrent de leur mieux pour dormir, qui dans la chaloupe, qui sur le sable fin de la caverne.

 

Les officiers et leur guide restèrent dehors et s’entretinrent longtemps à voix basse. Ils en arrivèrent probablement à la conclusion que l’Espérance n’arriverait pas, cette nuit-là, car le capitaine dit :

 

– Ma foi, mon cher Bernier, je crois que ce que nous avons de mieux à faire, c’est d’aller nous coucher, puisque monsieur veut bien se charger de veiller. Voyez nos hommes : ils ronflent déjà comme des bienheureux.

 

– Il le faut bien ! soupira l’officier de douane. Tout de même, cette endiablée goélette devrait bien se montrer plus économe de notre temps.

 

– Bah ! fit le policier, le service ici ou à Québec, c’est toujours le service.

 

– C’est vrai, mais je crains que ce service ne soit guère agréable pendant la longue journée de demain. Que ferons-nous pour tuer le temps ?

 

– Ce que nous ferons ?… En vérité, mon excellent collègue, vous vous faites du mauvais sang pour bien peu de chose… Mais nous pêcherons, nous chasserons, nous nous promènerons, nous nous baignerons…

 

– Tout doux ! monsieur le capitaine, vous ne ferez rien de cela s’il vous plaît ! interrompit Antoine, en étendant son grand bras.

 

– Pourquoi pas, l’ami ?… Auriez-vous, par hasard, l’intention de m’en empêcher ?

 

– Oui, avec votre permission.

 

– Sacredié ! voilà qui est cocasse et dépasse…

 

– Écoutez… poursuivit le beau parleur, toujours calme, et quand vous m’aurez entendu, j’ose croire que vous serez de mon avis.

 

– Voyons cela.

 

– Vous n’avez pas l’intention de compromettre le succès de l’expédition, n’est-ce pas ?

 

– Non, certes… Mais, puisque la goélette n’arrivera que la nuit prochaine, je ne vois pas…

 

– C’est que vous ne connaissez guère Hamelin. Un finaud, messieurs, un homme redoutable, qui a plus d’un tour dans son sac !

 

– Fort bien. Après ?

 

– Après ?… Croyez-vous qu’un aussi habile contrebandier va venir, comme ça, se fourrer dans la gueule du loup, sans s’assurer que la place est libre, qu’il n’y a pas de danger à courir ?

 

– Comment l’entendez-vous ?

 

– J’entends qu’il ne manquera pas d’envoyer en éclaireur quelque émissaire, cette nuit ou dans le cours de la journée, lequel émissaire lui indiquera, par un signal convenu, ou ira lui dire de vive voix, qu’il n’y a rien de suspect ici, qu’il peut aborder sans crainte.

 

– Il a raison, répliqua le douanier : il faudra consigner vos hommes, capitaine, et ne nous montrer nous-mêmes qu’avec la plus grande circonspection.

 

– Voilà qui dérange singulièrement mon programme, répondit en souriant l’officier de police ; mais nous ferons de nécessité vertu.

 

Puis il se mit à fredonner avec une gravité comique :

 

Ah ! c’est un métier difficile, Garantir la propriété, Défendre les champs et la ville Du vol et de l’iniquité !…

 

Ce grand diable de policier était décidément un joyeux compagnon, malgré son apparence formidable.

 

On s’alla coucher sur l’air de Nadaud, que continua à chantonner le capitaine, en faisant ses apprêts.

 

Resté seul, Antoine contourna les rochers par leur angle septentrional et les escalada au premier endroit où la chose fut possible. Arrivé au sommet le plus élevé, il examina attentivement le fleuve, qu’éclairait alors la maigre lueur des étoiles.

 

Pas une voile dans le chenal nord. Au sud, quelques gros navires filant vent arrière, sur leurs seuls huniers de misaine.

 

– Allons ! se dit Antoine, rien à faire cette nuit : ce sera pour la prochaine. Tant mieux ! j’aurai le temps de mettre Tamahou sur ses gardes et de l’empêcher de commettre quelque bêtise : ce qui n’aurait certainement pas manqué si cet enragé capitaine avait mis à exécution son projet de flâner et de s’ébattre dans l’île, toute la journée de demain… Mais l’ai-je maté un peu avec mon histoire de précautions à prendre et d’émissaire envoyé par Hamelin !… C’est que je suis de force à leur tenir tête, moi, à ces policemen d’eau douce !

 

Sur cette conclusion vaniteuse, Antoine se mit en marche pour les grottes, où il avait à conférer avec son complice.

 

Quand il n’en fut plus qu’à une faible distance, il mit deux doigts dans sa bouche et allait faire le signal convenu ; mais la vue d’un être humain, adossé à la falaise et gesticulant dans le clair-obscur, l’arrêta net.

 

Étonné d’abord au-delà du possible, il ne tarda pas à reprendre ses esprits, en reconnaissant dans ce personnage diabolique son ami Tamahou.

 

Le sauvage avait en main un cornet d’écorce de bouleau et près de lui un petit baril, sur lequel il s’appuyait amoureusement.

 

Il paraissait aux trois-quarts ivre et se parlait tout seul, à mi-voix.

 

– Satané tombeau ! grommela Antoine, il ne manquait plus que cela… Où diable a-t-il pêché ce baril ?

 

Sans plus réfléchir, il s’approcha rapidement et touchant l’épaule du sauvage :

 

– Tamahou ! appela-t-il.

 

– Aoh ! gronda l’ivrogne, qui fut sur ses jambes en un clin d’œil et fit le geste de prendre son fusil.

 

Heureusement que celui-ci était resté dans les grottes, car la carrière du beau parleur eût pu être interrompue prématurément.

 

Tamahou n’en tira pas moins son poignard et allait en frapper l’imprudent visiteur, quand ce dernier, comprenant enfin le danger, s’écria :

 

– C’est moi, Antoine… Es-tu fou ?

 

– Antoine ?… Tiens, c’est vrai… Fallait parler plus tôt, mon homme !

 

– Que diable fais-tu là ?

 

– Ce que je fais ?… Hé ! hé ! je bois de l’eau-de-feu, donc.

 

– Qui t’a donné ce baril ?

 

– Je l’ai trouvé… Oh ! c’est une belle île que celle-ci, et j’y veux finir mes jours… Il y a de tout, même de l’eau-de-feu et des femmes.

 

– Je sais bien qu’il y a des femmes, c’est-à-dire une femme…

 

– Et une belle, encore !… Tu sais que j’en veux faire la mienne, hein ?… Nous nous marions demain !… c’est entendu… Hé ! hé ! je suis un joli garçon, moi, et, là-bas, j’ai tiré l’œil à bien des jeunes filles…

 

– Au fait, pourquoi pas ? répondit Antoine, riant d’un mauvais rire. Et elle consent ?

 

– Je voudrais bien voir qu’elle refusât un homme comme moi ! repartit Tamahou, épanouissant sa hideuse figure.

 

– Ce serait drôle, en effet, répliqua le beau parleur, avec un grand sérieux. Mais tu ne me dis pas où se trouve ta cachette d’eau-de-feu ?

 

– Au nord de l’île, dans le fond du ravin… Ce sont les manitous du fleuve qui la déposent là.

 

– Les manitous ?… Oui… sous la forme du capitaine Hamelin et de ses hommes… murmura Antoine. Voilà une découverte qui va singulièrement nous aider.

 

– Tu dis ? demanda le sauvage.

 

– Je dis, mon cher Tamahou, que ce ne sont pas les manitous qui ont laissé ce baril d’eau-de-feu, mais bien le capitaine Hamelin, tu sais ?… l’amoureux de ta prisonnière. Cet homme est un contrebandier qui cache sa marchandise ici. Il arrivera la nuit prochaine, avec sa goélette, et nous le pincerons.

 

– Ah ! le gueux ! je veux l’étrangler de mes mains.

 

– Non pas. Tu vas te cacher, au contraire, car j’ai avec moi la police de Québec…

 

– Aoh !

 

– Et tu n’aimes pas, je suppose, à ce qu’elle te voie ?

 

– Non, par les os de mon père ! Mais dis-tu vrai ?… En ce cas, je me cache de suite… Où est-elle campée ?

 

– À l’est de l’île. Nous partirons demain, dans la nuit. Jusque-là, ne bouge pas et arrange-toi pour que les grottes ne soient point découvertes.

 

– Sois sans crainte, répondit Tamahou presque dégrisé. Ne vas pas me vendre, mon petit Antoine.

 

– Te vendre ? Allons donc ; puisque je suis venu, au contraire, pour te mettre sur tes gardes. D’ailleurs, je ne trahis jamais ceux qui me servent bien.

 

– À la bonne heure !… Et tu consens à notre mariage ?

 

– Nous en reparlerons. En attendant, fais ta cour, et ne t’enivre pas trop, si tu veux réussir.

 

– Oh ! pour réussir, j’en suis sûr !… D’ailleurs, au besoin, je me passerais de son consentement, vois-tu ?

 

– Ce serait un peu forcer la note… Enfin, nous verrons. Maintenant, donne-moi une gorgée de ton eau-de-feu. Je retourne au campement.

 

Tamahou versa à son complice un plein cornet de boisson, que celui-ci avala d’un trait. Puis ils se séparèrent, l’un pour rentrer dans les grottes et s’y barricader, l’autre pour continuer sa garde autour de l’île.

 

VII. Où l’on perd l’espoir à bord de « L’Espérance ».

 

La journée du lendemain s’écoula sans incidents notables.

 

Les hommes de la police riveraine ne bougèrent pas de leur campement. Seuls les officiers, guidés par Antoine, firent une excursion dans la partie nord de l’île et explorèrent minutieusement le ravin où, selon toute probabilité, devait s’opérer le débarquement des marchandises en contrebande.

 

On se distribua les postes d’observation à occuper et l’on convint des signaux à faire, quand il faudrait regagner la chaloupe.

 

Puis chacun attendit la nuit avec impatience.

 

Le soleil se coucha derrière un amoncellement de sombres nuages, qui n’annonçaient pas que le vent dût baisser. Au contraire, il fléchit avec la marée montante et, vers minuit, il soufflait presque en tempête.

 

La nuit était noire, avec quelques intermittences de clarté, quand le rideau de nuages se déchirait. Ce fut pendant une de ces intermittences qu’Antoine, placé en observation sur les rochers qui dominent la petite baie, fit tout à coup entendre une sorte de sifflotement, qui avait la prétention d’imiter le coassement de la grenouille.

 

Ce signal fut répété sur la droite, et un homme surgit bientôt des rochers voisins.

 

C’était l’officier de douane.

 

– Qu’est-ce ? demanda-t-il à voix basse.

 

– Une voile là-bas, dans la direction des caps ! répondit Antoine.

 

– Chaloupe ou goélette ?

 

– Goélette, autant que j’en puis juger.

 

– Je ne vois rien encore. À quelle distance, environ ?

 

– Pas plus d’un mille. Elle pique droit sur l’île.

 

– Tiens, je vois… Mais, avec une pareille brise, elle sera ici avant dix minutes !

 

– Sans le moindre doute. Que faut-il faire ?

 

– Ne pas bouger et bien constater d’abord que nous avons affaire à l’Espérance.

 

– Oh ! c’est elle. Je la reconnais bien maintenant à sa voilure.

 

– Alors, attendons : nous serons bientôt fixés sur ses intentions.

 

La goélette signalée ne tarda pas à paraître en vue de l’île. Un instant, les deux guetteurs crurent qu’elle allait la dépasser et continuer sa route, mais il n’en fut rien. Elle décrivit une courbe gracieuse, qui l’amena dans le vent ; ses voiles battirent avec un bruit de tonnerre, puis furent rapidement abaissées sur le pont ; les écubiers grincèrent sous le frottement des chaînes ; l’ancrage mordit, et un instant après le vaisseau s’immobilisa.

 

C’était bien l’Espérance, avec sa haute mâture couchée vers l’arrière, sa carène svelte, son beaupré assez long pour recevoir foc et clin-foc, sa poupe élevée et ses portemanteaux où se trouvait suspendue la chaloupe du bord !

 

Tous ces détails apparurent aux deux observateurs pendant une échappée de lumière qui ne dura pas plus de quelques secondes, mais qui fut suffisante néanmoins pour enlever toute incertitude.

 

Les nuages se condensèrent de nouveau ; le ciel redevint opaque, et la couleur grisâtre du fleuve se fondit dans l’obscurité générale.

 

Antoine et le douanier prêtaient l’oreille, attentifs au moindre bruit suspect.

 

Plusieurs minutes s’écoulèrent…

 

Puis un bruit de rames indiqua que la chaloupe venait d’être mise à l’eau et s’avançait vers la plage.

 

Elle ne tarda pas à aborder.

 

Un homme, muni d’une lanterne sourde, sauta à terre et s’engagea aussitôt sous la voûte du ravin.

 

Nous avons vu, dans un précédent chapitre, que cet homme était le capitaine Hamelin lui-même ; et le lecteur se souvient encore du coup de fusil tiré par Tamahou, au moment où le capitaine sortait de la cache pour retourner vers la chaloupe.

 

En entendant ce coup de feu et la riposte d’Hamelin, l’officier de douane et Antoine tressaillirent violemment.

 

– Que veut dire ceci ? demanda le premier.

 

– Je cours voir, répondit le second. Mais, pour tout au monde, ne bougez pas d’ici, ou notre affaire est manquée, ajouta-t-il.

 

– Soit. Je vais attendre.

 

– Je ne serai qu’une minute.

 

Antoine, qui se doutait bien d’où venait cette algarade, descendit la pente rocheuse de son observatoire, contourna la cache, traversa la partie supérieure du ravin et découvrit enfin maître Tamahou, en train de recharger son arme derrière une touffe de sapins.

 

Il se fit reconnaître et demanda au sauvage pourquoi il avait quitté les grottes, malgré sa promesse formelle.

 

– Je voulais tuer mon ennemi, mon rival… bégaya Tamahou, entre deux hoquets.

 

– Malheureux ! ne sais-tu pas que la police est à deux pas d’ici et que tu t’exposes à être découvert et pris ?… Tu veux donc te faire pendre ?

 

– Moi !… non… Mais il faut que je le tue, c’est plus fort que moi… Voyons… Où est-il ! Ah ! le lâche, il s’est sauvé !

 

Et Tamahou, plus ivre encore que la nuit précédente, s’élança dans la direction qu’avait prise le capitaine Hamelin. Heureusement, il trébucha et s’étendit par terre de toute sa longueur.

 

Ce qui permit à Antoine de lui saisir le bras et de lui dire rapidement :

 

– À quoi songes-tu ? Ce n’est pas par là qu’il s’est sauvé.

 

– Par où, alors ! fit l’autre, en se relevant avec colère.

 

– Imbécile ! ricana le beau parleur… Pendant que tu le guettes ici, ton rival coure vers les grottes pour enlever ta future femme.

 

– Aoh ! aoh ! gronda le sauvage, qui, sans en entendre d’avantage, bondit entre les branches de sapins et disparut au sein de l’obscurité.

 

Débarrassé de Tamahou, Antoine rejoignit l’officier de douane. Il le trouva en compagnie du chef de police et en train de lui donner ses dernières instructions.

 

– Faites avancer la chaloupe jusqu’en face d’ici, disait-il, et tenez-vous prêts à embarquer au premier signal.

 

– Elle est déjà à flot, répondit le policier ; nous serons au poste en moins d’un quart d’heure.

 

Et il s’éloigna.

 

Le douanier se retourna alors vers Antoine.

 

– Eh bien ! dit-il.

 

– Je n’ai rien découvert… C’était probablement un signal pour la goélette, répondit avec indifférence le beau parleur.

 

– Voilà qui est singulier… Mais écoutons. Notre contrebandier est en conférence avec ses hommes… Ceux-ci se rembarquent… Ils vont chercher du renfort pour fouiller l’île. Vous avez entendu les ordres que le capitaine leur a donnés ?

 

– Oui : ils vont revenir armés ; les affaires se gâtent.

 

– Au contraire, l’ami : nous aurons meilleur marché de la goélette, en l’absence de son équipage.

 

Antoine hocha la tête, sans répondre. Toutes ces allées et venues l’inquiétaient.

 

– Je veux que le diable me crache cinq cents louis, pensait-il, si ma satanée filleule n’est pas découverte au milieu de tout ce gâchis.

 

La chaloupe revint bientôt, portant trois hommes armés. Ceux-ci ancrèrent solidement leur embarcation et partirent à la recherche du capitaine.

 

On sait où ce dernier se trouvait et de quel mauvais pas les marins devaient le tirer.

 

– Hop ! c’est le temps d’opérer ! dit l’officier de douane. À la chaloupe !

 

– Avec votre permission, je reste, répliqua Antoine. Vous n’avez pas besoin de moi, je suppose ?

 

– Non ; mais comment retournerez-vous à l’île d’Orléans ?

 

– Ne soyez pas inquiet : j’ai mon affaire.

 

– Comme vous voudrez. Au revoir.

 

– Bonne chance. Le douanier se glissa jusqu’à la grève et bientôt on vit la chaloupe de la police se détacher du rivage et ramer vers la goélette.

 

…………………………

 

Précédons-la de quelques minutes et voyons un peu ce qui se passe à bord de l’Espérance.

 

Tout est tranquille. Deux hommes, assis sur la lisse de l’arrière, causent en fumant leur pipe. L’un est Marcel Giguère, le second du capitaine ; l’autre, son neveu Jean, garçon d’une vingtaine d’années, qui a rallié la goélette à la baie de Mille-Vaches, où résident ses parents.

 

Naturellement ils s’entretenaient de l’alerte de tout à l’heure.

 

– Comme ça, mon oncle, dit Jean, vous croyez que ce coup de fusil a été tiré par quelque chasseur, qui aura pris le capitaine pour un brigand ?

 

– Hé ! qui t’a parlé de brigand, garçon ?… J’ai dit que ce doit être quelque monsieur de la ville, pêcheur ou chasseur, qui aura voulu faire une bonne farce, ou qui se sera cru en péril de mort.

 

– C’est bien possible, tout de même… Mais, le petit baril, est-ce aussi votre monsieur qui s’en est emparé ?

 

– Pourquoi pas ?… Ces gens de Québec, quand ils sont à la campagne, se croient tout permis… On dirait qu’ils nous prennent pour des sauvages.

 

– Ça, c’est vrai… Mais celui-là va s’apercevoir qu’on ne tire pas sur son prochain comme sur une alouette.

 

– Dame ! Si nos hommes lui mettent la main sur le collet, je pense bien qu’il n’aura plus envie de rire et prendra peur pour tout de bon.

 

– Tant mieux : ça lui apprendra à jouer des tours aux marins.

 

En ce moment, l’escalier conduisant aux cabines craqua sous un pas léger, et une femme émergea jusqu’à mi-corps de l’ouverture du capot. Elle avait un bizarre vêtement de laine noire, et ses longs cheveux blancs, libres sur ses épaules, s’éparpillaient au vent.

 

Elle parut inspecter le ciel, aux quatre points cardinaux, puis elle se prit à murmurer :

 

– La tempête ! toujours la tempête !… Et la mer qui gronde !… Et les vagues qui s’élèvent !… Et le vent qui mugit !… Oh ! l’affreux temps !… Nous allons périr, capitaine… Vite, prenez ma fille !… Je vous la confie… Sauvez-la ! sauvez-la !

 

Quelque chose comme un sanglot l’étreignit à la gorge, et elle redescendit silencieusement l’escalier.

 

– La folle ! dit tout bas Marcel.

 

– Pauvre femme ! murmura Jean. Y a-t-il longtemps qu’elle est comme ça, mon oncle ?

 

– Dame ! oui… Quinze ans, et plus, peut-être… Le chef sauvage qui nous l’a remise calculait que ça faisait dix-sept ans qu’elle vivait avec sa tribu.

 

– Et c’est une femme blanche ?

 

– Tout ce qu’il y a de plus blanc, malgré sa peau bronzée.

 

– Voilà une étrange aventure !… Mais vous ne m’avez pas conté comment elle est tombée entre vos mains.

 

– Oh ! l’histoire est bien courte… En revenant des îles Miquelon, nous avons arrêté à la baie de l’Ours-Blanc, sur la côte sud de Terre-Neuve, où nous attendait une tribu de Mic-macs, pour faire la traite… Parmi eux se trouvait cette pauvre femme… Le chef, un des fils du fameux Michel-Agathe, nous raconta qu’il l’avait recueillie sur une épave, au fin fond de la baie de Fortune, dans l’automne de 1840.

 

Elle était mourante, et ses riches habits, tout en lambeaux, attestaient qu’elle avait lutté avec une énergie terrible pour ne pas être emportée de la hune où elle se tenait cramponnée.

 

Le chef mic-mac apprit plus tard qu’un grand navire norvégien, le Swedenborg, s’était perdu corps et biens, la nuit précédente, sur les dunes entre les deux îles Miquelon.

 

Il pensa avec raison que cette femme avait seule échappé au naufrage et que son esprit s’était troublé pendant les horreurs de la catastrophe.

 

Le capitaine fut touché des malheurs de la pauvre femme et la prit à son bord pour la ramener à Québec, où il retrouverait peut-être quelqu’un de ses parents…

 

Voilà, mon garçon, toute l’histoire de la folle… Mais, dis donc, n’entends-tu rien ?… On dirait un bruit de rames…

 

– Ce sont nos gens qui reviennent, sans doute…

 

– Hum ! c’est bien tôt, et à moins qu’ils n’aient oublié quelque chose…

 

– Que voulez-vous dire ?

 

– Que ça pourrait bien être une toute autre visite… Mais, suffit ! je me comprends.

 

– Moi pas.

 

– Ça ne fait rien. À ton poste, garçon !… Prépare la fusée bleue et tiens-toi prêt à l’allumer. Jean s’empressa d’obéir.

 

Quant à Marcel, penché au-dessus du bastingage et les yeux fixés dans la direction de l’île, il s’efforça de percer le rideau d’obscurité qui lui cachait la chaloupe.

 

Celle-ci n’était plus qu’à quelques toises sur la droite et s’avançait rapidement, quoique à petit bruit. Marcel distingua bientôt sa masse sombre, flanquée de quatre rames dont les palettes étincelaient à intervalles réguliers.

 

Il murmura un énergique juron et dit à Jean :

 

– Allume, garçon !… Nous sommes pris ! La fusée partit en sifflant, traça dans l’air une raie de feu légèrement courbée et alla éclater, à deux cents pieds de hauteur, en une pluie d’étoiles bleues, qui retombèrent mollement et s’éteignirent les unes après les autres dans l’obscurité de la nuit. Marcel avait involontairement suivi des yeux toutes ces phases rapides. Quand il regarda de nouveau la chaloupe, celle-ci abordait.

 

– Ohé ! qui vient là ? cria-t-il d’une voix irritée.

 

– Officier de douane ! répondit un homme, qui enjamba prestement le bastingage.

 

– Chef de la police riveraine ! appuya un autre, en sautant non moins prestement sur le pont.

 

– Que voulez-vous ?… Qu’est-ce que veut dire une semblable visite à l’heure où tous les honnêtes gens devraient dormir ? reprit Marcel, s’efforçant de donner à sa voix une intonation goguenarde.

 

– Cela veut dire, mon garçon, répliqua le facétieux capitaine, que nous nous ennuyons à périr sur cette île de malheur et que nous venons passer un bout de veillée à ton bord.

 

– Hem ! toussa Marcel, feignant de prendre le change, le commandant de la goélette est absent, et je ne suis guère aimable, moi.

 

– Pure modestie, mon garçon ! pure modestie ! ricana le policier, frappant sur l’épaule de son interlocuteur avec une bonhomie peu rassurante ; je suis sûr, au contraire, que, toi et ton compagnon, vous allez nous amuser comme des bossus.

 

– Oui, comptes-y, grand escogriffe ! murmura Jean, assez haut pour être entendu.

 

– Toi, tais ton bec, moussaillon : tu n’as pas voix délibérative ! se contenta de répondre le grand escogriffe.

 

Puis, s’adressant à ses hommes, restés dans la chaloupe et prêts à tout événement.

 

– Allons, mes enfants, donnez-vous la peine de monter… Ces messieurs vous invitent.

 

Les cinq policemen ne se firent pas prier, et, après avoir attaché solidement leur embarcation, ils se rangèrent militairement derrière leur chef.

 

Celui-ci se retourna alors vers son collègue Bernier et lui dit :

 

– Maintenant, mon cher, vous pouvez procéder.

 

L’officier de douane fit un signe d’assentiment et demanda aussitôt à Marcel Giguère :

 

– Quel est votre chargement ?

 

– Huile et poisson, fut-il répondu.

 

– Pas autre chose ?

 

– Pas que je sache.

 

– Vous n’en êtes pas sûr, alors ?

 

– Mais oui, à peu près. D’ailleurs, vous verrez le bill of lading, quand le capitaine sera de retour.

 

– C’est que nous n’avons pas le loisir d’attendre le retour du capitaine.

 

– Que prétendez-vous donc faire ?

 

– Oh ! pas grand-chose ! intervint le chef de police, avec un gros rire… Tout simplement voir si votre huile est de qualité supérieure… Je m’y connais en huile, moi qui vous parle, et du temps que je vivais chez les Esquimaux…

 

– Allons ! capitaine, nous n’avons pas le temps de plaisanter, interrompit l’officier de douane avec impatience. Faites ouvrir le grand panneau : nous allons descendre dans la cale.

 

Sur l’ordre du chef de police, trois hommes se détachèrent de l’escouade rangée derrière lui et se dirigèrent vers le centre du pont, où ils constatèrent que le grand panneau était fermé à clef.

 

– Faites sauter les obstacles ! commanda le policier.

 

– C’est que, mon capitaine, fit observer un des hommes, il s’agit de grosses lames de fer…

 

– Faites sauter, vous dis-je !… Que ce soit du fer, du platine, de l’or ou du diamant ! gronda le folâtre capitaine. On se disposa à obéir. Mais Marcel intervint.

 

Il est inutile de tout massacrer, dit-il, voici la clef. Je vous tiens responsable de cette effraction et je proteste contre ce que j’appelle une violation de la propriété.

 

– Nous prenons acte de votre protestation, déclara le douanier. Pour ce qui est de nos agissements, ne vous en mettez pas en peine.

 

Marcel Giguère jeta un dernier coup d’œil sur le fleuve, dans la direction de l’île ; mais rien ne lui indiqua la présence du capitaine Hamelin et de ses hommes. Il vit alors que tout était perdu et qu’il n’y avait plus qu’à laisser faire.

 

Ce ne fut pas long. Une demi-heure tout au plus permit au représentant du fisc de constater que la cargaison de l’Espérance se composait en majeure partie de spiritueux, passés en contrebande. Or, l’acte de connaissement (bill of lading) ne mentionnant absolument que des huiles et du poisson, l’officier de douane prit possession de la goélette et ordonna de suite l’appareillage. L’Espérance déploya bientôt son immense voilure et, poussée par le vent d’est, prit sa course vers Québec.

 

Quelques instants plus tard, Antoine Bouet quittait à son tour l’île à Deux-Têtes, dans la chaloupe de la goélette, ayant eu le soin de bien s’assurer que son complice Tamahou ne parlerait pas.

 

Au lever du jour, il abordait sur les rives désertes de la rivière Bellefine et repoussait au large l’embarcation, désormais plus compromettante qu’utile.

 

VIII. Où le père Bouet se monte la tête.

 

Le retour inespéré de la fille adoptive de Pierre Bouet produisit une grande sensation dans la bonne vieille paroisse de Saint-François.

 

On vint même voir l’enfant mystérieux des quatre coins de l’île. Il arriva des gens de Saint-Pierre, la patrie du fromage raffiné ; il en vint de Saint-Laurent, où dansent les feux follets ; il s’en rendit de Saint-Jean, pépinière de hardis marins, où se recrute le pilotage ; on en vit même de Sainte-Famille, sur la rive nord… Quant à ceux de l’Argentenay et de la pointe est de l’île, on peut dire que pas un ne manqua d’aller constater de visu que la victime des loups-garous avait repris sa véritable forme humaine.

 

Telle était, en effet, à cette époque, la superstition et la crédulité populaires, que les fables débitées sourdement par Antoine, relativement à la disparition d’Anna, avaient pris racine dans l’imagination d’un grand nombre. Pour ces bonnes âmes, la jeune fille disparue d’une façon si étrange avait bel et bien subi la métempsycose dont elle était menacée depuis son arrivée dans la paroisse, par cette effroyable nuit de tempête que chacun se rappelait…

 

On eut beau leur expliquer toutes les circonstances de l’enlèvement d’Anna par un Sauvage, sa captivité dans une grotte de l’île à Deux-Têtes, la façon miraculeuse dont l’avait retrouvée et sauvée le capitaine Hamelin, ils n’en persistèrent pas moins à incliner pour le changement en loup-garou. Outre que cette croyance était plus conforme à leurs idées superstitieuses, elle avait encore pour avantage de flatter la secrète envie, la jalousie inconsciente, mais réelle, que ressentent les paysans pour ce qu’ils appellent une demoiselle.

 

Le paysan – qu’on ne prenne pas ce mot en mauvaise part – le paysan est foncièrement honnête et bon ; mais il est rusé dans sa bonhomie et, comme son cousin de France, quelque peu en dessous. Il n’aime guère véritablement que ceux de sa classe… Et, encore, parmi ceux-ci, il a une préférence marquée pour le concitoyen qui se rapproche le plus de sa propre condition de fortune. Jean-Claude aimera bien Jean-Louis tant que Jean-Louis ne sera pas plus riche que Jean-Claude ; mais que Jean-Louis ait le malheur de faire un héritage, de conclure quelque bon marché, de dépasser enfin son confrère en prospérité… adieu, l’amitié de Jean-Claude ! Un petit froid s’est glissé dans ses veines, qui a nom envie. Le pauvre Jean-Louis est devenu un indifférent.

 

Pour ce qui est des hommes de profession libérale, des marchands, des rentiers, ils sont tenus en continuelle suspicion ; le paysan les fréquente, parce qu’il en a besoin, mais dans ses rapports avec cette catégorie de coparoissiens, il est toujours sur la défensive.

 

Antoine Bouet, qui connaissait à merveille cette disposition du caractère campagnard, n’avait pas manqué de l’exploiter à son profit et au détriment de sa nièce. Sans avoir l’air d’y toucher, et avec une habileté digne d’une meilleure cause, il avait petit à petit amené le sentiment populaire à être, sinon tout à fait hostile, du moins fort peu bienveillant pour la petite orpheline.

 

Il est donc à présumer que les nombreuses visites, qui se succédèrent chez Pierre Bouet pendant la quinzaine qui suivit le retour d’Anna, avaient plutôt pour but la curiosité – et une curiosité malveillante – que tout autre sentiment.

 

Quant au brave père Bouet, tout entier à la béatitude d’avoir retrouvé sa fille, il recevait tout le monde avec une cordialité pleine de franchise et ne s’amusait pas à se demander pourquoi tous ces gens-là venaient chez lui.

 

Vingt fois par jour, au moins, il racontait l’histoire de l’enfant perdue, – comme il appelait désormais sa fille adoptive, – ajoutant chaque fois un détail de son invention. De sorte qu’au bout d’une quinzaine, cette histoire était devenue un véritable conte de fée, auprès duquel le Petit Chaperon rouge n’était qu’un insignifiant badinage.

 

Le plus drôle de l’affaire, c’est que le bonhomme avait fini par se croire, – comme ces voyageurs qui, à force de répéter des aventures extraordinaires, en viennent à se figurer que c’est réellement arrivé.

 

Cette singulière manie du père Bouet de rallonger constamment son histoire amenait parfois de bien curieuses scènes entre l’héroïne et le narrateur.

 

Un exemple entre vingt.

 

Le bonhomme raconte pour la deux centième fois, devant son deux centième visiteur, l’histoire de l’enfant perdue.

 

Le visiteur est un homme crédule, prêt à tout gober, surtout le côté merveilleux des exagérations.

 

Une odeur de fromage raffiné, qui s’exhale de sa personne et de ses vêtements, ne laisse aucun doute sur sa provenance.

 

Il est de Saint-Pierre.

 

Le bonhomme est debout, la figure animée, les yeux ronds, le bonnet de laine rejeté en arrière, et tenant un mouchoir à carreaux bleus, qu’il passe alternativement d’une main dans l’autre, suivant les phases de son récit.

 

De temps à autre, il s’éponge le front, s’assied, se lève, se rassied, se relève, marche, s’arrête, donne enfin tous les signes de la plus grande excitation.

 

Le visiteur au fromage raffiné est assis en face, près de la cheminée, sa pipe éteinte entre les dents, les deux mains étendues sur les genoux et les yeux grands comme ces montres de l’ancien temps, surnommées ognons.

 

Il ne bouge pas, il ne fume pas, il ne parle pas. Une exclamation aux endroits terribles du récit, voilà tout.

 

L’émotion le fige, l’intérêt suspend l’action de tous ses sens, hors l’entendement.

 

Anna, assise près d’une fenêtre basse, est occupé à coudre. De temps en temps, elle laisse son aiguille inactive, regarde son père, et un demi-sourire empreint d’une profonde tendresse erre sur ses lèvres.

 

La scène se passe dans la cuisine, chez le père Bouet.

 

LE BONHOMME – Oui, mossieur Papavoine, figurez-vous qu’ils étaient une dizaine de grands diables de sauvages, tout bariolés de peintures rouges, jaunes, vertes, noires et autres couleurs effrayantes… Ils avaient un canot long comme d’ici à aller à demain et pas plus large que ça, tenez ! – Ils se tenaient cachés dans l’Anse à la veuve Pâquet… Quand la brunante fut venue, le plus grand de ces démons s’est faufilé sous les arbres, le long de la côte, jusqu’en face d’ici ; puis il a grimpé comme un chat et sauté sur ma pauvre Anna, qui se reposait à l’ombre du gros noyer que vous voyez là.

 

PAPAVOINE, se levant à demi et regardant avec frayeur dans la direction indiquée. – Oh !

 

LE BONHOMME, se rengorgeant. – Oui, mossieu, si près de ma maison que ça !… Quand il eut empoigné la fillette, le sauvage redescendit la côte en deux sauts et courut la placer dans le canot… Il va sans dire que la petite était évanouie et ne se souvient de rien de ça, ni de ce qui va suivre… Ils poussèrent au large et filèrent par en bas… Pendant six jours et six nuits, ils marchèrent, ou plutôt voyagèrent, sans s’arrêter…

 

PAPAVOINE, intrigué. – Et sans manger ?

 

LE BONHOMME, point embarrassé le moins du monde. – Ils mangeaient et buvaient à bord.

 

ANNA, avec un sourire. – Mon père, mon père, vous exagérez : nous n’avons été, mon ravisseur et moi, qu’une couple d’heures en canot, avant d’aborder à l’île à Deux-Têtes.

 

LE BONHOMME, avec vivacité. – Une couple d’heures ! une couple d’heures !… C’est-à-dire que le temps ne t’a pas paru plus long que ça… Quand on est sans connaissance, les heures passent vite…

 

ANNA, sérieusement. – Je vous assure, mon père…

 

LE BONHOMME, lui coupant la parole. – Ta ! ta ! ta ! je le sais mieux que toi, je suppose… Je te dis, moi, que vous avez navigué six jours et six nuits, ni plus ni moins… Le capitaine, d’ailleurs, me l’a fort bien laissé entendre… par son silence…

 

Mais je reprends mon histoire. Arrivés à une île déserte, à des centaines de lieues d’ici, les sauvages abordèrent et descendirent tous à terre ; puis ils tirèrent leur canot sur le sable, en sortirent une marmite, grande comme un chaudron à sucre, et les voilà en train de faire du feu… Quand le feu fut bien pris, ils suspendirent la marmite au-dessus, y mirent de l’eau et retournèrent tous au canot pour apporter le gibier qu’ils voulaient faire cuire… Or, mossieu Papavoine, mon ami, devinez un peu qu’était ce gibier…

 

PAPAVOINE, d’un air assuré. – Un petit cochon !

 

LE BONHOMME, secouant la tête et contenant à grande peine son indignation. – Non, mossieu Papavoine.

 

PAPAVOINE, moins affirmatif. – Un caribou !

 

LE BONHOMME, toujours digne et calme. – Non, mossieu Papavoine.

 

PAPAVOINE, tout à fait désemparé. – Alors, sais pas.

 

LE BONHOMME, marche menaçant sur Papavoine, qui recule : il lui saisit le bras et lui crie dans les oreilles : – Ma fille, mossieu Papavoine ! ma fille, que voilà !

 

PAPAVOINE, se levant épouvanté et dressant ses deux bras vers le plafond. – Votre fille !

 

LE BONHOMME, avec une dignité amère, les bras croisés sur sa poitrine. – Ma fille, mossieu Papavoine.

 

PAPAVOINE, ahuri, les bras ballants. – Vous avez qu’à voir !

 

LE BONHOMME, un peu calmé. – C’est comme je vous le dis. Mais attendez un peu…

 

ANNA, voulant interrompre. – Papa, mon cher papa, ce n’est pas bien, vous vous laissez égarer par votre imagination ; vous…

 

LE BONHOMME, comme s’il n’avait pas entendu. – Mais attendez un peu… Ils n’avaient pas plutôt tiré Anna du canot, que la chicane prit… Je suppose qu’ils n’étaient pas d’accord sur la manière de la faire cuire… Toujours est-il que voilà les couteaux qui se mettent à jouer…

 

PAPAVOINE. – Aïe ! aïe !

 

LE BONHOMME – En moins de cinq minutes, les voilà tous morts…

 

PAPAVOINE, respirant. – À la bonne heure !

 

LE BONHOMME, finissant sa phrase. – Excepté un…

 

justement le grand diable qui avait volé la petite.

 

PAPAVOINE, avec conviction. – Ah ! le gueux !

 

LE BONHOMME, opinant du bonnet. – Celui-là s’apprêtait à se régaler à sa façon… Il avait même tiré son couteau pour égorger et débiter ma pauvre Anna, lorsqu’il aperçut une goélette qui arrivait droit sur l’île… Devinez, mon cher monsieur Papavoine, qui commandait cette goélette… ?

 

PAPAVOINE, découragé par son insuccès de tout à l’heure. – Sais pas.

 

LE BONHOMME, avec orgueil. – Le capitaine Hamelin, monsieur, mon propre futur gendre !

 

PAPAVOINE, épaté. – Le brave homme !

 

LE BONHOMME, souriant à son interlocuteur. – Comme vous dites, ami Papavoine… Mais attendez… Le Sauvage monta sur une hauteur pour observer la goélette… Mais, bernique ! le capitaine avait remarqué son remue-ménage avec sa longue-vue… Il lui tira un coup de canon, et pointa si bien qu’il le coupa en quatre…

 

Cela fait, il débarqua avec sa chaloupe, et reconnu sa prétendue dans la pauvre femme qui allait être dévorée. Inutile d’ajouter qu’il lui donna tous les soins possibles et la ramena à son malheureux père.

 

PAPAVOINE, frappant sur sa cuisse avec force. – C’est un brave homme, je ne m’en dédis pas.

 

LE BONHOMME, concluant et bourrant sa pipe.– Voilà, mossieu Papavoine, l’histoire vraie de l’enfant perdue

 

…………………………

 

Ces scènes se renouvelaient tous les jours et il devenait évident pour Anna que le chagrin avait détraqué le cerveau de son père adoptif. Elle avait d’abord essayé, par la douceur et la persuasion, de calmer cette effervescence ; mais le bonhomme, obéissant comme un enfant sur tous les autres sujets, était devenu tout à fait intraitable sur celui-là.

 

De guerre lasse, et comptant sur la cessation prochaine des visites inopportunes qui assaillaient le pauvre vieux, Anna avait pris le parti de ne plus contrarier ouvertement la monomanie du père Bouet. Elle se contentait de le calmer par ses paroles et ses caresses, quand il s’excitait outre mesure. Elle se disait, avec raison, qu’à soixante-douze ans et avec un tempérament sanguin, une semblable et si continuelle tension d’esprit pourrait devenir fatale au vieillard. Le mot apoplexie se présentait même quelquefois à son esprit troublé, avec ses conséquences foudroyantes, à un âge aussi avancé ; mais elle s’efforçait de chasser cette idée sinistre, se disant que Dieu l’avait assez éprouvée, en lui enlevant sa mère, et qu’il n’appesantirait pas davantage son bras sur elle, en la faisant tout à fait orpheline.

 

Pauvre fille ! sa tendresse filiale n’était pas seule alarmée… Une autre tendresse – celle-là plus impérieuse et plus irrésistible – palpitait affolée dans son cœur… Hamelin n’avait pas reparu depuis le jour où il l’avait ramenée à Saint-François. – On disait seulement qu’une nuit il était revenu, en compagnie d’une femme à cheveux blancs, qu’il avait confiée à sa mère… Puis il avait disparu, et quinze jours s’étaient déjà écoulés, sans qu’il eût donné de ses nouvelles.

 

Tout n’était donc pas rose dans la vie de notre héroïne, depuis son retour. Et pourtant ces douleurs et ces inquiétudes n’étaient que les avant-coureurs de douleurs et d’inquiétudes bien autrement justifiées !

 

Antoine Bouet n’avait pas abandonné la sinistre partie qu’il jouait depuis si longtemps.

 

Au contraire, un instant abattu par son échec de l’île à Deux-Têtes, il ne tarda pas à reprendre courage, en voyant la façon dont les choses se passaient chez son frère. Cette effervescence maladive du cerveau de Pierre fit entrer dans son esprit de coupables espérances… Il se dit que les circonstances le serviraient mieux, que tous les agissements ténébreux auxquels il s’était livré en pure perte jusqu’alors.

 

Lui, aussi, prononça devant ses intimes le mot apoplexie, mais avec une expression de désir haineux qui aurait épouvanté le pauvre bonhomme, s’il avait pu la remarquer.

 

Antoine ignorait alors que son frère eût fait un testament, le même jour que Marianne – la chose ayant été tenue secrète, – et il se disait que la mort subite du vieillard pouvait seule l’empêcher de faire des bêtises.

 

– Vous verrez, soufflait-il à l’oreille de qui voulait l’entendre, que ce pauvre Pierre mourra d’apoplexie, s’il continue à se monter la tête comme il le fait.

 

Ce qui n’empêchait pas le misérable d’entretenir en sous-main l’état de surexcitation dans lequel se complaisait le père Bouet, en lui expédiant chaque jour toutes sortes de hâbleurs qui lui faisaient raconter l’histoire de l’enfant perdue.

 

Ce qui devait arriver arriva. Cette fois, encore, il était écrit que la prédiction d’Antoine se réaliserait…

 

Une après-midi où le bonhomme avait copieusement dîné, on lui fit recommencer, pour la trois centième fois, la sempiternelle histoire qu’il débitait depuis un mois… Arrivé au coup de théâtre, où il fait deviner aux auditeurs quel gibier les sauvages voulaient mettre dans leur grande marmite, il ouvrit la bouche pour crier : « Ma fille ! » mais il ne put articuler aucun son et s’affaissa sur le plancher…

 

Il venait d’être frappé d’apoplexie ! Quand il revint à lui, vingt-quatre heures après, on constata qu’il était paralysé de toute une moitié du corps. La prédiction d’Antoine ne s’était réalisée qu’à demi.

 

IX. Les frères Pape.

 

Il y a une quinzaine d’années, on voyait encore, accrochée au versant septentrional de l’Argentenay, une petite maison d’une vingtaine de pieds carrés, construite en pièces rondes superposées, et dont le toit, fait de planches brutes, était traversé par un vieux tuyau, servant de cheminée.

 

On avait dû, pour placer cette masure rustique, creuser la côte en équerre à peu près vers son milieu, car, à droite et à gauche de cet emplacement artificiel, les plans de terre enchevêtrés de racines s’élevaient presqu’à pic. En face, une petite plate-forme, d’une dizaine de pieds sur à peu près vingt-cinq et formée par les débris de l’excavation, servait de terrasse. Puis, à droite de cette terrasse, commençait un sentier de pied qui, serpentant à travers les arbres, communiquait avec la grève. Enfin, sur la gauche, un autre sentier obliquait vers le sommet de la côte et conduisait aux maisons espacées le long du chemin royal.

 

Cette étrange habitation se trouvait entièrement cachée et ensevelie sous le feuillage environnant. Seul, un maigre filet de fumée, émergeant du rideau vert jeté partout sur le flanc de la côte, décelait ou plutôt faisait soupçonner sa présence.

 

En 1857, cette maison était habitée par deux vieux garçons, l’un âgé de trente-huit ans, l’autre de quarante. On les appelait les frères Pape, par abréviation du mot Papelin, qui était leur nom.

 

Les Pape vivaient là depuis une vingtaine d’années. Cette portion de la côte, où ils avaient trouvé moyen d’installer la maisonnette que nous venons de décrire, puis une étroite lisière de grève, en face, voilà tout ce qu’il restait d’un héritage fort embrouillé qui leur était échu à la mort de leurs parents.

 

Les frères Pape faisaient un peu de tout : chasse, pêche, commerce de poisson, colportage, navigation, et autre chose encore. Leur réputation n’était pas mauvaise, bien que la sauvagerie naturelle de leur caractère et le genre de vie à part qu’ils menaient les rendissent le sujet de bien des conversations à voix basse, quand les autres cancans de village ne donnaient pas suffisamment.

 

Ils passaient pour pauvres aux yeux de la majorité ; mais certaines gens, se prétendant mieux informées, ou simplement par esprit de contradiction, avaient des hochements de tête et des sourires discrets qui témoignaient hautement de leur incrédulité à cet égard. Hochements et sourires pouvaient se rendre par : « Hum ! hum ! les Pape gagnent de l’argent ; on ne leur en voit jamais : donc ils le cachent ! donc ils ont un magot ! »

 

Les incrédules avaient raison.

 

Les frères Pape possédaient un joli magot en bel argent sonnant et trébuchant, soigneusement mis à l’abri des regards curieux dans la cave de leur masure. On accédait à cette cachette par une toute petite trappe pratiquée sous le lit de Jean, l’aîné des deux vieux garçons, et qui ne pouvait livrer passage qu’au seul bras. Et encore, le bras une fois introduit, il ne faut pas croire qu’il n’y avait qu’à ouvrir la main pour s’emparer du trésor… Oh ! que non. Pas si bêtes, les Pape !…

 

Les difficultés, au contraire, ne faisaient alors que commencer… Un voleur qui, par impossible, eût réussi à découvrir cette trappe adroitement dissimulée, aurait en vain exploré le sol dans toute l’étendue de la circonférence décrite par son bras engagé jusqu’à l’épaule… Il n’aurait rencontré partout que le sol nu et durci.

 

C’est que les pape, en hommes soupçonneux et prudents, avaient établi sous le plancher un système de trous et de cordes fort ingénieux.

 

À quatre pieds environ de la trappe, une petite tranchée oblique descendait vers un puits profond situé à un mètre et demi plus loin dans la direction du nord ; puis une autre tranchée remontait jusqu’au niveau du sol du côté opposé, de manière à former, avec la première, une sorte de canal courbe ayant à son centre le puits, qui servait de cachette.

 

Mais comment diable faisaient les Pape pour arriver jusqu’à leur trésor ?

 

Ah ! dame ! C’est là qu’était la malice !

 

Disons d’abord que le magot des deux frères – en argent monnayé exclusivement – était contenu dans un fort sac de cuir, fermé au cadenas comme les malles royales. Ce sac avait à chacun de ses angles supérieurs un anneau où était attaché une solide cordelette.

 

Cela faisait, par conséquent, deux cordelettes pour retirer le sac des profondeurs du puits.

 

L’une était engagée dans la tranchée aboutissant à quelque distance de la trappe et s’attachait à un crampon de fer planté dans une solive, juste au niveau du plancher. On ne pouvait donc atteindre l’extrémité de cette corde qu’en s’engageant tout à fait le bras dans la petite trappe et en suivant la surface inférieure du plancher au lieu de chercher sur le sol.

 

Première garantie contre les voleurs.

 

L’autre corde suivait la seconde tranchée et passait dans un trou percé sous le lit du plus jeune des Pape, adossé, celui-là, à la façade de la maison, vers son angle nord-est. Un gros nœud retenait cette corde dans l’orifice évidée du trou.

 

Tel était le mécanisme.

 

Mais, pour le mettre en opération, c’est-à-dire pour retirer le magot ou le replacer, on comprend qu’il fallait que les deux cordes fonctionnassent à la fois. Jean introduisait son bras dans la trappe, et saisissait sa corde du bout des doigts ; Baptiste empoignait son nœud, et alors tous deux tiraient lentement. Ces forces contraires avaient pour résultante, cela se conçoit, l’émergement du sac au-dessus du puits, où il demeurait suspendu.

 

Ce premier temps de l’opération terminé, Baptiste laissait filer doucement sa corde, pendant que Jean tirait à lui.

 

Le sac arrivait sous la trappe… mais, trop volumineux pour cette étroite ouverture, on le vidait ou le remplissait à la main, après en avoir ouvert le cadenas au moyen d’une des clés que Jean et Baptiste portaient toujours sur eux.

 

Cette étroite ouverture et ce gros sac constituaient une seconde précaution contre les voleurs.

 

Quant au système des deux cordes, requérant la présence des deux propriétaires pour atteindre le magot, c’était là, il faut l’avouer, une invention fort ingénieuse, mais qui ne témoignait certes pas de la confiance absolue qu’avaient l’un pour l’autre les frères Pape. Mais, enfin, on n’est pas parfait.

 

Dans tous les cas, et quoiqu’il en fût, ce système, dans son ensemble, permettait à nos avares de vaquer à leurs occupations multiples sans trop redouter les voleurs, ni même l’incendie, car le feu ne manquerait pas, le cas échéant, de brûler les cordes, – ce qui amènerait la chute du sac au fond du puits, où il y avait de l’eau en abondance.

 

Donc, de ce côté-là encore, parfaite sécurité.

 

Tout était prévu, tout était coordonné, de façon à ne point laisser la moindre prise aux éventualités du hasard.

 

Les Pape auraient revendu des points à Harpagon, de sordide mémoire.

 

Dans l’après-midi du 20 août – jour où Pierre Bouet fut frappé d’apoplexie – deux personnes causaient avec animation dans une salle basse de la maison des Pape.

 

C’était précisément la salle où se trouvaient les deux lits, l’un au nord, l’autre au sud. Elle était séparée d’une première chambre à l’ouest, servant d’entrée, et où se trouvait entassé le matériel de pêche des propriétaires : filets, nattes, claies d’osier, harts, perches, ainsi que quelques outils de charpentier et diverses pièces de bois, travaillées ou non.

 

L’un des interlocuteurs mentionnés plus haut – grand gaillard efflanqué, aux cheveux noirs comme le jais et à la peau parcheminée – était Jean Pape.

 

L’autre, Antoine Bouet, notre vieille connaissance.

 

On sait qu’Antoine avait des amis à l’Argentenay, patrie de sa digne femme, la tendre Eulalie. Mais il était tellement notoire, à Saint-François, qu’il ne frayait pas avec les Pape, qu’on eût été diantrement surpris de le voir chez eux, sur le pied de l’intimité la plus parfaite.

 

C’était encore là une des faces cachées de la vie du beau parleur.

 

Au moment où nous tendons l’oreille, Jean Pape avait la parole.

 

– C’est comme je te le dis, mon garçon.

 

Il appelait tout le monde mon garçon ou ma fille, suivant le sexe. (Était-ce à cause de sa qualité de célibataire endurci ?)

 

– Impossible, mon cher, répondait Antoine, avec un geste énergique de dénégation.

 

– Impossible, si tu veux, mais réel, réaffirmait Jean, qui était têtu.

 

– Il faudrait l’avoir vue de tes yeux.

 

– Je ne l’ai pas vue, mais c’est tout comme. Rappelle-toi que la nuit du feu, nous avons fouillé les débris, sans avoir pu seulement retrouver un gigot de la vieille.

 

– La belle affaire ! ricana le beau parleur : elle avait fondu jusqu’à la dernière pièce de sa vilaine charpente. Jean hocha la tête avec incrédulité.

 

– Un corps humain ne s’anéantit pas comme ça en quelques minutes, dit-il. Et tu sais, je suppose, que la cahute a brûlé en un rien de temps ?

 

– Je l’ai entendu dire. J’étais déjà loin, ne voulant pas manquer mon alibi.

 

J’en suis sûr, moi, car je suis arrivé un des premiers.

 

– C’est-à-dire le premier.

 

– Non pas. Quelqu’un m’avait devancé, qui se trouvait sur les lieux au moment même où les flammes commençaient à faire éclater les vitres.

 

– Tu deviens fou !… Je quittais à peine la masure… J’aurais donc été vu !

 

– C’est bien possible.

 

– Satané chien ! comme tu dis cela !

 

– Hé ! ce qui est fait est fait… Il vaut mieux supposer les choses au pire.

 

– Enfin, qui t’aurait précédé là, puisque tu ne guettais que le moment ?

 

– Un homme qui ne te veut pas de bien.

 

– Cet homme ?

 

– Ambroise Campagna.

 

– Ambroise Campagna !

 

– Lui-même, mon garçon.

 

– Tu l’as vu de tes yeux ?

 

– Pas tout à fait ; mais, en arrivant sur la butte à Morency, tout près de la masure en flammes, je distinguai confusément plusieurs ombres qui se retiraient précipitamment vers le bois.

 

– Et tu ne m’en as rien dit ?

 

– La chose ne m’a pas frappé sur le coup… Ce n’est que plus tard… Et puis, je voulais m’assurer, prendre des informations, sans que ça parût…

 

– Et tu as réussi ?

 

– À peu près. J’avais cru reconnaître Johnny Fiset, à sa façon de marcher les pieds en dehors : je lui ai tiré tout doucement les vers du nez, en buvant un coup.

 

– Ah ! ah ! Et qu’as-tu appris ?

 

– Oh ! peu de chose comme certitude ; mais assez cependant pour que je te répète : Antoine, prends garde : la vieille a disparu, la Démone n’a pas brûlé dans sa maison.

 

Le beau parleur était tout pâle… Son regard méchant se chargeait de fauves lueurs. Après une minute de silence, il dit d’une voix farouche :

 

– Alors, elle a été enlevée ?

 

– Ça ne fait pas l’ombre d’un doute.

 

– Mais pourquoi ?… Que faire d’une morte ?

 

– Qui t’assure qu’elle était bien morte ?

 

Antoine eut un éclat de rire fiévreux, et levant la tête pour regarder son interlocuteur bien en face :

 

– Décidément, Jean Pape, dit-il, tu as trop bu aujourd’hui ; tu bats la campagne.

 

– Décidément, Antoine Bouet, répondit l’autre sur le même ton, tu finiras par danser au bout d’une corde, avec ta foi en ton étoile.

 

Le beau parleur fit une assez laide grimace, à cette métaphore de son ami.

 

– Mais, enfin, reprit-il en se levant tout droit et en faisant un geste significatif, puisque je l’ai étranglée, jusqu’à ce qu’elle ne fît plus le moindre mouvement, et que, non content de cela, je l’ai enfermée dans sa cahute en flammes !

 

– Les vieilles de cette espèce ont la vie dure, et les flammes sont capricieuses, répliqua froidement Jean Pape.

 

Antoine haussa les épaules avec colère et fit quelques tours dans la pièce. Puis, s’arrêtant de nouveau devant l’aîné des Pape :

 

– Ainsi, tu serais porté à croire, non seulement que la Démone a été sauvée des flammes, mais encore qu’elle est vivante.

 

– Oui.

 

– Et qu’on veut s’en faire une arme contre ceux qui ont participé à l’enlèvement de cette fille de l’enfer, à qui le diable torde le cou.

 

– Parfaitement.

 

– Et l’imprudent qui est venu ainsi fourrer son nez dans nos affaires serait…

 

– Ambroise Campagna.

 

– Je m’en doutais. Oh ! ce Campagna, je lui garde un chien de ma chienne !

 

Nous nous occuperons de lui quand son tour sera venu. Pour le moment, ne songeons qu’à parer le coup qu’il nous a porté.

 

– Tu as raison. Ce qu’il importe, avant tout, c’est de savoir où il a caché cette sorcière de malheur, morte ou vivante.

 

– Je crois que nous n’aurons pas besoin de chercher longtemps : la vieille doit être chez lui, gardée à vue dans son grenier.

 

– Qui te fait croire ?…

 

– J’ai vu de la lumière aux lucarnes, pendant la nuit, – et cela chaque fois que le hasard m’a fait passer par là. Antoine se frappa le front de sa main ouverte.

 

– Satané corbillard ! grosse bête que je suis ! Moi aussi, je l’ai vue souvent, cette lumière inusitée, et je n’ai pas su deviner qu’il y avait là quelque chose d’étrange…

 

– Tiens ! tiens ! ricana Jean Pape, est-ce que, par hasard, tu trouverais maintenant que je n’ai pas trop bu, que je ne bats point la campagne et que je gagne bien le peu d’argent que tu me donnes, hein ?

 

Antoine ne répondit pas d’abord. Il arpenta fiévreusement la pièce, paraissant en proie à une sourde colère, mêlée de terreur. À la fin, il vint de nouveau se camper devant son complice :

 

– Écoute, Jean Pape, dit-il : nous sommes rendus trop loin pour reculer…

 

– Hem ! toussa le vieux garçon, laissant venir, suivant son habitude. Antoine continua :

 

– Il nous faut cette femme !

 

– Hem ! hem ! toussa de nouveau Jean Pape.

 

– Il faut qu’elle disparaisse et, cette fois-ci, pour tout de bon !

 

– Un meurtre ! dit Jean Pape, avec un tranquille sourire.

 

– Un meurtre, soit, répondit l’autre froidement.

 

– C’est grave !

 

– Je ne dis pas le contraire.

 

– Et ça coûte cher !

 

– On paiera.

 

– Comptant ?

 

– La moitié avant, la moitié après.

 

– Tu es donc en fonds ?

 

– Un peu. Tu dois bien t’en douter…

 

– Ah ! oui : l’affaire de la goélette !

 

– Chut !

 

– Sois tranquille… Nous sommes bien seuls… C’est égal, tu es un chançard, et j’aurais dû flairer celle-là. Et Jean Pape poussa un soupir de regret.

 

Antoine changea vite la nature de ses pensées, en demandant :

 

– Ça te va-t-il ?

 

– L’affaire de la Démone ?

 

– La belle question !

 

– Cela dépend du prix.

 

– Dix piastres !

 

Jean Pape se mit à siffloter, ne daignant pas même répondre.

 

– Vingt piastres !

 

Le sifflement redoubla.

 

– Trente !

 

– Non, articula sèchement Jean Pape.

 

– Ah ça ! mais deviens-tu fou ! s’écria Antoine… Trente piastres, c’est un beau denier !

 

– Ma tête et celle de mon frère valent plus, je pense.

 

– Il n’y a pas de risques à courir.

 

– Vas-y toi-même, en ce cas.

 

– Moi, non : on se défierait.

 

– Alors, laisse-la vivre, et buvons à sa santé… Je paye la traite pour la circonstance.

 

Et Jean Pape, ouvrant un grand coffre, en tira une bouteille de whisky, qu’il déposa sur la table et qu’il flanqua de deux tasses de fer-blanc.

 

– Sers-toi, dit-il à Antoine. Celui-ci, quoique de mauvaise humeur, ne se fit pas prier et avala d’un trait.

 

Jean Pape se versa une bonne rasade et, élevant sa tasse à la hauteur de sa bouche, il dit d’un ton goguenard :

 

– À la santé de cette pauvre vieille Démone ! Que le diable lui accorde encore de longs jours, pour voir mourir sur la paille ce mesquin d’Antoine Bouet !

 

Et il but lentement, avec volupté.

 

– Satané feu d’enfer ! cinquante piastres ! hurla le beau parleur, bondissant sur ses pieds.

 

– C’est mieux, mais pas assez… Marche ! marche, mon garçon ! dit tranquillement Jean Pape, en bourrant sa pipe.

 

Antoine fit un effort sur lui-même… Il avait une folle envie de sauter à la gorge de son complice.

 

– Écoute, Jean, reprit-il, et sois raisonnable… Je t’offre soixante piastres, dont trente comptant et les trente autres quand je verrai la Démone ici, morte ou vivante.

 

L’aîné des Pape regarda bien en face le beau parleur et lui dit résolument :

 

– À ton tour, écoute, Antoine Bouet… Quand on est, comme toi, un vil assassin et qu’on n’a pas le cœur de faire sa besogne soi-même, on ne doit pas chicaner sur le prix du sang…

 

– Jean Pape !

 

– Oh ! ne roule pas des yeux furibonds : c’est inutile avec moi. On ne m’effraie pas, tu le sais. Je te répète donc que, si tu tiens à ce que la Démone soit arrachée des mains d’Ambroise Campagna, ton mortel ennemi, et qu’elle soit mise dans l’impossibilité de révéler tout ce qu’elle sait sur ton compte – et elle en sait long – il faut te résigner à te fendre d’une forte somme.

 

– Combien veux-tu donc, sangsue ?

 

– Je veux deux cents piastres, pas un sou de moins.

Antoine fit un violent soubresaut.

 

– Jamais ! hurla-t-il, jamais je ne paierai aussi cher une vieille carcasse aux trois-quarts morte, si elle ne l’est pas tout à fait !

 

– C’est bien, dit froidement Jean Pape. La Démone vivra ; la Démone parlera ; tu seras perdu comme un chien, et ta filleule mangera l’héritage de ton frère, sans jeter même une aumône à tes enfants !… Et ce sera bien fait, car tu n’es qu’un faiseur d’embarras, incapable de résolutions énergiques. Voilà mon dernier mot.

 

Antoine était effrayant à voir. Une pâleur livide blanchissait ses tempes osseuses. Des gouttelettes de sueur froide perlaient à la racine de ses cheveux. Il était manifeste qu’un violent combat se livrait entre son avarice et sa colère.

 

La colère l’emporta. Sans dire un mot, mais en proie intérieurement à une froide rage, il tira sa bourse et la vida sur la table. Il y avait des pièces d’or et de la monnaie d’argent, qui se mirent aussitôt à étinceler aux rayons du soleil couchant. Jean Pape, l’œil rivé sur cet amas lumineux, ne respirait plus… Quant à Antoine, calme dans sa fureur, il prit les pièces une à une et les déposa devant son complice, en les comptant soigneusement. Mais ce qu’il y eut de singulier dans cette opération, c’est qu’il l’assaisonna des plus sanglantes invectives à l’adresse de Jean Pape, sans pour cela élever la voix le moins du monde, exactement comme s’il eût récité une leçon.

 

Reproduisons.

 

– Cinq, dix, quinze, vingt… Tu sais, Jean Pape, que tu es une affreuse canaille, un voleur, un meurtrier !… Vingt-cinq, trente, trente-cinq… Un ignoble bandit, un sale hypocrite, un scélérat qui a mérité dix fois la potence !… Quarante, cinquante, soixante… Tu n’as ni cœur, ni honneur, ni religion, ni sentiment, ni rien !… Soixante-cinq, soixante-quinze, quatre-vingt… Tu boirais le sang de ton père, si tu en avais un ; tu égorgerais ta mère, si un monstre comme toi était né d’une femme ; pour un peu d’or, enfin, tu te mutilerais toi-même, membre par membre, lambeau par lambeau !… Quatre-vingt-cinq, quatre-vingt-dix… Et, avec tout ça, vil animal, tu es plus bête que cinq cents mille oies !… Quatre-vingt-quinze, cent !

 

Voilà ton compte, Jean Pape ! Celui-ci – qui n’avait pas sourcillé le moins du monde – allongea aussitôt la main pour s’emparer des pièces étalées devant lui ; mais Antoine lui tapa énergiquement sur les doigts.

 

– Minute ! fit-il… Tu es bien pressé de me dépouiller ! Faisons nos conditions.

 

– Elles sont toutes faites : cent piastres de suite et cent piastres quand la vieille aura rendu ses comptes.

 

– Fort bien. Mais je veux deux choses…

 

– Parle.

 

– D’abord, que l’affaire se fasse sans retard, cette nuit même…

 

– Hem ! Au fait, pourquoi pas ?

 

– Puis, qu’avant d’expédier la Démone, vous l’ameniez ici et la cachiez jusqu’à ce que je sois venu la voir. J’ai à lui parler.

 

– C’est facile : nous la logerons au grenier.

 

– Bien. Tu mets ton frère dans la confidence, je suppose ?

 

– Sans doute. À moi seul, je n’arriverais pas.

 

– Arrangez-vous à votre guise et réussissez, car autrement il vaudrait mieux ne pas éveiller l’attention de nos adversaires.

 

– Nous réussirons, j’en suis sûr.

 

– À demain, donc ! je viendrai de nuit.

 

– À demain, mon garçon ! La vieille sera ici pour te recevoir.

 

Antoine allait s’éloigner, quand un sifflement prolongé se fit entendre, paraissant descendre des hauteurs qui dominaient la maison.

 

Jean Pape mit sa main sur l’épaule d’Antoine.

 

– Un moment, dit-il. Voici Baptiste : il a peut-être du nouveau. Une minute s’écoula, puis la porte s’ouvrit et Baptiste Pape entra. C’était un petit homme trapu, à la physionomie joyeuse et rusée, aux allures vives, à la parole facile et narquoise.

 

Il pénétra dans la salle en battant une succession d’entrechats. Apercevant Antoine, il s’écria :

 

– Victoire ! victoire ! grande nouvelle, vénérable huissier et non moins vénérable frère !

 

– Qu’y a-t-il ? demanda le beau parleur.

 

– Il y a que Baptiste Papelin alias Pape n’est pas un imbécile…

 

– C’est en effet une nouvelle surprenante, grommela Jean.

 

– Au fait, au fait, interrompit Antoine, et en deux mots, bavard !

 

– Eh bien ! ton frère est mort.

 

– Mort ! fit Antoine, en bondissant sur ses pieds.

 

– Oui, mort, ou peu s’en faut.

 

– Quand cela ? comment ?… Mais parle donc !

 

– Quand ?… Il y a quelques heures à peine. Comment ?… Voici la chose. Suivant tes instructions, maître Antoine, je suis allé cette après-midi chez Pierre Bouet, pendant sa digestion, et je l’ai mis adroitement sur la piste de son histoire de sauvages… Une fois que l’eau fut sur le moulin, fallait voir comme ça marchait !… Le bonhomme en avait par-dessus la tête, et, moi, je poussais tranquillement à la roue par mes gestes et mes exclamations… Ah ! que c’était donc drôle !

 

– Finiras-tu ? gronda Antoine, presque menaçant.

 

– Ça y est ! – Tu as donc bien hâte d’hériter ! – Je voyais bien que le vieux avait la figure toute rouge, mais je ne croyais pas que les choses marcheraient si vite, – lorsque, crac ! boum ! le voilà tout de son long sur le plancher, comme un bœuf assommé.

 

– L’apoplexie ! murmura Antoine.

 

– Oui, l’apoplexie : le Dr Demers l’a dit tout à l’heure.

 

– Le médecin pense-t-il qu’il en reviendra ?

 

– Il n’en sait encore rien. Une bonne saignée a été pratiquée, et l’on s’attendait à du mieux quand je suis parti. Antoine s’élança au dehors, criant à ses amis :

 

– À demain !… N’oubliez pas !… Nos affaires prennent bonne tournure ! Et il disparut dans le sentier qui conduisait à la grève.

 

X. Un coup de fusil aux avant-postes.

 

Depuis deux heures de l’après-midi, c’est-à-dire depuis le moment où Pierre Bouet a été frappé d’une attaque d’apoplexie, la maison est dans un émoi indescriptible. Elle ne désemplit pas. C’est un va-et-vient continuel d’amis et de curieux, – les premiers recueillis, inquiets, parlant à voix basse ; les autres affairés, le nez tendu, furetant dans tous les coins, s’informant de tout à tous, formulant des réflexions, indiquant des remèdes infaillibles, importants et surtout importuns.

 

Quel est le médecin qui ne les a pas eus dans les jambes, ces intolérables fâcheux que l’accueil le plus froid ne parvient pas à rebuter ?

 

Vers trois heures moins quelques minutes, le docteur Demers est arrivé.

 

C’est Ambroise Campagna qui était allé le chercher, avec le meilleur cheval de l’écurie de Pierre Bouet, une bête de cinquante louis.

 

Anna lui avait dit :

 

– Ambroise, attelez Belle, crevez-la, s’il le faut, et courez au médecin… De votre vitesse dépend peut-être la vie de mon père !

 

Campagna était parti comme le vent, avait fait plus de quatre lieues à l’épouvante et se trouvait de retour, avec le docteur, en moins de soixante minutes.

 

Les rangs pressés de la foule s’ouvrirent devant l’homme de l’art, qui pénétra aussitôt dans la chambre du malade.

 

Celui-ci était couché sur son lit, la tête relevée par une pile d’oreillers. Il respirait péniblement, faisant saillir ses lèvres à chaque expiration. Sa figure rouge et turgescente, le relâchement général des muscles, la dilatation des pupilles ne laissaient aucun doute sur la nature de la maladie.

 

Anna se tenait debout, au chevet du patient, renouvelant à chaque minute les compresses froides qu’elle appliquait sur sa tête brûlante… Elle était pâle, mais ferme, en vaillante fille qui comprenait que ce n’était pas le temps de perdre la carte.

 

Par ses ordres, une autre femme entretenait des briques chaudes sous les pieds et autour des jambes du malade.

 

Le docteur vit tout cela, d’un coup d’œil. Il fit un examen sommaire, puis s’inclinant devant la jeune fille, il lui dit, tout en ouvrant sa trousse :

 

– Mademoiselle, grâce à vos soins intelligents, j’espère que je n’arrive pas trop tard pour sauver votre père.

 

– Oh ! docteur, répondit Anna en joignant les mains, puissiez-vous dire vrai !

 

– Espérez, mademoiselle… Je compte beaucoup sur une forte saignée, que je vais pratiquer immédiatement.

 

– Que vous faut-il, docteur ?

 

– Un vase pour recevoir le sang, des bandes de toile pour comprimer le bras ; tout à l’heure, de l’eau tiède. En un instant, tout cela fut à la disposition du praticien.

 

Les curieux et les curieuses furent consignés dans la cuisine, à leur grand désappointement. Il ne resta dans la chambre à coucher que les personnes indispensables.

 

Les curieuses évincées se vengèrent en disant du mal d’Anna.

 

– Voyez-vous, chuchotait l’une, cette pécore qui fait déjà sa maîtresse !

 

– Elle n’attend même pas que son protecteur ait tourné l’œil ! appuyait une autre.

 

– Si ce n’est pas honteux de voir une étrangère chasser comme ça de vieilles amies à Pierre Bouet ! renchérissait une troisième.

 

Puis les épithètes se croisaient :

 

– C’est une orgueilleuse !

 

– Une sans-cœur !

 

– Elle n’a pas versé une larme !

 

– Hé ! hé ! Pierre lui laissera pourtant un joli magot !

 

– C’est justement pour ça que le chagrin ne l’étouffe pas ! Ambroise, qui entrait en ce moment, venant de l’écurie où il avait longuement bouchonné la vaillante Belle, entendit ces remarques haineuses. Son premier mouvement fut excessif, – car la patience n’était pas son fort… Il leva la main pour souffleter la plus proche des commères qui avaient parlé en dernier lieu, – une vieille fille anguleuse, jaune et sèche ; mais une seconde de réflexion fit retomber son bras… Il se contenta de leur lancer à toutes cette apostrophe :

 

– Langues de vipères, remerciez le bon Dieu de porter jupe au lieu de culotte, car je vous ferais vite rentrer dans la gorge vos paroles venimeuses.

 

– Tu n’es pas encore le maître ici, je suppose ! riposta aigrement la vieille fille jaune.

 

– Avant d’en arriver là, reprit méchamment une autre, il te faudra d’abord passer sur le corps de Pierre Bouet, qui n’est pas mort, après tout…

 

– Et te faire agréer par mamezelle ! conclut une troisième, qui s’éloigna après avoir lancé cette flèche du Parthe.

 

Campagna sentit une rougeur brûlante lui monter à la figure… Il comprit ces allusions d’une transparence malicieuse, et sa langue se paralysa de telle façon, qu’il ne put rien répondre. Quoi ! c’est ainsi qu’on interprétait son dévouement ! Quoi !… il ne lui était pas permis de veiller sur sa petite amie Anna, sans qu’on lui supposât des arrière-pensées d’intérêt, des calculs sordides !

 

Un flot d’amertume gonfla le cœur du brave garçon, et il se dit à lui-même :

 

– Ces femmes sont bêtes, mais elles ne sont pas si méchantes que ça… On leur a fait la langue ; elles jouent un rôle… Il y a de l’Antoine là-dessous !

 

Puis il se dirigea vers la chambre du malade, tout en murmurant :

 

– Oh ! il ne faut pas que Pierre Bouet meure ! le bon Dieu fera un miracle, car Anna serait bien à plaindre !

 

Il rencontra le médecin, qui s’apprêtait à sortir, après avoir donné ses derniers ordres.

 

– Eh bien ? fit-il.

 

– La saignée a parfaitement réussi ; le malade respire mieux ; le pouls s’améliore.

 

– Il est sauvé, alors ?

 

– À peu près. Mais je crains une chose…

 

– Laquelle ?

 

– Qu’il reste paralysé de toute une moitié du corps.

 

– Ce serait grave.

 

– Oui ; mais ça vaudrait toujours mieux que la mort. Au reste, il n’en conservera pas moins ses facultés intellectuelles… Mais il lui faudra du repos, du calme… On fera en sorte de lui éviter les plus légères émotions… Une forte secousse morale le tuerait.

 

– On veillera ! répondit Ambroise.

 

Puis il demanda :

 

– Vous partez, docteur ?

 

– Oui, je n’ai plus rien à faire ici jusqu’à ce que le malade ait recouvré la connaissance, – ce qui aura lieu cette nuit, je l’espère.

 

– Tant mieux, il y a une voiture à la porte, qui vous attend.

 

– Ce n’est pas vous qui me ramenez ?

 

– Non : moi, je m’installe ici pour la nuit.

 

– Bonsoir, alors.

 

– Bonsoir, docteur. Le médecin s’éloigna, et Ambroise entra dans la chambre du malade. Plusieurs personnes avaient entendu la conversation que nous venons de rapporter, entre autres Baptiste Pape. Ce dernier devait la mettre à profit, comme on le verra. Vers neuf heures du soir, Antoine Bouet fit son apparition. Il était en tous les jours et arrivait en droite ligne du haut de ses clos, où il avait travaillé toute l’après-midi, disait-il. Il ne faisait que d’apprendre le terrible accident arrivé à son frère, – accident qu’il avait, du reste, redouté et prédit, chacun devait s’en souvenir. Si Pierre, ou plutôt ceux qui en avaient charge, l’avaient écouté, pareil malheur ne serait pas arrivé… Enfin, on avait sans doute agi avec de bonnes intentions, mais le mal n’en était pas moins fait et il ne s’agissait plus de récriminer, mais de parer aux conséquences…

 

Ce petit discours du beau parleur fut approuvé sans réserve par les assistants réunis dans la cuisine. On ne se fit pas faute, aussitôt qu’il se fut éloigné, de louer sa modération en face de la situation fausse qui lui était faite et sa sérénité toute évangélique à l’approche de l’exhérédation qui l’entendait probablement.

 

– C’est un bon frère ! pensait la majorité.

 

– Quel finaud ! se disaient intérieurement les rares sceptiques. Cependant Antoine avait pénétré dans la chambre du malade. Il y trouva sa filleule et Ambroise Campagna.

 

– Ma chère Anna, dit-il, après avoir souhaité des yeux le bonjour à la jeune fille, j’arrive du haut de mon champ, et je ne fais que d’apprendre le malheur arrivé à Pierre… Comment va-t-il ?… Est-ce bien grave ?… Qu’a dit le médecin ?

 

– Pas grand-chose à moi, mais il a parlé à Ambroise. Antoine se retourna à demi vers ce dernier, comme s’il n’eût fait que de l’apercevoir, et s’écria d’une voix aigre-douce :

 

– Tiens, c’est vrai, te voilà, Ambroise !… Je ne t’avais pas vu en entrant… Au reste, j’aurais dû supposer qu’en cas de malheur arrivé à mon frère, tu serais le premier au poste, près de lui.

 

– Et tu aurais eu raison ! répliqua froidement Campagna… Je ne suis pas bon à grand-chose, mais je puis toujours faire un bon chien de garde.

 

– Un chien de garde-malade ! murmura le beau parleur avec une moue narquoise, voilà une sorte de chien qu’on ne rencontre pas partout !

 

– C’est qu’on n’en a pas besoin partout ; mais il paraîtrait qu’il en faut un ici, pour empêcher certains loups qui viennent y flairer la mort.

 

Antoine pâlit un peu et pinça ses minces lèvres. Faisant un effort pour sourire, il répliqua d’un ton badin :

 

– Les loups sont rares à l’Île d’Orléans, – à l’exception toutefois des loups-garous, – et je crains bien, mon cher Ambroise, que ta nouvelle charge ne soit une sinécure.

 

– Tant mieux pour les loups ! fit Campagna, avec une intonation presque menaçante.

 

Le beau parleur haussa les épaules comme quelqu’un qui renonce à comprendre les divagations d’un toqué. Puis, changeant brusquement de ton et de conversation, il demanda :

 

– Voyons, que pense le médecin ? que t’a-t-il dit ?

 

– Que le danger est passé ou à peu près.

 

– Il en reviendra, alors ?

 

– C’est plus que probable.

 

– Quand reprendra-t-il connaissance ? Ce long assoupissement m’inquiète.

 

– Calme tes craintes, bon frère ; si le docteur ne se trompe pas, dans quelques heures Pierre reviendra à lui.

 

– Je le souhaite de tout mon cœur, répondit Antoine, en tournant le dos à Campagna ; il remettra probablement chacun à sa place ici et empêchera son unique parent d’être insulté par le premier malappris venu.

 

– Misérable ass…… ! commença Ambroise, dont les dents grincèrent. Il fut interrompu par Anna, qui lui dit avec autorité :

 

– Ambroise, vous vous oubliez ! Vous n’êtes pas ici sur la voie publique, et je ne puis tolérer…

 

– Vous avez raison, mademoiselle, j’allais en effet oublier que chaque chose doit venir à son heure ! répondit le vieux garçon, qui sortit aussitôt de la chambre à coucher.

 

Cette petite scène s’était passée en moins de temps qu’il ne nous en a fallu pour la raconter. Elle laissa la jeune fille tout émue et Antoine calme, du moins en apparence.

 

Il dit tranquillement à sa nièce :

 

– Ma chère petite, tu as un ami singulièrement grossier et qui ne respecte guère ton parrain.

 

– Oh ! mon oncle, fit Anna, pardonnez-lui… Il est d’humeur bizarre depuis quelques temps, et la soudaine maladie de mon père l’a complètement bouleversé.

 

– Qu’est-ce qu’il a à voir là-dedans ? remarqua durement Antoine.

 

– Il est si bon pour nous ! il nous aime tant ! Il ne faut pas lui en vouloir pour un moment de vivacité.

 

– Vivacité est joli ! ricana le beau parleur du bout des lèvres.

 

Puis, d’un ton affectueux et prenant les mains de sa filleule :

 

– Écoute, petite… Cet homme m’en veut à mort, j’ignore pourquoi… ou plutôt je ne le sais que trop… Il est capable de tout pour me noircir à tes yeux… Mes démarches les plus ordinaires sont pour lui des machinations ténébreuses ; mes paroles, mes regards, mes gestes même, il interprète tout cela à mal… Pourquoi ?… Que lui ai-je fait ? – Rien. Il a un intérêt caché, un intérêt d’une nature que je ne puis te révéler maintenant, à agir de la sorte… Hélas ! chère enfant, tu ne connais guère le monde et les mobiles qui le guident ; ton cœur est encore naïf et pur ; reste dans cette douce ignorance le plus longtemps que tu pourras. Ce n’est pas moi qui t’en ferai sortir, car, quand tu me questionnerais sur ce que je viens de te faire entrevoir, je ne répondrais pas. Tout ce que je puis te dire, c’est ceci : Défie-toi des gens trop zélés et des amis trop officieux !

 

Et, sur ce vague avertissement, Antoine se retira vers la cuisine.

 

Au reste, trois ou quatre commères, à bout de patience, montraient leurs câlines chiffonnées dans l’entrebâillement de la porte, et la consigne allait être forcée.

 

Anna les laissa pérorer à voix basse et s’abîma dans ses réflexions.

 

Qu’avait voulu dire son oncle et pourquoi cet avertissement solennel, en présence de son père mourant ?… Pourquoi ces réticences sur le compte d’Ambroise Campagna, et quel but mystérieux avait à poursuivre ce garçon, en qui elle reposait une entière confiance ?

 

Mystère !

 

Plus elle sondait les agissements qui se produisaient autour d’elle, moins elle comprenait, moins elle voyait clair dans cette nuit où n’apparaissaient que de fugitives clartés.

 

Ah ! si elle eût eu plus d’expérience de la vie ; si elle eût été capable de lire dans ce livre aux pages hiéroglyphiques, qui s’appelle le cœur humain, elle aurait eu vite fait de débrouiller cet écheveau d’intérêts et de dévouements, emmêlés…

 

Mais elle était jeune et naïve ; elle était innocente et bonne !… La confiance jaillissait de son cœur, au moindre appel. Pour se défier, pour croire aux intentions criminelles, il lui aurait fallu faire un effort trop violent, combattre avec trop de fatigue ses propres inclinations, ses penchants innés vers tout ce qui est bien, vers tout ce qui est beau, vers tout ce qui est grand !

 

Aussi revenait-elle vite sur une première impression, lorsque cette impression avait été mauvaise ; chez elle, le soupçon ne pouvait prendre racine et se développer. – Les plantes nuisibles ou mortelles croissent de préférence dans les lieux bas et humides, que le soleil ne visite qu’avec parcimonie.

 

Antoine lui-même avait bénéficié de cette disposition invincible du caractère de la jeune fille… Les défiances parfaitement justifiées qu’avaient fait naître dans l’esprit de l’orpheline sa captivité sur l’île à Deux-Têtes et le son de cette voix familière entendue dans une nuit terrible, ces défiances, disons-nous, s’étaient envolées dès le retour au foyer… Avec la sécurité et le calme de la vie habituelle, l’oubli était venu, ensevelissant dans ses voiles discrets bien des indices accusateurs et nombre de déductions coulant de source.

 

Voilà pourquoi nous avons vu, tout à l’heure, Anna prendre parti pour son parrain contre son meilleur ami, Ambroise Campagna…

 

Et voilà pourquoi, aussi, nous continuerons à voir le beau parleur tisser sa trame perfide autour de sa trop naïve et trop confiante filleule.

 

XI. Où la Démone passe de main en main.

 

À peu près vers onze heures de la même nuit, une scène bien étrange se passait chez Ambroise Campagna.

 

La maison de ce dernier, au lieu d’être située, comme celle de Pierre Bouet, au sud du chemin, s’élevait du côté nord, adossée à un renflement de terrain, qui court parallèlement au fleuve pour aller se confondre avec les berges de la rivière Dauphine. De même que la plupart des habitations de l’Île d’Orléans, elle était en pierre, basse de carré, – le tout blanchi à la chaux.

 

Grâce à la disposition du terrain et au peu d’élévation des pans, on comprend que le côté de la maison regardant le nord offrait bien moins de développement que celui qui donnait sur le chemin royal. À moitié enfouie sous la terre, cette façade n’avait guère plus de six pieds de hauteur, de façon qu’un homme de taille ordinaire pouvait aisément atteindre le rebord de la toiture, en allongeant seulement le bras. Du reste, ce côté de la maison était presque entièrement caché par de hauts pommiers, dont quelques-uns des rameaux pendaient même jusqu’au-dessus du toit.

 

C’était charmant, mais aussi – avouons-le – excessivement commode pour les voleurs ou les malfaiteurs qui auraient voulu s’introduire chez maître Campagna, par la petite lucarne, dont on pouvait voir la lumière discrète filtrer à travers le feuillage qui l’enguirlandait.

 

Telle était du moins l’opinion de deux compères de notre connaissance, les frères Pape, qui, embusqués sur la crête de la colline, observaient avec une attention soutenue et la maison et ses abords.

 

On sait ce que venaient faire là les deux coquins ; il s’agissait pour eux de gagner les deux cents piastres extorquées à Antoine, moyennant la condition d’enlever la Démone, cette nuit même.

 

Or, les circonstances semblaient favoriser singulièrement l’opération. Ambroise était retenu hors de chez lui par la maladie de Pierre Bouet, et, sans doute, sa mère ne manquerait pas de visiter, elle aussi, ne fut-ce que cinq minutes durant, le pauvre malheureux qui se mourait, à quelques arpents de là… La vieille resterait seule, et alors tout irait comme sur des roulettes.

 

En attendant cette éventualité, les Pape se tenaient cois sous le feuillage qui leur servait d’abri, épiant du regard le moindre mouvement, prêtant l’oreille au plus léger bruit…

 

Ils sont là depuis une bonne heure, quand nous les rejoignons. Et, cependant, rien encore n’est venu confirmer leur petit calcul… La mère Campagna ne bouge pas, à en juger du moins par l’immobilité des bandes lumineuses que projettent les fenêtres des pignons.

 

Dans les environs, le silence n’est troublé que par la conversation des chiens, qui se répondent d’une ferme à l’autre, ou par le miaulement batailleur des matous, en quête d’aventures.

 

La nuit est noire. Quelques rares étoiles pointillent la voûte du ciel. Le vent se tait. Seuls, les ruisseaux babillent sur leurs lits de cailloux ou bruissent à travers le gazon constellé de marguerites.

 

Minuit va bientôt sonner.

 

Jean Pape appelle son frère, en observation à quelques pas de lui sur la maîtresse branche d’un pommier.

 

– Hé ! garçon !

 

– Qu’est-ce que c’est ?

 

– Rien ne bouge ?

 

– Pas un chat.

 

– Vois-tu chez Pierre Bouet ?

 

– Oui ; depuis longtemps les lumières ne marchent plus : tout le monde doit être dans la cuisine.

 

– Ce serait le temps d’agir, mais il y a cette vieille folle de mère Campagna qui s’obstine à ne pas sortir…

 

– Il faut en prendre notre parti, elle ne s’absentera pas. D’ailleurs, elle doit dormir.

 

– Et le chien d’Ambroise ?

 

– Là-bas, avec son maître probablement, car il ne donne pas signe de vie.

 

– La chance est pour nous. Allons, descends de ton arbre et va un peu voir ce qui se passe dans la maison. Faisons vite ; il n’y a plus à barguiner.

 

Le plus jeune des Pape se laissa tomber de son observatoire et, se faufilant au milieu des arbres fruitiers, arriva jusqu’auprès de la maison. Comme il n’y avait pas de fenêtre sur le derrière, il se glissa le long du pignon qui regardait l’est et alla coller son œil à une des vitres du châssis qui éclairait la cuisine.

 

Tout était silencieux et immobile dans la pièce. La chandelle ne jetait plus qu’une faible lueur, au centre de laquelle se détachait en rouge-feu la mèche épaissie et charbonnée. Près de la table et ramassée dans son grand fauteuil de bois blanc, la mère Campagna dormait, son tricotage sur les genoux.

 

Baptiste Pape remonta vite auprès de son frère.

 

– C’est le temps, dit-il… La bonne femme dort, le chien est absent, et il n’y a pas un être vivant dans le chemin.

 

– Allons ! fit Jean. Mais soyons prudents et procédons avec ordre. D’abord, il est entendu que c’est toi qui grimpes sur mes épaules et entres dans la maison par la lucarne.

 

– Je sais, je sais… Tu as toujours le soin de m’envoyer en avant, c’est connu.

 

– Une fois dans la place, continua Jean sans relever l’observation, tu marches doucement à la vieille, tu l’enroules dans la couverture de laine, tu lui attaches la corde sous les bras et tu me passes le paquet, en le faisant glisser par la lucarne…

 

– Oui, oui… grommela Baptiste avec impatience, encore une fois, je sais tout cela par cœur.

 

– Fort bien, conclut imperturbablement l’aîné. Quand tu m’auras remis la vieille sans encombre, ton rôle sera fini et le mien commencera. Allons.

 

Les deux frères jetèrent un dernier regard sur la route, à droite et à gauche, puis se dirigèrent à pas de loups vers la maison. Arrivés au pied du mur, juste au-dessous de l’unique lucarne de ce côté de la toiture, Jean s’arc-bouta sur ses jambes, inclina quelque peu le buste et se tint immobile, pendant que son frère lui grimpait d’un bond sur les épaules.

 

Une fois qu’il eut pris son aplomb, Baptiste se redressa lentement et approcha sa figure du vitrage.

 

Voici ce qu’il put voir :

 

Le grenier était séparé en deux compartiments par une cloison transversale. Dans la pièce située en face de la lucarne, une chandelle fumeuse achevait de se consumer dans un chandelier de fer-blanc placé sur un grand coffre, servant de table. À quelques pas de ce luminaire primitif, et près d’une couchette basse où un lit propre était dressé, la Démone se tenait accroupie sur ses talons, tournant le dos à la fenêtre. Elle avait les mains jointes sur ses genoux et se laissait bercer par ce balancement inconscient qu’on remarque chez certaines vieilles personnes dont l’esprit court les rues.

 

Dormait-elle ? Veillait-elle ?

 

C’est ce que Baptiste Pape eut été bien en peine de décider, s’il se fût arrêté à cette question. Mais il avait vraiment bien autre chose à s’occuper !…

 

D’abord, le châssis de la lucarne était-il fermé en dedans au moyen de targettes ou de taquets ?… Faudrait-il l’ouvrir de force, faire du bruit, éveiller les femmes, recourir enfin aux grands moyens ?

 

C’était à voir.

 

Baptiste imprima au vitrage une légère poussée : il céda et, tournant sur ses couplets, démasqua complètement l’intérieur du grenier.

 

Cela s’annonçait bien.

 

L’effronté garçon jeta un nouveau regard dans le grenier et constata que la tireuse de cartes n’avait pas interrompu son balancement ; puis il enjamba prestement l’appui de la croisée et retomba sur ses pieds nus à l’intérieur.

 

Il n’avait pas fait plus de bruit qu’un chat.

 

Le pire était mené à bien, pensait-il… Il n’avait plus qu’à dérouler la couverte qui lui ceignait les reins et à fondre silencieusement sur sa proie pour l’en envelopper…

 

Mais comme il s’avançait sur la pointe des pieds, la couverte étendue au bout des bras, la porte du chemin s’ouvrit rapidement et un bruit de pas retentit à l’étage inférieur. Deux ou trois paroles s’échangèrent, puis l’escalier communiquant au grenier craqua sous le poids d’une personne qui la montait…

 

Une minute à peine avait suffi à tout cela… Les pas s’approchaient ; la porte de communication entre les deux pièces du grenier allait s’ouvrir.

 

Et Baptiste Pape, pris à l’improviste, étourdi, ne sachant où se fourrer, était toujours là, debout, immobile, les bras tendus !

 

Il n’avait ni le temps de retourner sur ses pas, ni celui de chercher un recoin où se dissimuler.

 

Lui, si inventif d’ordinaire, il allait se faire prendre comme un renard par une poule !

 

Cependant il obéit au sentiment instinctif qu’on éprouve en pareille occurrence… Il se fit petit, s’écrasa, se pelotonna à l’endroit même où il se trouvait, c’est-à-dire près du pied de la couchette…

 

Puis il ramena pardessus sa tête la couverte qu’il destinait à la Démone et attendit l’orage.

 

La porte s’ouvrait, à l’instant même.

 

Ambroise Campagna – car c’était lui – se pencha jusqu’à mi-corps par l’entrebâillement et dit :

 

– Je vous avais promis des nouvelles, la mère : ça va mieux !

 

– Ah ! merci ! fit la vieille, qui avait relevé la tête.

Puis elle ajouta :

 

– Il a repris connaissance, hein ?

 

– Non, pas encore, mais ça ne tardera guère.

 

– Que Dieu le veuille !… Je viens de dire un chapelet pour lui.

 

– Vous vous fatiguez, la mère… À votre âge, il ne faut pas veiller si tard ; couchez-vous.

 

– Oh ! quand ça me fatiguerait, murmura la centenaire, ce serait bien peu pour expier le mal que j’ai fait…

 

– Vous avez bonne volonté, ça suffit !… Le bon Dieu n’en demande pas davantage, répliqua Ambroise.

 

Puis, apercevant la fenêtre ouverte, il alla la refermer, en disant :

 

– L’air est frais, la mère : il ne faut pas laisser comme ça le vent du nord pénétrer ici, où gare les rhumatismes ! Et il se retira, sans avoir seulement remarqué la masse grisâtre qui gisait près du lit.

 

Quelques minutes après, on l’entendit ouvrir et refermer la porte du chemin ; son pas résonna sur le sol durci de la route…

 

Il retournait chez Pierre Bouet.

 

– Hem ! fit à part soi Baptiste Pape, en soulevant sa couverte pour risquer un œil, je crois sincèrement que je l’ai paré belle !… Enfin, c’est passé… Mais quelle peur j’ai eue, grand saint Jean-Baptiste, mon patron !

 

Tout en faisant ces réflexions, il s’était mis sur les mains et les genoux – à quatre pattes, comme on dit vulgairement – et observait la vieille.

 

Celle-ci allait et venait dans la pièce, courbée presque en deux, furetant ci et là, marmottant des phrases décousues… Tout à coup, elle aperçut cette masse informe qui venait de surgir près de son lit… Interdite, elle s’approcha pour reconnaître par le toucher ce que ce pouvait être…

 

Mais la masse s’agita aussitôt, grandit, s’avança à sa rencontre et s’abattit sur la Démone, avant même qu’un cri eût eu le temps de jaillir des lèvres de la pauvre femme.

 

En un tour de main, la vieille fut enroulée dans la couverte, et une corde se trouva nouée sous ses bras.

 

Le reste n’était plus que jeu d’enfant.

 

Le colis – car c’en avait toute l’apparence – fut passé par la lucarne, reçu dans les bras de Jean Pape et aussitôt transporté sur la colline, au milieu des arbres du verger.

 

Baptiste Pape, après avoir soigneusement refermé le châssis de la lucarne, sauta à terre et rejoignit son frère.

 

Le cadet était de fort mauvaise humeur contre son aîné, qu’il accusa violemment de l’avoir exposé, par sa négligence, à être surpris en flagrant délit.

 

– Tu étais en bas pour guetter, disait-il… Pourquoi ne pas m’avoir fait le signal convenu ?

 

– Pour la bonne raison, répondit Jean, que je n’ai rien entendu venir.

 

– Tu mens ! répliqua Baptiste… Tu voulais me laisser dans le pétrin, pour t’emparer de ma part dans nos épargnes !

 

– Es-tu bête ! ricana Jean… Comme si, une fois compromis, tu ne m’aurais pas dénoncé !

 

– Pour ça, tu devais t’y attendre.

 

– Et, d’ailleurs, crois-tu que j’aurais sacrifié avec toi les cent piastres qu’Antoine doit nous compter la nuit prochaine, au reçu de la vieille ?

 

Cette dernière raison convainquait Baptiste.

 

– Au fait, ç’aurait été folie ! grogna-t-il.

 

Et l’incident fut oublié.

 

Au reste, la réussite complète de leur audacieux enlèvement contribuait beaucoup à rendre les deux vieux garçons accommodants. Sans cette circonstance, en effet, ils n’auraient pas manqué d’en venir aux mains, comme d’habitude.

 

On se mit en route, pour la grève, Baptiste précédant en éclaireur, et l’on arriva sans encombre à une petite anse, au fond de laquelle un flat était tiré sur le sable.

 

La Démone fut déposée à l’arrière de l’embarcation, et Jean Pape défit quelque peu la couverte, pour lui procurer de l’air et la faire revenir à elle.

 

Puis les deux coquins traînèrent leur flat jusqu’à la mer et, s’emparant chacun d’un aviron, voguèrent avec rapidité dans la direction du bout de l’île.

 

Tout marchait à merveille. La nuit était obscure. Pas une âme sur le fleuve. Pas un bruit suspect sur toute la ligne des masses sombres que l’embarcation côtoyait.

 

Au large et en avant, le fleuve immobile scintillait çà et là, réfléchissant le rayon de quelque rare étoile.

 

On approchait de la pointe rocheuse qui termine l’île, et l’on allait bientôt s’engager contre courant le long de la rive septentrionale…

 

Les Pape allumèrent leur pipe, laissant aller le flat au fil de l’eau.

 

– Hein ! garçon, dit l’aîné en retroussant ses manches, c’est maintenant qu’il va falloir nager ferme.

 

– Bah ! fit Baptiste, ce n’est qu’un petit mille contre le courant, après tout.

 

– Oui, mais le baissant est rapide en diable autour de ces pointes.

 

– Que veux-tu ?… On ne gagne pas deux cents piastres à regarder couler l’eau sous les ponts.

 

Le flat arrivait alors près d’une langue de rochers assez élevés, près desquels le courant se précipitait avec la rapidité d’un torrent.

 

À grand renfort de coups de rames, le courant fut coupé et la pointe doublée.

 

Hourra ! ça y est !

 

Mais voici bien une autre affaire !…

 

Un canot, jusque là abrité par les rochers, sur la rive nord, apparaît tout à coup.

 

Un homme, armé d’un fusil, se tient debout au fond de cette embarcation, postée là comme à dessein, et une voix gutturale crie :

 

– Aoh ! qui vient là ?

 

Jean Pape répond, après un instant d’hésitation :

 

– Pêcheurs !

 

– D’où ? répond la voix.

 

– Qu’est-ce que ça vous fait ? riposte Baptiste, peu endurant de sa nature.

 

– De Saint-François ! répond Jean. Nous allons relever notre poisson. Et vous ?

 

– Filons, filons ! murmura Baptiste avec impatience… L’embarcation vole et dépasse le canot.

 

Stoppe ! s’écrie l’inconnu d’un ton impérieux.

 

– Va au diable ! lui réplique Baptiste, redoublant d’efforts et engageant son frère à nager ferme.

 

– Au secours ! au secours ! glapit presque en même temps une voix perçante, partie de l’arrière du flat.

 

C’est la mère Démone qui, revenue à elle, se débat dans ses liens.

 

– Arrêtez, ou je tire ! reprend l’homme du canot, faisant craquer la batterie de son arme à feu.

 

– À moi ! à l’aide !… On veut m’assassiner ! continue la voix de femme.

 

– Vieille enragée, te tairas-tu ? gronde Baptiste, qui bondit sur la Démone et cherche à la bâillonner. Mais la sorcière a le temps de jeter un dernier cri :

 

– Au meurtre !… Aïe ! Pendant cette courte lutte, le canot, vigoureusement conduit, s’est rapproché jusqu’à une couple de longueurs. L’homme qui le monte – une sorte de géant bizarrement accoutré – se tient toujours debout, son fusil entre les jambes et un immense aviron à la main.

 

– Que voulez-vous ? demanda Jean Pape, renonçant à fuir et contenant à grand-peine son bouillant frère.

 

– D’abord, que vous m’attendiez, répond l’inconnu.

 

– C’est fait. Ensuite ?

 

– Secondement, que vous me disiez quelle est cette femme qui appelle au secours, et ce que vous en voulez faire.

 

– Vous êtes bien curieux, l’ami !

 

– J’attends ! fit l’inconnu d’une voix brève.

 

– Eh bien ! c’est notre parente, une pauvre folle qui s’est échappée dans la journée d’hier et que nous ramenons au logis.

 

– Veux-tu qu’elle te dise la bonne aventure ? demanda la voix goguenarde de Baptiste… Elle est sorcière, notre parente : elle tire aux cartes et peut t’apprendre au juste quel jour tu seras pendu.

 

– Aoh ! grommela l’homme au canot, à qui ce mot de sorcière fit dresser l’oreille.

 

– Imbécile ! souffle Jean Pape à l’oreille de son frère, pourquoi ne pas lui dire de suite qui elle est ? Puis s’adressant à son premier interlocuteur :

 

– Eh bien ! l’ami, nous permettez-vous de continuer notre route ?… Êtes-vous content ?… Bonne nuit, alors !

 

Et les rames, tombant à l’eau, portèrent le flat à une bonne distance du canot. Mais ce dernier, en quelques coups d’aviron, l’eut bientôt rejoint.

 

Le grand diable au fusil, ne voulant pas avoir à renouveler une pareille chasse, mit les deux Pape en joue et leur dit froidement :

 

– Les rames à bord et répondez nettement, ou je vous envoie une balle dans la tête, foi de Sauvage !

 

Les ravisseurs de la Démone obéirent, cette fois, sans se faire prier. Ils venaient d’entrevoir la figure de celui qui commandait si impérieusement, et chacun d’eux s’était aussitôt fait cette réflexion : « C’est le Sauvage dont nous a souvent parlé Antoine : c’est Tamahou ! »

 

Or, ils n’ignoraient pas que le Montagnais de l’île à Deux-Têtes était homme à mettre sa menace à exécution.

 

Ils rentrèrent donc leurs rames, maugréant contre leur mauvaise étoile, qui leur avait ménagé une pareille rencontre.

 

Tamahou – car c’était lui, en effet – n’en continua pas moins à les tenir en joue, pour leur éviter la tentation même de mentir.

 

– L’un de vous, dit-il, affirme que cette femme est sorcière et qu’elle lit dans les cartes la destinée des hommes : est-ce vrai, cela ?

 

– C’est vrai ! affirma Jean Pape, à qui le grand fusil en imposait singulièrement.

 

– Quel est son nom ? demanda Tamahou.

 

Les Pape hésitèrent dix secondes…

 

– Prenez garde !… Votre vie dépend de la réponse que vous allez faire… fit observer tranquillement le Sauvage. Jean Pape eut peur…

 

– La Démone ! dit-il.

 

– Aoh ! fit Tamahou, avec une étrange satisfaction… Je m’en doutais, et ce brave Antoine n’a pas menti à sa femme, lorsqu’hier soir il lui a appris que la sorcière vivait… J’ai bien fait de l’épier… Me voilà tout à fait payé de mes peines et sur le chemin de la petite vengeance que je lui ménage.

 

Puis, tout haut :

 

– Mes bons amis, pour vous dédommager du retard que je vous ai valu, je vais me charger de cette femme, qui est un embarras pour vous, de cette pauvre folle qui s’échappe comme ça du logis, qui vous force à courir la nuit sur le fleuve, qui crie au meurtre, qui est enfin une source d’ennuis pour ses excellents parents… J’en aurai bien soin, parole de Montagnais… Allons, passez-la-moi, et vite, je suis pressé.

 

Les Pape, eux, ne l’étaient pas, pressés. Ils se regardaient avec des figures longues d’une aune, ne sachant quel parti prendre.

 

Mais le terrible Sauvage braqua sur eux son long fusil avec un air si déterminé, qu’il fallut bien en passer par ce qu’il voulait.

 

La Démone fut déposée dans le canot, et Tamahou s’éloigna aussitôt, en criant aux deux vieux garçons ahuris :

 

– Dites à Antoine Bouet que son ami Tamahou n’est pas mort, comme il le croit, sans doute, et que j’aurai le plaisir de lui prouver avant peu que je suis bien vivant.

 

Et il disparut dans l’obscurité qui planait sur le fleuve. Les Pape rentrèrent chez eux tout penauds et pensant que leurs cent dollars étaient passablement aventurés.

 

XII. Dans lequel Antoine, roulé et déçu, prend une terrible résolution.

 

Dans la soirée qui suivit, Antoine fit son apparition chez les Pape.

 

– Eh bien ? demanda-t-il.

 

– L’affaire est dans le sac.

 

– Vous avez réussi ?

 

– À merveille.

 

– Personne ne vous a vus ?

 

– Pas un chat.

 

– Mes compliments… Où est-elle ?

 

– Au fond de l’eau.

 

– Comment, au fond de l’eau ?

 

– Eh oui ! mon cher, elle est en train de servir de pâture aux anguilles qui hantent la pêche de Barnabé Singelais.

 

– Ça ne les engraissera pas, les anguilles ! observa sournoisement Baptiste.

 

– Elle n’est donc pas ici ?… Vous l’avez donc noyée ?… s’écria le beau parleur.

 

– Tout doux, tout doux, mon garçon ! fit Jean avec une horreur comique… elle s’est noyée toute seule, s’il vous plaît.

 

– Dieu merci, appuya Baptiste d’une voix dolente, nous n’avons pas ce meurtre-là sur la conscience !

 

Antoine regarda les deux coquins avec une défiance mal dissimulée. Ils ne sourcillèrent pas. En prévision de ce qui arrivait, ils s’étaient mutuellement fait la langue et avaient arrangé leur petite histoire.

 

– Ah ! ah ! dit Antoine après un court silence, voilà qui modifie singulièrement ma position vis-à-vis de vous.

 

– Non pas, fit Jean.

 

– Si, si. Je vous ai donné cent piastres pour enlever la Démone et vous en ai promis cent autres pour l’amener ici, n’est-ce pas ?

 

– C’est vrai, mais il y a eu impossibilité… rétorqua Jean.

 

– Force majeure ! appuya Baptiste.

 

– Or, je ne sais même pas si vous avez gagné la somme que je vous ai comptée de confiance… continua Antoine. Quelle preuve, autre que la présence de la vieille elle-même, pouvez-vous me donner ?

 

– En voici une ! répondit le plus jeune des Pape, en présentant au beau parleur un petit objet dont celui-ci s’empara pour l’examiner.

 

C’était une bague en étain, que Baptiste, toujours prévoyant, avait arrachée à la Démone avant de la livrer au Sauvage.

 

Antoine la tourna et retourna en tous sens et ne put s’empêcher de déclarer :

 

– En effet, cette bague appartient à la Démone. Je la lui ai vue maintes fois. Mais comment as-tu pu t’en emparer ?

 

– C’est bien simple, expliqua Baptiste… Quand la bonne femme s’est tout à coup précipitée dans le fleuve, sans crier gare, je l’ai un instant retenue par une main… Mais elle a brusquement retiré son bras, et le bijou m’est resté… Puis plus rien, bonsoir ! Elle n’a pas seulement reparu.

 

– Pas étonnant, fit observer Jean. La pauvre vieille n’avait plus que les os… et les os, ça cale.

 

Antoine hochait la tête… Il était à demi convaincu. Pourtant il aurait bien voulu une preuve, une preuve indiscutable.

 

Jean Pape la lui promit.

 

– Tu doutes encore un peu, mon garçon ? dit-il…

 

– J’avoue que je préférerais…

 

– Écoute, Antoine… Pour te convaincre tout à fait, tu n’auras qu’à t’assurer par toi-même que la lumière a disparu du grenier où logeait la Démone…

 

– En effet, ce serait une présomption…

 

– Cette présomption se changera en certitude quand tu verras Ambroise t’accuser de lui avoir enlevé la vieille.

 

– Pour le coup, je ne douterais plus ! s’écria le beau parleur.

 

– Ça ne tardera guère, conclut Jean Pape. En attendant, observe bien ton homme, et tu t’apercevras vite qu’il a perdu un pain de sa fournée.

 

– Ainsi ferai-je, et, pas plus part que demain, je serai fixé, répliqua Antoine. Tout de même, ajouta-t-il, je n’aurais pas été fâché de questionner la Démone pour savoir si elle a jasé.

 

– Inutile, mon garçon, tout à fait inutile !… assura Jean pape avec une conviction parfaitement jouée… La pauvre vieille était folle comme le balai et ne disait pas deux mots ayant du bon sens.

 

– En ce cas, tout est pour le mieux, et il ne me restera plus qu’à payer quand j’aurai constaté par moi-même que la prisonnière d’Ambroise est réellement disparue, déclara le beau parleur, se levant pour partir.

 

Les Pape firent bien un peu la grimace, mais durent se contenter de cette promesse, – heureux encore d’avoir roulé aussi facilement leur complice.

 

Antoine regagna son logis par le plus court, à travers champs et bois.

 

Il allait gaillardement, ouvrant sans fatigue le compas de ses longues jambes et se disant à lui-même une foule de choses encourageantes pour le succès final de ses machinations. Cette affaire de la Démone, surtout, lui semblait avoir reçu la meilleure solution possible, solution qui lui sauvait une forte somme, – car il se promettait bien de ne plus donner un sou à ces coquins de Pape.

 

Désormais il allait pouvoir manœuvrer plus librement, sans avoir à redouter l’intervention possible de cette sorcière de malheur envers laquelle il se sentait des torts. Cette femme, en effet, ce complice qui en savait long, aurait pu devenir entre les mains des Campagna une arme redoutable en cas de lutte ouverte ; et la sachant vivante, irritée contre lui, Antoine n’aurait osé rien entreprendre dans la crainte de briser le fil retenant cette épée de Damoclès suspendue au-dessus de sa tête.

 

Maintenant – grâce, il est vrai, à un sacrifice indispensable d’argent – la Démone avait emporté ses secrets dans le royaume des poissons, d’où ils ne sortiraient certes jamais.

 

Tout était donc pour le mieux de ce côté-là.

 

Restait le père Bouet, revenu à la vie, sinon à la santé. Quelle chance perdue !… Pourquoi l’apoplexie, qui fauche si souvent de jeunes existences, avait-elle respecté ce vieillard à héritage !

 

Une affaire si habilement montée, poursuivie avec tant de patience, arrivée même jusqu’à la catastrophe qui en était l’objectif, rater comme cela au dernier moment !… Une mine si bien chargée, faire long feu, ne causer que d’insignifiants dégâts !

 

C’était ce qui s’appelle n’avoir pas de chance.

 

Tels étaient les pensées et les regrets coupables de cet homme en proie aux harpies du crime.

 

Pourtant, il lui restait une consolation dans son fiasco, c’est qu’il était toujours l’héritier légitime du père Bouet, celui-ci n’ayant pas fait de testament. Antoine le croyait, du moins.

 

Mais, hélas ! cette consolation devait lui être enlevée le lendemain, comme on va le voir, et enlevée encore par son plus mortel ennemi.

 

Antoine, en sa qualité d’huissier, venait de servir une assignation dans le haut de la paroisse, lorsqu’en passant vis-à-vis de la maison d’Ambroise Campagna, il fut apostrophé de la sorte par ce dernier :

 

– Hé bien ! maître Antoine Bouet, tu as donc encore fait des tiennes l’avant-dernière nuit ?

 

– Comment cela ? que veux-tu dire ? demanda-t-il, s’arrêtant brusquement.

 

– Oh ! tu me comprends parfaitement, va ! reprit Campagna, s’efforçant de dominer sa colère.

 

– Je comprends que tu veux m’insulter, comme d’habitude, et qu’il est grand temps que cette démangeaison-là se passe, sinon…

 

– Sinon quoi ? fit Ambroise menaçant.

 

Et comme l’autre faisait mine de passer son chemin sans répondre :

 

– Tu me tordras le cou, peut-être ?

 

Et Ambroise, pris d’une colère terrible, les poings serrés, grinçant des dents, semblait prêt à bondir sur l’huissier. Celui-ci eut peur. Il bégaya :

 

– Tu es fou, mon pauvre Campagna, ou tu as trop bu. Rentre chez toi, ce sera mieux, car je pourrais t’en faire coûter gros pour me menacer comme ça quand je suis dans le chemin du roi.

 

– Ah ! oui, tu me feras un procès, n’est-ce pas ?… reprit Ambroise avec un ricanement ironique… Je m’en moque, de tes procès… Veille plutôt sur toi-même car la justice t’attend pour te faire danser au bout d’une corde.

 

Ambroise sentit un petit frisson lui courir par tout le corps. Pourtant il se raidit contre cette sensation désagréable et répliqua sur un ton badin :

 

– Moi ? un huissier de Sa Majesté ?… Ce serait drôle, satané chien !

 

– Oh ! oui, bien drôle, va !… Mais ça ne peut manquer d’arriver, continua Ambroise. La main de Dieu finira par s’appesantir sur un monstre tel que toi ; et tu as beau faire disparaître les témoins de tes crimes, il en surgira de terre, s’il le faut, quand le moment sera venu.

 

– Tu prêches bien, maître Ambroise, mais tu as le tort de ne pas te faire comprendre des gens simples comme moi.

 

– Oui-dà ! fit Campagna, tu veux que je mette les points sur les i ? Eh bien ! tu vas être satisfait. Ce n’est pas d’aujourd’hui que j’ai deviné tes agissements et le but que tu poursuis.

 

– Voyons cela.

 

– C’est l’héritage de ton frère que tu convoites, misérable. Tu veux l’arracher à sa fille adoptive, et tous les moyens te sont bons.

 

– Pas possible ! Ensuite ?

 

– Tu as commencé par faire enlever l’enfant ; mais la Providence a déjoué tes infâmes calculs, et le capitaine Hamelin a été son instrument…

 

– Bel instrument, en vérité !… un contrebandier ! un voleur ! fit Antoine en haussant les épaules.

 

– Ne dis pas de mal de ce jeune homme, vil coquin que tu es !… C’est bien assez de l’avoir trahi.

 

– Allons, voilà que j’ai vendu celui-là, maintenant ! S’il lui arrive de se noyer, vous verrez que ce sera moi qui l’aurai jeté à l’eau.

 

– Oh ! tu en serais bien capable, mais tu es trop lâche pour te frotter à lui. En attendant, tu complotes, ou plutôt tu as comploté la mort de ton frère, une mort assez prompte pour l’empêcher de faire un testament.

 

– Ah ! bah ! tu badines ! goguenarda Antoine, redevenu tout à fait maître de lui, je serais aussi habile criminel que cela !… Tu exagères, Ambroise : trop de zèle !

 

– Cette fois encore, continua celui-ci sans relever le persiflage, tu as manqué ton coup, car Pierre n’en mourra pas ; mais aurais-tu réussi dans tes calculs coupables, que tu n’en serais pas plus avancé…

 

– Pourquoi donc ? interrompit vivement Antoine, sortant avec imprudence de son ton badin.

 

– Pourquoi ?… Hé ! parce que le testament de ton frère est fait depuis le jour même où Marianne a dicté le sien au notaire… J’ai signé sur les deux comme témoin.

 

Le beau parleur fut étourdi par ce coup imprévu… Un instant, il demeura comme paralysé… Puis tout à coup il bondit, fit un geste menaçant et s’écria oubliant toute réserve :

 

– C’est faux !… Tu mens ! Mon frère n’aurait pas osé faire un acte aussi monstrueux !

 

– Ah ! ah ! fit Ambroise, je ne me trompais donc pas ! C’était donc réellement dans l’espoir que ton frère mourrait subitement que tu lui dépêchais toutes sortes de bavards qui l’entretenaient dans sa fièvre !… Assassin ! bandit ! va-t-en car je serais capable de t’étrangler en plein chemin. Mais souviens-toi que je veillerai dorénavant sur ta conduite et qu’à la moindre chose qui louchera !…

 

Antoine n’entendit pas la fin. Insensible à ces injures, il s’éloigna chancelant comme un homme ivre. De tout ce que Campagna venait de lui jeter à la figure, une seule phrase restait présente à sa pensée, l’empoignait, l’enserrait jusqu’à l’étouffer : son frère avait fait un testament !

 

Ce mot de testament signifiait pour lui pauvreté, ruine, déshonneur, – car il ne savait que trop à qui Pierre laisserait ses biens. Ce n’était pas assez que Marianne eût déjà disposée de la moitié de la succession – moins une aumône à sa nièce – il fallait encore que le reste de l’héritage suivît le même chemin, échappât à ses légitimes prétendants !

 

C’en était trop, vraiment !

 

Une immense colère s’alluma dans le cœur de l’envieux Antoine ; le sang lui monta au cerveau en bouffées brûlantes ; mille flèches aiguës coururent par tout son corps… Il pensa mourir de rage.

 

Mais la réaction se fit bientôt ; les folles ardeurs des nerfs s’apaisèrent, et il ne subsista plus, au bout de quelques minutes, dans l’esprit du beau parleur, qu’un sentiment : la soif de vengeance ! qu’une résolution : forcer Pierre Bouet à changer son testament !

 

Antoine eut, le soir même, une longue conférence avec sa femme, et ses dernières paroles en se couchant furent celles-ci :

 

– Je vais lui apprendre, à ce gueux-là, ce qu’il a fait de moi avec sa ladrerie et ce qui attend son étrangère, s’il lui laisse ses biens… Il faudra bien qu’il modifie son testament, sinon je fais un malheur, satané corbillard !

 

Et il ne s’endormit qu’après avoir longuement ruminé son plan infernal.

 

XIII. Le fratricide.

 

Suivant les prévisions du médecin, Pierre Bouet reprit connaissance pendant la nuit ; mais ce ne fut que le lendemain, après vingt-quatre heures d’un affaissement comateux, qu’il redevint assez maître de lui pour échanger quelques paroles avec les personnes qui l’entouraient.

 

Au reste, la conversation ne fut pas longue, car, outre la difficulté qu’avait le malade à mouvoir sa langue à moitié paralysée, il lui fallait encore obéir à la recommandation du docteur, qui avait expressément ordonné le silence.

 

Toutefois, dès les premiers mouvements qu’il essaya d’exécuter, il fut évident pour le père Bouet que tout un côté de son corps refusait le service et que la paralysie, la terrible paralysie en avait pris possession.

 

Il s’en consola cependant, trop heureux d’en être quitte à un tel prix.

 

Le naufragé qui vient d’arracher son existence aux gouffres de la mer, ne s’amuse pas à regretter ses malles perdues.

 

Huit jours se passèrent sans amener d’incidents remarquables. Le malade allait de mieux en mieux, se reprenait à vivre comme avant la catastrophe, présentait même une amélioration notable dans son état moral. Plus de ces folles excitations pendant lesquelles des troupes de Sauvages bariolés hantaient l’imagination du pauvre vieillard ! Plus de ces angoisses rétrospectives qui broyaient le cœur du malheureux père au souvenir des souffrances réelles ou supposées de sa fille adoptive !

 

Le bonhomme, au contraire, paraissait calme, serein, presque souriant… Jamais il n’avait autant aimé la vie, et il n’était pas éloigné de chérir sa nouvelle infirmité pour les dorlotteries qu’elle lui valait de la part d’Anna, la fille de son cœur.

 

La brave enfant, en effet, veillait avec une attention méticuleuse sur la santé et le repos du vieillard. Elle se reprochait d’avoir manqué d’énergie pendant les jours néfastes où son père, en proie aux hallucinations de son cerveau excité, voyait accourir pour l’entendre et l’encourager tous les hâbleurs des environs ; et, à voir quelle autorité elle déployait pour empêcher toute excitation quelconque d’arriver jusqu’au convalescent, on sentait qu’il ne ferait pas bon renouveler les satisfactions de curiosité qui avaient failli coûter si cher.

 

Les visites diminuèrent donc petit à petit, pour cesser presque entièrement au bout d’une semaine.

 

Seuls, quelques vieux habitués, les voisins et Antoine continuèrent de venir tous les soirs fumer leur pipe avec le bonhomme ; mais, à dix heures, tout le monde se retirait, et le sommeil ne tardait pas à secouer ses pavots au-dessus de tous les hôtes de la maison.

 

La chambre à coucher d’Anna était voisine de celle du père Bouet, de façon que le secours se trouvait constamment à la portée du malade. Pour surcroît de précaution, la jeune fille avait fait poser une sonnette qui mettait les deux chambres en communication, et dont le gland pendait à portée de la main du vieillard.

 

Aucun accident n’était donc à craindre, qui ne fût immédiatement signalé à la vigilante garde-malade, laquelle, du reste, ne dormait jamais que d’un œil, depuis la maladie de son père.

 

Et c’était prudent de la part d’Anna, car les engagés couchaient dans les mansardes, à l’autre extrémité de la maison, et d’ailleurs ils avaient le sommeil si dur, qu’un coup de canon, tiré à côté d’eux, ne les eût réveillés qu’à demi.

 

Quant à la servante, qui couchait, elle aussi, au grenier, Anna ne s’y fiait guère, sans trop savoir pourquoi. C’était une grande et forte brune, très capable pour les gros ouvrages, mais d’une gaucherie surprenante quand il s’agissait des soins destinés à un malade. Elle venait de remplacer Joséphine, qui avait décampé en voyant le malheur frapper tant de coups imprévus au sein d’une famille jusque là si heureuse.

 

La courageuse Anna était donc seule de fait à veiller la nuit sur le malade.

 

Cette circonstance, en favorisant les sinistres projets d’Antoine, devait précipiter le dénouement de la tragédie, qu’il ourdissait avec une persévérance de démon.

 

Ainsi qu’il l’avait déclaré à sa femme, il fallait que Pierre Bouet changeât son testament, ou il y aurait un malheur.

 

Une semaine s’était écoulée depuis lors… Antoine n’avait pas sorti de sa circonspection ordinaire, se contentant d’épier, d’observer, de prendre ses mesures, en vue d’une réussite certaine.

 

La partie à jouer était terrible : – Il voulait mettre toutes les chances de son côté.

 

Enfin, un soir – le mercredi, 1er septembre – le beau parleur réussit à jeter une petite poudre blanche dans le bol de gruau qu’Anna ne manquait jamais de prendre avant de se coucher.

 

Cette poudre, d’apparence inoffensive, avait pourtant des effets narcotiques puissants.

 

C’était de la morphine.

 

La partie allait s’engager ! Le premier acte du drame commençait !

 

Les veilleux – parmi lesquels était Ambroise – partirent, comme d’habitude, à dix heures. Antoine se retira le dernier, après avoir souhaité une bonne nuit à son frère et dit une parole aimable à sa filleule.

 

À la porte, le petit groupe se sépara, les uns prenant à gauche avec Campagna, les autres tirant à droite, flanqués du beau parleur. Arrivé en face de sa maison, Antoine prit congé de ses deux compagnons et rentra ostensiblement chez lui.

 

Mais il ressortit bientôt. Seulement, il était méconnaissable. Une barbe postiche encadrait sa figure en lame de couteau ; une paire de lunettes se tenaient à cheval sur son grand nez, et toute sa longue personne se dissimulait sous les plis d’un manteau de couleur sombre.

 

C’est sous cette défroque et grimé de cette façon que maître Antoine refit à pas de loup le chemin qu’il venait de parcourir. Le diable, son patron, aurait eu certes de la misère à le reconnaître. À plus forte raison, les passants attardés. Mais le hardi coquin ne rencontra personne. D’ailleurs, il faisait noir, et le vent de nord-est poussait devant lui de grandes masses de nuages, qui assombrissaient encore l’atmosphère.

 

En approchant de la maison de son frère, Antoine vit briller la lumière aux fenêtres de la cuisine. Anna veillait donc encore… Avait-elle bu son bol de gruau ?… C’est ce qu’il était important de constater.

 

Le beau parleur risqua un coup d’œil à l’intérieur, à travers le vitrage. Le hasard le favorisait, car la jeune fille, assise près du poêle, achevait justement de prendre sa réfection habituelle. Sitôt qu’elle eut fini, elle déposa le vase dans une armoire, s’empara de la chandelle et gagna sa chambre.

 

Antoine en avait vu assez. Il alla se blottir sous un arbre du jardin et attendit là que les hôtes de la maison – maître et serviteurs – fussent complètement plongés dans le sommeil.

 

Une couple d’heures se passèrent de la sorte, pendant lesquelles le malheureux récapitula tous les griefs qu’il prétendait avoir contre son frère, dans le but de se confirmer dans sa terrible résolution.

 

Il n’y réussit que trop bien, car lorsqu’il se leva, ses regards brillaient d’un feu sombre, au milieu de l’obscurité, et ses dents grinçaient de colère contenue.

 

Enfin, le voilà qui se dirige vers une porte basse, communiquant avec la cave de la maison… Il pousse le battant : la porte cède et s’ouvre sans bruit… Alors, courbé en deux, tâtonnant des pieds et des mains, il s’engouffre dans ce trou noir, s’avance avec précaution, se guidant de mémoire, et heurte bientôt un petit escalier, au-dessus duquel une trappe joue sur ses charnières. Antoine soulève cette trappe avec sa tête et la referme doucement, après avoir pris pied à l’étage supérieur…

 

Il est dans la cuisine.

 

Là, il s’arrête un instant et prête l’oreille. Mais aucun bruit insolite ne se fait entendre. Il reprend sa marche, ouvre la porte de communication avec la chambre, y pénètre silencieusement, fait quelques pas vers sa droite et s’arrête de nouveau.

 

Il est arrivé.

 

C’est là, devant lui, dans cette petite pièce faiblement éclairée par la lumière d’une veilleuse, c’est là qu’est son frère, ou plutôt le détenteur de l’héritage qu’il veut avoir par n’importe quel moyen, – ce moyen fut-il un crime !

 

À gauche est la porte de la chambre d’Anna, la cause innocente du drame qui va se jouer.

 

Antoine se dirige vers cette porte, l’entrouvre, écoute pendant quelques secondes, puis revient… Tout est correct de ce côté-là. Le remède a fait son effet, car la jeune fille dort d’un sommeil profond.

 

Il n’y a donc plus, pour Antoine, qu’à pousser la porte entrouverte devant lui pour se trouver en présence de son frère…

 

Mais il a une minute de suprême hésitation, un dernier combat à soutenir, une victoire décisive à remporter sur sa conscience, qui regimbe, malgré lui.

 

La bataille n’est pas longue.

 

Antoine saisit brusquement la poignée de la porte et s’introduit à pas de loup dans la petite pièce. Mais, si peu de bruit qu’il ait fait, ce bruit a été suffisant pour éveiller Pierre Bouet.

 

Le bonhomme, en ouvrant les yeux, voit à proximité de son lit cette espèce de fantôme à longue barbe, drapé dans un grand manteau. Il pousse un cri étouffé :

 

– Ho ! ho ! qui est cela ?

 

Et il va pour saisir le cordon de la sonnette. Mais l’autre l’a prévenu, en disant :

 

– C’est inutile… On ne t’entendrait pas.

 

Le bras du malade retombe sur la couverture.

 

– Que me voulez-vous ? Qui êtes-vous ? demande-t-il d’une voix terrifiée.

 

– Qui je suis ? répond l’inconnu : tu le sauras bientôt. – Ce que je veux ?… Justice.

 

– Je vous ai donc fait tort ? reprend Pierre Bouet, convaincu qu’il a affaire à un revenant.

 

– Oh ! oui, bien tort !

 

– Je réparerai.

 

– C’est ton devoir.

 

– Je vous ferai dire des messes, je prierai pour votre âme.

 

– Je n’ai que faire de tes messes, et mon âme est bien là où elle est.

 

– Malheureux ! vous ne voulez pas de messes ?… Vous vous trouvez bien dans le purgatoire ?… Et le père Bouet se signe avec frayeur.

 

– Hé ! hé ! ricane le sinistre personnage, tu me crois donc mort, vieux pingre !… En effet, ça ferait peut-être mieux ton affaire : tu jetterais à mes os l’aumône de quelques messes, et tout serait dit !… Mais détrompe-toi : je suis vivant, et je ne me contenterai pas d’une bouchée de pain.

 

– Qui donc êtes-vous ? Cette voix ! murmure le vieillard ahuri.

 

– Regarde ! se contente de répondre l’autre, en se dépouillant brusquement de sa barbe et de son manteau.

 

– Antoine ! mon frère ! gémit le bonhomme. Que viens-tu faire ici, à cette heure, malheureux ?

 

– Je te l’ai dit, je viens pour obtenir justice.

 

– Eh ! bon Dieu, quel justice demandes-tu de moi ?

 

– Je veux t’empêcher de jeter dans les bras d’une étrangère le dernier lambeau de l’héritage de notre famille.

 

– D’une étrangère ! De qui veux-tu donc parler ?

 

– Hé ! de qui parlerais-je, si ce n’est de cette fille de malheur, qui dort à quelques pas d’ici !

 

– D’Anna ?

 

– Parbleu !

 

– Comment, c’est de ma fille chérie, de mon enfant adorée, que tu parles en pareils termes ?

 

– Oui !… Et quand tu l’appellerais un million de fois ta fille, elle n’en serait pas moins une étrangère, une enfant trouvée, une inconnue qui prend ici la place de tes parents légitimes…

 

– Chut ! malheureux, elle pourrait t’entendre.

 

– Oh ! quant à cela, ce n’est guère à craindre, monsieur mon frère, car elle aura le sommeil passablement dur cette nuit.

 

Le vieillard eut un soupçon terrible, qui le fit tressauter sur son lit.

 

– Misérable ! s’écria-t-il, tu l’as empoisonnée ! Au secours ! Il est peut-être encore temps de la sauver !

 

Et il fit un violent effort pour se jeter hors de sa couchette. Mais Antoine le força à se coucher et lui dit tranquillement :

 

– À ton tour, ne parle pas si haut et calme tes alarmes : la fille de je ne sais qui n’est qu’endormie ; elle s’éveillera comme de coutume, demain matin.

 

Pierre Bouet respira, mais sa physionomie bouleversée exprimait une angoisse qui allait jusqu’à la souffrance. Antoine commençait à l’épouvanter sérieusement.

 

Cependant il fit un effort pour recouvrer son énergie et, montrant la porte à son frère, dit :

 

– Crois-moi, Antoine, ne va pas plus loin dans ton entreprise criminelle… Je sais où tu veux en venir, et mon devoir est de te déclarer que tu ne gagneras rien par de semblables moyens ! Retourne chez toi… Personne ne t’a vu venir, j’espère, et je tâcherai d’oublier une démarche insensée.

 

Le beau parleur fit entendre un petit ricanement ironique.

 

– Oui-dà ! répliqua-t-il, tu penses m’éconduire de cette façon, frère sans cœur !… C’est que tu ne connais pas qui je suis et ce dont je suis capable ! Tu vas l’apprendre. Mais, auparavant, mets-toi bien dans l’idée que je ne sortirai pas d’ici avant que tu ne m’aies donné satisfaction.

 

– Enfin ! qu’exiges-tu ! quelle satisfaction te faut-il ? demanda Pierre, fort agité.

 

– Je veux d’abord que tu me dises si réellement tu as fait un testament.

 

– Oui, j’en ai fait un.

 

– Qui est ton légataire universel ?

 

– Ma fille, naturellement, – à la charge par elle de donner cent louis à ton garçon.

 

– Mon garçon n’a que faire des aumônes de cette voleuse-là !

 

– C’est lui qui en décidera, quand il sera majeur, répondit froidement le père Bouet.

 

– D’ici là, il coulera bien de l’eau dans la rivière !

 

murmura Antoine d’une voix menaçante. Puis, se redressant à deux pas de son frère, le bras levé :

 

– Écoute, Pierre, et grave bien dans ta pensée le serment que je vais faire : Je jure sur ma part du Paradis que si l’étrangère hérite de toi, au détriment de mes enfants, je ferai de sa vie une existence tellement épouvantable, qu’elle souhaitera la mort comme une délivrance…

 

– Antoine !

 

– Je jure de la martyriser par tous les moyens possibles, de lui susciter des misères, des ennemis, de la perdre de réputation, de lui rendre enfin le séjour de cette paroisse impossible…

 

– Mon frère !

 

– Je la frapperai dans ses amis, dans ses affections, dans ses goûts même, comme je l’ai déjà frappée dans ses amours !

 

– Malheureux ! malheureux !

 

– Elle n’aura ni trêve, ni repos. Plus elle sera abattue, plus je redoublerai mes coups. Mes enfants et moi, nous mangerons le pain noir de la misère ; mais, elle, ce sera du pain trempé de larmes !

 

Le père Bouet était terrifié. Le vertige faisait tournoyer les objets devant ses yeux. Il fit le geste de joindre les mains et supplia, avec des sanglots dans la voix :

 

– Antoine, mon frère, rétracte ce serment impie, ce serment monstrueux !

 

– Je le renouvelle, au contraire ! fit Antoine d’un ton implacable.

 

– Mon Dieu ! mon Dieu ! gémit le malade, portant la main à son front, prêt à éclater.

 

– Et, pour que tu ne te fasses aucune illusion sur son accomplissement, continua le misérable Antoine, je vais te dire ce que j’ai fait, ou plutôt ce que ta folle prédilection pour cette étrangère m’a poussé à faire…

 

– Arrête ! arrête ! murmura Pierre Bouet, épuisé.

 

Mais l’autre, sans tenir compte de cette prière :

 

– Tu n’avais pas d’enfants… J’avais raison de compter sur ton héritage pour ma petite famille, lorsque cette fille du hasard est venue se jeter en travers de mes légitimes espérances. Eh bien ! de concert avec la mère Démone, je l’ai fait disparaître ! et son sort allait être fixé irrévocablement, lorsque cet imbécile d’Hamelin l’a sauvée.

 

– Infâme ! murmura le vieillard.

 

Antoine poursuivit :

 

– Ce même Hamelin était amoureux de ta fille d’adoption ; elle aussi l’aimait ; ils allaient être heureux !… J’ai détruit ce rêve en dénonçant le contrebandier aux autorités douanières.

 

– Lâche !

 

– Ce n’est pas tout… Ambroise Campagna avait conçu et formé le projet de forcer la mère Démone à dénoncer ma prétendue complicité dans la disparition d’Anna !… Je l’ai prévenu en étranglant de mes propres mains la Démone et en mettant le feu à sa cahute.

 

– Assassin !

 

– Mais j’avais agi avec trop de précipitation, cette fois !… La sorcière n’était pas tout à fait morte et put être sauvée des flammes par ce même Campagna, à qui je réserve une leçon dont il se souviendra. Elle fut tenue au secret chez maître Ambroise, qui la réservait pour me confondre… Eh bien ! demande-lui donc, à ce garçon qui se mêle de ce qui ne le regarde pas, ce qu’est devenu son témoin à charge contre moi !… Il te répondra : Disparue ! – Et moi, j’ajouterai : Morte ! au fond de l’eau !

 

Le père Bouet poussa un gémissement inarticulé. Son cerveau se congestionnait et ses idées devenaient confuses. Antoine reprit, avec un redoublement de violence concentrée :

 

– Comprends-tu maintenant, Pierre Bouet, que je ne suis pas ici pour faire de vaines menaces et que je suis homme à accomplir un serment ?

 

Un oui à peine compréhensible s’échappa des lèvres du malade.

 

– Eh bien ! alors, acheva le bandit, décrochant un crucifix appendu à la muraille, si tu ne veux pas que ta fille soit toute sa vie malheureuse, jure-moi sur ce signe sacré de notre rédemption que tu changeras ton testament dès demain, de façon à ce que mes enfants soient tes seuls héritiers.

 

Le père Bouet, n’ayant presque plus conscience de ses actes, tendait vers le crucifix sa main valide ; il allait jurer ;… il allait dépouiller l’enfant qu’il chérissait par-dessus tout !…

 

Mais un flot de sang lui monta au cerveau ; sa main retomba : il fit entendre deux ou trois soupirs… Puis il demeura immobile.

 

Il était mort !

 

Antoine resta un instant pétrifié. Pour la première fois, peut-être, sa conscience se révolta pour lui montrer toute l’horreur de l’acte qu’il venait de commettre. Il frappa du poing son front livide et s’écria, dans un gémissement de désespoir :

 

– Tout est perdu !… J’ai tué mon frère ! Puis, chancelant, les cheveux collés aux tempes par une sueur d’agonie, blême de terreur, se heurtant partout, le fratricide rentra chez lui, courbé sous le poids vengeur de son crime.

 

Quatrième partie

Le doigt de Dieu.

 

I. Au pouvoir de l’ennemi.

 

L’émotion fut grande, le lendemain matin, quand on apprit la mort de Pierre Bouet.

 

Les voisins accoururent de plusieurs arpents à la ronde, dès la pointe du jour, – la nouvelle ayant volé de porte en porte, comme une dépêche endossée : Faites suivre.

 

À huit heures, la maison était envahie par une foule de parents et d’amis des deux sexes, sincèrement affligés et discourant à voix basse sur la position faite à l’orpheline par cette mort inattendue.

 

Antoine était arrivé depuis peu et se montrait très affairé, tout en s’épongeant les yeux à tour de bras avec un immense mouchoir à carreaux rouges et jaunes.

 

C’est qu’il pleurait de vraies larmes, le crocodile !

 

Sa longue figure, déjà si lugubre, avait un véritable aspect de saule pleureur après une averse, et Campagna lui-même se laissait prendre à cette tristesse irrécusable.

 

– Lui resterait-il un peu de cœur ! ne pouvait-il s’empêcher de penser.

 

Quant à l’orpheline, au sortir d’un sommeil lourd et peuplé de visions terribles, elle avait été la première à constater la mort de son père adoptif. Un cri perçant, échappé de sa gorge contractée par l’horreur, avait éveillé toute la maison…

 

Les engagés et la servante étaient accourus… Ils avaient trouvé la jeune fille étendue sans connaissance auprès de la couche funèbre où gisait le vieillard… On l’avait transportée sur son lit, et Joséphine lui donnait les premiers soins.

 

Ce jour-là et le suivant, tout fut en émoi dans la maison… On eût dit une hôtellerie bien achalandée, tant il y eut de va-et-vient et tellement il y circula de curieux, sympathiques ou indifférents.

 

Après avoir pris le consentement de l’orpheline, absolument incapable de rien diriger, vu son état de prostration, Antoine s’était constitué majordome et voyait à tout, avec un flegme, une discrétion, une célérité de véritable croque-mort.

 

Tout lui passa par les mains : l’ensevelissement du défunt, la disposition de la chambre mortuaire et les autres mesures à prendre en vue des funérailles.

 

La digne Eulalie, son épouse, ne demeurait pas, non plus, inactive. Elle s’était emparée de la batterie de cuisine et faisait bravement œuvre de ses dix doigts.

 

Ne fallait-il pas que toutes ces bonnes gens, venus pour rendre un dernier hommage à son beau-frère, eussent au moins quelque chose à se mettre sous la dent !

 

Aussi cuisinait-elle de la belle façon !

 

Lorsque, deux jours après, Pierre Bouet eut été conduit à sa dernière demeure par un grand concours d’amis, venus de toutes les paroisses de l’île d’Orléans, un point d’interrogation se dressa en face de bien des gens : Y avait-il un testament, et quelle en était la teneur ?

 

Cette double question donna lieu à bien des suppositions et fut la source d’une foule de commentaires anticipés… dans lesquels la pauvre Anna ne fut guère épargnée.

 

Le peuple des campagnes est féroce sur les questions d’intérêt, et, comme son cousin le paysan français, tout à fait intraitable lorsqu’il s’agit d’héritage.

 

Aussi les murmures furent-ils nombreux et malveillants quand la rumeur publique annonça que Pierre, – comme l’avait fait Marianne, – ne laissait qu’une aumône aux enfants de son frère unique et instituait sa fille adoptive, Anna, légataire universelle.

 

De ce jour, la pauvre jeune fille, – l’étrangère, comme on l’appela, – fut jugée et mise au ban de l’opinion, tandis que le fratricide recueillait toutes les sympathies.

 

Ainsi va le monde !

 

Mais ce qui parut singulier à bien des gens, c’est qu’Antoine Bouet reçut cette tuile sans broncher et prit la chose en vrai philosophe.

 

Pour le coup, la sympathie se changea en admiration, et il n’y eut qu’une voix, dans toute l’île d’Orléans, pour prôner le désintéressement de ce modèle des pères.

 

La vérité, pourtant, c’est qu’Antoine rageait dans son for intérieur. La colère rugissait en dedans de lui-même, sans qu’il y parût le moins du monde, et il se promettait bien de manœuvrer assez habilement pour mettre à néant les dispositions testamentaires de son scélérat de frère.

 

Mais… comment s’y prendre ?… Que faire en présence d’un acte aussi authentique, aussi formel, qu’un testament notarié ?

 

De ce côté-là, rien à tenter, évidemment !

 

Mais l’héritière était mineure !… Il devait s’écouler encore près de quatre années avant qu’elle pût entrer légitimement en possession de son legs, – et d’ici là !…

 

Antoine n’allait pas plus loin, pour le quart d’heure, dans son raisonnement… Mais il entrevoyait vaguement tous les fils d’une trame à ourdir, bien qu’ils lui parussent encore emmêlés et diantrement difficiles à débrouiller.

 

En attendant la maturité de son plan, il faisait contre fortune bon cœur et semblait voué entièrement aux intérêts de sa nièce adoptive.

 

Et, d’abord, le notaire ayant déclaré une assemblée de parents indispensable, cette réunion eut lieu et le nomma, – lui, Antoine – tuteur de l’enfant mineure, Anna Bouet, à l’unanimité des membres présents, – moins Ambroise Campagna.

 

L’opposition de ce dernier lui valut d’être promu au grade honorifique de subrogé-tuteur.

 

– J’accepte, dit le vieux garçon en regardant Antoine, et je vous promets de surveiller avec la plus grande attention les intérêts que vous me confiez.

 

– Nous serons deux pour avoir soin de cette chère enfant, répliqua hypocritement Antoine. Pas besoin de se demander si elle va être dorlotée !

 

Et un méchant sourire détendit l’arc de ses lèvres minces. Campagna se contenta de répondre :

 

– Je veux croire en ta sincérité, Antoine… Autrement, vois-tu, je serais obligé de te dire que j’entends jouer mon rôle de protecteur très sérieusement.

 

Antoine pâlit, et son regard s’alluma, mais ça ne fut qu’un éclair.

 

– Parbleu ! fit-il. On ne te nomme pas à une fonction aussi importante pour apprendre à ma filleule la manière d’habiller une catin. Le subrogé-tuteur est le surveillant du tuteur… C’est un rôle qui te convient.

 

– Voilà pourquoi je l’accepte, dit froidement Ambroise. Antoine redressait sa longue échine pour riposter, lorsque le notaire, voyant la tournure que prenait la conversation, s’empressa d’y couper court, en donnant aux deux compères des explications détaillées sur les devoirs de leur charge et les droits qu’elle leur conférait. Cette intervention dissipa l’orage qui menaçait, et les deux dignitaires légaux se séparèrent, en se faisant des yeux féroces. Ambroise Campagna rentra chez lui promptement, assez satisfait du résultat de l’assemblée. S’il n’avait pu empêcher sa petite protégée d’échoir à son misérable parrain, du moins il pouvait se dire : Je serai là, moi, entre elle et lui ; je veillerai, et le diable sera bien fort s’il m’empêche de parer les coups ! Et l’excellent garçon tendait son poing fermé vers le logis de son supérieur hiérarchique, le tuteur Antoine. Quant à celui-ci, il prit le chemin des écoliers pour regagner sa demeure. Non pas qu’il se complût à badauder ci et là… Mais c’est qu’il n’ignorait pas ce qui lui pendait au bout du nez en réintégrant le domicile conjugal ; et toutes ces transes se résumaient en un seul, mais formidable mot :

 

Eulalie !

 

Finalement, après maintes allées et venues, nombre de tours et de détours, il se dit philosophiquement : Ah bah ! puisque la chose est inévitable, autant tout de suite qu’un peu plus tard : allons recevoir l’averse.

 

Et il pénétra chez lui, avec des allures de triomphateur.

 

Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées qu’on entendait du chemin royal les glapissements d’Eulalie…

 

L’averse tombait !

 

…………………………

 

Une vie nouvelle allait donc commencer pour notre intéressante héroïne, vie bien différente, hélas ! des heureux jours qu’elle avait coulés entre son père adoptif et l’excellente Marianne.

 

Mais… à quoi bon relater par le menu les souffrances morales de ce jeune cœur qui, jusque-là, n’avait connu que l’amour et la joie !

 

Ces choses-là ne se racontent pas, et c’est leur continuité qui en fait une torture sans nom.

 

Une piqûre d’épingle n’est rien. Mais cent, mais mille piqûres d’épingles, se succédant sans relâche, avec la régularité de la persécution systématique, organisée, voilà un supplice bien autrement cruel qu’une large blessure, une fois faite !

 

Et, pourtant, telle fut la nouvelle existence d’Anna, sous la domination de son tuteur.

 

Pas une heure où elle ne sentît planer au-dessus de sa tête la haine vigilante de son parrain et de sa marraine !… Pas un jour sans que cette haine idiote et perfide ne se traduisit par quelque mesquine vexation ! Ajoutez au mauvais vouloir des parents… l’amour du fils, – oui, l’amour, un amour tyrannique et bête, comme celui qui l’éprouvait !

 

En effet, ce lourdaud de Ti-Toine, pour épais et matériel qu’il fût, n’en avait pas moins été atteint au plus sensible par une des flèches du dieu malin.

 

Il ne manquait plus que cela à l’orpheline !

 

Et, le jour où elle s’aperçut enfin que son gros cousin l’aimait, la pauvre enfant pleura abondamment, seule dans la mansarde où on l’avait reléguée.

 

Expliquons-nous.

 

Si l’héritière de Pierre Bouet logeait maintenant dans une mansarde, c’est qu’Antoine et sa famille habitaient, eux, le reste de la maison, léguée à l’orpheline.

 

Antoine s’était, en effet, installé chez son frère dans les huit jours qui suivirent sa nomination comme tuteur. Sa maison, à lui, était trop délabrée, disait-il – et il disait vrai – pour recevoir une jeune fille élevée dans l’aisance, comme l’avait été sa pupille… D’un autre côté, cette dernière ne pouvait vivre seule avec une servante, – ce qui eût fait jaser la paroisse… Il valait donc mieux, tout bien considéré, que lui, le tuteur se transportât, avec sa petite famille, chez elle…

 

Ce qui avait été fait sans plus de cérémonies.

 

Donc, maître Antoine, dame Eulalie, Ti-Toine fils et Maria-Claudia se gobergeaient à qui mieux-mieux dans l’immeuble appartenant à leur nièce et cousine… en Notre-Seigneur, comme ajoutait invariablement Antoine.

 

La jolie famille de serpents et de serpenteaux que réchauffait là le foyer béni qui avait vu grandir l’Enfant mystérieux !

 

Ah ! si le bon saint Pierre, porte-clefs inamovible des célestes palais, eût donné au père Bouet une permission de sortie pour une toute petite journée, comme le bonhomme vous aurait eu vite balayé cette vermine !

 

Mais, voilà !… Ces permis ne s’accordent pas, – ou plutôt ne s’accordent plus, dans ce siècle pervers où nous vivons.

 

Et, pourtant, comme elles montaient, chaudes et ardentes, vers son père adoptif, les prières trempées de larmes de la pauvre enfant deux fois orpheline !

 

Ne viendrait-il donc jamais un sauveur ?

 

Ce n’est pas un seulement qui devait venir : c’est deux, c’est trois !

 

Mais ne soulevons pas, avant le temps marqué par la Providence, le voile de l’avenir.

 

II. Exploits… chevaleresques de Ti-Toine.

 

Deux années s’écoulèrent de la sorte, sans amener de changements notables dans la situation respective de nos personnages.

 

Antoine tissait sa trame et attendait son heure.

 

Campagna observait.

 

L’orpheline, elle, souffrait sans se plaindre.

 

De toutes les petites persécutions, à peine voilés maintenant, qu’elle avait à endurer, la plus ennuyeuse, la plus agaçante, la plus tenace lui venait de son cousin Ti-Toine, le gros joufflu que l’on sait.

 

Secrètement encouragé par ses parents, cet idiot-là prenait son rôle de prétendant au sérieux – quand ce n’était pas au tragique.

 

Dieu sait pourtant qu’il n’avait pas le physique d’un héros de roman, Ti-Toine !… Gros, court, la tête énorme, des yeux bleus faïence à fleur de peau, le nez busqué en canard, la bouche lippue, il aurait été parfaitement chez lui dans quelque coin perdu de la Forêt-noire, quand le bon Lafontaine écrivit son Paysan du Danube.

 

Avec cela, amoureux comme un berger et jaloux comme un Espagnol !

 

Anna ne pouvait faire un pas sans l’avoir sur les talons ou sans se heurter à lui. Il la couvait sans cesse de son regard sans lumière et la contemplait béatement, la bouche entrouverte.

 

Cela devenait énervant, horripilant, au point que la jeune fille prenait souvent « ses jambes à son cou » et courait sans vergogne pour échapper à ce cauchemar vivant.

 

Alors, Ti-Toine se mettait à pleurer et allait confier ses chagrins d’amoureux au giron maternel.

 

Pas besoin de se demander si la douce Eulalie bondissait et si l’étrangère en attrapait des bordées d’injures… sans les entendre, cela se conçoit.

 

Antoine, à son tour, était mis au courant par sa femme, qui ne manquait pas de charger le tableau outre mesure et de demander les plus noires vengeances.

 

La plupart du temps, le mari se contentait de dire :

 

– Patience, femme : ça viendra ; il faudra bien que ça vienne !

 

Eulalie, qui connaissait son homme et savait de quoi il était capable, refoulait son ressentiment et se calmait pour un temps.

 

Mais c’était sans cesse à recommencer, car le gros Ti-Toine devenait plus amoureux et plus bête d’un jour à l’autre… Il avait constamment la larme à l’œil et ne finissait pas de pleurnicher dans le tablier maternel.

 

C’est le fouet qu’il aurait fallu donner à ce braillard imbécile… Mais la tendre Eulalie était loin de partager cet avis, – je vous prie de le croire.

 

Elle s’attendrissait d’abord sur le chagrin de son gros fils ; puis, sans transition, elle entrait dans des colères folles contre sa filleule, – laquelle était bien à cent lieues de se douter des tempêtes que soulevait son indifférence à l’endroit du cousin Ti-Toine.

 

Cependant, une note gaie traversait parfois le hourvari de ce concert en bémol.

 

C’est ainsi qu’une après-midi du mois de juillet, Ti-Toine arriva comme une bombe à la maison… Il pleurnichait à chaudes larmes et se précipita, sans crier gare, sur les genoux pointus de sa mère.

 

Le cœur de la douce Eulalie en fut tout chaviré, – à tel point qu’elle n’acheva pas une série d’invectives fortement salées qu’elle était en train de servir à son mari.

 

– Qu’as-tu, mon gros Toutou ? demanda-t-elle vivement à son fils, tout en relevant avec ses deux mains la trogne ruisselante du désolé garçon.

 

– J’ai… que je veux aller me périr dans le puits, là ! répliqua Ti-Toine entre deux sanglots.

 

– Te périr, sainte Eulalie, ma patronne !

 

– Oui, oui… et pas plus tard que bien vite.

 

– Et pourquoi te périr, mon chat ?

 

– Parce que… elle ne veut pas m’aimer.

 

– Qui ça, mon chéri ?

 

– Anna, donc !

 

– Eh quoi ! cette petite engeance ?

 

– Justement… Elle m’a dit de cesser de la suivre comme un chien…

 

– La gueuse !

 

– Et de ne plus me cacher dans les sapinages pour la guetter quand elle va chez les Campagna.

 

– La pimbèche ! Comme si ton regard la salissait, cette demoiselle !

 

– C’est que… je lui fais peur, vois-tu.

 

– Tu lui fais peur !… Comment ça, mon garçon ?

 

– Voilà !… Hi ! hi ! hi !… Je me cache dans les branches, le long du chemin… Puis, quand elle passe, je me sacre « à quatre pattes » devant elle en hennissant et ruant comme un poulain… C’est drôle, ça, pourtant ! Eh bien, elle, ça la fâche. Si elle m’aimait, ça lui ferait plaisir, au contraire. Pas vrai, m’man ?

 

La mère ne pouvait répondre, et pour cause. Renversée en arrière sur sa chaise, elle riait d’un rire tellement aigu, que les vitres des châssis en tintaient.

 

Antoine, lui, avait la figure coupée en deux par un sourire d’une oreille à l’autre.

 

Ce que voyant, Ti-Toine éclata à son tour si formidablement, que le chien se mit à japper, le chat à miauler et que Maria-Claudia descendit du grenier pour s’enquérir de ce qu’il y avait de si drôle « en bas. »

 

Cette explosion d’hilarité durait encore, quand Anna fit son entrée.

 

– Comme vous voilà joyeux ! dit-elle.

 

– Ha ! ha ! ha ! beugla Ti-Toine.

 

– Hi ! hi ! hi ! glapit sa sœur.

 

– Hé ! hé ! hé ! miaula Eulalie.

 

– Hem ! hem ! toussa Antoine, reprenant le premier son sérieux.

 

– Qu’y a-t-il donc de si amusant ici ? demanda de nouveau l’orpheline, avec un pâle sourire.

 

– C’est de moi que nous rions tous ensemble ! put enfin dire Ti-Toine, qui se reprit à éclater comme un tonnerre.

 

– C’est de toi que tu ris tant que ça ! fit remarquer l’orpheline avec étonnement.

 

– Eh oui, justement ! fit Ti-Toine avec un naïf orgueil. C’est que c’est cocasse, va… Tu sais bien… quand je fais le poulain dans le chemin du roi : hi-han !… hi-han ! !

 

Et, se précipitant à quatre pattes, Ti-Toine envoya vers le plafond trois ou quatre ruades des mieux conditionnées, avec accompagnement de hihan ! hihan ! si bien réussis, qu’une jument s’y fût trompée.

 

Malheureusement, dans la sincérité de ses efforts, le brave garçon perdit tout contrôle sur son ventre, – lequel en profita pour faire entendre, lui aussi, un hi-han de sa façon, qui n’était pas dans le programme, à coup sûr, quoique supérieurement… henni.

 

Ce coup de… jarnac termina la représentation ; car Ti-Toine, « riant jaune, » cette fois, enfila la porte et prit la clé des champs.

 

La figure de l’oncle Antoine se rembrunit.

 

Celle de la tante se pinça.

 

Quant aux deux cousines, elles en eurent pour jusqu’au coucher à pouffer de rire dès qu’elles se regardaient. L’auteur de tout ce vacarme ne rentra qu’à la nuit noire, bien décidé à ne pas recommencer de sitôt ses exercices… chevaleresques.

 

III. La Dame blanche.

 

Et c’est ainsi que, chez le tuteur de notre intéressante héroïne, les jours succédaient aux jours, les mois aux mois, les années aux années, – étapes jalonnées de pierres noires et blanches.

 

Malheureusement, ils étaient rares les jours à marquer d’une pierre blanche, comme le faisaient les anciens : Albo notanda lapillo.

 

Et plus les événements s’accumulaient derrière ce vieillard morose que la cosmogonie païenne a appelé le Temps, plus aussi le ciel paraissait s’assombrir au-dessus de la tête de l’Enfant mystérieux.

 

Nous venons de la voir rire comme une petite folle à… l’audition de l’accident arrivé au jeune Bouet.

 

Mais, – ne nous y trompons pas, – il y avait la force majeure… Ces petites infortunes n’ont jamais fait pleurer personne, que nous sachions, à moins que ce n’ait été par excès d’hilarité, s’entend.

 

D’ordinaire, la jeune fille est sérieuse et se laisse doucement bercer sur les molles vagues de la mélancolie.

 

Et, chose remarquable, cette gravité coïncide avec un événement qui a beaucoup étonné les gens de Saint-François, deux années auparavant. Nous voulons parler de l’arrivée chez la veuve Hamelin d’une vieille femme à chevelure blanche, et toujours vêtue de flanelle de cette même couleur blanche.

 

On se rappelle avoir entrevu, – la nuit de la capture de l’Espérance par les douaniers, – cette espèce de blanc fantôme émergeant à mi-corps de la cage de l’escalier qui conduisait à la chambre du capitaine…

 

On se souvient que le second, Marcel, en l’apercevant, avait murmuré d’une voix émue : « La Folle !… Pauvre femme !… Elle flaire la tempête ! »

 

De son côté, l’étrange apparition, après avoir inspecté les quatre points cardinaux, s’était prise à marmotter d’étranges choses : « La tempête ! toujours la tempête !… Et la mer qui gronde !… Et les vagues qui s’élèvent !… Et le vent qui mugit !… Nous allons périr, capitaine… Vite, prenez ma fille !… Je vous la confie… Sauvez-la ! sauvez-la ! »

 

Puis quelque chose comme un sanglot avait étouffé cette voix terrifiée… Et l’apparition s’était évanouie dans les ténèbres de la cabine.

 

Or, c’était précisément cette malheureuse que le brave Hamelin avait conduite chez lui et confiée à sa mère, dans l’espoir de recueillir plus tard des renseignements qui lui permettraient de la rendre à sa famille.

 

Le chef mic-mac, Michel Agathe, qui lui avait mis entre les mains cet étrange dépôt, n’avait pu lui donner d’autres renseignements que ceux déjà connus de nos lecteurs.

 

Vers la fin de septembre 1840, un grand navire – qu’il sut plus tard s’appeler le Swedenborg – avait fait naufrage sur les dunes entre le grand et le petit Miquelon, deux îles françaises qui gisent en face de la côte sud de Terre-Neuve… Le lendemain, une femme attachée à la hune d’un tronçon de mât atterrissait dans la Baie de Fortune où la tribu mic-maque était campée. Cette femme n’avait plus qu’un souffle de vie, et elle était folle. Les sauvages ont un étrange respect pour les êtres privés de raison. Ils prirent soin de la pauvre femme, l’adoptèrent et eurent toujours une affection véritablement filiale pour celle qu’ils appelaient dans leur foi naïve : l’Amie du bon Dieu.

 

En attendant que ses démêlés avec sa vieille ennemie la Douane fussent réglés, le capitaine avait conduit sa protégée chez sa mère.

 

Puis, sa goélette, avec la plus grande partie de son chargement, ayant été confisquée, il avait lui-même repris la mer…

 

Et, depuis lors, c’est-à-dire depuis deux ans, on n’avait reçu aucune nouvelle de lui.

 

La veuve Hamelin vivait donc seule avec l’étrange créature, que les sorciers de l’île ne tardèrent pas à appeler la Dame blanche, – encore qu’ils ne connussent aucunement l’opéra de Boieldieu qui porte ce nom.

 

Quand nous disons seule, nous faisons une petite erreur, – à moins toutefois que maître La Gaffe, ex-matelot de l’Espérance, ne compte pas pour une unité dans la grande famille humaine.

 

Ce loup de mer émérite, grand chiqueur devant l’Éternel et loustic de premier ordre, par-dessus le marché, avait en effet été institué majordome de la mère de son capitaine et s’acquittait en conscience de ses importantes fonctions.

 

Cela chiffonnait bien un peu le brave marin d’être devenu un fainéant de terrien… Mais, que n’eût pas fait La Gaffe pour rendre service à son capitaine !

 

Ajoutons que l’excellent matelot aimait et respectait d’une façon tout à fait singulière la pensionnaire toujours silencieuse et grave de sa maîtresse, – qu’il nommait, comme tout le monde, la Dame blanche.

 

De son côté, Anna n’avait pas tardé à se prendre d’une singulière amitié pour cette malheureuse femme, si douce et si triste. Dans les premiers temps, elle éprouvait un véritable saisissement quand elle la rencontrait, marmottant d’étranges choses sans suite et toujours interrogeant les quatre points cardinaux, comme un marin sur le pont de son navire.

 

Mais la folle lui avait témoigné tant de plaisir de la voir, de la caresser, que l’orpheline avait bientôt surmonté toutes ses craintes pour s’abandonner entièrement au doux penchant qui l’entraînait irrésistiblement vers la bonne Dame blanche.

 

Et c’était, ma foi, un charmant tableau à contempler que cette belle jeune fille, dans toute la splendeur de ses dix-neuf ans, entourant de son bras demi-nu la taille maigre de la pauvre insensée dont la chevelure toute blanche se mêlait à ses boucles blondes !

 

On eût dit une nouvelle Antigone guidant une Oedipe femelle, frappée d’une cécité bien autrement terrible que celle du roi antique : la cécité de l’intelligence !

 

Il ne s’écoulait pas un beau jour ensoleillé, que les voisins émus ne vissent ce couple si disparate aller et venir lentement sous les arbres qui bordent la côte.

 

Que pouvaient se dire cette enfant et cette femme, – la première d’une gravité précoce, la seconde noyée dans l’épais brouillard où s’agitait confusément le chaos de ses pensées ?

 

La plupart du temps, des riens…

 

Mais il arrivait quelquefois que les hasards d’une conversation à bâtons rompus, dans laquelle Anna faisait presque tous les frais, amenait sur les lèvres de la Dame blanche de singulières exclamations, – lambeaux de souvenirs ou demi-visions dans le nuage du passé…

 

Ainsi, une après-midi qu’il ventait frais, la jeune fille avait conduit sa « vieille amie » jusqu’au bord de la côte.

 

La mer était haute et déferlait avec fracas sur le sable du rivage.

 

Plusieurs grands vaisseaux, couverts de toile, défilaient rapidement, remontant le fleuve…

 

La folle, debout, le cou tendu, les yeux fixes et se faisant un abat-jour de sa main ouverte, regardait avec une ténacité singulière cette flottille, que poussait vers Québec une grosse brise de vent d’est…

 

Tout à coup surgit de derrière les îles un des grands paquebots de la ligne Allan, – le Scandinavian.

 

La Dame blanche reçut comme un choc en plein cœur… Elle chancela et, se tournant vers sa compagne, elle prononça un nom : Richard !

 

Puis son bras se tendit vers le fleuve et son doigt suivit le vaisseau jusqu’à ce qu’il se fût perdu dans l’éloignement.

 

– Richard ! Richard !… répéta la jeune fille, toute émue, sans savoir pourquoi.

 

– Oui, oui… c’est Richard… continua la folle à demi-voix et comme se parlant à elle-même.

 

Puis, brusquement, elle se laissa choir sur les genoux, disant :

 

– Remercions Dieu, veux-tu !

 

Anna fit comme le désirait sa compagne. Un trouble inconnu se répandait en elle… et, sans qu’elle s’en rendît compte, le cœur qui battait comme à l’approche d’un événement attendu, mais redouté.

 

Elle commença lentement cette admirable prière enseignée aux hommes par le fils de Dieu lui-même, – l’Oraison dominicale : Notre Père qui êtes aux Cieux, etc…

 

Mais ce nom de père, passant de son cœur à ses lèvres, avait une saveur de tendresse inconnue d’elle jusqu’à cette heure…

 

Elle s’y arrêta quelques secondes, pendant que son regard mouillé suivait le paquebot, et le nom de Richard vibrait toujours dans sa poitrine.

 

Quand, enfin, le vaisseau se fut tout à fait fondu dans les ombres naissantes du soir, les deux femmes rentrèrent chez elles, – la Dame blanche agitée comme on ne l’avait jamais vue, Anna toute remuée par un trouble à l’intérieur dont elle ne se rendait pas compte.

 

IV. Un mot sur le magnétisme. – Le spleen anglais.

 

Le magnétisme animal n’est pas ce que pense le commun des mortels : un des mille artifices de la science, un trompe-l’œil, un attrape-nigauds.

 

Il existe, comme son congénère, l’électricité.

 

Seulement, ce dernier agent est bien plus avancé que le premier dans le domaine scientifique : ce qui est dû probablement à ce que l’électricité se montre de jour en jour plus utile et plus applicable aux diverses branches de l’industrie humaine.

 

Pourtant, le magnétisme animal n’a pas dit son dernier mot, et il réserve peut-être aux générations futures tout un monde de solutions à des problèmes que nous, prétendus savants du dix-neuvième siècle, nous sommes impuissants à déchiffrer et dont l’X mystérieux semble nous défier.

 

Lisez de Mirville : – Les Esprits.

 

Est-ce qu’il n’existe pas réellement – dans l’éther qui nous enveloppe – des millions d’esprits subtiles, impondérables, abstraits, qui seraient tout simplement les agents excitateurs de cette étrange puissance appelée par nous : magnétisme ?

 

Cette explication n’est ni plus insensée, ni plus lumineuse que toutes les autres théories édifiées à ce sujet.

 

Elle n’est mise ici debout que pour ne pas trop étonner nos lecteurs quand nous leur dirons que la Dame blanche – qui s’appelait jadis Eugénie Latour – avait réellement pressenti l’arrivée de son mari Richard Walpole, passager du Scandinavian.

 

Il était à bord, comme nous le verrons.

 

Aux sceptiques qui lèvent ici les épaules, nous disons : Lisez de Mirville et instruisez-vous. Peut-être votre mimique sera-t-elle toute autre !

 

Shakespeare n’a-t-il pas dit : There are more things in heaven and earth, than are dreamed of in our philosophy… !

 

Ne rejetons de prime abord rien de ce qui semble en dehors des lois naturelles.

 

La puissance de Dieu est infinie, et ses agents parfois étrangement singuliers… pour notre discernement.

 

Donc, – redisons-le, – Richard Walpole, le mari de la Dame blanche, était de fait un des passagers du Scandinavian.

 

Dès que le paquebot fut en vue de Québec, Richard monta sur le pont, et son regard fiévreux se prit à escalader le promontoire qui sert d’assises à la capitale canadienne, pour errer avec mélancolie vers les hauteurs de Sainte-Foye.

 

C’était là, derrière les murailles de la citadelle, à l’ouest, qu’il avait connu le bonheur vingt années auparavant ; là qu’il avait épousé une adorable jeune femme ; là enfin qu’était née sa fille Anna, ce petit ange potelé et tout rose qu’il n’avait caressé que trois mois, – un instant !

 

Qu’étaient devenus la mère et l’enfant, partis tous deux sur le Swedenborg, en 1840 ?

 

Noyés, sans l’ombre d’un doute, puisqu’à son retour d’Angleterre, dans le printemps de 1841, il avait appris en même temps leur départ et la disparition du vaisseau sur lequel ils avaient pris passage, pendant une des plus furieuses tempêtes qui eussent jamais bouleversé le golfe Saint-Laurent.

 

Depuis lors, en proie à une implacable mélancolie, Richard Walpole avait fait ce que fait tout bon Anglais affligé d’une fortune et obligé de porter sur ses épaules, – jambe de ci, jambe de là, comme le vieillard de Sindbad, – le minotaure national : vulgo, le spleen…

 

Il avait voyagé, – voyagé dans toutes les parties du monde, voituré par tous les agents de locomotion connus.

 

Les océans l’avaient bercé en steamships, en bâtiments à voile, et souvent même en simples bateaux de courses, – quand ce n’était pas sur son propre yacht à vapeur, the Desperate, qu’il promenait son ennui.

 

Il avait tour à tour chassé le tigre dans les jungles du Bengale et le puma avec les Patagons ; parcouru les contreforts neigeux de l’Himalaya et escaladé les pentes vertigineuses du Chimboraço ; il s’était assis sous la tente du jellah d’Arabie et avait fumé le calumet avec les indigènes de la Nouvelle-Zélande… On l’avait vu même passer tout un long hiver emprisonné dans les glaces du pôle arctique, près de l’île Melville, à la recherche du malheureux explorateur Franklin et de ce passage du Nord-Ouest tant convoité, qui fut l’objet de si intéressantes expéditions…

 

Bref, Richard Walpole avait parcouru la boule terrestre en tous sens, semant partout ses guinées avec l’insouciance d’un Crésus blasé.

 

Dire que ce va-et-vient incessant l’amusait, ou même l’intéressait, serait faire une assertion hasardée : ça… l’engourdissait, voilà tout.

 

Et les trois-quarts des millionnaires ennuyés de la brumeuse Albion ne courent ainsi les mondes, eux pareillement, que pour s’engourdir… par le mouvement.

 

Donc, Richard Walpole et son spleen venaient, l’un portant l’autre, de débarquer à Québec.

 

La première chose qu’y fit le noble étranger fut une visite à l’amirauté pour savoir si son yacht, parti d’Angleterre quelques jours avant lui, n’était pas signalé par le télégraphe.

 

On lui répondit que le Desperate venait, en effet, de faire escale à Saint-Jean de Terre-Neuve pour y renouveler sa provision de charbon, et que tout allait bien à bord.

 

All right ! se dit Richard… Mais, que vais-je devenir ici, moi ?… Comment tuer le temps ?

 

Sur dix Anglais riches qui en sont réduits à voir se dresser devant eux cette redoutable question, il y en a cinq qui reprennent le paquebot ou le train, trois qui s’imbibent de brandy, un qui laisse le spleen faire son œuvre, et un… qui se suicide.

 

Hâtons-nous de dire que Richard Walpole n’adopta aucun de ces moyens usés jusqu’à la corde.

 

Après avoir revu les lieux où s’étaient accomplis son mariage et la naissance de sa fille, il renoua quelques relations de parenté, constata à l’évidence que le Swedenborg avait sûrement péri, corps et bien, en 1840, et ne songea plus qu’à l’arrivée de son yacht, sur lequel il comptait redescendre tranquillement le Saint-Laurent jusqu’à Halifax.

 

V. Un naufrage providentiel.

 

Mais Dieu veillait…

 

Il veille toujours, Dieu.

 

Il était écrit que le gentilhomme anglais, après avoir inutilement parcouru le monde pour secouer son spleen, s’en débarrassait inopinément sur le sol canadien.

 

Las d’attendre le Desperate – qui pourtant alors faisait force vapeur vers Québec – Richard loua une grande chaloupe, embaucha deux matelots, choisit un patron pour diriger l’embarcation et s’éloigna de la ville, qui lui pesait décidément.

 

Inutile d’ajouter qu’il emportait tout un attirail de chasse et de pêche, – puisqu’il était Anglais et… s’ennuyait !

 

On partit donc, se dirigeant vers le petit archipel qui saupoudrait le fleuve, à quelques lieues en aval de Québec.

 

C’était par une belle matinée d’octobre, ni trop chaude ni trop fraîche. Une jolie brise de vent d’est soufflait ferme sur le fleuve. Mais la mer était bonne encore et la brise, très maniable.

 

Richard, parti ostensiblement pour la pêche et la chasse, se disait avec raison qu’il n’était pas impossible qu’il rencontrât son yacht, que ce vent en poupe devait joliment entraîner vers son propriétaire.

 

Et l’on tirait bordée sur bordée, de la côte sud à l’île d’Orléans, faisant des conjectures, hélant les navires au passage, sans toutefois comprendre grand-chose aux réponses rapides obtenues.

 

Cependant, la brise fraîchissait avec le baissant, et l’on s’apprêtait à virer de bord près de l’île d’Orléans, pour prendre une dernière bordée vers l’île Madame, lorsqu’un choc d’une violence inouïe renversa tout le monde…

 

Le mât de misaine s’abattit et la chaloupe entrouverte s’emplit d’eau, puis, coulant à demi, se coucha sur le flanc.

 

Il va sans dire que passagers, gréement, provisions, etc… tout piqua une tête au beau milieu des vagues et des débris flottants.

 

Un vrai naufrage !

 

La chaloupe venait tout bonnement de s’éventrer sur une caye à fleur d’eau, dont on n’aperçoit la tête ronde et verdâtre qu’au moment de l’étiage.

 

Chacun se tira d’affaire comme il put, non toutefois sans avoir barboté énergiquement à travers le fouillis d’épaves que le clapotis des vagues faisait danser.

 

Heureusement, on n’était pas loin de terre, car la situation ne manquait pas de gravité.

 

Enfin, on en fut quitte pour un bain forcé et quelques instants d’émotion ; mais la chaloupe, que les lames portèrent aussi vers la batture de rochers, avait éprouvé de telles avaries, qu’il ne fallait pas songer à s’y rembarquer.

 

On la déchargea de son gréement, des armes, des cannes à pêche, des provisions de bouche et des autres menus articles que la mer pouvait emporter…

 

Puis les naufragés, ruisselants d’eau, courbés sous leur charge, gagnèrent la grève, moitié riants, moitié penauds, de leur aventure.

 

Il était alors près de midi.

 

Un homme en chemise et coiffé d’un chapeau ciré – comme en portent les marins – émergeait du feuillage qui tapisse la côte à cet endroit, paraissant venir au-devant d’eux.

 

Dès qu’il fut à portée, cet homme cria d’une voix essoufflée :

 

– Hé ! là-bas !… Es-tu sauvé, tout le monde ?

 

– Comme tu vois, répondit le patron.

 

– Tant mieux, mes marsouins… Mais… il faut avouer que vous n’êtes que des mousses pour venir comme ça vous jeter sur les cailloux du rivage…

 

– Hein !… Qu’est-ce que tu nous chantes là, toi ?… commença le patron, humilié.

 

– Je dis que vous êtes venus, comme de vrais terriens, vous casser le nez sur la Caye du capitaine, – et ça en plein jour, par une belle brise.

 

– Trop belle, la brise !… grommela le patron.

 

– La Caye du capitaine ! répéta distraitement Richard, tout en marchant vers l’homme au chapeau ciré… Quel capitaine, mon brave ?

 

– Le capitaine Hamelin, donc ! répondit l’insulaire : mon ancien commandant, rien que ça !

 

– Hamelin ! Hamelin !… s’écria Richard avec surprise… Mais c’est mon capitaine, à moi aussi !… C’est-à-dire le capitaine de mon yacht, ajouta-t-il avec un demi-sourire.

 

– Charles Hamelin ? fit l’autre, se rapprochant, anxieux.

 

– C’est bien son nom : Charles Hamelin.

 

– Âgé d’une trentaine d’années ?

 

– À peu près.

 

– C’est lui, monsieur, c’est lui.

 

– Qui ça, lui ?

 

– Je vous dis que c’est lui, monsieur, mon propre capitaine, à moi, et le fils de sa mère, ici présente, – je veux dire présente sur la côte. Ah ! monsieur, il faut vous dire que je me nomme La Gaffe, que je suis matelot de mon état et que je connais une certaine femme qui va être fière de vous voir. Venez, monsieur, et les autres pareillement. On va vous requinquer à la maison.

 

– Mais, mon ami… voulut remercier Richard.

 

– Pas de mais… C’est dit. La chose est simple comme bonjour. Vous avez le gréement tout mouillé : on vous donnera des voiles de rechange à la maison. Allons, y êtes-vous ?

 

Les étrangers se regardaient, hésitant.

 

– Qu’appelez-vous la maison, mon brave ? Où se trouve-t-elle, cette maison ? demanda enfin Walpole, prenant son parti.

 

– À deux pas d’ici, sur la côte… Allons, venez sans cérémonie.

 

– Ma foi, milord, fit le patron, ça n’est pas de refus… dans l’état où nous sommes.

 

Et l’honnête marin jeta un regard comiquement désolé sur ses habits tout luisants d’eau.

 

– Soit, dit Richard. On nous excusera : nous sommes des naufragés.

 

– Enfin ! s’écria La Gaffe. Dérapons et filons grand largue.

 

Puis il ajouta en aparté, tout en guidant ses nouvelles connaissances :

 

– Quelle aventure, nom d’une garcette ! C’est la patronne qui va être surprise ! Les deux matelots restèrent au pied de la côte, à la garde de la chaloupe et de son contenu.

 

Un grand feu de branches sèches et de copeaux les mit bientôt en belle humeur, pendant que leurs vêtements séchaient sous la double action de la flamme et du vent.

 

VI. Où Ti-Toine reçoit une fessée n°1. – Conjectures.

 

Précédons de quelques minutes les nouveaux arrivants et voyons ce qui se passe dans la maison du capitaine Hamelin.

 

Il est environ onze heures et demi.

 

Une femme d’une soixantaine d’années, petite et un peu maigre dans son sévère costume de veuve, est assise dans un fauteuil-bergère, près de la porte ouverte qui regarde le fleuve…

 

C’est sa place habituelle.

 

Femme et mère de marins, elle a toujours éprouvé le besoin d’avoir sous les yeux le grand fleuve, qu’elle aime et redoute tout à la fois.

 

Dans ses mains, pour l’heure inactives, une pièce de vêtement d’homme indique qu’elle travaille pour son fils absent ; et son regard, perdu dans le vide, témoigne qu’elle y pense.

 

C’est la mère du capitaine Hamelin.

 

Non loin d’elle, et penchée sur l’appui d’une fenêtre ouverte, la Dame blanche, l’œil fixe et dilaté, paraît suivre avec attention la course accidentée d’une chaloupe, dont la brise incline la mâture d’une façon inquiétante.

 

Tout à coup, la Folle jette un cri perçant : « Ah ! mon Dieu ! »… et se dresse toute grandie dans la baie de la fenêtre.

 

– Qu’avez-vous, mon amie ? demande avec bonté la veuve Hamelin.

 

– La chaloupe est renversée, madame… Ils vont périr tous, tous !… Richard aussi !

 

– Quelle chaloupe ?… Où cela ?… Voyons, je vous prie.

 

– Ici, madame, droit en face… Ils sont à l’eau, ils se noient !… Ô Richard, pourquoi es-tu venu mourir si près de moi ?

 

Et la Dame blanche, prise d’une crise nerveuse, se renverse dans les bras de madame Hamelin, accourue pour la recevoir.

 

La veuve laissa glisser doucement son fardeau sur le tapis et cria d’une voix aiguë :

 

– La Gaffe ! La Gaffe ! Le matelot ne tarda pas à arriver du jardin où il travaillait, suivant sa coutume. Mais, si vite qu’il eût accouru, une autre personne l’avait devancé : c’était Anna. Au reste, l’arrivée de la jeune fille était toute fortuite, ou plutôt avait une bien autre cause que le désir de porter secours à qui que ce soit. Elle était toute en pleurs et dans un état d’énervement qui faisait mal… Sa respiration haletante, les sanglots qui la suffoquaient… ne laissaient aucun doute sur les motifs de sa brusque apparition.

 

On lui avait encore fait quelque scène chez son tuteur !

 

Ce que voyant, La Gaffe, qui était rageur, mâchonna une demi-douzaine de jurons, dignes du gaillard d’avant d’un corsaire, et demanda :

 

– Voyons, ma petite, qu’est-ce qu’il se passe dans cette cambuse de malheur ?… On ne vous a pas battue, je suppose ?

 

Pour toute réponse, la jeune fille montra du doigt une de ses joues toute bleuie et striée de sang.

 

– Trinquette et clin-foc ! rugit La Gaffe, c’est pourtant vrai. Ah ! les canailles, maltraiter ainsi une pauvre enfant sans père ni mère, et chez elle, encore !… Je cours les rosser.

 

Et il allait vraiment faire comme il le disait, quand madame Hamelin l’arrêta d’un mot :

 

– Non pas, La Gaffe : vous avez un autre devoir à remplir, pour le moment… Un accident vient d’arriver près du rivage, en face d’ici… Une chaloupe a chaviré sur la caye… Il y avait du monde à bord… Courez à leur secours.

 

– Un naufrage !… Ça me connaît, madame. Je mets le cap dessus. Mais quand j’aurai fini là… !

 

Le reste de la phrase fut mimé par un geste de menace à l’adresse des voisins, sur la signification duquel il n’y avait pas à se méprendre.

 

Puis le matelot dévala comme un lévrier dans la direction du fleuve.

 

Malheureusement pour l’armistice forcée que La Gaffe accordait aux voisins, Ti-Toine se trouva sur son passage tout près de là, dans le « chemin du roi », vociférant des menaces à l’adresse d’Anna, pendant que sa mère accourait de son côté, glapissant comme une bacchante.

 

L’ex-matelot ne perdit pas de temps… Il empoigna le fils par le fond de ses culottes, lui fourra la tête sous son bras gauche et, de la main droite, lui flanqua sur les fesses une « tripotée » à réveiller tous les échos d’alentour.

 

Puis, quand ce fut fini, il le remit sur ses pieds, lui tourna la figure vers la maison paternelle et, lui donnant de sa botte dans le derrière, il lui cria sans la moindre gêne :

 

– Pour lors et à l’heure qu’il est, satané écroi du satané corbillard, détale et va pleurnicher sur la bedaine de ta bonne femme de mère, ou je te casse les reins sur mon genou… Tu entends ! File, et plus vite que ça !

 

Ti-Toine ne se le fit pas dire deux fois.

 

Hurlant et beuglant, il s’alla tout droit jeter dans les bras de sa mère, qui trépignait, gesticulait et glapissait comme une furie, en plein chemin royal, à quelques perches plus loin.

 

Quant à La Gaffe, il était déjà loin.

 

On a vu qu’il devait ramener avec lui les naufragés de la chaloupe. Cependant, l’attention, un moment détournée par l’escapade de Ti-Toine, se porta bientôt sur la pauvre Dame blanche, dont l’excitation ne faisait qu’augmenter et devenait inquiétante. On allait envoyer chez Ambroise Campagna, qui demeurait à deux pas, lorsque le brave garçon arriva tout essoufflé, ayant entendu de son champ les échos de la scène de tout à l’heure.

 

– Mon Dieu, que se passe-t-il donc ? demanda-t-il en entrant.

 

Puis, apercevant la Dame blanche étendue sur un canapé, en proie à une surexcitation terrible, et Anna qui lui prodiguait ses soins :

 

– Est-ce que la bonne dame serait plus mal ? s’enquit-il avec un intérêt affectueux… Et vous, Anna, votre figure est ensanglantée… Que vous est-il donc arrivé, à toutes deux ?

 

– Mon pauvre Ambroise, on m’a frappée, on m’a déchiré la figure… J’en suis là… Que vais-je devenir ?

 

Campagna blêmit, et serrant les poings, pendant que ses yeux bleus lançaient des éclairs :

 

– Ah ! ah ! fit-il sourdement… On vous maltraite, on vous bat, et cela chez vous, dans la maison de votre père adoptif, sous le toit qui vous appartient !… Eh bien, mademoiselle, c’est fini : pareille chose n’arrivera plus, foi de Campagna, ou sinon…

 

Et la main d’Ambroise, convulsivement serrée, se tendit dans un geste de suprême menace. Puis, prenant une résolution subite, il ajouta aussitôt :

 

– Pourquoi attendre ?… Elle est pleine, la mesure : il faut qu’elle renverse. Foi de Campagna ! je n’ai que trop tardé. Alors, changeant brusquement de ton :

 

– Mais, la bonne dame, que lui est-il arrivé ?

 

Ce fut madame Hamelin qui répondit :

 

– Une chose étonnante !… Elle suivait sur le fleuve une chaloupe qui descendait… Tout à coup, elle s’est mise à murmurer avec frayeur : « Ils vont périr !… La chaloupe est renversée !… Richard !… » et autres phrases semblables. Puis elle est tombée dans nos bras. Y comprenez-vous quelque chose, Ambroise ?

 

– Toujours ce nom de Richard ! murmura le vieux garçon, devenu pensif.

 

– Pauvre chère femme !… dit Anna avec une émotion singulière, elle a peut-être quelqu’un des siens – son père, son mari, son enfant… qui sait ? – portant ce nom de Richard…

 

– Oh ! pour ça, répondit Ambroise, j’en mettrais ma main au feu. Autrement, ce nom-là ne parlerait pas plus à sa mémoire que n’importe quel autre.

 

– Vous avez raison, Ambroise, approuva madame Hamelin : il y a certainement un mystère, une catastrophe, quelque événement terrible derrière la folie de cette malheureuse. Elle a dû appartenir à la meilleure société et connaître des jours heureux.

 

– C’est sûr et certain, madame… Mais comment savoir ?… grommela le bon Ambroise, en se grattant le menton.

 

– Dieu est bon… Qui sait ?… Laissons faire sa Providence… conclut la veuve d’une voix mélancolique.

 

Pendant ce dialogue à demi-voix, Anna berçait tendrement sur ses genoux la tête blanche de la folle, lui murmurant de douces paroles. Et cette petite scène, dans son admirable simplicité, faisait venir les larmes aux yeux du bon Ambroise.

 

– La sainte fille ! pensait-il. Mais il n’eut guère le temps de donner cours à ses pensées attendrissantes, car il aperçut alors maître La Gaffe, suivi de deux étrangers bien mis – quoique ruisselant d’eau – qui émergeait de la crête de la côte.

 

– Madame, voici nos naufragés, dit-il.

 

– Ah ! très bien ! fit la veuve. Les connaissez-vous, Ambroise ?

 

– Ni d’Ève, ni d’Adam, madame. Ils ne sont pas de la paroisse, à coup sûr.

 

– Recevez-les de votre mieux, Ambroise, pendant que je vais leur préparer la chambre de mon fils. Et la veuve disparut dans l’intérieur de la maison. Anna et la Dame blanche n’avaient pas bougé.

 

Elles se tenaient embrassées, la folle appuyant sa tête sur l’épaule de la jeune fille et lui pailletant la poitrine des mèches éparses de sa chevelure blanche comme neige.

 

VII. Mari et femme.

 

La Gaffe, avec force excuses, pénétra le premier dans la maison, suivi de près par Richard et son compagnon.

 

– Madame, dit-il à très haute voix, je vous amène deux lurons qui viennent de l’échapper belle. Puis s’apercevant de l’absence de la maîtresse du logis :

 

– Ah ça ! fit-il… mais qu’est donc devenue la patronne ?

 

– Elle prépare la chambre de ces messieurs, répondit timidement Anna.

 

En entendant cette voix, partie de la pénombre où se trouvait le canapé, Richard se retourna comme s’il eût reçu la décharge d’une pile électrique.

 

– Mademoiselle… balbutia-t-il, très pâle.

 

– Monsieur… articula la jeune fille, toute rougissante, puis devenant à son tour aussi blanche que ses manchettes.

 

– Nous sommes bien importuns, sans doute, mademoiselle… voulut reprendre l’Anglais, cherchant à raffermir sa voix.

 

– Pas du tout, messieurs, répondit avec cordialité madame Hamelin, qui revenait de l’étage supérieur. Je suis femme et mère de marins, et j’entends que les naufragés soient bien accueillis chez moi.

 

Le gentleman s’inclina et allait répondre à cette gracieuseté, lorsque le patron intervint sans plus de façons.

 

– Madame, dit-il, monsieur est lord Walpole, un Anglais riche à millions… Quant à moi, je m’appelle André Pâquet et je suis le patron de la chaloupe qui vient d’éprouver de l’avarie… mais ça ne tire pas à conséquence.

 

– Messieurs, vous êtes les bienvenus. Veuillez suivre encore le guide qui a eu le bon esprit de vous amener ici… Il va vous montrer la chambre de mon fils, où vous pourrez changer de vêtements. C’est le plus pressé.

 

– Vous êtes mille fois trop bonne, madame, répliqua le lord en excellent français. Nous allons faire comme vous le désirez.

 

Et il emboîta le pas derrière La Gaffe, tandis que le patron fermait la marche.

 

L’ex-matelot de L’Espérance conduisit les deux hommes à la chambre de son capitaine, où tout était disposé pour qu’ils pussent refaire leur toilette, et il revint aussitôt se mettre aux ordres de madame Hamelin.

 

La table était déjà dressée et des viandes appétissantes – entre autres un rosbif saignant – n’attendaient que des estomacs affamés pour les engloutir.

 

En l’absence de ses hôtes, madame Hamelin s’entretenait avec Anna et Ambroise, tandis que la Dame blanche, subitement tranquillisée, avait le regard fixe d’une personne préoccupée, ce regard intérieur, pour ainsi dire, qui ne laisse rien pénétrer, dans la pupille, des objets visés.

 

On eût dit vraiment qu’elle réfléchissait, qu’elle analysait ses sensations, comme une personne qui comprend et qui raisonne.

 

Quelques gouttes de sueurs, perlant à la racine de ses cheveux blancs, ne laissaient aucun doute sur le travail considérable qui s’opérait dans ce pauvre cerveau dévoyé.

 

– Eh bien, patronne, voilà du nouveau, n’est-ce pas ? souffla La Gaffe à l’oreille de la veuve, dès qu’il fut près d’elle.

 

– En effet, répondit celle-ci, nous n’avons pas l’habitude d’héberger des grands seigneurs anglais.

 

– C’est bien vrai, ce que vous dites là. Mais ce n’est pas ça du tout que j’entends par du nouveau.

 

– Quoi donc, alors ?

 

– Il s’agit de mon capitaine…

 

– De Charles ?

 

– Et la veuve se trouva debout, en prononçant ce nom chéri.

 

– Oui, madame.

 

– Qu’y a-t-il ?… Que sais-tu ?… Mais parle donc !

 

– Eh bien, patronne, il y a que le milord connaît mon capitaine.

 

– Dis-tu vrai ?

 

– À preuve qu’il l’attend d’un moment à l’autre dans un beau yacht à vapeur, dont il est le commandant. Et La Gaffe se redressa, comme si une partie de l’honneur rejaillissait sur lui.

 

La veuve, les mains jointes, leva les yeux au ciel, comme en extase. Puis, retombant vite sur la terre :

 

– Tu radotes, mon pauvre ami… Comment ce monsieur anglais si riche aurait-il fait la connaissance de Charles, parti depuis deux ans pour les Indes et n’ayant jamais donné de ses nouvelles ?… Non, non, va, mon bon La Gaffe, une pareille joie ne m’est pas réservée… J’aurais eu des rêves, des pressentiments… Mais rien ne m’a averti de l’approche de mon fils : je n’y crois pas.

 

– Pourtant, madame, fit observer Anna, si milord l’a dit à La Gaffe, il n’y a pas à douter.

 

– Si c’était vrai, mon Dieu, si c’était vrai ! murmura la veuve Hamelin, joignant les mains dans un espoir encore craintif.

 

– Il a l’air si bon, ce monsieur anglais, que je croirais tout ce qu’il dirait, moi… continua la jeune fille, d’une voix où il y avait une tendresse extraordinaire.

 

– Au surplus, reprit La Gaffe, la chose va être vite débrouillée, car voilà ces messieurs qui reviennent.

 

Lord Walpole, revêtu d’un joli costume de drap gris appartenant au capitaine Hamelin, faisait effectivement son entrée dans la salle, suivi de près par le patron renippé, lui aussi, de la tête aux pieds.

 

Il renouvela ses remerciements à la maîtresse de la maison, ajoutant qu’il bénissait le hasard qui l’avait conduit chez la mère du capitaine Hamelin, pour lequel il avait une estime particulière.

 

La veuve se défendit contre cette gratitude qu’elle eût voulu avoir méritée. Puis – avec une délicatesse de femme bien élevée, retenant son impatiente curiosité – elle dit gaiement :

 

– À table, messieurs… Vous devez mourir de faim… Nous causerons après.

 

Les étrangers ne se firent pas prier, car effectivement ils avaient l’estomac dans le dos.

 

Le repas fut relativement silencieux, quoique égayé de temps à autre par quelque exclamation gourmande du patron, qui avait le ventre expansif.

 

Quand le couvert fut enlevé, la veuve n’y tint plus :

 

– Je vous prie de m’excuser, milord, dit-elle, mais j’ai une question à vous poser, une question qui me brûle les lèvres… L’Anglais s’inclina.

 

– Je suis à vos ordres, madame, dit-il.

 

– Le commandant de votre yacht s’appelle bien Hamelin, n’est-ce pas ?

 

– Oui, madame.

 

– Charles, de son nom de baptême ?

 

– En effet, madame.

 

– Et vous l’attendez d’un jour à l’autre ?

 

– Certainement. Je suis même surpris de ne pas l’avoir croisé en route.

 

– Eh bien, milord, béni soit Dieu qui vous a guidé vers une pauvre mère bien affligée… Votre capitaine est mon fils.

 

– Votre matelot me l’a dit, madame, et c’est beaucoup à cause de cette circonstance heureuse que vous me voyez ici.

 

– Mille grâces vous soient rendues, milord, pour cette bonne inspiration. Elle m’a donné la paix, l’espoir et le bonheur.

 

L’Anglais s’inclina de nouveau, avec cette gravité souriante qui ne l’abandonnait jamais. Puis on se leva de table.

 

Mais il arriva alors une étrange chose…

 

Comme lord Walpole allait passer devant la folle, assise sur le canapé, celle-ci se dressa sur ses pieds et, mettant ses deux mains sur les épaules du noble étranger, elle l’arrêta net, plongeant son noir regard, à elle, dans ses yeux bleus, à lui.

 

Puis elle poussa un cri aigu : Richard ! et s’affaissa comme une masse sur le parquet.

 

Lord Walpole se frappa le front, devint livide et se laissa tomber sur une chaise, en murmurant : Eugénie ! Ma femme ! !

 

VIII. Père, mère et fille.

 

Ce fut un coup de théâtre.

 

Chacun s’empressa autour de la Dame blanche, qui avait entièrement perdu connaissance.

 

La Gaffe et Anna, aidés du patron André, la transportèrent sur un lit, dans une pièce voisine, pendant que madame Hamelin offrait ses services au gentleman, qui avait tout l’air, lui aussi, de vouloir tomber en pâmoison.

 

Cependant, il se remit bientôt et faisant un geste de la main :

 

– Madame, dit-il, je vous prie, dites-moi, d’où vient cette femme et comment il se fait… ?

 

– Milord, pour parler net, je n’en sais rien. C’est mon fils…

 

– Le capitaine ?

 

– Oui, milord. Il arriva un jour d’un voyage dans le golfe, ayant cette malheureuse à son bord. Le chef d’une tribu de sauvages mic-macs, campée sur l’île de Terre-Neuve, la lui avait remise…

 

– Mais comment se trouvait-elle au milieu de ces sauvages ?… Depuis quand ?

 

En ce moment, la porte s’ouvrit et une voix sonore s’écria :

 

– Oh ! la bonne surprise !… Vous ici, milord !

 

L’Anglais se retourna et se levant vivement :

 

– Le capitaine Hamelin ! fit-il, très étonné. Avant que le nouvel arrivant eût eu le temps de répondre, il était pressé dans les bras de sa mère qui, riant et pleurant, ne cessait de répéter : « Mon fils ! mon fils ! » Une autre voix plus timide, mais non moins émue, disait : « Charles ! » et une petite main féminine s’emparait de la main du survenant et la serrait tendrement. Le capitaine Hamelin – car c’était bien lui – embrassa sa mère, pressa longuement la main d’Anna, et s’avançant vers le seigneur anglais :

 

– Milord, dit-il en s’inclinant, me voici en effet et très honoré de vous trouver chez ma mère.

 

– Je suis enchanté de vous voir, moi aussi, mon cher capitaine. Mais, qui a pu vous dire… ?

 

– Votre signal, milord : le soleil rayonnant sur fond bleu, que j’ai vu déployé sur le rivage, en face d’ici.

 

– Tiens ! vous avez raison : le pavillon d’appel, que j’avais apporté pour le cas où je rencontrerais mon yacht. Mes matelots restés sur la grève, l’auront arboré pour le faire sécher.

 

– Ils l’avaient bel et bien attaché à une longue perche fichée dans le sable. Aussi jugez de ma surprise quand, en rasant le rivage de l’île, suivant mon habitude, je l’ai tout à coup aperçu dans le champ de ma lorgnette… Ma foi, ça été plus fort que moi : j’ai stoppé et jeté l’ancre, jugeant bien qu’il se passait ici quelque chose d’extraordinaire.

 

– Vous avez bien fait. C’est la Providence qui vous a conduit ici, dit gravement l’Anglais.

 

Puis, se levant, il prit la main du capitaine et le mena près du lit où gisait, inanimée, la Dame blanche.

 

– Capitaine Hamelin, dit-il solennellement, quelle est cette femme ?

 

– Milord, il y a quelques jours, je n’aurais pu vous répondre que : Je n’en sais rien. Aujourd’hui, grâce aux renseignements que j’ai pris au Commissariat de l’Inscription maritime, à Saint-Pierre de Miquelon, je puis au moins vous donner le nom du navire qui fit naufrage quand elle fut jetée dans une baie de Terre-Neuve, cramponnée à une épave, et la date de cette catastrophe.

 

– Eh bien, ce nom ?… Cette date ?

 

– Le Swedenborg !… 1840 !

 

– Plus de doutes ! – C’est elle, c’est ma femme ! s’écria lord Walpole, en se précipitant vers la pauvre folle, qu’une fièvre violente faisait tressaillir dans son lit.

 

Là, près de cette couche où gémissait son infortunée compagne, il glissa sur ses deux genoux, collant son front brûlant sur une des mains de la malade, qui pendait hors des couvertures. Puis les larmes – des larmes de pitié, de joie et d’espoir – jaillirent de ses yeux, brûlantes, pressées, parties du cœur.

 

Pendant plusieurs minutes, le noble étranger demeura ainsi comme foudroyé par le double sentiment qui l’étreignait : la douleur, une douleur rétrospective, à la pensée de ce qu’avait dû souffrir sa malheureuse femme pour avoir ainsi perdu la raison, et la joie de la retrouver, de la revoir, de pouvoir encore se consacrer à celle qui lui fut toujours si chère.

 

Enfin, il se ressaisit, dompta son émotion et se releva.

 

Mais ce mouvement fut si brusque, si nerveux, qu’il faillit heurter Anna, courbée à ses côtés sur le visage de la malade, qu’elle rafraîchissait au moyen d’une serviette humide.

 

Heureusement, cette espèce de collision n’eut d’autre résultat que de rompre le cordonnet du médaillon que la jeune fille portait au cou.

 

L’Anglais murmura une excuse, ramassa le médaillon et, comme il s’était ouvert en tombant, y jeta les yeux distraitement.

 

Aussitôt, il ne put retenir un cri : Ma femme ! ma femme, telle qu’elle était la dernière fois que je la vis !… Ô Dieu grand !

 

Et, saisissant le bras de l’orpheline, toujours penchée sur la pauvre folle.

 

– Par grâce, mademoiselle, dites-moi… Ce portrait est-il à vous ?

 

– Mais oui, milord, répondit Anna, un peu étonnée de l’altération de la voix de son interlocuteur.

 

– D’où vous vient-il ?

 

– De ma mère, à n’en pas douter, puisque je l’avais au cou, alors que je n’étais qu’un tout petit bébé.

 

– De votre vraie mère, de celle qui est représentée par cette miniature ?

 

– Il y a cent à parier contre un que oui, milord : de cette mère, par le sang, – car j’en ai eu deux mamans, moi – de cette pauvre mère que je n’ai pas connue, mais que je n’ai jamais cessé d’aimer et pour laquelle j’ai prié tous les jours de ma vie.

 

Et, prenant des mains de l’Anglais le portrait que celui-ci dévorait des yeux, elle le porta pieusement à ses lèvres.

 

Lord Walpole, sans répondre, leva vers le ciel ses yeux baignés de larmes ; puis, prenant doucement la jeune fille dans ses bras, il la baisa sur le front et lui dit d’une voix où vibraient toutes les tendresses amassées dans son âme :

 

– Ma fille, Dieu vous a exaucée : embrassez votre pauvre mère, car c’est elle que vous soignez en ce moment.

 

– Ma mère ! ma bonne et malheureuse mère ! sanglota la jeune fille, en se précipitant dans les bras de la malade et l’étreignant longuement.

 

– Maintenant, mon enfant, dit l’Anglais secoué par une puissante émotion, venez dans les bras de votre père, car vous êtes bien ma fille, la fille de lord Walpole !

 

L’orpheline se jeta en pleurant sur la poitrine du noble lord, se suspendit à son cou et murmura d’une voix douce : Milord, mon père, mon cœur me l’avait dit !

 

IX. Le coffret.

 

Il est plus facile d’imaginer que de décrire la scène d’émotions multiples qui suivirent.

 

Le sentiment de la paternité est un des plus puissants que Dieu ait gravés dans le cœur de l’homme, un de ceux que ni le temps, ni les événements n’ont le pouvoir d’altérer.

 

Pendant vingt années, lord Walpole avait erré par le monde, mordu au cœur, comme Prométhée sur le Caucase, par le vautour de ce fantôme de souvenir : sa femme et sa fille !

 

Et voilà qu’au moment où, vieilli et découragé, il ne songeait plus qu’à l’oubli, – voilà qu’il retrouvait ensemble la mère et l’enfant !

 

Son cœur débordait à la fois d’amertume et de joie, selon qu’il portait son regard sur le lit où gisait la folle, ou sur la sympathique et touchante figure d’Anna.

 

Après s’être fait raconter minutieusement l’étrange événement de la nuit du 15 septembre 1840, – pendant laquelle une chaloupe, partie d’un grand navire qui capeyait sous une bourrasque de vent d’ouest, vint déposer la petite Anna dans les bras de Pierre Bouet, – Richard Walpole fit cette réflexion :

 

– Il est bien difficile de se rendre compte du motif qui poussa ma femme à se défaire ainsi de son enfant, si ce n’est pourtant…

 

Comme le gentleman s’arrêtait, hésitant, madame Hamelin demanda :

 

– Quelle est votre pensée, milord ?

 

– Si ce n’est, continua-t-il, que la malheureuse mère, se sentant envahir par le sombre nuage qui a obscurci sa raison, n’ait voulu éviter à son enfant le risque d’une longue traversée de l’Océan, dans ces conditions…

 

– C’est très probable, milord. Vous devez avoir raison… Mais !… fit-elle tout à coup, il y a bien quelque chose qui pourrait nous éclairer là-dessus…

 

– Quoi donc, madame ?

 

– Le coffret !

 

– Oui, oui, ma mère, vous avez raison, interrompit le capitaine Hamelin. Le secret de tous ces mystères doit être là.

 

– De quel coffret voulez-vous parler, madame ? demanda Walpole, vivement intéressé.

 

– Le marin qui mit dans les bras de Pierre Bouet l’Enfant mystérieux – comme tout le monde l’appela – lui confia en même temps un coffret de bois précieux, fermé d’une si singulière façon, qu’on n’a jamais pu l’ouvrir. Il aurait fallu le briser, et les bonnes gens ont toujours reculé devant cette fâcheuse nécessité. Puis on l’a serré précieusement et oublié, sans doute… Ne croyez-vous pas, milord, que ce petit coffre renferme peut-être quelques papiers qui puissent vous éclairer complètement ?

 

– Je n’en doute pas, madame. Mais où est-il, ce coffret ?

 

– Il est chez… mon tuteur, dans un des tiroirs de ma commode, répondit Anna. En voici la clé… Mais qui osera l’aller chercher ? Pas moi, à coup sûr.

 

– Ce sera moi, mademoiselle, répondit le capitaine, avec résolution.

 

– Merci, fit Anna, remettant une clé au jeune marin. C’est le premier tiroir à gauche. Vous savez où est le meuble ?

 

– À sa place habituelle, je suppose ?

 

– Non pas. J’ai monté d’un étage depuis l’installation de mon tuteur chez moi. C’est sous le toit, dans une petite chambre, à gauche de l’escalier.

 

– Très bien ! fit Hamelin. Je reconnais, à ce changement, votre excellent parrain. Et il prit la clé, puis sortit aussitôt.

 

Un quart d’heure ne s’était pas écoulé, qu’il revenait, portant la boîte mystérieuse, dans laquelle se trouvait, à n’en pas douter, la solution de bien des problèmes.

 

Richard Walpole la reconnut sans peine et s’écria :

 

– Ce coffret a appartenu à ma femme ! La serrure est à combinaison, et il est même impossible d’en soupçonner l’existence.

 

Puis, après l’avoir examiné attentivement, il essaya d’abord, en appuyant le pouce sur le centre de certaines moulures, son propre nom, à lui, puis celui d’Eugénie, puis enfin le nom d’Anna.

 

Le coffret s’ouvrit aussitôt. Il était rempli de papiers et contenait, en outre, trois photographies : un homme, une femme et un tout jeune enfant. Les papiers étaient l’acte de naissance de Richard Walpole et d’Eugénie Latour, leur contrat de mariage, puis un extrait des registres de la cathédrale de Québec relatif au baptême d’Anna Walpole, leur fille.

 

Les photographies représentaient les jeunes époux et l’enfant, à peine âgée de quelques semaines, qui venait de leur naître.

 

Mais la trouvaille la plus importante fut une lettre – ou le brouillon d’une lettre – adressée à lord Walpole, et que celui-ci décacheta d’une main fiévreuse.

 

Cette lettre se lisait ainsi :

 

Québec, nuit du 14 sept. 1840.

 

Mon cher Richard,

 

Vous me demandez. J’accours. Mais, hélas ! arriverai-je à temps ?… Arriverai-je même jusqu’à vous, là-bas, de l’autre côté de l’Océan ?… J’en doute. Mon âme est triste à mourir, et mon cœur malade.

 

Ô Richard ! pourquoi m’avez-vous quittée ?… Vous reverrai-je ?…

 

J’emmène l’enfant, notre cher trésor. Si je meurs sans vous revoir, mon Richard, vous reconnaîtrez votre fille au médaillon qu’elle porte au cou, puis à une toute petite tache de naissance sur la nuque, à la racine des cheveux.

 

Que Dieu vous garde et nous protège tous !

 

Votre femme affectionnée

Eugénie Latour-Walpole.

 

Walpole n’eut pas plutôt achevé de lire cette lettre, qu’il s’approcha d’Anna et, lui courbant doucement la tête, regarda son cou à l’endroit indiqué.

 

Une étoile, d’un rose un peu viné, grande comme l’ongle d’un enfant, se dessinait visiblement sur la peau laiteuse de la nuque, au milieu d’un fouillis de poils follets de couleur dorée.

 

L’Anglais baisa cette jolie étoile et murmura : This is my pole star. – « Voici mon étoile polaire ! »

 

Puis, à haute voix :

 

– Il n’y a plus de doute possible : elle est bien ma fille, et j’en bénis le Tout-Puissant !

 

Alors il la prit dans ses bras, l’assit sur ses genoux et, la berçant comme un bébé, il laissa couler librement les douces larmes dont son cœur de père était gonflé.

 

Longtemps le noble lord s’abandonna au doux balancement des flots de souvenirs que le contact de cette petite fille éveillait dans son âme… Il revoyait la mère – sa femme, à lui – telle qu’il l’avait quittée en 1840, après sa première année de mariage, et la petite d’aujourd’hui reproduisait bien le type gracieux de la jeune femme de cette époque déjà lointaine !

 

Comme l’enfant qu’il berçait, la mère avait été blonde, et il se rappelait avoir déjà admiré autrefois le chatoiement si doux à l’œil de ces masses de cheveux s’irisant à la lumière ou prenant les teintes de la paille mûre, quand l’ombre les voilait à demi…

 

L’assistance respectait cette mélancolique rêverie de lord Walpole. Pas une parole n’était échangée…

 

Le silence était si complet, que l’on pouvait distinctement entendre la respiration saccadée de la folle, dans la pièce voisine.

 

Soudain la malade s’agita, se mit sur son séant, promena autour d’elle des regards enfiévrés, comme si elle cherchait quelqu’un ; puis elle retomba sur sa couche, en murmurant deux noms : Ma fille ! Richard !

 

Une nouvelle crise se déclarait.

 

Arraché brusquement à son émotion, lord Walpole bondit sur ses pieds et, tenant Anna par la main, il se rendit près de sa femme.

 

Elle était renversée sur ses traversins, et une fièvre terrible se lisait sur sa figure apoplectique.

 

Walpole prit aussitôt une décision.

 

– Capitaine Hamelin ! appela-t-il.

Celui-ci accourut.

 

– Le yacht est-il sous vapeur ?

 

– Sans doute, milord.

 

– Vous allez retourner à bord et vous rendre à Québec aussi vite que possible. Là, vous vous ferez indiquer les deux meilleurs médecins de la capitale et me les amènerez sans retard. Dites-leur de quoi il s’agit, afin qu’ils ne viennent pas les mains vides.

 

– Milord, il est cinq heures… Avant minuit, les deux premiers médecins de la ville seront ici.

 

– Allez, mon cher capitaine. Je sais que vous tiendrez parole.

 

Hamelin prit congé de sa mère et d’Anna, en quelques mots rapides, puis il s’élança au dehors.

 

Vingt minutes plus tard, un coup de sifflet strident annonça que le Desperate mettait son hélice en mouvement.

 

X. Remords et peur.

 

Pendant que le yacht de lord Walpole file à toute vapeur vers Québec, une scène qui étonnera le lecteur se passe chez Antoine Bouet.

 

Les deux époux, – qui d’habitude ont le verbe si haut et la langue si bien pendue, – sont assis chacun dans un coin, les coudes aux genoux et le menton dans les mains, paraissant en proie au plus profond découragement.

 

Les événements de la journée les ont tout à fait jetés hors de leurs gonds, et c’est avec une vague appréhension, une sorte de terreur, qu’ils en scrutent la portée.

 

Que signifie l’arrivée soudaine du capitaine Hamelin, après une absence de deux années, coïncidant avec la bizarre intrusion de ce monsieur anglais à qui on donne du milord « gros comme le bras », chaque fois qu’on lui parle ?

 

Et, surtout, que peut bien faire avec cet étranger du grand monde leur pupille Anna, qui n’a pas reparu à la maison depuis l’incident de la matinée ?…

 

Voilà ce qui chiffonne Antoine et choque souverainement Eulalie.

 

En effet, si la préoccupation du mari se traduit par une inquiétude qui l’étreint comme un cauchemar, chez la femme, au contraire, c’est le dépit et une sorte d’envie haineuse qui dominent.

 

Elle regrette presque de ne pas avoir étranglé sa pupille, le matin même, au lieu de ne l’avoir que giflée et griffée. – « Si nous en sommes quittes pour la peur, cette fois encore, se dit-elle, je m’y prendrai de façon dorénavant à ce qu’elle porte mes marques, sans courir les voisins pour en faire une exhibition ! »

 

Elle a même poussé le ressentiment jusqu’à vouloir faire partager à Antoine la solidarité de cette charmante détermination.

 

Mais celui-ci s’est contenté de lever les épaules, en fixant sur elle son regard lugubre.

 

Impertinence qui lui a valu l’apostrophe suivante :

 

– Poule mouillée !… Espèce de gratte-papier sans énergie !… Va, tu n’es bon qu’à mettre les veuves dans le chemin… !

 

– Savoir ! a grondé sourdement le beau parleur.

 

Puis il a ajouté, après une pause :

 

– Ce ne sont pas les veuves que tu mets dans le chemin, toi : ce sont les orphelines. Et c’est justement ce qui va nous perdre.

 

Eulalie a compris cette allusion à la scène de la matinée. Aussi réplique-t-elle vivement :

 

– Des orphelines comme Anna, qui font les grandes dames parce qu’elles ont traîné leurs bottines à talons dans les couvents, aux dépens des autres et à leur détriment, c’est justement ce qu’il leur faut. Je l’ai rossée, oui. Mais je m’en « bats l’œil. »

 

Antoine tousse, sans répondre. Et Eulalie profite de cette approbation tacite pour continuer sa tirade, la corser d’épithètes grinçantes et l’assaisonner de réflexions barbelées…

 

Mais toute cette artillerie ne peut faire sortir Antoine de son mutisme accablé.

 

La nuit est venue mettre fin à ce bombardement vigoureux, mais sans effet.

 

L’épouse, irritée et grondante comme un dogue à la chaîne, a suspendu les hostilités.

 

Les enfants rentraient.

 

D’où venaient-ils ?…

 

C’est ce que nous n’allons pas tarder à savoir.

 

– Ah ! vous voilà, vous autres ! fit la mère, se posant en face d’eux comme un point d’interrogation. Eh bien, qu’est-ce qu’il se passe chez la veuve ?

 

– De drôles de choses… s’empressa de répondre Ti-Toine.

 

– Pas si drôles déjà !… interrompit sa sœur : dis plutôt des choses surprenantes.

 

– Surprenantes, surprenantes… C’est selon. Moi, d’abord, j’ai toujours pris Anna pour une vraie demoiselle… Pas laide, avec ça !… Ah ! mais non !

 

– Laisse parler Claudia, toi… dit sèchement Eulalie. Tu n’es qu’un amoureux bête.

 

– Merci, m’man.

 

– Voyons, Claudia, dis-moi tout. D’abord, cet Anglais, est-il vrai qu’il se prétend le père d’Anna ?

 

– Rien de plus vrai. Tous les voisins se chuchotent la chose. Il paraît aussi que la folle est la femme du milord et la mère de ma cousine, par conséquent.

 

– De sorte que cette va-nu-pieds, cette voleuse d’héritage se trouve être… ?

 

– Une vraie demoiselle, une comtesse ou une duchesse future, qui sait !

 

– Chien de sort !… En voilà une qui est née coiffée !

 

– D’un bonnet de soie… observa niaisement Ti-Toine.

 

Et il éclata d’un gros rire, qui n’eut pas d’écho.

 

Au reste, la figure d’Antoine ne prêtait nullement à la gaieté. On eût dit un revenant glacé dans son suaire. Il lança un regard de travers à son fils et se leva, chancelant comme un homme ivre. Une véritable épouvante se lisait sur sa face glabre et longue. Après avoir fait quelques tours dans la cuisine, il vint se planter droit devant sa femme et, croisant ses longs bras, il lui dit d’une voix singulière :

 

– Femme, l’heure est venue d’expier… Dieu est contre nous… Résister plus longtemps serait folie.

 

– Miséricorde ! gémit l’épouse, avec un commencement de terreur, qu’as-tu donc, Antoine ?… On le dirait craqué, ma parole !

 

L’autre continua, comme s’il ne l’eût pas entendue :

 

– Nous avons joué une partie terrible. Nous l’avons perdue. Il faut payer.

 

– Eh bien, on paiera, et tout sera dit, nasilla Eulalie, en affectant un ton dégagé.

 

– C’est justement ce qu’il nous reste à faire. Comme je suis le chef de la famille, c’est à moi de commencer. Bonsoir, femme. À bientôt !

 

Et, sans ajouter une parole, Antoine sortit.

 

Eulalie fit un pas pour le retenir. Puis, haussant les épaules, elle revint vers les enfants, disant :

 

– Laissons-le s’éventer un peu : ça le remettra. Il a ses idées noires, le pauvre homme… Nous autres, soupons : il est grand temps.

 

XI. Où Antoine danse une gigue macabre et où la Démone meurt… de joie.

 

Ce n’était pas seulement des idées noires qu’avait Antoine Bouet.

 

Son esprit était hanté par toutes les harpies du remords et du désespoir…

 

Il se sentait entraîné sur la pente vertigineuse qui mène à un abîme quelconque, – meurtre ou suicide.

 

Tant de crimes inutiles !…

 

Et, parmi tous ces crimes, le plus atroce de tous, un fratricide !

 

Ce frère unique, dont il avait causé la mort, il le revoyait en imagination, tendant vers son bourreau des mains suppliantes, tandis que lui, Antoine, achevait impitoyablement l’œuvre fatale !

 

Et cette autre victime, cette vieille femme presque centenaire qu’il avait étranglée de ses propres mains, mais qu’un miracle avait sauvée, ne surgirait-elle point du fond de la rivière où son maigre corps se balançait au gré des vagues, pour venir le menacer, pendant ses nuits sans sommeil, de ses yeux verdâtres, qui faisaient une si étrange impression !…

 

Antoine frissonnait à cette idée.

 

Puis, émergeant du sein de ce brouillard où flottait sa pensée, se dressait l’image de sa pupille, qu’il avait reléguée sur une île déserte, au pouvoir d’un sauvage brutal qu’aucun des freins de la civilisation ne retenait !…

 

Ces deux spectres et cette enfant dansaient sous son crâne une gigue macabre qui lui donnait le vertige.

 

Positivement, il se sentait devenir fou.

 

Voilà pourquoi il était sorti et pourquoi il ne cessait, en marchant, de se répéter : « Il faut en finir !… Je suis perdu ! »

 

Sa grange s’allongeait dans la pénombre, à un arpent en arrière de la maison, tout au plus.

 

Les deux ventaux de la grande porte qui fermait la batterie, largement ouverts, laissaient béante une ouverture noire, où miroitait, par intermittence, la paille éparse ou liée en gerbes.

 

C’est dans ce trou carré et sombre qu’Antoine Bouet s’engouffra.

 

Il marchait d’un pas de somnambule, marmottant d’étranges choses, et n’apportait aucune hésitation dans ses actes.

 

Après s’être orienté pendant quelques secondes, il alla décrocher à une cheville de bois, fichée dans un des pans de la batterie, un rouleau de cordes. Puis il se munit d’une échelle, qui servait à communiquer avec le fenil, et revint au milieu de l’aire.

 

Là, il parut réfléchir durant quelques secondes…

 

Peut-être allait-il renoncer à son projet ou l’ajourner…

 

Mais, le cas échéant, il eût été trop tard…

 

Car, d’un des coins de la grange, derrière un vieux crible hors d’usage, surgit une voix moqueuse, qui disait :

 

– Eh bien, maître Antoine, qu’est-ce que tu attends donc ?

 

– Allons, mon ami Antoine, un petit coup de cœur !… Ça ne sera pas long, va ! reprit une autre voix, tout aussi narquoise, mais cassée et vieillotte, celle-là.

 

Le beau parleur tressaillit…

 

Un instant, son cerveau surexcité lui conseilla d’aller voir de près si ces voix, qu’il reconnaissait bien, appartenaient à des personnes réelles, ou plutôt ne venaient pas de ce monde mystérieux où il allait bientôt pénétrer.

 

Mais, le silence s’étant fait de nouveau, il se crut le jouet d’une hallucination, bien excusable en un pareil moment, et il dressa son échelle contre une poutre, pressé d’en finir.

 

En un clin d’œil, il était à cheval sur cette potence improvisée, à laquelle il attacha l’une des extrémités de la corde.

 

Cela fait, il enroula cette dernière autour de la poutre, jusqu’à ce qu’il n’eut plus en mains que la longueur voulue pour ne pas toucher terre au moment de la suprême crise.

 

Un œil se trouvant tout fait au bout libre de la corde – qui était une longe – Antoine s’en servit pour former un nœud coulant, qu’il se passa aussitôt autour du cou.

 

Alors, d’un coup de pied, il jeta l’échelle par terre et, sans une seconde d’hésitation, il se laissa choir hors de la poutre, grâce à un brusque mouvement des reins…

 

Comme si elles eussent attendu cette minute prise pour entrer en scène, deux ombres surgirent d’un coin de la grange et s’approchèrent du supplicié, qui battait l’air de ses membres convulsés. C’étaient Tamahou et la Démone. Ils riaient tous deux d’un mauvais rire.

 

Et le dernier souvenir de ce monde que dut emporter l’âme du misérable Antoine Bouet fut l’image grimaçante de ses deux complices !

 

Quand enfin le pendu cessa de gigoter, Tamahou dit à la sorcière :

 

– À présent, détalons… Puisque notre homme s’est chargé lui-même de la besogne que nous venions faire, il n’y a plus qu’à retourner là-bas.

 

Puis il ajouta en aparté :

 

– Ce garçon-là avait du bon ! Mais cette brève oraison funèbre du sauvage fut perdue pour sa compagne, comme pour le reste du monde, car la sorcière venait de s’affaisser morte sur place, sans même avoir poussé un ouac !

 

La joie l’avait tuée !

 

Ce que voyant, Tamahou sortit en toute hâte et s’élança au pas de course vers la grève, où il avait laissé son canot. On eût dit que tous les diables de l’enfer lui donnaient la chasse, tant il allait !

 

Comme il s’éloignait du rivage, pagayant avec ardeur, une raie de feu sillonna l’obscurité qui embrumait le fleuve, et une forte détonation retentit.

 

Tamahou tressauta et, pesant davantage sur son aviron, il fit glisser le canot avec une vélocité silencieuse sur le fleuve qu’assombrissait de plus en plus l’écharpe de la nuit.

 

Cette détonation, venant du large, fut bientôt suivie d’un bruit de chaînes dans les écubiers et de ces trépidations que produit la vapeur en s’échappant avec force des conduits qui l’emprisonnent.

 

C’était le Desperate qui arrivait de Québec.

 

Il était alors près de minuit.

 

Une chaloupe se détacha aussitôt des flancs du petit navire, ayant à son bord, outre les rameurs et le capitaine, deux des plus illustres médecins de la capitale.

 

Ces deux hommes allaient disputer à la mort la femme de lord Walpole, la mère de l’Enfant mystérieux !

 

…………………………

 

Quand ils reprirent le chemin de Québec, le lendemain soir, la Dame blanche était hors de danger.

 

Mieux que cela, elle avait recouvré la raison.

 

Une crise terrible la lui avait fait perdre.

 

Une crise non moins terrible venait de la lui rendre !

 

Épilogue

 

Un an après les événements qui terminent cette véridique histoire, la baie de Fortune, qui se découpe profondément dans la côte méridionale de Terre-Neuve, était le théâtre d’une scène bien étrange.

 

Un joli bâtiment à vapeur venait de jeter l’ancre à quelques encablures du fond de cette baie, pendant que, sur le rivage, se déployaient en éventail les tentes coniques d’un campement de sauvages.

 

Chose singulière et rare, toutes ces tentes étaient faites de bonne toile à voile, et d’une blancheur qui tranchait vivement sur le fond vert-sombre de la forêt de sapins, servant d’arrière-plan.

 

L’explication de ce matériel luxueux, pour un village ambulant de pauvres Mic-macs, est facile à donner.

 

Les naufrages sont fréquents dans cette partie du golfe Saint-Laurent qui avoisine les côtes de Terre-Neuve, et il ne s’écoule guère de semaines sans que des épaves de toute nature – mâts et voiles, objets provenant de la cargaison de vaisseaux éventrés, ou jetés par-dessus bord – ne viennent atterrir sur la plage et ne soient aussitôt recueillis par les sauvages, qui s’y tiennent constamment aux aguets.

 

C’est donc de la mer que provenait la splendeur inusitée du campement terre-neuvien.

 

Cependant, aussitôt que le grand yacht noir – sur la poupe duquel se lisait ce nom fatidique : The Desperate – fut bien affourché sur ses deux ancres, que les voiles furent serrées, et pendant que la vapeur fusait en trépidant dans les tuyaux d’échappement, un canot se détacha du bord et se dirigea vers le groupe de tentes qui hérissaient la plage.

 

Les sauvages s’étaient tous assemblés sur le bord de la mer, qui se trouvait haute, et attendaient, singulièrement intrigués, la venue de cette embarcation toute blanche et manœuvrée avec un ensemble parfait par six marins, vêtus de bleu.

 

Leur chef, un grand jeune homme à peau cuivrée, costumé d’une façon absolument fantaisiste, mi-partie mic-maque, mi-partie européenne, se tenait en avant des siens, sans armes et les bras croisés, dans l’attitude de l’un de ces Incas péruviens qui reçurent Pizarre.

 

À peine le canot eut-il abordé, qu’une vieille femme à l’air doux et ému se fit transporter à terre dans les bras de celui qui commandait, et qui n’était autre que lord Walpole.

 

Elle se dirigea aussitôt vers le chef mic-mac et, entourant de ses deux bras le cou du sauvage, elle l’embrassa sur les deux joues, en s’écriant :

 

– Michel, mon frère ! mon bon frère ! Le jeune homme pâlit – si toutefois un Indien peut pâlir !… Il recula de deux pas, considéra pendant cinq secondes cette femme vêtue richement ; puis, levant ses deux bras vers le ciel :

 

– Ma sœur ! la Dame blanche ! articula-t-il d’une voix gutturale.

 

– Oui, mon bon Michel, c’est bien moi… répondit madame Walpole. Les méchants manitous qui hantaient mon cerveau sont partis… Le Grand-Esprit les a fait chasser par les hommes de la médecine. Qu’il soit loué !

 

Michel et les autres Mic-macs s’inclinèrent et murmurèrent :

 

– Que le Grand-Esprit soit loué !

 

Lord Walpole alors s’avança et, s’emparant de la main de Michel Agathe :

 

– Sachem des Mic-macs, dit-il, votre père, vous et votre peuple, vous avez été bons pour votre sœur au visage pâle, jetée sur ce rivage par la tempête… Vous l’avez secourue, vous l’avez adoptée comme une des vôtres, et elle a vécu heureuse dans votre tribu… La séparation de son mari, la privation de son enfant et l’horreur d’un naufrage au milieu d’une terrible tempête… avaient jeté un voile sur son esprit : elle était folle ! Et, cependant, vous ne l’avez pas abandonnée ! Pendant bien des lunes, elle vous a suivis dans vos expéditions de chasse et de pêche, partageant vos fatigues, mangeant avec vous la sagamité et la chair fumée du poisson, couchant sous vos tentes. Vous l’avez respectée et aimée comme une mère : mes frères indiens, soyez bénis ! Chef Michel, donnez-moi votre main et permettez à lord Walpole de vous embrasser.

 

Et le richissime Anglais se jeta tout pleurant dans les bras du pauvre Michel Agathe, complètement ahuri. Après cette accolade, l’Anglais, élevant la voix, s’écria :

 

– Mes frères mic-macs, mettez vos canots à la mer et suivez-moi à bord de mon vaisseau. Je veux vous témoigner ma reconnaissance par autre chose que des paroles, et je désire que vous vous souveniez longtemps de la visite de lord Walpole, le mari de la Dame blanche.

 

Ces paroles étaient à peine prononcées, qu’un grand cri s’échappa de toutes les poitrines, en l’honneur des nobles visiteurs. Hommes, femmes et enfants coururent aux canots qui, en un clin d’œil, se trouvèrent dans leur élément, chargés de sauvages, de sauvagesses et de… sauvagillons.

 

On poussa au large, le grand canot blanc de lord Walpole, avec l’Union Jack en poupe, tenant la tête de la flottille.

 

Il y avait une quinzaine d’embarcations et une soixantaine de personnes, en tout.

 

Dès que le pavillon du commandant parut dans les eaux du yacht, une salve de six coups de canons réveilla les échos de la baie et fit tressauter sur leurs bans sauvages et sauvagesses, qui tous poussèrent d’abord un grand cri, puis, rassurés, se prirent à rire comme des convulsionnaires.

 

On arriva à bord sans encombre, et le maître-coq du Desperate dut se souvenir longtemps de la bombance qu’il fit faire à ces pauvres « enfants de la nature », jusque-là habitués à ne vivre que de poisson et de viande d’animaux sauvages.

 

Quand ils retournèrent à leur campement, gorgés de nourriture, imbibés de bon vin et lestés de présents de toutes sortes, les bons Mic-macs se croyaient sur les plaines giboyeuses du Grand-Esprit…

 

Plus d’un fit le plongeon. Mais aucun accident sérieux n’arriva.

 

Dès que la petite flottille eut enfin atterri au fond de la baie, le Desperate leva l’ancre. Ses canons tonnèrent une dernière fois, en signe d’adieu, et sa sirène fit retentir les échos d’un long hurlement.

 

Puis l’hélice battit les flots, et le Desperate quitta la baie de Fortune, que lady Walpole contempla longuement, lui murmurant dans son cœur cet adieu mélancolique que l’on jette aux lieux où l’on a souffert et pleuré.

 

Quelques jours plus tard, on jetait l’ancre près de l’île à Deux-Têtes, en face des grottes où Anna avait passé de si longs jours au pouvoir de Tamahou.