Charles Dickens

 

 

 

VIE ET AVENTURES DE MARTIN CHUZZLEWIT

 

 

 

TOME II

 

 

 

(1843)

Traduction de P. LORAIN

 

 

 

Publication du groupe « Ebooks libres et gratuits » – http://www.ebooksgratuits.com/

 

 

 

Table des matières

 

CHAPITRE PREMIER.  Rencontre imprévue ; aperçu qui promet. 5

CHAPITRE II.  Où l’on verra que les anciens amis peuvent non-seulement se révéler avec une physionomie nouvelle, mais encore sous de fausses couleurs ; que les gens sont disposés à mordre, et que chien qui mord peut bien se faire mordre à son tour. 14

CHAPITRE III.  M. Montague chez lui. – M. Jonas Chuzzlewit chez lui aussi. 36

CHAPITRE IV.  Dans lequel on verra tour à tour des personnages précoces, des personnages dans l’exercice de leur profession, des personnages mystérieux. 48

CHAPITRE V.  Qui prouvera qu’il peut survenir des changements dans les familles les mieux réglées, et que M. Pecksniff était un fier Tartufe. 58

CHAPITRE VI.  M. Pinch est dispensé d’un devoir auquel il n’était, en conscience, obligé envers personne, et M. Pecksniff ne peut se dispenser de remplir un devoir auquel il est, en conscience, obligé envers la société. 74

CHAPITRE VII.  Encore la maison Todgers ; et de plus une fleur flétrie : ne pas confondre avec celles qu’on met en pots sur les gouttières. 149

CHAPITRE VIII.  Ce qui se passait à Éden : événement au dehors. – Martin fait une découverte d’une certaine importance. 160

CHAPITRE IX.  Comme quoi les voyageurs s’en retournent dans leur pays et rencontrent en route quelques caractères distingués. 188

CHAPITRE X.  Arrivée en Angleterre. – Martin assiste à une cérémonie d’où il tire la preuve consolante qu’il n’a pas été oublié en son absence. 216

CHAPITRE XI.  Tom Pinch part pour chercher fortune. – Ce qu’il trouve, au début de son voyage. 228

CHAPITRE XII.  Tom Pinch, s’étant égaré en route, trouve qu’il n’est pas le seul qui soit dans cette passe. – Il prend sa revanche sur un ennemi tombé. 262

CHAPITRE XIII.  Police secrète. 279

CHAPITRE XIV.  Qui contient de nouveaux détails sur l’économie domestique de la famille Pinch, ainsi que des nouvelles extraordinaires de la Cité, qui intéressent Tom de très-près. 295

CHAPITRE XV.  Tom Pinch et sa sœur font une nouvelle connaissance, et tombent de surprise en surprise. 324

CHAPITRE XVI.  M. Jonas et son ami arrivent à une entente cordiale, et font ensemble une entreprise. 347

CHAPITRE XVII.  Suite de l’entreprise de Jonas et son ami. 363

CHAPITRE XVIII.  Qui exercera une influence sur la destinée de plusieurs personnes. – M. Pecksniff s’y montre dans la plénitude de sa puissance, dont il use avec courage et magnanimité. 380

CHAPITRE XIX.  Suite de l’entreprise de Jonas et son ami. 414

CHAPITRE XX.  Tom Pinch et sa sœur se permettent un peu de distraction, mais tout à fait en famille, et sans la moindre cérémonie. 429

CHAPITRE XXI.  Miss Pecksniff fait l’amour, M. Jonas fait de la bile, mistress Gamp fait le thé, et M. Chuffey fait des affaires. 444

CHAPITRE XXII  Conclusion de l’entreprise de M. Jonas et son ami. 480

CHAPITRE XXIII.  Qui vous donnera des nouvelles de Martin et de Mark, aussi bien que d’une troisième personne qui n’est pas tout à fait inconnue au lecteur. On y verra, en outre, la piété filiale sous un assez vilain jour, et un faible rayon de lumière descendra sur un point très-obscur. 496

CHAPITRE XXIV.  Où mistress Harris, conjointement avec une théière, amène une brouille entre des amies. 523

CHAPITRE XXV.  Grande surprise de Tom Pinch. – Confidences échangées entre sa sœur et lui. 546

CHAPITRE XXVI.  Qui jettera une nouvelle et plus brillante lumière au cœur même du mystère ; suite de l’entreprise de M. Jonas et son ami. 564

CHAPITRE XXVII.  Dans lequel les tables sont tournées sens dessus dessous. 602

CHAPITRE XXVIII.  Ce que John Westlock dit à la sœur de Tom Pinch ; ce que la sœur de Tom Pinch dit à John Westlock ; ce que Tom Pinch leur dit à tous deux, et comment ils passèrent tous ensemble le reste de la journée. 633

CHAPITRE XXIX.  Qui a pour l’auteur un vif intérêt, car c’est le dernier du livre. 649

À propos de cette édition électronique. 669

 

CHAPITRE PREMIER.

Rencontre imprévue ; aperçu qui promet.


Les lois sympathiques qui existent entre les barbes et les oiseaux, et la cause secrète de cette attraction en vertu de laquelle celui qui rase les unes fait souvent commerce des autres, voilà des questions dignes d’exercer le raisonnement subtil des corps savants ; d’autant plus que leur examen pourrait bien n’aboutir à aucune conclusion définitive. Il suffira de savoir que l’artiste capillaire qui avait l’honneur de loger mistress Gamp à son premier étage, cumulait la double profession de barbier et d’oiselier, et que ce n’était pas chez lui le fait d’une fantaisie originale, car il avait en ce genre, dans les rues voisines et dans les faubourgs de la ville, une légion de rivaux.

 

Ce digne logeur se nommait en réalité Paul Sweedlepipe. Mais on l’appelait généralement Poll Sweedlepipe ; et généralement aussi on était persuadé, entre amis et voisins, que c’était là son vrai nom de baptême.

 

Hors l’escalier et l’appartement particulier du barbier logeur, la maison de Poll Sweedlepipe n’était qu’un vaste nid d’oiseaux. Des coqs de combat habitaient la cuisine ; des faisans arrachaient dans le grenier la splendeur de leur plumage doré ; des poules pattues perchaient dans la cave ; des hiboux étaient en possession de la chambre à coucher ; et des échantillons de tout le menu fretin des oiseaux gazouillaient et babillaient dans la boutique. L’escalier était consacré aux lapins. Là, dans des compartiments faits de pièces et de morceaux avec toute sorte de caisses d’emballage, de boîtes, de débris de comptoirs et de coffres à thé, ces rongeurs pullulaient sans fin, et joignaient leur tribut aux bouffées compliquées qui, sans distinction de personnes, saluaient impartialement à son entrée tout nez qui se hasardait dans l’agréable boutique de barbier tenue par Sweedlepipe.

 

Cela n’empêchait pas bien des nez de fréquenter cette maison, principalement le dimanche matin, avant l’heure du service religieux. Les archevêques eux-mêmes se rasent ou ont besoin qu’on les rase le dimanche, et la barbe pousse aussi bien après les douze heures sonnées dans la nuit du samedi, même au menton des plus humbles ouvriers, qui, faute d’avoir le moyen de se donner un valet de chambre à l’année, prennent un frater à la minute, et le payent… fi de cette sale monnaie de cuivre !… en vils sous. Poll Sweedlepipe rasait donc pour ses péchés tout venant à un penny par tête, et coupait les cheveux à tous les chalands moyennant deux pence ; et comme il était célibataire et qu’il travaillait en sus dans la partie des oiseaux, Poll faisait passablement ses affaires.

 

C’était un petit homme déjà vieillot ; sa main droite, gluante et froide, ne pouvait perdre son goût de savon à barbe, au contact même des lapins et des oiseaux. Poll avait quelque chose de l’oiseau, non du faucon ou de l’aigle, mais du moineau qui se niche au haut des cheminées et montre du goût pour la société de l’homme. Cependant il n’était point querelleur comme le moineau, mais bien plutôt pacifique comme la colombe. Il se rengorgeait en marchant, et à cet égard il offrait une certaine analogie avec le pigeon, aussi bien que par sa parole plate et insipide, dont la monotonie rappelait le roucoulement de cet oiseau. Il était extrêmement curieux, le soir, quand il se tenait sur le pas de la porte de sa boutique, guettant les voisins ; avec sa tête penchée de côté et ses yeux pétillants et moqueurs, il avait un reflet de la malice du corbeau. Cependant Poll n’avait pas plus de fiel qu’un rouge-gorge. Par bonheur aussi, lorsqu’une de ses facultés ornithologiques était sur le point de l’entraîner trop loin, elle était adoucie, tempérée, mélangée neutralisée par son essence de barbier ; de même que son chef dénudé, autrement dit sa tête de pie rasée, se perdait sous une perruque de boucles noires bien tire-bouchonnées, séparées par une raie de côté et un front ras et découvert jusqu’à l’os coronal, signe caractéristique de l’immense capacité de son intelligence.

 

Poll avait une petite voix criarde et aiguë qui aurait pu autoriser les mauvais plaisants de Kingsgate-Street à insister davantage sur le nom de femme[1] qu’on lui avait donné. Il avait de plus le cœur tendre : car, lorsqu’il avait la bonne fortune de recevoir une commande de soixante à quatre-vingts moineaux pour une partie de tir, il faisait observer, d’un ton compatissant, qu’il était bien étrange que les moineaux eussent été créés et mis au monde pour ce genre d’exercice. Quant à demander si les hommes n’avaient pas plutôt été faits pour tuer les moineaux, c’est une question philosophique que Poll ne se posa jamais.

 

Poll, en costume d’oiselier, portait un habit de velours, de grands bas bleus, des bottines, une cravate en soie de couleur éclatante et un vaste chapeau. Lorsqu’il se livrait à ses occupations plus paisibles de barbier, il était généralement visible avec un tablier d’une propreté suspecte, une veste de flanelle et une culotte courte de velours à côtes. C’est dans ce dernier accoutrement, mais avec son tablier relevé et roulé autour de sa veste, pour indiquer que la boutique était close jusqu’au lendemain, qu’un soir, quelques semaines après les événements rapportés dans notre précédent chapitre, il ferma sa porte et resta quelque temps sur les marches de sa maison de Kingsgate-Street, attendant, l’oreille au guet, que la sonnette fêlée qui remuait encore à l’intérieur de son logis eût cessé de retentir. Car M. Sweedlepipe n’aurait pas cru prudent, auparavant, de laisser la maison toute seule.

 

« C’est bien, dit Poll, la plus obstinée petite sonnette qu’on ait jamais entendue. Enfin la voilà qui se tait. »

 

En prononçant ces paroles, il roula son tablier encore plus étroitement et se précipita dans la rue. Au moment même où il tournait pour entrer dans Holborn, il se rua contre un jeune gentleman en habit de livrée. Ce jeune gentleman était hardi, quoique petit, et, témoignant son déplaisir en termes énergiques, il alla droit au barbier :

 

« Imbécile que vous êtes ! cria-t-il. Vous ne pouvez donc pas regarder devant vous ? vous ne pouvez donc pas faire attention où vous marchez, hein ? Pourquoi donc est-ce faire que vous avez des yeux… hein ? Ah ! oui. Oh ! nous allons voir. »

 

Le jeune gentleman articula ces derniers mots d’un ton très-élevé et avec une énergie effrayante, comme s’ils contenaient en eux-mêmes le principe de la menace la plus terrible. Mais à peine les eut-il proférés, que sa colère fit place à la surprise, et que le bon petit homme s’écria d’un accent radouci :

 

« Tiens, c’est Polly !

 

– Tiens ! c’est vous ? s’écria Poll. Pour sûr, ce n’est pas possible !

 

– Non, ce n’est pas moi, répliqua le jeune gentleman. C’est mon fils, mon fils aîné. Il fait honneur à son père, n’est-ce pas, Polly ? »

 

Et, tout content de cette fine plaisanterie, il se balança sur le trottoir et se livra à des évolutions pour mieux faire admirer sa tournure, sans s’inquiéter s’il gênait les passants, qui n’étaient pas à l’unisson de sa belle humeur.

 

« Je ne l’aurais pas cru, dit Poll. Comment ! vous avez donc quitté votre ancienne place ?

 

– Si je l’ai quittée ! répliqua son jeune ami, qui, pendant ce temps, avait fourré ses mains dans les poches de sa belle culotte de peau blanche, et qui se dandinait aux côtés du barbier. Savez-vous, Polly, reconnaître une paire de bottes à revers quand elles vous crèvent les yeux ? Regardez-moi ceci !

 

– Ma-gni-fique ! s’écria M. Sweedlepipe.

 

– Vous connaissez-vous en boutons repoussés ? Ne regardez pas les miens, si vous n’êtes pas bon juge, car ces têtes de lion sont faites pour des hommes de goût, et non pour des snobs.

 

– Ma-gni-fique ! s’écria de nouveau le barbier. Et ce beau frac épinards à galons d’or ! et cette cocarde au chapeau !

 

– Un peu, mon cher, répliqua le jeune garçon. Cependant ne parlons pas de la cocarde : car, excepté qu’elle ne tourne pas, elle ressemble au ventilateur qui se trouvait chez Todgers à la fenêtre de la cuisine. N’avez-vous pas vu le nom de la vieille dame imprimé dans le journal ?

 

– Non, répondit le barbier. Est-ce qu’elle est en faillite ?

 

– Si elle n’y est pas déjà, elle y sera, dit Bailey. Ses affaires ne pourront jamais marcher sans moi. Eh bien ! comment allez-vous ?

 

– Oh ! parfaitement, dit Poll. Demeurez-vous de ce côté de la ville, ou bien venez-vous me voir ? était-ce le motif qui vous amenait dans Holborn ?

 

– Je n’ai aucun motif pour venir dans Holborn, répondit Bailey d’un air blessé. Toutes mes occupations sont dans le West-End. J’ai un fameux maître à présent : un homme dont vous auriez bien du mal à voir la figure, à cause de ses favoris, ni les favoris, à cause de la teinture qui les couvre. Voilà un gentleman, parlez-moi de ça ! Voudriez-vous faire un petit tour en cabriolet ? Mais ce n’est peut-être pas prudent de vous faire cette proposition : vous pourriez vous trouver mal, rien que de me voir tourner le trottoir au petit trot. »

 

Pour donner une légère idée de la manière dont il accomplissait cette opération, M Bailey se mit à imiter les mouvements d’un cheval lancé au grand trot, et il cabrait si haut sa tête en reculant contre une pompe, qu’il fit tomber son chapeau.

 

« Eh bien ! dit Bailey, ce cheval, c’est l’oncle de Capricorne et le frère de Chou-Fleur. Depuis que nous l’avons, il a passé à travers les vitres de deux boutiques de marchands de chandelles, et on l’avait vendu parce qu’il avait tué sa bourgeoise. C’est ça un cheval, j’espère !

 

– Ah ! vous ne m’achèterez plus jamais de linottes, dit Poll en regardant son jeune ami d’un air mélancolique. Vous n’aurez plus besoin d’acheter des linottes pour les suspendre au-dessus de l’évier !

 

– Je ne pense pas, répliqua Bailey. J’ai mieux que ça. Je ne veux plus avoir affaire à aucun oiseau au-dessous d’un paon, et encore c’est trop commun. Eh bien ! comment allez-vous ?

 

– Oh ! parfaitement, » dit Poll.

 

Il fit la même réponse que la première fois, parce que M. Bailey lui avait fait la même question, et M. Bailey lui avait répété sa question, parce que c’était une occasion d’écarter les jambes, de plier le genou, de faire sonner ses bottes à revers, enfin de développer ses grâces cavalières, et de prendre une pose d’écuyer d’hippodrome.

 

« Et où allez-vous comme ça, mon vieux ? demanda le petit roué avec la même effronterie, car Bailey était le personnage important de la conversation, tandis que le gentil barbier n’était là que comme un enfant.

 

– Je vais de ce pas chercher ma locataire pour la ramener à la maison, dit Paul.

 

– Une femme ! s’écria M. Bailey. Je savais bien ! Je l’aurais parié vingt livres sterling. »

 

Le petit barbier se hâta d’expliquer que la personne en question n’était ni une jeune femme ni une jolie femme, mais bien une garde-malade qui, depuis quelques semaines, avait servi de femme de ménage à un gentleman, mais qui, ce soir-là, devait céder la place à la ménagère en titre, la femme même du bourgeois.

 

« Il est marié tout nouvellement, et ce soir même il ramène chez lui sa jeune femme. En conséquence, je vais chercher ma locataire et sa malle chez M. Chuzzlewit, la maison derrière le bureau de poste.

 

– Chez Jonas Chuzzlewit ? dit Bailey.

 

– Oui, dit Paul ; tout juste ce nom-là. Est-ce que vous le connaissez ?

 

– Oh ! non, ma foi ! s’écria M. Bailey, moins que rien. Et elle, apparemment, je ne la connais pas non plus, n’est-ce pas ? Avec ça que c’est par moi qu’ils ont lié connaissance.

 

– Ah ! dit Paul.

 

– Ah ! répéta M. Bailey en clignant de l’œil ; et c’est qu’elle n’est pas mal, savez-vous ? Mais sa sœur était la plus jolie. C’est celle-là qui était une vraie Merry[2], une vraie Roger-Bontemps. Je me suis bien des fois amusé à la lutiner dans notre vieux temps. »

 

M. Bailey parlait comme s’il avait déjà une jambe aux trois quarts enfoncée dans la tombe, et comme si le fait était advenu à vingt ou trente ans de distance. Paul Sweedlepipe, bon homme s’il en fut jamais, était tellement fasciné par l’aplomb précoce, par les façons protectrices du jeune gentleman, et par ses bottes, sa cocarde et sa livrée, qu’il sentit un brouillard nébuleux flotter devant ses yeux, et crut voir devant lui, non plus le Bailey qu’il avait connu enfant dans la pension bourgeoise de mistress Todgers pour les messieurs du commerce, non plus ce Bailey qu’il avait vu, l’année précédente, venir lui acheter de temps en temps de petits oiseaux à un penny la pièce ; mais bien un brillant résumé de tous les grooms à la mode de Londres, la quintessence de toute l’écurie-pédie du temps, une machine à haute pression qui, à force de fonctionner depuis de longues années, était grosse à crever d’expériences condensées. Et en vérité, bien que dans l’épaisse atmosphère de la maison Todgers le génie de M. Bailey eût toujours brillé d’un vif éclat à cet égard, il éclipsait si bien à présent le temps et l’espace, que ceux qui le voyaient n’en pouvaient croire leurs yeux, sans un renversement de toutes les lois naturelles. C’était pourtant bien le petit Bailey qu’ils voyaient arpenter les trottoirs riches et palpables de Holborn-Hill ; et cependant ses clignements d’yeux, ses pensées, ses actes, ses propos, annonçaient un vieux routier. C’était comme un mystère des anciens jours dans une jeune peau. Créature inexplicable : espèce de sphinx en culotte courte et bottes à revers. Pour le barbier, il n’y avait que deux partis à prendre : ou perdre la tête, ou accepter Bailey tel qu’il était. Il s’arrêta sagement à ce dernier parti.

 

M. Bailey fut assez bon pour continuer à lui tenir compagnie et à le régaler, en chemin, d’une conversation intéressante sur divers sujets agréables ; entre autres, sur le mérite comparatif, au point de vue général, des chevaux qui ont des bas blancs et de ceux qui n’en ont pas. Quant au genre de queue préférable, M. Bailey avait à cet égard ses opinions particulières ; il les exposait volontiers, mais en priant ses amis de ne point se laisser influencer par son jugement, sachant bien qu’il avait le malheur de différer d’avis avec quelques hautes autorités. Il fit accepter à M. Sweedlepipe un verre de certaine liqueur de sa façon, inventée, lui dit-il, par un membre du Jockey-Club. Et comme en ce moment ils touchaient presque au but de la course du barbier, Bailey fit observer à Paul qu’ayant une heure à dépenser, et connaissant les Jonas, il ne serait pas fâché, sauf sa permission, d’être présenté à Mme Gamp.

 

Paul frappa à la porte de Jonas Chuzzlewit. Justement ce fut Mme Gamp qui vint ouvrir ; circonstance dont le barbier profita pour mettre en rapport ces deux personnages éminents. Dans la double spécialité de la profession exercée par Mme Gamp, il y avait ceci de bon que la brave veuve s’intéressait également à la jeunesse et à la vieillesse. Elle accueillit donc M. Bailey avec infiniment de cordialité.

 

« C’est bien aimable à vous, dit-elle à son propriétaire, d’être venu et d’avoir amené en même temps un si charmant garçon. Mais je crains que vous ne soyez obligé d’entrer, car le jeune couple n’a pas encore paru sur l’horizon.

 

– Ils sont en retard, n’est-ce pas ? demanda le propriétaire quand Mme Gamp les eut fait descendre à la cuisine.

 

– Oui, monsieur, pour des gens qui doivent venir sur les ailes de l’Amour, » dit Mme Gamp.

 

M. Bailey s’informa si les Ailes de l’Amour avait jamais gagné un prix aux courses, ou pouvait prêter à un pari raisonnable à l’occasion ; et en apprenant que ce n’était pas un cheval, mais simplement une expression poétique ou figurée, il laissa percer un profond dédain. Mme Gamp était tellement étonnée de ses manières élégantes et de sa parfaite aisance, qu’elle allait communiquer à voix basse à son propriétaire la question énigmatique pour elle de savoir si M. Bailey était un homme ou un enfant, quand M. Sweedlepipe, devinant sa pensée, la prévint à temps et lui dit :

 

« Il connaît mistress Chuzzlewit.

 

– Il n’y a rien qu’il ne connaisse, dit Mme Gamp ; je le parierais. Toute la malice du monde est dans son petit doigt. »

 

M. Bailey reçut cela comme un compliment et répondit en ajustant sa cravate :

 

« Je ne dis pas non.

 

– Puisque vous connaissez mistress Chuzzlewit, fit observer Mme Gamp, p’t-être bien savez-vous son nom de baptême ?

 

– Charity ! dit Bailey.

 

– Ça n’est pas ça ! s’écria Mme Gamp.

 

– Cherry alors, dit Belley. Cherry est l’abréviation de son nom, mais cela revient au même.

 

– Ça ne commence pas du tout par un C, répliqua Mme Gamp en secouant la tête. Ça commence par une M.

 

– Eh ! quoi ! cria M. Bailey, faisant voler d’un coup de son pied gauche sur le parquet un petit nuage de poussière, alors il a donc été épouser Merry ! »

 

Comme ces mots offraient quelque mystère, Mme Gamp l’invita à les expliquer ; ce que M. Bailey se mit en devoir de faire, et la dame l’écoutait avec la plus profonde attention. Il était au beau milieu de son récit, quand un bruit de roues et deux coups sonores appliqués à la porte de la rue annoncèrent l’arrivée du nouveau couple. Priant M. Bailey de réserver ce qu’il avait encore à dire pour le moment où elle s’en reviendrait chez elle, Mme Gamp prit la chandelle et s’élança pour recevoir avec force compliments la jeune maîtresse de céans.

 

« Je vous souhaite de grand cœur toute félicité et toute joie, dit Mme Gamp, qui fit un beau salut quand les deux époux entrèrent dans la maison ; et à vous aussi, monsieur. Votre chère jolie dame paraît un peu fatiguée du voyage, M. Chuzzlewit.

 

– C’est de m’avoir embêté tout le temps, dit M. Jonas d’un ton d’humeur. Alors, éclairez-nous !

 

– Par ici, madame, s’il vous plaît, dit Mme Gamp, montant devant eux. On a tout arrangé du mieux possible ; mais il y a bien des choses que vous aurez à changer, quand vous aurez eu le temps de vous reconnaître. Ah ! quelle charmante personne !… Mais, ajouta intérieurement Mme Gamp, vous n’avez pas l’air d’être aussi gaie que votre mari, il faut l’avouer. »

 

C’était la vérité ; la jeune épouse ne paraissait pas gaie du tout. La mort, qui était entrée dans la maison avant l’époque du mariage, y avait laissé son ombre. L’air était lourd et malsain ; les chambres étaient sombres ; d’épaisses ténèbres remplissaient chaque crevasse et chaque coin. Dans l’angle du foyer était assis, tel qu’un être de mauvais augure, le vieux commis, les yeux fixés sur quelques sarments desséchés qui se consumaient dans le poêle. Il se leva et regarda la nouvelle débarquée.

 

« Ainsi, monsieur Chuff, dit négligemment Jonas, tout en époussetant ses bottes, vous voilà encore dans le monde des vivants ?…

 

– Oui, monsieur, il est encore dans le monde des vivants, répliqua M. Gamp, et M. Chuffey peut bien vous en rendre grâce, comme je le lui ai répété mille et mille fois. »

 

M. Jonas n’était pas de très-bonne humeur ; car il se borna à dire, en tournant ses yeux autour de lui :

 

« Nous n’avons plus besoin de vos services, vous savez, mistress Gamp.

 

– Je pars immédiatement, monsieur, répondit la garde-malade, à moins qu’il n’y ait quelque chose que je puisse faire pour vous, madame. »

 

Elle ajouta, avec un regard d’excessive douceur et sans cesser de fouiller dans sa poche :

 

« N’y a-t-il rien que je puisse faire pour vous, mon petit colibri ?

 

– Non, dit Merry toute en larmes, vous ferez mieux de partir tout de suite. »

 

Avec une œillade mélangée de sensibilité et de malice ; avec un œil braqué sur le marié et l’autre sur l’épouse ; avec une expression fine, tant spirituelle que spiritueuse, tout à fait conforme à sa profession et particulière à son art, mistress Gamp fouilla plus activement que jamais dans sa poche, d’où elle tira une carte imprimée et copiée textuellement sur son enseigne. Puis elle dit à voix basse :

 

« Seriez-vous assez bonne, ma colombe mignonne, ma chère jeune petite dame, pour mettre ceci quelque part où vous puissiez le retrouver en cas de besoin ? Je suis avantageusement connue de plusieurs dames, et c’est ma carte. Mon nom est Gamp ; je suis Gamp de nature. Demeurant presque porte à porte, je prendrai la liberté de me présenter ici de temps en temps, et de m’informer de l’état de votre santé… et de votre esprit, mon cher poulet ! »

 

Puis avec d’innombrables œillades, clignements d’yeux, accès de toux, mouvements de tête, sourires et salutations, le tout pour établir le fait d’une intelligence mystérieuse et confidentielle entre elle et la jeune mariée, mistress Gamp appela la bénédiction du ciel sur la maison, et ensuite elle fit d’autres œillades, d’autres clignements, toussa, remua la tête, sourit et salua jusque hors de la chambre.

 

« Je le dis et je le soutiendrais, quand bien même je serais conduite en martyre sur l’échafaud, fit observer à demi-voix Mme Gamp quand elle fut au bas de l’escalier, cette jeune femme ne paraît pas très-gaie pour le quart d’heure.

 

– Ah ! attendez donc que vous l’entendiez rire, dit Bailey.

 

– Hem ! s’écria Mme Gamp avec une sorte de gémissement, j’attendrai, mon petit. »

 

Ils n’ajoutèrent pas un mot de plus dans la maison ; Mme Gamp mit son chapeau ; M. Sweedlepipe chargea sur ses épaules la caisse de Mme Gamp, et M. Bailey les accompagna vers Kingsgate-Street en racontant à Mme Gamp, chemin faisant, l’origine et les progrès de sa liaison avec mistress Chuzzlewit et sa sœur. Par un étrange effet de sa précocité juvénile, il s’imaginait avoir fait la conquête de mistress Gamp et se sentait très-flatté de la passion malheureuse qu’elle avait prise pour lui.

 

Comme la porte se fermait lourdement sur ces trois personnages, mistress Jonas se laissa tomber dans un fauteuil et sentit un étrange frisson lui courir tout le long du corps, tandis qu’elle parcourait la chambre du regard. Cette chambre était à peu près dans l’état où elle l’avait connue, mais elle paraissait plus sinistre encore. La jeune femme s’était imaginée que la chambre serait illuminée pour la recevoir.

 

« Cela n’est pas assez bon pour vous, je suppose ? dit Jonas suivant son regard.

 

– Dame ! c’est que la chambre est bien triste, dit Merry, essayant de se remettre.

 

– Ce n’est encore rien, ça sera bien plus triste encore, si vous faites de ces grimaces-là. Vous êtes gentille en vérité de bouder dès votre arrivée !… Tudieu ! vous n’étiez pas si morne que ça, quand il s’agissait de me tourmenter. Voyons ! la fille est en bas ; sonnez pour le souper, tandis que je vais ôter mes bottes. »

 

Elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il eût quitté la chambre et se leva pour sonner. Mais au même instant, le vieux Chuffey posa doucement sa main sur le bras de Merry.

 

« Vous n’êtes pas mariés ? demanda-t-il d’un ton d’anxiété. Vous n’êtes pas encore mariés ?

 

– Si, depuis un mois. Bonté du ciel, qu’est-ce que vous avez donc ?

 

– Rien, » répondit-il, et il s’écarta d’elle.

 

Mais dans la crainte et l’étonnement qu’elle éprouvait elle se retourna et le vit lever ses mains tremblantes au-dessus de sa tête et elle l’entendit crier :

 

« Ô malheur ! malheur ! malheur sur cette maison maudite !… »

 

– Telle fut la bienvenue de Merry dans la demeure conjugale.

 

CHAPITRE II.

Où l’on verra que les anciens amis peuvent non-seulement se révéler avec une physionomie nouvelle, mais encore sous de fausses couleurs ; que les gens sont disposés à mordre, et que chien qui mord peut bien se faire mordre à son tour.


M. Bailey junior (car ce personnage agréable, jadis si nécessaire à tous les pensionnaires de la maison Todgers, s’était régulièrement posé dans le monde sous ce nom sans se préoccuper d’obtenir du Parlement une permission positive à cet égard sous forme de bill particulier, ce qui, de toutes les sortes de bills, est bien la dépense la plus absurde), M. Bailey junior, tout juste assez grand pour être aperçu par un œil qui l’eût cherché soigneusement, tandis qu’à moitié caché par le tablier du cabriolet de son maître, il promenait un regard indolent sur la société, parcourait Pall Mall en long et en large vers l’heure de midi, en attendant son « bourgeois. » Le cheval de race qui avait Capricorne pour neveu et Chou-Fleur pour frère se montrait à la hauteur de son lignage en rongeant son mors jusqu’à ce que sa poitrine fût couverte d’écume et en se cabrant comme un coursier héraldique ; son harnais plaqué et ses brides de beau cuir breveté brillaient au soleil, à la vive admiration des piétons ; M. Bailey jouissait intérieurement, mais sans le laisser voir. Il semblait dire : « C’est une brouette, mes bons amis, une pure et simple brouette ; je vous ferais voir bien autre chose si je voulais ! » Et il poursuivait sa course, en assurant sur le rebord du tablier ses petits bras épinards, comme s’il avait été accroché par les aisselles.

 

M. Bailey avait une haute opinion du frère de Chou-Fleur et il estimait beaucoup son mérite ; cependant il avait soin de ne lui en rien dire. Au contraire même, il avait pour habitude, en conduisant cet animal, de lui lancer des mots peu respectueux, sinon injurieux, par exemple : « Que je te voie !… Qu’est-ce que c’est que ça ?… Où diable vas-tu donc ?… Ah ! ça ne te convient pas, drôle !… » et autres observations de ce genre à bâtons rompus. Ces apostrophes, qu’il accompagnait en tirant la bride ou faisant siffler son fouet, amenaient plus d’une lutte violente entre le cocher et le cheval, et ces conflits d’autorité se terminaient maintes fois dans une boutique de porcelaines, ou finissaient par d’autres accrocs, ainsi que M. Bailey l’avait raconté déjà à son ami Poll Sweedlepipe.

 

Au moment où nous sommes arrivés, M. Bailey, qui avait la tête montée, se montrait plus tranchant que jamais dans les devoirs de son emploi ; en conséquence, le fougueux cheval s’était mis à ne marcher presque que sur ses jambes de derrière, et il prenait avec le cabriolet des attitudes excentriques, qui étaient pour les passants un véritable sujet de stupéfaction. Mais M. Bailey, sans se laisser troubler le moins du monde, trouvait encore moyen de lancer une grêle de plaisanteries sur tous ceux qui se hasardaient à traverser devant lui. Par exemple, si un charbonnier avec sa pleine charge dans sa charrette obstruait un moment la voie, il lui criait : « Eh bien, jeune homme, qui est-ce qui a pu vous confier une charrette ? » Aux vieilles dames qui essayaient de passer, mais qui revenaient bien vite sur leurs pas, il demandait si elles n’allaient pas à l’hôpital commander leur enterrement. Il invitait, par des paroles amicales, tous les gamins à grimper derrière sa voiture, pour avoir le plaisir de les faire dégringoler à coups de fouet. Puis, quand il s’était mis en frais de belle humeur, il courait au grand galop autour de Saint-James-Square, et revenait déboucher au pas dans Pall Mall par une autre entrée, comme si dans l’intervalle il n’avait fait qu’aller à pas de tortue.

 

M. Bailey avait fréquemment renouvelé ces escapades, au grand péril de l’étalage de pommes situé au coins de la rue, lequel n’avait échappé que par miracle et pouvait désormais, après tant d’assauts, passer pour imprenable, lorsqu’il fut appelé à la porte d’une certaine maison de Pall Mall et, tournant court, obéit aussitôt à cet ordre et sauta à bas du cabriolet. Il tint la bride quelques minutes, tandis que le frère de Chou-Fleur secouait vivement la tête, ouvrait ses naseaux et piaffait. Deux personnes montèrent dans la voiture ; l’une d’elles prit les guides et se lança au grand trot. Ce ne fut qu’après avoir couru inutilement plusieurs centaines de pas que M. Bailey parvint à poser sa petite jambe sur le marche-pied et à installer finalement ses bottes sur l’étroite planchette qui se trouvait derrière la voiture. C’est là qu’il était curieux à voir : perché tantôt sur un pied, tantôt sur l’autre, jetant les yeux tantôt d’un côté du cabriolet, tantôt de l’autre, essayant même, mais ce n’était qu’une frime, de regarder par-dessus le léger véhicule, tandis qu’il passait à travers les charrettes et les équipages. M. Bailey était de la tête aux pieds le vrai groom de Newmarket.

 

Quant au maître de M. Bailey, sa tenue, pendant qu’il conduisait, justifiait complètement la description enthousiaste que le jeune garçon en avait faite à Poll ébahi. Sur sa tête, ses joues, son menton et sa lèvre supérieure, il y avait tout un monde de cheveux et de poils du noir de jais le plus brillant. Ses habits, d’une coupe savante, étaient des plus à la mode et du prix le plus élevé. Son gilet était chamarré de fleurs or et azur, vert et rose tendre ; sur sa poitrine étincelaient des bijoux et des chaînes précieuses ; ses doigts, surchargés de bagues brillantes, étaient aussi embarrassées de leurs mouvements que ces mouches d’été qui viennent de s’échapper du fond d’un pot enduit de miel. Les rayons du soleil se reflétaient dans son chapeau bien lisse et dans ses bottes vernies, comme dans une glace parfaitement unie. Et cependant, bien que ce personnage eût changé de nom et de surface, c’était Tigg tout bonnement. Bien qu’il se fût retourné et qu’il eût fait peau neuve, comme on sait que cela est arrivé quelquefois à de prétendus grands hommes ; bien qu’il ne fut plus Montague Tigg, mais Tigg Montague, c’était toujours Tigg, le même Tigg, le satanique, le galant, le martial Tigg. Le cuivre avait été bruni, vernissé, restauré, remis à neuf ; mais c’est égal, c’était toujours le vrai métal de Tigg.

 

À côté de lui était assis un gentleman souriant, qui paraissait un commerçant, beaucoup moins prétentieux que son compagnon, et que celui-ci appelait du nom de David. Sûrement ce n’était pas le David du… Quelle désignation emploierons-nous ?… Du triumvirat des Boules d’or ? Ce n’était pas le David garçon de comptoir aux Armes des Lombards ? Pardon : c’était bien le même homme.

 

« Les appointements du secrétaire, David, dit M. Montague, maintenant que l’office est établi, sont de huit cents livres sterling par an, avec le logement, le chauffage et l’éclairage en sus. Il a droit à vingt-cinq actions naturellement. Est-ce suffisant ? »

 

David sourit, inclina la tête et toussa derrière un petit portefeuille à clef qu’il portait avec lui, d’un air qui proclamait assez haut que c’était lui qui était le secrétaire en question.

 

« Si cela est suffisant, dit Montague, je vais le proposer au Conseil, en vertu de mes pouvoirs de président. »

 

Le secrétaire sourit de nouveau, finit par rire tout de bon, et dit en frottant malignement son nez avec un coin du portefeuille :

 

« C’était une idée excellente, savez-vous ?

 

– Qu’est-ce qui était une idée excellente, David ? demanda M. Montague.

 

– L’Anglo-Bengali, répondit le secrétaire en riant du bout des lèvres.

 

– La Compagnie Anglo-Bengali de prêts sans intérêt et d’assurances sur la vie, c’est certainement une entreprise excellente, David, dit M. Montague.

 

– Excellente, en effet, dans un sens, s’écria le secrétaire avec un nouvel éclat de rire.

 

– Dans le seul sens important, fit observer le président. Le sens numéro un, David.

 

– Et, demanda le secrétaire avec un autre rire, quel sera le capital versé d’après le prochain prospectus ?

 

– Deux chiffres, suivis d’autant de zéros que l’imprimeur en pourra aligner. Ah ! ah ! ah ! »

 

Cette plaisanterie les fit rire à qui mieux mieux. Le secrétaire, pour sa part, s’abandonna à une gaieté tellement immodérée, qu’en trépignant il donna une secousse au tablier qu’il repoussa fortement, et faillit du même coup lancer le frère de Chou-Fleur dans un étalage d’huîtres, sans compter que M. Bailey reçut un choc si soudain, qu’il perdit pied un moment, et se trouva, comme une jeune image de la Renommée, suspendu à la courroie de la capote.

 

« Quel original vous faites ! s’écria David d’un ton d’admiration, quand cette petite alarme fut passée.

 

– Dites un génie ! David, un génie !

 

– Eh bien ! oui, sur mon âme, vous êtes un génie, dit David. J’avais toujours reconnu chez vous celui de la blague ; mais j’étais à cent lieues de vous croire tant de talent dans ce genre. Qui aurait jamais pu s’en douter ?

 

– Je grandis avec les circonstances, David. Voilà le caractère particulier du génie. Si en ce moment vous veniez à perdre contre moi un pari de cent livres sterling, et que vous dussiez me le payer (chose tout à fait impossible), vous verriez comme je grandirais à l’instant… moralement parlant. »

 

M. Tigg avait parfaitement raison : il avait grandi avec les circonstances, et en spéculant sur une plus large échelle, il était devenu un homme supérieur.

 

« Ah ! ah ! s’écria le secrétaire en posant la main avec une familiarité croissante sur le bras du président ; quand je vous regarde, et quand je songe que votre propriété du Bengale… Ah ! ah ! ah ! »

 

La réticence voilée sous ces paroles ne divertit pas moins M. Tigg que son ami, car il se mit à rire aussi de bon cœur.

 

« Que votre propriété du Bengale, poursuivit David, forme la garantie du fonds social et répond à toutes les réclamations qu’on pourrait élever contre la Compagnie ; quand je vous regarde et quand je songe à cela, je suis capable de tomber en convulsion, comme si l’on me chatouillait avec le bout d’une plume.

 

– Il faut que ce soit une propriété diablement magnifique, pour pouvoir faire face à toute réclamation. Rien que l’assurance contre les tigres est une idée qui vaut à elle seule toutes les mines du Pérou. »

 

David ne pouvait que répondre entre deux éclats de rire :

 

« Oh ! quel drôle de corps vous faites ! »

 

Et il continua de rire, de se tenir les côtes, de s’essuyer les yeux sans autre observation.

 

« Une idée excellente ! reprit Tigg, revenant au bout de quelques temps à la première remarque de son compagnon ; certainement que c’était une idée capitale : et cette idée-là m’appartient.

 

– Non, non, dit David, c’est à moi. Pas de ça : n’allez pas me voler cet honneur-là. Ne vous ai-je pas confié que j’avais mis de côté quelques livres sterling ?

 

– Oui, vous me l’avez dit, répliqua Tigg. Et moi, ne vous ai-je pas dit que je m’étais procuré quelques livres sterling de mon côté ?

 

– Assurément, répondit David avec chaleur ; mais l’idée n’est pas là. Qui est-ce qui a dit que, si nous mettions cet argent ensemble, nous pourrions monter un Office et faire un puff ?

 

– Et qui est-ce qui a dit, répliqua M. Tigg, que, si nous établissions la chose sur une échelle assez large, nous pourrions monter un Office et faire un puff sans apporter un sou ? Soyez donc raisonnable, calme et juste, et vous reconnaîtrez que l’idée vient de moi.

 

– En cela, avoua David à regret, vous aviez l’avantage sur moi, j’en conviens ; mais je ne me mets pas à votre niveau. Je ne réclame que ma part d’honneur dans notre invention commerciale.

 

– Vous avez tout l’honneur que vous méritez, dit Tigg. Vous vous acquittez admirablement de tout le menu travail de la société et de toutes les acquisitions de détail : plans, livres, circulaires, prospectus, plumes, encre et papier, cire et pains à cacheter. Vous êtes minutieux au premier degré ; je ne disputerai pas là-dessus ; mais quant au département de l’intelligence, David, au département de l’invention et de la poésie…

 

– Il vous appartient complètement, dit l’ami. Cela ne fait pas de doute ; mais avec le grand train que vous étalez, les riches objets dont vous vous entourez, avec la vie que vous menez, j’ose dire que c’est un département joliment confortable.

 

– A-t-il atteint le but ? demanda Tigg. Est-il bien Anglo-Bengali ?

 

– Oui, dit David.

 

– Eussiez-vous pu entreprendre l’affaire par vous-même ?

 

– Non, dit David.

 

– Ah ! ah ! s’écria Tigg en riant. Alors contentez-vous donc de votre position et de vos profits, David, mon bon ami, et bénissez le jour où nous nous sommes connus au comptoir de notre oncle commun : car ç’a été pour vous un jour d’or. »

 

On a pu comprendre aisément, d’après la conversation de ces honnêtes industriels, qu’ils s’étaient embarqués dans une entreprise assez vaste, et qu’ils s’adressaient en toute sécurité à la masse du public, retranchés qu’ils étaient dans la position d’un homme qui a tout à gagner et rien à perdre ; et l’entreprise, fondée sur ce grand principe, marchait assez bien.

 

La Compagnie Anglo-Bengali de prêts sans intérêt et d’assurances sur la vie naquit un beau matin, non pas à l’état d’enfance, mais bien comme une société aussi grande que père et mère, qui marche sans assistance à grands pas, faisant des affaires à droite et à gauche. Elle avait une succursale au premier étage au-dessus d’un tailleur, dans une maison du West-End de Londres, et dans une rue neuve de la Cité de vastes bureaux embrassant la partie supérieure d’une maison spacieuse, toute resplendissante de stuc et de glaces, avec des stores de filigrane à chaque croisée offrant sur leur encadrement les mots : Anglo-Bengali. Sur le montant de la porte on avait peint également en grandes lettres : Bureaux de la Compagnie Anglo-Bengali de prêts sans intérêt et d’assurances sur la vie, et sur la porte était une grande plaque de cuivre avec la même inscription. Cette plaque, qu’on tenait toujours très-brillante comme une amorce alléchante, regardait effrontément les passants, après les heures de bureau les jours ouvrables, et tout le long de la journée les dimanches ; la banque n’avait l’air de rien auprès d’elle. Au dedans, les bureaux avaient été récemment recrépis, peint, revêtus de papiers, planchéiés, garnis de tables, de sièges, munis enfin de meubles aussi solides que coûteux, et destinés (comme la Compagnie) à durer éternellement. Et les affaires ! voyez ces livres de caisse à peau verte avec le dos rouge ; voyez les almanachs de la cour, les livres d’adresses, les agendas, les calendriers, les boîtes à lettres, les pèse-lettres, un étalage de seaux à incendie pour éteindre un feu dès la première étincelle et préserver l’immense richesse en billets de banque et obligations appartenant à la Compagnie ; voyez les caisses de fer, l’horloge, le timbre de l’Office ! Rien n’y manque. Tout y annonce de la sécurité. Et la solidité, donc ! voyez les blocs massifs de marbre dont se composent les cheminées, ainsi que la somptueuse balustrade qui garnit le faîte de la maison. Et la publicité ! Ces mots : Compagnie Anglo-Bengali de prêts sans intérêt et d’assurances sur la vie, sont imprimés jusque sur les seaux à charbon ; partout ils sont reproduits, au point d’éblouir les yeux et de vous donner le vertige ; ils sont gravés en tête de tout le papier à lettres et forment un enroulement autour du cachet ; ils brillent sur les boutons du portier et se retrouvent vingt fois dans toutes les circulaires, dans tous les avis au public où David Crimple, esquire, secrétaire et directeur résident, « prend la liberté d’attirer votre attention sur le tableau ci-joint des avantages offerts par la Compagnie Anglo-Bengali de prêts sans intérêt et d’assurances sur la vie ; vous y verrez démontré de la manière la plus péremptoire que votre plus légère participation à l’affaire sera pour vous une tirelire perpétuelle, un boni toujours croissant, une véritable martingale : car personne ne court le moindre risque dans la transaction, si ce n’est l’Office qui, dans son excès de libéralité, est à peu près sûr de perdre. Ce fait que vous soumet David Crimple, esquire (et les preuves sont solides, il vous prie de le croire), est la meilleure garantie que puisse fournir le Conseil d’administration en faveur de la durée et de la stabilité de l’œuvre. »

 

Ce gentleman, soit dit en passant, s’appelait de son vrai nom M. Crimp[3] ; mais, comme ce nom prêtait à de fâcheuses interprétations de la part des mauvais plaisants, David l’avait changé en Crimple.

 

De peur, malgré toutes ces preuves et pièces à l’appui, que quelque malavisé ne se méfiât encore de la « Compagnie Anglo-Bengali de prêts sans intérêt et d’assurances sur la vie, » et n’eût un doute à l’égard du tigre, du cabriolet ou de la personne de Tigg Montague, esquire (de Pall Mall et du Bengale), ou de tout autre nom de la liste imaginaire des directeurs, il y avait à l’entrée un garçon de bureau, créature surprenante, qui était vêtu d’un vaste gilet rouge et d’un habit court en drap couleur gris de fer ; ce garçon de bureau inspirait plus de confiance aux incrédules que l’établissement tout entier n’eût pu le faire sans lui. Il n’y avait aucune connivence entre lui et la Direction ; personne ne savait où il avait servi jusqu’alors ; il n’avait donné et on ne lui avait demandé ni certificats ni explications. D’un côté comme de l’autre on n’avait posé aucune question. Cet être mystérieux, confiant dans son physique, l’avait invoqué pour les besoins de la situation, et il avait été engagé aussitôt aux conditions qu’il avait fixées lui-même. Elles étaient élevées sans doute : mais notre homme savait que personne ne pouvait porter une aussi vaste étendue de gilet que lui, et il sentait combien sa capacité pouvait être utile à un semblable établissement. Lorsqu’il était assis sur un siège qu’on avait disposé pour lui dans un coin du bureau, avec son brillant chapeau suspendu à une patère au-dessus de sa tête, qui dont eût pu mettre en doute le caractère respectable de l’affaire ? L’engouement se multipliant par chaque pouce carré de son vaste gilet rouge (comme dans le problème des clous d’un fer à cheval), le total de l’estimation monta à un chiffre énorme. On avait vu des gens qui venaient prendre une assurance sur leur vie pour milles livres sterling et qui, en jetant les yeux sur le garçon de bureau, demandaient avec instance, avant que le titre de propriété fût rempli, que l’assurance fût portée à deux mille livres. Et cependant cet homme n’était pas un géant ; son habit était plutôt petit que grand : tout le charme était dans son gilet. La respectabilité, la sécurité, la propriété soit au Bengale soit ailleurs, la responsabilité bien garantie de la compagnie à laquelle appartenait cette enseigne vivante, tout se résumait dans son gilet.

 

Des compagnies rivales s’étaient efforcées de le débaucher à leur profit ; Lombard-Street lui-même lui avait fait des offres ; de riches sociétés lui avaient glissé ce mot séducteur : « Nous vous ferons huissier ! » Mais il était demeuré fidèle à l’Anglo-Bengali. Que ce fût un malin ou un niais, un finaud ou un jocrisse, personne n’a jamais pu le savoir ; mais il paraissait avoir foi dans l’Anglo-Bengali. Il était grave au milieu de sa besogne imaginaire ; et, bien qu’il n’eût rien à faire et encore moins à penser, il avait les allures solennelles et méditatives d’un homme accablé du poids de ses nombreuses fonctions et pénétré de l’importance du trésor que la Compagnie possédait dans son coffre-fort.

 

Au moment où le cabriolet s’arrêtait devant la porte, cet employé se montra nu-tête sur le trottoir en criant très-haut : « Place au Président ! Place au Président, s’il vous plaît ! » à la grande admiration des assistants dont, cela va sans dire, l’attention était de cette manière attirée sur la Compagnie Anglo-Bengali. M. Tigg descendit gracieusement, suivi du directeur gérant (qui se tenait à une distance respectueuse), et monta l’escalier, précédé encore par le garçon de bureau qui criait tout en s’avançant : « Avec votre permission ! avec votre permission ! Le président du Conseil, Gentle-MEN ! » Il enfla encore sa voix de stentor pour annoncer de même le président dans le bureau, où quelques modestes clients étaient occupés à régler leurs affaires, et l’introduisit dans une salle majestueuse, étiquetée Salle du Conseil. La porte de ce sanctuaire se referma immédiatement et déroba le grand capitaliste aux regards du vulgaire.

 

La Salle du Conseil était garnie d’un tapis de Turquie, d’un buffet, d’un portrait de Tigg Montague, esquire, dans ses fonctions de président, d’un fauteuil de bureau, avec un marteau d’ivoire et une petite clochette à poignée ; d’une table longue, garnie à intervalles égaux de cahiers de papier buvard, de papier ministre, de plumes neuves et d’écritoires. Le président ayant pris place avec une grande solennité, le secrétaire s’établit à la gauche, et le garçon de bureau se posa roide et droit derrière eux, formant avec son gilet un fond de tableau à teinte chaude. C’était là le Conseil ; le reste n’était qu’une petite fiction : histoire de rire.

 

« Bullamy ! dit M. Tigg.

 

– Monsieur !… répondit le garçon.

 

– Allez porter mes compliments au fonctionnaire médical et prévenez-le que je désire le voir. »

 

Bullamy se racla le gosier et se précipita dans l’Office en criant : « Le président du Conseil désire voir le fonctionnaire médical. Passage, s’il vous plaît ! passage, s’il vous plaît ! »

 

Il ne tarda pas à revenir avec le gentleman en question ; et au moment où il ouvrit à deux battants la porte de la salle du Conseil, soit pour en sortir soit pour y rentrer, les clients naïfs se mirent à tordre le cou et à se dresser sur la pointe de leurs pieds, s’efforçant de glisser au moins un regard dans les profondeurs de cette salle mystérieuse.

 

« Jobling, mon cher ami, dit M. Tigg, comment cela va-t-il ? Bullamy, allez attendre à la porte. Crimple, ne nous quittez pas. Jobling, mon bon ami, je me réjouis de vous voir.

 

– Et vous, monsieur Montague, comment allez-vous, hein ? dit le fonctionnaire médical, s’étalant avec complaisance dans un excellent fauteuil (tous les fauteuils de la salle du Conseil étaient excellents) et tirant une belle tabatière d’or de la poche de son gilet de satin noir : comment allez-vous ? Un peu fatigué des affaires, hein ? S’il en est ainsi, prenez du repos. Un peu de fièvre causée par le vin, n’est-il pas vrai ? S’il en est ainsi, buvez de l’eau. Rien du tout et en santé parfaite ? En ce cas, prenez un lunch[4]. À cette heure du jour, rien de plus favorable qu’un lunch, monsieur Montague, pour fortifier les sucs gastriques. »

 

Le fonctionnaire médical (le même qui avait suivi jusqu’à sa tombe le pauvre vieil Anthony Chuzzlewit et qui avait soigné, au Bull, le malade de mistress Gamp) sourit en prononçant ces paroles, et ajouta comme par hasard, tout en secouant quelques grains de tabacs éparpillés sur son jabot : « Moi-même je prends toujours le lunch à cette heure-ci, vous savez.

 

– Bullamy ! dit le président en secouant la petite sonnette.

 

– Monsieur !

 

– Le lunch.

 

– Ce n’est pas à cause de moi, j’espère ? dit le docteur. Vous êtes trop bon. Je vous remercie. Je suis vraiment honteux. Ah ! ah ! si j’avais été un praticien rigide, monsieur Montague, je ne vous eusse pas donné cette consultation gratis : car vous pouvez être certain, mon cher monsieur, que si vous ne vous faites pas un devoir de prendre le lunch, vous ne tarderez pas à tomber entre mes mains. Permettez-moi de fournir un exemple à l’appui. Voici la jambe de M. Crimple… »

 

Le directeur gérant tressaillit par un mouvement involontaire : car le docteur, dans la chaleur de sa démonstration, lui prit la jambe qu’il posa en travers de la sienne, comme s’il voulait la lui couper.

 

« Vous observerez, d’après la jambe de M. Crimple, poursuivit le docteur en relevant ses poignets et mesurant ce membre avec ses deux mains, que là où s’emboîte le genou de M. Crimple, là, c’est-à-dire entre l’os et la jointure, il y a une certaine quantité d’huile animale.

 

– Pourquoi citez-vous ma jambe comme exemple ? dit M. Crimple qui la regarda avec une certaine expression d’anxiété. Elle ne diffère en rien des autres, n’est-il pas vrai ?

 

– Ne vous inquiétez pas, mon bon monsieur, répliqua le docteur, secouant la tête, de savoir si elle est, oui ou non, semblable aux autres jambes.

 

– Pardon, je m’en inquiète, dit David.

 

– Je prends un exemple particulier, monsieur Montague, dit le docteur, pour rendre évidente mon observation. Dans cette partie de la jambe de M. Crimple il y a, monsieur, une certaine quantité d’huile animale. Dans chacune des jointures de M. Crimple il se trouve, monsieur, plus ou moins de la même matière. Très-bien. Si M. Crimple néglige de prendre ses repas ou manque à se donner une mesure convenable de repos, cette huile diminuera et finira par s’épuiser. Quelle en sera la conséquence ? Les os de M. Crimple s’enfonceront dans leurs jointures, et M. Crimple deviendra un homme misérable, chétif et rabougri ! »

 

Le docteur laissa retomber tout à coup la jambe de M. Crimple, comme si elle était déjà dans cette agréable situation ; puis il rabaissa ses poignets de chemise et regarda le président d’un air de triomphe.

 

« Dans notre profession, monsieur, dit-il, nous connaissons quelques-uns des secrets de la nature. C’est tout simple. Nous étudions dans ce but ; c’est pour cela que nous passons par le collège et l’université ; et c’est par là que nous prenons rang dans la société. C’est une chose extraordinaire de voir combien généralement l’on est ignorant sur ces matières. Maintenant, où supposez-vous… (Ici le docteur ferma un œil et se renversa en souriant dans son fauteuil, tandis qu’il formait avec ses mains un triangle dont ses deux pouces étaient la base), maintenant, où supposez-vous que soit l’estomac de M. Crimple ? »

 

M. Crimple, plus agité encore que précédemment, posa sa main immédiatement au-dessus de son gilet.

 

« Pas du tout, cria le docteur, pas du tout. C’est une erreur populaire ! Mon bon monsieur, vous êtes tout à fait dans l’erreur.

 

– Je le sens là, dit Crimple, quand il est dérangé ; voilà tout ce que je sais.

 

– Vous croyez l’y sentir, répliqua le docteur ; mais la science en sait plus long. » Il ajouta, en touchant une des nombreuses bagues qui ornaient ses doigts en vertu de legs différents, et en hochant légèrement la tête : « Il y avait autrefois un de mes malades, un gentleman qui me fit l’honneur de me mentionner d’une manière tout à fait favorable dans son testament, « en témoignage », comme il voulut bien le dire, « du zèle soutenu, du talent et de la conscience de mon ami et médecin John Jobling, Esquire, M. R. C. S.[5]. » Ce gentleman fut tellement dominé par l’idée qu’il avait passé toute sa vie à se méprendre sur la position locale de cet organe important, lorsque je lui démontrai son erreur, en vertu de ma réputation de docteur, qu’il fondit en larmes, tira sa main hors du lit et me dit : « Jobling, Dieu vous bénisse ! » Immédiatement après, il cessa de parler, et finalement il fut enterré à Brixton.

 

– Place, s’il vous plaît ! cria Bullamy, du dehors. Place, s’il vous plaît ! Rafraîchissements pour la salle du Conseil !

 

– Ah ! dit gaiement le docteur en se frottant les mains et rapprochant son fauteuil de la table, voilà la véritable assurance sur la vie, monsieur Montague ; voilà la meilleure police de toutes les sociétés d’assurance, mon cher monsieur. Soyons prévoyants, c’est-à-dire mangeons et buvons tant que nous pourrons. N’est-ce pas, monsieur Crimple ? »

 

Le directeur gérant fit d’un air boudeur un signe d’approbation, comme si le plaisir de remplir son estomac était grandement dérangé par le trouble apporté dans les idées préconçues de ce gentleman sur la position de cet organe. Mais l’aspect du garçon de bureau et de son aide avec un plateau couvert d’une serviette blanche comme la neige, qui laissa voir, quand on l’eut relevée, une paire de poulets froids rôtis, flanqués de viandes en terrine et d’une salade fraîche, eut bientôt rétabli sa bonne humeur. Cette disposition favorable fut encore rehaussée par l’arrivée d’une bouteille d’excellent madère et d’une autre bouteille de champagne ; et bientôt maître David attaqua le repas avec un appétit à peine inférieur à celui du fonctionnaire médical.

 

Le lunch fut élégamment servi avec une profusion de riches cristaux, de vaisselle plate et de porcelaine, qui semblait témoigner qu’une table somptueuse formait un chapitre assez important des fonctions du directeur de l’Anglo-Bengali. Pendant ce temps le fonctionnaire médical devenait de plus en plus joyeux et enluminé, si bien que chaque bouchée qu’il absorbait, chaque gorgée de vin qu’il avalait, paraissait donner un nouvel éclat à ses yeux et faire jaillir de nouveaux rubis sur son nez et sur son front.

 

Dans certains quartiers de Londres et de la banlieue M. Jobling était, ainsi qu’on a pu le remarquer déjà, un personnage très-populaire. Il possédait un menton éminemment spirituel et une voix pompeuse dont la rudesse n’empêchait pas quelques notes pénétrantes d’arriver au cœur, comme un rayon de lumière qui traverse la couche empourprée d’un vin vieux de Bourgogne première qualité. Sa cravate et son jabot étaient toujours des plus blancs, ses habits des plus noirs et des plus luisants, sa chaîne de montre en or des plus lourdes, et ses breloques des plus volumineuses. Ses bottes, dont le vernis était des plus irréprochables, craquaient toujours lorsqu’il marchait. Peut-être savait-il mieux qu’aucun homme au monde secouer la tête, se frotter les mains, se chauffer devant le feu, et il avait une façon particulière de faire claquer ses lèvres et de dire : « Ah ! » de temps en temps, pendant que les malades lui soumettaient les diagnostics de leur souffrance, qui inspirait une grande confiance. Il semblait faire entendre par là : « Je sais mieux que vous ce que vous allez me conter ; mais continuez, continuez. » Comme il parlait imperturbablement en toute occasion, soit qu’il eût ou non quelque chose à dire, on s’accordait généralement à reconnaître « qu’il était plein d’anecdotes, » et son expérience ainsi que le profit qu’il en avait dû tirer étaient regardés pour cette raison comme une chose qui passait toute créance. Ses malades du beau sexe ne pouvaient trop l’apprécier ; et, parmi ses admirateurs mâles, les plus froids disaient toujours de lui à leurs amis : « Quelle que soit l’habileté de Jobling dans l’exercice de sa profession (et l’on ne pouvait nier qu’il jouît d’une haute réputation), le docteur est un des plus aimables compagnons que vous ayez jamais connus ! »

 

Pour bien des motifs, et principalement à cause de ses relations avec des négociants et leurs familles, Jobling était exactement la personne que la Compagnie Anglo-Bengali avait besoin de s’attacher comme fonctionnaire médical. Mais Jobling aussi était trop fin pour se lier plus étroitement avec la Compagnie que par les appointements d’un fonctionnaire payé (et très-bien payé), et pour permettre, s’il pouvait l’empêcher, qu’on prît au dehors le change sur la nature de ses relations. Aussi s’arrangeait-il toujours pour expliquer l’affaire de la manière suivante à un malade qui lui posait la question :

 

« En ce qui regarde l’Anglo-Bengali, mon cher monsieur, mes informations sont bornées, très-bornées. Je suis le fonctionnaire médical de la Compagnie, en vertu d’une certaine rétribution mensuelle. Toute peine mérite salaire ; Bis dat qui cito dat ! (Du savoir classique, Jobling ! pensait le malade ; cet homme a de la lecture !) Je reçois régulièrement cette rétribution et par conséquent je suis forcé, autant que je sache, de dire du bien de l’établissement. (Rien d’aussi honorable que la conduite de Jobling, pensait le malade, qui venait lui-même de payer la note de Jobling). Si vous m’adressez des questions, mon cher ami, dit le docteur, au sujet de la responsabilité ou du capital de la Compagnie, je me trouverai embarrassé pour vous répondre ; car je n’ai pas la bosse des chiffres ; et, comme je ne suis porteur d’aucun titre, je ne saurais sans indiscrétion m’immiscer dans ces matières. La discrétion, et votre aimable dame partagera sûrement ma façon de penser, doit être l’une des qualités caractéristiques du médecin. (Rien de plus honnête, ni de plus distingué, que les sentiments de M. Jobling, pensait le patient.) Très-bien, mon cher monsieur, voilà l’affaire. Vous ne connaissez pas M. Montague ? J’en suis fâché. Un bien bel homme, un véritable gentleman. Il a des propriétés dans l’Inde, à ce qu’on m’a assuré. Une magnifique maison et le reste à l’avenant, un mobilier des plus élégants et des plus somptueux. Des tableaux qui, même au point de vue anatomique, sont parfaits ! Dans le cas où vous penseriez à lier quelque affaire avec la Compagnie, je vous recommanderai, vous pouvez y compter. Je puis, en conscience, vous présenter comme un sujet valide. Si je me connais à la constitution de quelqu’un, c’est la vôtre ; et cette petite indisposition lui a fait plus de bien, madame, dit le docteur en se tournant vers la femme du malade, que s’il avait avalé la moitié des absurdes bouteilles qu’il y a dans mon officine. Car ce sont de vraies bêtises (pour confesser la vérité, la moitié d’entre elles au moins ne mérite pas mieux), si on les compare à une constitution telle que celle-ci ! (Jobling est le plus aimable homme que j’aie jamais rencontré de ma vie, pensait le malade ; ma parole d’honneur, je réfléchirai à ce qu’il me dit là !)

 

– Docteur, voici ce matin pour vous une commission de quatre nouvelles polices et une prime à le recevoir, dit Crimple, qui, après le lunch, regarda quelques papiers apportés par le garçon de bureau. C’est bon !

 

– Jobling, mon cher ami, dit Tigg, Dieu vous conserve de longs jours !

 

– Non, non, dit le docteur. Quelle folie ! Sur ma parole, je n’ai aucun droit à recevoir la commission. Réellement je n’en ai aucun. C’est comme si je prenais votre mouchoir dans votre poche. Je ne vous envoie personne. Je me borne à dire ce qui est à ma connaissance. Mes malades me demandent ce que je sais, et je leur réponds en leur apprenant ce que je sais. Pas autre chose. La défiance est mon côté faible, voilà la vérité ; et, à cet égard, je n’ai pas changé depuis mon enfance. C’est-à-dire, ajouta le docteur en remplissant son verre, la défiance vis-à-vis d’autres personnes que vous. Quant à dire que je n’aurais pas pleine confiance moi-même dans cette compagnie si je n’avais pas placé mon argent ailleurs pour plusieurs années, c’est une autre question. »

 

Il chercha à se donner l’air d’un homme pour qui la chose ne fait pas de doute ; mais, sentant qu’il n’y réussissait que médiocrement, il changea de thème et se mit à vanter le vin.

 

« À propos de vin, dit-il, cela me rappelle un des meilleurs verres de vieux porto léger que j’aie jamais bus de ma vie ; c’était à un enterrement. Vous ne connaissez pas par hasard cette affaire, monsieur Montague ? » demanda-t-il en lui présentant une carte.

 

Tigg prit la carte et dit :

 

« Ce n’est pas lui que vous avez enterré, j’espère ? S’il est enterré, nous ne désirons nullement l’honneur de sa compagnie.

 

– Ah ! ah ! dit en riant le docteur ; non, pas tout à fait. Cependant il s’est trouvé honorablement compris dans cette affaire.

 

– Oh ! dit Tigg en caressant sa moustache, au moment où il jetait les yeux sur le nom que portait la carte ; je me souviens. Non, il n’est pas encore venu ici. »

 

À peine avait-il prononcé ces paroles que Bullamy entra et remit une carte au fonctionnaire médical.

 

« Quand on parle du soleil…, dit le docteur en se levant.

 

– On est sûr d’en voir les rayons, n’est-ce pas ? acheva Tigg.

 

– Eh bien, non, monsieur Montague, non, répliqua le docteur. N’employons pas ici cette métaphore, car le gentleman est fort loin de la justifier.

 

– Tant mieux ! dit Tigg. Tant mieux pour l’Anglo-Bengali. Bullamy, desservez la table et emportez tout cela par l’autre porte. Monsieur Crimple, à la besogne.

 

– L’introduirai-je ? demanda Jobling.

 

– Je vous en serai éternellement reconnaissant, » répondit Tigg en baisant sa main et souriant avec douceur.

 

Le docteur passa dans le bureau extérieur, d’où il revint immédiatement avec Jonas Chuzzlewit.

 

« Monsieur Montague, dit Jobling, permettez-moi de vous présenter mon ami M. Chuzzlewit. Mon cher monsieur Jonas, je vous présente l’un de mes meilleurs amis, notre président. Maintenant, savez-vous bien, ajouta-t-il en se reprenant avec une finesse parfaite et promenant un sourire autour de lui, que voici une singulière preuve de la force de l’exemple ? C’est réellement une très-remarquable preuve de la force de l’exemple. Je dis notre président. Pourquoi notre président ? Parce qu’il n’est point mon président. Je n’ai d’autre rapport avec la Compagnie que de lui donner, moyennant rétribution, moyennant honoraires, mon humble avis comme médecin, tout juste comme je le donnerais soit à Jack Noakes, soit à Tom Styles. Alors pourquoi ai-je dit notre président ? Tout simplement parce que j’entends cette formule constamment répétée autour de moi. Telle est, chez ce bipède qui s’appelle l’homme, l’opération involontaire de la faculté morale de l’imitation. Monsieur Crimple, je crois que vous ne prisez plus ? Vous avez tort. Vous devriez priser. »

 

Tandis que le docteur se livrait à ces observations et les faisait suivre d’une prise sonore et prolongée, Jonas s’assit à la table du Conseil, de l’air gauche et maladroit que le lecteur lui connaît bien. Il nous arrive à tous communément, mais surtout aux esprits vulgaires, de nous laisser imposer par les beaux habits et les meubles magnifiques. Jonas en subissait plus que personne l’influence.

 

« Maintenant, je sais que vous avez, messieurs, une affaire discuter ensemble, dit le docteur, et votre temps est précieux. Le mien l’est aussi, car bien des existences reposent sur moi dans la salle voisine, et, après que j’aurai vaqué à ce soin, j’aurai à faire toute une tournée de visites. À présent que j’ai eu le plaisir de vous mettre en rapport, je puis aller à mes occupations. Au revoir ! Mais, avant que je parte, permettez-moi, monsieur Montague, de vous dire encore ces deux mots du gentleman qui est assis auprès de vous : ce gentleman a fait plus, monsieur (ici, le docteur frappa solennellement sur sa tabatière), pour me réconcilier avec l’humanité, qu’aucun homme mort ou vivant. Au revoir !

 

En achevant ces paroles, Jobling s’élança vivement hors de la chambre et procéda, dans son département officiel, à passer en revue les gens qui étaient venus prendre des assurances sur la vie ; il mit à cette opération la conscience ferme d’un homme qui accomplit son devoir sans se dissimuler la grande difficulté qu’il avait à accueillir de nouveaux assurés dans la Compagnie Anglo-Bengali. Il leur tâtait le pouls, inspectait leur langue, écoutait le jeu de leurs poumons, examinait leur poitrine et ainsi de suite, comme s’il ne savait pas bien d’avance que, dans quelque état qu’ils fussent, la Compagnie Anglo-Bengali s’empresserait d’accepter leurs polices d’assurance ; il en était pourtant bien convaincu ; il suffisait de le connaître. Il était trop Jobling pour cela. D’autres auraient pu s’y méprendre, je ne dis pas, mais Jobling… allons donc !

 

M. Crimple s’éloigna aussi pour ses courses de la matinée ; Jonas Chuzzlewit et Tigg demeurèrent seuls ensemble.

 

Tigg rapprocha son fauteuil de celui de Jonas et dit d’une manière séduisante :

 

« J’ai appris de notre ami que vous aviez pensé à…

 

– Oh ! ma foi, alors il s’est trompé en disant cela, s’écria Jonas qui l’interrompit. Je ne lui ai nullement confié ma pensée. S’il a pris sous son bonnet que je venais ici dans telle ou telle intention, c’est une découverte de son cru. Je ne suis nullement engagé par là. »

 

Jonas mit une certaine aigreur dans cette réponse ; car, sans parler de la méfiance habituelle de son caractère, il était dans sa nature de chercher à se venger des beaux habits et des meubles magnifiques en raison de l’impuissance où il se sentait d’échapper à leur influence.

 

« Si je viens ici pour faire une question ou deux et emporter un ou deux documents afin d’y réfléchir ensuite à loisir, je ne m’engage à rien. Que ce soit bien entendu entre nous.

 

– Mon cher ami, s’écria Tigg en le frappant sur l’épaule, j’aime votre franchise. Quand des hommes comme vous et moi entrent en conversation, ils évitent tout malentendu possible. Pourquoi vous déguiserais-je ce que vous savez si bien, et ce que le vulgaire ne doit pas même soupçonner ? Nous autres Compagnies nous sommes des oiseaux de proie, de purs oiseaux de proie. La seule question est de savoir si en soignant nos intérêts nous pouvons aussi servir les vôtres ; si en mettant double ouate à notre nid nous pouvons en mettre une au vôtre. Oh ! vous possédez notre secret. Vous êtes dans les coulisses. Nous voulons donc avoir le mérite de jouer cartes sur table avec vous, puisque nous savons bien que nous ne pouvons faire autrement. »

 

Dès le premier moment où nous avons produit Jonas aux yeux de nos lecteurs, nous avons fait observer qu’il y a dans la fourberie comme dans l’innocence une certaine ingénuité, et que Jonas, toutes les fois qu’il s’agissait d’un trait de friponnerie, était le plus crédule des hommes. Si M. Tigg avait voulu présenter l’affaire sous un jour honorable, Jonas n’eût pas manqué de le soupçonner, l’autre eût-il été un parfait modèle de probité ; mais quand Tigg répondit tout d’abord à la mauvaise opinion de Jonas sur tout et sur chacun, Jonas commença à trouver que c’était un brave garçon avec qui l’on pouvait s’expliquer librement.

 

Il changea donc d’attitude dans son fauteuil ; il n’en fut pas moins disgracieux, mais il se donna l’air plus arrogant, souriant en lui-même à sa vanité misérable.

 

« Vous n’êtes pas maladroit en affaires, dit-il, monsieur Montague ; vous savez prendre les gens, à ce que je vois.

 

– Chut ! chut ! fit Tigg, avec un geste confidentiel et en montrant ses dents blanches ; nous ne sommes pas des enfants, monsieur Chuzzlewit ; nous sommes des hommes faits, je suppose. »

 

Jonas fit voir qu’il était de son avis ; puis étendant pour la première fois ses jambes et posant un de ses poings sur la hanche pour montrer qu’il se trouvait là comme chez lui :

 

« La vérité est… dit-il.

 

– Ne parlez pas de vérité, interrompit Tigg avec une autre grimace bouffonne. Pas de blague ! »

 

Jonas, enchanté de cette saillie, reprit ainsi :

 

« Eh bien ! pour dire les choses par le menu…

 

– Voilà qui va mieux, murmura Tigg ; beaucoup mieux !

 

– Je n’ai pas eu à m’applaudir des relations que j’ai eues avec une ou deux des anciennes compagnies… que j’ai eues autrefois, je veux dire. Elles faisaient des objections qu’elles n’avaient pas le droit de faire, elles posaient des questions qu’elles n’avaient pas le droit de poser, et le prenaient de trop haut pour mon goût. »

 

En faisant ces observations, il baissa les yeux et regarda curieusement son interlocuteur.

 

Jonas fit une si longue pause, que M. Tigg crut devoir venir à son secours et dit, de la manière la plus gracieuse :

 

« Prenez donc un verre de vin.

 

– Non, non, répondit Jonas en secouant la tête d’un air avisé ; pas de cela ; je vous remercie. Pas de vin en affaire. C’est très-bien pour vous peut-être ; mais moi, ça ne me va pas.

 

– Quel vieux renard vous faites, monsieur Chuzzlewit ! » dit Tigg, s’adossant à son fauteuil, et lançant à Jonas une œillade à travers ses yeux à demi fermés.

 

Jonas secoua de nouveau la tête, comme pour dire : « Vous avez parfaitement raison ; » puis il reprit, d’un ton badin :

 

« Pas si vieux cependant que je n’aie été prendre femme. Vous me direz que c’est une sottise de plus. Peut-être bien, d’autant plus qu’elle est jeune. Mais comme on ne sait jamais ce qui peut arriver à ces diables de femmes, je songe à assurer la vie de la mienne. Il est bien naturel, vous savez, qu’un homme se ménage quelque consolation dans le cas où il viendrait à subir une pareille perte.

 

– S’il y a quelque consolation possible dans des circonstances qui brisent le cœur, murmura Tigg, avec les yeux fermés comme précédemment.

 

– Tout juste, répliqua Jonas, s’il y a quelque consolation possible. Maintenant, supposons que je fasse ici cette assurance : je voudrais que ce fût à bon marché, avec des conditions faciles et sans que ma femme en fût instruite ; ce que je voudrais d’autant plus éviter qu’une femme ne manque jamais, si vous lui parlez de ces sortes de sujets, de s’imaginer qu’elle va mourir tout de suite.

 

– C’est réel, s’écria Tigg, se baisant la main en l’honneur du beau sexe. Vous avez parfaitement raison. Ce sont de petits êtres doux, faibles et fragiles !

 

– Or, dit Jonas, vous savez, d’une part pour ce motif, et de l’autre parce que j’ai été maltraité dans d’autres compagnies, il me serait bien égal de patronner la vôtre. Mais je désire savoir quelle sûreté elle présente. La vér…

 

– N’allez pas dire la vérité ! s’écria Tigg, levant sa main chargée de bagues. N’employez pas, s’il vous plaît, cette expression des écoles du dimanche !

 

– Pour parler par le menu, dit Jonas, quelles sont vos sûretés ?

 

– Le capital versé, mon cher monsieur, dit Tigg en indiquant quelques papiers épars sur la table, est jusqu’à présent…

 

– Oh ! je connais ça : je sais ce que c’est que tous ces versements-là.

 

– Ah ! vraiment ! s’écria Tigg, s’arrêtant court.

 

– Mais je m’en flatte. »

 

Tigg retourna les papiers et, se rapprochant encore de Jonas, il lui dit à l’oreille :

 

« Je sais bien que vous le savez : je le sais bien. Regardez-moi. »

 

Jonas n’avait guère l’habitude de contempler les gens en face ; mais sur cette invitation, il se dérangea un peu pour se mettre au point de vue des traits du président. Celui-ci s’adossa à son fauteuil afin de mieux poser.

 

– Me reconnaissez-vous ? demanda-t-il, en élevant ses sourcils. Vous rappelez-vous ? Ne m’avez-vous pas vu déjà ?

 

– Quand je suis entré ici, il m’a semblé, dit Jonas, le considérant, que j’avais un souvenir de vos traits ; mais je ne saurais préciser en quel lieu je vous ai vu. Non, je ne m’en souviens pas, même maintenant. Était-ce dans la rue ?

 

– N’était-ce pas dans le parloir de Pecksniff ? dit Tigg.

 

– Dans le parloir de Pecksniff ! répéta Jonas en reprenant longuement haleine. Voudriez-vous dire le jour où…

 

– Oui, cria Tigg ; le jour où il y eut une charmante, une délicieuse petite assemblée de famille, à laquelle vous et votre respectable père assistiez.

 

– Ne parlez pas de lui ! dit Jonas. Il est mort, et il ne reviendra pas.

 

– Il est mort ! s’écria Tigg. Quoi ! ce vénérable vieux gentleman est mort !… Vous lui ressemblez beaucoup. »

 

Jonas ne reçut pas du tout ce compliment avec faveur, peut-être à cause de l’opinion particulière qu’il avait du plus ou moins d’agrément des traits de son père décédé ; peut-être aussi parce qu’il n’était pas très-flatté de découvrir que Montague et Tigg ne faisaient qu’une seule et même personne. Ce gentleman s’en aperçut, et, touchant familièrement la manche de Jonas, il l’emmena près de la fenêtre. À partir de ce moment, M. Montague déploya une verve et une gaieté remarquables.

 

« Me trouvez-vous métamorphosé depuis cette époque ? demanda-t-il. Parlez sincèrement. »

 

Jonas regarda attentivement Tigg, son gilet et ses bijoux, puis il répondit :

 

« Ma foi, un peu !

 

– Étais-je bien pané, à cette époque ? demanda Montague.

 

– Parfaitement pané, » dit Jonas.

 

M. Montague lui montra la rue où Bailey l’attendait avec le cabriolet.

 

« C’est gentil, on peut même dire brillant. Eh bien ! devinez à qui cela appartient ?

 

– Je n’en sais rien.

 

– À moi. Comment trouvez-vous cet appartement ?

 

– Il doit avoir coûté beaucoup d’argent, dit Jonas.

 

– Vous avez raison. Il est à moi aussi. »

 

Tigg ajouta à voix basse en le poussant un peu du coude :

 

« Pourquoi ne prendriez-vous pas des assurances, au lieu d’en payer ? Voilà ce que devrait faire un homme comme vous. Associons-nous ! »

 

Jonas le regarda tout stupéfait :

 

« Trouvez-vous qu’il y ait assez de monde dans cette rue ? demanda Montague, appelant son attention sur la foule qui se pressait au dehors.

 

– En masse, dit Jonas, qui jeta sur la rue un coup d’œil rapide et reporta aussitôt après son attention sur Tigg.

 

– Il y a, dit ce dernier, des tableaux de statistique d’après lesquels vous pouvez savoir, à peu de chose près, combien de personnes vont et viennent dans cette rue du matin au soir. Je puis vous dire combien il y en a qui entrent ici, par la seule raison qu’il y a un bureau, sans rien en savoir de plus que s’il s’agissait des pyramides. Ah ! ah ! ah ! associons-nous. Vous serez à bon marché dans l’affaire. »

 

Jonas le regardait, de plus en plus ébahi.

 

« Je puis vous dire, ajouta Tigg à demi-voix, combien d’entre eux achèteront des annuités, prendront des assurances, nous apporteront leur argent sous milles formes, de mille manières, nous forceront à l’accepter, mettront leur confiance en nous comme si nous étions l’Hôtel de la Monnaie ; et pourtant ils ne nous connaissent pas plus que vous ne connaissez le balayeur du coin de la rue ; moins encore peut-être. Ha ! ha ! ha ! »

 

Peu à peu Jonas se laissa aller à sourire.

 

« Yah ! dit Montague en lui donnant dans la poitrine un coup amical ; vous êtes trop fort pour nous, mon vieux chien. Sans cela, je ne vous eusse pas mis ainsi dans la confidence. Voulez-vous dîner avec moi demain dans Pall Mall ?

 

– Volontiers, dit Jonas.

 

– C’est bien entendu, s’écria Montague. Attendez un peu. Prenez ces papiers et examinez-les. Voyez, ajouta-t-il en ramassant sur la table quelques feuilles imprimées : B. est un petit marchand, un commis, un ecclésiastique, un artiste, un auteur, en un mot, ce que vous voudrez.

 

– Oui, dit Jonas, regardant avec intérêt par-dessus l’épaule de Tigg. Très-bien.

 

– B. a besoin d’emprunter. Disons cinquante ou cent livres sterling ; peut-être davantage, mais n’importe. B. s’appuie sur deux cautions. B. est accepté. Les deux cautions s’engagent. B. assure sa vie pour le double du chiffre ordinaire, et procure deux assurances d’amis, pour patronner l’office. Ah ! ah ! ah ! N’est-ce pas une bonne idée ?

 

– Ma foi, oui, une idée excellente ! s’écria Jonas. Mais le fait-il ainsi réellement ?

 

– S’il le fait ainsi ! répéta le président. B. est fanatisé, mon cher, et il fera tout ce qu’on voudra. Comprenez-vous ? Eh bien ! cette idée-là est de mon cru.

 

– Elle vous fait honneur, Dieu me bénisse, elle vous fait honneur.

 

– Je le crois, répliqua le président, et je suis fier de vous l’entendre dire. B. paye le plus haut intérêt légal…

 

– Ce n’est pas trop, interrompit Jonas.

 

– Bien ! très-bien !… Et ce n’est pas trop beau non plus, de la part de la loi, de nous tenir si serrés, infortunées victimes que nous sommes, quand elle demande pour elle-même à tous ses clients un intérêt si prodigieux. Mais comme dit le proverbe : « La charité commence à la maison et la justice à la porte voisine. » Bien ! la loi nous tenant donc si serrés, nous n’avons pas de raison pour être bien tendres à l’endroit de B. En conséquence, nous mettons à la charge de B. l’intérêt régulier : nous gagnons la prime de B. et celle des amis de B., et nous imputons à B. les frais du traité ; et soit que nous l’acceptions ou non, nous portons à son compte les frais « d’enquête » (pour cela nous avons un homme, à une livre sterling par semaine), et, de plus, nous faisons payer à B. quelque chose pour le secrétaire. En résumé, mon cher ami, nous poussons B. par monts et par vaux, et il nous constitue sur sa personne un petit revenu diablement gentil. Ah ! ah ! ah ! En réalité, dit Tigg, montrant son cabriolet, je vous mène B. bon train, et c’est un fier cheval pur sang. Ah ! ah ! ah ! »

 

Jonas s’amusa infiniment de ces saillies : c’était le genre d’esprit qui lui convenait le mieux.

 

« Alors, dit Tigg Montague, nous accordons des annuités aux termes les plus bas et les plus avantageux qu’on connaisse sur le marché ; et les vieilles dames, les vieux gentlemen du pays les achètent. Ah ! ah ! ah ! Et nous les payons… peut-être. Ah ! ah ! ah !

 

– Mais cela n’est pas sans entraîner quelque responsabilité, dit Jonas d’un air de doute.

 

– Quant à la responsabilité, je la prends sur moi, dit Tigg Montague. Je suis ici pour répondre de tout. Je suis le seul responsable dans l’établissement. Ah ! ah ! ah ! Et puis, il y a les assurances sur la vie sans intérêt, les polices, etc. C’est très-profitable, très-confortable. L’argent est versé, vous comprenez, cela se répète chaque année : la bonne farce !

 

– Mais quand ça commencera à rentrer ?… observa Jonas. C’est fort bien, tant que l’Office est encore nouveau : mais lorsque les assurés commenceront à mourir, voilà ce qui me tracasse.

 

– Au premier coup d’œil, mon cher ami, dit Montague, pour vous montrer combien vous jugez sainement les choses, nous avons eu une couple de chiennes de morts qui nous ont réduits à un piano à queue.

 

– Qui vous ont réduits à quoi ? s’écria Jonas.

 

– Je vous donne ma parole d’honneur la plus sacrée, dit Tigg Montague, que j’ai tiré de l’argent de toutes les pièces de mon mobilier, et que je me suis trouvé sans autre ressource au monde qu’un grand piano seulement. Et il était tellement haut, qu’à peine pouvais-je m’asseoir dessus. Mais, mon cher ami, nous avons surmonté la difficulté. Cette semaine-là, nous avons émis bon nombre de polices nouvelles (un joli cadeau, par parenthèse, que nous avons fait là aux solliciteurs !), et nous sommes remontés bientôt sur notre bête. Si, un de ces jours, les chances venaient à tourner péniblement par quelque décès, ainsi que vous me le faisiez observer très-judicieusement, alors… »

 

Il acheva sa phrase tellement bas qu’il était impossible d’entendre autre chose qu’un mot isolé, et encore prononcé imparfaitement. Ce mot était :

 

« Filer.

 

– En vérité, vous avez un front d’airain, dit Jonas, dans le paroxysme de l’admiration.

 

– Ma foi ! va pour un front d’airain, mon cher ami, quand on gagne de l’or en échange.

 

Le président jeta cette exclamation en l’accompagnant d’un éclat de rire qui le secoua de la tête aux pieds. Il ajouta :

 

« Dînerez-vous avec moi demain ?

 

– À quelle heure ? demanda Jonas.

 

– À sept heures. Voici ma carte. Prenez les pièces. Je vois que vous serez des nôtres !

 

– Je ne connais rien à tout ça, dit Jonas. Il y a là bien des choses à examiner d’abord.

 

– Eh bien, dit Montague, en le frappant sur l’épaule, vous examinerez autant et comme il vous plaira. Mais vous serez des nôtres, j’en suis convaincu. Vous étiez né pour cela. Bullamy ! »

 

Obéissant à cet ordre et à l’appel de la petite sonnette, le gilet apparut. Chargé d’indiquer à Jonas la sortie, il passa devant ce gentleman, et cria comme à l’ordinaire de sa voix retentissante : « Place, s’il vous plaît, place, s’il vous plaît ! pour un gentleman qui sort du Conseil, place, s’il vous plaît ! »

 

M. Montague, qui était resté seul, réfléchit quelques moments, puis il dit en élevant le ton :

 

« Nadgett est-il dans l’Office ?

 

– Il y est, monsieur, » répondit ce dernier.

 

Aussitôt Nadgett entra, fermant sur lui la porte de la chambre du Conseil avec autant de soin que s’il s’agissait de comploter un assassinat.

 

C’était l’homme qu’on avait chargé de prendre les renseignements, à une livre sterling par semaine. Il n’y avait chez Nadgett ni vertu ni mérite à mener secrètement et avec la plus grande discrétion toutes ses opérations anglo-bengalaises : car il était né pour être le mystère vivant. C’était un petit vieillard sec et maigre, qui semblait avoir mis sous le secret jusqu’au sang même caché dans ses veines ; personne n’aurait voulu parier qu’il en possédât six onces dans tout son corps. Comment vivait-il ? c’était un secret. Où vivait-il ? c’était un secret. Et même, qui était-il ? c’était encore un secret. Dans son vieux portefeuille moisi, il se trouvait bon nombre de cartes contradictoires : d’après les unes, il s’intitulait négociant en charbons ; d’après les autres, négociant en vins : d’après les unes, agent de commission ; d’après les autres, collecteur de taxes ; d’après d’autres enfin, comptable, comme si en réalité il n’était pas bien sûr lui-même du secret de sa propre existence. Il avait toujours dans la Cité des rendez-vous où il ne venait jamais personne. Durant des heures entières il restait assis à la Bourse, occupé à contempler les allants et venants, et il en faisait autant au Garraway et dans les autres cafés d’affaires ; là, on l’avait vu quelquefois sécher devant le feu un mouchoir de poche très-humide, et jeter un regard par-dessus son épaule pour voir s’il apercevait son individu qui ne se montrait jamais. Il était rongé par la poussière, râpé jusqu’à la corde, misérablement vêtu ; il avait toujours du duvet sur les jambes et sur le dos ; et il tenait son linge tellement secret, en se boutonnant jusqu’au cou et s’enveloppant de son habit, que peut-être n’en avait-il pas. Disons la vérité, il est plus que probable qu’il n’en avait pas. Il portait un gant sale en poil de castor qu’il tenait suspendu devant lui au bout de son index, soit qu’il marchât, soit qu’il fût assis ; mais le frère jumeau de ce gant était aussi un secret. Quelques personnes disaient que M. Nadgett avait fait banqueroute ; d’autres, que depuis son enfance il était compris, à la Chancellerie, dans un ancien procès encore pendant ; mais tout cela était un mystère. Il portait sur lui des morceaux de cire à cacheter, et il avait toujours dans sa poche un vieux cachet de cuivre d’hiéroglyphique figure, et souvent aussi il rédigeait secrètement des lettres pour les rendez-vous imaginaires dont nous avons parlé. Mais ces lettres ne semblaient jamais être à l’adresse de personne : il les fourrait seulement dans un coin secret de son habit, et au bout de quelques semaines, il se les remettait à lui-même, tout surpris de les retrouver jaunies. Enfin, c’était un homme si mystérieux, que, s’il fût mort en laissant un million de fortune ou en ne laissant que deux sous vaillant, tout le monde eût trouvé la chose également naturelle, et n’eût pas manqué de dire : « C’est précisément à cela que je m’attendais. » Il appartenait d’ailleurs à une certaine classe, à une race particulière à la Cité, de gens qui sont les uns pour les autres un mystère vivant aussi indéchiffrable que pour le reste de l’humanité.

 

« Monsieur Nadgett, dit Montague en transcrivant l’adresse de Jonas Chuzzlewit sur un carré de papier, d’après la carte qui était encore sur la table, je désire avoir personnellement des renseignements au sujet de ce nom. Ne vous inquiétez pas. Apportez-moi tout ce que vous aurez pu recueillir, à moi seul, monsieur Nadgett. »

 

Nadgett posa ses lunettes sur son nez et lut attentivement le nom ; puis il regarda le président par-dessus ses verres, et inclina la tête ; puis il remit les lunettes dans leur étui et dans sa poche. Cela fait, il considéra sans ses lunettes le papier placé sous ses yeux, et en même temps il tira son portefeuille d’un endroit écarté qui devait exister vers le milieu de son épine dorsale. Tout vaste qu’il était, ce portefeuille était bourré de pièces diverses ; mais Nadgett y trouva une place pour le nouveau document. Après avoir fermé soigneusement son portefeuille, il le replongea par un tour de main solennel dans la région secrète d’où il l’avait exhibé.

 

Il se retira en saluant de nouveau et sans prononcer une seule parole, n’ouvrant de la porte que juste ce qu’il lui fallait pour passer, et la refermant avec le même soin qu’il avait mis à la fermer précédemment. Le président du Conseil employa le reste de la matinée à apposer sa signature en témoignage du bon accueil fait à diverses demandes nouvelles de placements à rentes viagères et d’assurances. La Compagnie prenait, à ce qu’il paraît, un bel essor, car les demandes pleuvaient gentiment.

 

CHAPITRE III.

M. Montague chez lui. – M. Jonas Chuzzlewit chez lui aussi.


Il y avait bien des motifs puissants pour que Jonas Chuzzlewit fût fortement prévenu en faveur du plan que le grand inventeur avait si hardiment étalé sous ses yeux ; mais parmi ces motifs, il s’en trouvait trois dominants : 1° Il y avait de l’argent à gagner par ce moyen. 2° Cet argent avait le charme particulier d’être adroitement acquis aux dépens d’autrui. 3° Ce plan lui promettait dans le monde honneur et considération, un Conseil étant dans sa sphère particulière une institution importante, et le directeur un homme puissant. « Faire un bénéfice considérable, avoir sous ses ordres une troupe de subalternes, se produire de toute façon dans la bonne société, et tout cela sans se donner la moindre peine, ce n’est pas une trop mauvaise perspective, » pensait Jonas. Ces dernières considérations ne le cédaient qu’à son avarice : car Jonas, sachant bien qu’il n’y avait ni dans sa personne, ni dans sa conduite, ni dans son caractère, ni dans ses actions, rien qui commandât le respect, était avide du pouvoir qui le procure ; au fond du cœur, il était aussi despote que l’a jamais été, dans l’histoire un conquérant couronné de lauriers.

 

Mais il résolut de procéder avec prudence et précaution, et d’étudier de près l’élégance apparente de l’intérieur de M. Montague : car ce vil coquin ne se doutait pas que Montague avait besoin de sa coquinerie, et que sans cela il ne l’eût pas invité à dîner, tandis que sa résolution était encore flottante ; il ne s’en doutait pas plus qu’il n’admettait la possibilité que ce puissant génie fût capable de l’attraper, en perçant d’un coup d’épingle l’outre de son puissant orgueil. Montague avait dit, au moment où ils se séparaient, que Jonas était trop fin pour lui ; et Jonas, qui était assez fin en effet pour se défier de tout ce qu’il aurait pu lui dire d’ailleurs, même en jurant ses grands dieux, crut à ce compliment sans hésiter.

 

Ce fut d’une main timide cependant, et avec un effort ridicule pour se donner des airs de rodomont, que Jonas frappa à la porte de son nouvel ami, dans Pall Mall, lorsque l’heure convenue fut arrivée. M. Bailey répondit vivement à l’appel. Il n’était pas fier, et n’aurait pas mieux demandé que de renouveler connaissance avec Jonas ; mais Jonas l’avait oublié.

 

« M. Montague est-il chez lui ?

 

– Je crois bien qu’il y est ! et il vous attend à dîner aussi, dit Bailey avec l’air d’aisance d’une ancienne connaissance. Voulez-vous garder votre chapeau ou le laisser ici ? »

 

M. Jonas préféra laisser son chapeau dans l’antichambre.

 

« C’est toujours votre ancien nom, je suppose ? » dit Bailey en ricanant.

 

M. Jonas le regarda avec une muette indignation.

 

« Tiens ! vous ne vous souvenez donc plus de la vieille mère Todgers ? demanda M. Bailey avec son trémoussement favori de genoux et de bottes. Vous ne vous souvenez donc pas que je vous annonçais aux jeunes demoiselles, quand vous veniez leur faire la cour ? Une fameuse baraque ! vous en souvenez-vous ? Les temps sont bien changés, n’est-ce pas ? À propos, savez-vous que vous avez fièrement grandi tout de même ! »

 

Sans attendre que Jonas le remerciât de ce compliment, Bailey conduisit le visiteur au premier, et, après l’avoir annoncé, il se retira avec un clignement d’œil d’intelligence familière.

 

Le rez-de-chaussée de la maison était occupé par un riche négociant ; M. Montague avait loué tout le haut : un appartement splendide. La pièce dans laquelle il reçut Jonas était spacieuse, meublée avec une extrême magnificence : on y voyait des peintures, des copies de l’antique en albâtre et en marbre, des vases de Chine, de grandes glaces, des portières de la plus belle soie cramoisie, des franges d’or, des sofas somptueux, des armoires brillantes incrustées de bois précieux, et mille bagatelles de grand prix semées avec une négligente profusion. Les seuls convives qu’il y eût, indépendamment de Jonas, étaient le docteur, le directeur gérant et deux autres gentlemen que Montague présenta en bonne et due forme.

 

« Mon cher ami, je suis enchanté de vous voir. Je crois que vous connaissez Jobling ?

 

– Je le pense, dit gaiement le docteur en franchissant le cercle pour aller presser la main de Jonas. J’imagine avoir cet honneur. Je l’espère. Mon cher monsieur, je vois que vous vous portez bien. Tout à fait bien, n’est-ce pas ? C’est déjà quelque chose. »

 

Aussitôt que le docteur lui permit de présenter les deux autres convives, Montague dit :

 

« Monsieur Wolf, M. Chuzzlewit ; monsieur Pip, M. Chuzzlewit. »

 

Ces deux gentlemen étaient excessivement heureux d’avoir l’honneur de faire connaissance avec M. Chuzzlewit. Le docteur tira Jonas un peu à part et lui souffla ces mots derrière sa main :

 

« Des hommes du monde, mon cher monsieur, des hommes du monde. Hem ! M. Wolf, un nom fameux dans les lettres (mais ne parlez pas de ça), un admirable rédacteur de journaux hebdomadaires, oh ! un talent admirable !… M. Pip, artiste dramatique, un homme étonnant, quand on le connaît, oh ! mais étonnant !

 

– Eh bien, dit Wolf, croisant les bras et reprenant une conversation que l’arrivée de Jonas avait interrompue, et qu’est-ce que lord Nobley a répondu à cela ?

 

– Ma foi, répliqua Pip avec un juron, il ne sut que répondre, Dieu me damne, monsieur, s’il ne resta pas muet comme un poisson ! Mais vous savez que Nobley est un brave garçon.

 

– Le meilleur garçon qu’il y ait au monde ! s’écria Wolf. Pas plus tard que la semaine dernière, Nobley me disait : « Pardieu ! Wolf, j’ai un bénéfice à donner : c’est bien dommage que vous n’ayez pas fait votre théologie à l’Université, je veux mourir si je n’aurais pas fait de vous un ministre. »

 

– C’est bien là lui, dit Pip avec un autre juron. Il l’aurait fait comme il le dit.

 

– Il n’y a pas à en douter, dit Wolf. Mais vous vouliez nous dire…

 

– Oh ! oui, s’écria Pip, certainement. Voici où j’en voulais venir. D’abord il resta donc muet, bouche cousue, anéanti ; mais au bout d’une minute il dit au duc : « Voici Pip. Demandez à Pip ; c’est notre ami commun. Demandez à Pip ; il le sait bien. – Dieu me damne ! dit le duc, en ce cas je m’adresse à Pip. Voyons, Pip, est-elle bancale, oui ou non ? Parlez. – Franchement, mademoiselle est bancale, répondis-je. – Ah ! ah ! dit en riant le duc, certainement qu’elle l’est. Bravo ! Pip. Bien dit ! Pip. Je veux, le diable m’emporte ! mourir si vous n’êtes pas une fine lame, Pip. Inscrivez-moi sur la liste de vos visites fashionables toutes les fois que je serai à Londres. » Et c’est ce que j’ai fait jusqu’à ce jour. »

 

La conclusion de cette histoire causa une immense satisfaction qui ne fit que redoubler à l’annonce du dîner. Jonas se rendit à la salle à manger, à côté de son hôte illustre, et se mit à table entre lui et son ami le docteur. Les autres convives prirent leurs places comme des gens qui connaissaient bien la maison, et tout le monde ne tarda pas à faire honneur au dîner.

 

Ce dîner était aussi bon qu’il soit possible d’en avoir un avec de l’argent ou à crédit, peu importe. Les mets, les vins et les fruits étaient de première qualité, le service des plus élégants, l’argenterie splendide. M. Jonas était en train de calculer la valeur de cet item seul, quand son hôte le tira de ses pensées.

 

« Un verre de vin ? dit-il.

 

– Oh ! dit Jonas, qui en avait déjà bu plusieurs, tant que vous voudrez ; il est trop bon pour que je le refuse.

 

– Bien dit, monsieur Chuzzlewit ! cria Wolf.

 

– Un vrai Tom Gog, sur mon âme ! dit Pip.

 

– Positivement, c’est ça, ah ! ah ! ah ! observa le docteur posant son couteau et sa fourchette pour un instant et se remettant ensuite à la besogne de tout cœur. Le mot est joli… très-joli.

 

– Vous vous trouvez bien, j’espère ? dit Tigg s’adressant en aparté à Jonas.

 

– Oh ! ne vous inquiétez pas de moi, répondit celui-ci. Ça va joliment bien.

 

– J’ai pensé qu’il valait mieux ne pas faire d’extraordinaire, dit Tigg. Vous comprenez ?

 

– Mais comment donc appelez-vous cela ? répliqua Jonas. Vous ne voulez pas me faire croire que c’est là votre ordinaire de tous les jours ?

 

– Mon cher ami, répondit Montague en haussant les épaules, c’est comme ça tous les jours de la vie où je dîne à la maison. Je vous donne la fortune du pot. À quoi bon faire quelque chose d’extraordinaire pour vous ? Vous auriez eu bientôt éventé la mèche. « Vous allez faire un petit extra, me disait Crimple. – Ma foi, non ! » lui ai-je dit. Il ne faut pas lui jeter de poudre aux yeux.

 

– Diable ! ce n’est déjà pas si mal comme ça ! dit Jonas promenant son regard autour de la chambre. Un dîner pareil doit vous coûter les yeux de la tête ?

 

– Dame ! répliqua l’autre, je ne veux pas faire le fin avec vous : c’est un peu cher. Mais j’aime ça. C’est ma plus forte dépense. »

 

Jonas poussa sa langue contre sa joue en disant :

 

« Ça ne m’étonne pas !

 

– Quand vous serez notre associé, dit Tigg, vous en ferez peut-être autant pour vous débarrasser de votre part dans les bénéfices.

 

– Pas du tout, répliqua Jonas.

 

– Vous avez raison, dit Tigg avec une franchise amicale. À quoi bon ? ce n’est point nécessaire. Il faut dans une compagnie qu’il y en ait un qui le fasse pour représenter l’association ; mais puisque j’y trouve du plaisir, c’est mon département. Ça ne vous fait rien, n’est-ce pas, que le dîner soit cher, si c’est un autre qui en fait les frais ?

 

– Pas le moins du monde, dit Jonas.

 

– Alors j’espère que vous viendrez souvent dîner chez moi.

 

– Ah ! dit Jonas, ça m’est égal ; au contraire.

 

– Et jamais je n’essayerai de vous parler affaires à table ; je vous en fais serment. Ô le rusé, rusé compère ! Avez-vous été assez malin ce matin ? Il faut que je leur conte la chose : ça va bien les amuser. Pip, mon cher ami, j’ai à vous raconter un trait magnifique de mon ami Chuzzlewit, qui est bien le plus rusé coquin que je connaisse ; je vous donne ma parole d’honneur la plus sacrée que c’est le plus rusé coquin que je connaisse, Pip. »

 

Pip déclara par un serment terrible qu’il était déjà bien sûr du fait. L’anecdote fut racontée et reçue avec de bruyants applaudissements, comme une preuve incontestable de la malice de M. Jonas. Dans un sentiment bien naturel d’émulation, Pip rapporta, à son tour, quelques unes de ses propres ruses ; et Wolf, pour ne point rester en arrière, récita les passages principaux de deux ou trois articles furieusement humoristiques qu’il était en train de composer. Ces échantillons, étant dans ce goût relevé qu’il appelait des teintes chaudes, reçurent l’approbation générale ; et la compagnie tomba d’accord qu’ils étaient pleins d’esprit d’un bout à l’autre.

 

Jobling murmura à l’oreille de Jonas :

 

« Des hommes du monde, mon cher monsieur, de véritables hommes du monde ! Pour une personne attachée comme moi à l’exercice d’une profession sérieuse, il n’y a rien de plus récréatif que de se trouver dans cette sorte de société. Non-seulement c’est agréable, car rien ne saurait être plus agréable, mais il y a là un intérêt philosophique, une étude de caractères, mon cher monsieur, de vrais caractères. »

 

Il est si doux de voir le mérite réel dignement apprécié, quelque direction qu’il suive dans la vie, que l’harmonie générale de la réunion gagna beaucoup sans doute à voir la haute estime où les deux « hommes du monde » étaient tenus par les classes supérieures de la société et par les braves défenseurs du pays des armées de terre et de mer, mais particulièrement par les premiers. Il n’y avait pas la moindre de leurs aventures à laquelle ne se trouvât mêlé un colonel ; les lords pleuvaient comme les jurons, et le sang royal lui-même coulait à pleins bords dans le ruisseau fangeux de leurs souvenirs personnels.

 

« Je crains que M. Chuzzlewit ne le connaisse pas, dit Wolf, par allusion à un certain personnage d’illustre lignage qui avait précédemment figuré dans une anecdote.

 

– Non, dit Tigg, mais nous mettrons M. Chuzzlewit en contact avec cette espèce de gens.

 

– Il aimait beaucoup la littérature, fit observer Wolf.

 

– Vrai ? dit Tigg.

 

– Oh ! certainement. Il s’est abonné à mon journal pendant plusieurs années. Savez-vous qu’il faisait de temps en temps de bonnes plaisanteries là-dessus ? Il demanda une fois à certain vicomte de mes amis (Pip le connaît bien) : « Quel est le nom du rédacteur ? – Wolf. – Wolf ? En effet il déchire à belles dents comme un loup[6]. Gare au loup ! comme dit le proverbe. » J’étais trop sensible au compliment pour ne pas l’imprimer dans le premier numéro.

 

– Et le fils du vicomte ! s’écria Pip, qui ne parlait jamais sans un nouveau juron. Le fils du vicomte ! Un soir, il vint nous voir en retournant chez lui avec sa belle ; il était un peu en train : « Où est Pip ? dit-il. J’ai besoin de voir Pip. Montrez-moi Pip ! – Qu’est-ce qu’il y a, milord ? – Shakespeare n’est qu’une mauvaise plaisanterie, Pip ! Qu’est-ce qu’on peut trouver de beau dans Shakespeare, Pip ? Pour moi, je ne lis jamais ça. Que diable ! qu’est-ce que tout cela signifie, Pip ? Les vers de Shakespeare sont sur leurs pieds ; mais j’aimerais mieux des jambes, et il n’y en a pas pour la peine, n’est-ce pas, Pip ? Juliette, Desdemona, lady Macbeth et tout le reste, quels que soient leurs noms, n’avaient donc pas de jambes, qu’il ne les fait pas voir au public ? On croirait, à l’entendre, qu’il n’y a que des miss Biffins au monde[7], Pip. Tenez, je vais vous dire, ce que la foule appelle poésie dramatique n’est qu’une collection de sermons. Est-ce que je vais au théâtre pour y entendre le prêche ? Non, Pip. Si j’en avais envie, c’est à l’église que j’irais. Quel est le légitime objet du drame, Pip ? La nature humaine. Les jambes ne sont peut-être pas une partie intéressante de la nature humaine ! Eh bien, faites-nous une quantité de pièces à ballet où l’on montre ses jambes, Pip, et je vous soutiendrai, mon gaillard ! » Et je suis fier de dire, ajouta Pip, qu’il m’a joliment soutenu. »

 

La conversation devenant générale, on demanda l’opinion de M. Jonas sur ce sujet, et, comme cette opinion se trouva pleinement d’accord avec la manière de voir de M. Pip, ce gentleman en fut extrêmement flatté. Pip et Wolf avaient tant de rapport avec Jonas qu’ils devinrent d’excellents amis, et qu’entre cette amitié de plus en plus croissante et les fumées du vin, Jonas devint très-communicatif.

 

Il ne faut pas croire, quand il s’agit d’un tel homme, que plus il devient communicatif, plus il est agréable : bien au contraire, son mérite ressort peut-être avec avantage de son silence. Sachant au fond du cœur qu’il n’avait aucun moyen de se mettre sur un pied d’égalité avec les autres convives, si ce n’est en déployant cette profondeur et cette finesse qu’on avait vantées en lui, Jonas fit un grand étalage de ces qualités, et il fut tellement profond et fin qu’il se perdait dans sa propre profondeur, et s’enferrait lui-même sans s’en douter.

 

Il était dans ses habitudes et dans sa nature de déployer ses qualités aux dépens de son amphitryon ; et tandis qu’il buvait le vin généreux et prenait sa part de la monstrueuse profusion de son hôte, il se plaisait à railler l’extravagance qui lui faisait faire à grands frais un si bonne chère. Même dans un festin si désordonné et dans une compagnie plus que douteuse, cette disposition eût pu avoir quelque suite fâcheuse, si Tigg et Crimple, s’appliquant à connaître leur homme à fond, ne lui eussent donné toute licence ; sachant bien que, plus il en prendrait, plus ce serait utile à leurs projets. Ainsi, tandis que ce hérisson maladroit, dupe de ses adversaires en dépit de toute sa finesse, se croyait bien à l’abri sous ses pointes acérées qu’il leur présentait de tous côtés, il ne faisait au contraire que trahir à leurs yeux vigilants son côté vulnérable.

 

Soit que les deux gentlemen qui avaient si bien contribué à satisfaire l’intérêt philosophique du docteur (lequel, par parenthèse, s’était glissé tranquillement dehors, après avoir avalé son compte habituel de petits verres), eussent reçu d’avance les instructions de leur hôte ou se fussent inspirés de tout ce qu’ils pouvaient entendre et voir, le fait est qu’ils remplissaient leur rôle à merveille. Ils sollicitaient l’honneur de faire plus ample connaissance avec Jonas ; ils l’assuraient qu’ils auraient le plaisir de l’introduire dans cette société élevée où il était appelé à briller, et, de la manière la plus cordiale, ils l’informaient qu’ils mettaient entièrement à sa disposition les avantages de leurs relations respectives. En un mot, ils lui dirent : « Soyez des nôtres ! » Jonas répondit qu’il leur était infiniment obligé, et qu’il ne demandait pas mieux, en ajoutant in petto que, tant qu’on le régalerait, on pouvait compter sur lui.

 

Après le café qui fut servi dans la salle à manger, il y eut un court intervalle de conversation dont Pip et Wolf firent principalement les frais ; conversation de haut goût et fortement assaisonnée d’épices. Quand elle commençait à languir, Jonas la relevait avec ardeur, estimant la valeur du mobilier, s’informant si tel ou tel article était payé, demandant ce qu’il avait pu coûter, et ainsi de suite, s’imaginant par là qu’il vexait horriblement Montague, et qu’il y trouvait l’occasion de présenter ses propres qualités sous leur jour le plus brillant.

 

Plusieurs verres de punch au vin de Champagne animèrent un moment les plaisirs de la soirée ; mais, après quelques démonstrations bruyantes et quelques mots sans suite, tout finit par la sortie des deux hommes du monde qui s’éloignèrent en chancelant, et par un somme que M. Jonas fit sur un des sofas.

 

Comme Jonas n’était pas en état de comprendre où il se trouvait, on donna ordre à M. Bailey d’appeler un fiacre pour le ramener chez lui : ce jeune gentleman dut lui-même, pour exécuter la commission, s’arracher aux douceurs du sommeil qu’il goûtait dans le vestibule. Il était alors près de trois heures du matin.

 

« Pensez-vous qu’il soit pris à l’hameçon ? murmura Crimple, assis à l’écart dans un coin du salon avec son associé et observant Jonas étendu sur le canapé.

 

– Un peu, dit Tigg sur le même ton. Et l’hameçon ne cassera pas, il est solide. Nadgett a-t-il été ce soir aux renseignements ?

 

– Oui. Je suis sorti pour lui parler. Comme il a vu que vous aviez du monde, il s’est retiré.

 

– Pourquoi ça ?

 

– Il a dit qu’il reviendrait demain matin de bonne heure, quand vous seriez encore au lit.

 

– Dites-lui de n’y pas manquer et envoyez-le-moi avant que je me lève. Chut ! voici le domestique. Voyons, monsieur Bailey, ramenez ce gentleman chez lui, et ne le quittez pas qu’il n’y soit rentré sain et sauf. Holà ! sus, Chuzzlewit, holà ! »

 

Ils soulevèrent Jonas non sans peine et l’aidèrent à descendre l’escalier ; là, ils lui posèrent son chapeau sur la tête et le hissèrent dans le fiacre. M. Bailey, l’y ayant enfermé, monta sur le siège auprès du cocher, en fumant son cigare avec un air de satisfaction toute particulière ; cette besogne dont il était chargé avait en effet un caractère de débauche élégante qui répondait parfaitement à ses goûts.

 

On arriva bientôt à la maison de la Cité. M. Bailey se jeta en bas du siège et témoigna de la vivacité de ses sentiments en frappant un coup comme jamais peut-être on n’en avait entendu de semblable dans ce quartier, depuis le grand incendie de Londres. Il fit quelques pas en arrière dans la rue pour observer de l’effet de cet exploit, et remarqua qu’une faible lumière, tout à l’heure visible à un étage supérieur, disparaissait pour descendre l’escalier. Afin de savoir d’avance qui tenait cette bougie, M. Bailey fit un bond vers la porte et appliqua un œil au trou de la serrure.

 

C’était Merry, la joyeuse Merry en personne. Mais quelle triste, quelle étrange altération dans ses traits ! Elle était si flétrie, si abattue, si chancelante, si craintive, si accablée, si brisée, qu’il eût éprouvé moins de surprise à la voir étendue paisiblement dans son cercueil.

 

Elle posa sa bougie sur une tablette, à l’angle du mur, et appuya sa main contre son cœur, sur ses yeux, sur sa tête brûlante. Puis elle s’approcha de la porte, en marchant d’un pas si égaré et si précipité, que M. Bailey en perdit son aplomb, et qu’il avait encore l’œil fixé à la place où avait été le trou de la serrure quand Merry avait déjà ouvert la porte.

 

« Ah ! ah ! dit M. Bailey avec un certain effort. C’est vous ? Qu’est-ce que vous avez donc ? Est-ce que vous êtes malade ? »

 

À travers l’étonnement qu’elle éprouvait en reconnaissant le groom sous son costume si différent de celui d’autrefois, elle retrouva son ancien sourire. M. Bailey en fut ravi ; mais, un moment après, il se sentit affligé de nouveau, car il vit des larmes mouiller les pauvres yeux éteints de Merry.

 

« N’ayez pas peur, dit Bailey. Il n’y a pas de quoi ! Je ramène chez lui M. Chuzzlewit. Il n’est point malade. Il a seulement bu un petit coup, vous savez. »

 

M. Bailey se mit à vaciller dans ses bottes pour figurer l’ivresse.

 

« Est-ce que vous venez de chez mistress Todgers ? demanda Merry toute tremblante.

 

– De chez mistress Todgers ? Dieu merci, non ! s’écria M. Bailey. Je n’ai plus rien de commun avec la maison Todgers. Il y a longtemps que je l’ai plantée là. Votre mari est venu dîner chez mon maître dans le West-End. Est-ce que vous ne saviez pas qu’il devait venir nous voir ?

 

– Non, dit-elle d’une voix mal assurée.

 

– Ah ! c’est pourtant comme ça. Nous sommes de fameux gaillards, allez ! je vous en réponds. Ne sortez pas, vous attraperiez un rhume de cerveau. Je vais vous l’amener. »

 

Et M. Bailey, témoignant par sa contenance la confiance parfaite où il était de pouvoir facilement porter Jonas, s’il le fallait, ouvrit la portière, abaissa le marchepied, et, secouant le dormeur, lui cria :

 

« Nous voici arrivés, mon bijou. Allons, relevez-vous ! »

 

Jonas avait repris assez l’usage de ses sens pour pouvoir répondre à cet appel et s’élancer d’un bond hors de la voiture, tombant la tête la première comme un paquet, au grand risque de compromettre la personne de M. Bailey. Quand notre homme se trouva sur le pavé, M. Bailey commença par s’appuyer contre le mur, puis avec adresse le souleva par derrière, et ayant fini par le mettre sur ses pieds, il l’introduisit dans la maison.

 

« Passez d’abord avec la lumière, dit Bailey à mistress Jonas ; nous vous suivrons. Ne tremblez donc pas comme ça, il ne vous fera pas de mal. Je sais ce que c’est ; quand j’ai bu une goutte de trop, je suis plein de bons sentiments. »

 

Merry prit les devants ; son mari et Bailey, à force de tomber l’un sur l’autre et de se heurter mutuellement, arrivèrent enfin au salon du premier étage, où Jonas se laissa choir sur un siège.

 

« Voilà ! dit M. Bailey. À présent, c’est bon. Vous n’avez que faire de pleurer, Dieu merci ! le voilà solide comme un roc. »

 

La misérable brute avec son costume en désordre, son visage en compote et ses cheveux emmêlés, s’assit en clignant de l’œil et en vacillant, roulant ses yeux hébétés jusqu’à ce que reprenant par degrés l’intelligence de ce qui l’entourait, il reconnut sa femme et lui montra le poing.

 

« Ah ! s’écria M. Bailey, mettant le sien sur sa hanche avec une nouvelle émotion, n’allez-vous pas faire le méchant ? que je vous voie !… avisez-vous de ça !…

 

– Je vous en prie, allez-vous-en, dit Merry. Bailey, mon bon ami, allez-vous-en. Jonas ! ajouta-t-elle en posant timidement sa main sur l’épaule de son mari et penchant la tête vers lui ; Jonas !

 

– Voyez-moi ça ! s’écria Jonas qui étendit la main pour la repousser. Voyez-moi cette créature-là ! Voilà-t-il pas un beau morceau !

 

– Cher Jonas !…

 

– Cher démon ! répliqua-t-il avec un geste féroce. Voilà-t-il pas un beau carcan à se mettre au cou pour toute sa vie, mauvaise petite chatte avec ses miaoux et sa face blême ! Retirez-vous de ma vue !

 

– Je sais que vous ne pensez pas ce que vous dites, Jonas. Vous ne parleriez pas ainsi si vous étiez à jeun. »

 

– Prenant un air de gaieté forcée, elle donna à Bailey une pièce d’argent et le supplia de nouveau de sortir. Il y avait tant de chaleur dans cette supplication, que le jeune garçon n’eut pas le courage de rester là plus longtemps. Cependant il s’arrêta au bas de l’escalier et se mit à écouter.

 

« Je ne parlerais pas ainsi si j’étais à jeun ! répéta Jonas. Vous savez bien le contraire. Est-ce que je ne vous ai jamais parlé ainsi quand j’étais à jeun ?

 

– Oh ! si, bien souvent ! répondit-elle à travers ses larmes.

 

– Écoutez ! cria Jonas en frappant du pied le parquet. Il y a eu un temps où vous m’avez fait endurer votre belle humeur, et, ma foi, maintenant c’est à vous à endurer la mienne. Je m’étais toujours promis qu’il en serait ainsi. Je ne vous ai pas épousée pour autre chose ; je vous ferai voir quel est le maître de nous deux et quel est l’esclave !

 

– Le ciel sait si je suis obéissante, dit la jeune femme en sanglotant. Je le suis plus que je n’aurai jamais cru pouvoir me résigner à l’être ! »

 

Jonas se mit à rire tout triomphant dans son ivresse.

 

« Ah ! vous commencez donc à vous en apercevoir !… Patience, vous en verrez bien d’autres avec le temps. Les griffons ont des griffes, ma belle. Il n’y a pas de joli petit dédain que vous m’ayez fait subir, pas de jolis tours que vous m’ayez joués, pas de jolie petite insolence que vous m’ayez témoignée, que je ne sois disposé à vous faire payer au centuple. Pourquoi donc croyez-vous que je vous aie épousée, beau mufle ? » dit-il avec un dédain sauvage.

 

Comment ne se laissa-t-il pas au moins attendrir en l’entendant chanter un air qu’il aimait, pour essayer, malgré la douleur dont son cœur débordait, de le faire changer d’humeur ?

 

« Oh ! oh ! dit-il, vous êtes sourde, à ce qu’il paraît ? Vous ne m’entendez pas ? Tant mieux pour vous. Je vous hais. Je me hais moi-même d’avoir eu la folie de me mettre un boulet pareil au pied pour le seul plaisir de le piétiner à mon gré. Quand je pense qu’avec la perspective qui s’ouvre en ce moment devant moi, je pourrais épouser n’importe qui ! Mais non, je ne le voudrais pas ; je resterais célibataire, je vivrais seul, en garçon, avec des amis que j’ai. Au lieu de cela, me voilà lié à une bûche. Pouah ! Qu’avez-vous besoin de venir me montrer votre face blême quand je rentre chez moi ? Ne voulez-vous pas me laisser le plaisir de vous oublier ?

 

– Comme il est tard ! » dit-elle d’un ton enjoué. Puis ouvrant la persienne après un intervalle de silence : « Il est grand jour, Jonas.

 

– Grand jour ou nuit noire, qu’est-ce que ça me fait à moi ? fut l’aimable réponse du mari.

 

– C’est égal, la nuit a passé vite. J’en ai été quitte pour veiller un peu ; ce n’est pas grand’chose.

 

– Une autre fois, veillez encore pour moi, et vous verrez ! grommela Jonas.

 

– J’ai lu toute la nuit, continua-t-elle. J’ai commencé quand vous êtes parti, et j’ai continué jusqu’à votre retour. C’est la plus étrange histoire, Jonas, et elle est véritable, à ce que dit le livre. Je vous la raconterai demain.

 

– Ah ! elle est véritable ? dit Jonas d’un ton bourru.

 

– Le livre le dit.

 

– Qu’est-ce qu’elle chante, cette histoire ? Ne parle-t-elle pas d’un homme bien résolu à dompter sa femme, à briser son esprit, à rompre son caractère, à fouler aux pieds ses caprices comme autant de coquilles de noix, à la tuer, peut-être ?…

 

– Non, pas un mot de cela, répondit-elle vivement.

 

– Ah !… Ce sera pourtant une histoire véritable, avant peu, bien que le livre n’en dise pas un mot. C’est un livre menteur, à ce que je vois, et un livre écrit pour des menteurs, qui plus est. Mais vous êtes sourde. Je l’avais oublié. »

 

Il y eut un nouvel intervalle de silence : le jeune groom se mettait en devoir de s’esquiver quand il entendit le pas de Merry sur l’escalier ; il s’arrêta. Elle alla vers Jonas, à ce qu’il sembla, et lui parla avec tendresse, lui disant qu’en toute chose elle défèrerait à sa volonté, qu’elle consulterait ses désirs et lui obéirait, et qu’ils seraient tous deux bien heureux ensemble, s’il voulait être gentil avec elle. Il lui répondit par une imprécation et… par un soufflet ? Ce n’est pas possible. Si fait. C’est la vérité : oh ! le lâche ! il répondit par un soufflet.

 

Pas de pleurs, pas de colère, pas de reproches éclatants. Ses pleurs mêmes, ses sanglots, elle les étouffa en s’attachant étroitement à son mari. Elle se borna à lui dire, à lui répéter dans le désespoir de son cœur :

 

« Comment pouvez-vous… pouvez-vous… pouvez-vous… »

 

Le reste se perdit dans ses larmes.

 

Ô femme, bien-aimée de Dieu dans la vieille Jérusalem ! le meilleur d’entre nous doit être indulgent pour tes fautes, ne fût-ce que par respect pour la souffrance que tu éprouveras d’être obligée de porter contre nous un terrible témoignage au jour suprême du jugement !

 

CHAPITRE IV.

Dans lequel on verra tour à tour des personnages précoces, des personnages dans l’exercice de leur profession, des personnages mystérieux.


Soit qu’il fût agité par le souvenir de ce qu’il avait vu et entendu la nuit précédente, soit tout simplement qu’il eût fait l’agréable découverte qu’il n’avait rien à faire, M. Bailey, dans l’après-midi suivante, se sentit disposé à rechercher le plaisir d’une aimable compagnie et se hâta de partir pour aller voir son ami Poll Sweedlepipe.

 

À l’annonce bruyante que donna la petite sonnette de l’arrivée d’un visiteur (car M. Bailey l’avait tirée de toutes ses forces), Poll Sweedlepipe s’arracha à la contemplation d’un hibou favori et fit à son jeune ami un accueil empressé.

 

« Tiens, dit Poll, le jour vous avez encore bien meilleur mine qu’à la lumière. Jamais je n’ai vu un petit camarade si bien ficelé.

 

– C’est comme ça, Polly. Comment va notre belle amie Sairah ?

 

– Oh ! elle va très-bien, dit Poll. Elle est à la maison.

 

– Savez-vous, Poll, que Sairah a de beaux restes ? dit M. Bailey, d’un air d’indifférence coquette.

 

– Oh ! pensa Poll, est-il vieux pour son âge ! qui dirait cela à le voir ?

 

– Il y a trop de mie, par exemple ; elle est trop grosse, Poll. Mais il y a bien des femmes de son âge qui ne la valent pas.

 

– Le hibou lui-même en a les yeux tout écarquillés, pensa Poll ; ça ne m’étonne pas, de la part de l’oiseau de la sagesse. »

 

Poll venait d’aiguiser ses rasoirs, qui étaient encore étalés tout ouverts en rang d’oignons, tandis qu’un énorme cuir à repasser pendait à la muraille. À la vue de ces préparatifs, M. Bailey se frotta le menton ; une pensée subite sembla s’être présentée à son esprit.

 

« Ami Poll, dit-il, je n’ai pas le museau aussi frais que je voudrais. Puisque me voilà ici, je ne ferai pas mal de me faire raser et attifer un peu. »

 

Le barbier resta pétrifié : mais M. Bailey ôta sa cravate et s’installa dans le grand fauteuil à barbe avec toute la dignité et tout l’aplomb d’un vieux reître. Il n’y avait pas moyen de résister à ça. La vue et le toucher avaient beau protester contre cette prétention, car son menton était aussi uni qu’un œuf frais ou qu’un fromage de Hollande qu’on vient de gratter, Poll Sweedlepipe n’aurait pas osé pour tout au monde déclarer, même sur l’Évangile, qu’il n’avait pas la barbe d’un rabbin.

 

« N’allez pas à rebrousse-poil, s’il vous plaît, Poll, dit M. Bailey, tendant son visage pour recevoir la mousse. Vous pourrez faire comme vous l’entendrez pour mes bouts de favoris ; ça m’est égal. »

 

Le bon petit barbier resta à le contempler avec le blaireau et la boîte à savon dans sa main, les faisant tourner d’un air d’hésitation risible, comme si quelque fascination l’empêchait de commencer l’opération. Enfin il attaqua la joue de M. Bailey ; puis il s’arrêta de nouveau, comme si le fantôme de barbe qu’il poursuivait venait encore de lui glisser des doigts ; mais encouragé doucement par sa pratique, sous cette forme d’incitation : « Allons ! vite et bien ! » il le savonna à outrance. À travers la mousse M. Bailey souriait, plein de satisfaction.

 

« Passez doucement votre rasoir sur la pierre, Poll, et prenez garde d’écorcher mes boutons. »

 

Poll Sweedlepipe obéit et enleva la mousse avec un soin tout particulier. M. Bailey louchait à chaque coup de rasoir, pour regarder la mousse du linge à barbe placé sur son épaule gauche, dans l’espoir d’y trouver quelque poil microscopique, et on l’entendait murmurer de temps en temps : « Diable ! cette barbe est encore un peu plus rouge que je ne voudrais, Poll. » L’opération étant achevée, Poll se recula et le contempla de nouveau, tandis que M. Bailey, s’essuyant le visage avec une serviette, faisait l’observation que, « après une nuit blanche rien ne rafraîchissait mieux un homme qu’un petit coup de rasoir. »

 

Il était en train de rattacher sa cravate devant une glace, en bras de chemise, et Poll avait nettoyé son instrument pour la première pratique qui se présenterait, quand mistress Gamp, descendant l’escalier, jeta un regard dans la boutique pour donner au barbier un bonjour matinal. Touché du malheur qu’elle avait eu de concevoir à son égard un sentiment auquel il n’était pas dans la nature qu’il pût répondre, M. Bailey s’empressa de la flatter par quelques paroles de tendresse.

 

« Holà ! dit-il, Sairah ! Je n’ai pas besoin de vous demander comment vous vous êtes portée depuis ces derniers temps, car vous êtes florissante. En pleine fleur, en pleins boutons. N’est-ce pas, Polly ?

 

– Voyez-vous l’audace de ce petit téméraire ! cria mistress Gamp, qui au fond n’était pas mécontente du compliment. Ça frétille déjà comme un jeune moineau ! Je ne voudrais pas pour cinquante livres sterling être la mère de cette créature ! »

 

M. Bailey considéra cette déclaration comme un aveu délicat de l’amour de la dame, comme une manière de faire entendre qu’il n’y avait pas d’argent au monde auquel elle voulût faire le sacrifice de ses espérances. Il se sentit flatté. L’affection désintéressée flatte toujours.

 

« Ah ! mon Dieu ! dit en gémissant mistress Gamp qui se laissa tomber dans le fauteuil à barbe ; savez-vous, monsieur Sweedlepipe, que les gens de ce brave Bull ont fait de leur mieux pour me séduire ? c’est bien de tous les malades de cette vallée de ténèbres celui qui vous donne le plus de fil à retordre. »

 

C’était l’habitude de mistress Gamp, comme des autres personnes de sa profession, de parler ainsi de ses meilleures pratiques : cette tactique avait pour double effet de décourager les compétiteurs de l’emploi et de faire comprendre aux clients la nécessité de bien traiter les gardes-malades.

 

« On parle de constitution ! observa mistress Gamp. Il faudrait en avoir une de fer pour supporter cela. Mme Harris me disait précisément l’autre jour : « Oh ! Sairey Gamp, qu’elle me disait, comment pouvez-vous y tenir ? – Madame Harris, que je lui dis, ce n’est pas en nous-mêmes que nous en puisons la force ; nous la puisons ailleurs ; c’est dans nos sentiments religieux, et ils ne nous font pas défaut. – Sairey, me dit mistress Harris, il n’y a que ça dans la vie : il n’y a pas autre chose que ça. »

 

Le barbier fit entendre un léger murmure, comme pour dire que l’observation de Mme Harris, bien qu’elle ne fût peut-être pas aussi intelligible qu’on eût pu l’espérer d’une telle autorité, faisant également honneur à son esprit et à son cœur.

 

« Et maintenant, poursuivit mistress Gamp, et maintenant, est-ce que je ne vais pas à vingt milles de distance m’exposer à toutes les chances les plus pénibles qu’ait jamais subies une garde-malade au mois ? Mistress Harris me disait, avec un cœur de femme et de mère battant dans sa poitrine humaine, elle me disait : « Mais ne partez donc pas, Sairey, au nom du bon Dieu ! – Et pourquoi est-ce que je ne partirais pas, madame Harris ? que je lui répliquai. Mistress Gill, que je dis, n’a-t-elle pas toujours été à l’heure ? et vous croyez, madame (je vous parle comme à une mère), qu’elle va commencer à se déranger ? Souvent et souvent je l’ai entendu lui-même répéter, que je dis à mistress Harris en parlant de M. Gill, qu’il parierait six pence quand on voudrait que sa femme n’avait pas besoin de l’almanach de cabinet pour se rappeler le quantième à jour fixe ; et vous croyez, madame, que je dis, qu’elle va y manquer pour la première fois ? – Non, madame, dit mistress Harris, non, ce n’est pas dans le cours de la nature. Mais, dit-elle, les yeux pleins de larmes, vous savez mieux que moi, avec votre expérience, comme il faut peu de chose pour nous tourner les sens. Il suffit pour cela d’un spectacle de polichinelle, d’un ramonage de cheminée, d’un chien de Terre-Neuve ou d’un homme ivre qui tourne brusquement le coin de la rue. » Et ça, c’est vrai, monsieur Sweedlepipe, dit mistress Gamp, on ne peut le nier ; et, bien que mon compte soit fait pour une semaine entière, je m’en vais avec le cœur affligé, je puis vous l’assurer, monsieur.

 

– Vous êtes si remplie de zèle ! dit Poll. Vous vous donnez tant de mal !

 

– Si je me donne du mal ! s’écria mistress Gamp, levant ses mains et ses yeux tout à la fois ; vous dites bien là la vérité, monsieur, la pure vérité ; je m’en donne d’un dimanche à l’autre, sans désemparer. Je compatis si bien aux souffrances d’autrui ! Vous ne voudriez pas croire que je les ressens encore plus vivement que les miennes ; si toutes les familles que j’ai eues le savaient et qu’on rendît justice aux gens, elles me devraient une belle neuvaine à la fontaine de Saint-Polge.

 

– Où va donc le malade ? demanda Sweedlepipe.

 

– Dans le Hartfortshire où c’qu’est son air natal. Mais il n’y a pas d’air natal qui tienne, il n’en reviendra jamais.

 

– Est-il aussi mal que cela ? demanda le barbier d’un air d’intérêt. En vérité ! »

 

Mistress Gamp secoua mystérieusement la tête et plissa ses lèvres :

 

« Il y a, dit-elle, des fièvres de l’esprit aussi bien que du corps. Vous pouvez avaler votre tisane limoneuse jusqu’à extinction sans guérir ces fièvres-là.

 

– Ah ! dit le barbier, ouvrant ses yeux et leur donnant son expression de corbeau ; oh ! mon Dieu !

 

– Non, ça pourra vous gonfler comme un ballon, et vous rendra léger de corps comme un zéphyr, dit mistress Gamp. Mais, quand vous avez des choses qui vous trottent dans la tête et qui vous ôtent votre sommeil, votre esprit n’en sera pas moins lourd comme un plomb.

 

– Et quelles sont donc les choses qui vous trottent dans la tête ? demanda Poll, mordant ses ongles avec acharnement, tant il se sentait d’intérêt pour ce genre de maladie. Est-ce que ça serait des revenants ? »

 

Mistress Gamp, qui peut-être avait été déjà entraînée plus loin qu’elle ne voulait par la curiosité pressante du barbier, renifla d’une façon extraordinairement significative, en disant qu’il n’était pas question de ça.

 

« Cette après-midi, poursuivit-elle, je dois partir avec mon malade dans la voiture. Je m’arrêterai avec lui un jour ou deux, jusqu’à ce qu’il se procure une garde du pays (et elles sont fameuses, les gardes du pays, des filles de basse-cour qui n’entendent rien à la besogne), puis je m’en reviendrai ; et vous voyez si j’en ai de la peine, monsieur Sweedlepipe. Mais j’espère que tout ira bien en mon absence, vu que, comme dit mistress Harris, mistress Gill peut prendre son temps avec moi, le jour et la nuit ; ça m’est égal. »

 

Pendant que les observations précédentes, adressées exclusivement au barbier par mistress Gamp, allaient leur train, M. Bailey avait rattaché sa cravate, remis son habit, et s’était fait des grimaces hideuses dans la glace. En entendant mistress Gamp lui adresser personnellement la parole, il se retourna pour se mêler à la conversation.

 

« Vous n’êtes pas revenu dans la Cité, monsieur, je suppose, dit mistress Gamp, depuis le jour où nous nous sommes trouvés tous les trois chez M. Chuzzlewit ?

 

– Pardon, Sairah, j’y ai été, pas plus tard que la nuit dernière.

 

– La nuit dernière ! s’écria le barbier.

 

– Oui, Poll, c’est comme ça. Vous pourriez même dire ce matin, si vous tenez à être exact. M. Chuzzlewit a dîné chez nous.

 

– Qu’est-ce que ce petit démon-là veut dire par le mot : « nous ? » dit mistress Gamp avec un geste d’impatience prononcé.

 

– Moi, et mon maître, Sairah. Il a dîné chez nous ; nous nous sommes bien amusés, Sairah, tellement que j’ai été obligé de le ramener chez lui en fiacre à trois heures du matin. »

 

Le jeune drôle avait sur le bout de la langue le récit de la scène qui s’en était suivie ; mais se rappelant que la chose pourrait bien arriver aux oreilles de son maître, et songeant aux recommandations réitérées qui lui avait faites M. Crimple « de ne point jaser, » il se contint et se borna à ajouter : « Sa femme veillait en l’attendant.

 

– Et tout considéré, dit aigrement mistress Gamp, elle aurait fait mieux de ne pas aller se fatiguer à ce métier-là. Paraissent-ils être en bonne intelligence, monsieur ?

 

– Oh ! oui, répondit Bailey, en assez bonne intelligence.

 

– J’en suis bien satisfaite, dit mistress Gamp avec un second reniflement significatif.

 

– Il n’y a pas si longtemps qu’ils sont mariés, fit observer Poll en se frottant les mains, pour ne pas vivre en bonne intelligence.

 

– C’est vrai… dit Mme Gamp, toujours aussi significative.

 

– Surtout, continua le barbier, si le gentleman a bien le caractère que vous lui avez reconnu.

 

– Je parle comme je pense, monsieur Sweedlepipe, dit mistress Gamp. Je serais bien fâchée de faire autrement ! Mais nous ne savons jamais ce qui est caché dans le cœur d’autrui, et, si nous avions à cet endroit-là des carreaux de vitre, nous aurions souvent besoin, je ne parle pas pour moi, de fermer les volets, je puis vous l’assurer !

 

– Mais enfin vous ne voulez pas dire… commença Poll Sweedlepipe.

 

– Non, dit mistress Gamp, l’interrompant tout net, non du tout, du tout. Ne vous imaginez pas ça. Les tortures de l’Imposition ne sauraient me contraindre à l’avouer. Tout ce que je dis, ajouta la bonne femme en se levant et en drapant son châle autour d’elle, c’est qu’on m’attend au Bull et que je perds ici des moments précieux. »

 

Le petit barbier, à qui son ardente curiosité inspirait un vif désir de voir le malade de mistress Gamp, proposa à M. Bailey d’accompagner tous deux la brave dame jusqu’au Bull, pour assister au départ de la voiture. Le jeune gentleman y consentit, et ils partirent ensemble.

 

Quand ils furent arrivés à la taverne, mistress Gamp (qui était en grande toilette pour le voyage avec son dernier costume de deuil), laissa ses amis se récréer dans la cour, tandis qu’elle montait à la chambre du malade, que mistress Prig, digne collègue de mistress Gamp, était en train d’habiller.

 

Le malade était tellement affaibli, qu’il semblait que ses os allaient craquer au premier mouvement qu’il ferait. Ses joues étaient creuses et ses yeux extraordinairement grands. Il se tenait renversé dans son fauteuil, et ressemblait moins à un vivant qu’à un mort. Ses yeux languissants se tournèrent vers la porte quand Mme Gamp parut, et il était si faible qu’il ne paraissait pas avoir la force de les remuer.

 

« Eh bien, comment allons-nous maintenant ? demanda Mme Gamp. Nous avons une mine charmante.

 

– En ce cas nous paraissons plus charmant que nous ne le sommes pour de vrai, répliqua mistress Prig, dont l’humeur était passablement irritable. Il faut que nous soyons descendu du lit avec la jambe gauche ; car nous sommes bien mal monté. Jamais je n’ai vu un homme pareil. Si on l’avait écouté, il n’aurait jamais consenti à se laisser lever.

 

– Elle m’a mis le savon dans la bouche, dit d’une voix faible l’infortuné malade.

 

– Tiens, pourquoi donc vous ne la fermiez pas ? répliqua mistress Prig. Est-ce que vous croyez qu’on peut vous laver le nez sans vous mouiller la bouche, et s’éreinter à toute sorte de belles besognes comme ça pour une demi-couronne par jour ? Si vous voulez être mijoté, il faut payer en conséquence.

 

– Ô mon Dieu ! mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria le patient.

 

– Là ! voyez-vous ! dit mistress Prig, voilà ses manières de se comporter, Sarah, depuis que je l’ai tiré du lit, il n’a pas fait autre chose.

 

– Au lieu d’être reconnaissant de tous nos petits services, fit observer mistress Gamp. Fi ! qu’c’est vilain, monsieur ! fi ! qu’c’est vilain ! »

 

Ici mistress Prig empoigna le malade par le menton, et se mit à lui étriller sa malheureuse tête avec une brosse à cheveux.

 

« Je suppose que vous n’aimez pas trop ça non plus, » dit-elle, s’arrêtant pour le considérer.

 

Il était bien possible en effet qu’il ne goûtât point cet exercice ; car la brosse était un spécimen de ce que l’art moderne peut produire de plus rude en instruments de ce genre ; et les paupières du malade devinrent toutes rouges par la suite de la friction. Mistress Prig fut enchantée de trouver qu’elle ne s’était pas trompée dans sa supposition, et dit d’un accent de triomphe : « Je le savais bien ! »

 

Quand les cheveux eurent été convenablement enfoncés, rabattus sur ses yeux, mistress Prig et mistress Gamp mirent au malade sa cravate, lui ajustant son col de chemise avec beaucoup d’habileté, de manière que les bouts empesés pussent en même temps attaquer cet organe et lui procurer une ophtalmie artificielle. On lui passa ensuite son gilet et son habit ; et, comme chaque bouton était accroché tout de travers dans une boutonnière réfractaire, et qu’on avait changé ses bottes de pied, le pauvre diable présentait, à tout prendre, une piètre figure.

 

« Je crois que je ne suis pas bien arrangé, dit le malheureux jeune homme d’une voix affaiblie. Je me sens comme si j’étais dans les habits d’un autre. Je suis tout d’un côté, et vous m’avez fait une jambe plus courte que l’autre. Il y a aussi une bouteille dans ma poche. Pourquoi voulez-vous me faire asseoir sur une bouteille ?

 

– Que le diable emporte cet homme ! s’écria mistress Gamp, retirant l’ustensile de la poche, où il n’avait que faire. Il serait parti en emportant ma bouteille de nuit. Je m’étais fait un petit buffet de son habit lorsqu’il était suspendu derrière la porte ; et ma foi, Betsey, j’avais entièrement oublié cette circonstance. Vous trouverez, ma chère, dans son autre poche, un ou deux croquets avec un peu de thé et de sucre, si vous voulez bien avoir la bonté de les y chercher. »

 

Betsey retira les objets en question, en même temps que divers autres articles généralement connus sous le nom de bouts de chandelles ; et mistress Gamp les transvasa dans sa propre poche, espèce de cabas de nankin. En ce moment arrivèrent pour les deux dames des rafraîchissements sous forme de côtelettes de mouton et de bière forte, et pour le malade un bouillon. À peine avait-on achevé de faire honneur à cette collation, que John Westlock parut.

 

« Debout et habillé ! s’écria John, s’asseyant auprès du malade. Voilà qui est brave. Comment vous trouvez-vous ?

 

– Beaucoup mieux, mais très-faible.

 

– Cela n’est pas étonnant. Vous avez été rudement étrillé. Mais l’air de la campagne, le changement de lieu, feront bientôt de vous un autre homme ! Vraiment, mistress Gamp, ajouta John en riant, tandis qu’il arrangeait avec un soin empressé les vêtements du malade, vous n’êtes pas forte sur la toilette d’un gentleman.

 

– M. Leewsome n’est pas un homme commode à habiller, monsieur, répliqua mistress Gamp avec dignité ; Betsey Prig et moi nous pourrions l’affirmer, si besoin était, devant le lord-maire et les aldermen. »

 

John en ce moment faisait face au malade, et il était en train de le soustraire à la torture du col de chemise ci-dessus mentionné, quand son ami lui dit à demi-voix :

 

« Monsieur Westlock ! je désire n’être pas entendu. J’ai quelque chose de particulier et d’extraordinaire à vous dire ; une chose qui m’a terriblement pesé sur la conscience, tout le long de cette cruelle maladie. »

 

Vif comme il l’était dans tous ses mouvements, John se retournait pour inviter les deux femmes à sortir de la chambre, lorsque le malade le retint par la manche.

 

« Pas maintenant, dit-il, je n’en ai pas la force, et je n’en ai pas le courage. Si vous voulez, je ne vous le dirai que lorsque j’en aurai le courage et la force. Ou bien, si vous voulez, je vous l’écrirai ; cela me sera peut-être plus facile, et je crois que ça vaudra mieux.

 

– Comme vous voudrez ! s’écria John. Mais, Leewsome, il s’agit donc d’un secret bien étrange ?

 

– Ne me demandez pas ce que c’est. C’est cruel, c’est contre nature ; c’est effrayant à penser, effrayant à dire, effrayant à connaître ; mais laissez-moi vous baiser la main, pour toutes les bonté que vous m’avez témoignées. Continuez-moi votre amitié, et ne me demandez pas de quoi il s’agit. »

 

John le contempla d’abord avec une profonde surprise ; mais se rappelant qu’il était exténué et que la fièvre avait mis tout récemment sa cervelle en feu, il pensa que l’infortuné était aux prises avec un spectre imaginaire ou une folie désespérée. Pour plus ample information à cet égard, il saisit un moment favorable et prit à part mistress Gamp, tandis que Betsey Prig enveloppait le malade avec des manteaux et des châles, et il lui demanda si son ami avait l’esprit bien sain.

 

« Oh ciel ! il s’en faut bien, dit mistress Gamp. Il déteste ses gardes ; les fous n’en font pas d’autres ; c’est un signe certain de démence. Si vous aviez pu l’entendre, cette pauvre chère âme, nous cherchant querelle à Betsey Prig et à moi, il n’y a pas une demi-heure, vous auriez été étonné qu’il ne nous ait pas fait mourir de chagrin. »

 

Cette réponse confirma John dans son soupçon. Ainsi, au lieu de prendre au sérieux ce qui venait de se passer, il en revint au ton léger et badin de ses premières questions, et, avec l’assistance de mistress Gamp et de Betsey Prig, il aida Leewsome à descendre l’escalier et à monter dans la diligence qui était au moment de partir.

 

Poll Sweedlepipe était sur le seuil de la porte, les bras fortement serrés et les yeux démesurément ouverts, contemplant la scène avec un immense intérêt, quand le malade fut doucement hissé dans la voiture. La vue de ses mains osseuses et de son visage hagard produisit sur Poll une impression extraordinaire, et il informa confidentiellement M. Bailey qu’il n’aurait pas voulu pour une guinée manquer pareille occasion. M. Bailey, qui était d’un tempérament bien différent, déclara qu’il aurait volontiers filé pour cinq schellings.

 

Ce fut un fier travail que d’arranger à la satisfaction de mistress Gamp ses bagages : car chaque paquet appartenant à cette dame avait le désagrément d’avoir besoin d’être mis dans un coffre spécial et de ne point souffrir le voisinage d’autres bagages, sous peine pour les propriétaires de la voiture d’avoir à supporter des poursuites en dommages et intérêts. Le parapluie, avec sa pièce circulaire, était surtout récalcitrant ; je ne sais pas combien de fois il exhiba ses ressorts de métal détraqués à travers les crevasses et les déchirures, à la grande épouvante des autres voyageurs. Dans son ardent désir de trouver un lieu de refuge pour ce meuble précieux, mistress Gamp l’agita si fréquemment, en moins de cinq minutes, qu’il semblait se multiplier à l’infini. Enfin le parapluie se perdit, du moins la dame prétendit qu’il était perdu ; durant cinq minutes, mistress Gamp tint tête au cocher, le poursuivant partout où il allait et lui déclarant que « son compte serait bon, » dût-elle porter l’affaire devant la chambre des Communes.

 

À la fin, tout étant convenablement classé, son bagage, ses socques, son panier et le reste, mistress Gamp prit amicalement congé de Poll et de M. Bailey, adressa une salutation à John Westlock, et se sépara de Betsey Prig comme d’une sœur bien-aimée du même couvent.

 

« En vous souhaitant, ma chère créature, dit-elle, des masses de maladies et de bonnes places. J’espère qu’avant peu nous travaillerons encore ensemble, de temps en temps, Betsey ; et puisse notre prochaine rencontre avoir lieu dans une grande famille, où nous ayons bien nos aises, veillant tour à tour, l’une après l’autre, une besogne agréable, quoi !

 

– Ma foi, dit mistress Prig, point ne m’en chaut. Ça viendra quand ça voudra, et ça durera ce que ça pourra. »

 

Mistress Gamp, en articulant et lui faisant une réplique dans le même esprit, se rapprochait de la diligence, quand elle heurta une dame et un gentleman qui passaient le long du trottoir.

 

« Prenez donc garde ! prenez donc garde ! dit le gentleman… Holà ! ah, ma chère ! Comment ! c’est mistress Gamp !

 

– Tiens, M. Mould ! s’écria la garde-malade. Et mistress Mould ! Qui est-ce qui aurait pensé que nous nous rencontrerions ici, par exemple ?…

 

– Quoi ! mistress Gamp va quitter Londres ! s’écria Mould. Voilà qui est fort !

 

– Oui, monsieur, ça sort de mes habitudes, dit mistress Gamp ; mais c’est seulement pour un jour ou deux au plus. » Elle ajouta, à demi-voix : « L’individu dont je vous ai parlé. »

 

– Hein ! dans la diligence ?… s’écria Mould. Celui que vous aviez pensé à me recommander ? C’est très-drôle. Ma chère, dit-il à sa femme, voici qui vous intéressera. Le gentleman dont mistress Gamp songeait à nous accommoder se trouve dans la diligence, mon amour. »

 

Mistress Mould prit un vif intérêt à cette communication.

 

« Le voici, ma chère. Vous pouvez monter sur le marchepied et jouir de la vue du gentleman. Ah ! le voilà ! Où est mon lorgnon ? Oh ! bien, je l’ai retrouvé. Le voyez-vous, ma chère ?

 

– Parfaitement, dit mistress Mould.

 

– Sur ma vie, c’est une circonstance très-singulière, dit Mould, on ne peut plus enchanté. C’est un plaisir que j’aurais été bien fâché de manquer. Cela vous ravigote, cela vous émeut. C’est comme une petite comédie. Ah ! le voilà ! ma foi, oui. Son air n’annonce rien de bon, n’est-il pas vrai, madame Mould ? »

 

Mistress Mould partagea cet avis.

 

« Peut-être après tout, reprit Mould, nous reviendra-t-il sous la main. Qui sait ? je sens en moi quelque chose qui me dit que je dois lui témoigner un peu de prévenance. Il ne me fait pas l’effet d’un étranger. J’ai bien envie de lui ôter mon chapeau, ma chère.

 

– Il regarde fixement de ce côté, dit mistress Mould.

 

– Alors je vais le saluer ! s’écria Mould. Comment ça va-t-il, monsieur ? Je vous souhaite le bonjour. Ah ! il s’incline aussi. Manières parfaites. Mistress Gamp a nos cartes dans sa poche, je n’en doute pas. Voilà une aventure fort étrange, ma chère, et aussi fort agréable. Je ne suis pas superstitieux ; mais il semble réellement qu’on soit appelé à rendre à ce gentleman quelques-uns de ces petits et tristes devoirs qui sont du ressort de notre spécialité. Je ne vois même aucun inconvénient, ma chère, à ce que vous baisiez votre main à son adresse.

 

Mistress Mould baisa sa main.

 

« Ah ! dit Mould, il a l’air charmé. Pauvre garçon ! Je suis enchanté que vous ayez fait cela, mon amour. Adieu, adieu, madame Gamp ! ajouta-t-il en agitant la main. Le voilà qui part ! Il part ! »

 

Le voyageur partait en effet ; car M. Mould avait à peine fini de parler que la diligence se mit à rouler. Le mari et la femme, dans leur belle humeur, continuèrent gaiement leur chemin. M. Bailey s’éloigna avec Poll Sweedlepipe le plus promptement possible ; cependant il s’écoula quelque temps avant que le groom réussît à entraîner son ami, vu l’impression produite sur les nerfs du barbier par la moustache de Mme Prig, que Poll déclara une femme pleine d’appas transcendants.

 

Quand le petit mouvement produit autour de la diligence se fut dissipé, on eût pu voir Nadgett, dans le plus sombre compartiment du café du Bull, regarder fixement l’heure au cadran, comme si l’homme qui ne venait jamais était un peu en retard.

 

CHAPITRE V.

Qui prouvera qu’il peut survenir des changements dans les familles les mieux réglées, et que M. Pecksniff était un fier Tartufe.


Le premier soin du chirurgien, après avoir amputé un membre, est de réunir les artères que l’impitoyable couteau a séparées : de même, le devoir de cette histoire véridique qui, dans le cours inflexible de son récit, a séparé du tronc pecksniffien Mercy, son bras droit, est de revenir à la souche paternelle et de voir ce qu’il est advenu, en l’absence de la jeune femme, des différents rameaux de ce tronc.

 

D’abord, en ce qui concerne M. Pecksniff, faisons observer qu’ayant choisi pour sa fille cadette, la plus chère de ses affections, un mari tendre et indulgent, et accompli le souhait le plus ardent de son cœur paternel en lui assurant un établissement si prospère, il s’était rajeuni, et qu’en déployant les ailes de sa conscience irréprochable, il se sentait prêt à prendre son essor avec une nouvelle ardeur. C’est l’habitude des pères dans les comédies, après avoir donné leurs filles aux prétendants qui leur agréent, de se féliciter comme s’ils n’avaient rien de mieux à faire que de mourir immédiatement : ce qui ne les empêche pas de prendre leur temps. M. Pecksniff, qui était un père plus sage et plus positif, semblait penser que son affaire immédiate était de vivre au contraire ; et, puisqu’il s’était privé d’une consolation, de s’entourer de toutes les autres.

 

Cependant, bien que le brave homme eût beaucoup de penchant à la jovialité et à l’enjouement, et qu’il fût toujours prêt à s’ébattre dans le jardin de son imagination, comme un petit chat d’architecte qu’il était, il y avait un obstacle qui venait toujours à la traverse. La charmante Cherry, aiguillonnée par un sentiment d’insubordination et d’insolence qui, loin de s’adoucir ou de diminuer de violence, n’avait fait que s’envenimer et s’aigrir dans son cœur, la charmante Cherry, disons-nous, s’était mise ouvertement en rébellion. Elle était en guerre furieuse avec son cher papa : elle lui faisait mener ce qu’on appelle ordinairement (faute d’une meilleure image) une vie de chien. Mais jamais il n’y eut chenil, écurie ou maison, où se trouvât un chien dont la vie fût aussi rude que celle de M. Pecksniff avec sa douce enfant.

 

Le père et la fille étaient en train de déjeuner : Tom s’était retiré et les avait laissés seuls. M. Pecksniff avait d’abord l’air rechigné ; puis ayant éclairci son front, il regarda sa fille à la dérobée. Le nez de Cherry était ma foi très-rouge et retroussé en guerre comme par un avant-goût d’hostilités.

 

« Cherry, s’écria M. Pecksniff, quel grief y a-t-il donc entre nous ? Pourquoi, mon enfant, sommes-nous en mésintelligence ? »

 

Miss Pecksniff répondit du bout des lèvres à ce débordement d’affection par cette simple phrase :

 

« Vous m’ennuyez, p’pa.

 

– Je vous ennuie ? répéta M. Pecksniff avec un ton d’angoisse.

 

– Oh ! il est trop tard, p’pa, répliqua sa fille avec froideur, pour me parler comme ça. Je sais ce qu’en vaut l’aune.

 

– Voilà qui est fort, cria M. Pecksniff en s’adressant à son verre. Voilà qui est très-fort. Et c’est mon enfant, que j’ai portée dans mes bras quand elle avait des chaussons de laine sans semelle (je puis dire quand elle était dans ses langes), il y a bien des années de cela !…

 

– Vous n’avez pas besoin de m’insulter par-dessus le marché, p’pa, repartit Cherry avec un air de dépit. Je n’ai pas déjà tant d’années de plus que ma sœur, bien qu’elle soit mariée à votre ami.

 

– Ah ! humanité ! humanité ! pauvre humanité ! s’écria M. Pecksniff secouant la tête contre l’humanité, comme s’il n’en faisait pas partie. Quand on pense que c’est là la cause d’un pareil débat ! Ô mon Dieu, ô mon Dieu !

 

– Ça, la cause ! s’écria Cherry. Vous ferez mieux de dire le véritable motif, p’pa ; sinon, je le dirai moi-même. Songez-y ; cela m’est facile. »

 

Peut-être l’énergie avec laquelle Cherry parlait était-elle contagieuse. Quoi qu’il en soit, Pecksniff changea de ton et d’expression et passa à la colère, même à la violence, en disant :

 

« Vous le voulez. Le voici : c’est votre conduite d’hier, c’est votre conduite de tous les jours. Vous n’avez pas de retenue : vous ne dissimulez pas votre caractère : cent fois vous vous êtes montrée à découvert à M. Chuzzlewit.

 

– Moi ! cria Cherry avec un sourire amer. Ah ! vraiment ! ça m’est bien égal.

 

– Et moi donc ! » répliqua M. Pecksniff.

 

Sa fille lui répondit par un rire méprisant.

 

« Puisque nous en sommes venus aux explications, Charity, dit M. Pecksniff en branlant la tête d’un air menaçant, je vous dirai que je n’entends pas ça. Pas de bêtises, mademoiselle, je ne le souffrirai pas.

 

– Il le faudra bien, repartit Charity, balançant sa chaise en tout sens, et élevant la voix ; je ferai, p’pa, tout ce qu’il me plaira et vous ne m’en empêcherez pas. Je n’ai pas envie de me laisser toujours mortifier ; comptez là-dessus. Jamais aucun être dans ce monde n’a été traité avec moins d’égards que moi. (Ici elle se mit à gémir et à sangloter.) Je dois attendre de vous les traitements les plus odieux, je le sais ; mais je m’en moque, oui, je m’en moque. »

 

M. Pecksniff était tellement ahuri par le ton élevé qu’avait pris sa fille, qu’après avoir cherché autour de lui, dans son trouble frénétique, quelque moyen de calmer son emportement, il se leva et secoua Charity de manière que le chignon qui ornait sa tête branlait comme un panache. Elle fut si abasourdie par cet assaut, que M. Pecksniff put se croire maître du champ de bataille.

 

« Et je recommencerai, cria M. Pecksniff en se rasseyant et en reprenant haleine, si vous osez le prendre avec moi sur ce ton. Qu’avez-vous à vous plaindre d’un manque d’égards ? Si M. Jonas a jeté les yeux sur votre sœur de préférence à vous qui donc pouvait l’en empêcher ? Je voudrais bien le savoir. Est-ce que j’y peux rien ?

 

– N’est-ce pas moi qu’on était convenu de lui donner ? Ne s’est-on pas joué de mes sentiments ? Ne s’était-il pas adressé à moi d’abord ? dit Cherry en sanglotant et en joignant les mains. Et dire, ô mon Dieu ! que j’étais destinée à être ainsi secouée !

 

– Vous êtes destinée à me voir recommencer, répondit son père, si vous me forcez à employer ce moyen pour maintenir le décorum de cette humble demeure. Vraiment vous m’étonnez fort : je suis surpris que vous n’ayez pas plus de sens. Si M. Jonas ne se souciait pas de vous, comment pouvez-vous regretter de ne pas l’avoir épousé ?

 

– Moi, regretter de ne pas l’avoir épousé ! s’écria Cherry ; moi, regretter de ne pas l’avoir épousé, p’pa !

 

– Alors pourquoi jouez-vous cette comédie, répliqua le père, si vous ne le regrettez pas ?

 

– Parce que j’ai été traitée avec perfidie, s’écria Cherry, et parce que ma propre sœur et mon propre père ont conspiré contre moi. Je ne lui en veux pas à elle, dit Cherry d’un air plus irrité que jamais. Elle me fait pitié, je la plains, je connais la destinée qui l’attend avec ce misérable.

 

– Que vous appeliez ou non M. Jonas un misérable, mon enfant, dit M. Pecksniff avec résignation, il ne s’en portera pas plus mal ; mais appelez-le comme il vous plaira, et finissons-en.

 

– Ce n’est pas fini, p’pa, répliqua Charity ; non ! ce n’est pas fini. Ce n’est pas le seul point sur lequel nous soyons en désaccord. Je ne me soumettrai pas à tout cela. Il faut que vous le sachiez une fois pour toutes. Non ! je ne me soumettrai pas à tout cela, p’pa. Je ne suis pas assez imbécile ni assez aveugle. Tout ce que je puis vous dire, c’est que je ne m’y soumettrai pas. »

 

Quoique cette déclaration ne fût pas bien claire, c’est M. Pecksniff à son tour qui en éprouva une rude secousse ; tous ses pénibles efforts pour avoir l’air indifférent ne firent qu’augmenter sa profonde tristesse. Sa colère se changea en aménité, et ses paroles redevinrent douces et caressantes.

 

« Ma chère, dit-il, si dans l’emportement passager d’un moment d’irritation j’ai eu recours à certains moyens injustifiables pour arrêter une petite explosion de nature à vous faire tort ainsi qu’à moi (et c’est possible que je l’aie fait), je vous en demande pardon. Un père demandant pardon à son enfant, ajouta M. Pecksniff, c’est, à mon avis, un spectacle capable d’attendrir la plus âpre nature. »

 

Mais ces paroles n’attendrirent pas du tout miss Pecksniff, peut-être parce que sa nature n’était pas encore assez âpre. Au contraire, elle persista dans son dire et répéta à plusieurs reprises qu’elle n’était pas tout à fait assez imbécile ni assez aveugle, et qu’elle ne se soumettrait pas à tout ça.

 

« Vous êtes le jouet de quelque méprise, mon enfant ! s’écria M. Pecksniff ; mais je ne veux pas vous en demander la cause et ne tiens pas à la connaître. Non, je vous en prie, ajouta-t-il en étendant la main et en rougissant, laissons là ce sujet, ma chère, quel qu’il soit.

 

– C’est juste : il ne faut pas que ce sujet revienne jamais entre nous, monsieur, dit Charity. Mais je désire pouvoir l’éviter une autre fois, et en conséquence je dois vous prier de me chercher un gîte. »

 

M. Pecksniff promena ses regards autour de la chambre, et dit :

 

« Mon enfant !

 

– Une autre maison, papa, répondit Cherry sur un ton de plus en plus majestueux. Placez-moi chez Mme Todgers ou autre part, dans une condition indépendante : car je ne veux plus vivre ici, dans le cas où cela arriverait. »

 

Il est possible que Mlle Pecksniff rêvât chez Mme Todgers une cour d’adorateurs prêts dans leur enthousiasme à tomber à ses pieds. Il est possible que M. Pecksniff, par l’effet de son rajeunissement, vît de son côté dans cette suggestion un moyen commode de se débarrasser d’une charge que le caractère de Cherry et la surveillance à exercer sur elle lui rendaient pénible. Ce qu’il y a de sûr, c’est que cette proposition fut loin de résonner aux oreilles attentives de M. Pecksniff comme le glas funèbre de ses espérances.

 

Mais c’était un homme à grands sentiments, à sensibilité exquise : il prit son mouchoir dans ses mains et le pressa contre ses yeux, comme n’y manquent jamais les gens de cette espèce, surtout lorsqu’ils savent qu’on les regarde.

 

« L’un des oiseaux de ma couvée, s’écria M. Pecksniff, m’a quitté pour se réfugier dans le sein d’un étranger, l’autre veut s’envoler chez Mme Todgers. À la bonne heure. Et moi, qu’est-ce que je vais devenir ? Je n’en sais en vérité rien, mais n’importe. »

 

Cette réflexion, rendue peut-être plus touchante encore, parce qu’elle n’était qu’à demi formulée, ne produisit aucun effet sur Charity, qui resta renfrognée, roide et inexorable.

 

« Mais j’ai toujours sacrifié le bonheur de mes enfants au mien propre… je veux dire mon propre bonheur à celui de mes enfants ; et je ne commencerai pas aujourd’hui à régler ma vie sur d’autres principes. Si vous devez être plus heureuse chez Mme Todgers que dans la maison paternelle, ma chère enfant, allez chez Mme Todgers !… Ne vous inquiétez pas de moi, mon enfant, ajouta M. Pecksniff avec émotion, je me tirerai toujours d’affaire. »

 

Miss Charity, qui avait deviné le secret plaisir que son père éprouvait à la pensée du changement proposé, contint elle-même sa joie et s’occupa de négocier les termes de la séparation. Les idées de Pecksniff à ce sujet furent d’abord si étroites, qu’un autre différend, qui eût pu amener une nouvelle secousse du chignon, menaça de s’ensuivre ; mais par degrés ils arrivèrent à une sorte de bonne entente, et l’orage se dissipa. À vrai dire, le projet de miss Charity était si agréable à tous deux, qu’il eût été bien étonnant qu’ils n’en vinssent pas à un arrangement amical. Il fut bientôt convenu entre eux que ce plan serait mis à l’essai, et cela immédiatement, c’est-à-dire que Cherry se plaindrait de n’être pas bien portante, et prétexterait le besoin d’un changement d’air, le désir d’être près de sa sœur, pour servir d’excuse à son départ aux yeux de M. Chuzzlewit et de Mary, informés d’ailleurs au préalable de son indisposition prétendue. Ces prémisses étant acceptées, M. Pecksniff donna sa bénédiction à Cherry avec toute la dignité d’un homme qui, par pure abnégation, a fait un pénible sacrifice, mais qui se console en songeant que la vertu trouve sa récompense en elle-même. Ce fut la première fois qu’ils se réconcilièrent depuis cette nuit difficile à pardonner, où M. Jonas, faisant fi de l’aînée, avait déclaré son amour pour la cadette, et où M. Pecksniff l’avait pourtant accueilli pour gendre, par des considérations de haute moralité.

 

Mais au nom du ciel, par quelle merveille (une merveille de plus dans cette illustre famille des sept merveilles du monde, tant vantées), par quelle merveille M. Pecksniff et sa fille étaient-ils au moment de se séparer ? Comment se faisait-il que leurs relations mutuelles eussent été altérées à ce point ? Pourquoi miss Pecksniff avait-elle été assez violente pour faire entendre qu’elle n’était ni aveugle ni imbécile, et qu’elle ne supporterait pas cela ? Serait-il bien possible que M. Pecksniff eût quelque velléité de se remarier, et que Charity, avec l’œil perçant d’une vieille fille, eût pénétré son dessein ?

 

Allons aux informations.

 

M. Pecksniff étant un homme irréprochable, sur lequel le souffle de la calomnie passait sans laisser de traces, comme tout autre souffle sur une surface polie, pouvait se permettre bien des choses impossibles au commun des mortels. Il connaissait la pureté des ses intentions : aussi, quand il avait une intention, il mettait à l’exécuter toute l’ardeur d’un honnête (ou d’un malhonnête) homme. Or, avait-il quelque motif puissant et palpable de prendre une seconde femme ? Oui, il en avait un, non pas un, mais deux, mais un grand nombre de motifs combinés.

 

Le vieux Martin Chuzzlewit avait subi par degrés un important changement : depuis la nuit où il était arrivé sous de si fâcheux auspices chez M. Pecksniff, il était devenu comparativement docile et maniable. M. Pecksniff avait attribué d’abord cette transformation subite à l’effet que la mort de son frère avait produit sur lui. Mais, à partir de ce jour, le caractère de Martin Chuzzlewit semblait s’être modifié par une progression régulière, et il avait fini par tomber dans une indifférence absolue pour toute autre personne que M. Pecksniff. Son air était le même qu’auparavant, mais son esprit était bien changé. Ce n’était pas que telle ou telle passion eût pris un caractère plus marqué ou plus adouci : c’était l’ensemble même, c’était l’homme tout entier qui s’était décoloré. Là où un trait de son caractère avait disparu, il n’avait pas été remplacé par un autre. Ses sens mêmes baissaient aussi. Il avait la vue moins bonne, l’oreille dure : il ne paraissait pas faire attention à ce qui se passait sous ses yeux, et restait profondément taciturne durant des jours entiers. Le progrès de cet affaissement fut si rapide, qu’il était à peu près consommé, avant qu’on eût commencé à s’en apercevoir. M. Pecksniff fut le premier à en faire la découverte, et, comme il avait le souvenir encore frais d’Anthony Chuzzlewit, il reconnut chez Martin les mêmes symptômes de décadence.

 

Pour un gentleman aussi sensible que M. Pecksniff, c’était un spectacle des plus douloureux. Il ne pouvait s’empêcher de songer à la possibilité d’un complot dirigé contre son respectable parent par des gens intéressés, et de prévoir que ses richesses pourraient tomber dans des mains indignes. Cette pensée lui donna tant de trouble qu’il résolut de s’assurer de la fortune entière, de tenir à distance les prétendants à la succession, et d’élever, à son profit, un rempart autour du vieux Chuzzlewit. Peu à peu il se mit à expérimenter si M. Chuzzlewit promettait de devenir un instrument entre ses mains : après s’être convaincu qu’il en était ainsi, et que le vieillard était comme une molle argile sous ses doigts plastiques, il ne fut plus occupé, la bonne âme ! qu’à rétablir son ascendant sur lui ; et, comme les premières épreuves qu’il faisait de son pouvoir réussissaient au delà de ses espérances, il commença à penser qu’il entendait déjà l’argent du vieux Martin sonner dans ses chères petites poches.

 

Cependant, quand M. Pecksniff réfléchissait là-dessus (et il avait trop de zèle pour ne pas y réfléchir souvent), quand il songeait, le cœur palpitant, à la marche des événements qui avaient mis dans ses mains le vieux gentleman pour la confusion des intrigants et le triomphe d’un caractère droit et honnête comme le sien, il sentait toujours qu’il avait dans Mary Graham une pierre d’achoppement. Le vieillard pouvait dire tout ce qu’il lui plaisait : M. Pecksniff n’en connaissait pas moins l’affection qu’il portait à cette jeune fille. Il savait que Chuzzlewit avait montré cet attachement dans mille petites circonstances ; qu’il aimait à voir Mary près de lui et ne se trouvait jamais à son aise quand elle était longtemps absente. Il avait bien fait serment, disait-on, de ne lui rien laisser dans son testament ; mais M. Pecksniff en doutait fort. Et quand ce serait vrai, n’avait-il pas un grand nombre de moyens pour se soustraire à son serment et rassurer sa conscience ? M. Pecksniff savait bien que la chose était facile. Que l’isolement de Mary, laissée après lui sans protecteur, ne fût pas un léger souci pour l’esprit du vieillard, M. Pecksniff le savait aussi, car il avait souvent entendu M. Chuzzlewit en exprimer de l’inquiétude. « Mais, se disait M. Pecksniff, si je l’épousais !… Eh bien ! répétait-il, redressant sa chevelure et contemplant son buste sculpté par Spoker : si je commençais par m’assurer de l’assentiment du vieillard (il est à peu près imbécile, le pauvre gentleman), si j’épousais Mary !… »

 

M. Pecksniff avait à un degré très-vif le sentiment de la beauté, surtout chez les femmes. Sa conduite à l’égard du beau sexe était remarquable par le caractère de l’insinuation. On se souvient qu’à un autre endroit de ce livre il embrassait Mme Todgers à la moindre occasion. C’était une faiblesse qu’il avait comme ça, une suite de la douceur naïve de ses dispositions naturelles. Avant d’avoir dans l’esprit aucune pensée matrimoniale, il avait donné à Mary quelques petits témoignages de son admiration platonique. Ils avaient été repoussés avec indignation, mais cela ne faisait rien. Il est vrai que, sitôt que cette idée se fut développée en lui, sa passion devint trop ardente pour échapper à l’œil perçant de Cherry, qui lut tous ses projets d’un seul regard. Mais M. Pecksniff n’en avait pas moins continué à ressentir le pouvoir des charmes de Mary. Ainsi, l’Intérêt et l’Amour marchaient de pair, attelés ensemble au char matrimonial du plan de M. Pecksniff.

 

Quant à certaine velléité de faire payer ainsi au jeune Martin les expressions insolentes dont il s’était servi au moment de leur séparation, et de lui fermer encore plus toute espérance de réconciliation avec son grand-père, M. Pecksniff était trop doux et trop miséricordieux pour être soupçonné de nourrir une pareille idée. Quant à être repoussé par Mary, M. Pecksniff était convaincu que, dans sa position, Mary ne pourrait jamais résister, si M. Chuzzlewit et lui se trouvaient tous deux réunis contre elle. Quant à consulter les vœux de la demoiselle dans une telle circonstance, cela n’entrait pas dans le code moral de M. Pecksniff : car il connaissait son prix, il savait que son alliance ne pouvait être regardée que comme une bénédiction par la personne intéressée. Sa fille ayant rompu la glace et brisé entre eux tout lien, M. Pecksniff n’avait plus maintenant qu’à poursuivre son dessein aussi adroitement qu’il le pourrait et par les voies les plus habiles.

 

« Eh bien, mon bon monsieur, dit M. Pecksniff en rencontrant le vieux Martin dans le jardin, car c’était par là qu’il passait volontiers dans ses promenades, comment va notre cher ami, par cette délicieuse matinée ?

 

– Est-ce que vous voulez parler de moi ? lui demanda le vieillard.

 

– Ah ! se dit M. Pecksniff, un de ses jours de surdité, à ce que je vois. Et de qui voulez-vous donc que je parle, mon cher monsieur ?

 

– Vous auriez pu parler de Mary, répliqua le vieillard.

 

– Certes : vous avez raison. Je puis parler d’elle comme d’une bonne et excellente amie, j’espère, répliqua M. Pecksniff.

 

– Je l’espère aussi, répondit le vieux Martin. Car je crois qu’elle mérite ce titre.

 

– Vous le croyez ! s’écria Pecksniff. Dites que vous en êtes sûr, monsieur Chuzzlewit.

 

– Je vois bien que vous parlez, répliqua Martin, mais je ne saisis point ce que vous dites ; parlez plus haut.

 

– Il devient plus sourd qu’un caillou, pensa Pecksniff. Je disais, mon cher monsieur, que je crains d’avoir la douleur de me séparer de Cherry.

 

– Qu’a-t-elle donc fait ? demanda le vieillard.

 

– Il vous pose les plus ridicules questions que j’aie jamais entendues, murmura M. Pecksniff. On dirait aujourd’hui qu’il est tombé en enfance. » Après quoi, il ajouta avec un tendre rugissement : « Elle n’a rien fait, mon cher ami.

 

– Pourquoi alors êtes-vous au moment de vous séparer ? demanda Martin.

 

– Elle n’est pas du tout bien portante, répondit M. Pecksniff. Et puis sa sœur lui manque, mon cher monsieur : elle l’aimait à la folie depuis le berceau. Je songe à lui faire faire un petit tour à Londres pour la changer, un bon petit tour un peu long, monsieur, si je vois qu’elle s’y plaît.

 

– Très-bien, s’écria Martin, cela est judicieux.

 

– Je suis heureux de vous entendre parler ainsi. J’espère que vous voudrez bien continuer à me tenir compagnie dans ma triste solitude, quand ma fille sera partie.

 

– Je n’ai pas l’intention de m’éloigner d’ici, répondit Martin.

 

– Alors pourquoi, dit M. Pecksniff en passant le bras du vieillard sous le sien et en marchant lentement, pourquoi, mon bon monsieur, ne viendriez-vous pas vous établir auprès de moi ? Je pourrais du moins vous entourer de plus de confort dans mon humble cottage que ne vous en offrirait une maison meublée, dans ce village. Pardonnez-moi, monsieur Chuzzlewit, pardonnez-moi si je vous dis que le Dragon, quoique bien dirigé par mistress Lupin, qui est, autant que je puis croire, une des plus dignes créatures de ce pays, n’est après tout qu’une auberge peu bienséante pour miss Graham. »

 

Martin réfléchit un moment ; puis après lui avoir secoué la main, lui dit :

 

« Oui, vous avez parfaitement raison. Ce n’est pas là ce qu’il lui faut. »

 

M. Pecksniff ajouta éloquemment :

 

« La vue même des quilles est loin de convenir à une âme délicate.

 

– C’est à coup sûr un amusement vulgaire, dit le vieux Martin.

 

– Du dernier vulgaire, répondit M. Pecksniff. Alors pourquoi ne pas amener ici miss Graham, monsieur ? Voici la maison. Je vais y être seul ! car Thomas Pinch ne compte pas. Votre intéressante amie occupera la chambre de ma fille : vous choisirez la vôtre : nous n’aurons pas de discussion pour cela, je vous assure.

 

– C’est probable, » dit Martin.

 

M. Pecksniff lui pressa la main.

 

« Nous nous comprenons, mon cher monsieur, je le vois… Je le mène par le bout du nez, se dit-il avec ivresse.

 

– Vous me laisserez régler le prix de la pension ? dit le vieillard après une minute de silence.

 

– Oh ! ne parlez pas de pension, s’écria Pecksniff.

 

– Je dis, répéta Martin avec une lueur de son obstination d’autrefois, que vous me laisserez libre de fixer le prix de la pension. Y consentez-vous ?

 

– Puisque vous le désirez, mon bon monsieur.

 

– C’est toujours mon habitude, dit le vieillard ; vous savez que c’est toujours mon habitude. Je veux payer partout où je vais, même chez vous. Ce qui ne veut pas dire qu’il ne me restera pas encore avec vous un compte que je vous acquitterai quelque jour, Pecksniff. »

 

L’architecte était trop ému pour parler. Il essaya de répandre une larme sur la main de son bienfaiteur, mais il n’en put trouver une dans ses yeux. Sa distillerie était à sec.

 

« Puisse ce jour être très-éloigné ! telle fut sa pieuse exclamation. Ah ! monsieur, si je pouvais dire quel profond intérêt je ressens pour vous et les vôtres ! Je veux parler de notre jeune et belle amie.

 

– C’est vrai, répondit Martin, c’est vrai ; elle a besoin d’avoir quelqu’un qui lui porte intérêt. J’ai eu tort de l’élever comme j’ai fait. Quoiqu’elle fût orpheline, elle eût trouvé pour la protéger quelqu’un qu’elle eût aimé en retour. Quand elle était encore enfant, je me complaisais dans la pensée qu’en satisfaisant ma fantaisie de la placer entre moi et de lâches intrigants, je lui avais rendu service. Maintenant c’est une femme, et je n’ai plus cette consolation. Elle n’a pas d’autre protecteur qu’elle-même. Je l’ai laissée dans un tel isolement du monde, que le premier chien venu peut la mordre ou la flatter traîtreusement. Et pourtant elle a besoin des égards les plus délicats. Ah ! oui, elle en a grand besoin.

 

– Si l’on pouvait changer sa position d’une manière définitive, monsieur ? suggéra M. Pecksniff.

 

– Comment cela pourrait-il s’arranger ? Voulez-vous que j’en fasse une couturière ou une gouvernante ?

 

– Le ciel me préserve de cette idée ! dit M. Pecksniff. Cher monsieur, il y a d’autres moyens, il y en a. Mais je suis trop ému et trop troublé en ce moment pour en dire davantage. Je sais à peine ce que je dis. Permettez-moi de remettre cette conversation à une autre fois.

 

– Seriez-vous malade ? demanda Martin avec anxiété.

 

– Non, non, s’écria Pecksniff. Non, permettez-moi de reprendre cet entretien une autre fois. Je vais faire un petit tour de promenade. Dieu vous bénisse ! »

 

Le vieux Martin lui rendit sa bénédiction et lui serra la main. Comme il s’éloignait et se dirigeait lentement vers la maison, M. Pecksniff resta à le regarder, parfaitement bien remis de sa dernière émotion que, chez un autre homme, on eût pu prendre pour un stratagème inventé afin de tâter le pouls à son malade. Quant au vieillard, à cette communication, sa physionomie avait si peu changé d’expression que M. Pecksniff, en le voyant s’éloigner, ne put s’empêcher de répéter :

 

« Quand je disais que je menais cet homme-là par le bout du nez ! »

 

Le vieux Martin s’était avisé de tourner la tête et de lui envoyer un salut amical ; M. Pecksniff lui répondit par le même geste.

 

« J’ai pourtant vu un temps, se disait M. Pecksniff, et ce temps n’est pas encore éloigné, où il ne daignait seulement pas me regarder. Que ce changement est flatteur ! Le tissu du cœur humain est si délicat, et les moyens de le prendre sont si compliqués ! À le voir, on dirait qu’il est toujours le même, et cependant je le mène maintenant par le bout du nez. Ce que c’est ! »

 

À la vérité, il semblait qu’il n’y eût plus rien que M. Pecksniff ne pût risquer maintenant vis-à-vis de Martin Chuzzlewit car tout ce que M. Pecksniff disait ou faisait était juste, et tout ce qu’il décidait était fait. Martin n’avait échappé à tant de pièges de la part des parents besogneux à l’affût de sa fortune, et n’était resté, durant tant d’années, dans la coquille de sa défiance soupçonneuse, que pour devenir l’instrument et le jouet du bon Pecksniff. Le bonheur que lui donnait cette conviction se peignait sur la figure de l’architecte, qui continua sa promenade du matin.

 

La température printanière du cœur de Pecksniff se reflétait sur le sein de la nature. À travers de profondes et vertes échappées où les branches formaient une voûte et montraient les rayons du soleil jaillissant dans une admirable perspective ; à travers la fougère emperlée de rosée d’où les lièvres frémissants se glissaient et disparaissaient à son approche ; au milieu d’étangs ombragés et d’arbres tombés ; suivant les pentes des vallées et faisant bruire les feuilles dont le parfum n’était plus qu’un souvenir, errait le doux Pecksniff. Longeant les barrières des prairies et les haies embaumées de roses sauvages, et passant auprès de cottages au toit de chaume dont les habitants se courbaient humblement devant lui comme devant un homme savant et bon, le digne Pecksniff était plongé dans une calme méditation. L’abeille passait en bourdonnant et butinait son miel. Les cousins parasites voltigeaient follement dans leur cercle élastique, et, devançant toujours ses pas, dansaient gaiement devant lui. La mémoire des longues herbes glissaient timidement sur leurs plis, suivant le mouvement des nuages qui flottaient au loin dans les airs. Les oiseaux innocents, image ailée de la conscience de Pecksniff, le saluaient de leurs chants sur chaque branche, et M. Pecksniff rendait hommage à sa manière, à cette belle journée, en ruminant ses projets tout le long du chemin.

 

Il vint trébucher par hasard, au milieu de ses réflexions, contre la large racine d’un vieil arbre, et leva ses yeux honnêtes pour examiner le terrain qu’il avait devant lui. Quel frémissement il éprouva en voyant le rêve de ses pensées en chair et en os ! À deux pas était Mary, Mary elle-même ! et seule !

 

D’abord M. Pecksniff s’arrêta comme s’il avait eu l’intention d’éviter la jeune fille ; mais son second mouvement fut d’avancer, ce qu’il fit rapidement. Il chantait en marchant, si doucement et avec une telle innocence, qu’il ne lui manquait que des plumes et des ailes pour être un oiseau.

 

En entendant derrière elle des notes qui ne venaient pas des chanteurs du bosquet, Mary se retourna. M. Pecksniff lui adressa un baiser de la main et fut en un instant auprès d’elle.

 

« Vous venez admirer la nature ? dit M. Pecksniff ; c’est comme moi.

 

– La matinée est si belle, dit Mary, que je me suis laissé entraîner à aller plus loin que je ne le voulais ; je vais m’en retourner.

 

– Encore comme moi, dit M. Pecksniff. Je vais retourner avec vous. Prenez mon bras, ma charmante enfant, » ajouta-t-il.

 

Mary repoussa l’invitation et marcha si vite que M. Pecksniff lui fit cette observation :

 

« Vous marchiez tout doucement quand je vous ai rencontrée. Pourquoi êtes-vous si cruelle que de presser le pas maintenant ? Vous ne vouliez pas m’éviter, sans doute ?

 

– Pardon, répondit-elle en tournant vers lui sa joue empourprée d’indignation. Vous le savez bien ! Laissez-moi, monsieur Pecksniff ; je ne veux pas que vous me touchiez, cela me déplaît. »

 

La toucher !… Eh quoi ! ce chaste et patriarcal contact que mistress Todgers, une personne assurément très-réservée, avait supporté non-seulement sans se plaindre, mais encore avec une apparente satisfaction ! C’était parfaitement injuste. M. Pecksniff ne dissimula point qu’il était fâché de l’entendre parler ainsi.

 

« Si vous n’avez pas remarqué, dit Mary, que c’est là l’impression que j’éprouve, recevez-en l’assurance de mes propres lèvres ; et si vous êtes un gentleman, ne continuez pas à m’offenser.

 

– Bien, bien, dit doucement M. Pecksniff. Je ne pourrais qu’approuver cette pudeur chez ma propre fille ; comment pourrais-je m’en plaindre chez une belle personne comme vous ? C’est une chose pénible et qui me fend le cœur ; mais je ne veux pas vous contrarier, Mary. »

 

Elle essaya de lui dire qu’elle en était bien fâchée ; mais elle ne put s’y résoudre, et, vaincue par l’émotion, elle fondit en larmes. M. Pecksniff put donc recommencer à son aise avec elle son jeu de la maison, dans l’intention de faire durer le plaisir longtemps ; et, prenant avec la main qu’il avait de libre la main de Mary, il s’amusa tantôt à écarter les doigts de la jeune fille avec les siens, tantôt à les baiser, tout en poursuivant ainsi la conversation :

 

« Je suis content que nous nous soyons rencontrés, très-content. Je puis maintenant décharger mon cœur d’un secret qui me pèse, et vous parler en toute confiance. Mary, dit Pecksniff, prenant les intonations les plus tendres, si tendres qu’elles ressemblaient à un petit hurlement, ma chère amie ! je vous aime !… »

 

Ce que c’est que la dissimulation des jeunes filles !… Mary eut l’air de frissonner.

 

« Je vous aime, ma chère amie, continua M. Pecksniff, avec une ardeur qui m’étonne moi-même. Je supposais que les sensations de ce genre avaient été ensevelies dans la tombe d’une dame qui ne venait qu’en seconde ligne après vous pour les qualités de l’esprit et de la beauté ; mais je m’aperçois que je m’étais trompé. »

 

Elle essaya de dégager ses mains ; mais elle eût pu aussi facilement tenter de s’affranchir de l’étreinte d’un boa constrictor amoureux, si l’on peut comparer à Pecksniff ce reptile artificieux.

 

« Je suis veuf, c’est vrai, dit M. Pecksniff, passant en revue les bagues qu’elle portait aux doigts, et suivant avec son pouce épais les méandres d’une veine bleue et délicate ; je suis veuf et j’ai deux filles, mais je n’ai pas encore trop de charges, mon amour. L’une est mariée, comme vous savez ; l’autre, de son propre gré, et surtout parce qu’elle a pressenti, je l’avoue, et pourquoi pas ? que je veux changer de condition, est au moment de quitter la maison paternelle. Je suis estimé, je l’espère. On se plaît à dire du bien de moi, à ce que je puis croire. Ma personne et mes manières ne sont pas absolument celles d’un monstre, j’en ai la confiance. Ah ! la vilaine petite main, dit M. Pecksniff, en cherchant à retenir celle qui cherchait à lui échapper, ne voilà-t-il pas qu’elle m’a fait prisonnier ! Allez, allez ! »

 

Et il tapa la vilaine petite main pour la punir ; et puis, pour la réconforter, il l’attira dans son gilet.

 

« Bénis dans notre affection réciproque, dit-il, et dans la société de notre vénérable ami, mon cher trésor, nous serons heureux. Quand il aura abordé au port du repos, nous nous consolerons ensemble. Qu’en dites-vous, ma jolie princesse ?

 

– Il est possible, répondit précipitamment Mary, que je vous doive de la gratitude pour ce témoignage de votre confiance. Je ne puis dire précisément que je vous en remercie, mais je veux supposer que vous méritez mes remercîments. Acceptez-les et laissez-moi, je vous prie, monsieur Pecksniff. Je ne saurais écouter votre proposition. Je ne saurais l’accueillir. Il y a bien des femmes auxquelles elle peut convenir ; mais à moi, non. Par pitié, de grâce, laissez-moi ! »

 

M. Pecksniff continuait de marcher avec son bras passé autour de la taille de Mary et sa main dans la sienne, avec autant de satisfaction que s’ils s’étaient donnés tout entiers l’un à l’autre et qu’ils se fussent unis par les liens du plus tendre amour.

 

« Si vous usez vis-à-vis de moi de la supériorité de votre force, dit Mary, qui, en voyant que les paroles honnêtes ne produisaient pas le moindre effet sur lui, ne fit plus aucun effort pour cacher son indignation, si vous me contraignez par l’ascendant de votre force physique à revenir avec vous pour être tout le long du chemin victime de votre insolence, vous ne pourrez du moins empêcher ma pensée de s’exprimer librement. Vous ne m’inspirez que le plus profond dégoût ; je connais le fond de votre caractère et je le méprise.

 

– Non, non ! dit M. Pecksniff avec douceur. Non, non, non !

 

– Par quel artifice ou par quel malheureux concours de circonstances avez-vous acquis votre influence actuelle sur M. Chuzzlewit ? je l’ignore. Peut-être même survivra-t-elle à la connaissance de ce que vous faites là ! mais, en tout cas, monsieur, il sera instruit de votre conduite. »

 

M. Pecksniff souleva languissamment ses lourdes paupières et les laissa retomber. Il avait l’air de dire avec un sang-froid imperturbable : « Ah ! en vérité ! »

 

« N’est-ce pas assez, dit Mary, de changer et de fausser son caractère, de faire tourner ses préjugés au profit de vos mauvais desseins, d’endurcir un cœur naturellement bon en lui cachant la vérité pour ne laisser pénétrer jusqu’à lui que des idées fausses et mensongères ? n’est-ce pas assez d’avoir tout ce pouvoir, d’en user et d’en abuser, sans vous montrer encore grossier, cruel et lâche avec moi ? »

 

Et M. Pecksniff continuait de l’emmener tranquillement, d’un air aussi paisible et aussi innocent que l’agneau qui broute dans les champs.

 

« Quoi ! monsieur, rien ne peut donc vous émouvoir ! s’écria Mary.

 

– Ma chère, répondit M. Pecksniff avec un coup d’œil placide, l’habitude qu’on a d’examiner sa conscience et la pratique de… dirai-je de la vertu ?

 

– De l’hypocrisie ! dit vivement Mary.

 

– Non, non, reprit M. Pecksniff, tapotant d’un air de reproche la main captive de la jeune fille ; la pratique de la vertu… tout cela m’a appris si bien à me tenir sur mes gardes, qu’il est très-difficile de me déconcerter. Le fait est curieux ; mais réellement c’est chose très-difficile pour qui que ce soit de me déconcerter. Et, ajouta M. Pecksniff en redoublant son étreinte folâtre, mademoiselle a pensé qu’elle le pourrait ! on voit bien qu’elle ne connaît guère mon cœur ! »

 

Guère en effet. Mary avait l’esprit si mal fait, qu’elle eût préféré aux caresses de M. Pecksniff celles d’un crapaud, d’une vipère ou d’un serpent, qui sait même ? l’embrassement d’un ours.

 

« Voyons, voyons, dit ce bon gentleman, un mot ou deux arrangeront l’affaire et rétabliront entre nous la bonne intelligence. Je ne suis pas fâché, mon amour.

 

– Vous fâché !

 

– Non, je ne le suis pas, je vous le déclare. Ni vous non plus. »

 

Il y avait cependant sous la main de M. Pecksniff un cœur palpitant qui disait bien le contraire.

 

« Je suis sûr que vous ne l’êtes pas, reprit-il, et je vous dirai comment. Il y a deux Martin Chuzzlewit, ma chère, et, si vous communiquiez à l’un votre colère, cela aurait pour l’autre de sérieuses conséquences. Vous comprenez ? Vous ne voudriez point lui nuire, n’est-ce pas ? »

 

Mary trembla de tout son corps, et lança à Pecksniff un regard empreint de tant de fierté dédaigneuse, qu’il détourna les yeux, sans doute pour n’être pas obligé de se fâcher malgré lui.

 

« Une querelle toute passive, mon amour, dit M. Pecksniff, peut se changer en une guerre active ; souvenez-vous-en. Il serait pénible de couronner la ruine d’un jeune homme déshérité déjà dans ses espérances compromises : mais ce ne serait pas difficile. Ah ! que c’est facile, au contraire ! Vous dites que j’ai quelque influence sur notre vénérable ami ? c’est bien possible, je ne dis pas non. »

 

Il leva ses yeux sur ceux de Mary, et secoua la tête d’un air de raillerie charmante.

 

« Non, continua-t-il d’un ton plus sérieux ; tout considéré, ma mignonne, si j’étais à votre place, je garderais mon secret pour moi. Je ne suis pas du tout sûr, bien loin de là, que la chose surprît notre ami : car nous avons eu ensemble, pas plus tard que ce matin, un bout de conversation, et la nécessité de vous établir d’une manière plus convenable lui donne de l’anxiété, beaucoup d’anxiété. Mais qu’il soit surpris ou non, la conséquence de votre dénonciation serait la même. Martin junior pourrait en souffrir beaucoup. Je ne demande pas mieux que d’avoir pitié de Martin junior, voyez-vous ! dit M. Pecksniff avec un sourire persuasif. Il ne le mérite guère ; mais c’est égal, c’est moi qui sollicite sa grâce auprès de vous. »

 

C’est pour le coup que la jeune miss pleura amèrement ; elle tomba dans un tel accès de douleur, que Pecksniff jugea prudent de laisser là sa taille et qu’il ne tint plus Mary que par la main.

 

« Quant à notre part dans cet important petit secret, dit-il, nous la garderons pour nous et nous en parlerons entre nous, lorsque les premiers moments seront passés. Vous consentirez, mon amour, vous consentirez, je le sais. Quelle que soit votre idée à cet égard, vous consentirez. Je crois me rappeler avoir ouï dire, je ne sais vraiment où ni comment, ajouta-t-il avec une franchise enchanteresse, que vous et Martin junior, quand vous étiez petits, vous avez éprouvé l’un pour l’autre une sorte de tendresse enfantine. Lorsque nous serons mariés, vous aurez la satisfaction de penser qu’au lieu de persévérer pour sa ruine, cette fantaisie vous a passé pour son bien : car nous verrons alors ce qu’il nous sera possible de faire pour rendre à Martin junior quelque petit service. J’ai, dites-vous, de l’influence sur notre vénérable ami ? peut-être bien ; je ne dis pas non. »

 

L’entrée du bois où se passait cette scène charmante touchait à la maison de M. Pecksniff. Les deux interlocuteurs se trouvaient maintenant si rapprochés de l’habitation, que Pecksniff s’arrêta, et prenant Mary par son petit doigt, lui dit d’un ton folâtre en manière d’adieu :

 

« Voulez-vous que je le morde ? »

 

Ne recevant point de réponse, il le baisa au lieu de le mordre ; puis se baissant, il inclina vers le visage de Mary sa figure flasque et mollasse (on peut être homme de bien et avoir la figure mollasse) ; et lui donnant sa bénédiction, qui, venant d’une telle source, était suffisante pour lui assurer force et bonheur depuis ce jour jusqu’à la fin de sa vie, il la lâcha enfin et la laissa aller.

 

La galanterie, la vraie galanterie, passe pour donner à un homme de la noblesse et de la dignité ; et l’amour a raffiné plus d’un ours mal léché. Mais M. Pecksniff (peut-être parce que, pour une nature aussi épurée que la sienne, l’amour et la galanterie n’étaient que des détails grossiers) ne paraissait certainement en avoir retiré aucun avantage, maintenant qu’il était demeuré seul. Au contraire, il semblait rapetissé et racorni ; il avait l’air de vouloir se cacher en lui-même et d’être tout malheureux de n’y pouvoir réussir. Ses souliers étaient évidemment trop grands pour lui, ses manches trop longues ; il avait des cheveux de chien noyé, un chapeau qui ne lui tenait pas sur la tête, une figure en lame de couteau, un cou allongé qui semblait appeler la corde à son secours ; en moins de deux minutes il était devenu tout brûlant, tout pâle, honteux, mesquin, furtif, c’est-à-dire l’antipode d’un Pecksniff. Mais bientôt après il redevint lui-même, et rentra à son logis avec une expression aussi radieuse que s’il avait été le grand prêtre de l’Été en personne.

 

« Papa, dit Charity, j’ai arrangé mon départ pour demain.

 

– Sitôt, mon enfant !

 

– Dans les circonstances où nous sommes, répondit Charity, je ne saurais partir trop tôt. J’ai écrit à Mme Todgers pour lui proposer un arrangement, et je l’ai priée de m’attendre en tout cas à l’arrivée de la diligence… Monsieur Pinch, vous allez être entièrement votre maître. »

 

M. Pecksniff venait de sortir de la chambre, et M. Pinch venait d’y entrer.

 

« Mon maître !… répéta Tom.

 

– Oui, vous n’aurez plus personne entre mon père et vous, dit Charity. Du moins je l’espère, car on ne peut jamais répondre de rien. Ce monde est si changeant !

 

– Eh quoi ! est-ce que… est-ce que vous allez vous marier, miss Pecksniff ? demanda Tom, au comble de la surprise.

 

– Pas positivement, dit Charity en balbutiant. Je n’y suis point encore décidée. Je crois que ce serait déjà fait, si j’avais voulu, monsieur Pinch.

 

– Je crois bien, » dit Tom.

 

Et en effet, il le croyait de bonne foi, il le croyait du fond du cœur.

 

« Non, dit Charity, je ne vais pas me marier. Ni moi, ni d’autre, que je sache. Hum ! mais je ne vais plus demeurer avec papa. J’ai mes raisons, mais c’est un grand secret. J’éprouverai toujours une vive amitié pour vous, je vous l’assure, à cause de la fermeté que vous avez montrée certaine nuit. Pour ce qui est de vous et de moi, monsieur Pinch, nous nous séparons les meilleurs amis du monde ! »

 

Tom la remercia de sa confiance et de son amitié ; mais la première cachait encore un mystère qui le confondait complètement. Dans son dévouement extravagant pour la famille Pecksniff, il avait ressenti la perte de Merry plus qu’on n’aurait pu le croire, si l’on n’avait pas su que, plus il éprouvait d’avanies dans cette maison, plus il se reprochait de les avoir méritées. À peine s’était-il réconcilié avec cette idée que voilà Charity qui allait partir aussi ! Elle avait grandi en quelque sorte sous les yeux de Tom. Si les deux sœurs étaient aussi les filles de Pecksniff, elles ne l’étaient guère moins de Tom : il était accoutumé à les servir comme Pecksniff à les aimer. Il ne pouvait donc se résigner à ce nouveau départ, et Tom n’eut pas cette nuit-là deux heures de sommeil : il la passa tout entière à réfléchir à ces terribles changements.

 

Quand le matin reparut, Tom pensa que tout ce mystère n’avait été qu’un rêve. Mais non : en descendant l’escalier, il trouva tout le monde occupé à boucler les malles, à lier les boîtes, à faire, pour le départ de miss Charity, une foule de préparatifs qui durèrent toute la journée. À l’heure du passage de la diligence du soir, miss Charity déposa sur la table du parloir avec une grande solennité les clefs du ménage ; elle prit gracieusement congé de toute sa maison, et donna au toit paternel une bénédiction dont, le dimanche suivant, à l’église, la servante de Pecksniff, si l’on en croit les mauvaises langues, remercia le ciel avec ferveur.

 

CHAPITRE VI.

M. Pinch est dispensé d’un devoir auquel il n’était, en conscience, obligé envers personne, et M. Pecksniff ne peut se dispenser de remplir un devoir auquel il est, en conscience, obligé envers la société.


Les derniers mots du dernier chapitre nous conduisent tout naturellement au début de celui-ci qui lui succède : car il s’agit d’une église. Il s’agit de l’église dont il avait été si souvent question précédemment, et dans laquelle Tom Pinch touchait l’orgue gratis.

 

Par une chaude après-midi, une semaine environ après le départ pour Londres de miss Charity, M. Pecksniff, étant allé se promener, se mit en tête d’aller faire un petit tour dans le cimetière. Tandis qu’il errait à travers les tombes, cherchant à trouver sur les épitaphes une ou deux bonnes maximes (car il ne perdait jamais l’occasion de préparer quelques pétards moraux pour les tirer quand l’occasion s’en présentait), Tom Pinch commença à jouer. Tom pouvait courir à l’église pour y jouer chaque fois qu’il avait un moment à lui. En effet l’orgue était de petite dimension, et le vent s’y renouvelait sous la simple pression du pied du musicien ; Tom pouvait donc se passer même d’un souffleur bien qu’il n’eût qu’à dire qu’il en désirait un, pour qu’il n’y eût pas dans tout le village un homme ou un enfant, personne même au tourniquet, y compris le percepteur du péage, qui n’eût soufflé pour lui jusqu’à s’en rendre le visage tout violet.

 

M. Pecksniff n’élevait pas d’objection contre la musique, pas la moindre. Il était tolérant en toute chose, comme il le répétait souvent. Il considérait la musique comme une espèce de flânerie sans but, en général, et précisément convenable à la capacité de Tom. Mais quant aux exercices que Tom accomplissait sur ce même orgue, il les supportait avec une bonne grâce remarquable, avec une complaisance singulière : car lorsque Tom touchait l’orgue les dimanches, M. Pecksniff, dans sa sympathie sans bornes, paraissait croire qu’il jouait lui-même et qu’il était ainsi le bienfaiteur de la congrégation. Aussi, toutes les fois qu’il lui était impossible d’imaginer quelque autre moyen de faire gagner à Tom les appointements qu’il lui donnait, M. Pecksniff lui accordait la permission de cultiver cet instrument ; marque de considération dont Tom lui était infiniment reconnaissant.

 

L’après-midi était remarquablement chaude, et M. Pecksniff avait été assez longtemps à rôder de côté et d’autre. Il n’avait pas ce qu’on pourrait appeler une bonne oreille musicale, mais il savait bien reconnaître quand la musique devait exercer une influence calmante sur son esprit ; ici c’était bien le cas ; l’orgue, en effet, résonnait comme un mélodieux ronflement. Il s’approcha de l’église, et, regardant à travers les vitraux irisés d’une fenêtre voisine du porche, il aperçut Tom qui, ayant relevé de chaque côté les rideaux, jouait avec beaucoup d’expression et d’âme.

 

L’église avait une certaine fraîcheur attrayante. La vieille toiture de chêne supportée par les poutres de traverse, les murailles délabrées, les tablettes de marbre et le pavé de dalles tout fendillé, étaient rafraîchissants à voir. À l’extérieur des croisées de face, des feuilles de lierre s’agitaient gracieusement entre les vitres ; le soleil ne pénétrait que par une seule fenêtre, laissant l’intérieur de l’église dans une pénombre attrayante. Mais ce qu’il y avait de plus agréable à contempler, c’était un certain banc drapé de rouge et moelleusement garni de coussins où, le dimanche, se prélassaient les dignitaires officiels du lieu (dont M. Pecksniff était le prince et le chef). Le siège de M. Pecksniff était dans un coin, un coin remarquablement confortable, où l’énorme livre de prières du vertueux architecte étalait en ce moment sur le pupitre presque toute la capacité de son in-quarto.

 

Pecksniff se détermina donc à entrer dans l’église pour s’y reposer.

 

Il y pénétra très-doucement : d’abord, parce que c’était une église ; puis, parce que son pas était toujours léger ; ensuite, parce que Tom jouait un air solennel ; et enfin, parce qu’il pensait que le musicien serait bien surpris de le voir là quand il s’arrêterait. Tirant le verrou du haut banc réservé, il s’y glissa et le referma sur lui ; puis s’étant assis à sa place habituelle et ayant étendu ses jambes sur l’agenouilloir, il se disposa à écouter la musique.

 

C’est un fait inexplicable qu’il ait pu s’endormir en ce lieu, où la puissance des souvenirs qui s’y rattachaient eût été bien suffisante pour le tenir très-éveillé : ce fut pourtant ce qui eut lieu. Il n’était pas depuis cinq minutes dans son bon petit coin, qu’il commença à branler la tête. Il n’y avait pas une minute qu’il était revenu à lui, que sa tête recommença à branler. Tout en ouvrant ses yeux avec indolence, il branla la tête encore ; et tout en les fermant, il continua le même mouvement. Ainsi de branle en branle, il cessa complètement de remuer et devint aussi immobile que l’église elle-même.

 

Longtemps après s’être endormi, il avait vaguement conscience de l’orgue, bien qu’il n’eût pas l’idée précise que ce fût plutôt un orgue qu’un bœuf. Au bout de quelques minutes, il commença à éprouver par intervalles une impression de voix entendues comme dans un rêve ; et, s’éveillant avec une curiosité indolente, il ouvrit les yeux.

 

Il était en effet si indolent qu’après avoir regardé l’agenouilloir et le banc, il rentrait à demi dans le chemin du sommeil quand il s’aperçut que réellement il y avait des voix dans l’église ; des voix basses, devisant avec chaleur, l’une près de l’autre, tandis que les échos de l’édifice semblaient murmurer les réponses. Il se leva et prêta l’oreille.

 

Avant d’avoir écouté une demi-douzaine de secondes, il se trouvait aussi éveillé qu’il avait jamais pu l’être. Les yeux, les oreilles, la bouche tout grands ouverts, il fit un petit mouvement avec une précaution infinie, et d’une main ramenant le rideau, il regarda furtivement par derrière.

 

C’étaient Tom Pinch et Mary. Ma foi, oui, c’étaient eux. Il avait reconnu leur voix, et déjà il était au courant du sujet de leur conversation. Sa tête, comme celle d’un homme guillotiné, avec le menton posé au niveau du rebord du banc, pouvait immédiatement faire le plongeon, si l’un des deux interlocuteurs venait à se retourner ; il écouta. Il écouta avec une attention si profonde et si concentrée, que ses cheveux mêmes et son col de chemise se hérissaient pour lui prêter leur concours.

 

« Non, s’écria Tom, aucune lettre ne m’est parvenue, sauf une que j’aie reçue de New-York. Mais ne vous inquiétez pas à cet égard ; car il est très-vraisemblable qu’ils sont partis pour quelque lieu éloigné où le service de la poste n’est ni régulier ni fréquent. Il m’annonçait dans sa lettre qu’il fallait s’y attendre, même dans la ville où lui et son compagnon comptaient se rendre, Éden, vous savez.

 

– C’est une chose qui me tourmente cruellement, dit Mary.

 

– Il ne faut pas vous tourmenter, dit Tom. Il y a un dicton bien vrai : c’est que rien ne marche aussi vite que les mauvaises nouvelles ; et croyez que, si le moindre accident était survenu à Martin, vous en eussiez certainement entendu parler depuis longtemps. Il y a longtemps aussi que je voulais vous le dire, poursuivit Tom avec un embarras qui lui allait très-bien, mais vous ne m’en avez jamais offert l’occasion.

 

– J’ai eu peur quelque fois, dit Mary, que vous ne pussiez supposer que j’hésitais à me confier à vous, monsieur Pinch.

 

– Non, balbutia Tom ; je… je ne sache pas avoir jamais supposé cela. Si cette pensée m’était venue, je suis sûr que je l’eusse repoussée aussitôt comme une injustice à votre égard. Je sens bien tout ce qu’il y a pour vous de délicat à me faire vos confidences ; mais je donnerais ma vie pour vous épargner un jour de malheur ; oui, je la donnerais !

 

– Pauvre Tom ! »

 

Il continua ainsi :

 

« J’ai quelquefois rêvé que je pouvais vous avoir déplu en… en ayant la hardiesse de chercher à deviner et de devancer de temps en temps vos désirs. D’autres fois, je me suis imaginé que c’était par bonté que vous vous teniez loin de moi.

 

– Vraiment ?

 

– C’était de la folie ; c’était une présomption ridicule de m’imaginer cela : mais je craignais que vous n’eussiez supposé comme possible que je… je vous admirasse trop pour mon repos, et qu’ainsi vous ne vous fussiez refusé la légère assistance qu’autrement vous eussiez volontiers reçue de moi. Si jamais, dit Tom avec trouble, si jamais une semblable idée s’est présentée à votre esprit, éloignez-là, je vous en prie. Il faut peu de chose pour mon bonheur, et je vivrai content ici longtemps après que vous et Martin m’aurez oublié. Je suis une pauvre créature timide et gauche ; je ne suis pas du tout un homme du monde ; et vous n’avez pas plus à vous inquiéter de moi, voyez-vous, que si j’étais tout simplement un vieux moine ! »

 

Si les moines ont tous un cœur comme le tien, pauvre Tom, puissent-ils multiplier leur espèce ! quoique la multiplication ne soit pas une des quatre règles de leur rigoureuse arithmétique.

 

« Cher monsieur Pinch ! dit Mary, lui donnant la main, je ne saurais vous dire combien votre amitié m’émeut. Jamais je ne vous ai fait le tort de concevoir le moindre doute à votre égard ; jamais un seul instant je n’ai cessé de penser que vous étiez exactement, et plus encore peut-être, tel que Martin vous avait jugé. Sans les attentions silencieuses, sans l’amitié dont j’ai été l’objet de votre part, ma vie eût été bien malheureuse ici. Mais vous avez été mon bon ange, vous avez rempli mon cœur de reconnaissance, d’espoir et de courage.

 

– J’ai bien peur, répliqua Tom en secouant la tête, de ne pas plus ressembler à un ange que n’y ressemble maint chérubin de pierre sur les tombeaux ; et je ne crois pas qu’il y ait beaucoup d’anges de ce modèle. Mais je désirerais savoir, si vous daignez me l’apprendre, pourquoi vous avez gardé un tel silence à l’égard de Martin.

 

– Parce que j’ai craint de vous faire du tort.

 

– De me faire du tort ! s’écria Tom.

 

– Oui, vis-à-vis de votre maître. »

 

Le gentleman en question fit le plongeon.

 

« De Pecksniff ! dit Tom d’un air de confiance et d’enjouement. Oh ! bon Dieu ! il ne songerait jamais à nous soupçonner ! C’est le meilleur des hommes. Plus vous seriez contente, plus il serait joyeux. Oh ! mon Dieu, vous n’aviez pas à craindre Pecksniff. Ce n’est pas un espion. »

 

À la place de M. Pecksniff, plus d’un homme, s’il eût pu plonger à travers le parquet du banc officiel, pour descendre à Calcutta ou dans quelque pays désert, de l’autre côté du globe, n’eût pas manqué de le faire aussitôt. M. Pecksniff s’assit tranquillement sur l’agenouilloir et se mit à sourire en écoutant avec plus d’attention que jamais.

 

Cependant Mary paraissait avoir exprimé un doute, car Tom continua d’un ton d’honnête énergie :

 

« Vraiment, je ne sais comment cela se fait ; mais toujours il arrive, quand je tiens ce langage devant qui que ce soit, que je ne vois personne rendre justice à Pecksniff. C’est une des circonstances les plus extraordinaires qui soient jamais parvenues à ma connaissance, mais c’est comme cela. Voilà John Westlock, qui a été ici en qualité d’élève ; un des meilleurs garçons du monde, à tous autres égards ; je crois en vérité que Westlock eût voulu, s’il eût été possible, voir Pecksniff fouetté à la queue d’une charrette. Et ce n’est point du tout un cas isolé : car tous les élèves qui se sont succédé de mon temps sont partis de la maison avec une haine invétérée contre Pecksniff. Voilà Mark Tapley aussi, qui était dans une condition toute différente… Eh bien, les moqueries qu’il lançait contre Pecksniff lorsqu’il le voyait au Dragon étaient choquantes. Martin également : Martin était le pire de tous. Mais j’y pense, c’est cela : c’est lui qui vous aura disposée à ne point aimer Pecksniff. Et comme vous êtes arrivée avec une prévention, miss Graham, naturellement vous n’êtes pas un témoin impartial. »

 

Triomphant de cette découverte, Tom se mit à se frotter les mains d’un air de grande satisfaction.

 

« Monsieur Pinch, dit Mary, vous vous méprenez sur cet homme-là.

 

– Non, non ! s’écria Tom. C’est vous qui vous méprenez sur lui. Mais, ajouta-t-il en changeant subitement de ton, qu’est-ce que vous avez, miss Graham ? Qu’est-ce que vous avez ? »

 

M. Pecksniff ramena par degrés au haut du banc ses cheveux, son front, ses sourcils, son œil. Mary était assise sur un banc à côté de la porte, les deux mains jointes sur son visage, et Tom était penché vers elle.

 

« Qu’avez-vous donc ? s’écria Tom. Ai-je dit quelque chose qui vous ait offensée ? Vous aurait-on dit quelque chose qui vous ait fait de la peine ? Ne pleurez pas. Je vous en prie, apprenez-moi ce que c’est. Je ne puis supporter de vous voir ce chagrin. Dieu me pardonne, jamais je ne fus aussi surpris et aussi peiné de ma vie. »

 

M. Pecksniff tenait son œil fixé à la même place. Il l’en eût tout au plus retiré devant une vrille ou un fil de fer rouge.

 

« J’aurai voulu vous le taire, monsieur Pinch, si cela n’eût dépendu que de moi ; mais votre illusion est si forte, et il est tellement nécessaire que nous nous tenions sur nos gardes… que vous ne vous compromettiez pas, et que par conséquent vous sachiez par qui je suis obsédée, que je n’ai plus d’autre alternative : il faut que je vous parle. Je suis venue ici tout exprès afin de vous faire cette confidence ; mais je crois que le courage m’aurait encore manqué cette fois, si vous ne m’aviez pas ramenée tout droit au but de ma visite. »

 

Tom la contempla fixement ; il semblait dire : « En voilà bien d’une autre ! » Mais il ne prononça pas un mot.

 

« Celui que vous croyez le meilleur des hommes… dit Mary, levant les yeux et parlant d’une voix tremblante et avec un regard étincelant.

 

– Dieu me bénisse ! murmura Tom en chancelant, attendez un peu. Celui que je crois le meilleur des hommes ! naturellement, vous voulez parler de Pecksniff. Mon Dieu ! ne parlez pas sans preuves. Qu’a-t-il pu faire ? S’il n’est pas le meilleur des hommes, qu’est-il donc ?

 

– Il en est le pire. C’est l’être le plus faux, le plus artificieux, le plus bas, le plus cruel, le plus vil, le plus infâme !… » dit la jeune fille toute tremblante.

 

Elle tremblait d’indignation.

 

Tom se laissa tomber sur un siège en joignant les mains.

 

« Je vous le demande, continua Mary, qu’est-ce qu’un homme qui, me recevant dans sa maison à titre d’hôte, bien malgré moi ; qui, connaissant mon histoire et sachant que je suis sans défense et isolée, ose devant ses filles me faire des affronts tels, que, si j’avais eu un frère, fût-ce un enfant, et qu’il eût été témoin de cette conduite, il eût pris par instinct ma défense !

 

– Un homme pareil serait un misérable ! s’écria Tom ; quel qu’il soit, ce serait un misérable. »

 

M. Pecksniff plongea de nouveau.

 

« Et si je vous disais, continua Mary, que, lorsque mon unique ami (un être bon et cher) avait toute la plénitude de son esprit, cet homme se courbait humblement devant lui ; mais alors mon ami le connaissait bien et il le repoussait comme un chien ! et qu’à présent, oubliant bassement le passé, en voyant cet ami tomber en enfance, il rampe de nouveau devant lui et profite de l’influence qu’il prend sur lui par ses viles flatteries pour nourrir les desseins les plus méprisables, les plus odieux ?

 

– Je répète que cet homme-là est un misérable ! répondit Tom.

 

– Mais si je vous disais encore, monsieur Pinch, qu’ayant réfléchi que le meilleur moyen d’arriver à son but, c’est de m’avoir pour femme, il me poursuit de cet argument honteux et lâche, que, si je l’épouse, Martin, sur la tête de qui j’ai attiré tant de maux, pourra rentrer dans une partie de ses espérances premières ; et que, si je m’y refuse, il sera plongé dans une ruine plus profonde encore ? Que dites-vous de celui qui transforme ma constance pour l’homme que j’aime de tout mon cœur en une torture pour moi et un outrage pour mon bien-aimé ? de celui qui fait de moi, malgré moi, un instrument pour frapper la tête que je voudrais couvrir de mille bénédictions ? de celui qui, semant autour de moi tous ces pièges cruels, m’en expose le plan avec une langue doucereuse et une figure souriante, à la clarté du grand jour, tandis qu’il m’impose de force ses embrassements et porte à ses lèvres une main… » Et la jeune fille ajouta tout agitée, en étendant le bras : « Une main que j’eusse voulu voir tomber mutilée, pour échapper à la honte et à la dégradation de son attouchement !

 

– Je dis, s’écria Tom très-exalté, je dis que c’est un misérable et un lâche. Je ne m’inquiète pas de savoir qui il est ; je dis que c’est un double lâche, le plus odieux des misérables ! »

 

Couvrant encore une fois son visage de ses mains, comme si la passion qui l’avait soutenue à travers ces aveux s’était éteinte dans une accablante sensation de honte et de douleur, la jeune fille fondit en larmes.

 

Si toute marque de chagrin provoquait sûrement la compassion de Tom, celle-ci devait l’exciter à plus forte raison. Les pleurs et les sanglots de Mary étaient autant de flèches qui lui perçaient le cœur. Il essaya de la consoler ; il s’assit auprès d’elle ; il déploya tout son fonds d’éloquence intime, et parla de Martin en termes pleins de louange et d’espérance. Oui, quoiqu’il l’aimât de tout son cœur et d’un amour si désintéressé qu’une femme en inspire rarement de semblable, il ne lui parla, du commencement à la fin, que de Martin. Tous les trésors de l’Inde n’eussent pas tenté Pinch d’escamoter un seul instant le nom de celui qu’elle aimait.

 

Lorsque Mary fut un peu remise, elle fit comprendre à Tom Pinch que l’homme qu’elle lui avait dépeint était Pecksniff sous ses couleurs réelles ; mot par mot, phrase par phrase, autant qu’elle en avait le souvenir, elle rappela ce qui s’était passé entre eux dans le bois. Vous jugez de la haute satisfaction du gentleman lui-même qui, dans son désir de voir et sa crainte d’être vu, plongeait constamment au fond du banc officiel et revenait à la surface, comme on voit, au tréteau de Polichinelle, l’intelligent propriétaire éviter adroitement les coups de bâton qui menacent sa tête. Lorsque Mary eut achevé son récit et supplié Tom de faire bien attention quand il serait avec elle à ne rien témoigner des explications qu’elle lui avait données ; lorsqu’elle l’eut vivement remercié, ils se séparèrent pleins d’alarme en entendant des pas dans le cimetière ; et Tom demeura seul de nouveau dans l’église.

 

C’est alors que cette découverte pleine d’agitation et d’angoisse vint bouleverser l’âme de Tom. L’étoile qui, depuis son enfance, avait éclairé toute sa vie, était devenue en un instant une vapeur infecte. Ce n’était pas que Pecksniff, le Pecksniff de Tom, eût cessé d’exister, mais c’était qu’il n’eût jamais existé. Dans la mort de Pecksniff, Tom aurait eu la consolation de se rappeler ce qu’il était habituellement ; mais, après cette révélation, il avait la douleur de songer à ce qu’il n’avait jamais été. En effet, de même que l’aveuglement de Tom à cet égard avait été complet et non pas partiel, de même ses yeux s’ouvrirent tout entiers à la lumière. Jamais son Pecksniff n’eût pratiqué les œuvres de mal dont il venait d’entendre parler ; mais enfin un autre Pecksniff avait pu le faire ; et le Pecksniff qui avait été capable de cela avait été capable de tout, et nul doute que, durant toute sa carrière, il n’eût fait quelque chose, voire même toute espèce de choses, excepté le bien. De la hauteur démesurée où le pauvre Tom l’avait placée, son idole était tombée tout de son long, et

 

Jamais ni les chevaux ni les valets du roi

N’eussent pu relever Pecksniff en désarroi.

 

Des légions entières de Titans eussent échoué à le retirer de la fange et à le remettre sur ses pieds ; mais ce n’était pas lui qui en souffrait, c’était Tom. Pauvre Tom ! sa boussole était brisée, sa carte marine déchirée, son chronomètre s’était arrêté, ses mâts étaient tombés par-dessus bord, son ancre avait chassé à dix mille lieues au loin.

 

M. Pecksniff le surveillait avec une attention profonde, car il devinait bien l’objet des réflexions de Tom, et il était curieux de voir ce qu’il allait faire. Durant quelque temps, Tom parcourut en long et en large l’aile de l’église, comme une âme en peine ; il ne s’arrêtait parfois que pour s’appuyer sur un banc et méditer à son aise ; puis il se mit à contempler un vieux tombeau blanchi élégamment et bordé de crânes et d’os en sautoir, comme si c’était le plus beau chef d’œuvre qu’il eût jamais vu, bien qu’en toute autre occasion il professât pour cet objet d’art le mépris le plus indicible ; puis il s’assit, puis il se remit à marcher de çà et de là ; ensuite il revint d’un pas errant à la tribune de l’orgue et fit résonner les touches : mais leur harmonie était changée, leur douceur mélodique s’était évanouie ; et Tom, laissant vibrer longuement une note mélancolique, inclina sa tête sur ses mains et s’abandonna à son désespoir.

 

« Je ne me serais pas occupé, dit Tom Pinch, se levant de son tabouret et plongeant son regard dans l’église comme s’il eût été le prêtre, je ne me serais pas occupé de ce qu’il eût pu me faire à moi ; car souvent j’avais exercé sa patience ; j’avais vécu de sa tolérance, et jamais je ne lui ai été utile comme bien d’autres eussent pu l’être. Pecksniff, continua Tom sans se douter qu’il était là pour l’entendre, cela m’aurait été bien égal que vous m’eussiez fait à moi quelque injure : j’aurais trouvé moi-même une foule de raisons pour vous excuser à cet égard ; et, m’eussiez-vous maltraité, je n’eusse pas moins continué de vous respecter. Mais pourquoi faut-il que vous soyez tombé si bas dans mon estime !… Ô Pecksniff, Pecksniff, il n’est rien que je n’eusse donné, non, rien, pour que vous eussiez mérité de justifier la bonne opinion que j’avais toujours eue de vous !… »

 

M. Pecksniff s’assit sur l’agenouilloir, en tirant son col de chemise, tandis que Tom, touché jusqu’au vif, prononçait l’apostrophe précédente. Après un intervalle, il entendit Tom descendre les marches en faisant tinter les clefs de l’église ; puis, appliquant de nouveau son œil au sommet du banc, il le vit sortir lentement de l’édifice et fermer la porte.

 

M. Pecksniff n’osait se retirer du lieu où il était caché : car à travers les fenêtres de l’église, il vit Tom passer le long des tombeaux, s’arrêter parfois devant une pierre sépulcrale et s’y appuyer, comme un homme qui pleure l’ami qu’il vient de mettre en terre. Même après que Tom eût quitté le cimetière, M. Pecksniff resta encore au fond de sa cachette, craignant que, dans son agitation d’esprit, Tom n’eût l’idée de revenir sur ses pas. Enfin il se détermina à sortir, et pénétra d’un pas dégagé dans la sacristie où il savait qu’il existait presque au niveau du sol une croisée par laquelle il pouvait, rien qu’en passant le pied dehors, se libérer de sa prison.

 

Il était dans une curieuse situation d’esprit, ce bon M. Pecksniff : il n’était pas du tout pressé de s’en aller, il paraissait même plutôt enclin à flâner un peu ; ce qui le détermina à ouvrir l’armoire de la sacristie, et à se regarder dans le petit miroir accroché derrière le battant, à l’usage du desservant. S’apercevant que ses cheveux étaient en désordre, il prit la liberté d’emprunter la brosse ecclésiastique et de s’en servir pour se requinquer. Il prit également la liberté d’ouvrir une autre armoire ; mais il se hâta de la refermer, effrayé à la vue de deux surplis, l’un blanc et l’autre noir, pendus contre le mur, et qui avaient tout à fait l’air de deux curés qui se seraient suicidés par strangulation. Se rappelant avoir vu dans l’autre armoire une bouteille de vin de Porto et quelques biscuits, il y fouilla de nouveau et se restaura solidement : durant tout ce temps, il paraissait profondément absorbé, comme si ses pensées étaient ailleurs.

 

Il eut bientôt pris son parti, ou plutôt son parti était déjà pris ; ayant resserré la bouteille et les biscuits, il ouvrit la fenêtre. Il descendit sans difficulté dans le cimetière, ferma la fenêtre après lui, et se rendit tout droit à son logis.

 

« M. Pinch est-il à la maison ? demanda M. Pecksniff à sa servante.

 

– Il vient de rentrer, monsieur.

 

– Il vient de rentrer ? répéta M. Pecksniff, d’un air joyeux. Et il est monté, je suppose ?

 

– Oui, monsieur. Il est monté. Voulez-vous que je l’appelle, monsieur ?

 

– Non, dit M. Pecksniff, non. Vous n’avez pas besoin de l’appeler, Jane. Je vous remercie, Jane. Comment vont vos parents, Jane ?

 

– Très-bien. Merci, monsieur.

 

– J’en suis charmé. Faites-leur savoir que je me suis informé d’eux, Jane. M. Chuzzlewit est-il ici, Jane ?

 

– Oui, monsieur. Il est au parloir, occupé à lire.

 

– Vous dites, Jane, qu’il est dans le parloir, occupé à lire ? Très-bien. Alors je pense que je vais aller le voir, Jane. »

 

Jamais on n’avait aperçu M. Pecksniff en plus belle humeur !

 

Mais quand M. Pecksniff entra dans le parloir où le vieillard était assis, comme l’avait dit Jane, avec une plume, de l’encre et du papier sur une table à sa portée (car M. Pecksniff était toujours attentif à le bien approvisionner des instruments nécessaires pour écrire), il devint un peu moins gai. Il n’était pas en colère, il n’aspirait pas à la vengeance, il n’était pas sombre, il n’était pas morne ; il était seulement affligé, bien affligé certainement. Lorsqu’il s’assit à côté du vieillard, deux larmes, non pas de ces larmes avec lesquelles les anges chargés là-haut de nos comptes effacent nos péchés en les inscrivant sur le grand livre, mais de ces larmes hypocrites du pécheur endurci dont ils composent leur encre, glissèrent furtivement le long de ses joues vénérables.

 

« Qu’y a-t-il ? demanda le vieux Martin. Pecksniff, qu’avez-vous, mon garçon ?

 

– Je regrette de vous déranger, mon cher monsieur, et ce qui redouble mes regrets, c’est la cause de ma visite. Mon bon, mon digne ami, je suis trompé.

 

– Vous êtes trompé !

 

– Ah ! s’écria M. Pecksniff avec désespoir, trompé dans ma plus chère affection. Cruellement trompé, monsieur, là où j’avais placé ma confiance la plus illimitée. Trompé, monsieur Chuzzlewit, par Thomas Pinch !…

 

– Oh ! c’est affreux, affreux, affreux ! dit Martin, posant son livre. C’est affreux. J’espère que non. En êtes-vous certain ?

 

– Si j’en suis certain, mon bon monsieur ! J’ai le témoignage de mes yeux et de mes oreilles. Autrement, je n’y eusse pas cru, monsieur Chuzzlewit, quand bien même un serpent de feu eût proclamé cette nouvelle, du sommet de la cathédrale de Salisbury. J’eusse dit, s’écria M. Pecksniff, j’eusse dit au serpent qu’il en avait menti. Telle était ma confiance en Thomas Pinch, que j’eusse fait rentrer le mensonge jusque dans la gorge du serpent, pour presser Thomas contre mon cœur. Mais moi, monsieur, je ne suis pas un serpent, j’ai la douleur de le dire, et je n’ai plus ni doute ni espérance. »

 

Martin éprouvait une vive émotion de le voir si agité, et d’apprendre des nouvelles si inattendues. Oh ! n’est-ce pas assez, dit M. Pecksniff en levant les yeux au ciel, que cet orage fonde sur moi ? Faut-il qu’il atteigne aussi mes amis ?

 

– Vous m’alarmez ! s’écria le vieillard, changeant de couleur. Je ne suis pas aussi fort que je l’étais. Vous m’effrayez, Pecksniff !

 

– Reprenez courage, mon noble monsieur, dit M. Pecksniff se ranimant, nous ferons notre devoir. Vous saurez tout, monsieur, et il vous sera rendu justice. Mais d’abord excusez-moi, monsieur, ex… cusez-moi. J’ai à remplir un devoir vis-à-vis de la société. »

 

Il sonna ; Jane parut.

 

« Envoyez-moi M. Pinch, s’il vous plaît, Jane. »

 

Tom entra. La contrainte, l’altération, se lisaient sur ses traits ; il était abattu, accablé, livré à un embarras visible, et malheureux de voir Pecksniff en face.

 

L’honnête homme dirigea un regard vers M. Chuzzlewit, comme pour dire : « Vous voyez ! » puis il s’adressa à Tom directement en ces termes :

 

« Monsieur Pinch, j’ai laissé la fenêtre de la sacristie entr’ouverte. Voulez-vous me rendre le service d’aller la fermer ? vous m’apporterez les clefs de l’édifice sacré !

 

– La fenêtre de la sacristie, monsieur ! s’écria Tom.

 

– Vous m’entendez, je pense, monsieur Pinch ? répliqua le patron. Oui, monsieur Pinch, la fenêtre de la sacristie. J’ai le regret de vous dire que, m’étant endormi dans cette église après une tournée fatigante, j’y ai saisi par hasard quelques fragments (il appuya sur le mot) d’une conversation entre deux personnes. Une d’elles ayant fermé à double tour l’église en s’en allant, j’ai dû me retirer par la fenêtre de la sacristie. Rendez-moi le service d’aller clore cette fenêtre, monsieur Pinch, puis vous reviendrez me trouver. »

 

Il n’est pas au monde un physiognomoniste qui eût pu traduire l’expression des traits de Tom lorsqu’il entendit ces paroles. Il y régnait à la fois de l’étonnement et un air de doux reproche ; mais rien n’y annonçait la crainte ni la conscience d’une faute, bien qu’une multitude d’émotions violentes luttât pour y faire explosion. Il s’inclina et, sans dire un mot, le moindre mot, se retira.

 

« Pecksniff, s’écria Martin tremblant, que signifie tout cela ? Ne faites rien à la hâte ; vous pourriez en avoir du regret !

 

– Non, mon bon monsieur, dit M. Pecksniff d’une voix ferme. Non. Mais j’ai à remplir un devoir vis-à-vis de la société et, coûte que coûte, je le remplirai, mon ami ! »

 

Ô devoir prétendu, qu’on tarde toujours tant à se rappeler et qu’on oublie si volontiers ; devoir du bout des lèvres, devoir menteur ; dette prétendue que l’on garde toujours et qu’on ne paye jamais à autrui que pour satisfaire sa colère et sa vengeance, quand donc l’humanité commencera-t-elle à te connaître ? Quand donc les hommes te salueront-ils dans ton berceau négligé et dans ta jeunesse flétrie, au lieu d’attendre pour te reconnaître que les fautes de l’âge mûr et les misères de la vieillesse aient défiguré tes traits ? Ô juge fourré d’hermine, dont le devoir envers la société est aujourd’hui de condamner à des châtiments et à la mort le criminel en haillons, dis-moi, n’as-tu pas un autre devoir à remplir en fermant les cent portes béantes qui ont appelé ce misérable au dock de l’infamie et en entr’ouvrant au moins le portail qui pouvait le mener à une vie honnête ? Ô prélat, prélat, dont le devoir envers la société consiste, à ce qu’il semble, à jeter des phrases gémissantes sur la triste décadence de ces temps malheureux dans lesquels t’est échu ton lot d’honneur, avant ton élévation à ce siège puissant, n’y avait-il rien eu d’où tu pusses tirer tes homélies pour réparer l’oubli du défunt dont tu viens de prendre la place, puisqu’il n’avait pas songé lui-même à ses devoirs véritables envers la société ? Ô magistrat, l’élite des gentlemen campagnards ou des braves esquires, n’avais-tu pas à remplir un devoir envers la société avant que les meules fussent en flammes et que la populace fût égarée ? ou bien fallait-il attendre l’événement pour faire sortir de terre, tout armé et tout botté, un corps de yeomanry au grand complet ?

 

Le devoir de M. Pecksniff envers la société ne pouvait être rempli avant le retour de Tom. Dans l’intervalle de temps qui précéda l’arrivée du jeune homme, M. Pecksniff eut une conférence secrète avec son ami ; si bien que Tom en se présentant allait les trouver tous deux prêts à le recevoir. Mary était dans sa chambre au-dessus : M. Pecksniff, toujours prudent et mesuré, avait supplié le vieux Martin de l’engager à y rester une bonne demi-heure, pour épargner à sa sensibilité la scène qui allait avoir lieu.

 

Quand Tom revint, il trouva le vieux Martin assis près de la fenêtre et M. Pecksniff à la table, dans une attitude imposante. À côté de lui était son mouchoir de poche ; de l’autre côté, une petite quantité (très-petite) d’or et d’argent et quelques pence. Tom reconnut, d’un coup d’œil, que c’étaient ses appointements du trimestre courant.

 

« Avez-vous fermé la fenêtre de la sacristie, monsieur Pinch ? demanda Pecksniff.

 

– Oui, monsieur.

 

– Je vous remercie. Posez ici les clefs, s’il vous plaît, monsieur Pinch. »

 

Tom posa les clefs sur la table. Il prit le trousseau par la clef de la tribune de l’orgue (bien que ce fût l’une des plus petites), et il la contempla fixement lorsqu’il l’eut posée. Cette clef avait été pour Tom une vieille, une bien vieille amie ; elle avait été durant bien des jours sa chère compagne.

 

« Monsieur Pinch, dit Pecksniff secouant la tête, ô monsieur Pinch ! Je m’étonne que vous osiez me regarder en face ! »

 

Tom le fit cependant, et, quoique nous ayons parlé souvent de son attitude humble, il se tint aussi droit que personne.

 

« Monsieur Pinch, dit Pecksniff, saisissant son mouchoir, comme s’il pressentait qu’il ne tarderait pas à en avoir besoin, je ne m’appesantirai point sur le passé. Je veux vous épargner au moins et m’épargner à moi-même ces pénibles réminiscences. »

 

L’œil de Tom était sinon brillant, du moins très-expressif, quand il regarda M. Pecksniff et lui dit :

 

« Merci, monsieur. Je suis heureux que vous ne reveniez point sur le passé.

 

– Le présent suffit, dit M. Pecksniff, laissant tomber un penny, et plus tôt il sera fini, mieux cela vaudra. Monsieur Pinch, je ne veux pas vous renvoyer sans un mot d’explication. Cette conduite ne serait pourtant que trop justifiée par les circonstances ; mais elle aurait une apparence de précipitation, et je n’en ferai rien : car, ajouta M. Pecksniff en laissant tomber un autre penny, je suis parfaitement maître de moi-même. En conséquence, je vais vous répéter ce que j’ai déjà dit à M. Chuzzlewit. »

 

Tom porta son regard sur le vieux gentleman, qui témoigna par quelques signes de tête qu’il s’associait à la pensée et aux déclarations de M. Pecksniff, mais sans prendre autrement part à la scène.

 

« Monsieur Pinch, dit Pecksniff, d’après les lambeaux d’une conversation que j’ai surprise tout à l’heure dans l’église et qui avait lieu entre vous et miss Graham ; je dis des lambeaux, parce que j’étais endormi à une distance considérable de vous quand je fus éveillé par vos voix ; d’après ce dont j’ai été témoin, j’ai reconnu (et j’aurais donné bien des choses pour n’avoir point ce chagrin, monsieur Pinch !) qu’oublieux de tous les liens du devoir et de l’honneur, sans égard pour les lois sacrées de l’hospitalité par lesquelles vous étiez uni à cette maison comme un parent, vous aviez osé adresser à miss Graham, sans retour il est vrai, des paroles de tendresse, des propositions d’amour ! »

 

Tom le regarda fixement.

 

« Le nierez-vous, monsieur ? demanda M. Pecksniff, laissant tomber une guinée et quelques pence, et faisant grand bruit pour les ramasser.

 

– Non, monsieur, répondit Tom. Je ne le nierai pas.

 

– Vous ne le niez pas, dit M. Pecksniff, lançant un regard au vieux gentleman. Veuillez compter cet argent, monsieur Pinch, et signer ce reçu. Ah ! vous ne le niez pas ? »

 

Non, Tom ne le niait pas. Il ne daignait pas le nier. Il vit bien que M. Pecksniff, ayant entendu dans l’église sa propre condamnation, se moquait bien de tomber plus bas encore dans le mépris de son élève. Il vit que M. Pecksniff avait inventé cette fable comme le meilleur moyen de se débarrasser brusquement de lui, mais qu’il fallait en finir. Il vit que M. Pecksniff comptait bien qu’il ne nierait pas : car, s’il eût nié et donné des explications, il n’eût fait qu’enflammer plus que jamais le courroux du vieillard contre Martin et contre Mary, tandis que Pecksniff lui-même pouvait s’être tout simplement trompé en saisissant des « lambeaux » de conversation. Nier cela ! oh non pas.

 

« Trouvez-vous le compte exact, monsieur Pinch ? dit Pecksniff.

 

– Tout à fait exact, monsieur, répondit Tom.

 

– On vous attend dans la cuisine pour porter votre bagage où il vous plaira. Nous nous séparons immédiatement, monsieur Pinch, et dès ce moment nous devenons étrangers l’un à l’autre. »

 

Ce que c’est pourtant ! Croirait-on que la compassion, le chagrin, l’ancien attachement, la reconnaissance trompée, l’habitude, rien de tout cela peut-être, et cependant tout cela à la fois, vint troubler au départ le généreux cœur de Tom ? Il savait bien qu’il n’y avait rien qui ressemblât à une âme dans la carcasse de Pecksniff ; et cependant, quand il aurait pu parler à cœur ouvert, sans compromettre celle qu’il aimait, il n’aurait pas voulu démasquer et déshonorer ce drôle, non pas même en ce moment.

 

« Je ne saurais dire, s’écria M. Pecksniff versant des larmes, quel coup je reçois. Je ne saurais dire combien cela m’afflige, combien mon caractère en souffre, combien mes sentiments en sont froissés. Je ne m’en plains pas. Je puis souffrir autant que tout autre homme ; mais ce que vous et moi nous avons à espérer, monsieur Pinch (autrement, une lourde responsabilité pèserait sur vous), c’est que cette déception n’altèrera point mon estime pour l’humanité, qu’elle ne diminuera en rien la fraîcheur de ma confiance ni l’essor de mes ailes, si je puis parler ainsi. J’espère qu’il n’en sera rien ; je suis sûr que cela n’arrivera pas. Ce sera une consolation pour vous, sinon maintenant, du moins dans quelque temps, de savoir que je m’efforcerai de n’avoir point mauvaise opinion de mes semblables en général, à cause de ce qui s’est passé entre nous. Adieu ! »

 

Tom avait songé à lui épargner la petite piqûre de certaine lancette qu’il avait en son pouvoir ; mais en entendant ces dernière paroles il changea de disposition et lui dit :

 

« Je crois que vous avez laissé quelque chose dans l’église, monsieur.

 

– Je vous remercie, monsieur Pinch, dit Pecksniff. J’ignore ce que ce peut être.

 

– C’est votre binocle, je pense, dit Tom.

 

– Oh ! s’écria Pecksniff avec quelque peu de confusion, je vous suis obligé. Posez-le là, s’il vous plaît.

 

– Je l’ai trouvé, dit lentement Tom, quand j’ai été fermer la fenêtre de la sacristie… Je l’ai trouvé dans le banc. »

 

C’était la vérité. M. Pecksniff, pendant qu’il ne cessait de se lever et de se baisser, avait retiré ce lorgnon de peur qu’il ne heurtât contre le panneau, et il l’avait oublié. Tom, en retournant à l’église, poursuivi par l’idée qu’il avait été espionné et se demandant avec étonnement où pouvait être le poste d’observation, eut un trait de lumière en voyant ouverte la porte du banc officiel. Ayant regardé à l’intérieur, il trouva le binocle. C’est comme cela qu’il apprit et qu’il donna à entendre à son retour à M. Pecksniff qu’il savait où s’était tenu son espion ; et qu’au lieu d’avoir saisi simplement quelques lambeaux de conversation, celui-ci avait eu le plaisir de savourer chaque mot.

 

« Je suis content qu’il soit parti, dit Martin, respirant longuement lorsque Tom fut sorti de la chambre.

 

– C’est un soulagement, dit M. Pecksniff d’un ton d’assentiment. C’est un grand soulagement. Mais ayant accompli (avec une fermeté suffisante, j’espère) le devoir qui m’était imposé vis-à-vis de la société, je vais maintenant, avec votre permission, mon cher monsieur, me retirer pour verser des larmes dans le fond du jardin, comme un faible mortel. »

 

Tom monta l’escalier ; il enleva les livres qui lui appartenaient, et les empaqueta dans sa malle avec sa musique et une vieille flûte ; il tira ses effets de l’armoire, et ils n’étaient pas assez nombreux pour qu’il en eût la migraine ; il les plaça par-dessus ses livres ; puis il alla dans la salle de travail chercher sa boîte à instruments. Là, il y avait un tabouret dont le fond en loques laissait sortir le crin comme une perruque ; un tabouret qui ne valait pas un penny. Mais c’était sur ce meuble que Tom s’était assis chaque jour, d’année en année, durant tout le temps de son service. Tous deux avaient vieilli et s’étaient usés de compagnie. Les élèves avaient fait leur temps d’apprentissage ; les saisons s’étaient succédé ; à travers tout cela, Tom et le vieux tabouret étaient restés ensemble. Cette partie de la salle avait reçu le nom traditionnel de « coin de Tom. » On le lui avait assigné dans l’origine parce qu’il était exposé à un fort courant et très-éloigné du feu ; depuis lors, Tom l’avait toujours occupé. Sur la muraille s’étalaient ses portraits, de vraies charges où l’on n’avait point embelli ses traits. On lui avait fait sortir de la bouche dans d’énormes ballons des phrases diaboliques ; tout à fait étrangères à son caractère. Chaque élève nouveau s’était piqué d’y ajouter quelque chose ; on avait été jusqu’à dessiner des portraits de fantaisie de son père avec un œil unique, de sa mère avec un nez disproportionné, mais particulièrement de sa sœur, représentée toujours avec les traits les plus charmants, ce qui consolait Tom de toutes les autres plaisanteries. Sous l’empire d’événements moins extraordinaires, Tom eût eu le cœur navré de quitter toutes ces choses et de penser qu’il les voyait pour la dernière fois ; mais il surmonta cette épreuve. Il n’y avait pas, il n’y avait jamais eu de Pecksniff : tous ses autres chagrins étaient absorbés par celui-là.

 

Lorsqu’il revint à la chambre à coucher, et que, ayant fermé sa malle et un sac de nuit, il eut boutonné ses guêtres de voyage, sa grande redingote, mis son chapeau sur sa tête et pris en main son bâton, il promena son regard autour de lui pour la dernière fois. C’était dans cette même chambre que, dès le point du jour dans l’été, et à la lueur de ses bouts de chandelle dans les nuits d’hiver, il avait lu, jusqu’à s’en rendre presque aveugle. C’était dans cette même chambre qu’il avait essayé d’apprendre le violon sous ses couvertures, et que, cédant aux objections des autres élèves, il avait, bien malgré lui, renoncé à ce projet. En toute autre occasion, il eût quitté cette chambre avec douleur ; en songeant à tout ce qu’il y avait appris aux nombreuses heures qu’il y avait passées, il eût pleuré pour l’amour de ses rêves mêmes. Mais il n’y avait pas, il n’y avait jamais eu de Pecksniff ; et le néant de Pecksniff étendait son effet à la chambre où, assise sur un lit à part, cette chose qui était censée la Grande Abstraction, avait souvent prêché la morale avec un tel effet que Tom avait senti ses yeux se mouiller, tandis qu’il restait sans souffle suspendu aux lèvres éloquentes du moraliste.

 

Tom Pinch connaissait bien l’homme qu’on avait chargé de porter sa malle. C’était un des garçons du Dragon. Il arriva en frappant lourdement du pied sur l’escalier et adressa un salut franc et brusque à Tom (à qui d’ordinaire il faisait un signe de tête amical accompagné d’un sourire), comme s’il était instruit de ce qui s’était passé et qu’il désirât faire comprendre à Tom qu’il ne l’en estimait pas moins pour cela. Ce salut fut exécuté gauchement, l’homme n’était qu’un valet d’écurie ; mais Tom lui en sut gré, et le plaisir qu’il en eut le consola de son départ.

 

Tom voulait l’aider à enlever la malle ; mais l’homme n’eut pas plus de peine à l’emporter, si lourde qu’elle fût, qu’un éléphant n’en aurait à porter une tour. Il la balançait en dégringolant l’escalier, avec tant d’aisance qu’il avait l’air de dire : « Voyez-vous, avec une carrure comme ça il vaut mieux porter une malle que de s’en aller les bras ballants. » Tom prit le sac de nuit et accompagna le porteur jusqu’au bas de l’escalier. À la porte extérieure se tenait Jane, qui pleurait de toutes ses forces, et sur les marches était mistress Lupin, qui sanglotait et tendit la main à Tom.

 

« Vous allez venir au Dragon, monsieur Pinch ?

 

– Non, dit Tom, non. Je vais aller à pied à Salisbury cette nuit même. Je ne pourrais m’arrêter ici. Pour l’amour du ciel, ne me faites pas de la peine comme ça, madame Lupin.

 

– Mais vous viendrez au Dragon, monsieur Pinch, ne fût-ce que pour cette nuit. Vous y viendrez à titre de visiteur, vous comprenez, et non comme voyageur.

 

– Dieu me bénisse ! dit Tom, s’essuyant les yeux. Tant de bienveillance est capable de vous briser le cœur ! Je désire me rendre cette nuit à Salisbury, chère bonne créature. Si vous voulez bien me garder ma malle jusqu’à ce que je vous écrive à ce sujet, je considérerai cela comme le plus grand service que vous puissiez me rendre.

 

– Je voudrais, s’écria mistress Lupin, que vous eussiez vingt malles, monsieur Pinch, afin de pouvoir vous les garder toutes.

 

– Merci, dit Tom. Je vous reconnais bien là. Adieu ! adieu ! »

 

Il y avait bien des gens, jeunes et vieux, debout autour de la porte ; plusieurs d’entre eux pleuraient avec mistress Lupin, tandis que les uns s’efforçaient de montrer de la fermeté à l’instar de Tom, et que les autres étaient pénétrés d’admiration pour Pecksniff, un homme capable de bâtir une église, comme on dit, rien qu’en touchant une feuille de papier, et que d’autres enfin étaient partagés entre ce sentiment et leur sympathie pour Tom. M. Pecksniff s’était montré au haut des marches, en même temps que son ancien élève ; et, tandis que Tom parlait avec mistress Lupin, il étendit la main, comme s’il voulait dire : « Partez ! » Quand Tom fut parti et eut tourné le coin, M. Pecksniff secoua la tête, ferma les yeux et aussi la porte en poussant un profond soupir. Là-dessus, les plus chauds partisans de Tom dirent qu’il fallait qu’il eût commis quelque méfait épouvantable ; qu’autrement jamais un homme tel que M. Pecksniff n’eût été aussi ému. S’il s’était agi d’une brouille ordinaire, observèrent-ils, M. Pecksniff eût dit quelque chose ; mais puisqu’il n’en avait rien fait, c’est que M. Pinch devait l’avoir blessé cruellement.

 

Tom était trop loin pour pouvoir entendre ces commentaires intelligents, et il allongeait le pas aussi vite que possible, lorsqu’il arriva en vue du tourniquet où la famille du péager avait crié : « Monsieur Pinch ! » Certaine matinée de grande gelée, quand le brave Tom allait à la rencontre du jeune Martin, il avait traversé le village, et cette barrière était sa dernière épreuve ; mais lorsqu’il vit les enfants du péager se traîner hors de la maison, il fut tenté de prendre ses jambes à son cou et de s’enfuir à travers champs.

 

« Qu’avez-vous donc, cher monsieur Pinch ? Ô cher monsieur ! s’écria la femme du péager. Quel malheur vous est-il donc arrivé, pour que vous vous en alliez comme cela avec un sac de nuit ?

 

– Je vais à Salisbury, dit Tom.

 

– Comment, bon Dieu ! Où est le cabriolet alors ? s’écria la femme du péager en parcourant des yeux la route, comme si elle s’imaginait que Tom avait peut-être versé sans s’en douter.

 

– Je ne suis pas venu en voiture, dit Tom ; je… » Il ne pouvait pas éviter une explication, et pensant bien que la bonne femme le rattraperait toujours à la dernière question, s’il échappait à la première : « J’ai quitté, dit-il, M. Pecksniff. »

 

Le péager, personnage morose, qui, assis à l’intérieur dans son fauteuil de Windsor, fumait perpétuellement sa pipe solitaire et s’était habilement posté entre deux petites fenêtres qui commandaient le haut et le bas de la route, si bien qu’en voyant quelque chose arriver d’en haut il pensait avec plaisir au tribut qu’il allait percevoir, et qu’en le voyant redescendre la route il pensait avec plaisir au tribut qu’il avait perçu, le péager, disons-nous, fut dehors en un instant.

 

« Quitter M. Pecksniff !… s’écria-t-il.

 

– Oui, dit Tom, je le quitte. »

 

Le péager regarda sa femme, ne sachant pas trop s’il lui demanderait quelque renseignement, ou s’il lui ordonnerait de rester là un moment à veiller sur les enfants. Mais l’étonnement le rendant plus grognon encore que de coutume, il préféra ce dernier parti et renvoya à la maison sa femme, à qui la curiosité mettait la puce à l’oreille.

 

« Vous quittez M. Pecksniff ! s’écria le péager, croisant les bras et écartant les jambes. Ma foi ! on m’aurait dit que sa tête le quittait, que je n’en aurais pas été plus étonné.

 

– Oui, dit Tom, j’aurais dit comme vous hier. Bonne nuit ! »

 

Si un lourd troupeau de bœufs n’était arrivé sur ces entrefaites, le péager n’eût pas manqué de courir droit au village pour y prendre des informations. Quand le troupeau eut franchi la barrière, notre homme alluma une autre pipe et tint conseil avec sa femme. Mais les efforts réunis de leur sagacité ne purent aboutir à aucun résultat, et le couple alla se mettre au lit sans y voir goutte (pour parler au figuré). Mais plusieurs fois, cette même nuit, quand une charrette ou tout autre véhicule survenait, et que le conducteur demandait au péager : « Quelles nouvelles ? » celui-ci considérait l’homme à la clarté de la lanterne pour s’assurer si le sujet dont il était préoccupé lui-même n’intéressait pas aussi l’individu, et il disait alors en enroulant son manteau de nuit autour de ses jambes :

 

« Avez-vous entendu parler là-bas de M. Pecksniff ?

 

– Ah ! sûrement !

 

– Et peut-être aussi de son jeune homme M. Pinch ?

 

– Ah !

 

– Ils ne sont plus ensemble. »

 

Après cette confidence, le péager chaque fois se renfonçait de nouveau dans sa maison et disparaissait complètement, laissant l’autre continuer sa route tout ébahi.

 

Tom était depuis longtemps au lit qu’on en parlait encore : mais pour le moment il se dirigeait vers Salisbury, pressant le pas pour y arriver. D’abord la soirée avait été belle ; mais après le coucher du soleil, le ciel se chargea de nuages et devint obscur, et au bout de quelques instants il tomba une pluie violente. Durant trois mortelles lieues Tom se traîna péniblement, tout mouillé qu’il était, jusqu’à ce qu’enfin les lumières apparurent et que le voyageur pénétra dans l’enceinte bénie de la ville.

 

Il alla à l’auberge où jadis il avait attendu Martin, et ayant brièvement répondu aux questions qu’on lui fit sur M. Pecksniff, il demanda un lit. Il n’avait pas le cœur soit à prendre le thé soit à souper, à manger ou boire quoi que ce fût ; mais il s’assit à une table vide dans le salon, tandis qu’on lui apprêtait son lit, repassant dans son esprit tout ce qui était arrivé pendant cette journée mémorable, et s’interrogeant avec stupeur sur ce qu’il allait pouvoir faire dans l’avenir. Ce fut pour lui un grand soulagement quand la servante entra et lui dit que le lit était prêt.

 

C’était un lit à colonnes, bas et creux au milieu comme une auge ; la chambre était obstruée de tables hors de service et de commodes de rebut, toutes couvertes de linge humide. Au-dessus de la cheminée s’étalait une pittoresque peinture à l’huile représentant un bœuf remarquablement gras, et près de là, également au pied du lit, brillait aussi le portrait de quelque ancien maître de la maison, qu’on pouvait aussi bien prendre pour le frère du bœuf, tant il lui ressemblait exactement. Une collection variée d’étranges odeurs était en partie confondue dans un parfum dominant de très-vieille lavande ; et la fenêtre n’avait pas été ouverte depuis si longtemps, qu’il y avait prescription ; elle ne voulait plus s’ouvrir.

 

Tous ces détails étaient en eux-mêmes sans importance ; mais ils ajoutaient à l’étrangeté du lieu, et n’étaient pas de nature à faire oublier à Tom sa nouvelle position. Pecksniff était parti de ce monde, ou plutôt il n’avait jamais existé, et c’est tout au plus si Tom put se résoudre à dire ses prières sans lui. Cependant il se sentit plus heureux après et s’endormit ; il rêva qu’il y avait une fois un Pecksniff qui n’avait jamais existé.

 

CHAPITRE VII.

Encore la maison Todgers ; et de plus une fleur flétrie : ne pas confondre avec celles qu’on met en pots sur les gouttières.


Dans la matinée du jour qui suivit celui où miss Pecksniff dit adieu aux murs témoins de sa jeunesse et des jeux de son enfance, elle arriva saine et sauve au bureau de la diligence, à Londres. Là, elle fut reçue par Mme Todgers et conduite à sa paisible demeure, sous l’ombre du Monument. Mme Todgers paraissait un peu préoccupée, parce qu’elle pensait aux coulis de sa cuisine et qu’elle avait d’autres inquiétudes semblables se rattachant à la nature de son établissement ; mais elle n’en déploya pas moins sa vivacité habituelle et la chaleur de ses manières engageantes.

 

« Et comment, dit-elle, ma douce miss Pecksniff, comment va votre magnifique papa ? »

 

Miss Pecksniff lui fit entendre (confidentiellement) qu’il aspirait à introduire chez lui une magnifique maman. Et elle réitéra sa première déclaration, à savoir qu’elle n’était ni assez aveugle ni assez imbécile pour supporter cela.

 

Cette nouvelle choqua plus Mme Todgers qu’on n’eût pu le supposer. Elle en témoigna une vive amertume. Elle dit que les hommes étaient des imposteurs, et que, plus ils s’exprimaient avec chaleur, en général, plus ils étaient faux et perfides. Elle devina avec une justesse surprenante que l’objet des affections de M. Pecksniff était artificieux, indigne, infâme ; et, comme Charity la confirmait pleinement dans ces conjectures, elle protesta, les larmes aux yeux, qu’elle aimait miss Pecksniff comme une sœur et ressentait les injures de son amie comme elle eût ressenti les siennes propres.

 

« Je n’ai vu qu’une seule fois depuis son mariage votre bien chère sœur, dit Mme Todgers, et je ne lui ai pas trouvé bonne mine. Ma douce miss Pecksniff, j’avais toujours pensé que c’était vous qui deviez faire ce mariage.

 

– Oh ! mon Dieu non ! s’écria Cherry, secouant la tête. Oh ! non, mistress Todgers. Je vous remercie. Non ! je n’aurais voulu de lui ni pour or ni pour argent.

 

– J’ose dire que vous avez raison, répliqua Mme Todgers avec un soupir. Je l’avais craint longtemps. Mais personne ne voudrait croire, ma chère miss Pecksniff, les désagréments que nous a causés ce mariage, ici, entre nous, dans cette maison.

 

– Mon Dieu ! madame Todgers !…

 

– C’est épouvantable, épouvantable ! dit mistress Todgers avec une énergie marquée. Vous vous rappelez, ma chère, notre plus jeune gentleman ?

 

– Certainement oui.

 

– Vous n’aurez pas été sans remarquer quels yeux il faisait d’habitude à votre sœur, et quel silence de pierre il gardait lorsqu’elle était en compagnie ?

 

– Il est certain que je ne vis jamais rien de semblable, dit Cherry d’un air maussade. Quelle stupidité, madame Todgers !

 

– Ma chère, reprit cette dame à voix basse, je l’ai vu mainte et mainte fois, à dîner, accoudé par-dessus sa tourte, sa cuiller parfaitement immobile dans sa bouche, et occupé à contempler votre sœur. Je l’ai vu debout, dans un coin de notre salon, regarder votre sœur d’un air si triste et si mélancolique, qu’il ressemblait plutôt à un piquet qu’à un homme ; il y avait de quoi vous en tirer des larmes.

 

– Jamais je n’ai vu cela ! s’écria Cherry ; c’est tout ce que je puis dire.

 

– Mais, dit Mme Todgers, poursuivant son sujet, quand le mariage eut lieu, quand il fut annoncé sur le journal qu’on lut tout haut ici, au déjeuner, je crus que notre jeune homme avait perdu à jamais l’usage de ses sens. Vrai, je le crus. La violence de ce jeune homme, ma chère miss Pecksniff, les opinions effrayantes qu’il exprimait au sujet du suicide, les gestes extraordinaires auxquels il se livrait en prenant son thé, la voracité désespérée avec laquelle il mordait son pain et son beurre, la manière dont il invectivait M. Jinkins, tout contribuait à former un tableau qu’on ne saurait oublier, quand on vivrait cent ans.

 

– C’est dommage qu’il ne se soit pas détruit, vraiment, fit observer miss Pecksniff.

 

– Se détruire, lui !… Cela prit, ma foi ! une autre tournure, le soir même. Il voulut alors détruire les autres. Il y avait, ma chère, parmi ces messieurs, une petite castille (j’espère que cette expression ne vous semble pas trop basse, miss Pecksniff ; nos gentlemen l’ont constamment à la bouche) ; il y avait une petite castille toute pacifique, quand soudain notre jeune homme se leva écumant de rage, et, s’il n’avait été retenu par trois de ces messieurs, il eût tué M. Jinkins avec un tire-bottes. »

 

Le visage de miss Pecksniff exprimait une indifférence suprême.

 

« Et maintenant, dit Mme Todgers, maintenant c’est le plus doux des hommes. Il suffit de le regarder pour lui tirer des larmes des yeux. Le dimanche, il reste assis près de moi tout le long du jour, parlant d’une voix si triste, que c’est tout au plus si je trouve ensuite assez de force morale pour m’occuper des soins à donner à mes pensionnaires. Sa seule consolation est dans la société des dames. Il me mène souvent au théâtre à demi-place, tellement que je crains quelquefois qu’il ne dépasse ses moyens, et je vois des larmes mouiller ses yeux durant tout le temps, surtout si la pièce est d’une nature comique. Personne ne s’imaginerai la peur qu’il m’a causée hier, ajouta Mme Todgers, portant la main à son cœur. Tenez, j’étais ici : la servant avait laissé tomber par la fenêtre de sa chambre son tapis de lit… Je crus que c’était ce malheureux, et qu’enfin il avait fait son coup ! »

 

Le froid dédain avec lequel miss Charity accueillit le récit pathétique de l’état auquel le jeune gentleman était réduit, n’annonçait pas beaucoup de sympathie pour cet infortuné. Elle traita cette question avec une grande légèreté, et coupa court à la conversation en s’informant s’il n’était pas survenu quelque autre changement dans la pension bourgeoise des gentlemen du commerce.

 

M. Bailey, lui apprit-on, était parti, et il avait eu pour successeur (ô déclin des grandeurs humaines !) une vieille femme qui s’appelait, disait-on, Tamaroo, chose évidemment impossible. Il fut démontré plus tard que les malins pensionnaires avaient tiré ce mot d’une ballade anglaise, dans laquelle il est censé exprimer la rude et ardente nature d’un certain cocher de fiacre, et que ce nom fut appliqué au successeur femelle de M. Bailey, par la raison que cette brave femme n’avait en elle rien du tout qui dénotât une nature ardente, sauf par occasion quelques attaques de ce qu’on appelle le feu de Saint-Antoine. Cette duègne avait été prise dans la maison en accomplissement d’un vœu fait par Mme Todgers, qui s’était promis que jamais plus, à l’avenir, de jeunes drôles ne terniraient de leur ombre les portes de l’établissement commercial ; ce qu’il y avait surtout de remarquable en elle, c’est qu’elle ne comprenait absolument rien à tout ce qu’on pouvait lui dire ou lui demander. Pour les messages, pour les petites commissions, cette femme était une véritable buse ; si on l’envoyait porter des lettres au bureau de poste, il n’était pas rare de la voir s’efforcer d’insinuer en chemin ces lettres dans des fentes que le hasard avait faites à des portes particulières, persuadée dans son illusion que toute porte qui avait un trou était bonne pour faire l’affaire. C’était une très-petite vieille femme qui avait toujours un tablier grossier, avec une bavette par devant qui s’ouvrait par derrière, ainsi que des bandes et des compresses à ses poignets, qui paraissaient affligés d’une foulure perpétuelle. En toute occasion, elle se faisait tirer l’oreille pour ouvrir la porte de la rue ; mais elle ne se faisait pas prier pour la refermer ; enfin, elle servait à table avec un chapeau sur la tête.

 

Tel était le seul changement important, en dehors de la métamorphose qui s’était opérée dans l’esprit du plus jeune gentleman. Quant à lui, il ne démentait pas le récit de Mme Todgers, car il avait plutôt la sensibilité plus grande encore que celle qu’elle lui avait prêtée. Il nourrissait, entre autres, des idées terribles sur le destin, et parlait beaucoup de la « mission » des gens, sujet sur lequel il paraissait avoir certaines notions particulières généralement inintelligibles. Par exemple, il déclarait que la mission de la pauvre Merry avait été de le briser dans sa fleur. Il était frêle, abondant en larmes ; car, n’ignorant pas que la mission d’un berger est de siffler son troupeau, et que la mission d’un maître d’équipage est de jouer de toutes mains, que la mission de tel homme est d’être le violon payé, et la mission de tel autre de payer les violons, il s’était mis en tête que sa mission particulière à lui était de s’en prendre à ses yeux. Ce qu’il pratiquait à toute heure.

 

Souvent il apprenait à Mme Todgers que le soleil s’était couché sur sa tombe, que les flots l’avaient enseveli, que le char de Jaggernaut l’avait écrasé, que l’arbre mortel de Java, l’upas, l’avait infecté de son venin. Ce jeune homme s’appelait Moddle.

 

Vis-à-vis de cet infortuné Moddle, miss Pecksniff se tint d’abord sur une réserve hautaine, ne se sentant pas d’humeur à se payer d’oraisons funèbres en l’honneur de sa sœur mariée. Cette infortune nouvelle fut un surcroît d’affliction pour le pauvre jeune homme, ce qui lui valut en sus une remontrance de Mme Todgers.

 

« Jusqu’à elle qui s’éloigne de moi, madame Todgers ! dit Moddle.

 

– Dame ! aussi, pourquoi ne faites-vous pas quelque effort afin d’être un petit peu plus gai, monsieur ? répliqua Mme Todgers.

 

– Plus gai, mistress Todgers ! plus gai ! s’écria le jeune gentleman, quand sa vue me rappelle des jours à jamais évanouis, mistress Todgers !

 

– Alors, s’il en est ainsi, vous feriez mieux de l’éviter pendant quelque temps et de refaire après connaissance avec elle, petit à petit ; voilà mon avis.

 

– Mais je ne puis l’éviter, répliqua Moddle ; je n’ai pas assez de force d’esprit pour cela. Oh ! mistress Todgers, si vous saviez quelle consolation je trouve dans son nez !

 

– Son nez, monsieur ! s’écria mistress Todgers.

 

– Son profil en général, dit le jeune gentleman, mais particulièrement son nez. » Puis, s’abandonnant à un flux de douleur, il ajouta : « Il ressemble tellement à celui de celle qui est à un autre, mistress Todgers ! »

 

La clairvoyante matrone ne manqua point de reporter cette conversation à Charity qui commença par rire, mais qui, à partir du soir même, traita M. Moddle avec un surcroît de considération et lui présenta son profil autant que possible. M. Moddle ne fut pas moins sentimental que de coutume ; il le fut même un peu plus ; cependant il resta assis à contempler Charity avec des yeux brillants et une expression reconnaissante.

 

« Eh bien ! monsieur, dit le lendemain la maîtresse de la pension bourgeoise, vous avez relevé la tête hier au soir. Voilà que vous commencez à vous retourner, j’imagine.

 

– C’est seulement parce qu’elle ressemble tant à celle qui est à un autre, mistress Todgers, répondit le jeune homme. Quand elle parle et quand elle sourit, je crois revoir le sourcil de sa sœur, mistress Todgers. »

 

Ceci fut reporté de même à Charity, qui, le soir suivant, parla et sourit de la manière la plus séduisante, plaisantant M. Moddle sur l’abattement de son esprit, et le provoqua à jouer une partie de cribbage. M. Moddle ramassa le gant. Ils jouèrent plusieurs parties de cribbage à six pence, et Charity les gagna toutes. On eût pu attribuer ce résultat à la galanterie du plus jeune gentleman ; mais la vérité est qu’il fallait l’imputer aussi à son état moral : car, ayant fréquemment les yeux baignés de larmes, il prenait les as pour des dix, les valets pour des reines, ce qui ne laissait pas que de jeter une certaine confusion dans son jeu.

 

La septième soirée de cribbage, quand mistress Todgers, qui était assise près d’eux, proposa qu’au lieu d’intéresser la partie ils jouassent « pour l’amour[8], » on vit M. Moddle changer de couleur. Le quatorzième soir, au moment où miss Pecksniff montait l’escalier pour aller se coucher, il baisa au passage ses manchettes, croyant lui avoir baisé la main, mais il avait manqué son coup.

 

En résumé, M. Moddle commençait à être frappé de l’idée que miss Pecksniff avait pour mission de le consoler ; et miss Pecksniff commença à réfléchir sur la probabilité que sa mission était de devenir Mme Moddle. C’était un jeune gentleman (notez que miss Pecksniff n’était plus une très-jeune personne), qui avait des espérances et qui possédait déjà presque assez pour vivre. Ce n’était pas, ma foi, si mal.

 

D’ailleurs… d’ailleurs… il avait passé pour être dévoué à Merry. Merry n’en avait fait que rire, mais elle en avait autrefois parlé à sa sœur comme d’une conquête. Il avait meilleur air, meilleure tournure, meilleur langage, meilleur caractère, meilleures manières que Jonas. Il était facile à diriger ; il ne s’appliquerait qu’à consulter les goûts de sa fiancée, et on pourrait le mener comme un agneau, tandis que Jonas n’était qu’un ours. Quel plaisir !

 

Cependant le cribbage allait toujours son train, et mistress Todgers allait de son côté ; car le plus jeune gentleman, lui faussant compagnie, commença à engager de lui-même miss Pecksniff à jouer. Il commença aussi, suivant l’expression de mistress Todgers, à se glisser au logis entre ses repas et à s’esquiver de son bureau à des heures illicites ; et, par deux fois, comme il l’apprit lui-même à mistress Todgers, il reçut des lettres anonymes contenant des prospectus de magasins de nouveautés pour corbeilles de noces. Évidemment c’était un tour de ce déloyal, de ce drôle de Jinkins ; seulement, Moddle n’avait pas de preuves suffisantes pour le provoquer à ce sujet. Tout cela, comme disait mistress Todgers à miss Pecksniff, c’était aussi clair et visible que le soleil en plein midi.

 

« Ma chère miss Pecksniff, dit mistress Todgers, vous pouvez tenir pour certain qu’il brûle d’envie de se déclarer.

 

– Mon Dieu ! pourquoi donc alors n’en fait-il rien ? s’écria Cherry…

 

– Les hommes sont beaucoup plus timides que nous ne le croyons, ma chère, répliqua mistress Todgers. Ils se déconcertent pour un rien. J’ai vu les paroles voltiger sur les lèvres de Todgers pendant des mois, des mois et des mois, avant qu’il se prononçât. »

 

Miss Pecksniff insinua que M. Todgers n’était pas un bon exemple à citer.

 

« Oh ! pardon. Oh ! certainement si, ma chère, Dieu merci. J’étais très-gentille dans ce temps-là, je vous assure, dit mistress Todgers en se rengorgeant. Tenez ! vous avez donné à M. Moddle trop peu d’encouragement. Miss Pecksniff, si vous désirez qu’il parle, et qu’il parle vite, la chose dépend de vous.

 

– Mais je ne sais point du tout quel encouragement il faut lui donner, mistress Todgers. Il se promène avec moi, il joue avec moi aux cartes, et il vient s’asseoir seul à côté de moi.

 

– Fort bien, dit mistress Todgers. C’est indispensable, ma chère.

 

– Et il s’assied tout près de moi.

 

– C’est également très-bien, dit mistress Todgers.

 

– Et il me regarde.

 

– Je crois bien ! dit mistress Todgers.

 

– Et il appuie son bras sur le dossier de la chaise ou du sofa, n’importe, derrière moi, bien entendu.

 

– Certainement, dit mistress Todgers.

 

– Et alors il commence à pleurer. »

 

Mistress Todgers reconnut qu’il pouvait faire mieux que cela, et que sans doute il mettrait à profit le souvenir du signal donné par le grand lord Nelson, à la bataille de Trafalgar. Au reste, dit-elle, il irait rondement ou, à ne rien se dissimuler, il serait mené rondement, si miss Pecksniff prenait une position décidée, et lui montrait tout uniment ce qu’il avait à faire.

 

Déterminée à régler sa conduite d’après cette opinion, la jeune demoiselle reçut M. Moddle, dans les occasions qui se présentèrent ensuite, avec un air de contrainte, et, l’amenant par degrés à lui demander avec inquiétude pourquoi elle était si changée, elle lui avoua que, pour leur repos et leur bonheur mutuel, elle jugeait nécessaire qu’ils prissent un parti décidé. Dans ces derniers temps ils avaient été fréquemment ensemble, dit-elle, et ils avaient goûté par avance les douceurs d’une réciprocité sincère dans les sentiments. Jamais elle ne pourrait l’oublier. Jamais elle ne cesserait de penser à lui avec l’amitié la plus vive ; mais déjà l’on avait commencé à jaser, déjà on les avait observés, et il était nécessaire qu’ils ne fussent l’un pour l’autre rien de plus que ne sont un gentleman et une demoiselle dans les relations ordinaires de la société. Elle se félicitait d’avoir eu le courage de lui en parler franchement, avant que ses propres sentiments allassent trop loin ; elle convenait que pour elle l’épreuve était rude : mais, malgré sa faiblesse et ses regrets, elle espérait bien en triompher.

 

Moddle qui, pendant ce temps, était tombé au dernier degré de la stupidité, et qui pleurait abondamment, conclut de la déclaration précédente que sa mission était de communiquer à autrui la fatalité qui était tombée sur lui, et que, étant une sorte de vampire involontaire, il avait pour victime numéro un miss Pecksniff, que le sort lui avait assignée. Miss Pecksniff combattit cette opinion, coupable, selon elle ; ce qui excita Moddle à lui demander si elle voudrait bien se contenter d’un cœur flétri ; et comme, après examen, il parut qu’on s’en contenterait, il s’engagea par un serment lugubre qui fut accepté et rendu.

 

Il supporta sa bonne fortune avec la plus grande modération. Loin de se montrer triomphant, il versa plus de larmes encore qu’on ne lui en avait jamais vu verser, et il dit en sanglotant :

 

« Oh ! quel jour que celui-ci ! Je ne pourrai jamais retourner au bureau cette après-midi. Quel jour d’épreuve que celui-ci, grand Dieu ! »

 

CHAPITRE VIII.

Ce qui se passait à Éden : événement au dehors. – Martin fait une découverte d’une certaine importance.


De M. Moddle à Éden la transition est facile et naturelle. M. Moddle, vivant dans l’atmosphère de l’amour de miss Pecksniff, se trouvait (s’il eût pu seulement s’en douter) dans un paradis terrestre. La florissante ville d’Éden était aussi un paradis terrestre, du moins sur le plan du propriétaire. On aurait pu, par une licence poétique, représenter miss Pecksniff comme quelque chose de trop bon pour l’homme dans son état de chute et de dégradation. Tel était exactement le caractère de la florissante ville d’Éden, sauf les exagérations poétiques de Zephaniah Scadder, du général Choke et autres galants hommes enveloppés dans les serres de ce grand aigle américain qui ne cesse de planer au haut des cieux dans le plus pur éther, et qui jamais, jamais, jamais ne tombe dans la boue : il aurait trop grand’peur de se crotter les ailes.

 

Quand Mark Tapley, laissant Martin dans les bureaux d’architecture et d’arpentage, eut bien fortifié et relevé son courage par le spectacle approfondi de leurs misères communes, il se mit avec une ardeur nouvelle à rechercher les moyens d’y faire face, se félicitant en chemin du sort digne d’envie qu’il avait enfin conquis :

 

« Souvent j’avais pensé qu’une île désolée me conviendrait parfaitement ; mais là je n’aurais eu à songer qu’à moi, et, comme je suis un homme qui s’accommode de tout, il n’y aurait pas eu beaucoup de mérite à cela. Maintenant il faut que je soigne mon compagnon ; c’est l’espèce d’homme dont j’avais besoin. J’avais besoin d’un homme comme celui-ci, qui glisse toujours sur ses jambes quand il devrait s’y tenir le plus solidement. J’avais besoin d’un homme si novice dans l’apprentissage de la vie, qu’il ne sût faire autre chose que des caricatures sur son cahier. J’avais besoin d’un homme comme celui-ci, toujours fourré dans sa grande redingote et son manteau, et recoquillé sur lui-même. Et je l’ai trouvé ! s’écria M. Tapley après un moment de silence. Quel bonheur ! »

 

Il s’arrêta pour regarder autour de lui, hésitant sur le choix de la hutte à laquelle il frapperait.

 

« Je ne sais pas trop où m’adresser, se dit-il ; voilà la vérité. Ces cabanes ont toutes l’extérieur aussi séduisant l’une que l’autre, et au-dedans elles sont sans doute aussi commodes ; je suis sûr qu’il n’y manque rien de ce que pourrait désirer un alligator dans l’état de pure nature. Voyons ! Le citoyen que j’ai rencontré hier au soir demeure sous l’eau, dans ce chenil à droite. Il est inutile que je le dérange, s’il est possible, ce pauvre homme ; car il n’est pas gai à voir : c’est un colon dans toutes les règles. Voilà bien une maison qui possède une fenêtre, mais je crains que ses habitants ne soient fiers. Je ne sais pas si une porte ne sera point non plus trop aristocratique ; mais va pour la première ! »

 

Il se dirigea vers la hutte la plus proche et frappa avec sa main. On l’invita à entrer ; il entra.

 

« Voisin, dit Mark, car je suis votre voisin, bien que vous ne me connaissiez pas, je viens vous demander quelque chose. Holà ! holà ! Je suis sans doute au lit… Je fais un rêve !… »

 

Il poussa cette exclamation en entendant prononcer son nom et en se sentant saisi aux pans de son habit par deux petits garçons dont il avait souvent lavé le visage et fait cuire le souper, à bord de ce noble paquebot, si bon marcheur, appelé le Screw.

 

« Mes yeux se trompent ! dit Mark. Je ne puis les croire. Ça ne peut pas être ma chère amie qui fit le passage avec moi et qui est là à allaiter sa petite fille, qui me paraît, j’ai le regret de le dire, un peu délicate ; ça ne peut pas être non plus son mari qui vint la chercher à New-York. Et ceux-ci, ajouta-t-il en jetant un regard sur les enfants, ne sont pas les deux jeunes fripons que je connaissais si bien, quoiqu’ils leur ressemblent extraordinairement, il faut que je l’avoue. »

 

La femme se mit à pleurer, dans la joie qu’elle avait de revoir Mark ; l’homme lui secoua les mains, qu’il ne voulait plus lâcher ; les deux garçons se pendirent à ses jambes ; la petite fille malade, dans les bras de sa mère, tendit ses petits doigts brûlants et murmura du fond de sa gorge rauque et desséchée le nom de Mark, qu’elle se rappelait bien.

 

C’était certainement la même famille, dont l’air salubre d’Éden avait altéré naturellement la constitution ; mais c’était la même famille.

 

« Voilà, dit Martin reprenant haleine, une nouvelle espèce de bonjour. Ça vous saisit tout à coup. Attendez un peu ! Je vais revenir. Je suis à vous. Mais je vois ici des gentlemen qui ne sont pas de ma connaissance. Sont-ils inscrits sur la liste de nos visiteurs ? »

 

Cette question se rapportait à certains pourceaux maigres et décharnés qui étaient entrés dans la hutte après lui et qui rôdaient sur les talons de la famille. Comme ils n’appartenaient point à l’habitation, ils furent chassés par les deux petits garçons.

 

« Je ne suis point superstitieux à l’endroit des crapauds, dit Mark, promenant son regard autour de la chambre ; mais, si vous pouviez engager deux ou trois de ces animaux, que je vois en votre compagnie, à prendre également le large, je crois, mes jeunes amis, qu’ils trouveraient le grand air plus rafraîchissant. Non que j’ai rien contre eux. Le crapaud est un joli petit animal, dit M. Tapley s’asseyant sur un tabouret ; bien moucheté, ressemblant assez par le gosier à un vieux gentleman ; il a les yeux brillants, la peau fraîche et polie, mais je crois que ses agréments gagneraient encore à être vus dehors. »

 

Tandis qu’il faisait semblant, par de pareils discours, de se trouver parfaitement à son aise et d’être l’homme du monde le plus indifférent, un véritable sans-souci, Mark Tapley continuait de promener son regard autour de lui. L’aspect blême et misérable de la famille : le changement qui s’était opéré chez la pauvre mère, cette enfant minée par la fièvre qu’elle tenait sur son sein, l’abattement complet et le peu d’espérance qu’on lisait sur tous les visages, étaient autant d’indices frappants pour Mark et produisaient une profonde impression sur son esprit. Il vit tout cela aussi clairement et aussi vite qu’il aperçut avec ses yeux corporels les planches grossières soutenues par des chevilles qui étaient enfoncées entre les troncs d’arbre dont la maison était composée ; dans un coin, le coffre à farine servant aussi de table ; les couvertures, les bêches et autres objets mobilier accrochés aux murs ; l’humidité qui couvrait le sol de moisissure, et une moisson de végétaux pourris dans chaque crevasse de la baraque.

 

« Comment se fait-il que vous soyez venu ici ? demanda l’homme quand le premier mouvement de surprise fut surmonté.

 

– Comment ? répondit Mark. Nous sommes arrivés hier au soir par le steamer. Notre intention est de faire vite et bien notre fortune et de nous retirer ensuite pour vivre de nos rentes aussitôt que nous aurons réalisé. Mais comment allez-vous tous ? Vous avez une fameuse mine !

 

– Nous sommes encore languissants, dit la pauvre femme se penchant par-dessus son enfant ; mais nous irons mieux quand nous serons acclimatés à ce pays.

 

– Il y en a ici, pensa Mark, qui s’acclimateront auparavant avec l’éternité. »

 

Ce qui ne l’empêcha pas de leur répondre gaiement : « Comment, si vous irez mieux ! Certainement vous irez mieux, et nous aussi. Il s’agit maintenant de ne pas nous laisser abattre et de vivre en bons voisins. Nous finirons par nous tirer de là, n’ayez pas peur. Ceci me rappelle, par parenthèse, que mon compagnon est tout malade en ce moment, et que je suis entré ici pour vous demander votre assistance. Je vous serais obligé de venir le voir et de me donner votre opinion sur lui, mon ami. »

 

Il eût fallu que Mark Tapley adressât à ces braves gens une prière bien déraisonnable pour que, reconnaissants comme ils l’étaient envers lui pour ses bons soins à bord du vaisseau, ils ne s’empressassent point d’y déférer. L’homme se leva pour l’accompagner sans perdre une minute. Avant de s’éloigner, Mark prit dans ses bras l’enfant malade et essaya de consoler sa mère ; mais il vit bien que le doigt de la Mort était là.

 

Ils trouvèrent Martin dans la maison ; il était couché sur le sol et enveloppé de sa couverture. Selon toute apparence, il était très-malade ; il tremblait et frissonnait affreusement, non pas comme les gens qui ont froid, mais avec une sorte de spasme convulsif qui tordait tout son corps. L’ami de Mark déclara que c’était une fièvre d’un caractère grave, accompagnée de tremblement intermittent, maladie très-commune dans ce pays ; et il prédit que cela empirerait le lendemain et bien des jours encore après. Lui-même, dit-il, il l’avait eue par accès pendant deux ans ou à peu près ; mais, grâce à Dieu, il s’en était tiré la vie sauve, tandis qu’autour de lui il y en avait beaucoup qui avaient succombé.

 

« La vie sauve ! Une pauvre vie à ce qu’il me semble ! pensa Mark regardant à la dérobée le visage décharné de son ami. Vive Éden ! »

 

Ils possédaient quelques remèdes dans leur coffre ; le voisin, grâce à la triste expérience qu’il avait acquise, enseigna à Mark quand et comment il devait les administrer, et de quelle façon il pourrait le mieux possible soulager les souffrances de Martin. Là ne s’arrêtèrent pas ses attentions ; en effet, il allait et venait sans cesse, et rendait à Mark toute sorte de services dans les tentatives énergiques que faisait ce dernier pour améliorer un peu leur situation. Cependant il ne pouvait leur donner grande consolation ni grande espérance pour l’avenir. La saison était mauvaise ; le pays un tombeau. L’enfant du colon mourut cette nuit même ; et Mark, sans en rien dire à Martin, aida le lendemain à enterrer la petite fille au pied d’un arbre.

 

Outre les soins nombreux et divers qu’il avait à donner à Martin qui, à mesure que son état empirait, devenait de plus en plus exigeant, Mark travaillait au dehors, de grand matin et jusqu’à une heure avancée ; avec l’assistance de son ami et d’autres voisins, il s’exerçait à tirer parti du terrain de la concession. Non qu’il eût au cœur la moindre fibre d’espoir ni dans l’esprit aucun but déterminé ; c’était seulement pour satisfaire l’ardeur habituelle de son humeur et la puissance surnaturelle qu’il possédait sur lui-même : car intérieurement il croyait leur position désespérée et, comme il disait, « ça marchait ferme. »

 

« Pour ce qui est de ça, ça marche aussi ferme qu’on peut le désirer, disait-il en confidence à Martin dans un moment de loisir, c’est-à-dire un soir qu’il lavait le linge de la maison, après une rude journée ; je ne peux pas en disconvenir. C’est une chance comme je n’en retrouverai jamais, à ce que je vois !

 

– Est-ce que vous n’êtes pas encore content ? répliqua Martin avec un grognement, le nez fourré sous sa couverture.

 

– Mais, monsieur, dit Mark, ça pouvait être bien plus fort encore, sans le guignon qui s’acharne toujours après moi pour me donner des crocs-en-jambe. La nuit où nous sommes arrivés ici, je trouvais que la chose prenait une jolie tournure. Ça, je l’avoue ; une jolie petite tournure.

 

– C’est pourtant bien joli comme ça ! dit Martin avec humeur.

 

– Ah ! dit Mark ; ah ! c’est sûr ; voilà la question. Le premier matin où je suis sorti, qu’est-il arrivé ? C’est que je suis tombé sur une famille que je connaissais et qui, depuis ce moment jusqu’à présent, n’a cessé de nous aider de toutes façons. Ça n’est pas juste, vous comprenez ; ce n’est pas ce que j’avais le droit d’attendre. Si j’étais tombé sur un serpent qui m’eût mordu ; ou bien si j’étais tombé sur un patriote pur sang, qui m’eût fait sentir son grand couteau ; ou encore si j’étais tombé sur une collection de Sympathiseurs avec leurs cols de chemise rabattus, et qu’ils eussent fait de moi un lion, j’eusse pu me distinguer et conquérir quelque mérite. Mais à la manière dont les choses marchent, le principal objet de mon voyage est manqué dès le début. Au reste, ce serait de même partout où je serais allé. Comment vous trouvez-vous ce soir, monsieur ?

 

– Plus mal que jamais, répondit le pauvre Martin.

 

– C’est quelque chose, répliqua Mark, mais cela ne suffit pas. Pour que satisfaction me soit donnée, il faut que je tombe à mon tour très-malade en restant jovial jusqu’au bout.

 

– Au nom du ciel ! ne parlez pas ainsi, dit Martin avec un frémissement de terreur. Qu’est-ce que je ferais, Mark, si vous tombiez malade ?… »

 

Le courage de M. Tapley parut stimulé par cette remarque, quelque peu flatteuse qu’elle fût pour lui dans la forme. Il se remit à savonner avec plus d’ardeur que jamais, et fit observer que son baromètre s’élevait.

 

« Monsieur, dit Tapley frottant vigoureusement son linge, il y a ici une bonne chose qui me dispose à être jovial : c’est que notre colonie représente les États-Unis en petit. Il y est resté deux ou trois colons américains qui sont venus tranquillement ici, comme si c’était le pays le plus salubre et le plus beau du monde. Mais ils sont comme le coq qui s’était caché pour sauver sa vie, et qui fut trahi par son cocorico. Ces animaux-là ne peuvent s’empêcher de chanter victoire. Ils sont nés pour cela, et il faut qu’ils chantent à tout prix. »

 

En achevant ces paroles, Mark avait détourné ses yeux de sa besogne et les dirigeait vers la porte, où son regard rencontra celui d’un homme maigre, vêtu d’une houppelande bleue et coiffé d’un chapeau de paille ; cet homme avait à la bouche une courte pipe noire, à la main un lourd bâton tout garni de nœuds. Il fumait et chiquait tout en marchant ; et comme il crachait fréquemment, il marquait son passage par une traînée de tabac décomposé.

 

« En voici un !… s’écria Mark. Hannibal Chollop.

 

– Ne le laissez pas entrer !… dit Martin d’une voix éteinte.

 

– Il n’attendra pas la permission, répliqua Mark. Il entrera bien tout seul, monsieur. »

 

Et, en effet, le personnage entra. Son visage était aussi dur, aussi noueux que son bâton ; ses mains étaient comme son visage ; sa tête ressemblait à un vieux balai de cheminée noirci. Il s’assit sur le coffre avec son chapeau sur la tête ; puis, croisant les jambes et regardant Mark, il dit, sans retirer sa pipe de sa bouche :

 

« Eh bien, monsieur Co !… Comment ça va-t-il, monsieur ? »

 

Il est nécessaire de faire connaître ici au lecteur que M. Tapley s’était gravement introduit sous ce nom auprès des étrangers.

 

« Très-bien, monsieur ; très-bien, dit-il.

 

– N’est-ce pas M. Chuzzlewit que je vois ? s’écria le visiteur. Comment ça va-t-il, monsieur ? »

 

Martin secoua la tête, et involontairement il ramena la couverture sur son visage ; car il avait senti qu’Hannibal allait cracher, et, comme dit la chanson, « il en avait mal au cœur par avance. »

 

« Ne prenez pas garde à moi, monsieur, dit M. Chollop d’un ton obligeant ; je suis à l’épreuve de la fièvre, et même de la fièvre intermittente.

 

– Mon motif était plus personnel, dit Martin se montrant de nouveau. J’avais peur que vous ne fussiez au moment de…

 

– Monsieur, répliqua M. Chollop, je puis calculer ma distance à un pouce près. »

 

Et aussitôt il le favorisa d’une démonstration de cette heureuse faculté.

 

« Monsieur, dit Hannibal, qu’on me donne seulement un but à deux pieds de distance en direction circulaire, et je m’engage à ne pas le dépasser. Je suis allé jusqu’à dix pieds, mais c’était un pari.

 

– J’espère que vous l’avez gagné, monsieur ? dit Mark.

 

– Mais certainement, monsieur. J’ai empoché l’enjeu. Oui, monsieur. »

 

L’américain garda quelque temps le silence, mais ce temps il l’employa activement à former un cercle magique autour du coffre sur lequel il était assis. Le cercle une fois complet, notre homme recommença à parler.

 

« Comment trouvez-vous notre pays, monsieur ? » demanda-t-il en regardant Martin.

 

Le malade répondit : « Je ne l’aime pas du tout. »

 

Chollop continua de fumer sans la moindre apparence d’émotion jusqu’à ce qu’il se sentit disposé à parler de nouveau. Ce moment étant arrivé enfin, Chollop retira sa pipe de sa bouche et dit :

 

« Je ne suis pas surpris de vous entendre tenir ce langage. La chose exige une certaine élévation, une certaine préparation de l’intelligence. L’esprit de l’homme doit être préparé à la liberté, monsieur Co. »

 

Il s’adressait à Mark, ayant vu que Martin, qui désirait le voir partir, à moitié fou déjà par l’irritation fébrile que la voix bourdonnante de ce nouveau fléau lui rendait tout à fait insupportable, avait fermé les yeux et s’était retourné sur son lit de douleur.

 

« Une petite préparation physique ne serait pas de trop non plus, monsieur, dit Mark, avant de venir habiter un bon vieux marécage comme celui-ci.

 

– Considérez-vous, monsieur, cette contrée comme un marécage ? demanda gravement Chollop.

 

– Parbleu ! oui, monsieur, répondit Mark. Pour moi ça ne fait pas de doute.

 

– Ce sentiment est tout à fait européen, dit le major ; il ne me surprend point. Que diraient vos millions d’Anglais s’ils voyaient un tel marécage en Angleterre ?

 

– Ils diraient, répondit Mark, qu’il est fort malsain, et qu’ils aimeraient mieux s’inoculer la fièvre par quelque autre moyen.

 

– C’est européen ! remarqua Chollop avec une pitié sardonique ; tout à fait européen ! »

 

Ici il s’étendit sur son siège, l’air froid, calme et silencieux comme s’il était chez lui, et continuant de fumer comme un tuyau d’usine.

 

Naturellement, M. Chollop était un des hommes « les plus remarquables » du pays ; mais en réalité et à part cela, c’était un personnage notable. Ses amis tant du Sud que de l’Ouest le représentaient habituellement comme « un splendide exemple des produits bruts de notre pays. » Il était fort estimé pour son dévouement à la liberté rationnelle. Afin de la mieux propager, il portait habituellement dans la poche de son habit une paire de revolvers, chacun à sept canons. Il portait aussi, entre autres breloques, une canne à épée qu’il appelait son « chatouilleur, » et un énorme couteau qu’il appelait, vu la tournure plaisante de son esprit, « mon tranchelard, » par allusion à l’utilité de cet instrument pour ventiler l’estomac d’un adversaire dans une dispute un peu solide. Il avait usé avec distinction de ces outils en plusieurs occasions, toutes dûment enregistrées dans les journaux, et il s’était fait un joli renom par la façon tout à fait galante dont il avait fait sauter un œil à un gentleman, qui se permettait de venir frapper à sa porte.

 

M. Chollop avait le goût de la vie errante, et dans une société moins avancée on eût pu le prendre par erreur pour un grand vagabond. Mais comme l’on comprenait et appréciait parfaitement ses belles qualités dans les régions où le sort l’avait placé et où plus d’un esprit d’élite sympathisait avec lui, il pouvait être considéré comme étant né sous une heureuse étoile, ce qui n’arrive pas toujours à un homme qui devance tellement le siècle dans lequel il est né. Comme pour satisfaire plus commodément ses goûts de chatouillement et de ventilation, il préférait vivre sur les confins de la société, dans les bourgs et les villes les plus reculés ; il avait l’habitude d’émigrer de ville en ville et de fonder dans chacune quelque affaire nouvelle, la plupart du temps un journal qu’il vendait presque aussitôt après, ayant soin presque toujours de clore le marché en provoquant, perforant, criblant de balles de pistolet ou de coups de couteau le nouvel éditeur, avant même que ce dernier eût pris possession de sa propriété.

 

C’était une spéculation de ce genre qui l’avait attiré à Éden ; mais ayant abandonné son idée, il était au moment de partir. Auprès des étrangers il se posait toujours en adorateur de la liberté ; il était un des plus chauds avocats de la loi de Lynch et de l’esclavage ; et il ne manquait jamais de recommander, tant par écrit que dans ses discours, « de goudronner et d’emplumer » tout individu impopulaire en dissentiment d’opinion avec lui. Il appelait cela « planter l’étendard de la civilisation dans les jardins vierges encore de ma belle patrie. »

 

Il est à peu près hors de doute que Chollop eût planté cet étendard à Éden aux dépens de Mark pour lui faire expier la franchise de son langage (car la liberté naturelle n’a le droit de parler que pour faire son propre éloge), n’eût été la désolation complète et la ruine qui pesaient sur la colonie, et le prochain départ qu’il méditait. Pour le moment, il se contenta de montrer à Mark un de ses pistolets, et de lui demander ce qu’il pensait de cet engin.

 

« Il n’y a pas longtemps, monsieur, dit-il, que j’ai tué avec ceci un homme dans l’État de l’Illinois.

 

– Vraiment ? dit Mark sans témoigner le moindre trouble. C’est de votre part une grande preuve de liberté ; c’est un acte très-indépendant.

 

– Je l’ai tué, monsieur, poursuivit Chollop, parce qu’il avait soutenu dans le Portique spartiate, journal tri-hebdomadaire, que les anciens Athéniens avaient devancé le Locofoco ticket.

 

– Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda Mark.

 

– Les Européens ne savent pas ! dit Chollop, continuant de fumer tranquillement. C’est tout à fait européen ! »

 

Après avoir consacré quelques soins à l’entretien du cercle magique, l’Américain reprit ainsi la parole :

 

« Vous ne vous trouvez donc pas très-bien à Éden ?

 

– Certes non, dit Mark.

 

– Vous regrettez les impôts de votre pays ; vous regrettez les taxes sur les maisons.

 

– Et les maisons aussi, dit Mark.

 

– Et les impôts sur les fenêtres, monsieur.

 

– Et les fenêtres aussi pour payer les impôts, dit Mark.

 

– Ici vous n’avez ni barrières, ni prisons, ni billots, ni roue, ni échafaud, ni poucettes, ni piquets, ni piloris.

 

– Rien que des revolvers et des tranchelard, répliqua Mark. Des bagatelles ! ça ne vaut pas la peine d’en parler ! »

 

L’homme qui les avait rencontrés le soir même de leur arrivée se traîna en ce moment jusqu’à la porte où il se montra.

 

« Eh bien ! monsieur, dit Chollop, comment allez-vous ? »

 

L’homme avait beaucoup de peine à aller, c’est-à-dire à faire seulement quelques pas ; ce fut dans ce sens qu’il répondit.

 

« M. Co et moi, monsieur, dit Chollop, nous avons une petite discussion. Il faut avoir un fameux toupet pour oser défendre l’ancien monde contre le nouveau, n’est-il pas vrai ?

 

– Oh ! oui, répliqua le misérable fantôme.

 

– Je faisais simplement observer à monsieur, dit Mark s’adressant au dernier visiteur, que je regardais la ville où nous avons l’honneur de vivre comme passablement marécageuse. Quel est votre sentiment à cet égard ?

 

– Je pense qu’elle est peut-être humide de temps en temps, répondit l’homme.

 

– Mais non pas aussi humide que l’Angleterre, monsieur ? s’écria Chollop, le visage empreint de colère.

 

– Oh ! certainement non, pas si humide que l’Angleterre, dit l’homme ; sans parler des institutions.

 

– J’espère, dit Chollop d’un ton tranchant, qu’il n’existe pas dans toute l’Amérique un marécage qui, en comparaison de cette petite île-là, ne soit un paradis. Vous avez fait votre arrangement à fond et en règle avec Scadder, n’est-ce pas, monsieur ? » dit-il à Mark.

 

Celui-ci répondit affirmativement. M. Chollop cligna de l’œil à l’autre citoyen.

 

« Scadder est un habile homme, monsieur ! C’est un homme d’avenir ! C’est un homme qui ira loin, monsieur ! très-loin. »

 

M. Chollop cligna encore de l’œil à l’autre citoyen.

 

« Si cela ne dépendait que de moi, dit Mark, il monterait bien haut ; aussi haut que le bout d’une bonne grande potence. »

 

M. Chollop était si enchanté que son excellent compatriote eût floué un Anglais, et que l’Anglais en éprouvât du ressentiment, qu’il ne put se contenir davantage et laissa échapper une explosion de joie. Mais ce fut surtout chez l’autre que cette démonstration passionnée fut le plus étrange : il fallait voir ce pestiféré, ce fiévreux, ce misérable fantôme ; cela lui causa un tel plaisir que, rien qu’en y songeant, il semblait avoir oublié sa propre ruine, et qu’il rit à gorge déployée quand Chollop ajouta que Scadder était un fin matois et qu’il avait su tirer par ce moyen un lopin de capital anglais, « aussi vrai que le soleil nous éclaire. »

 

Après avoir savouré à l’aise cette aimable plaisanterie, M. Hannibal Chollop resta à fumer et façonner son cercle, sans autrement se préoccuper soit de causer, soit de prendre congé, probablement en vertu de cette illusion générale, qui admet en principe que, pour un citoyen libre et éclairé des États-Unis, convertir la maison d’autrui en un crachoir durant deux ou trois heures est une attention délicate pleine d’attrait et de politesse, et dont personne ne saurait se lasser. Enfin il se leva.

 

« Allons, je m’en vais, » dit-il.

 

Mark l’engagea à prendre un soin particulier de sa santé.

 

« Avant que je sorte, dit brusquement Chollop, j’ai un petit mot à vous communiquer. Vous êtes diablement fin. »

 

Mark le remercia pour ce compliment.

 

« Mais vous êtes par trop fin, ça n’ira pas longtemps comme ça. Je ne connais pas dans les bois de panthère ni de jaguar qui soit jamais criblé de part en part comme vous le serez, à coup sûr.

 

– Pour quelle raison ? demanda Mark.

 

– Il faut qu’on nous honore, monsieur, répliqua Chollop d’un ton de menace. Vous n’êtes plus maintenant dans un pays despotique. Nous sommes un modèle pour le monde, et il faut qu’on nous honore, je ne vous dis que ça.

 

– Eh quoi, ai-je parlé trop librement ? s’écria Mark.

 

– J’ai tiré sur un homme, j’ai fait feu sur un homme pour moins que cela, dit Chollop en fronçant le sourcil. J’ai connu des gens solides qui pour moins que cela ont été obligés de se sauver en toute hâte. J’ai vu pour moins que cela des individus appliqués au supplice de Lynch et mis en capilotade par un peuple éclairé. Nous sommes l’intelligence et la vertu du monde, la crème de la nature humaine et la fleur de la force morale. Nous avons l’épiderme sensible, il faut qu’on nous honore ; sinon nous nous levons et nous grognons. Je vous le dis, il ne nous faut pas grand’chose pour montrer les dents. Vous ferez mieux de nous honorer, entendez-vous ? »

 

Après cette recommandation prudente, M. Chollop s’éloigna avec son tranchelard déchireur ou chatouilleur et ses revolvers, le tout prêt à agir au moindre signal.

 

« Sortez de dessous la couverture, monsieur, dit Mark ; il est parti. Qu’est-ce que ceci ? ajouta-t-il doucement en s’agenouillant pour regarder de plus près le visage de son associé et en prenant sa main brûlante. Voyez un peu l’effet de toute cette jacasserie et de cette fanfaronnade ! Le voilà qui délire ce soir, il ne me reconnaît plus !… »

 

Martin, en effet, était dangereusement malade, ou plutôt il était à toute extrémité. Il resta dans cet état durant plusieurs jours, assisté par les pauvres amis de Mark, qui soignaient Martin sans se préoccuper de leurs souffrances. Mark, fatigué d’esprit et de corps, travaillant tout le jour et veillant toute la nuit, épuisé par sa vie nouvelle, rude et fatigante, en butte aux plus tristes et aux plus décourageantes difficultés de toute sorte, ne se plaignait jamais et ne cédait pas d’un pouce. Si autrefois il avait jugé Martin égoïste ou présomptueux ; s’il ne l’avait trouvé énergique que par saccades et par accès, pour succomber ensuite sans défense aux coups de la fortune, maintenant il avait oublié tout cela. Il ne se rappelait plus que les bonnes qualités de son compagnon de voyage, et il lui était dévoué à la vie et à la mort.

 

Il s’écoula bien des semaines avant que Martin fût redevenu assez fort pour sortir sans l’appui d’un bâton et du bras de Mark ; et même alors sa convalescence fut très-lente, faute d’un air salubre et d’une nourriture saine. Il était encore languissant et faible, lorsque le malheur qu’il avait tant redouté fondit sur eux. Mark tomba malade à son tour.

 

Mark lutta contre le mal ; mais le mal l’emporta dans la lutte et brisa ses efforts.

 

« Me voilà présentement terrassé, monsieur, dit-il un matin en se laissant tomber sur son lit ; mais je n’en suis pas moins de bonne humeur. »

 

Oui, il était terrassé, et le coup était terrible ! Il n’y avait que Martin pour ne pas voir ça tout de suite.

 

Si les amis de Mark s’étaient montrés tendre pour Martin (et ils l’avaient été au plus haut degré), ils le furent vingt fois plus pour Mark. C’était à présent le tour de Martin de travailler, de rester assis en veillant auprès du lit, et d’écouter à travers les longues, longues nuits, le moindre bruit dans la lugubre solitude, et d’entendre le pauvre Tapley, dans l’égarement de son délire, jouant aux quilles à l’auberge du Dragon, tenants de galants propos à mistress Lupin, faisant son apprentissage de marin à bord du Screw, cheminant en compagnie du vieux Tom Pinch sur les routes d’Angleterre, et brûlant des troncs d’arbre à Éden, le tout ensemble.

 

Mais soit que Martin lui donnât de la tisane, ou quelque médicament, ou l’assistât de ses soins, ou rentrât au logis en revenant de faire dehors quelque besogne fatigante, le patient Tapley s’écriait d’une voix gaie : « Je suis toujours jovial, monsieur, je suis jovial ! »

 

Et maintenant, quand Martin commença à penser à tout cela et à considérer Mark étendu dans son lit, Mark qui jamais ne faisait entendre un reproche ni un murmure, pas même une expression de regret, et qui s’efforçait de rester ferme et courageux, il se mit à réfléchir et à se demander comment l’homme que le ciel avait si peu favorisé l’emportait tellement sur celui qui avait reçu tant de dons en partage. Et comme c’était un grand sujet de méditation que de veiller près du lit d’un malade, et surtout d’un malade qu’il avait été habitué à voir plein d’activité et d’énergie, il commença aussi à se demander en quoi lui et Mark différaient l’un de l’autre.

 

La présence fréquente de l’amie de Mark, la femme qui avait traversé l’Océan sur le même bâtiment, ne fut pas moins éloquente pour fournir à Martin la conclusion de sa thèse. Cela lui rappela combien il avait tenu une conduite différente de celle de Mark Tapley, quand celui-ci, par exemple, avait assisté cette pauvre mère de famille. Je ne sais comment il associa Tom Pinch à ces réflexions ; et, songeant que Tom n’eût pas manqué, en face des mêmes circonstances, de rendre les mêmes services, il commença à comprendre sous quels rapports deux individus qui différaient totalement pouvaient se ressembler d’une manière parfaite, et ne pas lui ressembler du tout. À première vue, ces réflexions n’avaient rien de bien affligeant ; cependant elles lui firent de la peine tout de même.

 

La nature de Martin était franche et généreuse : mais ce jeune homme avait été élevé dans la maison de son grand-père ; et on peut être sûr que les petits vices domestiques produisent autour d’eux les effets les plus contraires à leur propre intérêt. Voyez l’égoïsme en particulier. Voyez le soupçon, l’astuce, la dissimulation, la cupidité. Martin avait à son insu raisonné comme un enfant : « Mon grand-père pense tellement à lui-même, qu’à moins de faire comme lui, je ne manquerai pas d’être oublié de tout le monde. » C’est ainsi qu’il était devenu égoïste lui-même.

 

Mais il ne s’en était jamais douté. Si quelqu’un lui eût reproché ce vice, Martin eût repoussé d’un air indigné l’accusation et se fût considéré comme la victime d’une noire calomnie. Jamais même il n’eût entrevu la vérité, si, au sortir de ce lit de douleur où sa vie était en danger, obligé de veiller à son tour sur un malade précieux, il n’avait pas compris que le moi de l’égoïste avait eu un pied dans la tombe, et que c’était après tout quelque chose de bien précaire et de bien chétif dans ce monde.

 

Il était naturel qu’il réfléchît (ce n’est pas le temps qui lui manquait, la maladie dura des mois) sur sa propre guérison et sur le péril extrême où se trouvait Mark. Cela le conduisit à considérer lequel d’eux méritait le mieux d’être épargné, et pourquoi. Alors le voile se souleva un peu : le moi, le moi, le moi, se laissa voir dans la coulisse.

 

Il se demanda en outre, lorsque la mort menaçait Mark (et c’est ce qu’en pareille circonstance se demandent et doivent se demander la plupart des hommes) s’il avait bien mérité et reconnu son devoir envers lui, s’il avait bien mérité et reconnu tant de fidélité et de zèle de la part de son serviteur. Non. Quelque courte qu’eût été la durée de leur association, il trouva qu’en beaucoup, beaucoup d’occasions, il avait des reproches à se faire, et, en s’interrogeant plus sérieusement encore à ce sujet, il vit le rideau se lever davantage, et le moi, le moi, le moi, s’avancer sur la scène.

 

Il fallut bien du temps avant que Martin fixât assez profondément dans son esprit la connaissance de lui-même pour pouvoir complètement discerner la vérité. Mais dans la hideuse solitude du lieu le plus hideux, lorsque l’espérance était si éloignée, l’ambition éteinte, lorsque la mort était venue frapper à la porte d’à côté, il fit un retour sur lui-même, comme dans une ville assiégée par la peste : et alors il reconnut la faute de sa vie entière, qu’il ne put regarder qu’avec horreur.

 

Éden était une triste école pour donner une pareille leçon ; mais ses marais, ses halliers et son air pestilentiel étaient des maîtres de philosophie qui en valent bien d’autres.

 

Il prit donc une détermination solennelle : c’était, quand la force lui serait revenue, de ne plus chercher à nier ni à fuir la conviction sur ce point, mais d’accepter comme un fait établi que l’égoïsme était dans son cœur et devait en être arraché. Il éprouvait (et avec raison) une telle incertitude sur son propre caractère, qu’il résolut de ne pas dire à Mark un seul mot, soit de ses regrets inutiles, soit de son honnête projet, mais de garder pour lui-même, pour lui seul, sa résolution : et là dedans il n’y avait pas l’ombre d’orgueil ; il n’y avait au contraire qu’humilité et constance, la meilleure cuirasse derrière laquelle Martin pût mettre sa faiblesse à l’abri, tant le séjour d’Éden l’avait abattu, ou plutôt tans le séjour d’Éden l’avait relevé !

 

Après une longue maladie de langueur pendant laquelle, ne pouvant plus parler à certains moments de crise désespérée, Mark avait encore écrit d’une main défaillante sur une ardoise ce mot : « Jovial ! » le pauvre garçon offrit quelques symptômes d’un retour à la santé. Ces symptômes allaient et venaient avec des intermittences ; cependant il commença à entrer en convalescence définitive, et de jour en jour il continua à aller mieux.

 

Dès qu’il fut assez bien pour pouvoir causer sans se fatiguer, Martin le consulta sur un projet qu’il avait en tête, et que, peu de mois auparavant, il eût mis à exécution sans prendre avis de personne autre que lui-même.

 

« Nos affaires sont dans un état désespéré, dit-il. Le pays est abandonné ; sa ruine doit être un fait connu, et il n’y a pas à espérer que nous vendions à qui que ce soit, ni à aucun prix, ce que nous avons acheté, quand même ce serait honnête. Nous nous sommes embarqués dans une entreprise folle, et nous y avons échoué. Le seul espoir qui nous reste, la seule fin à laquelle nous devions aspirer, c’est de quitter pour jamais ce lieu et de nous en retourner en Angleterre. Comment ? par quels moyens ? Il faut y retourner, Mark, voilà tout.

 

– Oui, voilà tout, monsieur ; rien que cela ! répondit Mark en appuyant sur les mots d’une manière significative.

 

– De ce côté-ci de l’eau, dit Martin, nous n’avons qu’un ami qui puisse nous assister ; cet ami, c’est M. Bevan.

 

– J’ai songé à lui pendant que vous étiez malade, dit Mark.

 

– Si ce n’était le temps qu’il y faudrait perdre, j’écrirais même à mon grand-père, et je le supplierais de nous envoyer l’argent nécessaire pour nous tirer de la trappe dans laquelle nous nous sommes si cruellement laissé prendre. Tenterai-je d’abord un effort auprès de M. Bevan ?

 

– Je suis de cet avis, dit Mark. C’est un aimable gentleman.

 

– Le peu d’objets que nous avons achetés ici, et qui nous ont dévoré le reste de notre argent, produiraient une certaine somme s’ils étaient vendus, et nous pourrions en remettre immédiatement le prix à M. Bevan. Mais le diable, c’est que nous ne pourrons pas les vendre ici.

 

– Ici, dit M. Tapley secouant la tête d’un air chagrin, il n’y a à acheter que des cadavres… et des cochons.

 

– Écrirai-je en conséquence à M. Bevan en ne lui demandant d’argent que ce qu’il nous en faudra tout juste pour nous mettre à même de gagner, par la voie la moins coûteuse, New-York ou tout autre port où nous puissions espérer de prendre passage pour notre pays, en nous engageant à quelque titre que ce soit à bord ? Nous lui expliquerions en même temps dans quel embarras nous nous trouvons, et lui promettrions de faire tout notre possible pour le rembourser dès notre arrivée en Angleterre, dussé-je recourir pour cela à mon grand-père.

 

– Assurément, répondit Mark ; tout ce que nous risquons c’est qu’il refuse, et il peut aussi ne pas refuser. Si cela vous était égal, vous pourriez essayer, monsieur…

 

– Égal ! s’écria Martin. C’est ma faute si nous sommes ici, et je ferai tout pour en sortir. J’ai assez de chagrin de songer au passé. Si je vous avais consulté plus tôt, Mark, jamais nous ne fussions venus ici, j’en suis certain. »

 

Cette déclaration surprit beaucoup M. Tapley : toutefois il protesta avec une grande chaleur, disant qu’ils seraient venus tout de même à Éden, et que pour lui il s’était déterminé à y aller sitôt qu’il en avait entendu parler.

 

Martin lui donna alors lecture de la lettre à M. Bevan, qu’il avait préparée d’avance. Cette lettre était écrite avec franchise et intelligence ; elle établissait la situation sans la moindre réserve ; elle décrivait toutes les souffrances que les deux voyageurs avaient endurées, et exposait leur demande en termes modestes, mais positifs. Mark l’approuva complètement. Ils résolurent de l’envoyer par le premier paquebot qui viendrait à passer et s’arrêterait à Éden pour y prendre du bois, qu’on y trouvait en quantité considérable. Ne sachant à quelle adresse envoyer cette lettre à M. Bevan, Martin se détermina à la mettre sous enveloppe pour la recommander aux soins du fameux M. Norris, de New-York, avec prière sur l’enveloppe de la faire passer sans retard à M. Bevan.

 

Plus d’une semaine s’écoula avant qu’un bateau parût ; mais enfin, un matin, Martin et Mark furent éveillés de très-bonne heure par le ronflement à haute pression de l’Ésaü Slodge, appelé ainsi du nom d’un des hommes « les plus remarquables » du pays, lequel avait été très-éminent quelque part. Ayant couru en toute hâte au débarcadère, ils montèrent à bord ; et comme ils attendaient ensuite avec anxiété pour voir partir le bateau, ils s’arrêtèrent sur le passavant ; négligence qui fit crier au capitaine de l’Ésaü Slodge « qu’il voulait être passé au sas comme de la farine et haché menu comme chair à pâté s’il ne leur faisait pas faire un plongeon dans le liquide ; qu’ils eussent à débarrasser le plancher, et plus vite que ça !… » Autrement dit, pour expliquer la métaphore, qu’ils les ferait jeter dans la rivière.

 

Selon toute vraisemblance, ils ne devaient pas recevoir de réponse avant huit ou dix semaines au plus tôt. En attendant, ils consacrèrent le peu de forces qu’ils avaient à travailler à l’amélioration de leur terrain, et à en assainir une partie pour la préparer à un emploi utile. Tout mauvais fermiers qu’ils étaient, ils en savaient encore plus long que leurs voisins : Mark, en effet, possédait en agriculture quelques notions qu’il communiqua à Martin ; tandis que les autres colons qui restaient sur le sol marécageux (une simple poignée d’hommes rongés par la maladie) semblaient être venus là avec l’idée que l’agriculture était une science innée chez l’humanité entière. Martin et Mark s’assistaient mutuellement, à leur manière, dans ces épreuves et dans toutes les autres ; mais ils apportaient à leur tâche aussi peu d’espérance et autant de tristesse qu’une bande de convicts dans une colonie pénitentiaire.

 

Souvent, la nuit, quand Mark et Martin étaient seuls et couchés en attendant le sommeil, ils se mettaient à parler de la patrie, des lieux qui leur étaient familiers, des maisons, des routes et des gens qu’ils avaient connus ; parfois avec une vive espérance de les revoir, et parfois aussi avec un calme sombre, comme si cette espérance était morte. C’était pour Mark Tapley un grand sujet d’étonnement de trouver, à travers ces diverses conversations, un singulier changement chez Martin.

 

« Je ne sais plus qu’en croire, pensait-il une nuit ; il n’est pas ce que j’avais supposé. Il en est venu à ne plus penser à lui-même. J’ai envie de le mettre à l’épreuve. Dormez-vous, monsieur ?

 

– Non, Mark.

 

– Songez-vous au pays, monsieur ?

 

– Oui, Mark.

 

– J’en faisais autant, monsieur. Je me demandais si M. Pinch et M. Pecksniff étaient toujours bien ensemble.

 

– Pauvre Tom ! dit Martin d’une voix pensive.

 

– Une pauvre tête, monsieur, fit observer Tapley. Il touche de l’orgue pour rien, monsieur. Il ne prend aucun soin de lui-même.

 

– Je voudrais bien qu’il en prît davantage, dit Martin : je ne sais pas pourquoi, j’ai peut-être tort, car peut-être alors ne l’aimerions-nous pas à moitié autant.

 

– Il gagne à être connu, monsieur, insinua Mark.

 

– Oui, dit Martin après un court silence. Je le sais bien, Mark. »

 

Il y avait dans sa parole un tel accent de regret, que son compagnon crut devoir abandonner ce thème et resta silencieux à son tour durant quelque temps, jusqu’à ce qu’une autre idée lui fût venue.

 

« Ah ! monsieur !… dit Mark avec un soupir. Mon Dieu ! vous avez risqué gros jeu pour l’amour d’une jeune dame !… »

 

Martin répondit avec tant d’empressement et d’énergie, que pour cela il s’assit sur son séant dans son lit :

 

« Je vous dirai, Mark, que je n’en suis pas du tout certain. Je commence à n’avoir pas là-dessus les idées bien nettes. Ce dont vous pouvez être certain, c’est qu’elle, elle est très-malheureuse. Elle a sacrifié le repos de son cœur ; elle a compromis au plus haut degré ses intérêts ; elle ne peut, comme je l’ai fait, s’éloigner brusquement de ceux qui son jaloux d’elle et ses ennemis déclarés. Elle a à souffrir, Mark ; à souffrir, la pauvre fille ! sans pouvoir agir. Je commence à croire que le fardeau qu’elle a à supporter est bien plus lourd que ne le fût jamais le mien. Sur mon âme, je le crois ! »

 

M. Tapley ouvrait de grands yeux dans l’ombre, mais sans interrompre son interlocuteur.

 

« Et, ajouta Martin, puisque nous sommes sur ce sujet, je vous dirai un secret. Cette bague…

 

– Quelle bague, monsieur ? demanda Mark, ouvrant des yeux plus grands encore.

 

– Cette bague qu’elle me donna quand nous nous séparâmes. Elle l’avait achetée ; elle l’avait achetée, sachant que j’étais pauvre et fier (Dieu me pardonne, fier !) et que j’avais besoin d’argent.

 

– Qui vous a dit cela, monsieur ? demanda Mark.

 

– Je le dis, moi. Je le sais. J’y ai pensé, mon cher ami, des centaines de fois, pendant que vous étiez malade. Et moi qui, comme une brute, la lui pris des mains et la mis à la mienne, sans jamais y songer qu’au moment où je m’en séparai, et où une faible lueur de vérité m’apparut comme un éclair !… Mais il est tard, dit Martin s’interrompant, et vous êtes faible et fatigué, je le sais. Vous ne parlez que pour me ranimer. Bonne nuit ! Dieu vous bénisse, Mark !

 

– Dieu vous bénisse, monsieur ! Mais je suis trompé dans toutes les règles, pensa M. Tapley, se retournant avec un visage plein de joie. C’est un abus de confiance, me voilà volé. Je n’étais pas entré chez lui pour cette sorte de service. Il n’y a plus de mérite à être jovial avec lui ! »

 

Le temps s’écoula, et d’autres steamboats, arrivant du lieu sur lequel les espérances des deux voyageurs étaient concentrées, vinrent prendre leur provision de bois : mais aucun d’eux n’apportait de réponse à la lettre. La pluie, la chaleur, l’impur limon et la vapeur malsaine, avec une nourriture mauvaise et dangereuse, exerçaient leurs ravages. La terre, l’air, la végétation, l’eau même que buvaient les colons, tout était chargé de propriétés meurtrières. L’amie de Tapley, sa compagne de route, avait depuis longtemps perdu deux enfants, et elle venait d’enterrer le dernier. Mais ces détails sont trop communs pour avoir besoin d’être relevés ou longuement enregistrés. Les citoyens habiles s’enrichissent, et leurs victimes sans amis souffrent et meurent et sont oubliées. Voilà tout.

 

Enfin un bateau arriva haletant sur la triste rivière et s’arrêta à Éden. Mark, à son arrivée, le guettait du seuil de la hutte de bois ; on lui tendit, du bord, une lettre qu’il porta bien vite à Martin.

 

Ils se contemplaient l’un l’autre en tremblant.

 

« Cette lettre paraît lourde, » murmura Martin.

 

Ils l’ouvrirent. Il s’en échappa une petite liasse de bank-notes qui tomba à terre.

 

Ce qu’ils dirent, ou firent, ou pensèrent tout d’abord, aucun d’eux n’en eut l’idée. Tout ce que Mark put dire plus tard, c’est qu’il avait couru, hors d’haleine, jusqu’au rivage, avant que le bateau se fût éloigné, pour demander quand il reviendrait et pourrait le reprendre à son bord avec son compagnon.

 

On lui répondit : « Dans dix ou douze jours. » Nonobstant la longueur de ce terme, ils commencèrent, dès la nuit même, à réunir leurs effets et à faire leurs paquets. Quand cet accès d’ardeur fut passé, chacun d’eux se mit à penser (ils se le rappelèrent plus tard) qu’il ne manquerait pas de mourir avant le retour du bateau.

 

Ils vivaient encore cependant quand le bateau revint, après un laps de trois semaines qui s’étaient traînées bien lentement. Par un jour d’automne, au lever du soleil, ils s’installaient sur le pont.

 

« Courage ! nous nous reverrons ! cria Martin en adressant de la main un adieu à deux maigres figures debout sur le rivage. Nous nous reverrons dans le vieux monde !

 

– Ou dans l’autre, ajouta Mark à demi-voix. Quand on les voit là l’un près de l’autre et si tranquilles, c’est pire que tout le reste ! »

 

Comme le bâtiment se remettait en marche, Martin et Mark se contemplèrent mutuellement, puis ils regardèrent en arrière le lieu d’où le bateau fuyait rapidement. La maison de bois avec sa porte ouverte et les arbres languissants qui l’entouraient ; le brouillard épais du matin et le soleil tout rouge qui à travers ce voile semblait éclipsé ; la vapeur qui s’élevait de la terre et de l’eau ; la rivière rapide qui rendait les bords hideux qu’elle baignait plus plats et plus tristes encore : que de fois tout cet ensemble revint dans leurs rêves ! Et que de fois ce fut pour eux un bonheur de s’éveiller alors et de trouver que ce n’étaient que des ombres qui s’étaient évanouies !

 

CHAPITRE IX.

Comme quoi les voyageurs s’en retournent dans leur pays et rencontrent en route quelques caractères distingués.


Parmi les passagers qui se trouvaient à bord sur le steamboat, il y avait un gentleman maigre assis sur une sorte de lit de camp très-bas, et ayant les jambes posées sur un baril de farine très-haut, comme s’il regardait la campagne avec ses chevilles. Ce personnage attira tout d’abord l’attention de Martin et de Mark Tapley.

 

Il avait des cheveux noirs et roides, partagés sur le milieu de la tête et pendants sur son habit ; une petite touffe de poil au menton ; il ne portait point de cravate ; son chapeau était blanc ; son costume tout noir était long des manches et court des jambes ; ses bas bruns étaient sales, et ses souliers lacés. Son teint, naturellement crotté, le paraissait encore davantage par suite d’une économie trop parcimonieuse d’eau de savon : la même observation s’appliquait à la partie de son costume sujette au blanchissage, et qu’il eût pu changer dans l’intérêt de son bien-être personnel, et pour la satisfaction des yeux de ses amis. Il devait avoir trente-cinq ans. Ramassé en croix ou en tas, sous l’ombre d’un grand parapluie de coton vert, il ruminait sa chique de tabac comme une vache son tourteau.

 

Au reste, cela n’avait rien de bien particulier, car tous les gentlemen à bord semblaient être brouillés avec leur blanchisseuse et avoir renoncé, dès leur plus tendre jeunesse, à se laver. Tous paraissaient aussi avoir le gosier bouché avec ce même genre de sucre d’orge : tous étaient disloqués dans la majeure partie de leurs articulations. Cependant celui que nous avons décrit offrait un air particulier de sagacité et d’expérience qui fit deviner à Martin que c’était un caractère rare : le fait ne tarda pas à se vérifier.

 

« Comment vous portez-vous, monsieur ? dit une voix à l’oreille de Martin.

 

– Comment vous portez-vous, monsieur ? » dit celui-ci.

 

Celui qui lui parlait ainsi était un gentleman, grand et maigre, avec un bonnet de tapisserie et une longue redingote flottante en drap de billard, ornée aux poches d’agréments en velours noir.

 

« Vous êtes Européen, monsieur ?

 

– Oui, dit Martin.

 

– Vous êtes heureux, monsieur. »

 

Martin le pensait bien ; mais il ne fut pas long à découvrir que le gentleman et lui attachaient chacun un sens différent à cette observation.

 

« Vous êtes heureux, monsieur, d’avoir l’occasion de contempler notre Elijah Pogram, monsieur.

 

– Votre Elijahpogram !… répéta Martin, croyant que ces deux mots n’en faisaient qu’un, et qu’il s’agissait de quelque monument.

 

– Oui, monsieur. »

 

Martin s’efforça de paraître le comprendre, mais il n’en put venir à bout.

 

« Oui, monsieur, dit le gentleman, notre Elijah Pogram, qui est assis là, près de la chaudière. »

 

Le gentleman abrité par le parapluie porta à son sourcil l’index de sa main droite, comme s’il roulait dans sa pensée des affaires d’État.

 

« C’est là Elijah Pogram ? dit Martin.

 

– Oui, monsieur, répliqua l’autre. C’est Elijah Pogram.

 

– Mon Dieu ! dit Martin. Je suis étonné. »

 

Mais il n’avait pas la moindre idée de ce que pouvait être cet Elijah Pogram. Jamais de sa vie il n’avait entendu citer ce nom.

 

« Si la chaudière de ce vaisseau venait à sauter, monsieur, dit sa nouvelle connaissance, à sauter en ce moment, ce serait un jour de fête dans le calendrier du despotisme, un jour qui égalerait presque dans ses effets sur la race humaine notre glorieux 4 juillet. Oui, monsieur, c’est l’honorable Elijah Pogram, membre du congrès, une des plus fortes intelligences de notre pays, monsieur. Qu’est-ce que vous dites de ce sourcil-là, monsieur ?

 

– Tout à fait remarquable, dit Martin.

 

– Oui, monsieur. Notre immortel Chiggle, monsieur, passe pour avoir observé, lorsqu’il fit sa célèbre statue de Pogram, laquelle a soulevé tant de discussions et de préjugés en Europe, que ce front était plus que le front d’un mortel. Ceci précéda le Défi de Pogram, et fut considéré depuis comme une prédiction terriblement heureuse.

 

– Qu’est-ce que le Défi de Pogram ? demanda Martin, pensant que peut-être c’était l’enseigne d’un cabaret.

 

– Une harangue, monsieur, repartit son nouvel ami.

 

– Oh ! certainement, s’écria Martin. À quoi songeais-je !… Il a défié…

 

– Il a défié le monde entier, monsieur, répondit gravement l’autre. Il a défié le monde en général de le disputer à notre pays en quoi que ce soit, et il a développé les ressources intérieures que nous possédons pour soutenir la guerre contre tout l’univers. Désirez-vous faire connaissance avec Elijah Pogram, monsieur ?

 

– S’il vous plaît, dit Martin.

 

– Monsieur Pogram, dit l’étranger (or M. Pogram avait entendu jusqu’au moindre mot de la conversation), voici un gentleman européen, monsieur, un gentleman anglais, monsieur. Mais je pense que des ennemis généreux peuvent se rencontrer sur le terrain neutre de la vie privée. »

 

Le languissant M. Pogram secoua les mains de Martin, à peu près comme, dans les horloges de bois, un de ces petits bonshommes qui sont au bout de leur rouleau. Mais il se dédommagea en se remettant à chiquer de plus belle, comme s’il venait d’être remonté.

 

« M. Pogram, dit l’introducteur, est dévoué au service du pays, monsieur. Pendant les vacances du congrès, il va reconnaître par lui-même ces libres États-Unis, dont il est un des fils les plus favorisés. »

 

Martin ne put s’empêcher de trouver que, si l’honorable Elijah Pogram fût resté chez lui et qu’il eût envoyé ses souliers en voyage, ils en auraient fait autant que lui ; car c’était bien la seule partie de cet homme politique qui fût en position de voir quelque chose.

 

Au bout de peu de temps, cependant, M. Pogram se leva, et, ayant craché certains restes de chique qui eussent pu nuire à la netteté de sa prononciation, il se posa de façon à s’appuyer à l’aise contre la galerie, et il commença à parler à Martin, tout en continuant de s’abriter sous son grand parapluie vert.

 

Il venait d’articuler ces mots : « Comment trouvez-vous… ? » quand Martin l’interrompit en disant : « Ce pays, je présume ?

 

– Oui, monsieur », dit Elijah Pogram.

 

Une troupe de passagers fit aussitôt cercle autour d’eux par un sentiment de curiosité. Martin entendit son nouvel ami glisser à l’oreille d’un autre ami, en se frottant les mains : « Pogram va vous le pulvériser comme verre, je vous en réponds. »

 

« Mais, dit Martin après un moment d’hésitation, je sais par expérience que vous prenez sur l’étranger un avantage peu équitable quand vous lui posez cette question. Vous n’acceptez la réponse que dans un seul sens. Je ne saurais répondre dans ce sens-là, car ce serait manquer à l’honneur. Par conséquent, j’aime mieux ne pas répondre du tout. »

 

Cependant M. Pogram devait prononcer un grand discours, dans la prochaine session, sur les relations étrangères, et il devait en outre écrire sur le même sujet des articles énergiques : or, comme il goûtait fort la libre et indépendante coutume (très-innocente et agréable en effet) de se procurer des renseignements quelconques sous forme de confidences, et ensuite de les livrer à la publicité d’une façon qui lui fût utile, il était résolu à obtenir de Martin, de manière ou d’autre, le secret de ses opinions : car, faute de tirer de lui quelque chose, il eût été forcé d’inventer, et l’invention eût été un travail fatigant. Il prit note dans sa mémoire de la réponse de Martin, et continua ainsi la conversation :

 

« Vous venez d’Éden, monsieur ? Comment avez-vous trouvé Éden ? »

 

Martin exprima franchement et en termes énergiques sa pensée sur cette partie du pays.

 

« C’est chose étrange, dit Pogram, se tournant vers le groupe des curieux, que cette haine pour notre pays et ses institutions ! Cette antipathie nationale est donc bien profondément enracinée dans le cœur des Anglais !

 

– Bon Dieu ! monsieur, s’écria Martin, la société des terrains d’Éden, avec M. Scadder à sa tête et toutes les misères qu’elle a engendrées à sa porte, est-elle donc une institution de l’Amérique ? Est-ce une partie intégrante d’aucune forme de gouvernement connu ?

 

Pogram reprit en regardant à nouveau le cercle, et continuant son raisonnement là où Martin l’avait interrompu :

 

« J’estime que ce fait provient en partie de la jalousie et du préjugé, en partie de ce que les Anglais sont naturellement incapables d’apprécier les hautes institutions de notre terre natale. »

 

Puis, se retournant vers Martin :

 

« Je présume, monsieur, que, durant votre séjour dans la ville d’Éden, vous aurez eu occasion de voir un gentleman nommé Chollop ?

 

– Oui, répondit Martin ; mais mon ami que voici pourra mieux que moi vous satisfaire à ce sujet : car, à cette époque, j’étais dangereusement malade. Mark ! le gentleman parle de M. Chollop.

 

– Oh ! oui, monsieur, oui, je comprends, dit Mark.

 

– Un splendide spécimen des produits bruts de notre pays, n’est-ce pas, monsieur ? dit Pogram d’un ton d’interrogation.

 

– Ma foi, oui, monsieur ! » s’écria Mark.

 

L’honorable Elijah Pogram lança un regard à ses amis, comme pour leur dire : « Observez bien ceci ! Voyez ce qui va suivre ! » Et ces derniers, de leur côté, rendirent hommage au génie de Pogram par un murmure d’approbation.

 

« Notre cher compatriote, dit Pogram avec l’accent de l’enthousiasme, est le modèle d’un homme tout frais sorti du moule de la nature. C’est le véritable enfant de ce libre hémisphère ! vert comme nos montagnes, brillant et coulant comme nos lacs minéraux, pur des flétrissantes conventions du monde comme le sont nos grandes prairies sans limites ! Il est rude peut-être : nos ours ne le sont-ils pas ? Il est sauvage peut-être : nos buffles le sont aussi. Mais c’est un enfant de la Nature, un fils de la Liberté ; et sa réponse énergique au Despotisme et à la Tyrannie, c’est que sa brillante demeure est dans le Soleil couchant ! »

 

Une partie de ce discours se rapportait à Chollop, une autre à un maître de poste de l’Ouest qui, ayant fait faillite publique, peu de temps auparavant (encore un caractère qu’il n’est pas rare de rencontrer en Amérique), avait été destitué. Pour le défendre, M. Pogram (il avait voté pour M. Pogram) avait vociféré ces dernières paroles du haut de son siège de législateur et les avait lancées à la tête d’un président impopulaire. Cela produisit un brillant effet ; car les auditeurs furent enchantés ; et l’un d’eux dit à Martin : « Je suppose que vous avez maintenant une idée de la tournure d’éloquence qu’il y a dans notre pays, et que vous ne demandez pas votre reste. »

 

M. Pogram attendit que ses auditeurs fussent redevenus calmes pour dire à Mark :

 

« Vous ne semblez pas de mon avis, monsieur ?

 

– Eh bien, répondit Mark, je n’aimais pas beaucoup ce gentleman, voilà la vérité, monsieur. Je le trouvais un peu trop tapageur, et je n’aimais pas du tout qu’il portât sur lui tous ces petits arguments meurtriers dont il est pourvu, ni qu’il fût si prompt à s’en servir.

 

– C’est singulier, dit Pogram, levant assez haut son parapluie pour regarder autour de lui, à l’abri de ce meuble. C’est singulier ! Voyez-vous cette opposition obstinée à nos institutions qui fait le fond de l’esprit des Anglais !

 

– Ma foi ! vous êtes de drôles de gens ! s’écria Martin. Ne dirait-on pas que Chollop et la classe qu’il représente sont une de vos institutions ? Des pistolets à revolver, des cannes à épée, des coutelas de boucher et autres instruments pareils, sont-ce là des institutions dont vous ayez lieu d’être fiers ? Des duels sanglants, des combats féroces, des attaques sauvages, des coups de feu et des coups de poignard en pleine rue, sont-ce là vos institutions ? Vous verrez que bientôt on voudra me faire croire que le Déshonneur et la Fraude font partie des institutions de la grande république ! »

 

Tandis que ces paroles sortaient des lèvres de Martin, l’honorable Elijah Pogram parcourait de nouveau des yeux le cercle.

 

« Cette haine mortelle contre nos institutions, observa-t-il, pourrait servir de texte à une étude psychologique. Le voilà maintenant qui fait allusion à la Répudiation !

 

– Ah ! dit Martin en riant, vous pouvez, si cela vous plaît, faire de toute chose une institution, et j’avoue que je ne m’attendais pas à celles-là. Tout ça chez nous ferait partie d’une institution que nous appelons du nom générique d’Old Bailey[9]. »

 

En ce moment, la cloche sonna le dîner ; chacun se précipita vers la cabine. L’honorable Elijah Pogram y courut avec une telle hâte qu’il oublia que son parapluie était ouvert, et l’enfonça si fortement dans la porte de la cabine qu’il devint impossible soit de l’en retirer, soit de l’y faire entrer. Durant une minute à peu près, cet accident produisit un désordre complet parmi les passagers affamés qui se trouvaient derrière Pogram et qui, voyant les plats sur la table et entendant fonctionner les couteaux et les fourchettes, savaient bien ce qui les menaçait s’ils tardaient davantage à arriver : aussi étaient-ils presque fous de désespoir, tandis que plusieurs citoyens vertueux déjà assis à table étaient en grand péril de s’étouffer par suite des efforts extraordinaires qu’ils faisaient pour absorber tous les mets avant la venue des autres convives.

 

Cependant les affamés enlevèrent d’assaut le parapluie et se ruèrent par la brèche. L’honorable Elijah Pogram et Martin se trouvèrent, après une lutte acharnée, assis l’un près de l’autre, aussi à leur aise qu’ils eussent pu l’être au parterre d’un théâtre de Londres ; et, pendant plus de quatre minutes consécutives, Pogram ne fit autre chose que de happer, comme un corbeau, d’énormes morceaux de tout ce qu’il pouvait attraper. Quand il eut bien regagné le temps perdu, il commença à parler à Martin et le pria de ne point se gêner le moins du monde et de causer avec lui en pleine liberté, car il avait le calme du vrai philosophe. Cette invitation fut très-agréable à Martin : car il avait pris d’abord Elijah pour un sectateur de cette autre école de philosophie républicaine, dont les nobles maximes sont gravées avec le couteau sur le corps du disciple, et écrites non pas avec une plume et de l’encre, mais avec des plumes et du goudron.

 

« Que pensez-vous, monsieur, de mes compatriotes ici présents ? demanda Elijah Pogram.

 

– Oh ! très-aimables, » dit Martin.

 

Ils étaient en effet très-aimables. Pas un seul n’avait prononcé une parole : chacun d’eux n’était occupé, selon l’usage, qu’à se repaître ; et la majeure partie de la compagnie se composait décidément de vrais gloutons !

 

L’honorable Elijah Pogram regarda Martin comme s’il voulait dire : « Vous ne pensez pas du tout ce que vous dites, j’en suis sûr ! » Et il ne tarda pas à être confirmé dans cette opinion.

 

En face d’eux était assis un gentleman adonné à tel point à la mastication du tabac, que la liqueur de cette herbe, en dégouttant sur sa bouche et sur son menton, où elle séchait ensuite, lui avait composé comme une petite barbe ; ornement si commun, du reste, que c’était à peine s’il attirait l’attention de Martin : or, cet excellent citoyen, impatient de démontrer à tout venant son droit d’égalité, se mit à sucer quelques instants son couteau, puis le plongea dans le beurre au moment même où Martin se disposait à en prendre, laissant en souvenir un jus qui eût soulevé le cœur d’un vidangeur.

 

Quand Elijah Pogram (pour qui cet incident n’était qu’un détail journalier) vit Martin repousser l’assiette et s’abstenir de prendre du beurre, il fut enchanté et dit :

 

« Vraiment, votre haine mortelle à vous autres Anglais pour les institutions de notre pays est quelque chose d’étourdissant.

 

– Sur ma vie, s’écria Martin à son tour, voilà bien le plus étrange rapprochement qu’on ait jamais fait. Un homme s’érige volontairement en pourceau, et ça devient une institution !…

 

– Nous n’avons pas le temps d’acquérir des formes, dit Elijah Pogram.

 

– Acquérir !… s’écria Martin. Mais il n’est pas question de rien acquérir. Il s’agit de ne pas perdre la politesse naturelle même à un sauvage, et cette bonne éducation instinctive qui avertit un homme de ne blesser ni dégoûter personne. Ne pensez-vous pas, par exemple, que l’individu en question ne sait pas parfaitement à quoi s’en tenir, mais qu’il regarde comme chose très-belle et très-indépendante de se montrer une brute dans les petits actes de la vie privée ?

 

– C’est un compatriote, dit M. Pogram, et naturellement il est vif et sans façon.

 

– Voyez cependant, M. Pogram, ce qui s’ensuit, continua Martin. La majeure partie de vos concitoyens débutent par négliger obstinément les petites précautions sociales, qui n’ont rien de commun avec l’élégance, la coutume, l’usage, le gouvernement ou la patrie, mais qui sont des actes de politesse générale, de convenance naturelle et humaine. Vous les approuvez en cela, puisque vous trouvez que toutes les critiques qu’on peut faire de leurs infractions à la sociabilité sont une attaque contre un des plus beaux traits de votre caractère national. À force de dédaigner les petites obligations, ils arrivent dans un laps de temps régulier à en mépriser de grandes, et, par exemple, à refuser de payer leurs dettes. J’ignore s’ils le font ou s’ils ne sont pas éloignés de le faire ; mais chacun, s’il veut bien y prendre garde, peut voir aisément que ce résultat se produira un jour par un progrès tout naturel, et que ce sera comme le développement d’un grand arbre qui doit tomber bientôt parce qu’il est pourri à la racine. »

 

M. Pogram avait l’esprit trop philosophique pour envisager ainsi les choses. Ils remontèrent sur le pont : là, l’homme politique, reprenant son premier poste, se remit à mâcher du tabac jusqu’à ce qu’il tombât dans un état léthargique voisin de l’insensibilité.

 

Après un pénible voyage de plusieurs jours, ils arrivèrent au même quai où Mark avait failli si bien rester en arrière, le soir de leur départ pour Éden. Le capitaine Kedgick, l’ancien hôte, était sur le rivage, et grande fut sa surprise de voir Martin et Mark Tapley descendre du bateau.

 

« Comment !… de retour ! s’écria-t-il. Ma parole, vous m’étonnez !…

 

– Pouvons-nous loger chez vous jusqu’à demain, capitaine ? dit Martin.

 

– Vous pouvez y rester un an si cela vous plaît, je vous le déclare, répondit froidement Kedgick. Mais notre population ne vous verra point revenir avec satisfaction.

 

– Pourquoi notre retour lui déplairait-il, capitaine Kedgick ? dit Martin.

 

– Mes concitoyens pensaient que vous alliez coloniser, répondit Kedgick en secouant la tête : il ont été attrapés, vous ne sauriez le nier.

 

– Qu’entendez-vous par là ? s’écria Martin.

 

– Vous n’eussiez pas dû les recevoir en audience, dit le capitaine. Certainement non.

 

– Mon bon ami, répliqua Martin, est-ce que c’est moi qui ai demandé à les recevoir ? Cela a-t-il dépendu de ma volonté ? N’est-ce pas vous qui m’avez dit qu’ils monteraient de force et que, sans cela, je serais écorché comme un chat sauvage ? ne m’avez-vous pas menacé en leur nom de toute sorte de vengeances si je refusais de les recevoir ?

 

– Je n’en sais rien, dit le capitaine : mais, quand notre peuple fait jabot, son jabot est empesé fièrement roide, je vous en avertis. »

 

Là-dessus, il se mit à marcher en arrière à côté de Mark, tandis que Martin et Elijah Pogram se rendaient à l’Hôtel National.

 

« Nous voilà revenus vivants, comme vous voyez ! dit Mark.

 

– Ce n’était pas là sur quoi je comptais, dit le capitaine en grommelant. On n’a pas le droit d’être un homme public à moins de répondre aux vœux du public. Notre population d’élite n’eût pas couru à son lever si elle avait su cela. »

 

Rien ne réussit à ébranler le capitaine, qui persistait à trouver très-mauvais qu’ils ne fussent pas morts tous deux à Éden. Les pensionnaires de l’Hôtel National s’exprimèrent fortement dans le même sens sur ce sujet : mais par bonheur il arriva que le temps leur manqua pour réfléchir sur cette injure ; car on prit immédiatement la résolution de fondre sur l’honorable Elijah Pogram et de lui donner sur-le-champ un lever.

 

Comme le repas général du soir avait eu lieu dans la maison avant l’arrivée du bateau, Martin, Mark et Pogram prenaient ensemble le thé et les sandwiches à la table publique, quand la députation entra pour annoncer cet hommage. Ladite députation se composait de six gentlemen pensionnaires et d’un jeune garçon qui avait la voix très-perçante.

 

« Monsieur ! dit l’orateur de la troupe.

 

– Monsieur Pogram ! » cria le jeune homme à la voix perçante.

 

L’orateur, ainsi remémoré de la présence du jeune homme à la voix perçante, le présenta.

 

« Le docteur Ginery Dunkle, monsieur. Un gentleman d’un grand génie poétique. Il n’y a pas longtemps qu’il nous est venu ici, monsieur, et pour nous, monsieur, c’est une acquisition précieuse, je vous l’assure. Oui, monsieur ; M. Jodd, monsieur ; M. Izzard, monsieur ; M. Julius Bib, monsieur.

 

– Julius Washington Merryweather Bib, dit ce dernier gentleman, comme s’il se parlait à lui-même.

 

– Je vous demande pardon, monsieur, excusez-moi. M. Julius Washington Merryweather Bib, monsieur ; un gentleman très-estimé, monsieur, dans le commerce des friperies. Le colonel Groper, monsieur. Le professeur Piper, monsieur. Mon nom à moi, monsieur, est Oscar Buffum. »

 

Chaque individu faisait une glissade, à mesure qu’il était nommé, venait donner de la tête contre l’honorable Elijah Pogram, lui pressait les mains et se retirait en arrière. Les présentations étant achevées, l’orateur reprit :

 

« Monsieur…

 

– Monsieur Pogram !… cria le jeune homme à la voix perçante.

 

– Peut-être, dit l’orateur d’un ton de découragement, peut-être serez-vous assez bon, docteur Ginery Dunkle, pour vous charger vous-même de remplir notre petit office ? »

 

Comme le jeune homme à la voix perçante ne désirait rien tant, il se porta aussitôt en avant.

 

« Monsieur Pogram ! monsieur ! Quelques-uns de nos concitoyens, monsieur, ayant appris la nouvelle de votre arrivée à l’Hôtel National, et pénétrés du caractère patriotique de vos services publics, désirent, monsieur, avoir le bonheur de vous contempler, de jouir de votre société, monsieur, et de se délasser avec vous, monsieur, dans ces moments qui…

 

– Sont… souffla Buffum.

 

– Qui sont si particulièrement le partage, monsieur, de notre grande et heureuse patrie.

 

– Écoutez ! cria le colonel Groper, d’une voix retentissante. Très-bien ! Écoutez-le ! Très-bien !

 

– En conséquence, monsieur, poursuivit le docteur, ils demandent, comme une marque de leur respect, l’honneur de votre présence à un petit lever qui aura lieu dans le salon des dames, à huit heures. »

 

M. Pogram s’inclina et dit :

 

« Mes chers compatriotes…

 

– Bien ! cria le colonel. Écoutez-le ! Très-bien !

 

M. Pogram adressa un salut particulier au colonel, puis il continua ainsi :

 

« L’approbation que vous donnez à mes travaux pour la cause commune va droit à mon cœur. En tout temps, en tous lieux, mes amis, dans le salon des dames comme sur le champ de bataille…

 

– Bien ! très-bien ! Écoutez-le ! écoutez-le ! dit le colonel.

 

– Le nom de Pogram sera fier de s’unir à vous. Et puisse-t-on, mes amis, écrire sur ma tombe : « Il fut membre du congrès de notre patrie commune, et se montra actif dans l’accomplissement de son mandat. »

 

Le jeune homme à la voix perçante dit alors :

 

« Le comité, monsieur, vous attendra à huit heures moins cinq minutes. Je vous salue, monsieur ! »

 

M. Pogram lui serra les mains, puis serra successivement celles des autres ; et, quand ils revinrent à huit heures moins cinq, ils dirent l’un après l’autre, d’une voix sépulcrale : « Comment vous portez-vous, monsieur ? » et tous serrèrent successivement la main de M. Pogram, comme si dans l’intervalle il se fût écoulé un an d’absence, et qu’ils se rencontrassent par hasard à un enterrement.

 

Mais M. Pogram avait mis le temps à profit pour rafraîchir sa toilette, et il avait composé sa chevelure et son visage d’après sa statue de Pogram, si bien que chacun n’eut qu’à entr’ouvrir un œil pour s’écrier : « C’est lui ! le voilà tel qu’au jour où il prononça le Défi ! » Les membres du comité s’étaient également parés ; et, lorsqu’ils entrèrent en corps dans le salon des dames, un grand nombre de dames et de gentlemen qui attendaient battirent des mains en criant : « Pogram ! Pogram ! » et quelques-uns montèrent sur des chaises pour le voir.

 

Le héros de cette ovation populaire souriait et parcourait la salle du regard tandis que le comité la traversait ; en même temps il faisait observer au jeune homme à la voix glapissante qu’il connaissait bien déjà la beauté des femmes de leur commune patrie, mais que jamais il ne l’avait vue briller d’un tel éclat ni d’une telle perfection. Ce que le jeune homme glapissant transcrivit dans le journal du lendemain, à la grande surprise d’Elijah Pogram.

 

« Nous vous prierons, monsieur, s’il vous plaît, dit Buffum, posant les mains sur M. Pogram comme s’il lui prenait mesure pour un habit, de vouloir bien vous asseoir contre la muraille, à droite, dans le coin le plus reculé, afin que nos concitoyens aient plus de place. Nous serions fort heureux si vous pouviez vous adosser contre la patère du rideau, monsieur, en tenant votre jambe gauche parfaitement immobile derrière le poêle. »

 

M. Pogram fit ce qu’on lui demandait, et se serra dans un si petit coin que la statue de Pogram ne l’y eût pas reconnu.

 

Alors commencèrent les plaisirs de la soirée. Des gentlemen présentèrent des dames, puis ils se présentèrent eux-mêmes, puis ils se présentèrent les uns les autres ; ils demandaient à Elijah Pogram ce qu’il pensait de telle ou telle question politique, puis ils le regardaient et se regardaient de l’air le plus ennuyé du monde. Les dames montées sur les chaises contemplaient Elijah Pogram à travers leurs lorgnons et disaient à haute voix : « Je voudrais bien qu’il parlât. Pourquoi ne parle-t-il pas ? Oh ! priez-le donc de parler ! » Et Elijah Pogram partageait ses regards entre les dames et le reste de l’assistance, prononçant des opinions parlementaires, à mesure qu’on lui en demandait. Mais le principal objet du meeting semblait être de ne laisser, à aucun prix, Elijah Pogram s’échapper de son coin : tant ils l’y tenaient serré et surveillé de près.

 

Dans le cours de la soirée, il se fit un grand mouvement à la porte : c’était le signe d’arrivée d’une personne notable. Immédiatement après, on vit un vieux gentleman très-exalté se ruer sur la foule et se frayer un chemin vers l’honorable Elijah Pogram. Martin, qui avait trouvé un petit poste d’observation dans un coin éloigné où il se tenait avec Mark près de lui (car maintenant il ne l’oubliait plus aussi souvent qu’autrefois, bien qu’il lui arrivât de l’oublier parfois encore), Martin, disons-nous, crut reconnaître ce gentleman ; mais il ne lui resta plus de doute quand celui-ci cria de sa voix la plus forte avec les yeux hors de la tête :

 

« Monsieur, mistress Hominy !

 

– Que le ciel la bénisse, Mark ! La voilà de retour ici.

 

– Oui, monsieur, la voici, répondit M. Tapley. Pogram la connaît. Un caractère public ! Toujours elle tient l’œil fixé sur sa patrie, monsieur ! Si le mari de cette dame partage ma manière de voir, ça doit faire un gentleman bien jovial. »

 

Un passage fut ouvert ; et mistress Hominy, avec sa démarche fièrement aristocratique, son mouchoir de poche, ses mains jointes et son chapeau classique, s’avança seule à pas lents. À sa vue, M. Pogram manifesta une impression de plaisir, et un chut ! général se fit entendre. Car c’était chose notoire que, lorsqu’une femme telle que mistress Hominy rencontrait un homme tel que Pogram, la scène devait être intéressante.

 

Leurs premiers compliments furent échangés sur un ton de voix trop bas pour arriver aux oreilles impatientes de la foule : mais bientôt on put les entendre mieux, car mistress Hominy comprit sa position et reconnut ce qu’on attendait d’elle.

 

Mistress Hominy interpella d’abord assez vivement M. Pogram et lui fit subir un rigide interrogatoire, à propos de certain vote qu’il avait émis et que, en sa qualité de mère des Gracques modernes, elle avait jugé nécessaire de stigmatiser dans un factum spécial écrit pour les besoins de la cause en caractères gothiques. Mais M. Pogram put échapper à cette mercuriale en faisant, d’une manière très-opportune, allusion à la bannière étoilée qui, à ce qu’il paraît, a la propriété remarquable d’éteindre les bourrasques quand on la hisse du côté où souffle le vent. Mistress Hominy lui fit donc grâce sur ce point. Tous deux alors s’étendirent sur certaines questions de tarifs, de traités de commerce, de limites territoriales, d’importation et d’exportation, et produisirent un puissant effet sur leurs auditeurs. Et mistress Hominy parla, non-seulement selon l’expression reçue, « comme un livre, » mais encore comme ses propres livres, qu’elle citait mot pour mot.

 

« Mon Dieu ! qu’est-ce que c’est que cela ? s’écria mistress Hominy, ouvrant un petit billet remis entre ses mains par le gentleman fougueux qui lui avait servi d’introducteur. Dites-moi donc… Oh ! très-bien maintenant ! N’est-ce pas bien singulier ? »

 

Et elle lut à haute voix ce qui suit :

 

« Deux dames de lettres présentent leurs compliments à la mère des Gracques modernes, et la prient d’être assez bonne, en sa qualité de compatriote illustre, pour les mettre en présence de l’honorable (et distingué) Elijah Pogram, que ces deux dames ont souvent contemplé sur le marbre palpitant de Chiggle, ce grand sculpteur qui saisit les âmes. Si la mère des Gracques modernes répond verbalement qu’elle accède à la demande des deux dames, celles-ci auront immédiatement le plaisir de se joindre à l’éclatante assemblée pour rendre hommage à la conduite patriotique d’un Pogram. Comme un gage d’union de plus entre les deux dames et la mère des Gracques modernes, il est utile de faire observer que ces deux dames sont transcendantales. »

 

Mistress Hominy s’empressa de se lever pour aller à la porte, d’où elle revint, au bout d’une minute, avec les deux dames, qu’elle conduisit, à travers le couloir pratiqué dans la foule, avec cette majesté de démarche qui lui était si particulière, jusqu’au grand Elijah Pogram. C’était tout à fait la dernière scène de Coriolan, comme le cria dans son enthousiasme le jeune homme.

 

L’une des deux dames de lettres portait une perruque brune, d’une largeur extraordinaire ; sur le front de l’autre était attaché par des liens invisibles un camée massif qui, pour la taille et la forme, ressemblait à ces tartes aux framboises qu’on achète vulgairement moyennant un penny. Ce camée représentait la façade du Capitole de Washington.

 

« Miss Toppit et miss Codger ! dit mistress Hominy.

 

– Codger…, murmura Mark, n’est-ce pas, monsieur, la dame dont il est si souvent question dans les journaux anglais ; la plus vieille citoyenne de ce pays ; une femme qui ne se rappelle jamais rien ?

 

– Être présentée à un Pogram par une Hominy, dit miss Codger, c’est une circonstance pour faire vibrer ce que nous appelons nos sentiments. Mais pourquoi les appelons-nous ainsi, ou comment sont-ils émus, ou même sont-ils vraiment émus, ou s’ils le sont, le sommes-nous, ou bien y a-t-il réellement, chose miraculeuse ! un Pogram ou une Hominy, ou un principe actif auquel on puisse conférer ces noms ? autant de questions où l’esprit s’égare, faute de lumières ; autant de questions trop vastes pour qu’on puisse les pénétrer dans un moment de surprise comme celui-ci.

 

– L’âme et la matière, dit la dame à la perruque, glissent rapidement dans le tourbillon de l’immensité. Le Sublime rugit, et le calme Idéal dort paisiblement dans les salles murmurantes de l’Imagination. Qu’il est doux de les entendre ! Mais alors le sombre philosophe éclate de rire et dit au Grotesque : « Holà ! arrête-moi cette mascarade, et qu’on m’amène tout cela ici ! » Et la vision s’évanouit. »

 

Après ces belles paroles, les deux dames prirent la main de Pogram et la pressèrent contre leurs lèvres, comme une palme patriotique. Cet hommage étant rendu, la mère des Gracques modernes demanda des chaises, et les trois femmes de lettres se mirent ardemment à l’œuvre pour montrer le pauvre Pogram sous toutes ses faces et faire ressortir ses plus brillantes couleurs.

 

Comment Pogram perdit pied, et comment les trois dames n’eurent jamais pied, c’est là un fait historique qu’il est inutile de raconter. Il suffira de dire que tous quatre n’ayant plus pied et étant également incapables de nager, ils éclaboussèrent les paroles dans toutes les directions et barbotèrent d’une fameuse manière. En résumé, ceci fut considéré comme le plus brillant exercice intellectuel qui jamais eût lieu à l’Hôtel National. Plusieurs fois les larmes en vinrent aux yeux du jeune homme à la voix glapissante ; et toute la compagnie se sentit prise de maux de tête, ce qui se conçoit, vu les efforts qu’elle avait faits pour comprendre.

 

Lorsque enfin il devint nécessaire de délivrer Elijah Pogram de l’angle où il était reclus, le comité, en le voyant se retirer dans la chambre voisine, ne put plus résister à l’enthousiasme de son admiration.

 

« Cette admiration, dit M. Buffum, il fallait qu’elle se fît jour par la parole ; sinon, elle allait faire explosion. Je vous suis reconnaissant, monsieur Pogram. Vous m’inspirez, monsieur, une haute vénération et une émotion profonde. Le sentiment que je voudrais proposer d’exprimer, c’est celui-ci : « Puissiez-vous, monsieur, être toujours aussi ferme que votre statue de marbre ! Puisse cette image être toujours pour ses ennemis une aussi grande cause de terreur que vous-même ! »

 

Il y a lieu de supposer que la statue était encore plus terrible pour ses amis ; car ladite statue était une œuvre de l’école sublime ou fantastique. Elle représentait l’honorable Elijah Pogram saisi par un coup de vent, avec les cheveux complètement hérissés et les narines démesurément dilatées. Toutefois M. Pogram remercia son ami et compatriote de la proposition qu’il avait émise ; et le comité, après un nouvel et solennel échange de poignées de mains, alla se coucher, à l’exception du docteur. Celui-ci se rendit sans perdre une minute au bureau de rédaction du journal ; là, il écrivit un petit poëme sur les événements de la soirée, portant en tête : Fragment inspiré par la vue de l’honorable Elijah Pogram engagé dans une discussion philosophique avec trois des plus belles filles de la Colombie ; par le docteur GINERY DUNKLE, de Troy.

 

Si Pogram trouvait à aller se coucher autant de bonheur que Martin, il était bien récompensé de ses fatigues.

 

Le lendemain, les voyageurs se remirent en route. Martin et Mark avaient eu soin d’abord de revendre à tout prix leurs outils aux marchands mêmes de qui ils les avaient achetés. Bientôt on arriva à une courte distance de New-York. Quand Pogram fut au moment de se séparer de ses compagnons de voyage, il devint soucieux et, après quelques instants de réflexion, il prit Martin à part.

 

« Nous allons nous quitter, monsieur, dit-il.

 

– Je vous en prie, dit Martin, ne vous en affligez pas ; c’est un malheur dont il faut nous consoler.

 

– Ce n’est pas cela, monsieur, répliqua Pogram ; ce n’est pas du tout cela. Mais je désire que vous acceptiez un exemplaire de mon discours.

 

– Je vous remercie, dit Martin ; vous êtes trop bon. J’en suis très-flatté.

 

– Ce n’est pas cela encore, reprit Pogram : auriez-vous le courage d’en introduire un exemplaire dans votre pays ?

 

– Certainement, dit Martin ; pourquoi pas ?

 

– Les sentiments en sont énergiques, monsieur, dit Pogram, d’une voix sourde et avec hésitation.

 

– Cela n’y fait rien, dit Martin ; j’en emporterai une douzaine d’exemplaires si vous le désirez.

 

– Non, monsieur, répliqua Pogram ; non pas une douzaine. C’est plus que je ne veux. Si vous n’êtes pas fâché d’en courir le risque, monsieur, voici un exemplaire pour votre lord chancelier (il l’exhiba) et un autre pour votre principal secrétaire d’État. Je serais satisfait, monsieur, s’ils jetaient les yeux sur ce discours, qui leur donnera une idée exacte de mes opinions, afin que dans l’avenir ils ne viennent pas plaider l’ignorance. Pourtant n’allez pas vous compromettre pour moi, monsieur !

 

– Il n’y a pas le moindre danger, je vous assure, » dit Martin.

 

En parlant ainsi, il mit les pamphlets dans sa poche, et M. Pogram s’éclipsa.

 

M. Bevan, en répondant à Martin, l’avait averti qu’à une certaine époque (qui heureusement se trouvait être d’accord avec le retour des colons) il se trouverait en ville à un hôtel qu’il désignait, et qu’il les y attendrait avec impatience. Ils s’y rendirent sans perdre une minute et eurent la satisfaction non-seulement de l’y rencontrer, mais encore d’être accueillis par cet excellent ami avec la chaleur d’âme et la cordialité qui lui étaient particulières.

 

« Je suis vraiment fâché et honteux de vous avoir demandé assistance, dit Martin. Mais veuillez nous regarder. Voyez en quel état nous sommes, et jugez à quelles extrémités nous sommes réduits !

 

– Loin de me plaindre que vous m’ayez mis à même de vous rendre service, répliqua M. Bevan, je me reproche d’avoir été involontairement la cause première de vos malheurs. Après tout ce qu’on vous avait dit pour vous dissuader d’aller à Éden, je vous croyais guéri de l’idée que la fortune y fût si facile à faire, et je n’aurais pas cru que vous fussiez plus tenté que moi de faire ce voyage.

 

– Le fait est, dit Martin, que je me suis jeté dans cette affaire en véritable étourdi, et moins on en dira à ce sujet, mieux cela vaudra. Mark que voici n’avait pas voix au chapitre.

 

– Fort bien. Mais n’a-t-il pas eu voix après à quelque autre chapitre ? répliqua M. Bevan, riant de façon à faire comprendre qu’il connaissait bien Mark, et Martin aussi.

 

– Pas une voix très-influente, malheureusement, dit Martin en rougissant. Mais si l’on dit qu’il faut vivre pour apprendre, monsieur Bevan, il est bien plus juste de dire encore qu’il faut manquer de mourir pour apprendre, et ça n’est pas long.

 

– Maintenant, dit M. Bevan, voyons vos plans. Vous projetez de retourner tout de suite dans votre pays ?

 

– Oh ! oui, répondit vivement Martin, qui devint tout pâle à l’idée que son désir pourrait rencontrer une objection. C’est aussi votre opinion, j’espère ?

 

– Sans nul doute. Car je ne sais pas en vérité pourquoi vous êtes venus ici ; quoiqu’il ne soit pas extraordinaire, j’ai regret de le dire, qu’on éprouve le besoin d’aller encore au delà. Vous ignorez probablement que le vaisseau qui vous amena avec notre ami le général Fladdock est dans le port ?

 

– Vraiment ! s’écria Martin.

 

– Oui, et son départ est annoncé pour demain. »

 

La nouvelle avait de quoi séduire, mais à la manière de Tantale : en effet, Martin savait bien que ce serait en vain qu’il chercherait de l’emploi sur un navire de cette classe. L’argent qu’il possédait en poche n’était pas le quart de la somme qu’il avait empruntée déjà ; et, quand cet argent eût suffi pour payer le double prix du passage, c’est à peine si Martin eût osé l’y dépenser. Il soumit sa position à M. Bevan et lui confia leurs projets.

 

« Tout cela, dit son ami, n’est pas plus gai qu’Éden. Il faut que vous preniez à bord votre place comme un chrétien ; du moins autant qu’un voyageur de la chambre d’avant peut être logé en chrétien, et que vous me permettiez d’ajouter à votre dette envers moi quelques dollars de plus que vous ne le désiriez. Si Mark veut bien se rendre au vaisseau et voir combien il y a de places retenues, et s’il trouve que vous pourrez y être admis sans courir le risque d’être suffoqués, mon avis est que vous partiez. Jusque-là nous nous tiendrons mutuellement compagnie, vous et moi ; nous n’irons point chez les Norris, à moins que vous ne le désiriez, et nous dînerons tous trois ensemble ce soir. »

 

Martin ne put qu’exprimer sa reconnaissance et accepter un plan si bien conçu. Cependant il sortit de la chambre après Mark et avisa avec lui à prendre passage sur le Screw, dussent-ils coucher sur le plancher nu du pont : pas n’était besoin de presser beaucoup M. Tapley à cet égard ; il promit avec chaleur d’agir dans ce sens.

 

Lorsqu’il retrouva Martin, tous deux étant seuls, Mark laissa paraître une vive exaltation : évidemment il avait à faire une communication dont il s’attendait à tirer beaucoup d’honneur.

 

« J’ai refait M. Bevan, dit Mark.

 

– Refait M. Bevan !… répéta Martin.

 

– Le cuisinier du Screw est parti pour se marier hier, monsieur, » dit M. Tapley.

 

Le regard de Martin appela une plus ample explication.

 

« Et quand je me suis rendu à bord, et que le bruit s’y est répandu que c’était moi, le second est venu me demander si je ne voudrais pas prendre la place dudit cuisinier, dans le passage jusqu’en Angleterre. « Car vous en avez l’habitude, m’a-t-il dit ; pendant votre voyage, vous étiez toujours à cuisiner pour tout le monde. » C’est vrai tout de même, ajouta Mark, quoique je ne me fusse jamais occupé de cuisine auparavant, je vous le jure.

 

– Et qu’avez-vous dit ? demanda Martin.

 

– Ce que j’ai dit ! s’écria Mark. Que je prendrais tout ce que je pourrais attraper. « S’il en est ainsi, dit le second, eh bien ! qu’on apporte un verre de rhum. » Ce qu’on fit aussitôt. Et mes gages, monsieur, ajouta Mark avec une joie enthousiaste, payeront votre passage ; et j’ai mis le rouleau[10] dans votre case pour en prendre possession (c’est la meilleure qu’il y ait dans le coin), et en avant Rule Britannia ! les Bretons salueront la patrie !

 

– Jamais il n’exista un aussi brave garçon que vous ! s’écria Martin, lui prenant la main. Mais qu’entendez-vous par ces mots : « Nous avons refait M. Bevan ? »

 

– Comment ! ne voyez-vous pas !… dit Mark. Nous ne l’avertirons pas, vous concevez. Nous prendrons son argent, mais nous ne le dépenserons pas, et nous ne le garderons pas non plus. Voici ce que nous ferons : nous lui écrirons un petit billet pour lui expliquer cet arrangement ; nous mettrons l’argent sous même enveloppe, et laisserons le tout au comptoir, pour qu’on le lui remette quand nous serons partis. Voyez-vous la chose ? »

 

Le plaisir que cette idée causa à Martin ne fut pas inférieur à celui qu’en éprouvait Mark. Tout fut exécuté à merveille. Ils passèrent une joyeuse soirée, couchèrent à l’hôtel, laissèrent la lettre disposée comme il avait été convenu, et montèrent sur le vaisseau le lendemain matin de bonne heure, avec le cœur d’autant plus léger qu’ils étaient délivrés du poids de leur misère passée.

 

« Adieu ! cent mille fois adieu ! dit Martin à leur ami. Comment pourrai-je me rappeler toutes vos bontés ? Comment pourrai-je vous remercier assez ?

 

– Si jamais, répondit son ami, vous devenez un homme riche ou puissant, vous ferez tous vos efforts pour décider votre gouvernement à se montrer plus soigneux des intérêts de ceux de ses sujets qui cherchent au-dehors des moyens d’existence. Apprenez-lui ce que vous savez de l’émigration pour votre propre compte, et montrez-lui tout le mal qu’il pourrait prévenir à peu de frais. »

 

En avant, enfants, en avant ! L’ancre est levée. Le vaisseau nage à pleines voiles : son beaupré hardi est tourné vers l’Angleterre. L’Amérique n’apparaît plus au loin par derrière que comme un nuage !

 

« Eh bien, cuisinier, à quoi pensez-vous donc qui vous absorbe tellement ? dit Martin.

 

– Je me demandais ce que je ferais, monsieur, répondit Mark, si j’étais peintre et si l’on me chargeait de représenter l’aigle américain.

 

– Vous le peindriez sous la forme d’un aigle, je suppose.

 

– Non, dit Mark. Je n’en ferais rien. Je le représenterais comme une chauve-souris, à cause de sa vue basse ; comme une poule pattue, à cause de sa forfanterie ; comme une pie, image de sa probité ; comme un paon, à cause de sa vanité ; comme une autruche, parce qu’il se cache la tête dans la boue pensant ainsi n’être pas aperçue…

 

– Et comme un phénix, à cause du pouvoir qu’il a de renaître des cendres de ses défauts et de ses vices pour prendre un nouvel essor dans l’azur du ciel. Allons, Mark ; espérons qu’il renaîtra comme le phénix ! »

 

CHAPITRE X.

Arrivée en Angleterre. – Martin assiste à une cérémonie d’où il tire la preuve consolante qu’il n’a pas été oublié en son absence.


Midi sonnait. L’eau montait dans le port anglais où le Screw devait aborder, quand, poussé galamment par la force de la marée haute, ce bâtiment jeta l’ancre dans le fleuve.

 

Toute brillante qu’était cette scène, toute fraîche et pleine de mouvement, de souffle, de liberté et d’éclat qu’elle pouvait être, ce n’était rien en comparaison de la vie et de l’exaltation qui remplissaient le cœur des deux compagnons de voyage, à la vue des vieilles églises, des toits et des noires cheminées du pays. Le bruissement éloigné qui s’élevait en sons rauques des rues populeuses était pour leurs oreilles une musique suave ; les rangées de curieux qui les observaient du haut des parapets étaient pour eux autant d’amis tendrement aimés ; le dôme de fumée qui surplombait la ville était plus radieux et plus beau à leurs yeux que ne l’eussent été les plus riches soieries de Perse flottant dans les airs. Et quoique l’eau courant sur son sillage lumineux tournât sans s’arrêter jamais pour bondir avec des jets rayonnants autour des grands navires qu’elle soulevait ; quoiqu’elle tombât du tranchant des rames comme une pluie jaillissante de diamants ; quoiqu’elle se jouât avec les lourds bateaux et passât rapide, avec mille élans folâtres, à travers les vieux anneaux de fer tout rouillés et rivés fortement dans la muraille des quais ; cependant l’eau elle-même n’était pas à moitié aussi agitée, aussi mouvante que les deux cœurs de Martin et de Mark, au moment où cet immense bonheur leur était accordé de reprendre possession du sol natal.

 

Un an s’était écoulé depuis que ces flèches et ces toits avaient disparu à leurs yeux. Ces douze mois leur avaient semblé douze ans. Ils se signalaient çà et là l’un à l’autre quelques changements sans importance, et s’étonnaient qu’il y en eût si peu et de si légers. Sous le rapport de la santé, de la fortune, des perspectives d’avenir et des ressources, ils revenaient plus pauvres qu’ils n’étaient partis. Mais c’était la patrie ! Et, bien que la patrie ne soit qu’un nom, un mot, ce mot-là a tant d’éloquence ! Il a plus de force en vérité que n’en eût jamais la parole d’un magicien ou la réponse de l’esprit évoqué par ses conjurations.

 

Comme ils étaient débarqués avec très-peu d’argent dans leur poche et sans avoir en tête un plan d’opérations bien défini, ils se mirent à la recherche d’une taverne à bon marché, où ils se régalèrent de biftecks fumeux et de pots de bière mousseuse, comme peuvent se régaler des hommes qui viennent d’échapper à la mer et qui apprécient les généreuses friandises de la cuisine de terre. Lorsqu’ils eurent bien festoyé, comme eussent pu le faire deux gargantuas, ils ranimèrent le feu, relevèrent les rideaux rouges qui couvraient la fenêtre, et s’étant constitué chacun un sofa avec deux grands et lourds fauteuils réunis, ils se mirent à regarder avec délices le tableau de la rue.

 

Cette rue elle-même était enchantée, cachée à demi comme elle l’était sous une atmosphère de biftecks et de bière forte, écumante, de la bière anglaise pour tout dire. Sur les vitres de la croisée pesait un tel brouillard, que M. Tapley fut obligé de se lever et d’essuyer l’humide voile avec son mouchoir, pour bien s’assurer que les passants étaient des mortels ordinaires. Et même alors un petit nuage tournant en spirale monta au-dessus des deux verres de grog bouillant et déroba presque l’un à l’autre les deux amis.

 

Cette chambre était un des ces réduits inimaginables qu’on ne saurait rencontrer ailleurs que dans une taverne, et qu’on ne s’explique de trouver là qu’en raison de la faculté que l’architecte a dû avoir de se griser tout son soûl en bâtissant une taverne. Elle recélait plus d’angles qu’il n’y en a dans le cerveau d’un homme entêté ; elle était pleine d’un tas de petites cellules insensées dans lesquelles on n’eût pu faire entrer aucun objet qui ne fût inventé et fabriqué tout exprès ; elle avait de mystérieuses soupentes avec des encoignures et des traces d’escalier dans le plafond ; on avait eu soin de la munir d’une sonnette qui vibrait dans la chambre même, à deux pieds environ de la poignée de son cordon, et qui ne communiquait avec aucune autre partie de la maison. La chambre était au-dessous du niveau de la rue et avançait sur l’alignement, de sorte qu’il arrivait sans cesse aux passants de frotter les panneaux de la fenêtre avec leurs boutons ou de les racler avec leurs paniers, et souvent aussi à des enfants terribles de venir soudain se poser entre le jour et le consommateur sérieux pour se moquer de lui ou lui tirer la langue, comme ils eussent fait à un médecin ; ou bien encore ils s’amusaient, les gamins, à se faire des plaques blanches au bout du nez en l’aplatissant contre les carreaux, puis ils disparaissaient majestueusement comme des spectres.

 

Martin et Mark étaient donc assis et occupés à regarder passer la foule, tout en discutant entre eux sur la première démarche qu’ils auraient à faire.

 

« Naturellement il nous faut voir miss Mary, dit Mark.

 

– Naturellement, répéta Martin. Mais j’ignore où elle peut être. N’ayant pas eu le courage de lui écrire dans notre malheur (vous-même d’ailleurs vous jugiez le silence préférable), par conséquent n’ayant plus entendu parler d’elle depuis que nous quittâmes New-York pour la première fois, je ne sais où elle est, mon cher.

 

– Mon avis est, monsieur, répondit Mark, que ce que nous avons de mieux à faire est de nous rendre tout droit au Dragon. Il n’y a pas nécessité pour vous, à moins que vous ne le préfériez, de vous montrer en cet endroit où vous êtes connu. Vous pourrez vous arrêter à dix mille de là. Moi je ferai la route entière. Mme Lupin me contera toutes les nouvelles, M. Pinch me fournira tous les renseignements dont nous avons besoin, et il sera fièrement content, M. Pinch, de nous rendre ce service. Je propose donc ceci : partir dès cette après-midi ; nous arrêter quand nous serons fatigués ; monter dans quelque charrette en route quand nous le pourrons ; quand nous ne le pourrons pas, nous servir de nos jambes ; faire cela tout de suite et à bon marché.

 

– À moins que ce ne soit à bon marché, nous aurions quelque peine à le faire, dit Martin en tirant la bourse et l’étalant dans le creux de sa main.

 

– Raison de plus pour ne pas perdre de temps, monsieur, répliqua Mark ; attendu que, quand vous aurez vu la jeune dame et appris dans quelles dispositions d’esprit se trouve le vieux gentleman, etc., etc., alors vous saurez ce que vous aurez à faire ensuite.

 

– Sans doute, dit Martin. Vous avez parfaitement raison. »

 

Ils portaient l’un et l’autre leur verre à leurs lèvres quand leur main s’arrêta à mi-route : leur regard venait d’être frappé par une figure qui lentement, très-lentement et d’un air très-réfléchi, passait en ce moment sous la fenêtre.

 

C’était M. Pecksniff. Il était paisible, calme, mais fier, d’une fierté honnête ; vêtu avec un soin particulier, souriant avec plus de douceur encore que d’habitude, réfléchissant aux beautés de son art, abstraction faite de toute sordide pensée de gain, et glissant paisiblement le long du disque lumineux de la croisée, comme Rotomago dans la lanterne magique.

 

À l’instant où M. Pecksniff allait s’éloigner, une personne venant dans le sens opposé s’arrêta pour le suivre de l’œil avec un profond intérêt et un respect marqué, presque avec vénération ; et l’aubergiste, s’élançant de sa maison comme s’il eût aperçu également le vertueux architecte, rejoignit la personne qui s’était arrêtée, lui parla, secoua aussi la tête avec gravité et contempla également M. Pecksniff.

 

Martin et Mark restèrent à s’entre-regarder, comme s’ils n’en pouvaient croire leurs yeux : et cependant l’aubergiste était toujours là, et l’autre individu y était de même. En dépit de l’indignation qu’il avait ressentie rien qu’en entrevoyant M. Pecksniff, Martin ne put s’empêcher de rire de bon cœur : Mark ne résista point à semblable envie.

 

« Il faut approfondir la chose ! dit Martin. Appelez le maître de la taverne, Mark. »

 

M. Tapley sortit pour exécuter ces instructions, et il revint aussitôt, ramenant leur hôte à face bouffie.

 

« Dites-moi, je vous prie, monsieur l’hôte, demanda Martin, quel est ce gentleman qui vient de passer par ici et que vous suiviez de l’œil ? »

 

L’aubergiste ranima le feu, comme si, dans son désir de produire le plus d’effet possible par sa réponse, il était devenu indifférent au prix du charbon ; puis enfonçant ses mains dans ses poches, il répondit après s’être gonflé, afin de donner à sa réplique le plus d’ampleur possible :

 

« Ceci, messieurs, c’est le grand M. Pecksniff ! le célèbre architecte, messieurs ! »

 

En disant cela, il promena son regard de l’un à l’autre, comme pour s’apprêter à secourir le premier des deux qui serait foudroyé par cette nouvelle.

 

« Le grand M. Pecksniff, le célèbre architecte, messieurs, est venu ici pour assister à la pose de la première pierre d’un nouveau et splendide monument public.

 

– Est-ce d’après ses dessins qu’on doit construire ce monument ? demanda Martin.

 

– Le grand M. Pecksniff, le célèbre architecte, messieurs, répondit l’aubergiste qui semblait éprouver un plaisir indicible à répéter ces pompeuses épithètes, a remporté le premier prix, et c’est lui qui élèvera le monument.

 

– Qui est-ce qui pose la pierre ? demanda Martin.

 

– Notre membre des Communes est venu tout exprès. En semblable occasion, l’on n’irait pas prendre des gens de rien. Pour contenter nos directeurs, il ne fallait pas moins qu’un membre de la chambre des Communes, qui y a été renvoyé dans l’intérêt des gentlemen.

 

– Quel est cet intérêt ? demanda Martin.

 

– Comment ! ne le savez-vous pas ? » répliqua l’aubergiste.

 

Il était clair que l’aubergiste n’en savait rien. À l’époque des élections, on lui avait toujours dit que c’était le côté des gentlemen ; aussitôt il avait mis ses bottes à revers et il avait voté pour les gentlemen.

 

« Quand la cérémonie aura-t-elle lieu ? demanda Martin.

 

– Aujourd’hui, » répondit l’aubergiste. Et tirant sa montre, il ajouta d’un ton expressif : « Dans la minute. »

 

Martin se hâta de lui demander s’il n’y aurait pas moyen d’y assister ; et apprenant qu’on ne ferait aucune difficulté pour recevoir une personne convenable, à moins qu’il n’y eût pas la moindre place, il partit aussitôt avec Mark, et ils ne furent pas longs à faire la course.

 

Ils eurent la chance de pouvoir se faufiler dans un bon coin de l’enceinte, où ils pouvaient voir tout ce qui se passerait, sans trop de crainte d’être aperçus par M. Pecksniff. Ils n’étaient certes pas arrivés une minute trop tôt : car, tandis qu’ils étaient en train de se féliciter de la place qu’ils avaient pu trouver, on entendit à peu de distance un grand tapage, et aussitôt chacun tourna son regard vers la porte. Plusieurs dames se préparèrent à agiter leurs mouchoirs ; et il arriva qu’un instituteur appartenant à l’école de Charité, s’étant fourvoyé par là et ayant été très-applaudi par méprise, fut hué par contre-coup lorsqu’on reconnut l’erreur.

 

« Peut-être aura-t-il amené Tom Pinch avec lui, dit Martin à l’oreille de M. Tapley.

 

– Oh ! non, monsieur ; ne croirait-il pas lui faire trop d’honneur ? » dit également tout bas M. Tapley.

 

Le temps leur manqua pour discuter le plus ou moins de probabilité de la question : car les enfants de l’école de Charité, en linge bien blanc, arrivèrent, défilant deux par deux, et leur vue causa une si profonde émotion à tous les spectateurs que plusieurs d’entre eux ne purent retenir leurs larmes. Suivait une troupe de musiciens, conduite par un tambour consciencieux qui ne cessait de battre sa caisse. Parurent ensuite un grand nombre de gentlemen tenant des baguettes et portant sur la poitrine des nœuds de rubans : leur présence dans la cérémonie ne se définissait pas clairement ; ils marchaient à la queue leu leu, et obstruèrent l’entrée pendant un très-long temps. Ils étaient suivis du maire et de la corporation, qui entouraient le membre des Communes représentant les intérêts des gentlemen : ce dernier avait à sa droite le grand M. Pecksniff, le célèbre architecte, et chemin faisant il causait familièrement avec lui. Alors les dames agitèrent leurs mouchoirs, les gentlemen leurs chapeaux, les enfants de l’école de la Charité poussèrent des cris aigus, et le membre de la chambre des Communes représentant les intérêts des gentlemen se mit à saluer.

 

Quand le silence se fut rétabli, le membre des Communes se frotta les mains, remua la tête et jeta autour de lui des regards bienveillants : ce membre ne pouvait rien faire sans qu’une dame quelconque agitât son mouchoir avec une ardeur frénétique. S’il posait sa main sur l’épaule du maçon pour donner à cet homme quelques instructions, comme on trouvait ses manières bienveillantes vis-à-vis des classes ouvrières ! C’est ainsi qu’il savait transformer pour ces pauvres chères âmes le travail en plaisir !

 

On apporta une truelle d’argent ; et quand le membre des Communes, ayant relevé le bout de sa manche, opéra avec un peu de mortier un petit tour d’escamotage, l’air fut déchiré, tant les applaudissements retentirent avec violence. La façon dégagée dont il pratiqua cette œuvre d’artisan était quelque chose de prodigieux. Personne ne pouvait concevoir où ce représentant des intérêts des gentlemen avait pris un tel talent.

 

Lorsqu’il eut façonné une sorte de petit gâchis sous la direction du maçon, on apporta un petit vase contenant des médailles avec lesquelles le membre des Communes jongla comme pour faire une conjuration magique. Sur quoi l’on s’écria : « Que c’est drôle ! que c’est joli ! Quelle verve spirituelle ! » Les médailles étant mises en leur lieu et place, un vieux savant lut l’inscription, composée en latin, et non en anglais, ce qu’on n’aurait jamais l’idée de faire. Cette inscription causa un vif plaisir à l’assemblée, surtout quand il se trouvait un bon substantif très-long, appartenant à la troisième déclinaison et marié à l’ablatif avec un adjectif ; alors les auditeurs étaient émus et charmés au plus haut degré.

 

Maintenant c’était le tour de la pierre, qu’on posa au bruit des acclamations de la foule. Quand elle fut solidement fixée, le membre des Communes frappa dessus par trois fois avec le manche de la truelle, comme pour demander, avec une nuance de gaieté fine, s’il y avait quelqu’un à la maison. M. Pecksniff déroula alors son plan (un plan prodigieux), et les spectateurs s’approchèrent avec empressement pour le voir et l’admirer.

 

Martin, qui s’était démené durant tout le cours de la cérémonie (bien inutilement, selon Mark), ne put contenir davantage son impatience : s’avançant parmi d’autres curieux, il regarda de très-près par-dessus l’épaule de M. Pecksniff, qui ne se doutait guère du voisinage, lorsque les dessins et plans eurent été déroulés. Il revint vers Mark en écumant de rage.

 

« Eh bien ! qu’y a-t-il donc, monsieur ? s’écria Mark.

 

– Ce qu’il y a ?… C’est mon projet de bâtiment.

 

– Votre projet, monsieur ? dit Mark.

 

– Mon collège. C’est moi qui l’ai composé ; c’est moi qui ai tout fait. Il s’est borné à y ajouter quatre fenêtres, le misérable ! et il l’a gâté ! »

 

Mark pouvait à peine d’abord ajouter foi à cette nouvelle ; mais s’étant convaincu ensuite qu’elle n’avait rien que de réel, il engagea Martin à ne point faire un éclat insensé, jusqu’à ce que son accès de colère fût passé.

 

Pendant ce temps, le membre des Communes adressait un speech à l’assemblée sur la tâche agréable qu’il venait de remplir.

 

Il dit que, depuis le jour où il avait pris place au parlement pour y représenter les intérêts des gentlemen de cette ville, et il pouvait ajouter, il l’espérait du moins, les intérêts des dames aussi (mouchoirs), ç’avait été pour lui un devoir charmant de venir souvent parmi ses commettants comme d’élever la voix pour eux dans un autre endroit (mouchoirs et applaudissements). Mais il n’était jamais venu parmi eux et jamais il n’avait élevé sa voix avec un plaisir aussi doux de moitié, aussi profond, aussi pur de tout mélange. « Cette journée, ajouta-t-il, sera éternellement mémorable pour moi, non-seulement à cause des motifs que j’ai indiqués, mais encore parce qu’elle m’a fourni l’occasion de faire personnellement connaissance avec un gentleman… »

 

Ici, il montra M. Pecksniff, qui fut couvert des plus bruyantes acclamations, et il posa sa main sur son cœur.

 

« Un gentleman qui, je suis heureux de le penser, remportera d’ici à la fois honneur et profit ; un gentleman dont la réputation était parvenue déjà jusqu’à moi (et à l’oreille de qui n’était-elle pas arrivée !), mais dont jusqu’à présent je n’avais pas eu l’insigne honneur de contempler les traits intelligents, et dont jamais non plus je n’avais eu le vif plaisir de goûter sa conversation intéressante. »

 

Chacun des assistants paraissait enchanté de cette communication, et les applaudissements redoublèrent.

 

« Mais j’espère, dit le membre des Communes, que mon honorable ami (naturellement il ajouta : « S’il veut bien me permettre de l’appeler ainsi ; » et naturellement M. Pecksniff s’inclina en signe d’adhésion) me fournira plus d’une occasion de cultiver sa connaissance, et que j’aurai dans l’avenir le bonheur extraordinaire de penser qu’en ce jour j’aurai posé à la fois les deux premières pierres de deux monuments qui dureront autant que ma vie ! »

 

Nouveaux applaudissements. Pendant tout ce temps, Martin couvrait de malédictions M. Pecksniff et ne savait à quel saint se vouer.

 

Cependant M. Pecksniff répondit en ces termes :

 

« Mes amis, mon devoir est de bâtir et non de parler ; d’agir, non de discourir ; de travailler avec le marbre, la pierre et la brique, et non avec le beau langage. Je suis profondément ému. Que Dieu vous bénisse ! »

 

Cette petite harangue, qui semblait s’échapper du fond du cœur de M. Pecksniff, porta l’enthousiasme jusqu’au plus haut point. Les mouchoirs s’agitèrent de nouveau ; on cria aux jeunes enfants de l’école de Charité de devenir, s’ils le pouvaient, autant de Pecksniffs ; les membres de la corporation, les gentlemen porteurs de baguettes, le député du parlement, tous acclamèrent M. Pecksniff. Trois vivat pour M. Pecksniff ! Encore trois vivat pour M. Pecksniff ! Trois autres encore pour M. Pecksniff, s’il vous plaît, gentlemen ! Un encore, gentlemen, pour M. Pecksniff, et un fameux, pour en finir !

 

En résumé, M. Pecksniff passa pour avoir accompli une grande œuvre, et il fut récompensé avec cordialité, distinction et libéralité. Lorsque le cortège se remit en marche, et que Martin et Mark se trouvèrent presque seuls sur le terrain, le sujet de la conversation générale c’était le mérite de Pecksniff, et le désir que tout le monde avait de le connaître. Pour un peu, on l’aurait fait passer avant le membre des Communes.

 

« Comparez avec notre position celle que ce drôle occupe aujourd’hui !… dit amèrement Martin.

 

– Dieu vous bénisse ! monsieur, s’écria Mark ; à quoi bon vous échauffer ? Il y a des architectes qui sont habiles à construire les fondations ; il y en a d’autres qui bâtissent sur les fondations lorsqu’elles sont faites. Mais à la fin tout s’arrangera, monsieur, tout s’arrangera !

 

– Et en attendant…

 

– En attendant, comme vous dites, monsieur, nous avons bien des choses à faire ; nous avons à aller bien loin. Ainsi, le mot d’ordre c’est « hardi et jovial. »

 

– Mark, vous êtes le meilleur précepteur qu’il y ait au monde, dit Martin, et je ne serai pas un mauvais élève, autant qu’il dépendra de moi ; j’y suis bien résolu. Ainsi, partons ! Nous allons voir qui marchera le mieux des deux, mon vieux camarade ! »

 

CHAPITRE XI.

Tom Pinch part pour chercher fortune. – Ce qu’il trouve, au début de son voyage.


Oh ! que la ville de Salisbury était donc, aux yeux de Tom Pinch, différente de ce qu’elle lui semblait autrefois, maintenant que le vrai Pecksniff de son cœur, le Pecksniff en chair et en os, s’était dissipé dans la vapeur d’un vain rêve ! Il avait bien encore sa même foi aux boutiques merveilleuses, la même appréhension profonde du mystère et de l’immortalité du lieu ; il en tenait en aussi haute estime la richesse, la population et les ressources : et cependant ce n’était plus pour lui la vieille cité du temps jadis ; il s’en fallait de tout. Il se promena dans le marché, tandis qu’à l’hôtel on lui apprêtait son déjeuner, et, quoique ce fût toujours le même marché, encombré par les mêmes chalands et les mêmes marchands, livré au même mouvement d’affaires, retentissant de la même confusion des langues, du même bruit de volatiles dans leurs paniers ; étalant avec le même orgueil le beurre en livre fraîchement fait et posé sur des linges d’une éclatante blancheur ; tout verdoyant de son même étalage bien frais de légumes chargés de rosée ; quoiqu’on y vît disposés avec le même soin, dans les mannes des revendeurs, les petits miroirs à barbe, les rubans, les bretelles, les sous-pieds et la quincaillerie ; enfin, quoiqu’on y trouvât toujours une profusion savoureuse de bonnes choses, des pieds de cochon délicats et des pâtés précieux de la chair du porc qui naguère avait tremblé sur ces pieds-là ; c’est égal, ce n’était plus du tout le même marché pour Tom : car, au centre de la place du Marché, il ne retrouvait plus debout une statue qu’il y avait élevée sur un piédestal, comme partout où il allait ; et, sans cet ornement, Salisbury ne lui paraissait plus qu’un froid désert.

 

Au reste, le changement n’alla pas plus loin que cela : car Tom était loin d’être de l’école de ces sages qui ont reconnu, parce qu’ils ont été trompés dans un homme, qu’il n’est que trop juste et trop raisonnable qu’ils s’en vengent sur l’humanité tout entière, en n’ayant plus désormais la moindre confiance en personne. Il est vrai que cette sorte de justice, bien qu’appuyée sur l’autorité de divers poëtes profonds et de plusieurs hommes honorables, ressemble tout à fait à l’arrêt de ce bon vizir des Mille et une Nuits, qui donna l’ordre de mettre à mort tous les porteurs de Bagdad, parce qu’il supposait des torts à un membre de cette malheureuse corporation ; mais on ne peut pas dire que ce procédé philosophique soit conforme aux règles de la logique, et moins encore de la morale chrétienne révélée plus tard au monde.

 

Tom s’était habitué depuis si longtemps à tremper le Pecksniff de ses rêves dans son thé, à l’étaler sur sa rôtie, à le faire mousser dans sa bière, qu’il ne fit qu’un chétif déjeuner le matin qui suivit son expulsion. Au dîner, il ne gagna pas non plus beaucoup d’appétit à examiner sérieusement l’état de ses affaires, et à délibérer là-dessus avec son ami le sous-organiste.

 

Le sous-organiste n’hésita point à lui déclarer, comme l’expression arrêtée de son opinion, que, quelque chose qu’il voulût faire, il devait avant tout se rendre à Londres, car il n’y avait pas de ville comme celle-là ; ce qui, en général, peut bien être vrai, sans que ce fût, à la rigueur, une raison suffisante pour Tom d’aller à Londres.

 

Mais Tom y avait déjà pensé : il avait associé dans cette pensée le souvenir de sa sœur et celui de son ancien ami John Westlock, dont il était naturellement disposé à invoquer les conseils dans ce moment de crise importante. En conséquence, il résolut d’aller à Londres, et aussitôt il se rendit au bureau de la diligence pour y retenir sa place. Comme la diligence était pleine, il fut obligé de remettre son départ à la nuit suivante ; mais ce contre-temps avait son bon comme son mauvais côté : car, si Tom risquait quelques dépenses supplémentaires de séjour à Salisbury, ce retard lui permettait aussi d’écrire à mistress Lupin pour l’inviter à lui envoyer sa malle au poteau bien connu autrefois ; occasion avantageuse d’emporter avec lui ce trésor jusqu’à la capitale et d’éviter un port par le roulage. « Ainsi, se dit-il pour se consoler, c’est bonnet blanc et blanc bonnet. »

 

Et rien que d’avoir pris comme cela son parti, il est certain qu’il éprouva une jouissance inaccoutumée de liberté, une vague et indéfinie sensation de jour de congé, qui déborda de son cœur. Il avait bien ses moments de découragement et d’anxiété, et ces moments étaient, avec juste raison, très-nombreux ; mais c’est égal, il ne lui en était pas moins merveilleusement agréable de penser qu’il était son maître et qu’il pouvait faire des plans et des projets à sa tête. Il y avait là quelque chose de saisissant, d’effrayant, d’immense, d’incompréhensible ; c’était une vérité stupéfiante, toute pleine de responsabilité et d’inquiétude ; mais, en dépit de tous ses soucis, cet état de choses relevait singulièrement le goût des mets de l’hôtel, et évoquait entre Tom et ses projets une certaine vapeur de rêve, une gaze théâtrale qui leur donnait un reflet magique.

 

Dans cet état d’agitation d’esprit, Tom revint prendre possession de son lit à baldaquin, toujours à la muette surprise des portraits de l’ancien aubergiste et du gros bœuf, et ce fut ainsi qu’il passa toute la journée suivante. Lorsque enfin la diligence arriva avec le mot « Londres » blasonné en lettres d’or sur le coffre, Tom en fut tellement saisi, qu’il eut un moment envie de se sauver. Cependant il n’en fit rien ; bien plus, il s’installa sur la banquette, à côté du cocher, et de là, regardant les quatre chevaux gris pommelé, il lui sembla qu’il était lui-même un autre gris pommelé, ou tout au moins une partie de l’équipage, et il se sentit tout confus de la nouveauté et de la splendeur de sa position.

 

C’est que réellement un homme moins modeste que Tom eût été confus de se trouver assis à côté de ce cocher, car cet homme-là eût pu être aisément l’empereur de tous les malins qui firent jamais claquer un fouet. Il ne maniait pas ses gants comme un autre ; mais il vous les mettait en se tenant tout debout, même lorsqu’il trottait sur le pavé, tout à fait détaché de la voiture, comme s’il tenait les quatre chevaux gris pommelé, je ne sais comment, au bout de ses doigts. Il en était de même pour son chapeau : il accomplissait avec ce chapeau des tours de force que sa connaissance intime avec ses chevaux, et la témérité d’un homme accoutumé à se permettre tout sur la grande route, pouvaient seules expliquer. On lui apportait de petits paquets bien précieux, en y joignant des instructions particulières, et il vous les lançait dans son chapeau qu’il remettait sur sa tête, comme si les lois de la gravité ne pouvaient admettre que ce chapeau à l’épreuve de tout accident fût heurté ou enlevé par le vent. Et le conducteur donc ! soixante-dix milles par jour au grand air étaient écrits jusque dans ses favoris ; ses manières étaient un galop, sa conversation un grand trot. Cet homme était une diligence vivante lancée à fond de train, du haut d’une colline, sur une route barrée par un péage : l’image du mouvement perpétuel. Une charrette n’eût pu rouler lentement avec un pareil conducteur dessus, et son bugle à piston, qui plus est.

 

« Voilà bien les signes précurseurs de Londres, » pensait Tom, tandis qu’il était assis sur le siège et regardait autour de lui. Un tel cocher, un tel conducteur, n’auraient jamais existé entre Salisbury et une autre ville. Ce n’était point là une de vos pataches qui s’en vont tout droit au pas de leurs deux chevaux ; c’était une diligence crâne et coquette, un mauvais sujet de diligence de Londres, trottant la nuit, dormant le jour, menant une vie du diable. Elle ne s’occupait pas plus de Salisbury que si Salisbury n’avait été qu’un humble hameau. Elle passait bruyamment le long des plus belles rues, jetait un défi à la cathédrale, tournait brusquement aux angles les plus dangereux, coupait par-ci, enfilait par-là, faisant tout ranger devant elle, et s’élançait le long de la grande route dans la campagne tout droit devant elle, jetant avec son cornet à piston une fanfare éclatante, comme un dernier défi d’adieu.

 

La soirée était charmante, douce et brillante à la fois. Tom, même sous le poids du souci moral que lui infligeaient l’immensité et l’incertitude de Londres, ne put se soustraire à l’agréable sensation du mouvement rapide qui l’emportait à travers un air bienfaisant. Les quatre chevaux gris pommelé couraient de toutes leurs jambes, comme si le grand air leur plaisait autant qu’à Tom Pinch ; le bugle à piston n’était pas moins animé que les chevaux ; le cocher de temps en temps élevait la voix à l’unisson ; les roues joyeuses faisaient le faux bourdon ; le cuivre des harnais formait tout un orchestre de grelots, et cet ensemble tintant, claquant, raclant, résonnant doucement, n’était, depuis les boucles des doubles guides de cuir jusqu’à la poignée du coffre de derrière, qu’un vaste instrument de musique.

 

Yoho !… arrière les haies, les portes et les arbres ; arrière les cottages et les granges, et les gens qui s’en retournent chez eux après le travail. Yoho ! arrière les voitures tirées par des ânes et qui se détournent bien vite dans le fossé, et les chariots vides emportés par des chevaux effarouchés, qu’on ramène à coups de fouet au bord du petit cours d’eau, maîtrisés à grand’peine par leurs conducteurs qui cherchent à les retenir près de la barrière à claire-voie, jusqu’à ce que la diligence ait passé l’étroit tournant de la route. Yoho ! rasons l’église ensevelie dans un coin paisible et entourée de son cimetière rustique où les tombes sont verdoyantes et où les pâquerettes dorment (car c’est le soir) sur le sein des morts. Yoho ! arrière les ruisseaux où les bestiaux rafraîchissent leurs pieds et où poussent les joncs et les roseaux ; arrière les clôtures des parcs de chasse, les fermes et les basses-cours ; les meules de foin de l’an dernier, tranchées couches par couches et apparaissant, au déclin du jour, telles que des pignons ruinés, vieux et noircis. Yoho ! hardi dans le sable et les cailloux de la joyeuse cascatelle qui coupe la route, et houp là un petit temps de galop jusqu’à ce que nous ayons rattrapé le niveau du chemin ! Yoho ! Yoho !

 

Eh bien ! la malle était-elle au poteau lorsque la diligence y arriva ?

 

La malle ! Vous voulez demander si mistress Lupin n’y était pas elle-même en personne ? Oui-da qu’elle était venue, et magnifiquement, comme il sied à une hôtesse, dans sa propre carriole, assise sur une chaise d’acajou, conduisant de ses propres mains son cheval Dragon, pas ailé comme celui de l’enseigne, et tout cela de l’air le plus aimable du monde. Et la diligence, l’avez-vous vue s’arrêter près de mistress Lupin, frôlant sa roue, que même le conducteur, en aidant le valet d’auberge à monter la malle, a fait retentir les joyeux échos de son bugle à piston jusqu’aux cheminées lointaines de la maison de Pecksniff, comme si la diligence célébrait à sa manière la glorieuse délivrance de Tom Pinch ?

 

« C’est bien aimable ! dit Tom, se penchant pour prendre les mains de mistress Lupin. Je suis bien fâché de vous avoir donné cette peine.

 

– Cette peine, monsieur Pinch !… s’écria l’hôtesse du Dragon.

 

– Au fait, je sais que c’est un plaisir pour vous, dit Tom, lui pressant cordialement la main. Y a-t-il du nouveau ? »

 

L’hôtesse secoua la tête.

 

« Dites-lui que vous m’avez vu, reprit Tom ; dites-lui que j’étais ferme et gai, et pas découragé le moins du monde ; dites-lui que je la prie d’en faire autant, car il est certain que tout finira bien. Adieu !

 

– Vous écrirez lorsque vous serez établi, n’est-ce pas, monsieur Pinch ?

 

– Quand je serai établi ! s’écria Tom, qui ouvrit involontairement de grands yeux. Oh ! oui, j’écrirai quand je serai établi. Peut-être ferai-je mieux d’écrire auparavant, parce qu’il se pourrait bien qu’il me faille un peu de temps pour m’établir, n’ayant pas beaucoup d’argent et ne possédant qu’un ami. Je porterai mes amitiés à mon camarade, soit dit en passant. Vous étiez en bons termes avec M. Westlock, vous savez. Adieu !

 

– Adieu ! dit mistress Lupin, qui lui remit à la hâte un panier d’où sortait le col d’une longue bouteille. Prenez ceci. Adieu !

 

– Est-ce que vous désirez que je porte cela à Londres pour vous ? » lui cria Tom.

 

Mistress Lupin faisait déjà tourner sa carriole.

 

« Non, non, dit-elle. C’est seulement quelque petite chose pour vous rafraîchir en route. Jean, placez-vous vite et fouettez. C’est bien. Adieu ! »

 

Elle était à un quart de mille avant que Tom se fût remis ; alors il lui faisait gaiement signe de la main, et elle aussi.

 

« Et je ne reviendrai plus, pensa Tom en écarquillant ses yeux pour jeter de ce côté un dernier regard, je ne reviendrai plus à ce poteau où je me suis arrêté si souvent pour voir passer cette diligence ou pour me séparer là de tant de compagnons ! J’avais coutume de la comparer à un monstre énorme qui apparaissait, à certaines époques, pour emporter mes amis à travers le monde. Et maintenant c’est moi qu’elle emporte, moi qui vais chercher fortune, Dieu sait où et comment ! »

 

Tom devint tout mélancolique en se revoyant dans le passé descendre la ruelle, puis la remonter pour revenir chez Pecksniff ; et la mélancolie lui fit abaisser les yeux sur le panier qui était sur ses genoux et qu’il avait un moment oublié.

 

« C’est bien la meilleure et la plus prévoyante créature qu’il y ait au monde, pensa-t-il. Maintenant, je vois bien qu’elle avait recommandé en particulier à son valet de ne pas me regarder, afin de m’empêcher de lui jeter un schelling ! Pendant tout le temps, j’ai tenu la pièce prête, et pas une seule fois il ne s’est tourné de mon côté, tandis que naturellement ce garçon (que je connais bien) n’aurait fait autre chose que de me sourire et de me regarder en face. Sur ma parole, la bonté de tous ces gens-là pour moi me va au cœur. »

 

Ici il aperçut l’œil du cocher. En effet, le cocher clignait de l’œil.

 

« Une femme fièrement jolie pour son âge ! dit le cocher.

 

– Je suis de votre avis, répondit Tom. Le fait est qu’elle est bien.

 

– Plus jolie que bien des femmes qui sont plus jeunes, répéta Tom, qui n’était pas pour le contredire.

 

– Pour ma part, je n’aime pas quand elles sont trop jeunes, » dit le cocher.

 

C’était affaire de goût ; Tom ne se crut pas autorisé à discuter sur ce sujet.

 

« Vous trouverez rarement, par exemple, dit le cocher, qu’elles aient des opinions bien raisonnées sur le rafraîchissement, quand elles sont trop jeunes. Il faut qu’une femme soit arrivée à l’âge mûr avant qu’elle ait la précaution de venir munie d’un panier comme celui-ci.

 

– Peut-être voudriez-vous savoir ce qu’il contient ? » dit Tom en souriant.

 

Le cocher se mit à rire ; Tom, qui partageait sa curiosité, vida le panier en ayant soin de poser un à un sur le marchepied les divers articles : à savoir, un poulet froid rôti, des tranches de jambon, un pain croustillant, un morceau de fromage, des biscuits à la cuiller, une demi-douzaine de pommes, un couteau, du beurre, du sel et une bouteille de vieux xérès. Il y avait à côté une lettre que Tom mit dans sa poche.

 

Le cocher montra tant d’ardeur à approuver les soins prévoyants de mistress Lupin, et tant de chaleur à féliciter Tom sur sa bonne fortune, que Tom jugea nécessaire d’expliquer, pour l’honneur de la dame, que c’était un panier purement platonique, un cadeau de bonne amitié. Quand il eut fait cette déclaration avec une gravité parfaite (car il lui semblait qu’il était de son devoir d’éloigner de l’esprit de ce mécréant toute pensée peu convenable sur ce sujet), il lui annonça qu’il serait heureux de partager ce présent avec lui, et lui proposa d’attaquer le panier dans un esprit de bonne confraternité, à telle heure de la nuit qui semblerait au cocher la plus convenable pour cette expédition, d’après son expérience et sa connaissance de la route. À partir de ce moment, ils causèrent avec tant d’intimité que, quoique Tom ne se connût pas plus en chevaux qu’en licornes, le cocher informa son ami le conducteur, au bout du relais, que, tout original que paraissait le voyageur du siège, il en valait bien un autre pour la conversation, et qu’il serait bien à désirer qu’il y en eût toujours là de pareils.

 

Yoho ! à travers les ombres qui s’épaississent, le long des arbres ténébreux qui projettent leurs formes sur la route, la diligence poursuit sa route. Elle se moque bien qu’il fasse jour ou nuit : les feux de Londres, qui brillent à cinquante milles, suffisent bien, et au delà, pour éclairer ce voyage. Yoho ! devant le mail du village, où les joueurs de crosse se sont attardés, et où la moindre échancrure faite dans le frais gazon par le bâton ou les barres, par la balle ou le pied des joueurs, parfume la nuit d’une douce senteur. En avant ! avec quatre chevaux frais du Cerf-Chauve, l’auberge du relais où, devant la porte, se groupent les buveurs ébahis, tandis que le précédent attelage, avec ses traits qui pendent sur son dos, se dirigerait de lui-même vers la mare, s’il n’y avait pas là une douzaine de gosiers pour l’effrayer de leurs cris, et une armée de gamins pour s’élancer en volontaires à la poursuite des chevaux vagabonds. Maintenant, les nouveaux venus piaffent, frappent le pavé de leurs sabots, en font jaillir une gerbe d’étincelles ; en avant ! sur le vieux pont de pierre, puis encore dans l’ombre de la route, et puis à travers la porte du péage qui s’ouvre, et bien loin, bien loin, dans la campagne, yoho !

 

Yoho !… Eh ! par derrière, faites taire un moment votre bugle, voulez-vous ! Avancez en rampant le long de l’impériale, conducteur, et venez prendre votre part du contenu de ce panier ! Non que, pour cela, nous ralentissions notre marche ; nous stimulerons plutôt l’ardeur de nos pur-sang, pour la plus grande gloire de notre régalade. Ah ! il y a longtemps que semblable bouteille de vieux vin ne s’est trouvée en contact avec la brise suave de la nuit, soyez-en sûr, et c’est une fameuse aubaine pour humecter le sifflet d’un joueur de bugle à piston. Essayez seulement. N’ayez pas peur de lever le coude. Bill, un autre coup ! Maintenant aspirez ferme et soufflez dans votre cornet, Bill ; en voilà, de la musique ! en voilà un creux !

 

Entendez-vous l’écho par delà les collines,

Bien loin ! bien loin !…

 

dit la chanson. Yoho ! La jument écossaise est toute guillerette, ce soir. Yoho ! yoho !

 

Voyez briller la lune ! Le temps seulement de la regarder, comme elle va vite en chemin !… Elle fait de la terre un miroir qui réfléchit les objets comme la surface de l’eau. Les haies, les arbres, les humbles cottages, les clochers d’église, les souches desséchées et les jeunes pousses florissantes, tout cela est devenu d’une coquetterie si subite, qu’ils ne vont pas faire autre chose jusqu’à demain matin que de contempler leur belle image au claire de la lune. Les peupliers là-bas frémissent de joie de voir leurs feuilles tremblantes se mirer sur le sol. Pour le chêne, c’est autre chose : il n’y a pas de danger qu’il tremble, lui ; et il se contemple dans l’énergie de sa force et de son ampleur, sans laisser remuer la moindre de ses brindilles. La porte du parc revêtue de mousse, mal suspendue sur ses gonds détraqués, toute chancelante et toute ruinée, se balance de droite et de gauche devant le reflet de la lune, comme une douairière fantastique devant le miroir des Grâces ; tandis que notre groupe de fantômes voyage aussi devant nous, yoho ! yoho ! par-dessus les fossés et les fougères, le long des collines escarpées et des murs plus escarpés encore, toujours, toujours, comme à la chasse de Robin des Bois.

 

Et les nuages, donc ! et le brouillard dans le vide ! Pas de ces brouillards épais qui vous cachent tout ; mais un brouillard aérien, léger et transparent comme la gaze, un brouillard qui voile modestement à nos yeux ravis les beautés devant lesquelles il passe, et leur prête de nouveaux charmes, comme la gaze d’ailleurs a toujours fait avant nous, s’il vous plaît, et fera encore après nous, en dépit de ce qu’on pourra dire. Yoho ! Maintenant, voilà que nous courons comme la lune elle-même : tantôt nous enfonçant dans un fourré de bois, tantôt nous perdant dans un nuage de vapeur ; puis tantôt reprenant notre course en pleine lumière, et tantôt rentrant dans l’ombre pour en sortir toujours, notre voyage soutient la gageure avec le sien. Yoho ! Voyons à qui ira le plus vite. Yoho ! yoho !

 

À peine avons-nous savouré la beauté de la nuit, que le jour arrive d’un bond. Yoho ! deux relais encore, et la route champêtre se trouve changée en une rue sans fin. Yoho ! devant les jardins de maraîchers, les files de maisons, de villas, de places, de terrasses et de squares. Passez, chariots, voitures et charrettes ; passez, ouvriers matineux, vagabonds attardés, ivrognes, et vous, sobres jardinières, qui portez vos fruits au marché. Va, diligence, le long de toutes ces bâtisses de brique et de mortier ; roule sur le pavé raboteux qui met en péril l’équipage d’un siège léger sur l’impériale ! Yoho ! par des détours sans nombre et à travers un labyrinthe de rues, jusqu’à ce qu’on arrive enfin à une vieille cour d’auberge et que Tom mette pied à terre, tout étourdi et presque saisi de vertige.

 

Tom Pinch est à Londres !

 

« Cinq minutes avant l’heure !… dit le cocher en recevant de Tom ses honoraires.

 

– Sur ma parole, dit Tom, ça ne m’aurait pas fait grand’chose, quand nous serions arrivés cinq heures après le terme ; car, à cette heure matinale je ne sais pas où aller ni que faire de moi.

 

– Est-ce qu’on ne vous attend pas ? demanda le cocher.

 

– Qui ? dit Tom.

 

– Eh bien, eux ! » répliqua le cocher.

 

Il s’était si bien mis dans l’idée que Tom était venu en ville pour y trouver un cercle nombreux de parents et d’amis impatients de le revoir, qu’il eût été très-difficile de le détromper. Tom ne l’essaya pas. Il éluda gaiement le sujet, et étant entré dans l’auberge, il ne tarda point à s’y endormir devant le feu, dans une des salles publiques ouvrant sur la cour. Lorsqu’il s’éveilla, tous les gens de la maison étaient en mouvement. Il se lava et répara le désordre de sa toilette, ce qui lui fit grand bien après le voyage ; et en entendant sonner huit heures, il sortit aussitôt pour aller voir son ancien ami John.

 

John Westlock demeurait à Furnival’s-Inn, High-Holborn : c’était à peine à un quart d’heure de là ; mais Tom trouva le trajet long, par la raison qu’il fit deux ou trois milles de trop en voulant prendre le plus court. Lorsque enfin il arriva en vue de la porte de John, qui logeait au deuxième étage, il s’arrêta tout ému, la main sur le marteau, et tremblant de la tête aux pieds. Ce qui agitait ses nerfs, c’était de penser qu’il allait être obligé de raconter ce qui s’était passé entre lui et Pecksniff, et il avait peur que John ne triomphât terriblement de cet événement.

 

« Cependant, il faut toujours qu’il le sache tôt ou tard pensa Tom ; et je ferai aussi bien de le lui dire tout de suite. »

 

Il frappa. Ran tan plan.

 

« J’ai peur, pensa-t-il, que ce ne soit pas comme ça qu’on frappe à Londres. Je n’aurai pas été assez hardiment ; c’est peut-être pour cela que personne ne vient me répondre à cette porte. »

 

Il est certain que personne ne venait, et que Tom restait immobile à regarder le marteau, se demandant pourtant s’il n’entendait pas dans le voisinage un gentleman crier à quelqu’un de toutes ses forces : « Entrez ! »

 

« Dieu me bénisse ! c’est peut-être lui qui demeure ici et qui me répond. Je n’y avais pas songé. Il faut peut-être pousser la porte. Ma foi ! oui ; la voilà ouverte. »

 

Et, en effet, il n’y avait qu’à la pousser en tournant le bouton ; et lorsqu’il l’eut tourné, la même voix se fit entendre, criant de nouveau avec véhémence : « Pourquoi n’entrez-vous pas ? Entrez donc, si vous n’êtes pas sourd ! Pourquoi restez-vous là ? »

 

Tom s’avança dans le petit couloir jusqu’à la pièce d’où partait la voix, et à peine avait-il pu entrevoir un gentleman en robe de chambre et en pantoufles (avec ses bottes près de lui toutes prêtes à chausser), en train de déjeuner, un journal à la main, quand ce même gentleman, au risque de renverser sa table à thé, ne fit qu’un bond vers Tom et le saisit à grands bras.

 

« Eh quoi ! Tom, mon camarade ! s’écria le gentleman. Tom !

 

– Que je suis content de vous voir, monsieur Westlock ! dit Tom Pinch, lui pressant les deux mains et tremblant plus que jamais. Comme vous êtes bon !

 

– Monsieur Westlock ! répéta John ; qu’est-ce que cela signifie, Pinch ? Vous n’avez point oublié, je suppose, mon nom de baptême ?

 

– Non, John, non, dit Pinch ; je ne l’ai pas oublié. Mon Dieu ! comme vous êtes bon !

 

– Jamais de ma vie je n’ai vu un garçon comme vous ! s’écria John. Qu’est-ce que vous avez besoin de tant parler de ma bonté ? Vous vous attendiez donc à me trouver bien méchant ? Allons, asseyez-vous, Tom, et soyez raisonnable. Comment ça va-t-il, mon cher ? Je suis enchanté de vous voir !

 

– C’est moi, c’est moi, dit Tom, qui suis enchanté de vous voir.

 

– Eh bien ! c’est réciproque, dit John. Est-ce que ça n’a pas toujours été de même ? Si j’avais prévu votre arrivée, Tom, je me serais procuré quelque chose pour le déjeuner. Ce n’est pas que, pour moi, je ne préfère une semblable surprise au meilleur déjeuner du monde ; mais, pour vous, le cas est différent, et je ne doute pas que vous n’ayez un appétit de chasseur. Vous allez vous arranger comme vous pourrez, Tom, et nous prendrons notre revanche au dîner. Prenez donc du sucre ; ce n’est pas ici comme chez Pecksniff. Ah ! ah ! ah ! Comment va-t-il, ce Pecksniff ? Quand êtes-vous arrivé à Londres ? Allons, Tom, attaquez quelque chose. Il n’y a sur la table que des débris du dîner, mais les morceaux en sont bons. Voici une terrine de hure de sanglier ; goûtez-moi ça, Tom ! Commencez par où vous voudrez. Quel bon vieux gaillard vous faites ! Je suis ravi de vous voir. »

 

Tout en prononçant ces paroles avec une vive émotion, John allait et venait sans cesse de la chambre au cabinet voisin, apportant toute sorte de choses dans des pots, tirant de sa boîte à thé des quantités extraordinaires de la feuille chinoise, laissant tomber des petits pains dans ses bottes, versant de l’eau bouillante sur le beurre, faisant une foule de méprises de ce genre, sans se déconcerter le moins du monde.

 

« Là ! dit John, s’asseyant pour la cinquantième fois et aussitôt s’élançant de nouveau pour ajouter quelque autre chose au déjeuner. Nous voilà en état d’attendre le dîner. Et maintenant, voyons donc les nouvelles, Tom. Et d’abord, comment va Pecksniff ?

 

– Je n’en sais rien, » répondit gravement Tom.

 

John Westlock posa la théière et regarda son ami d’un air d’étonnement.

 

« Je ne sais pas comment il va, reprit Tom ; et, sauf que je ne lui souhaite pas de mal, cela m’est indifférent. Je l’ai quitté, John. Je l’ai quitté pour jamais.

 

– Volontairement ?

 

– Non, car il m’a renvoyé. Mais je m’étais aperçu que je m’étais trompé sur son compte, et je n’aurais pu rester avec lui pour tout l’or du monde. J’ai le regret de vous avouer que vous aviez bien jugé son caractère. C’est peut-être de ma part une faiblesse ridicule, John, mais je vous assure que cette découverte m’a été très-pénible et très-amère. »

 

Tom n’eut pas besoin de diriger sur son ami un regard de touchant appel, comme pour conjurer doucement l’éclat de rire qui allait s’échapper de ses lèvres. John Westlock en était à cent lieues : il respectait la douleur de son ami.

 

« Tout cela fut un rêve de mon esprit, dit Tom, le rêve est fini. Une autre fois, je vous raconterai comment la chose est arrivée. Excusez ma folie, John. En ce moment je désire n’y plus penser et n’en pas dire un mot.

 

– Je vous jure, Tom, répliqua son ami avec une grande chaleur et après avoir gardé quelques instants le silence, qu’en vous voyant si affecté de cette séparation, j’ignore si je dois me réjouir ou m’affliger de ce que vous êtes enfin arrivé à cette découverte. Je me reproche les plaisanteries que j’ai pu, en d’autres temps, risquer sur ce sujet ; j’eusse dû être plus réservé.

 

– Mon cher ami, dit Tom lui tendant la main, c’est très-généreux, très-aimable à vous de m’accueillir ainsi, moi et mon chagrin ; cela me fait rougir, à la pensée que j’ai pu éprouver quelque inquiétude en venant ici. Vous ne sauriez vous imaginer de quel poids vous soulagez mon cœur. » Il ajouta, en s’armant de nouveau de son couteau et de sa fourchette, et donnant à sa physionomie une expression joyeuse : « Je m’en vais terriblement me venger de Pecksniff sur la hure de sanglier. »

 

L’hôte, rappelé ainsi à ses devoirs, se mit aussitôt à entasser sur l’assiette de Tom toute sorte de comestibles hétérogènes, qui juraient de se retrouver les uns à côté des autres ; Tom fit un fameux déjeuner, et la discrétion bienveillante de son ami n’y gâta rien.

 

« C’est parfait, dit John après avoir suivi de l’œil avec une satisfaction infinie l’ardeur gastronomique du voyageur. Maintenant, voyons nos plans. Naturellement, vous allez loger chez moi. Où est votre malle ?

 

– Elle est à l’auberge, dit Tom. Mais je n’avais pas l’intention de…

 

– Ne me dites pas que vous n’aviez pas l’intention… interrompit John Westlock. Dites-moi plutôt que vous aviez l’intention, en venant ici, mon cher Tom, de me demander mes conseils ; n’est-ce pas ?

 

– Certainement.

 

– Et de les suivre, quand je vous les aurai donnés ?

 

– Oui, répondit Tom en souriant, s’ils étaient bons ; et je ne doute pas qu’ils ne le soient, venant de vous.

 

– Très-bien. Alors, dès le début, ne soyez pas un obstiné farceur ; sinon, je fermerai boutique et ne dépenserai pas un seul de mes précieux conseils. Vous êtes mon visiteur ; je regrette seulement de n’avoir pas un orgue à vous offrir !

 

– Le gentleman du rez-de-chaussée et celui qui demeure au-dessus de vous ne le regretteront peut-être pas tant, répondit Tom.

 

– Voyons. En premier lieu, vous désirerez voir ce matin votre sœur, et naturellement vous aimerez mieux y aller seul. Je ferai une partie du chemin avec vous ; j’irai ensuite m’occuper d’une petite affaire, et nous nous retrouverons ici cette après-midi. Mettez ceci dans votre poche, Tom. C’est la clef de la porte. Vous en aurez besoin si vous arrivez le premier.

 

– Mais réellement, dit Tom, s’établir ainsi chez un ami…

 

– Comment ! interrompit John Westlock ; il y a deux clefs. Je ne sais pas, je présume, ouvrir la porte avec deux clefs à la fois ? Quel garçon absurde vous faites, Tom !… Vous ne désirez pas quelque chose de particulier pour votre dîner ?

 

– Oh ! mon Dieu non, dit Tom.

 

– Très-bien ; en ce cas, laissez-moi faire. Voulez-vous un verre de cerises à l’eau-de-vie ?

 

– Pas une goutte ! Quel appartement confortable vous avez là !… Il n’y manque rien.

 

– Dieu vous bénisse ! Tom ; il n’y a là qu’un mobilier de garçon, un ménage improvisé pour un Philippe Quarl ou un Robinson Crusoé ; voilà tout. Eh bien ! voyons, partons-nous ?

 

– Volontiers, s’écria Tom ; dès qu’il vous plaira. »

 

En conséquence, John Westlock retira de ses bottes les petits pains égarés, se chaussa, fit sa toilette, après avoir donné à Tom le journal à lire pendant ce temps. Lorsqu’il reparut, tout équipé pour sortir, il trouva Tom le journal à la main et plongé dans une profonde méditation.

 

« Vous rêvez, Tom ?

 

– Non, dit M. Pinch, non. Je regardais la page d’annonces, espérant qu’elle pourrait contenir quelque avis qui me fût utile. Mais ce qu’il y a de singulier, et ce n’est pas d’aujourd’hui que j’en ai fait la remarque, c’est que personne n’y trouve jamais ce qui lui convient. Je vois là toute sorte de maîtres qui ont besoin de toute sorte de domestiques, et toute sorte de domestiques qui ont besoin de toute sorte de maîtres, et jamais ils ne semblent se rencontrer. Voici un gentleman tenant un bureau d’affaires et qui, par suite d’embarras momentanés, a besoin d’emprunter cinq cents livres sterling ; or, juste à l’alinéa suivant se trouve un autre gentleman qui a précisément la même somme à prêter. Mais vous verrez, John, que celui-ci ne prêtera point la somme à l’autre. Voici une dame possédant une modeste indépendance et qui a besoin de trouver la nourriture et le logement dans une famille paisible et affectueuse ; et voici une famille qui se peint elle-même sous ses traits de « famille paisible et affectueuse » et qui désire avoir exactement une pensionnaire dans ces conditions. Mais jamais cette dame n’ira dans cette famille. Vous ne verrez non plus aucun de ces gentlemen célibataires qui demandent une chambre bien aérée avec jouissance du parloir, s’aboucher avec ces autres personnes qui vivent dans une campagne remarquable pour la salubrité de l’air et située à cinq minutes du Royal-Exchange. Jusqu’à ces lettres initiales de fugitifs éternels qui se sont sauvés de chez leurs parents, et que leurs parents supplient de revenir ; ils se gardent bien de n’en rien faire, si nous devons en juger par le nombre de fois qu’on les y invite sans succès. Il semble réellement, ajouta Tom en déposant le journal avec un soupir pensif, que tous ces gens-là aient le même plaisir à imprimer leurs peines qu’à les exhaler de vive voix, comme si c’était pour eux une source de force et de consolation que de proclamer : « J’ai besoin de telle et telle chose, et je ne puis l’obtenir, et je n’espère pas l’obtenir jamais ! »

 

Cette idée fit rire John Westlock, et les deux amis sortirent ensemble.

 

Il s’était écoulé tant d’années depuis le dernier voyage que Tom avait fait à Londres, et encore avait-il si peu vu cette ville, qu’il s’intéressait vivement à tout ce qu’il apercevait. Entre autres choses remarquables, il avait particulièrement un désir ardent de connaître ces rues dont la spécialité est d’être un coupe-gorge pour les gens de la campagne, et il fut très-désappointé de découvrir, après une demi-heure de marche, qu’on ne lui avait seulement pas volé son mouchoir dans sa poche. Mais John Westlock ayant eu soin d’inventer un filou pour lui faire plaisir, et lui ayant désigné un très-respectable étranger comme appartenant à la corporation des voleurs, Tom fut enchanté.

 

Son ami l’accompagna jusqu’à une courte distance de Camberwell, et l’ayant mis à même de trouver sans la moindre possibilité d’erreur la maison du riche fondeur en cuivre, il le laissa faire sa visite.

 

Arrivé devant le grand cordon de sonnette, Tom tira doucement la poignée. Le portier parut.

 

« Dites-moi, je vous prie, n’est-ce pas ici que demeure miss Pinch ? demanda Tom.

 

– Miss Pinch est gouvernante ici, » répondit le portier.

 

En même temps il toisa Tom de la tête aux pieds, comme s’il eût voulu dire : « Je vous trouve un peu singulier de faire cette question ? D’où venez-vous donc ? »

 

« C’est bien cette jeune personne, dit Tom. C’est parfaitement cela. Est-elle à la maison ?

 

– Je ne sais pas du tout, répondit le portier.

 

– Pensez-vous que vous pourriez avoir la bonté de vous en assurer ? » dit Tom.

 

Il mit toute la précaution du monde à suggérer cette idée au portier, en voyant que la convenance d’une telle démarche ne se présentait point d’elle-même à l’esprit de ce fonctionnaire.

 

Le fait est que le portier, en répondant à l’appel de la sonnette extérieure, avait, selon l’usage, tiré le cordon de la sonnette d’avertissement à l’intérieur (car pendant qu’on y est, il n’en coûte pas plus de faire les choses dans le style aristocratique), et que les obligations de son emploi n’allaient pas plus loin. Étant payé pour ouvrir et fermer la porte et non pour fournir des explications aux étrangers, il laissa le soin de vider ce petit incident au valet de pied à aiguillettes qui, en ce moment, appelait ainsi, du haut des marches du perron :

 

« Holà ! par ici ! par ici, jeune homme !

 

– Oh ! dit Tom, courant de ce côté. Je n’avais pas remarqué qu’il y eût là quelqu’un. Dites-moi, je vous prie, miss Pinch est-elle à la maison ?

 

– Elle est dans la maison, » répondit le valet de pied, comme pour dire à Tom : « Mais si vous vous imaginez qu’elle est ici chez elle, vous ferez bien d’abandonner cette idée.

 

– Je désire la voir, s’il vous plaît, » dit Tom.

 

Le valet de pied était un jeune espiègle. En ce moment son attention fut attirée par le vol d’un pigeon auquel il prit un si vif intérêt, que ses yeux demeurèrent fixés sur l’oiseau jusqu’à ce qu’il eût disparu. Alors il invita Tom à entrer et l’introduisit dans un parloir.

 

« Pas d’nom ? » dit ce jeune homme en s’arrêtant d’un air nonchalant sur le seuil de la porte.

 

C’était une bonne idée : car sans autoriser l’étranger, s’il eût été d’un caractère violent, à lui appliquer une correction légitime, cela n’en montrait pas moins le peu de cas que le jeune homme faisait de l’étranger et déchargeait sa conscience du pénible remords de lui faire tort, peut-être, en se considérant comme un individu obscur et sans nom, si par hasard il se trompait dans son jugement.

 

« Annoncez son frère, s’il vous plaît, dit Tom.

 

– Sa mère ? dit d’un accent traînant le valet de pied.

 

– Son frère, répéta Tom élevant légèrement la voix. Si vous voulez bien annoncer d’abord un gentleman, avant de dire que c’est son frère, vous m’obligerez ; car elle ne m’attend pas, elle ne sait pas même que je suis à Londres, et je craindrais de lui causer un saisissement. »

 

Depuis longtemps le jeune homme avait cessé de prêter la moindre attention aux observations de Tom ; cependant il avait eu la bonté de rester. Il ferma la porte et disparut.

 

« Mon Dieu ! se dit Tom ; quelle conduite irrespectueuse et impolie ! J’espère que ces domestiques-là sont nouveaux dans la maison, et que Ruth est traitée autrement. »

 

Un bruit de voix qui retentissaient dans la chambre voisine interrompit ses réflexions. Ces voix semblaient engagées dans une discussion assez vive : on avait l’air de gronder sévèrement quelqu’un. Parfois elles étaient plus fortes, et alors c’était un véritable ouragan. Ce fut au milieu même d’une de ces bouffées de colère, à ce qu’il lui sembla, que le valet de pied l’annonça ; un calme subit et qui n’était rien moins que naturel, puis un morne silence, remplacèrent cette agitation et ce bruit. Tom était debout près de la fenêtre, se demandant quelle querelle domestique avait pu causer tout ce tapage, et espérant que sa sœur n’avait rien de commun avec cette scène, quand la porte s’ouvrit : Ruth parut, et se précipita dans les bras de son frère.

 

« Dieu me bénisse ! dit Tom, la regardant avec fierté lorsqu’ils se furent tendrement embrassés l’un l’autre, comme vous êtes changée ma chère Ruth ! J’aurais eu de la peine à vous reconnaître, mon amour, si je vous avais rencontrée autre part qu’ici, je vous assure ! Vous avez tant gagné ! ajouta Tom avec un plaisir inexprimable. Vous voilà tout à fait une femme ! Vous êtes si… ma foi ! oui… vous êtes si jolie !

 

– Cela vous fait plaisir à dire, Tom…

 

– Oh ! tout le monde le dirait comme moi, répliqua Tom en lui passant doucement la main sur les cheveux. C’est un fait réel et positif. Mais qu’est-ce que vous avez donc ?… demanda-t-il en la regardant de plus près ; comme vous avez les yeux rouges ! Vous avez pleuré.

 

– Non, Tom, non, je n’ai pas pleuré.

 

– Par exemple ! dit le frère avec force ; vous me faites un conte ! Ne me dites pas que non ; je le vois bien, moi. Qu’est-ce donc, ma chérie ? Maintenant que je ne suis plus chez M. Pecksniff, et que je viens essayer la fortune et m’établir à Londres, si vous n’êtes pas heureuse ici (comme j’ai bien lieu de le craindre, car je commence à penser que vous m’avez trompé jusqu’ici avec les meilleures et les plus délicates intentions), vous ne resterez pas ici. Ah ! dame ! »

 

Le sang de Tom lui montait à la tête, voyez-vous ! Peut-être la hure de sanglier y était-elle pour quelque chose ; mais en tout cas le valet de pied n’y était pas étranger, et enfin la vue de sa jolie sœur affligée y était pour beaucoup. Tom eut été capable de supporter pour lui-même bien des choses : mais il était fier de sa sœur, et l’orgueil est chatouilleux. Il se mit à se dire qu’il pouvait bien y avoir plus d’un Pecksniff. Et tout à coup les milliers d’épingles et d’aiguilles qui peuvent piquer les veines d’un homme en colère lui firent sentir des démangeaisons inaccoutumées.

 

– Nous parlerons de cela, Tom, dit Ruth en lui donnant un nouveau baiser pour le calmer. Je crains de ne pouvoir pas rester ici.

 

– De ne pas pouvoir !… répliqua Tom. Eh bien ! vous ne le pourrez pas, mon amour. Ma foi ! vous n’êtes pas réduite à la charité, sur ma parole ! »

 

Tom fut interrompu dans ces exclamations par le valet de pied, qui vint le prévenir que son maître désirait, avant qu’il partît, causer avec lui ainsi qu’avec miss Pinch.

 

« Montrez-moi le chemin, dit Tom ; je suis à lui tout de suite. »

 

Ils entrèrent dans la pièce voisine, d’où était parti le bruit de l’altercation. Là ils trouvèrent un gentleman entre deux âges, à la voix et au geste pompeux, et une dame également entre deux âges, avec ce qu’on pourrait appeler une figure de pompes funèbres, roide comme de l’empois et douce comme du vinaigre. Il y avait là encore la plus âgée des élèves de miss Pinch, celle que Mme Todgers, dans une visite que le lecteur peut se rappeler, avait nommée un sirop fin (pour un séraphin) ; elle pleurait et sanglotait de dépit.

 

« Mon frère, monsieur, dit Ruth Pinch, présentant timidement Tom.

 

– Oh ! s’écria le gentleman, qui examina Tom avec attention. Vous êtes bien réellement le frère de miss Pinch, je présume ? Excusez cette question : c’est que je ne vous trouve aucune ressemblance.

 

– Miss Pinch a un frère, je le sais, fit observer la dame.

 

– Miss Pinch est toujours à me parler de son frère quand elle ne devrait s’occuper que de mon éducation, dit l’élève en sanglotant.

 

– Sophie ! retenez votre langue ! » dit le gentleman. Et, s’adressant à Tom : « Asseyez-vous, s’il vous plaît. »

 

Tom s’assit, promenant son regard avec une muette surprise de l’un à l’autre de ces visages.

 

« Restez ici, s’il vous plaît, miss Pinch, poursuivit le gentleman, » jetant légèrement un coup d’œil par-dessus son épaule.

 

Tom l’interrompit ici en se levant pour aller chercher une chaise à sa sœur. Cela fait, il s’assit de nouveau.

 

« Je me félicite, reprit le fondeur de métaux, de ce que vous vous êtes avisé de venir aujourd’hui voir votre sœur : car, bien que par principe je n’approuve pas qu’une jeune personne engagée dans ma famille en qualité de gouvernante reçoive des visites, la vôtre en cette occasion se trouve arriver fort à propos. Je regrette d’avoir à vous informer que nous ne sommes pas du tout satisfaits de votre sœur.

 

– Nous en sommes très-mécontents, ajouta la dame.

 

– Je ne réciterai plus une leçon à miss Pinch, quand on devrait me battre jusqu’au sang, dit l’élève en sanglotant.

 

– Sophie ! lui cria son père, retenez votre langue !

 

– Voulez-vous me permettre, dit Tom, de vous demander quels sont vos motifs de mécontentement ?

 

– Oui, dit le gentleman. Je le veux bien. Je ne vous reconnais pas le droit de me faire cette question, mais je veux bien y répondre. Votre sœur ne possède pas la moindre disposition pour commander le respect. Ç’a été la source constante de contestations entre nous. Bien qu’elle soit dans cette famille depuis un certain temps, et bien que la jeune personne ici présente ait, pour ainsi dire, grandi sous sa direction, cette jeune personne n’a point de respect pour elle. Miss Pinch n’a jamais su commander le respect à ma fille ni gagner sa confiance. Maintenant, dit le gentleman, laissant sa main tomber gravement à plat sur la table, je maintiens qu’il y a là quelque chose de radicalement mauvais ! Vous, en votre qualité de frère, vous pouvez être disposé à le nier…

 

– Pardon, monsieur, dit Tom, je ne suis nullement disposé à le nier. Je suis certain qu’il y a là quelque chose de radicalement mauvais, de radicalement monstrueux.

 

– Bon Dieu ! s’écria le gentleman, parcourant la chambre d’un regard empreint de dignité, que vous dirai-je ? Voyez un peu les résultats affligeants qui naissent de la faiblesse de caractère de miss Pinch ! Quels doivent être les sentiments d’un père, quand, après avoir tant désiré (désir fréquemment exprimé par moi à miss Pinch, et je pense qu’elle n’essayera pas de le nier) que ma fille fût choisie dans ses expressions, gracieuse dans ses manières, ainsi qu’il convient à son rang social, et qu’elle sût tenir poliment à distance ses inférieurs, je la trouve, comme je l’ai fait, ce matin même, adressant à miss Pinch en personne l’épithète de mendiante ! »

 

La dame s’empressa de rectifier ainsi l’épithète :

 

« Elle a dit : « Une pauvre mendiante. »

 

– Ce qui est bien pis, dit le gentleman d’un ton triomphant. Ce qui est bien pis : « Une pauvre mendiante ! » expression basse, grossière, indigne !

 

– Tout à fait indigne, s’écria Tom. Je suis heureux de vous l’entendre ainsi qualifier.

 

– Si indigne, monsieur, dit le gentleman, baissant la voix pour la rendre plus expressive encore ; si indigne que, si je ne savais que miss Pinch est une jeune orpheline, sans protecteurs, sans parents, j’eusse, comme je le lui disais à elle-même, il y a quelques minutes à peine, sur ma véracité et mon caractère personnel, j’eusse dès ce moment et pour toujours rompu toute relation entre nous.

 

– Par le ciel, monsieur, s’écria Tom en se levant (car il ne pouvait plus se contenir), ne vous laissez pas, je vous prie, arrêter par de telles considérations. Elles n’existent pas. Ma sœur ne manque point de protecteur. Dès cet instant elle est prête à partir. Ma chère Ruth, allez mettre votre chapeau !

 

– Oh ! la jolie famille ! cria la dame. Oh ! c’est bien son frère ! Il n’y a pas de doute à cela !

 

– Pas plus de doute, madame, dit Tom, qu’il n’est douteux que cette jeune demoiselle est bien votre élève et non celle de ma sœur. Ma chère Ruth, allez prendre votre chapeau !

 

– Jeune homme, interrompit arrogamment le fondeur de métaux, quand, avec cette impertinence qui vous est naturelle et à laquelle, par conséquent, je ne daignerai plus prendre garde, vous dites que cette jeune demoiselle, ma fille aînée, a été élevée par une autre que miss Pinch, vous… Je n’ai besoin de rien ajouter. Vous m’entendez parfaitement. Je ne doute pas que vous n’ayez l’habitude de ce langage.

 

– Monsieur ! s’écria Tom, après l’avoir contemplé quelque temps en silence ; si vous ne comprenez pas ma pensée, je vous la formulerai. Si vous la comprenez, je vous prie de ne pas répéter l’expression dont vous vous êtes servi pour y répondre. Voici ma pensée : c’est qu’aucun homme ne saurait s’attendre à voir ses enfants respecter ce qu’il dégrade lui-même.

 

– Ah ! ah ! ah ! fit le gentleman avec un éclat de rire, voilà bien leur jargon habituel ! Connu ! connu !

 

– Ce n’est pas du jargon, monsieur ! c’est tout simple et tout naturel. Votre gouvernante ne saurait gagner le respect et la confiance de vos enfants, sans votre aide ! Qu’elle commence par posséder votre confiance et votre respect, et alors vous verrez ce qui arrivera.

 

– Miss Pinch est allée mettre son chapeau, je pense, ma chère ? dit le gentleman.

 

– Je vous en réponds, dit Tom, prévenant la réponse. Je n’en fais aucun doute. En attendant, je m’adresse personnellement à vous, monsieur. Vous m’avez exposé votre plainte, monsieur ; vous m’avez appelé pour l’entendre, et j’ai droit d’y répondre. Je ne suis ni bruyant ni turbulent (et c’était bien la vérité), quoique je ne puisse en dire autant de vous, après la façon dont vous m’avez parlé. Je désire, dans l’intérêt de ma sœur, rétablir la simple vérité.

 

– Vous pouvez établir ce qu’il vous plaira, jeune homme, répondit le gentleman, affectant de bâiller. Ma chère, comptez l’argent qui revient à miss Pinch.

 

– Quand vous me dites, reprit Tom, qui bouillait d’indignation, tout en gardant un extérieur calme, quand vous me dites que ma sœur n’a pas le don inné de commander le respect à vos enfants, je dois vous répondre, moi, que cela n’est pas, et qu’elle le possède, au contraire. Elle est aussi bien élevée, aussi instruite, aussi bien douée par la nature pour commander le respect, qu’aucun de ceux qui payent une gouvernante et que vous pouvez connaître. Mais quand vous la tenez dans une position inférieure à celle de vos domestiques, devez-vous supposer, pour peu que vous ayez de sens commun, qu’elle n’est pas vis-à-vis de vos filles dans une position dix fois pire ?

 

– Très-bien ! Sur ma parole, s’écria le gentleman, c’est parfaitement bien !

 

– C’est très-mal, monsieur, dit Tom. C’est très-mal, c’est misérable, c’est injuste, c’est cruel. Du respect ! Je sais que la jeunesse, dans la vivacité de ses impressions, est toujours prête à observer et à imiter ; or, comment respecterait-elle quelqu’un que personne ne respecte et qu’au contraire tout le monde traite légèrement ? Comment voulez-vous qu’elle s’intéresse à des études dont elle voit le triste fruit dans la situation méprisable qu’elles ont faite à la gouvernante ? Du respect ! Prenez tout ce qu’il y a de plus respectable et placez-le devant vos filles dans le rang où vous mettez la gouvernante, et vous leur ferez fouler aux pieds quoi que ce puisse être !

 

– Vous parlez avec une impertinence excessive, jeune homme, dit le gentleman.

 

– Je parle sans passion, mais avec une excessive indignation et avec le mépris que je ressens pour un pareil traitement comme pour ceux qui le pratiquent. Comment pouvez-vous témoigner du déplaisir ou de la surprise, en votre qualité d’honnête homme, pour avoir entendu votre fille dire à ma sœur qu’elle est humble et misérable, lorsque sans cesse vous dites devant votre fille la même chose de cinquante manières différentes, mais qui toutes n’en sont pas moins claires en d’autres mots ; et aussi lorsque votre portier et jusqu’à votre valet de chambre ont le soin délicat d’annoncer la même chose à tout venant ! Quant au soupçon, à la méfiance que vous exprimez sur sa véracité, vous n’avez pas le droit de l’employer chez vous pour lui faire subir un pareil traitement.

 

– Pas le droit ! s’écria le fondeur de métaux.

 

– Assurément non. Si vous vous imaginez que le payement d’une somme annuelle d’argent vous donne ce droit, vous vous en exagérez immensément le pouvoir et la valeur. Votre argent est, en pareil cas, la moindre partie de l’affaire. Vous pouvez être ponctuel à lui payer ses gages à la minute, et cependant faire banqueroute à son honneur. Je n’ai rien de plus à vous dire, ajouta Tom, le visage en feu maintenant qu’il avait laissé déborder son indignation ; il ne me reste plus qu’à solliciter de vous la permission d’attendre dans votre jardin que ma sœur soit prête. »

 

Et sans attendre la permission Tom sortit.

 

Avant qu’il eût commencé à se calmer, sa sœur vint le rejoindre. Elle pleurait ; Tom ne put supporter que les gens de la maison vissent sa sœur verser des larmes.

 

« Ils penseraient que vous regrettez de vous en aller, dit Tom. Vous ne regrettez pas de vous en aller, n’est-ce pas ?

 

– Non, Tom, non ; il y a si longtemps que j’aurai voulu sortir d’ici !

 

– Très-bien alors !… Ne pleurez pas, dit Tom.

 

– C’est pour vous seulement, mon chéri, que j’ai du chagrin, continua-t-elle en sanglotant.

 

– Au contraire, dit Tom, vous devez être très-contente à cause de moi. Je serai doublement heureux de vous avoir pour compagne. Levez la tête. Là ! À présent, nous partons comme il faut, sans fanfaronnade, vous savez, mais fermes et confiants en nous-mêmes. »

 

L’idée de Tom et sa sœur pouvant faire de la fanfaronnade dans les circonstances où ils se trouvaient, cette idée était une splendide absurdité. Mais, dans son exaltation, Tom était loin de juger ainsi des choses ; et, quand il franchit la porte, il avait sur le front un air si délibéré que le concierge eut peine à le reconnaître.

 

Ce ne fut qu’après quelques instants de marche et quand Tom se trouva plus calme, plus recueilli, qu’il fut tout à fait rappelé à lui-même par une question de sa sœur, qui lui dit avec sa douce petite voix :

 

« Où allons-nous, Tom ?

 

– Mon Dieu ! dit Tom en s’arrêtant, je l’ignore.

 

– Est-ce que vous… n’avez pas un domicile quelque part, mon chéri ? demanda la sœur de Tom, le regardant avec anxiété.

 

– Non, dit Tom, pas pour le moment ; pas précisément. Je ne suis arrivé que de ce matin. Il faut que nous trouvions un logement. »

 

Il ne pouvait lui dire qu’il avait dû habiter avec son ami John, mais qu’à aucun prix il ne devait lui imposer la charge de deux pensionnaires, surtout quand il y avait là-dedans une jeune fille : car il se doutait bien que cette révélation eût mis Ruth dans l’embarras, et qu’après cela la pauvre enfant se fût considérée comme un fardeau pour son frère. Il ne voulait pas non plus la laisser quelque part tandis qu’il irait retrouver John pour lui apprendre le changement survenu dans sa situation : car il ne voulait pas avoir l’air d’abuser des sentiments généreux et hospitaliers de son ami. En conséquence, il répéta : « Il faut naturellement que nous trouvions un logement. » Et il vous dit cela d’un accent aussi résolu que s’il était le meilleur livre de renseignements, le Guide-Book vivant de tous les appartements à louer de la ville de Londres.

 

« Où voulez-vous que nous allions en chercher ? ajouta-t-il. Quelle est votre idée ? »

 

La sœur de Tom n’en savait pas là-dessus beaucoup plus long que lui. Elle glissa sa modeste bourse dans la poche de l’habit de Tom, et, croisant la petite main qui venait d’agir ainsi sur l’autre petite main qu’elle avait passée au bras de son frère, elle ne dit mot.

 

« Il faut, reprit Tom, que ce soit dans un quartier à bon marché, qui ne soit pas trop loin de Londres. Attendez. Croyez-vous qu’Islington soit un bon endroit ?

 

– Je croirais assez que c’est un quartier excellent, Tom.

 

– Autrefois il était d’usage de l’appeler le joyeux Islington. Peut-être est-il joyeux encore ; et alors, tant mieux, n’est-ce pas ?

 

– Oui, si ce n’est pas trop cher, dit la sœur.

 

– Naturellement, si ce n’est pas trop cher. Eh bien ! de quel côté est Islington ? Nous n’avons rien de mieux à faire que d’y aller. Allons-y ! »

 

La sœur de Tom fût allée avec lui au bout du monde. Ils se mirent donc en route du mieux possible, bras dessus bras dessous. Mais ayant découvert qu’Islington n’était pas positivement dans le voisinage, Tom se mit en quête de quelque voiture publique qui y conduisît, et il ne tarda point à trouver son affaire. Tandis que le frère et la sœur roulaient sur le chemin d’Islington, ils ne laissèrent pas de tarir la conversation : Tom raconta ses aventures, et la sœur de Tom raconta également tout ce qui lui était arrivé, et tous deux trouvaient beaucoup plus de choses à se dire que de temps pour les dire ; car à peine avaient-ils commencé à causer, en comparaison de tout ce qu’ils avaient à se confier l’un à l’autre, lorsqu’ils atteignirent le but de leur course.

 

« A présent, dit Tom, il nous faut voir d’abord les rues les plus modestes, puis regarder les écriteaux aux fenêtres. »

 

Ils se mirent donc à cheminer, aussi gais, aussi contents que s’ils venaient de sortir d’une jolie petite maison à eux appartenant, et qu’ils allassent visiter des logements pour quelque connaissance. Tom n’avait rien perdu de sa simplicité, Dieu merci ! mais maintenant qu’il y avait là quelqu’un qui comptait sur lui, il était encouragé à compter un peu plus sur lui-même ; et il se croyait un gaillard déterminé.

 

Après avoir erré çà et là durant plusieurs heures, et visité quelque vingtaine de logements, ils commencèrent à trouver le métier fatigant, d’autant plus que pas un d’eux n’était à leur convenance. Enfin cependant ils découvrirent dans une singulière petite maison de vieille date, située dans une rue obscure, deux petites chambres à coucher et un parloir triangulaire qui semblaient faire assez bien leur affaire. On s’étonna de ce qu’ils désiraient prendre immédiatement possession ; cela parut même suspect : mais cette fâcheuse impression fut rachetée par le payement anticipé de la première semaine et par l’adresse qu’ils donnèrent pour renseignements, de John Westlock, Esquire, Furnival’s-Inn, High-Holborn.

 

Quand cette importante affaire eut été réglée, comme c’était gentil de voir Tom et sa sœur trottant ensemble chez le boulanger, puis chez le boucher, puis chez l’épicier, avec une sorte de joie timide que leur causaient ces soins de ménage inaccoutumés ; tenant tout bas conseil tandis qu’ils faisaient leurs petites emplettes, et tout déconcertés par les moindres observations du marchand ! Lorsqu’ils furent revenus au parloir triangulaire, et que la sœur de Tom, courant de tous côtés, très-occupée de mille riens charmants, s’arrêtait de temps en temps pour donner un baiser au vieux Tom ou lui sourire, Tom se frottait les mains, comme si tout Islington lui appartenait.

 

Cependant l’après-midi avançait, il se faisait tard, et il était grand temps qu’il songeât à son rendez-vous. Ainsi, après être convenu avec sa sœur que, vu qu’ils n’avaient point dîné, ils souperaient à neuf heures et se permettraient le luxe extravagant de côtelettes de mouton, Tom partit pour aller raconter à John ces merveilleux événements.

 

« Me voilà devenu tout à coup un homme de ménage, pensait-il. Si je pouvais seulement attraper une occupation, quelle vie agréable nous mènerions ensemble, Ruth et moi ! Ah ! si… ! Mais à quoi bon se décourager ? Il en sera temps quand j’aurai essayé de tout et échoué en tout ; et encore, cela ne me servirait pas à grand’chose. Sur ma parole, se dit-il en pressant le pas, qu’est-ce que John va croire que je sois devenu ? Je l’ignore. Il va commencer à craindre que je ne me sois égaré dans une de ces rues où l’on égorge les campagnards, et qu’on n’ait fait de moi de la chair à pâté ou quelque autre abomination. »

 

CHAPITRE XII.

Tom Pinch, s’étant égaré en route, trouve qu’il n’est pas le seul qui soit dans cette passe. – Il prend sa revanche sur un ennemi tombé.


Le mauvais génie de Tom ne le conduisit pas dans le repaire d’un de ces confectionneurs de pâtisserie cannibalique qu’on représente dans plus d’une légende populaire comme faisant dans la métropole un grand commerce de détail ; il ne le désigna pas non plus pour être la proie des joueurs de gobelets, coupeurs de bourse, escamoteurs, chevaliers d’industrie et tous autres fripons mieux connus de la police. Il ne lia pas conversation avec quelque gentleman qui l’emmenât dans un cabaret où se serait trouvé un autre gentleman, lequel eût juré qu’il avait plus d’argent qu’aucun gentleman, et n’eût pas tarder à prouver qu’il avait au moins plus d’argent que le gentleman présent, en lui prenant le sien ; il ne tomba pas non plus dans quelqu’un de ces nombreux pièges à hommes, qui, sans aucun avertissement, sont semés sur le sol de cette ville. Mais il se perdit en chemin, ce qui ne fut pas long, et en cherchant à se retrouver, il s’égara de plus en plus.

 

Cependant Tom, dans sa naïve ignorance de Londres, se croyait bien malin de se donner de garde d’aller demander la direction de Furnival’s-Inn ; à moins toutefois qu’il ne lui arrivât de se trouver près de la Monnaie ou de la Banque d’Angleterre : auquel cas il entrerait et ferait une ou deux questions, confiant dans la parfaite respectabilité des gens de l’établissement. Il marchait donc toujours, regardant au bout de toutes les rues qu’il traversait, et quelquefois les remontant à moitié ; et alors, en quittant sans s’en douter Goswell-Street, il enfilait Aldermanbury sans le savoir, s’égarait dans Barbican, et se retrouvait sans cesse de l’autre côté du centre de London-Wall ; de là, il se jetait à la traverse dans Thames-Street, par un instinct fidèle qui eût été merveilleux si Tom avait eu le moindre désir ou le moindre motif d’aller de ce côté ; voilà comment enfin il se trouva tout près du Monument.

 

L’Homme du Monument était pour Tom un être aussi mystérieux que l’Homme de la Lune. M. Pinch eut tout de suite l’idée que la créature solitaire qui vivait dans ce pilier loin de l’humanité tout entière, comme un vieil ermite, était précisément l’homme à qui il pouvait demander son chemin en toute confiance. Il devait être froid par habitude et peu accessible aux passions humaines, la colonne qu’il habitait était trop au-dessus de cela ; mais si la Vérité n’existait pas à la base du Monument, malgré la strophe de Pope sur l’extérieur de cet édifice, où pouvait-on espérer, se disait Tom, de la rencontrer à Londres ?

 

En s’approchant davantage du Monument, Tom éprouva un grand encouragement à voir que l’Homme du Monument avait des goûts simples ; qu’au milieu de cette résidence massive et artificielle, il conservait encore le culte des souvenirs champêtres ; qu’il aimait les fleurs, suspendait dans sa chambre des cages d’oiseaux, n’était pas complètement dépourvu de verdure au seuil de sa porte, et élevait de jeunes arbres dans des baquets. L’Homme du Monument était lui-même en ce moment assis devant sa porte, occupé à bâiller, comme s’il n’y avait pas là le Monument pour lui fermer la bouche et pour donner à son existence un intérêt perpétuel.

 

Tom s’avançait vers ce personnage remarquable pour lui demander le chemin de Furnival’s-Inn, quand deux curieux se présentèrent pour visiter le Monument. C’étaient un gentleman et une dame. Le gentleman dit :

 

« Combien par personne ? »

 

L’Homme du Monument répondit :

 

« Un tanneur[11]. »

 

Cette expression paraissait triviale, en la rapprochant du Monument.

 

Le gentleman mit un schelling dans la main de l’Homme du Monument, et celui-ci ouvrit une petite porte sombre. Quand le gentleman et la dame eurent disparu, l’Homme referma la porte et revint lentement à sa chaise.

 

Il s’assit et se mit à rire.

 

« Ils ne savent pas, dit-il, combien il y a de marches. Sinon, ils auraient plutôt payé double pour rester ici. Elle est bonne !… »

 

L’homme du Monument était un cynique, un vrai roué ! Tom ne pouvait plus songer à lui demander son chemin ; au contraire, il était disposé à n’ajouter foi à aucune de ses paroles.

 

« Mon Dieu ! s’écria derrière M. Pinch une voix bien connue. Pour sûr, c’est lui ! »

 

En même temps, Tom se sentit frappé dans le dos par le haut d’une ombrelle. Comme il se retournait pour avoir l’explication de ce salut, il aperçut la fille aînée de son ex-patron.

 

« Miss Pecksniff !… dit Tom.

 

– Comment ! ô ciel ! M. Pinch !… s’écria Cherry. Qu’est-ce que vous faite ici ?

 

– Je me suis égaré en route, dit Tom. Je…

 

– J’espère que vous vous êtes sauvé de la maison, dit Charity. Ce serait ma foi bien fait, et on ne pourrait que vous en féliciter, quand papa s’oublie à ce point.

 

– Je l’ai quitté, répondit Tom. Mais c’était le bon accord des deux côtés. Ce n’est pas du tout une fuite clandestine.

 

– Est-ce qu’il est marié ? demanda Cherry avec un tremblement nerveux du menton.

 

– Non… pas encore, dit Tom en rougissant. Pour vous avouer la vérité, je ne crois pas qu’il se marie si… si c’est miss Graham qui est l’objet de sa passion.

 

– Ta ta ta, monsieur Pinch ! s’écria Charity avec la vivacité de l’impatience ; il est facile de vous en faire accroire. Vous ignorez de quels artifices est capable une pareille créature. Tout ce monde-là ne vaut pas grand’chose.

 

– Vous n’êtes pas mariée ? demanda Tom, hasardant cette question pour détourner le cours de la conversation.

 

– Non, non !… dit Cherry, en dessinant avec le bout de son ombrelle le contour d’un des pavés de l’enceinte du Monument. Je… Mais il est vraiment impossible de s’expliquer ici. Ne voulez-vous pas entrer ?

 

– Vous demeurez donc par ici ? dit Tom.

 

– Oui, répondit miss Pecksniff en montrant du bout de son ombrelle la pension bourgeoise, je demeure chez mistress Todgers, pour le moment. »

 

La façon expressive dont elle avait appuyé sur ces derniers mots fit comprendre à Tom qu’on attendait de lui quelque question à cet égard. Aussi dit-il :

 

« Pour le moment seulement !… Devez-vous retourner bientôt chez vous ?

 

– Non, monsieur Pinch, répondit Charity. Non, je vous remercie. Non ! Une belle-mère qui serait plus jeune que… je veux dire qui est presque du même âge que moi, ne me conviendrait pas du tout. Pas du tout ! répéta Cherry avec un éclat de dépit.

 

– Je pensais qu’en disant : Pour le moment

 

– En vérité, sur ma parole, monsieur Pinch, dit Charity en rougissant, je ne supposais pas que vous me presseriez autant sur ce sujet ; sinon, je n’eusse pas été assez imprudente pour y faire allusion, car réellement… Mais est-ce que vous ne voulez pas entrer ? »

 

Tom, pour s’excuser, exposa qu’il avait rendez-vous à Furnival’s-Inn, et qu’en venant d’Islington il avait fait quelques zigzags de trop et s’était ainsi trouvé au Monument en s’égarant de plus en plus. Miss Pecksniff sourit en dessous quand il lui demanda si elle connaissait le chemin pour aller à Furnival’s-Inn, et enfin elle trouva le courage de lui répondre :

 

« Un gentleman de mes amis, pas précisément de mes amis, mais de mes connaissances… Oh ! sur ma parole, je sais à peine ce que je dis, monsieur Pinch… N’allez pas supposer qu’il y ait le moindre engagement entre nous ; ou bien, s’il y en a un, que ce soit une chose définitive… Ce gentleman, dis-je, doit se rendre immédiatement dans le voisinage de Furnival’s-Inn pour une petite affaire, je crois, et je suis certaine qu’il serait enchanté de vous accompagner pour vous empêcher de vous perdre encore. Veuillez donc entrer à la maison. Vous y trouverez très-probablement ma sœur Merry, ajouta-t-elle avec un étrange mouvement de tête et avec un sourire qui n’avait pas du tout l’air agréable.

 

– Alors je pense, dit Tom, que je tâcherai de découvrir mon chemin tout seul, car je crains que votre sœur ne soit pas très-satisfaite de me revoir. Cette malheureuse circonstance, à propos de laquelle vous et moi nous avons échangé en particulier quelques paroles amicales, n’a pas dû lui inspirer à mon égard des sentiments bien tendres. Et cependant il n’y avait réellement pas de ma faute.

 

– Jamais elle n’en a entendu parler, vous pouvez en être sûr, dit Cherry en relevant les coins de sa bouche et adressant un signe de tête à Tom. Et d’ailleurs, je ne suis pas sûre du tout qu’elle vous en voulût beaucoup pour cela si elle l’avait appris.

 

– Vous ne le lui avez pas dit ! s’écria Tom, réellement ému par cette insinuation.

 

– Je ne lui ai rien révélé, répondit Charity. Si je n’avais su déjà tout ce qu’il y a d’odieux dans la trahison et l’imposture, je l’eusse appris peut-être à la vue du succès qu’elles ont pu obtenir auprès de… qu’elles ont pu obtenir… »

 

Ici elle sourit comme tout à l’heure et ajouta : « Mais je ne veux rien dire. Au contraire, je méprise cela. Vous devriez bien entrer ! »

 

Il y avait dans toutes ces demi-confidences un mystère qui piquait la curiosité de Tom et troublait ce cœur plein de tendresse. Dans un moment d’irrésolution, il regarda Charity, et ne put s’empêcher de remarquer sur son visage une lutte entre deux sentiments, l’un de triomphe et l’autre de honte, et vit bien que même en rencontrant ses yeux, dont elle ne se souciait guère, elle détournait les siens avec une sorte de sombre défi dans ses manières.

 

Une idée vague traversa le cerveau de Tom : c’était le pressentiment voilé encore, que le changement de ses relations avec Pecksniff produirait peut-être chez lui un changement dans sa manière de voir à l’égard des autres, et lui ouvrirait l’esprit sur bien des choses dont il ne s’était pas même douté auparavant. Et pourtant, il n’avait pas encore de jugement arrêté sur la conduite de Charity. Il était loin de s’imaginer que c’était parce qu’il avait été témoin des mortifications de cette demoiselle, qu’elle saisissait avec plus d’ardeur la première occasion de se servir de la présence de leur ancien commensal pour humilier sa sœur, plongée maintenant dans un malheur bien plus cruel que le chagrin qu’elle avait eu à subir elle-même : car il ne savait rien de ce qui était arrivé, et se représentait toujours Mercy comme une créature étourdie, inconsidérée, vulgaire, continuant de professer pour lui ce même dédain qu’elle n’avait jamais pris la peine de cacher le moins du monde. En résumé, il avait seulement l’impression confuse que miss Pecksniff n’était pas la meilleure du monde ; et, étant curieux de tirer cela au clair, il accompagna Charity, comme elle le désirait.

 

Quand on eut ouvert la porte de la maison, Charity passa devant Tom, l’invitant à la suivre, et elle le mena ainsi jusqu’à la porte du parloir.

 

« Oh ! Mercy, dit-elle en jetant un regard dans cette pièce, je suis bien aise que vous ne soyez pas encore retournée chez vous. Qui pensez-vous que j’aie rencontré dans la rue et que je vous amène ? M. Pinch ! Qu’en dites-vous ? N’êtes-vous pas bien surprise ? »

 

Si elle fut surprise, Tom ne le fut pas moins quand il l’aperçut ; c’est lui qui fut surpris, bien plus surpris qu’elle-même.

 

« M. Pinch a quitté papa, ma chère, dit Cherry, et ses projets d’avenir sont tout à fait florissants. Je lui ai promis qu’Auguste, qui va de ce côté, l’accompagnerait à l’endroit où il veut se rendre. Auguste, mon enfant, où êtes-vous ? »

 

Là-dessus, miss Pecksniff sortit du parloir en appelant Auguste Moddle à grands cris, et laissa Tom Pinch seul avec Mercy.

 

Si Mercy eût été toujours la meilleure amie de Tom, si à travers sa longue servitude elle l’eût traité avec plus d’égards que n’en obtint jamais un pauvre souffre-douleur comme lui, si elle lui eût embelli toutes les heures des nombreuses années qu’il avait passées sous leur toit, si enfin elle eût toujours ménagé Tom sans jamais le blesser, l’honnête cœur du pauvre garçon ne se fût pas gonflé devant Mercy d’une pitié plus profonde ou d’une amitié plus pure de toute rancune.

 

« Mon Dieu ! Vous êtes vraiment la dernière personne au monde que j’eusse pensé voir ! »

 

Tom regretta cet accueil, qui ne lui rappelait que trop les temps passés. Il ne s’était pas attendu à cela. Cependant cela ne l’empêcha pas en même temps d’être fâché de la voir si changée de visage et si peu changée d’humeur. C’étaient deux sentiments qui n’avaient rien d’incompatible.

 

« Je m’étonne que vous trouviez du plaisir à venir me voir. J’ignore comment cela a pu vous venir en tête. Quant à moi, je m’en serais toujours passée volontiers. Je ne crois pas, monsieur Pinch, qu’il y ait eu, à aucune époque, grande amitié entre nous. »

 

Son chapeau était à côté d’elle sur le sofa, et Mercy, tout en parlant, en maniait les rubans, mais elle les maniait avec trop d’activité pour avoir conscience de ce que faisaient ses doigts.

 

« Nous ne nous sommes jamais querellés, dit Tom (Et Tom avait raison, car on ne peut pas plus se quereller sans adversaire que jouer tout seul aux échecs ou se battre en duel avec soi-même.) J’espérais que vous seriez bien aise d’échanger une poignée de main avec un ancien ami. Ne réveillons point le passé. Si jamais je vous ai offensée, je vous en demande pardon. »

 

Mercy le regarda un moment, laissa tomber son chapeau de ses mains, qu’elle étendit sur son visage, et fondit en larmes.

 

« Oh ! monsieur Pinch ! dit-elle, je sais bien que jamais vous n’avez eu à vous louer de moi ; mais je vous croyais plus indulgent. Je ne pensais pas que vous fussiez si cruel. »

 

La manière dont elle parlait en ce moment ressemblait aussi peu à celle d’autrefois que Tom pouvait le souhaiter. Mais Mercy semblait lui adresser un reproche, et il ne le comprenait pas.

 

« Je l’ai rarement témoigné, continua-t-elle ; jamais même, je l’avoue. Mais j’avais pour vous tant d’estime, que, si j’avais été invitée à nommer la personne du monde la moins capable de me blesser, je vous eusse nommé de confiance.

 

– Vous m’eussiez nommé !

 

– Oui, dit-elle avec énergie, et je l’ai souvent pensé. »

 

Après un moment de réflexion, Tom prit une chaise et s’assit à côté de Mercy.

 

« Croyez-vous, dit-il, oh ! pouvez-vous croire que ce que je viens de dire, je l’aie dit autrement que dans le sens sincère et droit qu’avaient ostensiblement mes paroles et que l’esprit n’en soit pas conforme à la lettre ? Si jamais je vous ai offensée, pardonnez-le-moi ; cela peut m’être arrivé quelquefois. Quant à vous, jamais vous n’avez eu de tort avec moi, jamais vous ne m’avez offensé. Comment alors eussé-je pu songer à prendre une revanche, quand bien même je serais assez dur, assez méchant pour en avoir l’envie ? »

 

Au bout de quelques temps, Mercy la remercia à travers ses larmes et ses sanglots, et elle lui dit que jamais, depuis le jour où elle avait quitté la maison paternelle, elle n’avait été à la fois aussi triste et aussi consolée. Elle pleura encore amèrement ; et ce qui faisait le plus de peine à Tom, en la voyant pleurer, c’était surtout de penser que ce caractère naturellement enjoué avait tant besoin, maintenant, de sympathie et de tendresse.

 

« Allons, allons ! dit Tom. Vous aviez l’habitude d’être gaie tout le long du jour.

 

– Ah ! l’habitude !… s’écria-t-elle d’un ton qui déchira le cœur de Tom.

 

– Et vous le serez encore, dit-il.

 

– Non, jamais. Non, jamais, plus jamais. S’il vous arrivait un jour de causer avec le vieux M. Chuzzlewit, ajouta-t-elle en regardant vivement Tom en face (j’ai pensé quelquefois qu’il vous aimait, mais qu’il ne voulait pas le laisser paraître), voulez-vous me promettre de lui dire de ma part que vous m’avez vue ici et que je n’ai pas oublié la conversation que nous eûmes ensemble dans le cimetière ? »

 

Tom lui en fit la promesse.

 

« Bien des fois, depuis ce jour où je lui ai exprimé le regret de n’avoir pas reçu plus tôt ses avis, je me suis rappelé les paroles de M. Chuzzlewit. Je désire qu’il sache combien ses soupçons étaient vrais, quoique jamais je ne les eusse confirmés par un aveu, comme je suis résolue à n’en parler jamais. »

 

Tom s’y engagea également, mais sous la forme conditionnelle. Il ne voulut pas redoubler le chagrin de Mercy en lui disant qu’il était peu probable que lui et le vieillard se rencontrassent de nouveau dans la vie.

 

« Si jamais il pouvait recevoir par votre entremise cette confidence, cher monsieur Pinch, continua Mercy, dites-lui que, si je lui en fais part, ce n’est pas pour moi, mais pour qu’à l’occasion il soit plus indulgent, plus patient, plus confiant envers une autre personne. Dites-lui que, s’il pouvait savoir combien mon cœur tremblait dans la balance ce jour-là, et comme il eût fallu peu de choses pour faire pencher le plateau, son propre cœur saignerait de pitié pour moi.

 

– Oui, oui, dit Tom, je n’y manquerai pas.

 

– Au moment où je lui semblais le plus indigne de son intérêt, j’étais… oh ! oui, je l’étais, car souvent, souvent depuis, j’y ai pensé… J’étais tout à fait disposée à suivre ses conseils. Oh ! s’il avait eu encore un moment de patience, s’il m’avait seulement gardée un quart d’heure de plus à me chapitrer, s’il avait prolongé de quelques instants sa compassion pour une pauvre fille, bien légère et bien étourdie, il eût pu la sauver, comme je suis certaine qu’il en avait l’intention. Dites-lui que je ne lui en veux point, et qu’au contraire je lui suis reconnaissante de l’effort qu’il a fait ; mais priez-le au nom du ciel, au nom de la jeunesse, et par pitié pour la lutte qu’une nature imprudente et inexpérimentée peut soutenir afin de réprimer l’aveu qu’elle a sur ses lèvres, et qu’elle se reprocherait comme une faiblesse, priez-le de ne jamais, jamais oublier mon exemple, quand il se trouvera en pareille occasion. »

 

Bien que Tom ne saisît pas complètement le sens de ses paroles, il pouvait cependant les comprendre à peu près. Touché jusqu’au vif, il prit la main de Mercy, à qui il adressa ou voulut adresser quelques mots de consolation. Elle le sentit, elle comprit ce qu’il lui disait et ce qu’il ne lui disait pas. Il se demanda même plus tard s’il ne s’était pas trompé en croyant la voir s’agenouiller devant lui et le bénir.

 

Quand Mercy eut quitté le parloir, il s’aperçut qu’il n’y était pas resté seul. Mistress Todgers était là qui secouait la tête. Tom n’avait jamais vu mistress Todgers, nous n’avons pas besoin de le dire ; mais il sentit que c’était la maîtresse de la maison, et il remarqua dans son regard une compassion naturelle qui conquit son estime.

 

« Ah ! monsieur, vous êtes un ancien ami, je le vois, dit mistress Todgers.

 

– Oui, dit Tom.

 

– Et cependant, insinua mistress Todgers en fermant doucement la porte, elle ne vous a point confié la cause de sa tristesse, j’en suis certaine. »

 

Tom fut frappé de l’exactitude de cette supposition.

 

« Il est vrai, dit-il, qu’elle ne me l’a point confiée.

 

– Et vous la verriez tous les jours que vous n’en seriez pas plus avancé. Jamais elle ne me fait entendre la moindre plainte, jamais elle ne profère un simple mot d’explication ou de reproche. Mais je sais l’affaire ! dit mistress Todgers avec une aspiration prolongée ; je sais l’affaire ! »

 

Tom inclina la tête d’un air triste.

 

« Je la sais bien aussi, dit-il.

 

– Je suis persuadée, reprit mistress Todgers en tirant son mouchoir de son vaste ridicule, que personne ne pourrait jamais dire la moitié de ce que cette pauvre jeune créature a à souffrir. Mais, quoiqu’elle vienne ici continuellement épancher son pauvre cœur, sans qu’il en sache rien, et qu’elle soit toujours à me dire : « Mistress Todgers, je suis bien mal aujourd’hui ; je crois que je ne tarderai pas à mourir, » pleurant là dans ma chambre, sur une chaise, jusqu’à ce que l’accès soit passé, je ne puis pas lui en arracher davantage. Et pourtant, ajouta mistress Todgers, en remettant son mouchoir, je me flatte qu’elle me considère comme une excellente amie. »

 

Mistress Todgers aurait pu dire : « Comme sa meilleure amie. » Les pensionnaires du commerce et le jus de viande avaient éprouvé rudement le caractère de mistress Todgers ; le gain (et vraiment le sien était si peu de chose qu’elle était bien excusable de ne pas le perdre de vue, pour qu’il ne se réduisît pas tout à fait à rien), le gain avait accaparé l’attention de mistress Todgers. Mais dans un pauvre petit coin de son cœur, en montant quelques pas, et en tournant du côté de ce cabinet noir que tout le monde ne verrait pas, il y avait une porte secrète avec ce mot : « Femme » écrit sur le bouton ; et Mercy n’avait eu qu’à le tourner légèrement de sa main pour voir la porte s’ouvrir à deux battants et lui offrir un refuge.

 

Quand les comptes de la pension bourgeoise seront balancés avec tous les autres grands-livres, et que l’inventaire de l’ange chargé des Doit et Avoir aura été dressé pour l’éternité, peut-être un crédit te sera-t-il ouvert là-haut, ô la plus maigre des Todgers, qui te rendra belle comme le jour !

 

Et elle était déjà si rapidement devenue belle aux yeux de Tom (car il vit qu’elle était pauvre, et que cette pensée lui était venue au sein même des misérables débats de son existence), qu’une minute de plus et il aurait adoré en elle une Vénus, si miss Pecksniff n’était entrée avec son ami.

 

« Monsieur Thomas Pinch, M. Moddle, dit Charity, accomplissant avec un orgueil visible la cérémonie de la présentation. Où est ma sœur ?

 

– Elle est partie, miss Pecksniff, répondit mistress Todgers, elle était attendue chez elle.

 

– Ah ! soupira Charity regardant Tom. Ô mon Dieu !

 

– Elle est bien changée depuis qu’elle est à un autre… depuis qu’elle est mariée, mistress Todgers, dit Moddle.

 

– Mon cher Auguste, dit miss Pecksniff à voix basse, vous avez déjà répété cela cinquante mille fois devant moi. Que vous êtes prosaïque !… »

 

Cela fut suivi d’un échange de petits mots d’amour, presque tous du cru de miss Pecksniff ; il n’y avait pas grand écho de l’autre côté. En tout cas, M. Moddle répondait d’une manière beaucoup moins empressée que la plupart des jeunes amoureux, et laisser percer un abattement d’esprit qui ressemblait à un complet accablement.

 

Il ne se ranima pas le moins du monde quand Tom et lui se trouvèrent dans la rue, mais il se mit à soupirer si profondément qu’il était effrayant à entendre. Afin de le relever un peu, Tom lui adressa le souhait ordinaire qu’on fait aux amoureux : « Allons ! bien de la joie !

 

– De la joie !… s’écria Moddle. Ha ! ha !

 

– Quel jeune homme extraordinaire ! pensa Tom.

 

– Le grand mystificateur ne vous a pas marqué de son sceau, dit Moddle. Est-ce que vous vous inquiétez de ce que vous pouvez devenir ? »

 

Tom avoua que c’était un sujet qui l’intéressait jusqu’à un certain point.

 

« Ah bien ! moi, pas, dit M. Moddle. Les Éléments peuvent me prendre quand il leur plaira. Je suis prêt. »

 

Tom conclut de ces expressions, et de plusieurs autres de même nature, que M. Moddle était jaloux. En conséquence, il l’abandonna à son humeur si chagrine vraiment, qu’il se sentit l’esprit dégagé d’un poids énorme lorsqu’il se sépara de son compagnon de route devant la porte de Furnival’s-Inn.

 

Il y avait bien deux heures que le dîner de John Westlock refroidissait ; et Westlock parcourait la chambre en tous sens, inquiet de ce que Tom pouvait être devenu. Le couvert était mis ; le vin avait été transvasé soigneusement dans les carafes ; le dîner exhalait un fumet délicieux.

 

« Eh bien, mon vieux Tom, à quel bout du monde avez-vous donc été ? Votre malle est arrivée. Ôtez vite vos bottes et asseyez-vous.

 

– Je regrette d’avoir à vous dire que je ne puis rester, répliqua Tom Pinch, tout essoufflé par la précipitation avec laquelle il avait monté l’escalier.

 

– Vous ne pouvez pas rester !

 

– Si vous voulez toujours vous mettre à dîner, pendant ce temps-là je vous dirai pourquoi. Mais moi, je ne peux pas dîner avec vous : je n’aurais plus d’appétit pour les côtelettes.

 

– Mais il n’y a pas ici de côtelettes, mon bon ami.

 

– Non sans doute, mais il y en a à Islington. »

 

John Westlock demeura confondu devant cette réponse, et jura qu’il ne prendrait pas une bouchée que Tom ne se fût expliqué positivement. Tom s’assit donc et fit un récit complet, que John écouta avec le plus vif intérêt.

 

Il connaissait trop bien Tom et respectait trop sa délicatesse pour lui demander comment il avait pu prendre tous ces arrangements sans commencer par lui en parler. Il fut tout le premier à juger convenable que Tom retournât immédiatement auprès de sa sœur, attendu qu’il connaissait à peine le quartier où il l’avait laissée ; il lui proposa de bonne grâce de l’accompagner en fiacre et de transporter ainsi sa malle. Tom l’ayant invité, de son côté, à vouloir bien souper ce soir-là avec eux, il refusa tout net ; mais il accepta pour le lendemain.

 

« Et maintenant, Tom, dit-il, tandis qu’ils roulaient en fiacre, j’ai à vous adresser une question pour laquelle j’attends de vous une réponse sincère et directe. Avez-vous besoin d’argent ? Je suis à peu près sûr que vous en manquez.

 

– Non vraiment, dit Tom.

 

– Je gage que vous me trompez ?

 

– Non. Je vous remercie mille fois ; mais c’est pour tout de bon. Ma sœur a quelque argent, et moi aussi. S’il ne me restait plus rien, John, j’aurais encore pour dernière ressource une bank-note de cinq livres sterling que cette bonne créature, mistress Lupin, du Dragon, m’a tendue sur l’impériale, dans une lettre où elle me priait de lui emprunter ce billet ; après quoi, elle a tourné bride le plus vite qu’elle a pu.

 

– Ah ! la bonne créature, s’écria John ; puisse-t-il tomber une bénédiction dans chaque fossette de son joli visage ! bien que je ne sache pas trop pourquoi vous lui donneriez la préférence sur moi. N’importe ; j’attendrai, Tom.

 

– Et j’espère, répliqua gaiement Tom, que vous attendrez longtemps ; car je vous dois déjà, de cent autres manières, beaucoup plus que je ne puis jamais espérer de vous payer. »

 

Ils se séparèrent à la porte de la nouvelle résidence de Tom. John Westlock, assis dans le fiacre, entrevit une petite créature fraîche et alerte qui s’élança pour embrasser Tom et l’aider à porter sa malle, et en ce moment John n’eût pas demandé mieux que de changer de place avec Tom.

 

Il faut dire aussi que Ruth était un petit être ravissant. Elle avait une grâce et une douceur sérieuse, pleine d’un charme infini. C’était bien, ma foi ! le meilleur assaisonnement aux côtelettes qu’on eût jamais inventé. Les pommes de terre semblaient prendre plaisir à envoyer sur ses pas leur agréable vapeur ; la mousse jaillissait du pot de porter pour attirer son attention. Peines perdues : Ruth ne voyait que Tom. Tom était pour elle l’alpha et l’oméga, tout au monde.

 

Et tandis que, assise en face de Tom, au souper, elle jouait avec ses doigts, sur la nappe, un des airs favoris de son frère, et le regardait en souriant, Tom n’avait jamais été si heureux de sa vie.

 

CHAPITRE XIII.

Police secrète.


En revenant de la Cité avec son ami sentimental, Tom Pinch avait aperçu la figure et frôlé la manche râpée de l’habit de M. Nadgett, l’agent mystérieux de la Compagnie anglo-bengalaise d’assurances et de crédit désintéressé. Tom oublia naturellement M. Nadgett aussitôt que celui-ci eût disparu ; car il ne le connaissait pas et n’avait jamais entendu prononcer son nom.

 

De même qu’il y a dans la vaste métropole de l’Angleterre un grand nombre de gens qui se lèvent le matin sans savoir où le soir ils reposeront leur tête, de même il y en a une multitude qui ne sont occupés toute la journée qu’à tirer leur flèches par-dessus les maisons, sans savoir sur qui elles iront tomber. M. Nadgett eût pu passer à côté de Tom Pinch dix mille fois ; il eût pu connaître parfaitement sa figure, son nom, ses occupations et son caractère, sans pourtant se douter jamais que Tom eût le moindre intérêt dans aucun de ses actes et de ses mystères. Tom naturellement en aurait fait autant. Cependant un seul et même homme, au milieu de toute l’humanité, occupait les pensées de l’un et de l’autre au même moment ; ce jour-là, cet homme était intimement mêlé, quoique d’une façon différente, aux aventures de chacun d’eux, et formait, quand ils passèrent l’un à côté de l’autre dans la rue, le sujet dominant de leurs méditations.

 

On comprendra sans explications pourquoi Tom pensait à Jonas Chuzzlewit. Quant à M. Nadgett, c’est tout autre chose.

 

Cependant, d’une manière ou d’une autre, l’aimable et digne orphelin était devenu une partie intégrante du mystère qui remplissait l’existence de M. Nadgett. M. Nadgett prenait à ses moindres actions un intérêt infatigable. Il l’épiait constamment en dedans comme en dehors des bureaux de la compagnie, où il était maintenant officiellement installé en qualité de directeur. Nadgett suivait sa piste dans les rues ; il s’arrêtait pour écouter lorsque Jonas parlait. Assis dans les cafés, il inscrivait continuellement son nom sur les pages de son grand portefeuille ; il inscrivait continuellement, à son sujet, des lettres qu’il mettait après au feu avec défiance et précaution, quand il les trouvait dans sa poche ; se baissant pour voir le papier brûlé s’envoler dans la cheminée, comme s’il craignait que le mystère qui y avait été contenu ne s’échappât en haut par le tuyau.

 

Et pourtant tout cela était un secret que M. Nadgett gardait, et gardait bien. Jonas ne se doutait pas le moins du monde que les yeux de M. Nadgett fussent fixés sur lui ; il se serait aussi volontiers imaginé qu’il vivait sous la surveillance de tout un ordre de jésuites. À vrai dire, les yeux de M. Nadgett étaient rarement fixés sur d’autres objets que le parquet, la pendule ou le feu ; mais il fallait que chaque bouton de son habit fût un œil, tant il voyait de choses.

 

Ses manières discrètes et timides désarmaient le soupçon. Loin de donner à penser qu’il espionnât quelqu’un, elles auraient plutôt fait croire qu’il avait peur d’être lui-même l’objet d’un continuel espionnage. Ses mouvements étaient si furtifs, il était tellement enveloppé en lui-même, que le but unique de sa vie semblait être d’éviter les regards pour conserver son secret. Jonas le voyait quelquefois voltiger dans la rue ou dans le vestibule, attendant à sa porte cet homme qui ne venait jamais ; ou bien s’éloignant à la dérobée, la figure impassible et la tête baissée, faisant danser devant lui son éternel gant de castor : mais Jonas aurait aussi bien supposé la croix qui se trouve sur le dôme de Saint-Paul capable de prendre note de ses faits et gestes, et de tendre sous ses pieds un vaste filet, qu’il eût soupçonné Nadgett d’une semblable occupation.

 

Vers cette époque, il se fit un changement mystérieux dans la mystérieuse existence de M. Nadgett : jusqu’alors on l’avait vu, tous les matins, descendre Cornhill, si parfaitement pareil au Nadgett de la veille, que la rumeur populaire l’accusait de ne jamais se coucher ni même se déshabiller ; maintenant on le vit pour la première fois dans Holborn, tournant le coin de Kingsgate-Street ; et on découvrit qu’il allait positivement, tous les matins, chez un barbier de cette rue pour se faire raser, et que ce barbier se nommait Sweedlepipe. Il semblait qu’il eût des rendez-vous, chez ce barbier, avec l’homme qui ne venait jamais ; car souvent il attendait fort longtemps dans la boutique ; il demandait une plume et de l’encre, il tirait son portefeuille, et paraissait très-affairé durant une heure au moins. Mme Gamp et M. Sweedlepipe avaient souvent de longues conversations au sujet de ce mystérieux chaland ; mais ils s’accordaient généralement à dire que c’était quelque spéculateur malheureux qui se tenait à l’ombre.

 

Il fallait qu’il eût encore d’autres lieux de rendez-vous avec l’homme qui n’était jamais de parole ; car le garçon du Cheval de corbillard, taverne de la Cité où se réunissaient les employés des pompes funèbres, l’avait trouvé un jour décrivant des arabesques avec le tuyau d’une pipe, sur la sciure de bois d’un crachoir propre, sans se faire rien servir, sous prétexte qu’il attendait un monsieur. Comme ce monsieur n’avait pas eu la délicatesse de tenir sa promesse, M. Nadgett revint le lendemain avec son portefeuille tellement boursouflé qu’on le regarda au comptoir comme un homme qui possédait beaucoup de valeurs. Dès lors on le revit tous les jours ; il avait tant d’écritures à faire, qu’il lui arrivait fréquemment de vider, en deux séances, un vaste encrier de plomb. Quoiqu’il ne parlât pas beaucoup, à force de rencontrer les habitués du lieu, il fit connaissance avec eux. Peu à peu il se lia intimement avec M. Tacker, le premier commis de M. Mould, et même avec M. Mould en personne, qui déclarait publiquement que c’était un fin matois, un rusé compère, un finaud, avec une foule d’autres qualifications également flatteuses.

 

Vers la même époque, M. Nadgett parla aux employés de la Compagnie d’assurances d’un mal (un mal secret, cela va sans dire) qu’il avait au foie, et leur dit qu’il croyait devoir se mettre entre les mains d’un médecin. En conséquence, on l’adressa aux soins de Jobling, qui ne put découvrir la place où le foie de Nadgett était attaqué. Mais celui-ci n’en persista pas moins, en déclarant que son foie lui appartenait, et qu’il avait la prétention de croire que personne ne le connaissait mieux que lui, de sorte qu’il devint le patient de M. Jobling ; et on le voyait entrer chez le docteur et en sortir une douzaine de fois par jour, pour lui détailler lentement et sous le sceau du secret les symptômes de son mal.

 

Comme il poursuivait toutes ces occupations à la fois ; comme il les poursuivait secrètement et sans relâche ; comme il observait avec une infatigable vigilance tout ce que disait et faisait M. Jonas, et tout ce qu’il lui restait à dire ou à faire il n’est pas improbable que tout ce manège se rattachât secrètement à quelque grand complot ténébreux que M. Nadgett avait en tête.

 

Le matin du jour même où Tom Pinch avait eu tant d’aventures, au moment où les horloges sonnaient neuf heures, Nadgett parut soudainement dans Pall Mall, devant la maison de M. Montague… Il apparaissait toujours subitement comme s’il sortait d’une trappe. Il sonna à la dérobée, comme s’il faisait un mauvais coup ; puis, quand la porte fut suffisamment entrebâillée pour permettre à son corps de passer, il se glissa dans la maison. Aussitôt qu’il y fut entré, il ferma la porte de ses propres mains.

 

M. Bailey monta l’annoncer sans délai, et revint le prier de le suivre dans la chambre de son maître. Le président de la Compagnie anglo-bengalaise d’assurances et de crédit désintéressé s’habillait en ce moment, et reçut Nadgett comme on reçoit un agent qui va et vient continuellement, et qu’on admet à toute heure dans l’intérêt des affaires.

 

« Eh bien, monsieur Nadgett ?

 

– Je crois que nous avons enfin quelques nouvelles, monsieur.

 

– J’en suis bien aise. Je commençais à craindre que vous n’eussiez perdu la trace, monsieur Nadgett.

 

– Non, monsieur. Parfois elle est moins fraîche et moins facile à suivre. On n’y peut rien.

 

– Vous parlez comme un livre, monsieur Nadgett. Avez-vous un grand succès à m’annoncer ?

 

– C’est vous qui en jugerez, répondit M. Nadgett en mettant ses lunettes.

 

– Qu’en pensez-vous, vous-même ? Êtes-vous content ? »

 

M. Nadgett se frotta lentement les mains, se caressa le menton, regarda autour de la chambre, et dit :

 

« Oui, oui, je crois que l’affaire est bonne, je suis porté à croire que l’affaire est bonne. Voulez-vous que nous nous y mettions tout de suite ?

 

– Sans aucun doute. »

 

M. Nadgett choisit une certaine chaise parmi toutes les autres ; et, l’ayant plantée dans une certaine place avec autant de précaution que s’il se fût disposé à sauter par-dessus, il mit une autre chaise vis-à-vis, laissant entre les deux un espace pour ses jambes ; puis il s’assit sur la chaise n° 2, et posa très-soigneusement son portefeuille sur la chaise n° 1 ; puis il dénoua la ficelle qui enroulait son portefeuille, et la pendit sur le dossier de la chaise n° 1 ; puis il rapprocha un peu les deux chaises de M. Montague, et, ouvrant son portefeuille, il en étala le contenu. Finalement il fit choix d’un certain mémorandum, et le tendit à son chef, qui, pendant toutes ces cérémonies préliminaires, avait fait les plus violents efforts pour dissimuler son impatience.

 

« Je voudrais bien que vous prissiez moins de plaisir à griffonner des notes, mon excellent ami, dit Tigg Montague avec un sourire effrayant ; je voudrais bien que vous pussiez consentir à m’en donner plutôt le sommaire verbalement.

 

– Je n’aime pas ce qui se fait verbalement, dit gravement M. Nadgett ; on ne sait jamais s’il n’y a pas quelqu’un à écouter aux portes. »

 

M. Montague allait répondre, quand Nadgett lui passa le papier en lui disant, avec un accent de triomphe calme :

 

« Nous commencerons par le commencement, et nous lirons ceci d’abord, s’il vous plaît, monsieur. »

 

Le président jeta froidement les yeux sur le papier, avec un sourire qui n’était pas très-flatteur pour les habitudes lentes et systématiques de son espion. Mais à peine avait-il lu quelques lignes, que son visage commença à changer d’expression, et, avant d’avoir achevé la lecture du document, il était plein d’une grave et sérieuse attention.

 

« Numéro deux, dit M. Nadgett, lui remettant un autre papier en échange du premier. Lisez le numéro deux, s’il vous plaît, monsieur. L’intérêt croît à mesure que vous avancez. »

 

Tigg Montague se rejeta en arrière sur son fauteuil, et considéra son émissaire avec un tel regard d’étonnement stupide (quelque peu mêlé d’effroi), que M. Nadgett crut nécessaire de répéter la requête qu’il lui avait déjà deux fois adressée, désirant ainsi rappeler son attention sur l’affaire en question. M. Montague suivit cette injonction, et lut le numéro deux, puis les numéros trois, quatre, cinq, et ainsi de suite.

 

Ces documents étaient tous écrits de la main de M. Nadgett, et c’était, selon toute apparence, une série de notes inscrites de temps à autre sur le revers de quelque vieille lettre, ou sur tout autre chiffon de papier qui s’était trouvé sous sa main. C’était un vrai gribouillage dont l’extérieur n’avait rien de séduisant ; mais si le visage du président en réfléchissait fidèlement le contenu, ils devaient renfermer d’importantes révélations.

 

La secrète satisfaction qu’éprouvait M. Nadgett en voyant l’effet produit par ses documents s’accroissait dans la même proportion que l’émotion de celui qui les lisait. D’abord M. Nadgett, immobile sur sa chaise, regardait son chef par-dessus ses lunettes, et se frottait timidement les mains. Au bout de quelque temps il changea de posture, et s’assit plus commodément ; puis il se mit tranquillement à parcourir le papier qu’il tenait à la main tout prêt, se contentant de jeter de temps en temps un regard sur la figure de son chef, comme s’il pensait que cela suffisait, et qu’il n’y avait plus lieu de craindre ou de douter. Enfin il se leva et alla regarder à la fenêtre, près de laquelle il se tint d’un air triomphant, jusqu’à ce que Tigg Montague eût fini.

 

« Et c’est là le dernier, monsieur Nadgett ? dit Tigg Montague en respirant avec effort.

 

– C’est là le dernier, monsieur.

 

– Vous êtes un homme prodigieux, monsieur Nadgett !

 

– Je crois que l’affaire est bonne, répondit celui-ci en ramassant ses papiers. J’ai eu passablement de peine, monsieur.

 

– Vous en serez bien récompensé, monsieur Nadgett. »

 

Nadgett s’inclina.

 

« La griffe du diable est plus marquée dans tout ceci que je ne m’y attendais, monsieur Nadgett. J’ai lieu de me féliciter que vous soyez si habile à dénicher des secrets.

 

– Il n’y a que les secrets qui aient de l’intérêt pour moi, répliqua Nadgett en rattachant son portefeuille qu’il remit ensuite dans sa poche. C’est au point qu’en vous communiquant ces renseignements, je perds presque tout le plaisir que j’ai éprouvé à les recueillir.

 

– C’est là une organisation estimable, répliqua Tigg, un don précieux pour un homme employé comme vous l’êtes, monsieur Nadgett. Cela vaut infiniment mieux que de la discrétion, quoique vous possédiez aussi cette qualité à un degré éminent… Mais je crois qu’on vient de frapper. Ayez l’obligeance de regarder par la fenêtre et de me dire s’il y a quelqu’un à la porte. »

 

M. Nadgett leva doucement la fenêtre, et passa furtivement la tête dehors, comme un homme qui jette un coup d’œil dans une rue d’où on s’attend, d’un moment à l’autre, à entendre une fusillade. Retirant la tête avec la même précaution, il dit, sans la moindre altération dans la voix ou dans les manières :

 

« C’est M. Jonas Chuzzlewit !

 

– Je m’en doutais, répliqua Tigg.

 

– Faut-il que je m’en aille ?

 

– Je crois que vous feriez bien. Arrêtez, pourtant ! Non ! restez ici, monsieur Nadgett, s’il vous plaît. »

 

En un instant Montague était devenu singulièrement pâle et agité. Il n’y avait rien qui pût motiver une semblable émotion. Son regard était tombé sur ses rasoirs : mais ça ne veut rien dire.

 

On annonça M. Chuzzlewit.

 

« Faites-le monter immédiatement. Nadgett, ne nous laissez pas seuls ensemble surtout ! Vrai Dieu ! ajouta-t-il tout bas, on ne sait pas ce qui peut arriver. »

 

En même temps il prit à la hâte deux brosses à cheveux et commença à les faire fonctionner sur sa tête, comme si sa toilette n’eût pas été interrompue. M. Nadgett se retira près du poêle, dans lequel on avait fait un peu de feu pour chauffer les fers à friser ; et, ne voulant pas perdre une occasion si favorable de sécher son mouchoir, il le tira de sa poche sans retard. Il le tint étendu devant la grille, pendant tout le temps que dura l’entrevue, et quelquefois, mais pas souvent, il regardait par-dessus son épaule.

 

« Mon cher Chuzzlewit ! s’écria Montague, au moment où Jonas entrait, vous vous levez avec l’alouette ! Bien que vous ne vous couchiez pas avant le rossignol, vous vous levez avec l’alouette ! Vous avez une énergie surhumaine, mon cher Chuzzlewit !

 

– Bah ! dit Jonas, s’asseyant avec un air d’ennui et de mauvaise humeur, je serais bien aise de ne pas me lever avec l’alouette si je pouvais faire autrement. Mais j’ai le sommeil léger, et il vaut mieux se lever que de rester éveillé dans son lit, à compter les heures à tous les carillons des vieilles horloges des églises d’alentour.

 

– Vous avez le sommeil léger ! s’écria son ami. Qu’est-ce que c’est que ça, d’avoir le sommeil léger ? J’entends souvent cette expression ; mais, parole d’honneur, je ne sais pas du tout ce que l’on entend par là.

 

– Tiens ! qui donc aviez-vous là ? dit Jonas. Oh ! c’est ce vieux… chose… qui a l’air, comme toujours, de vouloir se fourrer dans la cheminée.

 

– Ah ! ah ! il s’y fourrerait bien s’il pouvait, soyez-en sûr.

 

– Eh ! bien, mais nous n’avons pas besoin de lui ici, je pense. Il peut s’en aller, n’est-ce pas ?

 

– Bah ! qu’il reste, qu’il reste ! dit Tigg, ce n’est pas plus embarrassant qu’un autre meuble. Il vient de faire son rapport, et il attend les ordres. On lui a dit (et Tigg éleva la voix) de ne pas perdre de vue quelques-uns de nos amis, et de ne pas s’imaginer que ce soit une affaire finie. Il sait ce qu’il a à faire.

 

– Ce n’est pas sans besoin, répliqua Jonas, car je n’ai jamais vu de vieil automate qui eût l’air moins intelligent. Je crois qu’il a peur de moi.

 

– Vous ? dit Tigg ; je suis sûr qu’il vous craint comme le poison. Nadgett, donnez-moi cette serviette ! »

 

Il n’y avait aucune raison pour qu’il demandât une serviette, mais il n’y en avait pas davantage pour que Jonas tressaillît comme il fit au mot de poison. Nadgett apporta ce qu’on lui demandait, et, après quelques instants, il alla lentement reprendre sa place auprès du feu.

 

« C’est que, voyez-vous, mon cher, reprit Tigg, vous êtes trop… Qu’ont donc vos lèvres ? Elles sont toutes blanches !

 

– J’ai pris du vinaigre avec mes huîtres, tout à l’heure à déjeuner, dit Jonas. Où donc sont-elles blanches ? ajouta-t-il en jurant entre ses dents, et en se frottant les lèvres avec son mouchoir. Je suis sûr qu’elles ne sont pas blanches du tout.

 

– C’est vrai, maintenant que j’y regarde de plus près, elles ne me paraissent pas blanches, répondit son ami ; les voilà qui reprennent leur couleur.

 

– Dites-moi ce que vous alliez me dire, s’écria Jonas avec colère, et ne vous occupez pas de ma figure ! Pourvu que je puisse montrer les dents quand bon me semble (et j’en suis très-capable), la couleur de mes lèvres ne signifie rien.

 

– Vous avez raison ! répliqua Tigg. Je voulais donc seulement vous dire que vous êtes trop vif et trop actif pour apprécier notre ami ; il est trop timide pour plaire à un homme tel que vous, mais il remplit bien son devoir, très-bien même ! Maintenant, dites-moi donc un peu ce que c’est qu’un homme qui a le sommeil léger.

 

– Qu’il aille se faire pendre ! s’écria Jonas avec humeur.

 

– Non, non, interrompit Tigg, non, je ne veux pas le faire pendre.

 

– Un homme qui a le sommeil léger est un homme qui n’a pas le sommeil lourd, dit Jonas du ton bourru qui lui était habituel, un homme qui ne dort pas beaucoup, qui ne dort pas bien, qui ne dort pas solidement.

 

– Et qui rêve, dit Tigg, et qui pousse d’horribles cris ; et qui ne peut pas voir sa chandelle s’éteindre pendant la nuit sans éprouver d’affreuses angoisses, et ainsi de suite. Je comprends ! »

 

Ils se turent pendant quelques instants. Puis Jonas reprit :

 

« Maintenant que nous avons fini tous ces enfantillages, je voudrais causer avec vous. Je voudrais vous dire quelques mots avant que nous nous rencontrions là-bas, tantôt. Je ne suis pas content de l’état des affaires.

 

– Pas content ? dit Tigg ; l’argent rentre bien pourtant.

 

– L’argent rentre assez bien, répliqua Jonas, mais il ne sort pas de même. On a toutes les peines du monde à l’attraper. Je n’ai pas assez de pouvoir. C’est vous qui gouvernez tout. Que diable ! avec vos statuts par-ci, et vos statuts par-là, avec vos votes en telle qualité, et vos votes en telle autre, et vos droits officiels, et vos droits individuels, et les droits d’un tas de gens, derrière lesquels c’est encore vous qui vous cachez, il ne me reste pas de droits, à moi. À quoi sert-il que j’aie une voix, si on doit toujours l’étouffer ? Il vaudrait mieux que je fusse muet ; ce serait moins vexant. Ça ne peut pas durer comme ça, vous sentez.

 

– Non ? dit Tigg d’un ton insinuant.

 

– Non, reprit Jonas ; ça ne peut pas durer comme ça. Je ferai le diable à quatre dans les bureaux, si vous me jouez de vos tours ; et vous serez trop content de me payer ce que je voudrai, pour vous débarrasser de moi.

 

– Sur mon honneur… commença Montague.

 

– Le diable soit de votre honneur ! interrompit Jonas, qui devenait plus grossier et plus querelleur à mesure que l’autre paraissait s’excuser ; et c’est probablement ce que désirait M. Montague. Je veux exercer un contrôle plus réel sur les fonds. Vous pouvez garder tout l’honneur si vous y tenez ; je ne vous en demanderai pas compte. Mais ça ne peut pas durer comme ça ; s’il vous prenait l’honorable fantaisie de détaler avec la caisse, je ne vois pas ce qui vous en empêcherait. Je ne veux pas de ça. J’ai mangé de très-bons dîners ici, mais ils coûteraient trop cher à ce prix-là. Ainsi donc je ne veux pas de ça.

 

– Il est fâcheux que je vous trouve de si mauvaise humeur, dit Tigg avec un singulier sourire, car j’allais vous proposer, dans votre intérêt, uniquement dans votre intérêt, de vous risquer un peu plus dans notre affaire.

 

– En vérité ? dit Jonas avec un rire moqueur.

 

– Oui, et j’allais vous suggérer une idée, continua Montague. Vous avez sûrement des amis ; du reste, je sais bien que vous en avez, qui pourraient nous être fort utiles, et que nous serions enchantés d’admettre dans notre entreprise.

 

– C’est bien bon de votre part ! Vous seriez enchanté de les admettre, n’est-ce pas ? dit Jonas d’un ton railleur.

 

– Je vous donne ma parole d’honneur la plus sacrée que nous en serions ravis, parce qu’ils sont de vos amis, bien entendu.

 

– Précisément, dit Jonas, parce qu’ils sont de mes amis, cela va sans dire. Vous serez tout à fait ravi quand vous les admettrez, je n’en doute pas. Et c’est uniquement dans mon intérêt, n’est-ce pas ?

 

– Tout à fait dans votre intérêt, répondit Montague en équilibrant une brosse à cheveux dans chacune de ses mains, et en regardant fixement Jonas. Tout à fait dans votre intérêt, je vous assure.

 

– Et vous pouvez me dire de quelle manière, n’est-ce pas ? dit Jonas.

 

– Voulez-vous que je vous le dise ? répondit l’autre.

 

– Vous feriez bien, dit Jonas ; on a déjà vu faire de singulières choses à de singuliers individus, dans vos bureaux d’assurances ; et je suis résolu à veiller au grain.

 

– Chuzzlewit ! reprit Tigg, qui se pencha, les coudes appuyés sur les genoux, en regardant l’autre dans le blanc des yeux. Il se fait de singulières choses tous les jours, non-seulement dans notre partie, mais dans une infinité d’autres, et personne ne s’en doute. Mais, comme vous dites, mon bon ami, il se fait quelquefois de singulières choses chez nous, et il nous arrive parfois, assez singulièrement, de découvrir de singulières histoires. »

 

Il fit signe à Jonas de rapprocher sa chaise ; puis, jetant un regard autour de la chambre, comme pour lui rappeler la présence de Nadgett, il lui murmura quelques mots à l’oreille.

 

Du rouge au blanc ; du blanc au rouge ; du rouge au jaune ; puis du jaune à un bleu froid, terne, livide, tâché de sueur, le visage de Jonas revêtit alternativement toutes ces teintes pendant les quelques moments que parla Montague ; et lorsque enfin il posa la main sur les lèvres de ce dernier, tremblant qu’un souffle de ce qu’il entendait ne parvint aux oreilles du tiers qu’ils avaient avec eux, cette main était lourde et glacée comme celle de la Mort.

 

Il retira sa chaise en arrière de quelques pas, et y resta cloué, image vivante de la terreur, de l’angoisse et de la rage. Il n’osait parler, ni regarder, ni remuer, ni rester en place. Abject, rampant, misérable, il ravalait plus bas la forme humaine dont il était revêtu, que s’il eût été couvert de la tête aux pieds d’une lèpre hideuse.

 

Son associé continua tranquillement sa toilette, et l’acheva ; de temps à autre il souriait en voyant la transformation qu’il avait opérée ; mais il ne prononça pas un seul mot. Quand il fut complètement habillé :

 

« Vous ne refuserez pas, dit-il, de vous risquer un peu davantage avec nous, Chuzzlewit mon ami, n’est-ce pas ? »

 

Les lèvres pâles murmurèrent : « Non !

 

– Bien dit ! je vous reconnais enfin. Savez-vous que je pensais hier à votre beau-père ? je me disais que, se fiant à vos avis comme à ceux d’un homme très-entendu en affaires d’intérêt, car vous l’êtes sans aucun doute, il pourrait s’unir à nous, si on lui présentait bien la chose. Il a de l’argent ?

 

– Oui, il en a.

 

– Voulez-vous que je vous laisse M. Pecksniff ? Voulez-vous vous charger de lui ?

 

– J’essayerai ; je ferai mon possible.

 

– Mille remercîments, répliqua l’autre en lui frappant sur l’épaule. Descendrons-nous ?… Monsieur Nadgett ! suivez-nous, s’il vous plaît. »

 

Ils descendirent dans cet ordre. Quels que fussent les sentiments de Jonas à l’égard de M. Montague ; quelque fureur qu’il éprouvât d’être ainsi traqué, enlacé, pris au piège et précipité dans un abîme sans fond ; quelles que fussent les pensées qui, dès ce moment même, s’emparèrent de son esprit, ne lui montrant qu’une seule, mais terrible chance de salut, une lueur rouge dans un ciel ténébreux, il ne songeait guère que cet homme au maintien furtif, qui descendait derrière lui, fût la Fatalité attachée à sa trace ; il aurait autant aimé croire que l’autre, à côté de lui, était son bon ange.

 

CHAPITRE XIV.

Qui contient de nouveaux détails sur l’économie domestique de la famille Pinch, ainsi que des nouvelles extraordinaires de la Cité, qui intéressent Tom de très-près.


Charmante petite Ruth ! si gaie, si proprette, si active, si tranquille ! Jamais ménage de poupée ne causa à sa jeune maîtresse une plus vive satisfaction que n’en éprouvait Ruth de sa glorieuse souveraineté sur le salon triangulaire et sur les deux petites chambres à coucher.

 

Être la ménagère de Tom ! quelle dignité ! Tenir un ménage quelconque ! cette idée s’était toujours associée, dans l’esprit de Ruth, à une haute responsabilité de toute sorte ; mais tenir le ménage de Tom, c’était là la plus sérieuse complication de graves missions et d’occupations importantes qu’elle eût jamais rêvée. Il était tout simple qu’elle retirât les clefs du petit chiffonnier où étaient enfermés le thé et le sucre, et des deux petites armoires à côté de la cheminée, où les noirs cafards eux-mêmes paraissaient tout moisis, tant l’humidité envieuse ternissait le lustre de leur carapace ; qu’elle fît danser son trousseau de clefs devant les yeux de Tom quand il descendait déjeuner ; que riant gaiement, mais toute fière pourtant, elle les déposât dans sa bienheureuse petite poche : car c’était pour elle une sensation si nouvelle de se trouver la maîtresse de quoi que ce fût, que, lors même qu’elle eût été la petite ménagère la plus despotique et la plus maussade, cette circonstance atténuante eût plus que suffi pour la faire acquitter honorablement.

 

Loin pourtant d’être despotique, il y avait, jusque dans sa manière de verser le thé, une timidité qui faisait les délices de Tom. Et quand elle lui demanda ce qu’il désirait manger pour son dîner, et qu’elle suggéra, en hésitant, des côtelettes de mouton, comme une proposition assez raisonnable d’après le succès de leur souper de la veille, Tom devint facétieux et la railla sans pitié.

 

« Je ne sais pas, Tom, dit sa sœur en rougissant, je n’en suis pas très-sûre, mais il me semble que je pourrais faire un pouding de bifteck si j’essayais, Tom.

 

– Il n’y a pas, dans tout le répertoire culinaire, une seule chose qui me fit plus de plaisir qu’un pouding de bifteck ! s’écria Tom en se frappant sur la cuisse, pour donner plus de force à son discours.

 

– Oui, cher frère, c’est une excellente chose ! Mais si, par hasard, je ne réussissais pas très-bien la première fois, poursuivit-elle en hésitant, si par exemple ce n’était pas tout à fait un pouding, si cela allait être un ragoût, une soupe ou toute autre chose de ce genre, vous ne seriez pas contrarié, Tom, n’est-ce pas ? »

 

La façon sérieuse dont elle regarda Tom, la façon dont Tom la regarda, et puis, peu à peu, la façon dont elle se prit à rire gaiement à ses propres dépens ; tout cela vous eût enchanté !

 

« Eh mais, dit Tom, c’est charmant ! Notre dîner se trouve avoir comme cela un intérêt inusité et tout nouveau. Nous prenons un billet de loterie pour un pouding de bifteck, sans qu’il soit possible de savoir ce que nous obtiendrons. Qui sait ? nous ferons peut-être quelque étonnante découverte ; peut-être retirerons-nous du feu un plat inconnu jusqu’à ce jour.

 

– Je n’en serais pas du tout étonnée, Tom, dit sa sœur en riant toujours ; peut-être même sera-ce un mets qu’il ne nous prendra jamais fantaisie de reproduire. Mais, d’une manière ou d’une autre, nous retrouverons toujours la viande au fond de la casserole, vous savez. Elle ne peut pas disparaître dans la cuisson ; et c’est toujours une consolation. Ainsi, si vous voulez en courir la chance, moi je le veux bien.

 

– Je ne doute pas le moins du monde, répondit Tom, que ce ne soit après tout un excellent pouding ; dans tous les cas, je suis sûr que moi je le trouverai excellent. Vous avez tant d’activité et d’adresse, Ruth, que, dussiez-vous me dire que vous êtes capable de faire même une soupe à la tortue irréprochable, je vous croirais. »

 

Et Tom avait raison. Elle était précisément telle qu’il la décrivait. Personne n’aurait pu résister à ses manières caressantes ; personne même n’aurait eu la tentation de l’essayer.

 

Pourtant elle ne semblait pas se douter de ses facultés, et c’est ce qui en faisait le grand charme.

 

Elle lava les tasses à déjeuner, jurant tout le temps et racontant à Tom toutes sortes d’anecdotes relatives au fondeur de cuivre ; puis elle serra tout, rendit la chambre aussi proprette qu’elle-même (n’allez pas cependant vous figurer que la chambre fût à beaucoup près aussi gentille qu’elle) ; puis elle brossa et rebrossa le vieux chapeau de son frère, jusqu’à ce qu’il devînt aussi reluisant que M. Pecksniff. Tout à coup elle découvrit que le col de chemise de Tom était éraillé vers le bord ; rapide comme l’oiseau, elle monta chercher une aiguille et du fil, revint toujours en courant, armée de son dé, et, avec une adresse merveilleuse, eut bientôt réparé le dommage.

 

Elle ne piqua pas une seule fois le visage de Tom, bien qu’elle chantât tout le temps son air favori, en battant la mesure avec les doigts de la main gauche, sur la cravate de son frère. À peine eut-elle fini, qu’elle repartit comme l’éclair ; en un instant elle était de retour, attachant, sous son gentil petit menton, les brides de son gentil petit chapeau, pressée d’aller chez le boucher sans perdre une minute, et priant Tom de venir avec elle, pour voir couper le bifteck de ses propres yeux. Quant à lui, il était prêt à aller n’importe où. Ils partirent donc bras dessus bras dessous, trottant aussi lestement que vous voudrez, et se félicitant mutuellement de la tranquillité de la rue, du bon marché des vivres et de la salubrité du quartier.

 

Rien qu’à voir le boucher manier la viande, avant de la poser sur le billot et de donner un coup de pierre à son couperet, il y avait de quoi oublier, à l’instant, qu’on eût déjeuné. Il était agréable aussi… mais véritablement agréable… de lui voir couper ces tranches si nettes et si succulentes. Il n’y avait rien de sauvage dans cette opération, quoique le couteau fût grand et acéré ; c’était de l’art, de l’art tout pur ; il fallait voir sa délicatesse de touche, son habileté d’exécution, son adresse à manœuvrer son sujet, des nuances, enfin, qui en faisaient le triomphe complet de l’esprit sur la matière : pas autre chose.

 

On roula une feuille de chou, la plus verte peut-être qui eût jamais poussé dans un jardin, autour du bifteck, avant de le remettre à Tom ; car le boucher avait le sentiment de son art, il en connaissait tous les raffinements. Quand il vit Tom fourrer gauchement la feuille de chou dans sa poche, il lui demanda la permission de l’aider. « C’est par la douceur, dit-il avec un peu d’émotion, qu’il faut prendre la viande, et non par la force. »

 

Ils revinrent au logis après avoir acheté des œufs, de la farine, et autres accessoires ; Tom s’installa gravement à écrire à un bout de la table du salon, tandis que Ruth s’apprêtait à faire son pouding à l’autre bout : car il n’y avait dans la maison qu’une vieille femme (le propriétaire était une espèce d’homme mystérieux, qui sortait le matin de bonne heure et qu’on ne voyait presque jamais) ; et, à part les gros ouvrages, le frère et la sœur faisaient eux-mêmes le service de leur ménage.

 

« Qu’écrivez-vous, Tom ? demanda Ruth en lui posant la main sur l’épaule.

 

– C’est que, voyez-vous, ma chère, dit Tom (et il se rejeta en arrière pour la regarder), je suis très-désireux de me procurer quelque emploi convenable ; et, avant que M. Westlock vienne cette après-midi, je crois que je ne ferais pas mal de préparer une petite description de ma personne et de mes capacités, pour qu’il puisse la montrer à ses amis.

 

– Vous devriez en faire autant pour moi, Tom, dit sa sœur en baissant les yeux ; j’aimerais par-dessus tout à tenir votre ménage et à m’occuper de vous toujours, Tom ; mais nous ne sommes pas assez riches pour cela.

 

– Nous ne sommes pas riches, répondit le frère, c’est vrai, et il peut se faire que nous soyons bien plus pauvres encore. Mais nous ne nous séparerons pas, si c’est possible. Non, non ; il faut nous décider. Ruth, à lutter de concert jusqu’au bout, à moins que nous n’ayons une bien mauvaise chance, et qu’il ne me soit démontré que vous seriez moins malheureuse loin de moi. Je suis convaincu que nous serons plus heureux si nous pouvons lutter de concert. Ne le croyez-vous pas aussi ?

 

– Si je le crois, Tom !

 

– Allons, allons ! dit-il tendrement, il ne faut pas pleurer.

 

– Non, non, Tom, je ne pleurerai pas. Mais vous n’avez pas le moyen, Tom, vous n’avez pas le moyen.

 

– Nous ne savons pas, dit Tom ; comment pouvons-nous savoir avant d’avoir essayé ? Le bon Dieu nous bénisse ! et il devint sublime d’énergie. Nous ne savons pas ce qui peut nous arriver en essayant avec courage. Je suis bien sûr que nous pourrions vivre contents de très-peu de chose, pourvu que nous eussions ce peu de chose.

 

– Oui, j’en suis bien sûre aussi, Tom.

 

– Eh bien ! alors, il faut essayer, dit Tom. Mon ami John Westlock est un excellent garçon ; il a beaucoup de perspicacité et d’intelligence. Je lui demanderai conseil. Nous en parlerons ensemble. Vous aimerez beaucoup John quand vous le connaîtrez, j’en suis certain. Ne pleurez pas, ne pleurez pas. Vous, capable de faire un pouding de bifteck, en vérité ! dit Tom en la poussant avec douceur ; vous n’avez pas seulement le courage qu’il faut pour faire un dumpling !

 

– C’est vous qui voulez que ce soit un pouding, Tom. Rappelez-vous que moi je n’en réponds pas !

 

– Autant lui donner ce nom-là jusqu’à ce qu’on puisse lui en donner un autre. Ah ! ah ! vous allez vous mettre sérieusement à l’œuvre, à ce qu’il paraît. »

 

Oui, oui ! c’était bien vrai ; mais son sérieux ne l’empêchait pas d’avoir tant de gentillesse que les yeux de Tom quittaient son travail à chaque instant pour la suivre. D’abord elle descendit à la cuisine chercher la farine, puis la planche à faire la pâte, puis les œufs, puis le beurre, puis une jatte d’eau, puis le rouleau à pâte, puis une tourtière à pouding, puis du poivre, puis du sel ; faisant un voyage pour chaque objet séparément, et riant chaque fois qu’elle se remettait en route. Quand elle eut rassemblé tous ses matériaux, elle s’aperçut avec horreur qu’elle n’avait pas de tablier : aussitôt elle monta en courant en chercher un, ce qui varia un peu l’uniformité de ses voyages. Au lieu de se l’attacher dans sa chambre, elle redescendit en bondissant l’escalier, tenant son tablier à la main. Ruth était une de ces petites femmes auxquelles un tablier sied si bien, que c’est pour elle un objet de coquetterie. Aussi lui fallut-il beaucoup de temps pour l’arranger convenablement, car il avait besoin qu’on l’étirât par le bas avec beaucoup de soin. Et puis il fallut fixer et ajuster… ah ! Dieu ! la coquette petite bavette ! puis rassembler les plis du tablier autour de la taille à l’aide des cordons avant de les attacher ; puis il fallut l’aplatir, le tapoter, le faire bouffer vers les poches : ah ! qu’on eut de mal le faire tenir comme il faut, et, lorsque enfin il consentit à bien aller… mais n’importe, cette histoire-ci n’est pas un conte pour rire, nous n’avons pas de temps à perdre. Puis il fallut retrousser ses manchettes à cause de la farine, elle avait encore au doigt une petite bague qu’elle essaya de retirer, et qui refusa de bouger, la petite sotte ! Ruth regardait Tom par-dessous ses longs cils noirs, de temps à autre, pendant tous ces préparatifs, comme si elle eût voulu lui faire croire qu’ils étaient indispensables à la fabrication du pouding, et qu’il serait manqué sans cela.

 

Malgré les plus vaillants efforts, Tom, après avoir écrit : « Un jeune homme recommandable, âgé de trente-cinq ans, » se trouva dans l’impossibilité d’aller plus loin ; sa sœur avait beau faire semblant d’être extraordinairement tranquille, et de marcher sur la pointe des pieds dans la crainte de le déranger, cette précaution ne servait qu’à le distraire encore davantage en attirant son attention sur elle.

 

« Tom, dit-elle enfin toute radieuse, Tom !

 

– Qu’y a-t-il ? demanda Tom, répétant entre ses dents : « Âgé de trente-cinq ans. »

 

– Venez donc regarder ici un moment, s’il vous plaît ! »

 

Comme s’il avait fait autre chose que de la regarder tout le temps !

 

« Je vais commencer, Tom. Vous ne comprenez pas pourquoi j’enduis de beurre l’intérieur de la tourtière ? dit sa petite sœur toute affairée ; hein, Tom ?

 

– Pas plus que vous, je gage, répondit-il en riant, car je suis convaincu que vous n’en savez rien vous-même.

 

– Que vous êtes incrédule, Tom ! Comment supposez-vous qu’on puisse retirer le pouding de la tourtière quand il sera cuit, si je n’y mets du beurre ? Fi donc ! un ingénieur civil qui ne sait pas ces choses-là ! miséricorde, Tom ! »

 

Il n’y avait plus moyen de songer à écrire. Il ratura cette phrase : « Un jeune homme recommandable, âgé de trente-cinq ans, » et resta, la plume en main, à considérer sa sœur avec le plus affectueux des sourires.

 

Quelle petite femme active ! Comme elle faisait ses embarras ! Quels efforts merveilleux pour ne point rire, et surtout pour ne point paraître hésiter dans son œuvre ! Tom était dans le ravissement de la voir, avec ses sourcils froncés, ses lèvres roses serrées, manipuler la pâte, la rouler, la tailler, en garnir la tourtière et en rogner les bords ; puis hacher la viande, la poivrer, la saler, l’entasser dans le moule et y verser de l’eau froide pour faire de la sauce ; ne se hasardant jamais, pendant toutes ces opérations, à regarder du côté de Tom, dans la crainte de compromettre sa gravité. Enfin, quand le moule fut tout plein, et qu’il n’y manqua plus que la croûte qui devait le fermer, elle frappa l’une dans l’autre ses mains toutes couvertes de pâte et de farine, et partit franchement d’un éclat de rire si joyeux et si triomphant, que le pouding pouvait se passer de tout autre assaisonnement pour le recommander au goût de tout homme raisonnable en ce monde.

 

« Où donc est le pouding ? dit Tom, qui était en humeur de plaisanter.

 

– Où il est ? répondit-elle, et elle le souleva de ses deux mains ; regardez-le !

 

– C’est ça un pouding ? dit Tom.

 

– Ce sera un pouding, quand la croûte de dessus y sera, grand nigaud, » répliqua sa sœur.

 

Comme Tom persistait toujours à paraître incrédule, elle lui donna une petite tape sur la tête avec le rouleau à pâte ; puis, riant toujours de bon cœur, elle se remit à la fabrication de la croûte de dessus. Tout à coup elle tressaillit et devint très-rouge. Tom tressaillit aussi : car, en suivant la direction des yeux de Ruth, il avait aperçu John Westlock.

 

« Mon Dieu ! John ! comment donc êtes-vous entré ?

 

– Je vous demande pardon, dit John ; je demande surtout pardon à votre sœur ; mais j’ai rencontré, à la porte de la maison, une vieille dame, qui m’a dit d’entrer ici ; comme vous ne m’avez pas entendu frapper, et que la porte était ouverte, je me suis hasardé à suivre son conseil. Je ne sais trop, ajouta John, pourquoi il y aurait ici quelqu’un de déconcerté de ce que je suis venu comme un fâcheux vous surprendre au milieu d’un ouvrage domestique fort agréable et fort adroitement exécuté. Mais je dois vous avouer que je suis fort intimidé de ce contre-temps. Tom, ayez l’obligeance de venir à mon secours !

 

– Monsieur John Westlock, dit Tom, ma sœur.

 

– J’espère, dit John en riant, qu’étant la sœur d’un aussi ancien ami, vous serez assez bonne pour ne pas permettre que mon entrée malheureuse me fasse tort dans votre première impression.

 

– Ma sœur est disposée peut-être à vous adresser la même prière, » dit Tom.

 

Naturellement, John dut répondre que c’était parfaitement inutile, et qu’au contraire il était resté frappé d’une admiration silencieuse ; il tendit la main à miss Pinch ; mais celle-ci ne put lui offrir la sienne, couverte qu’elle était de farine et de pâte. Cette circonstance, au lieu d’accroître la confusion générale et d’empirer l’état des choses, comme on aurait pu s’y attendre, eut au contraire le meilleur résultat du monde, car ni l’un ni l’autre ne purent s’empêcher de rire. Aussi, dès cet instant, ils se sentirent mutuellement à l’aise.

 

« Je suis charmé de vous voir, dit Tom ; asseyez-vous.

 

– Je ne m’assiérai qu’à une condition, répondit son ami ; c’est que votre sœur continuera de faire son pouding comme si vous étiez seuls.

 

– Je suis sûr qu’elle y consentira, dit Tom ; à une autre condition, cependant : c’est que vous nous aiderez à le manger. »

 

Pauvre petite Ruth ! Elle fut saisie de palpitations de cœur quand Tom commit cette effroyable imprudence : car elle sentait que, si son pouding était manqué, elle n’oserait plus jamais regarder John Westlock en face. Ne se doutant en rien de ce qui se passait dans l’esprit de Ruth, John accepta de grand cœur l’invitation qui lui était faite, et, après quelques plaisanteries au sujet du pouding et du plaisir extraordinaire que John semblait se promettre à en prendre sa part, Ruth se remit à l’œuvre en rougissant, et John s’assit.

 

« Je suis venu de bien meilleure heure que je n’en avais l’intention, Tom ; mais je vais vous dire ce qui m’amène, et je crois pouvoir répondre que vous serez content. Est-ce que vous vouliez me faire voir ce que vous tenez là ?

 

– Oh ! mon Dieu, non ! s’écria Tom, qui ne pensait déjà plus au gribouillage qu’il tenait à la main, si la question de son ami n’était venue le lui rappeler. « Un jeune homme recommandable, âgé de trente-cinq ans. » C’est le commencement d’une description de moi-même. Voilà tout.

 

– Je ne crois pas que vous ayez besoin de la finir, Tom. Mais comment se fait-il que vous ne m’ayez jamais dit que vous aviez des amis à Londres ? »

 

Tom regarda sa sœur de toutes ses forces, et sa sœur de le regarder aussi de toutes ses forces.

 

« Des amis à Londres ! répéta Tom.

 

– Eh bien, oui ! dit Westlock.

 

– Avez-vous des amis à Londres, ma chère Ruth ? demanda Tom.

 

– Non, Tom.

 

– Je suis charmé d’apprendre que j’en ai, moi, dit Tom ; mais c’est du nouveau. Je n’en savais rien. Ce sont des gens qui savent joliment garder un secret, John.

 

– Vous en jugerez vous-même, reprit l’autre. Plaisanterie à part, Tom, voici ce qui s’est passé. J’étais assis ce matin à déjeuner, quand on frappa à ma porte.

 

– Et vous avez crié, très-fort : « Entrez ! » lui suggéra Tom.

 

– Précisément. Et comme l’individu qui avait frappé, n’était pas « un jeune homme recommandable, âgé de trente-cinq ans, venant de la province », il entra aussitôt qu’on l’en eut prié, Tom, au lieu de rester sur le palier, la bouche et les yeux grands ouverts. Bon ! quand il entra, je vis que c’était un étranger ; un étranger à l’aspect grave, sérieux, calme. « M. Westlock ? dit-il. – C’est moi, répondis-je. – Pouvez-vous m’accorder un moment d’entretien ? – Prenez la peine de vous asseoir, monsieur. »

 

Ici John s’arrêta un instant pour jeter un regard vers la table, où la sœur de Tom, tout en écoutant attentivement, s’occupait toujours après le moule, qui commençait à présenter une magnifique apparence. Puis il reprit :

 

« Le pouding ayant pris un chaise, Tom…

 

– Quoi ? s’écria Tom.

 

– Ayant pris une chaise…

 

– Vous avez dit un pouding.

 

– Non, non, répliqua John, et il rougit légèrement ; une chaise. Quelle idée ! un étranger qui viendrait chez moi à huit heures et demie du matin pour prendre un pouding ! Ayant pris une chaise, Tom, une chaise ; il me surprit beaucoup en ce qu’il commença la conversation par ces mots : « Je crois que vous connaissez M. Thomas Pinch, monsieur ? »

 

– Non ! s’écria Tom, pas possible !

 

– Ce sont ses propres paroles, je vous jure. Je lui répondis que je connaissais l’homme. « Savez-vous où il demeure en ce moment ? – Oui. – À Londres ? – Oui. – J’ai entendu dire, par hasard, en passant, qu’il a quitté la place qu’il occupait chez M. Pecksniff. Est-ce vrai ? – Oui, c’est vrai. – En cherche-t-il une autre ? – Oui. »

 

– Très-certainement, dit Tom avec un signe de tête affirmatif.

 

– C’est justement ce que j’ai tâché de lui bien faire comprendre. Vous pouvez être assuré que je ne lui ai laissé aucun doute à ce sujet. Très-bien. « Alors, dit-il, je crois que j’ai son affaire. »

 

La sœur de Tom s’arrêta tout court.

 

« Que Dieu me bénisse ! s’écria Tom. Ma chère Ruth, « je crois que j’ai son affaire ! »

 

– Naturellement, poursuivit John Westlock, en regardant du côté de la sœur de Tom, dont l’intérêt n’était pas moins vivement éveillé que celui de son frère même ; naturellement je le priai de continuer, et je lui dis que je me chargerais de vous voir immédiatement. Il me répondit qu’il avait très-peu de chose à dire, parce qu’il n’était pas grand parleur, et qu’il n’aimait pas les paroles inutiles. C’est ce qu’il me prouva, en commençant immédiatement à m’apprendre qu’un de ses amis avait besoin d’une espèce de secrétaire bibliothécaire ; que les appointements étaient minimes, ne se montant qu’à cent guinées par an, sans le logement ni la nourriture, mais qu’en revanche la besogne n’était pas forte, et que la place était vacante et toute prête si vous vouliez l’accepter.

 

– Mon Dieu ! s’écria Tom ; cent guinées par an ! Mon cher John ! ma petite Ruth ! cent guinées par an !

 

– Mais ce qu’il y a de plus drôle dans mon histoire, continua John en saisissant le poignet de Tom pour fixer son attention et réprimer pour le moment l’excès de son enthousiasme ; ce qu’il y a de plus drôle dans mon histoire, miss Pinch, c’est que je ne connais cet homme ni d’Ève ni d’Adam et que lui-même ne connaît point votre frère.

 

– Il ne peut pas me connaître, s’il est de Londres, dit Tom fort intrigué. Je ne connais personne à Londres.

 

– Et quand je lui dis, reprit John, tenant toujours le poignet de son ami, quand je luis dis que sans doute il excuserait la liberté que je prenais de lui demander qui l’avait adressé à moi, comment il avait appris le changement qui s’était opéré dans la position de mon ami, et comment il savait que mon ami fût propre à remplir un emploi tel que celui dont il parlait, il me répondit sèchement qu’il n’était pas libre de me donner des explications.

 

– Pas libre de donner des explications ! » répéta Tom en respirant avec effort.

 

John continua :

 

« Vous devez parfaitement savoir, dit ce monsieur, que toute personne ayant habité le voisinage de M. Pecksniff connaît nécessairement M. Thomas Pinch et ses talents, aussi bien que le clocher de l’église ou l’auberge du Dragon bleu.

 

– L’auberge du Dragon bleu ! s’écria Tom ; et il regarda alternativement son ami et sa sœur.

 

– Oui ; figurez-vous qu’il parla aussi familièrement du Dragon bleu que s’il eût été Mark Tapley. J’ai ouvert de grands yeux, je vous en réponds ; et pourtant je ne crois pas avoir jamais vu cet homme auparavant, quoiqu’il m’ait dit en souriant : « Vous connaissez l’auberge du Dragon bleu, monsieur Westlock ; vous vous y êtes bien amusé une ou deux fois. » Je m’y suis amusé, c’est vrai. Vous vous en souvenez, Tom ! »

 

Tom hocha la tête d’une manière très-significative. Son état de perplexité augmentait de plus en plus, et il déclara que c’était la chose la plus extraordinaire et la plus incompréhensible dont il eût jamais entendu parler.

 

« C’est incompréhensible ! répéta son ami. Cet homme-là me faisait peur. Quoique ce fût au grand jour, et par un beau soleil, positivement il me faisait peur. Je vous assure que je croyais presque avoir affaire à un être surnaturel, et non à un simple mortel, jusqu’au moment où il tira de sa poche un portefeuille qui n’avait rien d’extraordinaire et me remit cette carte. »

 

Tom lut tout haut :

 

« M. Fips, Austin Friars[12]. Austin Friars ! encore un mot qui sent son conte de revenants, John !

 

– Dans tous les cas, le nom de Fips n’a rien de bien fantastique, ce me semble, répliqua John. Mais enfin c’est là qu’il demeure, et c’est là qu’il nous attend ce matin. Maintenant, vous en savez aussi long que moi, parole d’honneur ! »

 

Rien n’était comparable à la figure de Tom, partagée entre l’étonnement que lui avait causé ce récit, et l’enthousiasme produit par les cent guinées d’appointements, si ce n’est la figure de sa sœur, où s’épanouissait la plus charmante expression d’étonnement naïf que jamais peintre put souhaiter de voir. L’astrologie elle-même eût été en peine de dire ce que serait devenu le pouding de bifteck, s’il n’eût été déjà fini.

 

« Tom, dit Ruth après un peu d’hésitation, peut-être que M. John Westlock, dans son amitié pour nous, connaît mieux le fond de cette affaire qu’il ne veut vous le dire.

 

– Non, vraiment, s’écria John avec vivacité ; vous vous abusez, je vous assure. Je voudrais bien qu’il en fût ainsi mais je ne puis m’en flatter, miss Pinch. Tout ce que je sais, et, selon toute probabilité, tout ce que je pourrai jamais en savoir, je vous l’ai dit.

 

– Et vous ne pourriez rien nous dire de plus si vous le vouliez bien ? dit Ruth, grattant la planche à pâte avec un soin tout particulier.

 

– Non, répondit John ; non, ma parole. Ce n’est pas généreux de soupçonner ainsi un homme qui a tant de confiance en vous ; car votre pouding m’inspire une confiance aveugle, miss Pinch. »

 

Elle se mit à rire ; mais bientôt ils revinrent aux affaires sérieuses et les discutèrent avec une profonde gravité. Quelque obscur que fût le reste, il était clair qu’on offrait à Tom un salaire de cent livres sterling ; et, comme c’était là le point essentiel, l’obscurité du cadre ne servait qu’à mieux faire ressortir le fond.

 

Tom était très-agité et voulut se mettre en chemin à l’instant ; mais, d’après l’avis de John, ils attendirent près d’une heure avant de partir. Tom se fit aussi beau que possible avant de quitter la maison, et John Westlock, par la porte entrebâillée du salon, aperçut dans le vestibule la brave petite sœur qui brossait le col de l’habit de son frère, qui faisait un point à ses gants, qui papillonnait autour de lui, qui donnait par-ci par-là quelques petites retouches à sa toilette, dans toute la gloire de sa méticuleuse propreté. John Westlock se rappela les portraits de fantaisie qu’on faisait de Ruth sur les murailles de l’atelier de M. Pecksniff, et il conclut avec indignation que non-seulement ils n’étaient pas à beaucoup près aussi jolis qu’elle, mais que c’étaient d’affreuses caricatures ; pourtant, ainsi que nous l’avons dit ailleurs, les artistes de l’endroit la dessinaient toujours sous des traits charmants, et John lui-même avait sur la conscience d’avoir croqué, pour sa part, une vingtaine de ces portraits.

 

« Tom, dit-il en cheminant, je commence à croire que vous êtes le fils de quelqu’un.

 

– Je le suppose, répondit Tom de son air tranquille.

 

– Mais je veux dire de quelqu’un d’important.

 

– Dieu vous bénisse ! Mon pauvre père n’avait aucune importance, ni ma pauvre mère non plus.

 

– Vous vous rappelez parfaitement vos parents, alors ?

 

– Si je me les rappelle ! je crois bien ! ma pauvre mère fut la dernière. Lorsqu’elle mourut, ma sœur était encore toute petite. Après sa mort, une bonne vieille grand’mère, qui avait quelques petites économies, nous prit à sa charge ; je vous ai souvent parlé d’elle. Vous vous en souvenez ? Oh ! il n’y a rien de romanesque dans notre histoire, John.

 

– À la bonne heure ! dit John découragé. Alors il n’y a pas moyen de s’expliquer la visite que j’ai reçue ce matin. Ainsi n’en parlons plus, mon cher ! »

 

Ils en parlèrent néanmoins, et ne parlèrent pas d’autre chose jusqu’à ce qu’ils fussent arrivés à Austin Friars, où, au fond d’un corridor très-noir, au premier étage, sur le derrière, le long des plombs, ils découvrirent dans un coin de la maison une petite porte borgne, à panneau vitré, sur laquelle on avait peint en lettres énormes : M. FIPS. Il y avait près de la porte un vieux bahut qui se cachait dans l’ombre, nourrissant de coupables desseins contre les côtes des visiteurs, ainsi qu’un vieux paillasson usé au point de ressembler à un treillage, lequel, ne pouvant plus servir comme paillasson (en admettant qu’on eût pu le voir, ce qui était chose impossible), avait depuis de longues années dirigé ses capacités d’un autre côté, et faisait trébucher régulièrement tous les clients de M. Fips.

 

M. Fips, en entendant un choc violent produit par la rencontre d’une tête humaine et de la porte de son bureau, apprit, par ce signal accoutumé, que quelqu’un le demandait ; il fit entrer, en disant que le corridor était un peu obscur.

 

« Obscur, en effet, murmura John à l’oreille de Pinch. C’est ici qu’on pourrait facilement faire disparaître un provincial, Tom. »

 

La pensée qu’on les avait peut-être attirés dans ces parages pour fournir à la confection d’un pâté, s’était déjà présentée à l’esprit de Tom ; mais en apercevant M. Fips, petit homme maigre, à l’air fort pacifique, qui portait une culotte courte et de la poudre, ses craintes s’évanouirent.

 

« Entrez, » dit M. Fips.

 

Ils entrèrent dans un petit bureau qui paraissait très-malade de la jaunisse ; sur le plancher dans un coin s’étalait une large éclaboussure noire et informe : on eût dit que, bien des années auparavant, quelque vieux commis s’y était coupé la gorge, et qu’il y avait fait une mare d’encre avec son sang.

 

« Monsieur, je vous amène mon ami M. Pinch, dit John Westlock.

 

– Veuillez vous asseoir, » dit Fips.

 

Ils prirent les deux chaises, et M. Fips s’assit sur le tabouret de bureau, dont il tira un crin d’une longueur démesurée, qu’il mit dans sa bouche d’un air de grand appétit.

 

Il regarda Tom Pinch avec curiosité, mais avec une curiosité qui ne révélait certainement pas un intérêt inusité. Après un moment de silence, que M. Fips, s’il l’avait voulu, aurait facilement pu rompre plus tôt, car il semblait ne pas éprouver le moindre embarras, il demanda si M. Westlock avait fait connaître sa proposition à M. Pinch.

 

John répondit affirmativement.

 

« Et vous trouvez que cela vaut la peine d’être accepté ? demanda M. Fips à Tom.

 

– Je trouve que c’est tout à fait une bonne fortune, dit Tom. Je vous suis très-reconnaissant, monsieur, de cette offre.

 

– Pas à moi, dit M. Fips ; je n’agis que d’après les ordres que j’ai reçus.

 

– À votre ami alors, monsieur, dit Tom, à la personne qui me prend à son service, et dont j’essayerai de mériter la confiance. Quand ce gentleman me connaîtra davantage, j’espère, monsieur, qu’il ne perdra pas la bonne opinion qu’il a de moi. Il me trouvera exact, vigilant et empressé à faire mon devoir ; je puis vous en répondre, ainsi que M. Westlock, ajouta-t-il en regardant du côté de John.

 

– Assurément, » dit John.

 

M. Fips semblait avoir quelque peine à reprendre la conversation. Pour se donner un maintien il prit son cachet et se mit à imprimer des F sur toute la superficie de ses jambes.

 

« Je dois vous dire, fit-il observer, que mon ami n’est pas en ville pour le moment. »

 

La figure de Tom s’attrista ; il crut que c’était une manière de lui dire que son physique ne convenait pas, et que Fips songeait à se procurer un autre candidat.

 

« Quand reviendra-t-il, pensez-vous ? demanda Tom.

 

– Je ne saurais vous le dire ; je n’en sais rien du tout. Mais, dit Fips, et avec le cachet il fit une profonde impression sur le mollet de sa jambe gauche, en regardant fixement Tom, je ne pense pas que cela soit bien important. »

 

La pauvre Tom inclina la tête avec déférence, mais avec un air de doute.

 

« Je dis, répéta M. Fips, que je ne pense pas que ce soit bien important. C’est entre vous et moi que l’affaire doit se décider. Quant à vos occupations, je puis vous mettre au courant ; et pour ce qui est de vos honoraires, je puis vous les payer chaque semaine (et M. Fips posa le cachet et regarda alternativement John Westlock et Tom Pinch), chaque semaine, dans ce bureau, entre quatre et cinq heures de l’après-midi. »

 

En disant ces mots, M. Fips contracta sa bouche comme s’il allait siffler. Cependant il ne siffla pas.

 

– Vous êtes trop bon, dit Tom, dont la figure était maintenant rayonnante, et rien ne saurait être plus satisfaisant ni plus prompt. Je serai occupé… ?

 

– De neuf heures et demie à quatre heures environ, je pense, interrompit M. Fips.

 

– Je ne voulais pas parler des heures de travail, qui ne sont pas bien gênantes assurément, répliqua Tom, mais j’aurais désiré savoir dans quel quartier…

 

– Oh ! le quartier, le quartier ! c’est au Temple. »

 

Tom était enchanté.

 

« Peut-être, dit M. Fips, aimeriez-vous à voir les localités ?

 

– Oh ! mon Dieu ! s’écria Tom, il me suffira de me considérer comme engagé, si vous voulez bien me le permettre. Les localités n’importent guère.

 

– Vous pouvez vous considérer comme engagé, très-certainement, dit M. Fips. Pourriez-vous venir me trouver à la porte du Temple dans Fleet-Street, d’ici à une heure ? »

 

Certainement Tom le pouvait.

 

« Bon ! dit M. Fips en se levant ; alors je vous ferai voir le local, et vous pourrez entrer en fonctions dès demain matin. Dans une heure alors. Je vous verrai aussi, monsieur Westlock ? Très-bien. Prenez garde à l’escalier ; c’est un peu sombre. »

 

Après cette remarque qui pouvait passer pour superflue, il ferma la porte et les laissa sur l’escalier ; ils descendirent à tâtons et se retrouvèrent dans la rue.

 

Cette entrevue, bien loin de contribuer à éclaircir le mystère qui environnait la nouvelle position de Tom, l’avait au contraire tellement augmenté, que chacun d’eux se prit à rire en voyant l’air embarrassé de l’autre. Néanmoins ils tombèrent d’accord que la lumière se ferait sans aucun doute lorsque Tom aurait fait connaissance avec son emploi et ses compagnons de travail ; ils résolurent par conséquent d’attendre jusqu’après leur rendez-vous avec M. Fips pour en reparler.

 

Ils montrèrent chez John Westlock ; puis, après avoir consacré quelques minutes qui leur restaient à la taverne de la Tête de sanglier, ils allèrent ensemble au lieu du rendez-vous. L’heure qui avait été fixée n’était pas encore sonnée ; cependant M. Fips était déjà à la porte du Temple, et il exprima la satisfaction qui lui causait leur exactitude.

 

Il leur fit traverser plusieurs cours et plusieurs passages, et s’arrêta dans une cour plus silencieuse et plus sombre que les autres. Il entra dans une maison, monta un escalier commun, et tira, en cheminant, de sa poche un trousseau de clefs rouillées. Il s’arrêta à l’un des étages supérieurs devant une porte qui, à l’endroit où se trouve d’habitude le nom du locataire, n’avait qu’une grande traînée de peinture jaune, et se mit à frapper une de ces clefs contre la rampe en fer de l’escalier pour en faire tomber la poussière.

 

« Vous ferez bien d’avoir une petite cheville, dit-il en se retournant vers Tom après avoir sifflé dans le tuyau de la clef. C’est le seul moyen d’empêcher les clefs de se boucher. Si vous mettiez aussi un peu d’huile dans la serrure, elle n’en irait que mieux, je crois. »

 

Tom le remercia ; mais il était trop préoccupé et de ses conjectures et de la physionomie de John Westlock, pour être très-disposé à la conversation. Cependant M. Fips avait ouvert la porte, qui céda difficilement, en criant sur ses gonds d’une manière horriblement discordante. Il retira la clef et la remit à Tom.

 

« Ah ! ah ! dit Fips, il y a de la poussière ici, pas mal. »

 

Il n’en manquait pas en effet, et M. Fips aurait même pu dire hardiment qu’il y en avait beaucoup. Elle s’était accumulée partout. Il y en avait sur tous les objets ; et, dans un endroit où un rayon de soleil brillait à travers une crevasse du volet pour aller se réverbérer sur la muraille en face, la poussière tourbillonnait comme une gigantesque cage à écureuil.

 

La poussière était la seule chose dans l’appartement qui eût du mouvement. Quand leur guide ouvrit la fenêtre et laissa pénétrer librement l’air et le soleil d’été, les meubles vermoulus, les boiseries et les plafonds décolorés, le poêle rouillé et le foyer éteint, apparurent dans tout leur inerte abandon. Tout près de la porte il y avait un chandelier surmonté d’un éteignoir ; on eût dit que celui qui avait le dernier visité ces lieux s’était arrêté sur le seuil pour jeter un regard d’adieu à la solitude qu’il laissait derrière lui, et puis en avait complètement banni la lumière et la vie, en fermant la porte de ce tombeau.

 

À cet étage, il y avait deux pièces ; dans la première se trouvait un escalier étroit, conduisant à deux chambres à coucher situées au-dessus. Toutes ces pièces étaient convenablement meublées, bien que le mobilier fût d’ancienne mode, mais la solitude semblait avoir enlevé à ces meubles toute apparence de commodité, pour leur donner un aspect triste et lugubre.

 

Des boîtes, des paniers, des objets de toute nature, étaient dispersés sans ordre. Sur le plancher de toutes les chambres se trouvaient des piles de livres, au nombre de quelques milliers de volumes ; les uns en ballots, d’autres enveloppés de papier, comme au jour où on les avait achetés ; d’autres encore éparpillés isolément ou bien entassés pêle-mêle : il n’y en avait pas un seul sur les rayons qui garnissaient les murs. M. Fips attira l’attention de Tom de ce côté.

 

« Avant de pouvoir s’occuper d’autre chose, il faudrait mettre ces livres en ordre, les collationner et les ranger sur les rayons, monsieur Pinch ; cela suffira pour commencer, je pense, monsieur. »

 

Tom se frotta les mains, dans l’agréable perspective d’une tâche si conforme à ses goûts.

 

« Ce sera un travail plein d’intérêt pour moi, je vous assure, dit-il. Cela m’occupera jusqu’au retour de M…

 

– Jusqu’au retour de M… ? répéta Fips, et il avait l’air de demander à Tom pourquoi il s’arrêtait.

 

– J’oubliais que vous ne m’aviez pas dit le nom de ce gentleman, dit Tom.

 

– Ah ! s’écria M. Fips en retirant son gant, ne vous l’ai-je pas dit ? Non, au fait, je ne crois pas. Je pense qu’il sera bientôt de retour. Vous vous entendrez parfaitement ensemble, j’en suis sûr. Allons ! bonne chance. Vous n’oublierez pas de fermer la porte, n’est-ce pas ? elle se ferme toute seule, en la tirant bien fort. À neuf heures et demie, vous savez, c’est-à-dire de neuf heures et demie à quatre heures ou quatre heures et demie, environ ; un peu plus tôt, un peu plus tard, selon que vous serez disposé, et que vous aurez plus ou moins à faire. M. Fips, Austin Friars ; vous vous rappellerez cette adresse, n’est-ce pas ? et vous n’oublierez pas de fermer la porte, s’il vous plaît. »

 

Tout ceci fut dit avec tant d’aisance et de naturel, que Tom ne pouvait que se frotter les mains, s’incliner et sourire en signe d’assentiment ; ce qu’il faisait encore, lorsque M. Fips sortit tout tranquillement.

 

« Mais c’est qu’il est parti ! s’écria Tom.

 

– Et bien mieux, Tom, c’est qu’il ne reviendra évidemment pas, dit John Westlock en s’asseyant sur une pile de livres, et en regardant son ami stupéfait. Ainsi, vous voilà installé… d’une façon un peu originale, Tom ! »

 

Tout cela était bien singulier, et Tom, debout au milieu des livres, tenant son chapeau d’une main et la clef de l’autre, avait l’air si prodigieusement ébahi, que son ami fut saisi d’un fou rire. Tom lui-même, réfléchissant à la manière soudaine dont sa conférence amicale avec M. Fips avait été interrompue au plus beau moment, se laissa peu à peu gagner par l’hilarité de John ; et chacun d’eux faisant rire l’autre de plus en plus, ils finirent par se tordre.

 

Quand ils eurent cessé de rire (ce qui n’arriva pas de si tôt, car une fois que John, bon garçon, d’humeur joyeuse, se mettait en train, il n’y avait plus moyen de l’arrêter), quand ils eurent cessé de rire, il se mirent à examiner ce qui les entourait, dans l’espérance d’y trouver quelque lumière sur cette mystérieuse affaire ; mais ils ne purent rien découvrir. Les livres portaient une variété de noms différents ; on les avait sans doute achetés çà et là, dans des ventes, à différentes époques ; mais il était impossible de deviner lequel de ces noms appartenait au patron de Tom, en admettant même que l’un d’eux fût le sien. John eut la lumineuse idée d’aller demander au gardien de la maison à qui avait été loué cet appartement. Il revint sans être plus avancé : on venait de lui répondre par le nom de M. Fips, de Austin Friars.

 

« Après tout, Tom, je commence à croire que ce n’est pas plus malin que ça : Fips est un original ; il connaît Pecksniff, il le méprise, cela va sans dire ; il aura entendu parler de vous, il sait que vous êtes l’homme qu’il lui faut, et il vous prend à son service de la façon excentrique qui lui est particulière.

 

– Mais pourquoi a-t-il des façons si excentriques ? demanda Tom.

 

– Oh ! est-ce qu’on n’a pas le droit d’être excentrique, par hasard ? Pourquoi M. Fips porte-t-il une culotte courte et de la poudre, tandis que son voisin porte des bottes et une perruque ? »

 

Tom était dans cet état de perplexité où l’esprit accepte volontiers une explication quelconque ; il adopta donc celle-ci, qui après tout en valait une autre, et il dit à John : « Je ne doute pas que vous n’ayez raison. » Il en avait dit autant à chaque conjecture de son ami, et il était tout prêt à répéter sa phrase d’assentiment, si John lui avait présenté quelque nouvelle solution.

 

Mais John n’en présentant aucune, Tom ferma fenêtre et volets, et les deux amis quittèrent l’appartement. Tom tira la porte très-fort, ainsi que M. Fips le lui avait recommandé, la poussa, trouva qu’elle était bien fermée, et mit la clef dans sa poche.

 

Comme ils avaient du temps devant eux, ils firent un assez grand détour pour revenir à Islington. Tom ne se lassait pas d’admirer tout ce qu’il voyait. Il était bien heureux d’avoir John Westlock pour compagnon : car combien d’autres à sa place se seraient fatigués de ses perpétuelles stations devant les boutiques, et de ses courses parmi les voitures, au milieu desquelles il s’élançait au péril de ses jours, pour mieux apercevoir un clocher ou un monument public ! Mais John, au contraire, était enchanté toutes les fois qu’il voyait Tom sortir, la figure radieuse, d’un labyrinthe de charrettes et de voitures, ne se doutant nullement de toutes les gracieusetés que lui adressaient les cochers. Il avait l’air de l’en aimer encore davantage.

 

Ruth n’avait plus de farine aux mains quand elle les reçut dans le salon triangulaire ; mais elle avait d’aimables sourires sur les lèvres, et ses yeux rayonnants leur souhaitaient la bienvenue. À propos, comme ils étaient brillants, ses yeux ! En y regardant un instant, quand on lui prenait la main, on voyait dans chaque œil une délicieuse petite miniature de soi-même, qui vous représentait si remuant, si vif, si gentil, si brillant !

 

Ah ! si on avait pu seulement y fixer sa miniature ! mais ces méchants yeux changeants et capricieux réfléchissaient avec trop d’impartialité tous ceux qui se présentaient devant eux, et tous y brillaient et y dansaient avec la même gaieté.

 

La table était mise bien simplement, car le linge et les cristaux étaient des moins élégants ; les couteaux avaient des manches d’os, peints en vert, et les fourchettes d’acier n’avaient que deux dents qui s’écartaient comme les jambes d’un clown. Cependant le besoin de linge damassé, d’argenterie, d’or, de porcelaine ou d’autres agréments, ne se faisait point sentir. Il y avait ce qu’il y avait, et cela suffisait pour qu’on ne regrettât rien.

 

Le succès du mets d’inauguration, le début de Ruth dans l’art culinaire, fut si complet, si parfait, que John Westlock et Tom tombèrent d’accord qu’il fallait qu’il y eût longtemps qu’elle étudiait cet art en secret, et la pressèrent d’en faire l’aveu. Cette plaisanterie les amusa énormément, et servit de texte à une foule de bons mots. Mais la conduite de John ne fut pas si loyale qu’on eût pu s’y attendre : car, après avoir secondé Tom pendant longtemps, il passa soudainement à l’ennemi, et ne jura plus que par la sœur. Néanmoins, Tom fit la remarque ce soir-là même, avant d’aller se coucher, que ce n’était qu’une plaisanterie, et que John avait toujours été fameux pour sa politesse vis-à-vis des dames, même quand il était tout petit. Ruth dit : « Ah ! vraiment ! » Elle ne dit pas autre chose.

 

C’est étonnant, tout ce que trois personnes peuvent trouver à se dire. C’est à peine s’ils s’arrêtaient de parler. Mais leur conversation n’était pas toujours gaie ; ils devinrent tous bien sérieux quand Tom leur raconta comment il avait vu les filles de M. Pecksniff, et leur parla du changement qui s’était opéré dans l’existence de la plus jeune.

 

John Westlock s’intéressa vivement à ce qui la concernait, et demanda à Tom Pinch beaucoup de détails sur son mariage ; il s’informa si son mari n’était pas le même gentleman que Tom avait amené dîner avec lui à Salisbury, et, sur sa réponse négative, il demanda quel degré de parenté existait entre eux ; en somme, il s’en préoccupa beaucoup. Tom raconta les choses tout au long : il dit comment Martin était allé à l’étranger, et n’avait pas donné de ses nouvelles depuis bien longtemps ; comment Mark du Dragon l’avait accompagné ; comment M. Pecksniff s’était emparé du pauvre vieux grand-père, presque idiot, et comment il recherchait traîtreusement la main de Mary Graham. Mais Tom ne dit pas ce qui était caché dans son cœur, ce cœur si profond, si vrai, si plein d’honneur ; ce cœur où il y avait tant de place pour les pensées d’abnégation et de bienveillance ; non, Tom ne dit pas un mot de cela.

 

Tom ! Tom ! un jour viendra où l’homme du monde qui a le plus de confiance dans sa finesse et dans son habileté, l’homme du monde qui est le plus fier de la défiance que lui inspirent ses semblables, et qui a le plus d’or et d’argent à produire à l’appui de son système, où le sectateur le plus modéré de cette sage doctrine, « chacun pour soi et Dieu pour tous. » (car c’est apparemment une haute sagesse de croire que l’éternelle majesté du ciel puisse jamais être ou avoir été du côté de l’égoïsme et de la cupidité !) un jour viendra, sois-en sûr, où cet homme trouvera que toute sa sagesse, au prix d’un cœur simple comme le tien, n’était que sottise et folie !

 

Tu fus simple encore, Tom, quoique d’une tout autre simplicité, de montrer tant d’empressement à l’endroit de ce théâtre dont parla John après le thé, disant qu’il avait l’autorisation d’y conduire autant de personnes qu’il voudrait, sans qu’il lui en coûtât un sou ; et bien plus simple encore de ne pas te douter que c’était pour payer les places qu’il y était entré tout seul d’abord. Quelle simplicité encore, cher Tom, de rire et de pleurer de si bon cœur, en voyant un si fameux spectacle, avec de si pauvres acteurs ! Quelle simplicité d’être si content et si loquace en revenant du théâtre avec Ruth ! Et quelle simplicité encore d’éprouver tant de surprise en trouvant, le lendemain matin, dans le salon, le petit cadeau d’un livre de cuisine qui attendait Ruth, et don la page consacrée au pouding de bifteck était repliée et biffée ! La nature de ton âme était simple, très-simple, d’une simplicité qui ferait hausser les épaules à bien des gens, brave Tom !

 

CHAPITRE XV.

Tom Pinch et sa sœur font une nouvelle connaissance, et tombent de surprise en surprise.


Il y avait, dans ces chambres inhabitées du Temple et dans toutes les fonctions que Tom y exerçait, quelque chose de surnaturel et de mystérieux qui possédait un charme étrange. Tous les matins, quand il fermait sa porte à Islington, et qu’il se tournait vers la fumée de Londres, il se sentait en même temps environné d’une atmosphère enchantée, et dès cet instant cette atmosphère s’épaississait d’heure en heure autour de lui, jusqu’au moment où il revenait à Islington, laissant cette nuée immobile derrière lui. Chaque matin, Tom s’approchait progressivement de cette brume mystique, et peu à peu, par degrés presque imperceptibles, elle enveloppait tout son être. D’abord, il quittait le bruit et le tumulte des rues pour entrer dans les cours silencieuses du Temple. Chacun de ses pas résonnait à son oreille comme une voix sortant des vieux murs et des vieilles dalles, une voix à laquelle il manquait un langage pour lui raconter les annales de ces antiques appartements, pour lui parler des vieux documents pourrissant dans les coins oubliés de ces caves verrouillées, d’où sortaient par les soupiraux les gémissements d’un vent humide, pour lui dire dans quelles voûtes murées, sous les fondations des maisons, se cachaient de vieux vins rares et exquis, ou pour lui murmurer tout bas les sombres légendes de ces chevaliers aux jambes croisées, qui gisaient dans l’église voisine. Au moment où il posait son pied sur la première marche de l’escalier qui conduisait à son bureau poudreux, tous ces mystères redoublaient ; leur ascension suivait, marche par marche, celle de Tom, et ils atteignaient leur entier développement au milieu de ses labeurs solitaires.

 

Chaque jour lui ramenait invariablement la même source de conjectures intarissables. Son patron allait-il venir enfin aujourd’hui, et à quoi ressemblerait-il ? Car Tom ne pouvait s’en tenir à M. Fips ; il croyait à la véracité de M. Fips, quand celui-ci lui avait dit qu’il agissait au nom d’une autre personne ; et, dans le jardin de l’imagination de Tom, cette autre personne était devenue une fleur épanouie, qu’il aurait été bien fâché de voir flétrir ou fouler aux pieds.

 

Un jour, il se figura que c’était M. Pecksniff qui se repentait de son mensonge, et qu’il avait usé de son influence auprès d’une tierce personne pour procurer à sa victime ce moyen d’existence. Après ce qui s’était passé entre cet excellent homme et lui, cette idée lui parut tellement insupportable, qu’il la confia à John Westlock le jour même, lui déclarant qu’il préférerait se faire portefaix plutôt que de perdre le respect de lui-même au point de contracter la moindre obligation vis-à-vis de M. Pecksniff. Mais John répondit à Tom Pinch qu’il était loin de rendre justice au caractère de M. Pecksniff, s’il le supposait capable d’une action généreuse, et qu’il pouvait avoir l’esprit en repos à cet égard, jusqu’au jour où il verrait le soleil devenir vert et la lune noire, et où il apercevrait en même temps à l’œil nu douze comètes de premier ordre tournant autour de ces planètes : peut-être alors, mais alors seulement, dans un état de choses aussi surprenant, pourrait-on, sans être absolument fou, soupçonner M. Pecksniff de quelque chose d’aussi monstrueux. En somme, il railla tellement Tom de son idée, que celui-ci l’abandonna et se trouva de nouveau lancé dans le champ des conjectures.

 

En attendant, Tom poursuivait régulièrement ses travaux et avançait considérablement dans son œuvre ; déjà l’ordre se faisait au milieu des livres, dont le catalogue, soigneusement écrit, avait une fort belle apparence. Pendant ses heures d’occupation, Tom se permettait parfois quelques lectures qui, du reste, étaient souvent nécessaires à son classement. Généralement il emportait chez lui, le soir, un de ces mystérieux volumes (qu’il avait toujours soin de rapporter le lendemain matin, dans la crainte que son étrange patron n’apparût tout à coup pour lui en demander compte) ; de sorte qu’il menait une vie heureuse, tranquille et studieuse, une vie selon son cœur.

 

Mais quelque intéressants que fussent ces livres, quelque nouveaux qu’ils semblassent à Tom, ils n’avaient pas le pouvoir de l’enchaîner dans ces chambres mystérieuses, au point de ne pas entendre le moindre son, si léger qu’il fût. Il prêtait l’oreille aussitôt qu’un bruit de pas résonnait dans la cour, et, si ces pas pénétraient dans la maison et montaient l’escalier, il se disait toujours avec un battement de cœur : « Je vais donc enfin le voir face à face ! » Mais tous les pas s’arrêtaient au-dessous, excepté les siens.

 

Cette solitude, ce mystère, firent naître dans l’imagination de Tom des fantaisies dont son bon sens faisait justice, sans pouvoir toutefois s’en débarrasser tout à fait. Notre bon sens à presque tous, en cas semblable, ressemble à la vieille police française, très-prompte pour découvrir, mais très-lente pour prévenir les délits. Tom avait l’impression indéfinie, absurde, inexplicable, qu’il se cachait quelqu’un dans les chambres d’en haut, quelqu’un qui marchait tout doucement au-dessus de sa tête, qui le surveillait par le trou de la serrure, qui faisait je ne sais quoi partout où il n’était pas. Cette hallucination lui revenait cent fois par jour ; alors il s’empressait d’ouvrir la fenêtre, et il n’était pas fâché de fraterniser de là même avec les oiseaux qui avaient élu domicile sur le toit et dans les gouttières, et qui sautillaient toute la journée autour des croisées.

 

Il laissait toujours la porte d’entrée ouverte, afin d’entendre les pas des gens qui montaient et qui pénétraient dans les appartements des étages inférieurs. Il se formait aussi de singulières préventions sur la mine de certains étrangers qu’il rencontrait dans les rues, et il se disait de tel ou tel homme qui le frappait comme ayant quelque chose d’insolite dans le costume ou dans l’aspect : « Je ne serais pas étonné que ce fût lui ! » Mais ce n’était jamais lui. Il alla plusieurs fois jusqu’à revenir sur ses pas pour suivre un de ces individus, dans la singulière croyance qu’il allait à l’appartement mystérieux ; mais il n’y gagna jamais d’autre satisfaction que de savoir qu’il s’était trompé.

 

M. Fips, de Austin Friars, au lieu de diminuer l’obscurité de la position de Tom, la rendit plus profonde encore ; car lorsque Tom se rendit chez lui pour toucher la première semaine :

 

« Ah ! à propos, monsieur Pinch, lui dit-il, vous n’avez pas besoin d’en parler à personne, s’il vous plaît ! »

 

Tom crut qu’il allait lui confier un secret. Il jura que, pour rien au monde, il n’en soufflerait mot, et que M. Fips pouvait compter sur sa discrétion.

 

Comme M. Fips répondit : « Très-bien ! » sans rien ajouter, Tom, pour l’engager à parler, répéta :

 

« Pour rien au monde ! »

 

M. Fips, de son côté, répéta :

 

« Très-bien !

 

– Vous alliez dire… lui suggéra Tom.

 

– Moi ! s’écria Fips, rien du tout. »

 

Cependant, en voyant le trouble de Tom, il ajouta :

 

« Je voulais dire qu’il vaudrait mieux ne parler à personne de votre emploi. Vous vous en trouverez bien.

 

– Je n’ai pas encore eu le plaisir de voir mon patron, monsieur, dit Tom en mettant ses honoraires dans sa poche.

 

– Vraiment ? dit Fips. Non, au fait, je ne le pense pas.

 

– J’aimerais bien à le remercier, et je voudrais aussi savoir s’il est content de ce que j’ai fait jusqu’à présent, dit Tom avec hésitation.

 

– Vous avez raison, dit M. Fips en bâillant ; cela vous fait honneur. C’est très-bien. »

 

Tom se décida à tâter le terrain d’un autre côté.

 

– J’aurai bientôt fini le classement des livres, dit-il ; j’espère que, quand ce sera terminé, mon engagement continuera, et que je pourrai encore me rendre utile.

 

– Oh ! certainement, répliqua Fips ; il y a encore beaucoup à faire, beau… coup à faire. Prenez garde à l’escalier, c’est un peu sombre. »

 

Et c’est tout ce que Tom put obtenir de M. Fips en fait d’éclaircissements. C’était le cas de dire que c’était un peu sombre, et, si c’était là ce qu’entendait M. Fips, en manière de logogriphe, il ne se trompait pas.

 

Mais il arriva bientôt une circonstance qui contribua à détourner les pensées de Tom, même de ce mystère, et à leur donner un autre cours aussi embrouillé que celui du Nil même.

 

Voici comment les choses se passèrent. Tom avait toujours été matinal, et maintenant qu’il n’avait plus d’orgue avec lequel il pût s’épancher en doux entretiens tous les matins, il prit l’habitude de faire une longue promenade chaque jour avant de se rendre au Temple. Étranger à la ville, il était tout naturellement attiré vers les points où se concentrait le plus de vie et de mouvement, et il fréquentait de préférence les marchés, les ponts, les quais, et surtout les débarcadères des paquebots. Il aimait à voir la foule se presser à la poursuite des affaires ou des plaisirs, et c’était une satisfaction pour lui de penser qu’il y eût tant de variété et de liberté pour ceux qui étaient condamnés à la vie monotone et routinière des villes.

 

Dans presque toutes ces excursions, Ruth l’accompagnait. Leur propriétaire partait toujours de très-bonne heure pour aller à ses affaires (quelles qu’elles fussent, personne ne les connaissait), de sorte que les habitudes des gens chez lesquels ils logeaient correspondaient avec les leurs. Souvent ils avaient déjeuné et se trouvaient dehors à sept heures du matin. Après une promenade de deux heures, ils se séparaient ; Tom se dirigeait vers le Temple, et sa sœur revenait tout tranquillement à la maison.

 

Ils firent plus d’une promenade agréable dans le marché de Covent-Garden ; ils y respiraient le parfum des fruits et des fleurs ; ils s’émerveillaient de la beauté des ananas et des melons ; dans les avenues latérales ils apercevaient, assises sur des paniers renversés, des rangées infinies de vieilles femmes écossant des pois ; ils regardaient avec étonnement les grosses bottes d’asperges qui servaient de remparts à ces boutiques appétissantes ; devant les herboristes ils respiraient comme un fumet de farce de veau crue avec un soupçon mélangé de poivre long, de papier gris et de graines, sans oublier un léger arôme de colimaçons et de jolies petites sangsues recoquillées. Ils firent plus d’une promenade agréable dans les marchés à la volaille, où des canards et des poulets emmanchés d’un long cou étaient étalés, deux à deux, tout prêts à mettre en broche ; où l’on voyait des œufs mouchetés, rangés dans des paniers garnis de mousse ; des saucisses de la campagne blanches et dodues, où il n’entrait, quoi qu’on dise, ni chien, ni chat, ni cheval, ni âne ; d’innombrables fromages frais ; puis, dans des cages d’osier, des volatiles vivants emprisonnés, qui paraissaient beaucoup trop gros pour être naturels, par la raison que leurs récipients étaient beaucoup trop étroits ; des lapins morts ou vifs en nombre illimité. Ils firent plus d’une promenade agréable dans les marchés au poisson, parmi les étalages frais, humides et argentés comme un reflet de clair de lune, excepté pourtant les homards rubiconds. Ils firent plus d’une promenade agréable au milieu des charrettes remplies de foin odoriférant, sous lesquelles chiens et charretiers dormaient profondément, oubliant le traiteur ambulant de la taverne. Mais aucune de ces promenades ne valait celle qu’ils faisaient sur les quais, parmi les paquebots, par une belle matinée d’été.

 

Il fallait les voir, les paquebots, rangés là côte à côte, immobiles et fixes à jamais, selon toute apparence, quoique décidés à s’esquiver d’un côté ou d’un autre, et sûrs d’y réussir ; et dans cette confiance, des multitudes de passagers et des monceaux de bagages se pressaient confusément à bord. Il y avait une foule de ces petits vapeurs qui sillonnaient le fleuve en tous sens. Des rangées innombrables de vaisseaux, des forêts de mâts, des labyrinthes de cordages, des voiles roulées, des avirons bruyants, de lourdes barges ; des piles de maçonnerie submergées, où les rats se cachaient dans des trous fangeux ; des clochers, des entrepôts, des toits, des arches, des ponts, des hommes, des femmes, des enfants, des tonneaux, des grues, des caisses, des chevaux, des voitures, des badauds et des ouvriers : tout cela, par une belle matinée d’été, grouillait dans un effroyable chaos, que Tom était loin de pouvoir débrouiller.

 

Au milieu de tout ce tumulte, la cheminée de chaque paquebot faisait entendre des rugissements incessants, qui exprimaient et résumaient la bruyante émotion de cette scène. Tous ces paquebots semblaient suer sang et eau et se tracasser les uns et les autres, exactement comme leurs passagers ; avec leurs voix enrouées ils ne cessaient pas un instant de bougonner et de gronder, en disant, tout haletants, et sans points ni virgules :

 

« Venez donc dépêchez-vous je n’y tiens plus venez donc mon Dieu nous n’y serons jamais comme vous êtes en retard dépêchez-vous donc je vais partir venez donc ! »

 

Même lorsqu’ils avaient démarré et qu’ils se trouvaient au beau milieu du courant, le moindre obstacle leur servait de prétexte pour reprendre le cours de leurs récriminations ; et le plus brave des paquebots se trouvait-il arrêté par quelque embarras, il recommençait aussitôt à grogner et à se lamenter, disant :

 

« Bon voici un obstacle qu’est-ce que ça veut dire avancez donc là-bas je suis pressé c’est un fait exprès au nom du ciel avancez donc ! »

 

Enfin, on le voyait, dans un état d’esprit voisin de la démence, descendre lentement le cours du fleuve, sortir du brouillard et apparaître tout rouge de l’autre côté, dans la lumière du soleil d’été.

 

Cependant le vaisseau de Tom, ou du moins le paquebot auquel Tom et sa sœur prenaient le plus grand intérêt, un certain matin, n’était pas encore prêt de partir ; mais il était à l’apogée de son désordre. Il se trouvait serré entre deux autres bateaux à vapeur ; l’affluence des passagers était considérable ; les échelles qui conduisaient à bord étaient encombrées ; des femmes éperdues (dont Gravesend était évidemment la destination, mais qui faisaient la sourde oreille quand on leur représentait que ce bâtiment-là était en partance pour Anvers) persistaient à cacher des paniers de provisions derrière des cloisons, des tonneaux, ou sous des bancs ; en un mot, le tumulte régnait partout.

 

Tom, avec Ruth à son bras, regardait du haut du quai ce spectacle amusant, et il était tellement absorbé qu’il s’apercevait à peine de la présence derrière lui d’une vieille dame armée d’un parapluie dont elle ne savait que faire. Le voisinage de ce redoutable instrument, qui avait un manche en bec-à-corbin, se révéla d’abord à Tom par une pression douloureuse sur la trachée artère. C’était le manche du parapluie qui l’avait saisi à la gorge. Il se dégagea avec une parfaite bonhomie ; mais bientôt après il sentit le bout ferré qui lui caressait le dos, pendant que l’autre bout l’accrochait à la cheville ; puis le parapluie en général se mit à errer autour de sa tête et à battre contre son chapeau comme les ailes d’un grand oiseau ; et enfin il reçut entre les côtes un coup qui lui causa une douleur si aiguë, qu’il ne put s’empêcher de tourner la tête et de se plaindre avec modération.

 

En se retournant il vit la propriétaire du parapluie, la figure bouleversée de colère, qui se dressait sur la pointe des pieds et faisait de vains efforts pour apercevoir les paquebots ; il en conclut qu’elle l’avait attaqué à dessein, et qu’elle le considérait comme son ennemi naturel, à cause de la place qu’il occupait au premier rang.

 

« Il faut que vous ayez un bien mauvais caractère, » dit Tom.

 

La dame en question s’écria avec férocité :

 

« Où est donc la police ? »

 

Puis, brandissant son parapluie dans la figure de Tom :

 

« Si ces gredins-là n’étaient pas toujours ailleurs quand on a le plus besoin d’eux, je vous aurais fait empoigner, et ferme, dit-elle. Vaudrait mieux graisser un peu moins leurs favoris, et faire un peu mieux leur devoir, quand ils sont si bien payés ; au moins on ne serait pas écrasé comme ça. »

 

En effet, il fallait qu’elle eût été fort maltraitée dans la foule ; car son chapeau déformé ressemblait pour l’instant à un tricorne. De plus, c’était une petite femme d’un excessif embonpoint, de sorte qu’elle était épuisée de fatigue et de chaleur.

 

Tom, au lieu de continuer la discussion, lui demanda dans quel bâtiment elle voulait s’embarquer.

 

« Je présume qu’il n’y a que vous, répondit la dame, qu’a le droit de voir les bateaux sans avoir envie de monter dessus ? Imbécile, va !

 

– Lequel alors voulez-vous voir ? demanda Tom. Nous tâcherons de vous faire un peu de place. Mais ne soyez pas de si mauvaise humeur.

 

– Il n’y a pas une seule de ces chères créatures que j’ai soignées dans des moments difficiles, dit la dame en se radoucissant un peu, et le nombre en est grand ! qui m’ait jamais accusée d’être de mauvaise humeur. « Si vous sentez que ça vous soulage, madame, que je leur dis, ne vous gênez pas pour me contrarier. Vous savez bien que Sarah ne vous rendra jamais la pareille. » Mais aujourd’hui je suis agacée, je ne dis pas que non, et ce n’est pas sans raison, Dieu merci ! »

 

Cependant mistress Gamp (car c’était elle-même) avait réussi, avec le secours de Tom, à s’insinuer dans un petit coin entre Ruth et la balustrade ; quand elle eut repris haleine et qu’elle eut exécuté avec son parapluie une série de manœuvres des plus dangereuses, elle parvint à s’établir convenablement.

 

« Dieu ! que je voudrais donc savoir lequel de tous ces monstres qui fument est le bateau d’Anvers ! s’écria mistress Gamp.

 

– Quel bateau dites-vous ? demanda Ruth.

 

– Le bateau d’Anvers, repartit mistress Gamp ; je ne veux pas vous tromper, mon ange, pourquoi vous tromperais-je ?

 

– Le paquebot d’Anvers, c’est celui qui est là, au milieu, dit Ruth.

 

– Et je voudrais qu’il soit dans le ventre de Jonas ! » s’écria mistress Gamp, qui parut confondre dans cette aspiration miraculeuse le prophète avec la baleine.

 

Ruth ne répondit rien ; mistress Gamp, appuyant son menton sur la froide balustrade de fer, continua à regarder fixement le paquebot d’Anvers, et à pousser de temps en temps un faible gémissement. Ruth lui demanda si c’était que l’un de ses enfants allait partir ce matin-là.

 

« Ou c’est peut-être votre mari ? dit-elle avec bonté.

 

– Ce qui fait voir, dit mistress Gamp en levant les yeux au ciel, combien vous avez fait peu de chemin dans cette vallée de la vie, ma chère jeune demoiselle. Ainsi que me l’a dit souvent une de mes bonnes amies qui s’appelle Harris, ma chère (mistress Harris, qui demeure de l’autre côté du square, en haut des marches, après le marchand de tabac) : « Oh ! Sarah ! Sarah ! nous ne savons guère ce qui nous attend ! – Mistress Harris, que je lui dis, pas trop, c’est vrai ; mais plus que vous ne croyez pourtant. Nos calculs, madame, que je dis, quand il s’agit du nombre d’enfants qu’on aura, ne vont pas, en général, au delà d’un seul ; et, plus souvent que vous ne penseriez, ils sont exacts. – Sarah, me dit mistress Harris d’un air solennel, dites-moi quel sera le nombre des miens. – Non, mistress Harris, que je luis dis, excusez-moi, s’il vous plaît. L’un des miens, que je dis, a dégringolé un escalier de service de trois étages, et l’humidité des marches lui est tombée sur les poumons. Un autre a été étouffé, souriant, dans un lit-armoire qu’on a replié sur lui sans le savoir. Ainsi, madame, ne cherchez pas à anticiper, mais prenez-les comme ils viennent et comme ils s’en vont. » Les miens, poursuivit mistress Gamp, les miens sont tous partis, ma chère petite poulette. Et, pour ce qui est des maris, il y a une jambe de bois qui s’en est retournée dans l’autre monde, laquelle, à force de descendre toujours dans les caves à vin, et de ne plus vouloir jamais en sortir que lorsqu’on l’en arrachait de force, était devenue aussi faible qu’une jambe de chair, pour ne pas dire plus faible. »

 

Quand elle eut terminé ce discours, mistress Gamp s’appuya de nouveau sur la balustrade, et, regardant fixement le paquebot d’Anvers, elle secoua la tête et recommença à gémir.

 

« Je ne voudrais pas, dit mistress Gamp, non, je ne voudrais pas être un homme, et avoir ça sur ma conscience ! Mais il n’y a pas un être digne du nom d’homme capable de faire une chose pareille. »

 

Tom et sa sœur se regardèrent ; et Ruth, après un moment d’hésitation, demanda à mistress Gamp ce qui l’affligeait à ce point.

 

« Ma chère, répondit-elle à demi-voix, êtes-vous dame ou demoiselle ? »

 

Ruth se mit à rire, rougit, et dit qu’elle était demoiselle.

 

« Tant pis, poursuivit mistress Gamp, tant pis pour vous comme pour moi. Mais il y en a d’autres qui sont mariées et dans l’état de mariage ; et il y a une chère jeune femme qui, ce matin, va s’embarquer sur ce paquebot-là, et qui n’est pas plus en état d’aller en mer que rien du tout. »

 

Elle s’arrêta, promena son regard sur le pont et les passagers du paquebot en question, ainsi que sur les échelles qui y conduisaient. Après s’être assurée que l’objet de sa commisération n’était pas encore arrivé, elle leva par degrés les yeux jusqu’au sommet de la cheminée, et adressa au vaisseau une apostrophe indignée :

 

« Oh ! que le diable t’emporte ! dit mistress Gamp en brandissant vers lui son parapluie d’un air menaçant. Comme c’est gentil pour une jeune femme délicate de s’embarquer sur un vilain monstre bruyant comme toi, n’est-ce pas ? Avec ça que tu ne fais jamais de malheurs, n’est-ce pas ? avec ton tapage, tes mugissements, tes sifflements et ta mauvaise odeur, animal ! Ces maudits bateaux à vapeur, dit-elle en brandissant encore son parapluie, nous ont fait plus de tort que tout au monde, pour gâter notre travail régulier, et précipiter des événements dans des moments où l’on ne s’y attend pas (surtout ces vilaines machines de chemins de fer). Il n’y a pas de frayeurs pareilles pour amener des fausses couches. J’ai entendu parler d’un jeune homme, conducteur de convoi sur un chemin de fer ouvert seulement depuis trois ans (mistress Harris le connaît bien, car c’est son parent par le mariage de sa sœur avec un maître scieur de long), qui est à cette heure le parrain de vingt-six bienheureux petits enfants tous également inattendus, et tous nommés d’après les locomotives qui en furent cause. Ah ! dit mistress Gamp en reprenant son apostrophe, on voit bien que tu es l’invention d’un homme, rien qu’au peu d’égards que tu témoignes pour la faiblesse de notre sexe, brutal, va ! »

 

D’après la première partie des lamentations de mistress Gamp, on aurait assez naturellement supposé qu’elle faisait des affaires dans les chaises de poste ou les chevaux de relais. Quant à la fin, elle ne put en juger l’effet sur sa jeune compagne, car elle s’interrompit en ce moment pour s’écrier :

 

« La voilà ! c’est elle-même ! Pauvre innocente ! la voilà qui va comme un agneau au sacrifice ! Si elle est malade quand ce vaisseau-là sera en mer, dit mistress Gamp avec un accent prophétique, c’est un assassinat, et on peut me prendre pour témoin à charge. »

 

Elle parlait d’un ton si pénétré, que la sœur de Tom, aussi bonne que Tom lui-même, ne put s’empêcher de demander :

 

« Quelle est la dame qui vous inspire tant d’intérêt ?

 

– La voilà ! soupira mistress Gamp. La voilà là-bas ! Elle traverse en cet instant le petit pont de bois. Dieu ! son pied a glissé sur un morceau d’écorce d’orange ! (Mistress Gamp se cramponne à son parapluie.) Quelle secousse ça m’a donnée !

 

– Voulez-vous dire cette dame qui est avec un homme enveloppé de la tête aux pieds d’un grand manteau, de telle sorte que sa figure est presque cachée ?

 

– Il fait bien de la cacher ! répliqua mistress Gamp. Il a bien raison d’être honteux de ce qu’il fait. Avez-vous vu comme il lui a serré le poignet tout à l’heure ?

 

– En effet, il paraît brusque avec elle.

 

– Maintenant le voilà qui la fait descendre dans la cabine où l’on étouffe ! dit mistress Gamp avec impatience. À quoi pense donc cet homme ? Je crois qu’il a le diable au corps. Pourquoi ne la laisse-t-il pas au grand air ? »

 

Quelle que fût sa raison, il la fit descendre au plus tôt, et disparut lui-même sans détacher son manteau, et sans s’arrêter sur le pont encombré de passagers plus de temps qu’il n’en fallait pour se frayer un chemin jusqu’à la cabine.

 

Tom n’avait pas entendu ce petit dialogue, car son attention avait été détournée d’une façon inattendue. Au moment où mistress Gamp terminait sa harangue contre les machines à vapeur, il sentit une main se poser sur son bras. En se tournant à droite (Ruth était à sa gauche), il fut fort étonné de voir son propriétaire.

 

Ce qui lui parut surprenant, ce fut moins de trouver cet homme à ses côtés, que la manière furtive et rapide dont il s’était approché de lui ; un instant avant, il avait vu un autre individu à son coude, et il n’avait senti ni mouvement, ni pression dans le groupe de gens qui l’environnaient. Ainsi que Ruth, il avait souvent remarqué que leur propriétaire avait une façon à lui d’entrer dans sa maison et d’en sortir sans faire le moindre bruit ; mais Tom n’en fut pas moins stupéfait de le voir à côté de lui en ce moment.

 

« Je vous demande pardon, monsieur Pinch, lui dit-il à l’oreille, je suis un peu infirme et tout hors d’haleine, et je n’ai pas de très-bons yeux ; je ne suis plus aussi jeune qu’autrefois, monsieur. Ne voyez-vous pas là-bas un monsieur, enveloppé d’un grand manteau, avec une dame à son bras ? Une dame qui a un voile et un châle noir. Ne les voyez-vous pas ? »

 

S’il ne les voyait pas lui-même, il était bien singulier qu’il eût distingué au milieu de la foule précisément les gens qu’il décrivait, et que son regard eût couru rapidement de ces personnes à Tom, comme pour diriger les yeux errants de ce dernier.

 

« Un monsieur enveloppé d’un grand manteau ! dit Tom ; et une dame qui porte un châle noir ? Voyons donc !

 

– Oui, oui ! reprit l’autre avec une vive impatience. Un monsieur enveloppé de la tête aux pieds… singulièrement enveloppé pour une matinée si chaude… comme un malade. Il a la main à sa figure en ce moment, peut-être. Non, non, non ! pas là ! ajouta-t-il en suivant le regard de Tom ; de l’autre côté, par là-bas. »

 

Il indiqua de nouveau avec son doigt tendu le point exact où les personnes dont il parlait étaient alors arrêtées par la foule.

 

« Il y a tant de gens et tant de mouvement, et tant d’objets différents, dit Tom, qu’il me paraît difficile de… Non vraiment, je ne vois pas de monsieur qui ait un grand manteau, ni de dame portant un châle noir. Il y a bien une autre dame qui a un châle rouge, là-bas.

 

– Non, non, non ! s’écria le propriétaire avec agitation, pas là. De l’autre côté, de l’autre côté. Regardez vers l’escalier de la cabine. À gauche. Ils doivent être près de l’escalier de la cabine. Voyez-vous l’escalier de la cabine ? Voilà déjà la cloche qui sonne ! Dites-moi si vous voyez l’escalier.

 

– Attendez ! dit Tom, vous avez raison. Regardez ! les voilà. Est-ce là le monsieur dont vous voulez parler, qui descend en ce moment en laissant traîner derrière lui les plis d’un grand manteau ?

 

– C’est mon homme ! répliqua l’autre, qui néanmoins ne regardait pas ce que Tom lui indiquait, mais la figure de Tom lui-même. Voulez-vous me rendre un service, monsieur, un grand service ? Voulez-vous lui remettre cette lettre ? Il l’attend. Je suis chargé de la lui donner ; mais j’ai été longtemps à le trouver, et, n’étant plus aussi jeune qu’autrefois, je ne pourrais jamais arriver à bord et m’en revenir à temps. Voulez-vous excuser ma hardiesse, et me faire cette grande faveur ? »

 

Ses mains tremblaient, et sa figure exprimait la plus vive agitation, tandis qu’il donnait la lettre à Tom, et lui en indiquait la destination. Il avait l’air du Tentateur dans quelque antique sculpture.

 

Il n’était pas dans le caractère de Tom d’hésiter quand il s’agissait de rendre un bon office. Il prit la lettre ; il dit à Ruth d’attendre un instant jusqu’à ce qu’il revînt, et il descendit l’échelle en courant aussi vite que possible. Il y avait tant de gens qui descendaient, tant d’autres qui remontaient, tant de bagages qu’on transportait à bord, de cloches qui sonnaient, de vapeur qui s’échappait, de voix humaines qui criaient, que Tom eut beaucoup de peine à se frayer un chemin, et à se rappeler vers quel bateau il devait se diriger. Cependant il parvint promptement à celui qu’on lui avait indiqué, descendit immédiatement l’escalier de la cabine, et aperçut à l’autre bout du salon l’individu qu’il cherchait. Celui-ci tournait le dos et lisait un avis quelconque accroché au panneau. Tom avança pour lui donner la lettre ; le voyageur tressaillit en entendant un bruit de pas, et se retourna.

 

Quel fut l’étonnement de Tom en reconnaissant l’homme avec lequel il avait eu cette affaire dans la prairie, le mari de la pauvre Mercy… Jonas !

 

Tom crut comprendre qu’il lui disait : « Que diable me voulez-vous ? » Mais il n’était pas aisé de saisir ses paroles ; il parlait si indistinctement !

 

« Je ne vous veux rien pour mon compte, dit Tom ; on m’a prié, il y a un instant, de vous remettre cette lettre. On m’a seulement montré votre personne, mais je ne vous aurais pas reconnu dans ce singulier costume. »

 

Jonas prit la lettre, l’ouvrit, et en lut le contenu. C’était évidemment très-laconique ; une ligne, peut-être ; mais Jonas parut frappé comme s’il eût reçu une pierre lancée par une fronde. Il recula en chancelant.

 

Son émotion ressemblait si peu à tout ce que Tom avait jamais vu, qu’il s’arrêta instantanément. La cloche ayant cessé de sonner, une voix enrouée cria du haut de l’escalier : « Y a-t-il quelqu’un qui désire retourner à terre ?

 

– Oui, cria Jonas, moi, moi, je viens. Donnez-moi le temps. Où donc est cette femme ? Revenez, revenez par ici. »

 

En parlant il ouvrit violemment la porte d’une autre cabine, et en tira brusquement sa femme. Elle était pâle, effrayée, et parut stupéfaite à la vue de son ancienne connaissance ; mais elle n’eut pas le temps de lui parler, car il se faisait un grand mouvement au-dessus, et Jonas l’entraîna rapidement vers la porte.

 

« Où allons-nous ? Qu’est-ce qu’il y a ?

 

– Nous nous en retournons, dit Jonas. J’ai changé d’avis. Je ne puis pas partir. Ne faites pas de questions, ou je vous tuerai, vous ou quelqu’un d’autre… Arrêtez, là-bas ! arrêtez ! Nous allons à terre. Entendez-vous ? nous allons à terre ! »

 

Il se retourna même, dans sa précipitation insensée, pour lancer un regard sinistre à Tom, et brandir son poing fermé. Il n’est pas beaucoup de figures humaines qui puissent avoir l’expression dont il accompagna ce geste.

 

Il monta l’escalier, traînant toujours sa femme, et Tom les suivit. À travers le pont, par-dessus le bord, le long de la planche vacillante jusqu’au haut de l’échelle, Jonas entraînait toujours sa femme avec fureur ; il ne lui adressait pas un regard, mais ses yeux cherchaient, tout le temps, parmi les figures assemblées sur le quai. Tout à coup il se retourna de nouveau, et dit à Tom avec une affreuse imprécation :

 

« Où est-il ? »

 

Avant que Tom, dans sa surprise et son indignation, pût répondre à une question qu’il comprenait si peu, un monsieur s’approcha par derrière et salua Jonas Chuzzlewit par son nom. Il avait la tournure d’un étranger, avec une moustache et des favoris noirs ; il s’adressa à Jonas d’un ton calme et poli qui contrastait étrangement avec l’air égaré et désespéré de l’autre.

 

« Chuzzlewit, mon bon ami ! dit le monsieur, et il toucha son chapeau par égard pour mistress Chuzzlewit, je vous demande mille pardons. C’est bien à contre-cœur que je vous prive de cette petite excursion conjugale (les excursions de ce genre sont toujours charmantes et récréatives, je le sais, quoique je n’aie pas le bonheur d’être marié ; c’est là la grande infortune de mon existence) : mais la ruche, mon cher ami, la ruche !… Voulez-vous me présenter ?

 

– C’est M. Montague, dit Jonas ; et ces mots paraissaient le suffoquer.

 

– Le plus malheureux et le plus repentant des hommes, mistress Chuzzlewit, d’avoir gâté votre excursion, poursuivit M. Montague ; mais, comme je le disais tout à l’heure à notre ami, c’est la ruche, la ruche. Vous projetez un petit voyage sur le continent, mon cher ami, cela va sans dire ? »

 

Jonas garda un silence obstiné.

 

« Que je meure si je ne suis désolé ! s’écria Montague ; sur mon âme, je suis vraiment désolé. Mais notre maudite ruche de la Cité doit passer avant toute autre considération quand il y a du miel à faire, et c’est là ma meilleure excuse. Il y a là à ma droite une vieille femme très-singulière qui nous fait des révérences, dit M. Montague en interrompant tout à coup son discours et regardant mistress Gamp ; je ne sais qui elle est. Quelqu’un la connaît-il ici ?

 

– Ah ! oui, ils me connaissent bien ; que le bon Dieu les bénisse ! dit mistress Gamp ; sans vous oublier, monsieur, vous êtes si gai ; et puissiez-vous l’être longtemps ! Je souhaiterais que tout le monde (elle prononça ces paroles comme une formule de toast ou de compliment) fût aussi gai et aussi beau que l’est, à ce que m’a dit un petit oiseau, un certain monsieur que je ne nommerai pas, de crainte de le blesser sans le vouloir. Ma chère dame (ici elle s’arrêta tout court dans son batifolage ; car jusqu’à présent elle avait affecté le ton de l’enjouement), comme vous voilà pâle !

 

– Quoi ! vous aussi, vous êtes ici ! grommela Jonas. Pardieu ! en voilà plus qu’il n’en faut.

 

– J’espère, monsieur, répondit mistress Gamp avec une révérence indignée, que cela ne fait de mal à personne, que moi et mistress Harris nous nous promenions sur un quai public. Ce sont là ses propres paroles (je l’atteste, quand même ce seraient les dernières que je dusse prononcer). « Sarah, qu’elle dit, est-ce un quai public ? – Mistress Harris, que je réponds, en pouvez-vous douter ? – Voici trente-huit ans que vous me connaissez maintenant, madame, et m’avez-vous jamais vue aller ou désirer d’aller là où l’on n’était pas content de me voir ? dites-moi un peu. – Non, Sarah, dit mistress Harris, c’est tout le contraire. » Et elle le sait bien aussi. Je ne suis qu’une pauvre femme, mais on a couru après moi, monsieur, je ne sais pas si vous le savez. J’ai été réveillée à toutes les heures de la nuit, et plus d’un propriétaire m’a donné congé, à cause qu’on croyait que le feu était à la maison. Je travaille pour gagner mon pain, c’est vrai ; mais je conserve mon indépendance, avec votre bonne permission, et je la conserverai jusqu’à la mort. J’ai mes sentiments comme femme, monsieur, et j’ai été mère aussi ; mais touchez seulement à une marmite qui m’appartienne, et fussiez-vous la jeune servante la plus favorite, la plus effrontée qui soit jamais entrée dans une maison, il faudra qu’une de nous deux quitte la place. Mes gains ne sont pas considérables, monsieur ; mais je ne veux pas qu’on me mortifie. « Bénissons l’enfant, et sauvons la mère ! » telle est ma devise, monsieur ; mais je prends la liberté d’y ajouter : « N’essayez pas de mécaniser la garde, car elle ne le souffrira pas. »

 

En terminant, mistress Gamp serra bien son châle autour de sa personne avec ses deux mains, et comme d’habitude renvoya à mistress Harris pour corroborer entièrement ces détails. Elle avait ce tremblement singulier de la tête, propre aux dames d’une nature irritable, indice certain qu’elles vont faire une nouvelle explosion ; heureusement Jonas s’interposa à temps.

 

« Puisque vous voilà, dit-il, vous feriez bien de vous occuper d’elle et de la ramener à la maison. Moi, j’ai autre chose à faire. »

 

Il ne dit rien de plus ; mais il regarda Montague, comme pour l’avertir qu’il était à ses ordres.

 

« Je suis fâché de vous enlever, » dit Montague.

 

Jonas lui lança un regard sinistre, qui demeura longtemps dans la mémoire de Tom, et qu’il se rappela souvent depuis.

 

« J’en suis fâché, ma parole, dit Montague. Pourquoi m’en avez-vous fait une nécessité ? »

 

Avec le même regard qu’auparavant, Jonas répondit, après un instant de silence :

 

« Ce n’est pas moi qui vous ai fait cette nécessité. C’est vous qui m’y avez réduit. »

 

Il ne dit rien de plus. Et le peu qu’il venait de dire, il l’avait prononcé de l’air d’un homme qui se sent les mains liées, et au pouvoir d’un autre, mais qui n’en porte pas moins au-dedans de lui-même un démon haineux enchaîné, contre lequel il lutte en vain. Sa démarche même, lorsqu’ils s’en allaient ensemble, était celle d’un prisonnier garrotté ; mais on voyait, à ses poings fermés, à ses sourcils froncés, à ses lèvres serrées, que le démon bondissait furieux dans sa prison.

 

Ils montèrent dans un fort beau cabriolet, qui les attendait, et partirent.

 

Toute cette scène s’était passée si rapidement, et avait fait si peu d’impression sur la foule tumultueuse qui les environnait, que, bien que Tom en eût été l’un des principaux acteurs, il croyait avoir rêvé. Quand ils eurent quitté le paquebot, personne n’avait fait attention à lui. Il était resté derrière Jonas, si près de lui qu’il n’avait pu s’empêcher d’entendre tout. Il était resté là, avec sa sœur à son bras, attendant et souhaitant une occasion d’expliquer l’étrange part qu’il avait prise à cette affaire plus étrange encore. Mais Jonas avait tenu les yeux fixés à terre ; aucun des autres n’avait regardé du côté de Tom, si bien qu’avant qu’il eût le temps de prendre une décision, ils étaient tous partis.

 

Il chercha autour de lui son propriétaire. C’est ce qu’il avait déjà fait plusieurs fois, mais sans apercevoir rien qui lui ressemblât. Il le cherchait encore des yeux, quand il vit une main qui lui faisait des signes, par la portière d’une voiture de place ; il s’empressa d’approcher et reconnut Mercy. Elle se pencha de manière à n’être pas entendue de sa compagne mistress Gamp, et lui dit précipitamment :

 

« Qu’y a-t-il ? Au nom du ciel, qu’y a-t-il ? Pourquoi m’a-t-il dit hier au soir de m’apprêter à faire un grand voyage, et pourquoi nous avez-vous ramenés comme des criminels ? Cher monsieur Pinch (et elle joignit les mains avec désespoir), ayez compassion de nous. Quel que soit ce terrible secret, ayez compassion, et Dieu vous bénira !

 

– S’il était en mon pourvoir de vous montrer de la compassion, s’écria Tom, croyez-moi, vous ne me prieriez pas en vain. Mais je suis plus ignorant encore et plus étonné que vous. »

 

Elle se retira au fond de la voiture, et lui fit un signe de la main. Était-ce un signe de reproche, d’incrédulité, de désespoir, de détresse ou de triste adieu ? Dans son agitation, il ne put le deviner. Elle était déjà partie ; il ne restait plus que Ruth et lui, et ils s’en revinrent tout étonnés.

 

M. Nadgett avait-il, ce matin-là, donné rendez-vous sur le pont de Londres à l’homme qui n’était jamais de parole ? Ce qu’il y a de certain, c’est qu’en ce moment M. Nadgett était là, penché par-dessus le parapet, qui regardait le quai des paquebots. Ce ne pouvait être pour son plaisir ; il ne se donnait jamais aucun plaisir. Ce devait être pour affaires.

 

CHAPITRE XVI.

M. Jonas et son ami arrivent à une entente cordiale, et font ensemble une entreprise.


Les bureaux de la compagnie Anglo-bengalaise d’assurances et de prêts étaient proches ; et, comme M. Montague y conduisit directement Jonas, ils furent bientôt arrivés. Mais le trajet aurait pu durer plusieurs heures sans provoquer un mot de part ni d’autre : car il était évident, non-seulement que Jonas était décidé à ne pas rompre le silence qui régnait entre eux, mais que son cher ami n’avait nulle envie de l’engager à causer.

 

Jonas, n’ayant plus de motif pour se cacher, s’était débarrassé de son manteau, et, avec ce vêtement roulé sur ses genoux, il se tenait aussi éloigné de son compagnon que le lui permettait l’espace restreint de la voiture. Il y avait une différence frappante dans son aspect, par comparaison avec ce qu’il était quelques minutes auparavant, quand Tom l’avait rencontré d’une façon si inattendue à bord du paquebot ; ou bien encore le jour où, dans le cabinet de M. Montague, un changement sinistre avait passé sur ses traits. Ce n’était plus le maintien d’un homme démasqué et déconcerté, d’un homme déjoué, poursuivi, traqué : c’était au contraire une expression de résolution soudaine qui avait complètement changé son visage. Ce visage était toujours sombre, défiant, sournois, pâle de colère ; il était encore humilié, abject, lâche, avili : mais, quel que fût le conflit intérieur, il y avait à présent une résolution puissante, qui luttait contre toutes les émotions de son esprit, et qui les terrassait toutes à mesure qu’elles se dressaient contre lui.

 

Il n’avait jamais été très-avenant, mais on n’aura pas de peine à croire qu’il l’était moins que jamais à présent. Ses dents s’étaient imprimées profondément dans sa lèvre inférieure, et ces traces de l’agitation qu’il venait d’éprouver ne l’embellissaient pas plus que la sombre contraction de son front. Mais il était tout à fait maître de lui maintenant, comme le sont souvent, dans les cas désespérés, certains hommes qui pourtant ne sont rien moins que braves ; et, quand la voiture s’arrêta, sans attendre d’invitation il sauta hardiment, et monta l’escalier.

 

Le président le suivit ; il ferma la porte de la salle des assemblées aussitôt qu’ils furent entrés, et il se jeta sur un canapé. Jonas, debout près de la fenêtre, appuyé contre la vitre et la tête reposant sur ses deux bras, regardait dans la rue.

 

« Ce n’est pas gentil, Chuzzlewit ! dit enfin Montague. Ce n’est pas gentil, sur mon âme.

 

– Que vouliez-vous que je fisse, répondit Jonas en se retournant brusquement ; qu’attendez-vous de moi ?

 

– De la confiance, mon bon ami. Un peu de confiance, dit Montague d’un ton de reproche.

 

– Pardieu ! avec ça que vous m’en montrez beaucoup de confiance, à moi, n’est-ce pas ? repartit Jonas.

 

– Est-ce que je ne vous en montre pas, voyons ? » dit l’autre, et il leva la tête pour le regarder. Mais Jonas s’était détourné de nouveau. « Voyons ! ne vous ai-je pas confié les faciles projets que j’avais formés pour notre avantage ? notre avantage, notez bien ; non pas le mien seulement. Et comment y répondez-vous ? En essayant de fuir !

 

– Qu’en savez-vous ? Qui vous a dit que je voulusse fuir ?

 

– Qui me l’a dit ? Allons, allons ! Un bâtiment étranger, mon ami, une heure si matinale, un costume qui vous rendait méconnaissable ! Qui me l’a dit ? Si vous ne vouliez pas me jouer un tour, qu’est-ce que vous faisiez là ? Pourquoi êtes-vous revenu ?

 

– Je suis revenu pour prévenir un esclandre, dit Jonas.

 

– Vous avez agi sagement, » répondit son ami.

 

Jonas resta silencieux ; la tête appuyée sur ses bras, il regardait toujours dans la rue.

 

« Maintenant, Chuzzlewit, dit Montague, malgré ce qui s’est passé, je veux vous parler à cœur ouvert. Faites-vous attention à ce que je vous dis ? Je ne vois que votre dos.

 

– Oui, oui, je vous entends. Allez toujours !

 

– Je dis donc que, malgré ce qui s’est passé, je veux vous parler à cœur ouvert.

 

– Vous m’avez déjà dit cela, et je vous ai déjà fait observer que j’avais entendu. Continuez.

 

– Vous avez de l’humeur, mais je comprends cela ; et heureusement que moi j’ai le caractère bien fait. À présent, voyons quel est l’état des choses. Il y a quelques jours, je vous ai fait part d’une découverte que j’avais faite…

 

– Voulez-vous vous taire ! dit Jonas, qui se retourna furieux et jeta un regard vers la porte.

 

– Bien ! bien ! dit Montague. Vous avez raison. C’est de la prudence. Mes découvertes, si je les publiais, seraient comme celles de bien d’autres honnêtes gens dans ce monde ; je ne pourrais plus en tirer parti. Vous voyez, Chuzzlewit, à quel point je suis franc et ingénu, de vous faire connaître ainsi le côté faible de ma position ! Pour revenir à notre sujet, j’ai fait ou cru bien faire une certaine découverte, et à la première occasion je vous en fais part tout bas, dans cet esprit de confiance mutuelle que je croyais sincèrement voir régner entre nous. Dans cette découverte il y a peut-être quelque chose de vrai, peut-être n’y a-t-il rien. J’ai mon opinion à cet égard ; vous avez la vôtre. Nous ne discuterons pas. Mais, mon bon ami, vous avez eu une faiblesse ; ce que je veux vous faire comprendre, c’est que vous avez eu une faiblesse. Il est possible que je désire faire tourner ce petit incident à mon profit (en effet, je le désire, je ne le nie pas) ; mais mon profit n’exige pas que je mette les faits en évidence pour m’en servir contre vous.

 

– Qu’entendez-vous par « vous en servir contre moi ? » demanda Jonas, qui n’avait pas encore changé d’attitude.

 

– Oh ! dit Montague en riant, la question n’est pas là.

 

– Vous en servir pour ma ruine ? Est-ce là ce que vous voulez dire ?

 

– Non.

 

– Pardieu ! grommela Jonas avec amertume. C’est là qu’est réellement votre profit. Vous dites la vérité pour cette fois.

 

– Je désire sans doute que vous risquiez quelque chose de plus dans notre affaire (les risques ne sont pas grands, car c’est une affaire sûre) et que vous restiez tranquille, dit Montague. Vous me l’avez promis, il faut tenir parole. Je vous le dis franchement, Chuzzlewit, IL LE FAUT. Raisonnez vous-même. Si vous refusez, mon secret n’a plus de valeur pour moi, et par conséquent autant vaut qu’il devienne la propriété de tout le monde ; cela vaudrait même mieux, car je pourrai du moins me faire un mérite de l’avoir mis à jour. De plus, j’ai besoin de vous pour leurrer quelqu’un dans une affaire dont je vous ai déjà parlé. Je sais que cela vous est indifférent. Vous ne tenez pas à cet homme (vous ne tenez à personne ; vous êtes trop fin pour cela, et moi aussi, j’espère) ; et vous souffrirez avec une pieuse résignation les pertes qu’il pourrait essuyer. Ha ! ha ! ha ! vous avez tâché d’échapper à cette première conséquence. Mais vous n’y échapperez pas, je vous jure ; je vous en ai donné la preuve aujourd’hui. Or, je ne suis pas un puritain, vous le savez bien. Quelque chose que vous ayez pu faire, quelque imprudence que vous ayez pu commettre, je m’en moque ; mais je veux en profiter si c’est possible. Je puis faire ce libre aveu à un homme de votre intelligence. Au reste, cette infirmité ne m’est pas du tout personnelle. Chacun profite des imprudences de son prochain, et les gens les plus estimés plus que les autres peut-être. Pourquoi voulez-vous me donner cette peine ? Il faut que nous arrivions à une entente amicale ou bien à une rupture violente. Il le faut. Dans le premier cas, vous n’aurez pas grand’chose à perdre. Dans le second… C’est bon ! vous savez mieux que moi ce qui pourrait vous arriver. »

 

Jonas quitta la fenêtre et s’approcha de Montague. Il ne le regarda pas en face, c’était contraire à ses habitudes ; néanmoins ses yeux étaient sur lui (sur sa poitrine ou dans les environs), et il faisait de grands efforts pour parler lentement et distinctement, comme un homme ivre qui a la connaissance de son état.

 

« À quoi bon mentir ? dit-il ; ce matin je voulais m’en aller, c’est vrai, et vous imposer, une fois éloigné, des conditions meilleures.

 

– Cela va sans dire ! cela va sans dire ! répondit Montague ; rien de plus naturel. J’avais prévu cela, et j’avais pris mes précautions. Mais, pardon de vous avoir interrompu.

 

– Comment diable avez-vous été choisir ce messager-là ? continua Jonas avec un effort encore plus grand, et où diable l’avez-vous trouvé ? c’est ce que je ne vous demanderai pas. Je lui devais déjà quelque chose auparavant. Si vous êtes aussi peu soucieux des hommes en général que vous le disiez tout à l’heure, vous devez être parfaitement indifférent à ce que devient un misérable chien comme celui-là, et vous me laisserez régler mon compte avec lui à ma manière. »

 

S’il eût levé les yeux jusqu’à la figure de son compagnon, il aurait vu que Montague était évidemment dans l’impossibilité de le comprendre. Mais, debout devant lui, avec son regard furtif dirigé toujours vers le même point, Jonas, qui s’était interrompu seulement pour humecter avec sa langue ses lèvres sèches, ne s’aperçut de rien. Un observateur aurait remarqué que ce regard fixe et continu était un des traits distinctifs du changement qui s’était opéré dans l’aspect de Jonas. Il le tenait attaché sur un seul point, avec lequel, selon toute apparence, ses pensées n’avaient rien de commun : comme un bateleur qui marche sur une corde tendue tient toujours un objet fixe en vue, et n’en détourne jamais les yeux, dans la crainte de tomber.

 

Montague répondit promptement, bien qu’au hasard : « Faites ce que vous voudrez, nous ne disputerons pas là-dessus.

 

– Votre grande découverte, continua Jonas avec un ricanement sauvage qu’il ne fut pas maître de réprimer, votre grande découverte peut être vraie, et elle peut être fausse. Quelle qu’elle soit, je présume que je ne suis pas plus mauvais que les autres.

 

– Pas un brin, dit Tigg, pas un brin. Nous nous valons tous à peu près.

 

– Je voudrais savoir une chose, continua Jonas ; ce secret est-il à vous uniquement ? Vous ne vous étonnerez pas de ma question.

 

– À moi ? répéta Montague.

 

– Oui ! repartit l’autre d’un ton bourru. N’est-il connu d’aucune autre personne ? Voyons ! répondez sans hésiter.

 

– Non ! dit Montague sans la moindre indécision. Quelle en serait la valeur, pensez-vous, s’il appartenait à d’autres qu’à moi ? »

 

Pour la première fois Jonas le regarda. Après un moment de silence, il lui tendit la main, et dit en riant :

 

« Allons ! soyez accommodant, et je vous appartiens. Peut-être après tout serai-je mieux ici que si j’étais parti ce matin. Enfin j’y suis maintenant, et j’y resterai. Je vous en donne ma parole ! »

 

Il toussa pour s’éclaircir la voix, car il était enroué, et dit d’un ton plus léger :

 

« Voulez-vous que j’aille trouver Pecksniff ? quand ? dites-moi quand.

 

– Tout de suite ! s’écria Montague. On ne saurait l’amorcer trop tôt.

 

– Ma foi ! s’écria Jonas avec un rire sauvage, ce sera amusant de le mettre dedans, ce vieil hypocrite. Je le déteste, moi. Partirai-je ce soir ?

 

– À la bonne heure ! dit Montague charmé, voilà ce que j’appelle faire des affaires ! Nous nous comprenons bien maintenant ! Ce soir, mon cher ami, très-certainement ce soir.

 

– Venez avec moi ! s’écria Jonas. Il faut que nous fassions figure ! que nous y allions officiellement et armée de nos documents : car Pecksniff est rusé et difficile à manier ; il nous faudra user d’adresse pour en venir à bout. Je le connais. Comme je ne puis emporter votre appartement et vos dîners, il faut que je vous emporte, vous. Voulez-vous partir ce soir ? »

 

Son ami parut hésiter : il ne s’était pas attendu à cette proposition, et elle ne lui souriait guère.

 

« Nous pourrons nous concerter en route, dit Jonas. Il ne faut pas aller tout droit chez lui ; il vaut mieux aller dans un autre endroit, et avoir l’air de nous détourner, en passant, de notre route, pour le voir. Je n’aurai peut-être pas besoin de vous présenter, mais il faut que vous soyez sur les lieux. Je connais l’homme, vous dis-je.

 

– Mais l’homme me connaît aussi, dit Montague en haussant les épaules ; s’il allait me reconnaître !

 

– Vous reconnaître ! s’écria Jonas ; ne courez-vous pas ce risque-là cinquante fois par jour ? Votre père ne vous reconnaîtrait pas. Vous ai-je reconnu, moi ? Pardieu ! vous aviez une autre tournure, la première fois que je vous rencontrai. Ha ! ha ! ha ! je vois encore vos habits déguenillés ! Il n’y avait pas de faux cheveux noirs, pas de teinture noire ! Vous ne ressemblez pas du tout au farceur de ce temps-là ! Vous ne parliez même pas comme aujourd’hui. Depuis, vous avez joué le gentleman si sérieusement, que vous avez fini par vous tromper vous-même. Et quand il vous reconnaîtrait, qu’importe ? Un changement pareil, c’est la meilleure preuve de votre succès. Vous le savez bien ; autrement, vous ne vous seriez pas fait connaître à moi. Voyons ! venez-vous ?

 

– Mon bon ami, dit Montague en hésitant encore, il faut toute ma confiance en vous pour m’y décider.

 

– Votre confiance en moi ! Pardieu ! je crois bien que vous pouvez vous fier à moi maintenant. Je ne chercherai plus à m’en aller… plus jamais ! »

 

Il s’arrêta, et ajouta d’un ton plus calme :

 

« Je ne puis pas faire l’affaire sans vous. Voulez-vous venir ?

 

– Je le veux bien, dit Montague, si vous croyez que ce soit nécessaire. »

 

Et ils échangèrent une poignée de main.

 

Depuis le moment où il avait regardé en face son honorable ami, Jonas avait parlé avec une véhémence qui s’était accrue à chaque mot qu’il disait, et qui, maintenant portée à son comble, ne l’abandonna plus à aucune époque. Ces manières impétueuses ne lui avaient pas été habituelles ; elles étaient au contraire en complet désaccord avec son caractère et son tempérament, et d’autant moins naturelles quand on considère la position périlleuse où il se trouvait : cependant elles ne le quittèrent plus. Il ne paraissait pas subir les effets de l’ivresse, car ses idées étaient parfaitement suivies. Au contraire, il semblait être à l’épreuve de l’influence ordinaire des boissons ardentes ; bien que plusieurs fois, dans le courant de cette journée, il bût immodérément, sans retenue ni prudence, il resta toujours le même exactement, sans que sa belle humeur éprouvât la moindre variation.

 

Après un moment de discussion, ils décidèrent qu’ils voyageraient de nuit, afin de ne pas empiéter sur les affaires du jour ; puis ils délibérèrent ensemble quant aux moyens. M. Montague était d’avis qu’il faudrait quatre chevaux, dans tous les cas, pour le premier relais, afin de jeter, sans calembour, de la poudre aux yeux des gens. Ils commandèrent donc une chaise de poste à quatre chevaux pour neuf heures. Jonas ne s’en retourna pas chez lui, disant que l’obligation de partir précipitamment pour affaires pressantes expliquerait parfaitement son retour inattendu le matin. Il écrivit seulement un mot pour demander son portemanteau, et envoya la lettre par un messager qui lui rapporta son bagage et une réponse de cet autre genre de bagage, sa femme, lui demandant la permission de venir le voir un instant. Il lui fit répondre qu’elle n’avait qu’à essayer ; et une affirmation aussi menaçante étant équivalente, en dépit de la grammaire, à une négation, elle se garda bien de venir.

 

M. Montague étant très-occupé dans le courant de la journée, Jonas passa sa belle humeur sur le docteur, avec lequel il goûta dans la chambre du service de santé. Comme il s’y rendait, il rencontra M. Nadgett dans le premier bureau ; il le plaisanta de ce qu’il paraissait toujours vouloir l’éviter, et lui demanda s’il avait peur de lui. M. Nadgett répondit timidement :

 

« Non, mais je crois que ce doit être ma manière ; car on m’en a déjà fait l’observation. »

 

M. Montague écoutait, ou, pour parler avec plus d’élégance, entendait à la volée de dialogue. Aussitôt que Jonas fut parti, il fit signe à Nadgett, du bout de sa plume, de venir lui parler, et lui dit à l’oreille :

 

« Qui donc lui a donné ma lettre, ce matin ?

 

– Mon locataire, monsieur, dit Nadgett parlant derrière sa main.

 

– Comment cela ?

 

– Je l’ai trouvé sur le quai, monsieur. Le temps pressait, vous n’étiez pas encore arrivé, il était nécessaire de faire quelque chose. Heureusement, l’idée m’est venue que, si je lui remettais la lettre moi-même, je ne pourrais plus être utile à rien. J’aurais été flambé complètement.

 

– Monsieur Nadgett, vous êtes un bijou, dit Montague en lui tapant sur le dos. Quel est le nom de votre locataire ?

 

– Pinch, M. Thomas Pinch. »

 

Montague réfléchit un moment, puis il dit :

 

« Savez-vous s’il ne vient pas de la province ?

 

– Il m’a dit, monsieur, qu’il venait du Wiltshire. »

 

Ils se séparèrent sans échanger une parole de plus. À voir M. Nadgett saluer Montague la première fois qu’ils se rencontrèrent ensuite, et Montague lui rendre son salut, on eût juré que jamais de la vie ils ne s’étaient parlé en confidence.

 

Cependant M. Jonas et le docteur s’étaient installés, à leur aise, devant une bouteille de madère vieux et une assiettée de sandwiches : car le docteur, ayant été invité à dîner en bas à six heures, ne voulait faire qu’une collation légère.

 

« C’est préférable, disait-il, à deux points de vue : premièrement, comme hygiène ; secondement, comme préparation à bien dîner. Et dans notre intérêt à tous, monsieur Chuzzlewit, vous devez être bien soigneux de votre estomac, dit le docteur en faisant claquer ses lèvres après un verre de vin ; car, soyez-en sûr, mon cher monsieur, il en vaut la peine. Il doit être en parfait état, monsieur, je suis sûr que c’est un chronomètre. S’il en était autrement, vous ne seriez pas de si belle humeur. « Le seigneur de votre cœur est assis à l’aise sur son trône, » monsieur Chuzzlewit, comme dit Chose dans la pièce. Par parenthèse, je voudrais bien qu’il le dît dans une pièce où il eût au moins la complaisance de rendre justice à notre profession, au lieu de fourrer dans ce drame-là, monsieur, quelque chose d’aussi commun, d’aussi trivial, d’aussi peu conforme à la nature qu’un apothicaire. »

 

M. Jobling tira son jabot de fine baptiste, comme s’il voulait ajouter : « Parlez-moi d’un médecin, monsieur, voilà ce que j’appelle la nature en personne ; » et il regarda Jonas, attendant quelque observation.

 

Jonas n’était pas à même de poursuivre la conversation sur ce terrain ; il prit un étui à lancettes qui était sur la table, et l’ouvrit.

 

« Ah ! dit le docteur, qui se renversa dans son fauteuil, je les retire toujours de ma poche avant de me mettre à table. Mes poches sont un peu étroites : c’est gênant pour manger. Ha ! ha ! ha ! »

 

Jonas avait ouvert un des petits instruments étincelants, et l’examinait avec un regard aussi pénétrant que la fine lame elle-même.

 

« C’est de bon acier, docteur ; de bon acier ! hein ?

 

– Mais… oui, répondit le docteur, avec l’hésitation modeste d’un propriétaire. On pourrait ouvrir une veine assez lestement avec ça, monsieur Chuzzlewit.

 

– Il en a ouvert plus d’une déjà, n’est-ce pas ? »

 

Et Jonas regarda la lancette avec un intérêt croissant.

 

« Mais pas mal, mon cher monsieur, pas mal. Nous avons exercé dans une… dans une assez nombreuse clientèle, je crois pouvoir le dire, répondit le docteur avec une petite toux, comme pour dissimuler l’effort qu’il était obligé de faire malgré lui pour avouer une chose connue de tout le monde. Une assez nombreuse clientèle, répéta le docteur, et il approcha un verre de vin de ses lèvres.

 

– Est-ce qu’on pourrait couper le cou à un homme avec un instrument comme celui-ci ? demanda Jonas.

 

– Oh ! certainement, certainement, si on l’attrapait à la bonne place, repartit le docteur. C’est là l’essentiel.

 

– Où vous avez maintenant la main, hein ? » s’écria Jonas.

 

Et il se pencha pour regarder.

 

« Oui, dit le docteur, à la veine jugulaire. »

 

Jonas, dans son enjouement, fit soudain une entaille dans l’air, si près de la jugulaire du docteur, que celui-ci devint tout rouge. Alors Jonas, toujours dans le même esprit de badinage étrange, partit d’un grand éclat de rire discordant.

 

« Non, non, dit le docteur en secouant la tête : il ne faut pas jouer avec les instruments tranchants. Je me rappelle justement, en ce moment, un exemple frappant d’habileté à se servir de ces instruments-là. C’était dans une affaire d’assassinat. J’ai même bien peur que cet assassinat-là n’ait été commis par un membre de notre profession, tant le coup avait été artistement exécuté.

 

– Oui ? dit Jonas. Comment cela ?

 

– Eh bien, monsieur, repartit Jobling, ça n’est pas long à dire. Un matin, dans une rue obscure, on trouva un certain gentleman debout dans l’angle d’une porte, et par conséquent soutenu par le mur de l’allée. Sur son gilet il y avait une goutte, une seule goutte de sang. Il était mort et froid ; on l’avait assassiné, monsieur.

 

– Une seule goutte de sang ! dit Jonas.

 

– Monsieur, répliqua le docteur, cet homme avait été frappé au cœur. Frappé au cœur avec tant d’adresse, monsieur, qu’il était mort sur le coup, et qu’il avait saigné intérieurement. On supposa qu’un médecin de ses amis (et il y en eut un en effet de soupçonné) avait entamé une conversation avec lui, sous un prétexte quelconque ; que dans le courant de la conversation il l’avait probablement saisi par un de ses boutons ; qu’il avait examiné son terrain à loisir avec l’autre main ; qu’il avait marqué la place exacte ; tiré son instrument, quel qu’il fût, tout préparé d’avance, et…

 

– Et le tour était fait, ajouta Jonas.

 

– Précisément, répliqua le docteur. C’était une véritable opération dans son genre, et très-proprement faite. Le médecin ne reparut jamais ; et, comme je vous le disais, on lui en attribua le mérite. À tort ou à raison, je ne saurais vous le dire. Mais ayant eu l’honneur d’être appelé en cette occasion avec deux ou trois de mes confrères, et ayant aidé à faire un examen minutieux de la blessure, je n’ai pas la moindre hésitation à déclarer qu’elle aurait fait honneur à n’importe quel médecin, et, que si le coup fut porté par un homme n’appartenant pas à notre profession, on doit considérer cela comme un coup de maître extraordinaire, ou comme le résultat plus extraordinaire encore d’une foule de circonstances favorables combinées ensemble. »

 

L’intérêt de son auditeur était si vivement éveillé, qu’il fallut, pour le satisfaire, que le docteur procédât à l’illustration de son récit avec le secours de son doigt, de son pouce et de son gilet ; bien plus, qu’il prît la peine de se placer debout dans un coin de la chambre, et de représenter alternativement le meurtrier et la victime ; ce qu’il fit au naturel. La bouteille était vide, l’histoire était achevée, et Jonas était toujours dans la même exaltation d’humeur folâtre qu’auparavant. Si la théorie de Jobling était juste, et que la bonne digestion de cet honnête garçon en fût la cause, il fallait donc qu’il eût un estomac d’autruche.

 

À dîner, il fut tout de même ; et après le dîner aussi, quoiqu’on bût du vin en abondance, et qu’on mangeât des mets recherchés et variés. À neuf heures, toujours le même. Comme il y avait une lampe dans la voiture, il jura qu’il emporterait un jeu de cartes et une bouteille de vin, et il descendit en effet avec ces objets sous son manteau.

 

« Au large, Tom Pouce, et va te coucher ! »

 

Ce fut la consolation qu’il adressa à M. Bailey, qui, enveloppé et chaussé de ses bottes à revers, se tenait à la portière de la voiture pour l’aider à monter.

 

« Me coucher, monsieur, mais je pars aussi, » dit Bailey.

 

Jonas descendit vivement, et, tenant M. Bailey par le collet de son habit, il rentra dans le vestibule, où Montague allumait un cigare.

 

« Vous n’allez pas emmener ce gamin-là, n’est-ce pas ?

 

– Si fait, dit Montague, je l’emmène. »

 

Jonas secoua l’enfant, et le repoussa rudement. De toutes ses actions de la journée, c’était celle qui répondait le mieux à son caractère habituel de familiarité brutale ; mais aussitôt il éclata de rire ; et, après avoir porté une botte au docteur avec sa main, pour imiter la répétition que lui avait donnée le matin l’ami médical dans son rôle d’assassin, il sortit, remonta dans la voiture et s’y assit. Son compagnon le suivit immédiatement. M. Bailey grimpa par derrière.

 

« Il y aura de l’orage cette nuit ! » s’écria le docteur au moment où ils partaient.

 

CHAPITRE XVII.

Suite de l’entreprise de Jonas et son ami.


Les pronostics du docteur ne tardèrent pas à se réaliser. Quoique le temps ne fût pas un de ses malades, et qu’il n’eût pas été appelé là par un tiers en consultation pour donner son avis, on peut reconnaître par l’exactitude de sa prédiction la sûreté de diagnostic dont il faisait toujours preuve dans l’exercice de sa profession : car, si l’aspect menaçant de la nuit n’eût pas été parfaitement évident et de nature à ne pas s’y méprendre, M. Jobling n’eût point risqué sa réputation jusqu’à exprimer une opinion sur ce sujet. Il observait ce principe avec trop de succès en médecine pour jamais le négliger, même dans les questions les plus insignifiantes.

 

C’était une de ces nuits chaudes et silencieuses, où l’on s’assied aux fenêtres dans l’attente d’un tonnerre qui, d’un moment à l’autre, va gronder ; où l’on se rappelle des histoires lugubres de tempêtes, de tremblements de terre, de voyageurs solitaires égarés dans les plaines désertes, et de vaisseaux isolés en pleine mer, frappés par la foudre. Dans ce moment même les éclairs illuminaient l’obscur horizon, et le vent faisait entendre de sourds murmures, comme s’il avait soufflé dans la région où grondait le tonnerre, et qu’il arrivât encore tout chargé de ses derniers échos. Mais, bien que l’orage s’amoncelât rapidement, il ne s’était pas encore positivement déclaré, et le morne silence qui régnait partout semblait plus solennel encore dans la sourde et lointaine rumeur de bruit et de lutte qui planait dans l’air.

 

Il faisait très-sombre, mais il y avait de grandes masses de nuages qui se détachaient sur le ciel brumeux avec une clarté livide, semblables à de gigantesques monceaux de cuivre qui auraient été chauffés dans une fournaise, et commenceraient à se refroidir. Les nuages s’étaient avancés lentement et avec persistance, mais ils étaient maintenant sans mouvement ou à peu près ; et la voiture roulait avec fracas, laissant à chaque coin de rue un groupe de gens qui y étaient venus (la plupart nu-tête, des maisons environnantes), pour regarder le ciel. Puis quelques larges gouttes d’eau commencèrent à tomber, et le tonnerre gronda dans le lointain.

 

Jonas était assis dans un coin de la voiture avec la bouteille posée sur ses genoux, et il en serrait le goulot d’une main crispée, comme s’il eût voulu le pulvériser. Instinctivement fasciné par l’aspect de la nuit, il avait déposé le jeu de cartes sur le coussin à côté de lui ; et son compagnon, obéissant à un mouvement également indépendant de sa volonté, et si compréhensible pour tous deux qu’il n’attira pas la moindre observation de part ni d’autre, son compagnon avait éteint la lampe. Ils demeurèrent silencieux, regardant, à travers les glaces de devant qui étaient levées, le sombre spectacle qui se déroulait à leurs yeux.

 

Ils avaient laissé Londres derrière eux, c’est-à-dire qu’ils en étaient aussi éloignés que peuvent l’être, à un relais de cette ville immense, des voyageurs qui se dirigent sur la route de l’Ouest : de temps en temps ils rencontraient un piéton se hâtant de chercher un abri, ou quelque grande charrette avançant dans le même but au trot pesant de son cheval. Il y en avait d’autres groupées dans les cours et les remises des petites auberges le long de la route, tandis que leurs conducteurs étaient sur le pas de la porte à regarder le temps ou se divertissaient à l’intérieur. Partout les gens semblaient disposés à se tenir mutuellement compagnie plutôt que de rester seuls ; de sorte que, de presque toutes les maisons devant lesquelles ils passaient, des groupes de figures inquiètes paraissaient occupés à voir venir la nuit et les voyageurs en poste qui s’aventuraient sur la route.

 

Vous me direz qu’il n’y avait pas là de quoi contrarier Jonas et le mettre mal à l’aise ; eh bien ! pourtant, c’était comme ça. Après avoir grommelé entre ses dents et avoir souvent changé de position, il leva la glace de son côté, et tourna le dos avec humeur : tout cela sans regarder son compagnon et sans dire un mot pour rompre le silence qui régnait entre eux, et qui était venu si vite succéder à sa gaieté bruyante.

 

Le tonnerre grondait, les éclairs brillaient ; la pluie tombait à torrents, comme le courroux du ciel. Entourés tantôt d’une lumière éblouissante, tantôt d’une obscurité profonde, ils poursuivaient toujours leur route. Même en arrivant au relais où ils eussent pu attendre, ils ne s’arrêtèrent pas, et commandèrent des chevaux sur le champ. Les cinq minutes de calme trompeur qui, dans ce moment, firent espérer que l’orage allait s’apaiser, n’étaient pour rien dans leur résolution. Ils continuaient leur route comme s’ils eussent été poussés par la furie de l’ouragan. Ils auraient fort bien pu se reposer en chemin ; mais, sans avoir échangé une douzaine de paroles, ils semblaient comprendre d’un commun accord qu’il fallait avancer quand même.

 

Le tonnerre grondait de plus en plus fort, comme s’il retentissait à travers les voûtes innombrables de quelque vaste temple dans les cieux ; les éclairs devenaient de plus en plus éblouissants et la pluie de plus en plus torrentielle. Les chevaux (il n’y en avait plus que deux), effrayés par les sillons de feu que les éclairs traçaient sur la route, se cabraient et lançaient des ruades ; cependant ces deux hommes avançaient toujours, comme attirés par un aimant invisible.

 

L’œil, participant de la rapidité des éclairs éblouissants, distinguait, à leur lueur passagère, une multitude d’objets qu’il n’aurait pu discerner en plein midi dans un intervalle de temps cinquante fois plus long : des cloches dans les clochers avec la corde et la poulie qui les mettaient en branle ; des nids abandonnés dans des recoins et des gouttières ; des figures toutes consternées dans les charrettes couvertes qui passaient au galop, et dont les attelages effrayés faisaient sonner un glas de grelots que le bruit de la foudre étouffait ; des herses et des charrues oubliées dans les champs ; des perspectives infinies de pays coupés de haies, dont les lointains rideaux d’arbres se dessinaient aussi nettement que l’épouvantail à moineaux dans le chanvre le plus rapproché. Pendant l’espace d’une seconde, une clarté à la fois incertaine, éclatante et capricieuse, rendait tous les objets clairs et distincts ; puis la lueur jaune se nuançait alternativement de rouge et de bleu ; puis une splendeur, si intense que tout semblait devenir lumière, précédait soudain l’obscurité la plus profonde.

 

Peut-être ces éclairs, avec leurs zigzags éblouissants, produisirent-ils ou contribuèrent-ils à produire une bizarre illusion d’optique qui s’offrit subitement aux yeux épouvantés de Montague, et qui disparut aussi rapidement. Il crut voir Jonas, la main levée, brandissant sa bouteille comme un marteau et se préparant à lui en asséner un coup sur la tête. Au même moment il observa, ou crut observer, sur le visage de son compagnon, une expression combinée de l’excitation surnaturelle qu’il avait fait paraître ce jour-là, et d’une haine sauvage et terrible qui eût rendu la société d’un loup moins effrayante que la sienne.

 

Montague poussa une exclamation involontaire et appela le postillon, qui arrêta sur-le-champ ses chevaux.

 

Il fallait qu’il se fût trompé, car il n’avait pas quitté Jonas des yeux ; il ne l’avait pas vu bouger, et pourtant Jonas était tranquillement couché dans son coin comme auparavant.

 

« Qu’avez-vous donc ? dit Jonas. Est-ce que c’est comme ça que vous vous éveillez d’habitude ?

 

– Je puis vous jurer, répliqua l’autre, que je n’ai pas fermé les yeux !

 

– Quand vous l’aurez juré, dit tranquillement Jonas, nous ferons bien de nous remettre en route, si ce n’est que pour cela que vous nous avez fait arrêter. »

 

Il déboucha la bouteille avec ses dents, la porta à ses lèvres et but à longs traits.

 

« Je voudrais bien que nous n’eussions pas entrepris ce voyage, dit Montague d’une voix qui trahissait son agitation, et en se reculant instinctivement. Mauvaise nuit à passer sur les routes !

 

– Parbleu ! vous avez raison, répliqua Jonas ; et pourtant, si nous y sommes, c’est grâce à vous. Si vous ne m’aviez pas fait attendre toute la journée, à l’heure qu’il est nous serions à Salisbury, dans un bon lit et profondément endormis. Qu’est-ce que nous attendons maintenant ? »

 

Montague mit un instant la tête à la portière et la rentra aussitôt en disant, comme si c’était là la cause de son inquiétude, que le domestique était mouillé jusqu’aux os.

 

« C’est bien fait ! dit Jonas. J’en suis content. Pourquoi diable nous arrêtons-nous donc ici ? Est-ce que vous allez l’étendre pour le faire sécher ?

 

– J’ai presque envie de le prendre avec nous, dit Montague avec un peu d’hésitation.

 

– Ah ! merci, dit Jonas. Nous n’avons pas besoin ici de garçons mouillés surtout d’un garnement comme celui-là. Laissez-le donc là où il est. Il n’a pas peur du tonnerre et des éclairs, lui, j’en suis bien sûr. En route ! postillon. À propos, nous ferions peut-être bien de prendre aussi le postillon avec nous, grommela-t-il en ricanant, et les chevaux par-dessus le marché.

 

– N’allez pas trop vite, cria Montague au postillon, et faites attention à ne pas nous casser le cou. Nous étions presque dans le fossé quand je vous ai appelé. »

 

Ce n’était pas vrai, et Jonas le lui dit tout net. Montague ne fit guère attention à ce qu’il lui disait ; mais il répéta que c’était une mauvaise nuit à passer sur les routes, et il montra, en ce moment comme plus tard, une inquiétude singulière.

 

Dès lors Jonas recouvra son enjouement, si l’on peut employer ce mot pour exprimer l’état d’esprit dans lequel il avait quitté Londres. Il approchait souvent la bouteille de ses lèvres ; il vociférait des fragments de chanson sans égard pour la mesure et la mélodie, en pressant son taciturne ami de s’amuser comme lui.

 

« Vous êtes d’une société charmante, mon bon ami, dit Montague avec effort, et, en général, je vous trouve irrésistible ; mais ce soir… Entendez-vous ?

 

– Pardieu ! si j’entends ! Je le vois bien aussi, s’écria Jonas en abritant un moment ses yeux contre la vive clarté des éclairs qui brillaient non pas d’un seul côté, mais tout autour d’eux. Qu’est-ce que ça dit ? Cela ne change rien, ni à vous, ni à moi, ni à nos affaires. Allons ! en chœur !

 

La foudre et l’ardent éclair

Peuvent arracher le ver

Au sol où dame Potence

Surgit dans son importance.

Mais ni la foudre des cieux

Ne réveille dans leur tombe

Les défunts silencieux ;

Ni l’éclair qui sur lui tombe

Ne peut sauver de la mort

L’homme jugé par le sort.

 

« Cette chanson-là doit être joliment vieille, ajouta Jonas avec un juron, et s’arrêtant comme étonné de lui-même. Je ne l’ai jamais entendue depuis mon enfance. Je ne sais pas ce qui a pu me la remettre dans la mémoire, à moins que ce ne soient les éclairs…

 

Ni la foudre des cieux

Ne réveille dans leur tombe

Les défunts silencieux…

 

« Non ! non !…

 

Ni l’éclair qui sur lui tombe…

 

« Ah ! ah ! ah ! »

 

Sa gaieté avait quelque chose de si sauvage et de si extraordinaire, elle s’harmonisait si bien et d’une façon si inexplicable avec cette nuit, et en même temps elle en profanait à tel point la sublime horreur, que Montague, lâche en tout temps, se reculait avec effroi. Au lieu de tenir Jonas en son pouvoir, il semblait avoir changé de rôle. Mais Montague s’expliquait cela. La conscience de son état d’avilissement pouvait naturellement inspirer à un homme tel que Jonas le désir d’afficher une bruyante indépendance, afin d’oublier sa misérable position. Cette réflexion machiavélique était assez dans le tour d’esprit de Montague, qui s’y arrêta volontiers et trouva l’explication satisfaisante. Pourtant il éprouvait toujours un vague sentiment de crainte, et il se sentait abattu et mal à l’aise.

 

Il était certain de n’avoir pas dormi, mais ses yeux pouvaient l’avoir trompé : car lorsqu’il regardait Jonas maintenant, dans les intervalles d’obscurité, il pouvait se le représenter dans toutes les attitudes que lui suggérait sa pensée. D’autre part, il savait fort bien que Jonas n’avait pas sujet de l’aimer, et, en admettant même que la pantomime qui l’avait si vivement impressionné fût un geste réel et non l’effet de son imagination, il était hors de doute que ce mouvement était d’accord avec tout l’ensemble de la gaieté diabolique de Jonas, et qu’il portait la même empreinte de colère impuissante.

 

« S’il pouvait me tuer d’un souhait, pensait le chevalier d’industrie, je ne vivrais pas longtemps. »

 

Il résolut, lorsqu’il se serait servi de Jonas, de le tenir sous un joug de fer. En attendant, il ne pouvait mieux faire que de le laisser tranquille et libre de se livrer, à sa manière, à son étrange bonne humeur. Il pouvait bien lui faire ce petit sacrifice : « Car, se disait Montague, lorsque j’aurai pris tout ce qui est à prendre, je décamperai de l’autre côté de l’eau, et alors j’aurai les rieurs de mon côté… et les profits aussi. »

 

Telles étaient, d’heure en heure, ses réflexions. Il était dans cet état d’esprit où les mêmes idées se représentent continuellement avec une fatigante monotonie. Quant à Jonas, il semblait avoir entièrement banni toute réflexion pour son compte, et il s’amusait toujours de la même manière. Ils convinrent qu’ils iraient d’abord à Salisbury et que, de là, ils rabattraient par la traverse chez M. Pecksniff, dans la matinée du lendemain. La perspective de tromper ce digne homme égayait de plus en plus la verve joyeuse de son aimable gendre.

 

À mesure que la nuit avançait, l’orage avait diminué ; mais on entendit encore au loin les grondements sourds et lugubres du tonnerre. Les éclairs aussi, bien que le danger fût passé, étaient encore vifs et fréquents. La pluie tombait toujours aussi fort.

 

Malheureusement pour eux, vers le point du jour, au dernier relais de leur voyage, on leur donna une paire de chevaux rétifs ; ces animaux, dans leur écurie, avaient été épouvantés par la tempête. Lorsqu’ils se trouvèrent dehors durant ce triste intervalle qui sépare la nuit du matin, à l’heure où la lumière du jour n’avait pas encore fait pâlir la clarté des éclairs, et où les objets se présentaient à leurs yeux sous des formes indistinctes et exagérées qu’ils n’auraient pas revêtues dans la nuit, ils devinrent petit à petit plus difficiles à maîtriser. Tout à coup, en descendant une côte escarpée, quelque chose les effraye, ils s’emportent et s’élancent éperdus ; le postillon est renversé de son siège sur la route ; la voiture est entraînée jusqu’au bord d’un fossé ; les chevaux s’y précipitent tête baissée, et la chaise de poste verse et se brise.

 

Les voyageurs avaient ouvert la portière, et, soit qu’ils eussent sauté, soit qu’ils eussent été lancés dehors, Jonas fut le premier à se relever. Il avait mal au cœur ; il était tout étourdi de sa chute ; à quelques pas de lui se trouvait la porte rustique qui fermait une prairie ; il s’y traîne en chancelant et s’y appuie ; tout le paysage semble flotter devant ses yeux alourdis. Mais peu à peu il reprend ses sens, et bientôt il voit Montague étendu sans connaissance, presque sous les pieds des chevaux.

 

En un instant son corps affaibli s’anime comme si un démon lui prêtait sa vigueur ; il court à la bride des chevaux, saisit les rênes et les tire de toutes ses forces. Les chevaux ruent et se débattent avec une violence qui, à chaque effort, rapproche davantage leurs pieds de la tête du malheureux étendu sur la route. Encore une demi-minute, et sa cervelle aura rejailli sur le grand chemin.

 

Jonas lutte avec les chevaux comme un possédé, et les excite encore par ses cris.

 

« Hue ! s’écrie-t-il. Hue ! encore ! un pas de plus ! encore un ! encore un ! Allons donc, démons ! Hue, hue ! »

 

Le postillon, qui s’était relevé, accourt en toute hâte et lui crie de s’arrêter ; mais la violence de Jonas ne fait que s’en accroître.

 

« Hue donc ! vocifère-t-il.

 

– Au nom du ciel ! s’écrie le postillon. Ce monsieur… sur la route… vous allez le faire tuer ! »

 

Pour toute réponse, les mêmes cris et les mêmes efforts. Alors cet homme, s’élançant, au péril de ses jours, pour sauver ceux de Montague, le saisit, le traîne à travers la boue et les ornières, et le met à l’abri du danger présent. Cela fait, il court vers Jonas, et, avec l’aide de son couteau, il a bientôt dégagé les chevaux qui se retrouvent enfin sur pied, écorchés et ensanglantés.

 

Le postillon et Jonas se regardèrent alors à loisir, ce qu’ils n’avaient pas encore eu le temps de faire.

 

« De la présence d’esprit, de la présence d’esprit ! s’écria Jonas en agitant ses bras comme un forcené. Qu’auriez-vous fait sans moi ?

 

– Ma foi ! sans moi, je ne sais pas trop ce qu’aurait fait cet autre monsieur, répondit l’homme en hochant la tête. Vous auriez dû commencer par l’ôter de là. Je l’ai bien cru perdu.

 

– Présence d’esprit, oiseau de mauvais augure, présence d’esprit ! s’écria Jonas avec un éclat de rire discordant. Pensez-vous qu’il ait reçu quelque coup de pied ? »

 

Ils retournèrent près de lui pour s’en assurer. En le voyant assis sous une haie, promenant ses regards effarés tout autour de lui, Jonas grommela quelque chose entre ses dents.

 

« Qu’est-ce que c’est ? demanda Montague. Y a-t-il quelqu’un de blessé ?

 

– Ma foi ! dit Jonas, il paraît que non. Tant de tués que de blessés, il n’y a personne de mort. »

 

Ils soulevèrent Montague, qui essaya de marcher. La secousse avait été violente et il tremblait beaucoup ; mais, à part quelques égratignures et quelques contusions, il n’était pas autrement endommagé.

 

« Des égratignures et des bosses, hein ? dit Jonas. Nous en avons tous. Rien que des égratignures et des bosses, hein ?

 

– Quoique monsieur n’ait que des égratignures et des bosses, quelques secondes de plus, et je n’aurais pas donné deux sous de sa tête, dit le postillon. Si jamais vous vous trouvez en pareille passe, monsieur (ce que je ne vous souhaite pas), ne vous avisez pas de tirer la bride d’un cheval abattu quant la tête d’un homme se trouve sur son chemin. On ne fait pas cela deux fois sans qu’il y ait un mort dans l’affaire, et c’est ce qui serait arrivé tout à l’heure, aussi sûr que vous voilà, si je n’étais accouru à temps pour vous en empêcher. »

 

Jonas lui commanda en jurant de se taire, et l’envoya à tous les diables. Mais Montague, qui avait écouté avec une vive attention et n’avait point perdu un mot, détourna lui-même la conversation en s’écriant :

 

« Où donc est le petit garçon ?

 

– Pardieu ! j’avais oublié ce gamin-là, dit Jonas. Qu’est-ce qu’il est devenu ? »

 

Après quelques minutes de recherche, ils trouvèrent l’infortuné Bailey. Il avait été lancé par-dessus la haie, et il était étendu dans le champ voisin, mort selon toute apparence.

 

« Quand je disais ce soir que je voudrais bien n’avoir pas entrepris ce voyage, s’écria Montague, je savais bien que c’était un voyage fatal. Regardez cet enfant !

 

– Est-ce là tout ? grogna Jonas. Si vous n’avez pas d’autre raison pour dire ça…

 

– Eh ! quelle autre raison vous faut-il donc ? demanda vivement Montague. Que voulez-vous dire ?

 

– Je veux dire, fit Jonas en se penchant sur le corps du jeune garçon, que je ne sache pas que vous soyez son père, ni que vous ayez aucun motif de vous soucier beaucoup de lui. Allons, tiens-toi droit ! »

 

Mais le groom n’était guère en état de se tenir ni d’être tenu ; et même, à part quelques battements de cœur faibles et irréguliers, il ne donnait plus signe de vie. Après une courte délibération, le postillon monta le cheval qui avait le moins souffert, prit le moribond dans ses bras, du mieux qu’il put ; tandis que Montague et Jonas, conduisant l’autre cheval et portant une malle entre eux deux, s’acheminèrent à côté de lui vers Salisbury.

 

« Si vous alliez devant, postillon, vous y seriez en quelques minutes, et vous pourriez envoyer du monde à notre secours, dit Jonas. Allons, trottez en avant.

 

– Non, non, s’écria avec empressement Montague ; nous resterons tous ensemble.

 

– Quelle poule mouillée vous faites ! Vous n’avez pas peur des voleurs, n’est-ce pas ? dit Jonas.

 

– Je n’ai peur de rien, répondit l’autre, dont la physionomie et la contenance démentaient les paroles. Mais nous resterons tous ensemble.

 

– Vous aviez tant d’inquiétude au sujet de ce garçon il y a une minute ! dit Jonas. Vous savez pourtant bien qu’il peut mourir en attendant ?

 

– Oui, oui ! je le sais. Mais nous resterons tous ensemble. »

 

Il était évident que rien n’ébranlerait sa résolution. Jonas ne fit d’autre réponse que celle du mépris qui se lisait sur son visage. Ils avaient encore trois ou quatre bons milles à parcourir, et ce n’était pas facile, vu le mauvais état des routes, le fardeau dont ils étaient embarrassés, et la sensation de roideur douloureuse qu’ils éprouvaient dans tous les membres. Après une marche longue et pénible, ils arrivèrent à une auberge dont ils réveillèrent les gens (car il était encore de très-bonne heure). Ils envoyèrent des messagers pour s’occuper de la voiture et de son contenu, et firent éveiller un chirurgien pour qu’il donnât ses soins à celui qui avait le plus souffert. Le praticien fit promptement et habilement tout ce qu’il pouvait faire. Mais il fut d’avis que l’enfant avait une congestion cérébrale, et que la carrière mortelle de M. Bailey était fournie. Si l’intérêt que témoigna Montague en apprenant cette nouvelle eût paru le moins du monde dépourvu d’égoïsme, c’eût été un trait honorable dans un caractère qui n’était pas riche en traits de cette nature. Mais il n’était pas difficile de voir qu’il avait quelque raison cachée dont il appréciait seul l’importance, d’attacher une si grande valeur à la société et à la présence de ce jeune garçon. Lorsque, après avoir reçu lui-même les soins du médecin, il se retira au grand jour dans sa chambre, cette préoccupation l’y suivit.

 

« J’aurais donné mille guinées, disait-il, plutôt que de perdre ce garçon dans un moment pareil. Mais je m’en retournerai seul ; j’y suis résolu. Chuzzlewit partira d’abord, et moi je le suivrai à loisir. Je ne veux plus de cela, ajouta-t-il en essuyant son front moite ; il ne faudrait pas plus de vingt-quatre heures pareilles pour que mes cheveux devinssent tout gris. »

 

Quoiqu’il fît grand jour, ainsi que nous l’avons dit, il examina sa chambre, regarda sous le lit, dans les armoires, et même derrière les rideaux avec une précaution extraordinaire. Il ferma à double tour la porte par laquelle il était entré, et il se mit au lit. Il y avait encore une porte dans sa chambre ; mais elle était fermée à clef de l’autre côté, et il ignorait sur quoi elle donnait.

 

Dans tous ses rêves, ses craintes ou sa mauvaise conscience lui représentèrent cette porte. Il rêva qu’il s’y rattachait un secret terrible ; un secret qu’il connaissait, et que pourtant il ne connaissait pas : car, bien qu’il en eût la responsabilité et la complicité, il était tourmenté, même dans sa vision, par une incertitude fatigante au sujet de ce secret. Un autre rêve se confondait d’une manière incohérente avec celui-ci. Il lui semblait que cette porte était la cachette d’un ennemi, d’une ombre, d’un fantôme, et qu’il était chargé de tenir enfermée cette effrayante créature, pour l’empêcher d’arriver jusqu’à lui. Dans ce but Nadgett, lui, et un étranger qui avait une trace sanglante sur la tête (il lui rappela qu’il avait été son compagnon d’enfance, et lui dit même le nom très-réel d’un camarade de pension, qu’il avait oublié jusqu’alors), s’efforçaient d’assujettir cette porte à l’aide de plaques de fer et de clous ; mais ils avaient beau travailler, les clous se brisaient ou bien se métamorphosaient entre leurs doigts en tiges d’osier flexibles, ou, pis encore, en vers ; le bois de la porte se fendait ou se pulvérisait au point que les clous mêmes n’y pouvaient tenir ; et les plaques de fer se roulaient comme du papier chauffé devant le feu. Pendant tout ce temps, la créature de l’autre côté (il ne savait et ne cherchait point à savoir si elle avait la forme d’un homme ou celle d’une bête) gagnait du terrain sur eux. Mais le moment de plus affreuse terreur fut celui où l’homme qui avait une trace sanglante sur la tête lui demanda s’il ne connaissait pas le nom du monstre, et lui dit qu’il le lui soufflerait tout bas. Alors le rêveur tomba à genoux, tout son sang se glaça d’épouvante, et il se boucha les oreilles pour ne pas entendre. Mais il vit, au mouvement de ses lèvres, que l’homme avait prononcé la lettre J ; alors criant tout haut que le secret était révélé et qu’ils étaient tous perdus, il s’éveilla.

 

Il s’éveilla pour trouver Jonas, debout à côté de son lit, qui le regardait. La porte en question était grande ouverte.

 

Au moment où leurs yeux se rencontrèrent, Jonas recula de quelques pas, et Montague s’élança hors du lit.

 

« Eh ! eh ! dit Jonas. Vous êtes bien vivant ce matin.

 

– Vivant ! bégaya l’autre, et il tira violemment le cordon de sonnette. Que faites-vous ici ?

 

– C’est votre chambre à la vérité, dit Jonas, mais je suis presque tenté de vous demander ce que vous y faites vous-même. Ma chambre est de l’autre côté de cette porte. Personne ne m’a dit hier au soir de ne pas l’ouvrir. J’ai cru qu’elle conduisait dans le corridor, et je sortais pour commander le déjeuner. Il n’y a pas… il n’y a pas de sonnette dans ma chambre. »

 

Pendant ce temps, Montague avait fait entrer le garçon d’auberge, qui lui apportait de l’eau chaude et ses bottes. Celui-ci, en entendant les dernières paroles de Jonas lui assura qu’il y avait une sonnette, et il passa dans la chambre adjacente pour la lui faire voir au chevet du lit.

 

« Alors, c’est que je n’ai pu la trouver, dit Jonas ; cela revient au même. Commanderai-je le déjeuner ? »

 

Montague en fut d’avis, et, quand Jonas se fut retiré à travers sa chambre en sifflant un refrain, vite il ouvrit la porte de communication pour en retirer la clef et s’enfermer à double tour ; mais la clef n’y était déjà plus.

 

Il tira une table en travers de la porte et s’assit pour rassembler ses idées, comme s’il était encore sous l’influence de ses rêves.

 

« C’est un voyage fatal, répéta-t-il plusieurs fois. C’est un voyage fatal. Mais je reviendrai seul. Je ne veux plus de tout ça ! »

 

Cette espèce de pressentiment ou de superstition que c’était un voyage fatal, ne le détourna pas de la mauvaise action qu’il avait en vue dans ce voyage même. Il s’habilla avec plus de soin que d’habitude, afin de produire une impression favorable sur M. Pecksniff, et, rassuré par sa bonne mine, par la beauté du temps, par le gai soleil qui faisait étinceler les branches mouillées devant sa fenêtre, il revint peu à peu à son état naturel, articula quelques gros jurons et chantonna le refrain d’une chanson.

 

Et cependant, de temps à autre, il grommelait entre ses dents :

 

« Je reviendrai seul ! »

 

CHAPITRE XVIII.

Qui exercera une influence sur la destinée de plusieurs personnes. – M. Pecksniff s’y montre dans la plénitude de sa puissance, dont il use avec courage et magnanimité.


La nuit de l’orage, Mme Lupin, l’hôtesse du Dragon bleu, était assise toute seule dans le comptoir de sa petite salle à boire. Soit à cause de sa position solitaire, soit à cause du mauvais temps, ou pour ces deux motifs réunis, Mme Lupin était pensive, nous pourrions dire triste. Elle était là, le menton appuyé sur sa main, regardant à travers une fenêtre basse qui donnait sur le derrière de la maison, et que le feuillage épais d’une vigne rendait obscure, même aux jours les plus radieux ; et elle secouait souvent la tête en disant : « Mon Dieu ! hélas ! mon Dieu ! »

 

C’était un de ces moments de mélancolie qu’elle pouvait bien avoir parfois, même au milieu du bien-être de sa petite salle à boire. La riche étendue de pâturages, de champs de blé, de vertes pelouses et de riants coteaux, avec ses clairs ruisseaux, ses haies nombreuses et ses massifs de beaux arbres, tout était sombre et lugubre, depuis les vitres en losange de la fenêtre jusqu’au lointain horizon, où le tonnerre semblait rouler au milieu des collines. La pluie torrentielle avait abattu les bourgeons de la vigne et du jasmin et les avait écrasés dans sa fureur ; et, quand les éclairs brillaient, on voyait les feuilles en pleurs qui frissonnaient, se pressant les unes près des autres et frappant à coups redoublés aux carreaux, comme si elles imploraient un abri contre l’ouragan.

 

Par respect pour les éclairs, Mme Lupin avait transporté sa chandelle sur la cheminée. Son panier à ouvrage restait oublié à côté d’elle ; son souper, servi sur une petite table ronde à peu de distance, n’avait pas été touché, et elle en avait retiré les couteaux, de crainte qu’ils n’attirassent la foudre. Elle était restée longtemps assise, le menton appuyé sur sa main, disant tout bas de temps à autre : « Mon Dieu ! hélas ! mon Dieu ! »

 

Elle était sur le point de le répéter encore une fois, quand elle entendit soulever le loquet de la porte d’entrée (qu’on avait fermée à cause de la pluie), et vit entrer un voyageur qui referma la porte, marcha droit au comptoir, et dit d’un ton un peu bourru : « Servez-moi une pinte de votre meilleure bière ! »

 

Il y avait de quoi être bourru ; s’il avait passé la journée sous une cascade, il n’eût guère été plus mouillé. Il était enveloppé jusqu’aux yeux d’un vêtement bleu de matelot, d’étoffe grossière, et il portait un chapeau de toile cirée à larges bords, d’où la pluie découlait tout autour sur sa poitrine, son dos et ses épaules. Il avait rabattu son chapeau et remonté le collet de son habit pour se garantir du mauvais temps ; de sorte que Mme Lupin ne pouvait lui voir que le menton, et encore l’essuyait-il avec la manche humide de son épaisse veste, chaque fois qu’elle regardait de son côté. Néanmoins, d’après une certaine expression de vivacité dans ce menton, Mme Lupin jugea que l’étranger devait être un bon garçon.

 

« Il fait bien mauvais ce soir ! dit l’hôtesse d’un ton bienveillant.

 

– Oui, un peu ! dit le voyageur, en se secouant comme un chien de Terre-Neuve.

 

– Il y a du feu à la cuisine, dit Mme Lupin, et vous vous y trouveriez en bonne compagnie. Ne feriez-vous pas bien d’aller vous sécher ?

 

– Non, merci, » dit l’homme.

 

Et il regarda du côté de la cuisine, comme s’il en connaissait le chemin.

 

« C’est qu’il y a de quoi attraper une fluxion de poitrine, dit l’hôtesse.

 

– Je n’attrape pas si facilement des fluxions de poitrine, répliqua le voyageur. Autrement il y a longtemps que ce serait déjà fait. À votre santé, madame. »

 

Mme Lupin le remercia ; mais, au moment où il portait son verre à ses lèvres, il changea d’avis et le reposa sur le comptoir. Il se rejeta en arrière, regarda autour de lui avec la roideur d’un homme qui est enveloppé et qui a son chapeau rabattu jusque sur les yeux, et dit :

 

« Comment appelez-vous cette maison ? Ce n’est pas l’auberge du Dragon, n’est-ce pas ?

 

– Si fait, c’est l’auberge du Dragon, répondit complaisamment Mme Lupin.

 

– Alors, vous avez chez vous un de mes parents éloignés, madame, dit le voyageur : un jeune homme du nom de Tapley. Comment, Mark, mon garçon ! ajouta-t-il, s’adressant aux quatre murailles, je t’ai donc enfin rencontré, mon vieux ! »

 

C’était toucher Mme Lupin à l’endroit sensible. Elle fit un mouvement pour moucher la chandelle qui se trouvait sur la cheminée, et, le dos tourné au voyageur :

 

« Personne, dit-elle, ne serait mieux reçu au Dragon, monsieur, que celui qui m’apporterait des nouvelles de Mark. Mais il y a bien, bien des jours, et bien, bien des mois qu’il a quitté cette maison et l’Angleterre. Et Dieu seul sait s’il est mort ou vivant, le pauvre garçon ! »

 

Elle secoua la tête ; sa voix tremblait, et sa main devait trembler aussi, car il lui fallut beaucoup de temps pour moucher la chandelle.

 

« Où donc est-il allé, madame ? demanda le voyageur d’un ton plus doux.

 

– Il est allé en Amérique, dit avec une tristesse croissante Mme Lupin. Il a toujours eu bon cœur, et, qui sait ? dans ce moment-ci il est peut-être en prison, condamné à mort pour avoir aidé le pauvre fugitif à s’échapper. Comment a-t-il jamais pu se décider à aller en Amérique ? Pourquoi n’a-t-il pas été plutôt dans un de ces pays où l’on n’est pas tout à fait barbare ; où les sauvages s’entre-mangent loyalement, à chances égales pour tous ? »

 

Pour le coup, Mme Lupin n’y tint plus ; elle se prit à sangloter, et se dirigeait vers une chaise pour s’y abandonner à sa douleur, quand le voyageur la saisit dans ses bras. Elle le reconnut et poussa un cri de joie.

 

« Si ! je le veux !… criait Mark ; un autre !… encore un !… encore vingt ! Vous ne m’avez pas reconnu avec cet habit et ce chapeau-là ? Je croyais que vous m’auriez reconnu. N’importe où ! Encore dix !

 

– Et je vous aurais bien reconnu, en effet, si j’avais vu vous voir ; mais je ne le pouvais pas, et vous parliez d’un ton si bourru ! Je n’aurais jamais cru que vous pussiez me parler comme ça, Mark, dès le premier jour de votre retour.

 

– Quinze de plus ! dit M. Tapley. Que vous êtes jolie et comme vous avez l’air jeune ! Six encore ! Les six derniers ne comptent pas ; il faut recommencer. Que le bon Dieu vous bénisse ! Quel plaisir de vous revoir ! Encore un ! Ma parole, je n’ai jamais été si jovial. Mais comme ça n’a pas de mérite, il m’en faut encore quelques-uns ! »

 

Quand M. Tapley s’arrêta dans ses calculs d’arithmétique, ce fut non parce qu’il était fatigué, mais parce qu’il lui fallait reprendre haleine. Ce temps d’arrêt le rappela à d’autres devoirs.

 

« M. Martin Chuzzlewit est dehors, dit-il. Je l’ai laissé sous la remise pendant que je venais voir s’il y avait quelqu’un ici. Nous ne voulons pas être reconnus ce soir, jusqu’à ce que vous nous ayez donné des nouvelles et que nous ayons décidé ce que nous avons de mieux à faire.

 

– Il n’y a pas une âme dans la maison, excepté la compagnie qui se chauffe à la cuisine, répliqua l’hôtesse. S’ils savaient que vous êtes revenu, Mark, ils feraient un feu de joie dans la rue, malgré l’heure avancée.

 

– Mais il ne faut pas qu’ils le sachent ce soir, ma chère amie, dit Mark. Ainsi, faites fermer la maison et apprêtez bon feu à la cuisine ; puis, quand tout sera prêt, vous mettrez une lumière à la fenêtre et nous entrerons. Encore un ! Il me tarde d’entendre parler de mes anciens amis. Vous m’en donnerez des nouvelles, n’est-ce pas ? de M. Pinch, et du chien du boucher au bout de la rue, et du terrier d’en face, et du charron, et de tous, enfin. Le soir, quand j’ai aperçu l’église, j’ai cru que le clocher allait m’étouffer, ma parole ! Un de plus ! Vous ne voulez pas ? pas un tout petit pour finir ?

 

– Vous en avez eu assez, il me semble, dit l’hôtesse. Allez donc, avec vos manières étrangères.

 

– Ce n’est pas une manière étrangère, ça ! s’écria Mark ; c’est indigène comme les huîtres ! Un de plus, parce que c’est indigène ! comme témoignage de respect pour le pays que nous habitons ! Vous comprenez que ça ne compte pas, entre vous et moi. Faites attention que ce n’est pas vous que j’embrasse en ce moment. Je reviens de chez des patriotes : j’embrasse ma patrie ! »

 

Il eût été injuste d’accuser de tiédeur ou d’indifférence les témoignages de patriotisme dont il accompagna cette explication. Quand il eut bien exprimé toute sa nationalité, il alla chercher Martin, tandis que Mme Lupin, dans un état de vive agitation, se préparait à les recevoir.

 

La compagnie du Dragon bleu sortit bientôt pêle-mêle, se répétant les uns aux autres que l’horloge de l’auberge était d’une demi-heure en avance, et que c’était sans doute l’orage qui l’avait dérangée. Bien que Martin et Mark fussent impatients, trempés et fatigués, leurs cœurs bondirent à la vue de ces visages qui leur étaient bien connus ; et, lorsqu’ils les virent quitter la maison et passer près d’eux, leur yeux charmés les suivirent avec un vif intérêt.

 

« Voilà le vieux tailleur, Mark ! dit tout bas Martin.

 

– C’est lui-même, monsieur ! un peu plus bancal qu’autrefois, n’est-ce pas ? Il me semble qu’on pourrait maintenant lui faire rouler entre les jambes, sans l’empêcher de marcher, une brouette plus large que lorsque nous l’avons connu dans le temps. Tenez, voilà Sam qui sort, monsieur !

 

– Ah ! oui, en effet ! s’écria Martin : Sam le palefrenier. Je voudrais bien savoir si le cheval de Pecksniff vit encore ?

 

– Sans aucun doute, monsieur, répliqua Mark. Ça, voyez-vous, c’est un genre d’animal osseux qui durera longtemps dans sa maigreur, et qui finira par se faire mettre dans les journaux sous le titre de : Longévité extraordinaire chez un quadrupède, comme s’il n’avait jamais été véritablement vivant depuis qu’il existe ! Voilà le sacristain, monsieur, mort-ivre, comme d’habitude.

 

– Je le vois ! dit Martin en riant. Mais, mon Dieu, Mark, comme vous êtes mouillé !

 

– Moi, monsieur ? Et vous-même, donc !

 

– Pas à beaucoup près autant que vous, dit son compagnon de voyage d’un air très-contrarié. Je vous avais dit de ne pas rester du côté du vent, et de changer de place avec moi de temps en temps. Vous avez reçu la pluie en plein depuis le commencement de l’orage.

 

– Vous ne savez pas le plaisir que ça me fait, monsieur, sauf votre respect, dit Mark, après un moment de silence, de vous voir me montrer comme ça tant de considération. Je ne veux pas en profiter, monsieur, jamais ; mais ça n’empêche pas que vous avez été comme ça pour moi depuis le moment où j’ai été malade dans l’Éden.

 

– Ah ! Mark, dit Martin en soupirant, moins nous en parlerons, mieux cela vaudra. Ne vois-je pas la lumière là-bas ?

 

– C’est bien la lumière ! s’écria Mark. Que le bon Dieu la bénisse ! Comme elle est vive ! Nous y voilà, monsieur ! Bon vin, bons lits et bon gîte, à pied et à cheval, pour l’homme et la bête ! »

 

Le feu de la cuisine était clair et ardent, le couvert était mis, l’eau chantait dans la bouilloire, les pantoufles étaient préparées, ainsi que le tire-bottes ; de larges tranches de jambon rissolaient sur le gril ; une demi-douzaine d’œufs pochés étaient en train de frire dans la poêle ; sur la table, une bouteille pansue de cerises à l’eau-de-vie faisait vis-à-vis à une choppe de bière mousseuse ; des comestibles appétissants pendillaient aux poutres du plafond : on aurait dit qu’il n’y avait qu’à ouvrir la bouche pour que quelque chose d’exquis fût trop content de l’occasion de s’y laisser choir. Mme Lupin, qui, pour l’amour de nos voyageurs, avait délogé jusqu’à la cuisinière, la grande prêtresse de ce temple, préparait elle-même leur repas de ses mains bienfaisantes.

 

Comment vouliez-vous qu’on résistât à cela ? c’est impossible : un revenant lui-même l’aurait pressée dans ses bras ; c’eût été plus fort que lui : c’est ce que Martin fit sur-le-champ. M. Tapley (comme si c’eût été une idée toute nouvelle et qui ne lui fût jamais venue à l’esprit), M. Tapley en fit gravement autant de son côté.

 

« Quoique j’aie dit bien souvent, fit mistress Lupin, et elle rajusta son bonnet en riant de bon cœur, oui, et en rougissant aussi ; quoique j’aie dit bien souvent que les jeunes gens de chez M. Pecksniff étaient la vie et l’âme du Dragon, et que sans eux la maison serait triste comme un bonnet de nuit, je n’aurais guère pensé que l’un d’eux se serait permis ça, monsieur Martin ! Et encore moins que, loin d’être en colère contre lui, je serais heureuse d’être la première à lui souhaiter de tout mon cœur sa bienvenue à son retour d’Amérique avec Mark Tapley pour…

 

– Pour ami, mistress Lupin, interrompit vivement Martin.

 

– Pour ami, dit l’hôtesse, évidemment flattée, mais faisant néanmoins signe, avec une fourchette, à M. Tapley, de se tenir à une distance respectueuse. Je n’aurais jamais cru ça ! mais encore moins aurais-je cru qu’il me faudrait raconter des vicissitudes pareilles à celles dont je vous parlerai quand vous aurez fini votre souper !

 

– Grand Dieu ! s’écria Martin ; et il changea de couleur. Quelles vicissitudes ?

 

– Elle se porte bien, dit l’hôtesse, et elle est maintenant chez M. Pecksniff. Ne vous tourmentez pas sur son compte. Elle est telle que vous pouvez la souhaiter. Il est inutile de mettre des gants ou de faire des mystères, n’est-ce pas ? ajouta Mme Lupin, car vous voyez que je connais toute l’affaire.

 

– Ma bonne chère femme, répliqua Martin, vous êtes justement la personne qui mérite le mieux de la connaître, et je suis enchanté que vous la connaissiez. Mais de quelles vicissitudes voulez-vous parler ? Y a-t-il quelqu’un de mort ?

 

– Non, non ! dit l’hôtesse. Ce n’est pas si triste que ça. Mais je vous jure que je ne dirai pas un mot de plus jusqu’à ce que vous ayez achevé votre souper. Je ne répondrai pas à une seule question jusque-là, dussiez-vous m’en faire cinquante. »

 

Elle était si décidée, qu’il n’y avait rien de mieux à faire que de se débarrasser du souper aussi vite que possible. Comme ils avaient beaucoup marché, et n’avaient rien pris depuis midi, ils se jetèrent sur le menu à belles dents, sans se faire une trop grande violence. L’opération fut un peu plus longue qu’on n’eût pu s’y attendre ; cinq ou six fois ils pensèrent avoir fini, mais Mme Lupin leur démontra victorieusement leur erreur. À la fin, grâce au temps et à la nature, ils abandonnèrent la partie. Alors, assis, les pieds dans leurs pantoufles, les jambes allongées devant le foyer (ce qui était bien réconfortant, car la nuit était devenue froide), les yeux tournés avec une admiration involontaire vers leur fraîche et florissante hôtesse, dont le feu faisait étinceler les yeux et reluire les cheveux d’ébène, ils se disposèrent à écouter les nouvelles.

 

Le récit de Mme Lupin fut plus d’une fois interrompu par des exclamations de surprise, quand elle raconta la séparation qui s’était opérée entre M. Pecksniff et ses filles, ainsi qu’entre ce même excellent homme et M. Pinch. Mais ce ne fut rien encore auprès des démonstrations d’indignation de Martin, lorsque l’hôtesse rapporta, d’après les caquets du voisinage que M. Pecksniff s’était complètement emparé de l’esprit et de la personne du vieux M. Chuzzlewit, et à quel grand honneur il destinait Mary. En apprenant cette dernière nouvelle, Martin fit voler ses pantoufles à l’autre bout de la cuisine, et commença à mettre ses bottes mouillées, avec l’intention vague d’aller sur-le-champ quelque part pour faire quelque chose à quelqu’un. Ces intentions-là, comme on sait, sont ce qu’on pourrait appeler la première soupape de sûreté d’un caractère violent.

 

« Euh ! le scélérat à la langue dorée ! Euh ! Donnez-moi l’autre botte, Mark !

 

– Où avez-vous donc envie d’aller, monsieur ? dit M. Tapley en séchant la semelle de la botte au feu, et en la regardant tranquillement comme si c’eût été une tranche de pain grillée.

 

– Où ? répéta Martin. Croyez-vous, par hasard, que je vais rester ici ? »

 

L’imperturbable Mark avoua qu’il le croyait.

 

« En vérité ! repartit Martin avec colère. Je vous suis bien obligé ! Pour qui me prenez-vous ?

 

– Je vous prends pour ce que vous êtes, monsieur, dit Mark ; et par conséquent je suis bien sûr que, quoi que vous fassiez, ce sera toujours raisonnable et bien fait. Voici la botte, monsieur. »

 

Martin, sans la prendre, lança à Mark un regard d’impatience, et se mit à arpenter rapidement la cuisine avec une botte à un pied et un bas à l’autre. Mais il n’avait pas oublié ses résolutions de l’Éden ; il avait déjà gagné plus d’une victoire sur lui-même, surtout quand Mark était intéressé dans la question, et il résolut de se vaincre encore cette fois. Il se rapprocha donc du tire-bottes, appuya la main sur l’épaule de son ami pour se donner un point d’appui, retira sa botte, ramassa ses pantoufles, les remit, et s’assit de nouveau. Il ne put s’empêcher néanmoins d’enfoncer les mains jusqu’au fond de ses goussets et de grommeler par moments :

 

« Et un Pecksniff encore ! Ce misérable-là ! Sur mon âme ! en vérité ! il ne manquait plus que ça ! »

 

Il ne put s’empêcher non plus de montrer les poings à la cheminée de temps à autre avec une expression menaçante. Mais tout cela ne dura pas longtemps, et il écouta Mme Lupin jusqu’au bout, sinon avec calme, du moins en silence.

 

« Quant à M. Pecksniff lui-même, ajouta l’hôtesse en terminant son récit (et elle étala sa jupe des deux mains en hochant bien des fois la tête), quant à M. Pecksniff lui-même, je ne sais qu’en dire. Il faut que quelqu’un ait empoisonné son esprit, ou bien l’ait influencé d’une manière extraordinaire. Je ne puis pas croire qu’un monsieur qui parle si noblement puisse si mal agir de son plein gré. »

 

Un monsieur qui parle si noblement ! Combien y a-t-il de gens en ce monde qui n’auraient pas de meilleure raison à donner pour soutenir jusqu’au bout leurs Pecksniffs, et pour abandonner des hommes vertueux quand les Pecksniffs soufflent sur eux leur venin !

 

« Quant à M. Pinch, poursuivit la maîtresse d’auberge, s’il y eut jamais une chère âme, bonne, aimable et digne, son nom est Pinch, soyez-en sûrs. Mais comment savons-nous si le vieux M. Chuzzlewit lui-même n’a pas été la cause de la dispute qui s’est élevée entre lui et M. Pecksniff ? Il n’y a qu’eux qui puissent le savoir, car M. Pinch est fier, quoiqu’il ait des manières si douces ; et, quand il nous a quittés et qu’il avait tant de chagrin, il a dédaigné de raconter les choses à son avantage, même à moi.

 

– Pauvre vieux Tom ! dit Martin d’un ton qui ressemblait à des remords.

 

– Heureusement, reprit l’hôtesse, qu’il a sa sœur auprès de lui et qu’il fait bien ses affaires. Pas plus tard qu’hier, il m’a renvoyé par la poste une petite… (ici le rouge lui monta au visage) une petite bagatelle que j’ai eu la hardiesse de lui prêter quand il est parti ; il me mande, avec force remercîments, qu’il a une bonne place et qu’il n’a pas besoin d’argent. C’est la même bank-note ; il n’y a seulement pas touché. Je n’aurais jamais cru que je puisse éprouver si peu de plaisir à voir revenir entre mes mains une bank-note.

 

– C’est là une bonne parole qui part du cœur, dit Martin. N’est-ce pas, Mark ?

 

– Elle ne peut rien dire qui ne soit comme ça, répondit M. Tapley ; ces qualités-là appartiennent au Dragon, tout comme sa licence[13]. Et maintenant que nous sommes tout à fait reposés et de sang-froid, revenons à nos moutons, monsieur. Que comptez-vous faire ? Si vous n’êtes pas fier et que vous puissiez vous décider à accomplir ce dont vous parliez en route, c’est là votre meilleure ligne de conduite. Si vous aviez des torts envers votre grand-père quand vous êtes parti (et je crois que vous en aviez, excusez-moi si je prends la liberté de vous le dire), courage, monsieur, allez le lui dire, et faites appel à son affection. Pas de mauvaise honte ! Il est bien plus âgé que vous, et, s’il a été trop vif, vous avez été trop vif aussi. Cédez, monsieur, cédez. »

 

L’éloquence de M. Tapley ne fut pas sans effet sur Martin ; cependant il hésitait encore, et il expliqua ainsi la raison de cette hésitation :

 

« Tout cela est très-vrai et parfaitement juste, Mark ; et, s’il ne s’agissait que de m’humilier devant lui, je n’y regarderais pas à deux fois. Mais ne voyez-vous pas qu’étant entièrement sous la tutelle de cet hypocrite, et n’ayant plus, si ce qu’on dit est vrai, ni opinion ni volonté qui lui appartienne, ce n’est pas à ses pieds, mais en réalité à ceux de M. Pecksniff que je devrai me jeter ? Et si je suis repoussé (à cette pensée Martin devint cramoisi), ce ne sera pas par lui, ce ne sera pas mon propre sang qui se retournera contre moi, ce sera Pecksniff… Pecksniff, Mark !

 

– Oui ; mais nous savons d’avance, répondit le politique M. Tapley, que Pecksniff est un misérable, un scélérat et un coquin.

 

– Un dangereux coquin ! s’écria Martin.

 

– Un dangereux coquin. Nous savons cela d’avance, monsieur, et, par conséquent, il n’y a pas de honte à être vaincu par Pecksniff. Au diable Pecksniff ! s’écria M. Tapley dans la ferveur de son éloquence. Qu’est-ce qu’il est donc ? Il n’est pas au pouvoir de Pecksniff de nous humilier, nous autres, à moins qu’il ne s’avise d’être de notre avis, ou de nous rendre un service, et, dans le cas où il se permettrait une hardiesse pareille, nous saurions lui exprimer nos sentiments en bon anglais, j’espère ? Pecksniff ! répéta M. Tapley avec un dédain ineffable. Qu’est-ce que c’est que ça, Pecksniff ? Qui est Pecksniff ? Où est Pecksniff, qu’il faille tant s’occuper de lui ? D’abord, nous n’agissons pas pour nous (il accentua d’une manière significative ce dernier mot, et regarda Martin en face), nous faisons un effort en faveur d’une jeune demoiselle qui, elle aussi, au eu sa part de chagrin ; et, quelque mince que soit notre espoir, ce ne sera pas ce Pecksniff-là qui nous arrêtera, j’espère. Je n’ai jamais entendu parler d’un décret du parlement obtenu par Pecksniff. Pecksniff ! Ma foi ! je ne regarderais pas seulement cet homme-là ; je ne l’entendrais pas, je ne consentirais pas même à m’apercevoir de sa présence en compagnie. Je décrotterais mes souliers sur le décrottoir qui est à la porte et que j’appellerais Pecksniff, si vous voulez, mais mon condescendance n’irait pas plus loin. »

 

L’étonnement que fit éprouver à Mme Lupin (et, bien plus, à M. Tapley lui-même) ce torrent chaleureux de paroles fut immense. Cependant Martin, après avoir regardé le feu pendant quelque temps d’un air pensif :

 

« Mark, dit-il, vous avez raison ; que ce soit bon ou mauvais, il faut que je le fasse. Je le ferai.

 

– Un mot encore, monsieur, répliqua Mark. Ne pensez à cet homme que juste assez pour ne lui donner aucune prise contre vous. Ne faites rien en secret qu’il puisse rapporter avant que vous vous présentiez. Ne voyez même pas miss Mary demain matin ; mais que cette chère amie que voilà (et M. Tapley adressa un sourire à l’hôtesse) la prépare à ce qui va se passer et lui porte quelque petit message qui puisse lui être agréable. Elle sait comment s’y prendre, n’est-ce pas ? (Mme Lupin rit et hocha la tête.) Alors vous entrez hardiment et le front levé, comme doi